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LE TÉMOIGNAGE D'UN MÉDECIN FRANÇAIS HOSPITALISÉ AU JAPON

Patients, infirmiers, médecins, si vous saviez

Au programme de ce mois d'août 2019, le tour du Japon en bateau. Au troisième


jour, escale à Takamatsu pour découvrir le plus beau jardin du Japon, le Ritsurin-kōen,
dont la création remonte au XVIIe siècle. Parmi les nombreuses collines de ce jardin,
l'une d'entre elles paraît surplomber l'ensemble et, avec mon épouse, nous en gravissons
les marches. Au sommet, je trébuche sur une pierre, perd l'équilibre et tourneboule pour
atterrir sur une palissade de bambou tendre comme du granit. Aussitôt, une douleur
violente au flanc gauche m'étreint et m’asphyxie. Les secours appelés arrivent très vite.
Les brancardiers me descendent au pied de la colline où une ambulance m'attend pour
me conduire à l'hôpital.
Aux urgences, l'accueil est immédiat et, en à peine plus d'une heure, un scanner
thoracique permet de diagnostiquer cinq fractures de côtes, un pneumothorax et un
hémothorax. Je suis hospitalisé 9 jours au Kagawa Prefectural Central Hospital dans
un service de chirurgie thoracique puis transféré par le Shinkansen (le TGV japonais
dispose de compartiments individuels avec lit), au Saint Luke's International Hospital
de Tokyo où je séjourne 11 jours avant que ne soit autorisé un rapatriement sanitaire
sous oxygène à Paris.

Dans chaque chambre, un rideau d'intimité

Je suis pédopsychiatre et je ne m'aventure pas à commenter les soins strictement


médicaux au-delà d'une simple impression, excellente au demeurant. En revanche, je
peux m'autoriser à juger les « soins hôteliers » de ces deux hôpitaux publics japonais.
Et là, c'est plutôt l'ébahissement, en comparaison de ce que je connais des pratiques
hospitalières françaises. Quelques exemples entre mille : dans chaque chambre, une
fois ouverte la porte coulissante, il faut dépasser un rideau d'intimité que les infirmiers
et les médecins ne franchissent qu'une fois obtenu l'accord du patient : « may i come
in ». Le moniteur médical peut être placé devant le rideau et ainsi les paramètres vitaux
peuvent être contrôlés sans déranger le patient. Une sonnette d'appel est au chevet de
chaque patient et toutes les infirmières insistent pour qu'il en soit fait souvent usage.
Moyenne d'attente après un appel : 20 à 30 secondes. Les chambres disposent d'une
climatisation réglable, d'un petit réfrigérateur et d'un coffre-fort. Les serviettes de
toilettes sont changées chaque jour et les draps tous les deux jours. Dans l'un des deux
hôpitaux, le linge de lit est en percale. Les patients étrangers disposent d'un appareil
portable de traduction.

Les horaires de visite : 24 heures sur 24

Pour les soins infirmiers multi-quotidiens (prise de tension, contrôle


oxymétrique, auscultation, etc.), le patient est sollicité pour donner son accord, et tout
se réalise avec une douceur, presque caressante. Les avant-bras frêles et les doigts
graciles des infirmières japonaises dévoilent des soins délicatement tactiles. Je n'ai pas
le souvenir d'un seul visage qui ne soit souriant et bienveillant.
Autre sujet, je demande les horaires de visite autorisés pour les familles. Réponse :
24 heures sur 24 ; comme je crains d'avoir mal compris, je renouvelle – pesamment –
la question : même la nuit ? « but of course, if it's 24 hours a day ! ». Les repas se
prennent en chambre et comme la cuisine japonaise n'est pas toujours du goût de tous,
une variante continentale est proposée. L'infirmerie est au centre du service ainsi que
nombre d'autres bureaux et dépendances, les chambres s'ouvrent toutes sur ce « forum
» vivant et animé, ce qui est infiniment plus agréable et rassurant qu'un alignement de
chambres dans de longs couloirs hospitaliers. Petites attentions : devant les ascenseurs,
quelques sièges pour patienter et dans chaque ascenseur, un petit banc confortable.
Ajoutons aussi que l’accueil à la porte d'entrée de l'hôpital ne manque pas d'élégance,
puisque tel un portier d'hôtel, une femme ouvre les portes des voitures et donne les
premières informations aux visiteurs et aux consultants.

Une salle d'exposition pour le commerce de l'art

L’hôpital St Luke de Tokyo compte 520 lits d'hospitalisation et reçoit chaque jour
environ 1700 consultants externes. À la disposition de tous, trois supérettes dont l'une
propose des pyjamas et tout le nécessaire à la toilette et à l'hygiène. À l'heure des repas,
un self-service est ouvert pour les consultants et les visiteurs. Dans l'hôpital, de
nombreuses peintures ou estampes de grand format et de belle qualité ornent les
couloirs, les salles d'attente et les salons de réception où se rencontrent les patients et
leurs proches. Enfin, une petite salle d'exposition est louée pour le commerce de l'art.
Pendant mon séjour, se sont succédé un créateur de bijoux, un vendeur d'estampes, et
des artisans présentant des poupées en tissu.

Pour ne rien omettre, une demi-fausse note. Lors du passage de la morphine en


perfusion au per os, le compte n'y est pas. Les doses sont trop faibles et au premier
soir de ce sevrage, n'y tenant plus, je demande un supplément. Le médecin de garde
m'explique qu'il ne peut modifier la prescription du médecin du service. Perclus et
bravache, et oubliant la période Philopon*, je sors de ma valise de l'actiskenan 5 mg
(elle fait partie de ma trousse de voyage au même titre que le sparadrap et les
antibiotiques) et je déclare que je me servirai tout seul, tout cela dans un anglais fort
peu académique. Aucun commentaire réprobateur sur le moment, mais, le lendemain,
je reçois un appel inquiet de mon épouse qui loge dans un hôtel proche de l'hôpital.
L’ambassade de France lui a téléphoné pour l'informer que le Service anti-drogue du
Bureau de lutte contre le crime organisé allait lancer une enquête à mon encontre. Et
en effet, dans la journée, quatre membres dudit service dont une interprète débarquent
dans ma chambre d'hôpital pour m'interroger sur les raisons pour lesquelles je détiens
des stupéfiants. Je leur explique que je suis médecin – je leur montre ma carte de l'Ordre
– et que l'actiskenan fait partie de ma trousse de secours de voyageur. Ils se rassurent
aussitôt et l'enquête se termine sur un échange de sourires et de poignées de main.

Dr Gabriel Wahl

* Lire sur le net : « Quand le Japon était à deux doigts du chaos à cause de la
méthamphétamine »