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Pièce (dé)montée

Les dossiers pédagogiques « Théâtre » du CRDP de Paris


en partenariat avec l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet

n° 16 janvier 2007
La Cantatrice
chauve
Avant de voir le spectacle :
la représentation en appétit !
d’Eugène Ionesco,
mis en scène par Portrait de l’auteur
Jean-Luc Lagarce [voir page 2]

Portrait du metteur en scène


[voir page 3]

Avant-propos
[voir page 3]

La Cantatrice chauve, une pièce


déroutante pour un jeune lecteur
ou spectateur
[voir page 4]

© CHRISTIAN BERTHELOT
La Cantatrice et le théâtre,
ou comment s'en débarrasser
[voir page 5]
Édito
Quinze ans après sa création par le théâtre de la Roulotte, et à l’occasion Parodie du théâtre et dérision
de « l’année (…) Lagarce », La Cantatrice chauve est reprise avec la même équipe, de l’homme
dans la même mise en scène du 19 janvier au 10 février à l’Athénée Théâtre [voir page 7]
Louis-Jouvet. Prolongements
[voir page 9]
Au-delà de l’hommage au metteur en scène, François Berreur et la compagnie
des Intempestifs proposent de nous (ré) interroger sur la question même
de la représentation, son statut face au temps. Comment jouer, re-jouer,
un texte certes déroutant, mais devenu progressivement un classique
de nos salles de classe ? Comment jouer et re-jouer la mise en scène
d’un auteur et metteur en scène qui y rentre progressivement ?
Quels rapports entre le texte et SES représentations, de la mise en scène
historique à la Huchette, la mise en scène de Jean-Luc Lagarce en 1991,
à la reprise d’aujourd’hui ?
© PASCAL GÉLY - Agence Bernand
Quoi de mieux donc pour un professeur de Lettres que d’aborder
cette question et les rapports du texte à la représentation Après la représentation :
par La Cantatrice chauve ?… La Cantatrice où tout est jeu, anti-jeu,
références et explosion des références… pistes de travail
u Langage fou et
Les enseignants trouveront dans ce nouvel opus de Pièce (dé)montée théâtre roi
rédigé par Nunzio Casalaspro et Jean-Luc Deschamps, tous deux professeurs, [voir page 10]
des pistes de travail pour l’avant et l’après spectacle : comment exploiter
le caractère déroutant du texte de Ionesco, quels rapports aux conventions u Entretien avec
théâtrales, quelle esthétique, quelles mises en abyme dans la mise en scène François Berreur
de Jean-Luc Lagarce ? [voir page 10]
u Une esthétique singulière
[voir page 11]
Retrouvez les numéros précédents de Pièce (dé)montée sur le site du u Les personnages et le jeu
CRDP de Paris dans la rubrique arts et culture, dossiers. dans la mise en scène
[voir page 14]
u Pour finir, quelques jeux
[voir page 21]
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Avant de voir le spectacle

La représentation en appétit !
b Étudier la genèse d'une pièce controversée
n° 16 janvier 2007 b Parcourir la dramaturgie classique à travers une pièce qui fait éclater les genres et les
parodies de façon systématique
b Faire réfléchir les élèves aux notions de tragique et comique
b Étudier la genèse d'un nouveau genre théâtral

PORTRAIT DE L'AUTEUR

ugène Ionesco est né à Slatima, en Godot sont passés par là, et un public commence
E Roumanie, le 26 novembre 1909, d'un père
roumain et d'une mère française. Après une
à naître pour ce théâtre nouveau, sans intrigue,
qui met à mal la dramaturgie classique.
enfance en France, ses parents désormais L'année 1960 est sans doute pour Ionesco celle
divorcés, il retourne vivre avec son père dans de la consécration, après que Jean-Louis
son pays d'origine à l'âge de treize ans. Barrault eut créé Rhinocéros (1958) à l'Odéon.
L'adolescent puis le jeune homme poursuit de La pièce a donné naissance au personnage de
brillantes études, qui le conduisent à devenir Béranger, qui réapparaîtra dans Tueur sans gages
professeur de français. En 1938, deux ans après (1959), Le Roi se meurt (1962) et Le Piéton de
son mariage, la montée du fascisme le pousse à l’air (1963).
s'installer en France, où il travaille à une thèse 1966, ouvre à un auteur désormais reconnu les
sur Les Thèmes du péché et de la mort dans la portes de la Comédie française avec La Soif et
poésie française depuis Baudelaire. la Faim, suivie quatre ans plus tard par Jeux de
C'est en 1950 qu'est créée sa première pièce, Massacre, au théâtre Montparnasse.
célèbrissime, La Cantatrice chauve. Pourtant Lorsque, en 1970, Ionesco est reçu à l'Académie
l'accueil, comme on le sait, fut froid, et la cri- française, il lui reste une pièce majeure à écrire,
tique conservatrice exprima ses réserves dans Macbett (1972). Son œuvre, cependant, est loin
les colonnes de la grande presse. Les pièces sui- de se limiter au théâtre et compte par exemple
vantes, La Leçon (1951), Les Chaises (1952), des essais, parmi lesquels Notes et contre-notes
Victimes du devoir (1953), (1962), Un Homme en question (1979), ou
Amédée ou Comment encore un roman, Le Solitaire (1973).
s'en débarrasser (1954), C'est peut-être une citation extraite de ce
connurent le même sort. roman qui nous donne une clé d'entrée dans
Malgré quelques admi- La Cantatrice, comme dans toute l'œuvre de
rateurs de la premiè- Ionesco. « Je pensais, écrit-il, qu'il était
re heure, parmi les- bizarre de considérer qu'il est anormal de vivre
quels Jean Paulhan, ainsi continuellement à se demander ce que
Raymond Queneau c'est que l'univers, ce qu'est ma condition, ce
ou l'acteur Gérard que je viens faire ici, s'il y a vraiment quelque
Philipe, les salles chose à faire. Il me semblait qu'il est anormal
restent vides. Il au contraire que les gens n'y pensent pas, qu'ils
faut attendre 1957 se laissent vivre dans une sorte d'inconscience.
et la reprise de la Ils ont peut-être, tous les autres, une confian-
Cantatrice à la ce non formulée, irrationnelle, que tout se
Huchette pour dévoilera un jour. Il y aura peut-être un matin
voir la roue tour- de grâce pour l'humanité. Il y aura peut-être un
ner. Le cercle matin de grâce pour moi. »
des admirateurs Cette pensée exprime sans doute bien l'ambi-
qui saluent ce guité d'un théâtre aux accents apparemment
comique né de et évidemment comiques mais qui offre un ver-
l'absurde où sant plus sombre et tragique : le rire laisse
l'insolite fait transparaître une interrogation et une angois-
exploser le se fondamentale face à l'absurdité possible du
cadre quoti- monde.
dien s'élargit. Beckett et son Ionesco est mort le 28 mars 1994.
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PORTRAIT DU METTEUR EN SCENE

ean-Luc Lagarce est né en 1957. Originaire Entre temps, en effet, le Théâtre de la Roulotte
J de Haute-Saône, il s'installe à Besançon en
1975 et suit des études de philosophie.
est devenu une compagnie professionnelle.
À partir de cette époque et jusqu'à son décès,
n° 16 janvier 2007 Parallèlement il suit les cours du Conservatoire le 30 septembre 1995, Lagarce a partagé son
d'art dramatique régional jusqu'en 1978, puis temps entre la mise en scène et l'écriture de ses
ceux de Jacques Fornier au propres pièces.
Centre de Rencontres Bien que reconnu très jeune, il a peu été monté
Théâtrales. Cette époque voit la par d'autres metteurs en scène de son vivant.
création, avec d'autres élèves Depuis sa disparition, de nombreuses mises en
du conservatoire, d'une com- scène ont été réalisées autant en France qu'à
pagnie amateur, le Théâtre l'étranger et beaucoup de ses textes traduits en
de la Roulotte. Lagarce réa- anglais, espagnol, japonais, allemand, polonais,
lise alors ses premières bulgare, russe…
mises en scènes et com- Certains sont parus à Théâtre Ouvert. Son
mence à écrire (La Bonne théâtre complet est publié aux Solitaires
de chez Ducatel ; Erreur de Intempestifs.
construction). C'est à Montbéliard, au théâtre municipal, que
En 1979, sa pièce Jean-Luc Lagarce crée La Cantatrice. La mise
Carthage, encore est dif- en scène de cette année est une reprise, avec
fusée par Lucien Attoun les mêmes comédiens, sous forme d'hommage,
sur France-Culture. En d'un spectacle monté en 1991. Cet hommage
1981, ayant obtenu sa est porté par le comédien François Berreur,
maîtrise de philoso- dans le cadre de l’année (...) Lagarce.
phie il s'inscrit en L'écrivain-metteur en scène aurait eu aujour-
doctorat et prépare d’hui 50 ans. L'ambition de Berreur et de sa
une thèse sur Sade troupe est de « reconstituer, le temps de
qu'il n'achèvera quelques mois, le Théâtre de la Roulotte de
pas, préférant se 1991, confronter notre réalité avec notre sou-
consacrer davanta- venir, le vôtre et faire découvrir un univers à
ge à l'écriture et à ceux qui ne le connaissent pas. » (septembre
sa compagnie. 2005)

Avant-propos

Tout cela, pour nous qui sommes d'un certain âge c'est cela, La Cantatrice lui apparaîtra comme
semble en somme battu et rebattu : l'accueil ini- une pièce déroutante, qui pourra peut-être
tial plus que mitigé de La Cantatrice ; l'admira- motiver un rejet de sa part. Et c'est autour de
tion précoce de certains au regard plus lucide ; ce mot qu'il me semble intéressant de travailler,
et puis le succès, le succès phénoménal, à la dans cette première partie de notre dossier.
Huchette, avec, aujourd'hui -combien ? - vingt mille Certes, l'imprévu, la surprise, ne sont pas pour
représentations ? Davantage ? rien dans le charme du théâtre et c'est quelque
Mais de nouvelles générations suivent, et ce chose de parvenir à désarçonner un peu un
sont nos élèves, qui ignorent cette histoire et à public blasé, si cet inattendu suscite la
qui il faut la redire. Et une question se pose réflexion, ouvre des pistes de travail, force à
d'emblée, avec une réponse peut-être évidente : mettre en cause les évidences auxquelles nous
comment ce jeune public, peu au fait de l'his- habitue un confort dans lequel, très jeune, nous
toire théâtrale au XXe siècle, des luttes et sommes prompts à nous installer. Nous sommes
controverses qui ont conduit un théâtre justement là au cœur du sujet de la pièce. Mais
d'avant-garde à finalement s'imposer comme un nous savons aussi, nous enseignants, que de la
théâtre classique, comment ce jeune public surprise au rejet pur et simple il n'y a parfois
néophyte, donc, lira-t-il et verra-t-il la pièce ? qu'un pas. Il nous appartient de ne pas faire de
Réponse évidente, disais-je, qui tournera sans ce caractère déroutant de la pièce de Ionesco
doute autour d'un mot, disons… déroutante, une déroute. Un échec.
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D'autant plus que ce caractère déconcertant du critiques de 1950 : absence d'intrigue, langage
spectacle pourra être double : celui de la pièce éclaté, plat, incohérence…
lue, d'abord, puis celui de la mise en scène, qui C'est donc par là qu'il faudra commencer : leur
renchérira. montrer qu'ils sont finalement des lecteurs et
Il faudra donc baliser le terrain, expliquer le spectateurs conventionnels, dans le bon comme
n° 16 janvier 2007 caractère déroutant en soulignant qu'il fut bien dans le mauvais sens du terme, au fait d'une
entendu voulu comme tel ; tenter, aussi, et culture théâtrale classique ; leur montrer, en
d'abord, de faire dire aux élèves eux-mêmes les somme, qu'ils attendent cette convention dès
raisons, pour eux, de cette surprise. lors qu'il s'agit pour eux de lire ou de voir du
Quelles sont-elles ? théâtre. Un deuxième temps sera justement l'oc-
Tout cela est évident, en fin de compte : nos casion de vérifier que la pièce de Ionesco met à
élèves, même faibles lecteurs ou spectateurs mal, mais volontairement, toutes ces représen-
très occasionnels, sont au fait, au collège, puis tations conventionnelles, occasion pour les
au lycée, de ce qu'est le théâtre, c'est-à-dire le élèves de réviser leur théâtre, si on peut dire !
théâtre classique, celui de Molière par exemple. Il faudra, bien sûr, saisir les intentions paro-
Ils l'ont gardé dans un coin de leur mémoire, diques. Mais comment les saisir si on ne sait pas
encore fraîche. Et cette mémoire leur donne des quelles conventions, quels genres sont ici paro-
habitudes, qui créent une attente. C'est alors la diés ? Un dernier temps cherchera les enjeux
déception, même peu consciente, de cette plus fondamentaux de la pièce : l'absurde der-
attente qui suscitera le caractère déroutant de rière la façade du monde, l'angoisse possible
La Cantatrice. Sans même le savoir, nos élèves face à un univers où les mots, les choses ne ren-
seront portés à reproduire les réactions des voient peut-être à rien de certain.

La Cantatrice chauve, une pièce déroutante


pour un jeune lecteur ou spectateur ?

Une fois le livre en main, et avant même la lec- Ensuite, il faudra pousser les élèves vers cette
ture de l'œuvre, une pièce telle celle qui nous idée que ce titre toujours, évoque bien souvent
occupe ici a de quoi dérouter un jeune lecteur et la figure centrale de l'œuvre ; que ce personna-
futur spectateur dès la première approche, par ge soit évoqué de manière indirecte, comme
son titre. Qu'est-ce que cette histoire de canta- dans les exemples donnés plus haut, ou bien
trice chauve ? On s'attend à des sourires, des que son nom apparaisse explicitement : Dom
rires, qui doivent nous conduire à questionner Juan, Bérénice, Antigone, etc. Dès lors, bien
les élèves sur le genre théâtral auquel, selon sûr, la classe s'attendra à ce que cette fameuse
eux, qui doivent être habitués à séparer, distin- cantatrice chauve occupe le centre de la pièce.
guer comique et tragique au théâtre, appartient Nous savons qu'il n'en est rien, comme viendra
la pièce. Le caractère incongru de ce titre doit le confirmer, pour les élèves, la lecture.
conduire la classe, on s'en doute, à pencher du Première déroute.
côté du comique. C'est, leur dira-t-on, une pre-
mière piste, sans doute bonne, mais point suffi- b Demander aux élèves d'effectuer des
sante, pour le moment. recherches sur la genèse fameuse de ce titre.
Nous savons que la pièce, à l'origine, s'intitulait
b Demander aux élèves de donner, à l'oral, L'Anglais sans peine ; qu'un lapsus dû au comé-
les titres de pièces, comiques ou tragiques, dien Henri-Jacques Huet, lors de la création de
qu'ils connaissent et les faire s'interroger la pièce a donné l'idée, à Ionesco, de ce titre
sur le lien qui existe entre ce titre et la incongru et définitif. Nous savons aussi que ce
pièce elle-même. personnage de la cantatrice est évoqué une
Cette recherche commune, orale, est destinée à seule fois, au détour d'une réplique, à la scène XI
mettre en évidence, d'abord, le lien qui existe et qu'ensuite il n'en est plus question. Ce
entre le titre d'une pièce et son sujet principal. caractère hasardeux du titre, sans lien avec le
Le titre, en somme, est déjà, au théâtre comme sujet de la pièce, cette apparition éclair d'un
dans un roman, tout un programme. Qu'on dise personnage qu'on s'attendrait à voir placé au
L'Avare, Le Misanthrope, Le Bourgeois gentil- centre de l'intrigue, ne fera que renforcer l'as-
homme, pour ne prendre que ces trois pect déroutant de cette première approche. Ce
exemples, et c'est déjà une thématique qui sur- sera une première occasion de forcer la classe à
git, que la lecture ou le spectacle viendra rompre avec les conventions auxquelles elle est
confirmer. habituée, avant de la conduire plus loin.
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b Demander aux élèves de s'interroger sur le à plusieurs reprises. Cette genèse, avec l'épisode
sous-titre de la pièce. célèbre de la méthode Assimil pour l'Anglais,
Ce sous-titre lui aussi fameux doit constituer une vient renforcer encore le caractère fortuit et
seconde surprise. Qu'est-ce qu'une anti-pièce ? On anecdotique de l'œuvre. Qu'est-ce qu'une pièce
pourra aider la classe dans sa réflexion à l'aide née de la volonté d'apprendre l'Anglais ? Quel
n° 16 janvier 2007 d'une citation de Ionesco, qui sera la suivante : « Il peut être son enjeu, son statut, sa raison d'être ?
me semble parfois que je me suis mis à écrire du Troisième surprise et rupture des conventions.
théâtre parce que je le détestais. » (Notes et
contre-notes) Doit émerger ici cette idée que le b Demander enfin aux élèves de faire des
théâtre de l'auteur se construit contre le théâtre recherches sur l'accueil réservé à la pièce à la
traditionnel, classique. On n'hésitera pas à rappe- date de sa création, en 1950.
ler aux élèves que pendant longtemps Ionesco Le but de cette dernière recherche, pour la premiè-
considéra le théâtre comme un genre mineur, gêné re partie de l'avant spectacle, doit servir à mettre
qu'il était par son caractère artificiel et la grossiè- en évidence le caractère injouable de la pièce en
reté de ses effets dramatiques. Nous voici sur une 1950, à une époque où règnent d'autres genres
seconde piste, qui nous approche un peu plus du théâtraux, qu'il faudra évoquer par la suite. La fina-
cœur de la pièce. Qu'est-ce qu'une pièce de théâtre lité sera aussi, et surtout, celle déjà évoquée dans
qui se construit contre le théâtre ? Second mystè- l'avant-propos : la pièce une fois lue, les élèves doi-
re, donc. Qui pourra, si on veut aider un peu plus vent comprendre qu'ils sont finalement des lecteurs
les élèves dans leur réflexion, être en partie résolu et spectateurs conventionnels, dans le bon comme
par cette autre citation de l'auteur : « Cela était dans le mauvais sens du terme, au fait d'une cultu-
devenu alors une sorte de pièce ou une anti-pièce, re théâtrale classique ; leur montrer, en somme,
c'est-à-dire une vraie parodie de pièce, une comé- qu'ils attendent cette convention dès lors qu'il
die de la comédie. » (Notes et contre-notes) s'agit pour eux de lire ou de voir du théâtre. Leur
surprise, voire leur indignation, était déjà celle des
b Demander à la classe d'effectuer des critiques de la presse des années Cinquante. Si per-
recherches sur la genèse de l'œuvre. sonne dans la classe n'a mis la main sur un article
L'histoire de cette genèse est fameuse et facile à de l'époque, on fera lire, par exemple, un papier
dénicher par les élèves. Ionesco s'en est expliqué écrit par J.J. Gautier, dans le Figaro.

La Cantatrice et le théâtre, ou comment s'en débarrasser


Les surprises suscitées par une première approche de la pièce, il est temps d'avancer et de le dire
aux élèves, sont bien sûr voulues pas l'auteur. Les intentions, même récusées parfois par Ionesco
puis acceptées, sont largement parodiques. Ce théâtre classique est mis à mal par La Cantatrice,
dans tous ses aspects dramaturgiques conventionnels. Passer en revue toutes ces entorses faites à
la tradition, c'est en quelque sorte aussi l'occasion, pour une classe, de réviser son théâtre tout en
s'en débarrassant, pour parodier le titre d'une pièce de Ionesco lui-même.
On s'attachera ici principalement à montrer comment ce sont le décor et l'intrigue conventionnels qui
sont l'objet des attaques de l'auteur dans sa pièce.

Le décor
b Faire lire aux élèves la scène d'ouverture de La Puce à l'oreille, de Feydeau (1907).
La comparaison entre la scène initiale du vaudeville de Feydeau et celle de La Cantatrice mettra en évi-
dence les points communs entre les deux ouvertures et l'intention parodique, burlesque de Ionesco. Il
s'agit du même intérieur anglais, mais détourné de son effet de réel. Le réalisme bourgeois du vaudevil-
le est ridiculisé d'emblée par la didascalie : « feu anglais, silence anglais, coups anglais » et par le gag
loufoque des dix-sept coups de la pendule, conclu par la première réplique : « Tiens, il est neuf heures. »

Prolongement
b Demander aux élèves de faire des recherches sur le schéma récurrent des comédies de
mœurs ou des vaudevilles.
L'idée est ici de mettre en évidence le parallélisme, toujours parodique, mis en place par Ionesco entre
ce schéma conventionnel et celui de sa pièce. On pourra par exemple évoquer Le Dîner bourgeois, de
Henri Monnier (1830) : un premier couple, les époux Joly, se querelle en attendant des amis ; la bonne
arrive et vient aux ordres ; les amis font leur entrée et ressemblent beaucoup aux Joly…
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L'intrigue

Mais c'est bien sûr surtout l'intrigue classique (scènes 2,3,4) aucune action ne se met en
qui est la plus malmenée. place. C'est donc un autre procédé classique du
théâtre qui se voit parodié et réduit à rien. La
n° 16 janvier 2007 b Faire lire aux élèves une scène d'exposition scène traditionnelle de reconnaissance (Hernani
classique. reconnu comme Juan d'Aragon) devient ici une
La comparaison d'une scène d'exposition scène bouffonne, absurde, lorsque les Martin se
conventionnelle, que l'on laissera au choix de reconnaissent comme mari et femme alors qu'ils
l'enseignant, avec la scène I de La Cantatrice sont entrés ensemble chez leurs amis. De même,
montrera à quel point celle-ci rompt avec les plus loin (scène 5), Mary n'a pas plus tôt révélé
fonctions habituelles visant à apporter les sa « véritable » identité de Sherlock Holmes
informations indispensables à la compréhen- qu'elle quitte la scène. Fausse reconnaissance,
sion de la situation. Ce ne sont, chez Ionesco, avortée.
que banalités, paralogismes, bref une caricatu-
re et une inversion de la scène d'exposition b Faire lire à la classe une scène de confron-
classique. tation classique.
Rodrigue provoquant le comte (Le Cid), Ruy Blas
s'en prenant aux ministres, telles sont quelques
unes des scènes de confrontation tradition-
nelles du théâtre. La scène 7 de la pièce de
Ionesco s'attache à les caricaturer : l'intrigue ne
progresse nullement quand le dialogue s'attache
à rapporter une anecdote plate, celle d'un
homme qui relace ses souliers, ou un débat sté-
rile, celui de savoir qui a sonné.
Nous ne quittons jamais la platitude. Et ce ne
sont pas les scènes suivantes qui nous démen-
tiront, lorsque les personnages s'attachent à
rapporter des fables absurdes, qui ne peuvent
© CHRISTIAN BERTHELOT tenir lieu de péripéties ou d'épisodes. Loin de
faire progresser l'action, ces fables accroissent
Si on compare le monologue d'exposition réalisé la confusion du spectacle.
par Mme Smith dans cette première scène avec
celui de Cinna ou du Malade imaginaire, on se b Mettre en parallèle le final de la pièce
rend compte à quel point on est ici dans la cari- avec celui d'une pièce classique.
cature : idiotismes (« il aimera s'en mettre plein Le dénouement d'une pièce traditionnelle vient
la lampe »), ton neutre, marqué par les bruits de résoudre les conflits de manière inattendue. Le
bouche de M. Smith. Plus loin, le dialogue est climat doit s'en trouver apaisé. Ici, c'est l'inverse
scandé par les sonneries de la pendule, qui fait qui se produit, on monte jusqu'à un paroxysme,
tourner à la parodie le temps dramatique tradi- qui se résout par un retour à la scène initiale.
tionnel. Les propos de cette scène, enfin, gra- Autant dire que ce final ridiculise et fait explo-
tuits, sans cohérence, lui enlèvent toute valeur ser cette dernière convention, pourtant essen-
morale, psychologique. tielle dans un théâtre classique.
Du point de vue de la dramaturgie, La Cantatrice
b Faire lire aux élèves le nœud d'une pièce est bien cette structure vide, cette anti-pièce
classique. annoncée par le sous-titre et les élèves doivent
Le nœud d'une pièce doit lancer l'action, cristal- désormais se sentir plus à l'aise dans un texte
liser le conflit, en faisant entrer en scène, par d'abord déroutant. Ils doivent être armés pour
exemple, un personnage qui amène ce conflit rire de la parodie… Avant l'autre surprise du
(Tartuffe). Lorsque, dans la pièce de Ionesco, spectacle et de sa mise en scène elle aussi
entrent en scène de nouveaux personnages, déroutante !

Prolongements

Exposés faits par les élèves, en groupes, sur les différents genres de théâtre en 1950, en France :
théâtre bourgeois de Montherlant ou Anouilh ; théâtre de la distanciation de Brecht, théâtre de
l'engagement de Camus ou Sartre, théâtre rituel de Artaud, nouveau théâtre : Beckett, Adamov.
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n° 16 janvier 2007

© CHRISTIAN BERTHELOT

Parodie du théâtre et dérision de l’homme

« Je puis dire que mon théâtre est un théâtre de éclate à la fin de la pièce. C’est ici que le non-
la dérision. Ce n’est pas une certaine société qui sens s’exprime à plein. Les procédés utilisés
me paraît dérisoire. C’est l’homme. » pour parvenir à ces effets de non-sens sont
Mais, au-delà de la dramaturgie, c’est bien sûr le nombreux ; en voici quelques uns :
langage lui-même, l’utilisation qui en est faite - énoncés terminés par un terme choisi par un
qui pourra apparaître comme l’aspect le plus jeu homophonique « Le yaourt est excellent
déroutant de la pièce. Commencée dans un lan- pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apo-
gage plat, l’œuvre s’achève sur une langue en théose » (scène 1)
folie, à laquelle tout sens clairement identifiable, - onomatopées : « Oh ! » « Teuf, teuf »
toute visée semble manquer. Il s’agit ici de mon- - mots forgés, déformés : « cacades », « glou-
trer que, plus qu’une simple caricature et parodie glouteur »
du théâtre classique, purement gratuite ou hai- - enchaînements sonores : « Bazar, Balzac,
neuse, pour faire encore référence à la citation Bazaine »
évoquée dans la première partie de cet avant D’autres procédés visent à faire voler en éclats
spectacle, la pièce propose des enjeux véritables, la logique traditionnelle et la rationalité :
une réelle interrogation sur le sens du langage et sophismes, tautologies, analogies niaises, qui
la place de l’homme dans un univers qui menace ridiculisent toute prétention à une conversation
de se désunir, de perdre son sens et se vouer à suivie et de bon sens.
l’absurde. Tous les principes de la logique classique sont
bafoués dans des dialogues qui ruinent le prin-
b Identifier avec les élèves les procédés de cipe d’identité, selon lequel une même proposi-
langage très divers utilisés dans la pièce afin tion ne peut être à la fois vraie et fausse (le
de parvenir à un non-sens total. ménage Watson qui a des enfants et n’en a pas
Cette analyse systématique des procédés de lan- à la scène 1). D’autres principes élémentaires
gage utilisés par Ionesco devra mettre en évi- subissent le même sort : celui de non-contradic-
dence, à la fois les intentions ludiques à effet tion (la femme de Bobby Watson à la fois gros-
bien sûr comiques, pour arriver, en fin d’étude, se et maigre, belle et pas belle…) ; celui du
aux intentions secondes, plus profondes si on tiers exclu : lorsque deux propositions sont
veut, liées à la thématique de l’angoisse face à contradictoires, elles s’excluent l’une l’autre et il
ce monde où menace de régner le non-sens. n’y a pas de troisième terme possible.
Que disent les Smith et les Martin ? Rien, ou pas Tous ces procédés ont, ou doivent avoir, des
grand chose, banalités, lieux communs. Langage effets comiques : ils visent tantôt à faire rire
plat, degré zéro de la communication, tourné en des lieux communs de la conversation, tantôt à
dérision. On pourra prendre comme exemple de ruiner toute conversation elle-même, dont le
ces stéréotypes langagiers les propos oiseux sur but n’est pas de faire sens mais de l’emporter
le coût de la vie et de la nourriture (scène 7). simplement sur l’interlocuteur. Sous le comique
Un autre aspect de cette utilisation mécanique se cache alors la violence et la tragédie. Un
du langage est celui du langage en délire, qui monde finalement angoissant.
8

Prolongement
du langage, des machines à parler sans fond ?
b Effectuer des recherches sur le nou- L’utilisation que nous faisons de la logique
veau théâtre et son utilisation des effets n’est-elle qu’apparente ? Sommes-nous
de non sens, que ce théâtre affectionne condamnés au soliloque ? Et puis, lorsque nous
particulièrement. rions des personnages, n’est-ce pas de nous que
n° 16 janvier 2007 Sous le comique, et c’est sans doute ce qui sera nous rions, finalement, comme le dit Gogol
le plus difficile à faire passer aux élèves, se dans Le Révizor ? Chacun de nous est menacé de
cache une tragédie, cette « tragédie du langage » devenir un Smith ou un Martin grotesque et
évoquée par Ionesco lui-même dans Notes et fou. (La parenté entre la pièce de Ionesco et
contre-notes. celle du Russe est d’ailleurs impressionnante :
Deux citations de l’auteur pourront nous aider à dans les deux cas, c’est la langue qui s’emballe
y voir plus clair et illustrer cette idée. et menace ses utilisateurs de les faire sombrer
« Même dans La Cantatrice chauve, affirme dans la folie.)
Ionesco, le comique n’est pas si comique que
cela. C’est du comique pour les autres. Au fond, Cet anti-théâtre n’est-il pas au fond, comme
c’est l’expression d’une angoisse. » (Entretiens l’ont vu certains observateurs dès 1950 ou
avec Eugène Ionesco, Claude Bonnefoy) Et 1957, lors de la reprise de la pièce à la
ailleurs : « Je n'ai jamais compris, pour ma Huchette, un théâtre plus proche des specta-
part, la différence que l'on fait entre comique teurs qu’il n’y paraît ? Les scènes bouffonnes,
et tragique. Le comique étant l'intuition de la langue tantôt plate et tantôt folle nous
l'absurde, il me semble plus désespérant que le tendent un miroir dans lequel nous avons peur
tragique. Le comique n'offre pas d'issue. » de nous reconnaître. C’est en ce sens que ce
(Notes et contre-notes) spectacle est théâtre de la dérision et pour-
voyeur d’angoisse. Il rompt de manière bruta-
Ce monde où les conversations s’enchaînent le la séparation conventionnelle entre la
dans leur banalité puis où la logique est scène et la salle. Où est le théâtre, finale-
inversée est un monde finalement à l’envers, ment, chez les comédiens ou chez les specta-
inquiétant. Cette angoisse évoquée par teurs, autant de Smith et Martin en puissance
Ionesco peut être celle du spectateur, renvoyé dont l’existence de façade menace de sombrer
à son propre quotidien, fait de conversations dans le non-sens et qui s’avèrent impuissants
dont la banalité menace de découvrir des à échapper à leur solitude, enfermés qu’ils
abîmes : sommes-nous des utilisateurs mécaniques sont dans un langage mort ?

© QUENNEVILLE
9

Prolongements

Faire lire aux élèves les autres fins possibles de la pièce, et notamment le passage où c’est l’auteur
de la pièce qui arrive sur scène, interpelle le public en le traitant de « cons, salauds, etc. » Ils met-
tent en évidence cette rupture des barrières entre la scène et la salle.
n° 16 janvier 2007

Le comique et le tragique, des conventions théâtrales

Les deux citations de Ionesco évoquées plus Il s’agira de se demander si on doit jouer la
haut le disent clairement : comique et tragique pièce en la tirant du côté du comique, en
ne sont en fin de compte que des conventions, accentuant encore la bouffonnerie, s’il le faut,
choisies par l’auteur d’abord, par le metteur en ou bien si on ne peut pas la tirer du côté dra-
scène ensuite, mais chacun de ces deux genres matique. Évoquer les différentes mises en
a la même visée : remuer le spectateur et lui scène, en France ou à l’étranger. Evoquer aussi
faire prendre conscience de la dimension dra- le théâtre de Beckett, tantôt entraîné vers le
matique et angoissante de son existence. Le comique, tantôt vers le tragique.
monde de Gogol ou de Molière n’est pas moins
angoissant que celui de Racine ; pire même, Prolongements
puisque le monde de l’absurde ne propose pas
d’issue, pas de sens, tandis que c’est le cas dans b Étudier avec les élèves la thématique de
la tragédie, même si ce sens est cruel pour les l’absurde, à travers la pensée de Camus, par
personnages. exemple, ou le théâtre de Beckett.
Cette étude pourra prendre la forme d’exposés
b Faire réfléchir les élèves à la mise en par groupes sur la notion d’absurde chez Camus,
scène possible de la pièce. sur le théâtre de l’absurde ou de la dérision.

Revenir à l’accueil fait à la pièce en 1950 et 1957

Après avoir rappelé une nouvelle fois les réac- s’isolant dans son monologue intérieur : un
tions d’incompréhension ou les réactions de psittacisme dérisoire. Absurdité du langage,
refus, on mettra cette fois l’accent sur les cri- de la vie, des rapports des hommes avec
tiques positives, conscientes qu’une nouvelle l’homme – dans la famille comme dans la
esthétique théâtrale se fait jour dans la société – et de l’homme avec soi. » (Capron)
Cantatrice. L’intention, à travers ces rappels, sera de mettre
Faire lire ou rechercher les articles favorables en avant l’idée selon laquelle une nouvelle
de 1957 (celui de F. Jotterand, La Gazette de esthétique naît souvent dans la violence, le
Lausanne, 29 février 1957 ou Marcelle Capron, refus. On pourra évoquer la fameuse bataille
Combat, 20 février) : « En mai 1950, La d’Hernani, mettre en parallèle le nombre de
Cantatrice chauve… causait un scandale. Cet représentations initiales des pièces de Ionesco
homme se moquait du monde. Sept ans plus et celles de Molière, à l’époque de leur création.
tard, à la Huchette, le public est unanime à 25 représentations du 11 mai au 16 juin 1950
l’applaudir, à se moquer du monde avec lui. » pour la Cantatrice, combien pour Tartuffe ou
(Jotterand) « Les réactions des spectateurs Dom Juan ?
font plaisir à voir : ils ne refusent plus l’inso-
lite et ils cherchent à l’insolite la signification Voilà enfin le parcours de la pièce un peu
qu’a voulu lui donner l’auteur. » « Voilà la balisé, avant une autre surprise, celle de la
pièce type du théâtre de Ionesco. Solitude des mise en scène de Jean-Luc Lagarce…
êtres, étrangers les uns aux autres, chacun
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Après avoir vu le spectacle

Pistes de travail
n° 16 janvier 2007
Langage fou et théâtre roi
En 1991, Jean-Luc Lagarce s’empare d’une délire et finit par nous livrer, sans fard, ses
tragédie culte du langage, La Cantatrice ultimes secrets. Jean-Luc Lagarce parle le
chauve, la ravit, la fait voyager et lui offre de Ionesco : il traduit La Cantatrice chauve en
grands espaces. L’artiste nous quitte en gestes, en musique et en jeux. Ce spectacle
1995. En 2006-2007 François Berreur et la est élitiste et populaire dans sa prétention
Compagnie Les Intempestifs voyagent dans légitime à s’adresser à chacun et à tous.
le temps et réveille la Cantatrice endormie Devant nous, la machine à créer le plaisir de
dans sa Roulotte. Cette Cantatrice chauve de jouer s’emballe jusqu’au jouissance (comme
Jean-Luc Lagarce danse, mime, chante, colère, dirait la pauvre Bobby !)
explose, s’émerveille, s’effraie, se fait peur,

Entretien avec François Berreur

Quelques mots avec François Berreur avant de l’idée d’une déconstruction en chaîne se sont
tracer les lignes de notre travail avec les imposés comme des choix artistiques et non
élèves. pas théoriques ; Jean-Luc Lagarce ne théori-
François Berreur nous parle de la genèse de sait pas ses lignes dramaturgiques. C’est par
la création qui a vu le jour en 1991 (où il la pratique de la mise en scène qu’il ques-
interprétait le rôle du Capitaine des pom- tionne le théâtre. Attaché à la forme, écrivain
piers) et nous dit quelques mots sur cette de théâtre, il aimait la littérature comme l’é-
reprise « à l’identique » de la mise en scène ternité, conscient que la trace du metteur en
de Jean-Luc Lagarce (où il intervient comme scène est éphémère. Lors du travail de créa-
regard extérieur). tion avec les comédiens, il s’agissait de trou-
Ces propos ont été recueillis par téléphone le ven- ver les enjeux des scènes, de faire parler un
dredi 8 décembre 2006 et remis en forme. sous-texte (on pensera, par exemple, au désir
sexuel de Monsieur Martin, dans la scène IV).
François Berreur rappelle d’emblée que Jean- La reprise en 2006-2007, inscrite dans
Luc Lagarce se sentait proche à la fois de l’Année (...) Lagarce, vient apporter une cou-
Samuel Beckett et d’Eugène Ionesco. Son leur supplémentaire à l’artiste, auteur et
écriture commence d’ailleurs par là, puisque comédien : celle d’un metteur en scène sin-
la première pièce de Jean-luc Lagarce, Erreur gulier et inventif. Pour cette reprise, les cos-
de construction (1977) rendait un hommage tumes ont été refaits, les décors repris, la
explicite au dramaturge roumain et à sa conduite son et lumière suivie à l’identique.
Cantatrice chauve, tant par son contenu que François Berreur et les comédiens sont venus,
par sa forme. L’idée de monter La Cantatrice comme des gardiens de cette mémoire,
chauve lui est venue dès 1977, avec déjà la retrouver les marques d’antan, comme il s’agi-
perspective de choisir un plateau large rait de relire une partition musicale oubliée,
(contrairement à la mise en scène de Nicolas pour la redonner à entendre. Il fallait, côte à
Bataille au théâtre de La Huchette, que Jean- côte avec les comédiens, faire connaître son
Luc Lagarce n’avait pas vue). La pièce fut travail de metteur en scène.
créée en 1991 à Montbéliard. Jean-Luc
Lagarce ne considérait pas La Cantatrice chauve Parler de ce travail sans le jouer, relevait de
comme une pièce de l’absurde. l’exercice de musée ; le jouer dans sa scéno-
L’interchangeabilité des couples Smith et graphie d’origine, avec les comédiens de la
Martin, le rapport à la télévision, le projet de création, c’était le faire découvrir au présent,
faire dire les didascalies de Ionesco sur la parmi les spectateurs, bien vivant !
mise en scène de Nicolas Bataille, de convoquer
l’univers de Lewis Carroll et de Walt Disney,
11

Le plan de travail avec les élèves

b On abordera l’analyse dramaturgique du élèves un moyen de pratiquer des parallèles


travail de Jean-Luc Lagarce en posant aux avec leur univers culturel)
élèves des questions simples :
n° 16 janvier 2007 comment était la scénographie ? Pour aider à ce travail avec les élèves, on pro-
quels sont, pour eux, les éléments les plus mar- posera d’explorer dans un premier temps la
quants de la mise en scène ? signature artistique de Jean-Luc Lagarce
ce qui les a fait rire ? comme metteur en scène. On s’attachera par la
ce qu’ils pensent des personnages et de leurs suite à comprendre la manière dont le metteur
relations entre eux ? en scène a habillé les personnages de Ionesco
ce qu’ils pensent de la fin du spectacle ? pour leur proposer un jeu singulier. On s’inter-
ce à quoi un tel spectacle leur a fait penser ? rogera aussi sur les jeux de mise en abyme dans
(on insistera sur cette dimension de comparai- la mise en scène. Et puis quelques jeux pour
son, de références ; le spectacle est visuel, finir, cela s’impose !
musical et comique, ce qui devrait être pour les

Jean-Luc Lagarce, metteur en scène :


une esthétique singulière

À travers des questions simples, on s’efforcera de donner la ligne dramaturgique du metteur en scène.

Le décor

© BRIGITTE ENGUERAND

- Quel est le décor ? À quoi les éléments du - sur les tailles : comme dans Alice au pays
décor vous font-ils penser ? des merveilles, Jean-luc Lagarce joue sur les
tailles, la porte de la maison est trop petite ;
b On invitera les élèves à retrouver les élé- le plateau est plus large que dans la mise en
ments qui constituent le décor sur le pla- scène de La Huchette, donnant l’idée d’une
teau : deux chaises, un tuyau d’arrosage Cantatrice chauve en cinémascope. Cet élargis-
jaune, un ballon rouge, une balançoire, les sement sert la volonté de Jean-Luc Lagarce de
haies taillées et une petite maison anglaise grossir à la loupe le texte de Ionesco, de le
à l’éclairage arc-en-ciel. « doubler » ;
À partir du décor, on pourra travailler : - sur la symbolique des objets : l’univers du
- sur la situation : on se trouve à l’intérieur chez jeu, du cirque et de l’enfance avec le ballon
Ionesco et à l’extérieur chez Jean-Luc Lagarce, rouge et la balançoire ; le tuyau d’arrosage rap-
de l’autre côté du miroir, on inverse le jeu ; pelant le cinéma burlesque ; la maison qui n’est
- sur le matériau : synthétique, artificiel, de que « façade » comme les personnages ne sont
théâtre ou de studio télé ; on évoquera le que des masques avant d’exploser ; les chaises,
kitsch, l’univers du dessin animé, la maison légèrement surdimensionnées, objets chers à
rappelant aussi le logis des Sept Nains ; Ionesco.
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Le Kitsch

Pour aborder cette partie, il faudra s’en


tenir à quelques repères précis. Le mot
kitsch est un mot allemand, introduit en
n° 16 janvier 2007 1960 dans la langue française ; il serait
dérivé de kitschen « ramasser la boue des
rues » d’où « rénover des déchets, revendre
du vieux ».(Robert historique de la langue
française). On voit comment Jean-Luc
Lagarce, en reprenant dans sa mise en
scène les notes de Ionesco, recycle une
partie annexe pour la donner à entendre.
Le mot kitsch en histoire de l’art, s’ap-
plique souvent à des objets surchargés,
baroques, inauthentiques et de mauvais
goût. On pourra passer au crible les cos-
tumes des personnages et voir comment ils
relèvent du mauvais goût.
L’ensemble de la mise en scène travaille
sur l’artifice et l’inauthenticité : le décor
est peu crédible (ressemblant à un décor
monté à la va-vite, il finira d’ailleurs par
s’effondrer). Jean-Luc Lagarce a la
volonté de montrer que tout est faux et
truqué : on aperçoit dans la maison, une
fois la façade soufflée, l’escabeau qui
© LIN DELPIERRE
servait à la bonne pour ses déplacements
Mireille Herbstmeyer et Olivier Achard, mai 1994, tournée du Malade et les fils qui permettaient les change-
imaginaire de Molière, mis en scène par Jean-Luc Lagarce ments de lumières dans la maison.
Le kitsch signifie aussi détourner un objet
b À quoi le mot kitsch vous fait-il penser ? de sa fonctionnalité première. On verra que
Qu’est-ce que le kitsch ? Jean-Luc Lagarce cherche à détourner La
On pourra essayer de définir avec les élèves la Cantatrice chauve de sa fonction absurde.
notion complexe et insaisissable du kitsch et On notera enfin que kitsch pourrait venir de
on verra que les différentes définitions ne l’anglais sketch (esquisse) qui signifie une
sont pas sans liens avec la mise en scène de courte scène rapide et comique : on s’en serait
Jean-Luc Lagarce. douté !

Semblable et dissemblable
b Quels sont les éléments qui se ressem- On notera également le jeu amusant sur les
blent dans la pièce ? Quels sont ceux qui se chevelures : la queue de cheval du pompier, les
contredisent ? Ce pourra être l’occasion pour nattes de la bonne, la perruque de Madame
les élèves de décrire les costumes et les Smith.
comédiens. Jean-Luc Lagarce invente des situations
On notera la similitude des tailleurs rose fuch- opposées qui créent des effets burlesques et
sia avec sacs et coiffes assortis pour les drolatiques : Madame Martin apparaît, scène IV,
épouses Smith et Martin et la similitude des derrière la haie, comme une tête-bouquet sans
costumes gris, avec chemise jaune, cravates et corps ; le pompier fait son apparition,
pochettes oranges pour les époux Smith et scène VIII, dans l’embrasure de la porte trop
Martin. Cet effet favorise le jeu d’interchangea- petite, apparaissant à son tour comme un corps
bilité. La bonne, elle, glisse du blanc au noir sans tête !
(obscurcissant le mystère !) et le pompier est Ces jeux de contraire concourent souvent à
clinquant et d’apparat puisqu’il n’a rien à faire ! créer un équilibre qui permet d’éviter la ligne
On fera remarquer aux élèves les différences de de l’absurde.
taille au sein des deux couples Smith et Martin.
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Gestes et mouvements

b Quels gestes et mouvements sont utilisés placements précis sur le plateau : Madame
dans la mise en scène ? Smith, Monsieur Smith, Madame Martin vien-
On essaiera de demander aux élèves de se dront à divers moments se placer exactement
n° 16 janvier 2007 rappeler du langage des signes créé par le au milieu du nœud formé par le tuyau d’arro-
metteur en scène et qui, comme des sur-titres sage ; des déplacements chiasmiques s’or-
(parfois illustratifs, parfois incohérents), chestrent entre les deux couples pour favori-
viennent se surajouter à la langue de ser l’échange. On montrera enfin comment
Ionesco. Ce langage des signes se transmet par la danse et les mouvements synchronisés
entre personnages (on pensera aux doigts des (Madame Smith et Madame Martin ont le
deux mains prenant une forme conique, illus- doigt tendu dans un même geste sur les
trant à merveille la réponse du normand). ébats du pompier et de Mary) Jean-Luc
On montrera comment l’approche gestuelle Lagarce crée une véritable chorégraphie.
de Jean-Luc Lagarce se caractérise par des

Les lumières

b Vous rappelez-vous de certains jeux de capricieux et joyeux, un personnage du spec-


lumières ? tacle. Le moment où elle vient grandir en
Il faudra essayer de montrer aux élèves que la cercles progressifs sur la façade de la maison
lumière qui vient délimiter un espace sur le pour s’épanouir pleine et entière en fond de
plateau correspond aux morcellements que décors rappellera aux élèves leurs jeux de
Jean-Luc Lagarce a opéré à l’intérieur des lasers et l’univers du cirque. Un petit carré
scènes de Ionesco. La lumière chez Jean-Luc lumineux s’installe alors sur la façade : est-ce
Lagarce opère ainsi un double « découpage ». Jean-Luc Lagarce, soulignant, par un jeu de
On pourra aussi montrer aux élèves comment lumière, la quadrature absurde du cercle tracé
la lune devient, par ses mouvements autonomes, par Ionesco ?

La musique

b Vous rappelez-vous de certains jeux sur la nom pour ceux qui voient dans La Cantatrice
musique ? chauve une satire de la « upper middle
Ils resteront sans doute impressionnés par les class »). Le thème de Carla Bley est important
extraits de Vertigo et Psycho de Bernard pour dérouler la mécanique du spectacle,
Herrmann. Ils arriveront peut-être à identifier transformant par magie les personnages en
les extraits de Walt Disney. Il faudra les aider marionnette poétique et tragique. Jean-Luc
pour trouver les accents tango-jazzy de Carla Lagarce ralentit et accélère le cours des des-
Bley dans Social studies (qui porte bien son tins avec la musique.

Arrêt sur image


b Avez-vous eu l’impression parfois d’un On essaiera, avec les élèves, de donner un sens
arrêt sur image ou d’un temps suspendu ? à ces effets : une pause ou un ralenti comme
Jean-Luc Lagarce pratique des ralentissements sur un lecteur dvd ; La Cantatrice chauve
ou des arrêts sur image au cours de la pièce sous le charme de la musique ; les person-
(sur le mot : « Cependant » de Madame Smith, nages réalisant le sort tragique dans lequel
scène I ; sur la fin des retrouvailles respec- Ionesco, le sorcier du langage, les a plongé !
tives des époux Smith et Martin aux scènes I
et IV ; sur le mot « peigne » du pompier,
scène VIII …).
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La télévision

b En quoi ce spectacle fait-il penser à la intonations déplacées, le marquage précis au


télévision ? sol des mouvements de plateau, les retourne-
Les élèves devraient en premier lieu penser aux ments tranchés d’ambiance, les ellipses narra-
n° 16 janvier 2007 rires enregistrés qui viennent très tôt se faire tives (on retrouve les Smith dans leurs cos-
entendre dans la pièce. Le choix des passages tumes, allongés, comme morts, au début de
où le metteur en scène a inséré ces rires paraît la scène II, que s’est-il passé ?), tout cela
aléatoire. Cela renforce le coté subversif de nous rappelle l’ensemble des ingrédients du
cette proposition. La télé nous dit là où il faut soap-opera.
rire, de manière autoritaire, elle fabrique le La musique hitchcockienne annonce un très
rire en différé mais assassine l’humour en mauvais thriller, Walt Disney par la musique
direct ! Les rires provoqués par le texte de nous fait voyager vers le cirque et le music-
Ionesco, la mise en scène de Jean-luc Lagarce hall, la danse des morts vivants des époux
et le jeu des comédiens viennent démontrer Smith et Martin scène XI évoque les films de
que l’on peut, avec la construction d’un texte George A. Romero (La Nuit des morts vivants)
doublé d’un imaginaire, déclencher le rire sans et le clip Thriller de Michael Jackson. On a par-
l’imposer. L’aspect artificiel des décors, le mor- fois aussi l’impression d’être dans Amityville de
cellement des scènes écrites par Ionesco, le Stuart Rosenberg.
ton forcé des voix et les expressions exagérées On pourra aussi demander aux élèves de défi-
du visage, la quotidienneté mise en spectacle, nir les ingrédients du soap-opera et d’apporter
l’idée d’un sous-texte sexuel, les longues des exemples de leur culture qui définissent ce
pauses avant la réplique du partenaire, les genre télévisuel.

Au pied de la lettre

b Le jeu et les gestes des comédiens corres- à l’orgue. Et pour confirmer ce choix, on citera
pondent-ils au texte de Ionesco ? les derniers mots du pompier sur la blague du
On s’efforcera de montrer aux élèves com- Rhume : « une vielle femme qui était la nièce
ment Jean-Luc Lagarce prend le texte de d’un curé, dont la grand-mère attrapait, par-
Ionesco au pied de la lettre et invente sou- fois, en hiver, comme tout le monde, un
vent sa mise en scène à partir du texte. rhume. » : logique !
Ainsi, scène VII, après la réplique de Madame
Smith : « …mais un pompier est aussi un Mais la force de la mise en scène de Jean-Luc
confesseur », le pompier se transforme sur Lagarce réside essentiellement dans sa capacité
scène en figure du confesseur (qui se confes- à prendre à son compte le texte de Ionesco pour
sera par la suite). Ses interventions sont alors créer des personnages et un jeu qui lui appar-
ponctuées, par la suite, d’une musique de messe tiennent.

Les personnages et le jeu


dans la mise en scène de Jean-Luc Lagarce

La plus-value lagarcienne dans la caractérisation des personnages

b On demandera aux élèves de dessiner les des objectifs qu’on se sera fixés. L’idée pre-
contours des caractères des différents per- mière étant de mettre à jour la marque du met-
sonnages de la pièce. teur en scène sur les personnages d’écriture
L’élaboration du profil pourra se faire à par- théâtrale de Ionesco.
tir d’un tableau simple dont chaque entrée
de personnage correspondrait aux rubriques Il paraît évident que le travail de Ionesco, quelle
suivantes : tenue vestimentaire ; caractère que soit l’interprétation qu’on en fait, s’écarte
et personnalité ; attitude et action ; postu- d’un travail sur la psychologie des personnages
re et position ; évolution et progression ; (on peut même se demander si les person-
temps de présence sur le plateau. nages de La Cantatrice chauve ont une psyché).
On pourra moduler les rubriques en fonction Ils n’en sont pas pour autant condamnés à n’être
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que des enveloppes corporelles figées ou des qui dans la mise en scène de Lagarce use le
coquilles vides, aliénées dans leur destin pro- plus du doigt de l’autorité, mais semble surtout
grammatique de véhicule oratoire de l’absurde. avoir une position de surplomb.
Jean-Luc Lagarce, sans contrecarrer cette N’est-elle pas aussi une figure possible de
approche non-psychologisante, vient de la cantatrice chauve ? Il n’échappera pas aux
n° 16 janvier 2007 manière singulière et personnelle « caractéri- élèves que dans le final chaotique précédant la
ser » les personnages. Il leur donne du chute de la façade, elle se départit de sa per-
« caractère », ou plus précisément des ruque.
humeurs. Humeur dans le sens de « l’ensemble Dans la symphonie des fins imaginées par
des tendances dominantes qui forment le Ionesco, elle se dessine comme une figure cen-
caractère », de « l’ensemble des tendances trale, posée, mais aussi touchante de sincérité.
spontanées s’opposant à la raison et la
volonté » (Robert historique de la langue Monsieur Smith : Monsieur Smith apparaît très
française), et comme un déclencheur de fan- vite comme faussement détendu. L’apparente
taisie, précurseur souterrain de l’humour. bonhomie et sérénité du lecteur de journal
Les personnages de Jean-Luc Lagarce sont en ponctuant sa lecture de la presse et le mono-
effet capricieux, spontanés, imprévisibles, logue de Madame Smith par des claquements
comme uniquement animés par une logique de langue s’évanouit vite. Il se révèle être un
qui leur est propre. personnage qui s’emporte vite, capable de coup
Il n’est pas étonnant que l’univers de Disney de sang sur mode mineur, s’aventurant parfois
s’invite dans la mise en scène à travers la à des intonations pagnolesques. Il se dévoile
musique. comme un trouillard, un anxieux, capable de
On songe aux sept nains de Blanche Neige ces moments de panique, de petits cris d’effroi,
derniers étant eux-mêmes l’incarnation d’hu- alternant le ton péremptoire et la petite voix
meurs (Simplet, Dormeur, Grincheux, Joyeux, de l’enfant. Dans la première séquence, il mani-
Timide…) feste des signes de paranoïa (rejetant la tête
Il est intéressant de noter, qu’à chaque fois ou en arrière pour voir s’il est épié) et montre un
presque, la caractérisation propre à Jean-Luc caractère maniaque en allant de manière com-
Lagarce enrichit le personnage initial d’une pulsive et impérieuse, armé d’un ciseau orange
dimension supplémentaire, résolutoire ou pro- à la main, ratiboiser un ou deux poils de gazon
blématique. qui dépassent. Il essaie tant bien que mal (par
des accents de colère souvent), de sortir du
Madame Smith : Il n’est pas innocent que joug harcelant de sa femme. Si lui aussi se sou-
Madame Smith ouvre le bal du théâtre pour met à l’autorité de la bonne, il retrouve face au
Jean-Luc Lagarce car c’est elle, qui, en fin de couple des Martin une « consistance
pièce, viendra d’un geste de la main clore la d’autorité », se montrant tour à tour ironique
tentative de Madame Martin de finir la pièce par et sadique (indiquant du doigt où les Martin
un recommencement à l’identique où les doivent prendre place à ses pieds). On sent
couples sont inversés. dans son « Ah, la la la la » de la scène VII la
Madame Smith est le personnage-comédienne force d’un ennui existentiel pétri de déprime,
qui d’une certaine manière ouvre et ferme le suivi d’une expression satisfaite et admirative
jeu. Très vite, elle apparaît sûre d’elle dans ses d’être à côté d’une femme qui a bien compris le
regards au public, dans la manière brutale et fondement de sa souffrance en répliquant : « Il
tranchée dont elle assène ses convictions, se s’emmerde ». Il est à souligner que la couardi-
montrant animée par la foi aveugle de celle qui se du personnage est affublée d’une volonté
a raison. Elle est très « matter of fact », comme irrépressible « d’aller voir ». C’est lui qui prend
disent les anglais. « On ne lui la fait pas ». Elle la décision, sur fond sonore de thriller hitch-
peut paraître condescendante parfois et l’au- cockien, d’aller voir à la porte qui sonne. Plus
torité qu’elle semble manifester vis à vis de dominé que dominant, son rapprochement avec
M. Smith sera rarement démentie. Elle domine. Madame Martin se fait aussi sur fond d’une
Elle a un fichu caractère : tour à tour maîtres- angoisse commune.
se, femme, matrone (même si la bonne a raison Dans la pléiade des fins possibles, il incarnera
d’elle parfois). Elle contrôle son petit monde. l’auteur et le directeur du théâtre.
Affligée par la stupidité de l’histoire de
Madame Martin sur le monsieur et son soulier, Monsieur Martin : C’est le plus animal, le plus
elle n’est pas bon public ; se sentant désavouée instinctif, le plus pulsionnel du sextet. Il
sur l’enjeu des sonneries, elle apparaît mauvaise danse le tango de sa première scène avec
perdante. Elle demeure le personnage dirigiste Madame Martin, la jambe-patte marquant
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l’arrêt en rythme avec la musique. Dragueur, Son jeu en relief trouve tout son impact dans la
assumant sa position de mâle, il joue du corps, partie finale des fins possibles, où son rapport
des épaules et des hanches pour afficher les privilégié aux spectateurs, (c’est sans doute le
couleurs de sa séduction. Tout aussi fluide dans personnage le plus drôle), dévoile sa dimension
sa langue que dans son corps, il n’hésite pas à de miroir : il vient s’installer parmi eux !
n° 16 janvier 2007 illustrer par une gestuelle sexuelle les pulsions
qui l’animent. Il est tour à tour, l’incarnation de Madame Martin : Elle apparaît comme coincée,
la pulsion (en affichant ses intentions ani- peu sûre d’elle, embarrassée, s’emballant très
males), puis du désir (en engageant une danse vite et se rétractant aussitôt. Elle donne sou-
d’approche et de séduction), de son accomplis- vent l’impression d’avoir conscience de sa mal-
sement (il se place derrière Madame Martin, adresse, de sa bêtise, mais réalisant qu’il est
mimant l’acte sexuel) jusqu’à la jouissance (un trop tard pour corriger la bévue et la gaffe, elle
petit gémissement aigüe et une main délicate prend l’option salvatrice du jeu et joue l’hébé-
portée à la bouche témoigne de la conclusion tude et l’incompréhension. Devant le désir
jouissive de l’acte sexuel). Il poursuivra, tout ostentatoire de Monsieur Martin, elle joue l’af-
au long de la pièce, cette attitude lubrique. Il folée, la paniquée (courant désespérément vers
se livrera à une séance de plaisir égoïste, exé- les sorties cour et jardin, sans avoir la ferme
cutant une pratique clairement onaniste lorsque intention de sortir, au contraire !). Elle affiche
sa femme raconte son histoire aux Martin. Il ainsi parfois le visage de l’hystérique. Elle se
jouera le jeu de l’échangisme entre les époux glisse aussi dans la peau de la victime, de la
Smith et Martin en ponctuant son « Oh, char- fautive. Dans un premier temps, elle subit, elle
mant » de la scène VIII d’une « main au cul » est dominée. Mais, dans un deuxième temps,
elle va laisser libre champ au retour du refoulé,
donnant une vie gestuelle à ses désirs enfouis.
L’histoire du monsieur et du soulier ressemble à
un strip-tease crispé, esquissé sans être abouti.
En présence du pompier, elle fait l’aveu du feu
sexuel qui l’attise, relevant sauvagement sa
jupe sur les deux répliques du pompier de la
scène VII : « Tous » et « Non, malheureuse-
ment ». Par contraste à cette attitude hysté-
rique, Madame Smith, allongée, une jambe
croisée sur un genou, offre une invitation
séductrice plus détendue et contrôlée.
Cahier de régie - Jean-Luc Lagarce Il aura fallu l’aide des verres d’alcool désinhi-
adressée joyeusement à Madame Smith et qui se bant déposés par la bonne Mary à la scène VII
décline en une caresse appuyée. On le retrouve pour qu’elle se livre à ces poses outrancières.
voyeur, perché sur une chaise, aux premières Personnage qui pourrait paraître secondaire
loges des ébats amoureux du pompier et de la mais qui, comme Monsieur Smith d’ailleurs, fait
bonne. preuve de volonté pour sortir de son carcan
Le personnage, dirigé par ses pulsions, est aussi anxiogène et laisser libre cour à ses désirs.
soumis à l’autorité du plus fort. Il adopte sou-
vent la position du chien à genou, obséquieux, La bonne Mary : elle apparaît d’emblée comme
roi de l’approbation et de la désapprobation le personnage le plus décomplexé et le plus
ostentatoires, n’hésitant pas à condamner le épanoui. Tout droit sortie de Blanche Neige et
ridicule de sa femme pour se ranger du côté du les Sept Nains et de Mary Poppins, elle trans-
conformisme des Smith, recherchant une cama- porte avec elle, dans un entrain sans borne, les
raderie masculine ridicule et compassée avec univers joyeux, inventifs, merveilleux et forts
Monsieur Smith. Son ridicule est affiché, en rebondissements du dessin animé, du cirque
assumé. Le personnage est entier. Il est bon et du music-hall. Elle joue des personnages (du
public, écoutant dans une attitude quasi reli- monde de la fiction et de l’animation), incarnant
gieuse d’adoration celui qui conte (le pompier différentes facettes de la figure de l’artiste : le
et ses anecdotes ; Monsieur Smith et sa clown ; la contorsionniste (lorsque sa tête ren-
fable…). Il est souvent du côté du plus fort, versée coulisse le long d’une fenêtre), la danseu-
ménageant tout le monde, curieux, à l’affût de se indienne mimant Shiva, la chanteuse à
tout, espionnant les conversations de person- paillettes dans son tour de chant à Broadway…On
nages sur le plateau comme s’il écoutait aux lui trouve au début l’air déterminé et gai d’un des
portes. sept nains rentrant du travail : en l’occurrence,
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elle sort du logis, couverte de suie, comme après dans la pièce qui vit un coup de foudre final
une séance de ramonage (on pense à Mary devant des spectateurs-personnages réproba-
Poppins), jouant du sifflet, énergique et swin- teurs ou voyeurs.
guante. Elle apparaît libérée, émancipée, Il n’est peut-être pas étonnant que la figure de
affranchie de son statut de domestique, la bonne-détective (le détective s’apparentant
n° 16 janvier 2007 engueulant vertement les Smith, s’esclaffant au dramaturge dans sa recherche de vérité et
dans un rire-pleurs maléfique de sorcière de d’indices capables de faire sens) lise le journal
bande dessinée. Elle est un électron libre, une dans l’ultime final des fins possibles de
force de transgression, de révolte et de rébel- Ionesco. Présence de l’auteur et de son metteur
lion (parce qu’elle représente la figure de l’ar- en scène, en charge des didascalies, elle
tiste, voilà ce que veut peut-être nous dire le connaît l’histoire et ses suites, ce discours l’en-
metteur en scène). Ainsi la profusion d’images nuie. Elle pense trouver plus de malice et d’in-
et de figures qu’elle incarne ne vient pas dices dans la presse.
brouiller les contours du personnage mais lui
confère au contraire une autonomie de jeu et de Le pompier : contrairement à la bonne qui s’est
travestissement singulière. À la scène V, où la affranchie joyeusement de sa fonction domes-
bonne nous éclaire (Ionesco nous perd, en fait) tique, le pompier semble miné de n’être qu’une
sur l’identité et la descendance des Martin, elle fonction sans emploi. Qu’est-ce qu’un pompier
prend les accents véhéments de l’expert qui sait sans feu ? L’allure de pompier d’apparat ou
avec preuves à l’appui, de l’avocat et du syndi- d’opérette que lui donne Jean-Luc Lagarce ren-
caliste, et conclut son plaidoyer endiablé par un force encore la vacuité du personnage. Son
aveu amusé de dérision : « J’en sais rien ». À la entrée avait pourtant donné le change, et il
fin de cette scène, elle gueule presque la révé- paraissait avoir un certain crédit auprès des
lation de sa véritable identité : Sherlock Smith, tout investi qu’il était du rôle de média-
Holmes. Il faut attendre la scène VIII, au teur chargé de rendre la justice, et de celui du
moment où le pompier fait l’aveu qu’il n’a plus prêtre dont on attend qu’il dise qui est dans le
de feu à se mettre sous la lance, pour voir la droit chemin et qui s’en écarte. (Jean-Luc
bonne Mary, grimée en espionne- Sherlock Lagarce utilise une musique solennelle à l’orgue
Holmes, faire son apparition. Jean-Luc Lagarce qui semble annoncer la parole de Dieu). Mais le
vient rapporter l’image au son, sur les aveux du capitaine et l’ecclésiaste vont faillir. Incapable
pompier. On pourrait presque jouer au syllogis- d’être ni l’un ni l’autre, le pompier fait prévaloir
me et comprendre la manière dont Lagarce a la réponse du normand. Ce qui est beau, c’est
procédé avec le texte : s’il y a aveu et confi- cette tentative première de rouler les méca-
dence, c’est qu’il y a des choses à cacher, c’est niques, d’en imposer et d’essayer de faire parler
qu’il y a culpabilité, il nous faut donc un détec- l’autorité de l’uniforme. Vaine tentative, le
tive et Lagarce fait apparaître la bonne en pompier s’est avéré être (comme Monsieur
Sherlock Holmes : élémentaire mon cher Smith) frappé de couardise sur sa réplique :
Watson ! « Non, ce n’était pas moi. » de la scène VIII.
Il faut aussi souligner une des forces de la mise Le voici enfant, ayant peur d’être accusé à tort,
en scène. La bonne est aussi la didascalienne, presque peur d’être battu, pathétique dans sa
incarnation sur le plateau de Ionesco et défense. Vexé et boudeur quand Monsieur
Nicolas Bataille, l’ensemble mis en abyme dans Smith vient lui ravir l’affiche, le voilà dépité et
la mise en scène de Jean-Luc Lagarce. Ainsi découragé, s’emballant ensuite comme un
elle est celle qui sait, qui détient la vérité tex- gamin quand on lui demande à nouveau d’être
tuelle, qui corrige, qui apporte des précisions : la vedette. Les figures du capitaine et du prêtre
un Sherlock Holmes au milieu de 5 Watson ! La n’en apparaissent par la suite que plus ridi-
bonne se promène dans la pièce (elle apparaît cules. Que lui reste-t-il pour exister ? Raconter
souvent à différents endroits de la maison), des histoires (Ionesco, à travers le pompier et
comme l’auteur dans son texte et le metteur en son rôle de conteur semble confesser qu’il n’a
scène sur le plateau des répétitions. Elle est la pas écrit de fable théâtrale, que La Cantatrice
figure perturbante et malicieuse de l’auteur et chauve n’existe pas, et que l’on va passer son
du metteur en scène dans la représentation sur temps à raconter de mauvaises blagues).
le plateau. Lagarce n’a fait que suivre à merveille le texte
Sa transformation vestimentaire (passant du de Ionesco, il fait du pompier un personnage
blanc au noir, le visage subissant une évolution puéril, capricieux et susceptible, distrait,
inverse) pourrait tout aussi bien symboliser oublieux et naïf, de qui l’on attend qu’il dise la
son aspect transformiste que l’aboutissement bonne parole car la vérité sort de la bouche des
d’une quête de vérité. Elle est le personnage enfants !
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b Un des jeux sur ce travail des humeurs ne constituera pas une grille interprétative
pourra consister à appliquer la grille des mais permettra de dévoiler une des options
humeurs des sept nains aux personnages de dramaturgiques du metteur en scène. Les per-
Lagarce pour s’apercevoir qu’ils correspon- sonnages ont des humeurs propres mais tout
dent à de nombreux traits de caractère chez cela est interchangeable à l’infini. L’auteur
n° 16 janvier 2007 les personnages de La Cantatrice chauve. Lagarce prend un vif plaisir à brouiller les
pistes sans jamais perdre de vue ses desseins.
b On pourra proposer aux élèves d’écrire la On notera que la symbolique des objets vient
mise en scène d’un passage en prenant le renforcer cette impression d’interchangeabi-
contre-pied de l’option choisie par Jean-Luc lité et de circulation des humeurs et des sen-
Lagarce. Dans la scène IV entre les époux timents :
Martin, on fera de Madame Martin le person- - Le ballon rouge : on se renvoie la balle
nage le plus pulsionnel et de Monsieur Martin comme on ferait circuler, d’un personnage à
le plus timide. l’autre, des humeurs et des tempéraments : la
colère, la complaisance, la moquerie, la jouis-
b On pourra proposer aux élèves au contrai- sance, l’hébétude, la confusion…
re d’exploiter un des partis-pris du metteur
en scène : prolonger le registre religieux sur - La balançoire : symbole du renversement et
d’autres parties du dialogue du pompier (lui de la chute, incarnant les passages de la colè-
faire raconter Le Rhume comme une homé- re à la parole policée, nœud emblématique sur
lie, par exemple). le plateau du basculement du calme serein à
En éclairant la singularité des silhouettes la folie extatique, du contrôle de soi au désir
tracées par Jean-Luc Lagarce, il apparaitra effréné, de l’apparente raison à la folie…
plus facile aux élèves de comprendre les choix
de mise en scène et de mettre à jour ses - Les deux chaises du plateau : où les person-
mécanismes de bascule, d’interchangeabilité, nages de Jean-luc Lagarce deviennent à la fois
de double et de contraire. Il est important de spectateurs et acteurs.
garder à l’esprit que le fruit de ces recherches

Interchangeabilité et interrelation des personnages


Après ce travail nécessaire sur la singularité des ments sont chorégraphiés (comme dans le final
personnages, on demandera aux élèves d’établir des scènes I et IV où les époux respectifs vien-
des liens de relation entre les membres du sex- nent se loger l’un dans l’autre, abattus et fata-
tette en leur posant des questions simples : listes, exécutant une danse rigide de marion-
nettes). Les couples finiront par se rapprocher
b Qui sont les couples dans la pièce ? dans un même mouvement : à la « main au cul »
Comment évoluent-ils ? scène VIII, de M. Martin à Mme Smith, répond
la caresse de Monsieur Smith sur la jambe de
Les couples : la norme, l’échange Madame Martin, et la bonne repart les mains sur
et vice-versa les fesses sous les yeux avides du pompier.
Chorégraphie harmonieuse des désirs ou machi-
Les postures des Smith au début de la mise en nerie des stéréotypes automates ? Le jeu de
scène les figent dans l’image traditionnelle du l’amour est avant tout UN JEU chez Jean-Luc
couple. La femme est debout et l’homme assis, Lagarce. Il sera d’ailleurs intéressant de présen-
lisant le journal. Ce qui va fédérer le couple ter la scène IV entre les époux Martin comme
Smith, c’est une forme absurde du débat sophis- une tentative de réinvention du jeu érotique et
te, jouant sur des rapports de dominant à sexuel au sein de la quotidienneté du couple.
dominé. L’arrivée des Martin est en fait une On se découvre et on fait l’amour comme si on
aubaine. Elle va permettre le glissement vers un ne se connaissait pas. Hélas les masques tom-
échangisme, en passant par toutes les phases du bent, le théâtre a une fin, mais l’on a bien ri le
refus de la transgression : crispation, rires temps d’un tango (scène IV). À cette construc-
coincés, ennui, vacuité du langage. La tenue des tion savante et mécanique de l’échange des
Martin en reproduisant dans ses moindres détails partenaires vient répondre le coup de foudre
la tenue des Smith vient contrarier toute inter- éclair de la bonne et du pompier. Il n’est pas
prétation psychologique et facilite le bascule- surprenant que le personnage de la bonne
ment et l’inversion des couples. Les déplace- Mary, authentique et spontané, offre une scène
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d’amour passionnée dont la fougue sincère pro- s’écarte de la norme supposée, ce qui se décons-
voque la réprobation des couples conformistes truit. On s’efforcera de restituer cette scène qui
(à l’exception de Monsieur Martin, esclave de devrait visuellement marquer les élèves.
ses pulsions envahissantes). Au chaos verbal proposé par Ionesco, scène XI,
Si, pour Jean-Luc Lagarce, La Cantatrice chauve Jean-Luc Lagarce vient ajouter des déconstruc-
n° 16 janvier 2007 est « une machine à jouer », il laisse aussi tions en chaîne. Il multiplie la force du texte en
apparaître que l’amour, s’il veut rester sincère et lui conférant le pouvoir d’une onde de choc : à
fort, doit se laisser guider par la force inventi- la déconstruction du langage, il ajoute celle des
ve du jeu et de la folie. consciences, des corps et du décor. Dans ce
final, Lagarce vient puiser dans le texte des
bY a-t-il des clans qui se forment ? Se désa- trouvailles de mise en scène ; M. Smith nous
grègent ? dit : « Ne soyez pas dindon, embrassez plutôt le
conspirateur ». Et sur le plateau, les comédiens
Alliance et mésalliance vont se transformer en gallinacés, exécutant un
ballet incohérent de dindons.
En gardant la technique du déplacement pré- Voilà l’homme redevenu animal, régi seulement
cis dans l’espace, Jean-Luc Lagarce procède à par l’instinct, pris soudain de folie face à l’alié-
la création d’entités, de clans, de groupes nation des conventions. Ou est-ce aussi Ionesco
qu’il fait et défait sur le plateau. Il crée ainsi et Lagarce donnant à voir l’inconscient, matière
une chorégraphie rythmique qui tend à faire bigarrée et incohérente, soumise à la logique du
des relations humaines un jeu névrotique de signifiant (le mot Dindon les fait apparaître)
pouvoir et de conflits qui ne trouvent leur dont la mise à jour serait symbolisée par la faça-
résolution que dans l’illusion finale de la de de la maison qui s’effondre?
pièce, dans la mise en scène de l’illusion du
théâtre. Il faut en effet attendre la scène b Que pensez- vous du retour des comédiens
finale pour retrouver l’unité de la troupe théâ- à la fin de la pièce ?
trale. On essaiera de faire retrouver aux élèves
les scènes où la répartition des personnages Le final (s) et la photo de groupe
en groupes est la plus marquante. On pourra
leur proposer ces deux tableaux : la scène IV b On demandera aux élèves de réfléchir sur
entre les Martin et les Smith où Madame le mot « fin ». La pièce finit-elle dans la
Martin se trouve isolée vers la balançoire ; la mise en scène de Jean-Luc Lagarce, et si elle
scène XI, où Monsieur Smith est seul en fond finit, quand finit-elle ?
de plateau, assis sur une chaise, tournant le Jean-Luc Lagarce décide d’inclure dans sa mise en
dos au public, alors que le trio est vers la scène les différentes fins proposées par Ionesco,
balançoire. Dans ces ballets d’union et de comme il avait décidé d’inclure les notes de
désunion, le pompier cherche désespérément Ionesco sur la mise en scène de Nicolas Bataille.
des alliances, une écoute qu’on lui refuse Il ne s’agit pas pour lui de briser l’illusion du
alors que la bonne persiste dans son entête- théâtre (comme un magicien qui dévoilerait la
ment à faire cavalier seul. technique des ses tours de magie) mais de pro-
Les déplacements et les regroupements ne sont longer le jeu, le complexifier dans le but para-
pas signifiants autrement que dans le sens où doxal de le rendre accessible à tous. D’ailleurs les
ils concourent à démontrer l’interchangeabilité comédiens continuent à être des comédiens qui
des êtres dans la pièce (du moins pour le qua- jouent des personnages en train de dire les fins
tuor des Smith et des Martin) ; d’autres combi- possibles, tous empreints encore des traces de ce
naisons seraient possibles dans d’autres mises qu’ils ont joué pendant une heure trente. De cette
en scène. Chez Lagarce les structures établies, Cantatrice chauve, Lagarce fait un spectacle total,
les couples officiels se déconstruisent, se rendant le mystère de la pièce encore plus obscur.
reconstruisent différemment, pour se perdre à Au « je n’en sais rien » drolatique de la bonne
nouveau dans un chaos. Mary, au « et voilà » du pompier qu’il fait suivre
d’un noir profond, Jean-luc Lagarce ajoute l’ab-
b Comment les personnages sont-ils à la sence de rideau conclusif, comme pour interdire
fin ? Seuls ou ensemble ? toute clôture du texte. Madame Smith, encore
elle, vient dire :
Éclatement des relations et chaos « le rideau tombe vite »… et rien ne se passe.
Seul un claquement de ses doigts, comme par
On essaiera à partir de la scène XI, de demander magie vient nous dire que c’est fini, pour un
aux élèves ce qui se dérègle dans la pièce, ce qui temps…
20

L’anti-jeu de l’anti-pièce

À la notion d’anti-pièce avancée par Ionesco, l’autre, touchants et burlesques dans leur vaine
on essaiera de faire réfléchir les élèves sur ce tentative. Ils semblent nous dire à travers leurs
qui serait un anti-jeu au théâtre. nombreux regards frontaux en direction du
n° 16 janvier 2007 public : attention, on ne « joue pas » car tout ceci
b Qu’est-ce que ne pas jouer ? On pourra par- n’est qu’un jeu ! C’est là que réside la force de la
tir des stratégies d’anti-jeu au sport et défi- dramaturgie de Jean-Luc Lagarce. Son anti-théâtre
nir ce concept avec les élèves (le terrain de prend la forme d’un amusement, d’un jeu de
sport étant un autre plateau du spectacle). société tragi-comique d’une heure trente, où l’on
L’objet d’une telle démarche permettra aux élèves joue à faire « très sérieusement » du faux théâtre,
d’identifier les éléments dans l’écriture de dans le seul but de le rendre encore plus vivant.
Ionesco qui empêchent de suivre les règles du Seul l’anti-jeu est de mise avec La Cantatrice
jeu canonique et montrera comment Jean-Luc chauve. On joue comme des enfants, à faire et dire
Lagarce vient renforcer cette écriture par des élé- des bêtises, à être tout fou, à bouder, à piquer des
ments perturbateurs de sous-jeu, de sur-jeu, de crises d’énervement…mais tout cela au sein de
théâtralisation, tout en restant fidèle au verbe l’horlogerie rigoureuse construite par le metteur
de Ionesco. en scène, qui vient, par sa petite musique, orga-
Ne pas jouer en sport, c’est souvent refuser l’at- niser le babil incohérent des enfants en une force
taque, rester sur la défensive (au théâtre, ce de jeu qui prend les accents d’un opéra télévisuel
serait refuser d’adresser des répliques justes à dont la logique implacable est frappée de folie.
ses partenaires ou cabotiner), c’est aussi le plai- Ainsi la machine à jouer de Jean-Luc Lagarce
sir égoïste de préserver un résultat (là où le démultiplie le plaisir du jeu, autorise la venue
théâtre demande de courir le risque de réinven- d’un imaginaire qui lui est propre, remplit le
ter tous les soirs) ; c’est aussi jouer la montre, contrat de La Cantatrice chauve : inscrire le jeu et
avoir le contrôle du temps ( l’acteur en perte de l’amusement dans le vertige de l’éternité.
rythme finit par sonner faux et perd le public) ; La volonté de Jean-Luc Lagarce de faire un
c’est ne pas respecter son adversaire en lui spectacle emphatique, excessif, paroxystique
octroyant une chance de se refaire (alors qu’on nous renvoie à l’article de Roland Barthes « Le
sait qu’au théâtre, on ne joue pas seul, pour être monde où l’on catche » (Mythologie, Éditions du
juste, il faut être ensemble) ; c’est enfin oublier seuil, 1957) où il comparait théâtre et catch.
la beauté et la noblesse du sport. Dans la scène XI, les personnages de Jean-Luc
On voit bien que Ionesco crée toutes les condi- Lagarce s’apprêtent à en découdre comme des
tions possibles de cet anti-jeu : il fait dire à ses catcheurs sur un ring.
personnages une partie des didascalies, il inclut On pourra proposer aux élèves, en classe de
dans son texte des notes insolites de la mise en lettres, de philosophie et de théâtre de relire cet
scène de Nicolas Bataille, il use d’incohérence et article à l’aune de la mise en scène de Jean-Luc
d’absurdité dans une tentative de dynamiter le Lagarce. On comparera la mise en jeu de la
langage, disqualifiant ainsi toute velléité de jeu scène XI, scène chaotique, avec la citation qui
classique. suit de l’article de Barthes : « l’emphase des pas-
Jean-Luc Lagarce prend Ionesco au mot. Il inven- sions, le renouvellement des paroxysmes,
te une écriture scénique pour La Cantatrice chauve. l’exaspération des répliques ne peuvent naturelle-
Il opère des ralentissements au sein des dialogues ment déboucher que dans la plus baroque des
grâce à la musique, il fait varier les humeurs des confusions. Certains combats, et des plus réussis,
personnages au milieu d’une même tirade (les per- se couronnent d’un charivari final, sorte de fan-
sonnages passent du calme serein à la colère subi- tasia effrénée où règlements, lois du genre, cen-
te). Les comédiens modulent leur débit (rapidité, sure arbitrale et limites du Ring sont abolis,
pause de la voix, parfois essoufflement). Ils s’ex- emportés dans un désordre triomphant qui débor-
priment dans les aigus et les graves. Ils multi- de dans la salle et entraîne pêle-mêle les cat-
plient les regards au public, s’absentent parfois cheurs, les soigneurs, l’arbitre et les
(par exemple sur la réplique : « Cependant » de spectateurs. ».
madame Smith, scène I). On a souvent l’impres- Les catcheurs, les soigneurs, l’arbitre et les spec-
sion qu’ils semblent nous dire qu’ils sont tateurs… les comédiens, le metteur en scène,
conscients de jouer dans une pièce de Ionesco l’auteur, et les spectateurs. Dans sa mise en
dont ils ne comprennent pas le sens. À d’autres scène, Jean-Luc Lagarce va brouiller les pistes ; il
moments, les personnages paraissent au contraire crée des pièces dans la pièce (comme la lumière
aliénés dans une caricature d’eux-mêmes, comme avait permis de créer des scènes dans les
s’ils étaient incapables d’établir la relation avec scènes) ; il interchange les rôles.
21

Des pièces dans la pièce

b On essaiera de faire réfléchir les élèves sur la Les comédiens


manière dont Jean-Luc Lagarce vient boulever- En racontant des histoires, des anecdotes, des
ser la place établie des rôles suivants : l’auteur, blagues et en lisant des poèmes, les comé-
n° 16 janvier 2007
le metteur en scène, les comédiens, les specta- diens-personnages de la pièce s’improvisent
teurs, les commentateurs, le directeur du comédiens-amateurs. La bonne, comme nous
théâtre… On demandera simplement aux élèves l’avons vu, prend plusieurs figures de l’artiste.
de repérer dans la mise en scène les différentes Des spectacles se recréent dans le spectacle.
figures de l’auteur, des spectateurs… La déclinaison des différentes fins imaginées
par Ionesco fait apparaître les frontières entre
Quelques pistes les comédiens, les personnages et les
personnes.
L’auteur
Est-ce seulement Ionesco ? Le metteur en scène Les spectateurs
par ses choix dramaturgiques (en s’appropriant Les comédiens-personnages prennent presque
les notes de la mise de Nicolas Bataille, par tous dans la pièce la position de spectateurs
exemple) n’est-il pas par moments une sorte de face aux différentes performances artistiques
mauteur en scène. Dans les fins jouées, des autres personnages. Les Smith, assis chez
Monsieur Smith-comédien devient l’auteur, qui eux, dans leur jardin, écoutent les Martin
du coup devient comédien ! comme au théâtre et attendent d’être distraits.
Les personnages-spectateurs meurent d’ennui
Le metteur en scène en écoutant « Le Rhume » du pompier. Les vrais
Ionesco en fondant la mise en scène de Nicolas spectateurs, devenant comédiens-figurants,
Bataille dans son texte avale le metteur en viennent mourir sur le plateau.
scène. Jean-Luc Lagarce, en faisant jouer ces
notes dans sa mise en scène, avale le tout. Loin Les commentateurs
d’une transgression, c’est une libération. La Les comédiens-personnages prennent souvent
bonne et Madame Smith peuvent apparaître le public à témoin de leurs actions, ils com-
parfois comme des figures du metteur en scène mentent Ionesco. Ils se laissent aussi parfois
(on pense au passage où Madame Smith semble distraire par les commentaires de la bonne sur
souffler son texte à Monsieur Smith sur le les notes de Ionesco à propos de la mise en
« Le serpent et le renard », scène VIII, singeant scène de Nicolas Bataille.
une direction d’acteur).

Pour finir, quelques jeux

- On pourra proposer aux élèves de relire le - On pourra prendre certains passages du texte
texte de Ionesco et d’essayer de le prendre au et les annoter d’humeurs (comme sur une parti-
pied de le lettre comme Jean-Luc Lagarce (les tion musicale), et les faire jouer par les élèves
personnages pourraient tousser sur la blague pour étudier des effets de jeu.
« Le Rhume » et rendre les propos du pompier
inaudible). - On invitera les élèves à écrire les notes de la
mise en scène de Jean-Luc Lagarce, comme
- Les élèves pourront jouer au langage des Ionesco l’avait fait pour Nicolas Bataille. Par
signes de Jean-Luc Lagarce sur plusieurs parties exemple, scène IV on fera dire : « dans la mise
du texte de Ionesco, en étant soit illustratifs, en scène de Jean-luc Lagarce, Monsieur Martin
soit incohérents. s’envoie en l’air avec Madame Martin »

- On pourra proposer aux élèves de transporter - On pourra essayer de travailler des morceaux
la scène d’exposition dans un autre pays que de la pièce comme une comédie musicale ou un
l’Angleterre et de jouer sur les stéréotypes et les dessin animé (choisi par les élèves)
clichés.
- On proposera aux élèves de faire une analyse
- On demandera aux élèves d’interpréter la blague de la critique théâtrale, en comparant les
du « Rhume » de plusieurs manières : en pleurant, articles de presse sur la création de la pièce en
en éclatant de rire, rongé par la timidité… 1991 et ceux de 2006-2007.
22

- On fera établir aux élèves les points de com- - En classe de philosophie, de théâtre, ou de
paraison entre La Cantatrice chauve de Ionesco lettres, on fera réfléchir les élèves sur cette cita-
et Erreur de construction de Jean-Luc Lagarce. tion tirée de l’ouvrage de Peter Brook, L’espace
vide. Citation qui semble résumer à merveille la
- Dans un même travail de comparaison, on philosophie qui anime Jean-Luc Lagarce lorsqu’il
n° 16 janvier 2007
pourra amener les élèves voir la mise en scène monte La Cantatrice chauve : « Brecht (…) a sur-
de Nicolas Bataille à la Huchette. pris ses collaborateurs en disant que le théâtre
doit être naïf. Disant cela, il ne reniait pas le tra-
- En classe d’arts plastiques, on invitera les vail de toute sa vie, il voulait dire que monter une
élèves à faire des recherches sur des mouve- pièce, c’est toujours s’amuser. De manière décon-
ments ou des auteurs dont on peut sentir la certante, il parlait d’élégance et de divertissement.
présence dans la mise en scène de Jean-Luc Ce n’est pas par hasard que, dans de nombreuses
Lagarce : le Kitsch, l’hyperréalisme, les langues, on utilise le même mot pour désigner le
artistes Roy Lichtenstein et Edward Hopper. « jeu » de l’acteur et les « jeux » des enfants. »

© CHRISTIAN BERTHELOT

Nos remerciements chaleureux à François BERREUR et à toute l'équipe du Théâtre de l’Athénée qui a permis la
réalisation de ce dossier dans les meilleures conditions.
Tout ou partie de ce dossier sont réservés à un usage strictement pédagogique et ne peuvent être reproduits
hors de ce cadre sans le consentement des auteurs et de l'éditeur.

Comité de pilotage et de validation Responsabilité éditoriale


Pascal CHARVET, IGEN Lettres-Théâtre Vincent LÉVÊQUE
Michelle BÉGUIN, IA-IPR Lettres (Versailles) Chargé de projet
Jean-Claude LALLIAS, Professeur à l’IUFM Vincent LÉVÊQUE
de Créteil, directeur de la collection nationale
« Théâtre Aujourd’hui » Maquette et mise en pages
Sybille PAUMIER
Auteur de ce dossier Création, Éric GUERRIER
Nunzio CASALASPRO
Jean-Luc DESCHAMPS © Tous droits réservés

Directrice de la publication
Nicole DUCHET, Directrice du CRDP

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