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La résilience en face de l’adversité. Facteurs de protection et résistance


aux désordres psychiatriques
par Michael RUTTER

| L’Esprit du Temps | Études sur la mort

2002/2 - N° 122
ISSN 1157-0466 | ISBN 2-913062-86-5 | pages 123 à 146

Pour citer cet article :


— Rutter M., La résilience en face de l’adversité. Facteurs de protection et résistance aux désordres psychiatriques,
Études sur la mort 2002/2, N° 122, p. 123-146.

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LA RÉSILIENCE
EN FACE DE L’ADVERSITÉ
Facteurs de protection et résistance
aux désordres psychiatriques

Michael RUTTER *

Pratiquement depuis les débuts de la pratique psychiatrique, il a été reconnu


que les expériences de vie négatives et les événements stressants pouvaient
provoquer des désordres mentaux (Garmezy et Rutter, 1985). Il y a à peu près
200 ans, Pinel a écrit sur les risques psychiatriques associés aux revers inattendus
et aux circonstances défavorables et on a dit que la première question qu’il posait
aux patients psychiatriques nouvellement admis était : « Avez-vous souffert de
vexation, de deuil ou de revers de fortune ?». Cependant, bien que la reconnais-
sance que toute une variété de facteurs de stress peut jouer un rôle dans la genèse
de troubles psychiatriques ait une longue histoire, l’étude systématique de ces
effets est beaucoup plus récente.

Durant les toutes dernières décennies, des concepts et des approches perti-
nentes semblent avoir traversé plusieurs phases plutôt différentes. Tout d’abord
le point essentiel fut la démonstration que les « mauvaises » expériences peuvent
générer ou précipiter des perturbations psychiatriques. L’ère inaugurée par la
monographie WHO de Bowlby (1951) illustre parfaitement cette période de
l’histoire de la psychiatrie infantile. Bien sûr l’idée que les expériences de vie ont
une influence n’était pas nouvelle ; à vrai dire, elle était au centre du mouvement
de l’Hygiène Mentale qui avait donné naissance à la psychiatrie infantile plus tôt
dans ce siècle.

* Cet article est publié avec l’aimable autorisation de la revue British Journal of Psychiatry
(1985) 147, 598-611. Traduction Michel Hanus août 2000.

Études sur la mort, 2002, n° 122, 123-146.


124 ÉTUDES SUR LA MORT

Cependant la focalisation de Bowlby sur la période de la petite enfance et


sur les éléments affectifs du maternage a réalisé un changement de perspective ;
il est clair que ses affirmations vont bien plus loin que les faits reconnus à cette
époque et il est évident qu’il a surestimé à la fois l’universalité et l’irréversibilité
du dommage causé à la santé mentale pour l’avenir. Cependant des recherches
ultérieures ont bien montré qu’il avait raison de mettre en lumière l’importance
des expériences familiales et des relations parents-enfants sur le développement
psychologique de ceux-ci (Rutter, 1981 a).

Durant la période suivante, les investigateurs ont cherché à donner une meil-
leure idée des différents types d’expériences de vie. En psychiatrie adulte, ceci
s’est manifesté dans la démonstration de l’importance de « l’émotion exprimée »
comme facteur modélisant le cours de la schizophrénie (Leff & Vaughn, 1981 ;
Vaughn & Leff, 1976) et dans les progrès dans l’étude des événements de vie
à partir du concept général des changements dans la vie jusqu’à ceux incluant
une perte personnelle ou une menace de l’entourage (Brown & Harris, 1978).

En psychiatrie infantile, cette étape fut marquée par des études distinguant
les effets de différents types d’expériences de séparation (Rutter, 1971) ; par les
études analytiques 1 importantes de Patterson (1982) sur les processus de coerci-
tion dans les interactions familiales ; sur l’analyse de Hetherington (Hetherington
& coll., 1982) et de Wallerstein (Wallerstein & Kelly, 1980) des mécanismes
impliqués dans les effets négatifs qui peuvent découler du divorce des parents ;
et par un ensemble d’investigations sur l’association de circonstances particu-
lières dans l’environnement avec un risque de délinquance accru (Rutter & Giller,
1983). Le résultat final de cet ensemble considérable de recherches a été la recon-
naissance que les expériences de vie ont un risque potentiel extrêmement variable
et, plus encore, que les expériences les plus importantes dans la promotion d’un
développement cognitif optimal (Rutter, 1985b) diffèrent nettement de celles qui
ont le plus grand impact sur le développement socio-émotionnel et comporte-
mental (Rutter, 1985a).

La troisième période, plus récente, est le résultat de l’observation générale


qu’il n’est pas habituel que plus de la moitié des enfants succombent même sous
l’effet des stress les plus sévères et des infortunes les plus éclatantes (Rutter,
1979a). La même constatation a été faite, chez les adultes, dans le développement
de la dépression à la suite de pertes et échecs personnels. Bien que le risque de
dépression est augmenté à la suite d’événements de vie perturbants, il est courant,
pour beaucoup de personnes, de ne pas devenir déprimés en dépit de ces expé-
riences stressantes (Paykel, 1978). Dans la littérature antérieure, ce phénomène

1. Molecular.
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FACTEURS DE PROTECTION ET RÉSISTANCE AUX DÉSORDRES PSYCHIATRIQUES

d’une importance cruciale de ces très grandes différences dans les réponses
individuelles aux conditions de l’environnement tendait à être écarté en raison
de l’opinion bien prise en compte que les facteurs constitutionnels avaient aussi
leur importance; d’ailleurs, ce devait donner lieu à un important corps de recher-
ches sur les différences de tempérament et leurs implications à la fois dans le
processus du développement et dans la psychopathologie (Berger, 1985 ; Porter
& Collins, 1982 ; Plomin, 1983). Il n’est ni exact ni utile cependant de considérer
les différences individuelles comme dues à la nature et les effets du stress comme
le résultat de l’éducation. Premièrement les traits du tempérament reflètent à la
fois des vécus expérenciels et des facteurs génétiques (Plomin, 1983). Deuxiè-
mement, l’équipement génétique d’une personne crée en partie l’environnement
où elle vit (Scarr & Mc Cartney, 1983) – i.e. les gens à la fois sélectionnent leur
environnement et le modifient. Troisièmement, les facteurs génétiques peuvent
opérer largement du fait de leur influence sur la susceptibilité à certaines condi-
tions de l’environnement (Shields, 1980).

Dans les années 70, sous l’influence des exemples maintes fois répétés des
poupées de Jacques May en verre, en plastique et en acier, rapportés par Anthony
(1974, 1978) le concept d’enfant « invulnérable » devint populaire. De manière
plutôt erronée mais de façon compréhensible du fait du terme « invulnérable » qui
avait été avancé, les gens en vinrent à penser qu’il y avait quelques enfants si
constitutionnellement résistants qu’ils ne pouvaient donner prise aux pressions
du stress et de l’adversité. Cette notion est perverse sous au moins trois aspects :
la résistance au stress est relative, elle n’est pas absolue ; les bases de la résistance
sont liées à la fois à l’environnement et à la constitution ; et le degré de résistance
n’est pas une donnée fixe – d’ailleurs elle varie avec le temps et les circonstances.
Pour toutes ces raisons, la plupart des gens préfèrent se servir aujourd’hui du
terme relatif de résilience plutôt que de la notion absolue d’invulnérabilité
(voir Masten & Garmezy, 1985).

Dans le champ de la dépression adulte à la suite d’événements de vie


poignants, le résultat des différences individuelles a conduit à rechercher des
facteurs de vulnérabilité qui augmentent la susceptibilité aux facteurs de stress
et des influences qui la réduisent et qui exercent une fonction protectrice dans
les mêmes circonstances. En relation avec ces deux perspectives, la présence
ou l’absence de soutien social a constitué la variable du plus grand intérêt et,
en pratique, beaucoup d’études se sont focalisées sur la recherche d’interactions
statistiquement significatives. Les résultats ont été importants et il existe un
ensemble de données qui permettent de supposer que le soutien social doit avoir
l’hypothétique effet protecteur qui lui a été attribué. Cependant les résultats de la
recherche empirique sur l’effet adoucissant du soutien social sont à la fois contra-
dictoires et peu concluants (Thoits, 1982). À mon avis, la confusion est inévitable
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vue la manière dont les questions sont posées et je doute que cette approche
puisse porter des fruits. Même en mettant de côté l’incertitude habituelle sur la
régularité et la validité des mesures, il y a le problème du fossé conceptuel entre
le soutien social et les agents de stress dans la vie. Ainsi le divorce est considéré
comme un facteur de stress et la présence d’une relation maritale confiante
comme un soutien mais, à la vérité, les deux ont affaire à différents aspects de la
même variable. Ensuite on a pu observer que les liens sociaux à la fois créent du
stress et apportent du soutien (Belle, 1982). Ce n’est pas la simple disponibilité
d’amis et de relations qui compte mais plutôt la qualité de la relation de l’individu
avec les autres personnes et l’usage qui est fait de ces relations (Henderson et
colls., 1981 ; Quinton, 1980). Cependant, alors que telle semble être la réalité
psychologique de la situation, cela complique beaucoup l’analyse des effets
sociaux et soulève la difficulté de savoir dans quelle mesure la fonction de soutien
vient des qualités personnelles de l’individu plutôt que des caractères du réseau
social environnant. Toutefois le sentiment d’avoir suffisamment de relations
personnelles protège contre les perturbations seulement en présence de l’adver-
sité – i.e. une influence adoucissante (Henderson & colls., 1981). Finalement le
modèle statistique utilisé pour tester l’effet protecteur hypothétique est une
question irrésolue (Rutter, 1983) – c’est un point sur lequel je reviendrai car il a
été la source de bien des malentendus.

LES DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES

En conséquence, au lieu de chercher dans le bourbier de la controverse sur


l’effet protecteur du soutien social, je souhaite revenir au résultat concernant les
différences individuelles d’où est partie cette hypothèse. Il n’y a pas d’opposition
sur l’importance de ce résultat – l’existence de grandes différences individuelles
dans la réponse au stress et à l’adversité est un élément universel des études
empiriques quelles qu’aient été les stratégies de recherche. L’explication la plus
simple serait de mettre en place des différences individuelles déterminées généti-
quement pour ce qui est de la vulnérabilité aux agents de stress psychologique.
Sans doute de telles différences existent, mais il est plus qu’invraisemblable
qu’elles rendent compte de ce phénomène, ne serait-ce que du fait que, à l’évi-
dence, des facteurs expérenciels influencent aussi cette susceptibilité (voir
ci-dessous). De plus, cependant, il est nécessaire de transposer de telles diffé-
rences individuelles de vulnérabilité déterminées génétiquement en mécanismes
physiologiques et psychologiques. Qu’est-ce qui constitue la vulnérabilité ?
Quels traits constitutionnels augmentent la résilience et pourquoi ? Ces questions
demandent réponse à la question tout aussi difficile de savoir comment opèrent
les agents de stress et d’adversité – i.e. comment agissent-ils sur l’organisme ?
(Rutter, 1984a).
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FACTEURS DE PROTECTION ET RÉSISTANCE AUX DÉSORDRES PSYCHIATRIQUES

Une explication également mise en avant est fournie par un modèle prenant
en compte l’addition de plusieurs facteurs importants – les gens succombent du
fait de l’accumulation et de la somme des facteurs de risque moins celle des
expériences positives accumulées. Ceux qui échappent aux périls doivent soit
avoir rencontré moins de facteurs de stress ou moins d’adversités sévères ou bien
ceux-ci ont été contrebalancés par un poids suffisant de bonnes expériences ou
d’heureux événements en compensation. D’ailleurs, il y a sans doute quelque
chose dans cette idée mais elle paraît toujours insuffisante pour rendre compte
du phénomène. Naturellement il est difficile de l’apprécier de manière adéquate
sans connaître pleinement les processus par lesquels les facteurs de risque et les
expériences positives opèrent ; une telle connaissance fait défaut et, sans elle,
nous ne pouvons pas faire la somme qui valide cette appréciation. Nous pouvons
tous dire que la combinaison des principaux effets ne rend pas pleinement compte
du phénomène des différences individuelles. Mais, encore plus important,
apparaît l’évidence qu’il est nécessaire de rechercher plutôt des mécanismes et
des modèles différents. En particulier, il y a de solides raisons de postuler l’inter-
vention vraisemblable de facteurs de protection et de processus interactifs – tous
étroitement reliés au phénomène. Ils constituent le poids essentiel de ma réflexion
sur le sujet de la résilience face à l’adversité. Je vais commencer par chercher
à définir de manière plus précise les concepts en question.

FACTEURS DE PROTECTION

Les facteurs de protection réfèrent aux influences qui modifient, améliorent


ou changent la réponse individuelle à quelque péril de l’environnement qui
prédispose à un résultat inadapté. Il faut noter que ce concept n’est pas du tout
synonyme d’expérience positive ou bénéfique ; il en diffère par trois aspects
cruciaux. Premièrement, le facteur de protection peut ne pas constituer un
événement agréable dans tous les sens de ce terme. Ainsi il est évident, à la suite
de nombreuses expérimentations animales, que les stress physiques importants
dans la vie précoce entraînent des modifications neuro-endocriniennes qui
renforcent la résistance de l’animal aux expériences stressantes ultérieures
(Hennesy & Levine, 1979 ; Hunt, 1979) ; dans certaines circonstances, des événe-
ments déplaisants et potentiellement hasardeux peuvent endurcir un individu –
ce qui en est venu à s’appeler l’effet « béton » ( « steel effect » ) des agents de
stress. Chez les humains, quelques effets comparables ont pu être observés avec
des facteurs de stress aussi bien psychosociaux que physiques : par exemple la
réponse neurorendocrinienne de parachutistes expérimentés est tout à fait diffé-
rente de celle des novices. La réponse hormonale initiale des débutants est celle
d’une réaction aiguë de stress alors que celle d’un ancien est bien différente
(Ursin & colls., 1978). Évidemment, dans d’autres circonstances, les expériences
128 ÉTUDES SUR LA MORT

stressantes peuvent rendre les gens plus réceptifs aux facteurs de stress ultérieurs
– un effet sensibilisant plutôt qu’un effet endurcissant. Les investigations pour
savoir pourquoi les expériences endurcissent plutôt qu’elles ne fragilisent sont
encore dans l’enfance, mais elles constituent un champ de recherches poten-
tiellement fructueux. Cependant le point significatif est ici que les facteurs de
protection sont définis par rapport à leurs effets, bien plutôt qu’en relation avec
leurs qualités hédoniques.

La seconde distinction cruciale entre facteur de protection et expérience


positive concerne la composante interactive de la notion de protection. Les
expériences positives sont celles qui généralement prédisposent à un résultat
adapté – un effet bénéfique direct. À l’opposé, les facteurs de protection peuvent
ne pas avoir d’effet détectable en l’absence de facteur de stress consécutif; leur
rôle est de modifier la réponse à l’adversité ultérieure plutôt que d’alimenter le
développement normal de quelque manière. Les exemples déjà fournis illustrent
ce phénomène, mais il existe beaucoup d’autres illustrations de ces effets
indirects, à la fois adaptatifs et désorganisants ; par exemple, les études faites
chez le singe par Suomi (1983) sur les expériences de séparation durant la
prime enfance ont montré que celles-ci créent, chez quelques individus,
une prédisposition à la dépression mais que celle-ci ne s’est manifestée que
lorsque les singes ont été ultérieurement exposés à des situations sociales stres-
santes – dans des circonstances ordinaires, le comportement des singes à haut
risque n’était pas différent de celui des singes normaux. Ces expériences
intéressent la vulnérabilité plutôt que les facteurs de protection mais la compo-
sante interactive est tout à fait comparable. Un exemple très différent est fourni
par des études chez les humains montrant que différents programmes de
prévention pour préparer les enfants et leurs familles à l’admission à l’hôpital
réduit de manière significative l’indice de perturbation émotionnel durant
l’hospitalisation (voir Wolkind & Rutter, 1985). Dans ce cas, nous ne savons pas
avec certitude si le programme de prévention aurait eu un impact en l’absence
d’admission à l’hôpital mais il semble hautement vraisemblable que ses effets
étaient spécifiques aux expériences hospitalières – un effet de changement de
l’expérience potentiellement stressante, plutôt qu’un impact bénéfique
indépendant des événements ultérieurs.

La troisième distinction est qu’un facteur de protection peut ne pas être


du tout une expérience vécue ; plutôt il peut concerner une qualité de l’individu
en tant que personne. Par exemple, il semble que, pour beaucoup d’adversités
psychosociales, les filles sont moins vulnérables que les garçons (Rutter, 1970 ;
1982) ; le facteur de protection dans ce cas est d’être féminin. Les raisons pour
lesquelles les filles tendent à être moins susceptibles restent obscures ? Bien sûr,
la même chose s’applique à de nombreux périls physiques dans l’enfance
MICHAEL RUTTER • LA RÉSILIENCE EN FACE DE L’ADVERSITÉ. 129
FACTEURS DE PROTECTION ET RÉSISTANCE AUX DÉSORDRES PSYCHIATRIQUES

précoce, où les garçons sont en plus grand risque. Cependant il ne semble pas
qu’il s’agisse simplement d’une affaire de résilience constitutionnelle aux facteurs
de stress qui serait plus grande chez les filles car il semble que les femmes soient
moins aptes à provoquer chez les autres des comportements dommageables.
Par exemple, il est frappant que les singes d’Harlow, isolés socialement, ont
davantage tendance à abuser et à tuer leur descendance mâle que femelle
(Ruppenthal & colls., 1976). De manière similaire, Hetherington (1980) a
observé que quand les parents sont gravement en conflit, ils ont davantage
tendance à se quereller devant leurs fils que devant leurs filles. Il faut ajouter que
ces caractères personnels qui ont une fonction de protection n’ont pas besoin
d’être des aspects plaisants ou désirables, comme on le croit d’ordinaire, pas plus
que les expériences protectrices n’ont besoin d’être positives. Ainsi plusieurs
investigateurs ont noté que les gens qui semblent les plus immunisés contre le
stress ont souvent une flagrance de personnalité « sociopathique » en
terme d’égocentrisme et de superficialité, changeant facilement de relations
(voir Rutter, 1981b).

LES PROCESSUS INTERACTIFS

Le concept jumeau de processus interactifs ne signifie pas simplement un


effet statistique comme il est déterminé dans les analyses traditionnelles à
plusieurs variables : un tel effet constitue tout juste un exemple plus spécifique
(voir Rutter, 1983). Parce qu’il est affirmé couramment que les deux sont
synonymes, j’ai besoin de m’arrêter un moment pour envisager pourquoi ils ne
le sont pas. Quatre principales raisons sont prédominantes. Premièrement,
beaucoup d’analyses testent une interaction multiplicative – le type le plus
extrême d’interaction dans lequel une variable multiplie les effets de quelque
autre. Cependant les effets synergiques par lesquels une variable potentialise
l’action d’une autre peut exister sans aller jusqu’à une multiplication. Statisti-
quement parlant, ceci peut être apprécié en testant ce qui est appelé (de manière
plutôt erronée) une interaction additive.

En second lieu, il est communément, mais à tort, présupposé qu’un effet signi-
ficatif de manière importante dans une analyse multifactorielle signifie que cette
variable a un effet propre. Il n’en est pas ainsi. Ce qui veut dire que cette variable
a un effet significatif une fois que d’autres variables ont été prises en compte ;
ce qui n’est pas équivalent à un effet en l’absence de toutes les autres variables.
Ainsi dans notre propre étude des adversités familiales chroniques (comme
querelles, perturbation mentale d’un parent, promiscuité, etc.) nous avons trouvé
que pas une de celles-ci avait quelque effet sur le risque psychiatrique quand
elle était isolée, mais que le risque psychiatrique devenait aigu quand plusieurs
130 ÉTUDES SUR LA MORT

adversités coexistaient (Rutter, 1979a). Cette trouvaille, à première vue surpre-


nante, a été méconnue jusque-là du fait simplement qu’il est bien plus habituel
que les adversités simples surviennent isolément. Cependant nos observations
sont en accord avec les conclusions d’Emery & O’Leary (1984) sur l’effet
des discordes parentales dans la création d’un risque psychiatrique pour
les enfants qui sont moins fréquentes dans les échantillons de la population
générale que dans les groupes à hauts risques. Bien qu’ils ne s’y soient pas
intéressés particulièrement, c’est probablement la conséquence du fait que, dans
les groupes à hauts risques, la discorde est plus souvent associée à d’autres périls
psychosociaux.

Troisièmement, comme il est d’usage, une interaction statistique renvoie à


l’effet potentialisant d’une variable indépendante sur les changements des effets
d’une seconde variable indépendante sur plusieurs facteurs qui en dépendent.
Souvent, cependant, le processus interactif concerne davantage la seconde
variable indépendante en elle-même que le facteur qui en dépend. Par exemple,
dans notre étude longitudinale des femmes élevées en institution, nous avons
trouvé que l’éducation en institution avait un plus mauvais résultat (comparé avec
un groupe de contrôle de la population générale) mais qu’un soutien marital dans
les débuts de la vie adulte peut presque faire disparaître les effets néfastes d’une
éducation institutionnelle. À première vue, c’est comme si, semble-t-il, il y avait
deux effets essentiels distincts sans interaction entre eux. Cependant ceci est
erroné du fait qu’une éducation institutionnelle rend beaucoup moins apte à
trouver un soutien émotionnel qu’un mariage harmonieux – un processus puis-
samment interactif mais sans traduction statistique, comme on le vérifie
habituellement.

Ceci nous amène à la quatrième considération ; i.e. que les processus interac-
tifs doivent être considérés au fil du temps comme une partie du développement,
et pas simplement comme une sorte de chimie à un moment donné lorsqu’un
individu rencontre stress ou adversité. À vrai dire, bien des illustrations précé-
dentes réfèrent justement à des considérations développementales de ce genre
(voir aussi Rutter 1981b ; 1984a et b). Cependant un autre point demande
discussion – la temporalité d’un événement peut soit augmenter soit diminuer
les effets du stress que ce soit en raison de dispositions acquises avec la
maturité ou du fait que le temps change la signification de l’événement.
Un exemple du premier type est donné par l’admission à l’hôpital qui constitue
une expérience très stressante pour beaucoup d’enfants d’âge préscolaire
mais qui est un moindre facteur de stress chez les enfants plus âgés (Rutter,
1981a). Un exemple que le temps peut affecter le sens de l’événement se
trouve dans l’étude prospective d’Hetherington et colls. (1982) sur les enfants
dont les parents ont divorcé. Les enfants dont les mères avaient un travail à
MICHAEL RUTTER • LA RÉSILIENCE EN FACE DE L’ADVERSITÉ. 131
FACTEURS DE PROTECTION ET RÉSISTANCE AUX DÉSORDRES PSYCHIATRIQUES

l’extérieur de la maison n’ont pas montré de risque accru de perturbation compa-


rés aux enfants dont les mères restaient à la maison, compte tenu que les mères
qui allaient travailler les premières étaient bien avant le divorce ou bien après
mais l’éventualité d’aller travailler augmentait avec le divorce. Il semblait
que le fait d’avoir une mère qui travaillait n’était pas un risque de ce genre mais
que le sentiment de la perte de la mère (du fait qu’elle prenait un travail pour
la première fois) était un facteur de stress s’il coïncidait avec la perte du père,
du fait du divorce.

FACTEURS PROSPECTIFS, PROCESSUS INTERACTIFS ET RÉAC-


TIONS AU STRESS ET À L’ADVERSITÉ

En donnant des illustrations, à titre d’exemples, de la signification des concepts


de facteurs de protection et de processus interactifs on a nécessairement mis en
avant les recherches qui démontrent leur existence réelle dans les réponses des
enfants au stress et à l’adversité. Cependant avant d’en venir à la discussion
d’éventuels mécanismes, il est nécessaire de s’interroger à la fois pour savoir
comment, en général, ces supposés processus interactifs sont associés avec
les éléments protecteurs et quelle valeur ont les facteurs qui se manifestent à la
base de la fonction de protection. Pour répondre à ces questions, je propose
de prendre quelques exemples de facteurs de stress et de leurs conséquences,
tous très différents.

RÉPONSE IMMÉDIATE AUX SITUATIONS ANXIOGÈNES

Le paradigme le plus simple est la réponse émotionnelle immédiate des enfants


à une situation provoquant l’anxiété ; le trait le plus frappant est peut-être
l’étendue avec laquelle la détresse des enfants est réduite par la présence
d’un parent ou de quelque autre personne avec laquelle ils ont une relation proche
(voir Rutter, 1981a). Il est remarquable que, chez le jeune enfant, il existe un effet
semblable mais moins marqué lié à la présence d’une couverture confortable
(Passman, 1977 ; Passman & Adams, 1982). L’importance de cette observation
vient du fait que le degré de protection est fourni par la présence d’un objet
d’attachement, même si cet objet est inanimé et, dès lors, ne peut pas apporter
une réassurance active, des conseils ou de l’affection. À beaucoup d’égards,
ceci constitue le plus pur exemple d’un effet protecteur – un effet sur la réponse
de l’enfant sans aucune intervention de sa part. Néanmoins, même si une
couverture confortable peut avoir un certain effet, celui qui découle de la
présence d’un parent est beaucoup plus grand. Mais plus encore l’effet sur
l’enfant est influencé par l’émotion exprimée par le parent (Sorce et colls., 1984),
132 ÉTUDES SUR LA MORT

la pertinence psychologique (Sorce & Emde, 1981) et le style de l’interaction


avec l’enfant (Henderson & colls., 1984).

Quels que soient les soutiens sociaux disponibles, les petits enfants changent
toujours beaucoup dans leurs réactions à l’environnement et ceci rend encore plus
évident que cette variation est due, en partie, à des différences de tempérament
associées à la réactivité physiologique (Coll & colls., 1984).

LES RÉACTIONS À LA SÉPARATION

De toutes les situations pouvant induire de l’anxiété, la séparation d’avec les


parents a été la plus étudiée – souvent en relation avec l’admission à l’hôpital
(expérience qui, bien sûr, comprend une variété de facteurs de stress autre que
la séparation). La littérature est raisonnablement fournie dans la mise en vedette
de l’importance de cinq principaux caractères déterminant les variations indivi-
duelles : l’âge, les caractères du tempérament, le soutien social, les expériences
antérieures et les modalités qui en découlent dans les relations entre les parents
et l’enfant.

Ainsi les petits humains semblent plus aptes à montrer de la détresse émotion-
nelle à la séparation entre les âges d’environ six mois à quatre ans (voir Rutter,
1981a). Probablement les petits bébés sont « protégés » parce qu’ils doivent déjà
développer leurs capacités à nouer des attachements sélectifs ; à l’inverse, les
enfants plus grands sont « protégés » parce qu’ils ont les habilités cognitives
nécessaires pour apprécier ce qui est possible pour maintenir la relation d’atta-
chement pendant une période d’absence. Cette association biphasique avec l’âge
rend compte de l’importance des processus cognitifs issus de leurs expériences
– l’incapacité à donner sens peut être protectrice, mais un degré suffisant de
compréhension l’est tout autant.

À la fois chez les humains (Rutter, 1981a) et chez les singes (Mineke &
Suomi, 1978), les petits qui ont des liens d’attachement à la fois anxieux et peu
sécurisants sont plus disposés à répondre négativement aux expériences de
séparation. À l’inverse, ceux qui ont une relation sécurisante avec leurs parents,
avec des séparations antérieures heureuses ou qui ont été bien préparés par
l’expérience ont moins de propension à montrer de la détresse. Ces faits bien
établis ne permettent pas une distinction adéquate des différents facteurs qui y
sont impliqués mais il semble que les éléments protecteurs reflètent des varia-
tions dans le style du tempérament et dans l’appréciation et la prise en charge de
la situation aussi bien que dans les effets de la relation antérieure. On en connaît
moins sur le rôle de la prise en charge de la situation quoi qu’il semble, à partir
d’autres situations suggestives, que les réactions émotionnelles individuelles
MICHAEL RUTTER • LA RÉSILIENCE EN FACE DE L’ADVERSITÉ. 133
FACTEURS DE PROTECTION ET RÉSISTANCE AUX DÉSORDRES PSYCHIATRIQUES

soient influencées par la manière dont la situation est traitée et, en particulier, par
le degré de contrôle exercé par l’enfant (Gunnar-Vongnechten, 1978).

L’importance des sources du soutien émotionnel, à la fois au cours de l’expé-


rience et auparavant, a été bien mise en évidence dans de nombreuses études,
mais un élément essentiel en termes d’effets protecteurs est qu’une relation
sécurisante avec un des parents peut contrebalancer substantiellement les effets
d’une relation qui l’est peu avec l’autre (Man & Weston, 1981). La qualité de
l’assurance réfère à la relation duelle et non à un trait inhérent à l’enfant; ainsi
les caractères de l’attachement de l’enfant à un de ses parents ont peu ou pas
de valeur prédictive de ses relations avec l’autre. Ce qui semble important pour
la protection est une relation sécurisante avec quelqu’un.

Chez les animaux, les effets à long terme sont plus lourdement dépendants,
semble-t-il, du fait que la séparation ait conduit ou non à une relation perturbée
entre la mère et le petit après les retrouvailles (Hinde & McGinnis, 1977 ; Mineke
& Suomi, 1978). S’il n’en est pas ainsi, les séquelles à long terme sont inhabi-
tuelles ; la persistance d’une perturbation émotionnelle est en relation avec la
poursuite des modalités des relations familiales plutôt qu’avec la séparation
en elle-même. La transposition à l’homme est limitée, mais elle est congruente
avec ce processus (Rutter, 1981b).

Dans ce contexte, il est intéressant de noter que les relations duelles sont très
influencées non seulement par les facteurs qui atteignent directement les deux
partenaires mais aussi, en plus ou en moins, par le groupe social dans lequel la
dyade est engagée. Ceci a été démontré en ce qui concerne les effets immédiats
dans le changement du style de la relation mère-enfant induite par la présence du
père (Clarke-Steward, 1973). L’ensemble des changements dans la famille à la
suite de la naissance d’un second enfant illustre bien ces conséquences à long
terme (Dunn & Kendrick, 1982). Il semble, dans ce cas, que le stress pour l’enfant
plus grand est largement lié aux effets de l’arrivée de ce cadet sur les modes des
interactions familiales ; ainsi qu’aux effets indirects sur les processus interactifs.
Ils sont inhérents aux manières qu’ont les groupes sociaux de fonctionner. Leur
importance permet d’expliquer que les différences dans la manière dont les
enfants sont traités dans la famille sont sous l’influence du développement de la
personnalité comme des différences entre les familles dans leurs styles généraux
d’interactions (Rowe & Plompin, 1981).

PERTE PARENTALE PRÉCOCE ET PERTURBATION ADULTE

Les écrits de Bowlby (1951, 1969, 1973, 1980) ont attiré l’attention générale,
de manière féconde, sur la possibilité de conséquences à long terme de la perte
134 ÉTUDES SUR LA MORT

précoce d’un parent entraînant une prédisposition à des perturbations mentales


durant la vie adulte. Ces vues, et leur développement par Brown & Harris (1978),
en ce qui concerne la dépression, ont donné naissance à une controverse consi-
dérable. Cependant les considérations présentes ne sont pas concernées par la
plus grande part de cette dispute où les désaccords touchent essentiellement au
rôle de la mort (en opposition aux autres formes de pertes), à la spécificité du lien
avec la dépression et au postulat que l’effet opère uniquement au travers de
l’interaction avec les facteurs de stress de la vie courante. Les études longitudi-
nales, comme l’enquête nationale britannique (Wadsworth, 1984) ne laisse aucun
doute sur le fait que les personnes qui ont vécu le divorce des parents, leur mort
ou la séparation permanente avant l’âge de cinq ans ont un risque accru de
manière substantielle à la fois de maladie psychiatrique et de délinquance au
début de leur vie adulte. La question n’est pas tellement de savoir s’ils en sont
bien les effets mais plutôt comment ils sont intervenus et ce qui peut aider à
protéger les gens de ces conséquences négatives.

Une recherche récente réalisée par plusieurs groupes indépendants a permis


de clarifier ces faits. Premièrement, il en découle que la perte parentale précoce
ne prédispose à la dépression que si elle entraîne des soins inadéquats pour
l’enfant et un manque de stabilité émotionnelle dans la famille (Brown
et colls., 1985 ; Birchnell, 1980 ; Kennard & Birchnell, 1982 ; Parker, 1983).
La perte est importante dans la mesure où, pour une bonne part ou uniquement,
elle fait ressortir les éléments familiaux insatisfaisants de manière chronique.
En deuxième lieu, il semble que ce manque de soins a de l’influence non
seulement du fait qu’il induit des effets durables mais plutôt parce qu’il met en
branle toute une chaîne d’événements dont la combinaison prédispose à des
désordres ultérieurs. Cependant chaque maillon de la chaîne est soumis, avec
le temps, à des influences ultérieures ; par exemple Brown et colls. (1985)
ont trouvé que le manque de soins prédispose à la grossesse adolescente qui,
en retour, rend plus probable que ces femmes se marient avec des hommes
peu fiables et rencontrent plus tard la dépression. Mais cet enchaînement d’évé-
nements est loin d’être inévitable – cela dépend beaucoup de la manière
dont ces femmes font face à leur grossesse prémaritale. Un élément généra-
lement primordial est l’assise cognitive de la personne – le sens de l’estime
de soi-même et celui de sa propre efficacité rend plus sûrement réussie la prise
en charge tandis qu’un sentiment de dénuement augmente la vraisemblance
qu’un malheur conduira à un autre. Il faut noter cependant que cette assise
cognitive n’est pas un trait fixe de la personnalité ; il peut changer avec les
changements de circonstances.

Le troisième fait, qui repose sur le travail de Parker (Parker & Hadzi-Pavlovic,
1984) concerne l’importance de la relation maritale habituelle de la personne.
MICHAEL RUTTER • LA RÉSILIENCE EN FACE DE L’ADVERSITÉ. 135
FACTEURS DE PROTECTION ET RÉSISTANCE AUX DÉSORDRES PSYCHIATRIQUES

La mort parentale peut prédisposer à l’affaiblissement du soin aux enfants et, de


là, à un mariage insatisfaisant ; à l’inverse, de bons soins aux enfants peuvent aug-
menter les chances de mariage harmonieux, mais le principal facteur de protection
en relation avec la dépression repose sur l’affection du conjoint. En d’autres
termes, l’effet des expériences de la prime enfance sur la dépression s’est révélé
indirect, étant relayé par un effet préalable sur les relations maritales.

Quatrièmement, non seulement des relations pauvres et brisées dans l’enfance


prédisposent à un mariage insatisfaisant, mais elles peuvent aussi être associées
à des conditions de vie moins satisfaisantes et à des expériences plus trau-
matisantes dans la vie adulte (Belle, 1982). Ainsi les expériences de l’enfance ont
une influence indirecte sur la dépression au travers des circonstances traumati-
santes de la vie qui, en retour, semblent être perpétuées par de pauvres stratégies
d’intégration.

LES PROBLÈMES PARENTAUX

Nos propres résultats issus d’une étude longitudinale de la vie adulte de


femmes élevées en institution (Quinton & colls., 1984 ; Rutter & Quinton, 1984)
rapportent une histoire tout à fait semblable en ce qui concerne les influences sur
les problèmes de parentalité et les difficultés psychosociales dans la vie adulte.
Dans l’ensemble, les femmes élevées en institution ont une vie adulte notable-
ment plus mauvaise – faisant la démonstration d’un lien relativement fort entre
les expériences de l’enfance et les problèmes de parentalité. Cependant, encore
une fois, ces liens se sont montrés indirects pour la plus grande part. De l’édu-
cation en institution à la persistance des perturbations de l’enfance dans la vie
adulte, bien des effets qui paraissaient les plus faibles ont été les plus directs.
Quelque peu plus fort était l’effet sur la vulnérabilité aux facteurs de stress
psychosocial dans la vie adulte. Comparées avec le groupe de la population
générale, les femmes élevées en institution étaient deux fois plus sujettes à réagir
négativement dans les circonstances d’un mariage inharmonieux et de conditions
de vie désavantageuses. De manière intéressante, cependant, elles ont montré un
aboutissement adulte également satisfaisant lorsqu’elles ont pu trouver un mari
soutenant dans un mariage harmonieux, i.e. que les effets des expériences
négatives de l’enfance étaient plutôt une susceptibilité au stress plutôt qu’une
perturbation dans la vie adulte en elle-même. Le troisième effet indirectement
relié fut la bien plus grande vraisemblance que les femmes élevées en institution
se marient pour des raisons négatives (telle que pour échapper à une situa-
tion familiale intolérable) souvent à un homme avec de multiples problèmes
psychosociaux en raison d’un fond semblablement déprivé. Il n’est pas
surprenant que beaucoup de ces mariages se révèlent insatisfaisants et se brisent.
136 ÉTUDES SUR LA MORT

L’aboutissement malheureux dans la vie adulte apparaît être considérablement


en rapport avec les mariages dysharmonieux de ces femmes avec des marginaux,
mais le fait qu’elles aient fait de tels mariages était le résultat de leurs infortunes
d’enfance. Le facteur de protection immédiate était alors une bonne relation
maritale.

La question suivante est naturellement celle de comprendre ce qui rend


capables certaines de ces femmes de faire un mariage réussi en dépit de la
discorde familiale prolongée dans leur vie précoce et de leur éducation en home
d’enfants. Quelques types de bonnes expériences scolaires se sont révélées être
le facteur de protection antérieure le plus influent – ceci en termes de relations
sociales, de prouesses athlétiques, de succès musicaux ou (moins souvent) de
réussite scolaire. De telles bonnes expériences scolaires rendent plus vraisem-
blable que ces femmes pourront mettre en œuvre un « projet » à la fois dans le
choix du conjoint et dans celui du travail. On peut en inférer que l’expérience de
succès dans un domaine de la vie conduit à renforcer sa propre estime et un
sentiment d’efficacité personnelle qui les rendent capables de manager avec
davantage de succès les défis et les adaptations de la vie ultérieure. Au lieu de se
comporter comme si elles étaient à la merci du destin comme beaucoup de
femmes élevées en institution, elles agissaient positivement pour essayer d’amé-
liorer les circonstances de leur vie.

D’autres études font ressortir des conclusions similaires en arguant qu’une


relation maritale satisfaisante est un puissant facteur de protection à la fois parce
qu’elle semble avoir une action directe sur la réduction du niveau de stress des
événements de vie et parce qu’elle a un effet indirectement réducteur, rendant les
gens capables de mieux s’arranger de tels événements (Notarius & Pellegrini,
1984).

Des relations en dehors du couple peuvent aussi avoir un effet réducteur


important conduisant à une meilleure parentalité en dépit de facteurs de stress
concurrents dans la vie (Crokenberg, 1981 ; Crnic et colls., 1983). Cependant
les faits ont aussi montré que l’hypothèse de la réduction des difficultés par
un soutien social loyal était inadéquate. En premier lieu, ce qui semble être
important est la satisfaction des gens dans leurs relations plutôt que leur
fréquence et l’étendue de leurs contacts sociaux (Schaeffer et colls., 1981).
En fait cela reflète probablement à leurs propres qualités, dans une mesure appré-
ciable. En second lieu, le soutien social peut être une épée à deux tranchants
en raison de la solidarité prolongée avec les amis et les parents durant les
moments de stress, ce qui peut provoquer de l’amertume et de l’hostilité aussi
bien que de l’amour et de la confiance (Belle, 1982). Troisièmement, dans les
familles monoparentales, l’augmentation des contacts sociaux peut signifier
moins de temps avec les enfants qui peuvent réagir en étant plus exigeants et
MICHAEL RUTTER • LA RÉSILIENCE EN FACE DE L’ADVERSITÉ. 137
FACTEURS DE PROTECTION ET RÉSISTANCE AUX DÉSORDRES PSYCHIATRIQUES

opposants lorsqu’ils sont ensemble (Weinraub & Wolf, 1983). De même,


le fait d’aller travailler et de se remarier peut fournir un réel support à la femme
divorcée, mais peut créer des difficultés supplémentaires pour les enfants (Hethe-
rington et colls., 1982).

Il faut ajouter que la dépression des parents est un facteur de risque important
dans la parentèle (Cox & Rutter, 1985), de telle sorte que, toutes choses égales
d’ailleurs, les facteurs qui protègent contre la dépression vont probablement
mettre en valeur la parenté. Sans doute les effets des facteurs de stress sur la santé
mentale des enfants interviennent de manière considérable par leurs effets sur la
santé mentale des parents et le fonctionnement familial (Belle & colls., 1982 ;
Fregusson & colls., 1985 ; Longfellow & Belle, 1984).

MALADIE MENTALE DES PARENTS

Mon avant-dernier exemple de facteur de stress est la maladie mentale des


parents. Pour une large part, lorsqu’un des parents est déprimé ou malade
psychiatriquement, le facteur de risque essentiel dans les troubles émotionnels
et comportementaux des enfants de ces parents, vient, ce paraît évident, de la
discorde familiale avec de plus grandes manifestations d’agressivité et de
disputes qui impliquent les enfants de quelque manière (Rutter & Quinton, 1984).
Réciproquement les facteurs importants de protection comprennent un conjoint
en bonne santé mentale, le maintien d’une bonne relation avec un parent et la
restauration de l’harmonie familiale (Rutter, 1971). Cependant les traits carac-
téristiques de l’enfant exercent également une influence comme, par exemple,
les garçons qui sont en quelque sorte plus en risque que les filles (Rutter, 1982),
avec peut-être un plus grand risque pour les enfants du même sexe que celui du
parent malade (Rutter & Quinton 1984). Il ressort qu’une des principales raisons
de l’effet du tempérament est que les enfants difficiles sont plus probablement
la cible des critiques et de l’hostilité parentales, cependant qu’un tempérament
facile est protecteur parce qu’il détermine des interactions parent-enfant plus
adaptées (Rutter, 1977). Cependant cette observation souligne le fait, déjà
rencontré dans d’autres travaux, que la « difficulté » dans le tempérament n’est
pas un défaut absolu – un parent peut répondre positivement à un mode de
comportement que l’autre parent trouve difficile (Bugental & Shennum, 1984 ;
Chess & Thomas, 1984 ; Lerner, 1983). De plus les traits de tempérament qui
aident l’adaptation dans un certain contexte peuvent ne pas le faire dans un autre ;
par exemple Schaffer (1966) a trouvé que les enfants très hyperactifs se trouvent
mieux dans une institution de piètre qualité parce que leur activité favorise les
interactions stimulantes avec le personnel, de même Dunn et Kendrick (1982)
ont trouvé que le niveau d’activité n’était pas relié aux réponses des enfants
138 ÉTUDES SUR LA MORT

à la naissance d’un cadet – c’était plutôt la souplesse, la faible intensité émotion-


nelle et l’humeur positive qui étaient protectrices.

Le travail de Bleuler (1978) sur les enfants de ses patients schizophrè-


nes apporte une autre dimension. Il affirme que le stress de vivre avec un
parent malade mental peut renforcer la santé si les stress sont à la fois aména-
geables et d’un type qui occasionne des tâches réconfortantes permettant
d’éprouver de la satisfaction (voir Garmezy, 1985a). Garmezy fait un paral-
lèle avec une notion pouvant s’apparenter à celle de serviabilité de Rachman
(1978) et il a remarqué que d’aider les autres (comme un parent malade
ou des frères et sœurs plus jeunes) peut augmenter le sens moral et faciliter
l’acquisition de nouvelles capacités à résoudre les problèmes pouvant pré-
disposer à la résistance aux facteurs de stress qui surviendront dans la vie
ultérieure.

INFORTUNES SOCIALES MULTIPLES

Enfin je vais citer les facteurs de protection dans le développement des jeunes
porteurs d’un terrain à haut risque, caractérisé par des infortunes sociales
multiples. Puisque la preuve que la délinquance peut en être une conséquence a
été apportée plus complètement ailleurs (Rutter & Giller, 1983), les faits peuvent
être résumés très brièvement. Il semble que la protection peut venir de contrôles
sociaux et de modèles prosociaux appropriés (comme dans le groupe de pairs
ou la méthode de l’école) ; à partir d’une bonne supervision et d’un bon contrôle
des parents sur les activités de leurs enfants (voir aussi Patterson & Stouthamer-
Loeber, 1984) à partir d’au moins une bonne relation proche ; et à partir de bons
résultats scolaires. L’élément différentiel important dans cette liste de facteurs
de protection intéresse la valeur de la supervision parentale pour prévenir l’enga-
gement de leurs enfants dans des activités et des groupes sociaux censés
prédisposer à la délinquance.

Deux recherches qui concernent des évolutions non-délinquantes méritent


une mention spéciale : l’étude de Werner & Smith (1982) sur les enfants de
Kauai et celle de Elder (1974, 1979) sur les enfants ayant grandi durant la période
de la Grande Dépression ; quelques-uns de leurs résultats font ressortir des
facteurs de protection qui ont moins retenu l’attention que les autres. Dans l’étude
longitudinale des Kauai, en plus des effets protecteurs des bonnes relations
parent-enfant et du bon soutien de la famille (les grands parents particulièrement)
la résilience était associée avec une bonne disposition naturelle (comme acquise
dans le très jeune âge), une idée positive de soi et la prise de responsabilités vis-
à-vis des plus jeunes. Dans l’étude de Elder également le besoin de prendre des
MICHAEL RUTTER • LA RÉSILIENCE EN FACE DE L’ADVERSITÉ. 139
FACTEURS DE PROTECTION ET RÉSISTANCE AUX DÉSORDRES PSYCHIATRIQUES

responsabilités domestiques et d’entreprendre un travail à temps partiel a montré


un renforcement pour un grand nombre d’enfants plus âgés. Il semble que
prendre en charge avec succès et accepter des rôles de responsabilité productifs,
là où cela est associé à des liens familiaux étroits, produisent des forces dans la
personnalité.

LES FACTEURS PROTECTEURS : VARIABLES ET MÉCANISMES

Est-il possible à partir de ces constatations provenant de diverses situations


de risque de tirer des conclusions générales concernant le mode d’action
des facteurs de protection qui conduisent à la résilience en face de l’adversité ?
Il est évident que ceci est un nouveau champ de recherches et que nous
commençons seulement à clarifier les concepts et les mesures, de telle sorte qu’il
serait bien prématuré d’établir aucune sorte de construction théorique générale.
Je pense cependant qu’il est possible de tirer certaines déductions et de proposer
de possibles mécanismes qui pourraient faire l’objet de tests systématiques.
Cependant, pour ce faire, il est nécessaire de noter d’abord quelques-unes
des difficultés qui s’y trouvent engagées. Je souhaite attirer l’attention juste sur
quatre. Premièrement, il est évident que beaucoup d’influences protectrices
opèrent au travers de leurs effets, à la fois directs et indirects, sur la chaîne
des réactions au fil du temps ; ceci signifie nécessairement que l’analyse
des processus protecteurs doit prendre en compte chacun des liens indivi-
duels dans ces chaînes longitudinales. Toute analyse multifactorielle transversale
qui traite tous les facteurs comme s’ils intervenaient à un moment donné en
un point donné ne peuvent pas tester les hypothèses concernant de telles
influences protectrices. En second lieu, beaucoup de facteurs de protection (tout
comme de nombreux facteurs de vulnérabilité) agissent indirectement par le biais
de leurs effets sur les relations interpersonnelles à la fois à deux et à plusieurs.
Plutôt que directement au moyen de quelque changement durable de l’individu.
La réalité de tels effets sociaux indirects ne peut être mise en doute, comme cela
a été clairement démontré ; néanmoins, la compréhension du rôle qu’ils jouent
dans la résilience est plus difficile à établir. Troisièmement, quoique certaines
variables s’infiltrent d’influence protectrice (celles-ci peuvent inclure des
facteurs associés avec de bonnes relations affectives et des expériences positives,
sources d’estime de soi-même et de sentiments d’efficacité personnelle), les diffé-
rences entre les personnes sont très importantes. Les contacts sociaux ont moins
d’importance que la satisfaction personnelle issue des relations sociales ; pour
une large part, les traits du tempérament tirent leur influence de leur impact sur
les autres, et l’effet des événements de vie doit être considéré en leur temps et
dans leur signification.
140 ÉTUDES SUR LA MORT

Finalement il découle de ces considérations que les vues traditionnelles sur


ce qui est compris dans le développement personnel doit subir une transformation
plutôt radicale (voir Bronfenbrener, 1979 ; Kagan, 1984 ; Maccoby, 1984 ; Rutter,
1984b). Les années de la petite enfance ne sont pas déterminantes, les processus
cognitifs jouent un rôle majeur dans les réponses émotionnelles et comporte-
mentales ; les traits du tempérament ont une influence, mais agissent par leurs
interactions tout autant que par la réactivité personnelle ; beaucoup de compor-
tements sont en relation avec le contexte ; au cours de la croissance, beaucoup de
liens sont plus sociaux qu’individuels ; les continuités dans le temps sont plus
souvent indirectes que directes ; et la souplesse du fonctionnement se poursuit
en droite ligne durant la vie adulte. Je vais maintenant chercher à faire ressortir
les aspects essentiels à prendre en compte dans les mécanismes en relation avec
les facteurs de protection.

LA TEMPORALITÉ

Elle a de l’importance dans la survenue des événements pour, au moins,


six raisons différentes. Premièrement, l’impact d’un événement (bénéfique ou
néfaste) dépend de la capacité de l’enfant à en estimer la valeur ; les très petits
enfants sont relativement protégés des effets néfastes des expériences de
séparation parce qu’ils n’ont pas la capacité d’établir des attachements sélectifs
et, de ce fait, n’ont pas de lien à rompre. En second lieu, la persistance des effets
est probablement influencée par l’importance de la signification que l’enfant
accorde à ces événements et les incorpore dans son système de croyances et son
réseau de concepts personnels. Kagan (1981) a démontré que c’est justement
parce que les bébés manquent de cette capacité que ces expériences durant la
prime enfance ont rarement des effets durables indépendamment des circons-
tances ultérieures (Rutter, 1981a). Troisièmement, la réponse des enfants
au stress et à l’adversité sera modifiée par leurs idéations cognitives à propos
d’eux-mêmes et de leurs expériences ; ce n’est qu’au milieu de l’enfance qu’ils
commencent à ajuster leur perception d’eux-mêmes à la suite d’un échec avec
l’émergence de sentiments à la fois de honte d’eux-mêmes et de dénuement et de
désespoir dans le futur (voir Garmezy, 1985b ; Rutter, 1985c). Quatrièmement,
durant les périodes de maturation rapide, le développement peut être canalisé de
telle sorte que les petits enfants sont moins sensibles aux variations des condi-
tions de l’environnement dans le cours normal ; les influences familiales sur le
développement cognitif semblent moins marquées durant les deux premières
années que durant la troisième et la quatrième (Rutter, 1985b). Cinquièmement,
les réactions au stress et à l’adversité peuvent diminuer quand la capacité des
enfants plus âgés à comprendre les situations et à développer des stratégies pour
composer avec elles prend de l’importance. Sixièmement, le facteur temps prend
MICHAEL RUTTER • LA RÉSILIENCE EN FACE DE L’ADVERSITÉ. 141
FACTEURS DE PROTECTION ET RÉSISTANCE AUX DÉSORDRES PSYCHIATRIQUES

de l’importance lorsqu’il affecte la signification attachée à un événement ; si le


début du travail de la mère à l’extérieur coïncidait avec le divorce, des pertur-
bations de l’enfant y étaient associées, alors qu’il n’avait pas le même effet s’il
arrivait en d’autres temps. Finalement il semble bien que les événements peuvent
comporter davantage de stress lorsqu’ils surviennent dans des périodes de quies-
cence – comme la mort dans le début de la vie adulte ou la retraite anticipée non
désirée (Hultsch & Plemons, 1979).

LA SIGNIFICATION

La signification peut aussi être importante sous d’autres rapports ; il semble


bien que les enfants puissent être plus négativement affectés par la mort ou la
maladie du parent du même sexe (Rutter & Quinton, 1984). Cependant il semble
aussi que l’appréciation personnelle de la situation peut déterminer si elle sera
ressentie comme positive ou comme menaçante (Rutter, 1981b). C’est peut-être
la raison pour laquelle les enfants qui ont été habitués à de brèves séparations
heureuses (avec des gardes d’enfants ou avec les grands-parents) ont tendance
à mieux réagir à l’admission en hôpital (Stacey et colls., 1970). Il est à noter que,
les enfants devenant plus grands, des changements importants surviennent dans
les types d’objets et de situations qui provoquent de la peur (Tutter & Garmezy,
1983). Ainsi les enfants plus âgés sont-ils davantage susceptibles de sentir plus
anxieux au sujet de leurs capacités personnelles (Olah et colls., 1984) et à de faire
du souci pour l’avenir (voir Rutter 1979b). Bien qu’ils n’aient pas encore été
étudiés, ces changements au cours du développement doivent bien avoir des
implications dans l’appréciation des enfants et leurs réponses aux différentes
sortes de stress et d’infortunes.

LES COGNITIONS

L’importance probable de l’appréciation cognitive personnelle sur sa situa-


tion de vie relève de l’état de l’ensemble des cognitions d’une manière plus
générale. Il est vraiment étonnant de voir comment les gens réagissent très diffé-
remment à des situations identiques, du moins en apparence. Les travaux de
Brown et colls. (1985) illustrent, sur ce point, les moyens utilisés par les filles
pour gérer leur grossesse prémaritale et notre propre travail est arrivé au même
résultat en ce qui concerne les projets de mariage et de travail (Quinton & colls.,
1984). L’investigation des influences familiales et, scolaires sur le dévelop-
pement cognitif amène au même constat (Rutter, 1985a). Les bénéfices à long
terme de l’éducation à partir d’expériences scolaires positives sont probablement
le résultat moins de ce que les enfants ont appris précisément que de leur effet sur
142 ÉTUDES SUR LA MORT

les capacités des enfants à apprendre, sur leur estime d’eux-mêmes et sur leurs
stratégies de projets et de réalisations.

On a beaucoup écrit sur les stratégies de bonne adaptation et, sans doute,
certaines sont meilleures que d’autres. Cependant ce qui est important peut ne pas
être tant la méthode particulière d’adaptation que l’existence du processus
d’adaptation dans son ensemble. Ce qui est caractéristique de beaucoup de
personnes qui ont été confrontées au stress et à l’adversité chroniques est qu’elles
semblent démunies et incapables de faire quelque chose pour leur propre situation.
La résilience se caractérise par un type d’activité qui met en place dans l’esprit
un but et une sorte de stratégie pour réaliser l’objectif choisi, les deux paraissant
comporter plusieurs éléments connectés. Premièrement un sentiment d’estime
de soi et de confiance en soi; en second lieu, la croyance en son efficacité person-
nelle et en sa capacité personnelle à faire face au changement et à savoir
s’adapter ; troisièmement, un répertoire de solutions aux problèmes dans les rela-
tions sociales. Le résultat des recherches indique que les facteurs de protection
susceptibles d’alimenter un tel ensemble cognitif comportent deux éléments
essentiels : des relations affectives sécurisantes et stables ; et des expériences de
succès et de réussites ; ni les unes ni les autres n’ont nécessairement besoin d’être
générales. Une bonne relation proche fait davantage pour atténuer les effets
d’autres mauvaises relations et des récompenses et réussites durables dans un
domaine peuvent avoir un effet prolongé pour atténuer les problèmes dans
d’autres domaines de la vie. Cependant il est certainement crucial que l’individu
détermine ses zones de succès comme centrales dans ses intérêts et ses inves-
tissements. Un autre facteur protecteur se dégage de la littérature – la distance
émotionnelle par rapport à une situation radicalement mauvaise à laquelle on ne
peut pas échapper. Ainsi des enfants élevés par des parents gravement malades
mentaux peuvent s’en sortir positivement en se désinvestissant émotionnellement
de leur propre foyer pour développer des liens ailleurs. D’un autre côté, d’autres
se révèlent résilients en prenant des responsabilités dans la gestion de la situation
stressante et en le faisant avec succès.

Le rôle des stratégies de résolution des problèmes demeure incertain en lui-


même. Intuitivement, il semble vraisemblable qu’elles ont une influence du fait
que les comportements désadaptés sont si souvent caractérisés par des stratégies
ineptes et qui induisent des réactions négatives chez les autres. L’évaluation des
tentatives pour apprendre aux enfants les solutions cognitives de la résolution des
problèmes interpersonnels est prometteuse, mais jusqu’ici peu concluante (Pelle-
grini & Urbain, 1985) et on ne sait presque rien sur les facteurs qui déterminent,
dans l’environnement naturel, les stratégies efficaces. Cependant on peut présu-
mer que les moyens par lesquels les parents eux-mêmes font face aux stress
de la vie influencent certainement les réponses des enfants à leurs propres défis
MICHAEL RUTTER • LA RÉSILIENCE EN FACE DE L’ADVERSITÉ. 143
FACTEURS DE PROTECTION ET RÉSISTANCE AUX DÉSORDRES PSYCHIATRIQUES

et problèmes. Naturellement on ne peut pas s’attendre à ce qu’ils soient appris


précisément ; le stress engendré par les exigences de l’impôt sur le revenu a peu
de choses à voir avec les situations de vie des enfants ! Il est plus probable que
ce que les enfants ressentent se situe plutôt dans les éléments généraux comme
les réponses à la frustration s’accompagnant d’agressions contre les autres plutôt
que dans les discussions sur les différents moyens de surmonter la difficulté.
Il peut être aussi important que les enfants aussi apprennent par des techniques
disciplinaires déterminées à apprécier les conséquences de leurs actions sur les
autres (Maccoby & Martin, 1983).

LES INTERACTIONS AVEC LES AUTRES

En discutant les effets des différences de tempérament sur la modulation des


réactions des enfants au stress et à l’adversité, j’ai mis en lumière qu’elles
agissaient en partie au moyen de leurs effets sur l’environnement et en particulier
sur la réponse des autres vis-à-vis d’eux. La même question se pose au sujet des
différences entre les sexes. Dans l’étude du divorce de Hetherington et colls.
(1982), les parents avaient plus tendance à se disputer devant leurs fils que devant
leurs filles, et dans notre étude des familles comportant des parents malades
psychiatriquement (Rutter & Quinton, 1984) les enfants au caractère facile
étaient moins enclins à devenir la cible de l’irritabilité de leurs parents. De même
Dunn & Kendrick (1982) ont trouvé que les enfants déprimés et accommodants
avaient plus tendance à avoir de bonnes relations avec leurs parents après la
naissance d’un frère ou d’une sœur. Dans l’étude de Garmezy des enfants des
grandes villes, la capacité à provoquer l’humour était associée avec une plus
grande compétence sociale en présence d’un stress (Garmezy & Tellegen, 1984)
et dans l’étude des Kauai (Wener & Smith, 1982), une bonne disposition naturelle
se révélait protectrice.

L’effet protecteur des qualités personnelles entraînant des relations adaptées


et harmonieuses avec les autres ne doit pas conduire à penser que ces qualités sont
ou constitutionnelles ou immodifiables. On peut aider les enfants à développer
leurs qualités d’adaptation dans une certaine mesure. Cependant le potentiel
de protection repose également sur la reconnaissance qu’au moins une partie de
ce mécanisme provient des relations interpersonnelles associées à ces qualités.
En conséquence, il peut être utile de se centrer sur l’assurance que de telles
relations sont adaptées et possibles, en évitant de devenir un bouc émissaire, en
alimentant les échanges interpersonnels en éléments positifs, plutôt que de glisser
dans le cercle vicieux des relations contraintes.
144 ÉTUDES SUR LA MORT

CONCLUSIONS

Lorsque la question des facteurs de protection a été reprise, il y a une demi


douzaine d’années (Rutter, 1979a), aucune conclusion fiable ne pouvait être tirée
du fait de la rareté des preuves disponibles. Cependant il a été avancé que, lorsque
toutes les conclusions seraient là, les explications devraient probablement
comprendre : « la modélisation des stress, des différences individuelles entraînées
par des facteurs à la fois constitutionnels et expérienciels, des expériences
compensatrices au-dehors de la maison, le développement de l’estime de soi-
même, la portée et l’étendue des opportunités disponibles ; un degré suffisant de
structuration et de contrôle, la disponibilité de liens personnels et de relations
intimes et l’acquisition d’habiletés pour faire face aux situations ». Les recher-
ches ultérieures ont largement confirmé l’importance de cette liste de variables
présupposées (Garmezy, 1985a ; Masten & Garmezy, 1985 ; Rutter & Giller,
1983 ; Werner & Smith, 1982) et ont aussi commencé à éclairer quelques-uns des
mécanismes peut-être impliqués. Tout d’abord, la réponse d’une personne à un
stress sera influencée par son appréciation de la situation et sa capacité à traiter
l’expérience, à lui donner un sens et à l’incorporer à son système de croyance.
À cet égard, les sensibilités liées à l’âge sont importantes : les bébés peuvent être
protégés par leur incapacité cognitive, mais les enfants plus âgés peuvent être
plus résilients du fait de leur plus grand niveau de compréhension. Dans un
second temps, il importe grandement de savoir comment les gens viennent à bout
de leurs infortunes et des facteurs de stress dans leur vie non pas tant peut-être
du fait des stratégies particulières d’adaptation utilisées que du fait qu’ils agissent
et ne se contentent pas de réagir. La capacité à agir positivement est fonction de
l’estime de soi et du sentiment de son efficacité personnelle tout autant que de son
habileté à résoudre les problèmes. Quatrièmement un tel ensemble cognitif
semble alimenté par des facteurs aussi variés que des relations affectives stables
et sécurisantes, le succès, la réussite, des expériences positives aussi bien que des
éléments du tempérament. Cinquièmement, de telles qualités personnelles sont
efficaces, semble-t-il, aussi bien par leurs effets sur les relations et les réponses
des autres que dans leur rôle régulateur sur les réponses individuelles aux événe-
ments de vie. Sixièmement, faire face avec succès aux situations difficiles peut
se révéler réconfortant ; tout au long de la vie, il est normal d’avoir à rencontrer
des défis et à surmonter des difficultés. Le développement de la résilience ne
repose pas sur l’évitement du stress mais plutôt sur son affrontement par
moments mais d’une manière qui permet à la confiance en soi et à la compétence
sociale d’augmenter au moyen de la maîtrise et de la responsabilité adéquates.
Finalement l’importance des chaînons du développement gagne en évidence.
La protection ne repose pas en premier lieu sur l’effet réducteur de quelques
facteurs de soutien, agissant à un moment précis, même d’une certaine durée. La
qualité de la résilience réside plutôt dans la manière dont les gens réagissent aux
MICHAEL RUTTER • LA RÉSILIENCE EN FACE DE L’ADVERSITÉ. 145
FACTEURS DE PROTECTION ET RÉSISTANCE AUX DÉSORDRES PSYCHIATRIQUES

changements de la vie et de ce qu’ils arrivent à tirer de leurs situations. Cette


qualité est influencée par les expériences de la vie précoce, par les événements
de l’enfance plus tardive et de l’adolescence et par les circonstances de la vie
adulte. Aucun de ceux-ci n’a une influence déterminante sur les conséquences
ultérieures par lui-même, mais c’est par leur combinaison qu’ils peuvent arriver
à créer une chaîne de liens indirects qui alimente la capacité à échapper à
l’adversité. On ne peut pas affirmer que nous ayons une compréhension adéquate
de la manière dont le développement prend place dans ce processus mais déjà le
peu que nous connaissons fournit des points de repère en ce qui concerne les
éléments paraissant nécessaires à une prévention efficace et à l’intervention
thérapeutique.

Michael RUTTER
MD, FRCP, FRCPsych, Professor of Child Psychiatry,
Department of Child and Adolescent Psychiatry
Institute of Psychiatry, De Crespigny Park
Denmark Hill, London SE5 8AF

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