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Lukas Viglietti

APOLLO

Lukas Viglietti APOLLO Préface de Charlie Duke Astronaute et marcheur lunaire sur Apollo 16 Relecture :

Préface de Charlie Duke Astronaute et marcheur lunaire sur Apollo 16

Relecture : Alain Rossignol

2019

De Boeck Supérieur

Conception graphique et couverture : Delvoyeurs ISBN : 978-2-8073-2301-8

Pour la présente édition numérique les illustrations ont quasiment pour seule origine Wikipédia. Elles ne sont pas conformes à l’édition papier, très peu illustrée.

A Bettina et Nicolas

Quatrième de couverture

Présentation de l’éditeur

Entre 1969 et 1972, douze hommes foulent la surface de la Lune. Ils sont fils d’ouvriers, de paysans, de militaires ou d’hommes d’affaires. Ils pensent que tout est possible et le prouvent au monde. Les astronautes des missions Apollo sont aujourd’hui des héros universels. Depuis 20 ans, Lukas Viglietti pilote et commandant de bord fasciné par la conquête spatiale depuis l’enfance recueille leurs témoignages. Devenu leur ami et confident, il nous offre ici un ouvrage passionnant, exclusif, sans précédent. 50 ans plus tard, embarquez à votre tour pour un extraordinaire voyage de la Terre à la Lune.

Biographie de l’auteur

Pilote de ligne et commandant de bord long-courrier, Lukas Viglietti met à profit ses nombreuses escales aux États-Unis pour tisser un lien étroit avec tous les acteurs du programme Apollo. En 2009, il crée SwissApollo avec son épouse Bettina, afin de faire témoigner les marcheurs lunaires aux quatre coins du monde et inspirer ainsi la prochaine génération.

Préface

PARMI LES MILLIARDS DÊTRES HUMAINS qui ont vécu sur cette Terre, seuls douze hommes ont foulé le sol d’un autre corps céleste, la Lune. J’ai l’immense privilège d’être l’un d’entre eux. Enfant, mes héros étaient le Kid de Durango, joué à l’écran par Charles Starrett, ou ceux du film Les Tigres volants dans lequel John Wayne interprète un chef d’escadrille de la guerre du Pacifique. Je voulais être comme eux. Je ne rêvais pas de voyager dans l’espace, mais je voulais être pilote. À l’Académie navale, je suis tombé amoureux des avions, de sorte que, mon diplôme en poche, j’ai commencé une carrière d’aviateur dès 1957. Or c’est à cette date que le programme spatial a commencé. J’ai donc pu postuler à toute une série de boulots liés à l’exploration spatiale qui ont fini par me conduire au poste d’astronaute. Ma participation au programme lunaire Apollo a changé ma vie pour toujours. Je me sens, depuis, l’ambassadeur d’un monde nouveau. Je n’oublierai jamais mes trois jours à la surface de la Lune, un des moments les plus extraordinaires de toute ma vie. Si les souvenirs de cette expérience sur un monde étranger sont encore aussi vivaces, c’est qu’il était primordial de graver ce voyage dans nos esprits. Après tout, nous étions en train d’ouvrir une dimension nouvelle à l’exploration humaine. Cette exploration de l’espace doit se poursuivre pour le futur de l’humanité. J’ai fait la rencontre de Lukas un jour que je donnais une conférence en Suisse. Lukas Viglietti est un expert passionné du programme Apollo et un des plus enthousiastes que je connaisse. Aux côtés de sa charmante épouse Bettina, il dirige une organisation remarquable nommée SwissApollo tout entière dévouée à la mémoire vivante de l’histoire du programme Apollo – et notamment de la participation suisse durant sa seconde période. Depuis lors, nous soutenons leur travail et participons à nombre de leurs activités. Et bien sûr, au fil des ans, ils sont devenus des amis proches, que nous avons beaucoup de plaisir à retrouver. Dans ce livre, Lukas vous offre une approche originale de cette histoire à travers la destinée de notre petit groupe de marcheurs lunaires. Vous découvrirez ici un autre aspect de notre histoire centré sur la dimension humaine du programme Apollo. Au travers de nombreuses anecdotes exactes et détaillées, Lukas vous présente les hommes qui permirent le succès du programme lunaire. Ceci est un livre authentique, amusant et fourmillant d’informations.

Je suis très reconnaissant à Lukas du dévouement qu’il consacre à faire connaître au grand public le premier groupe d’hommes qui atteignirent la Lune. Je suis sûr que vous adorerez ce livre.

CHARLIE DUKE

Apollo 16 New Braunfels, Texas

Avant-propos

APRÈS DIX HEURES DE VOL, une côte se découpe enfin à l’horizon, baignée de la lumière douce et chaude du début de soirée. L’accent d’outre-mer des contrôleurs aériens résonne comme une confirmation : je suis de retour en Amérique. Il est temps de préparer l’apothéose de tout vol, l’atterrissage, un grand moment de plaisir comme tout pilote vous le confirmera. J’ai le privilège d’exercer comme commandant de bord long-courrier, un métier qui s’est combiné merveilleusement avec l’autre grande passion de ma vie : le programme lunaire Apollo. Si, comme à chaque approche d’un aéroport étasunien, l’euphorie me gagne quelque peu, c’est aussi que je vais bientôt retrouver des amis très chers : les marcheurs lunaires et certains des hommes qui les ont emmenés sur notre satellite et les en ont ramenés en vie. Enfant, mon grand frère Dimitri possédait un poster de la mission Apollo 11 qui me fascinait. Il me montrait la Lune et me disait : « Douze hommes viennent d’y aller ; tu sais ? » Mais quel genre d’hommes était-ce ? Dans mon esprit surgissaient les images de Buck Roger et de Superman. Ces astronautes ne pouvaient être que des géants, bigger than life comme disent les Américains ! En 1981, je me précipitai à une conférence donnée par James Irwin, astronaute à bord d’Apollo 15… Et je pris une claque. Nous avions devant nous un petit homme sympathique, svelte et timide. Un personnage d’une immense modestie aux antipodes des superhéros intouchables que je m’étais représentés. Et puis la perspective s’est inversée. Nul besoin d’être un surhomme pour accomplir de grandes choses, tout était donc possible ! Des années plus tard, mes propres rêves d’aviation se sont réalisés et mon métier m’a permis de me rendre régulièrement aux États-Unis à la rencontre des marcheurs lunaires, dont certains sont désormais devenus des amis. Ces hommes en chair et en os, avec leurs forces et leurs faiblesses, je voudrais vous les faire connaître à mon tour. Un demi-siècle s’est écoulé depuis le programme Apollo et il revient à notre génération de faire entendre leurs voix vivantes avant que toute cette aventure n’entre dans le mausolée de l’histoire lointaine. Vous découvrirez des êtres humains à la fois ordinaires et extraordinaires, dont certains ont eu un destin incroyable mais qui tous confirment que le succès est toujours accessible, quel que soit son parcours personnel. Ce livre est le fruit de décennies de recherches et de rencontres merveilleuses.

Puisse-t-il vous convaincre que les êtres humains, aussi fragiles et imparfaits soient-ils, peuvent faire des miracles, à l’opposé de la vision du monde mesquine, pessimiste et étriquée de ceux qui professent qu’on n’a jamais marché sur la Lune… Comme Seymour « Sy » Liebergot, ancien contrôleur de vol sur les missions Apollo, me l’a dit un jour : « Ne laisse personne te dire que tu ne peux pas faire quelque chose ! » Bon vol !

LUKAS VIGLIETTI

Le Module de commande et de service Apollo (schéma)

Le Module de commande et de service Apollo (schéma)

Le module lunaire ou LEM (Lunar Excursion Module) (schéma)

Le module lunaire ou LEM (Lunar Excursion Module) (schéma)

Le Rover lunaire (schéma)

Le Rover lunaire (schéma)

1

Aller sur la Lune

LA LUNE EST UN MONDE, un sol que l’on peut fouler. L’idée nous semble évidente aujourd’hui, pourtant elle ne va pas de soi. Le premier à en avoir la certitude fut le savant italien Galilée lorsque par une belle nuit toscane de 1609, il eût l’idée géniale de pointer une longue-vue vers la Lune et y découvrit des plaines, des cratères, des montagnes dont il calcula rapidement l’altitude grâce à leurs ombres portées. Quel choc, quel émerveillement ce dût être d’être ainsi le premier. C’était, déjà, un « bond de géant ». Galilée se doutait-il qu’il ouvrait ainsi la voie au « petit pas d’un homme » à très exactement 360 ans d’intervalle ? L’idée, je crois, lui a forcément traversé l’esprit. La Lune a fait, depuis l’Antiquité – et probablement dès la préhistoire –, l’objet d’études rationnelles. La régularité de ses changements de phase a servi de métronome à tous les peuples de la Terre. Le calendrier musulman en est un exemple, de même que les Pâques juive puis chrétienne ou, semble-t-il, les os gravés de l’Aurignacien vieux de 34 000 ans dont certains préhistoriens pensent qu’il s’agit de calendriers lunaires. Mais en cette fameuse nuit de 1609, quelque chose avait changé. La Lune n’était plus un luminaire surnaturel, un « disque » placé par les dieux juste derrière les nuages, mais littéralement un monde au même titre que la Terre. C’était donc un endroit que l’on pouvait en principe visiter, arpenter… en imagination du moins. Ce n’est pas un hasard si, à peine huit ans après la mort de Galilée, Cyrano de Bergerac a publié son Histoire comique des États et Empires de la Lune, dans lequel le narrateur voyage par des moyens extravagants vers cet autre monde. D’autres avaient eu des idées similaires. Vers l’an 180, l’écrivain syrien Lucien de Samosate (probablement inspiré par les théories exactes quoique spéculatives d’Aristarque) avait imaginé les aventures de marins dont le navire aurait été projeté sur la Lune lors d’une tempête. Vers l’an 1000, la légende prétendait que Wan Hu, un officier imaginaire de la dynastie Ming, aurait volé vers la Lune assis sur un siège muni – géniale intuition ! – de quarante-sept fusées à poudre. Mais à partir des acquis scientifiques du XVIIe siècle, les récits de tels voyages lunaires devinrent légion : Somnium de Johannes Kepler en 1634, La Découverte d’un monde sur la Lune de John Wilkins en 1638, The

Consolidator de 1705 par Daniel Defoe (l’auteur de Robinson) et, bien sûr, De la Terre à la Lune de Jules Verne en 1865, adapté au cinéma par Georges Méliès. Il est impossible de tous les citer ici, il en existe des dizaines ! L’imagination a été comme déchaînée par la science et ce n’est un paradoxe qu’en apparence. Tout simplement, ce qui n’était pas imaginable avant devenait désormais irrésistiblement attirant. Pendant quatre siècles, alors même que Kepler puis Newton avaient forgé tous les outils théoriques de la navigation spatiale, l’humanité a dû attendre que la technique permette de passer de la théorie à la pratique ! Alors, elle a fait, avec ses artistes et ses écrivains, le rêve fou de voyages vers la Lune. Tellement fou, semblait-il, que, dans son roman de 1959 Outward Urge, le Britannique John Wyndham n’envisageait encore la première mission lunaire que pour la fin des années 2020. C’était compter sans le petit groupe d’hommes qui, au tournant du XXe siècle, s’étaient mis en tête, chacun de son côté, que ce rêve devait devenir une réalité. L’Allemand Hermann Oberth, le Français Robert Esnault-Pelterie, le Russe Constantin Tsiolkovski et l’Américain Robert Goddard ont eu des destins étonnamment similaires, malgré la diversité de leurs origines et des sociétés au sein desquelles ils ont vécu. Tous les quatre voulaient décrocher la Lune et les planètes. Dans leur jeunesse, ils comprennent le potentiel militaire des fusées qu’ils cherchent à construire et espèrent, par ce biais, obtenir de leurs gouvernements des financements pour leurs recherches (ce qui constitue, d’ailleurs, une autre de leurs prémonitions sur le futur de l’astronautique). Mais à l’époque, leur vision est bien trop en avance{1}. Ces quatre hommes ont mené l’essentiel de leurs recherches sur leurs fonds propres, parfois au prix de considérables difficultés. Le livre de Tsiolkovski, L’Exploration de l’espace cosmique par des engins à réaction (1903), dans lequel il pose les bases théoriques de presque tous les aspects du vol spatial, est totalement ignoré à sa sortie. La thèse de doctorat d’Oberth, Die Rakete zu den Planetenräumen (« Les fusées vers l’espace interplanétaire ») est rejetée par l’université de Göttingen, qui la juge « utopique », et il est contraint de la publier à compte d’auteur. Goddard, qui cache ses rêves de voyages dans l’espace pour ne pas s’aliéner les autorités académiques américaines, a toutes les peines du monde à faire publier par son université un ouvrage au titre pourtant volontairement sobre : Une méthode pour atteindre des altitudes extrêmes. Quant à Pelterie, si L’Exploration par fusées de la très haute atmosphère et la possibilité de voyages interplanétaires connaît un

certain écho en 1927, c’est grâce au soutien du président de l’académie Concourt, l’écrivain d’anticipation J.-H. Rosny aîné… C’est qu’à l’époque, ces ingénieurs qui rêvent de la Lune n’ont l’oreille que des artistes ! Hermann Oberth saisit l’opportunité de se sortir de ses difficultés financières en acceptant le poste de conseiller technique sur le tournage de Frau im Mond (1929), un film muet de Fritz Lang décrivant une première mission lunaire. De son côté, Tsiolkovski joua le même rôle pour Kosmitcheskii reys (« Le Voyage cosmique ») finalement tourné en 1936 par Vassili Zouravlev (avant d’être très vite censuré par les autorités staliniennes qui jugèrent les images des cosmonautes bondissant au ralenti dans la faible gravité lunaire trop fantaisistes et « incompatibles avec le “réalisme socialiste” » !). Les liens que ces deux-là entretinrent avec la science-fiction (Tsiolkovski publia lui-même des livres d’anticipation) et leurs ouvrages techniques révolutionnaires mais confidentiels ne furent pas vains. Ils déterminèrent la vocation de deux gamins éblouis qui devinrent leurs fans éperdus : Wernher von Braun{2} en Allemagne et Sergueï Pavlovitch Korolev en Union soviétique. L’idée révolutionnaire qui anime ces hommes est simple. Tout le monde comprend que dans le vide de l’espace, il n’y a pas d’air sur lequel s’appuyer et que les aéronefs de l’époque – aussi bien les avions que les dirigeables – sont évidemment inopérants. En revanche, ils comprennent aussi que la loi de l’action et de la réaction découverte par Newton – ce phénomène qui provoque le recul d’un canon, par exemple – permet à un véhicule qui expulse de la matière à grande vitesse dans un sens (une fusée) de se propulser dans l’autre sens sans avoir besoin de s’appuyer sur quoi que ce soit. Pendant longtemps, ils furent parmi les seuls à en avoir conscience. Je ne résiste pas à l’envie de citer ici une des plus grosses bévues du New York Times qui, en 1920, attaqua Robert Goddard en ces termes : « Le professeur Goddard ne connaît pas la relation entre l’action et la réaction et la nécessité de s’appuyer sur quelque chose de plus consistant que le vide. En fait, il semble tout simplement ignorer ce qu’on enseigne chaque jour au lycée. » C’est en vain que Goddard réalisa une démonstration en tirant une maquette de fusée à l’intérieur d’une cloche à vide : le New York Times ne s’excusa que vingt-quatre ans après sa mort, très exactement le lendemain du lancement d’Apollo 11 ! Devant tant de scepticisme, le développement de la technologie des fusées devait donc bénéficier – comme beaucoup de pionniers l’avaient, on l’a vu, pressenti – d’une autre motivation. Cette motivation, ce fut effectivement la guerre. Peut-être n’est-ce pas un hasard si les deux premiers grands ingénieurs

spatiaux, von Braun et Korolev, étaient au départ de jeunes citoyens de régimes totalitaires brutaux, déterminés à compenser leur faiblesse relative en investissant à fonds perdus dans le développement d’armes nouvelles, quitte à recourir massivement au travail forcé. Le rêve de l’espace fut d’abord englouti dans le cauchemar de la Seconde Guerre mondiale. Korolev, qui faillit mourir au Goulag avant d’en être sorti par l’avionneur Tupolev, participa à l’effort de guerre soviétique et fut à l’origine des premiers essais d’avion-fusée. Quant à von Braun, il dut se compromettre avec le régime nazi pour mettre au point à Peenemünde la fusée V2 (initialement A-4) qui fut, le 20 juin 1944, le premier engin à entrer dans l’espace en atteignant l’altitude extraordinaire de 174 kilomètres. En 1945, Américains et Soviétiques se livrèrent à une course rocambolesque pour être les premiers à recevoir la reddition de milliers d’ingénieurs et de techniciens allemands. Les opérations soviétiques de recrutement forcé en Allemagne (auxquelles participait en tant qu’expert un Korolev récemment libéré) échouèrent à capturer von Braun. Lui et cent quatre de ses assistants furent récupérés par les Américains lors de l’opération « Paperclip ». Ainsi fut préparée la scène sur laquelle s’ouvrirait l’ère spatiale.

*

Le 4 octobre 1957, à l’occasion de l’Année géophysique internationale, l’Union soviétique crée la surprise en plaçant sur orbite le premier satellite artificiel de l’histoire, Spoutnik 1, dont le sommaire « bip-bip » radio est capté sur toute la planète. À la question de savoir qui a construit Spoutnik, le Premier secrétaire Nikita Khrouchtchev répond laconiquement : « Le peuple soviétique ». Le nom de Sergueï Korolev – désigné dans toute la documentation soviétique comme « le grand constructeur » – sera, en effet, gardé secret jusque dans les années quatre-vingt ! Mais le statut de von Braun aux États-Unis est, toutes proportions gardées, quelque peu symétrique, en tout cas dans les dix premières années. Lui et ses équipes sont confinés dans diverses bases militaires américaines, dont ils ne sortent que sous escorte – ils s’appellent eux-mêmes des « PoP’s », des « prisonniers de paix » (Prisoners of Peace au lieu de PoWs, Prisoners of War). Leur rôle initial se limite à instruire les scientifiques et le personnel militaire qui reconstruisent et testent les fusées V2 récupérées en Allemagne. À partir de la guerre de Corée, ils sont transférés à Huntsville, en Alabama, et participent cette

fois-ci activement au développement du missile balistique Redstone avant d’être intégrés – sous une étroite direction américaine – à l’Agence des missiles balistiques de l’armée de terre. Ces anciens collaborateurs du IIIe Reich sont mal vus par la presse et certainement aussi par le président Eisenhower, qui a combattu en Europe. Pour preuve, le 29 juillet 1955, Eisenhower avait annoncé au monde que la participation américaine à l’Année géophysique serait précisément le lancement d’un satellite artificiel en orbite. Pressentant le désastre, von Braun avait supplié qu’on le laisse construire une nouvelle fusée pour ce faire. Sa demande fut laissée sans réponse… Spoutnik, qui réalise la promesse non tenue par les Américains, constitue donc une double humiliation pour le président et, par son coup d’éclat, Korolev vient, sans le savoir, d’ouvrir la cage plus ou moins dorée de von Braun. Le 3 novembre, un mois à peine après Spoutnik 1, les Soviétiques lancent le premier être vivant en orbite, la chienne Laïka, tandis que le 6 décembre, les Américains sont humiliés une troisième fois – par eux-mêmes, cette fois – lorsque la fusée Vanguard destinée à lancer en catastrophe leur premier satellite explose sur le pas de tir. Le président Eisenhower n’a plus le choix. Il doit sortir von Braun de son placard pour sauver l’honneur. Avec un remarquable pragmatisme, ce dernier modifiera rapidement la fusée Redstone qu’il a conçue et qu’il connaît bien, pour lancer avec succès le satellite Explorer 1 en janvier 1958. Six mois plus tard, le gouvernement annonce la création d’une agence civile – l’Agence nationale pour l’aéronautique et l’espace : la Nasa –, dont l’objectif est de développer la suite du programme spatial américain. Et désormais, Wernher von Braun et les siens sont fermement aux commandes du Marshall Space Flight Center.

Les moteurs F-1 du premier étage de Saturn V dominent leur créateur, Wernher von Braun.

Les moteurs F-1 du premier étage de Saturn V dominent leur créateur, Wernher von Braun.

Le fond du problème, aussi bien pour les autorités américaines que soviétiques, n’est pas le pur amour de l’exploration et de la connaissance. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, Américains et Britanniques s’étaient accordés avec Staline sur un partage du monde qui lui faisait une place au soleil acceptable : l’Union soviétique avait subi d’immenses dévastations et paraissait assez affaiblie pour ne pas être trop menaçante. Mais en 1949, les Russes réussissent le tir de leur première bombe atomique et ils font détonner leur première bombe H, vingt fois plus puissante, dès 1953. Quatre ans plus tard, leurs succès spatiaux montrent qu’ils sont capables de frapper n’importe quel point de la Terre en quelques minutes. Ce nouveau rapport de force n’était pas prévu dans les accords ! Après Spoutnik, il s’agit donc de montrer au monde – aux alliés, comme aux ennemis – que les États-Unis ne sont pas, contrairement aux apparences, en reste. L’idée assez géniale de confier le travail à une agence civile permet d’attirer les esprits brillants qui, tout comme les pionniers des années 1920,

rêvent d’explorer l’espace. En même temps, elle sert la vision d’un Eisenhower désireux d’éviter à toute force la militarisation de la haute atmosphère (si, par exemple, la jeune ONU avait prolongé l’espace aérien ad infinitum au-dessus des frontières de chaque pays, les grandes puissances se seraient retrouvées dans des

situations fort embarrassantes au moment de lancer des satellites… y compris espions !). La terrible équation des années 1940 est donc renouvelée sous une forme plus ambiguë : c’est encore la guerre qui motive le financement massif de la course à l’espace par les États, tandis que les passionnés idéalistes en profitent pour tenter de réaliser leurs rêves. Mais cette fois, c’est dans le cadre d’un conflit où les civils et les scientifiques ont un poids autrement plus important. Et ils vont s’en servir. La Nasa des débuts est profondément tributaire de cette ambivalence. Il y

a ainsi, au départ, deux groupes bien distincts en son sein. Celui qui œuvre dans

la seule optique de battre les Soviétiques et celui qui, parfois clandestinement, veut donner un aspect plus utile au programme lunaire. C’est le lobbying des seconds qui poussera les dirigeants de la Nasa à accepter des expériences scientifiques dès les premières missions. Des années plus tard, cette double nature se manifestera d’une autre façon lorsque le secrétaire de la Défense Robert McNamara – en proie aux conséquences financières considérables de l’enlisement au Vietnam – tentera de limiter le coût du programme spatial en le militarisant. Il se retrouvera devant une fronde des astronautes de la Nasa qui, tout pilotes militaires prêtés à l’agence civile qu’ils sont, se battent farouchement contre son idée. Mais revenons à la fin 1958. Les Américains recrutent leur premier corps

d’astronautes{3} pour le projet Mercury, dans la perspective de vols habités expérimentaux : Alan Shepard, John Glenn, Gus Grissom, Scott Carpenter, Gordon Cooper, Deke Slayton et Wally Schirra. Pendant ce temps, les Soviétiques continuent à voler de succès en succès : les sondes Luna 1,2 puis 3 sont éjectées de l’orbite terrestre et envoyées vers la Lune, transmettant les premières images de sa face cachée. Début 1960, les Soviétiques réagissent au choix américain et annoncent à leur tour la création d’un corps de vingt

« cosmonautes ». Faisons ici une pause. Trente ans, c’est-à-dire à peine plus d’une génération, se sont écoulés entre les travaux théoriques de pionniers souvent méprisés et la sélection des premiers vrais voyageurs de l’espace. Le problème est désormais devenu concret : comment choisir qui partira ? Le problème, c’est qu’on ignore tout des effets physiologiques du vol spatial

sur un corps humain{4}. Certains doutent même qu’il soit possible d’y survivre ! Du côté des médecins du programme américain, on décide donc simplement de tester toutes les limites imaginables des candidats. John Glenn dira de ces tests médicaux atroces : « Ils ont contrôlé des orifices de mon corps dont je ne connaissais même pas l’existence ! » En prévision des vols habités qui requerront un petit équipage confiné plusieurs jours dans une minuscule capsule (ce qui sera le cas à partir du programme Gemini qui succédera à Mercury), l’administration exige aussi des candidats qu’ils aient « une forte propension à coopérer au point d’être capables de placer une entière confiance dans leurs associés et, réciproquement, de gagner leur entière confiance ». Robert Voas, le psychologue engagé pour la sélection, persuade la Nasa de retenir, en plus de leur résistance physique exceptionnelle, des hommes ayant une grande expérience de l’utilisation de systèmes techniques. Pendant quelques mois, on imagine donc recourir à des sous-mariniers d’engins expérimentaux, voire à des explorateurs arctiques, en plus des pilotes d’essai. Mais Eisenhower décrète que seuls les pilotes seront acceptés : il veut des hommes sur lesquels on puisse compter et qui sachent tenir un secret, bref des militaires. Le panel initial de 473 pilotes fut réduit à 110, puis à 63, puis à 32 avant qu’on ne commence à tomber à court de critères – évidemment, en grande partie spéculatifs et arbitraires. Dee O’Hara, la célèbre infirmière des astronautes, m’a dit un jour : « Ce qu’on cherchait avant tout chez les candidats de ce premier groupe, c’est qu’ils soient chanceux dans la vie » ! (On a privilégié des pilotes ayant échappé à une mort certaine lors d’un accident ou de combats aériens.) Après la révélation publique des sept de Mercury, les Soviétiques s’alignent très vite sur le même choix qu’Eisenhower. Les pilotes militaires sélectionnés doivent eux aussi être psychologiquement stables, à l’aise face aux systèmes techniques et, bien sûr, en excellente forme. On sait aujourd’hui que Korolev ajouta un autre critère essentiel : ne pas mesurer plus de 1,75 m et peser moins de 72 kilos{5}. C’est qu’il y a peu de place dans la capsule Vostok qu’il est en train de mettre au point ! Deux candidats sortent du lot (y compris selon ces critères étonnants) : Guerman Titov et Youri Gagarine. Ils sont difficiles à départager bien qu’à la question « Qui, en dehors de vous, verriez-vous comme meilleur candidat pour le premier vol ? », 17 des 20 apprentis cosmonautes répondent « Gagarine ». Peut-être aussi préféra-t-on le fils d’ouvrier au fils d’instituteur pour des raisons de propagande. Toujours est-il que c’est sur le casque de Youri qu’on peint, la veille de son départ, les lettres rouges CCCP (prononcez « ès-ès-ès-èr », la « Soyouz « union » – des

soviétiques socialistes républiques »). Au cas où il atterrirait en dehors du bloc de l’Est, cela lui évitera d’être pris pour un espion et d’être abattu. Le détail a son importance, car il n’est pas prévu que Gagarine revienne sur Terre à bord de sa capsule{6} encore trop rudimentaire pour cela. Comme on l’a appris plus tard (car les Soviétiques cachèrent ce détail de crainte que cela n’annule l’homologation de l’exploit), il doit quitter son module en cours de descente et effectuer un hasardeux saut en parachute à très haute altitude ! Le 12 avril 1961, Gagarine sent les vibrations des monstrueuses pompes qui sont en train d’injecter le carburant dans la fournaise de la chambre à combustion. Lorsque la fusée commence à pousser, il hurle dans les micros un joyeux et enfantin « Poyékhali ! » enregistré pour l’éternité : « C’est parti ! » On ne pouvait pas mieux dire…

2

La course s’accélère

LES AMÉRICAINS ÉTAIENT UNE NOUVELLE FOIS BATTUS. En 1961, de graves

problèmes de contrôle de la température à l’intérieur de la capsule Mercury avaient poussé les responsables à retarder le premier vol habité humain et à envoyer à la place un chimpanzé nommé Ham. L’astronaute Alan Shepard, de très mauvaise humeur, sachant qu’il venait de rater son rendez-vous avec l’Histoire, s’entendit dire par un Günter Wendt agacé : « Si tout ça t’ennuie, j’en connais un qui fait le job mieux que toi pour quelques bananes. » Piqué au vif, Shepard lui lança un cendrier à la tête… Je voudrais dire ici quelques mots de mon ami Günter, un personnage clé de cette histoire. Wendt (prononcer « vendt », le détail a son importance) était un ingénieur allemand hors pair, spécialisé en aéromécanique, qui avait émigré aux États-Unis en 1949. En 1959, au début du programme Mercury, il travaillait, pour une entreprise aéronautique sous-traitante de la Nasa, à la direction du pas de tir (ce que l’agence appelait un « pad leader »). C’était aussi un mélange humain étonnant de jovialité et de rigueur, alliant un humour pince-sans-rire à une intransigeance absolue concernant tout ce qui touchait à la sécurité. Malgré cet incident initial avec Shepard, le sérieux qu’il manifestait à se soucier de la vie des astronautes lui valut au fil des ans leur profond respect – d’autant qu’il était pour eux le dernier visage ami avant le départ, celui qui vérifiait en personne le boulonnage des sas et la sécurité des capsules. Il était, en effet, tatillon au point d’avoir strictement interdit à qui que ce soit de toucher à ces systèmes à sa place ! (Günter aurait même fait appeler la sécurité contre un jeune ingénieur américain qui avait tenté de passer outre et obtenu son expulsion manu militari de la tour de lancement !) Il devint presque une sorte de mascotte porte- bonheur. Des années plus tard, l’équipage d’Apollo 7 fera ainsi des pieds et des mains pour que Günter – dont la société ne travaillait plus pour la Nasa – soit réembauché à l’occasion de leur départ (il restera ensuite pad leader jusqu’à la fin du programme Apollo). Au décollage, le pilote Donn Eisele eut cette phrase avec un faux accent allemand (jouant sur le fait que le w se prononce « v » dans cette langue) : « I vonder vhere Günter Vendt ! » (« Che me temante où est pazzé Günter{7} »)…

Peu de temps avant sa mort, Günter m’a confié un secret qui me laisse encore aujourd’hui pantois, mais qui éclaire peut-être l’état d’esprit de cette ère de course effrénée à l’espace. En 1999, il a participé à une opération financée par la chaîne Discovery Channel pour récupérer la capsule Liberty Bell, la seconde capsule Mercury pilotée par Virgil « Gus » Grissom et dont le sas à boulons explosifs sauta mystérieusement juste après l’amerrissage du vaisseau en octobre 1961. L’eau de mer s’y engouffra rapidement, manquant noyer Grissom (qui fut sauvé in extremis), et envoya la « Cloche de la liberté » par le fond en quelques minutes. Le documentaire, me dit Günter, parle du désamorçage d’une bombe « Sofar » (une petite quantité d’explosifs censée produire un écho sonar pour pouvoir repérer la capsule en cas de naufrage), mais il omet de mentionner que l’équipe de tournage était accompagnée d’un commando de plongeurs des Navy Seals que Günter était chargé de guider à la recherche d’une autre bombe, secrète celle-là. Les autorités auraient, en effet, piégé les capsules Mercury afin de pouvoir les détruire dans le cas où elles auraient risqué de tomber dans les mains des Soviétiques… Une pensée me fait frissonner depuis : imaginer que des hommes ont voyagé dans l’espace et peut-être jusqu’à la Lune avec une bombe à bord ! J’ai interrogé, en vain, plusieurs astronautes à ce sujet. Tout au plus l’un d’eux m’a-t-il répondu : « Écoute Lukas, si Günter le dit, c’est que c’est vrai »… Il faut dire que la crainte de l’espionnage russe était réelle et justifiée (et, comme on le verra plus loin, les Américains n’étaient d’ailleurs pas en reste sur ce point !). Tout le personnel du programme spatial disposait d’un numéro de téléphone pour appeler la CIA dans le cas où ils observeraient des individus au comportement suspect rôder autour d’eux. Dans les années 1960, Wendt se rendit à Berlin pour rendre visite à sa mère et il eut l’occasion de vérifier le bien- fondé de ces mesures. Alors qu’il marchait dans la rue, des hommes en imperméable s’approchèrent de lui de façon menaçante et le sommèrent de les suivre. Apercevant par miracle une Jeep de l’armée américaine, il cria au secours en agitant frénétiquement ses bras en l’air, mettant en fuite les deux individus. Il venait d’éviter le pire !

*

Shepard finit tout de même par décoller, trois semaines après Gagarine, le 5 mai 1961. Il ne fut pas mis en orbite, mais suivit un prudent vol suborbital d’une durée de quinze minutes, atteignant l’altitude de 187 kilomètres, ce qui fit

de lui le deuxième homme dans l’espace (et le premier Américain). Grâce à ce succès, von Braun convainquit le président John Kennedy qu’il était temps de placer la barre beaucoup plus haut. Il fallait faire monter les enjeux pour effacer l’impression largement partagée par l’opinion mondiale que les Soviétiques étaient les vrais maîtres de l’espace. L’astronaute Buzz Aldrin m’a, un jour, confié que l’idée initiale de Kennedy était d’annoncer une mission vers Mars (von Braun travaillait effectivement sur une mission martienne et pensait pouvoir envoyer un homme sur la planète rouge avant 1982). Mais s’il s’agissait de réussir un grand coup à plus ou moins brève échéance, les conseillers du Président insistèrent sur le fait que la Lune était une cible bien plus « raisonnable ». Et ils avaient raison : c’était, en fait, déjà un gigantesque défi ! Le 25 mai 1961, JFK annonce donc au Congrès : « je crois que cette nation devrait se fixer pour objectif de poser ; avant la fin de cette décennie, un homme sur la Lune et de l’en ramener vivant. » Le programme Apollo était né. Les six autres vols Mercury se déroulent bien – mis à part le naufrage déjà évoqué de Liberty Bell – et permettent d’achever de mettre au point les technologies de base du vol habité pour les Américains. Mercury laisse la place au programme Gemini, c’est-à-dire à des vaisseaux biplaces plus volumineux et plus manœuvrables avec lesquels la Nasa entend étudier les vols de « longue durée » (pour l’époque), mettre à l’épreuve la technologie propre aux sorties dans l’espace, c’est-à-dire les sas pressurisés et les combinaisons étanches, et s’essayer aux manœuvres de rendez-vous et d’arrimage dans l’espace. Le tout dans un seul but : acquérir tous les savoir-faire nécessaires au grand voyage. La question du rendez-vous spatial illustre l’incroyable chaîne de problèmes que les acteurs du programme ont dû résoudre les uns après les autres, et pas toujours dans l’ordre qu’ils auraient souhaité. Suivez le guide ! Naïvement, on peut penser que « tout ce qu’il y a à faire » pour réaliser l’objectif annoncé par Kennedy, c’est de concevoir un vaisseau capable de se poser sur la Lune et d’en revenir. Mais c’est une option inutilement coûteuse qui vous oblige à faire descendre – sans s’écraser –, puis à arracher à l’attraction de notre satellite un engin très lourd. En effet, il devrait transporter l’énorme poids du moteur et du carburant qui l’éjecteraient ensuite de l’orbite lunaire en direction de la Terre, mais qui ne serviraient strictement à rien à la surface de la Lune. Un peu comme si, lors d’une randonnée en montagne, vous montiez puis redescendiez avec votre voiture sur le dos au lieu de la laisser sur le parking ! Ainsi, il semble plus raisonnable de placer le véhicule principal en orbite lunaire et de descendre à la surface de la Lune à bord d’un petit module

emportant le strict nécessaire pour pouvoir en remonter. Certes, mais cette option-là implique d’être capable, au retour, de faire manœuvrer les deux engins pour qu’ils se retrouvent dans l’immensité de l’espace et se réarriment l’un à l’autre. C’est probablement faisable, mais est-ce prudent ? En 1961, on n’en a pas la moindre idée. Pour bien comprendre toute la difficulté du problème, il faut se rendre compte que, dans le vide, un engin spatial ne peut pas – contrairement à un avion – s’appuyer sur l’air pour virer, monter ou descendre tout en choisissant plus ou moins sa vitesse en jouant sur les gaz (dans certaines limites raisonnables, évidemment !). Lorsque vous êtes en orbite, la vitesse à laquelle vous vous déplacez détermine votre altitude, et réciproquement. Point final. Plus votre altitude est élevée, plus faible est votre vitesse. Pour rejoindre un autre engin spatial en orbite terrestre (par exemple), vous devez « freiner », ce qui vous fait tomber vers la Terre, autour de laquelle vous vous mettez alors à tourner plus vite. Cela vous permet de rattraper votre cible qui tourne plus lentement sur une orbite plus élevée. Puis vous devez choisir le bon moment pour commencer à remonter vers cette orbite, de sorte que, lorsque vous y arriverez, vous soyez non seulement à la même altitude et donc à la même vitesse que votre cible, mais aussi au même endroit. Et ce n’est pas tout ! Contrairement à l’option dite « directe », cette stratégie dite du « rendez-vous en orbite lunaire » implique d’expédier vers la Lune une sorte de « train spatial », comme on l’appela dans les années 1960, composé de plusieurs « wagons » ou modules. Il y a, on vient de le voir, le module lunaire (Lunar Module ou LM), petit véhicule aux formes anguleuses (car, sur la Lune, l’aérodynamisme est sans objet !) avec lequel deux astronautes descendent jusqu’à la surface et à bord duquel ils en remontent (seul d’ailleurs est éjecté l’habitacle, le système de train d’atterrissage restant sur place, ce qui permet de minimiser encore plus le poids de matériel qu’il faut arracher à la gravité lunaire). Et il y a le véhicule principal, composé lui-même de deux modules :

une petite capsule conique pressurisée dans laquelle voyagent les astronautes – le module de commande (CM) –, attachée à un module de service (SM) contenant le moteur principal et son carburant (avec lequel les astronautes corrigeront leur trajectoire à l’aller et qui les éjectera de l’orbite lunaire de retour vers la Terre) ainsi que les systèmes vitaux (l’oxygène, l’eau, les piles à combustible qui fournissent le courant, etc.). Or, l’ordre dans lequel est composé ce « train » n’est pas anodin. Au départ de la Terre, il est impératif que le module de commande soit tout en

haut de l’édifice, de sorte que si le lanceur a une défaillance, la petite capsule et ses occupants puissent être expulsés à toute vitesse aussi loin que possible du sinistre. L’ordre du « train » au lancement est donc, de haut en bas : CM-SM posés au-dessus du LM. Avant d’arriver en orbite lunaire, il faudra au contraire que le module de descente lunaire soit de l’autre côté, c’est-à-dire connecté au module de commande où se trouvent les astronautes. Il faudra donc qu’au début du voyage vers la Lune, le vaisseau se sépare du LM situé derrière lui, fasse un demi-tour à 180°et vienne se réarrimer au LM, cette fois-ci par le nez. Vous voilà donc avec une seconde manœuvre spatiale à réaliser ! Quelles sont les chances de réussite de cette succession de manœuvres ? La mission « directe » n’est-elle pas plus sûre, même si elle est plus lourde ? Encore faudrait-il que les nouveaux moteurs-fusées qui sont en cours de développement soient assez performants pour les masses énormes de carburant qu’elle implique. Et ça, on ne le sait pas tant que ces moteurs sont encore en cours de développement ! Et c’est pourquoi il faut essayer toutes les possibilités, chaque département cherchant à tester la faisabilité et à maximiser les performances du système dont il a la charge, afin de maintenir ouvertes le plus d’options possibles pour les autres départements. La question du système de navigation est un autre exemple de ce délicat problème. Aller sur la Lune ne consiste pas simplement à expulser une capsule à grande vitesse et à la laisser filer sur son orbite, mais nécessite de pouvoir naviguer, d’effectuer des vérifications et des ajustements de trajectoire pour atteindre un autre monde. Par conséquent, le futur vaisseau lunaire devra savoir à tout moment où il se trouve, comment il est orienté et à quelle vitesse il va, afin de calculer en temps réel quand et pendant combien de temps allumer ses moteurs pour ne pas se perdre dans l’espace. Bref, il lui faudra un ordinateur de bord ! Or, en 1961, les ordinateurs les plus performants – composés de tubes à vide et de mémoires sur bande magnétique – n’effectuent qu’environ un million d’opérations par seconde, soit le centième de ce que fait aujourd’hui couramment un smartphone bon marché. Surtout, ils pèsent entre deux et trois tonnes, à peu de chose près la capacité d’emport totale de la fusée Redstone qui vient d’expédier Alan Shepard en vol suborbital. Et ils occupent près de dix mètres cubes, c’est-à-dire presque le double du volume habitable qui sera finalement disponible dans les capsules Apollo. Il est donc, bien sûr, hors de question d’embarquer de tels monstres dans l’espace ! La solution a été à l’image de tout le programme Apollo, combinant des techniques robustes, éprouvées et parfois rudimentaires à des innovations qui se

trouvaient à l’extrême pointe de la technologie pour l’époque, le tout en usant d’une dose étonnante de débrouillardise. La Nasa n’attendit pas d’avoir une idée claire du type de mission qu’elle allait réaliser, ni du genre de fusée et de moteurs dont elle disposerait pour ce faire. Immédiatement après l’annonce de Kennedy, elle signa un premier contrat avec le labo d’instrumentation du Massachusetts Institute of Technology (MIT) afin que leurs ingénieurs aient le plus de temps possible pour résoudre le casse-tête, semblait-il insoluble, de l’ordinateur de bord. Le charismatique directeur du laboratoire, Charles Stark Drapper, mobilisa ses troupes pour relever le défi. Et elles le firent en moins de quatre ans. La première idée – d’une simplicité enfantine, comme beaucoup d’idées géniales – fut de confier aux grands calculateurs encombrants le soin d’effectuer tranquillement les calculs complexes au sol avant de les transmettre par ondes radio à un ordinateur beaucoup plus petit à bord du vaisseau spatial. Ce petit ordinateur avait une mémoire totale nécessairement limitée qui allait imposer de n’envoyer que de petits paquets de données tout juste suffisants pour permettre la manœuvre suivante au coup par coup. La partie fixe de cette mémoire – celle qui contenait le programme de l’ordinateur – ne pouvait pas être constituée de tambours de bandes magnétiques, bien trop lourds et encombrants. À la place, on conçut des cartes composées d’une kyrielle de petits noyaux aimantés entourés de fil de cuivre, le nombre de tours déterminant la valeur engrangée dans chacun de ces morceaux de mémoire. Pendant des journées entières, ouvrières et techniciennes tissèrent ces fils de façon à composer le programme. Et à chaque fois qu’un bug était détecté, tout était à refaire ! Le processeur – l’unité logique centrale de la machine – ne pouvait pas non plus être basé sur les lourdes technologies habituelles à l’époque (les tubes à vide qui jouaient le rôle des transistors modernes). Drapper proposa donc d’utiliser une merveille qui venait juste d’être inventée : les circuits intégrés (dans les faits, l’Apollo Guidance Computer (AGC) fut le tout premier ordinateur de l’histoire à comporter des circuits intégrés). Finalement, en cas de défaillance des liaisons avec la Terre, il fallait que la machine puisse vérifier par elle-même la validité des données venues des gyroscopes du vaisseau. Il aurait été trop lourd d’effectuer ce contrôle par des moyens automatiques, aussi choisit- on de confier aux astronautes le soin de relever dans le ciel la position d’une série d’étoiles de référence à l’aide… d’un bon vieux sextant ! À charge pour eux d’introduire ces données à l’aide d’une interface homme-machine simplifiée à l’extrême (un pavé numérique et un écran) et d’un langage informatique

rudimentaire composé de quelques dizaines de « verbes » et de « mots » (correspondant chacun à un code de deux chiffres à entrer au clavier). Je souris au souvenir de ce que raconta l’ingénieur Richard Battin chargé de la conception de ces logiciels. Lorsqu’il annonça fièrement à sa femme qu’il avait la responsabilité du « software » du programme lunaire, elle en fut, semble- t-il, navrée et le supplia de n’en rien dire aux voisins. Qu’auraient-ils pensé d’un type qui « s’occupait de trucs soft » ? Signalons ici le rôle des astronautes eux-mêmes dans le développement de ces systèmes. Dès les missions Mercury, ils exigèrent d’avoir une partie du contrôle de leur engin et un hublot pour voir ce qui se passait au-dehors (les versions initiales de la capsule les cantonnaient au rôle de cobayes dans des boîtes de conserve automatisées !). À partir des Gemini, plus maniables, leur contrôle s’étendit notablement, au point que dix des douze rentrées atmosphériques seront faites manuellement. Les leçons qu’ils tirèrent dans ce cadre furent précieusement récoltées et prises en compte pour la conception des capsules Apollo. Les astronautes imposèrent donc aux concepteurs du programme spatial le même genre de relations qui existent entre les pilotes d’essai et les ingénieurs aéronautiques. L’astronaute Alan Shepard put ainsi avoir l’oreille des concepteurs de l’ordinateur de bord lorsqu’il leur dit : « Enlevez donc toutes ces lignes de code censées nous protéger d’une action jugée dangereuse… Même si on risque de se tuer, laissez-nous faire ce qu’on juge nécessaire. Ça pourrait même nous sauver la vie un jour ! » Cette philosophie permit d’alléger considérablement le système et de concentrer la rare puissance de calcul disponible vers les tâches pour lesquelles la machine était vraiment indispensable. L’AGC fut prêt en 1965 : une première version vola dès le mois de septembre dans une mission de test inhabitée. Il faisait 32 kilos, aussi bien en mémoire (32 kbits) qu’en poids ! Il n’existe plus rien d’aussi rudimentaire aujourd’hui, mais le lecteur de ma génération se souviendra peut-être des ordinateurs ZX sortis au début des années 1980, dont les performances – du moins en termes de puissance de calcul – étaient comparables (légèrement supérieures, en fait). Sauf que le produit phare de cette gamme, le ZX-Spectrum, ne pesait déjà plus que 550 grammes (soixante fois moins que l’AGC !). Entre-temps, le co-concepteur des vaisseaux Mercury et Gemini, Max Faget (qui est aussi, pour la petite histoire, le fils du médecin Guy Henri Faget, natif de La Nouvelle-Orléans, auteur d’un traitement révolutionnaire contre la lèpre) s’était convaincu que la seule option viable était finalement le « rendez-vous

lunaire » de Humboldt (les fusées monstrueuses nécessaires à la mission « directe » n’ayant aucune chance d’être opérationnelles « avant la fin de la décennie », comme l’avait exigé Kennedy). On confia donc à la Grumman Corporation le développement d’un LM à bord duquel devrait voler un exemplaire de l’AGC… dont on ignorait encore le poids ! On ignorait aussi les performances des moteurs de descente et du système de remontée, dont les plans ne furent finalement fixés qu’en 1963 par Bell Aerosystems. Le défi était donc de réduire le poids du LM au maximum ! Les ingénieurs se virent offrir une prime de 1 000 dollars par livre (454 g) dont ils pourraient délester le modèle final. C’est la raison pour laquelle on supprima les sièges initialement prévus – l’équipage de deux astronautes devant piloter debout, tenus par un système de sangles – et on réduisit les hublots à de minuscules vitres triangulaires. On imagine mal aujourd’hui la frénésie de cette incroyable course pour tester et valider des technologies entièrement nouvelles. Au cours des huit années qui séparent le vol de Shepard du lancement d’Apollo 11, les États-Unis vont pratiquer, en plus des lancements expérimentaux inhabités, dix-huit vols habités envoyant successivement vingt-deux hommes en orbite{8}. Mis à part deux pauses de deux ans chacune entre les programmes Mercury et Gemini, puis entre Gemini et Apollo, les astronautes américains s’envolent à cette époque pour l’espace en moyenne tous les trois mois !

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Pendant ce temps, les Soviétiques continuent d’accumuler les « premières ». En 1962, premiers lancements conjoints et premières communications entre deux vaisseaux en orbite pour une première tentative de rendez-vous spatial entre Vostok 3 et 4. Premier rendez-vous très prometteur en 1963 entre Vostok 5 et 6, à bord duquel vole aussi la première femme{9} dans l’espace, Valentina Terechkova. En 1965, lors de la mission Voskhod 2, Alexeï Leonov, un cosmonaute au physique sympathique aussi débonnaire que son sang-froid et son courage sont exceptionnels, réalise la première sortie dans l’espace en combinaison spatiale. Comme il me l’a raconté, toute sa famille était réunie à cette occasion, les yeux rivés au petit poste de télévision noir et blanc où on le voyait virevolter dans le vide. Son grand-père était furieux : « Il se comporte comme un adolescent immature ! Il flotte sans rien faire, le paresseux ! » Aux journalistes présents, il déclara : « Tous les autres cosmonautes terminent leur mission sagement assis dans leur capsule, sauf lui ! Il doit être puni pour cela ! »

En fait, Leonov junior se battait pour sa survie. Sa combinaison avait tellement gonflé que ses pieds et ses mains en atteignaient à peine les extrémités. Non seulement il eut toutes les peines du monde à rejoindre sa capsule, mais en plus la trappe du sas était désormais trop étroite pour lui livrer passage. Sans rien dire au contrôle de mission au sol, il tenta un pari fou en dépressurisant sa combinaison – c’est-à-dire en l’ouvrant sur le vide de l’espace ! – afin de la dégonfler. Il s’en était fallu de peu.

! – afin de la dégonfler. Il s’en était fallu de peu. Première sortie dans l’espace

Première sortie dans l’espace pour Leonov en 1965.

Pourtant, on peut dire qu’à cette date, « l’avance » soviétique n’est déjà plus que le fantôme d’elle-même. En réalité, le programme spatial américain s’attache désormais moins à ces records qu’à valider avec un implacable pragmatisme, étape par étape, les savoir-faire indispensables à la future mission lunaire. Le 3 juin 1965, deux mois et demi après Leonov, Ed White effectue la première sortie extravéhiculaire américaine en quittant Gemini 4 à bord duquel l’attend James McDivitt. (Le Livre des records de cette année-là cite à tort White comme le premier « piéton de l’espace », une « erreur » dont je peux vous dire qu’elle irrite considérablement Leonov encore aujourd’hui !). Au mois d’août, Gordon Cooper et « Pete » Conrad volent huit jours dans l’espace – comme lors d’une vraie mission lunaire –, durant lesquels ils vérifient la fiabilité des systèmes vitaux et des piles à combustible qui génèrent le courant à bord de Gemini 5. En décembre, Gemini 6 (Walter Schirra, Tom Stafford) et 7 (Franck Borman, Jim Lovell) réussissent un véritable rendez-vous spatial – les vaisseaux

s’approchent à moins de trente centimètres et restent au voisinage l’un de l’autre pendant cinq heures –, ce qui ridiculise les succès partiels soviétiques dans le domaine. En mars 1966, un certain Neil Armstrong, secondé par David Scott, réussit à amarrer son Gemini 8 au véhicule cible inhabité Agena. C’est la première vraie « première » américaine et la preuve que les manœuvres de rendez-vous et d’amarrage spatial sont maîtrisées. La Nasa a bientôt toutes les cartes en main pour gagner la course à la Lune. Et comme les quelques noms que je viens de citer vous l’ont certainement laissé deviner, elle a considérablement étoffé son corps d’astronautes.

elle a considérablement étoffé son corps d’astronautes. Le véhicule cible Agena vu de Gemini 8. *

Le véhicule cible Agena vu de Gemini 8.

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En septembre 1962, la Nasa présente son second groupe d’astronautes (Neil Armstrong, Frank Borman, Pete Conrad, Jim Lovell, Jim McDivitt, Elliot See, Tom Stafford, Ed White et John Young). Par rapport à « l’ère Mercury » (c’est-à- dire à peine quarante mois auparavant), elle a notablement assoupli les tests médicaux, mais elle est plus exigeante quant aux diplômes scientifiques, à l’expérience comme pilote d’essai, et elle ouvre partiellement ses portes à des « civils » (Armstrong pilotait l’avion expérimental X-15 pour la Nasa et See volait pour la General Electric). Le troisième groupe est recruté en octobre 1963.

Suivront ensuite un quatrième en 1965 et un cinquième – dont ont fait partie mes amis Charles Duke, Edgard Mitchell et Al Worden – en 1966. Ces hommes ont tous choisi d’affronter l’effrayant exercice de survie que constitue une mission spatiale (ils ont même, pour beaucoup, fait des pieds et des mains pour cela, au point de postuler plusieurs fois). Ils sont, bien sûr, tous différents, mais ils partagent bien des traits de caractère, que leur vie en communauté au début du programme spatial va d’ailleurs accentuer. Pour commencer, ce sont tous des pilotes militaires (même See, réserviste appelé sur le porte-avion USS Boxer entre 1953 et 1956, et Armstrong, qui a effectué 78 missions de combat en Corée). En pleine guerre du Vietnam, ils voient leurs camarades régulièrement abattus ou faits prisonniers et torturés, un sort qu’ils auraient pu partager. Les dangers du vol spatial ne leur paraissent donc pas fondamentalement pires que ceux qu’affrontent à cette époque tous les pilotes des forces armées. Au contraire, certains m’ont confié qu’ils ressentaient une certaine culpabilité à l’idée d’avoir été ainsi chouchoutés au pays et présentés en chevaliers blancs de l’espace avant même d’avoir accompli leurs premiers exploits. Dès l’époque du premier groupe – les Mercury seven –, ces hommes habitués à la rude vie des bases militaires vont, en effet, se retrouver sous les projecteurs des médias, adulés comme des rock stars. Le célèbre magazine Life signe avec chacun d’eux un contrat exclusif pour des séances de photos et des reportages, qui procurent aux astronautes une belle rentrée d’argent en complément de leur paie. (Le cosmonaute Alexeï Leonov m’a d’ailleurs confié que ces magazines arrivaient parfois de l’autre côté du rideau de fer jusqu’à son petit groupe de camarades, qui les feuilletaient alors avec une certaine envie !) Initialement, l’administrateur de la Nasa, James Webb{10} (lui-même ancien pilote du corps des Marines), un homme volubile, compétent et remuant au point de paraître parfois agressif, s’y était farouchement opposé. C’est le très diplomatique John Glenn qui convainc le président Kennedy en personne de l’importance de la communication auprès du public. Mais cette communication a un prix. La Nasa veille à ce que les astronautes entretiennent une image souriante et lisse, aussi éloignée que possible des polémiques. Les astronautes sont bombardés d’instructions et de recommandations tatillonnes qui vont jusqu’à leur indiquer la façon de mettre leurs mains dans leurs poches (le pouce en arrière et pas autrement !), de tenir leur porte-documents (le bras détendu et jamais contre le buste !) et le type de chaussettes (longues) qu’ils doivent mettre pour que leurs jambes n’apparaissent pas quand ils s’assoient…

À partir de 1962, la Nasa a l’intelligence de choisir l’un d’entre eux – Deke Slayton, membre du premier groupe – comme chef du bureau des astronautes. Slayton a été retiré du service actif à cause d’un problème d’arythmie cardiaque. C’est désormais lui qui a la charge délicate de sélectionner les équipages et de décider qui part et dans quel ordre (il sera secondé par Alan Shepard, lui aussi cloué au sol l’année suivante pour un problème d’oreille interne) {11}. Face à ce « grand frère » qui a toute autorité, les astronautes vont très vite former des groupes de pression rivaux. Une sorte de jeu d’« astro-politique » bat son plein dans les bureaux de Houston pour tenter d’influencer les choix du chef. De surcroît, l’éternelle compétition entre pilotes de l’Armée de l’air et aviateurs de la Navy, n’arrange pas les affaires !

et aviateurs de la Navy, n’arrange pas les affaires ! Deke Slayton Slayton a écrit dans

Deke Slayton

Slayton a écrit dans ses mémoires que « chaque gars qui entre dans mon bureau est capable et donc éligible au même titre que les autres à chacune des missions », tout en se contredisant quelques lignes plus loin : « Tous les astronautes sont égaux entre eux, mais certains sont plus égaux que d’autres. » On ne connaîtra jamais les critères sur lesquels il s’est basé. Tout au plus sait-on qu’il a lâché un jour : « Si tout va bien, ce sera un astronaute du groupe Mercury qui deviendra le premier homme sur la Lune. » Peut-être Slayton pense-t-il offrir cet honneur à son meilleur ami, Gus Grissom, mais en 1969, le seul astronaute du groupe Mercury encore en service sera Gordon Cooper, pour lequel Slayton n’a, semble-t-il, aucune estime… Le mystère de « l’algorithme Slayton »

exacerbe donc encore plus la concurrence entre les pilotes qui rêvent tous de recevoir un jour un vol vers la Lune. Cette pression permanente, la rigueur des entraînements, la tempête d’émotions contradictoires entre la surprise – parfois teintée de culpabilité – de leur « starification » et la joie immense de piloter les plus belles et les plus performantes machines jamais construites, tout cela explique sûrement que ces hommes forment rapidement une communauté potache à l’extrême, croquant la vie par les deux bouts. Chaque astronaute se fait ainsi un devoir de conduire une rutilante Chevrolet de sport, une Corvette. La tradition commence avec Alan Shepard, qui en possède une depuis longtemps et au volant de laquelle la presse la montré plusieurs fois. Après le succès de son vol suborbital, General Motors lui en a offert une toute neuve pour des raisons publicitaires évidentes. Finalement, Jim Rathmann, ancienne star des circuits automobiles et gérant du concessionnaire Corvette tout proche du centre spatial en Floride, décide d’offrir de considérables facilités de paiement. Beaucoup d’astronautes s’empresseront d’en profiter ! Sauf quelques-uns, dont Stu Roosa (qui sera pilote du module de commande sur Apollo 14). Sa fille Rosemary m’a récemment rappelé en riant combien il se délectait du regard inquiet de ses collègues lorsque, de retour d’une partie de chasse, il garait le gros pick-up boueux pour lequel il avait opté aussi près que possible de leurs rutilants bolides ! Il faut bien admettre que certains de ces types sont rapidement devenus des chauffards invétérés qu’il ne fait pas bon croiser sur sa route. Ils se provoquent régulièrement lors de courses en plein milieu de la circulation, slalomant entre les autres voitures pour remporter la victoire. La police locale, navrée de les découvrir si imprudents, finit par bien les connaître, ainsi que leur sens de l’humour très particulier. En 1963, elle arrête un « criminel » qui se révèle être… le chef des opérations du programme Gemini, Walt Williams. Williams, qui doit se rendre en ville, a demandé à Shepard de lui prêter sa voiture, ce que ce dernier accepte volontiers avant de se précipiter sur le téléphone : « Un fils de pute vient de me voler ma Corvette ! Il s’approche du portail sud ! »… Henri Landwirth, patron du Holiday Inn de Cocoa Beach, a lui aussi bien des souvenirs de la même eau à raconter sur « ses garçons », comme il les appelle affectueusement. Un soir qu’il séjourne dans l’établissement, Gordon Cooper décide de remplir la somptueuse piscine de l’hôtel de poissons, avant de s’installer pour une mémorable partie de pêche au lancer au grand mécontentement des clients ! (Je n’ai pas réussi à connaître leur réaction lorsque,

quelques mois plus tard, un autre groupe de « garçons » a installé carrément un bateau dans ladite piscine.) Depuis la sélection du premier groupe, les autorités ont cherché à recruter des hommes « chanceux ». Quelques années plus tard, cette chance semble se confirmer… avec les femmes. À l’époque, elles sont nombreuses à se bousculer pour gagner leurs faveurs et tous ne résistent pas également à la tentation. Cela devient très vite un véritable casse-tête pour la Nasa. Dans l’Amérique des années 1960, un divorce, par exemple, est incompatible avec la respectabilité qu’elle souhaite à toute force afficher. Deke Slayton est régulièrement obligé d’avertir ses anciens camarades que chacun d’eux est « expendable » (remplaçable) et qu’en aucun cas, les nouvelles d’une coucherie ou d’un mariage coulé ne doivent parvenir aux oreilles de la presse. Duane Graveline, recruté dans le quatrième groupe, en fait les frais : en instance de divorce d’avec sa première épouse, il est si vite contraint à la démission qu’il n’apparaît pas sur la photo officielle avec ses collègues ! En fait, il disparaît si brusquement des radars qu’il n’a même pas le temps de servir d’exemple aux autres astronautes. En revanche, les mésaventures de Donn Eisele, si ! Les épouses souffrent beaucoup de la médiatisation de leurs maris et du profil de sages Pénélopes qu’on exige d’elles. La femme de Donn est la première à sauter le pas : ne supportant plus la relation extraconjugale qu’il entretient à l’époque, elle demande le divorce, ce qui a bien failli empêcher son futur ex- mari de partir ! Cela va déclencher des réflexes de solidarité. Ainsi, après le début du programme Apollo, une jeune femme déçue menace un commandant de mission de révéler leur liaison juste avant son départ pour la Lune. Le scandale est évité de justesse. Un ingénieur ami organise une collecte de fonds parmi les astronautes afin d’envoyer l’amante éconduite en vacances aux Bahamas pour prix de son silence ! Mais cette solidarité n’empêche pas l’esprit de compétition de s’étendre au domaine amoureux. Un autre astronaute, chargé comme le voulait la coutume de récupérer les affaires personnelles de son défunt ami et collègue, eut ainsi l’occasion d’être abasourdi en parcourant son carnet d’adresses : « Ce fils de pute couchait avec ma copine ! »… Pour en revenir à la future ex-madame Eisele, la terrible pression que le service des relations publiques de la Nasa a exercée sur elle a retardé la procédure. Mais elle est tout de même parvenue à tenir tête et a obtenu le divorce juste après le retour de Donn sur Terre. Elle a été la première, mais pas la dernière. Beau joueur, Eisele – qui s’est marié depuis avec sa maîtresse de l’époque – dira, des années plus tard : « C’est comme si les autres épouses

n’attendaient que ça ! » Car il faut bien l’admettre, à l’époque, seul un petit nombre d’astronautes se refuse à ces joutes amoureuses.

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Le risque de mort constitue l’arrière-plan permanent de la vie de ces hommes, ce qui explique certainement leurs frasques et pas seulement avec les femmes, les voitures ou les piscines d’hôtel. Entendons-nous bien. Un pilote irresponsable est une contradiction dans les termes (c’est un défaut qui se révèle très vite fatal, en fait !). Mais dans ce domaine aussi, ils sont habitués à jouer. Chez eux, la compétence et un professionnalisme de très haut niveau n’excluent pas la témérité. Pour ces pilotes d’essai habitués à tester les limites opérationnelles d’un avion, les deux vont même d’une certaine façon de pair, au point que la prise de risque peut apparaître parfois comme un jeu. Plusieurs incidents avec les biréacteurs Talon T-38 de la Nasa l’illustrent. Dans les années 1960, les astronautes disposent de ces avions à la fois pour leur entraînement personnel et pour rallier les différents sites de l’agence répartis sur l’immense territoire américain. Or le rayon d’action du T-38 est court et certains astronautes vont bien souvent jusqu’à la limite de la panne sèche plutôt que de s’imposer une escale pour refaire le plein. Une forte rumeur prétend, par exemple, que lors d’un atterrissage à Long Island, un astronaute vit l’un de ses réacteurs s’éteindre au cours de la manœuvre faute de carburant. Un autre tomba en panne alors qu’il était encore en approche de la base militaire d’Ellington et atterrit en vol plané. Il n’avait plus une goutte de kérosène, de sorte qu’il fallut ensuite tracter l’avion pour le sortir de la piste ! Une fois l’indispensable montée d’adrénaline passée, ces incidents ne sont plus que des histoires amusantes à raconter au prochain apéro avec les copains. Mais le danger est réel. Le 28 février 1966, Elliot See et Charles Bassett, l’équipage principal de la future mission Gemini 9, tentent un atterrissage sur le Lambert Field de Saint Louis alors que les conditions météo se dégradent soudain rapidement. Ils se tuent presque sous les yeux de leurs doublures, Gene Cernan et Tom Stafford, qui les suivent de près dans leur propre T-38. Remarquons d’ailleurs que, côté soviétique, c’est au cours d’un vol d’entraînement que Youri Gagarine et son camarade Vladimir Serioguine trouveront la mort deux ans plus tard, semble-t-il à cause de l’imprudence d’un autre pilote d’essai qui n’avait pas signalé son décollage. À ce propos, de nombreuses rumeurs circulent. D’aucuns font remarquer que

la disparition d’un Gagarine qui manifestait de plus en plus clairement ses désaccords arrangeait bien les autorités (et son ami Alexeï Leonov parle, quant à lui, de meurtre !)… On ne saura peut-être jamais la vérité, mais une chose est sûre : dans la seconde moitié des années soixante, Gagarine a toutes les raisons d’être en colère contre ses supérieurs. Et il n’est pas le seul ! En 1967, la mort frappe à nouveau les deux programmes spatiaux, et cette fois-ci, ce n’était certainement pas la témérité des pilotes qui était en cause. La compétition entre Russes et Américains atteignait son paroxysme. Il est vrai que les Soviétiques étaient en train de se faire distancer – d’autant que leur « grand constructeur », Korolev, venait de mourir d’une erreur chirurgicale. Mais rien ne les empêchait encore d’arriver les premiers sur la Lune en prenant d’énormes risques. Et les Américains accélérèrent le pas en conséquence. Le résultat en fut, de part et d’autre, une série de risques inconsidérés et, pour tout dire, irresponsables. Quant aux pilotes aussi bien américains que soviétiques, ils s’en rendaient compte, résignés.

que soviétiques, ils s’en rendaient compte, résignés. L’équipage d’Apollo 1 (photo du 17 janvier 1967) :

L’équipage d’Apollo 1 (photo du 17 janvier 1967) : Virgil Grissom, Edward White et Roger Chaffee.

Le 27 janvier 1967, un incendie fulgurant dans la capsule d’Apollo 1 tua Gus Grissom, Ed White et Roger Chaffee lors d’une répétition au sol des procédures

de décollage. Une étincelle dans un câblage mal fait mit le feu à l’atmosphère d’oxygène pur de l’habitacle. Il existe une photo poignante prise cinq mois avant le drame sur laquelle les trois astronautes parodient le portrait officiel de leur équipage en posant les mains jointes en prière devant la maquette de leur vaisseau. Par le biais de l’humour, ces hommes entendaient exprimer à Jo Shea, le directeur du Bureau du programme spatial Apollo, l’inquiétude que leur inspirait la conception bâclée de la capsule. C’est qu’ils craignaient d’en dire plus. Comme l’expliqua un jour Grissom à son ami John Young qui s’étonnait de ne pas le voir protester davantage, « soit j’accepte ces risques fous, soit ils me sortiront du programme ». Il n’était pas le seul à se plaindre – en privé – de l’état lamentable de la conception et des finitions du vaisseau Apollo. Plusieurs ingénieurs avaient tenté de prévenir du danger que représentait une atmosphère d’oxygène pur au sol, mais ces alertes restèrent sans réponse de la part des responsables techniques. C’était bel et bien une mort annoncée. Autant que celle de Vladimir Komarov, le 23 avril de la même année, lorsque les parachutes de Soyouz 1 ne s’ouvrirent pas après la rentrée dans l’atmosphère. Là encore, les ingénieurs connaissaient le problème. Gagarine avait supplié, en vain, les dirigeants du Parti d’annuler le vol afin qu’ils aient le temps d’y remédier. J’imagine parfois cette scène insupportable mais véridique d’un Komarov en pleurs avouant à Gagarine, le soir avant le lancement, qu’il allait se sacrifier parce qu’il ne voulait pas que son ami et doublure prenne sa place. Il n’aurait pas pu vivre en se sachant responsable de la mort du plus grand héros soviétique vivant. Côté américain, il est vrai, ces drames brisèrent l’arrogance progressivement acquise et furent l’occasion d’une salutaire prise de conscience. Mais à quel prix !

Le vaisseau après l’incendie. * Le programme reprit, nettement plus prudemment. En novembre 1967, Apollo

Le vaisseau après l’incendie.

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Le programme reprit, nettement plus prudemment. En novembre 1967, Apollo 4{12} était lancé sans équipage par la toute première fusée Saturn V, dont les équipes de von Braun venaient de terminer la construction. Le lanceur se comporta bien et la rentrée atmosphérique de la capsule (en mode automatique) fut parfaite. En janvier 1968, on réitéra l’expérience avec Apollo 5 en emportant cette fois le module lunaire, dont les étages de montée et de descente furent testés avec succès en orbite terrestre. Toutefois, on remarqua un problème de guidage causé par une fausse communication entre l’ordinateur de bord et les systèmes de propulsion. Les programmateurs du MIT en furent contrits et s’empressèrent de détricoter et de retricoter un certain nombre de bobines magnétiques pour résoudre le problème. En avril, un nouveau vol sans équipage autour de la Terre – Apollo 6 – devait simuler encore une fois le retour d’une mission lunaire, mais peu après le lancement, le premier étage a commencé à vibrer fortement, menaçant l’intégrité de l’Apollo. Puis le dysfonctionnement de deux moteurs du deuxième étage faussa l’orbite finale du vaisseau, tandis que le troisième étage refusa de s’allumer. Malgré tout, la capsule réussit une rentrée dans l’atmosphère satisfaisante. On changea le système de pressurisation du carburant du premier étage pour remédier aux vibrations, et on renforça avec des fils métalliques les tuyaux qui alimentaient ceux du second étage. En principe, tout était désormais prêt.

Apollo 4. Premier vol de Saturn V. Le premier vol habité en orbite terrestre, Apollo

Apollo 4. Premier vol de Saturn V.

Le premier vol habité en orbite terrestre, Apollo 7, décolla le 11 octobre 1968, plus d’un an après la tragédie d’Apollo 1. L’équipage sélectionné était constitué du commandant Wally Schirra et des pilotes Donn Eisele et Walt Cunningham. Schirra était connu pour son grand sens de l’humour, mais aussi pour son ego démesuré, difficile à contrôler. La mission durera dix jours, simulant la durée d’un vol lunaire. Hélas, Schirra avait attrapé un rhume carabiné qu’il refila à ses coéquipiers, nuisant gravement à leur concentration. L’humeur tourna rapidement au vinaigre. Le plan de vol était également bien trop chargé, ce qui ne contribua pas à calmer les esprits. Ils exécutèrent les ordres, mais ne se privèrent pas de rouspéter abondamment. Il y avait comme un air de rébellion, et l’attitude de Schirra, d’habitude si jovial et drôle, alarma l’équipe au sol. Un problème de confiance mutuelle s’installa peu à peu au cours de la mission. La

presse s’en rendit compte et se mit assez vite à les traiter de « râleurs de l’espace ». Chaque matin, Schirra marquait les panneaux de la cabine d’un trait rageur pour compter ses jours d’agonie tandis que la mission devenait une torture physique et mentale pour lui et son équipage. Lors de la préparation de la rentrée atmosphérique, Schirra refusa l’ordre de mettre son casque, craignant pour ses oreilles bouchées. Il répondra simplement au directeur de vol qui insistait : « Va te faire foutre »… Malgré le succès complet de la mission, les dirigeants de la Nasa décidèrent de ne plus faire voler cet équipage. Le vol suivant, Apollo 8, était censé réitérer prudemment cette expérience autour de la Terre, cette fois en emportant le LM. Mais il y avait du nouveau.

cette fois en emportant le LM. Mais il y avait du nouveau. L’équipage d’Apollo 7. Donn

L’équipage d’Apollo 7. Donn Eisele, Walter M. Schirra et Walter Cunningham.

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Au mois de septembre, les services secrets américains interceptent une communication radio entre les cosmonautes Pavel Popovitch et Vitali Sevastianov. Une des sources en est un objet qui n’est plus en orbite terrestre, mais manifestement sur une trajectoire lunaire ! Après une brève frayeur, les espions américains comprennent que les deux hommes sont au sol et testent la chaîne de communication avec l’objet en question. Il n’empêche, il s’agit d’une capsule (baptisée Zond 5) qui transporte des êtres vivants (notamment des tortues) et qui est sur le point de se placer en orbite autour de la Lune. Peu de

temps après, la CIA informe la Nasa que les Russes viennent de monter une fusée d’une taille inhabituelle sur la base de Baïkonour. Il n’en faut pas plus pour convaincre James Webb de l’imminence d’une tentative soviétique désespérée. À l’époque, le reste de l’administration américaine est dubitatif, mais on a appris depuis que c’est Webb qui avait raison : Alexeï Leonov se préparait effectivement à être le premier homme en orbite autour de la Lune. À ce moment-là, le LM que l’équipage d’Apollo 8 doit tester en orbite autour de la Terre n’est pas encore prêt à accueillir des êtres humains à son bord et on songe à reporter la mission. Webb et d’autres proposent alors de renoncer au test du LM, mais de maintenir la date du lancement en changeant son programme : il s’agira de sauter une étape et d’aller se mettre tout de suite en orbite autour de la Lune. C’est le plus grand risque jamais pris par la Nasa, qui estime alors les chances de succès à un petit 50 % ! En fait, on le saura plus tard, Leonov aurait pu et dû devenir le premier homme à voler autour de la Lune bien avant Apollo 8, dès le mois d’octobre 1968, c’est-à-dire au moment du lancement d’Apollo 7. Mais le traumatisme de l’année précédente a provoqué une autre réaction côté soviétique : aucun membre du Parti n’a le courage de signer l’autorisation finale ! Leonov, terriblement triste et frustré, doit renoncer à la Lune qui lui paraissait pourtant si proche.

L’équipage d’Apollo 8 : William Anders, James Lovell et Frank Borman. Le 21 décembre 1968,

L’équipage d’Apollo 8 : William Anders, James Lovell et Frank Borman.

Le 21 décembre 1968, le compte à rebours commence. Apollo 8 doit s’envoler pour un réveillon, trois jours plus tard, autour de notre satellite. Le commandant en est Frank Borman, le pilote du module de commande Jim Lovell, tandis que Bill Anders est le pilote d’un LM hypothétique qu’on n’a pas emporté ! Borman est connu de ses collègues pour son fort caractère et son esprit extrêmement vif qui lui permettent de prendre des décisions avec une rapidité impressionnante même pour des pilotes d’essai. C’est aussi un homme prudent. Pourtant, il a accepté sans hésiter cette mission à haut risque avec fierté. Peut- être est-ce une bonne chose pour lui que sa femme Susan, qui souffre énormément du métier de son mari, lui ait caché à ce moment-là qu’elle était absolument certaine de sa mort imminente. Jim Lovell m’a assuré qu’il était lui

aussi très excité et content de voler vers la Lune, tandis que les sentiments d’Anders étaient plus mitigés. Cela n’a pas dû arranger les choses que Jim, toujours un peu taquin, ait passé son temps à lui rappeler qu’en tant que pilote d’un LM totalement virtuel, sa mission se résumait à rester assis en essayant d’avoir l’air intelligent ! On se souvient que, lors du dernier vol de la fusée Saturn V, pour le lancement d’Apollo 6, d’inquiétantes vibrations avaient mis en danger le vaisseau. Les solutions techniques vont-elles fonctionner ? Cette fois, la vie de trois hommes est en jeu, et les ingénieurs sur le pas de tir ressentent une terrible pression. « IgnitionLift off ! » La fusée commence à s’élever, semble-t-il normalement. Ignorant la procédure, le commandant Borman éloigne sa main du levier d’interruption de mission – celui qui déclenche la tourelle d’extraction censée éjecter la capsule en cas de défaillance du lanceur. Il a trop peur de faire un faux mouvement en cas de fortes secousses. Encore aujourd’hui, Jim Lovell défend son ami : « Personne à bord ne voulait essayer cette maudite tourelle de sauvetage qui nous aurait broyés avec ses 20 G d’accélération ! ». La mise en orbite terrestre est parfaite. Après quelques vérifications, le troisième étage va être allumé pour expédier le vaisseau vers la Lune. Le seul petit souci, c’est que Borman s’aperçoit qu’il a la diarrhée. Houston va-t-elle écourter la mission à cause de cela ? Borman explique aujourd’hui : « Non, s’ils avaient voulu nous faire rentrer, on aurait simplement répondu : “No comprendo”. » Au détour de la Lune, les trois hommes assistent à un spectacle saisissant. Un globe lumineux s’élève lentement au-dessus de l’horizon gris sombre de notre satellite. Pour la première fois dans l’Histoire, des êtres humains voient un lever de Terre depuis une autre planète. Saisi par la beauté de l’instant, l’équipage prend une photo devenue mythique, Earthrise, symbole parfait du programme Apollo, et récite un passage de la Genèse (une entorse à la laïcité qui vaudra, d’ailleurs, un procès à la Nasa).

Apollo 8. Le premier « lever de Terre » photographié par des humains. Alors que

Apollo 8. Le premier « lever de Terre » photographié par des humains.

Alors que le vaisseau survole la face cachée de la Lune (un paysage qu’aucun œil humain n’avait contemplé jusque-là), Lovell, pince-sans-rire, fait mine d’hésiter. Il demande à Borman s’il faut enclencher le bouton du moteur-fusée pour repartir vers la Terre : « Tu es sûr que tu le veux vraiment ? » Borman pousse alors violemment du coude son collègue en s’écriant : « Mais appuie sur ce putain de bouton ! » La scène n’amuse pas Anders. Elle lui rappelle que lui, le pilote habitué à contrôler la situation en toutes circonstances, n’a plus son destin en main dans cette capsule étroite lancée sur une trajectoire dictée par la mécanique céleste… Mais il va avoir sa revanche. Pendant le retour, Lovell se trompe dans la programmation de l’ordinateur de bord et efface de la mémoire la position actuelle de l’engin. On serait tenté de dire « Oups ». Par chance, il reste une durée de vol confortable, et Lovell a le temps de réaligner la plate-forme inertielle (les gyroscopes qui indiquent au vaisseau son orientation dans l’espace) à l’aide du fameux sextant avant de recalculer sa position en toute tranquillité. Mais ses deux coéquipiers ne se privent pas de ricaner de sa bévue pendant tout le reste de la mission ! (On verra

plus loin que Lovell sera bien content d’avoir déjà pratiqué cet exercice délicat, lors de son voyage suivant.) Une semaine après son départ, la capsule d’Apollo 8 amerrit dans l’océan Pacifique. Lorsque les hommes-grenouilles ouvrent la porte de l’habitacle, ils se replongent immédiatement dans l’eau par réflexe de répulsion : avec un homme souffrant de diarrhée depuis sept jours, l’odeur à bord est nauséabonde ! L’aventure lunaire, loin d’être aseptisée, est avant tout humaine : c’est donc aussi une affaire de sueur… ou autre ! L’équipage, bien sûr, n’en a cure. Anders aura, d’ailleurs, cette phrase magnifique qui résume parfaitement la mission : « On est partis pour explorer la Lune et nous avons découvert la Terre. »

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Pendant ce temps, les Soviétiques perdent pied. Le 21 février, la fameuse « fusée géante » de Webb, la fusée N1, réponse des Russes à Saturn V, explose sur le pas de tir. C’est la première des trois explosions qui conduiront l’Union soviétique à jeter finalement l’éponge. Un dernier baroud d’honneur, en juillet 1969, tentera d’envoyer une sonde automatique pour ramener sur Terre des échantillons lunaires avant les Américains, mais il se soldera par un nouvel échec.

Fusée N1 sur le pas de tir du cosmodrome de Baïkonour (fin 1967). * Le

Fusée N1 sur le pas de tir du cosmodrome de Baïkonour (fin 1967).

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Le 3 mars 1969, Apollo 9 s’envole pour une mission en apparence modeste, puisqu’elle doit rester en orbite terrestre. En réalité, les enjeux en sont énormes. Il s’agit du vol inaugural habité du LM. Pour la première fois dans la courte histoire des vols spatiaux, deux hommes vont se retrouver à bord d’un engin rigoureusement incapable de les ramener sur Terre. Le moindre incident pourrait leur être fatal.

L’équipage d’Apollo 9 : James McDivitt, David Scott et Russell Schweickart. Au bureau des astronautes,

L’équipage d’Apollo 9 : James McDivitt, David Scott et Russell Schweickart.

Au bureau des astronautes, on considère l’équipage sélectionné à cette occasion comme un groupe d’hommes parfaits au point d’en être presque ennuyeux. Le commandant McDivitt est intelligent, plaisant, sociable et un bourreau de travail. S’il paraît parfois un peu craintif, c’est surtout qu’il est extrêmement minutieux. Dave Scott et Russell Schweickart sont à l’avenant et font preuve à l’entraînement d’une excellence remarquable. On les autorise à baptiser leurs engins, et les noms pleins d’humour qu’ils choisissent montrent qu’ils ne sont pas si « ennuyeux » que cela. Ce sera Gumdrop (une marque de gros bonbons colorés) pour le module de commande et Spider (on devine pourquoi) pour le module lunaire. La mission de dix jours est un succès total, mis à part le mal de l’espace de Schweickart qui poussa la Nasa à réduire certaines activités (il ne volera plus jamais après cette mission). Deux mois plus tard, la mission de répétition générale Apollo 10 emporte Tom Stafford, John Young et Gene Cernan vers la Lune. Eux aussi ont choisi les noms de leurs engins : le module de commande sera Charlie Brown et le LM, Snoopy. C’en est trop pour les chefs de la Nasa, qui trouvaient déjà que Spider et Gumdrop manquaient de classe ! (Ce qui est un peu injuste puisque, depuis l’incendie d’Apollo 1, Snoopy est aussi la mascotte du prix – dont mon ami Günter fut un des lauréats – décerné par la Nasa elle-même pour récompenser les

efforts réalisés en matière de sécurité). Désormais, décida-t-on en haut lieu, les astronautes devront faire approuver les noms des engins spatiaux à l’avance !

faire approuver les noms des engins spatiaux à l’avance ! L’équipage d’Apollo 10 : Gene Cernan,

L’équipage d’Apollo 10 : Gene Cernan, Thomas Stafford et John W. Young.

Après trois jours d’un vol sans histoire, Snoopy et Charlie Brown se placent en orbite autour de la Lune pour une mission qui s’annonce absolument parfaite… sauf pour le service de presse de la Nasa dont les ennuis commencent dès que Stafford et Cernan montent à bord de Snoopy. Les journalistes étonnés entendent en quasi-direct, depuis la salle de contrôle, le langage de charretiers des astronautes : le « putain de filtre de caméra » qui agace souverainement Stafford et les rafales de « fuck » qui ponctuent la description de la surface lunaire à mesure que les deux hommes s’en approchent. Dans la salle de contrôle de Houston, un reporter demande à l’astronaute Jack Schmitt : « J’ai bien entendu ? Le colonel Stafford a qualifié le cratère Censorinus de “bigger than shit ? ». « Nan, z’avez mal entendu. Il parlait de moi, Schmitt. » Soudain, alors que Cernan et Stafford se préparent à la manœuvre de remontée, Snoopy bascule violemment vers l’avant et plonge vers la surface de la Lune. « Fils de pute ! », lance Cernan. Par mégarde, il vient sans le savoir de toucher un interrupteur qui ordonne au LM de ne plus prendre Charlie Brown comme cible, mais la Lune. Alors qu’ils s’approchent dangereusement de la surface, Stafford a le réflexe de larguer l’étage de descente et de reprendre l’appareil en manuel. Après analyse, on a pu prouver que Stafford avait réagi deux secondes avant le point de non-retour…

Revenu sur Terre, comme s’il ne s’était agi que d’un autre incident de T-38, un Cernan flegmatique et toujours prompt à la plaisanterie résumera ainsi la mésaventure à Neil Armstrong : « On t’a bien balisé le chemin ! T’auras qu’à suivre nos traces. » Et le rideau se lève…

bien balisé le chemin ! T’auras qu’à suivre nos traces. » Et le rideau se lève…

Le module de remontée du LM.

3

Premiers pas

Apollo 11

3 Premiers pas Apollo 11 L’équipage d’Apollo 11 : De gauche à droite Armstrong, Collins et

L’équipage d’Apollo 11 : De gauche à droite Armstrong, Collins et Aldrin.

DEUX HOMMES EN SCAPHANDRE progressent au bord d’un cratère. Au loin, un cavalier les observe… Nous sommes en 1968. Les futurs voyageurs lunaires s’entraînent dans la région du Meteor Crater{13} en Arizona, non loin du territoire de la Navajo Nation. Ed Buckbee, le responsable des relations publiques de la Nasa, se porte à la rencontre du cavalier, un Indien navajo qui l’interroge sur leur présence en ces lieux. « Nous sommes venus nous entraîner pour aller sur la Lune », répond Buckbee. D’accord. Le lendemain, le même homme revient, accompagné de son chef en costume traditionnel complet. Ils leur remettent une cassette audio. Elle devra, les hommes de la Nasa le promettent, être emmenée sur la Lune. Le traducteur à qui on demande d’écouter la bande éclate alors de rire : « Le message dit : “Chers habitants de la Lune, ne faites pas confiance à ces deux hommes blancs. Ce sont des salopards qui essayeront de vous voler vos terres”. »

Si elle peut faire sourire, l’inquiétude des Navajos – outre qu’elle est fondée sur une douloureuse expérience historique – n’est pas complètement anodine. Un an auparavant, l’ONU a elle-même adopté un traité, calqué sur celui qui sanctuarise l’Antarctique, pour fixer « les principes d’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes ». Car, aussi incroyable que cela paraisse, c’est désormais clair : on va vraiment marcher sur la Lune.

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À partir du succès d’Apollo 8, on essaye même de deviner qui sera le premier. Sur le papier, il semblait acté que Neil Armstrong serait certainement le commandant d’Apollo 11 et Edwin « Buzz » Aldrin son pilote du module lunaire. Rien, pourtant, n’était encore définitif. D’abord, les accidents (comme la mort de See et Bassett avant le vol de Gemini 9), les retards ou les changements de programme (comme l’échange des missions Apollo 8 et 9) ou les problèmes de santé (un certain Michael Collins affecté aux premières missions de répétition dut être opéré d’une hernie discale, ce qui décalera son voyage), tout cela créait un certain « jeu de chaises musicales » dans l’ordre de départ et dans la composition finale des équipages. De surcroît, rien ne laissait présager qu’Apollo 11 serait la mission historique, celle des premiers pas. Les experts de la Nasa prévoyaient de réaliser l’exploit aux alentours d’Apollo 12 et, en cas d’échec probable de la première tentative, pensaient avancer la date de lancement d’Apollo 13 au mois de décembre 1969 de façon à respecter le délai prévu par le président Kennedy. Avec Apollo 14, on avait même un dernier joker. Dans le même ordre d’idées, les modules lunaires attribués aux différentes missions étaient construits et développés en parallèle, tous en même temps, chez Grumman Aircraft. Chaque engin avait son groupe d’ingénieurs attitré, qui améliorait la machine en tirant profit des tests effectués sur les premiers vols. En conséquence, plus tardive était la date de lancement d’un LM, plus grandes étaient les chances que les améliorations dont il aurait bénéficié le qualifient pour la mission historique. Et, dans cette course, le LM-5 attribué à Apollo 11 ne faisait pas spécialement figure de favori. Comme les quatre premiers, il était encore grevé de problèmes de poids, de câblage électrique, et présentait des points de corrosion qui inquiétaient la Nasa. Néanmoins, à partir de la fin 1968, les choses se précisèrent. En se succédant

jour et nuit auprès de leur bébé, les trois ingénieurs responsables du LM-5 parvinrent à démontrer sa sûreté et firent pression sur leur hiérarchie afin qu’elle reconnaisse que « ce LM peut se poser sur la Lune et devrait même être le premier à le faire ». En mars 1969, juste après le succès de la répétition générale qu’avait été Apollo 10, la nouvelle ne laissait plus de doutes quant à la suite. La mission Apollo 11 serait la bonne. Ou, du moins, le premier essai. L’équipage était, depuis le 9 janvier 1969, officiellement composé d’Armstrong, Collins et Aldrin. C’est pourquoi certains des plus grands quotidiens d’Amérique, The Blade de Toledo (Ohio) ou le Chicago Daily titrèrent en mars 1969 : « Aldrin Named First To Walk On Moon » (« Aldrin désigné pour marcher le premier sur la Lune »). Cette certitude était largement partagée dans les médias et même par certains personnels de la Nasa, qui parlèrent parfois un peu trop vite. Il y avait quelques raisons.

À l’époque du programme Gemini, c’était le pilote qui réalisait la sortie extra-

véhiculaire, tandis que le commandant restait à bord pour continuer à superviser la mission. Même chose lors de la mission Apollo 9 : Schweickart, pilote du LM, sortit le premier dans l’espace (pour tester la nouvelle combinaison Apollo, conçue pour évoluer dans le vide sans cordon ombilical relié au vaisseau), suivi par Scott, le pilote du module de commande, qui resta debout dans le sas pour filmer son camarade. Quant au commandant McDivitt, il ne sortit pas du tout (il passa directement du module de commande au LM qu’on testait, souvenez-vous, pour la première fois en orbite terrestre). Il semblait donc évident qu’Aldrin, pilote du module lunaire d’Apollo 11, sortirait avant son commandant et serait donc le premier homme sur la Lune. Sauf que la Nasa ne voyait pas les choses ainsi. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Buzz Aldrin – enfant terrible de la

conquête lunaire, personnalité exubérante très attachante pour les uns, envahissante pour les autres – est un homme qui divise. Je l’ai rencontré pour la première fois en Floride, lors d’une réunion officielle. Il y a quelques années, nous avons passé ensemble deux séjours en Suisse, durant lesquels j’ai appris à le connaître plus intimement. Avec sa belle tête de loup de mer, impassible au premier abord, Aldrin est un véritable « show man », étranger à toute modestie, capable de parler, parler à en fatiguer même le plus fervent de ses admirateurs, juste pour le convaincre de son point de vue ou de l’idée visionnaire qui l’enthousiasme sur le moment.

À l’époque de son engagement à la Nasa, Buzz – le surnom lui vient de sa

petite sœur, qui n’arrivait pas à prononcer le mot « brother » – a souffert d’un

certain isolement parmi ses collègues astronautes, qui le considéraient comme un type arrogant, d’autant que sa formation universitaire et scientifique était bien plus approfondie que la leur. Mais c’est certainement plus loin dans son histoire personnelle qu’il faut chercher l’origine de cette attitude caractéristique dont il n’a jamais vraiment pu se départir. Celle d’un homme qui a quelque chose à prouver. Edwin « Buzz » Aldrin est né le 20 janvier 1930 dans le New Jersey. Son père, militaire de carrière, ancien colonel de l’Air Force, dirigeait alors l’aéroport de Newark. Il côtoyait à cette époque tous les héros de l’aviation américaine. C’est ainsi que, dans un saisissant raccourci de l’Histoire, le jeune futur héros rencontra à la maison Orville Wright, Jimmy Doolittle et même Charles Lindbergh{14} ! Le colonel Aldrin Sr., qui nourrissait de grandes ambitions pour ses trois enfants, faisait preuve d’une sévérité tout aussi grande. Buzz nie aujourd’hui que son père ait été une figure tyrannique et loue, au contraire, les conseils qu’il lui a prodigués. D’un autre côté, son fils Andy m’a un jour confié à quel point il lui était difficile de trouver des qualités à son grand-père. Le fait est que Buzz Aldrin donne aujourd’hui de ses années d’enfance l’image d’un petit garçon complexé. Il se jugeait chétif, trop petit, craignait toujours de paraître faible au point de déclencher régulièrement des bagarres. Une anecdote illustre cette crispation courageuse. Quand il avait cinq ans, Aldrin passa ses vacances au bord du lac Culver dans les Appalaches. Alors qu’il remplissait un seau de cailloux colorés, un copain de jeu le poussa à l’eau. Aldrin, refusant de lâcher sa précieuse collection, fila par le fond en quelques secondes. Un des pères témoins de la scène plongea pour secourir l’enfant, qu’il ramena sur le bord, tremblant mais toujours agrippé à son trésor ! Par la suite, le jeune Aldrin investit dans les activités physiques un enthousiasme forcené. Ses copains afro-américains, impressionnés autant qu’amusés par l’énergie qu’il mettait à les défier sur les terrains de sport du quartier, l’avaient surnommé « Whitey » (« le petit Blanc »). Dans un premier temps, ce tempérament se révéla difficilement compatible avec la discipline de l’école. Aldrin eut, à cette époque, toutes les peines à se maintenir à flot, alors même que ses deux sœurs survolaient toutes les matières. Là encore, ce fut certainement une « insuffisance » qu’il se jura par la suite de pallier ! Vint le temps de faire des études. Militaires, cela allait de soi. Comme il souffrait du mal de mer, Aldrin opta pour l’armée de terre et sa prestigieuse école

de West Point. Compétitif et brillant de nature, il devint rapidement un excellent étudiant. Un jour, pourtant, un de ses amis lui fit une confidence qui lui brisa le cœur : on le jugeait trop égoïste, lui dit-il, trop arriviste, trop dur avec les autres, et sa réputation était exécrable. Aldrin avoue que ce jour-là, ses yeux s’embuèrent et que la gorge serrée, il eut tout juste la force de remercier son ami de sa franchise. Le jeune Aldrin comprit pour la première fois le défaut de son éducation paternelle : elle lui avait forgé un caractère si bien trempé qu’il en devenait asocial. En 1951, Aldrin obtint haut la main le titre de bachelier en sciences et en ingénierie mécanique. Lorsque le jury lui demanda ses ambitions pour la suite, il répondit tout de go : « Sir, mon but est d’aller sur la Lune ! » Buzz sortit troisième de sa promotion à West Point. Plein de fierté, il se précipita pour annoncer la bonne nouvelle à son père. Le paternel se contenta de répondre, laconique : « Et qui sont les deux premiers ? »… Je ne peux m’empêcher de trouver particulièrement cruel le tour pendable que le sort a joué à cet homme… Aldrin a toujours été une personnalité truculente. Avant de devenir pilote de chasse (il effectuera 66 missions en Corée, dont une devint célèbre, puisque ses photos montrant le pilote s’éjectant du Mig qu’il venait d’abattre seront publiées dans le magazine Life), il s’est fait remarquer par ses frasques à l’école de l’air de l’USAF. Il fut même cloué au sol pendant trois semaines pour avoir enfreint les règles en volant à basse altitude au-dessus de la maison de ses parents !

à basse altitude au-dessus de la maison de ses parents ! Aldrin dans le cockpit d’un

Aldrin dans le cockpit d’un F-86 Sabre de la 51e Escadre après avoir abattu un chasseur MiG 15 pendant la guerre de Corée.

Aujourd’hui plus que jamais, avec ses mains couvertes de bagues (dont deux, qu’il est fier de vous montrer, ont voyagé sur la Lune), avec ses montres et autres bijoux (notamment un étonnant bracelet à têtes de mort translucides), avec certaines de ses vestes qui ne sont pas sans rappeler les meilleures audaces vestimentaires d’un Rock Stewart, Aldrin a tout d’une légende du rock’n roll sur le retour. La chirurgie esthétique est, d’ailleurs, un geste naturel pour lui (et, ma foi, il faut reconnaître que cela lui réussit plutôt bien). Espiègle, taquin, Aldrin aime à montrer, sourire en coin, qu’il est capable de faire croire n’importe quoi à n’importe qui (il m’a raconté avoir un jour inquiété une de ses connaissances en lui annonçant très sérieusement une tempête de neige… sur la Floride). Et il n’aime pas partager la vedette, avide qu’il est de toujours attirer les feux des projecteurs. En 2017, il a « buzzé » (c’est le cas de le dire !) une nouvelle fois. Les réseaux sociaux ont fait leur miel des grimaces de surprise et d’agacement qui se succédaient sur son sympathique visage alors que, debout à côté de Donald Trump, il écoutait un discours du président{15}. Ce comportement lui a d’ailleurs valu la rancœur tenace de la Maison Blanche ! A posteriori, on peut penser que certains, au sein de la Nasa des années 1960 (précautionneuse et prudente à l’excès), étaient mal à l’aise à l’idée de faire d’un personnage aussi coloré le premier homme sur la Lune. En réalité, comme on le verra au chapitre suivant, Aldrin était loin d’être le pire cauchemar des communicants du programme spatial.

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Début 1969, les préparatifs s’accélèrent. Rien, bien sûr, ne peut être laissé au hasard à l’occasion de cette grande première. Par précaution, le vaisseau devra être éjecté de l’orbite terrestre vers la Lune sur une trajectoire bien particulière, dite « de retour libre », une orbite allongée qui frôle notre satellite et qui, si les astronautes ou le contrôle de mission décident de ne rien faire de plus, ramène automatiquement l’engin au bercail. Dans ces conditions, seule une fraction des sites d’atterrissage possibles étudiés depuis deux ans seront accessibles. On a recherché, sur les images des premières sondes lunaires, les régions les plus plates et les moins encombrées de rochers ou de cratères, car si le LM était posé trop de travers, il risquerait de ne pas pouvoir réexpédier son habitacle en orbite lunaire. Mais la trajectoire de retour libre impose qu’on se pose à moins de 5°de latitude nord ou sud de l’équateur : ce sera donc la mer de la Tranquillité, assez

près du centre de la pleine Lune. Cela pose un autre problème. Sur la Lune comme sur Terre, l’environnement équatorial est très ensoleillé. Il est à craindre que si l’astre du jour est trop haut, l’éclairage intense écrase les contrastes et empêche les astronautes de se repérer lors de la descente. Il faut donc que la date et l’heure du lancement non seulement permettent la trajectoire de retour libre, mais coïncident avec un moment où la Lune est en quartier. Ainsi, en se posant non loin du terminateur (la limite jour-nuit), les astronautes évolueront dans le long matin de la Lune, lorsque les ombres allongées soulignent au mieux le relief. Et, bien sûr, il serait bon que trois jours plus tard, lors du retour, le Soleil ne gêne pas non plus les manœuvres de rentrée ! Tout cela détermine une date et une fenêtre de lancement bien précises : ce sera le 16 juillet 1969, entre 1 h du matin et 17 h 54, heure du méridien de Greenwich (21 h le 15 juillet et 13 h 54 le 16, heure de la côte Est). Dans d’autres bureaux, toutes sortes d’experts en protocole s’activent également. Les premiers marcheurs lunaires devront effectuer une série de tâches symboliques. Il faudra planter un drapeau dont on ne sait pas encore si ce sera celui de l’ONU ou des USA, déposer une plaque, répondre à l’appel téléphonique du futur président en exercice, Richard Nixon. À ce propos, les relations publiques de la Nasa demandent à Nixon de prévoir une conversation aussi courte que possible, pour ne pas donner l’impression qu’il cherche à voler la vedette au père du programme, feu le président JFK. On lui écrit également plusieurs discours à prononcer en cas d’échec, un pour chaque cause possible. Le scénario sinistre où le LM, dans l’incapacité de repartir, condamnerait les astronautes à rester sur la Lune, donne lieu à une procédure détaillée selon laquelle, son discours prononcé, le président devra appeler personnellement les futures veuves après que la communication aura été solennellement coupée avec les naufragés{16}. Début avril, le chef des astronautes Deke Slayton convoque l’équipage dans son bureau pour préciser avec eux un autre « détail ». Si tout se passe comme prévu et qu’ils arrivent à poser le LM sur la Lune, le premier à en sortir sera Neil Armstrong. La décision est annoncée en conférence de presse le 14 du même mois. La première raison invoquée est que la position du sas, situé du côté du commandant, impliquerait d’inutiles contorsions si Buzz devait sortir le premier. On explique également que la mission lunaire, puisqu’elle implique pour ainsi dire d’accoster sur un nouveau rivage, devrait se conformer à la tradition de la marine selon laquelle le commandant met pied à terre avant les autres…

D’aucuns trouvent que cela commence à faire beaucoup de « bonnes » raisons différentes. Pour ne pas arranger les choses, Aldrin Sr. fait jouer ses relations à Washington pour tenter de bouleverser ces dispositions et replacer son fils en première place. Il est, par ailleurs, notoire que Slayton se méfie de la personnalité égotique d’Aldrin. Quelques semaines auparavant, il a demandé discrètement à Armstrong s’il voulait vraiment garder son pilote de LM et ne préférait pas le remplacer, semble-t-il, par Lovell. Armstrong a refusé poliment, estimant que ce ne serait juste ni pour Aldrin ni pour Jim Lovell (cela aurait été une « rétrogradation », le poste de pilote du LM étant plus bas dans la hiérarchie que celui de pilote du module de commande que Lovell avait déjà occupé, et cela aurait risqué de le priver de sa place à bord d’Apollo 14, qui devait être son premier commandement). Mais peu importe ce qui les a motivées, les raisons invoquées par la Nasa sont tout à fait valables et le fait est que, même si le hasard y est pour beaucoup{17}, l’agence possède en la personne du commandant d’Apollo 11 un homme qui a clairement l’étoffe de ce premier rôle. Elle aurait tort de s’en priver.

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Neil Armstrong, décédé en 2012, était un homme discret, presque effacé et peut-être aussi un peu distant. C’est un des personnages dont la présence m’a le plus impressionné. Bien sûr, le fait de savoir que l’on se trouve devant le premier homme à avoir posé le pied sur la Lune modifie la perception qu’on a de la rencontre. Mais il y avait quelque chose de plus chez lui. Armstrong avait véritablement la présence d’un chef d’Etat ou d’un guide spirituel. Lorsqu’il entrait dans une pièce, les regards glissaient vers lui et un silence respectueux s’installait. De stature moyenne, flegmatique dans ses gestes, son visage souvent calme et concentré s’illuminait régulièrement d’un large sourire bienveillant, comme les ailes d’un grand oiseau marin, qui irradiait les lieux. Armstrong était un homme réfléchi, timide et solitaire au point de paraître froid – presque autiste, ont dit certains –, mais si vous saviez dépasser cette impression, vous étiez récompensé par l’étincelle de son regard espiègle et sa parole à la fois lente et pleine d’humour. Une fois la glace rompue, il pouvait parler avec beaucoup de chaleur. Certains de ses collègues astronautes – qui l’ont toujours approché avec beaucoup de respect – m’ont confié qu’en voiture avec lui, ils devenaient nerveux parce qu’il les regardait intensément plutôt que la route devant lui ! Cette attention aux autres sincère, non feinte, en même

temps que son flegme qui maintenait une certaine distance, tout cela est rapporté par ceux qui l’ont bien connu. Lors des soirées arrosées avec les copains, il préférait ainsi jouer du piano pour accompagner leurs chants plutôt que de participer bruyamment à leurs libations. Après son exploit sur la Lune, il a, sans ostentation ni mauvaise humeur, évité les honneurs et les caméras autant que faire se pouvait. Il se sentait trop exposé, à tort selon lui, au regard des centaines de milliers de personnes qui avaient fait d’Apollo un succès. Toutes les fois que je l’ai rencontré, les dernières années de sa vie, mon impression a été la même. Celle d’un homme sans fausseté aucune, déconcertant de simplicité, qui était sans aucun doute un des grands personnages de l’histoire humaine. Armstrong naquit en 1930 dans la petite ville de Wapakoneta, Ohio, au sein d’une famille d’origine écossaise, irlandaise et allemande. Sa mère, dont l’influence aimante et bienveillante contribua certainement à l’équilibre extraordinaire de l’enfant, répétait souvent que même le plus patriote des Américains est un immigrant. Son père était auditeur interne pour l’État de l’Ohio (il réalisait des audits pour les administrations et les services publics de l’État), ce qui conduisit la famille à déménager seize fois avant ses quatorze ans. Tout au long de ces années, cette « tribu nomade » (Neil, sa sœur June, son turbulent petit frère Dean et les deux parents) resta très unie. Sa mère disait de lui – et cela est confirmé par beaucoup de ceux qui l’ont connu intimement – qu’on ne l’entendait jamais dire du mal de quelqu’un, et même qu’il était blessé lorsqu’il entendait quelqu’un médire d’une autre personne en sa présence. Cette extrême sensibilité du jeune Neil se manifesta aussi par un amour profond de la musique et une application soigneuse à l’appendre. Il excella au saxophone baryton, puis au piano (et, bien plus tard, durant ses années de fac, il écrira et montera même deux comédies musicales). Comme beaucoup de petits garçons, surtout à cette époque, Neil se passionna pour l’aviation. Et comme beaucoup de petits garçons au caractère concentré et plus ou moins introverti – on parlerait aujourd’hui de « geeks » –, il lisait avidement des revues spécialisées et construisait des maquettes d’avions. Le côté « geek » de Neil Armstrong se retrouve aussi dans sa posture « anti-sportive » revendiquée, qui le différenciera plus tard de celle de ses camarades astronautes. Pince-sans-rire, il répétait souvent : « Dieu nous a offert un certain nombre de battements de cœur, et ce n’est pas moi qui vais les gaspiller inutilement » (une phrase qui aurait été plus drôle s’il n’était pas mort d’une erreur médicale, lors d’une opération cardiaque préventive). Sa mère a signalé que les exercices physiques imposés à la Nasa ne lui furent jamais agréables. Lors d’une séance

d’entraînement avant le vol de Gemini 8, il trouva son partenaire Dave Scott soufflant lourdement sur des poids. Neil s’assit nonchalamment près de lui sur un vélo fixe et, pédalant sans grande énergie, lança à son équipier : « Vas-y, Dave, pousse, c’est un garçon »… Mais dans sa « geekitude », Armstrong fit preuve d’une précocité et d’une résolution peu communes puisqu’il obtint son brevet de pilote de vol à voile dès l’âge de seize ans, avant même de passer son permis de conduire ! Cette détermination, qui pouvait confiner à l’entêtement, est peut-être l’unique facette « sombre » de sa personnalité. Très sûr de lui dans certains domaines, il faisait invariablement les choses à sa façon, sans toujours en référer

aux autres, ce qui pouvait parfois paraître désordonné et déroutant pour ses collègues. De fait, le travail en équipe pouvait lui être difficile, pour ne pas dire plus. À l’âge de dix-sept ans, Neil Armstrong entama des études d’ingénieur en aéronautique à l’université de Purdue (il aurait pu aller à la prestigieuse école du MIT, mais un oncle le lui déconseilla, arguant qu’on n’avait pas besoin d’aller si loin pour avoir une bonne éducation). Ses notes ne furent jamais faramineuses, peut-être parce qu’il attendait impatiemment la suite. Armstrong bénéficiait, en effet, d’une bourse de l’US Navy qui impliquait deux années de formation d’aviateur, un titre qu’il obtiendra en 1950, juste avant de partir pour la Corée. Au cours de sa carrière de pilote militaire, Neil Armstrong démontra qu’il correspondait pleinement au critère en apparence farfelu dont parlait l’infirmière Dee O’Hara au chapitre précédent : « avoir de la chance ». Le 3 septembre 1951, son Panthers F9F fut touché par un tir de DCA, puis, alors qu’il tentait d’en reprendre le contrôle, son aile droite fut à moitié tranchée par un mât percuté à tout juste six mètres d’altitude. Il réussit in extremis à revenir en zone amie avant de s’éjecter. Cinq ans plus tard, alors qu’il a fini ses études et exerce comme pilote d’essai à la base d’Edwards, en Californie, son bombardier B-29 connaît une série de problèmes qui coupent trois de ses quatre moteurs. De surcroît, tous les câbles qui relient les commandes aux gouvernes sont coupés, sauf un. Avant qu’il ne réussisse à poser l’engin, sa vie n’a tenu qu’à un fil, au sens propre comme au figuré ! En 1958, le jeune pilote qui rêve des étoiles participe à l’éphémère programme spatial de l’US Air Force, notamment aux études de la navette spatiale militaire X-20 Dyna-Soar puis aux essais sur le célèbre et dangereux avion fusée X-15 (transféré aux civils de la Nasa) à bord duquel il frôle une nouvelle fois la catastrophe lors d’un atterrissage raté en

1962.

1960. Armstrong et le X-15-1 après un vol d’essai. À cette époque, Armstrong et ses

1960. Armstrong et le X-15-1 après un vol d’essai.

À cette époque, Armstrong et ses collègues pilotes n’avaient pas grande estime pour les premiers astronautes. Comme il le disait lui-même, « nous considérions les premiers astronautes de Mercury comme des intrus incompétents qui venaient se mêler de nos affaires ». Curieusement, le légendaire pilote d’essai Chuck Yeager{18} en avait autant à son service ! Deux jours après l’incident sur le X-15, Armstrong effectuait un vol d’entraînement en sa compagnie à bord d’un T-33. La manœuvre, dite de « touch-and-go », consistait en une série de décollages et d’atterrissages sur le lit d’un ancien lac salé asséché. Yeager lui donna le mauvais conseil de refaire un essai avec une vitesse d’approche plus réduite et, une pluie récente ayant rendu le sol boueux, l’avion s’y embourba pour ne pas repartir. Un Yeager pas très bienveillant se répandit alors en moqueries acerbes. Le bonhomme n’aimait pas Armstrong en particulier et, en général, les pilotes dotés d’une formation d’ingénieur qu’il jugeait dépourvus d’instinct. Les incidents à répétition de l’année 1962 rendirent certains de ses supérieurs sceptiques quant à ses compétences – malgré la conscience que tout le monde avait de ses grandes qualités. Cela pesa un peu lorsque Armstrong décida de se reconvertir en postulant comme astronaute à la Nasa. C’était particulièrement injuste. Neil Armstrong et son épouse Janet venaient, en effet, d’être terriblement choqués par la mort de leur petite fille de trois ans, Karen, atteinte

d’une tumeur au cerveau qui l’emporta en six mois. Il ne fait aucun doute que cette perte affecta profondément Armstrong et que sa concentration, à l’époque, s’en ressentit. Pour ces raisons ou peut-être pour d’autres, Neil ne posta que très tardivement sa candidature lors du recrutement du second groupe d’astronautes. Son dossier arriva plus d’une semaine après la date limite. Fort heureusement, une des connaissances d’Armstrong, un ingénieur spécialiste des simulateurs de vol, l’aperçut à temps et la glissa dans la pile avant qu’elle ne soit rejetée. Le 13 septembre 1962, Deke Slayton appelait Armstrong pour lui demander d’en être…

*

Le matin du départ est radieux. Tandis que la chaleur du soleil de Floride monte rapidement, chacun, parmi les équipes mobilisées, est intimement conscient du fait que le moindre geste, la moindre parole, chaque image qu’il voit sont historiques. Tous tentent de tenir à l’écart ce sentiment écrasant. Ce jour qui commence est celui de toutes les premières fois. Et si un malheur arrivait, c’est aussi, pour trois hommes, celui des dernières. Tels des apôtres modernes, quelques ingénieurs et collègues astronautes sont venus partager en silence leur petit déjeuner avec l’équipage. Dans la salle d’habillage où Armstrong, Collins et Aldrin sont ensuite scellés dans leurs combinaisons, l’ambiance est professionnelle, presque feutrée. Les rares plaisanteries sont un peu forcées, pas très drôles. On peut imaginer quelles sont les bienvenues. La seule petite décharge d’adrénaline – toute prosaïque tant elle nous rappelle nos propres départs en vacances – est venue de Buzz, lorsqu’il s’est aperçu, au moment de monter dans le bus, qu’il avait perdu une de ses fameuses bagues. Et pas la moindre, s’énerve-t-il : c’est la chevalière maçonnique de son grand-père ! On fouille, on cherche et on finit par retrouver le bijou fétiche dans la poubelle de la salle d’habillage. Le gant d’Aldrin est descellé, la bague vient rejoindre les autres, tout est en ordre. Le public ne saura rien de ce léger retard. Les astronautes roulent désormais en silence sur le tarmac en direction du pas de tir. Au loin, la tour d’ivoire de la Saturn V les attend. L’enfant chéri de von Braun est un engin à la fois magnifique et monstrueux. Comme on l’a vu au premier chapitre, les fusées ont l’indispensable avantage, quand il s’agit de voyager dans le vide de l’espace, d’emporter avec elles la masse sur laquelle elles s’appuient :

les propergols qui, en brûlant dans la chambre à combustion, seront éjectés à grande vitesse par les tuyères. Mais c’est aussi leur principal défaut. Si vous voulez aller plus loin et plus vite, il vous faut un supplément de carburant, c’est évident. Mais puisque votre engin est dès lors plus lourd, il vous faut encore un autre supplément de carburant pour emporter le tout dans l’espace. Les contraintes de poids ont d’ailleurs donné lieu à une étonnante collaboration. Dans les ateliers de McDonnell-Douglas à Huntington Beach, les ingénieurs cherchaient à alléger le troisième étage de la fusée et quelqu’un eut l’idée de remplacer le dôme du réservoir en métal par de la fibre de verre. C’est ainsi qu’une bande de « Beach Boys » bronzés aux cheveux longs débauchés de la plage voisine – mais qui maîtrisaient parfaitement ce matériau pour leurs planches de surf – servirent de conseillers techniques au programme Apollo ! Il n’empêche, c’est inévitable : la masse an décollage d’une fusée augmente littéralement de façon exponentielle avec l’ambition de la mission. À grands traits, le « train spatial » dans lequel Armstrong, Collins et Aldrin s’apprêtent à embarquer pèse 50 tonnes (ce qui est tout de même une prouesse de légèreté au regard des 70 tonnes à vide de feu la navette spatiale !). Pour l’arracher de l’orbite basse et l’expédier vers la Lune, le troisième étage devra brûler 82 tonnes de carburant. Mais avant cela, il aura fallu insérer en orbite autour de la Terre cet énorme colis de 132 tonnes : d’où les 28 tonnes de carburant supplémentaires du troisième étage et les 480 tonnes du second{19}. Et, bien sûr, cette opération ne sera possible qu’une fois que le premier étage aura brûlé ses 2 169 tonnes de kérosène et d’oxygène liquide pour élever péniblement tout l’édifice à 67 kilomètres d’altitude, à peine à mi-chemin de la limite de Karman{20}, la frontière de l’espace extra-atmosphérique. Le monte-charge emporte donc les astronautes silencieux, concentrés, vers le sommet d’une bombe de 111 mètres de haut. Un engin constitué pour les neuf dixièmes de 2 800 tonnes de liquides explosifs dont la détonation simultanée et incontrôlée équivaudrait à celle d’une petite arme nucléaire tactique (la Nasa parle, quant à elle, d’une puissance équivalente à 85 barrages Hoover, le gigantesque ouvrage hydroélectrique qui alimente en électricité l’Arizona, la Californie et le Nevada et dont la construction a transformé le paysage du Sud- Ouest américain). L’oxygène indispensable à la combustion – et absent dans le vide de l’espace – et l’hydrogène qui remplace le kérosène dans les second et troisième étages sont comprimés et maintenus à l’état liquide respectivement à – 183 °C et – 233 °C. Ces réservoirs ultra-froids se couvrent de plaques de givre en plein mois de juillet. Le soleil éclatant de cette chaude matinée darde ses

rayons sur les parois, en particulier au niveau des motifs noirs en damier de la carlingue qui servent de repères aux instruments mesurant le roulis lors de l’ascension. Ces contraintes thermiques disparates travaillent la fusée. Tous les astronautes qui l’ont côtoyée vous le diront : durant les interminables minutes de la montée en ascenseur, il est manifeste que ce monstre qui craque, gronde et grince, est vivant. Il piaffe dans les starting-blocks ! Armstrong, Collins et Aldrin franchissent la passerelle au dernier étage de la tour de lancement et entrent dans le nid où se trouve la capsule : la salle blanche, royaume incontesté du seul et unique Günter Wendt. Ici, on n’est déjà plus tout à fait sur Terre. Ici commencent les rituels de la porte de l’espace. Le rituel des offrandes, d’abord. Avant que Günter ne donne au commandant Neil Armstrong la « clef de la Lune », celui-ci offre au pad leader un billet gratuit pour un vol spatial entre les deux mondes de son choix. Aldrin, lui, a de son côté apporté une Bible, tandis que Michael Collins s’est fendu d’une magnifique… truite empaillée montée sur cadre portant la mention « Truite trophée – Guenter Wendt ». Satisfait, Günter les installe l’un après l’autre à bord de la capsule. Entre l’austérité du cadeau d’Armstrong et la solennité de celui d’Aldrin, l’humour non sense de celui de Michael Collins illustre l’alchimie humaine que la Nasa a, par une combinaison de chance et de flair, réussie pour cette mission historique.

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Le sympathique Michael Collins, fils d’un attaché militaire, est né lui aussi en 1930, non pas aux États-Unis, mais à Rome, en Italie, où son père était en poste à l’époque. En 1957, il s’est marié en France, tout près de Metz, dans le village de Chambley… puis une nouvelle fois en 1967. En effet, cette année-là, lors d’une visite au salon du Bourget{21}, Collins – qui est déjà célèbre du fait de son vol à bord de Gemini 10 – est invité par le maire de Chambley à revenir dans sa commune. Avec son épouse Patricia, précise le bonhomme. Le couple sent confusément que la Nasa les encourage avec beaucoup d’insistance à accepter. Arrivés sur place, Michael et Patricia découvrent qu’une fête et une nouvelle cérémonie de mariage ont été organisées en leur honneur par la municipalité, très fière de faire savoir qu’un des « siens » est un héros de l’espace… Les nombreux lieux de résidence de Collins à l’étranger – en plus des déplacements de son père, il fut lui-même déployé dans diverses bases aériennes en France et en Allemagne – lui ont inculqué le respect des différentes cultures

du monde entier. Enfant, dans les écoles où il arrivait parfois en cours d’année, il a vite appris à se faire de nouveaux amis grâce à ses talents de clown et de farceur qui lui valaient une grande popularité. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles il diffère tant de ses deux collègues. Collins est également un épicurien qui n’aime rien tant qu’un bon livre accompagné d’un bon verre de vin, et c’est aussi un artiste (c’est, d’ailleurs, lui qui a dessiné l’écusson de la mission Apollo 11).

lui qui a dessiné l’écusson de la mission Apollo 11). Gemini 10. Retour de mission. John

Gemini 10. Retour de mission. John Young (à gauche) et Michael Collins.

En 1969, il a vite compris – et encore aujourd’hui il le regrette un peu – qu’Aldrin, Armstrong et lui ne seraient jamais que « trois aimables étrangers ». Responsable malgré lui de la bonne entente d’un équipage disparate, il devra assumer sur Apollo 11 le rôle de « juge de paix » entre ses deux collègues{22}. Mais, bien sûr, sa mission de pilote du module de commande va bien au-delà. Elle est certes moins spectaculaire que celle des deux hommes qui marcheront sur la Lune. Mais pour les professionnels, aussi bien pour les pilotes que pour les

ingénieurs, elle requiert le plus haut niveau de compétence. C’est lui qui, restant seul en orbite autour de la Lune, assume la charge autrefois dévolue au commandant, celle de superviser l’ensemble de la mission depuis le vaisseau principal. Son entraînement comprend, en plus de celui qu’on exige des deux autres, des séances qui lui sont propres, au cours desquelles il s’exerce à ces rencontres dans l’espace tandis que les contrôleurs font pleuvoir sur lui des dizaines de pannes et d’incidents fictifs. Collins se met à pied d’œuvre dès le succès d’Apollo 8, quand Slayton glisse à l’équipage d’Apollo 11 qu’il devrait sérieusement s’entraîner à se poser sur la Lune. Il semble qu’au cours d’un de ces entraînements, Deke Slayton a suggéré discrètement à Collins qu’il pourrait intégrer l’équipage de remplacement d’Apollo 14 en tant que doublure de son commandant, Alan Shepard. Cela équivaut à lui faire miroiter le commandement d’Apollo 17. Collins ne refuse pas encore catégoriquement : « Si Apollo 11 échoue, on en reparlera », répond-il en substance au chef des astronautes. Pour l’instant, seule compte la mission présente pour laquelle il travaille d’arrache-pied. Au cours des longues heures qu’il passe dans les simulateurs, Collins va composer un véritable manuel sur les manœuvres et les arrimages spatiaux, compilant en 117 pages une vaste gamme de scénarios et de problèmes ainsi que leurs solutions. Et s’il peut l’éviter, il préférerait ne pas devoir maintenir ce rythme de travail encore trois ans de plus, et passer plus de temps avec les siens.

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Couchés sur le dos épaule contre épaule, coincés entre leurs sièges et le panneau d’instruments à cinquante centimètres au-dessus d’eux, Armstrong, Collins et Aldrin attendent depuis des heures. Même si l’espace disponible dans la capsule Apollo semble luxueux comparé aux vaisseaux Gemini, on est très loin de la spacieuse passerelle de Star Trek{23}. A 9 h 27 heure locale, les trois hommes entendent un sourd bruit métallique. C’est la passerelle de la tour de lancement qui se désaccouple de leur capsule. Un autre lien avec la Terre est rompu. « Quatre minutes avant la séquence automatique d’allumage. » Jack King, le responsable de l’information publique à la Nasa, égraine les étapes du lancement. Sa voix calme, presque stoïque, est relayée dans les salles de contrôle de Houston, diffusée par haut-parleurs sur le site de lancement de Floride, retransmise par les chaînes de télé, suivie à la radio par le million de spectateurs

qui se sont arrêtés sur les parkings et les autoroutes aussi près qu’ils le pouvaient de Cap Canaveral.

« Le véhicule est en train d’être pressurisé au niveau de ses réservoirs de

propergol et tous les systèmes sont go. » Dans le module de commande baptisé

Columbia – un hommage à la déesse emblématique des États-Unis –, les trois astronautes sentent, sous leur dos, la fusée commencer à vibrer. Dans un immense bruit d’usine, les turbo-pompes se mettent en route.

« Deux minutes et dix secondes et le décompte continue. Les réservoirs du

second et du troisième étage sont désormais pressurisés… » Les hommes à bord, extrêmement concentrés, se préparent à recevoir l’entièreté des commandes de la

mission dès que le décollage – dont la séquence automatisée est pour le moment contrôlée par les ordinateurs du Cap – aura eu lieu. Ils ont à peine le temps de penser à autre chose ou d’échanger quelques mots avec les contrôleurs de mission.

« Trente secondes et le décompte continue. Les astronautes rapportent qu’ils

se sentent bien. » Certains des crampons qui fixent la fusée à la tour de lancement se rétractent. « T moins quinze secondes, le système de guidage est transféré à l’équipage. » Jack King maîtrise moins bien le son de sa voix désormais. La tension et l’enthousiasme percent. « Douze, onze, dix… » Une monstrueuse cascade – des millions de litres d’eau – se déverse dans la fosse du pas de tir pour atténuer le tonnerre imminent. « … Début de la séquence automatique d’allumage ! » Les cinq tuyères à la base de la Saturn V déchaînent les enfers, la fusée commence à tirer sur ses derniers crampons. « Six, cinq, quatre, trois, deux, un… Décollage ! Nous avons un décollage, à 32 minutes après l’heure pile ! » Dans une pluie de plaques de givre, la fusée s’élève. À mesure qu’elle s’allège – de quinze tonnes de carburant à chaque seconde –, elle accélère. Lentement, les « G » encaissés par les astronautes augmentent : un au départ, puis deux au bout d’environ une minute, puis trois après 120 secondes. Juste avant l’extinction du premier étage, Armstrong, Collins et Aldrin sont plaqués sur leur siège par une force équivalente à presque quatre fois leur poids ! L’arrêt instantané de la poussée leur fait ressentir comme un brusque freinage qui les projette vers l’avant dans leurs combinaisons, puis l’allumage du second étage les tire a nouveau en arrière, comme une claque. Et cela recommence avec l’extinction du second étage, puis le bref allumage du troisième : un rugissant tour de montagnes russes qui les amène en orbite – et en impesanteur – douze minutes après le décollage.

Apollo 11. Un nuage de condensation se forme autour de la fusée alors que la

Apollo 11. Un nuage de condensation se forme autour de la fusée alors que la vitesse de celle-ci approche de Mach 1.

Au bout d’une orbite et demie autour de la Terre, le troisième étage est allumé une dernière fois pour s’éjecter vers la Lune. Collins, qui peine à se débarrasser d’un tic de paupière depuis le matin, détache le vaisseau CSM (le module de service et le module de commande), fait demi-tour et, tandis qu’il tient le module de descente dans son viseur, s’y arrime par le nez à la perfection. D’un délicat coup de rétrofusées, il extrait le LM de son logement. Le troisième étage désormais vide est expulsé au loin sur une orbite autour du Soleil. Il est 12 h 42 ce mercredi 16 juillet et le « train spatial » est lancé comme un boulet de canon vers la Lune. Arrivée prévue dans trois jours.

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Mis à part pendant les périodes de repos imposé, les check-lists, les tests et autres vérifications des systèmes occupaient chaque instant des astronautes selon un emploi du temps plutôt serré. En particulier, la sortie extra-véhiculaire sur la

Lune ne devait durer que 150 minutes, et la façon dont chacune d’elles serait mise à profit donna lieu à moult disputes et négociations. Loin de moi l’idée d’ajouter à la « polémique sur le drapeau » qui a enflé à la sortie du film First Man, mais laissez-moi à ce propos vous dire comment le drapeau suisse fut planté sur la Lune avant le drapeau américain… La liste de courses des deux hommes qui se poseraient sur la Lune était assez longue, son ordre et son timing très stricts. Les scientifiques avaient obtenu que les équipements choisis pour ce premier vol soient installés en priorité. Il s’agissait d’un sismomètre, d’un réflecteur laser et d’une expérience de collecte du vent solaire conçue entre autres par Johannes Geiss de l’université de Berne. Le vent solaire est un flux d’électrons et de noyaux d’atomes soufflé dans l’espace par notre étoile. Sur Terre, nous en sommes protégés par le champ magnétique terrestre. L’idée de Geiss, simple et géniale, était que sur la Lune, loin au-dessus de ce bouclier, il serait possible de collecter le vent solaire dans toute sa pureté et d’en connaître la composition. Encore fallait-il que le piège y soit exposé assez longtemps, d’où l’importance, pour son expérience encore plus que pour les autres, d’être installée dès le début de la sortie. Il se trouve que le collecteur de Geiss consistait en une feuille d’aluminium très pur portée par une hampe, ce qui lui donnait un peu l’allure d’un drapeau et lui valut le surnom ironique de « swiss flag » côté américain. Au départ, tout alla bien. En particulier, la question d’organiser une « cérémonie du drapeau » en plus de toutes les autres activités n’obnubilait à peu près personne. On s’était dit qu’un drapeau – de l’identité duquel, on l’a dit plus haut, le comité des activités symboliques présidé par Thomas O. Paine discutait encore – pourrait être fixé sur la hampe de l’expérience de Geiss, faisant ainsi d’une pierre deux coups. Le président Richard Nixon, élu en novembre, semblait sur la même longueur d’onde, puisqu’il avait souligné l’aspect international du programme Apollo lors de son discours d’investiture du 20 janvier 1969. Mais une partie de l’opinion publique critiquait le programme spatial, et la Nasa commençait à craindre que le Congrès n’approuve pas son budget annuel. Elle décida pour l’amadouer de faire appel à sa fibre patriotique en promettant que la bannière étoilée serait solennellement plantée sur la Lune. Un mois avant le départ, la Nasa décida donc un peu en catastrophe d’embarquer un drapeau américain, dont la conception – il fallait trouver le moyen de déployer un drapeau là où il n’y a pas d’air et de le loger parmi la pléthore d’équipements de la mission – fut confiée à un certain Jack Kinzler. Probablement parce qu’il était connu de tout le Manned Spacecraft Center comme « Mister Fix It{24} ».

Alerte ! Geiss craignit, à juste titre, que ce drapeau ne soit planté avant son collecteur de vent solaire. Il contacta son ami Paul Gast, géochimiste en charge des aspects scientifiques du programme Apollo, pour lui expliquer que si le temps d’exposition de son expérience était par trop amputé, les mesures en seraient inutilisables. Paul Gast contacta Bill Hess, directeur scientifique de la Nasa d’origine allemande, qui décida que l’expérience suisse aurait la priorité en déclarant : « Nixon peut attendre ! » D’après ce qu’ils m’ont raconté, plusieurs hauts personnages à Washington firent pression afin de changer l’ordre des activités, mais, à la grande surprise de Geiss, la Nasa resta ferme. Un Learjet apporta en Floride le drapeau américain à temps pour qu’il soit installé dans la fusée quelques heures seulement avant le lancement. Mais le « drapeau suisse » de Geiss fut bel et bien planté dans le sol lunaire avant lui ! D’accord, ce petit accès de patriotisme helvète est un peu tiré par les cheveux de ma part… Mais en discutant avec les anciens ingénieurs qui avaient travaillé sur l’expérience de collecte du vent solaire, je me suis laissé dire qu’ils avaient caché un tout petit drapeau suisse – un vrai, cette fois – à l’intérieur de son mât. Alors, d’une certaine façon, il est peut-être vrai que le drapeau suisse ait été planté (clandestinement) en premier ! Ces petits actes d’appropriation de la Lune furent très courants. Près de quatre cent mille personnes ont travaillé au programme lunaire et ils furent quelques- uns à vouloir que quelque chose d’eux reste là-haut. Les ingénieurs allemands de von Braun avaient pris l’habitude, déjà du temps de Peenemünde, de placer sur leurs fusées des logos « Frau im Mond », d’après le titre du film de science- fiction qui avait déterminé leur vocation : une jeune femme en petite tenue chevauchant un croissant de Lune. Certains m’ont assuré que le troisième étage de la Saturn V d’Apollo 11 avait le sien. (Malheureusement, je n’ai jamais pu en avoir de preuve ou de photo, et il n’y a désormais plus de survivants pour m’aider à enquêter sur ce sujet politiquement délicat !) Un autre ancien ingénieur m’a un jour confié qu’il avait gravé son nom à l’intérieur du tube de prélèvement des carottes du sol lunaire. Quant aux équipes qui fabriquaient le LM, elles signèrent de leurs noms les parties non visibles de l’engin !

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Le 19 juillet, Collins a placé Apollo 11 en orbite autour de la Lune à la perfection. À 115 kilomètres au-dessus de la surface, les détails sont impressionnants. Collins trouve le paysage étrange, menaçant. Les couleurs

changent presque d’heure en heure, du noir charbon à l’aube ou au crépuscule à une magnifique teinte rosée en plein « midi ». Même le taciturne Armstrong laisse échapper quelques superlatifs en décrivant cette surface. De façon inquiétante, les cratères semblent bien plus nombreux que sur les photos, et lorsqu’ils repèrent le futur site d’atterrissage, Collins se demande même s’il y a là assez de place pour poser ne serait-ce qu’une poussette ! Au cours des trente orbites qu’ils effectuent autour de notre satellite, Neil tente de mémoriser les caractéristiques du site. Alors que les deux autres s’installent pour une quatrième nuit en impesanteur, Buzz passe dans le LM dont il a la charge et met en route ses systèmes pour les contrôler un par un. Une vingtaine d’heures après leur arrivée dans la banlieue lunaire, le module de descente baptisé Eagle se désarrime de Columbia, emportant Neil Armstrong et Buzz Aldrin vers la surface de la Lune. Il est 13 h 44 à Cap Canaveral et une des phases les plus critiques de la mission vient de commencer. Les deux hommes sont tendus comme des cordes de piano, leur rythme cardiaque grimpant rapidement tandis que leurs gestes restent calmes et leur voix parfaitement maîtrisée. Après que Buzz a déclenché la manœuvre de désorbitage, réorienté le LM et lancé la manœuvre de descente, Neil, en tant que commandant, s’apprête à prendre l’appareil en manuel. Les conditions sont très différentes de celles qu’il a connues à bord du LLTV (Lunar Landing Training Vehicle), engin d’entraînement auquel il doit un de ses crashs les plus spectaculaires, le quatrième de sa carrière, le 6 mai 1968. Simulant une phase d’approche à la base d’Edwards, il en avait perdu subitement le contrôle à très basse altitude. Malgré une infime marge de manœuvre, il a eu le réflexe d’activer son siège éjectable quelques secondes avant l’impact. De retour dans son bureau, Armstrong a ensuite repris ses activités comme si de rien n’était. Le très sensible et affectueux Alan Bean, astronaute du troisième groupe qui partageait son bureau, m’a raconté qu’il avait été atterré d’apprendre la nouvelle de la bouche de ses collègues : il venait de croiser Armstrong parfaitement serein à sa table de travail ! Il retourna voir Armstrong et lui demanda si c’était vrai. Sans lever les yeux de ses papiers, Neil répondit simplement : « Oui ». Bean n’en saura pas plus, choqué par la quiétude de son ami rescapé d’un grave accident qui aurait pu lui coûter la vie. Armstrong est cependant étranger à toute superstition et il sait que la fiabilité du véhicule n’est pas en cause. Simplement, il y a des réalités que les plus rigoureux des ingénieurs ne peuvent pas contourner. Le LLTV, conçu pour s’entraîner à se poser sur la Lune, opérait sur un monde – la Terre – pourvu

d’une atmosphère dense et d’une pesanteur six fois supérieure à celle de notre satellite, raison pour laquelle il était de conception technique très différente du LM. D’ailleurs, l’enquête démontrera que l’accident était dû à une panne sèche de ses réacteurs de contrôle d’attitude, épuisés par ces deux facteurs : la gravité{25} et le fort vent qui soufflait ce jour-là. Ce 20 juillet, dans le vide de l’espace et au-dessus de ce petit monde, Eagle est dans son élément comme un poisson dans l’eau. Armstrong racontera plus tard qu’après une soixantaine d’atterrissages réussis à bord du LLTV, Eagle lui procurait « une confortable sensation de familiarité ». De son côté, Buzz Aldrin est lui aussi habité par le souvenir de ses années de formation. Ce qui le conduit à commettre une erreur. Sa thèse de doctorat, soutenue au MIT, s’intitulait Techniques de guidage par ligne de visée lors des rendez-vous spatiaux habités. Elle lui a valu d’entrer à la Nasa l’année suivante. Devenu astronaute à sa seconde tentative, il a eu toutes les peines à s’intégrer à ce milieu. Ses manières rugueuses et ses diplômes supérieurs le faisaient paraître trop élitiste et ambitieux. Sa façon de parler jusqu’à la nausée des sujets qui le passionnaient aussi ! Les autres astronautes l’affublèrent donc du sobriquet pas très bienveillant de « Docteur Rendez-vous ».

donc du sobriquet pas très bienveillant de « Docteur Rendez-vous ». Le LEM amorce sa descente

Le LEM amorce sa descente vers la lune.

En approche de la Lune, Aldrin sait que la mission peut avorter à tout moment{26} et qu’il devra alors éjecter l’étage de descente d’Eagle pour remonter à la rencontre de Collins. Comme il me l’a avoué, s’il y a bien une opération que le « Docteur Rendez-vous » n’a pas le droit de rater, c’est celle-là ! Il veut être prêt à se diriger vers Columbia à l’instant même où son commandant lui en donnera l’ordre, aussi maintient-il allumé le radar qui indique à l’ordinateur la position du module de commande tout en enclenchant l’autre radar, celui qui repère la surface lunaire en violation complète de la procédure de vol. Au départ, cela ne pose aucun problème. Mais, on la vu, l’ordinateur de bord est extrêmement rudimentaire et ne peut traiter qu’un débit de données limité. À mesure qu’Eagle s’approche de la surface, les échos venus du sol se succèdent plus rapidement… « Alarme informatique ! » Un des trois cents et quelques voyants et indicateurs que Buzz Aldrin surveille vient de s’allumer (il m’a avoué qu’il n’avait, à aucun moment, eu le temps de regarder la descente par le hublot). « C’est un 1202 », indique Armstrong à Houston, laissant aux contrôleurs de vol le soin de se demander ce que cela signifie. Au sol, l’ingénieur Steve Bales reçoit dans son casque une communication de son collègue de soutien affirmant que cette alarme est sans conséquence pour l’instant et il donne le feu vert pour continuer. Mais pendant ces longues secondes, Armstrong a commis l’erreur d’oublier de voler ! Dans tout aéronef, les règles opérationnelles sont très claires : le pilote se charge des instruments pour le commandant qui, lui, se tient prêt à agir sur les commandes l’œil rivé au hublot. Preuve du bien-fondé de ces règles, lorsque Armstrong regarde à nouveau dehors, il s’aperçoit avec effroi qu’il est en train de se diriger vers le site d’atterrissage prévu, mais que celui-ci est tapissé de rochers. Le nez collé à sa minuscule vitre triangulaire, il prend alors les commandes en manuel et laisse Eagle dériver dans l’espoir de repérer un terrain aussi peu accidenté que possible. Quelques secondes plus tard, Aldrin, d’un calme olympien, signale : « Même alarme. Il semble que ça se produise à chaque fois qu’on a un 1668. » Comme il aurait pu s’en douter, l’ordinateur de bord est simplement noyé sous le trop-plein d’informations. Eagle est désormais très bas. Le grand manitou aux commandes de la salle de contrôle ce jour-là, Gene Kranz, lance un tour de table (ou plutôt de consoles) pour connaître l’opinion de chaque responsable : navigation, rétrofusées, médecin, tous sont « go ». Il n’est plus temps de reculer. Neil Armstrong, qui ne trouve toujours pas de terrain satisfaisant, ralentit la descente en laissant défiler le paysage. À quarante mètres d’altitude, il ne reste

plus que quelques secondes de carburant et ils sont probablement trop bas pour s’éjecter. Sur Terre, les contrôleurs constatent que l’altitude du LM reste constante depuis un moment. D’un ton ferme et inquiet, Kranz ordonne à Charlie Duke, le plus jeune des astronautes qui était ce jour-là en charge des communications : « Rappelle-leur qu’il n’y a pas de putain de station-service sur la Lune{27} ! » À la dernière minute, Armstrong aperçoit une parcelle relativement uniforme. Il recommence à descendre. Buzz continue de l’informer sur leur position. « Tu glisses un peu sur la droite, corrigeOK. » À douze mètres au-dessus de la surface, le paysage se brouille soudain. La poussière lunaire est soulevée par la tuyère du LM et le sol est désormais presque invisible. À Dieu vat ! Buzz commente pour Houston. « Maintenant on voit notre ombre… Lumière de contact ! » Puis il signale : « … OK. Coupure du moteur ». Ce sont les premiers mots prononcés sur la Lune. Neil Armstrong reprend la communication et, dans une improvisation typique de son fonctionnement, décide de son propre chef qu’ils ne sont plus un simple module de descente, mais désormais une « base » qui ne figure dans aucun protocole. « Houston ? EuhIci la base de la Tranquillité, l’Aigle s’est posé. » À l’autre bout, Charlie Duke en bafouille de surprise : « Reçu, Twank… euh… Tranquillité ? Bien reçu ! » Puis il ajoute son célèbre « Vous teniez un tas de gars en haleine ici. Ils allaient devenir tout bleus ! On respire à nouveau, merci beaucoup ! » Encore très concentrés, les deux astronautes échangent une courte poignée de main et commencent immédiatement la check-list de départ afin d’être prêts à repartir en cas de problème grave. Pour Armstrong, le but est atteint : de son point de vue de pilote, poser Eagle sur la Lune, c’était le principal. Le reste n’est que du bonus. Buzz Aldrin, qui a emporté avec lui une substance « interdite » – une petite fiole de vin – et une hostie demande « l’autorisation » (on se demande qui aurait pu l’en empêcher !) de pratiquer une petite cérémonie de communion à titre privé. La première nourriture consommée sur la Lune. Un peu plus de six heures plus tard, « c’est un petit pas pour un hommeun bond de géant pour l’humanité ».

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On dit que lorsque les astronautes foulèrent la surface de la Lune, pendant

quelques heures de paix universelle, les statistiques de la police américaine enregistrèrent une baisse foudroyante de la criminalité dans tout le pays. Il ne fait aucun doute que pour toute l’humanité, ces moments furent comme suspendus dans le temps, y compris, bien sûr, pour Neil et Buzz et pour le plus solitaire de tous les hommes ce jour-là : Michael Collins. Armstrong se sentait bien léger. Ses 75 kilos sur Terre n’en représentaient plus que 12 et demi sur la Lune, et même avec tout le poids de son scaphandre, il atteignait à peine les 25 kilos. Il lui était incroyablement facile de se déplacer sans effort. Aldrin en était, comme lui, tout surpris. Mais, en bon physicien, il signala que l’imposante masse de son pack dorsal le tirait en arrière lorsqu’il se propulsait en avant : si le poids d’une masse (vers le bas) est considérablement réduit sur la Lune, son inertie (sa résistance à la mise en mouvement) reste, quant à elle, la même ! Les deux hommes sont cependant d’accord : leurs déplacements étaient bien plus faciles que dans les systèmes de simulation qu’ils avaient pratiqués sur Terre !

de simulation qu’ils avaient pratiqués sur Terre ! Une des rares photographies d’Armstrong sur la surface

Une des rares photographies d’Armstrong sur la surface lunaire ; le plus souvent il était de l’autre côté de l’objectif.

Buzz était sorti du LM à son tour une vingtaine de minutes après Armstrong. Sur l’échelle, il avait commenté : « Maintenant je remonte d’un échelon pour aller refermer un peu le sasEn m’assurant de ne pas nous enfermer dehors. »

Armstrong avait ri : « Une sacrement bonne idée ! » (Aldrin est, à ce jour, toujours aussi contrarié que ses camarades se moquent de lui pour cette remarque : « Imaginez que la porte se soit verrouillée ! », proteste-t-il). Contemplant pour la première fois le paysage en toute quiétude, il le qualifia de « magnifique désolation ». Il se sentait étrangement détaché, comme s’il était lui-même son propre spectateur. (Taquin et visiblement fier de lui, Aldrin me confia qu’il fut aussi à cette occasion le premier à uriner sur la Lune). Buzz Aldrin remarqua, au départ avec une certaine surprise, que l’échappement de leur moteur avait laissé peu de traces au sol. Comme il l’avait vu lors de la descente, le nuage de poussière qu’ils avaient soulevé s’était dissipé au loin en un clin d’œil, sans rester en suspension. Sous le LM, on remarquait tout au plus quelques stries dans la poussière s’éloignant radialement de l’aplomb de la tuyère. Bien sûr, Aldrin comprenait qu’en l’absence d’atmosphère, la poussière retombe très vite et surtout qu’elle est expulsée au loin en ligne droite, sans remous. Mais c’était une autre chose que de le voir en vrai, tandis que son cerveau continuait à servir de références terrestres. Pour des raisons analogues, les marcheurs lunaires ont eu certaines difficultés à estimer les distances. Nous avons tous en tête le Petit Prince debout sur sa planète minuscule. L’image est certes exagérée, mais elle illustre assez bien ce que les astronautes ressentaient sur la Lune : l’étrangeté d’un horizon presque quatre fois plus proche que sur Terre. Neil Armstrong racontait que cette courbure très prononcée de la Lune rendait la marche déroutante. Il cita l’exemple d’un cratère de plus de 30 mètres de haut qu’il avait repéré lors de son atterrissage, mais qu’il ne pouvait désormais plus voir malgré le fait qu’il s’en trouvait à quelques centaines de mètres seulement. Pour son cerveau habitué aux normes terrestres, les objets disparaissaient incroyablement vite derrière l’horizon à mesure qu’il se déplaçait. L’absence quasi totale d’atmosphère provoquait un autre effet d’optique déroutant. Sur Terre, l’air ambiant voile les objets qui nous entourent d’autant plus fortement qu’ils sont loin. Une montagne éloignée apparaît ainsi moins contrastée, plus bleutée, qu’un relief tout proche. Inconsciemment, nous nous servons de cet effet pour estimer les distances. A plusieurs reprises, les astronautes, croyant marcher vers un caillou tout près d’eux, découvraient qu’ils peinaient à s’approcher d’un immense rocher dans le lointain (nous en reparlerons à propos d’Apollo 16). Néanmoins, les opérations sur la Lune se révélèrent simples et agréables, et se déroulèrent sans encombre – excepté l’installation du drapeau américain qui

obligea les astronautes à rassembler un petit tas de poussière à sa base pour lui donner un équilibre précaire. Au bout de deux heures et demie, il fut temps de regagner Eagle. Jetant un dernier coup d’œil au-dessus de lui, Aldrin s’emplit les yeux de la vision de la Terre, plus brillante que la pleine Lune, merveilleusement colorée sur le fond absolument noir du ciel. Tandis qu’il remontait les échelons, son collègue Armstrong fit une fugue qui surprit tout le monde, révélant cette facette sensible de son caractère que cachait sa parfaite discipline. Il courut rapidement vers le bord d’un grand cratère pour y voler un instant de sérénité solitaire et le prendre en photo. Armstrong se montra, d’ailleurs, un photographe plus sérieux qu’Aldrin, qui n’eut pas l’idée de faire une belle photo de son commandant sur la Lune. On l’apercevra certes sur cinq photos, mais toujours de dos, dans l’ombre ou très mal cadré. Ses collègues de la Nasa en furent consternés (et lorsque j’en ai parlé avec Buzz, ses explications ne m’ont pas permis d’en savoir plus). De retour dans le module lunaire, les deux astronautes essayèrent de dormir, Armstrong vautré sur le couvercle de protection du moteur d’ascension et Aldrin à même le sol. Une odeur de poudre à canon provenant de la poussière lunaire envahissait tout l’habitacle, une poussière très salissante, rendue collante par l’électricité statique. En se couchant, Aldrin aperçut un petit objet sur le sol poussiéreux. Curieux, il se rendit compte qu’il s’agissait en fait d’un fusible. Instinctivement, il contrôla tout le cockpit à la recherche d’une pièce manquante. Avec stupeur, il s’aperçut qu’il s’agissait ni plus ni moins que du fusible faisant office d’interrupteur pour la séquence d’allumage du moteur de remontée du LM ! Sans ce petit fusible, pas de retour possible… En me parlant de cet incident, Aldrin me dira bien plus tard avec un petit sourire : « Tu vois, là c’est nous qui aurions dû dire : Houston, on a un problème” », allusion à la fameuse phrase d’Apollo 13.

Aldrin extrait le sismomètre de la baie du module lunaire. Les deux astronautes tentèrent de

Aldrin extrait le sismomètre de la baie du module lunaire.

Les deux astronautes tentèrent de dormir en laissant à Houston le soin de trouver une solution. Mais ils avaient trop froid et l’oxygène passant dans leurs combinaisons accentuait leur inconfort. Les hublots étaient mal couverts et il y avait bien trop de lumière. L’heure du réveil arriva au moment où ils n’espéraient plus s’endormir. Toujours pas de solution en vue. En désespoir de cause, Aldrin sortit une pointe feutre de sa poche{28} pour forcer le fusible à entrer dans son logement, et le moteur-fusée démarra sans problème. Ce fut un soulagement d’autant plus grand que l’équipe au sol avait remarqué la formation d’amas de carburant givré qui obstruaient le système d’allumage et que, fusible ou pas, personne ne savait si le moteur repartirait. Le grand public ignore généralement qu’Apollo 11 est véritablement passé très près du drame à plusieurs reprises.

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Il faut deux orbites à Collins pour repérer Eagle et effectuer le fameux « rendez-vous en orbite lunaire ». Une nouvelle fois l’œil au viseur, il recapture ensuite le LM et accueille, fou de joie, ses deux camarades. Dans un élan d’enthousiasme, il saisit à deux mains la tête d’Aldrin qui surgit du tunnel d’accès comme pour lui poser un bisou paternel sur le front. Il se reprend in

extremis et lui serre chaleureusement la main. Armstrong rampe hors du tunnel à son tour, l’équipe est réunie. Après avoir préparé la manœuvre et lancé le vaisseau Apollo vers la Terre, Collins annonce triomphalement : « Bon, on est encore loin de la Terre, mais à partir de maintenant, c’est de la descente tout du long ! » Les heures suivantes, alors qu’il tente de dormir, Aldrin est surpris par les flashs lumineux qui impactent sa rétine même quand ses yeux sont fermés. Prenant son courage à deux mains pour surmonter sa peur du ridicule, il en informe ses collègues et leur demande s’ils voient la même chose. Les astronautes sauront bien plus tard qu’Aldrin n’avait pas la berlue, lorsqu’on les aura informés des travaux de Jakob Eugster. Ce physicien suisse avait prédit cet effet dès les années cinquante comme conséquence du passage, dans l’humeur vitrée des yeux des astronautes, de particules chargées du vent solaire. Oui, le vent solaire de Johannes Geiss… Le vent solaire est une autre spécialité suisse ! Le 24 juillet, huit jours après son départ, Columbia s’abat dans l’océan Pacifique. L’équipage est récupéré par les plongeurs sauveteurs du porte-avions USS Hornet, et la capsule par un audacieux grutier militaire d’à peine vingt ans qui n’avait manifestement pas froid aux yeux. Accueillis par des marins qui arboraient fièrement le badge « Hornet plus three », les trois hommes sont conduits dans une hypothétique « caravane de quarantaine » improvisée à la va- vite et, en fait, complètement inopérante (si on avait vraiment voulu éviter la contamination possible de la Terre par un germe lunaire, il n’aurait pas fallu ouvrir la capsule à l’air libre pour récupérer les astronautes, ni leur faire traverser la haie d’honneur constituée par des centaines de marins). Sur la porte de la caravane, on peut lire : « Interdit de donner de la nourriture aux animaux » ! Quelques heures plus tard, on les sort de la caravane pour les transférer dans un bunker de quarantaine à Houston (non sans qu’ils aient été en contact avec des dizaines d’êtres humains dans l’intervalle). Aldrin m’a même confié qu’ils voyaient des fourmis entrer et sortir des interstices entre les parois de leur cellule !

Le vaisseau Columbia vient d’amerrir Mais pendant les dix-huit jours de leur quarantaine, Armstrong, Collins

Le vaisseau Columbia vient d’amerrir

Mais pendant les dix-huit jours de leur quarantaine, Armstrong, Collins et Aldrin ont tout lieu de méditer sur ce qui vient de leur arriver. Digérer cette expérience sera désormais le défi de leur vie.

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Armstrong quitta la NASA en 1971 et devint professeur en astronautique à l’université de Cincinnati jusqu’en 1980. Il quitta ensuite ce poste sans explication, à la surprise de tous. En 1986, il sera membre de la commission d’enquête Rogers sur les causes de l’accident de la navette spatiale Challenger. Comme on l’a dit, il refusa toute sa vie le statut de « héros national » qu’on voulait lui faire jouer. Son fils Rick m’a raconté qu’en vacances en famille aux Bahamas, un caissier se mit à regarder son père avec insistance pendant qu’il payait. « Vous ressemblez à Neil Armstrong », fit-il remarquer. Neil répondit laconiquement : « Oui, parfois », avant de s’en aller. Il a refusé beaucoup de contrats publicitaires qui l’auraient rendu très riche, ce qui ne l’intéressait pas autant que sa tranquillité parmi les siens. Il fera

exceptionnellement une campagne de publicité pour Chrysler en 1979. La rareté de ses apparitions est cependant relative. Je me souviens des échanges de courriels et des conversations téléphoniques avec sa secrétaire, madame Holly McVey, qui m’assurait que ses apparitions étaient en fait nombreuses. Elles ne paraissaient rares qu’au regard des milliers d’invitations et demandes diverses qu’il recevait en permanence. Lui-même reconnaît dans son autobiographie qu’il n’a accepté qu’un pour cent de toutes les invitations. Ce fut un grand moment d’émotion lorsque Holly McVey m’annonça en 2011 que notre invitation en Suisse était notée provisoirement dans son agenda. Ses collègues astronautes Charlie Duke, Edgar Mitchell et Al Worden avaient plaidé avec succès ma cause… Hélas, Armstrong m’écrivit quelques mois plus tard pour se décommander gentiment. Dans sa lettre, il m’expliquait qu’il se rendait de temps à autre en Suisse pour rendre visite à sa belle-famille en toute discrétion. Selon sa première épouse, Janet, Neil Armstrong était en « perpétuelle introspection ». C’était, d’une certaine façon, un sage. Sur la question de l’écologie, je l’ai entendu dire : « Nous avons trouvé des gens extrêmement capables pour atteindre la Lune, nous trouverons avec certitude des gens qui résoudront nos problèmes environnementaux. » Lors d’une visite surprise aux troupes américaines en Afghanistan et en Irak en 2011, un soldat très honoré et visiblement subjugué lui demanda : « Pourquoi êtes-vous ici ? » Armstrong répondit simplement : « Parce que vous êtes là. » Armstrong est mort l’année suivante des suites d’une opération au cœur. Il reste dans la mémoire de ceux qui l’ont approché comme une personnalité exemplaire à l’engagement unique. J’aime à penser que, désormais, une part de la lumière intérieure de cet homme rayonne dans le clair de Lune.

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Michael Collins n’est pas retourné dans l’espace. Il a effectivement décliné l’offre de commander Apollo 17. Après le tour du monde vertigineux que les trois astronautes durent effectuer au sortir de leur quarantaine, il quitta la Nasa et accepta – sous l’insistance Thomas O. Paine et de Nixon lui-même – le poste d’assistant aux affaires publiques pour le secrétaire d’Etat William Rogers. Il dirigea par la suite le National Air and Space Museum, suivit des cours de management pour occuper des postes dirigeants dans l’industrie aérospatiale avant de fonder sa propre entreprise de Consulting.

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Des trois « aimables étrangers », Buzz Aldrin est connu comme celui dont le retour a été le plus difficile. Beaucoup de gens ont prétendu qu’Aldrin a souffert de n’avoir pas été le premier homme sur la Lune. Ce n’est pas exactement vrai. Peu de gens le savent, mais – comme il me l’a confié et comme sa première épouse le confirme – en 1969, il songea sérieusement à refuser la mission Apollo 11. En tant que scientifique, il se demandait si les missions suivantes – dont le programme de recherche serait plus approfondi – ne seraient pas plus intéressantes pour lui. Surtout, la célébrité qu’il savait inévitable lui faisait très peur. Et il avait d’excellentes raisons pour cela. L’année ayant précédé son départ, alors qu’enflaient les rumeurs qui le donnaient « First To Walk On Moon », sa mère – au nom prédestiné de Marion Moon – s’était suicidée, semble-t-il parce qu’elle se sentait incapable d’assumer les feux de la rampe. Buzz y voit une tendance génétique à la dépression, puisque le père de Marion s’est aussi suicidé et qu’il a lui-même dû affronter de terribles démons. On est peut-être aussi en droit de se demander si l’autoritarisme du colonel Aldrin Sr. n’avait pas tendance à traumatiser les plus fragiles dans son entourage. Quoi qu’il en soit, croit-on vraiment que Buzz Aldrin pouvait, dans ces conditions, envisager l’honneur d’être le premier avec légèreté ? D’ailleurs, lorsque Deke Slayton annonça à l’équipage l’ordre de sortie, il l’accepta volontiers et exprima régulièrement le fait qu’il trouvait cette décision justifiée. Ce n’est pas tant qu’Aldrin aurait voulu être le premier, mais que la vie l’avait rendu particulièrement vulnérable au fait d’être second, un statut que les médias et le public lui ont néanmoins renvoyé à la figure sa vie durant. Ce n’est pas le moindre de ses exploits que d’avoir réussi à survivre à cette pression ! Une autre facette de sa personnalité étonnera peut-être ceux qui, au sein du programme, l’avaient jugé froid et égoïste, juste avant son départ pour la Lune, à l’automne 1968, un petit garçon du nom de Tommy appartenant à sa congrégation religieuse fut atteint d’un cancer. Aldrin s’était pris d’amitié pour cet enfant. Il ne manquait pas une occasion de lui rendre visite ou de passer en hélicoptère près des fenêtres de son hôpital lors de ses vols d’entraînement (apparemment, la mésaventure de sa mise à pied lors du passage de son jet au- dessus de la maison de ses parents ne l’avait pas refroidi !). Il lui fit même la surprise d’organiser un vol avec lui. Aldrin a confié, ému, au père de l’enfant :

« Tu sais, c’est ma première vraie rencontre humaine depuis que je suis astronaute. » Mais pendant le tour de représentation mondiale des trois

astronautes, le jeune Tommy déclina rapidement. Il mourut finalement à l’automne 1969 à l’âge de quatre ans. Bouleversé, Aldrin annulera une cérémonie de remise de médailles à West Point pour participer à son enterrement et porter le cercueil de son jeune ami. Par la suite, Aldrin a effectivement sombré progressivement dans la dépression et l’alcoolisme. Mais il a réussi à en sortir. Officiellement, il ne boit plus d’alcool depuis des décennies. Aldrin a écrit plusieurs livres, dont deux de science-fiction. Dans Encounter with Tiber, Aldrin imagine l’histoire d’un peuple d’extraterrestres qui auraient laissé un message sur la Lune. Aldrin a été le héros d’interventions télévisuelles controversées, comme lorsqu’il prôna une mission sur Phobos, une des lunes de Mars, afin d’y étudier un « monolithe très bizarre ». « Qui l’a placé là ? », demandait-il. « L’Univers, ou peut-être Dieu ! » Aldrin est un homme très ouvert et parle volontiers de tout, ce qui n’est pas toujours du goût de tous. Par exemple, il n’hésite pas à se déclarer « climatosceptique » arguant que les cycles naturels provoquent des périodes plus chaudes ou plus froides… À partir de 1985 – et jusqu’à aujourd’hui –, il s’est engagé corps et âme dans la promotion de l’exploration humaine de notre système solaire et, en particulier, des missions habitées vers Mars. Il déploie toute sa considérable énergie pour prêcher la bonne parole. Aldrin est également l’inventeur du concept de Mars Cyclers (un grand vaisseau spatial orbitant indéfiniment entre le Soleil et Mars en passant près de la Terre, qui servirait en quelque sorte de navette à laquelle des astronautes partis de la Terre pourraient régulièrement s’arrimer). Vous pourrez passer des heures de discussion sur ce sujet avec lui, et il vous convaincra à coup sûr ! Sa vocation d’explorateur explique aussi, sûrement, sa passion durable pour la plongée sous-marine ainsi que ses voyages extraordinaires, telle sa visite récente en Antarctique, en décembre 2016. À cette occasion, nous avons failli le perdre. Christina Korp, son agent, m’a raconté qu’alors qu’ils marchaient dans la neige, il s’est senti faiblir. Après une pause, ils décidèrent de rentrer et Buzz fut évacué vers la Nouvelle-Zélande. Sans la vigilance de Christina qui l’a forcé à rester à l’hôpital, il aurait pu mourir. Aldrin est néanmoins très fier d’être devenu le plus vieil homme à avoir jamais atteint le pôle Sud ! Buzz Aldrin est certainement un trésor national de l’Amérique. On l’a vu rapper avec Snoop Dogg sur Rocket Experience, il a donné son prénom au personnage de Toy Story Buzz Lightyear, il a fait des caméos dans The Big Bang Theory ou Transformer 3. À l’heure où j’écris, juste après ses frasques aux côtés

du président Donal Trump, Buzz vient à nouveau de faire parler de lui en twittant « Proud to be an American » en référence à la polémique sur le drapeau dans le film First Man qui montre la bannière étoilée sur la Lune, mais pas l’instant où Neil et Buzz l’ont plantée…

*

Il est temps de conclure le chapitre Apollo 11 et cette affaire en est peut-être le moyen. Je voudrais dire ici quelque chose à mes amis américains et à leur pays que j’aime tant. Lors du spectacle Moon race organisé par mon association SwissApollo{29} en 2015, j’ai eu l’immense privilège de recevoir Buzz Aldrin ainsi que le cosmonaute russe Alexeï Leonov. À la surprise de tous, la mienne comme celle des 3 000 personnes présentes dans la salle, Leonov prit l’initiative de se lever et, la main sur le cœur, de jurer solennellement que les Américains avaient réellement été sur la Lune. Ce fut un moment incroyablement intense : le perdant de la course avait l’immense élégance de saluer les vainqueurs ! Nous tous, à l’extérieur des États-Unis, savons parfaitement que c’est vous qui avez posé des hommes sur la Lune et les en avez ramenés vivants. Vous vous êtes grandis et non amoindris en offrant cette victoire à toute l’humanité, ce pour quoi nous vous sommes reconnaissants. Vos compatriotes Neil Armstrong et Buzz Aldrin ont laissé dans la poussière du désert lunaire un écusson de la mission Apollo 1 portant les noms de leurs camarades tombés, les astronautes Grissom, White et Shaffee, mais aussi les médailles militaires de Youri Gagarine et de Vladimir Komarov récupérées par l’astronaute Frank Borman auprès de leurs veuves lors d’un voyage en Europe{30}. Et ils ont déposé une plaque qui survivra des millions d’années à toutes les polémiques. « Ici, des hommes venus de la Terre ont pris pied pour la première fois sur la Lune. Nous sommes venus en paix au nom de toute l’humanité. Juillet 1969. »

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En plein dans le mille

Apollo 12

4 En plein dans le mille Apollo 12 L’équipage d’Apollo 12 : Pete Conrad, Richard Gordon

L’équipage d’Apollo 12 : Pete Conrad, Richard Gordon et Alan Bean.

À LINSTANT OÙ LE MODULE Eagle de Buzz et de Neil se pose sur la Lune, un homme assis dans la salle de contrôle murmure dans sa barbe : « Merde. Ils ont atterri »… C’est Dick Gordon, le pilote du module de commande désigné pour la mission suivante, Apollo 12, celle qui était considérée comme la grande favorite de la course à la Lune. Si Gordon, frustré, ne pense pas vraiment ce qu’il dit, il y en a – du côté du service de presse de la Nasa – qui doivent pousser des « ouf » de soulagement sincères. Et pas seulement parce que Neil Armstrong et Buzz Aldrin sont arrivés vivants sur la Lune. Car s’il y a bien un homme qui donne des sueurs froides aux communicants, c’est le commandant d’Apollo 12, Charles « Pete » Conrad. À ce moment-là, Conrad se trouve chez lui et regarde les premiers pas d’Armstrong en compagnie de sa famille et de la célèbre journaliste italienne Oriana Fallaci. Il va d’ailleurs faire avec elle un pari qui confirmera les craintes de la Nasa… Je n’ai, hélas, pas connu personnellement Charles « Pete » Conrad, mais ce personnage solaire a laissé la même impression à tous ceux qui ont croisé sa route. Je connais sa veuve Nancy Conrad (née Crane), une femme délicieuse qui

dirige magistralement la fondation qui porte le nom de son mari. « Pete » Conrad était charismatique, doté d’un sens de l’humour très vif, et surtout le type le plus éternellement détendu du programme. C’était un passionné de moto, une passion qui lui coûta, hélas, la vie en 1999 près de la petite ville d’Ojai (un nom qui signifie « Lune » dans la langue de la tribu Chumash). En bref, Conrad avait tout du « mauvais garçon » au grand cœur, à la fois modèle de « coolness » et grand frère protecteur. Vous l’avez peut-être reconnu : Pete Conrad, c’était « Fonzie » dans Happy Days{31}. Petit (à peine 1,67 m), dégarni, doté de grands yeux bleus lumineux, il arborait un sourire permanent, comme tatoué sur son visage qui laissait voir « l’écart de la chance » entre ses deux dents de devant. Son physique atypique et sa personnalité colorée faisaient de lui un original au sein des astronautes. Intelligent et compétent, ses manières invariablement « cool » le rendaient certes très populaire auprès de ses collègues, mais comme il était pour les mêmes raisons à peu près impossible de lui faire endosser le rôle pompeux de héros-à- la-mâchoire-carrée, certains dirigeants de la Nasa le surveillaient comme le lait sur le feu. Il s’exprimait dans un langage toujours trivial, parfois grossier quand il avait besoin d’évacuer la pression dans les simulateurs de vol. Il avait aussi l’art de distribuer des surnoms peu flatteurs autour de lui (Jim Lovell m’a confié que le sien était « Shaky », le tremblant !). Tout comme « The Fonz », Conrad aurait très bien pu passer sa vie dans un garage, même si au départ, rien – si ce n’est sa passion précoce pour la mécanique – ne l’y prédestinait. Il naquit, en effet, en 1930 dans la riche famille d’un homme d’affaires de Philadelphie, Charles Conrad Sr. Ses premières années, il connut la vie puritaine et très réglée de la bourgeoisie de la côte Est :

les parents dînaient seuls au salon tandis que les domestiques servaient les enfants dans leurs chambres, puis le paternel s’en allait fumer le cigare avec un verre de brandy et son Wall Street Journal Conrad junior trouvait plus de chaleur et d’amitié auprès du jardinier afro-américain qui – comble de bonheur ! – le faisait monter sur ses genoux pour lui permettre de conduire le tracteur de la propriété. À l’âge de quatre ans, il réussit à mettre en marche la limousine Chrysler familiale et, pour son plus grand plaisir, il sentit l’engin commencer à rouler tout doucement tandis qu’il fredonnait Jingle Bells… Peu avant l’entrée en guerre des États-Unis, la Grande Dépression finit par avoir raison de la fortune de Conrad Sr. La famille perdit ensuite son manoir en 1942. Le père sombra dans l’alcool et abandonna les siens. Le jeune « Pete » – le paternel avait insisté pour que son premier fils porte le même prénom que lui,

Charles, même si tout le monde lui donnait celui que sa mère aurait voulu, « Peter » – connut alors plusieurs années de pauvreté. Avec sa mère et ses sœurs il vécut d’abord dans une petite roulotte payée par un oncle, puis dans un appartement exigu. Pete Conrad noya sans peine son chagrin dans ses jeux de construction, ses numéros de la revue Popular Mechanics et, plus tard, dans le vrombissement de son Indian Motocycle. Ses résultats à l’école étaient mauvais, malgré tous ses efforts. La première fois qu’il redoubla, il demanda à sa mère : « Suis-je vraiment stupide ? » « Je ne crois pas », répondit-elle avant d’éclater en sanglots. Aussitôt Pete se précipita pour la consoler… Ce que tout le monde avait du mal à comprendre à cette époque, c’est que Pete souffrait simplement de dyslexie, un handicap qui n’était alors pas bien identifié et encore moins traité. Le fait que ses camarades d’école l’aient longtemps surnommé « Virgin Mary » (parce qu’il s’était vu attribuer ce rôle lors d’un spectacle de Noël à l’école) n’a pas dû l’aider. C’est peut-être pourquoi Pete Conrad adolescent se donna de plus en plus des airs de « mauvais garçon », se faisant tatouer une ancre de marine, jouant avec enthousiasme au football américain au point de devenir capitaine de l’équipe, paradant la clope au bec sur son bolide au lieu d’aller en cours d’anglais et… se faisant finalement renvoyer de son école. À ce stade, il se voyait effectivement devenir pompiste ou garagiste. Conrad travailla plusieurs étés à l’aérodrome de Paoli afin de gagner un peu d’argent. Il balayait les hangars, nettoyait ou faisait le plein des avions. C’est une instructrice de vol nommée Margaret qui découvrit le grand talent de ce jeune homme et lui donna ses premières leçons de pilotage, le plaçant par là même sur une trajectoire proprement extraordinaire. Après un énième renvoi, la mère de Pete lui trouva une école privée à New Lebanon, dans l’État de New York, qui, faute de savoir traiter la dyslexie, offrait tout de même de nombreuses activités physiques et manuelles en plus des cours normaux et encourageait les élèves à développer leurs talents. Conrad, de son côté, se mit à travailler sur la base de longues « check-lists » dont il avait découvert le principe en se frottant au monde de l’aviation. Et ses efforts furent payants. Ils lui permirent même d’obtenir une bourse pour poursuivre des études en aéronautique à l’université de Princeton, haut lieu de la science américaine s’il en est ! Parmi les souvenirs de cette époque qu’il a transmis à sa femme, il racontait qu’un jour, regardant dans la rue depuis la fenêtre de sa chambre d’étudiant, il observa un vieil homme vraiment bizarre qui marchait un pied sur le trottoir, un pied dans le caniveau, en dégustant un cornet de glace. Il portait un

affreux paletot beige et marmonnait, les cheveux en bataille et la moustache pleine de chocolat fondu. Et c’est alors que son compagnon de chambre s’écria, émerveillé, par-dessus son épaule : « Oh bon sang ! C’est Albert Einstein ! » Fort de son diplôme de bachelier en sciences obtenu dans une aussi prestigieuse université, Pete Conrad intégra la formation des pilotes de la Navy en 1953 avant de devenir pilote d’essai sur la base navale de Patuxent River en 1958. Là, il fît la connaissance de ses deux meilleurs amis, ceux qui allaient l’accompagner sur la Lune : son collègue instructeur Dick Gordon et un de leurs élèves, de deux ans leur cadet, qui deviendra vite leur protégé : Alan Bean.

*

Novembre, en Floride, c’est la saison des pluies. Ce matin, un déluge tropical s’abat donc sur le président Nixon, sur les dignitaires et sur les journalistes venus assister au lancement d’Apollo 12. Le contraste avec le départ radieux d’Apollo 11 pourrait difficilement être plus grand ! Le compte à rebours s’égrène, la fusée rugit sous des torrents de pluie. Au bout de quelques secondes, elle s’élève. Comme pour confirmer qu’on n’aura pas droit sous son commandement à de grandes phrases historiques, Pete « The Fonz » Conrad lance à la radio : « Ce petit bébé est à fond ! Un chouette décollage, vraiment pas mal du tout ! » Au bout de trente-six secondes, Saturn V s’enfonce dans le plafond nuageux à 2 000 mètres au-dessus de Cap Canaveral. Soudain, elle est violemment frappée par la foudre, des milliers d’ampères s’écoulant jusqu’au sol le long du panache de gaz ionisés de ses tuyères. À bord de la capsule, des dizaines de voyants s’éteignent, comme si une partie du système avait disjoncté. Sur les enregistrements de mission, on entend Pete s’étonner vaguement pour lui- même : « Allons bon, c’était quoi, ça ? J’ai perdu tout un tas de trucs. » Puis il informe Houston à peu près sur le même ton : « Hé ! On a perdu tout un tas de trucs ici. Y a plus rien ! » Un second éclair frappe la fusée. « Et allez… Là je viens de perdre la plateforme. » L’horizon artificiel (relié à la « plate-forme inertielle ») permet aux astronautes de vérifier l’orientation de leur rugissant attelage : il est tombé lui aussi en rideau. Ils n’ont donc plus aucun moyen de savoir dans quelle direction fonce la fusée. Dick Gordon, chargé des systèmes du module de commande, signale : « Il nous reste le GDC » (un système qui pourrait se substituer en cas d’urgence à la fameuse plate-forme). « Ouaip », acquiesce Pete, qui semble trouver la nouvelle formidablement peu intéressante. Alan Bean, qui m’avoua bien plus tard avoir été très impressionné par les

vibrations violentes de la Saturn V, ne dit rien. Pete Conrad résume la situation pour les contrôleurs de mission : « OK les gars, on vient de perdre la plate-forme et y a à peu près tout le reste qui nous a plus ou moins laissé tomber. » Il passe en revue tous les voyants d’alarme – bien plus nombreux qu’il n’en avait le souvenir. À la fin de sa liste, presque timidement, Bean prend enfin la parole : « Euh, moi j’ai un peu de courant ici. » « Ah ? Tas du courant, toi ? » Houston confirme : « Vingt-quatre ampères, c’est très peu. » Un jeune ingénieur au sol, John Aaron, comprend que la perte des trois piles à combustibles a forcé le système électrique à passer sur batterie, la dernière source d’énergie dont la durée est très limitée et qui est bien incapable de fournir les 75 ampères nécessaires au fonctionnement du système pendant le décollage. Il faut faire vite. Aaron se souvient opportunément qu’il est possible de redémarrer l’ensemble en faisant passer momentanément le système informatique (le SCE pour Signal Conditioner Equipment) sur une alimentation auxiliaire. Bien que les autres contrôleurs n’aient pas une idée très claire de ce dont il parle, ils transmettent ses instructions. Lorsque Conrad les reçoit, il s’étonne à son tour : « Essayez de passer le SCE sur AUX ? Va savoir ce que ça veut dire ! » Lui non plus n’a pas la moindre idée d’où se trouvent ces commandes. Mais la manœuvre dit quelque chose à Alan Bean. Il croit l’avoir déjà effectuée une fois, il y a quelques mois, lors d’un exercice simulant un incident jugé très improbable. Avant cet instant, Dick Gordon irritait souvent Alan Bean parce qu’il avait la manie de lui dire quoi faire sans lui laisser le temps de trouver lui-même la solution. Mais pas cette fois. Le pilote du module de commande dit simplement à son ancien élève : « OK, Beano. Cest à toi de jouer. » Un grand moment de solitude pour cet homme qui craint de ne pas être à sa place…

*

J’ai eu l’immense tristesse d’apprendre le décès d’Al Bean au moment même où j’écrivais le premier jet de ce chapitre. Mais je souris aussi en pensant à la vie proprement extraordinaire qui fut la sienne. « Miss O’Hara, me dis-je, voilà un homme qui a véritablement été chanceux ! » Alan Bean était, comme son commandant, loin de l’image d’Epinal des héros de l’espace. Mais dans le cas de Al, c’était tout simplement parce qu’il n’était pas un héros. Ce n’était ni un casse-cou ni un fort en gueule, et il pouvait paraître terne, voire faible, à côté des

types si bien trempés qui peuplaient alors le corps des astronautes. Il fallait certainement être capable de dépasser son physique et ses manières de victime de cour d’école pour déceler l’intelligence et la compétence de ce garçon… Ce qui, en y réfléchissant, est peut-être la raison pour laquelle, instinctivement, Conrad le prit sous son aile protectrice. Alan Bean était un homme d’une grande gentillesse, sensible (on se souvient de sa sollicitude quasi maternelle quand il apprit le crash de Neil Armstrong à bord du simulateur d’atterrisseur lunaire). Son modèle, son héros à lui, c’était le peintre français Claude Monet. Pour un ingénieur et pilote d’essai de l’US Navy, un tel choix peut paraître improbable ! Mais Bean a toujours été un passionné d’arts plastiques. Alors qu’il se formait à exercer le métier de pilote d’essai, il s’inscrivit aux cours du soir de beaux-arts du collège de St-Mary et prit, par la suite, l’habitude de s’éclipser dans les musées ou à la campagne pour y peindre tandis que ses camarades se défoulaient dans les bars de la ville. Cette passion ne le quitta plus jamais. Comme il aimait à le dire, il fut le premier artiste à poser le pied sur la Lune ! Je repense maintenant à nos longues conversations, parfois sur des sujets très personnels et je me dis que de tous les marcheurs lunaires, il était, grâce à son penchant pour la philosophie, celui qui analysait cette extraordinaire expérience avec le plus de profondeur. Je souris aussi en pensant aux files d’attente qui s’allongeaient systématiquement devant lui, et devant lui seulement, lors des séances publiques de dédicaces. Tout simplement parce que cet homme poli et courtois prenait toujours le temps de vous parler. Au bureau des astronautes, Al était néanmoins connu pour se montrer parfois entêté, capable même de se brouiller avec la hiérarchie militaire pour faire les choses à son idée. Chaque fois que je lui rendais visite dans son atelier de Houston, j’étais frappé par l’ordre impeccable qui régnait chez lui : tout était parfaitement rangé, les tubes de peinture bien alignés, les pinceaux parfaitement nettoyés et le sol reluisant. Car Al était certes un artiste, mais aussi un militaire féru de discipline. Il m’a d’ailleurs confié un jour qu’il lui était difficile de s’adapter aux horaires fantaisistes et peu fiables de ses confrères des milieux artistiques ! Et dans ce genre de cas, il pouvait assez vite montrer des signes évidents d’impatience. Bean était passionné par les relations humaines et il était très agréable de partager un repas avec lui. Il aimait comprendre les gens qu’il rencontrait et leur offrait volontiers, comme en leur tendant un miroir, une description très fine de certains traits de leur caractère. J’admets avoir beaucoup appris de lui. À plusieurs reprises, il m’a surpris en me demandant des conseils pour ses tableaux

– chose dont je me sentais évidemment incapable ! Je me souviens notamment d’une longue discussion sur le rendu de l’atmosphère terrestre dans une de ses toiles, discussion pendant laquelle je ne pouvais que m’émerveiller devant la modestie et la grandeur d’âme qui poussaient ce peintre aguerri à demander l’avis d’un pilote de ligne qui n’avait jamais tenu un pinceau de sa vie ! Comment un tel homme est-il arrivé jusqu’à la Lune ? Alan Lavern Bean naquit le 15 mars 1932 à Wheeler, au nord du Texas, mais passa son enfance en Louisiane, où son père qui exerçait au sein du Service national de conservation des terres fournissait une aide technique aux agriculteurs. Enfant, Al ne fut pas un élève brillant et il souffrait de sa petite taille ainsi que de sa maigreur. Frances, sa mère, veilla à ce qu’il reçoive dans ce domaine assez d’encouragements, mais fut par ailleurs d’une grande sévérité avec lui : « Une très bonne préparation à l’armée », plaisantait-il. Il m’a un jour raconté avoir nettoyé la cuisine des heures durant, parce qu’elle le faisait sans cesse recommencer, jamais satisfaite. Petit à petit, cette éducation rigoriste lui permit de terminer le lycée de Fort Worth en 1950, puis d’entamer des études d’ingénieur à l’université d’Austin, au Texas, d’où il sortit bachelier en 1955 avant de devenir pilote d’essai à l’US Navy, grâce à ses instructeurs Conrad et Gordon. C’est à cette époque qu’il épousa Sue Ragsdale, avec qui il eut une fille et un garçon. Au début des années 1960, Bean était devenu pilote d’essai, il avait atteint le sommet de sa profession. Il était temps pour lui de réaliser un autre rêve. Il s’investit plus avant encore dans la peinture, le dessin et l’aquarelle. Mais ce qui changea véritablement sa vie, ce furent les images de Shepard s’envolant dans l’espace. Voilà un homme, me dit-il, qui volait plus haut et plus vite que lui et, surtout, qui faisait beaucoup plus de bruit que lui ! Bean décida de tenter sa chance. Sa première tentative se solda par un échec, mais comme bien d’autres avant lui, il se présentera une deuxième fois et sera sélectionné en 1963. Cependant, Alan Bean qui disait en plaisantant regretter de ne pas avoir le physique de Clint Eastwood et qui admettait volontiers ne pas être aussi intelligent que son ami le docteur Buzz Aldrin, n’était pas taillé pour la compétition effrénée qui régnait au sein de l’agence spatiale. Trop atypique et isolé parmi les astronautes, il ne fut choisi pour aucune des missions Gemini Cela augurait mal de la suite. Il fut finalement écarté officiellement du pool des astronautes prévus pour un vol lunaire. Un coup dur ! Son ami Conrad eut beau émettre le vœu de l’avoir comme coéquipier sur Apollo 12, les chefs du bureau des astronautes refusèrent catégoriquement. C’est un événement tragique qui

modifia la donne. L’astronaute Clifton Williams, sélectionné comme coéquipier de Conrad, se tua dans le crash de son T-38 en 1967 alors qu’il se rendait au chevet de son père mourant d’un cancer. Cette fois, les décideurs durent accepter le choix de Conrad pour le remplacer. Pour Bean, c’était une chance totalement inespérée. Mais, comme il me le confia lui-même, il avait encore beaucoup à apprendre. Lors d’une réunion avec les ingénieurs de la mission, Bean – peut-être un peu trop confiant – souffla à Conrad qu’un de leurs interlocuteurs avait de drôles d’idées et qu’il n’avait pas sa place dans le programme. Cette remarque mit Conrad en colère. Il rétorqua à Alan que c’était lui, en réalité, qui ne méritait pas sa place : « Tu ne t’intéresses pas aux autres, tu ne connais même pas les noms de nos proches collaborateurs. S’il n’y avait que des gens comme toi dans le programme, on n’irait jamais sur la Lune ! C’est la richesse dépensée et de caractère des 400 000 personnes impliquées qui permet de nous envoyer dans l’espace. Être un leader, c’est être capable de reconnaître ça. Et prendre tout le monde au sérieux ! » Alan Bean, totalement effaré, reçut ce jour-là la plus grande leçon de sa vie. Si elle fut sur le moment amère – il pensa même démissionner –, elle lui fut salutaire.

*

La manœuvre « SCE sur AUX » fonctionne effectivement comme dans le souvenir d’Alan. Les piles à combustibles sont à nouveau en ligne et toutes les commandes sont revenues. Même s’ils n’avaient aucun moyen d’en être sûrs, les astronautes constatent désormais que le système de guidage très robuste de la Saturn V l’a maintenue sur une trajectoire optimale pendant qu’ils avaient perdu tout lien avec elle. La mission est sauvée grâce à Alan, celui qui ne doit sa place qu’à une invraisemblable loterie, qui est un « bleu » et n’a jamais volé dans l’espace (ce que la Nasa s’était bien juré d’éviter). D’une certaine façon, ce n’est rien d’autre qu’une confirmation du coup de gueule de Conrad, cette fois à l’avantage de Bean ! Les allumages des second et troisième étages se passent sans encombre et Apollo 12 s’éjecte vers la Lune. Contrairement à ce qui s’est passé lors d’Apollo 11, c’est un équipage de mousquetaires qui traverse maintenant l’espace : trois amis sincères, drôles et farceurs, qui ne se séparent jamais, même le week-end. Ils ont tous les trois choisi des Corvette de la même couleur dorée, reconnaissables entre toutes d’autant qu’ils sortent en ville toujours ensemble. (Bean m’a dit un jour : « Si

Hollywood fait un film qui nous montre tels que nous étions, personne ne le croira. ») Ce que Pete, Dick et Alan ne savent pas, c’est que les ingénieurs craignent fortement que les éclairs n’aient endommagé les parachutes nécessaires à la rentrée atmosphérique. Après moult discussions, on décide de leur cacher le problème afin qu’ils puissent se concentrer sur la mission. Si, au sol, on sait que l’équipage sera peut-être perdu à son retour sur Terre, cette perspective sinistre ne gâche pas la fête à bord. Les trois hommes passent quelques jours à s’amuser des effets de la microgravité, qui a tendance à repousser les fluides vers le haut du corps (Bean se moque des grosses têtes de ses deux amis, enflées comme s’ils avaient pris 20 kilos d’un coup). On chante sur Sugar, Sugar des Archies ou sur The girl from Ipanema interprétée par Astrud Gilberto. Même si Bean est désagréablement conscient que seuls quelques millimètres de tôle le séparent de la mort et même s’il est encore habité par la crainte de faire une bêtise, une erreur qui compromettrait la mission, l’ambiance du voyage est très joyeuse. Le 18 novembre 1969, Dick Gordon – le pilote au physique de premier de la classe qui complète si bien ses compères avec ses allures de crooner place le vaisseau en orbite lunaire. Le lendemain Conrad et Bean se glissent dans le LM. Dick Gordon a une poussée d’angoisse à l’idée de voir ses deux amis partir. Il sait qu’un atterrissage sur la Lune est risqué. Alors, dans un geste de superstition bravache, il leur lance : « Rapportez-moi vite quelques pierres, les gars. » Conrad lui fait un clin d’œil en refermant le sas : « À demain, Dickie- Dickie ! » La descente du LM commence. Gordon est désormais, comme Collins avant lui, l’homme le plus seul au monde. Ou presque… Dave Scott, le commandant de réserve de la mission, a fait placer dans ses affaires un poster de Miss Novembre du magazine Playboy. La sculpturale DeDe Lind est ainsi devenue malgré elle la première (mais pas la dernière) pin-up en orbite lunaire. En fait, Pete Conrad est, sans le savoir, en passe d’être photographié (une image que l’on peut trouver sous la référence AS12487071) à la surface de la Lune avec l’une d’entre elles, Reagan Wilson{32}. Elle est cachée dans les pages d’une check-list sur la manche de sa combinaison. Par la suite, glisser des photos de filles dénudées dans les affaires de leurs collègues devait devenir un véritable sport national chez les astronautes : on en a retrouvé dans la capsule et même dans les check-lists utilisées sur la surface de la Lune avec des commentaires du genre « As-tu vu ces collines ? » ou « N’oublie pas de décrire le relief »…

AS12 ‑ 48 ‑ 7071 * Richard Gordon, dit « Dick », est né en

AS12487071

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Richard Gordon, dit « Dick », est né en 1929 et décédé il y a peu, en novembre 2017. Comme on l’a déjà dit, il avait connu son meilleur ami, Pete Conrad, et son protégé, Alan Bean, lorsqu’il exerçait comme pilote d’essai à la Navy. Encore une fois, la Nasa avait choisi en sa personne un astronaute expérimenté (il avait déjà volé avec Conrad à bord de Gemini 11) et très fiable, puisqu’en tant que pilote du module de commande, il avait la lourde responsabilité d’emmener en toute sécurité l’équipage vers la Lune et retour. Pourtant, lui aussi revenait de loin. Enfant, il souffrait de très graves problèmes d’asthme au point que les médecins, craignant pour sa vie, conseillèrent à ses parents de quitter la froide cité de Seattle pour aller s’installer en Californie. Mais cette lutte contre la maladie ne l’empêcha pas de réussir haut la main des

études de chimie avant d’entamer sa carrière militaire et même de gagner la course aérienne Los Angeles-New York en 1961 ! Pendant les derniers instants de la descente, Pete Conrad, aux commandes du LM, n’en place pas une. Son gentil camarade – qui cherche à se rassurer lui- même – le bombarde d’encouragements, telle une mère observant les premiers pas de son enfant. « Vas-y, Pete ! Très bien ! Tu te débrouilles comme un chef, Pete ! Tu as largement assez de carburant, Pete ! Tout va bien, Pete ! » Et ainsi de suite, pratiquement sans discontinuer ! À ce moment, Conrad regrette peut-être un peu d’avoir inquiété Alan Bean quelques minutes auparavant en ayant été, comme à son habitude, parfaitement

franc avec lui. Juste avant que Houston ne lui donne le feu vert de la descente, il

a en effet exprimé ses craintes ouvertement : « Qu’est-ce qu’on fait si on ne

reconnaît pas le site d’atterrissage ? » C’était pourtant simplement un sentiment normal et sain de la part d’un homme qui prépare l’atterrissage le plus important de sa vie. La manœuvre est d’autant plus délicate que la Nasa lui a fixé un objectif précis : se poser auprès de la sonde Surveyor 3 qui repose sur la Lune depuis 1967. Concentré, déterminé à montrer une nouvelle fois ses qualités de pilote, Conrad a ensuite cherché à diriger son module lunaire aussi précisément que possible. Comme on l’a déjà signalé, le LM possède sa propre version de l’AGC. La spécificité de l’ordinateur du LM est de garantir la phase d’atterrissage sur la Lune et celle du retour vers le vaisseau principal. Un système simple mais ingénieux permet au commandant d’intervenir pour corriger la descente : grâce à des lignes graduées horizontales et verticales peintes sur son hublot, il peut

quantifier exactement l’écart entre la trajectoire théorique et la trajectoire réelle pour donner ensuite le nombre d’impulsions de correction requises à l’aide de son manche de contrôle (l’ancêtre des side, sticks que l’on trouvera plus tard sur

la navette spatiale et sur certains avions de ligne comme les Airbus).

En début de descente, Conrad a, comme il se doit, laissé à Bean le soin de surveiller les instruments tandis que lui-même cherchait à grand-peine son site d’atterrissage par le hublot. Soudain, il a enfin reconnu son premier point de repère : le cratère « Snow man ». « Putain ! », s’écrie-t-il. « On est pile sur la bonne trajectoire ! » À 300 mètres d’altitude, il a déclenché l’autopilote, viré brusquement à gauche pour éviter un terrain trop rocailleux, puis à nouveau à droite, ce qui a fait, là encore, très peur à son collègue. Finalement, les deux hommes ont perdu le sol de vue plus tôt que prévu à cause de la poussière soulevée par l’engin. Et c’est ainsi que les derniers mètres de la descente

s’effectuent sans visibilité, mais avec le fond sonore d’un Alan Bean soudain passionné de méthode Coué ! « Lumière de contact », s’exclame Alan. Le 19 novembre 1969, pour la seconde fois, des hommes viennent de se poser sur la Lune. Mais le plus beau, c’est qu’au lieu d’alunir à 400 mètres de Surveyor comme prévu, Conrad a fait mieux : ils ne sont qu’à 183 mètres de la sonde après un voyage de presque un demi-million de kilomètres ! La sonde automatique a même été partiellement recouverte par la poussière soulevée sous la tuyère du LM. La chose est désormais claire : les atterrissages de précision sont maîtrisés ! Quelques heures plus tard, Pete Conrad sort du module lunaire. En sautant du

dernier échelon, il s’écrie : « Youpi ! Oh ! là là ! C’était peut-être un petit pas pour Neil, mais c’est sacrement haut pour moi ! »… Cette blague sur sa petite taille, il l’avait préparée. Vous vous souvenez du mystérieux pari avec Oriana Fallaci ? La journaliste croyait mordicus que la phrase historique de Neil Armstong avait été rédigée par la Nasa. Pour lui prouver que les astronautes avaient toute liberté de dire ce qu’ils voulaient, Pete

a parié 500 dollars qu’il prononcerait cette petite phrase. Pari tenu ! Comme de

juste, sur Terre, des dizaines de types du service de presse se frappent le front,

consternés. Bean quitte le LM vingt minutes après son commandant pour une première sortie qui durera quatre heures. Tandis qu’il descend les échelons, l’éclatante

lumière du Soleil, la sensation de légèreté, la Terre suspendue comme par miracle dans le ciel d’encre, tout lui semble à la fois familier et hors du monde. C’est une véritable expérience mystique pour lui – comme si, dira-t-il plus tard,

il pouvait sentir l’amour du Créateur –, ce qui le trouble d’autant plus qu’il n’est

pas du tout religieux. Durant ce moment de saisissement, il dirige par mégarde sa caméra de télévision couleur directement vers l’astre du jour, ce qui la grille irrémédiablement (cela restera par la suite son plus grand regret). Conrad, pour sa part, joyeux comme un pinçon, fait son show sur la Lune. Sur les enregistrements, on n’entend cette fois que lui : soit il blague avec Alan, soit il se murmure ses réflexions à lui-même, soit, tout simplement, il rit. Sa bonne humeur vient aussi des dessins humoristiques cachés par ses collègues qu’il découvre à mesure qu’il épluche sa checklist. Chaque nouveau cratère, chaque roche ramassée est source d’émerveillement. Al compare leur marche bondissante à celle d’une gazelle, mais Pete trouve une image plus drôle : « On ressemble à des girafes qui galopent au ralenti ! » Loin au-dessus des deux girafes lunaires, Dick Gordon, resté en orbite, regrette un peu de ne pas pouvoir

s’amuser avec ses copains… Frappé par la proximité de l’horizon, Pete Conrad a l’impression de se tenir debout sur un ballon géant, une image qui exprime parfaitement le ressenti des astronautes de ces deux premières missions qui ont atterri sur de grandes plaines sans véritable relief. La Lune est certes peu colorée, d’une beauté plutôt glaciale, grise et blanche, sous un ciel absolument noir. Mais à y regarder de près, les deux hommes remarquent que le sol sableux semble clignoter de mille scintillements bleus et verts, comme s’il était constitué de verre pulvérisé. Alan Bean, compensant un peu la perte de sa caméra par ses talents d’artistes, décrit avec une grande précision la surface lunaire. On lui confirmera plus tard – et il en était très fier – que ses observations, trouvant les mots justes pour chaque couleur, chaque teinte et chaque texture, ont été précieuses.

*

Alan voulait croire que le fait d’avoir envoyé un peintre sur la Lune avait été très bénéfique au programme. J’ai toujours été touché par cette remarque et je partage son avis, qui s’applique aussi à la présence d’un poète en orbite lunaire en la personne d’Al Worden sur Apollo 15. Mais je voudrais faire ici une parenthèse scientifique sur les scintillements colorés du « sable » lunaire. Ces deux premières missions ont attiré l’attention des géologues sur la nature très particulière du « sol ». Nous avons parlé de « poussière » ou de « sable », mais ces termes sont trompeurs – le mot correct est « régolithe » – et ne rendent pas compte du comportement déroutant de ce matériau. Si déroutant, en fait, que beaucoup de néophytes se fourvoient parfois dans des théories complotistes faute de savoir interpréter correctement ce qu’ils voient sur les images. Il faut le rappeler sans cesse : si ces photos paraissent étranges, c’est précisément parce qu’elles ont été prises dans un environnement qui nous est étranger ! Sur Terre, les grains de sable et de poussière – les roches réduites en poudre – sont soumis à l’action de l’atmosphère, usés, roulés les uns sur les autres par la pluie, le vent, les rivières. Ils sont donc émoussés, arrondis, et c’est pourquoi le sable sec s’écoule sans heurt, presque comme un liquide. Sur la Lune, les choses sont différentes. Le régolithe est exclusivement le résultat du pilonnage météoritique constant subi par notre satellite. Ce sont des éclats de roches brisées encore et encore par des impacts répétés pendant des milliards d’années. C’est ce qui explique ce comportement de verre pilé très fin à la lumière du Soleil. Cela signifie aussi que les grains sont irréguliers, découpés, et ont tendance à

s’accrocher les uns aux autres. De plus, les premiers millimètres, directement exposés aux rigueurs du vide spatial, reçoivent du Soleil d’importantes quantités d’ultraviolets durs (dont nous protège l’atmosphère sur Terre) qui ont la propriété d’arracher des électrons à la matière et d’électriser légèrement le régolithe. Il est dès lors quelque peu « collant ». C’est pourquoi, bien qu’étant absolument sec, le « sable » lunaire moule aussi parfaitement les empreintes des astronautes. En fait de « sable », sa consistance – telle que tous les marcheurs lunaires l’ont décrite – s’apparente plutôt à celle du talc, voire de la neige poudreuse. Pour les mêmes raisons, la poussière lunaire est extrêmement salissante et les astronautes avaient le plus grand mal à s’en débarrasser. Une anecdote illustre cet aspect et, de façon générale, les difficultés que nous avons à interpréter correctement des images prises dans un monde extraterrestre où les normes de la Terre ne s’appliquent pas.

où les normes de la Terre ne s’appliquent pas. Alan Bean vu de dos à la

Alan Bean vu de dos à la surface de la Lune, image non retouchée (AS12466826HR)

En 1969, les magazines Paris Match et Life avaient fait leur « une » avec une photo d’Alan Bean vu de dos à la surface de la Lune. Ce qu’on sait moins, c’est qu’ils durent pour cela retoucher cette photo, parce que l’original – qui porte la référence AS12466826HR – représentait un phénomène mystérieux qu’on n’est toujours pas sûr de comprendre aujourd’hui : au centre de l’image, l’astronaute semble baigner dans un magnifique halo luminescent bleu. Curieux, j’en ai discuté avec Bean, qui m’a affirmé que ce halo étrange était apparu lors du développement des photos et que sur la Lune, ni lui ni Conrad n’avaient rien vu de tel. Cela pourrait être un effet de l’ionisation de l’oxygène fuyant légèrement de la combinaison spatiale d’Alan (et il est possible que l’œil humain des astronautes ait été moins sensible aux longueurs d’onde de cette lumière que la pellicule). Il se pourrait aussi que la lumière vive de la combinaison blanche ait été diffusée par les envahissantes poussières lunaires collées sur la lentille de l’objectif photo, sauf que, dans ce cas, les photographes comprennent mal pourquoi seul l’objet au milieu de l’image présente ce halo. Finalement, certains ont avancé l’idée que cette anomalie – qu’on repère à des degrés divers sur une cinquantaine de photos d’affilée – serait due à de la poussière se trouvant non pas sur la lentille, mais à l’intérieur de l’appareil, très près du plan focal. Elle se serait infiltrée momentanément à la faveur d’un changement de pellicule et se serait collée à la plaque réticulée en plexiglas (celle qui projette sur la pellicule le fameux réseau de croix qu’on observe sur toutes les photos du programme Apollo) {33}. Autre chose. La surface lunaire n’est pas soumise au phénomène de « déségrégation » de la même façon que sur Terre, où l’eau des rivières et le vent emportent les cailloux, les graviers, le sable et la poussière et les redéposent plus ou moins loin selon leurs poids. Ce « tri automatique » des grains selon leur taille n’a pas lieu sur la Lune, et c’est pourquoi de la poussière très fine, il y en a absolument partout ! En fait, on peut dire que la présence sur les images des missions Apollo de toutes ces petites étrangetés auxquelles personne n’avait pensé avant{34} – la proximité de l’horizon, la forme des reliefs, les propriétés mécaniques et électriques du régolithe et même ces drôles de phénomènes lumineux –, tout cela constitue bien la preuve quelles ont été faites dans un monde jusque-là inconnu !

*

Vers neuf heures et demie du matin, heure de Houston, Alan et Pete sont

rentrés à bord du LM, comme il se doit tout couverts de poussière odorante. Après quelques travaux à l’intérieur, leur programme prévoit une brève « nuit » de repos. Bean, inquiet, n’arrive pas à fermer l’œil. Conrad, au contraire, dort comme un loir. Avant le vol, il avait expliqué à Alan sa philosophie : « Pas la peine de te faire du souci, si on a un problème, ce sera forcément celui auquel tu n’auras pas pensé avant. » Treize heures plus tard, les deux hommes s’apprêtent à effectuer une seconde sortie de quatre heures : objectif, une petite escale auprès de la sonde Surveyor une randonnée d’environ un kilomètre et demi parmi les cratères du voisinage.

un kilomètre et demi parmi les cratères du voisinage. Conrad, à côté de Surveyor 3. On

Conrad, à côté de Surveyor 3. On aperçoit le module lunaire en arrière-plan (deuxième sortie extravéhiculaire).

Pour la première fois{35}, des hommes rendent visite à un artéfact humain qui les a précédés sur un autre monde. En s’approchant de la sonde, Pete et Alan ont la surprise de constater qu’elle a changé de couleur ! Une bonne partie de la carlingue semble être passée du blanc à l’ocre-brun foncé. Sur Terre, on s’interroge. Serait-il possible que les ultraviolets alliés à l’intense contraste thermique entre le jour (+ 106 °C) et la nuit (−183 °C) aient en quelque sorte « caramélisé » le revêtement de l’engin ? Si c’est le cas, cela suggère que les

conditions du vide spatial sont bien plus rigoureuses que prévu avec, peut-être, des conséquences sur la longévité des engins placés dans l’espace. Comme on le leur a demandé, Bean et Conrad entreprennent de démonter certaines parties de la machine pour les ramener sur Terre, et c’est là qu’un indice apparaît suggérant une autre hypothèse (la bonne). Certaines parties cachées derrière les pièces qu’ils démontent sont restées parfaitement blanches et d’ailleurs, la sonde ne semble avoir bruni que du côté du LM… On suppose alors que des grains de poussière soulevés par la tuyère du LM ont été projetés comme autant de microscopiques balles de fusil – oui, il faut sans cesse se rappeler qu’il n’y a pas d’atmosphère sur la Lune ! – et se sont incrustés à la surface de la sonde. Autrement dit, en se posant aussi près, Conrad a littéralement passé Surveyor à la sableuse{36} ! Leur travail terminé, les deux amis rient sous cape. Ils ont préparé une petite farce pour les ingénieurs qui développeront les photos de la mission. Ils veulent leur faire découvrir, au milieu de centaines de clichés, une image où tous les deux posent côte à côte devant la sonde automatique, suggérant ainsi que, tels de bons touristes, ils ont demandé à un autochtone de la Lune de prendre la photo pour eux. Pour cela, Bean a embarqué clandestinement un petit retardateur photo. Malheureusement, il ne parvient pas à le retrouver. Tant pis, l’excursion doit continuer. Au bout de trois heures et cinquante-quatre minutes, les astronautes regagnent le LM. Juste avant de grimper l’échelle, Alan retrouve le fameux retardateur dans une de ses poches et, de rage, le jette au loin… oubliant par la même occasion sur le sol un sac contenant une bonne partie des pellicules photo de la mission, dont on n’aura pour cette raison que peu d’images ! Lors de l’ultime check-list avant le lancement. Conrad rassure son ami à sa manière si particulière : « T’inquiète pas, Beano. Si on reste coincés, on aura l’honneur d’être les premiers martyrs de la conquête lunaire. » Mais les boulons explosifs sautent comme prévu et décrochent l’étage de remontée, dont le moteur s’allume sans encombre. Alan Bean, fasciné, observe des anneaux de minuscules débris orange scintillants s’éloigner en cadence de l’engin : c’est le fin revêtement doré de l’étage de descente qui est pulvérisé par les gaz de propulsion. Au bout de quelques minutes, Conrad demande discrètement à Bean s’il veut prendre les commandes pendant l’ascension du LM… Il veut faire à son ami le même cadeau qu’en un autre lieu, il y a si longtemps, un jardinier bienveillant maître d’un tracteur magique lui avait fait à lui. Alan, pris au dépourvu, est d’abord tétanisé. C’est tout de même lui qui, devant l’insistance de

Pete Conrad, pilotera le LM jusqu’au module de commande. Bientôt, les deux engins s’arriment en orbite lunaire. Les marcheurs lunaires frappent au sas fermé du tunnel d’accès : « C’est qui ? », répond Dick Gordon. Lorsqu’il ouvre le sas et découvre ses deux amis couverts de poussière de la tête au pied, il décide qu’il ne va pas suffire de leur demander de mettre des patins et leur ordonne de se déshabiller de la tête aux pieds. Alan et Pete entrent donc dans le module de commande dans la tenue avec laquelle ils sont venus au monde. Le voyage de retour, aussi festif que l’aller, est agrémenté par un spectacle unique, jamais vu par un autre être humain : une éclipse de Soleil engendrée non pas par la Lune, mais par le passage de la Terre devant l’astre du jour. L’ambiance est même rendue très rigolote par l’idée originale de Dick Gordon. À l’époque d’Apollo, l’hygiène corporelle était un vrai problème lors des missions de longue durée comme celle-là. On peut imaginer qu’après une semaine, l’habitacle exigu d’une capsule sentait un peu le fauve ! En guise de sous-vêtements, chaque astronaute dispose de trois paires de combinaisons en coton, qui s’imbibent très vite de transpiration et dégagent une odeur nauséabonde vu qu’il est impossible de se laver correctement (les hommes peuvent simplement se frotter avec des serviettes imbibées d’eau). Du coup, les trois compères d’Apollo 12 optent pour une solution drastique : Gordon se déshabille à son tour et ces premiers nudistes de l’espace feront le voyage de retour dans le plus simple appareil ! Faut-il le préciser ? Aucun autre équipage ne renouvellera cette expérience. Le 24 novembre 1969, dix jours après son départ, la capsule d’Apollo 12 s’abat dans l’océan Pacifique. Sous le choc, une caméra se détache de son logement et frappe – devinez qui – Alan Bean à la tête. Bilan : six points de suture. Les trois mousquetaires de l’espace, plus soudés que jamais rapportent, en plus des pièces de Surveyor, 34 kilos de roches lunaires.

*

Après sa mission lunaire, Conrad revolera comme commandant lors du premier vol habité du programme de la station spatiale Skylab en 1973. À cette occasion, il effectua une sortie extravéhiculaire avec Jo Kerwin afin d’essayer de déployer un panneau solaire récalcitrant. Il réussira à le décoincer en employant la force brute, un exploit dont il était très fier ! Il fut également le premier homme à faire de la bicyclette dans l’espace (et à boucler de cette façon un tour

du monde en moins d’une heure et demie). Il quitta la Nasa la même année, à 43 ans. Par la suite, Pete Conrad exerça comme consultant pour l’avionneur Douglas et effectua des vols de démonstration du fameux DC-10 partout dans le monde. Les gens se pressaient pour avoir le privilège de voler avec lui, ce qui favorisera considérablement les ventes ! Mais le 25 mai 1979, un de ces appareils perdit un moteur au décollage de Chicago et s’écrasa, tuant tous ses occupants. L’engin fut qualifié de « cercueil volant » par la presse et l’entreprise fut au bord du gouffre. Son président demanda à Conrad de diriger les investigations. La cause du problème fut rapidement découverte : une grave erreur dans la procédure de maintenance des moteurs. Conrad divorça, puis se maria avec Nancy au printemps 1990. Un des quatre fils de Conrad mourut d’un cancer des os la même année. Une tragédie qui l’affecta beaucoup. Conrad devint aussi un visage familier aux États-Unis au travers des publicités qu’il fit pour Pepsi-Cola, American Express, et de ses apparitions dans les films Stowaway to the moon (1975) et Plymouth (1991). Imagine-t-on Fonzie « The Fonz » transfiguré par une expérience mystique ? Non. Et, de fait, Pete Conrad fut, de tous les marcheurs lunaires, celui qui resta le plus détaché, le moins bouleversé par son voyage de la Terre à la Lune. Il avait été très touché par le spectacle de la Terre suspendue dans le ciel, par la beauté aride du monde extraterrestre qu’il avait eu le privilège de visiter. Il avait trouvé tout ça très beau, très chouette, et il s’était bien amusé. Voilà tout ! Un jour qu’une petite fille du nom d’Emily lui avait demandé s’il était un « Rocketman », il acquiesça avant de lui demander ce qu’elle pensait faire quand elle serait grande. « Je ne sais pas », dit-elle. « Je suis encore une enfant ! » Conrad rétorqua : « Moi aussi, Emily. Moi aussi. » Après sa mort tragique des suites d’un accident de moto, un arbre fut planté au Johnson Space Center de Houston aux côtés de tous les autres qui représentent chaque astronaute aujourd’hui décédé. Lors des fêtes de Noël, des projecteurs les éclairent d’une lumière blanche, sauf le sien. À l’initiative d’Alan Bean, l’arbre de Conrad est éclairé en rouge. « Si tu ne peux pas être bon, sois au moins flamboyant », disait Pete Conrad. Par son geste, son ami et protégé voulait rappeler à tous que cet homme-là avait réussi à être les deux.

*

Suivant les conseils de son ami Conrad, Bean resta à la Nasa et commanda le

vol Skylab 3 en 1973. Deux ans plus tard, il deviendra chef du groupe d’entraînement des candidats astronautes jusqu’à la fin de sa carrière en juin 1981. Malgré le fait qu’il aurait dû voler sur la navette spatiale, il décida de quitter la Nasa et de se consacrer uniquement à sa grande passion : la peinture. Au contraire de Conrad, Bean avait été bouleversé par la Lune. Il ne pouvait pas la regarder sans avoir le cœur serré à l’idée que peut-être personne n’y retournerait. Conscient de sa chance extraordinaire – il se considérait comme un outsider qui avait gagné au loto –, il s’était juré de peindre son expérience jusqu’à la fin de sa vie. Une de ses peintures s’intitule Are we alone ? Curieux, je lui demandai s’il croyait à la vie extraterrestre. « La réponse est dans nos cœurs », me dit-il mystérieusement. À l’initiative de mon fils Nicolas, Al avait accepté de peindre l’illustration principale du livre que vous avez entre les mains. Quelques jours avant sa mort, nous en avions parlé et, très excité, il avait proposé de représenter Neil Armstrong – celui dont on n’a aucune bonne photo sur la Lune – et de laisser deviner le visage de son ami à travers le reflet miroitant de son casque. Ce serait la première fois qu’il peindrait le portrait d’un astronaute, et cette perspective l’enchantait. Cette vision, il l’a emportée avec lui. Mes pensées vont à son épouse Leslie et à sa famille. Je me sens privilégié d’avoir connu cet homme extraordinaire, si différent des autres marcheurs lunaires, qui m’a appris l’importance de s’accepter tel qu’on est et offert sa devise : « Vis ta vie, et suis ton destin. »

*

Le monde entrait dans les années 1970 et les États-Unis avaient, sans conteste possible, gagné la course à la Lune. Certes, la moisson scientifique du programme Apollo ne faisait que commencer. On eut, par exemple, la surprise, en étudiant la caméra de Surveyor que Conrad avait pris l’initiative de démonter, d’y trouver des bactéries Streptococcus vivantes, attirant pour la première fois l’attention sur les capacités de survie de ces microorganismes dans l’espace (même s’il semble aujourd’hui que ces bactéries soient issues d’une contamination ultérieure après le retour de la pièce sur Terre). Surtout, les premières analyses suggéraient une hypothèse révolutionnaire quant à l’origine de la Lune, celle de l’impact géant. Mais des voix commençaient à s’élever pour demander si cela valait la peine de continuer. La Nasa fut peut-être ici victime de sa communication un peu trop lissée. Même si, comme nous l’avons vu, les six

premiers voyageurs lunaires avaient frôlé de très près la mort à plusieurs reprises, sur le papier, la réussite d’Apollo 11 avait été suivie d’une mission absolument parfaite avec Apollo 12. Aller sur la Lune, désormais, on savait faire… La suite allait rappeler tout le monde à l’ordre.

5

Trois hommes en danger

Apollo 13

« Quand la Lune sera dans la septième maison Et que Jupiter s’alignera avec Mars, Alors la paix guidera les planètes Et l’amour mènera les étoiles. Ceci est l’aube de l’ère du Verseau ! »

The Age of Aquarius, Gerome Ragni, James Rado ; musique de Galt McDermott

L’équipage d’Apollo 13 : Jim Lovell, Jack Swigert et Fred Haise. H IPPIE , ANTIMILITARISTE

L’équipage d’Apollo 13 : Jim Lovell, Jack Swigert et Fred Haise.

HIPPIE, ANTIMILITARISTE, CONTESTATAIRE – c’est-à-dire tout le contraire des valeurs de la plupart des hommes du programme spatial –, la chanson Aquarius n’en fait pas moins l’unanimité. Il faut dire que, musicalement, c’est probablement un des titres les plus flamboyants de la pop américaine en 1970. Sur la route du Manned Spaceflight Center de Houston, l’homme qui l’écoute à fond sur la radio de sa voiture est lui-même tiré à quatre épingles, coiffé d’une brosse toute militaire au-dessus d’un visage taillé à la serpe. Pas vraiment un hippie, donc ! Mais rien à faire, il est fan… C’est cet engouement général qui explique qu’un des engins dont il s’apprête à diriger les opérations de vol, le LM d’Apollo 13, porte le nom d’Aquarius (le module de commande s’appelle, quant à lui, Odyssey).

Gene Kranz, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est le principal directeur de vol de la Nasa, chef d’une des équipes de contrôle au sol qui se relaient en continu au cours des huit à dix jours que dure une mission Apollo. La sienne, c’est l’équipe « blanche{37} ». Nous l’avons croisé au chapitre 3, puisque c’était déjà l’équipe blanche qui était de garde au moment de la phase la plus critique d’Apollo 11, la descente du LM sur la Lune. Dans un discours typique de son style, il avait harangué ses troupes : « Depuis le jour de notre naissance, nous étions destinés à vivre ce moment, à cet endroit. Nous sommes entrés ici comme une équipe et nous en sortirons comme une équipe. » Il avait alors fait fermer les portes de la salle de contrôle, tel Cortès brûlant ses vaisseaux. Puis il avait ajouté : « Nous ne pensons pas essayer de jouer cette partie. Nous pensons seulement la gagner. Nous allons poser cette saloperie et quand nous l’aurons fait, nous irons boire un verre tous ensemble en nous disant : “Nom d’une pipe, nous l’avons fait !”. » En ce mois d’avril 1970, Gene Kranz est sur le point d’entrer dans la légende de la Lune. Ses gilets aussi.

d’entrer dans la légende de la Lune. Ses gilets aussi. Gene Kranz dans le centre de

Gene Kranz dans le centre de contrôle de Houston.

Né en 1933, Gene Kranz est un tout petit peu plus jeune que la plupart des premiers astronautes, mais son histoire ressemble beaucoup à la leur. Très tôt, il s’est passionné pour l’aviation, mais aussi pour les vols spatiaux. Au tout début

des années 1950, avant même le commencement de l’ère spatiale, son mémoire de lycée s’intitulait « La conception et la possibilité des fusées interplanétaires » ! Il poursuivit ensuite des études en ingénierie aéronautique, devint pilote militaire et servit en Corée du Sud juste après la fin de la guerre. En 1960, alors qu’il travaillait chez McDonnell Aircraft, il répondit à une petite annonce dans Aviation Weekly : « Aide souhaitée ». La Nasa, qui n’avait pas encore placé un homme dans l’espace, cherchait à étoffer ses équipes… Gene intégra le staff des contrôleurs de mission sous la direction de Chris Kraft, qui n’était ni plus ni moins que l’inventeur de ce métier tel que le programme spatial allait le pratiquer par la suite. Les premiers vols habités ne duraient que quelques heures et ne nécessitaient qu’une seule équipe de suivi au sol alors installée sur le lieu même du lancement à Cap Canaveral. Mais avec le programme Gemini (à commencer par Gemini 4) et la mise en place de missions de plusieurs jours, de surcroît plus complexes, il fallut concevoir un système de rotations dans une toute nouvelle salle construite au Manned Spaceflight Center à Houston. Chris Kraft choisit les ingénieurs et les techniciens les plus expérimentés pour constituer son équipe « rouge ». Son bras droit, John Hodge, eut le privilège de choisir en second les membres de l’équipe « bleue ». Kranz, qui n’avait pas encore quarante ans, se retrouvait donc avec les plus jeunes. Il était bien placé pour savoir que ce n’était pas parce qu’on était jeune qu’on n’était pas bon. Mais il craignait que le fait d’avoir été choisis en dernier – traumatisme notoire dans les cours d’écoles américaines – ne donne des complexes aux membres de son équipe blanche. Il chercha donc à les souder en leur donnant une identité, un drapeau, et c’est sa femme Marta qui eut l’idée géniale de faire des gilets de son mari une sorte de bannière de ralliement. Dès lors, elle lui confectionnait un premier gilet de couleur claire – la couleur blanche de l’équipe – pour chaque début de mission, gilet que les équipiers de Kranz attendaient avec impatience. Puis elle imaginait un autre gilet, aux couleurs et aux motifs chatoyants, pour fêter la victoire à l’heure de l’amerrissage (vêtement dont on imagine que les allures très originales étaient attendues avec encore plus d’impatience). Le premier gilet fit son apparition très remarquée en 1965, au cours de la mission Gemini 4. À cette occasion, Chris Kraft fit de Gene son contrôleur principal d’une façon très simple. Il se tourna vers lui, souffla : « Maintenant, c’est toi le patron » et quitta la salle. Durant toute sa carrière, Gene Kranz allait faire montre d’immenses qualités de leader qui feront merveille lors des situations de crise que connaîtra l’agence spatiale.

Encore aujourd’hui, Gene est un personnage dont émane une autorité naturelle impressionnante. J’ai eu l’occasion de lui demander ce qu’était, selon lui, cette qualité étrange qu’on appelle le « leadership ». Ses idées sur la question sont limpides et il les exprime d’un trait, sans hésiter : « Le leadership », m’a-t-il répondu ce jour-là, « c’est simplement la capacité à mobiliser l’énergie et le talent des gens qui vous entourent et à les focaliser sur le but à atteindre. Contrairement à ce qu’on dit, il n’y a pas de leader né. Ça n’existe pas. Un leader ; ce n’est pas non plus quelqu’un qui est fait par les autres : il se fait lui- même. Mais il ne peut le faire que d’une seule façon : en écoutant et en apprenant des autres ! » Parmi ceux qui lui ont le plus appris, Gene cite en premier lieu sa mère, qui éleva seule ses trois jeunes enfants après la mort précoce de son mari. Elle lui a appris l’intégrité. Il salue également ses enseignants et ses instructeurs de vol. De l’un deux, il raconte : « Il croyait dur comme fer à tout ce qu’il faisait. Il m’a appris la passion. Il se portait volontaire pour tout ! Il disait : “Quand je mourrai, je veux être usé jusqu’à la corde”… Ça, c’est une merveilleuse façon de vivre. » Et de son patron, Chris Kraft, il dit :

« Il m’a appris à accorder ma confiance aux autres quand ils étaient prêts et qu’ils le méritaient. »

*

En juin 1969, après six ans de bataille contre son problème d’oreille interne, Alan Shepard est de nouveau déclaré apte au service actif. Ce vétéran célèbre et révéré va alors activer tout son réseau de contacts politiques pour brûler la politesse à ses collègues et hériter d’un poste de commandant pour une mission lunaire. C’est Gordon Cooper – un autre des Mercury Seven – qui devait commander Apollo 13. Mais il est mal vu de ses supérieurs (notamment, on la dit, de Deke Slayton) et il doit bien vite céder ce poste à Shepard. Cette décision choque nombre d’astronautes, dont la place sur un vol lunaire n’est garantie que si les règles de désignation sont respectées{38}… Coup de théâtre, pour la première fois, la direction de la Nasa rejette la proposition de Slayton au motif que Shepard, cloué au sol depuis 1963, a besoin de plus de temps pour s’entraîner. On décide alors d’échanger les équipages d’Apollo 13 et 14. Ce sera donc Jim Lovell (commandant), Ken Mattingly (module de commande) et Fred Haise (LM). Le second coup de théâtre se produit une semaine à peine avant le départ. Mon ami Charlie Duke – le plus jeune des astronautes – a contracté la rubéole d’un de ses enfants. On part donc du principe que l’équipage de

rechange dont il fait partie ainsi que l’équipage principal ont été exposés. Or, seul parmi ces six hommes, Ken Mattingly n’a pas eu la rubéole dans son enfance et n’est donc pas immunisé ! Le médecin principal insiste alors pour qu’on le remplace par le pilote du module de commande de l’équipage de rechange, Jack Swigert, ce qu’il obtient in extremis, trois jours avant le lancement. Le 11 avril 1970, Lovell, Haise et Swigert prennent place à bord d’Odyssey en route pour la Lune. Le décollage connaît un incident mineur lorsque le moteur central du second étage s’éteint plus tôt que prévu – un défaut de poussée qui sera compensé sans problème par les quatre autres moteurs. Apollo 13 est injecté sur sa trajectoire lunaire, Swigert récupère sans encombre le LM Aquarius et les trois hommes s’installent pour le voyage de trois jours vers notre satellite.

*

Jim Lovell est un peu le frère aîné des astronautes d’Apollo. C’est encore aujourd’hui, à 90 ans, un grand et bel homme, élégant, et un vrai gentleman. L’officier de marine idéal, en quelque sorte ! En 1958, Jim est sorti premier de sa classe à l’école des pilotes d’essai de la Navy (une promo prestigieuse, puisque deux de ses camarades de classe n’étaient autres que Wally Schirra, astronaute qui devait voler plus tard sur Mercury, Gemini et Apollo, et Pete Conrad – celui qui lui a infligé l’encombrant surnom de « Shaky »). Sa grande maturité et son charisme évident le désignent naturellement pour les postes de commandement. Dès 1961, il devient responsable du programme de développement du chasseur F4 Phantom avec le nom de code de… « Shaky ». C’est aussi le vétéran de quatre vols spatiaux marquants : Gemini 7 avec qui Gemini 6 a réussi le premier rendez-vous spatial, Gemini 12 au cours duquel un « bleu » du nom de Buzz Aldrin a démontré la possibilité de travailler dans l’espace en cinq heures de sortie extra-véhiculaire, et bien sûr Apollo 8 la première mission habitée lancée vers la Lune, la plus risquée de toutes celles que la Nasa a entreprises. À côté de cette grande figure du programme spatial, Fred Haise, de six ans son cadet, pourrait passer pour terne. C’est pourtant un homme doté d’un grand charme. Le visage anguleux, les yeux malicieux, ses lèvres minces souvent étirées en un grand sourire, Haise m’a toujours fait l’impression d’un homme fondamentalement joyeux. C’est aussi un pilote extrêmement compétent. Dans les années 1970, il fut aux commandes de la navette spatiale lorsqu’on testait cette délicate « brique planante » en la larguant à haute altitude.

Quant à Swigert, décédé d’un cancer foudroyant en 1982 – il avait 51 ans – alors qu’il venait de gagner son élection au Congrès dans le Colorado, c’était le seul membre du corps des astronautes à ne pas être marié. Ce célibataire endurci aux mille conquêtes féminines était aussi un grand adepte des soirées arrosées. Le fait qu’il n’ait jamais eu à subir de remontrances à propos de son mode de vie témoigne des grandes qualités professionnelles qu’on lui reconnaissait.

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Apollo 13 est en route pour la Lune depuis cinquante-cinq heures et les trois hommes se filment les uns les autres pour une émission télévisée « en direct ». Fred Haise et Jack Swigert font leur show. Jack fait rire tout le monde avec son message au fisc : « Euh, je m’aperçois que j’ai oublié de remettre ma déclaration d’impôts dans les délais. » Au sol, on lui répond qu’il a évidemment une bonne excuse. On est le 13 avril et il est neuf heures du soir, heure du centre, un créneau de grande écoute. Ce que les astronautes ne savent pas, c’est que les chaînes américaines ont choisi de ne pas occuper ce créneau vital pour elles avec un sujet aussi routinier que le simple envoi d’hommes sur la Lune… Elles vont bientôt découvrir qu’elles se trompent, et Swigert que le fisc est le cadet de ses soucis. L’équipe du second tour de garde à Houston (l’équipe « or » de Gerry Griffin) est en train d’être relayée par l’équipe blanche de Kranz. Les contrôleurs de vol entament avec le pilote du module de commande une série de manœuvres standard. La jauge du réservoir d’oxygène liquide numéro deux affiche des indications aberrantes depuis une quinzaine d’heures, mais cela ne semble pas trop grave et on demande à Swigert d’effectuer l’indispensable brassage de ces réservoirs cryogéniques. À bord des vaisseaux lunaires Apollo, l’électricité est produite par des piles à combustible, une technologie développée pour le programme spatial dès l’époque des missions Gemini. Le principe de fonctionnement en est simple : la combustion de l’hydrogène et de l’oxygène est réalisée en douceur par des moyens électrochimiques (les deux substances se dissolvent sous la forme d’ions dans une solution liquide avant de se rencontrer) et génère de l’électricité, un peu de chaleur, avec comme seul déchet{39} de l’eau pure (H 2 O), précieuse pour la survie des astronautes. Oxygène et hydrogène sont refroidis et liquéfiés pour pouvoir être stockés dans des réservoirs de petite taille. Le problème, c’est que leur consistance ressemble alors à celle d’un granité dont les grumeaux peuvent

gêner l’indispensable écoulement continu des fluides vers les piles. De temps à autre, il faut donc enclencher une sorte de fouet électrique – le « brasseur » – pour liquéfier cette soupe. Mais, à cause d’un problème technique de dernière minute quelques mois avant le vol, les techniciens de la Nasa ont échangé un réservoir d’oxygène du module de service d’Apollo 10 contre un de ceux du module de la mission Apollo 13. Pour cela, il a fallu préalablement le vider, et le brasseur a été mis en route pour faciliter l’évacuation du liquide. Le piège, c’est qu’entre la conception des deux modules de service, les normes électriques utilisées ont été changées et que les concepteurs des mixeurs ne sont pas encore au courant. Les fouets électriques sont alimentés par un ampérage trop fort, les câbles ont surchauffé lors de l’opération de vidange et leur gaine d’isolation en téflon s’est fendue, même si le système n’a montré sur le coup aucun défaut de fonctionnement. Ce sont donc des câbles de cuivre partiellement dénudés qui volent désormais sur Apollo 13… Lorsque Swigert enclenche le brassage du second réservoir d’oxygène, une étincelle provoque une violente explosion qui secoue brutalement les astronautes. Au sol, les contrôleurs de vol enregistrent brièvement des accélérations de 1,17 G dans une direction et de 0,65 G dans les deux autres, puis plus rien. Pendant deux secondes, tous les signaux en provenance du vaisseau sont perdus. Jack Lousma, l’astronaute qui est à ce moment-là en charge de la communication avec la capsule (CAPCOM), entend finalement Swigert dire : « OK Houston, on vient d’avoir un problème. » Il lui demande de répéter. Jim Lovell, le commandant, reprend l’antenne : « Houston, on a eu un problème »… Il précise que le « bus électrique B », un des deux systèmes qui distribuent le courant aux équipements de la capsule, ne distribue plus rien du tout. Pendant que Fred explique qu’ils ont entendu « un bang très fort », Lovell, un nœud soudain au ventre, observe par le hublot un panache qui s’échappe du module de service. « Nous dégazons quelque chose », avertit-il immédiatement. Personne n’ose encore y croire, mais l’autre réservoir est également endommagé et l’oxygène est en train de s’en échapper. À 330 000 kilomètres de la Terre, bien trop loin pour qu’il puisse faire demi-tour, le vaisseau Apollo 13 est d’ores et déjà en perdition.

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Toutes les équipes de contrôle de mission ont été rappelées. Dans les

souvenirs de Ken Mattingly, l’astronaute de l’équipage originel cloué au sol, « tous ces ingénieurs étaient des gamins de trente ans. Ils étaient très bons, mais peu d’entre eux avaient eu l’occasion de prendre des décisions si dramatiques, ils n’y étaient pas habitués ». Pendant que Kranz essaye d’obtenir de ses contrôleurs de vol des informations pertinentes, Glynn Lunney, le chef de l’équipe noire qui vient d’entrer dans la salle, l’aide à rassembler les troupes et à les sortir de la tétanie. Il y a pendant quelques dizaines de secondes comme un refus de croire à ce qui est en train de se passer. Comme il l’admet aujourd’hui volontiers, Sy Liebergot, le tout jeune responsable de 34 ans qui supervise les systèmes vitaux du module de service est paralysé. Gene Kranz lui demande un rapport de la situation, à quoi Sy répond que l’équipage est en train de jouer dans les piles à combustible pour essayer de les ramener en ligne. Kranz hausse légèrement le ton pour tenter de le réveiller : « Eh bien là, il nous faudrait des recommandations plus précises, Sy, si tu as une meilleure idée… » C’est à ce moment-là que Swigert reprend l’antenne pour annoncer que le courant dans le « bus principal A », celui qui fonctionnait encore, est en train de s’effondrer. Kranz se tourne à nouveau vers Liebergot : « Sy, est-il possible que nous ayons un problème de détecteurs défectueux et que tout ça ne soit pas réel ? » Sy est en ligne avec son équipe d’ingénieurs de soutien dans la back room attachée à sa console. Il demande : « Larry, tu ne crois quand même pas les infos de la jauge du réservoir numéro un, n’est-ce pas ? » Non, lui répond-on. Tout le monde veut penser que ce réservoir-là va bien. Mais l’équipage confirme qu’ils ne sont parvenus à remettre en ligne aucune des trois piles à combustible, et la signification sinistre du dégazage observé par Lovell commence à pénétrer les esprits. Apollo 13 se vide de sa substance, la Lune est perdue et l’équipage n’a probablement que quelques minutes à vivre si rien n’est fait. Gene Kranz, assisté des autres chefs d’équipe, fait passer ses hommes au niveau d’alerte et de mobilisation nécessaire pour affronter de façon réaliste ce qui est en train de se passer. Il n’est plus question de se cantonner aux sages rotations de routine. Tout le monde va rester sur le pont jusqu’à ce que la crise soit terminée, dormant à tour de rôle. Et jusqu’au bout, c’est Kranz qui va diriger l’ensemble des opérations. La situation est critique. Neil Armstrong aurait pu stopper la descente du LM et remonter vers Columbia si l’alarme informatique « 1202 » s’était révélée vraiment grave. Conrad aurait pu activer la tour d’extraction au sommet de la fusée si le lanceur Saturn V avait eu une défaillance après avoir été frappé par la

foudre. Mais là, il ne semble pas y avoir de solution immédiate. Il n’y en a peut- être même pas. « Écoutez-moi bien ! », lance Gene Kranz depuis sa console de directeur de vol. « Vous devez croire que l’équipage reviendra vivant ! Peu importent les problèmes, peu importe que l’on n’ait encore jamais connu pareille situation. Nous n’avons jamais perdu un Américain dans l’espace ! Vous devez en être persuadés ! Maintenant, au travail. » L’esprit de ce discours a été résumé dans la phrase légendaire « L’échec n’est pas envisageable » (Failure is not an option, phrase que Kranz admet ne jamais avoir prononcée, mais qu’il a fait volontiers sienne depuis). Galvanisé, Sy Liebergot s’est ressaisi. Il se souvient de la procédure, envisagée au tout début de la conception des missions, qui consiste à utiliser le LM – fort heureusement, déjà connecté au module de commande au moment de l’accident – comme canot de sauvetage pour l’équipage. Il recommande de la sortir immédiatement du placard. Les réserves d’oxygène étant faibles, il faut les préserver afin d’avoir encore de l’électricité dans la capsule au moment de la rentrée atmosphérique et il faut donc couper l’alimentation du vaisseau principal en attendant. L’équipage s’exécute, met en marche les systèmes de survie autonomes du LM, et les trois hommes s’y réfugient et ferment le sas derrière eux. Ils sont momentanément à l’abri. Il s’est écoulé trois minutes depuis l’explosion…

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La planète tout entière s’est passionnée pour le sort de ces trois naufragés de l’espace. C’est ainsi que les gens apprirent leurs mésaventures les unes après les autres. Pour économiser les faibles batteries du LM, le chauffage fut réduit au minimum et la température chuta à 6 °C, ce qui affaiblit considérablement les astronautes. Faute de pouvoir bénéficier de la production d’eau des piles à combustible, Lovell et ses camarades durent sévèrement se rationner et souffrirent de déshydratation. Finalement, l’accumulation du CO 2 produit par la respiration dans la petite cabine du LM les obligea à utiliser un des filtres du module de commande en complément de celui du module lunaire (qui n’était censé abriter que deux hommes seulement). Comme les constructeurs des deux modules se servaient chacun de connecteurs différents, l’un rond et l’autre carré, il fallut bricoler un système avec de la toile isolante{40}. Finalement, Lovell dut effectuer deux corrections de trajectoire en se repérant à l’aide du fameux sextant – un exercice qu’il avait déjà réussi lors de la mission Apollo 8 –, cette

fois en allumant le moteur du LM qui n’était pas prévu pour cela. L’opération était d’autant plus délicate que le petit LM poussait le très massif module CSM devant lui et que le véhicule avait alors une fâcheuse tendance à vriller et à tanguer. Lovell a certainement dû se souvenir, à ce moment-là, de son premier voyage autour de la Lune avec Apollo 8 et des risques fous qu’il avait pris avec ses camarades : à l’époque, le LM n’était pas prêt et si un accident du même type s’était produit, ils auraient été certainement condamnés.

produit, ils auraient été certainement condamnés. Le module de service endommagé, photographié peu après

Le module de service endommagé, photographié peu après son largage, près de la Terre, alors que l’équipage est toujours à bord du module lunaire (17 avril).

Six jours après leur départ, Lovell, Haise et Swigert réintégrèrent le module de commande en espérant pouvoir remettre en ligne les batteries. Entre-temps, les ingénieurs au sol avaient trouvé le moyen de transférer une partie de l’énergie restante du LM vers Odyssey. La nouvelle procédure de remise en marche du module de commande était tellement longue que les astronautes durent d’abord collecter tous les morceaux de papier disponibles afin de pouvoir la noter point par point : pas moins de six mètres de lignes de protocole au total où, bien sûr, aucune erreur ne pouvait être tolérée ! Cela leur prit au total deux heures, mais finalement Swigert fut prêt. Le 17 avril 1970, Odyssey et ses trois rescapés amerrissaient sains et saufs dans l’océan Pacifique. Depuis cette aventure, Jim

Lovell raconte souvent combien il est désolé d’entendre les gens exprimer le désir d’aller au paradis après leur mort, alors que c’est au paradis qu’ils sont nés, sur la planète Terre.

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Lors des festivités pour les quarante ans de la mission Apollo 13 au Kennedy Space Center organisées par l’Astronaut Scholarship Foundation, mon ami Günter Wendt avait fait en sorte que je puisse l’accompagner dans le bus principal avec Fred Haise et Jim Lovell. Je me souviens que pendant le trajet, Lovell, radieux, avait fait une amusante petite conférence sur la signification du nombre treize : « Apollo 13 a été lancé un vendredi à 13 h 13 », dit-il. « Les prénoms des astronautes James, Jack et Fred comportent 13 lettres. L’explosion du réservoir d’oxygène numéro 2 s’est produite le 13 avril ! Bref, les signes avaient raison cette fois ! » Ces signes font désormais partie de la légende mondiale de cette mission mémorable considérée par beaucoup comme la plus grande heure de gloire de la Nasa. Comme le dit très justement Nixon, « les trois astronautes n’ont peut-être pas touché le sol lunaire, mais ils ont touché le cœur des millions d’Américains et du monde ! ». Il y a deux autres anecdotes moins connues sur cette extraordinaire aventure. Appliquant à la lettre les règles de la marine marchande, Grumman Industries fit remarquer que leur engin, l’Aquarius, avait opéré le remorquage du module de service et de commande Odyssey de chez Rockwell, à qui ils envoyèrent donc la facture du sauvetage. Et bien sûr, vu les distances, le tarif forfaitaire d’un dollar par mile de remorquage constituait tout de même au final une note assez salée de 300 000 dollars ! J’ai eu la chance de consulter cet hilarant document chez mon ami Günter Wendt, qui le conservait précieusement dans ses archives. L’autre m’a été racontée par Jim Lovell lui-même à l’été 2018, alors que je terminais ce chapitre. En 1970, flattés que les héros du jour aient été sauvés à bord d’un vaisseau, l’Aquarius, qui portait le nom d’une de leurs chansons, Ragni et Rado, les auteurs de la comédie musicale Hair ; invitèrent tout l’équipage d’Apollo 13 pour une séance spéciale en leur honneur à Broadwav. Lorsqu’ils découvrirent médusés le propos antimilitariste du spectacle, les trois pilotes se regardèrent et… comme un seul homme, quittèrent la salle !

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Alors que l’exploration de la Lune vient à peine de commencer, l’échec magnifiquement réussi d’Apollo 13 rappelle à tout le monde à quel point l’entreprise est risquée. Initialement, le programme lunaire devait aller jusqu’à Apollo 20. Mais le 4 janvier 1970, la Nasa a annoncé brutalement son annulation. Les succès patents des missions 11 et 12 avaient, en effet, servi de prétexte aux premières coupes budgétaires : pourquoi continuer une course d’ores et déjà gagnée ? Trois mois plus tard, c’est, au contraire, l’énormité du risque encouru mis en lumière par la troisième mission qui sert d’argument à ceux pour qui Apollo n’a plus de raison d’être. La mission Apollo 19 (dont l’équipage n’est pas encore connu) est annulée. Puis c’est au tour de la mission Apollo 18 d’être supprimée, et là c’est un rude coup pour Dick Gordon, le pilote du module de commande resté en orbite pendant Apollo 12, qui voit s’envoler sa chance de commander une mission et de marcher sur la Lune. Comme il le répéta ensuite souvent, « au moins j’ai la consolation d’être le détenteur du titre officiel de premier homme à ne pas avoir marché sur la Lune ! ». C’est aussi un mauvais coup pour ses deux subordonnés Vance Brand{41} et Harrison « Jack » Schmitt, l’astronaute

géologue de formation. Alors que le choc pétrolier s’apprête à frapper, les choses sont on ne peut plus claires : l’avenir du programme lunaire dépend dangereusement du succès d’Apollo 14.

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Remettre le pied à l’étrier

Apollo 14

6 Remettre le pied à l’étrier Apollo 14 L’équipage d’Apollo 14 : Roosa, Shepard, Mitchell. L

L’équipage d’Apollo 14 : Roosa, Shepard, Mitchell.

LORSQUE LE MODULE LUNAIRE Antarès se décroche du vaisseau Kitty Hawk{42}, presque un an s’est écoulé depuis que Lovell et ses camarades ont raté la Lune. L’homme qui est aux commandes est d’une détermination en acier trempé. Alan Shepard s’est battu comme un beau diable pour être là. La mission qu’il dirige, Apollo 14, a connu ses premiers problèmes techniques peu de temps après le décollage, lorsque son pilote du module de commande, Stu Roosa, a tenté d’amarrer le nez de Kitty Hawk à Antarès pour le sortir de son logement dans le troisième étage de la fusée. La prise mâle du système de branchement refusait de s’emboîter dans la prise femelle du LM. Pendant une heure, Roosa – le conducteur de pick-up ! – s’y est repris encore et encore, jusqu’à ce que la réserve de carburant atteigne un niveau critiquement bas et que tout semble perdu. Shepard lui a alors ordonné : « Stu, oublie ton problème de carburant et tamponne ce fichu machin à la vitesse maximale ! » Aussitôt dit, aussitôt fait. Le choc a été si violent que les deux engins ont été furieusement secoués. Mais,

après quelques secondes angoissantes, la lampe témoin s’est allumée et le « train lunaire » enfin formé a pu poursuivre son voyage.

« train lunaire » enfin formé a pu poursuivre son voyage. À présent, alors que la

À présent, alors que la descente vers le cratère Fra Mauro – l’objectif initial d’Apollo 13 – vient à peine de commencer, c’est au tour du système de remise automatique des gaz du LM de tomber en panne. Houston hésite quelques minutes, puis donne au pilote du LM – Edgar Mitchell – une série d’instructions pour reprogrammer l’ordinateur de bord et lui permettre d’ignorer cette alarme. Mitchell travaille aussi vite que possible afin de poursuivre la descente. La mâchoire serrée, Shepard se jure en cet instant que dorénavant, quoi qu’il arrive, lui et Mitchell vont se poser. Hélas, au moment où le radar qui mesure la distance au sol est censé s’enclencher… il ne le fait pas. Cette fois, la situation est grave parce que les consignes de vol sont formelles : sans cet instrument, on annule la mission ! Sans surprise, Houston ordonne à Shepard de commencer les préparatifs pour interrompre la phase

d’atterrissage. Shepard acquiesce calmement, mais au fond de lui, il a déjà pris une autre décision. Au centre de contrôle, son ami Deke Slayton, qui le connaît par cœur, ne peut s’empêcher de sourire : tu parles qu’Alan va interrompre la mission ! Il le sait parfaitement déterminé à enfreindre les ordres. Et en effet, quelques instants plus tard, à la stupeur des contrôleurs de vol et alors que le système ne s’est toujours pas mis en route, Shepard annonce à Mitchell : « Si le radar ne s’engage pas, on va continuer en manuel jusqu’au sol » Puis il s’écrie :

« Bon sang, oui ! On peut le faire ! » Par miracle, le radar se met en route au tout dernier moment, juste avant l’altitude minimale prescrite. À 120 mètres au-dessus du sol, Shepard déclenche l’autopilote. Comme il l’a fait lors des séances d’entraînement en simulateur, Mitchell (qui était avant le vol un des principaux instructeurs du simulateur de LM) lui sert de coach. Il guide celui qui est à la fois son commandant et son élève, et l’éclaire de ses suggestions. Puis la fameuse « lumière de contact » informe les deux hommes qu’ils sont les cinquième et sixième êtres humains sur la Lune. Ils se serrent chaleureusement la main. Bien plus tard, Mitchell m’a raconté avoir demandé à Shepard ce qui se serait passé si Houston avait donné l’ordre d’annulation. Un sourire malicieux aux lèvres, il avait répondu : « Tu ne le sauras jamais, » Quant à Mitchell lui-même, il m’a confié qu’au moment où Shepard lui a ordonné de continuer quoi qu’il arrive, il était d’accord… Quelques semaines avant le lancement, en janvier 1971, le magazine Time avait titré un de ses articles « L’avenir du programme spatial dépend du trio d’Apollo 14 ». Il est vrai qu’un second échec aurait probablement accéléré la clôture de l’aventure lunaire. En désignant de tels hommes pour cette mission qui n’avait pas le droit d’échouer, le hasard a donc encore une fois bien fait les choses.

*

Alan Bartlett Shepard, né en 1923, était l’aîné des astronautes du programme Apollo. C’est un des deux marcheurs lunaires que je n’ai pas connus personnellement (il est décédé en 1998 d’une leucémie). Il a laissé partout l’image d’un homme à la personnalité très forte, à l’intelligence de surdoué et à la détermination parfois brutale. Tout le temps qu’il travailla à la tête du bureau des astronautes, on l’appela « Big Al ». Sa secrétaire avait l’habitude de coller sur la porte de son bureau un portrait de lui qui indiquait aux éventuels visiteurs

son humeur du jour (humeur qui passait avec une facilité déconcertante d’exécrable à primesautière) et on craignait ses violentes colères. Certains de ses collègues – dont son futur coéquipier Stu Roosa – faisaient même de grands détours afin d’éviter de le croiser dans les couloirs. Pour beaucoup, c’était l’archétype des astronautes des premiers temps : « mauvais garçon », séducteur, toujours habillé à la mode, amateur de voitures de sport, de cigares et de Martini Dry. C’était pourtant aussi un homme complexe et sensible, profondément amoureux de sa femme Louise malgré sa réputation de play-boy. Lorsque je l’ai rencontrée, sa fille Laura gardait de lui le souvenir ému d’un père aimant et très attaché à sa famille. Pour moi, Alan Shepard reste surtout cet homme qui, lors d’une interview, ne put retenir une larme à l’évocation de la beauté de la Terre vue de la Lune. Enfant, Shepard avait été un élève brillant qui impressionnait ses enseignants. Son père, pour lui apprendre à se débrouiller seul, lui avait montré toute son enfance comment connaître les secrets d’une machine en la démontant et en la remontant. Il réussit brillamment les examens d’entrée à l’académie navale d’Annapolis, mais dut attendre un an avant de commencer ses études militaires parce qu’à 16 ans, il était encore trop jeune pour y être admis. Alan participa à la Seconde Guerre mondiale comme marin sur un destroyer. En 1945, il épousa Louise Delaware et, de ce jour jusqu’à celui de sa mort, il l’appela quotidiennement quoi qu’il arrive à 17 heures. L’année suivante, Shepard intégra la formation de pilote de Corpus Christi, au Texas. Hélas, ses résultats ne furent guère brillants et, craignant de se faire recaler, il décida en douce de prendre des leçons de pilotage dans un club aéronautique local (ce que la Navy désapprouvait totalement). Par chance, personne ne s’en aperçut. Il reçut son brevet de pilote militaire en 1947 et intégra l’école des pilotes d’essai de Patuxent trois ans plus tard. Lors d’un vol d’entraînement de nuit, Shepard perdit soudainement tous ses instruments de navigation au-dessus d’une couche de nuages compacte. Sans repères visuels, il ne savait plus où il était. Il commença alors à paniquer. Puis sa détermination reprit le dessus et il descendit sous des nuages, au ras de l’eau, bien décidé à retrouver son porte-avions en quadrillant méthodiquement la région. Ce jour-là, il apprit à maîtriser ses nerfs. Quelques années après le vol historique qui avait fait de lui le légendaire premier Américain dans l’espace, Alan Shepard fut frappé par une maladie terriblement handicapante. Un matin, en se levant pour aller à la salle de bains, il perdit subitement l’équilibre. Tout tournait violemment autour de lui. Pourtant,

dira-t-il plus tard avec un demi-sourire, il n’avait pas bu tant que ça la veille ! Les médecins diagnostiquèrent tout de suite un cas de maladie de Ménière (du nom de Prosper Ménière qui la découvrit en 1861), affection due à un trop-plein de fluide (la périlymphe) dans l’oreille interne, qui provoque de violents vertiges, des acouphènes et une baisse très nette de l’acuité auditive. Il fut immédiatement suspendu du service de vol. Affecté comme Slayton au bureau des astronautes, il n’avait pourtant certainement pas renoncé à voler. Pendant six ans, Shepard se battit pour trouver une thérapie. En 1969, son ami astronaute Tom Stafford lui indiqua l’adresse du docteur William House, en Californie, qui venait de mettre au point une technique chirurgicale (l’implantation d’un petit drain dans l’oreille interne) qui semblait donner des résultats dans 20 % des cas. House l’avertit qu’il perdrait cependant un peu d’acuité auditive. Mais le désir de revoler était trop grand. Shepard fut hospitalisé discrètement sous le pseudonyme de Victor Poulos. On le sait aujourd’hui, la maladie de Ménière est incurable. Néanmoins, l’opération présenta dans un premier temps toutes les apparences de la réussite. Les vertiges et les sifflements avaient disparu. Selon un autre document médical officiel que j’ai eu entre les mains, « son ouïe de l’oreille gauche a fortement baissé, même en dessous des limites dites normales ». Il faut croire cependant que ce n’était pas suffisant pour lui faire rater les tests d’aptitude de la Nasa, qui le rendit au service actif en juin 1969. En réalité, l’opération n’avait fait qu’atténuer considérablement les symptômes et encore, momentanément. Dans une lettre à un ami pilote qui souffrait du même mal, Shepard écrivait en 1996 que la maladie était revenue et qu’il avait dû être réopéré en 1989, cette fois avec un succès très limité. Alan Shepard est donc allé sur la Lune avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, menacé sans le savoir d’être terrassé par une violente crise de vertige à plus d’un kilomètre du LM salvateur…

*

En 1970, alors qu’il pense encore commander Apollo 13, Alan Shepard a choisi parmi ses jeunes collègues deux partenaires qui n’ont encore aucune expérience spatiale : Stu Roosa et Edgar Mitchell (qui faisait déjà partie de l’équipage de rechange d’Apollo 10 et pouvait donc prétendre à une place sur le 13). Comme Shepard n’a lui-même, en tant qu’astronaute, que quinze minutes de vol suborbital à son actif, les autres ont très vite surnommé le trio « l’équipage

des bleus ». De surcroît, à 47 ans, Shepard s’apprête à devenir l’homme le plus âgé à voler dans l’espace. Les conditions contestées qui lui ont valu d’obtenir son commandement puis le report de son premier vol à Apollo 14 pour cause d’entraînement insuffisant ternissent un peu la « légitimité » des trois hommes, en tout cas aux yeux de certains. C’est peut-être la raison pour laquelle la rivalité récurrente entre l’équipage principal et l’équipage de rechange est cette fois un peu plus intense que d’habitude. Entre les deux commandants, Shepard pour l’équipage principal et Gene Cernan pour celui de réserve, l’humeur est pour le moins taquine. Cernan aime à s’enquérir un peu lourdement de la santé de son aîné et à lui rappeler son grand âge. Un grave accident met fin (provisoirement) à la joute. Quelques jours avant le lancement, Gene Cernan, qui effectue, comme tous les astronautes désignés pour un futur vol lunaire, un entraînement en hélicoptère, aperçoit sur une plage quelques belles baigneuses en bikini et, désireux de les impressionner, décide de passer au ras de l’eau. Tout à son objectif qui n’est pas, à ce moment-là, de piloter, il laisse un des patins de son engin heurter les flots et la machine bascule dans la mer brutalement. Sous la violence du choc une pale casse et vient le blesser à la tête. Puis l’engin prend feu, ce qui oblige Cernan à plonger sous l’eau et à nager une dizaine de mètres pour sortir, le souffle coupé, de la zone de danger. Il vient d’échapper de peu à une mort parfaitement stupide. Quelques heures plus tard, pas très fier de lui, il entre dans le bureau de Shepard le visage tuméfié et brûlé au second degré. Il tapote l’épaule de son chef et lui concède :

« D’accord, t’as gagné, c’est toi qui feras le vol. » L’incident remet tout de même en cause la place de Cernan dans la future mission 17. Jim McDivitt, devenu responsable des vaisseaux du programme Apollo, veut à toute force lui ôter toute éligibilité au poste de commandant. Slayton trouve cependant le moyen de donner une version plus flatteuse de l’accident et sauve ainsi son collègue. Shepard, quant à lui, est fier des hommes qui l’accompagnent. Tous trois s’entraînent d’arrache-pied. Mitchell fait profiter son commandant de ses nombreuses heures de simulateur pour l’aider à rattraper le retard accumulé pendant les six années qu’il a passées cloué au sol. Stu Roosa, choisi pour piloter le module de commande Kitty Hawk, est un admirateur de Shepard, très impressionné par sa personnalité et absolument dépourvu lui-même de prétention. Ce grand rouquin est un homme simple qui adore la chasse, la musique country et qui rentre sagement tous les week-ends pour retrouver sa famille plutôt que d’écumer les bars avec ses collègues. Son application au

travail est connue et c’est par-dessus tout un excellent pilote. L’Albuquerque News surnomme d’ailleurs les deux pilotes d’Apollo 14 « Le cerveau et l’ermite ». L’ermite, c’est bien sûr le très sage Roosa. Le cerveau, c’est Mitchell, celui à propos duquel, quand on lui demande pourquoi il l’a choisi, Shepard répond : « Parce que j’avais envie de revenir vivant. »

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Mitchell était un vrai fils de paysan. Taiseux, travailleur, humble, aimant la nature et les animaux. Mais lorsqu’un sujet le passionnait, il devenait intarissable. Bien qu’impassible au premier abord, sa personnalité était tout aussi intense que celle de son commandant. Extrêmement intelligent, son bagage universitaire (un diplôme d’ingénieur et une thèse de doctorat en astronautique) était impressionnant et sa curiosité universelle. Il n’aimait rien tant que d’étudier et de comprendre le monde qui l’entourait, et se considéra sa vie durant comme un explorateur. Edgar est un des marcheurs lunaires que j’ai le mieux connus. Entre 2009 et 2013, du fait de mon métier de pilote de ligne, j’ai régulièrement passé mes deux jours de repos réglementaires entre deux vols transatlantiques dans sa maison de Lake Worth, en Floride. Lors de mes premières visites, cette maison était noyée dans une belle forêt, un magnifique havre de paix autour duquel, plus tard, des promoteurs immobiliers firent construire à son grand désespoir tout un lotissement. À mon arrivée, les chiens dansaient autour de ma voiture, puis Mitchell m’accueillait avec sa poignée de main si particulière : le bras tendu, rigide, comme pour maintenir son interlocuteur à distance, la paume de la main légèrement orientée vers le haut. Sur une photo de lui prise sur la Lune à côté du drapeau américain, on remarque cette fameuse position des mains. Lorsque je le lui fis remarquer, cela l’amusa bien. Plus qu’un ami, Edgar est devenu mon mentor au point que ma promotion au grade de commandant de bord m’inspira des sentiments mitigés, car elle m’obligeait à retourner sur le réseau moyen-courrier et limiterait désormais mes séjours aux États-Unis pendant quelques années. Edgar Mitchell naquit le 17 septembre 1930 à Hereford au Texas peu avant que sa famille ne déménage au Nouveau-Mexique dans la petite ville de… Roswell. Les Mitchell possédaient là une grande ferme peuplée d’animaux que l’enfant affectionnait particulièrement, en particulier son poney. Le grand-père Mitch était un franc-maçon très gradé de la loge locale, de même que son fils

Joseph. Il était doté d’un très fort caractère et c’était une figure connue de toute la région. Edgar se souvenait des lettres qui parvenaient au patriarche avec la seule mention de son nom et, pour toute adresse, « État du Texas ». Le père était très doué pour communiquer avec ses bêtes, un don dont Edgar hérita. La mère, une baptiste très pieuse et profondément pacifiste, prévenait continuellement ses enfants contre les méfaits de la guerre et rêvait de voir son fils Edgar, futur pilote de la Navy, devenir musicien – une passion précoce de l’enfant – ou prêtre. Très tôt, le jeune Edgar fut fasciné par les progrès de la science. Le nom de Roswell vous dit certainement quelque chose. Mais saviez-vous que le ciel de cette petite ville fut sillonné d’étranges objets volants bien avant que les ovnis ne soient à la mode ? En effet, l’année de la naissance de Mitchell, grâce au soutien financier de Charles Lindbergh, un certain Robert Goddard vint s’installer dans la région pour procéder à ses expériences sur les fusées à carburants liquides. Oui, le Robert Goddard que nous avons rencontré au premier chapitre ! Le savant demeura à Roswell jusqu’en 1941 dans une petite maison toute proche de la ferme Mitchell : l’homme qui rêvait d’envoyer une fusée sur la Lune voyait passer chaque jour devant sa maison un garçonnet qui se rendait à l’école et qui serait un jour le sixième homme à fouler le sol lunaire. Edgar ne lui parla malheureusement jamais, car, me dit-il, sa famille et tous les voisins du coin considéraient Goddard comme un farfelu qui faisait de drôles d’expériences et avec qui personne ne voulait avoir de contact. (Mitchell rencontrera néanmoins la veuve du savant après son retour de la Lune.) En 1936, Edgar et ses parents furent invités chez un voisin qui possédait une rareté technologique à l’époque : un poste de radio amateur. Ils purent ainsi communiquer avec les membres d’une expédition en Antarctique. Un miracle qui impressionna énormément l’enfant. Vers l’âge de 13 ans, il commença à nettoyer les avions sur un petit aérodrome proche de la ferme et se faisait payer en leçons de vol, ce qui lui permit de passer son premier brevet avant même de terminer le lycée. Le 16 juillet 1945, il vit de ses propres yeux le champignon du premier essai de bombe atomique à White Sands, un site militaire situé juste derrière la montagne qu’il voyait depuis la fenêtre de sa chambre. Mitchell souffrait de graves problèmes d’allergie, raison pour laquelle, après le lycée, ses parents décidèrent de l’envoyer en Pennsylvanie et, plus précisément, au Carnegie Institute of technology de Pittsburgh. C’est là qu’il rencontra sa première femme, Louise, qu’il épousa très jeune. Ce mariage précoce l’empêcha de devenir cadet d’aviation dans la Navy à cause du

règlement très strict de l’organisation. Pour gagner un peu d’argent, Mitchell travaillait alors de nuit à nettoyer les cuves d’une aciérie. En 1952, son diplôme de management industriel en poche, il posa – malgré son dégoût pour la guerre – une nouvelle candidature auprès de l’école d’aviateurs de la Navy. Son amour de l’aviation était le plus fort ! Cette fois, il fut accepté et sorti breveté en 1954. Edgar servit ensuite à bord des porte-avions USS Bonhomme Richard et USS Ticonderoga. Pendant la guerre de Corée, il faillit être abattu par un Mig près de Shanghai, un épisode de sa vie dont ce pacifiste convaincu avait beaucoup de mal à parler. Pendant qu’il servait dans la Navy, il entreprit de poursuivre ses études. Il obtint un diplôme en ingénierie aéronautique à l’Ecole navale en 1961 et, en 1964, un doctorat en sciences aéronautiques et astronautiques au MIT avec une thèse sur le guidage interplanétaire des véhicules spatiaux. Ce travail lui valut d’être recruté comme chef de projet naval au sein du programme MOL (pour Manned Orbiting Laboratory), une station spatiale militaire développée par l’Air Force. Il arriva au bout des tests de sélection des astronautes du MOL, mais – bizarrement – ne fut pas retenu. Petit indice : tous ses collègues de l’Air Force avaient réussi, mais pas lui, le seul pilote naval. Un de ses instructeurs lui conseilla alors de tenter sa chance auprès de la Nasa, une administration plus neutre… C’est ainsi que Mitchell devint pilote d’essai sur la célèbre base d’Edwards, où il exercera de surcroît le métier d’enseignant en mathématiques avancées afin de mettre à niveau ses collègues postulant au voyage spatial. Il fut rapidement sélectionné en 1966 au sein du cinquième groupe d’astronautes.

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Dans les mois qui précèdent le lancement, le spectre d’Apollo 13 pèse sur Apollo 14. On a battu les Russes et on vient de passer très près de la catastrophe. Les conseillers de Nixon le pressent d’en finir rapidement avec ce qu’ils estiment être une folie coûteuse. Les scientifiques, eux, désirent poursuivre l’exploration lunaire et certains politiques, dont le président, pensent a juste titre qu’on ne saurait terminer sur un échec. Nixon tient ferme dans l’espoir qu’un succès d’Apollo 14 redonnera confiance aux décideurs et au Congrès. Comme la mission Apollo 12 a démontré la maîtrise des atterrissages de précision et puisqu’il s’agit, comme le dit l’adage, de remonter à cheval après en être tombé, la Nasa redonne comme objectif à Shepard et à ses hommes le site

manqué par Apollo 13 : la région accidentée de Fra Mauro, près du cratère Cone (un site qui avait été choisi, pour la première fois, pour son intérêt géologique). Mitchell doit faire un gros effort, comme il l’admettra plus tard, pour se détacher de la comparaison avec Apollo 13. De surcroît, l’humeur dans les couloirs de la Nasa est tendue avec la fin annoncée du programme Apollo et les premières vagues de licenciements. Le jour du départ enfin arrivé, à cinq heures du matin, l’équipage mange le traditionnel petit-déjeuner : œufs, lard et steak. L’ambiance est lourde. Pas besoin de portrait punaisé à la porte : Shepard, mal réveillé, a clairement sa tête des mauvais jours. Il mâche sa viande bruyamment en faisant une grimace d’enfant renfrogné (une scène pittoresque immortalisée sur une belle photo couleur). Mitchell et Roosa ont les traits tirés, mais ils sont confiants. Ce qu’Edgar ignore, c’est que pour sa fille Karlyn, l’instant est terriblement angoissant. Elle ressent un profond sentiment d’abandon, effrayée par le souvenir d’Apollo 13. Après la salle d’habillage et le roulage silencieux sur le pas de tir, les trois hommes en scaphandre entrent dans la salle blanche. C’est le moment du traditionnel échange de cadeaux avec Günter Wendt. En direct à la télévision, Shepard lui offre un casque allemand de la Seconde Guerre mondiale orné d’une croix gammée et de l’inscription « Pad Führer » écrite en gothique. Encore une fois, le service de presse est anéanti : tout le travail qu’ils effectuent depuis des mois pour réinsuffler au public le sentiment d’une entreprise grandiose est fichu en l’air par la blague de très mauvais goût d’un de ces satanés pilotes ! Mitchell m’a décrit le voyage de trois jours vers la Lune comme une longue période d’ennui entrecoupée de moments de pure terreur – notamment lors du choc brutal pour récupérer le LM. Par la suite, éblouis par le paysage majestueux et irréel du ciel étoilé qui les entoure de toutes parts, concentrés à l’extrême sous l’effet de l’adrénaline, les trois hommes sont dans un état second. Alors que Roosa place enfin Kitty Hawk en orbite lunaire le 3 février 1971, Mitchell observe par le hublot une scène qu’il décrira plus tard avec son inégalable verve poétique : « Soudain, de derrière l’horizon de la Lune, en un long ralenti d’une immense majesté, un joyau blanc et bleu étincelant émerge, une délicate sphère bleu clair entrelacée de veines blanches se lève graduellement comme une petite perle dans une épaisse mer noire de la couleur du mystère. Il faut un moment pour réaliser ce que nous voyons. La Terre, notre planète. » Après l’atterrissage, le dur et impassible Shepard sort le premier du LM et ses

yeux se posent sur la Terre, loin là-bas, si belle, petite, fragile. La perle bleue où ont vécu, il le sent, tous les êtres humains qui ont jamais existé, où se trouvent en ce moment même tous ceux qui comptent pour lui. Sans avertir, l’émotion le submerge et à la grande sidération de ceux qui le connaissent, Alan Shepard pleure sans honte sur la Lune. Mitchell rejoint son commandant et ressent un étrange sentiment de familiarité dans ce monde silencieux qui semble l’attendre depuis des millions d’années. Le paysage irréel est souligné par les ombres étranges du Soleil rasant. Son premier travail est de tester la charrette lunaire qui contient le matériel dont ils devront se servir pour l’exploration du cratère Cone prévue le lendemain. En se retournant après une centaine de mètres, Mitchell est fasciné par les traces de roues laissées dans le régolithe. Sous le Soleil, en contre-jour, on dirait des traînées d’huile irisées de mille reflets colorés. Mitchell me confiera un jour qu’il a été déçu de ne pas retrouver cette beauté sur la photo (référencée AS14679367) qu’il prend à ce moment-là. Je trouve cette photo si belle pourtant… Comment était-ce en réalité ? Je reste depuis songeur.

photo si belle pourtant… Comment était-ce en réalité ? Je reste depuis songeur. Photographie AS14 ‑

Photographie AS14679367

La perception du temps est totalement biaisée par ce décor improbable ordonné par la mécanique céleste. La Lune tourne sur elle-même en même temps qu’elle tourne autour de la Terre, en lui présentant toujours la même face. De ce fait, sur notre satellite, un jour dure presqu’un mois. Pendant tout leur travail – et même pendant les deux jours qu’ils passent sur la Lune –, le Soleil leur apparaît comme figé dans ce ciel matinal{43}. La Terre, elle, est totalement immobile au- dessus d’eux et accentue cette sensation de temps arrêté. Même après la longue phase de sommeil à bord du LM, les deux astres les attendent à leur sortie au même endroit. Comme l’ont rapporté les autres marcheurs lunaires, ils perdent complètement la notion du temps. Au départ, les deux hommes sont très conscients du danger qui les guette à chaque instant, et leurs sens sont mobilisés à l’affût de toute anomalie. Il leur faut, de surcroît, un temps d’adaptation pour digérer toutes ces sensations inhabituelles. Dans les heures qui suivent, alors qu’ils peuvent enfin profiter de la joie d’être sur la Lune, leur bonheur est un peu terni par une série de blagues de mauvais goût préparées par l’équipage de réserve qui leur arrachent quelques jurons. Cernan et ses collègues ont, en effet, caché un peu partout une version parodique de l’écusson de mission d’Apollo 14 reprenant les personnages de Bip-bip et du coyote. Bip-bip, c’est l’équipage de réserve qui a toujours une longueur d’avance et les attend sur la Lune. Le coyote en retard, c’est l’équipage d’Apollo 14 : un coyote ventru pour Mitchell, orange pour Roosa et affublé d’une longue barbe de vieillard pour Shepard. C’est ainsi que les surnommaient leurs rivaux facétieux : le vieux, le gros et le rouquin. Et puis surtout, le programme de travail est particulièrement chargé : ils doivent déployer toutes les expériences scientifiques, essayer la charrette à outils et effectuer une série de tirs de mortier pour tester le sismomètre lunaire.

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Ces travaux méritent qu’on s’y arrête un instant. Au-delà de l’exploit humain et technique, l’apport scientifique du programme Apollo fut bien plus considérable qu’on ne l’imagine souvent. Très vite, l’analyse des roches lunaires a suggéré que la Lune et la Terre avaient non seulement la même composition minérale (les atomes étaient arrangés de la même façon dans la même variété de cristaux comme l’olivine ou les pyroxènes), mais aussi la même composition chimique (des éléments comme le silicium, l’oxygène ou le magnésium se retrouvent dans les mêmes proportions) et, en fait, la même composition

isotopique (pour un même élément comme l’oxygène, les différentes variétés ou isotopes – en l’occurrence 16O, 17O) et 18O – apparaissent dans les mêmes proportions sur les deux mondes). Ce résultat, confirmé à chaque nouvel arrivage de roches lunaires, convainquit les scientifiques que notre planète et son satellite avaient été pétris à partir d’un même mélange initial. De surcroît, les roches ramenées par les missions lunaires permirent de mettre en évidence que toute la surface de la Lune n’était, au commencement et pendant assez longtemps, qu’un immense océan de magma. Finalement, les tirs de mortier d’Apollo 14, mais aussi les troisièmes étages vides de la fusée Saturn – les S-IVB – et les modules lunaires qu’on a envoyés volontairement s’écraser à la surface ont permis aux sismographes installés par les astronautes d’échographier l’intérieur de la Lune. Et là, surprise, si les deux astres ont des compositions semblables, il est apparu que leurs noyaux de fer étaient, en revanche, très différents. Celui de la Lune est minuscule ! L’ensemble de ces données a dessiné une histoire de l’origine de la Lune totalement inattendue et spectaculaire, celle de l’impact géant. Alors que la Terre qui se formait en agrégeant poussières et cailloux dans le système solaire primitif avait atteint environ 90 % de sa masse actuelle, elle fut frappée par une petite planète – de la taille de Mars tout de même ! – que les astronomes ont nommée, depuis, Théia. L’impact, d’une violence inimaginable, a littéralement volatilisé Théia, vaporisé les couches supérieures de la Terre, fracassé et fondu ses couches inférieures sur le tiers, voire la moitié de son épaisseur et projeté le tout dans l’espace. Ce mélange de débris est majoritairement retombé sur notre planète martyrisée, en particulier les éléments les plus lourds comme le fer (y compris le fer apporté par Théia) qui ont sombré vers le centre de la planète pour y former son énorme noyau métallique. Le reste des débris restés en orbite se serait aggloméré pour former une Lune de roches fondues, presque dépourvue de noyau, mais par ailleurs de composition identique à celle du matériau retombé sur Terre. CQFD ! Un autre résultat fondamental fut la calibration du taux de cratérisation au cours du temps. Le principe en est simple. On savait que le système solaire – à l’époque où les planètes étaient en train de croître via l’agglutination d’astéroïdes et de planétoïdes – était autrefois beaucoup plus encombré qu’il ne l’est aujourd’hui et que la fréquence des impacts a progressivement décru depuis cette époque. Le bon sens permettait également d’affirmer que tel terrain présentant peu de traces d’impacts était de formation plus récente que tel autre abondamment cratérisé. Mais la datation radioactive des échantillons ramenés

sur Terre a permis d’associer à ces terrains des dates absolues. La Lune est le premier astre – et jusqu’à présent le seul – pour lequel on sait désormais dire avec un certain niveau de confiance que tel taux de cratérisation (la taille et le nombre de cratères par kilomètre carré) correspond à telle date (par exemple, 3 milliards d’années avant le présent). Du coup, c’est cette calibration qui sert aujourd’hui de référence pour dater tous les terrains photographiés par les sondes spatiales aussi bien sur Mercure que sur Mars ! En fait, on peut dire que la planétologie moderne est née avec, et ne pouvait pas naître avant, le retour des premiers échantillons venus d’un autre monde.

*

Au milieu de la « nuit », Mitchell et Shepard sont réveillés en sursaut : le LM bascule ! Un pied de l’engin, posé sur la crête d’un petit cratère glisse à l’intérieur. Pendant quelques secondes terrifiantes, les deux hommes s’imaginent le LM couché ou trop incliné pour leur permettre de repartir, les condamnant à une mort certaine. Mais le glissement s’arrête. Tout va bien. Exténués par leur première journée, Shepard et Mitchell ont tenté de dormir dans leurs hamacs, malgré le bruit des pompes de ventilation, le fracas de la grêle des micrométéorites sur la tôle du module lunaire et leurs nuques endolories par l’anneau de fixation du casque de leur combinaison spatiale. Après ce réveil brutal, ils sont presque plus fatigués que la veille, mais très excités à l’idée de ressortir du LM. L’heure est venue de prendre leur petit-déjeuner et de faire leurs besoins avant la grande journée d’exploration. Et ce n’est pas une mince affaire. Uriner en impesanteur reste relativement simple grâce à l’emploi de sortes de

« préservatifs » reliés à un tube qui – à bord d’un vaisseau dans l’espace –

conduit le liquide à l’extérieur. Là, il givre instantanément en milliers de cristaux scintillants, que Wally Schirra, commandant d’Apollo 7, a baptisés « la constellation d’Urion ». Sur la Lune et dans une combinaison spatiale, un système analogue est relié à un petit sac de récupération. Afin de garantir l’étanchéité du système, on a prévu trois tailles de « préservatifs » : grands, moyens ou petits. Les techniciens furent désolés de constater de nombreuses fuites lors des essais, jusqu’à ce qu’un petit malin comprenne l’origine du problème et trouve la solution. Les tailles ont simplement été rebaptisées

« grand », « énorme » et « gigantesque », et les fuites ont disparu… Pour les

déjections solides, il faut compter plus de trois quarts d’heure d’une procédure fastidieuse : se déshabiller complètement dans un coin du vaisseau, placer un

sachet en plastique aux bords munis d’autocollants exactement dans la bonne position, retirer en douceur le sachet en s’assurant que tout reste bien dedans et sceller le paquet dans un compartiment étanche pour analyse de retour sur Terre. En réalité, malgré ces précautions, plus une mission Apollo est longue, et plus l’odeur à bord devient nauséabonde. Une fois dehors, Mitchell et Shepard s’apprêtent à réaliser un véritable exploit sportif : grimper jusqu’au sommet du cratère Cone avec leur brouette lunaire pour y récolter des échantillons. Avant leur départ, les deux hommes ont parié avec leurs camarades astronautes qu’ils emporteraient l’encombrante carriole jusqu’au sommet, mais désormais, ils le regrettent. Enfoncées dans une épaisse couche de poussière lunaire, les roues résistent de plus en plus. Le sol poudreux est plus impraticable à chaque pas, tandis que la pente augmente progressivement. On a déjà évoqué les difficultés à se repérer visuellement sur la Lune. Trompés par un relief couvert de bosses qui leur bouchent l’horizon immédiat, équipés d’une carte trop imprécise, Shepard et Mitchell ne sont très vite plus d’accord sur leur position exacte. Les médecins au sol s’inquiètent de voir le pouls des astronautes monter à 150 pulsations par minute et ils ordonnent une pause. Lorsqu’ils reprennent la route, Mitchell suit de mauvaise grâce son commandant qui les emmène, il en est sûr, dans la mauvaise direction. Au bout d’un moment, il faut se rendre à l’évidence, les deux hommes longent le flanc mal défini du cratère à mi-pente au lieu de grimper directement vers son sommet. La discussion est vive, mais Shepard se résigne à donner raison à son collègue et ils repartent enfin droit vers le sommet. Mais, dans l’intervalle, les réserves d’oxygène ont fortement diminué. Les équipes au sol s’inquiètent de voir pour la première fois un équipage s’éloigner si dangereusement de son module lunaire, qui plus est avec une aussi faible marge de manœuvre. Houston leur ordonne donc de stopper l’ascension. Mitchell n’est pas d’accord et refuse de suivre les ordres en hurlant : « Vous êtes des dégonflés ! » Les contrôleurs de mission, bien conscients qu’ils ont assez peu de moyens de les ramener au bercail de force, leur accordent trente minutes supplémentaires. En vain. Shepard et Mitchell finissent par jeter l’éponge et, comble de malheur, ils le font – comme ils l’apprendront de retour sur Terre – à moins de vingt mètres du fameux sommet ! (Mitchell regretta toute sa vie d’avoir manqué la vue spectaculaire de ce cratère de 300 mètres de diamètre et de 70 mètres de profondeur.)

6 février 1971, Mitchell consulte sa carte tout en avançant sur le sol lunaire. Les

6 février 1971, Mitchell consulte sa carte tout en avançant sur le sol lunaire.

Les géologues, qui ne sont pas à vingt mètres près, sont, quant à eux, comblés par les échantillons de roches récoltés sur la couronne du cratère (l’endroit où les roches les plus profondes se retrouvent après impact). De leur point de vue, le but est donc parfaitement atteint ! Gordon Swann, un des géologues responsables de l’entraînement des astronautes, n’est pas surpris du demi-échec des deux marcheurs lunaires. Shepard a montré, lors des entraînements, un manque d’attention exaspérant et lui a même dit en face que la géologie, personnellement, il s’en fichait. Swann, persévérant, a proposé sans succès à l’équipage de les entraîner à reconnaître la topologie du terrain par rapport aux cartes. Pour lui, les deux marcheurs d’Apollo 14 sont les pires cancres de sa carrière ! Nos deux fortes têtes n’ont pas non plus photographié comme prévu tous les emplacements des roches recueillies avec les références demandées, rendant difficile leur analyse précise. Du coup, la Nasa va bientôt ordonner d’intensifier les cours de géologie. Revenus près du LM, Mitchell et Shepard se voient accorder un peu de temps libre. « Big Al » a attendu ce moment avec impatience, parce que depuis des mois, il prévoit de jouer au golf sur la Lune. C’est en voyant l’acteur comique Bob Hope visiter la Nasa que Shepard a eu cette idée. L’homme se servait d’un

vieux club de golf comme canne. Al a contacté un ami afin qu’il trouve une solution pour fixer un club de golf à l’extrémité du manche d’un outil destiné à la récolte d’échantillons lunaires. Il fera même des essais en cachette la nuit, avec un technicien, un scaphandre et tout le dispositif d’entraînement aux sorties extra-véhiculaires ! Lorsqu’il a cherché l’approbation de Bob Gilruth, directeur des vols habités, ce dernier lui a répondu d’un ton las : « Ça fait vingt-cinq ans que tu me poses des problèmes. La réponse est non, non et encore non ! » Pas le genre de réponse que Shepard accepte facilement. Après des semaines de harcèlement, Alan lui a arraché finalement son accord.

de harcèlement, Alan lui a arraché finalement son accord. Shepard au « point A » du

Shepard au « point A » du trajet vers le Cone Crater.

Devant la caméra de télévision de la mission, Alan Shepard empoigne donc maintenant son club de golf et frappe. Selon lui, la première balle vole à plus de 20 mètres et la seconde à plus de 200 mètres (« miles and miles », dit-il dans la chaleur du moment). Seul témoin direct de la scène, Mitchell affirmera, quant à lui, que la première balle est restée dans la poussière et que c’est la seconde qui a atteint les 20 mètres. (Je lui ai présenté des photos qui semblent montrer les deux balles, mais Edgar a toujours maintenu fermement sa version.) Mitchell

improvise, quant à lui, un lancer de javelot. Une fois emballé le drapeau suisse collecteur de vent solaire du bon docteur Geiss, l’astronaute saisit le mât et le lance. Surprise, le « javelot » touche le sol quelques centimètres plus loin que l’une des balles de Shepard, comme en témoigne clairement une photo. Mitchell en est très fier (et je peux vous garantir que Geiss aussi !). Le retour en orbite et la recapture d’Antarès se passent (cette fois) sans accroc. Déchargé de l’énorme pression de la mission, Mitchell vit pendant le voyage de retour une véritable épiphanie et sent, comme il me le racontera à maintes reprises, son corps tout entier en harmonie avec l’Univers, pénétré du sentiment que tout, le vaisseau, ses coéquipiers, chaque molécule de son corps ont la même origine. Une expérience mystique qui va changer sa vie pour toujours. Après neuf jours de mission, la capsule d’Apollo 14 touche l’océan Pacifique le 9 février 1971. Ils ont ensuite le triste privilège d’être le seul équipage à subir deux quarantaines : celle qui est devenue la norme depuis la crainte de la contamination d’Apollo 13 par une maladie terrestre, et celle, totalement farfelue, qui était censée nous protéger d’une éventuelle maladie lunaire. De retour dans les locaux de la Nasa, au cours d’un déjeuner, Shepard se met à rire subitement en lisant le journal. Il se tourne vers Mitchell et lui dit qu’un journaliste a écrit une ânerie sur lui : Edgar aurait conduit en cachette une expérience de télépathie pendant le voyage de retour ! Mitchell regarde alors Shepard dans les yeux et lui dit calmement : « C’est vrai, chef. Je l’ai vraiment fait. » Pendant un petit instant, « Big Al » en reste sans voix…

*

Shepard reprit sa position de chef du bureau des astronautes en juin 1971. La même année, il siégea aux Nations unies par décret du président Nixon et sera promu amiral, le plus haut grade jamais atteint par un marcheur lunaire. Il prit sa retraite en juillet 1974. On peut dire de Shepard que son vol lunaire a fait de lui un autre homme. L’énorme pression qu’il s’était mise sur les épaules pour réussir son but professionnel s’était envolée et il put laisser s’exprimer sereinement les aspects les plus bienveillants de sa personnalité. Fils et petit-fils de banquier, Shepard fut le premier astronaute à devenir millionnaire (et beaucoup disent qu’en fait il avait commencé à faire fortune bien avant d’aller sur la Lune). Son entreprise, Seven Fourteen Enterprises – sept pour son vol Mercury et quatorze pour son vol Apollo –, était surtout active dans

le domaine bancaire et immobilier. En 1984, il a créé avec ses collègues astronautes du programme Mercury la fondation Mercury Seven afin de récolter des fonds pour des bourses d’étudiants dans le domaine spatial. Cette fondation devint en 1995 l’Astronaut Scholarship Foundation qu’il présida jusqu’en 1997. Shepard est décédé des complications d’une leucémie en 1998. Ses cendres ont été versées dans l’océan Pacifique en face de sa résidence de Pebble Beach en Californie. Son épouse Louise mourra d’une attaque un mois plus tard, à l’heure exacte où son mari l’appelait tous les jours. Ils furent mariés pendant 53 ans.

*

Stu Roosa resta à la Nasa – et aurait probablement fini par commander une mission Apollo si le programme avait duré davantage – jusqu’en 1974, année où il prit aussi sa retraite de l’Air Force avec le grade de colonel. Dans les années 1980, il fonda une compagnie de distribution de bière plutôt prospère. Il mourut en 1994 des complications d’une pancréatite. Mais il a laissé un souvenir qui lui survit. Cet ancien pompier parachutiste avait emmené avec lui les graines de différentes essences d’arbres, en hommage à cette nature qu’il aimait tant et qu’il avait protégée des feux de forêt. Ces graines furent plantées partout dans le monde à son retour. La grande famille des « Moon Trees » en est désormais à sa deuxième ou troisième génération, et c’est sa fille Rosemary qui continue aujourd’hui cette belle tradition (vous trouverez assez facilement sur la Toile la liste des arbres et leur localisation dans le monde).

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Mitchell démissionna de la Nasa en 1972. À partir de l‘épiphanie qui l’avait submergé pendant le retour sur Terre, il investit toute son énergie pour essayer de donner un sens à cette expérience et voulut, comme il le disait lui-même, comprendre la nature de la conscience humaine (c’est la raison pour laquelle il avait conduit son étrange test de télépathie à bord du Kitty Hawk). Dès son départ du programme et de la Navy, il fonda une société commerciale « pour la promotion de produits écologiquement purs, afin de soulager les problèmes de la planète » (à une époque où c’était loin d’être la mode). Il cofonda également un institut privé de recherche parapsychologique, tenta de trouver des liens entre différents aspects du savoir humain – les sciences, les croyances et la religion – et il porta notamment son attention sur la physique quantique qui lui semblait

prometteuse en ce sens. Il prit également sur le phénomène ovni des positions en faveur de l’hypothèse de visiteurs extraterrestres. Pour toutes ces raisons, Edgar Mitchell a été très vivement critiqué et raillé. C’est, je crois, très injuste. On peut, bien sûr, penser ce qu’on veut de ses idées nettement en marge de la science. Mais c’est une erreur que de ne pas chercher à comprendre. D’abord, je pense qu’en réalité, Mitchell a été moqué non pas tant à cause de ses centres d’intérêt exotiques, mais avant tout parce que ceux-ci faisaient justement de lui une cible facile pour tous ceux qui voulurent, par snobisme, afficher leur mépris envers l’ensemble de l’aventure lunaire. Je me souviens d’un soir où je l’avais accompagné à un dîner mondain avec son amie Béatrice, écrivaine anglaise et membre de la famille royale. Nous passâmes la soirée dans le grand jardin d’une magnifique villa toscane en plein centre de West Palm Beach. Nous étions assis à des tables rondes placées autour d’une belle piscine. Une grande dame à mes côtés me lança : « Eh bien moi, je n’ai pas envie d’aller sur la Lune ! J’ai déjà visité tous les pays du monde, cela me suffit ! » L’ambiance était posée. Visiblement peu impressionnés par Mitchell, les remarques de certains hôtes étaient toujours teintées d’une note de jalousie. Et il n’était pas question de son intérêt pour le paranormal, mais simplement du fait qu’il était un marcheur lunaire. En sortant, Mitchell hésita un peu à reconnaître sa clef sur le panneau des voituriers. Un jeune homme d’affaires arrogant lui lança au passage : « Alors ? On ne retrouve plus la clef de sa fusée ? » J’étais triste et fâché pour mon ami, et lui-même me confia que cette soirée l’avait vidé de son énergie. Ensuite, Edgar Mitchell prit très au sérieux le fait de pouvoir se servir de sa notoriété pour donner la parole à ceux qui n’avaient pas, comme lui, accès aux grands médias. Déjà, au moment de sa mission lunaire, Mitchell avait accepté d’être le dépositaire, à bord de son LM, d’un chargement spécial : une minuscule bible microfilmée. L’initiative n’était pas la sienne. Elle venait d’un scientifique de la Nasa, John Maxwell Stout, qui était également chapelain, à la tête d’une communauté religieuse de 50 000 membres qui priaient à l’époque pour le bon succès des missions lunaires. Le célèbre pasteur Norman Vincent Peale, auteur du best-seller Le Pouvoir de la pensée positive, avait vivement encouragé Stout à réaliser son désir de placer une bible sur la Lune. Les premiers microfilms étaient restés en orbite à bord d’Apollo 12 à cause d’un mauvais rangement. Ceux de la mission Apollo 13 ne sont, bien sûr, jamais arrivés. Mitchell avait simplement accepté que, sous sa garde, le troisième essai soit le bon. Il s’est passé la même chose au sujet du célèbre « crash d’ovni » de Roswell.

En 1947, Edgar était étudiant dans la ville voisine d’Artesia lorsqu’il apprit la nouvelle d’un crash mystérieux près de la ferme de ses parents. Depuis le 14 juin, un dénommé Wiliam Brazel avait trouvé des débris étranges dans son champ. Mitchell m’avait dit que Brazel avait appelé son père, dont la crédibilité était grande du fait de son grade dans la loge maçonnique locale. L’homme recueillit les premiers témoignages, alerta le shérif qui demanda l’aide de l’armée. La rumeur enflait et, prenant les devants, celle-ci avait annoncé finalement, le 7 juillet, qu’un engin volant mystérieux s’était écrasé dans les environs de Roswell. Puis la version officielle changea brusquement affirmant qu’il s’agissait d’un ballon météorologique (l’armée américaine admet aujourd’hui avoir menti les deux fois, et explique que l’annonce de l’ovni du 7 juillet tout comme la suivante sur le ballon-sonde étaient destinées à cacher une expérience de ballons-espions dirigés contre l’Union soviétique, pays allié des États-Unis encore deux ans auparavant). Beaucoup de gens du coin ne voulurent plus croire ces annonces officielles et, persuadés que la première version était la bonne, apportèrent leurs témoignages de l’inconsistance des déclarations militaires à la famille Mitchell. C’est ainsi qu’Edgar, après son voyage sur la Lune, devint malgré lui l’ambassadeur de tous ces témoins qui avaient confiance en lui et le croyaient inattaquable du fait de son statut de héros américain. Toute sa vie, il se bornera à restituer leur récit et rien d’autre, indifférent aux attaques qu’il subissait et aux dégâts que cela faisait à sa réputation. Finalement, Edgar Mitchell a consacré son énergie à donner un sens à son expérience. Tous les marcheurs lunaires sont frustrés de n’avoir pas pu ressentir complètement toutes les émotions et les sensations de leur séjour sur la Lune, accaparés qu’ils étaient par les tâches à accomplir et le timing implacable auquel ils étaient soumis. Mitchell, toujours ouvert d’esprit, eut l’idée (plutôt bien vue) d’essayer de les faire ressurgir de son inconscient à travers l’hypnose (une expérience qu’il a décrite dans son livre The Way of the Explorer). C’est une démarche analogue qui l’a conduit à s’intéresser au paranormal. Encore une fois, on peut penser qu’il s’agissait là d’une perte de temps, d’une incursion irréfléchie du côté des pseudo-sciences. Mais on ne peut pas nier que cet homme intelligent, extrêmement compétent, qui aurait pu continuer à faire une grande carrière à la Nasa ou faire fortune, a choisi à la place de suivre sincèrement sa voie au mépris des attaques qu’il ne manquerait pas de subir. Edgar Mitchell détestait par-dessus tout l’égoïsme de ceux qui placent leur confort personnel et leur profit devant toute conviction : « Me, me, me and only

me », comme il disait. Je suis fier qu’il ait été le parrain de mon fils Nicolas. Mitchell était aussi un grand pacifiste, un humaniste et un défenseur de la cause animale. Il était un fervent écologiste et dénonçait souvent l’impact de l’homme sur notre planète lors de ses interventions publiques. Je suis très heureux aussi que la valeur de ses efforts ait finalement été reconnue en 2005 lorsqu’il fut nominé pour le prix Nobel de la paix. Quelque temps après son vol sur la Lune, Edgar eut une romance avec Marie- Christine, la fille d’un armateur français basé à Palm Beach. Fou amoureux, il la suivit jusqu’en France et apprit même sa langue. Les deux tourtereaux vivaient alors entre Paris et Palm Beach, jusqu’au jour où elle le quitta parce qu’il n’avait pas assez d’argent. Les relations amoureuses furent toujours compliquées pour Mitchell, même s’il avait beaucoup de succès auprès des femmes. Il eut également une liaison avec un jeune mannequin qui lui donna un fils, Adam, qu’il éleva après que la belle l’eut quitté (non sans l’avoir laissé sur la paille). À l’époque où je l’ai connu, Mitchell vivait en patriarche entouré des siens et il prenait ce rôle au sérieux. Sa maison était le refuge de son clan. Il y avait son fils Adam, qui rêvait d’une carrière de cinéaste à Hollywood, et le sympathique Mitch, son neveu, qui se battait contre des problèmes de santé. Mitch avait été accueilli dans la demeure après la mort de son père et avait pris en charge les travaux autour de la maison. Une des filles de Mitchell, issue de son premier mariage, habitait aussi non loin de là. Dans l’équipe qui soignait Mitchell, il y avait aussi la délicieuse Cathy, sa secrétaire toujours souriante et attentionnée, et sa femme de ménage, qui travaillait là depuis des décennies et s’était occupée des enfants depuis qu’ils étaient nourrissons. Edgar recevait aussi régulièrement des amis et des journalistes en visite. Quant à moi, j’étais invité à chacune de mes escales à Miami.

Edgar Mitchell en février 2009. Le matin, il venait me réveiller pour me traîner à

Edgar Mitchell en février 2009.

Le matin, il venait me réveiller pour me traîner à la salle de gym, puis nous prenions notre petit-déjeuner sur le bar de la cuisine en lisant le journal. Une fois, il me montra avec fierté un article qui parlait de sa chienne adorée, Cutie. Cutie avait fait montre de facultés de communication incroyables. Elle avait appris aux vieux chiens de Mitch à faire la chasse aux écureuils dans le jardin, talent dont ils faisaient la démonstration à un Mitchell charmé en aboyant d’abondance au pied de l’arbre où ils avaient acculé leurs victimes. Puis, un jour, Mitch eut deux nouveaux chiens et, à la grande surprise de tous, ceux-ci commencèrent le même jeu comme si Cutie leur en avait communiqué les règles dès leur arrivée ! De temps à autre, nous nous recueillions devant sa collection d’objets qui avaient volé jusqu’à la Lune et qu’il sortait de ses coffres-forts pour me les montrer. La scène était à chaque fois irréelle. Nous étions comme deux petits garçons assis sur le tapis de sa chambre à coucher, où il déballait ses trésors comme le drapeau américain qu’arborait sa combinaison spatiale et que l’on voit sur tant de photos. En 2011, on diagnostiqua un grave cancer à son fils Adam. Mitchell décida de vendre une pièce importante de sa collection pour payer les soins hospitaliers. Il mit en vente une caméra Maurer du module lunaire qu’il avait récupérée après la mission Apollo 14, un objet que la Nasa avait prévu d’abandonner sur la Lune. Mais de jeunes avocats de l’agence décidèrent de se faire les dents sur Edgar et lancèrent des poursuites pour « vente d’un objet appartenant aux contribuables

américains ». Tous les astronautes possèdent une collection personnelle d’objets divers ayant volé sur la Lune, et personne n’avait été inquiété auparavant. Alors pourquoi Mitchell ? Cet acharnement et ce manque de compassion m’avaient beaucoup attristé. Adam mourra quelque temps plus tard, arraché à la vie à même pas trente ans. Ce fut pour son père un coup terrible. En 2015, ma femme et moi avons passé nos dernières vacances chez lui. Cette fois-là, il me prit chaleureusement dans ses bras – pour la seconde fois de notre amitié –, lui qui manifestait ses émotions si sobrement d’habitude. Sa peau paraissait plus belle, presque parfaitement lisse, lui donnant un air de bonne santé. Mais l’ambiance était lourde. Sa fille Karlyn était à la maison pour parler de son testament. Cutie elle-même semblait anormalement sage. Mitchell nous confia que son dernier examen médical le forçait dorénavant à annuler tous ses voyages. À la fin de notre séjour, je vis pour la dernière fois Edgar dans le rétroviseur qui nous regardait partir, et le cœur serré je lus dans ses yeux qu’il s’était résigné à une mort certaine. Il succomba au mois de février suivant, un jour avant le quarante-cinquième anniversaire de sa première sortie sur la Lune.

*

En 1971, l’équipage si volontaire d’Apollo 14 a contribué a sauver le programme. Malgré le peu d’intérêt de Shepard pour les sciences, il a également fait la preuve de la possibilité d’effectuer un travail intense d’intérêt scientifique sur la Lune. C’était donc décidé, Apollo 14 sera la dernière mission « H ». Au début du programme, l’ingénieur Owen Maynard a, en effet, proposé d’attribuer une lettre à chaque type de mission en commençant par A, pour les vols inhabités en orbite terrestre. La répétition générale d’Apollo 10 était une mission « F », « G » correspondait au premier atterrissage réussi et « H » aux atterrissages de précision. Il est désormais temps d’avancer dans l’alphabet. L’ère des ambitieuses missions d’exploration lunaire va commencer…

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Excursion en montagne

Apollo 15

7 Excursion en montagne Apollo 15 L’équipage d’Apollo 15 : De gauche à droite Scott, Worden

L’équipage d’Apollo 15 : De gauche à droite Scott, Worden et Irwin.

LÀ PREMIÈRE FOIS QUE JAI RENCONTRÉ JIM IRWIN, c’était en 1981 lors d’une

conférence qu’il donnait près de mon village de Tramelan. J’avais 12 ans, et cela a changé ma vie. Ce type avait certes – je m’en rends compte aujourd’hui – une gueule de rocker et un sourire ravageur. Mais il était doux, presque timide, plutôt petit et mince et, qui plus est, attifé d’une veste nettement trop grande pour lui. Son discours était loin, très loin de l’épopée héroïque à laquelle je m’attendais. Ce jour-là, j’ai compris que réussir de grandes choses ne relevait pas de la magie et qu’à force de travail et de volonté, tout était possible. Par la suite, en apprenant à mieux connaître Irwin, j’ai réalisé qu’effectivement, c’était le type même du gars dur à la tâche, déterminé au point d’en paraître têtu. C’était aussi un homme profondément religieux qui consacrait toute son attention et son affection à sa femme et à leurs cinq enfants plutôt qu’à se faire des amis parmi ses collègues. Et quand on connaît l’histoire de Jim Irwin, on peut dire que personne, parmi les gens qui l’ont côtoyé avant son entrée à la Nasa, n’aurait

parié un centime sur le fait que cet homme marcherait sur la Lune. Jim Irwin naquit à Pittsburgh en Pennsylvanie d’une mère au foyer, Elsa, et d’un père, James, ouvrier plombier-zingueur. À cette époque, le père bichonnait la tuyauterie du musée de la Fondation Carnegie et Jim se souvenait de l’avoir attendu là, des heures durant, en compagnie de dinosaures et autres créatures préhistoriques. L’homme n’était pas heureux de vivre dans cette région aux hivers froids et la famille déménagea très tôt en Floride. Là, la fierté de ce père ouvrier fut de leur permettre de vivre dans une belle maison dans un bon quartier. Un jour, alors qu’il était en route pour aller à l’église méthodiste avec sa mère et son frère Chuck, de quatre ans son cadet, ils s’arrêtèrent à l’église baptiste. Ils furent attirés, dira Jim, pour une raison inconnue et c’est dans cette église qu’ils assistèrent à la messe. L’enfant en fut très impressionné et ému. Irwin disait avoir trouvé la foi ce jour-là. Le petit Jim Irwin exerça de nombreux petits boulots pour aider sa famille à boucler les fins de mois. Il fut ainsi vendeur de noix de coco, tirant sa marchandise dans une petite charrette rouge. Il travailla également chez un antiquaire juif. Le magasin était situé dans un quartier difficile et la clientèle était exigeante, mais l’enfant, très sage et serviable, devint vite la mascotte des lieux. En hiver, les enfants devaient couper le bois de chauffage. Jim, faisant preuve d’une adresse à ce travail très relative, s’amputa d’une partie du pouce à cette occasion. L’éducation de son père fut parfois comique. Il lui martelait sans cesse :

« Toutes ces filles ne veulent que ton argent ! Elles sont comme des chercheurs d’or à courir derrière toi. Et elles vont te transmettre plein de maladies »… Jim Irwin admettait en riant que la maison n’était pas le bon endroit pour inviter de futures copines ! Pour autant, l’enfant était très casanier et attaché à ses parents. Sa mère passait beaucoup de temps avec lui, lui expliquant avec douceur le monde des adultes. Aussi cousue de fil blanc que l’anecdote puisse paraître, elle tenta même patiemment de lui faire comprendre que marcher sur la Lune – un rêve fou dont l’enfant s’était entiché – était impossible. C’était typiquement, disait-elle, le genre de désirs irréalisables qu’il fallait s’ôter de la tête au plus vite ! Il n’y a rien d’étonnant à ce que ce jeune garçon, malgré les récits héroïques de la Grande Guerre rabâchés par son père, désirât ardemment éviter le service militaire et que l’entrée à l’école lui fût traumatisante (il fit même une fugue, pour tenter d’y échapper). L’adolescence dans un lycée de Salt Lake City ne fut

guère brillante. Jim adorait l’endroit, ses montagnes et sa nature si spectaculaire, mais se frotter aux autres jeunes restait difficile. Un jour, il prêta secours à une excursionniste qui s’était blessée et fit la une du journal local. Mais même ainsi, il n’arrivait pas à trouver une petite amie, ce qui le désolait. Les jeunes se moquaient de ses taches de rousseur et de sa chevelure hérissée. Il n’obtint finalement la moyenne minimale requise que de justesse. À ce stade, vous en conviendrez, la trajectoire de vie d’Irwin était loin de pointer dans la direction du métier d’astronaute. Certes, un sénateur local lui accorda une recommandation pour l’Académie navale. Il en sortit bachelier en sciences en 1951, avant de s’engager dans l’Air Force. Mais au cours de sa formation à Hondo au Texas, il découvrit très vite que l’aviation n’était pas faite pour lui. À chaque vol, il souffrait du mal de l’air et perdit toute motivation. Il décida donc d’aller voir le directeur de l’école et de lui présenter sa démission. L’officier se mit en colère : « Le seul moyen de démissionner est de m’écrire une lettre me certifiant que vous avez peur en avion ! » Vexé, Irwin refusa. « Alors », dit le directeur, « si vous n’avez pas peur en avion, retournez immédiatement à l’entraînement ! » C’est ainsi qu’Irwin gagna finalement son brevet, avec l’aide de son premier instructeur qui crut en lui. À cette époque, il trouva enfin l’âme sœur, Mary Ellen, qu’il épousa malgré le fait qu’elle était catholique, une confession détestée par la famille. Mary avait promis de changer de religion, mais continuait à rencontrer régulièrement son curé catholique pour se confesser. Irwin était furieux et cet excès de colère décida de leur amour : Mary le quitta. Cette petite tragédie révèle pour la première fois un autre aspect de la personnalité de Jim Irwin : son entêtement presque caractériel. Irwin, jeune pilote, viola régulièrement les règles de vol par besoin de ne faire que ce qu’il avait décidé et fut privé plusieurs fois de service de vol. Dans son livre autobiographique, il admet aussi qu’il était peut-être également trop désinvolte et téméraire. La pire sanction qu’il encourut fut qu’on lui retira son statut d’instructeur militaire et qu’on le cloua au sol. Irwin était anéanti. Il se mit à chercher un poste d’instructeur dans un aérodrome civil afin de pouvoir continuer à voler. Une décision qui faillit lui être fatale comme nous le verrons plus loin. Il put reprendre son statut d’instructeur militaire brièvement, mais commit une nouvelle fois une faute grave. Lors d’un vol vers la Californie, son élève pilote souffrit soudainement d’un manque d’oxygène. Il dut se poser en route afin de l’amener dans un l’hôpital militaire. Mais Irwin, qui était attendu pour

son mariage avec son nouvel amour – elle aussi nommée Mary – décida d’abandonner son élève à l’hôpital et de continuer seul son vol, enfreignant encore une fois le règlement (semble-t-il à son insu). Comble de malchance, le mariage n’eut pas lieu, car Mary refusa soudainement de l’épouser et, à son retour, il fut à nouveau suspendu. Jim Irwin reprit alors ses études universitaires pour tenter d’étoffer son CV, ce qui lui permit d’entrer à l’école des pilotes d’essai de la base d’Edwards en 1961. La même année, lors d’un vol d’instruction dans un club aéronautique civil, son élève pilote se crispa sur le manche à balai et Irwin ne put empêcher le crash de leur avion. Instructeur et élève ne survécurent que de justesse et furent grièvement blessés. Les deux jambes brisées, Irwin s’entendit dire par les médecins qu’il serait nécessaire de l’amputer. Dans le meilleur des cas, il resterait handicapé à vie et ne pourrait plus voler. Comme si cela n’était pas suffisant, on constata que le choc avait produit une forte amnésie, un autre obstacle à toute autorisation de vol. Irwin suivit des séances intensives d’hypnose chez divers psychiatres pour retrouver l’intégrité de sa mémoire. Refusant de se laisser abattre – il disait en avoir trouvé la force dans la prière –, il lutta avec courage lors de sa longue convalescence. Finalement, Jim Irwin, l’entêté, garda ses jambes et finit par voler à nouveau. Au milieu des années 1960, il participa même au développement secret du Lockheed YF-12, qui deviendra le fameux SR-71 Blackbird. Le premier vol qu’il effectua sur cet engin coïncida avec la naissance du premier enfant de son union avec Mary, qu’il avait, à force de persuasion, convaincue de l’épouser. À cette époque, de nouvelles portes s’ouvraient : la Nasa recrutait des astronautes. Irwin fut refusé lors de sa première candidature en 1963. Il postula à nouveau deux ans plus tard, mais échoua à nouveau, car l’agence recherchait plutôt des docteurs en sciences. La limite d’âge approchait pour Irwin et il y avait de quoi perdre espoir, mais il posa sa candidature une troisième fois et fut finalement admis en 1966. Cinq ans plus tard, il partait pour la Lune en compagnie de Dave Scott et d’Al Worden. Des années plus tard, cet homme qui ne pouvait prétendre à la perfection ferait montre d’une immense modestie, même après son exploit. Ce mélange d’humilité et d’abnégation totale fit de lui le premier modèle de mon enfance.

*

Jan Irwin, petite fille de sept ans, a prié toute la nuit pour que cela n’arrive pas. Mais le 26 juillet 1971 à 4 h 30, à quelques kilomètres de l’endroit où elle n’arrive pas à dormir, on est venu réveiller son papa et ses deux collègues. Nus sous leurs robes de chambre, les trois hommes marchent directement vers le cabinet médical, où on les ausculte une dernière fois avant le vol. Après leur traditionnel petit-déjeuner, ils sont habillés et scellés dans leurs scaphandres. Dans le bus qui les conduit au pas de tir, les trois astronautes sont muets. Chacun est tendu, concentré, replié sur lui-même, et l’ambiance est lourde. La montée en ascenseur paraît durer une éternité, tandis qu’ils longent l’immense fusée qui grince, souffle et craque. La passerelle entre la sortie de l’ascenseur et l’écrin de la capsule – la salle blanche – est un simple treillis métallique battu par le vent qui laisse voir sous leurs pieds, à plus de cent mètres en contrebas, la fosse de la Saturn V, le pas de tir et, tout autour, la grande plaine marécageuse de Cap Canaveral. À cette vue, Al Worden m’a confié que plus d’un vaillant explorateur lunaire a été pris de vertige, incapable de mettre un pied devant l’autre. Ils doivent être menés à leur vaisseau accompagnés par des techniciens qui les soutiennent par le bras. Une fois installés dans la capsule, les ingénieurs de Günter Wendt les attachent, un pied calé sur l’épaule de chaque astronaute pour pouvoir tirer la sangle de sécurité de leur siège aussi fort que possible. Une précaution ô combien nécessaire, car dès que les moteurs se mettent en route, l’habitacle au sommet de cette tour volante de quarante étages est secoué d’effrayantes vibrations… Tandis que la Saturn V s’élève, Dave Scott, le commandant, tient sa main gauche au-dessus d’un levier en forme de T, qui a deux fonctions bien précises et complètement opposées. Pour interrompre la mission, il faut tourner le levier de 45°vers la gauche. Pour reprendre le contrôle de la fusée en mode manuel, il faut le tourner de 45° vers la droite. En cas de problème soudain, la moindre hésitation ou erreur de manipulation serait fatale. Ce qu’il ignore, c’est que, pour ses subordonnés Irwin et Worden, le problème ne se pose pas. En secret, ils ont décidé que l’option d’interrompre la mission n’était tout simplement pas envisageable. Ils ont convenu de ne jamais laisser Scott activer ce levier, même au risque de leur vie. Tandis que, sous la violence des secousses, kleenex, brosses à dents, caméras, vis et boulons se mettent à voler dans l’espace exigu de la cabine, les deux hommes surveillent leur chef comme le lait sur le feu…

*

Dave Scott a certes des passions originales pour un pilote militaire : l’histoire, l’archéologie et la mythologie maya. Mais s’il y a un marcheur lunaire qui correspond exactement aux stéréotypes de l’astronaute grand, beau, sportif, calme et sûr de lui, c’est bien lui. Ses collègues, un brin jaloux, plaisantaient en disant qu’il poserait bientôt sur les affiches de recrutement du corps des astronautes. Il faut dire que Scott a volontairement cultivé cette image de perfection, ce qui en a irrité plus d’un. Il fut également, à l’époque d’Apollo, un des plus rudes à la compétition au sein d’un groupe pourtant déjà peuplé de personnalités ambitieuses. Malgré le fait qu’il n’avait aucune fonction officielle dans le bureau des astronautes, il prenait souvent la liberté de sermonner ses collègues lorsqu’ils avaient commis ce qu’il estimait être une faute. Son équipage était tenu d’une main de fer et les deux hommes ont quelque peu souffert du style de commandement sévère de Scott. Selon Worden, qui aurait voulu plus de soutien de sa part, Irwin était la personne idéale pour travailler avec Dave Scott, dont il acceptait tout sans discuter. Worden lui-même m’a toujours dit qu’il avait travaillé très dur afin de ne pas offrir à son commandant l’occasion de lui reprocher quoi que ce soit. En dépit du fait que Scott était le plus jeune des trois, c’était bien lui le chef. Lors de nos rencontres, j’ai, pour ma part, découvert un homme très discret. Il pose autour de lui le même regard songeur que tous les marcheurs lunaires. Il semble un peu isolé des autres, mais se montre toujours courtois et répond précisément aux questions. Il m’a semblé qu’il y avait presque quelque chose de mystérieux en lui, un secret, et je n’ai donc pas été surpris d’apprendre qu’il est en charge de l’instruction des candidats astronautes pour un projet classifié de l’Air Force. Dave Scott a eu dans son enfance une éducation toute militaire. Il naquit et vécut ses premières années sur la base aérienne de Randolph près de San Antonio. « Mon père », dit Dave Scott avec une certaine fierté, « était un dur à cuire. Il m’a toujours poussé à me surpasser. » Tom Scott survolait parfois le logement de sa famille pour y lâcher de petits parachutes lestés de messages comme « To David, Love Dad ». Mais l’éducation du petit Dave était très rigoureuse. Il devait appeler son père « sir » et sa mère « ma’am ». La famille, installée sur une base des Philippines à la fin des années 1930, revint aux États- Unis juste avant le début de la Deuxième Guerre mondiale. Scott se souvient très bien du jour de l’attaque de Pearl Harbor. Son père fut alors envoyé en Angleterre. Le débarquement de Normandie eut lieu le jour de son douzième anniversaire.

Dave fut inscrit dans une école militaire privée très stricte, avec uniforme, sévices corporels et bagarres dans les dortoirs. Comme il l’a raconté plus tard :

« Mon père m’a toujours forcé à me mélanger aux autres, à ne pas rester au fond de la classe. Il voulait que j’apprenne à me battre et à défendre ma place. Le sport m’apprendra tout cela. » Dave Scott s’imposa comme un excellent nageur et ravit plusieurs records lors de son séjour dans cette école. Il entra ensuite à l’université du Michigan en 1949 avant d’intégrer West Point l’année suivante et d’en sortir avec les honneurs quatre ans plus tard. Après sa formation de pilote de l’Air Force à Luke, près de Phoenix, il fut affecté à Soesterberg, en Hollande. Comme bien des astronautes, Dave Scott fait partie de ces pilotes qui voulurent compléter leurs études scientifiques et s’inscrivit en 1960 au MIT. Là, il se souvient d’avoir assisté à une conférence de Wernher von Braun sur la possibilité des vols lunaires et d’avoir poussé du coude son voisin en disant : « Ce type est un farfelu. » Mais dans un premier temps, le diplôme tout neuf de Dave Scott ne lui porta pas chance. Puisqu’il était brillant et instruit, l’Air Force le cantonna au sol pour qu’il donne des cours de maths et d’ingénierie ! Il prit donc son courage à deux mains pour réclamer un changement d’affectation à son officier supérieur. Après moult appels et démarches administratives, il y gagna d’être muté à la base d’Edwards comme pilote d’essai. C’est là qu’il connut son crash le plus spectaculaire. Simulant un atterrissage à forte pente d’approche avec leur Starfighter F-104, Mike Adams et Dave Scott subirent une panne moteur soudaine. Le sol s’approchait de plus en plus vite, mais Scott hésitait à tirer la poignée de son siège éjectable. Adams, lui, s’éjecta très vite. Alors que Scott tirait de toutes ses forces sur le manche pour arrondir, l’avion toucha le sol avec une telle violence que le train d’atterrissage se cassa sous le choc. Le fuselage fut limé par le béton abrasif laissant soudainement apercevoir le sol et les flammes entre les pieds du pilote. Plus tard, on déterminera que son siège éjectable était défectueux et que s’il l’avait activé, il aurait explosé dans le cockpit. Oui, Dave Scott aussi est un chanceux ! Scott fut sélectionné dans le corps des astronautes en 1963. Sa première mission spatiale, il l’effectua en compagnie de Neil Armstrong à bord de Gemini 8, puis il fut pilote du module de commande sur Apollo 9 (la mission de test du LM en orbite terrestre). Il fut donc très vite en lice pour le poste de commandant d’une prochaine mission lunaire. Le module de commande s’appelle Endeavour ; en hommage au navire du capitaine James Cook{44}. Le LM est nommé Falcon, « le faucon », la mascotte

des pilotes de l’US Air Force puisque Apollo 15 est la première mission lunaire entièrement « non Navy{45} »… Le « train spatial » emporte aussi pour la première fois un troisième véhicule : un rover pliable attaché sur le côté du LM (souvenez-vous que, sur la Lune, l’aérodynamisme d’un engin volant est sans objet). Armstrong, l’anti-sportif, s’en est amusé : « C’est un comble que ce soit les plus athlétiques des astronautes qui aient hérité d’un véhicule pour ne plus se déplacer à pied ! » Il faut dire qu’Apollo 15 est la première vraie mission d’exploration scientifique de la Lune. Pour l’occasion, la Nasa, mise en confiance par trois missions réussies, a choisi un site d’atterrissage particulièrement difficile d’accès. Il est situé entre la grande chaîne des Apennins lunaires et un canyon nommé Hadley Rille. Pour ne pas simplifier les opérations, la trajectoire de descente passe exactement entre deux sommets des Apennins avant de plonger dans la petite plaine bordant les pentes abruptes du canyon. Le programme de recherche est si chargé que le séjour sur place est prévu pour durer plus de trois jours, un record. À partir d’Apollo 15, le responsable de l’instruction scientifique du pilote du module de commande est un géologue égyptien du nom de Farouk El-Baz – le « roi » Farouk, comme on le surnomme désormais. Embauché en 1967 par la Nasa, il a démontré d’excellentes qualités scientifiques lors du choix des sites d’atterrissage. À présent, ses talents de pédagogue sont encensés par tous les pilotes de module de commande – et on a vu qu’il en fallait, du talent, pour les intéresser à la géologie{46} ! La formation est si passionnante qu’en orbite autour de la Lune, Al Worden trouve le paysage lunaire étrangement familier. « Après avoir reçu renseignement du Roi », dit-il, « j’ai l’impression d’être déjà venu ici ! »

El-Baz (à droite) formant Ronald Evans (Apollo 17) et Robert Overmyer (qui volera sur la

El-Baz (à droite) formant Ronald Evans (Apollo 17) et Robert Overmyer (qui volera sur la navette spatiale) à la géologie.

Dave Scott, quant à lui, est bien décidé à réussir la mission Apollo la plus parfaite de toutes. Il mène donc son équipage à la baguette. Dans la promiscuité de la capsule, l’ambiance du voyage aller est de plus en plus tendue. Il faut dire qu’une série d’incidents agaçants émaillé le voyage. À la soixante et unième heure de vol, Scott entame l’inspection du module lunaire. Il découvre une constellation de petits morceaux de verre flottant dans le cockpit : la vitre d’un des instruments de bord s’est brisée à cause des vibrations du décollage. Le système de filtration d’air est parvenu à aspirer les débris qu’il a fallu ensuite laborieusement récupérer à l’aide de rubans adhésifs. À peine Scott est-il de retour dans le module de commande que les trois hommes décèlent une fuite d’eau sous les sièges près des compartiments de rangement. Houston a dû improviser un « tuto » de plomberie spatiale pour leur permettre de stopper la fuite, évitant ainsi d’annuler la mission. Et puis il y a les problèmes de rations. Avant le vol, les astronautes ont chacun choisi leurs menus en relation avec un nutritionniste – le kit typique comporte 11 déjeuners, 14 snacks, 6 desserts, 7 soupes, 8 sandwichs et 12 viandes et poissons. Il y a aussi un choix de neuf boissons différentes. Scott a décidé avant le vol de n’emporter que du chocolat chaud, à la grande surprise de Worden qui lui conseille de se fournir un peu plus en caféine : il risque d’en avoir besoin ! Mais Scott s’est entêté, arguant qu’il préfère le chocolat chaud au café. Or, depuis quelques jours, Worden se rend compte que sa propre réserve de

café soluble (de marque suisse !) fond à vue d’œil. Sans surprise, le coupable n’est autre que son commandant, ce qui donne lieu à une dispute mouvementée. Par la suite, Al Worden – comme il me l’a confié un jour – prend la décision d’ignorer ses compagnons afin de supporter la promiscuité. Il déclarera même que le moment le plus agréable de tout le vol sera les trois jours de solitude absolue qu’il a passés en orbite lunaire.

*

À la centième heure de la mission, le 30 juillet 1971, Houston attend avec impatience que l’équipage réapparaisse de derrière la Lune. Ce jour-là, Ed Mitchell est l’astronaute chargé des communications avec la capsule. Il appelle :

« Endeavour, ici Houston. Nous attendons votre rapport de séparation. » La Nasa est en train d’essayer une nouvelle manœuvre. Au lieu de se séparer du vaisseau principal à haute altitude – environ 150 kilomètres au-dessus de la surface – et de descendre par ses propres moyens, le LM sera conduit très près du sol par le module de commande, lui-même sur une orbite qui rase le sol à moins de 16 kilomètres. Le but est d’économiser au maximum le carburant du LM qui est, pour la première fois, particulièrement lourd (il transporte le rover et une foule d’instruments scientifiques) et risque de devoir manœuvrer entre les montagnes pour atteindre un site dont l’altitude exacte est inconnue. C’est Scott qui finit par répondre : « OK, Houston. On n’a pas eu de séparation. » Au contrôle de mission, on a des sueurs froides. Si les deux vaisseaux refusent de se séparer, la mission est fichue. Quand Al Worden a enclenché le levier, il ne s’est strictement rien passé. Il a alors supposé que le câble ombilical qui relie les systèmes des deux vaisseaux et leur permet de communiquer était mal branché. Il s’est détaché de son siège pour retourner au sas d’accès et vérifier son hypothèse. À Houston, Ed confirme : « On n’a aucune donnée de température, ici. C’est sûrement le câble… Ah, Apollo 15, la télémétrie est revenue ! » Al Worden a découvert le cordon ombilical sorti de sa prise (probablement à cause des violentes secousses du départ) et vient de le remettre en place. Un câble mal branché a failli coûter la Lune à ses collègues ! Scott et Irwin commencent enfin leur descente. Alors que les Apennins émergent de l’horizon, les deux hommes sont saisis par la proximité du relief. Ils doivent lutter contre le réflexe de freiner pour éviter la collision contre cette muraille de roche qui vient à leur rencontre. Scott, qui vole en observant l’extérieur, est surpris de devoir regarder droit devant lui et non vers le bas : ils

vont vraiment passer entre les montagnes ! Par le hublot gauche, les deux hommes reconnaissent le mont Hadley Delta dont le sommet les surplombe de plusieurs centaines de mètres. Les simulations – qui ne leur présentaient que la vue de face – ne les avaient pas préparés à ça ! Dès qu’ils ont franchi le col, en regardant dans la plaine en contrebas, ils aperçoivent presque immédiatement le canyon Hadley Rille. Ils sont bien sur la bonne trajectoire… Mais cette vision confirme que leur atterrissage est le plus délicat jamais tenté. Il faut réduire encore la vitesse horizontale, raidir l’angle de la descente afin de toucher le sol avant d’avoir franchi le canyon qui, pour le moment, continue à se rapprocher à toute vitesse. Or l’engin qu’ils pilotent est le plus lourd qu’on ait jamais essayé de poser sur la Lune ! À 600 mètres d’altitude, Scott annonce qu’il a trouvé un bon endroit pour se poser. À 122 mètres, Jim indique à son commandant qu’il a les commandes manuelles : « Vitesse de descente 14 pieds par seconde » (environ 15 km/h). À 20 mètres, la poussière lunaire se soulève brusquement et obscurcit complètement les hublots. Il faut désormais se fier aux instruments. Irwin signale l’imminence du contact et Scott coupe le moteur légèrement trop tôt. Falcon heurte violemment le sol lunaire : « Bam ! », laisse échapper Jim Irwin. Une remarque qui lui vaut un regard noir de la part de son commandant. « OK, Houston. Falcon est sur la plaine de Hadley », lance solennellement Dave Scott. Jim Irwin en rajoute : « Je confirme ! Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on a eu un sacré contact ! » Mais intérieurement, il croise les doigts pour que le LM n’ait pas subi de dégâts. Il mesure aussi la chance incroyable qui est la sienne, lui qui a failli démissionner l’année précédente parce que ses problèmes de couple le rendaient incapable de se concentrer (« Tout le monde a ce genre de problèmes à la maison. Laisse filer », lui avait conseillé Scott). Scott reprend finalement la parole : « Ah, ehHouston ? Dites à tous les géologues derrière vous qu’on est là pour eux ! »

Le site d’atterrissage photographié depuis le module lunaire après l’atterrissage. * La rudesse de l’atterrissage

Le site d’atterrissage photographié depuis le module lunaire après l’atterrissage.

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La rudesse de l’atterrissage fut certainement d’autant plus vexante pour Dave Scott qu’il défendait un peu l’honneur de l’Air Force. Dès que les hommes de l’armée de l’air et de la Navy avaient commencé à se côtoyer à la Nasa, ceux de la Navy n’avaient cessé de prétendre que leur maîtrise de l’atterrissage était la meilleure. Gene Cernan l’expliquait ainsi : « Seul un pilote embarqué sur un porte-avions possède cette maîtrise ultime, car l’atterrissage sur un océan déchaîné est l’exercice le plus difficile au monde. Nous étions ainsi les candidats idéaux pour tenter un atterrissage sur la Lune. » Les gars de la Navy étaient donc persuadés que ce n’était pas un hasard si l’atterrissage le plus rugueux avait été celui de Scott. Dans le même ordre d’idée, alors que l’équipage de réserve d’Apollo 15 – les membres malchanceux de la mission annulée Apollo 18 – s’entraînait au simulateur à atterrir sur la Lune, les instructeurs leur jouèrent un petit tour. Le commandant et capitaine de la Navy Dick Gordon et son copilote, le scientifique civil Jack Schmitt, debout l’un à côté de l’autre, reçurent une panne inhabituelle : le blocage du manche de contrôle du commandant. Gordon, sans

perdre une seconde, poussa Schmitt violemment sur le côté et prit sa place pour piloter. En fait, Schmitt aurait pu poser l’appareil seul sans problème. Mais pour Gordon, c’était hors de question. À la fin de la séance, il jaillit du LM furieux et quitta la salle en lançant aux instructeurs : « Vous avez voulu me forcer à laisser piloter Jack ! Eh bien, ça n’a pas marché ! » Mais chaque atterrissage lunaire dépendait aussi du facteur chance. Comme tous les atterrissages, la descente du LM était une opération délicate et passionnante, mais en l’absence d’atmosphère, la manœuvre était très différente de celle que l’on effectue avec un avion. Il s’agissait, en fait, de faire tomber un boulet de canon au bon endroit en actionnant de temps en temps ses moteurs pour infléchir sa chute. Au début de la dernière phase de freinage, le LM volait à une altitude – entre 12 et 16 km – comparable à celle d’un avion de ligne, mais il filait à une vitesse proche de 6 000 km/h (ce qui est possible autour de la Lune parce qu’il n’y a pas d’air). En fait, il était en orbite très, très basse : en chute libre, il tombait vers un point situé sans cesse au-delà de l’horizon. Le moteur était utilisé pour freiner la vitesse horizontale du LM afin de rapprocher le point de chute et de le faire tomber comme une pierre vers le sol (si possible près du point d’atterrissage prévu !). Au bout de quatre minutes, il était descendu d’environ trois kilomètres et sa vitesse s’était réduite de moitié. Le pilote faisait alors pivoter le vaisseau de façon à ce que son moteur ne soit plus horizontal, mais pointe en gros à 45° vers la surface. Dès lors, lorsqu’on l’actionnait, non seulement il freinait la vitesse horizontale (ce qui rendait la chute de plus en plus verticale), mais il ralentissait en même temps la descente. C’est aussi à ce moment-là que le radar de descente était censé se mettre en route. Trois minutes avant l’impact, à deux ou trois kilomètres au-dessus du sol et alors que la vitesse n’était plus que de 400 à 500 km/h, le LM était tourné progressivement en position droite. Tandis qu’il continuait à descendre et tomber, le pilote laissait défiler le paysage pour tenter de repérer visuellement son site d’atterrissage. Il avait environ une minute et demie pour se décider. Finalement, à 500 mètres d’altitude et alors qu’il ne restait plus qu’une minute avant le contact, il scrutait le sol – qui défilait désormais à moins de 70 km/h – pour repérer une zone dégagée, annulait totalement sa vitesse horizontale et descendait en brûlant les derniers litres de carburant de son moteur principal :

« Lumière de contact ! » Mais même si les pilotes s’efforçaient de rechercher le terrain le plus dégagé possible, le temps était compté et on ne pouvait exclure qu’un rocher ou un petit

cratère invisible déstabilise le LM à l’arrivée. Lors d’une de nos conversations, Scott me confia qu’il aurait posé le module lunaire quoi qu’il arrive, même si le site d’atterrissage avait été moins rassurant, même au risque de sa vie et de celle de son compagnon. En pointant son majeur en l’air, il me dit : « On était venu de si loin ! Nous n’avions qu’une seule chance de nous poser sur la Lune et rien ni personne n’aurait pu nous empêcher de la tenter ! »

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Au sol, après une courte « nuit » de repos, Scott et Irwin sont réveillés en urgence par le contrôle de mission : ils perdent de l’oxygène ! On se rend compte qu’un des deux astronautes a oublié de fermer complètement le robinet d’évacuation des urines le soir passé… Tout rentre dans l’ordre et les deux astronautes se préparent à sortir de leur demeure lunaire. Émerveillés, ils mitraillent le paysage magique qui les entoure, certainement le plus beau de tous les sites d’atterrissage jusqu’alors. Aucune des photos qu’ils prennent ne transcrira, selon eux, la beauté des lieux. Scott sort le premier, suivi d’Irwin qui, soudain, disparaît de l’image de la caméra. Il vient de se casser la figure en ratant un échelon ! Un grand moment de gêne pour lui, et ce n’est pas fini. Devant les deux hommes s’offre la vue saisissante des Apennins, culminant à 4 000 mètres au-dessus du site d’atterrissage. Elles n’apparaissent pas grises mais dorées, comme si le soleil se reflétait sur de la neige. Irwin compare la Terre, immobile dans le ciel, à une magnifique boule de sapin de Noël. Ils prennent place à bord de leur petit rover, non pas pour explorer des régions éloignées, mais pour éviter les marches harassantes. En cas de panne du rover, les astronautes doivent toujours être en mesure de rejoindre à pied le module lunaire et ce sont leurs réserves d’oxygène qui déterminent le rayon d’action de leur exploration. Hélas, pour Jim Irwin, la ceinture de sécurité de son côté ne fonctionne pas bien et c’est Scott qui doit se charger de l’attacher et de le détacher, comme un papa avec son enfant. Irwin serre les dents. La vue du canyon Hadley Rille est certainement l’une des plus belles expériences de ce jour. Imaginez une immense vallée tortueuse au milieu d’une plaine : plus d’un kilomètre de large et d’une profondeur de plusieurs centaines de mètres. Une sorte de Grand Canyon lunaire. Les deux explorateurs observent, d’ailleurs, ce qui leur semble être des couches superposées de matériel, comme celles formées par la sédimentation sur Terre. En l’absence d’eau, ce serait étonnant ! Peut-être s’agit-il de coulées de lave successives.

Avant le vol, Scott et Irwin ont eu la malencontreuse idée de raccourcir les manches de leurs combinaisons spatiales afin que leurs doigts touchent parfaitement le bout de leurs gants. À présent, ils le regrettent amèrement. Les longues heures de travail manuel sont en train de leur triturer littéralement les mains. Pour récolter une carotte de sol lunaire, les deux hommes doivent appuyer de toutes leurs forces pendant de longues minutes pour faire pénétrer dans le sol un outil mal adapté. Puis, à la fin de la première journée, Scott installe le collecteur de vent solaire à la place d’Irwin qui, selon Houston, est déjà trop fatigué. De retour dans le module lunaire, au moment d’enlever leurs gants, leurs doigts, dont l’adrénaline leur avait permis d’ignorer la souffrance, les mettent sérieusement à l’amende. Irwin se coupe alors les ongles le plus ras possible afin d’éviter les zones de frottement pour le lendemain et conseille à Scott d’en faire autant. Mais Scott a un autre souci : c’est son dos qui lui fait le plus mal. Il s’est fait un lumbago en carottant le sol lunaire. Irwin souffre également d’un mal de tête terrible à cause de la déshydratation : un dysfonctionnement de sa réserve d’eau l’a empêché de boire toute la journée. Malgré les somnifères, les deux hommes passent une nuit agitée et surtout courte.

*

À bord d’Endeavour, Al Worden est enfin seul. Pendant qu’il contemple soixante-quinze levers de Terre consécutifs, il effectue lui aussi de nombreuses observations et expériences scientifiques. Il a ainsi le privilège de lancer le premier mini-satellite d’observation de l’Histoire autour de la Lune, éjecté directement de son module de commande. Lorsque son vaisseau passe derrière la Lune et qu’il entre dans l’obscurité totale, il est saisi par la vue du poudroiement d’étoiles qui emplit les cieux. Il y en a tant qu’il lui est impossible de reconnaître les constellations ! La tapisserie stellaire est si lumineuse et si dense que le disque noir de la Lune s’y découpe nettement. Contemplatif, Worden se rend compte qu’il est, d’une certaine façon, un être venu d’un autre monde. « Les aliens ? Mais c’est nous ! », dira-t-il plus tard. « C’est nous qui sommes venus d’ailleurs ! » Al m’a raconté qu’à cet instant, il se sent comme un Indien d’Amazonie qui serait sorti pour la première fois de sa forêt vierge{47}. Al Worden consacre aussi son temps libre à écrire, car cet homme est un poète (un de ses poèmes de l’époque, Apollo Lost, a été joliment mis en musique par la chanteuse Cynthia McQuillin).

Finalement, épuisé, Al Worden s’endort lourdement. Pendant ce temps, orbite après orbite, le module Endeavour perd de l’altitude. Enchâssées dans la croûte lunaire se trouvent des « concentrations de masse » importantes – on les appelle aujourd’hui des « mascons » et c’est à cette occasion qu’on les a découvertes. Elles perturbent le vaisseau Apollo à chaque fois qu’il les survole, de sorte qu’il tombe lentement en spiralant vers la Lune. Quand Worden ôte les caches de ses hublots au réveil, il sursaute. La cime des montagnes qu’il survole semble si proche ! Les rochers qu’il aperçoit sans peine au sol le lui confirment : il vole bien trop bas. Sans attendre, il enclenche le moteur principal pour agrandir son orbite et appelle Houston : « Pourquoi ne m’avez-vous pas réveillé ? Je suis trop bas ! » « C’est vrai », lui répond-on, « mais tu avais besoin de te reposer ! » Encore aujourd’hui, après avoir recalculé et analysé la situation, Worden est persuadé que, ce jour-là, Houston l’a laissé descendre bien en dessous de l’altitude minimale permise.

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Au matin du 1er août, Scott et Irwin sont encore réveillés avant l’heure par Houston. Cette fois, c’est une fuite d’eau qui forme un petit bassin à l’arrière du couvercle du moteur d’ascension du LM, là où tout un tas de fils électriques se côtoient ! Scott, inquiet, est furieux que Houston ne l’ait pas réveillé plus tôt : la récupération improvisée de l’eau à l’aide des sachets plastiques qui contiennent leurs rations leur fait perdre un temps considérable dans le planning chargé de leur prochaine sortie.

Irwin photographié à côté du rover lunaire à la fin de la première sortie extravéhiculaire.

Irwin photographié à côté du rover lunaire à la fin de la première sortie extravéhiculaire.

Lors du trajet en rover, Scott conduit et c’est Irwin qui se charge de la description du terrain. Lee Silver, un des géologues du programme, est rassuré. Durant les entraînements, il trouvait qu’Irwin restait trop dans l’ombre de son commandant et lui avait demandé de prendre de l’assurance : on aurait besoin de lui pendant que Scott conduirait ! Mais aujourd’hui, tout va bien, Irwin accapare littéralement la fréquence avec ses précieuses observations. Au pied du mont Hadley – le frère jumeau de celui dont ils ont frôlé le sommet lors de la descente –, le rover s’arrête près d’un profond cratère. La pente du terrain est si forte que Scott manque de tomber sur le dos en sortant du véhicule. Il avertit son collègue, tout en admirant la vue à couper le souffle sur la vallée, le grand canyon et les sommets des Apennins découpés sur le ciel noir. Au loin, Falcon paraît minuscule. La couche de poussière est épaisse et la marche difficile. La rigidité des combinaisons spatiales n’arrange rien. Un peu plus tard dans la journée, ils se garent à quelques centaines de mètres du cratère Spur. Tandis que Scott collecte des échantillons, Irwin voit la jeep lunaire commencer à rouler toute seule ! Il réussit à la retenir de justesse, sans que son commandant s’en aperçoive. Son cœur bat la chamade, mais il se remet

au travail. En fouillant les environs, Irwin découvre deux magnifiques cailloux : l’un d’une belle couleur verte, l’autre d’un blanc très pur. C’est la pierre verte qui fascine le plus ce descendant d’Irlandais, mais c’est en réalité la roche blanche qui sera la découverte de sa vie, le plus connu de tous les échantillons lunaires du programme Apollo. Irwin vient sans le savoir de mettre la main sur la roche la plus ancienne jamais étudiée (4,5 milliards d’années, contemporaine de la formation du système solaire). On l’appelle désormais « Genesis Rock ».

solaire). On l’appelle désormais « Genesis Rock ». Le rover lunaire près de la station 2

Le rover lunaire près de la station 2 durant la première sortie extra véhiculaire. En arrière plan le cratère Elbow et la crevasse Hadley.

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De retour dans le module lunaire, Scott s’aperçoit que ses ongles douloureux sont devenus noirs. Le port des gants pour la dernière sortie extra-véhiculaire promet de devenir un vrai supplice. Irwin, de son côté, présente des signes alarmants de fatigue. La nuit est encore une fois courte et inconfortable. Pour leur troisième et dernier jour sur ce monde étrange, le réveil est plus sympathique. Joe Allen lance un joyeux : « Schön guten Tag. Wie geht es Euch ? » Scott répond dans un allemand approximatif : « Guten Morgen, mein Herr. Ist gut. » Une courte conversation qui est un clin d’œil à Wernher von Braun, le « farfelu » qui est bel et bien arrivé à l’envoyer sur la Lune ! Lors de cette ultime sortie extra-véhiculaire, Scott veut descendre dans le canyon afin d’y chercher des échantillons. Mais les pentes sont trop abruptes et l’endroit dangereux pour deux hommes à pied. Irwin lui dit clairement que si l’envie lui prenait de descendre, il resterait, quant à lui, sur le bord. Sur Terre,

Houston s’inquiète aussi de voir les astronautes si près du gouffre. Les réserves d’oxygène diminuant, on les presse de rentrer. Même si le LM n’est à ce moment-là plus en vue, la navigation est plutôt simple. Comme Dave Scott l’expliquera plus tard : « Pour ne pas se perdre, il suffisait de suivre les traces de pneus laissées à l’alleren espérant que personne d’autre ne serait passé par là ! » Avant de remonter dans Falcon, Dave Scott se place devant la caméra de télévision pour réaliser une expérience de science amusante. Il tient dans une main une plume (de faucon, comme il se doit) et, dans l’autre, un marteau. Puis il annonce : « Galilée a démontré que la gravité agit de même manière sur chute de différents poids. Maintenant, sur la Lune, nous allons le prouver. » Il lâche les deux objets qui tombent sur le sol simultanément à sa grande satisfaction. Seul bémol : Irwin marche malencontreusement sur la plume et les deux hommes sont incapables de la retrouver, ce qui irrite considérablement Scott : il avait prévu de la ramener sur Terre ! Irwin, dont l’état inquiète les médecins, se voit offrir quinze minutes de répit pendant que son commandant termine le travail. Un cadeau extraordinaire ! Il en profite pour galoper autour du LM et laisser une petite bible sur un siège du rover. Il a aussi la délicatesse de déposer sur le sol lunaire la photo d’un certain M. Irwin (aucun lien de parenté avec lui) dont la fille avait contacté Jim après son décès. Ce monsieur avait rêvé toute sa vie d’aller sur la Lune. De leur côté, les géologues insistent lourdement et lui demandent pour la énième fois si la précieuse carotte de sol lunaire est bien à bord. C’est, de leur point de vue, le plus important ! Scott, qui s’est meurtri les doigts en la leur forant, serre les dents : il ne risque pas de l’oublier, leur satanée carotte ! Finalement, Jim rappelle à son commandant qu’il doit faire encore une dernière chose… Et ça, pour le coup, Scott l’avait complètement oublié ! Il pose alors dans la poussière une plaque honorant les astronautes et les cosmonautes morts pendant la course à la Lune et couche à côté une petite statue en aluminium représentant, selon lui, la dépouille d’un explorateur spatial, mieux connue sous le nom de Fallen Astronaut.

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Le sculpteur belge Paul Van Hoeydonck, l’auteur de cette statue, était devenu le premier artiste à avoir une œuvre exposée sur une autre planète. Mais ses sentiments étaient mitigés. Son idée première était de représenter un humain

dans l’espace, debout et regardant au loin, symbolisant l’envie d’explorer de nouveaux mondes. Scott avait omis de lui dire que sa statue serait utilisée autrement. L’artiste en fut désolé. En plus, la Nasa ne cita jamais son nom pendant la mission, affirmant ne pas vouloir lui faire de publicité. Le comble pour Van Hoeydonck sera d’entendre Scott parler de lui au débriefing de la mission comme de « l’ouvrier » qui avait fait cette statue, sans le citer nommément. Furieux, il dira : « Si je suis l’ouvrier, alors Scott est le livreur qui a apporté ma statue sur la Lune. » Worden, toujours très humain, s’efforcera de le rassurer lors d’une rencontre en 2015 : « Paul, tu es aussi un membre d’Apollo 15. Tu fais partie de notre mission. » L’artiste me l’avait rapporté fièrement lorsque je lui rendis visite chez lui en Belgique.

lorsque je lui rendis visite chez lui en Belgique. La plaque et la statuette Fallen Astronaut

La plaque et la statuette Fallen Astronaut déposées à la surface la Lune par l’équipage d’Apollo 15 en mémoire des astronautes américains et russes décédés dans le cadre des missions spatiales.

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Au moment du décollage de Falcon, une forte musique de fanfare militaire retentit aux oreilles des astronautes. L’instant d’après, une fois l’impesanteur revenue, toute la cabine se remplit soudainement de poussière lunaire. Autant dire que pour ces deux raisons, les deux hommes se félicitent d’avoir porté leur casque. De retour dans le module de commande, Scott accuse violemment

Worden de les avoir dérangés avec sa musique, alors que c’est en fait Houston qui l’a diffusée par mégarde. Worden hausse alors le ton à son tour et signifie à son commandant que sa remarque est déplacée. L’humeur de Dave ne s’améliore pas quand il s’aperçoit, trop tard, qu’il a oublié dans le module lunaire le petit sac en tissu rempli d’affaires personnelles et les précieux souvenirs qu’il avait emportés pour lui et ses proches. L’ambiance du retour ne promet pas d’être au beau fixe. Il faut dire que Scott et Irwin sont littéralement exténués. Houston craint même qu’ils soient au bord de la crise cardiaque. On leur conseille de prendre une tablette de Seconal pour dormir, un fort sédatif que l’on emploie à l’époque pour les équipages. Mais les deux hommes refusent, ne se doutant pas de la gravité du problème. Alors que le vaisseau Apollo vole à grande vitesse vers la Terre, Worden a enfin son heure de gloire. Il effectue la première sortie extra-véhiculaire de l’histoire dans l’espace profond entre la Terre et la Lune afin de récupérer les films des caméras placées sur les flancs du vaisseau. Worden est profondément touché par ce qu’il voit : d’un côté, la grande boule grise d’où il vient ; de l’autre, une magnifique planète bleue vers laquelle il retourne. Au final, David Scott aura réussi son pari et commandé la mission lunaire la plus complète et la plus parfaitement exécutée. Mais une triste affaire est venue ternir son image d’astronaute modèle. Scott avait un contrat avec un collectionneur de timbres allemand qui lui avait proposé d’emmener avec lui des enveloppes signées et de les tamponner sur la Lune. La vente de ces enveloppes devait rapporter une belle somme à tout le monde. Bien des astronautes avaient, avant cela, procédé de la même façon. Ils espéraient ainsi se munir d’une sorte d’assurance-vie pour leurs familles. Tout au plus les quantités étaient-elles un peu inhabituelles dans le cas d’Apollo 15 (d’autant qu’aux dires de Worden, Scott amena 300 enveloppes de plus à l’insu de ses collègues). La presse s’empara de l’histoire et la Nasa – qui était également fâchée d’avoir été mise devant le fait accompli lors du dépôt du Fallen Astronaut décida cette fois de faire un exemple. Scott réussit à passer entre les gouttes et c’est surtout Al Worden qui subira les conséquences de cette histoire d’enveloppes. Il se défendit tout de même assez bien pour terminer ses années de service et s’assurer ainsi une retraite digne. Il en a voulu à Scott de s’être défilé. Dave Scott ne vola plus, mais il resta à la Nasa et, dans un premier temps, il pouvait sembler que sa carrière avançait brillamment, même si l’affaire des enveloppes lui valut de ne pas recevoir le grade de général. Il dirigea un temps le

centre de recherches en vol d’Edwards et, avant cela, s’occupa activement du projet Apollo-Soyouz. C’est dans ce cadre que le cosmonaute Alexeï Leonov lui rendit visite chez lui. Le Russe fut choqué de voir le livre d’Adolf Hitler Mein Kampf dans sa bibliothèque… C’est peut-être à cela que Deke Slayton faisait référence lorsque, dans ses mémoires, il remua le couteau dans la plaie en faisant une remarque acide sur « l’ouverture d’esprit au niveau politique » de Dave Scott, avant de le qualifier de boy-scout intolérant, toujours prompt à reprocher aux autres ce qu’il considérait comme des défaillances. Les deux hommes eurent à cette occasion un face-à-face musclé qui signa la fin de la carrière de Scott à la Nasa en 1977. Par la suite, il prit part à un programme secret de l’Air Force, pour laquelle il fut responsable de la formation des astronautes qui devaient voler sur la navette militaire Blue Shuttle. Le projet ne verra jamais le jour, mais les astronautes accompliront des missions militaires avec le vaisseau de la Nasa. Scott Millican, le spécialiste des opérations en combinaisons lunaires, a travaillé pour Scott à cette époque. En Californie, ils avaient même fait construire une piscine d’entraînement afin de s’exercer aux sorties extra-véhiculaires pour la réparation des satellites espions. En 1984, Scott a initié un projet privé de lancement de satellites à l’aide d’une fusée chinoise Longue Marche. Mais les investisseurs occidentaux ne furent pas séduits par cette collaboration américano-chinoise. Il occupera ensuite plusieurs postes de conseiller au cinéma. Il a également fait la une de la presse people à cause de sa relation, en 2001, avec une présentatrice de la BBC. En juillet 2017, le magazine Glamour l’a élu « astronaute vivant le plus sexy » et cela à l’âge de 85 ans ! C’est aussi aujourd’hui le plus riche, puisqu’il est devenu un homme d’affaires brillant. Scott est une énigme. Très discret et humble, il est difficile d’imaginer toutes ces frasques lorsqu’on le rencontre. Lors du célèbre Spacefest à Tucson, organisé en 2017 par les époux Kim et Sally Poor, Scott m’avait confié qu’il prenait définitivement sa retraite et mettait fin à ses apparitions en tant qu’astronaute. Je pense souvent au discours qu’il fit à son retour sur Terre. Se référant à une citation du philosophe grec Plutarque, il avait déclaré : « L’esprit n’est pas un vase que l’on doit remplir ; mais une bougie que l’on doit allumer », et conclu en espérant que les échantillons lunaires allumeraient la flamme de la curiosité.

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Irwin admettait volontiers qu’il avait eu le plus grand mal à se réadapter lors de son retour sur Terre. Il était difficile, selon lui, de garder son équilibre mental après une telle aventure. Vous vous retrouviez du jour au lendemain à dîner avec des rois et des reines, à faire des discours aux présidents de pays lointains, à servir d’ambassadeur des États-Unis, le tout à un moment de votre vie où ce dont vous aviez le plus besoin était de vous reposer, de digérer les émotions et les souvenirs dramatiques de votre séjour dans un monde extraterrestre, et de voir votre famille. Irwin prit conscience que la vie était trop courte et il quitta la Nasa, à peine son tour du monde terminé. Sa foi avait été exacerbée par son voyage et il décida de s’y consacrer. Il créa la fondation chrétienne High Flight, servant pendant plus de vingt ans comme « ambassadeur du Prince de la Paix ». C’est lors d’une de ces apparitions que j’ai fait sa connaissance. Sa devise était : « Jésus marchant sur la Terre est plus important que l’homme marchant sur la Lune. » Les anomalies du rythme cardiaque dont Irwin avait souffert pendant la mission Apollo 15 se révélèrent très vite aussi graves que les médecins de vol l’avaient craint. L’intensité des efforts nécessaires avait poussé Irwin hors de ses limites, et le manque d’apports en potassium durant cette période avait vraisemblablement endommagé son cœur à jamais. Il eut une première crise cardiaque quelques mois seulement après son retour de la Lune, devenant ainsi le premier et le seul marcheur lunaire à souffrir d’un grave problème de santé directement lié à son vol. La Nasa corrigera les apports nutritifs dès les vols suivants avec une dose journalière et rigoureusement obligatoire de jus d’orange. En 1973, Jim Irwin décida de lancer une expédition à la recherche de l’Arche de Noé située, si on en croit les Écritures, au sommet du mont Ararat, à la frontière entre la Turquie et l’Union soviétique. Irwin fondait ses espoirs sur le fait qu’en 1949, un avion espion de l’US Air Force avait découvert une structure suspecte sur les flancs de la montagne. Il semble aujourd’hui que cette structure existe bel et bien, mais qu’elle s’explique par une curiosité géologique. La première expédition d’Irwin ne donna rien, mais comme vous pouvez vous en douter, cela ne le fit pas renoncer. En 1982, il se lança dans une deuxième expédition. Irwin tomba sur un glacier qui lui infligea de nombreuses lacérations profondes. Il souffrit encore de nombreuses crises cardiaques. La dernière lui coûta la vie en 1991, alors qu’il était âgé d’à peine 61 ans. Jusqu’à sa mort, Jim Irwin fut un homme religieux et un créationniste convaincu. Mais son message était plus universel : « Trouvez le vrai but de votre vie » et « Croyez de tout votre cœur en

vos rêves ! Ils deviendront réalité ».

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La capsule Endeavour frappe l’atmosphère terrestre le 7 août 1971, après douze jours de mission. La rentrée atmosphérique est un moment intense et pénible. Les trois hommes, écrasés sur leurs sièges par une force équivalente à sept fois leur poids, sont comme enfermés dans une boule de feu. Les flammes lèchent les hublots tandis que la capsule qui creuse son chemin à travers des couches d’air de plus en plus denses vibre violemment. Ballottés, impuissants, ils sont incapables de faire un mouvement. Puis, les flammes s’estompent et font place à un magnifique ciel bleu. Une explosion libère les trois parachutes blanc et rouge. Mauvaise surprise : l’un d’eux semble ne pas avoir fonctionné. Les trois hommes peuvent s’attendre à un amerrissage des plus rudes. Malgré tout, lorsqu’on demandera à Worden – pilote de l’Air Force – le moment qui fut selon lui le plus dangereux de leur mission, il répondra crânement : « Être récupéré par des types de la Navy ! » Assis dans l’hélicoptère qui se pose sur le pont du porte-avions, Scott, toujours très discipliné et exigeant, ordonne à ses coéquipiers de se tenir prêts :

« À mon signal, nous ferons le salut militaire tous en même temps ! » Une fois leur engin posé, les trois hommes mal rasés s’alignent sur le petit escalier, mais Irwin et Worden attendent le signal en vain. Scott, sous le coup de l’émotion, a salué la foule des marins sans le donner, et ses collègues restent figés. Cela donne une belle photo souvenir (référencée AP1571-H-1238). Le regard d’Irwin, surtout, en dit long sur son état d’hébétement.

Photographie AP15 ‑ 71-H-1238 Mais Apollo 15 est un succès complet. Toutes les expériences prévues

Photographie AP1571-H-1238

Mais Apollo 15 est un succès complet. Toutes les expériences prévues ont été réalisées, malgré le plan de vol extrêmement chargé. L’équipage a ramené un record de 77 kilos de roches lunaires, dont le fameux Genesis Rock. Or, décidément, tous les prétextes sont bons pour ceux qui veulent en finir avec Apollo. Les mêmes qui voulaient arrêter les frais après la quasi-catastrophe d’Apollo 13 arguent désormais que la complète réussite de la mission 15 justifie la fin du programme. Et cette lois, le président Nixon est d’accord. Il faut dire qu’un sondage vient de révéler que seuls 48 % des contribuables américains soutiennent encore les dépenses du programme spatial, et le président ne peut l’ignorer. Il envisage donc d’annoncer l’annulation des missions 16 et 17. Au moment même où les données scientifiques commencent à pleuvoir !

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Sous le soleil du sud

Apollo 16

8 Sous le soleil du sud Apollo 16 L’équipage d’Apollo 16 : Ken Mattingly, John W.