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PROBLEMATIQUE

La problématique du cours d’histoire économique tourne autour des questions


suivantes :
Quid de l’histoire économique ?
Comment a-t-elle évolué ?
Qui sont ses principaux auteurs ?
Quelles sont ses principales parties ?
Quels sont ses courants fondamentaux ?
Quid du capitalisme ?
Quid du socialisme et/ou du communisme ?
Quels sont les faits économiques majeurs ?
Pourquoi l’or noir crée le scandale dans le fonctionnement de l’économie
mondiale ?
INTRODUCTION
L’histoire économique est une spécialité de l’histoire qui étudie l’évolution de
l’économie. Elle recense les faits économiques, les ordonne et en propose une
interprétation au moyen des théories économiques.
L’économie est une science jeune. La majorité de ses fondateurs sont des
modernes, son enseignement professionnel date à peine cent vingt ans, les débuts de ces
deux siècles. Malgré cette jeunesse de la science économique, il n’est pas de meilleure
initiation à l’économie que de parcourir l’histoire des pensées économiques. Ce
cheminement permet d’aller à la source du concept ; il en donne l’origine et le mode
d’emploi. Chacun peut ainsi trouver les fondateurs de sa famille de pensée.
« L’histoire de l’économie montre que les économistes sont portés comme tout le
monde à prendre des vessies pour des lanternes (se tromper grossièrement) et à
prétendre détenir la vérité alors que tout ce qu’ils ont se ramène à une série compliquée
de définitions ou jugements de valeurs déguisés en règles scientifiques. Il n’y a pas
d’autre moyen de s’en rendre compte que d’étudier l’histoire de l’économie, elle offre le
laboratoire le plus vaste pour acquérir l’humilité méthodologique nécessaire à l’égard
des réussites réelles de l’économie. En outre, c’est un laboratoire que chaque économiste
porte en lui, consciemment ou non… Il vaut mieux connaître ce dont on hérite que de se
contenter d’imaginer que l’héritage est caché quelque part dans un endroit inconnu et
dans une langue étrangère ».
L’ordre dans lequel sont apparus les grands économistes est significatif. Tous les
économistes n’ont pas engagé un dialogue ou une polémique avec les confrères de leur
génération ni même avec leurs prédécesseurs. Pourtant, chaque économiste entretient
avec certains de ses prédécesseurs des rapports placés sous le signe de la filiation ou de
la rupture. Mancun Olson, par exemple, reconnaît clairement sa dette intellectuelle vis-
à-vis des théoriciens qui l’ont précédé : « J’ai coutume de citer Newton qui disait que s’il
avait vu plus loin que les autres, c’étais parce qu’il était juché sur les épaules de géants.
Si Newton pouvait dire cela au XVIIe siècle, il ne fait aucun doute que l’économiste
accompli d’aujourd’hui ne peut que se réclamer de cette position, quelle que soit son
envergure personnelle (…) ».
De ce fait, ce dernier est l’héritier d’un nombre de penseurs au génie reconnu tels
qu’A. Smith, D. Ricardo, J.S. Mill, K. Marx, L. Walras, Wicksell, Marshall et Keynes, ainsi
que de centaines d’hommes et de femmes intelligents qui ont fourni un travail précieux.
En fait, dans la mesure où les géants de l’économie se sont hissés eux aussi sur les
épaules de leurs prédécesseurs, tout se passe comme si l’économiste aujourd’hui se
trouvait au sommet d’une immense pyramide de talents.
Les idées économiques du passé ne servent pas au seul apprentissage des futurs
économistes, elles agissent sur la réalité par deux canaux.
Les agents économiques ont en permanence une activité de prévision et
d’anticipation. Il suffit qu’une prévision inquiétante soit annoncée pour qu’ils agissent
en fonction de celle-ci en l’empêchant de survenir ou au contraire, en favorisant sa
réalisation. Ils s’appuient souvent pour agir sur les idées économiques qui sont dans
« l’air du temps ».
« Gouverner, c’est choisir ». Les gouvernants doivent adopter une grille de lecture
économique pour l’action : « les idées justes ou fausses, des économistes et politologues
ont plus d’importance qu’on ne le pense en général. À vrai dire, le monde est presque
exclusivement mené par elles. Les hommes d’action qui se croient affranchis des
influences doctrinales du pouvoir qui se prétendent inspirés par des voix célestes
distillent en fait des utopies nées quelques années plus tôt dans le cerveau de quelque
écrivailleur de faculté ».
La pensée économique n’est pas unifiée. Les divergences d’analyse sont
nombreuses et les propositions concrètes de politique qui en découlent sont le plus
souvent contradictoires, voire diamétralement opposées. Chaque économiste qui a
marqué l’histoire a, au moins sur certaines questions, une analyse qui lui est particulière
mais en même temps, derrière les nuances de pensée caractéristique d’un courant
d’analyse. La compréhension claire de ce fond commun est fondamentale, car elle
permet de mieux percevoir l’apport véritable d’un auteur, de mieux restituer les
implications et les présupposés d’une analyse.
En ayant le souci permanent de relier théories, doctrines et faits, ce cours rend
clairs et intelligibles les concepts de base nécessaires à la compréhension de ce choc des
idées qui, de l’Antiquité à nos jours a forgé nos manières de penser et nos croyances sur
le marché, l’État, l’organisation de la société : avant d’être économique, l’économie est
politique, c’est-à-dire au service de la Cité.
OBJECTIF DU COURS
L’objectif fondamental de ce cours est de faire connaître aux étudiants l’origine
et l’évolution de la science économique tout en précisant les différents courants et leurs
animateurs qui ont contribué à la formation de cette discipline qui dirige le monde.
Outre l’origine et l’évolution, les étudiants doivent connaître les faits économiques
remarquables qui se sont produits depuis la Première Guerre Mondiale à ce jour.
Chapitre premier
Origines et formation de la science économique

1.1. Introduction
Quelques aspects abordés dans ce chapitre permettront à tous les étudiants ou
tout celui qui s’initie à la science économique de pouvoir se situer dans le temps et dans
l’espace sur l’ensemble des notions qui seront enseignées aussi bien dans le cadre du
cours d’histoire économique que d’autres cours de formation en économie, notamment
l’Économie politique I et II, la Microéconomie, la Macroéconomie, etc.
Très succinctement, nous allons passer en revue les grandes étapes de la
formation de la science économique, du code d’Hammourabi à l’approche
contemporaine.
1.2. Le Code d’Hammourabi
L'archéologie a montré que la pensée économique est très ancienne, comme en
témoignent les lois et les principes économiques exposés dans le Code d'Hammourabi
(roi de Babylone au XVIIIème siècle av. J.-C.). L'État fixe les salaires, en fonction de la
qualité de chaque œuvre et du travail qu'elle nécessite (notion de valeur), il réglemente
les emprunts, les locations, il établit la responsabilité professionnelle.
1.3. L’Antiquité
Dans l’Antiquité, l’économiste était intégrée à la société et à ses institutions au
point qu’on ne peut la traiter comme une catégorie autonome et l’étudier isolement.
On trouve dès l’origine une primauté des valeurs religieuses ou philosophiques
qui empêchent une réflexion autonome sur ce que les Grecs notamment Aristote,
appellent déjà « oikonomia » de « oikos » signifie la maison, et « nomos » signifie
principe, règle ou loi. Ainsi, ils définissaient l’économie comme étant la gestion de
l’administration des éléments de production et de substance au groupe économique que
constitue la famille.
Ce n’est donc qu’à l’occasion de leurs études philosophiques et politiques que
certains grands philosophes grecs comme Platon et Aristote ont abordé les problèmes de
la vie économique.
Platon (427–348 av. J.-C.) qui à travers son dialogue La République expose sa
vision de l’utopie se trouve entraîné à aborder l’économie comme gestion des biens et
des personnes de la façon la plus juste possible dans la cité idéale.
Il défend ainsi l’idée d’une société divisée en trois classes
(magistrats/philosophes, gardiens et travailleurs/producteurs, en ordre décroissant) où
le droit de propriété n’est réservé qu’à la classe inférieure des « producteurs » : les
autres classes ne doivent pas être tentées par le lucre et l’accumulation des richesses. Le
philosophe sait que la cité est supérieure à l’individu ; pour préserver l’équilibre de la
cité et parvenir au plus haut degré de la vertu politique, il est nécessaire de poser une
limitation de la fortune et des biens de chacun, d’autant plus que pour Platon et son
époque la quantité totale de richesse est imaginée comme à peu près fixe. Il expose de
cette façon une forme d’organisation sociale basée sur la communauté des biens et
propose même dans Les Lois un partage égalitaire de la terre. L’économie platonicienne
cherche ainsi à régir la répartition des ressources, et ce à une fin politique et
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philosophique. Moins qu’un art, l’économie pour Platon se rapprocherait donc plutôt
de ces savoir-faire décrits dans Gorgias ; il n'en demeure pas moins que ses tentatives
d'organisation d'une cité parfaite impliquent souvent des préoccupations qui sont
purement de l'ordre de la science économique telle qu'on la connaît aujourd'hui.
Platon, le premier, s'intéresse strictement au problème de la cité et de la manière
dont il faut qu'elle soit régie, et ce sur tous les plans. Il tire de son étude un modèle social
et économique basé sur le collectivisme à plusieurs niveaux (biens, femmes, terres) tout
en ne remettant pas en cause le principe de l'État (la cité de Platon n'est donc pas
socialiste). Dans d'autres œuvres, il confirmera la validité du recours à l'esclavage
comme moyen technique. Il critique en revanche de façon générale la volonté de
possession, l'appât des richesses, l'esprit de lucre.
Chez Aristote (circa 384 – 322 av. J.-C.), on trouve une place beaucoup plus
importante consacrée à l’économie : il s'agit de ce point de vue d'un auteur fondamental
dans l'Antiquité, et qui aura une très grande influence durant toute la période
médiévale.
Aristote montre avec Les économiques et l'Éthique à Nicomaque la différence
fondamentale entre l'économique et la chrématistique. La chrématistique (de khréma,
la richesse, la possession) est l'art de s'enrichir, d’acquérir des richesses. Selon Aristote,
l'accumulation de la monnaie pour la monnaie est une activité contre nature et qui
déshumanise ceux qui s'y livrent : suivant l’exemple de Platon, il condamne ainsi le goût
du profit et l'accumulation de richesses. Le commerce substitue l’argent aux biens ;
l’usure crée de l’argent à partir de l’argent ; le marchand ne produit rien : tous sont
condamnables d'un point de vue philosophique. Bien qu'Aristote traite de la
chrématistique comme ensemble de ruses et de stratégies d’acquisition des richesses
pour permettre un accroissement du pouvoir politique, il la condamnera toujours en
tant que telle. On trouve dans l'éthique à Nicomaque des concepts comme les
quatre??causes (cause matérielle, cause formelle, cause efficiente, cause finale), qui sont,
pour certaines de ces causes, des esquisses des notions de valeur d'échange et de valeur
d'usage utilisées dans les théories économiques modernes.
1.4. Le Moyen Âge
Dans le monde chrétien du Moyen Âge, l’économie demeure subordonnée à la
morale. La pensée médiévale est dans la continuité de la pensée antique : l’économie
reste normative. L’œuvre de Saint-Thomas d’Aquin (1225-1274) arrête les principes
essentiels ; défiance à l’égard de la richesse, de l’accumulation de l’argent,
condamnation du taux d’intérêt, recherche du juste prix (celui qui ne lèse ni l’acheteur ni
le vendeur) et de la justice dans les échanges.
1.5. La naissance de l’économie moderne
Les premiers précurseurs de l'économie moderne sont Pierre le Pesan, Seigneur
de Boisguilbert et l'économiste irlandais Richard Cantillon. Ce dernier vécut à Paris. Il
définit pour la première fois les circuits économiques globaux, et inspira François
Quesnay et les physiocrates. Adam Smith, dans son célèbre traité Recherche sur la
nature et les causes de la richesse des nations publié en 1776, cite en référence Richard
Cantillon (l'un des rares auteurs cités).
Le traité d'Adam Smith est souvent reconnu comme l'acte de fondation de
l'économie moderne. L'économie est désormais une branche distincte de la philosophie
et de la théologie. Les penseurs en économie ne sont plus issus de l'Église ni des milieux
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politiques. Le mercantilisme et les idées physiocrates contribueront à l'autonomisation


progressive de l'économie.
1.5.1. Le mercantilisme ou « l’économie au service du prince »
Dans un contexte de capitalisme commercial, marqué par la multiplication des
transports, les grandes découvertes et les monarchies absolues de France et d'Espagne
se développe le courant mercantiliste, qui dominera la pensée économique européenne
entre le XVIème siècle et le milieu du XVIIIème siècle. Au cours de cette période, la
pensée économique s’émancipe de la préoccupation morale (tradition philosophique et
religieuse). C’est ainsi que la richesse cesse d’être condamnable et devient indispensable
à l’accroissement du pouvoir du souverain : l’économie se met désormais au service du
prince, le seul véritable sujet économique. . Cette rupture est marquée dès 1513 avec la
parution du Prince de Machiavel où ce dernier va jusqu'à expliquer que « dans un
gouvernement bien organisé, l'État doit être riche et les citoyens pauvres ». En 1615,
Antoine de Montchrestien publie son Traité d'économie politique et utilise pour la
première fois l'expression d'économie politique. Avec lui, les plus célèbres mercantilistes
sont le français Jean Bodin, l'espagnol Luis de Ortiz et l'anglais William Petty.
La théorie élaborée par les mercantilistes fait de l'accumulation de métaux
précieux (comme l'or et l'argent) la source de la richesse et prône un excédent
commercial. D'autre part, elle prend pour objectif le renforcement de la puissance de
l'État, représenté par le monarque absolu. Dans ce sens est prônée une « guerre
commerciale », se basant sur le protectionnisme et l'interventionnisme. Les
mercantilistes veulent une conquête des marchés extérieurs (ventes à l'extérieur des
produits manufacturés) mais une préservation (ou une extension) du marché intérieur
(restriction aux importations).
On distingue parmi les écoles mercantilistes: le bullionisme (ou « mercantilisme
espagnol ») qui préconise l'accumulation de métaux précieux; le colbertisme (ou
« mercantilisme français ») qui est tourné pour sa part vers l'industrialisation; et le
commercialisme (ou « mercantilisme britannique ») qui voit dans le commerce extérieur
la source de la richesse d'un pays.
Le courant mercantiliste prend ses origines dans les grandes découvertes
[Amérique : Christophe Colomb (1492), Cap de Bonne Espérance : Vasco de Gamma
(1498), etc.] ; caractérisées par l’expansion du commerce et de l’activité économique
(apparition de la mentalité de l’entrepreneur).
GRESHAM (mercantiliste financier et commercial) est particulièrement connu
grâce à la « loi de Gresham ». D’après cette loi, la mauvaise monnaie chasse la bonne
quand dans un pays circulent deux monnaies, dont l’une est considérée comme
mauvaise.
1.5.2. L’apport de Boisguilbert
Boisguilbert (1646-1714) a eu la même préoccupation d’économiste qu’A. Smith,
mais dans un sens opposé : la recherche des causes de la diminution de la richesse
nationale. En effet, à la fin du règne de Louis XIV (et du Colbertisme : Colbert est un
mercantiliste) ; Boisguilbert est frappé par le mauvais fonctionnement des affaires et
par l’appauvrissement de la France. Dans l’effort d’expliquer cet appauvrissement, il a
pu notamment faire la première esquisse de la théorie de la demande globale et de la
première présentation du circuit socio-économique.
-6-

En voulant détecter ce qui détermine la misère d’une nation, Boisguilbert


découvre que richesse et misère sont déterminées par la quantité des biens et services
produits. Or cette quantité de biens résulte de la « consommation », (terme utilisé dans
un sens large qui englobe dépenses de consommation et investissement, soit en terme
modernes ou Keynésiens de la demande globale). Ainsi, écrit-il, « on établit pour principe
que consommation et production sont une seule et même chose et que la ruine de la
consommation est la ruine de revenu ».
Sur base de ce principe, il a pu trouver que l’appauvrissement de la France
provenait de l’incohérence du système fiscal qui écrasait d’impôts les petites gens et
réduisait donc leur capacité de consommer. Ayant cherché à expliquer l’ensemble du
fonctionnement du système économique, Boisguilbert fut également l’un des premiers
avant Quesnay à élaborer la notion de circuit socio-économique pour rendre apparente
les relations qui s’établissent à la fois entre les différents groupes sociaux et les secteurs
de production, ce faisant, il découvrait la notion d’interdépendance économique.
1.5.3. L’apport de Richard Cantillon (1680-1734)
Auteur notamment de « Essai sur la nature du commerce en général » (1735),
Cantillon est surtout connu pour sa théorie de la valeur. Pour Cantillon « la terre est la
source ou la matière d’où l’on tire la richesse, le travail de l’homme est la force qui le
produit, et la richesse en elle-même n’est autre que la nourriture, les commodités et les
agréments de la vie ». Ainsi, il définit le prix ou la valeur intrinsèque d’une chose comme
la mesure de la quantité de terre et le travail qui entre dans sa production (d’où la
valeur intrinsèque est fondée sur le coût de production ou coût réel assimilé au contenu
effectif de deux facteurs : terre et travail). Il distingue ensuite la valeur (prix) du marché
(d’échange) qui peut diverger de la valeur intrinsèque. Le prix du marché varie en
fonction de l’offre et de la demande et donc peut-être supérieur ou inférieur au prix
(valeur) intrinsèque ; par exemple, quand il y a une trop grande abondance, et plus de
vendeurs que d’acheteurs, le prix du marché peut descendre au dessous de la valeur
intrinsèque.
1.5.4. François QUESNAY et l’école physiocratique
Moderne par plusieurs aspects de leur pensée, les physiocrates se comptent
parmi les véritables fondateurs de l’économie politique. En effet, l’école des physiocrates
fût le premier à présenter le fonctionnement d’une économie française en terme
d’organisation en classes sociales. Par ailleurs, écrit Marx, le système physiocrate est la
première conception systématique de la production capitaliste.
Les physiocrates soutiennent que la terre, qui rapporte une rente, est l’unique
source de production nette ; les autres activités (industrie, commerce) sont stériles, car
elles transforment les biens sans les multiplier.
François QUESNAY (1694-1774), médecin à la cour de Louis XIV, fut le maître des
physiocrates. L’essentiel de ses considérations économiques sur la France Royaume
agricole est présenté sous forme de tableau intitulé « tableau économique » de 1758.
Dans le « tableau économique », Quesnay systématise l’idée d’un « ordre naturel »
établi sur une division de la société en classes et qui s’exprime à travers des lois
économiques (conception fondamentale et reprise par les classiques). Selon Quesnay,
trois principes commandent la mécanique économique, que l’on peut énoncer dans
l’ordre suivant : •les dépenses donnent vie à la production ;
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•la production crée des revenus ;


•les revenus alimentent les dépenses.
Ceci nous donne le circuit simple suivant ; forme la plus abstraite du circuit
économique global.

L’idée originale est que toute l’activité économique est entretenue par le
mouvement du revenu.
Par ailleurs, Quesnay, partant de la théorie physiocratique de la répartition, a
divisé le royaume agricole en trois classes :
La classe productive : qui comprend tous ceux qui, en extrayant les ressources du
sol, tirent de la terre le revenu brut (ou gratuit), c’est-à-dire, les fermiers. Du revenu
brut est déduit la rémunération de la classe productive ; le produit net est remis aux
propriétaires ;
La classe des propriétaires fonciers : ce sont des souverains et possesseurs de
terre vivant du produit net perçu : fermage ou rente ;
La classe stérile : celle formée de tous les citoyens occupés à d’autres services et à
d’autres travaux que ceux de la terre.
Les relations existant entre les trois classes conditionnent, d’après Quesnay,
l’existence de la société elle-même (ordre naturel) et sont considérées par ces derniers
comme des rapports économiques, du fait qu’ils consistent soit en achat ou en vente de
marchandises, soit en paiement des revenus. On a ainsi un système d’économie politique,
du fait que la société est analysée en termes de circulation de richesses.
1.6. L’économie classique
L'école classique marque vraiment l'avènement de l'économie moderne. La
période classique commence avec le traité d’Adam Smith sur la Richesse des Nations en
1776 et se termine avec la publication en 1848 des Principes de John Stuart Mill. Cette
pensée est historiquement développée en France et en Grande-Bretagne. C'est Karl Marx
qui inventera le terme classique en opposant les économistes classiques aux économistes
vulgaires. Les classiques étant ceux qui ont cherché à déterminer l'origine de la valeur.
Keynes adopte une vision plus large lorsqu'il fait référence aux Classiques car il étend
cette école jusqu'aux travaux de Pigou (1930). Pour lui, l'ensemble des économistes qui
adhèrent à la loi de Say fait partie de l'école Classique.
Trois générations d'auteurs vont se succéder:
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Adam Smith (1723-1790, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des
nations (1776)), Anne Robert Jacques Turgot (1727-1781 Réflexions sur la formation et
la distribution des richesses (1766))
David Ricardo (1772-1823 Des principes de l'économie politique et de l'impôt
(1817)), Thomas Malthus (1776-1834 Essai sur le principe de population (1798)), Jean-
Baptiste Say (1767-1832 Traité d'économie politique (1803)),
Et John Stuart Mill (1806-1873 Principes d'économie politique (1848)).
Les classiques s'intéressent principalement aux questions de production, de
fixation des prix de répartition, et de consommation. Il existe entre ces auteurs une
grande communauté de pensée. Libéraux, contemporains de la révolution industrielle en
Grande-Bretagne, ils assistent à la naissance du capitalisme industriel et en sont les
fervents défenseurs. Plusieurs principes et postulats sont au centre de la pensée de cette
école. Nous aurons les détails sur chacun de ces auteurs dans le deuxième chapitre.
1.7. La démarche néo-classique
L'École néo-classique naît de la « révolution marginaliste » dans les années 1870.
Elle devient la principale école de pensée jusqu'à la crise de 1929 et l'avènement du
keynésianisme. Elle redevient dominante après la stagflation des années 1970. Les
néoclassiques sont parfois appelés « néolibéraux ».
Le terme marginalisme vient du fait que c'est cette école qui a été la première à
utiliser le calcul à la marge comme déterminant de la valeur des biens. Cette école s'est
constituée à partir des travaux de Stanley Jevons (1835-1882), Carl Menger (1840-
1921) et Léon Walras (1834-1910).On peut distinguer trois écoles issues du
marginalisme : l'École de Lausanne, avec Léon Walras et Vilfredo Pareto; l'École de
Vienne, avec Carl Menger (voir ci-dessous) et l'École de Cambridge, avec William Jevons.
L'apogée du modèle néoclassique se situe au début du XXème siècle avec Alfred
Marshall et Arthur Cecil Pigou.
Plusieurs courants néoclassiques contemporains se réclament des néoclassiques :
les Néo-walrasiens (Kenneth Arrow, Gérard Debreu), l'École des choix publics (James M
Buchanan, Gordon Tullock), les Nouveaux classiques (Robert Lucas Jr, Paul Romer),
l'École de Chicago (Frank Knight, Jacob Viner, George Stigler, Gary Becker) ou encore les
monétaristes (Milton Friedman).Les néo-classiques pensent en termes d’équilibre, dans
un cadre statique : ils ont une vision a-temporelle et a-historiques.
1.8. Le marxisme
Au début des années 1840, des universitaires se revendiquant disciples de Hegel
et de la gauche, appelés « hégéliens de gauche », critiquent les économistes classiques.
Les plus célèbres sont Karl Marx et , qui ont écrit ensemble ou séparément de nombreux
ouvrages économiques, le plus célèbre étant Le Capital.
Le marxisme repose sur une vision philosophique du monde, à laquelle
l'économie est intimement liée. L'économie de Marx repose sur des concepts existants (le
travail, la propriété, la consommation, la production, le capital, l'argent ...) que Marx a
complétés et surtout redéfinis. Il a notamment développé la théorie de la valeur et la
valeur-travail, qu'il a repris aux classiques anglais (en particulier Ricardo).
Le marxisme est resté une théorie hétérodoxe féconde surtout dans les domaines
de la philosophie et de la sociologie, ainsi que de l'économie où notamment Rosa
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Luxemburg avec L'Accumulation du capital (1913), ou plus récemment Paul Baran ou


PAUL SWEEZY ont continué les travaux des marxistes.
Marx n’a pas été que critique, il a apporté à la science économique notamment sa
méthodologie fondée sur l’hypothèse dialectique (la dialectique est l’art de prouver ou
de refuser quelque chose se basant sur l’incompatibilité des éléments contraires) et le
matérialisme historique.
1.9. L’approche keynésienne
L’approche keynésienne est, sans aucun doute, d’abord rattachée à J.M. Keynes
(1883-1946)
KEYNES est surtout connu à travers son ouvrage intitulé « Théorie
générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » (1936). La démarche
keynésienne rompt avec l’approche néo-classique à trois niveaux :
Celui du champ d’action : Keynes fait prévaloir la perspective macro-économique,
par ce que la micro-économique est totalement incapable de rendre compte des
ruptures qui frappent l’activité économique entre les deux guerres mondiales (la théorie
des prix néo-classique, qui est micro-économique par excellence, ne permettait pas
d’expliquer le chômage, c’est-à-dire le niveau de l’emploi qui est un concept de nature
macro-économique).
Celui de l’objet : l’emploi, le revenu, le niveau d’activités ne sont plus considérés
comme des données, mais sont analysés comme des variables. Par ailleurs, à la
différence des classiques qui construisent une théorie des prix en termes réels, Keynes
« monétise » dès le début de son analyse de la production,…
Celui des instruments : Keynes remplace la démarche traditionnelle en termes de
prix par une approche en termes de flux. Le circuit est privilégié par rapport au cadre
rationnel du marché : la monnaie en quoi s’effectuent les flux et la prise en compte du
temps.
1.10. Les débats contemporains
A. Les keynésiens
Les keynésiens vont sortir l'analyse de Keynes de son contexte original, celui
d'une crise économique, pour en faire une méthode de régulation permanente des
marchés.
Les prolongements de l'école keynésienne sont :
Le keynésianisme ou macroéconomie traditionnelle
La théorie du déséquilibre Edmond Malinvaud
le courant post-keynesien Nicholas Kaldor, Joan Robinson, Roy Forbes Harrod,
Evsey Domar
La nouvelle économie keynésienne : George Akerlof, Joseph Stiglitz, Janet Yellen,
Stanley Fischer
L'école de la régulation
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B. Les néo-keynésiens
Le courant néo-keynésien (appelé aussi « équilibres à prix fixes » ou « école du
déséquilibre ») est une synthèse des théories keynésiennes et néoclassiques. Les
économistes de cette école s'intéressent aux fondements microéconomiques de la
macroéconomie. Sur certains points, tel la rationalité, les néo-keynésiens sont plus
proches des conceptions de Friedman que de celles de Keynes. Mais ils conservent le
caractère non volontaire du chômage en intégrant les systèmes de marché des
néoclassiques auxquels ils ajoutent des imperfections du marché du travail comme
cause de non réalisation du plein emploi (asymétrie d'information. aléa moral, Théorie
des insiders-outsiders...). Ce courant a été initié par John Hicks dans les années 1930, qui
a présenté un modèle succinct de la Théorie générale en termes néoclassiques, le modèle
IS/LM. Ses représentants comportent : Franco Modigliani, Paul Samuelson, Robert
Mundell, Robert Solow ou encore Edmond Malinvaud en France.
Il convient de ne pas confondre ce courant avec celui des nouveaux keynésiens et
les post-keynésiens.
C. Les monétaristes
Au début des années 1960, plusieurs économistes menés par Milton Friedman
(chef de file de l'école de Chicago) tentent de relancer la théorie quantitative de la
monnaie mise à mal par les analyses keynésiennes. Étudiant le cas américain (M.
Friedman et Anna Schwartz, Une histoire monétaire des États-Unis) il remarque que
toute évolution brutale de la masse monétaire (aussi bien son augmentation préconisée
par les keynésiens dans le cadre des politiques interventionnistes, que sa diminution
dans le cadre de politique de rigueur) est synonyme de déséquilibres économiques.
Renouant avec la théorie quantitative de la monnaie, ils recommandent une politique
monétaire restrictive où l'émission de monnaie serait limitée à une proportion fixe de la
croissance du PIB, assurant une expansion parallèle à celle de l’activité. Les
monétaristes prônent également la mise en place d'un change flottant permettant le
rééquilibrage automatique de la balance extérieure. Ces conclusions remettent en cause
la base des politiques keynésiennes et suscitent de nombreux débats depuis.
D. École des choix publics
La théorie des choix publics s'est imposée comme une discipline de l'économie qui
décrit le rôle de l'État et le comportement des électeurs, hommes politiques et
fonctionnaires. Elle entend ainsi appliquer la théorie économique à la science politique.
Le texte fondateur de ce courant est The Calculus of Consent publié en 1962 par James
M. Buchanan (« Prix Nobel » d'économie 1986) et Gordon Tullock.
La politique y est expliquée à l'aide des outils développés par la microéconomie.
Les hommes politiques et fonctionnaires se conduisent comme le feraient les
consommateurs et producteurs de la théorie économique, dans un contexte
institutionnel différent : entre autres différences, l'argent en cause n'est généralement
pas le leur. La motivation du personnel politique est de maximiser son propre intérêt, ce
qui inclut l'intérêt collectif (du moins, tel qu'ils peuvent le concevoir), mais pas
seulement. Ainsi, les hommes politiques souhaitent maximiser leurs chances d'être élus
ou réélus, et les fonctionnaires souhaitent maximiser leur utilité (revenu, pouvoir, etc.)
E. Théorie du capital humain
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La théorie du capital humain est une théorie/concept économique introduit par


Theodore W. Schultz, puis précisé par Gary Becker -dans Human Capital, 1964- visant à
rendre compte des conséquences économiques de l'accumulation de connaissances et
d'aptitudes par un individu ou une société. Il comprend donc non seulement le savoir,
l'expérience et les talents (capital-savoir), mais aussi sa santé physique ou sa résistance
aux maladies.
F. Théorie des contrats implicites
La théorie des contrats implicites cherche à expliquer la défaillance du marché
suivante: les salaires ne varient pas en fonction de la productivité marginale des
travailleurs. Les observations empiriques montrent une progression constante des
salaires au cours de la carrière. Cela s'explique par l'aversion au risque des travailleurs
et par la peur de manquer de personnel de la part des employeurs. Cela conduit à
l'établissement d'un contrat implicite passé entre ces deux agents où le salarié accepte
un salaire inférieur au marché en période de plein-emploi/haute conjoncture et un
maintient de son salaire en période de sous-emploi/basse conjoncture (Azariadis,
Implicite contacts and unemployment équilibria, 1975).
Selon Bernard Salanié, « l'objet de la théorie des contrats est d'appréhender
les relations d'échange entre des parties en tenant compte des contraintes
institutionnelles et informationnelles dans lesquelles elles évoluent. »
G. Nouvelle économie classique
La Nouvelle économie classique ou Nouvelle macroéconomie classique (NMC) est
un courant de pensée économique qui s'est développé à partir des années 1970. Elle
rejette le keynésianisme et se fonde entièrement sur des principes néoclassiques. Sa
particularité est de reposer sur des fondations micro-économiques rigoureuses, et de
déduire des modèles macroéconomiques à partir des actions des agents eux-mêmes
modélisés par la micro-économie. Les nouveaux classiques comprennent Robert Lucas
Jr, Finn E. Kydland, Edward C. Prescott, Robert Barro, Neil Wallace, Thomas
Sargent
H. Nouvelle économie keynésienne
École de pensée économique se réclamant de la pensée keynésienne pour
quelques idées seulement et s'opposant à l'intervention trop rigoureuse de l'État chaque
fois que le marché est incapable d'assurer une situation efficace.
Cette nouvelle école n'est pas un courant de pensée unifié, mais ses principaux
participants,-George Akerlof, Joseph Eugene Stiglitz, Gregory Mankiw, Stanley Fischer,
Bruce Greenwald, Janet Yellen et Paul Romer, sont d'accord sur deux points
fondamentaux: la monnaie n'est pas neutre et les imperfections des marchés expliquent
les fluctuations économiques.

Chapitre deuxième
L’économie classique (1776-1848) et le capitalisme
- 12 -

Rappelons que les classiques ont pour ancêtres quelques grandes figures de la
pensée économique libérale : William Petty, John Locke, David Hume, Bernard de
Mondeville, Pierre le Pesant, de Boisguilbert, Richard Cantillon… La plupart de ces
grands ancêtres se sont battus contre la pensée mercantiliste, ont privilégié les choix
individuels face aux préférences du souverain. L’économie est devenue leur champ de
réflexion principal et ils ont réfléchi sur les causes des richesses, la source de la valeur, la
monnaie et l’impôt.
Section 1. Les principes communs à l’école classique
Tout regroupement est commode pour la pensée, mais comporte une part
d’arbitraire. Pourtant, par-delà la diversité des penseurs, un ensemble de propositions
permettant de former un ensemble théorique présentant une certaine cohérence. Quand
on parle de modèle classique, on se réfère à cet ensemble de propositions qui forgent
l’unité de cette école.
Le fond commun des classiques tient aux éléments suivants :
L’apologie du libéralisme économique,
L’analyse en termes de prix, de comportement et de marché,
L’approche micro-économique avec recours à l’hypothèse de rationalité des
comportements des individus,
La dichotomie des phénomènes réels et monétaires,
L’adhésion à la loi des débouchés,
La réalisation de l’équilibre avec plein emploi,
La valeur est déterminée par la quantité de travail.
 La méthode des classiques est abstraite et déductive. Les faits servent à
illustrer leurs analyses. Malthus est l’exception car il commence à prendre
en compte les données statistiques et la réalité. Les classiques modélisent
car ils essaient de ramener l’économie à quelques facteurs décisifs : le
capital, l’épargne et le profit en particulier.
 Leur approche est d’abord centrée sur l’offre, l’accumulation et les
problèmes de longue période.
 Les classiques s’interrogent sur la dimension micro-économique en
étudiant les prix, le marché, le comportement des entrepreneurs. Mais il
ne complète pas avec la macro-économique car ils veulent comprendre la
dynamique de la croissance et la répartition des revenus entre les grandes
classes sociales.
 Ils pensent que les lois économiques sont naturelles et que la nature
détermine un ordre social idéal. Ils parlent ainsi des « prix naturel »
qu’ils distinguent du prix courant.
 Ils imaginent la réalité économique comme un monde d’interaction
d’individus débouchant sur une situation idéale et équilibrée car les
échanges, réglés par l’intérêt, sélectionnent les meilleurs. Ils développent
des idées de déréglementations : il faut supprimer les règlements et les
protections, le libre-échange améliore la situation ; l’individu est plus apte
que l’État à créer des richesses et à réaliser le bien-être de tous en
- 13 -

recherchant de façon égoïste son propre intérêt. Avec eux, l’idéologie


individualiste triomphe. L’ordre social semble un seul effet émergent de la
bonne conduite individuelle dans les affaires.
Quels que soient ces points communs, l’école classique est souvent divisée.
Certains historiens de la pensée économique pensent même que leurs divergences sont
encore plus nombreuses que leurs points de convergence. Une de leurs principales
pommes de discorde est sans nul doute l’approche des crises du capitalisme. Ainsi, J.B.
SAY et D. RICARDO imaginent que la loi des débouchés s’applique et que les produits
constituent des débouchés aux produits, tandis que Malthus et Sismondi insistent sur la
possibilité de crises (de surproduction pour Sismondi). Ainsi, la théorie de la rente est
différentielle pour les uns, absolue pour les autres, de même les interprétations
classiques ne sont guerre uniformes pour la création monétaire et les taux d’intérêt, etc.
Section 2. Les branches et les grandes figures de l’école
classique

2.1. Les branches de l’école classique

La pensée classique va prendre son essor en Angleterre où la révolution


industrielle forme un creuset pour comprendre le capitalisme en marche et le
fonctionnement d’une économie du marché. Au sens strict, la pensée économique
classique est bornée par les deux grands ouvrages que sont en 1776 Recherches sur la
nature et la cause de Richesse des nations d’Adam SMITH et les Principes d’économie
politique de D.Ricardo publié en 1817.
Il est possible en simplifiant de distinguer deux branches :
Les fondateurs du courant libéral anglais avec A. Smith, D. Ricardo, Malthus, et
J.S. Mill tenteront un dépassement qui permettra la transition avec le courant néo-
classique. Si A. Smith est sans doute le fondateur de l’école classique, Ricardo va en fixer
l’orthodoxie pour longtemps. Keynes dans sa « révolution hérétique » le présentera sous
cet angle dans un témoignage critique : « dans l’économie ricardienne, qui est à la base
de tout ce qui a été enseigné depuis plus d’un siècle, l’idée qu’on a le droit de négliger la
fonction de demande globale est fondamentale. A vrai dire, la thèse de Ricardo qui
soutient que la demande effective ne peut être insuffisante avait été vivement combattue
par Malthus, mais sans succès ».
Le courant libéral français prend sa source chez les physiocrates. Il a ensuite
pour porte drapeau J.B. SAY qui va impulser une école en faveur de l’économie de
marché et de la concurrence. SAY s’appuie sur une approche plus subjective de la
valeur ; il s’oppose aussi au protectionnisme, et croit à une économie de marché
harmonieuse et sans crises. Bastiat est généralement associé au classicisme français.
Même si Schumpeter refuse à Bastiat le titre d’économiste : celui-ci serait plutôt un
polémiste et un juriste argumentant à partir du droit de propriété…
Mais l’économiste contemporaine ultralibérale va réhabiliter Bastiat en faisant
de la théorie de droits de propriété, le cœur de sa réflexion économique. La pensée
libérale classique française au XIXe siècle s’oppose au courant socialiste par sa croyance
dans les vertus de libre-échange et de la concurrence. Dans un autre domaine,
- 14 -

l’opposition à la formalisation mathématique et à l’innovation théorique empêche pour


un temps les classiques français de connaître la mue anglaise qui a donné naissance aux
néo-classiques…
Mais en marge de l’économie officielle, les ingénieurs français se révèlent des
pionniers pragmatiques qui préfigurent les nouvelles voies.
2.2. Les grandes figures de l’école classique et leurs
pensées
2.2.1. Adam Smith
a) Une vie consacrée à la théories
Adam Smith (1723-1790) est né en Écosse en 1723 dans une petite ville de
Kirkcaldy à la veille de la Révolution industrielle. Élève doué, il entre à quatorze ans à
l’université de Glasgow où il suit les enseignements du maître de la philosophie écossaise
Hutcheson (1694-1746). Puis, de dix-sept à vingt-trois ans, il devient étudiant à
l’université d’Oxford. Il prend alors connaissance des institutions politiques et
économiques anglaises.
De 1743 à 1763, il fût professeur de philosophie morale. En 1759, il publia son
premier ouvrage : « la théorie des sentiments moraux ». En 1764, il occupa la
fonction de précepteur du beau-fils du richissime Townsend, ce qui lui donna l’occasion
d’effectuer un séjour prolongé en France, où il fréquenta les personnalités éminents de
l’époque notamment Voltaire, Quesnay, Dupont et Turgot. C’est en France qu’il
commença la rédaction du livre : « Recherche sur la nature et la cause de richesse
des Nations » qui est un monument de la science économique. L’ouvrage parait en
1776. C’est un ouvrage complexe, parfois obscur dans lequel A. Smith fonde le
libéralisme économique. « La richesse des Nations » n’affirme que rarement des
règles absolues quand par exemple A. Smith avance un principe, il multiplie
immédiatement les exceptions.
b) La pensée d’Adam Smith
 De l’égoïsme individuel à l’harmonie collective
A. Smith théorise l’efficacité du marché qui permet d’aboutir par l’échange à la
satisfaction des besoins de tous. Poussé par le seul aiguillon de l’intérêt personnel,
chacun cherche à satisfaire au mieux les autres pour en tirer un bénéfice. L’individu est
égoïste, mais il peut compter sur autrui à travers la division du travail.
Pour les firmes, « plaie d’argent est mortelle » ; A. Smith fait des pertes et
profits le fondement de la vie économique.
L’harmonie règne dans la société d’A. Smith où le riche comme le pauvre sont
nécessaires à l’équilibre économique. La main invisible de la concurrence assure la
société que ce qui est produit correspond aux besoins de ses membres, et ce dans les
quantités désirées. Chaque individu égoïste « n’a pas de bonne intention », il est prêt à
vendre le plus cher possible des objets qui lui coûtent le moins possible, mais en aucun
cas, le profit ne peut être justifié, car on peut toujours s’adresser à un vendeur plus
efficace et plus raisonnable… Bref, le marché assure des prix compétitifs. Et le résultat
est là : c’est la « magie » de l’équilibre qui s’impose.
- 15 -

Mais l’économiste néoclassique Kenneth Arrow a montré, après Condorcet, que ce


cas est non vérifiable hors d’hypothèses : les préférences individuelles transitives
débouchent sur l’intransitivité après agrégation. C’est l’impossibilité d’Arrow ou le
paradoxe de Condorcet. Donc définir l’intérêt général à partir de la sommation des
intérêts individuels n’est qu’une hypothèse d’école.
Le marché a aussi une fonction de régulation. Grâce aux prix, il ajuste les
quantités offertes et les quantités demandées. L’échange conduit ainsi à la division du
travail et efficacité de cette dernière conditionne la croissance et l’emploi. De la
concurrence et des échanges résultent une économie riche et dynamique. Ainsi le modèle
classique d’A. Smith se présente comme suit.
Retroaction

Pour A. Smith, la division de travail est la source d’efficacité et de croissance et la


richesse des nations résulte largement de la division du travail de plus en plus poussée.
Plus une nation est riche, plus elle spécialise les talents de ses membres et obtient une
productivité supérieure.
A. Smith est un économiste de l’offre et pense que le capital est rare. Or l’origine
du capital est l’épargne qui fournit la base de l’accumulation et donc la source d’une
nouvelle richesse. Il est l’auteur de lois des avantages absolus qui est l’une des premières
lois qui justifie théoriquement l’échange international.
 L’État à sa place
La conséquence logique de la foi dans le marché est le refus de
l’interventionnisme public. Quelles sont les fonctions de l’État dans un monde où règne
la main invisible ? Pour Adam Smith, l’État doit être sobre… Mais il ne faut pas
confondre cette position avec celle des ultralibéraux qui défendent une société sans État.
Adam Smith pour sa part assigne à l’État une série des rôles bien précis :
« Le premier devoir du souverain, est celui de défense nationale, c’est-à-
dire de protéger la société contre la violence et l’injustice des autres nations qui
deviennent au cours de temps de plus en plus expansionnistes au fur et à mesure
que leur société avance vers la civilisation. La force militaire de la nation est que
ce qui conduit le souverain d’une nation à dépenser en temps de paix comme en
temps de guerre.
Le deuxième devoir du souverain, celui de protection, autant que possible,
chaque membre de la société doit être soustrait à l’injustice ou l’oppression d’un
autre membre de celle-ci, or le devoir d’administrer la justice requiert à des
degrés divers des dépenses publiques qui dépendent des divers stades de
développement des sociétés.
- 16 -

Le troisième et dernier devoir du souverain est celui de développer les


biens publics, c’est-à-dire de créer et de maintenir les institutions publiques et les
édifices et travaux publics qui, bien qu’ils puissent être au haut degré et utiles à la
société sont cependant d’une telle nature que l’obtention d’un profit ne peut
jamais couvrir les dépenses d’un individu ou d’un petit groupe des citoyens, et
qu’en conséquence, on ne peut espérer qu’un petit nombre d’individus les créera
ou les entretiendra. La réalisation de ce devoir nécessite à des degrés différents
des dépenses qui varient selon les stades de développement des sociétés ».
2.2.2. David Ricardo (1772-1823)
a) Un théoricien spéculatif doublé d’un gestionnaire avisé
D. Ricardo est né à Londres le 19 avril 1772. Il vit dans une famille d’immigrants
juifs sépharades portugais. Son Père, Abraham Israël Ricardo est un courtier en valeurs
et marchandises qui l’initie très tôt à l’économie pratique.
À quatorze ans, il travaille déjà à la bourse de Londres sans la direction de son
père qui le forme aux affaires et au maniement de l’argent. Cela ne lui laisse guerre le
temps pour acquérir une formation universitaire. L’école de Ricardo est ouverte sur le
monde des affaires. Parfaitement intégré à la société anglaise, il se marie avec une
protestante et adopte la religion anglicane, ce qui le conduit à rompre avec sa famille
attachée aux traditions hébraïques. Cette rupture contribue à sa formation économique
car il doit alors s’établir à son compte et faire fortune par son aptitude à mener des
opérations boursières. A vingt-cinq ans, il a assez d’argent pour se retirer des affaires ;
mais il faut attendre 1809 pour qu’il utilise ses rentes à passer de la pratique aux
problèmes théoriques de l’économie politique.
Paradoxalement, l’esprit pratique de Ricardo va orienter l’œuvre théorique la
plus formelle de l’école classique. C’est à trente-sept ans que Ricardo écrit trois lettres au
Morning Chronicle. Elles sont sa première contribution à l’économie. Il expose sous une
forme brève et limpide la théorie quantitative de la monnaie. En cette période
caractérisée par le développement accéléré des échanges, le réglage de l’émission
monétaire est en effet, avec la déréglementation des marchés, le sujet principal de
préoccupation des économistes.
Les propos de Ricardo ont un écho qui doit au tranchant de sa plume et à sa
logique d’exposition qu’à sa science concrète et reconnue de la finance. En 1810, il
rédige un essai sur les haut prix de lingot, puis, en 1811, une réponse à M. Bosanquet qui
confirme son intérêt pour la monnaie. Ricardo prend alors partie pour le currency
principe (principe de circulation) qui veut que l’émission des billets soit bornée de façon
rigoureuse par l’encaisse métallique de la Banque Centrale.
Il faut attendre 1815 et la parution de son Essai sur l’influence du bas prix du blé
sur les profits pour que l’on constate que Ricardo a étendu sa réflexion économique à la
plupart des grands problèmes du capitalisme anglais.
En 1817, Ricardo va enfin écrire et publier son chef-d’œuvre d’analyse
économique : « principes de l’économie politique et de l’impôt ». Ce texte est
fondamental car il constitue une vision d’ensemble de l’économie industrielle anglaise
de son époque, il développe une théorie originale de la rente et des échanges
internationaux. Il prend parti pour la valeur du travail. Et surtout, il utilise la méthode
déductive et la formalisation des relations économiques.
- 17 -

« La méthode analytique de Ricardo est entièrement fondée sur deux principes ;


la réduction de la complexité économique en données de plus en plus nombreuses à
mesure de la progression logique, l’établissement de relations causales entre les
variables qui subsistent. D’où les possibilités offertes par Ricardo à la retranscription
ultérieure de son texte à l’aide des mathématiques ».
b) Les autres apports de D. Ricardo
 D. Ricardo a constaté l’insuffisance de la loi de l’offre et de la demande
Dans certains cas particuliers, pour les biens reproductibles, la valeur subjective
des biens est reconnue par Ricardo. Dans ce cas, l’offre et la demande peuvent jouer leur
rôle dans la détermination des prix de marché. Mais pour la grande majorité des
produits de l’industrie, Ricardo distingue le prix naturel, ou valeur des choses fondées
sur le travail, et le prix courant qui peut osciller au tour du prix naturel. « Ce sont les
frais de production qui règlent en dernière analyse le prix des choses ; et non comme on
l’a souvent avancé, le rapport entre l’offre et la demande. Ce rapport, à la vérité, modifie
pour quelques temps la valeur courante d’une chose, selon que la demande peut avoir
augmenté ou diminué et jusqu’à ce que l’approvisionnement en devient plus ou moins
abondant, mais cet effet aura qu’une durée passagère. Diminuez les frais de fabrication
des chapeaux et leur prix finira par tomber à leur nouveau prix naturel quoique la
demande puisse doubler, tripler ou quadrupler ».
 D. Ricardo est un fondateur du raisonnement différentiel
Pour la valeur, Ricardo raisonne généralement en terme de moyenne. L’analyse
des rendements décroissants des terres mises en culture l’amène à penser de façon
différentielle (à la marge). Il a formulé la loi des rendements décroissants comme suit :
si au cours d’un processus quelconque de production, on augmente la quantité d’un
facteur de production, les autres étant maintenus en quantité fixe, on constate que dans
un premier temps la productivité de ce facteur augmente, c’est la phase de rendements
croissants ; dans un deuxième temps, sa productivité diminue, c’est la phase des
rendements décroissants. C’est un des apports majeurs de Ricardo à l’analyse
économique qui pensait alors le plus souvent en moyenne. Sa théorie de la rente
différentielle consiste à expliquer l’origine du prix des terres payées au propriétaire
foncier lorsqu’il les donne en exploitation à autrui. Le prix de terres varie selon d’autres
critères que la valeur travail. C’est la nature qui donne des qualités différentes au
travail. La rente est cette portion du produit de la terre que l’on paie au propriétaire
pour le droit d’exploiter les facultés productives et impérissables du sol.
 La croissance et l’accumulation du capital selon Ricardo
L’approche de croissance par Ricardo est classique en ce sens qu’elle attribue à
l’épargne le rôle clé dans la constitution du capital. Le capital étant un niveau donné, il
en réduit un niveau de revenu et de l’emploi. Pour les classiques, un pays est d’autant
plus riche au départ qu’il dispose en abondance des outils de production efficaces
nécessaires au travail et donc la production.
En parlant de l’état stationnaire, le système de pensée de Ricardo est d’une
rigueur, car, au moyen de quelques variables, il aboutit à une précision sur l’avenir du
capitalisme. Ricardo est probablement l’ancêtre des constructeurs de modèles de
croissance modernes.
- 18 -

 Ricardo est un théoricien clé de l’analyse libérale du commerce


international.
Ricardo ne reste pas confiné dans une économie fermée, il veut aussi comprendre
les échanges internationaux. Le raisonnement-clé de l’analyse libérale est que chacun
recherchant son intérêt va se spécialiser de telle façon que la production et la
consommation de l’ensemble soient maximales. C’est ici qu’il annoncé la loi des
avantages comparatifs.
Ricardo est un libéral pour une fiscalité douce.
Ricardo a gardé de son passage aux affaires un caractère d’économiste de l’offre.
Il considère que le poids de la fiscalité ne doit pas limiter l’offre. En théoricien de l’offre,
Ricardo pense que l’impôt ne doit pas tuer les affaires. Une fiscalité trop élevée frappant
les entrepreneurs risque de limiter l’accumulation et l’efficacité économique et par là
même d’appauvrir le pays et le gouvernement. Précisons tout de suite que la pensée de
Ricardo demeure l’archétype du modèle classique.
2.2.3. Thomas Robert MALTHUS (1766-1834)
a) Ancêtre de l’économie positive, Pasteur, moraliste et
économiste classique
Malthus est né en 1766 à Roockery, dans le comité de Surrey. Il est marqué par
l’influence de son père, avocat et gentleman-farmer. Celui-ci est disciple de Condorcet et
de Godwin (1756-1836) ; J.J. Rousseau comme exécuteur testamentaire. Malthus étudie
à l’université de Cambridge, après sept années passées au Jésus Collège de Cambridge,
en 1796, il devient pasteur anglican d’un petit bourg.
L’économie et la société constituent son terrain de réflexion principal. Il sera
nommé professeur d’histoire moderne et d’économie politique en 1805 au collège fondé
par la compagnie des indes orientales à Hailebury. Mais le précoce disciple de Godwin va
se révolter contre son inspirateur lorsqu’il lit la justice sociale dans cet ouvrage non
exempt de véritables divagations, Godwin décrit une société où une population
croissante va connaître la prospérité et la justice.
Le divorce entre les idées utopistes de Godwin et la réalité brutale qu’il observe
conduit Malthus à changer radicalement l’analyse. En 1798, parait un pamphlet : Essai
sur le principe de la population et s’intéresse à l’amélioration future de la société.
Malthus y développe sous une plume anonyme les principaux arguments de ce que l’on
appellera plus tard le malthusianisme. Il affirme que les substances ont tendance à
accroître moins vite que la population et qu’en conséquence les lois sur les plus pauvres
sont mal orientées.
Ce n’est qu’en 1803 que l’essai est entièrement remanié par l’auteur qui dévoile
son identité et défend ses idées scandaleuses pour l’époque de façon publique et
polémique. Du vivant de Malthus ce texte va connaître quatre rééditions. L’ouvrage a
quadruplé de volume, du pamphlet au traité, et Malthus a multiplié les voyages afin de
compléter ses données d’observations sur terrain (Suède, Norvège, Finlande, Allemagne
et Russie).
Il n’hésite pas à traduire ses idées sur le plan concret et s’engage politiquement
sur le sujet de la loi des pauvres. Mais Malthus ne se contente pas de réfléchir sur la
relation entre population et développement. Il écrit en 1800 une réflexion sur le prix
- 19 -

élevé des subsistances, puis en 1804, observations relatives aux lois des blés. Ces
ouvrages situent clairement Malthus comme un des fondateurs de l’économie positive
car il réunit des statistiques et tente de fonder ses analyses sur l’observation des faits.
Polémiste, il écrit en 1815 les fondements d’un avis sur la politique limitant
l’exploitation du blé étranger.
La rencontre avec David Ricardo pousse Malthus à faire œuvre de théoricien. Ses
talents en ce domaine vont se révéler en 1820 dans les Principes d’économie politique
considérés dans le rapport de leur application pratique. Cet ouvrage élabore une théorie
de la croissance et du déséquilibre qui annonce celle de Keynes. Son combat contre la loi
de J.B. Say défendue par Ricardo est un grand moment d’histoire de la pensée
économique. En 1823, il écrit La mesure de la valeur puis, en 1827, il réunit une somme
de connaissances dans les définitions en économie politique.
La gloire de Malthus en tant que théoricien va souffrir de la dureté de ses
positions sur les pauvres. Le talent de logicien de Ricardo éclipsera aussi celui de
Malthus. Mais en 1933, Keynes dans un essai de biographie de Malthus, réhabilite son
prédécesseur : « Si seulement Malthus avait été à la place de Ricardo la branche
maîtresse d’où était sortie l’économie du XIXe siècle, le monde serait aujourd’hui un
endroit plus sage et plus riche ! J’ai depuis longtemps appelé T.R. Malthus le premier
économiste de Cambridge ».
b) Le texte et les idées fondamentales de T.R. MALTHUS
L’analyse malthusienne est fondée sur les idées des rendements décroissants de la
terre. C’est une analyse à la marge. Malthus est assez pessimiste sur la possibilité
d’augmenter par le progrès technique les quantités de nourriture disponibles : « je dis
que le pouvoir multiplicateur de la population est infiniment plus grand que le pouvoir
qu’a la terre de produire la subsistance de l’homme. » La cause que j’ai en vue est la
tendance constante qui porte la quantité de nourriture qui est à leur portée. La
démonstration est sommaire : ni véritables statistiques, ni véritable modèle général. Le
scénario catastrophe de Malthus est démontré de façon très fruste.
Malthus est assez pessimiste pour le progrès technique ; la loi d’accroissement
des biens de subsistance est régie par une progression arithmétique liée aux rendements
limités des terres. Sur le plan démographique, Malthus imagine que, spontanément, les
populations adoptent un comportement de fécondité maximale et il formule une loi
d’accroissement théorique de la population de type géométrique. Bien entendu la
population doit subsister, la progression de la population réelle est donc bornée par la
quantité de nourriture disponible.
La restriction des naissances devient donc une condition nécessaire pour assurer
aux populations une situation acceptable quant à leur niveau de vie. La quantité de
nourriture disponible doit dicter à la population son rythme de progression. Secourir les
pauvres pour Malthus c’est multiplier la pauvreté. L’auteur d’un opuscule pour
développer l’assistance aux pauvres en 1796 est-il devenu antisocial ? Ce texte est fait
pour frapper les esprits, il est métamorphique et on y voit le pasteur habitué à
s’exprimer devant les foules aimant les récits et les images.
En tant que théoricien des déséquilibres, Malthus distingue deux types de
dépenses, celles des détenteurs de capital et celles des salariés. Il constate que les
capitaliste obtient un revenu qu’il peut très bien ne pas se consacrer à l’achat de biens
de consommation, diminuant par là même la demande. Il suffit que l’incitation à investir
- 20 -

soit émoussée par le risque, l’insuffisance de la demande ou l’indolence du capitalisme


pour qu’une partie des gains distribués à partir des revenus gagnés par la production ne
se retrouve pas dans la demande. Malthus considère qu’il y a danger de
surinvestissement par rapport à une demande de biens de consommation insuffisante
pour écouler toute la production. Malthus semble parfaitement claire et peu
dogmatique, mais il atteste aussi de la faiblesse de ses moyens de modélisation ; en
particulier il ne dispose ni d’une véritable théorie de l’épargne et de l’investissement ni
d’une théorie monétaire suffisante.
En tant que théoricien de la demande, T.R. Malthus est un des rares économistes
classiques à affirmer que la demande stimule l’offre. Après avoir montré les dangers de
l’excès de l’épargne, il insiste sur le rôle d’une demande comme aiguillon de
l’accumulation. Il est d’ailleurs étrange qu’un penseur de la pénurie ait imaginé la sous-
consommation alors même que sa théorie de la population est placée sous le signe de la
sous-production de nourriture.
Malthus fait de la quantité d’emploi, dont une nation dispose la source de sa
richesse et de son développement.
Les enseignements de l’œuvre de Malthus sont au nombre de quatre :
1. Il a apporté l’idée de rareté sur laquelle est fondée l’économie politique ;
2. Il est considéré comme l’auteur de la première formulation de ce qu’on
appellera plus tard la loi se rendements décroissants ;
3. Il est le premier à établir un lien entre le niveau de vie et la natalité ;
4. Il a présenté enfin l’éducation comme un moyen privilégié de maîtrise de la
fécondité.

2.2.4. John STUART MILL (1806-1873) : Un classique de


transition
a) Vie : de l’enfant surdoué au théoricien sous influence
J.S. Mill est né le 20 mai 1806, il est l’aîné de neuf enfants. Il sera élevé par son
père, James Mill, philosophe utilitariste, ami de Bentham et de Ricardo. A trois ans, il
apprend le grec, à huit ans, il a déjà lu des œuvres des principaux grecs : Hérodote,
Platon, Aristote, etc. Il est privé d’enfance, interdit de jouer et ignore la notion de
recréation. Il passe de la logique de Hobbes à douze ans à la lecture de D. Ricardo,
éminent ami de son père. Celui-ci fait ingurgiter à son fils à l’âge de treize ans, les
célèbres Principes d’économie politique et de l’impôt. Les voyages formant la jeunesse : à
quatorze ans, J.S. Mill passe un an sur le continent où il bénéficie de l’influence de J.B. Say
qui lui fait connaître une vie adolescente plus douce. Puis à quinze ans, la lecture du
Traité de législation de Bentham le convertit à l’utilitarisme.
Il voit alors l’homme comme une machine à plaisir guidé par son intérêt,
minimisant ses peines et maximisant ses sources de satisfaction. Aux rangs des
influences paternelles majeures il faut aussi noter l’engouement de J.S. Mill pour le
malthusianisme dont il est un ardent défenseur. J.S. Mill se retrouve alors rapidement
sous l’influence d’une femme, Madame Taylor. D’après ses propres écrits, de cette
rencontre date son ouverture aux questions sociales. Elle ne serait pas étrangère à la
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remise en question du modèle « utilitariste libéral » standard au profit d’un certain


réformisme, celui qui caractérise son apport spécifique à la pensée classique. Dès ses
vingt-deux ans, J.S. Mill participe aux débats de son temps et se passionne pour la
politique et l’économie.
Il est philosophe et économiste ; c’est au sens plein un adepte des sciences
sociales et sa conception de l’économie est marquée par des préoccupations d’action.
Son activité de philosophe s’exprime dans un intérêt pour la méthode qu’il manifeste en
1843 dans le système de logique (system of logi). En économiste libéral, il va écrire en
1859 un véritable bréviaire du libéralisme : la liberté (ou liberty). Il défend le droit de
l’individu au non-conformisme et le refus de la tyrannie des coutumes et de l’opinion.
Mais, la postérité se souvient de lui comme auteur du grand livre classique les principes
d’économie politique, qui va servir de livre de référence jusqu’en 1890 environ, date à
laquelle les principes d’A Marshall viendront lui succéder. Dans cet ouvrage majeur, il
tente de reprendre l’essentiel du message de Ricardo sous une forme plus pédagogique
et en recherchant certaines réformes, sources d’une meilleure harmonie économique. On
notera aussi parmi les principales œuvres, son ouvrage féministe d’avant-garde : sur
l’assujettissement des femmes (1869) et ses Mémoires (1873).
b) Ses apports en tant qu’économiste pédagogique et novateur
J.S. Mill est souvent présenté comme celui qui a formulé de façon moderne la loi
de l’offre et de la demande. La loi qui gouverne les biens reproductibles est celle du coût
de production de J.S. Mill et reste pour l’essentiel attaché à la valeur de travail typique
de l’école anglaise : « le prix réel de chaque chose, ce qu’elle coûte réellement à la
personne qui a besoin de l’acquérir, est l’équivalent de la peine et de l’embarras
qu’il a fallu pour l’acquérir ».
La monnaie et l’échange sont neutres par rapport à la production. Partisan de la
valeur travail, J.S. Mill ne fait nullement de l’échange la source des revenus des facteurs.
Le propre de l’analyse classique est de conférer, selon la logique de J.B. Say, que
fondamentalement « les produits s’échangent contre les produits » : la monnaie n’a
qu’un rôle négligeable.
Pour J.S. Mill « il n’est pas dans l’économie d’une société quelque chose de
plus insignifiant en elle-même que la monnaie, si on la considère autrement que
comme un mécanisme pour faire vite et commodément ce que l’on ferait moins
vite et moins commodément s’il n’existait pas. L’introduction de la monnaie ne
modifie en rien l’action des lois de la valeur. La valeur ou la puissance
d’acquisition de la monnaie dépend en rien des lois de la valeur. La valeur ou la
puissance d’acquisition de la monnaie dépend en premier lieu de l’offre et de la
demande. L’offre de monnaie représente donc la quantité que les gens ont besoin
de dépenser à l’exception de celle qu’ils destinent à la thésaurisation.
La demande de monnaie se compose au contraire de toutes les
marchandises mises en vente. Comme la totalité des marchandises qui sont sur le
marché constituent la demande de monnaie, de même, la totalité de la monnaie
constitue la demande de marchandises. La monnaie et les marchandises se
recherchent pour être échangées : elles sont réciproquement l’offre et la demande
l’une de l’autre ». Cette dernière phrase restera très célèbre. Elle est caractéristique de
l’analyse dichotomique ; d’un coté l’économie réelle, de l’autre la monnaie et le crédit
qui mettent simplement de l’huile dans les rouages sans agir sur la croissance.
- 22 -

J.S. Mill pense au cycle du capital en reliant épargne, accumulation et


production. Il utilise aussi le concept d’amortissement des machines qui doivent être
renouvelées. Il prend en compte la consommation productive du capital qui disparaît
dans le processus de production. Il fait de l’offre le facteur créateur de la dynamique. Ce
qui entretient le travail productif, c’est le capital dépensé pour sa mise en train et non la
demande des acheteurs pour le produit du travail quand il est achevé.
La hausse du taux d’épargne macroéconomique est le déterminant ultime du
développement et de l’emploi. Le travail est pour sa part, considéré comme automatique
car un raisonnement malthusien suppose que son augmentation n’a pas d’autres bornes
que la nourriture disponible.
Cependant, le capital et l’épargne ne sont pas infinis. Comme Ricardo, J.S. Mill
pense que la croissance est bornée et prévoit qu’elle va s’émousser et céder à un état
stationnaire. Seul, le progrès technique et le degré de motivation de la classe des
entrepreneurs peuvent relancer la croissance. L’apport spécifique de J.S. Mill en
échange international consiste à avoir ajouté la loi d’équation de la demande entre les
nations à la loi sur les coûts relatifs de D. Ricardo.
J.S. Mill innove par rapport à la notion de salaire de subsistance que contenait
relativement D. Ricardo. Il préfigure quelque peu le courant institutionnaliste en
analysant les salaires selon deux facteurs principaux : la concurrence et la coutume. Il
n’associe nullement profit et exploitation. Au contraire, le profit récompense l’épargnant
nécessaire à constituer le capital qui donne le travail aux ouvriers. Le profit rémunère
l’entrepreneur pour son activité de direction et sert à payer l’intérêt (revenu du capital
placé).
J.S. Mill est un utilitariste libéral mais social. Concernant la sphère d’intervention
de l’État, il se montre libéral tempéré en ce sens qu’il considère que l’individu n’est pas le
seul juge de ses intérêts. L’action de l’État ne doit pas remplacer l’initiative individuelle
mais elle doit être pédagogique et incitative. Pour lui, il faut aider l’association des
individus, non planifier et étatiser. A chacun selon son travail mais l’éducation est la clé
des progrès économiques et sociaux, pense J.S. Mill. Il prône la justice sociale mais non
l’égalité totale entre les citoyens. Il préfère la liberté à l’égalité. L’égalitarisme émousse
l’esprit de concurrence et freine la croissance économique.
J.S. Mill refuse de considérer les classes populaires comme devant être
dépendantes et assistées. Comme Condorcet en France (1790), Mill croit à la diffusion
de la culture parmi les masses et au progrès obtenu par l’association des travailleurs.
Concernant la justice fiscale, J.S. Mill part du principe selon lequel il faut choisir l’impôt
de telle façon que l’on demande à « chaque individu un sacrifice égal ». L’idée de
diminuer les inégalités intolérables convient au réformiste J.S. Mill, mais il refuse
l’application stricte d’un impôt dont le taux progressif augmenterait avec les tranches
du revenu.
Sur la démographie et la famille, il pense qu’avoir moins d’enfants est une façon
d’améliorer la situation sociale des classes populaires. Il est optimiste car l’éducation et
la hausse du niveau de vie ralentissent la fécondité. Il observe que la hausse des
ressources disponibles, loin de conduire automatiquement à avoir plus d’enfants, peut
au contraire limiter les naissances.
En conclusion, J.S. Mill est sans nul doute un des auteurs les plus accessibles pour
pénétrer le monde libéral et classique. Les principes combinent avec bonheur des
- 23 -

innovations théoriques et des synthèses claires propices à l’initiation économique. Le


libéralisme de l’auteur est largement tempéré par son réformisme culturel et social.
« On dit de moi, que je suis le dernier des classiques ; cela n’est pas la fin de
l’école, mais le moment où l’économie va déjà aller vers des nouvelles voies » dit
J.S. Mill.
2.2.5. Jean Baptiste SAY (1767-1832)
a) Un classique libéral : il institutionnalise l’enseignement de
l’économie en France
C’est à vingt et un ans que J.B. Say publie son premier texte significatif, il mène
alors un combat en publiant en 1789 une brochure au nom évocateur : la liberté de
la presse. J.B. Say croit profondément aux idées philosophiques qui accompagnent la
révolution française : liberté de la presse, élections libres, République. A vingt neuf ans, il
va en Angleterre pour travailler, il observe l’essor prodigieux de l’industrie. Il trouve
chez A. Smith la clé de l’univers industriel qu’il étudie avec intérêt et soif de découverte.
Il devient alors un disciple zélé du grand maître Kikaldy.
Les facettes de J.B. Say sont multiples :
Vulgarisateur, il fait pénétrer en France une œuvre alors largement méconnue,
celle d’A. Smith. Son traité d’économie politique (1803) est même considéré pendant
longtemps comme une simple vulgarisation d’A. Smith ;
Révolutionnaire et polémiste, il s’engage pour le libéralisme dans une société
pourtant libérale ; il écrit un vigoureux catéchisme d’économie politique (1815) qui
défend la concurrence et le libre-échange ; il préconise la plus grande liberté
d’entreprendre sans entraves réglementaires ;
Praticien de l’économie, il crée une entreprise prospère de plus de 400 salariés
qu’il s’efforce de gérer de façon efficace ;
Créateur d’école de pensée et pédagogue apprécié, il est nommé professeur
d’économie. Il obtient la reconnaissance institutionnelle ; professeur aux Arts et Métiers,
il rédige un volumineux cours complet d’économie politique (1828-1829). Il obtient
ensuite la création d’une chaire d’économie au collège de France en 1830, marquant
ainsi l’entrée d’une discipline nouvelle dans le temple officiel de la pensée. De nombreux
disciples et zélateurs lui succéderont et diffuseront largement son message en France.
b) La spécificité de J.P. Say : théoricien de l’équilibre macro-
économique
Pour la valeur-utilité, J.B. Say se distingue des classiques anglais qui, jusqu’à J.S.
Mill, ont fondé la valeur d’échange sur le travail. Au contraire, J.B. Say reprenant
Bentham, anticipe sur les néo-classiques en faisant de l’utilité la source de la valeur et de
la richesse. Mais il ne formule plus la loi de l’offre et de la demande, J S Mill sera le
premier à la présenter clairement.
Connaisseur de la révolution industrielle, J.B. Say considère l’industrie comme un
secteur productif au même titre que l’agriculture. L’industrie augmente l’utilité des
biens.
J.B. Say considère que la monnaie est un voile parce que les produits
achètent les produits. Une des idées clés des classiques sera celle de la neutralité de la
- 24 -

monnaie. Il pense que la monnaie n’est désirée que pour le produit qu’elle permet
d’acheter. Il rejoint sur ce point pleinement J.S. Mill qui dit : « semblables à l’huile qui
adoucit les mouvements d’une machine compliquée, les monnaies, répondues
dans tous les rouages de l’industrie humaine, facilitent des mouvements qui ne
sont plus productifs dès que l’industrie cesse de les employer. » Il ajoute que seul
compte l’économie réelle, la dimension monétaire n’est que le reflet momentané.
Marx et Sismondi affirmeront, au contraire, que celui qui dispose d’argent par
une vente n’est pas automatiquement prêt à les dépenser.
La fameuse loi de débouchés de J.B. Say
Pour J.B. Say, produire, c’est créer automatiquement les débouchés
correspondants. « Créer un bien nouveau, c’est créer de la valeur qui est distribuée
et qui donne le pouvoir d’acheter un produit d’une valeur équivalente ».
L’idée de base de la loi de J.B. Say est que la valeur de tout produit est aussitôt
transformée en revenus pour ceux qui l’ont créée. On payera des salaires, des profits, des
fournisseurs. Et cet argent qui circule toujours sera égal à la valeur totale des dépenses.
Ainsi, la valeur totale de la production sera égale à la valeur totale des revenus
distribués qui, elle-même provoquera autant des dépenses (en biens de consommation et
en biens de production). Bref, tout ce qui est produit sera acheté car un pouvoir d’achat
équivalent a été distribué.
J.B. Say peut conclure en théoricien de l’offre que la richesse ne vient nullement
de la demande, mais de la production qui crée les revenus qui enrichissent les citoyens.
La demande n’a que le rôle d’orienter l’activité vers les branches les plus utiles créant le
maximum de revenus et de croissance.
J.B. Say confirme que l’État est un mauvais entrepreneur. Un théoricien de l’offre
au sens plein, il est pour un État qui assure les fonctions régaliennes (armée, justice,
police) et qui s’abstienne de toute intervention. Point de règlements qui entravent. Et
surtout, il ne faut pas d’entreprises publiques car le privé fait plus et mieux pour
produire et vendre au meilleur prix. Il dénonce aussi la concurrence injuste et inégale du
secteur public.
En ce qui concerne la privatisation, Say veut rendre au secteur privé des
entreprises nationalisées au nom de l’intérêt de l’État, pour lui, l’efficacité prime sur le
soi-disant intérêt de la défense nationale. Il explique les bienfaits de la privatisation par
la meilleure efficacité d’un chef d’entreprise privée qui poursuit son propre intérêt en
surveillant la qualité et les prix de ses fournisseurs et salariés. Un gouvernement ne peut
agir que par ses procureurs, c’est-à-dire par l’intermédiaire de gens qui ont un intérêt
particulier différent du sien, et qui leur est beaucoup plus cher.
Pour Say, l’État doit créer un environnement favorable à l’enrichissement. Il
reconnaît cependant que les pouvoirs publiques peuvent servir l’intérêt collectif en
soutenant que « l’État doit dire aux particuliers : je crée un environnement favorable
aux affaires, maintenant enrichissez-vous ». Bref, Say n’est pas pour la disparition de
l’État, il lui assigne simplement un rôle de catalyseur.
Finalement, Say développe l’argument selon lequel une relance peut se faire en
limitant le poids des impôts pour stimuler l’offre : « une diminution d’impôts, en
multipliant les jouissances du public augmente les recettes du fisc ».
c) Les critiques contre la loi de Say
- 25 -

Les critiques qui s’opposent à la loi de J.B. Say affirment que :


Certains produits ne trouvent pas d’acheteurs faute de bonne adaptation de
l’offre à la demande. Loin d’être toujours omniscient, le marché est parfois aveugle et
souvent myope ;
une mauvaise répartition des revenus peut créer un excès d’épargne, chez les plus
riches, qui n’investissent plus assez, alors qu’au contraire les plus démunis ne disposent
pas de revenus suffisants pour acheter et fournir à l’épargne un débouché dans un
comportement d’investissement.
À ces critiques, J.B. Say a répondu d’une façon que beaucoup considèrent comme
une pirouette : un produit qui ne trouve pas d’acheteur n’est tout simplement pas un
produit véritable car il est dénué d’utilité.
2.2.6. Frédéric BASTIAT (1801-1850)
a) L’homme de paraboles et des harangues
Bastiat est né à Bayonne dans une famille de commerçants aisés. Il est familier
du monde de commerce et a même dirigé une exploitation agricole. Il fait des études
juridiques et devient juge de paix, puis il s’engage dans la politique et obtient le poste de
conseiller général des Landes.
Partant d’une réflexion sur le droit de propriété associé à son expérience du
monde des affaires, il s’oriente vers une analyse économique. Bastiat n’est pas un
économiste « à l’anglaise », soucieux de théorisation et de modèles ; il est plutôt un
polémiste engagé. Son œuvre va compter près de sept volumes.
Un article dans le journal des économistes en 1844 lui confère le statut de
théoricien de l’économie. Il est pour la concurrence, il s’oppose à l’intervention de l’État
dans le domaine économique. Il refuse le protectionnisme et choisit le libre-échange. Il
est dans l’esprit du temps et ses sophismes économiques de 1845 reprennent, sous une
forme élégante, les notions libérales de base. Point de modèles ni de théorie dans cet
ouvrage, il recherche d’abord une forme d’exposition vivante et claire. Il met sa plume
au service de l’économie de marché. La forme de son style est largement symbolisée par
le pamphlet célèbre au propos ironique et évocateur : pétition des marchands de suif
contre la concurrence du soleil. Il fonde l’Association pour la liberté des échanges qui va
populariser les thèses libérales et fournir une caisse de résonance à ses textes. Son
principal ouvrage Harmonies économiques, est publié peu avant sa mort qui le fauche à
Rome avant même la cinquantaine.
b) Le corpus central de l’analyse de Bastiat
Même s’il est diversement apprécié et plutôt aperçu comme un polémiste engagé,
un vulgarisateur accroché et un « lobbyiste » en quête d’unanimité, Bastiat reste un
économiste dont on ne peut retenir cinq positions qui s’articulent logiquement :
Il est un des premiers théoriciens des services (marchands et non marchands) ;
pour cela, il développe une théorie de l’effort épargné qui pourrait aujourd’hui servir de
base à une étude d’un tertiaire devenu un majoritaire par l’emploi et la valeur ajoutée,
mais qui demeure un territoire relativement vierge pour l’économie politique.
Bastiat a une vue optimiste des choses économiques, il postule l’existence de
rendements croissants en agriculture (et à fortiori, dans l’industrie). Son observation de
- 26 -

l’Angleterre et de ses révolutions agricoles, industrielle et commerciale va dans le sens


de son assertion.
En conséquence des propositions 1 et 2, le libre-échange est profitable pour tous
dans la mesure où il permet d’élargir l’échelle de production de tous les pays vus comme
tout, l’échange permet ensuite de répartir les gains. Il soutien que seule la paix permet
de commercer au mieux et de multiplier les échanges et les marchandises offertes.
Sa quatrième thèse découle des propositions 2 et 3 ; il propose de façon moderne
une fiscalité optimale ; la fiscalité doit encourager une offre que rien ne borne et que
l’échange permet d’écouler au mieux.
Sa cinquième proposition a un caractère plus général, il passe de la justice fiscale
à l’État efficace. Il préconise une conception politique où le vote permet aux individus de
s’exprimer sur un marché politique tempéré par une certaine dose de solidarité dans
laquelle l’État n’intervient que modérément.
Section 3 : Le Capitalisme
3.1 Définitions et contenu
Le capitalisme est un système économique et social.
Les définitions du terme se distinguent par les poids différents qu'elles accordent
aux caractéristiques suivantes :
la propriété privée des moyens de production,
la recherche du profit et de sa justification,
la liberté des échanges économiques et de la concurrence économique au sein du
marché,
l'importance du capital, les possibilités de l'échanger (spécialement en bourse),
de l'accumuler et de spéculer et
la rémunération du travail par un salaire.
Dans une première définition, le capitalisme est entièrement défini par la
propriété privée des moyens de production. En effet celle-ci implique le droit de disposer
librement des biens en question et des fruits de leur utilisation, donc de les échanger
librement avec d'autres agents. Dans ce régime, les propriétaires de moyens de
production peuvent arbitrer de diverses façons entre le souci de servir les
consommateurs, la recherche du profit et l'accumulation de capital, faisant ainsi de la
recherche du profit monétaire et de l'accumulation de capital des possibilités offertes
aux agents, mais pas des éléments de la définition du capitalisme. On considère
néanmoins qu'en régime capitaliste, le mobile principal de l'activité économique est la
recherche du profit qui trouve sa contrepartie dans le risque [.
Une deuxième définition, d'inspiration marxiste, met en avant la recherche du
profit, l'accumulation de capital, le salariat et le fait que les travailleurs ne sont pas
propriétaires de leurs outils. Contrairement à la première, cette définition admet la
possibilité d'un capitalisme d’État où toutes les ressources et tous les moyens de
production seraient propriété d'un État. Ce régime est alors dénoncé, comme le
capitalisme en général, puisque les moyens de production sont utilisés dans l'intérêt du
groupe au pouvoir, comme le ferait une personne privée, et non dans l’intérêt de la
collectivité.
- 27 -

Dans les sociétés réelles, les cinq caractéristiques ci-dessus peuvent exister
indépendamment les unes des autres, et chaque trait peut être plus ou moins prononcé.
La propriété des ressources et moyens de production est en fait souvent partagée entre
des individus, groupements et des États, donnant naissance à une gamme continue de
sociétés d’économie mixte. Par ailleurs, la séparation entre les rôles de détenteur de
capitaux (rémunéré par le profit) et de travailleur (rémunéré par un salaire) peut être
floue dans les cas rares où ces derniers possèdent une part significative des moyens de
production (coopératives).
De même, la propriété privée des ressources ou moyens de production peut
coexister avec un haut degré d’interventionnisme de la part de l'État, par exemple la
fixation des prix et des conditions d’échange, que condamne théoriquement le
libéralisme économique. De telles pratiques peuvent être souhaitées par certains
propriétaires privés ou publics de ressources et moyens de production qui y voient un
moyen de protéger et augmenter leurs profits en demandant à l’État de les protéger
contre la concurrence, éventuellement contre la volonté des consommateurs.
3.2. Histoire du capitalisme
La question du commencement de l'histoire du capitalisme, de ses origines, a été
source de débats sociologiques, économiques et historiques depuis le XIXe siècle. Pour
Karl Marx, ce système de production, symbole du triomphe de la bourgeoisie sur la
noblesse, ne serait qu'une étape dans l'histoire de l'humanité, caractérisée par la lutte
des classes, et serait condamné à être renversé par le prolétariat. Les sociologues
allemands du début du XXe siècle ont quant à eux mis en avant des explications
culturelles et religieuses pour expliquer son émergence, Werner Sombart l'associant à la
mentalité juive, Max Weber à l'éthique protestante. Plus récemment des historiens, tel
Fernand Braudel, se sont intéressés à l'évolution dans le temps long de cette
« civilisation », en faisant remonter ses racines au Moyen Âge.
L'histoire du capitalisme soulève de nombreuses polémiques, sujets de
confrontation entre les grands courants politiques et économiques : impérialisme,
colonialisme, inégalités, crises économiques, exploitation, mais aussi démocratie, liberté,
développement, richesse et abondance sont autant de termes et concepts maniés par les
auteurs qui ont étudié le sujet.
On oppose alors le capitalisme
à l'économie primitive, où les échanges sont marginaux et chaque groupe
exploite la nature pour son propre compte ;
à l'économie de potlatch, où les échanges, même importants, ne visent pas à une
accumulation de capital (ni parfois même à la consommation : il arrive que les biens
soient détruit purement et simplement à l'issue de l'échange), mais à une démonstration
symbolique de puissance statutaire ;
au communisme, qui désigne d'une manière générale une théorie d'organisation
politique, sociale et économique sans classe sociale et sans État, censée bénéficier de la
mise en commun des moyens de production et des biens de consommation pour
répondre aux besoins de chacun ;
au socialisme d'État, où la propriété privée est réduite au minimum, et où tout le
capital productif est géré collectivement ; toutefois, dans ce contexte économique, on
trouve aussi le terme de capitalisme d'État, que certains (socialistes ou non) utilisent
- 28 -

pour désigner l'économie où l'État est seul et unique propriétaire de capital, ce qui n'est
en fait, de leur point de vue, qu'un capitalisme étatisé.
On notera aussi que les anarcho-capitalistes considèrent que l'État est illégitime
et dangereux, et qu'on peut parfaitement s'en passer en s'appuyant sur le droit naturel,
sa propre capacité de défense, et des organismes privés. Pour eux, le capitalisme
apparaît à la fin du XVIIIe siècle, puis est décrit et théorisé par Karl Marx au milieu du
XIXe siècle.

La machine à vapeur, exemple-type de la nécessaire concentration des capitaux


Alors que la législation favorise la bourgeoisie, la révolution industrielle
s'emballe au début du XIXe siècle. Les productions de plus en plus importantes en
volume, et les produits de plus en plus complexes, nécessitent des investissements de plus
en plus grands. C'est le cas dans l'industrie naissante, mais aussi dans l'agriculture où de
grosses machines (les moissonneuses batteuses dès 1834) font leur apparition. L'écart
croissant entre le coût de ces machines et les salaires, ainsi que la limitation des biens
communs et la dureté du travail, contribuent à segmenter la société en deux groupes
bien distincts : les propriétaires du capital, et ceux que Marx appellera plus tard les
« prolétaires ». Les usines se développent, les paysans sont emmenés de leurs campagnes
pour rejoindre les villes et vendre leur force de travail dans l'industrie.
En un siècle, le triomphe du capitalisme industriel a transformé une société
traditionnelle, rurale et agricole, en une société urbaine et industrielle. L'exode rural,
combiné à l'explosion démographique, a dépeuplé les campagnes (il est toutefois
intéressant de noter qu'en 1881, plus de 62 % des Français sont encore des ruraux) et
les ouvriers sont venus s'entasser dans les banlieues des grandes cités industrielles. Cette
concentration humaine, associée à la misère ouvrière et au chômage de masse
(l'« armée de réserve » décrite par Marx), contribue à l'émergence de la conscience de
classe au sein du prolétariat. Auparavant une misère agricole au moins égale, peut-être
souvent pire n'entraînait pas de tels problèmes sociaux du fait de l'absence de
concentration.
Toujours au plan social, le « capitalisme managérial » (Alfred Chandler, la Main
visible des managers) émergeant au tournant des deux siècles provoque de nouvelles
distinctions entre « propriétaires », « entrepreneurs », « ouvriers » et « gestionnaires ».
Dès lors, les profits des propriétaires sont de moins en moins légitimes et s'apparentent
à une rente, car il n'est plus seulement question de la rémunération de leur talent
d'entrepreneur. Toutefois, les riches familles de rentiers sont dépassées par les
entrepreneurs de génie dès la fin du XIXe (Siemens, Edison, Ford… et plus récemment
Bill Gates), comme le fut en son temps la noblesse.
Après la Seconde Guerre mondiale, une période de forte croissance économique,
les « Trente Glorieuses » (Jean Fourastié) en France, amène de nombreuses économies
du Nord à la société de consommation, tandis que s'impose une classe moyenne et que
les niveaux de vie ont tendance à s'uniformiser.
Le dernier quart du XXe siècle est marqué par l'ouverture croissante des marchés
financiers et par le nivellement des niveaux de vie. Les petits actionnaires se multiplient,
l'actionnariat salarié se développe, ainsi que les fonds de pensions dans les pays anglo-
saxons. Il semble que dans ses dernières évolutions, le capitalisme veuille se montrer
comme bénéficiant à un plus grand nombre qu'auparavant. Mais surtout, la fin du XXe
- 29 -

siècle est marquée par la chute du système économique alternatif exercé dans les pays
du « bloc communiste » (dont certains estiment qu'ils constituaient en vérité une forme
étatique du capitalisme[]) ayant désormais des économies de transition. Le capitalisme
est alors dominant sous sa forme libérale, mais des secteurs avec des modes de
fonctionnement différents coexistent (économie sociale, économie publique, professions
libérales), celles-ci représentent 50 à 60 % du PIB dans les pays développés, ce qui rend
relatif le poids de l'économie capitaliste dans ces sociétés.
Le capitalisme reste au XIXe siècle essentiellement familial (à l'exception de
quelques grandes sociétés déjà évoquées). C'est dans une optique familiale que se
développe le grand capitalisme : on s'accorde pour éviter la dispersion de l'entreprise
entre les héritiers, tandis que les « fusions » de l'époque se font par l'entremise
d'alliances matrimoniales.
Dans la seconde partie du siècle, une nouvelle bourgeoisie s'impose, non celle des
propriétaires mais celle des diplômés. En France par exemple, les Grandes Écoles
fournissent l'essentiel des nouveaux entrepreneurs (Armand Peugeot, André Citroën,
etc.). Mais l'arrivée de ces diplômés à la tête des grandes entreprises ne brise pourtant
pas la tradition familiale :
« Dans un cas de figure repris souvent dans les romans, l'ingénieur brillant
pouvait succéder au patron après avoir épousé sa fille. »
Le développement de la législation sur les sociétés anonymes (libéralisation
totale en 1856 au Royaume-Uni, 1867 en France et 1870 en Prusse), permet
progressivement à des capitaux anonymes de se joindre à ceux des grandes dynasties
industrielles.
Dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), Joseph Schumpeter prévoit
que ces évolutions juridiques feront à terme disparaître la fonction d'entrepreneur-
innovateur et qu'« au romantisme des aventures commerciales d'antan succèdera le
prosaïsme ». La disparition de l'entrepreneur, entendu au sens du XIXe siècle, mène selon
Schumpeter à la disparition de l'initiative capitaliste. L'« évaporation de la substance de
la propriété » nuit à la vitalité de l'économie, et de par ses succès mêmes, « l'évolution
capitaliste, en substituant un simple paquet d'actions aux murs et aux machines d'une
usine, dévitalise la notion de progrès ». Finalement, Joseph Schumpeter craint à l'époque
que le capitalisme disparaisse au profit du socialisme.
Au XXe siècle, les évolutions des productions, la taille des entreprises et la
complexité de leur gestion poussent de nombreux économistes à annoncer la fin du
pouvoir des propriétaires du capital au profit des « gestionnaires » (managers). John
Kenneth Galbraith prévoit que le pouvoir au sein de l'entreprise passe « de façon
inévitable et irrévocable, de l'individu au groupe, car le groupe est seul à posséder les
informations nécessaires à la décision. Bien que les statuts de la société anonyme
placent le pouvoir entre les mains de ses propriétaires, les impératifs de la technologie
et de la planification les en dépouillent pour les transmettre à la technostructure. » On
assiste à une « révolution managériale » (corporate revolution), où le manager prend le
relais de l'entrepreneur. Les équilibres entre les différents caractères du capitalisme en
sont subtilement transformés : l'objectif essentiel est désormais moins le profit (qui
préoccupait l'entrepreneur propriétaire) et les dividendes (soucis de l'actionnaire) que
l'agrandissement de l'entreprise et de sa prospérité, dont dépendent la rémunération et
le prestige des managers. L'accumulation du capital devient la nouvelle priorité.
- 30 -

Les évolutions les plus récentes de l'entreprise traduisent toutefois un retour en


force des propriétaires. L'actionnaire redevient la finalité de l'entreprise. Il ne s'agit
généralement plus d'un individu, mais souvent de fonds de placement ou de fonds de
pensions, ou de banques chargées de faire fructifier l'épargne des déposants, exigeants
qu'ils soient petits ou grands. La logique de la « rentabilité financière » reprend
l'avantage sur celle de la rentabilité économique. Les plus à même de remplir ces
nouveaux objectifs restent les managers qui, bien qu'ayant perdu leur pouvoir
d'orientation au profit de ce qu'on appelle désormais la « gouvernance d'entreprise »
(corporate gouvernance), obtiennent des salaires toujours plus importants.
Certains économistes contestent cette nouvelle puissance des actionnaires au
sein de l'entreprise. Pour Joseph Stiglitz (Quand le capitalisme perd la tête, 2004) les
entreprises sont toujours aux mains des managers et des comptables qui ne fournissent
pas aux actionnaires des données réelles sur la santé des entreprises et n'hésitent pas à
voler ces derniers via des manœuvres financières incomprises, en particulier la
distribution de stock-option.
3.3. Formes du capitalisme
Les premières formes de capitalisme sont arrivées aux environs du XIIe siècle en
occident dans la ville de Bruges (en Belgique) qui fut aussi, avant Anvers, le centre
boursier mondial comme l'est aujourd'hui Wall Street.
Le capitalisme est le produit d'initiatives et d'adaptations successives au cours
du temps. Il a pris diverses formes, qui pour la plupart coexistent encore de nos jours et
continuent d'évoluer.
De nombreux auteurs distinguent plusieurs formes de capitalisme, selon la
nature des moyens de production qui prédominent ou qui leur semblent prédominer
dans une société. Ils repèrent ainsi, selon les circonstances historiques :
un capitalisme à base foncière, exploitant les rentes constituées par les
différences de rendement agricole ;
un capitalisme minier, interférant avec la politique internationale quand le
contrôle des ressources relève du pouvoir politique ;
un capitalisme industriel, exploitant un stock de machines onéreuses concentrées
dans des manufactures ou usines ; la place accordée aux travailleurs est alors variable,
elle peut se réduire à un rôle d'objet sans plus d'importance qu'un cheval ou qu'un tas de
charbon, ou obtenir plus de respect et de considération comme dans le fordisme.
Les critiques du capitalisme, ou de certains de ses aspects, utilisent également le
terme de capitalisme financier à des fins dépréciatives. Ils l'emploient pour critiquer les
bourses, les banques ou ceux qu’ils définissent comme des spéculateurs.
La mutation des conditions de production fait appel de plus en plus au capital-
savoir, on parlerait alors de capitalisme cognitif.
Michel Albert a en outre proposé dans Capitalisme contre capitalisme (1991) une
distinction qui a remporté un certain succès entre :
le capitalisme rhénan, caractérisé par un poids majeur des banques (détentrices
de près de la moitié des actions des sociétés cotées, et très influentes sur les autres
entreprises), et une influence importante de syndicats puissants ;
- 31 -

le capitalisme anglo-saxon, désignant une forme où ce sont les actionnaires


individuels, souvent regroupés dans des fonds d'investissement, dont les fonds de pension
pour les futurs retraités, qui ont l'influence déterminante.
3.4. Mécanismes
Dans un régime capitaliste, les biens qui forment le capital, appartiennent à des
personnes ou des entreprises privées. Les rôles de détenteur de capitaux, d’apporteur de
travail et d’entrepreneur y sont dissociés et peuvent être joués par des individus
différents, chacun cherchant à satisfaire ses propres objectifs. Si pour l'analyse
théorique il est commode d'insister sur cette séparation, en pratique un même individu
peut jouer simultanément ou successivement plusieurs de ces rôles, en plus de son rôle
de consommateur.
Une des caractéristiques essentielles du capitalisme est de fonctionner sur la base
de la recherche du profit par le capitaliste. Le profit effectivement réalisé dépend, lui, de
la réaction du marché aux offres des entrepreneurs qui mettent en œuvre ce capital.
Dans le régime capitaliste, l’existence et le développement de l’entreprise sont
soumis au jugement de ceux qui lui ont apporté leurs capitaux. Ils supportent le risque
de l'entreprise sur leurs capitaux, et attendent donc une rémunération de ces capitaux
supérieure à celle d'une épargne classique, la différence étant une prime de risque. Cette
pression subie par les producteurs tend à mettre les facteurs de production entre les
mains de ceux qui savent en dégager la meilleure rentabilité.
Marché du travail
En Grande-Bretagne, les économistes classiques de la fin du XVIIIe siècle et du
début XIXe siècle vont concentrer leurs critiques sur les lois établies afin de permettre
l'émergence de lois favorisant le marché. Héritées du XVIIe siècle, les poor laws
britanniques offraient via les paroisses une assistance aux indigents en leur attribuant
un travail dans des workhouses, voire leur faisaient la charité de quelques denrées
nécessaires à leur survie. Les grands classiques de l'économie (Adam Smith, Thomas
Malthus et David Ricardo) s'acharnent contre ce système qui empêcherait la mobilité
des travailleurs. En 1834, la quasi-abrogation de ces lois contraint les pauvres à se
rendre en ville afin d'éviter la famine, en trouvant par la vente de leur force de travail
les ressources nécessaires à leur survie.
Cette réforme intervient cependant à une époque où le Royaume-Uni a déjà lancé
sa révolution agricole puis industrielle et doublé sa population au cours du XVIIIème
siècle, grâce notamment au succès des usines de coton, prenant une énorme avance sur
le reste du monde, qu'il perd peu à peu à partir de 1850.
En France, la constitution du marché du travail et la liberté des capitaux est
permise en juin 1791 par la Loi Le Chapelier, qui interdit toute liberté d'association :
corporations, associations et coalitions (c'est-à-dire syndicats et grèves).
Aux États-Unis, c'est le 13e amendement de la Constitution qui abolit l'esclavage
le 18 décembre 1865, qui conclut la libéralisation du travail dans l'ensemble des
secteurs d'activité.

CHAPITRE TROISIEME :
LE SOCIALISME ET LE MARXISME
- 32 -

Section 1 : Les fondements de la doctrine socialiste


Alors que le nouveau système capitaliste de la Révolution industrielle eut
rapidement des critiques parmi les économistes de l’école classique, une nouvelle sorte
de critiques fit aussi son apparition, composée d’hommes qui voulaient changer
l’ensemble des pratiques du système économique, et modifier la réglementation de la
production et de la distribution.
Au départ, cela prit la forme d’une agitation pour l’obtention de réformes
précises, telles que les lois pour protéger la classe ouvrière contre les horaires de travail
excessifs en usine et les salaires de famine. Il était devenu manifeste que le nouveau
salaire risquait de prendre tous les avantages qu’il avait pu acquérir en étant dégagé du
contrôle féodal, du fait de son état d’individu sans défense dans ses rapports avec les
capitalistes, propriétaires d’usine.
Dès la fin du XVIIIème siècle, ce mouvement se transforma plus profondément et
c’est de lui que sortirent les premiers socialistes. Ces hommes et leurs successeurs
jusqu’à ce jour ont constitué, à la fois dans la théorie et dans la pratique économique,
l’école de pensée qui a représenté une opposition fondamentale au capitalisme. Ces
hommes ne se contentent pas de vouloir des lois et des réformes pour réglementer le
capitalisme. Ils veulent plutôt abolir le capitalisme et le remplacer par un système de vie
économique totalement différent qu’est le socialisme. En quoi consiste la doctrine
socialiste ?
Le socialisme est généralement défini comme la propriété des capitaux et des
moyens de production – usines, banques, transports et moyens de communication,
services publics par l’Etat en opposition à la propriété privée industrielle ou de sociétés.
C’est le pouvoir central qui fixe les taux de production de façon à satisfaire les besoins de
la société, au lieu de laisser des particuliers libres de produire les quantités de
marchandises diverses qu’ils pensent pouvoir vendre avec profit.
La distribution est régie de façon à ce que chacun reçoive une part égale, ou du
moins afin que personne ne manque de biens matériels parce qu’un autre a plus que sa
part équitable. Certaines formes de socialisme ont cherché à atteindre ce résultat tout
en conservant un système politique démocratique tandis que la grande’ majorité ne se
soucient pas de cet aspect.
Il existe divers courants de socialisme qui diffèrent sur les méthodes à utiliser
pour implanter ce système, sur la part de propriété et de contrôle à laisser à l’Etat, et sur
le degré de rigueur à apporter à une distribution uniforme de biens matériels à
l’ensemble de la population.
Section 2 : Le socialisme utopique.
Les premiers socialistes furent qualifiés d’utopistes car ils pensaient qu’un monde
nouveau et meilleur pouvait être érigé sans violence et qu’il était possible de convaincre
les hommes au pouvoir, à la fois dans l’activité économique et au gouvernement, que le
système capitaliste devait être changé. Ils pensaient en fait que l’humanité était
perfectible.
Parmi les socialistes utopistes on range généralement Saint-Simon (1760-1825)
et Charles Fourier (1772-1837).
- 33 -

Saint Simon voulait confier le gouvernement aux dirigeants de l’agriculture, de


l’industrie et des sciences. Il pensait que si les personnes compétentes dans les domaines
de l’économie et des affaires étaient au pouvoir, elles organiseraient le pays en un vaste
atelier à fort rendement. Il n’y aurait pas de classe sociale supérieure ou inférieure, mais
seulement ceux qui travaillent et ceux qui sont oisifs.
Tous participeraient à titre égal à la production, à la fois en capitaux et en
travail.
Bien que la tentative de Saint Simon pour créer un ordre social qui supprimerait
la misère n’ait abouti à aucun résultat pratique, ses idées sur la propriété des moyens de
production par l’Etat furent reprises plus tard par d’autres socialistes.
Charles Fourier fonda une école de pensée qui s’efforça de créer un monde
économique meilleur. A la différence de Saint Simon, qui voulait réorganiser le monde
en mettant les élites au premier plan, Fourier conçut un nouvel ordre social qui devait
être mis en place spontanément par la population. Il proposait la création d’associations
économiques d’environ 16000 personnes.
Elles vivraient dans des immeubles collectifs appelés phalanstères. Les conditions
de vie seraient idéales, chacun aurait désir de travailler et pourrait choisir ses
occupations selon sa préférence et le produit serait reparti entre le travail, le capital et
le talent.
Les idées de Fourier eurent peu de retentissement d’ordres pratiques en France,
son pays natal, mais il trouva un assez grand nombre de disciples en Amérique.

Section 3 : Le socialisme associationniste

Le socialisme associationniste apparaît beaucoup plus cohérent puisqu’il


développe la vision d’une société formée d’une juxtaposition d’associations librement
constituées entre de petits groupes d’individus. Les représentants les plus connus de ce
courant sont Robert Owen en Angleterre, Joseph Proudhon, et Louis Blanc en France.
3.1. Robert Owen et le mouvement coopératif : Owen (1771-
1858) contribua à
instaurer la législation du travail en Angleterre et s’intéressa beaucoup au
mouvement syndical. Il fut le fondateur du mouvement coopératif des consommateurs.
Domaine des coopératives, la conséquence la plus importante des efforts de R.
Owen a été l’expérience réalisée par les « Equitables pionniers de Rochdale », expérience
où l’on s’accorde à voir de point de départ du mouvement coopératif moderne.
En 1844, 28 ouvriers tisserands déçus par l’échec d’une grève, se réunissent à
Rochdale et fondent un magasin coopératif pour l’achat des biens de consommation. Ils
se proposent à l’origine de créer par la suite une manufacture et d’acheter des terres
afin de réaliser une colonie sur le modèle prescrit par R. Owen.
Ces coopérateurs posèrent les règles qui régissent la coopération moderne
jusqu’à ce jour, à savoir : le vote démocratique « un homme, une voix », l’éducation des
membres la répartition des ristournes au prorata des opérations réalisées, etc.
- 34 -

3.2. Pierre Joseph Proudhon (1809-1865) dans son ouvrage intitulé « Qu’est-ce
que la
propriété ? » déclara sans ambages que « la propriété, c’est le vol. » il s’insurgeait
surtout contre la propriété appartenant aux absentéistes et aux capitalistes.
Pour Proudhon, il faut que l’égalité règne puisque toutes les relations sociales se
ramènent à des contrats. Le problème est donc celui de « l’égalité dans l’échange », qu’il
s’agisse de l’échange entre un ouvrier et un patron, un acheteur et un vendeur, un
emprunteur et un prêteur.
Tout spécialement, il convient d’éliminer tous les prélèvements des capitalistes,
des propriétaires fonciers et des entrepreneurs qui ne correspondent pas à la
rémunération d’un travail effectif de leur part. Le bénéfice du patron tient à ce que
celui-ci s’approprie le fruit du rendement supplémentaire résultant de la conjonction
des efforts des ouvriers ; cette appropriation est contraire à la justice. L’intérêt perçu
par la banque est illégitime pour tout ce qui dépasse les frais de leur fonctionnement.
Pour réaliser la justice, il faut donc, selon Proudhon, transformer complètement
le droit.
Au lieu d’un droit individualiste, qui tend à garantir à l’individu ses conquêtes,
justes ou injustes, il faut faire régner un droit économique ou social qui assure la
parfaite équité des rapports sociaux.
C’est pour tenter de mettre ce droit en application que Proudhon fonda en 1849
sa banque d’échange, qui prête sans percevoir un intérêt proprement dit. Ainsi, pense-t-
il, tout travailleur peut obtenir les moyens de mettre en œuvre par lui-même sa capacité
de travail et d’échapper à la dépendance du patron.
A côté du principe de mutualité qui fonde la réciprocité des services, Proudhon
place le principe de « fédération. » qui permet la coordination des efforts. Il n’admet que
des groupements libres où chaque individu garde la possibilité de se retirer à tout
moment. Le régime ainsi décrit est nommé par Proudhon « la démocratie industrielle ».
3.3. Louis Blanc (1811-1882)
Blanc fut le premier socialiste à recourir aux travailleurs eux-mêmes pour aider
à fonder un nouvel ordre social. Il préconisa « les ateliers sociaux » qui devaient être des
usines coopératives de production appartenant aux travailleurs et gérées par eux. L’Etat
devait fournir les capitaux nécessaires à leur mise en service.
Blanc fit partie du gouvernement en 1848 et eut l’espoir de mettre ses idées en
pratique. Mais les « ateliers nationaux » qui furent créés n’étaient en rien semblables à
ses « ateliers sociaux » et n’eurent à aucun moment la moindre chance de réussite. Il
préconisa, enfin, l’utilisation du pouvoir politique pour modifier le système économique,
et ce fut lui qui définit la formule : « A chacun selon ses capacités, à chacun selon ses
besoins ».
Section 4 : Karl Marx et les socialistes
K. Marx (1818-1883) se situe entre plusieurs traditions. Il est né à Trèves en
Allemagne, dans un pays catholique. Sa famille, israélite, s’est convertie, pour des
raisons socio-économiques, à la religion luthérienne. Il fait ses études à Berlin où domine
la pensée des philosophes allemands. Il fréquenta l’université de Bonn et de Berlin et à
23 ans, soutint sa thèse de doctorat en philosophie. Il ne put obtenir une chaise à
- 35 -

l’université à cause de ses opinions politiques non-conformistes et son activisme contre


le pouvoir établi dans ses années d’études.
Il s’exile en Grande Bretagne où s’achève la révolution industrielle et où monte le
prolétariat. C’est un économiste mais il est d’abord philosophe et en même temps un
agitateur politique, un révolutionnaire professionnel souvent poursuivi par la police. Il
commence à s’intéresser véritablement à l’économie en 1840. A cette période, la crise de
surproduction, accompagnée de faillites bancaires et de révoltes ouvrières, semble
annoncer l’effondrement du capitalisme libéral à peine naissant.
K. Marx est prêt à accepter ce qui change à mettre en cause l’ordre établi. Très
vite, il passe de la philosophie et du droit au journalisme, puis du journalisme à l’activité
révolutionnaire. Dès 1843, il doit s’exiler à Paris, puis à Bruxelles. Il y rencontre Engels,
fils d’industriel allemand qui dirige la filiale britannique de la firme familiale. C’est lui
qui sera le premier vulgarisateur du marxisme, et va faire connaître à Marx les
problèmes du prolétariat. Il le fait adhérer à la Ligue des Judes, qui deviendra la Ligue,
puis le Parti Communiste. Marx et Engels y seront chargés d’écrire « Le Manifeste » qui
paraît en Février 1848. En Août 1849, il s’installe avec sa famille en Grande-Bretagne où
il vit difficilement, faute d’argent. La situation ne s’améliorera qu’en 1864, avec
l’héritage de sa mère et surtout après 1869, lorsqu ’Engels, après avoir vendu sa part
dans l’entreprise familiale, vivra de ses rentes et servira à Marx une petite pension. La
précarité de sa situation ne l’empêche, ni d’écrire, ni surtout de militer.
En 1843, il publie la Critique de la philosophie du droit de Hegel, où il identifie
dans le prolétariat la classe qui, n’ayant rien, ne peut se libérer qu’en libérant toutes les
autres. Les Manuscrits philosophico économiques de 1844, puis l’ Idéologie allemande et
les Thèses sur Feuerbach (1845) scandent cette évolution fulgurante qui va faire de lui à
la fois le fondateur de la première ligue des Communistes, et celui du matérialisme
historique et dialectique.
Peu à peu, il élabore ce qui devait devenir son œuvre maîtresse : Le Capital. En
1857, il conçoit une première introduction générale mais c’est en 1867 qu’éclate le génie
marxiste avec la publication du livre I du Capital qui sera le seul à être publié de son
vivant. Engels publiera le livre II en 1885, et le livre III en 1894. C’est Kantsky qui
publiera, entre 1905 et 1910, les éléments du livre IV.
Lorsque Marx fait la théorie du système socialiste, il affirme que le communisme
est la phase finale du socialisme, celle de la fin de la lutte des classes, celle de
l’abondance où règne la maxime « à chacun selon ses besoins » et donc celle de
l’appropriation collective des biens de consommation puisque la rareté aura disparu.
4.1. Élaborer une dynamique économique et sociale
Marx ne cherche pas comment fonctionne une économie, il veut déterminer
pourquoi elle évolue. Dans cette recherche, il tente de parvenir à une explication de
l’évolution historique et économique parfaitement autonome et des jugements de
valeurs. Par là, le Marxisme se veut scientifique.
La mise en œuvre d’une méthode dialectique
Pour réaliser, cet objectif, il utilisera une méthode (dialectique) qui analyse les
phénomènes à travers les contradictions qu’ils recèlent et les amènent à évoluer. Alors
que les Keynésiens décrivent le fonctionnement en termes de flux, les classiques et
néoclassiques à partir des marchés ; les Marxistes recherchent des contradictions qui, de
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crise en crise, mèneront le capitalisme à sa perte. Pour les marxistes, la crise n’est pas un
accident du capitalisme, au contraire c’est l ‘élément essentiel de sa régulation. Grâce à
la crise, le capitalisme résout, provisoirement, ses contradictions.
Dans son analyse, Marx crée un affrontement entre l’homme et la nature duquel
jaillit l’histoire en ce sens qu’en transformant la nature, l’homme se construit lui-même.
Bien plus, Marx veut échapper à un économisme trop réducteur. Pour lui l’économique
gouverne l’évolution sociale car l’homme affronte la nature par son travail, afin de
mieux satisfaire ses besoins. De ce fait, les besoins humains sont un acte rationnel qui
fonde l’importance de l’économique : il faut d’abord survivre.
2. Les éléments de base de la dynamique marxiste
Pour répondre à leurs besoins, les hommes disposent de forces productives qu’ils
cherchent à perfectionner. Ces forces constituent les moyens exploitables, elles
regroupent à la fois la force disponible, l’état de la science et de la technique, les
procédés de production.
Les rapports de production expriment la manière dont les relations entre les
hommes s’organisent, afin de mettre en œuvre les forces productives. Ce sont eux qui
caractérisent une société, et la combinaison des rapports de production et des forces
productives constituent le mode de production d’une société donnée.
3. Contradiction et dynamique marxiste
Dans Le Capital, Marx étudie les contradictions entre les forces productives, les
rapports de production et les modes de production dans le capitalisme. Il y décrit
comment la combinaison des contradictions entre elles fait évoluer le capitalisme et
peut l’amener à son effondrement.
Pour Marx, l’appropriation privée des moyens de production caractérise le
Capitalisme. Elle le distingue de l’esclavage et de la féodalité. C’est grâce à
l’appropriation privée des moyens de production que la bourgeoisie exploite le
prolétariat. Comme ils ne possèdent pas les moyens de production, les ouvriers doivent
vendre leur force de travail à ceux qui en ont la propriété. Et du fait que le capitalisme
fait intervenir la monnaie et la production de masse, sans oublier la création de
nouveaux besoins, il fait subir aux travailleurs une contrainte en surtravail. Tout le
monde veut travailler plus pour acheter plus. Le mode de production capitaliste
transforme le travail en marchandise, c’est-à-dire en besoin destiné à être vendu. Or, la
valeur d’une marchandise tend toujours, selon Marx, à être ramenée à son coût de
reproduction qui correspond à ce dont un ouvrier a besoin pour vivre dans une société
donnée.
En effet, les ouvriers n’arrivent pas à se faire payer des salaires plus élevés que le
coût de production de leur travail et ils ne peuvent pas arrêter la concurrence qui les
empêche d’obtenir un salaire durablement supérieur au coût de reproduction de leur
force de travail. Tout cela parce qu’il existe une armée de réserve industrielle, à savoir
les chômeurs. Ceux-ci vont s’opposer les uns aux autres pour tenter d’avoir un emploi,
par conséquent ils sont prêts à accepter des salaires inférieurs à l’effort fourni dans le
travail.
Et comme les propriétaires des moyens de production vont utiliser le plus
longtemps possible cette force de travail (payée moins cher), il va apparaître une plus
value, qui sera gardée, confisquée par les propriétaires, ce qui est à l’origine du profit.
- 37 -

Il faut cependant noter que la contradiction entre capitalistes et prolétaires, qui


caractérise les rapports de production capitaliste, n’est pas pour Marx la contradiction
fondamentale du capitalisme et l’élément déterminant de son évolution. Cette
contradiction est d’un tout autre ordre : le profit naît de la plus value.
4.2. Fonder scientifiquement une stratégie révolutionnaire
La pensée socialiste de la première moitié du XIXè siècle est essentiellement
représentée par les auteurs français que Marx a qualifiés « d’utopistes », alors qu’il juge
lui-même sa discipline « scientifique ». On peut remarquer à cet égard que certaines
intuitions de socialistes français comme Saint-Simon ou Fourier que certaines
prophéties marxistes. Mais il est exact que les socialistes français n’ont eu le dessein
d’approfondir les mécanismes de fonctionnement de la vie économique et n’ont guère
renouvelé la théorie économique de leur époque, ce en quoi ils encourent le reproche de
n’avoir pas des idées ni suivi une démarche scientifiques.
Marx ne cherche pas à élaborer un dynamisme économique capable de faciliter
une politique de croissance. Au contraire, le découpage de la réalité, le choix des
concepts, leur articulation, doit faciliter une pratique révolutionnaire. A cette fin, Marx
va, dans son analyse donner au prolétariat un rôle central, dans l’évolution historique
que dans le fonctionnement de l’économie. L’analyse devient celle du révolutionnaire.
Dégager la mission du prolétariat
Chez Marx, l’histoire humaine est l’histoire de la lutte des classes, des rapports de
production. A chaque étape, de crise majeure en crise majeure, une classe remplace une
autre, change les rapports de production. Une forme de lutte se substitue à une autre.
Après avoir abattu la féodalité et joué un rôle révolutionnaire : le prolétariat.
L’appropriation privée des moyens de production que la bourgeoisie introduite
au cœur des rapports de production favorise le développement des forces productrices,
mais en même temps, celui du prolétariat. Tôt ou tard, prolétariat et contradiction
fondamentale du capitalisme auront une raison du capitalisme.
Cela étant, le prolétariat n’a pas pour Marx la mission d’accomplir l’histoire. Il
est juste une force révolutionnaire qui peut être mobilisée si elle adhère à une théorie
capable de la guider. Le rôle du Parti Communiste avant-garde du prolétariat, est de
faciliter cette adhésion et d’organiser la lutte contre la bourgeoisie.
2. Donner au prolétariat un rôle central dans le fonctionnement
de l’économie
Marx donne un rôle central au prolétariat par rapport au capitalisme. C’est
l’analyse de la valeur qui lui permet d’y arriver. En effet, pour Marx comme pour les
classiques, le travail est le fondement ultime de la valeur d’échange. Les prix sont donc
la manifestation, exprimée en monnaie, de la valeur d’échange exprimée en valeur
travail. Marx distingue la valeur d’usage (l’utilité d’un bien pour celui qui en a besoin),
de la valeur d’échange (qui permet à des individus de s’entendre sur un prix). Il ne voit
dans la valeur d’usage que l’expression d’une subjectivité qui ne se prête pas à la mesure
et donc à la comparaison. Pour lui, comparer des prix suppose quelque chose qui se
prête à une mesure. Or l’élément commun, mesurable à tous les biens produits est le
travail. C’est lui, et lui seul, qui peut permettre des comparaisons.
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Précisons tout de même que pour Marx, la valeur d’échange n’existe que si une
marchandise a une utilité, une valeur d’usage. Ce n’est pas parce qu’on a travaillé pour
fabriquer un bien, que ce bien a une valeur. Si on a produit un bien inutile, on a gaspillé
du travail. La valeur travail n’apparaît que dans le rapport social d’échange. Du coup, le
travail est lui-même une marchandise dont le prix est exprimé en monnaie. Il tend
comme tout autre bien à être égal au coût de sa reproduction. Ainsi, c’est l’échange
monétaire qui permet au travail, comme à n’importe quel bien de se transformer en
marchandise c’est-à-dire en bien qui n’a de valeur que parce qu’il est destiné à être
vendu, afin de pouvoir se procurer la monnaie nécessaire à l’achat des biens dont on a
besoin. Dès lors, celui qui loue la force de travail (le capitaliste) est bien obligé de payer
au travailleur le prix de sa force de travail c’est-à-dire le salaire nécessaire qui
correspond à la reproduction de la force de travail.
4.3. L’avenir du socialisme.
Marx attendait le grand jour où le capitalisme doit disparaître au profit du
communisme. Les tentatives d’application du système marxiste se sont soldées, dans tous
les cas, par des échecs. Il est vrai que Marx est resté fort discret sur la constriction
effective de la société future : aux marxistes révolutionnaires, partisans de l’action
violente, s’opposaient les marxistes réformistes qui pensaient pouvoir procéder par voie
législative. Mais, il est aussi vrai que la misère telle que prédite par Marx s’est davantage
accrue.
Cette misère ne s’est pas localisée là où Marx le pensait, c’est-à-dire en Europe
occidentale. On la retrouve plutôt dans les pays ou régions du monde dont les pays
capitalistes avancés ont fait des satellites qui leur procurent des d&bouchés pour leur
production industrielle et des approvisionnements.
Si les thèses marxistes ne se sont pas vérifiées dans les pays occidentaux
développés, il faut reconnaître que même Les pays et les industries capitalistes ont été
influencés par la vie et l’œuvre de K. Marx. Certains économistes qui ne souscrivent pas à
l’interprétation marxiste de l’histoire ont cependant tiré profit de la pensée de Marx en
matière économique.
La création en 1917 de la Russie soviétique sous l’égide de Lénine, puis
l’assassinat de Trotsky ont consacré la victoire des révolutionnaires et mis les thèses
marxistes au contact direct des réalités. Il faut noter cependant que 1917 n’est pas
l’aboutissement d’un cheminement de l’histoire économique conforme aux prévisions de
Marx (thèse de la révolution nécessaire) mais celui d’un coup de main politique dont le
succès a dépendu de la faiblesse du tsar et du désarroi dans lequel la guerre de 1914
avait jeté les démocraties occidentales alliées de la Russie.
Signalons enfin que le type d’économie construite en URSS et qui a servi de
modèle après la seconde guerre mondiale aux démocraties populaires en Europe de
l’Est, en Chine, en Corée du nord, au Vietnam, etc. est une économie planifiée qui
théoriquement est inspirée de l’œuvre de K. Marx.

Chapitre quatrième
Les néoclassiques : la révolution marginaliste
Introduction
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Les années 1870-1914 sont celles du capitalisme triomphant dans les pays
gagnés par la révolution industrielle, où une nouvelle vague d’innovations, concernant
notamment les industries chimiques et électriques, dynamise la croissance à partir de la
fin du XIXème siècle. L’expansion ne se fait cependant pas sans heurts : le processus de
croissance reste entrecoupé de récessions profondes, et à la rivalité entre grandes
puissances s’aiguise dans le cadre du partage du monde qui se réalise à cette époque.
Sur le plan des idées économiques, cette période est marquée par un
renouvellement de grande ampleur. Alors que la théorie classique semble avoir atteint
ses limites et que le marxisme est ignoré de la plupart des économistes, une nouvelle
théorie émerge dans les années 1870 à travers les travaux de Jevons, Menger et Walras.
Par la suite appelée « néo-classique » ou « marginaliste » elle génère des habitudes de
pensées de représentations, des traditions pédagogiques dont l’ensemble ressemble à ce
que Kuhn appelle un nouveau paradigme va dominer la réflexion économique au XXe
siècle.
À l’origine, la théorie néoclassique a été formulée par trois auteurs ayant
travaillé séparément, mais qui publient à peu près à la même date des travaux dont les
conclusions sont très semblables. Il s’agit de Stanley Jevons (La Théorie de l’économie
politique 1871), Carl Menger (Les Fondements de l’économie 1872) et Léon Walras
(Eléments d’économie pure 1874).
Section 1 : Les pères de la révolution marginaliste
1.1. William Stanley JEVONS (1835-1882)
Économiste anglais, professeur de logique et économie politique à Manchester,
Jevons est l’auteur de divers ouvrages de logique, d’économie pure et d’économie
appliquée.
Dans ce dernier domaine on lui doit notamment des travaux sur les questions
monétaires (en 1863, dans une chute sérieuse de la valeur de l’or, il étudie à partir d’un
indice pondéré de prix le lien entre l’arrivée d’or d’Australie et l’inflation) et sur les
cycles économiques (son ouvrage de 1878 sur les crises commerciales et les tâches
solaires constitue une tentative malheureuse pour expliquer les cycles économiques à
partir des effets supposés des tâches solaires sur les récoltes). Sur le terrain de
l’économie pure, Jevons s’oppose aux conceptions de J.S. Mill, alors dominantes en
Grande Bretagne, se montre partisan du recours aux valeurs faisant appel au principe
marginal, si l’essentiel de ses thèses en la matière se trouve dans la théorie de l’économie
politique publiée en 1871, c’est dès 1862 qu’il expose, dans une communication à un
congrès, le concept de « degré final d’utilité » (appelé par suite utilité marginale).
1.2. Carl MENGER (1840-1921)
Économiste autrichien, professeur à l’Université de Vienne, Menger publie en
1871 un ouvrage intitulé les fondements de l’économie politique dans lequel il expose
une théorie de la valeur fondée sur l’utilité marginale des marchandises. Élaborée
indépendamment de celle de Jevons, cette théorie est identique sur le fond, mais,
formulée en termes différents mettant l’accent sur la dimension psychologique de sa
théorie. Menger n’utilise pas les mathématiques. Si son analyse s’oppose clairement à
celle des classiques anglais, c’est avant tout aux thèses de l’école historique, alors
dominant en Allemagne, que Menger s’attaque (les erreurs de l’historisme dans
l’économie allemande, 1884).
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1.3. Léon WALRAS (1834–1910)


Fils et disciple de l’économiste Auguste Walras (1800–1866) qui fut un des
pionniers de l’application des mathématiques à l’étude des questions économiques, Léon
Walras fut élève de l’école des mines, journaliste et devient professeur d’économie
politique à l’université de Lausanne (Suisse). Les travaux de Walras sont regroupés dans
ses éléments d’économie politique pure ou théorie de la richesse sociale (1874), et ses
études d’économie sociale (1898). Bien que Walras attachait lui-même une grande
importance à ses travaux d’économie appliquée et d’économies sociales (où il étudie le
problème de la justice sociale), se prononce pour la nationalisation des terres.
C’est essentiellement sa contribution à l’économie pure qu’il considérait comme
une « science naturelle », ou encore « une branche des mathématiques » qui lui valut de
passer à la postérité : outre une théorie de la valeur semblable à celles de Jevons et
Menger mais élaborée indépendamment de ces deux auteurs, cette contribution
comporte une première formulation de la théorie de l’équilibre général. Considéré
aujourd’hui comme un des plus grands économistes de tous les temps, Walras fut
pendant longtemps largement méconnu, singulièrement dans son pays.
Section 2 : La spécificité de la révolution marginaliste
La publication presque simultanée des travaux de Jevons, Menger et Walras
déclenche un phénomène souvent désigné depuis sous l’appellation de « révolution
marginaliste ». De façon indépendante et sous des appellations différentes (Jevons parle
de « degré final d’utilité », Menger de « l’utilité marginale », Walras de « rareté »), ces
trois auteurs dégagent en effet la notion « d’utilité marginale » à partir de laquelle va se
constituer la nouvelle théorie.
2.1. Les grandeurs « marginales »
La révolution marginale doit son nom à l’importance que revêtent les grandeurs
« marginales » dans la théorie néo-classique : utilité marginale, productivité marginale,
coût marginal…
Dans toute ces expressions, familières d’économie, le qualificatif « marginal » fait
référence à la notion de petite variation, ou variation « à la marge ». De façon plus
précise, lorsqu’une variable y dépend d’une autre variable x, la grandeur « y marginale »
est le rapport : Y / X
Où X représente une petite variation de x, et l’effet sur Y de X
(mathématiquement, ce rapport est la dérivée de Y par rapport à X). Il est d’une extrême
importance de souligner que ce rapport doit être calculé toutes choses égales par
ailleurs, ce qui signifie que tous les éléments, autres que X, qui sont susceptibles d’influer
sur Y doivent être maintenus « au repos » (lorsque Y est une fonction de plusieurs
variables, les mathématiciens parlent de « dérivée partielle »).
On appelle coût marginal le rapport CT/Q (de façon un peu approximative,
le coût marginal est souvent présenté comme « le coût de la dernière unité produite », ce
qui revient à supposer Q = 1).
Um=U/X
Où U est la variation du niveau de satisfaction totale provoquée par une petite
variation X de la quantité consommée du produit X, toutes choses égales par ailleurs.
- 41 -

L’utilité marginale est souvent définie en termes littéraires (et approximatifs) comme
« l’utilité de la dernière unité consommée ».
Bien que de l’évolution du capitalisme contemporain, la révolution marginaliste
semble résulter de la dynamique interne de la réflexion économique. Confrontée à des
problèmes sur lesquels échappent les analyses traditionnelles (en particulier la question
de la valeur), et expérimentant de nouveaux outils d’analyse. Sur ce plan, la grande
nouveauté est le recours au formalisme mathématique. Même si tous les néo-classiques
ne partagent pas l’enthousiasme de Walras pour cet instrument, on peut dire qu’avec la
révolution marginaliste les mathématiques, déjà acclimatées au milieu du XIXe siècle
par quelques pionniers comme Augustin Cournot (1801-1877), font leur entrée en force
dans le discours économique.
Les méthodes utilisées ont évolué depuis lors, les dérivées au profit de la
topologie ou de la programmation linéaire, mais la lecture des manuels élémentaires
comme celle des ouvrages avancés, indique clairement que la tendance à la
mathématisation du raisonnement n’a fait que se renforcer en économie depuis les
premiers travaux sur l’utilité marginale.
Sans doute cette tendance résulte-t-elle, pour une large part, de la nature même
de la démarche néo-classique, fondée sur l’étude de comportement individuel de
maximisation sous contraintes.
2.2. Professionnalisation de la discipline
La révolution marginale intervient à un moment où l’activité d’économiste se
professionnalise et s’organise. A cette époque en effet, on assiste à la création de
nombreuses chaînes d’économie politique dans les universités (1870 à Lausanne, 1871 à
Harvard…), à la formation des premières associations de spécialistes (American
Economic Association en 1885, la Royal Economic Society en 1890).
Ce mouvement a pour effet d’accélérer la diffusion des recherches à l’échelle
internationale, si bien que la « nouvelle économie » devient rapidement le champ
d’investigation de certains chercheurs travaillant au sein d’institutions spécialisées. Et
non plus de quelques isolés comme c’était le cas jusque là. L’économie, une discipline
universitaire à part entière, s’identifie rapidement un peu partout (au notable exception
de la France) à la nouvelle théorie. Toutefois celle-ci ne forme pas un bloc monolithique,
et l’on peut distinguer en son sein plusieurs courants, entre lesquels existent parfois plus
que des nuances.
2.3. Des classiques aux néo-classiques
Suggérant que la nouvelle théorie constitue un simple prolongement de
l’ancienne, le terme néo-classique prête à la confusion. Certes il y a des points communs
aux deux écoles, en particulier une large adhésion aux principes du libéralisme
économique, à la loi des débouchés et à la théorie quantitative de la monnaie. Pourtant
les fondateurs de la nouvelle théorie insistent sur leur opposition aux thèses classiques.
Même si par la suite Marshall met l’accent sur les liens qui unissent « anciens » et
« modernes », il semble bien en effet que les éléments de discontinuité l’emportent.
2.3.1. Une nouvelle analyse de la valeur et de la répartition
Ce point est sans doute le plus évident : s’opposant à Smith et Ricardo, les néo-
classiques renouent avec les théories « subjectives » de la valeur autre fois défendues par
- 42 -

Candillac, Turgot et Say. Smith, rappelons-le, refusait de relier valeur d’échange et


utilité, en mettant en avant son paradoxe de l’eau et du diamant (en dépit de sa valeur
d’usage plus forte, l’eau a normalement une valeur d’échange beaucoup plus faible que
le diamant). Cette coupure radicale entre valeurs d’usage et d’échange devait être
re0rise par Ricardo et Max, qui sur cette base allaient développer des versions quelques
peu différentes d’une théorie « objective » de la valeur d’échange : la théorie de la valeur
travail
Opposés sur la question de la valeur, classiques et néo-classiques les sont
évidemment aussi sur la question de la répartition : alorsque les premiers traitent les
revenus des capitalistes et propriétaires fonciers comme des « déductions » sur la valeur
créée par le travail, les seconds considèrent ces revenus, au même 4itre que les vues de
Say, et là encore, leur innovation majeure consiste à introduire dans l’analyse le principe
marginal, en montrant que ,es prix des services producteurs sont proportionnels aux
productivités marginales des facteurs.
2.3.2. Une vision différente de la société et de l’activité économique
Derrière le désaccord sur la question de la répartition se trouvent deux visions
différentes de la société. Alors que celle-ci est, selon Adam Smith, structurée en classes
« dont les intérêts ne sont nullement les mêmes », pour les néo-classiques qui sont des
partisans déclarés de l’individualisme méthodologique (demande consistant à analyser
les phénomènes sociaux à partir des comportements individuels), elle est peuplée
d’individus souverains effectuant des choix : travailler ou se reposer, consommer ou
épargner, manger du pain ou de la brioche, etc.
Les choix effectués par chaque individu résultent, non d’une quelconque logique
de classe, mais du souci de tirer le meilleur parti des ressources dont il dispose, compte
tenu des objectifs qui lui sont propres, et ce qui sont supposés hiérarchisés au sein d’une
structure cohérente. Ce souci définit l’individu rationnel au sens de la théorie néo-
classique, « homo oeconomicus » passant le plus clair de son temps à évaluer les diverses
possibilités qui s’offrent à lui et sélectionnant infailliblement celle qui maximise de degré
de satisfaction de sa fonction–objectif compte tenu des contraintes auxquelles il est
soumis. Le marché, pièce maîtresse de la vision néo-classique de la société, est le lieu de
rencontre des comportements individuels de maximisation sous contraintes.
Les objectifs d’échange sont, pour une large part, des produits. La production est
analysée par les néo-clAssiques comme une combinaison de services rendus par des
« facteurs de production » : travail, ressources naturelles (terres cultivables par
exemple), machines… De cette vision de la production se dégage une distinction
fondamentale entre deux types de rôles économiques : d’une part les entrepreneurs, qui
organisent la combinaison productive, d’autre part les propriétaires des facteurs, qui
louent ceux-ci aux entrepreneurs, et utilisent les revenus tirés de cette location à l’achat
de produits. Même si, dans la réalité, l’entrepreneur coiffe plusieurs casquettes, d’un
point de vue théorique, il est aussi radicalement distingué des propriétaires de facteurs,
et notamment des « capitalistes » propriétaires des biens capitaux. En revanche, ces
derniers sont rapprochés des propriétaires de terres et des propriétaires de force de
travail que sont les salariés. Voisine des idées de Say, cette vision de l’économie est fort
éloignée de celles de Smith ou de Ricardo, pour qui la distinction entre capitalistes et
entrepreneurs était sous intérêt théorique.
Vue schématique du fonctionnement de l’économie selon la théorie néo-classique
- 43 -

Propriétaires des facteurs et


acquéreurs des produits
Demandes
Offres

Marché de services
Marché des produits
producteurs

Demandes Offres
Entrepreneurs

Commentaires :
Les facteurs de production comprennent les facteurs primaires (travail,
ressources naturelles) et les facteurs, appelés capitaux, qui sont eux-mêmes le résultat
d’une production (machines…). La combinaison des services de ces facteurs par les
entrepreneurs donne naissance à des produits, qui sont destinés à la consommation
finale, ainsi qu’au renouvellement et à l’accroissement du stock des capitaux.
Les services producteurs correspondent à l’usage, pendant une période
déterminée, des facteurs de production. Le marché des services producteurs peut donc
aussi être défini comme le marché locatif des facteurs, et les prix des services
producteurs ne sont autres que les moyens des facteurs.
En pratique les entrepreneurs sont également propriétaires des facteurs de
production (ils possèdent au moins leur capacité de travail personnelle) et
consommateurs. Ils jouent donc simultanément deux rôles distincts.
2.4. Un déplacement du centre d’intérêt
Persuadés que sur des marchés concurrentiels, les prix assurent, dans la plupart
des cas, le bon fonctionnement de la « main invisible », les néo-classiques placent au
cœur de leur analyse la question de formation des prix. Cette question est également
fondamentale chez les classiques, mais la perspective est différente. En effet ceux-ci
étudient la valeur et la répartition en liaison directe avec la question de l’accumulation.
Leurs analyses sont centrées sur l’évolution à long terme de l’économie, sur les ressorts
qui lui assurent un certain dynamisme et les facteurs susceptibles d’affaiblir ces ressorts.
Chez les néo-classiques cette perspective s’estompe, et l’attention se focalise sur l’étude
du comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares qui ont
des usages alternatifs, selon la célèbre définition de la science économique proposée par
Lionel Robbins.
La rareté et l’équilibre deviennent alors les deux concepts centraux : rareté
manifestant la tension entre les objectifs et des ressources insuffisantes pour les
satisfaire totalement ; équilibre des individus résultant de cette tension ; équilibre des
marchés également ; les comportements individuels donnant lieu à des propositions
d’échange que les prix sont censés rendre compatibles. Sans doute la conception néo-
classique de l’économie, synthétisée par la définition de Robbins n’interdit pas de
s’intéresser à l’accumulation du capital. Mais la théorie néo-classique de la croissance
est essentiellement un prolongement de la théorie de l’équilibre.
- 44 -

Section 3. Trois courants de la théorie néo-classique


On distingue habituellement, au sein de la théorie néo-classique pendant la phase
d’élaboration de son « noyau central », trois grands courants (qui sont toutefois loin de
regrouper la totalité des économistes se rattachant à la nouvelle théorie ». Ces courants
sont désignés par leur implantation géographique originelle.
3.1. L’école de Lausanne
Représentée par Walras et par son successeur à l’Université de Lausanne,
l’Italien Vilfredo Pareto (1848-1923), cette branche de la théorie néo-classique se
caractérise par un formalisme mathématique poussé, et a comme thème central la
théorie de l’équilibre général, c’est-à-dire de l’équilibre simultané sur l’ensemble des
marchés.
Pareto complète cette théorie par une très importante théorie des états efficaces,
dits « optimums de Pareto ». La théorie de l’équilibre général restera relativement
ignorée jusque dans les années trente, où elle sera tirée de l’abri par le britannique John
Hicks (né en 1904, prix Nobel en 1972). Elle connaîtra ensuite d’importants
développements avec les contributions de l’Américain d’origine française Gérard Debreu
(né en 1921, prix Nobel en 1983) et du Français Maurice Allais (né en 1911, prix Nobel
en 1988).
3.2. L’école de Cambridge
Fondée par Jevons, cette école est dominée par la personnalité d’Alfred Marshall
(1842-1924), professeur d’économie à l’Université de Cambridge (Angleterre), cette
branche de l’école néo-classique se présente comme moins mathématique et plus
concrète que l’école de Lausanne. Marshall voulait que ses ouvrages puissent être « lus
par les hommes d’affaires ». Alors que l’analyse de l’équilibre général repose sur
l’interdépendance entre les différents marchés, Marshall cherche à se débarrasser des
complications nées de cette interdépendance en développant la méthode d’équilibre
partiel, qui consiste à étudier un marché sous l’hypothèse « toutes choses égales par
ailleurs ». On lui doit également la distinction entre courte et longue période.
Devenue hégémonique en Grande Bretagne, la doctrine de Marshall est reprise et
développée par Pigou (1877-1959) qui lui succède à Cambridge. Elle fera cependant, à
partir des années vingt, l’objet d’importantes critiques de la part de certains de ses
disciples, dont le plus célèbre est Keynes.
3.3. L’école de Vienne
Fondée par Menger, la branche autrichienne de l’économie néo-classique a
comme principaux représentants Friedrich Von Wieser (1851-1926), Eugen Van Böhm-
Bawenk (1851-1914), et plus tard Ludwig Van Mides (1881-1973) et Friedrich Von
Hayek (1899-1992) prix Nobel en 1977. Les néo-classiques autrichiens sont des adeptes
rigoureux de l’individualisme méthodologique (qui amènera Hayek à rejeter toute forme
de macroéconomie), mettent l’accent sur la dimension psychologique de leur doctrine,
refusent d’utiliser les mathématiques, et soutiennent des positions libérales
intransigeantes. Étrangers au formalisme de l’équilibre général, ils proposent une
théorie causale de la valeur dans laquelle celle-ci, déterminée par l’utilité, remonte des
biens de consommation vers les biens de production (appelés « bien d’ordre supérieur ».)
Section 4. L’homo œconomicus
- 45 -

Le noyau central de la théorie néo-classique concerne la détermination des prix


d’équilibre sur le marché de concurrence parfaite. Un marché pour les économistes, se
caractérise par la rencontre des offres et des demandes, c’est-à-dire des propositions
d’achat d’un objet déterminé : bien (le marché de blé), service (le marché de travail), ou
créance (le marché des obligations).
Les marchés peuvent être caractérisés par le type de concurrence qui règne. On
définit la concurrence parfaite (encore appelée « pure et parfaite ») par la réunion des
hypothèses suivantes :
atomicité du marché
homogénéité du produit
libre accès au marché
transparence du marché
De la réunion de ces hypothèses découlent plusieurs conséquences importantes,
parmi lesquelles l’unicité du prix (aucun vendeur ne peut vendre plus cher que ses
concurrents), et la fonction paramétrique du prix ; cette seconde propriété signifie que
le prix, qui résulte de la confrontation de l’ensemble des offres et des demandes
individuelles, s’impose à chaque participant individuel qui doit donc le considérer dans
ses calculs comme un paramètre sur lequel il ne peut agir (les participants à un marché
de concurrence parfaite se comportent comme des « preneurs de prix », et non des
« faiseurs de prix ». Lorsqu’une partie des hypothèses ci-dessus n’est pas satisfaisante, la
concurrence est dite imparfaite.
Adhérant au principe d’individualisme méthodologique, les néo-classiques
construisent leur analyse des marchés à partir de l’étude des individus qui y participent
(démarche caractéristique de la discipline aujourd’hui appelée microéconomie). Le
consommateur et le producteur présentés dans ce chapitre ne sont en fait que deux
avatars d’un même personnage : l’homo œconomicus « individu rationnel » maximisant
sous contrainte une certaine fonction objective. Ici on raisonnera dans un cadre
statique, excluant épargne et investissement.
4.1. De l’équilibre du consommateur à l’expression de la
demande
L’exposé de la théorie néo-classique commence généralement par l’étude de
comportement du consommateur. A partir de cette étude se construit la théorie de la
demande, première passerelle vers l’analyse des marchés.
4.1.1. Une première représentation de l’utilité
Dans ses emplettes quotidiennes, le consommateur néo-classique agit de façon à
maximiser sa satisfaction, ou utilité, dans la limite que son budget impose à ses achats
(contrainte budgétaire). L’utilité est la satisfaction qu’un agent retire de la
consommation d’un bien ou d’un service ; elle est donc essentiellement individuelle et
subjective.
Pour expliquer formellement le comportement, il faut d’abord représenter la
fonction objective de l’individu étudié. Renouant avec « l’arithmétique des plaisirs » du
philosophe utilitariste anglais Bentham (1748-1832), les premiers néo-classiques
supposent que le consommateur attribue une note chiffrée à la consommation de
chaque bien, mesurant la satisfaction qu’il en retire. La satisfaction totale que lui
- 46 -

procure la consommation d’un « panier » de biens est mesurée par la somme de notes
affectées à chaque produit du panier. Cette représentation est appelée « utilité cardinale
additive », cardinale car constituant en une quantité mesurable, et additive car
résultant de la sommation d’indices élémentaires de satisfaction. Si la consommation
d’un bien varie légèrement, la variation de l’utilité qui en résulte est appelée utilité
marginale.
Traduisant des goûts variables d’un individu à l’autre, un tel système de notation
est parfaitement subjectif. La formation des goûts de la consommation, censée relever
d’autres disciplines (psychologie), n’intéresse pas l’économiste néo-classique qui
enregistre comme une donnée exogène. Les premiers marginalistes font cependant une
hypothèse sur la psychologie du consommateur en supposant que l’utilité marginale
varie en sens inverse de la quantité consommée. Cette hypothèse appelée par Walras
« loi d’intensité croissante des besoins » mais formulée dès 1738 par le mathématicien et
physicien suisse Bernoulli, ne fait pas l’objet de longs développement chez les pères de la
révolution marginale, pour qui elle semble aller de soi : selon Jevons elle découle « des
principes de la nature humaine », et Walras affirme qu’elle traduit simplement la
proposition triviale « plus on mange, moins on a faim ».
4.1.2. L’égalisation des utilités marginales pondérées par les
prix
Il en découle cependant un résultat important que Walras appelle « théorème de
l’utilité maxima des marchandises ». Le consommateur maximise son utilité en
choisissant un panier de consommation qui rend égales les utilités marginales des
différents biens pondérées (divisées) par leurs prix. Ce théorème est établi à peu près
simultanément par Jevons, Menger et Walras, mais sa véritable paternité revient à
l’Allemand Gossen qui l’avait formulé dès 1854, et auquel Walras rend hommage comme
à un pionnier méconnu.
Le théorème de l’utilité maxima des marchandises fournit une première version
de l’équilibre du consommateur : l’individu décrit ci-dessus est « en équilibre » au sens
où rien ne le pousse à modifier sa consommation tant que les paramètres le concernant
ne changent pas. Ainsi, explique Jevons, le salarié consommateur dose son offre de
travail de façon à égaliser à la marge de la désutilité du travail (pondérée par le salaire)
et l’utilité de la consommation marchande (pondérée par son prix).
4.1.3. Les débuts de la théorie de la demande
L’objectif de l’étude de l’équilibre du consommateur est de jeter les bases d’une
théorie de la demande. Mais, la construction de cette théorie a été engagée avant que
n’émerge celle de l’équilibre du consommateur. Les pionniers en la matière sont les
Français Cournot et Dupuit, qui, dès le milieu du XIXe siècle, introduisent des concepts
qui par la suite seront considérés comme typiquement Marshalliens, compte tenu de la
place qu’ils tiennent dans l’œuvre du maître de Cambridge.
Dans ses recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses
(1838), le mathématicien et économiste Augustin Cournot (1801-1877) écrit pour la
première fois, sous le nom de « loi du débit », une relation mathématique faisant
apparaître la demande d’un produit comme une fonction décroissante du prix de ce
produit. Construisant le rapport du taux de variation relative de la demande au taux de
variation relative du prix, Cournot introduit également la notion d’élasticité de la
- 47 -

demande par rapport au prix, et établit le lien entre celle-ci et l’évolution de la recette
totale.
Cependant, la « loi du débit » de Cournot reste purement empirique. Dans deux
articles de 1844 et 1849 consacrés aux principes de la tarification publique, l’ingénieur
des ponts et chaussées Jules Dupuit (1801-1866) va plus loin que Cournot, en reliant la
forme de la fonction de demande à l’utilité. Il introduit la notion de surplus du
consommateur qui vise à procurer une mesure monétaire de l’utilité nette (ou « utilité
relative ») que retire un consommateur de l’achat d’une quantité Q payée à un prix
unitaire P.
1.4.1.4. La demande analysée à partir de l’équilibre du
consommateur
Pressenti par Dupuit, le problème de l’articulation entre la théorie du
consommateur des fonctions et celle des marchés fait l’objet de développements
importants chez Walras et Marshall. Walras déduit de l’équilibre du consommateur des
fonctions de demande individuelle qu’il agrège ensuite pour former les fonctions de
demande de marché.
4.1.5. De l’utilité cardinale additive à l’utilité ordinale
Le traitement de l’utilité par les premiers néo-classiques soulève rapidement des
critiques techniques qui débouchent sur d’importantes améliorations. On remarque
d’abord que l’utilité additive néglige l’interdépendance entre les consommations :
l’utilité de la consommation d’une poire peut dépendre de la quantité de fromage
contenue dans le panier. Dans son ouvrage Psychologie mathématique publié en 1881, le
Britannique Edgeworth (1845-1926) résout cette difficulté en introduisant la fonction
d’utilité généralisée. Il invente également la technique des courbes d’indifférence, ainsi
nommées car chacune d’elles représente un ensemble de paniers auxquels le
consommateur attribue la même note.
Cette représentation graphique est utilisée par l’Italien Pareto (1848-1923) qui,
dès les premières années du XXe siècle, entreprend de reconstruire la théorie du
consommateur pour la dégager d’une autre faiblesse de sa version initiale. Traiter
l’utilité (que Pareto préfère appeler « ophélimité ») comme une grandeur mesurable
implique en effet, que lorsqu’un individu préfère une consommation à une autre, il est
capable de dire « de combien », ce qui semble s’éloigner de la réalité. Aussi Pareto
propose d’abandonner la conception « ordinale », dans laquelle il suffit de supposer que
le consommateur est capable de classer, de façon cohérente, les paniers de biens par
ordre de préférence.
Dès lors une courbe d’indifférence cesse de représenter une quantité d’utilité
déterminée, pour n’être plus qu’un ensemble de paniers occupant la même place dans la
hiérarchie du plaisir n’est donc pas mesurable : lorsque le consommateur passe d’une
courbe à une courbe élevée, il peut dire qu’il accroît sa satisfaction, mais pas « de
combien ».
La théorie de l’utilité ordinale ne rejette pas les fonctions numériques d’utilité. En
effet, il est toujours possible d’associer une telle fonction aux préférences d’un
consommateur rationnel (c’est-à-dire ne se contredisant pas dans ses choix) : celle-ci
donnera une note plus élevée à un panier à chaque fois qu’il est préféré à un autre. Mais
cette « fonction indice », selon les termes de Pareto, n’est pas définie de manière unique :
- 48 -

Si la fonction U reflète les préférences d’un individu, toute transformation monotone


croissante de U par exemple la fonction (10.U + 25) les reflètera aussi bien.
4.2. Critique de Veblen
Les objections d’Edgeworth et de Pareto se situent à l’intérieur du paradigme
néo-classique, qu’elles renforcent en conduisant à des représentations plus raffinées :
après comme avant, il s’agit de formaliser le comportement de l’homo oeconomicus sous
son aspect de consommateur. D’une toute autre nature est la critique émise, à peu près à
la même époque, par l’Américain Thorstein Veblen (1857-1929), considéré comme le
fondateur du courant « institutionnaliste » aux États-Unis. En effet, parmi les
déterminants de l’action humaine cet auteur met l’accent sur le rôle des institutions et
des instincts, ce qui l’amène à rejeter la conception même de l’homo oeconomicus qui est
à la base de la théorie néo-classique.
Dans sa théorie de la classe de loisir (1899), Veblen analyse la consommation de
la classe oisive comme un phénomène ostentatoire : les membres des cette classe aiment
à consommer des produits qui leur permettent de se différencier du commun des
mortels, afin d’affirmer leur statut de classe privilégiée ; par mimétisme, ce
comportement tend à se rependre dans l’ensemble de la société. Mais comment
reconnaître un produit remplissant une telle fonction ? C’est avant tout un produit qui
est cher, nous dit Veblen. Reliant les préférences aux prix, cette analyse est logiquement
incompatible avec celle de néo-classiques, qui déterminent l’équilibre du consommateur
en confrontant ses préférences et sa contrainte budgétaire, ces deux éléments devant
être indépendants l’un de l’autre, les goûts du consommateur néo-classique ne peuvent
dépendre des prix.
4.3. De l’équilibre de l’entrepreneur à l’expression de l’offre
L’entrepreneur des néo-classiques est le symétrique du consommateur, à qui il
vend des produits et achète des services producteurs. Second avatar de l’homo
œconomicus, il est aussi supposé « rationnel », c’est-à-dire doté d’un comportement de
maximisation sous contrainte définissant sa position d’équilibre (programme de
production optimal). Sa fonction objecti est le profit, considéré comme la différence
entre sa recette totale et le coût total des services producteurs qu’il utilise (définition à
distinguer soigneusement de celle des classiques). Les prix étant donnés par le marché,
la maximisation du profit est soumise à une contrainte technique, appelée fonction de
production (notion introduite en 1894 par le Britannique Wicksell dans son essai sur la
coordination des lois de la répartition) établie pour un état donné des connaissances
techniques, celle-ci traduit les liens quantitatifs entre services producteurs et produits.
La loi des rendements décroissants
La notion de substituabilité qui est, dès l’origine, au cœur de la théorie du
consommateur, ne s’impose pas immédiatement dans celle de la production. Ainsi
Walras, dans la première édition de ses éléments d’économie politique pure (1874)
suppose des « coefficients » de fabrication fixes, interdisant toute substitution entre
facteurs (ils deviendront variables dans l’édition définitive, publiée en 1900). Une fois
admise, la possibilité de telles substitutions, les néo-classiques adoptent, sous le nom de
« loi des rendements décroissants des besoins » dans la théorie du consommateur. Déjà
formulée en 1768 par Turgot, elle affirme que la productivité marginale d’un facteur
diminue lorsque son utilisation augmente, les autres facteurs restant constants,
l’augmentation de la quantité de travail dépensée sur une terre donnée produit des
- 49 -

suppléments de la récolte de plus en plus faibles (comme Turgot, les néo-classiques


considèrent que la « loi » ne joue qu’à partir d’un certain seuil).
Soulignons qu’il est ici question de rendements factoriels, c’est-à-dire des
productivités marginales de chaque facteur : productivité marginale du travail appliqué
à la culture d’une quantité donnée de terre par exemple. Cette notion doit être
distinguée de celle de « rendements d’échelle », qui concerne le rapport entre la
variation du produit qui en résulte : des productivités marginales décroissantes sont
compatibles avec des rendements d’échelle croissants (c’est-à-dire un produit
augmentant plus vite que l’ensemble des facteurs).
Section 5. Équilibre des marchés
Un marché est en équilibre lorsque l’offre et la demande y sont égales. Objet de
représentations diverses, cet équilibre est le cadre dans lequel les néo-classiques
développent leurs analyses de la valeur et de la répartition ; ainsi qu’une réflexion
nouvelle sur la notion d’efficacité économique.
Marshall préfère raisonner sur les fonctions réciproques, qu’il appelle le prix de
demande et prix d’offre : le premier est le prix unitaire maximum que les
consommateurs consentent à payer pour une quantité Qj, le second est le prix unitaire
minimum que les producteurs exigent pour la fourniture de Qj. Ces fonctions peuvent
être représentées graphiquement :

Prix
S

E
Pe

0 Qe
Quantité

Il existe entre les marchés de multiples facteurs d’interdépendance : liens de


substituabilité ou de complémentarité entre produits et entre services producteurs,
« coefficient de fabrication » reliant les uns aux autres. Si la théorie de l’équilibre partiel
tente de s’en débarrasser, l’interdépendance des marchés joue un rôle central dans la
théorie de l’équilibre général.
- 50 -

Équilibre partiel ou équilibre général


Développée par Marshall, la théorie de l’équilibre partiel consiste à étudier un
marché déterminé en supposant invariante la situation des autres marchés. On fait ainsi
abstraction de l’interdépendance entre le marché étudié et le reste de l’économie, ce qui
n’est pas toujours acceptable : une forte perturbation sur un marché jouant un rôle
économique majeur (choc pétrolier par exemple) ne peut être étudiée par la méthode de
Marshall. Si l’on ne retient pas cette méthode, l’offre et la demande de chaque
marchandise se présentent comme des fonctions de l’ensemble des prix, et l’équilibre
général, ou équilibre simultané de tous les marchés, prend la forme d’un système
d’équations interdépendantes. Walras étudie la forme d’un système en quatre étapes,
qu’il appelle théories de l’échange, de la production, de la capitalisation et de la
circulation.
Section 6. Optimum de Pareto
Inventeur de la théorie de l’utilité ordinale et interprète inspiré de l’équilibre
général, Pareto doit son principal titre de gloire au concept de « maximum
d’ophélimité », plus connu aujourd’hui sous l’appellation d’optimum de Pareto.
Le libéralisme économique repose sur l’idée que la poursuite des intérêts
individuels soumis à la pression de la concurrence est favorable au bien-être de la
société. A la charnière du XVIIIème et XIXème siècles, le philosophe anglais Bentham
définissait celui-ci comme la somme des utilités des membres de la société. Mais cette
définition suppose que l’on puisse comparer les satisfactions de différentes personnes, ce
que la plupart des néo-classiques jugent irréalisable. Lorsqu’on retire un bien à un
individu A pour le donner à un individu B, il ne leur parait pas possible de dire si la perte
d’utilité subie par A est supérieure, égale ou inférieure au gain d’utilité par B, et donc
comment varie le bien-être collectif.
La notion parétienne de maximum d’ophélimité ne repose quant à elle sur
aucune comparaison interpersonnelle d’utilités, puisqu’elle caractérise tout état à partir
duquel on ne peut améliorer la satisfaction (ou « ophélimité ») d’un individu sans
détériorer celle d’au moins un autre : tant qu’il est possible, par une réallocation des
ressources au sein de l’économie, d’accroître la satisfaction de certains sans nuire à
d’autres, le critère du maximum d’ophélimité n’est pas satisfait.
Un critère d’efficacité, et non d’optimalité
Consacrée par l’usage, l’appellation d’optimum de Pareto est trompeuse. Comme
le souligne M. Allais, le critère ne définit pas un optimum social, c’est un critère
d’efficacité, au sens où l’on peut dire qu’il y a inefficacité relativement à la satisfaction
des besoins, dès lors que ne sont pas exploitées toutes les possibilités d’améliorer la
satisfaction de certains sans nuire à quiconque.
Bien entendu, si l’on disposait d’un moyen d’agréger les satisfactions
individuelles comme le pensait Bentham, l’optimum social que l’on pourrait définir
vérifierait nécessairement le critère parétien : un État ne peut être optimal s’il n’est pas
efficace. Mais la réciproque n’est pas vraie, car de nombreux États efficaces seraient très
éloignés de l’optimum social : une situation dans laquelle neuf personnes sur dix ont à
peine de quoi vivre alors que la dixième vit dans l’opulence, peut être un maximum
d’ophélimité, sans être pour autant un modèle de bien-être pour la société.
- 51 -

La théorie du maximum d’ophélimité permet donc seulement d’affirmer que, sous


certaines conditions, la concurrence parfaite permet à l’économie de fonctionner de
façon efficace. L’équilibre qui est atteint dépend de la répartition initiale des facteurs de
production : si celle-ci est inégalitaire, il en ira probablement de même de la répartition
des revenus qui en résulte. Le critère parétien n’a rien à dire probablement de même que
le caractère juste ou injuste d’un système économique. Loin d’être une faiblesse, cette
neutralité vis-à-vis des jugements de valeur en fait un outil fondamental pour l’analyse
économique, qui sera repris, par des auteurs dont certains sont idéologiquement aux
antipodes de Pareto.
Section 7 : Joseph Schumpeter (1883-1950) et la théorie
des innovations
Joseph Aloys SCHUMPETER est né en 1883 dans une province de l’Empire
Austro-hongrois : la moravie. Il appartient à l’aristocratie de l’empire. De 1901 à 1906,
Il fait des études de droit et d’économie à l’université de Vienne, économiste autrichien
installé aux Etats-Unis à partir de 1932. Schumpeter était à l’université de Vienne,
l’élève de Wieser et de Böhm-Bawerk. Il devient lui-même professeur d’université en
1909 et dirige avec les sociologues Werner Sombart et Max Weber, les archives pour les
sciences sociales. Il est brièvement ministre des finances de son pays en 1919 mais ce fut
un échec avant de poursuivre sa carrière universitaire à l’étranger en 1932, il devient
professeur à l’université de Haward, et restera aux Etats-Unis jusqu’à sa mort.
En 1908, apparaît son premier ouvrage « Nature et contenu de la théorie
économique », en 1912, il publie « Théorie de l’évolution économique » où il ne cherche
pas à comprendre le retour à l’équilibre, mais les lois du changement. Déjà, il voit dans
l’entrepreneur qui introduit des innovations la clé de la dynamique économique et de la
croissance économique.
En 1939, Il publie « Business cycle » dans cet ouvrage, il explique comment les
innovations apparaissent, comment elles provoquent l’expansion et la croissance, et
comment elles s’atténuent pour finir par provoquer la crise .L’importance des
innovations explique selon Schumpeter, la durée de cycle dont elles sont à l’origine. Il
intègre alors les analyses en terme de marché dans une approche où le progrès
technique joue un rôle majeur. En 1942 dans son ouvrage « Capitalisme, socialisme et
démocratie », Il développe une thèse paradoxe selon laquelle « Le capitalisme est le
meilleur système qu’on puisse imaginer, il n’a qu’un défaut : Il ne peut pas survivre seul,
en effet, le capitalisme peut propager efficacement le progrès technologique seul, il peut
allouer les ressources suivant des choix rationnels ».
Schumpeter affirmait que le capitalisme n’a pas besoin de la libre concurrence
pour être dynamique et efficace, les pratiques monopolistiques et les grandes firmes
peuvent mieux diffuser l’innovation ; prendre les risques nécessaires et imposer des
transformations. Ce n’est pas pour des raisons économiques que le capitalisme est en
danger mais pour des raisons sociales, politiques et intellectuelles…
J.A Schumpeter meurt en 1950. En 1954 paraîtra inachevé « Histoire de l’analyse
économique ».
Pour comprendre le processus de la croissance écrit-il, il faut envisager d’abord
le cas où cette croissance n’existerait pas. L’économie ne se modifierait pas d’une
période à l’autre ; il n’y aurait ni épargne ni investissement net et le taux d’intérêt serait
nul. Cette situation, il la nomme le « circuit économique ». Et c’est à partir de là qu’il
- 52 -

cherche à comprendre la croissance, qu’il nomme « l’évolution », en se demandant quelle


cause fondamentale peut entraîner le passage du « circuit à l’évolution. Ce passage,
conclut-il, et c’est là son originalité, s’explique par les « innovations ».
Sous ce terme d’innovations, Schumpeter, range, cinq catégories des faits :
La fabrication d’un bien nouveau
L’introduction d’une méthode de production nouvelle
L’ouverture d’un débouché nouveau, c’est-à-dire le fait pour une industrie de
pénétrer sur un marché où elle ne vendait pas auparavant ;
La conquête d’une nouvelle source de matière première ou de produits semi-
ouvrés ;
La réalisation d’une « nouvelle organisation », par exemple, la création d’une
situation de monopole.
En donnant cette définition de l’innovation Schumpeter cherche en réalité à
donner une liste des « occasions d’investissement ». Car à ses yeux c’est l’investissement
qui est à l’origine de la croissance économique, et non pas l’épargne, comme le
prétendait l’école néo-classique en général. L’homme d’affaires actif, efficace auquel
Schumpeter réserve le nom d’entrepreneur est celui qui réalise des investissements nets.
Si l’on examine la liste des innovations, on voit vite que les occasions
d’investissements qu’elle énumère se ramènent pour l’essentiel au progrès technique,
d’une part, et, d’autre part, à l’élargissement des débouchés ouverts aux producteurs.
L’importance fondamentale de la théorie de Schumpeter tient donc au fait qu’elle
rompt de façon radicale avec la loi de J.B Say et admet le rôle de l’agrandissement des
débouchés

Chapitre cinquième
Keynes et les faits économiques de 1920 à nos jours

Présentation et introduction
Fils de l’économie britannique John Neville Keynes, John Maynard Keynes fait lui-
même des études d’économie à Cambridge, où il est l’élève d’Alfred Marshall, dont il
critiquera par la suite les analyses. A l’issue de ses études, Keynes mène une triple
carrière de haut fonctionnaire, de professeur d’économie et de financier. Après des
débuts à l’India Office, il devient en 1909 chargé de cours à Cambridge et, en 1911,
rédacteur en chef de l’Economy Journal. Il est appelé pendant la Première Guerre
mondiale au Trésor, puis en 1919 le délégué à la conférence de la paix ; Keynes
démissionne de celle-ci pour marquer son opposition aux répartitions imposées à
l’Allemagne, qui selon lui ne peuvent qu’appauvrir l’Europe tout entière et y développer
les antagonismes (Les conséquences économiques de la paix, 1919). Parallèlement à ses
cours d’économie et à une activité éditoriale importante, Keynes se lance dans les
affaires, où il fait rapidement fortune ; spéculateur heureux, Keynes est aussi un
théoricien de l’incertain (Traité sur les probabilités, 1921).
- 53 -

Au cours des années vingt, il s’oppose à la politique consistant à restaurer la


convertibilité or de la livre sterling à son taux d’avant-guerre, et dont les effets
déflationnistes sont selon lui à l’origine de l’important chômage que connaît cette
période, la Grande-Bretagne (La réforme monétaire, 1923). Les deux ouvrages
principaux de Keynes (Le Traité sur la monnaie de 1931 et la Théorie générale de
l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de 1936) sont publiés dans le contexte de la crise
économique internationale ouverte en 1929. Par delà des différences méthodologiques
importantes, ces deux ouvrages témoignent de la rupture de Keynes avec l’économie
qu’il appelle « classique ». Cette rupture, fondée sur une conception hétérodoxe de la
monnaie, l’amène à interpréter la crise et le chômage massif des années trente comme le
résultat d’une insuffisance de la demande globale de biens et services. Keynes, favorable
à l’économie de marché, en tire la conclusion que le bon fonctionnement de celle-ci
nécessite une certaine intervention de l’État.
À la fin des années trente, la popularité de ses idées devient très grande et fait de
lui une sorte d’économiste officiel en Grande-Bretagne. Il devient directeur de la Banque
d’ Angleterre et est anobli. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il explique comment
combattre les tensions inflationnistes résultant de l’effort d’armement (Comment
financer la guerre, 1940), et le gouvernement britannique le charge d’élaborer un projet
de reconstruction du système monétaire international (« le bancor »), est supplanté, en
1944 à la conférence de Bretton Woods, par le projet américain (plan White), qui
aboutit à un système faisant du dollar le pivot des relations monétaires internationales.
Keynes meurt peu après (1946), mais l’influence de ses idées n’en est qu’à ses débuts…
Par plusieurs aspects, l’extraordinaire succès que remporte les idées de Keynes à
partir de la fin des années trente ressemble au phénomène de révolution scientifique
analysé par Thomas Kuhn : paradigme dominant qui achoppe sur une anomalie,
émergence d’un nouveau paradigme apparemment plus efficace, crise brève mais
intense au sein de la communauté scientifique se dénouant par une conversion massive
au nouveau paradigme. Les rôles du paradigme ancien, de l’anomalie et du paradigme
nouveau seraient ici tenus respectivement par la théorie néo-classique (dite
« classique » par Keynes), la crise de 1929 et la théorie keynésienne. A l’issue de cette
révolution scientifique, la théorie néo-classique serait, non pas abandonnée, mais
transformée en cas particulier d’un paradigme plus puissant (appelé « théorie
générale » par Keynes).
La théorie keynésienne
C’est avec la théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie en 1936
que Keynes provoque une véritable révolution dans la pensée économique de l’époque.
Les mots qu’il a choisis pour le titre de son livre ne sont pas le fait du hasard. Contre les
néoclassiques qui compte sur le marché autorégulateur pour assurer le plein emploi,
Keynes affirme que le sous-emploi est une situation d’équilibre stable, c’est-à-dire non
susceptible d’amélioration automatique. Contre les néoclassiques qui pensent que le
taux d’intérêt est le prix de l’équilibre de l’épargne et de l’investissement, Keynes
soutient qu’il est avant tout une variable monétaire déterminée à la fois par la Banque
centrale (à travers l’offre de la monnaie) et par les agents (à travers leur préférence
pour la liquidité). Contre les néoclassiques qui postulent la neutralité de la monnaie et
traitent d’une économie d’échange réel (la dichotomie), Keynes élabore une théorie
monétaire de la production, ce qui l’amène à repenser la nature et le rôle de la monnaie.
- 54 -

Ce qu’il dénonce surtout, ce sont les principes de libéralisme économique (laisser-


faire, laissez-passer) que la théorie classique implique et qui prépare le lit de la
révolution. Le pouvoir de séduction de la théorie générale a été et est encore
considérable. Il s’explique par un argument théorique et pratique. Tout d’abord Keynes
s’attaque à la citadelle orthodoxe ; son analyse bouleverse profondément la
problématique néoclassique, incapable à ses yeux d’expliquer le chômage involontaire et
les crises de surproduction. L’ouvrage est donc un défi à la réalité qui ne se laisse pas
saisir par les outils classiques de la théorie économique. A cet égard, il est significatif de
remarquer que l’on est aujourd’hui un peu dans la même situation que dans les années
30 : une crise qui dure, un chômage considérable et il n’y a pas un économiste qui a
proposé une théorie capable de trouver des solutions satisfaisantes à ces problèmes, il
nous manque, dirai-je parfois (Prince LETA), un nouveau Keynes.
Une théorie ne peut avoir un écho considérable que si elle change (ou est
susceptible de changer) la vie de millions d’êtres humains. Celle de Marx en un exemple,
celle de Keynes un autre. En effet l’idée fondamentale que Keynes apporte, c’est que
l’homme est maître de son destin.
La rupture avec la pensée classique apparaît-elle alors consommée ? Eh bien, pas
du tout. Car, s’il y a des points de rupture, il y a aussi des points de continuité. C’est pour
cette raison que la récupération de la pensée keynésienne par les classiques a été aisée.
Elle se produit dès 1937 sous la plume de John Hicks dans un article fameux : « Mr
Keynes and the Classics ; a suggested interpretation », paru en 1937 dans la revue
Econometrica. A quoi Keynes ne trouva rien de mieux à répondre : « je l’ai trouvé
(l’article) très intéressant et je n’ai vraiment pas grand-chose à dire en guise de critique
». La version Hicksienne de Keynes est connue sous le nom de synthèse néoclassique, ou
encore de schéma IS-LM.
J M Keynes a fondé toute une partie de la politique économique occidentale
contemporaine en se plaçant du point de vue d’un ministre des finances désireux de
réguler l’économie.
Le rattachement à l’école keynésienne repose sur plusieurs faits :
analyse globale en termes de flux ;
reconnaissance de l’absence d’équilibre global de plein emploi ;
existence des cycles ou de fluctuations durables ;
la demande effective est le facteur déterminant au niveau du revenu national et
de l’emploi ;
condamnation de l’épargne et critique des taux d’intérêt élevés ;
intégration des phénomènes réels et phénomènes monétaires ;
attribution d’un rôle de régulation à l’État plutôt qu’au marché ;
développement de techniques et d’outils permettant à l’État de jouer ce rôle.
Section 1. La crise anormale de 1929
L’extension internationale de la crise
- 55 -

1 1 1 1
929 932 937 938
(
base)
Production industrielle
Production de produits de base
1 6 1 9
Commerce international 00 4 04 3
1 9 1 1
00 4 10 08
1 7 9 8
00 5 7 9

Indices en volume, monde sauf U.R.S.S


Source : annuaires SDN.

ÉVOLUTION DU PRODUIT INTERIEUR BRUT : COMPARAISON DE QUELQUES


PAYS
(Indices en volume, base 100 en 1913)
Année
Pays 1921 1929 1932 1938
France 83 128 113 123
Royaum 88 113 108 133
e-Uni
États- 113 163 118 155
Unis
Allemag 93 123 100 170
ne
Suède 105 158 150 180
Japon 148 178 173 268
Source : Maddison, Economic Growth in the West (1964)
Après huit années de prospérité, une crise économique, déclenchée par un krach
boursier de Wall Street, éclate en 1929 aux États-Unis et s’étend au reste du monde. Ses
manifestations sont d’une nature classique : chute de la production, montée du
chômage, baisse des prix (particulièrement pour des produits de base), contraction des
échanges internationaux. Mais elles sont d’une ampleur et d’une durée inhabituelle : en
quatre ans la production mondiale (U.R.S.S. exclue) recule de plus du tiers et reste, à la
- 56 -

veille de la Seconde Guerre mondiale, inférieure à son niveau de 1929. Le contraste est
total avec la précédente crise (1921), brutale mais résorbée en quelques mois.
La crise de 1929 n’atteint pas tous les pays à l’identique. Très violente aux États-
Unis et en Allemagne, elle est plus atténuée, mais aussi plus durable en France. La
Grande-Bretagne est un cas un peu à part, car la situation économique y était mauvaise
dès les années vingt. Le Japon, et à fortiori l’U.R.S.S. dont la production industrielle
double de 1928 à 1932, semblent ignorer la crise, mais l’évolution économique de ces
deux pays est liée à des changements politiques majeures : début de l’expansion militaire
japonaise et premier plan quinquennal soviétique. Les pays que l’on ne désignait pas
encore sous le terme générique de « Tiers monde » sont durement touchés par
l’effondrement des cours des matières premières.
Dans un premier temps, la plupart des gouvernements, habitués à des crises
passagères, ne réagissent guère. Leur attitude change à partir du début des années
trente, au vu de l’ampleur des dégâts. Mais les réactions se font en ordre dispersé,
chacun essayant de rejeter les effets de la crise sur ses voisins : le protectionnisme
douanier devient systématique, et il s’accompagne de « dévaluations de combat » visant
à obtenir des gains de compétitivité par la manipulation du taux de change, ou de
politique de déflation poursuivant le même objectif par la baisse forcée des prix
intérieurs. Aggravant le recul des échanges internationaux, ces politiques
approfondissent la crise. Certains gouvernements passent alors à une action sur la
demande intérieure. Ces mesures sont d’inspirations très diverses : politiques des
sociaux-démocrates suédois et New-Deal de Roosevelt aux États-Unis, mais aussi
politique de préparation à la guerre de l’Allemagne nazie.
1.1. Les économistes libéraux face à la crise
Confirmation les marxistes de la thèse de l’inéluctable aggravation des crises du
capitalisme, les événements constituent par contre un défi pour les libéraux : les
mécanismes autorégulateurs qu’ils évoquent traditionnellement pour justifier la non-
intervention de l’État semblent grippés. C’est en particulier le cas pour le marché du
travail : jusque-là les poussées de chômage semblaient se résorber rapidement sous
l’effet d’une baisse de salaire réel (salaire nominal corrigé des variations du niveau des
prix), censée favoriser l’embauche ; par contre, la persistance d’un chômage massif
pendant les années trente témoigne d’un déséquilibre profond et durable du marché du
travail.
Pour les libéraux, cette situation résulte de la diminution du caractère
concurrentiel des marchés, et notamment du marché du travail. Dès 1925, cette thèse
avait été soutenue par le Français Jacques Rueff (1896-1978) à propos de la Grande-
Bretagne. Dans ce pays en effet, après la crise de 1921, le chômage était resté à un
niveau anormalement élevé, et Rueff expliquait ce phénomène par la puissance des
syndicats britanniques et l’existence d’un système d’indemnisation du chômage alors
sans équivalent dans les autres pays : il en résultait selon lui une rigidité à la baisse des
salaires nominaux qui, dans un contexte de baisse des prix, impliquait une hausse des
salaires réels défavorable à l’emploi. En 1931, dans un article significativement intitulé
« l ‘assurance chômage : cause du chômage permanent », Rueff reprend cette
argumentation, et d’autres économistes libéraux, tels les Britanniques Arthur-Cecil
Pigou (La théorie du chômage, 1933) et Lionel Robbins (La grande dépression 1929-
1934,1935), développent peu après des analyses voisines. Pour eux le chômage est
- 57 -

« volontaire », car l’emploi pourrait se développer si les travailleurs acceptaient des


salaires réels plus faibles.
1.2. Le point de vue de Keynes
La thèse libérale se heurte à un obstacle de taille : alors qu’elle préconise un
retour à la libre concurrence, ce sont apparemment les pays où l’État intervient
largement dans l’économie qui surmontent le mieux les effets de la crise. Véritable
anomalie pour les libéraux, ce phénomène s’explique par contre aisément dans l’optique
keynésienne. Renouant avec une thèse autrefois développée par Malthus, Keynes voit
dans la crise le résultat d’un effondrement de la « demande effective », ou demande
globale adressée aux entreprises. Se développe alors, non pas un chômage
« involontaire » lié à l’insuffisance de la dépense. Dans ces conditions, les gouvernements
qui parviennent à ranimer la demande effective – que ce soit par des commandes
d’armement, la construction d’équipements publics ou des mesures sociales permettant
de soutenir la consommation des ménages – suscitent un redémarrage de l’activité et
parviennent à faire reculer le chômage (cette opinion s’oppose radicalement à celle que
soutient à la même époque Hayek.
S’il se démarque du « laissez-faire » traditionnel des libéraux, Keynes ne rejoint
pas pour autant le point de vue des marxistes, car la crise n’est pour lui nullement une
fatalité du capitalisme : elle peut être conjurée par une politique économique
appropriée. Loin de chercher à saper les bases du capitalisme, Keynes souhaite lui
fournir les instruments de sa survie.
Section 2. Les remèdes à la crise
La crise provient, selon Keynes, de la modification de deux paramètres
hautement instables car liés à l’incertitude vis-à-vis de l’avenir. En effet les conséquences
financières catastrophiques du krach de 1929 ont provoqué un retournement brutal du
climat des affaires et ont simultanément augmenté la préférence pour la liquidité. Il en
est résulté un effondrement de l’investissement qui, par le biais du multiplicateur, a
entraîné dans sa chute l’ensemble de l’activité.
Pour Keynes il n’y a pas de mécanisme automatique assurant le retour à la
prospérité : une fois l’économie plongée dans une crise profonde, elle a toutes chances
d’y rester si rien n’est fait pour l’en sortir. En effet, le chômage massif et la réduction des
échanges maintiennent à un niveau très bas les débouchés, et donc les perspectives de
rendement des investissements. Le caractère socialement insupportable de la crise, qui
réduit à la misère et au désespoir des millions de personnes, met directement en péril les
démocraties et la paix (Hitler arrive au pouvoir en Allemagne en 1933).
Les conceptions de Keynes en matière de politique économique sont dominées
par l’idée que l’État doit agir pour assurer une situation, proche du plein emploi
(entendu comme l’absence de chômage involontaire), dans la mesure où une telle
situation n’est nullement garantie par le libre jeu du marché. Encore convient-il de ne
pas se tromper sur la nature des remèdes.
2.1. Faux remèdes
La dépendance des salaires réels vis-à-vis de la demande effective montre, selon
Keynes, l’inanité des efforts pour relancer l’activité par une baisse des salaires réels.
Certes, pour lui comme pour les classiques, il est probable qu’une reprise de la
production et de l’emploi s’accompagne d’une baisse des salaires réels, du fait de la
- 58 -

décroissance de la productivité marginale du travail en courte période. Mais cette baisse


ne peut être qu’un résultat, en aucun cas une cause de la reprise, qui ne peut provenir
que d’une relance de la demande effective.
Un des éléments de celle-ci est le solde du commerce extérieur, et Keynes rend
hommage aux vieux auteurs mercantilistes pour leur lucidité quant à l’influence de la
balance commerciale sur l’activité économique intérieure. Mais il ne partage nullement
leur vision belliqueuse du commerce international, dont l’effondrement lui permet de
mesurer les ravages causés par la guerre commerciale entre les Etats, jeu à somme
fortement négative qui risque de déboucher sur la guerre tout court. C’est donc sur la
demande intérieure qu’il convient essentiellement d’agir.
2.2. Monnaie et budget
La demande intérieure est, dans une large mesure, commandée par
l’investissement des entreprises, qui agit sur la consommation des ménages par
l’intermédiaire du multiplicateur. Relancer l’investissement des entreprises permettrait
Donc d’amorcer Une reprise. Si les autorités n’ont pas la maîtrise du climat des affaires,
elles peuvent agir sur les taux d’intérêt par la politique monétaire : En refinancant plus
largement, les banques de second rang, la banque centrale leur permet d’offrir plus de
crédits et donc de créer plus de monnaie, ce qui est susceptible de faire baisser les taux
d’intérêt. Toutefois Keynes considère qu’une telle politique, certes utile, risque d’être
insuffisante : il existe une limite à la baisse des taux, et même des taux très bas peuvent
ne pas suffire à relancer l’investissement des entreprises lorsque le climat des affaires
est particulièrement déprimé (trappe à liquidité, credit crunch).
Dans ce cas, l’État doit amorcer lui-même le multiplicateur en accroissant les
dépenses publiques. Keynes s’oppose donc radicalement aux politiques budgétaires
« orthodoxes », qui tentent de réduire le déficit provoqué par la baisse des rentrées
fiscales (conséquence mécanique de la crise) en diminuant les dépenses budgétaires :
affaiblissant encore davantage la demande effective, ces politiques ne font qu’aggraver
la crise. Chez Keynes le déficit budgétaire n’est pas un mal (ni un bien) en soi : en cas de
crise il aide à relancer la demande, et c’est cette relance, génératrice de rentrées fIscale3
accrues, qui permettra par la suite d’équilibrer le budget.
2.3. L’efficacité économique de la protection sociale
Si la confirmation la plus spectaculaire de la thèse du redémarrage de l’activité
par l’augmentation des dépenses vient d’Allemagne où est menée, à partir de 1933, une
politique d’armement qui résorbe rapidement le chômage, il est à peine besoin de
préciser que les conceptions politiques et philosophiques de Keynes, humaniste et
démocrate convaincu, sont aux antipodes de celles des fondateurs du IIIème Reich.
L’auteur de la Théorie générale considère que les budgets publics peuvent lutter contre
le chômage par de nombreux autres moyens que les commandes d’armements, et les
dépenses pour l’éducation, la santé ou la culture ont nettement sa préférence.
Enfin Keynes ne néglige pas la possibilité d’agir directement sur la
consommation finale de la population. Si les exhortations adressées aux ménagères
patriotiques pour qu’elles se montrent moins économes ont surtout une valeur
symbolique, des modifications plus sensibles de la propension à consommer de la société
peuvent être obtenues par des transferts de revenus en faveur des personnes à faibles
revenus, pour qui l’épargne représente un luxe peu accessible. En ce sens,
l’indemnisation du chômage et, plus généralement, la protection sociale ont pour Keynes
- 59 -

une utilité macroéconomique certaine car elles participent au soutien de la


consommation, principal composant de la demande globale.
Refusant l’opposition, traditionnelle dans la pensée libérale, entre l’efficacité
économique et la protection sociale, Keynes apparaît bien comme un des pères spirituels
de « l’État-Providence » qui connaîtra un développement considérable après la Seconde
Guerre mondiale.
Section 3. Du chômage involontaire à la préférence pour la liquidité
L’approche keynésienne entre en contradiction avec la loi des débouchés, pilier
de l’orthodoxie économique légué par les classiques aux néo-classiques (que pour cette
raison Keynes, dont nous retiendrons ici la terminologie, appelle également
« classiques »). Selon cette loi en effet, au niveau macroéconomique l’offre crée sa propre
demande, et donc une chute de la production ne peut jamais résulter d’une chute de la
demande globale. Pour préciser les raisons de l’opposition de Keynes à la loi des
débouchés, on présentera d’abord, en termes très simplifiés, la logique de l’équilibre
macroéconomique de courte période selon les auteurs – en premier lieu Pigou, disciple
de Marshall – que Keynes critique sous l’appellation de « classiques » (le »modèle
classique » auquel s’attaque Keynes n’apparaîtra de façon formelle qu’après la
publication de la Théorie générale : une première version en est donnée par Hicks en
1937.
Représentation graphique du modèle
GRAPHIQUE 1
Equilibre du marché du travail
L Emploi
Lo Offre de travail
Ld Demande de travail
W Salaire nominal
P Niveau des prix
W/P Salaire réel
GRAPHIQUE 2
Fonction de production
en courte période
Q Volume de production
GRAPHIQUE 3
Equilibre du marché
Des fonds prêtables
(pour un niveau de revenu donné)
S Epargne
I Investissement
i Taux d’intérêt
- 60 -

Nota : les symboles suivis d’un astérisque représentent les valeurs d’équilibre
3.1. L’équilibre « classique » en courte période
La courte période représente un intervalle de temps suffisamment bref pour que
le volume d’équipements susceptibles d’être mis en œuvre puisse être considéré comme
donné : les investissements courants n’auront d’effet sur les capacités de production que
dans le cadre d’une période ultérieure.
Selon les classiques, en courte période la production résulte du volume d’emploi,
qui résulte lui-même de la confrontation des offres et des demandes sur le marché du
travail. Les unes et les autres dépendent du salaire réel : alors qu’une hausse du salaire
réel diminue la demande de travail des entreprises dont elle augmente les coûts, elle est
supposée accroître l’offre de travail des salariés, incités à substituer de la consommation
de biens et services marchands, et donc du travail rémunéré, au temps de « loisir »
(temps consacré à toute autre activité que le travail rémunéré). En même temps que le
volume d’emploi, la confrontation des offres et demandes de travail détermine le salaire
réel d ‘équilibre ; cet équilibre est formellement compatible avec un niveau plus ou
moins élevé de chômage « volontaire ».
Le revenu issu de la production se partage entre consommation et épargne. Vue
comme une consommation différée, l’épargne varie généralement, selon les classiques,
dans le même sens que le taux d’intérêt, qui est censé rémunérer la renonciation à la
consommation immédiate au profit de la consommation future. Par contre ce taux agit
négativement sur la demande de fonds destinée à financer les investissements, les
entreprises ne retenant que les projets d’investissement dont le taux de rentabilité
attendu, ou taux de rendement interne, est au moins égal au taux d’intérêt. Sur le
marché des fonds prêtables, la confrontation de l’offre émanant des investisseurs permet
l’égalisation de l’épargne et de l’investissement, et simultanément détermine le taux
d’intérêt d’équilibre.
3.2. La question du statut de la monnaie
Cette représentation très simplifiée de l’équilibre macroéconomique ne fait pas
intervenir la monnaie qui, dans la tradition classique, est un simple intermédiaire des
échanges, une commodité technique permettant de s’affranchir des embarras du troc ;
sur le plan théorique, elle n’est qu’un « voile » masquant le fait que, fondamentalement,
« les produits s’échangent contre des produits », selon la formule de Say. Selon la théorie
quantitative, reprise dans le modèle classique, la masse monétaire détermine le niveau
général des prix.
Keynes conteste cette conception de la monnaie. Étant par définition
parfaitement liquide, c’est-à-dire immédiatement utilisable pour toute transaction, la
monnaie joue selon lui le rôle psychologique majeur dans un monde dominé par
l’incertitude vis-à-vis de l’avenir. Cette incertitude est radicale : dans la vie économique,
non seulement on sait mal de quoi se fera l’avenir, mais, contrairement à un jeu de
loterie, dans bien des cas on ne sait même pas lesquelles sont les probabilités de
réalisation des évènements futurs. Les individus qui ont à prendre des décisions
engageant fortement l’avenir (investissement notamment) sont alors contraints de
recourir à diverses techniques de traitement de l’incertain, comme celle qui consiste à
supposer, en l’absence d’indices contraires, que demain sera comme aujourd’hui, ou
encore celle qui consiste à se conformer à l’opinion de ses semblables. Mais les prévisions
reposant sur de telles bases sont par nature fragiles, et considérées avec une certaine
- 61 -

méfiance (variable selon les circonstances) par ceux-là mêmes qui les font. De cette
méfiance découle selon Keynes un comportement de préférence pour la liquidité : entre
deux actifs (financiers ou réels) un individu préfère toujours celui qui, toutes choses
égales par ailleurs, est le plus liquide, c’est-à-dire le plus facilement transformable en
monnaie. Ce comportement, aisément observable dans la vie réelle, n’aurait aucune
place dans un monde où serait exclue l’incertitude vis-à-vis de l’avenir.
Keynes en conclut que la monnaie est recherchée pour elle-même, contrairement
à ce que supposent les classiques qui ne retiennent que les encaisses de transaction,
demande technique de monnaie proportionnelle à la valeur des échanges résultant du
décalage des rythmes d’encaissement et de décaissement. Il existe également pour
Keynes un besoin d’encaisses de nature psychologique, lié à l’incertitude vis-à-vis de
l’avenir. Ce besoin d’encaisses, qu’il appelle « demande pour motif de spéculation » dans
son ouvrage de 1936, est présenté dans un article écrit l’année suivante comme « un
baromètre de notre degré de méfiance à l’égard de mes propres calculs et conventions
concernant le futur ».
Pour lui, l’ensemble des prévisions des agents économiques est exprimé en termes
monétaires. En effet, la monnaie a plusieurs fonctions :
•elle sert d’abord d’unité de compte, pour permettre des comparaisons ;
•elle joue le rôle d’étalon des valeurs pour faciliter les échanges, en décomposant
le troc en plusieurs échanges c’est-à-dire que dans l’échange monétaire, chacun vend
contre de la monnaie ce qu’il désire, quand il veut. Dans le troc, les échanges sont limités
de bien à bien, et il faut que celui qui possède ce que vous désirez désire ce que vous
possédez ;
•la monnaie est une réserve de valeur. On peut la garder ou l’utiliser, c’est un
instrument idéal pour permettre la prévision et, aussi, la spéculation.
La fonction de spéculation explique le rôle central qu’a la monnaie dans le
système Keynésien, ce qui fait que la monnaie n’est pas neutre, car ceux qui la possèdent
commandent les autres. Or ce pouvoir, et surtout le droit de battre la monnaie, sont
créés par l’État, c’est un droit lié à l’histoire. Mais pour les Keynésiens, une simple
création plus ou moins importante de monnaie ne peut permettre une véritable
régulation économique car il faut tenir compte du niveau des prix, du niveau du taux
d’intérêt, de la demande effective, etc.. D’ailleurs chez Keynes, le marché n’est pas le
régulateur de la vie économique, l’équilibre provient d’un équilibre entre les flux et seul
l’État peut permettre une régulation économique qui satisfasse le plein emploi.
3.3. Une théorie monétaire de la production
La théorie classique, qui ignore la préférence pour la liquidité, serait selon
Keynes correcte dans un monde où la prévision serait certaine, ou du moins relèverait
du calcul des probabilités. Mais, en ce qui concerne le monde réel, la prise en compte de
la préférence pour la liquidité, qui est à l’origine d’une demande de monnaie hautement
instable car liée à l’évolution du degré d’incertitude vis-à-vis de l’avenir, ruine la « loi
des débouchés » : la dépense cesse d’apparaître comme la conséquence nécessaire de la
perception d’un revenu monétaire, donc de l’acte de production qui donne naissance à
ce revenu. C’est au contraire, soutient Keynes, la production qui, dans les limites
imposées par les capacités de production disponibles, s’adapte à la dépense. Ainsi, dans
la chaîne macroéconomique d’équivalences comptables entre production, revenu et
demande, l’élément qui donne l’impulsion est déplacé de la production vers la demande.
- 62 -

Il en résulte la possibilité de fluctuations de l’activité sous l’effet de variation de la


demande effective, et d’un chômage « involontaire » lorsque cette demande est
insuffisante pour employer tous ceux qui souhaitent trouver du travail au taux de
salaire en vigueur.
À l’origine de ce déplacement, qui rend justice à l’intuition de Malthus et de
quelques autres adversaires isolés de la loi des débouchés, se trouve l’intégration de la
monnaie dans l’économie « réelle » (production, emploi, prix relatifs). Ainsi Keynes, par
dessus la tradition classique, renoue avec les anciennes thèses mercantilistes auxquelles
il rend hommage dans le chapitre 23 de sa Théorie Générale. Son apport essentiel est de
fonder cette intégration sur la prise en compte du phénomène de l’incertitude vis-à-vis
de l’avenir : « une économie monétaire, écrit-il dans la préface de l’ouvrage de 1936, est
essentiellement une économie où la variation des vues sur l’avenir peut influer sur le
volume actuel de l’emploi et non sur sa seule orientation ».

3.4. Le chômage

Il y a plein-emploi lorsque tous les travailleurs qui désirent travailler au taux de


salaire réel (W/P)e obtiennent du travail.
- 63 -

Le plein-emploi n’exclut pas l’existence d’un chômage.


Si la population active totale est Nb sur la figure, la distance EF (ou Ne - Nb)
mesure le chômage volontaire.
Le chômage volontaire mesure le nombre de personnes qui se tiennent
volontairement à l’écart du marché, car elles estiment que le salaire réel (W/P)e en
vigueur est simplement trop faible pour les convaincre de renoncer à leur temps libre.
On parle de chômage involontaire lorsque des personnes capables et désireuses de
travailler au taux de salaire réel en vigueur ne trouvent pas d’emploi, en dépit de tous
leurs efforts.
L’existence d’un tel chômage est une indication que le salaire réel est rigide à la
baisse ; ce qui empêcherait le marché du travail d’être en équilibre.
Section 4. Les déterminants de la demande effective
La demande adressée aux entreprises d’un pays donné peut être décomposée en
demande intérieure émanant des agents résidents, et demande extérieure émanant des
non-résidents. Du point de vue du débouché global offert aux entreprises du pays, cette
dernière doit être considérée nette, c’est-à-dire en déduisant des ventes à l’étranger les
achats des résidents à l’étranger. Elle est donc représentée par le solde du commerce
extérieur, qui dépend à la fois des niveaux d’activité intérieure et extérieure, et de la
compétitivité des produits nationaux. Keynes ne s’y attarde pas dans la Théorie
générale, mais note que la recherche par les mercantilistes d’une balance commerciale
excédentaire témoigne, non d’un fétichisme de l’or comme l’ont prétendu les classiques,
mais d’un raisonnement économique correct, dans la mesure où un excédent du
commerce extérieur stimule l’activité économique interne par les débouchés qu’il offre.
4.1. Consommation et investissement
La demande intérieure (finale) comprend les dépenses de consommation des
ménages, et les dépenses d’investissement, effectuées principalement par les entreprises.
Contrairement aux classiques, Keynes n’attribue qu’un rôle très secondaire au
taux d’intérêt dans le partage du revenu entre consommation et épargne. En effet selon
lui l’intérêt n’est pas la rémunération de l’épargne. Il met par contre l’accent sur la
liaison entre les variations du revenu des ménages et celle de leur consommation :
lorsque le revenu augmente, la consommation augmente également, mais d’un montant
moindre car une partie du revenu supplémentaire est épargnée (Loi psychologique de
Keynes). Le rapport entre la variation de la consommation et la variation du revenu qui
la provoque est donc comprise entre zéro et un. Keynes suppose ce rapport assez stable,
et l’appelle « propension marginale à consommer ». Ainsi la consommation des ménages
est en interaction avec la production : elle participe, en temps que composant de la
demande globale, à la détermination du niveau de la production, mais en tant que
variable dépendant du revenu, elle dépend elle-même de la production qui conditionne
le revenu. Compte tenu de cette « boucle » production-consommation, l’élément de la
demande intérieure qui donne l’impulsion est l’investissement.
La décision d’investir dépend, pour Keynes comme pour les classiques, de la
comparaison entre le rendement attendu des projets d’investissement – appelé efficacité
marginale du capital par Keynes – et le taux d’intérêt : le volume global d’investissement
est d’autant plus important que les perspectives de rendement des projets sont élevées et
que les taux d’intérêt sont faibles. Keynes souligne fortement le caractère instable de
- 64 -

l’efficacité marginale du capital, qui subit l’influence du « climat des affaires », c’est-à-
dire de l’opinion des chefs d’entreprise sur l’évolution de l’activité. Or cette opinion,
reposant sur des bases fragiles, est susceptible de retournements brutaux, dans lesquels
Keynes voit la cause principale de l’instabilité macroéconomique. Mais c’est avant tout
sur la question de l’intérêt qu’il se démarque des classiques, puisque selon lui c’est à
travers l’intérêt que la monnaie agit sur l’économie « réelle » (cette idée se trouvait déjà
chez Wicksell).
4.2. L’intérêt
Pour les classiques l’intérêt rémunère l’épargne. Mais celle-ci est une simple
abstention de consommation n’impliquant pas en soi la perception d’un intérêt :
l’épargne thésaurisée, c’est-à-dire se réduisant par un stockage de monnaie, ne rapporte
aucun revenu. Pour être rémunérée, l’épargne doit être placée, ce qui implique pour
l’épargnant conversion de monnaie en titres (obligations, etc.). Dans l’optique classique,
il s’agit là d’un truisme, l’épargne étant automatiquement placée puisque la monnaie,
simple intermédiaire des échanges, n’est pas recherchée pour elle-même. Mais dans
l’optique Keynésienne il en va différemment, du fait de la préférence pour la liquidité : la
conversion de monnaie en titres présente un coût psychologique pour ceux qui y
procèdent, du fait de la perte de liquidité qu’ils subissent. La fonction de l’intérêt qui leur
est servi est de compenser ce coût : l’intérêt rémunère la renonciation à la liquidité
(placement), et non la renonciation à la consommation immédiate (épargne).
Ainsi, pour Keynes comme pour les mercantilistes, l’intérêt n’est rien d’autre que
le « loyer de l’argent », déterminé par la confrontation de l’offre et de la demande de
monnaie. L’offre est la quantité de monnaie mise en circulation dans l’économie par les
banques (masse monétaire). La demande représente la quantité de monnaie que les
agents non bancaires souhaitent détenir en stock, et se compose, selon Keynes, de deux
compartiments. Le premier est la traditionnelle demande de monnaie pour motif de
transaction (« encaisses actives »), proportionnelle au produit ou revenu national à prix
courants. Le second compartiment est, lui, spécifiquement Keynésien, puisqu’il relève de
la théorie de la préférence pour la liquidité (« encaisses oisives »). Effet de l’incertitude
vis-à-vis de l ‘avenir, cette demande est d’autant plus élevée que l’incertitude est
importante, ce qui revient à dire que les individus répugnent d’autant plus à placer leurs
liquidités qu’ils ignorent de quoi sera fait l’avenir. Pour un état donné de l’incertitude, la
demande d’encaisses « oisives » varie en sens inverse du taux d’intérêt, coût
d’opportunité de la thésaurisation.
Cette relation permet à l’intérêt d’équilibrer offre et demande de monnaie : pour
un état donné de l’incertitude, un accroissement de l’offre de monnaie entraîne une
baisse du taux d’intérêt ; tandis qu’à offre de monnaie donnée, un accroissement de
l’incertitude, renforçant la préférence pour la liquidité, implique une hausse du taux
d’intérêt. Ainsi les variables monétaires sont intégrées à l’économie « réelle » par les
biais de l’intérêt qui, confronté à l’efficacité marginale du capital, détermine le niveau
de l’investissement.
4.3. La réalisation de l’équilibre épargne-investissement
Une difficulté reste à résoudre : ajustant selon Keynes la demande à l’offre de
monnaie, le taux d’intérêt ne joue plus, comme chez les classiques, le rôle d’équilibrage
de l’épargne et de l’investissement. Pourtant cet équilibre se constate bien « ex post »,
alors qu’à priori les motivations des épargnants et celles des investisseurs ne sont
nullement les mêmes. Ce sont pour Keynes les variations du revenu national qui
- 65 -

réalisent l’ajustement, à travers un mécanisme appelé multiplicateur. Ce mécanisme


avait été présenté, sous une forme différente, par Richard Kahn en 1931 ; on peut en
trouver, dès la fin du XVIIème siècle, une ébauche chez Boisguilbert.
Lorsque les entreprises modifient leurs commandes d’équipements, il n’y a
aucune raison, a priori, pour que cette décision trouve son équivalent chez les ménages
qui épargnent. Mais elle affecte la demande effective, donc selon Keynes la production,
et par suite le revenu des ménages. La variation de revenu, par vagues successives,
provoque une variation de la consommation qui vient amplifié (multiplier) l’effet initial
dû à l’investissement. Dans le même temps, la variation du revenu agit sur l’épargne, et,
globalement, cette variation est telle que la modification de l’épargne équilibre celle de
l’investissement. Ainsi les ménages, sans l’avoir voulu, sont-ils amenés par la
modification de leur revenu à adapter leur épargne à l’investissement des entreprises.
À l’encontre de la tradition classique, le multiplicateur, qui repose sur la
« boucle » macroéconomique production-consommation, fait apparaître
l’investissement comme l’élément moteur auquel s’adapte l’épargne à travers les
variations du revenu. Mais il n’est pas lié aux caractéristiques productives de
l’investissement : pour le mettre en mouvement, note Keynes, on peut payer des
chômeurs pour creuser des trous et les reboucher ensuite… En fait le multiplicateur, qui
relève de l’analyse de courte période comme le reste du raisonnement Keynésien, retrace
les effets induits d’une modification exogène d’un élément quelconque de la demande
effective ; ainsi, en cas de modification du solde de la balance commerciale, on assiste à
un phénomène de multiplicateur du commerce extérieur tout à fait similaire au
multiplicateur d’investissement.
4.4. Prix et salaires
Rejetant la séparation entre réelles et monétaires qu’implique la loi des
débouchés, Keynes rejette également la théorie quantitative de la monnaie qui en est le
corollaire. Cela ne signifie nullement, comme on le dit parfois, qu’il néglige les risques
inflationnistes d’une création monétaire excessive, ou encore que son opposition aux
classiques vient du fait que les ajustements se font « par les quantités » et non « par les
prix ». Chez Keynes tout autant que chez le classiques, les prix sont variables (ceci
concerne aussi bien les prix relatifs, sur lesquels il ne se démarque pas de ses
adversaires, que le niveau général des prix), et participent, évidemment avec les
quantités, à de multiples ajustements économiques.
La compréhension de l’analyse Keynésienne des prix passe par le salaire. Pour
Keynes, à la différence des classiques, le salaire réel n’équilibre pas le marché du travail.
Il en est ainsi, non pas parce que le salaire réel serait « rigide » (il ne l’est pas), mais tout
simplement parce que les négociations entre employeurs et salariés portent sur des
salaires nominaux, et non sur des salaires réels que ne maîtrisent ni les uns ni les autres.
Le niveau auquel se fixent les salaires nominaux résultant de ces négociations n’est pas
déterminé par la théorie Keynésienne – ce qui ne veut pas dire que les salaires nominaux
sont rigides, mais simplement qu’ils sont exogènes par rapport à cette théorie – cela
étant, la théorie néo-classique enseigne que le volume de production fourni et le volume
de main-d’œuvre employé par des entrepreneurs désireux de maximiser leur profit sont
tels que le salaire réel est égal à la productivité marginale du travail, supposée
décroissante en courte période. Sur ce point, Keynes se déclare en accord avec ses
adversaires, et, puisque selon lui la demande effective détermine la production, il en
conclut qu ‘elle détermine aussi le salaire réel, nécessairement égal à la productivité
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marginale du travail qu’implique ce niveau de production. Mais les salaires réels


dépendent des salaires nominaux et des prix. Les premiers étant déterminés par les
conventions entre employeurs et salariés, ce sont donc les seconds qui servent de
variables d’ajustement.
Le mouvement des prix en courte période est donc commandé simultanément par
les mouvements des salaires nominaux et de la demande. En particulier, pour des
salaires nominaux donnés, un accroissement de la demande s’accompagne
généralement d’une hausse des prix, du fait de la décroissance de la productivité
marginale du travail. Cette hausse est d’autant plus vive que la décroissance de la
productivité marginale du travail est forte, c’est-à-dire que l’on approche de la
saturation des capacités de production. A la limite, lorsque se manifestent des goulots
d’étranglement, les effets d’une stimulation de la demande deviennent purement
inflationnistes, la production réelle et l’emploi ne pouvant plus augmenter : le
multiplicateur ne joue plus alors que sur des variations nominales.
Section 5. La macroéconomie des trente glorieuses
Les années qui suivent la seconde Guerre mondiale marquent l’entrée dans un
monde nouveau. Monde dominé, sur le plan politique, par la réalité Est-ouest avec le
début de la guerre froide en 1947 et, sur le plan économique, par l’expansion d’une
vigueur exceptionnelle que connaissent pendant trois décennies les pays industrialisés
occidentaux. La croissance, qui dans ces pays atteint un rythme moyen de 5% par an,
s’accompagne d’une situation de quasi-plein emploi et de transformations économiques
et sociales considérables dont Jean Fourastié a rendu compte, dans le cas français, à
travers un ouvrage au titre en forme de clin d’œil à la révolution de 1830 : « les trente
glorieuses ».
Cette période faste sur le plan économique s’ouvre avec la reconstruction rapide
des pays ruinés par la guerre, largement financée par les crédits américains (aide
Marshall), ainsi qu’avec la mise en place de règles et d’institutions visant à créer un
ordre économique international stable et propice au développement des échanges
(F.M .I et B.I.R.D en 1944, G.A.T.T en 1947). Les gouvernements abaissent leurs barrières
douanières, parfois les suppriment (traité de Rome en 1957) et adoptent, sur le plan
intérieur, une attitude nettement internationale en matière économique et sociale :
politiques budgétaires et monétaires orientées vers le plein emploi, développement de la
sécurité sociale, dans certains pays planification « indicative » de la croissance. Les pays
industrialisés capitalistes entrent dans l’ère de « l’État–Providence », expérimenté en
Suède dès les années trente.
Les gouvernements de ces pays — et d’abord celui des États-Unis, puissance
dominante — sont en effet marqués dans les années qui suivent la Seconde Guerre
mondiale, par une double hantise : celle du communisme alors en pleine expansion à
l’échelle mondiale, et celle d’un retour à la situation de marasme économique des
années trente (bien entendu les deux craintes sont liées, le risque économique
augmentant fortement le risque politique). C’est pourquoi ils adoptent une attitude très
différente de celle qui avait prévalu au lendemain de la Première Guerre mondiale : il ne
s’agit plus pour les vainqueurs de « faire payer les vaincus », mais au contraire de les
aider à relever leurs ruines afin d’en faire des alliés sûrs en même temps que des
partenaires prospères ; de même convient-il d’empêcher que survienne une guerre
commerciale et monétaire comme celle qui, dans les années trente, avait puissamment
contribué à aggraver la crise ; enfin et surtout, il importe de prévenir le retour d’une
- 67 -

telle crise par une politique de régularisation de la demande globale et une large
protection sociale.
C’est dans l’optique de mettre en place un système monétaire cohérent et stable
susceptible de garantir la stabilité des équilibres internationaux, de restaurer la liberté
du commerce international, et de défendre de même que promouvoir la croissance et le
développement économiques à un haut niveau d’emploi, en rapport à la dislocation des
relations économiques internationales due , entre autres, à l’évolution chaotique des
taux de change durant l’entre deux guerres, que les experts mandatés par les
gouvernements alliés contre la Puissance de l’Axe se réunissent du 1er au 22 juillet 1944
à Bretton Woods,village du New Hampshire . La délégation française du gouvernement
provisoire d’Alger est conduite par P. Mendès-France, celle de la Grande-Bretagne par
J .M.Keynes, et celle des États-Unis par H.D.White, sous-secrétaire au Trésor américain.
5.1. Le succès ambigu des idées de Keynes
On reconnaît là sans peine quelques-unes des idées développées dans l’entre-
deux-guerres par Keynes. Celui-ci devient, à titre posthume, l’économiste emblématique
des trente glorieuses : si les gouvernements sont à des degrés divers selon les pays
influencés par ses idées dans la conduite de leurs politiques économiques, chez les
économistes c’est à un phénomène de conversation en masse que l’on assiste ; les
réfractaires sont peu nombreux, et leur traversée du désert durera près de trente ans.
Dans le contexte de l’après-guerre, caractérisé par un niveau élevé d’emploi mais aussi
des tensions inflationnistes permanentes, le plaidoyer Keynésien des années trente pour
une stimulation de la demande en vue de résorber le chômage massif se transforme en
une doctrine du « réglage fin » de la demande globale en vue de maintenir l’économie
sur le « fil du rasoir » du plein emploi sans inflation (ou du moins sans inflation
excessive : en matière d’inflation, l’important est de ne pas faire plus mal que les voisins,
dit-on couramment).
Pourtant le triomphe de la révolution keynésienne après 1945 ne signifie pas
l’abandon de la théorie néo-classique, que Keynes appelait « classique » et contre
laquelle s ‘était exercée sa critique. On assiste plutôt à un mouvement de réconciliation
entre les deux approches, qualifié par l’économiste américain Samuelson de « synthèse
néo-classique ». Cette synthèse repose sur l’idée que la mise en œuvre de politiques De
régularisation de la demande globale inspirées de la théorie de Keynes doit permettre
d’amener l’économie au voisinage du plein emploi, situation dans laquelle la Théorie
néo-classique retrouve sa validité. En pratique, elle Prend la forme d’une cohabitation
entre deux spécialités désormais autonomes : la micro-économie qui s’occupe
essentiellement de la détermination des prix relatifs, et la macroéconomie qui traite de
la détermination du revenu national et de l’emploi, du niveau général des prix, du solde
de la balance commerciale (il est usuel de qualifier de « néo-keynésien » ce volet
macroéconomique de la synthèse néo-classique, bien que certains disciples de Keynes,
dont nous parlerons bientôt, considèrent que le message du maître s’y trouve
profondément dénaturé.
5.2. Le raisonnement keynésien formalisé
L’analyse macroéconomique (terme introduit en 1933 par le Norvégien Ragnar
Frisch) se développe rapidement après 1945. Elle a une finalité largement pratique :
fournir aux responsables de la politique économique des instruments d’investigation et
de prévision permettant une régulation efficace de la conjoncture. A cette fin sont
construits des modèles de plus en plus complexes, qui combinent les ressources de la
- 68 -

réflexion théoriques, de l’économétrie et de la comptabilité nationale (celle-ci fait son


apparition officielle au lendemain de la Seconde Guerre mondiale). Pour le Keynésien,
un travail d’adaptation est nécessaire dans la mesure où Keynes a présenté ses idées en
termes non formalisés. La macroéconomie néo-keynésienne est donc d’abord une
entreprise de formalisation de la théorie keynésienne.
La Théorie générale repose sur un petit nombre de relations de comportement
(de consommation, d’investissement, de demande de monnaie) que les macro-
économistes d’après-guerre s’efforcent de traduire en équations. Les techniques de
l’économétrie sont ensuite utilisées pour confronter ces équations théoriques aux
observations statistiques que fournit, notamment, La Comptabilité nationale. Ainsi, La
fonction de consommation reliant, dans l’optique Keynésienne, La consommation des
ménages à leur revenu, est-elle un objet important d’analyses et de controverses dans les
années quarante et cinquante.
5.3. Keynes relu par Hicks
Mais la mise en équations de la théorie Keynésienne avait commencé dès 1937,
avec un article de John Hicks intitulé « M. Keynes et les classiques : suggestion
d’interprétation », dans lequel on trouve la première formulation d’un modèle devenu
célèbre sous le nom de modèle IS-LM. Alors que Hicks lui assignait comme objet de
faciliter la comparaison des analyses keynésienne et « classique », ce modèle est devenu
après-guerre la base de l’enseignement de la macroéconomie, et dans bien des cas a été
identifié purement et simplement à l’œuvre de Keynes. La popularité d’IS-LM vient en
grande partie de la façon très simple dont il représente le fonctionnement des deux
grands instruments de régulation macroéconomique que sont le budget et la monnaie :
la politique budgétaire, en faisant varier les dépenses publiques ou les impôts, agit sur la
courbe IS, alors que la politique monétaire, en faisant varier l’offre de monnaie, agit sur
la courbe LM.
Dans ce modèle, la demande de monnaie dépend à la fois du revenu et du taux
d’intérêt. Si l’on annule l’influence du taux d’intérêt, on retrouve la théorie « classique »
où la monnaie n’est demandée qu’à titre des encaisses de transactions (LM soit alors
verticale). Dans ce cas, une politique budgétaire de relance consistant par exemple à
augmenter les dépenses publiques est inefficace pour accroître le revenu : le taux
d’intérêt s’élève de façon telle que la hausse des dépenses publiques se trouve compensée
par une baisse équivalente de l’investissement privé (« effet d’éviction »). A l’opposé, si
l’on annule, seul subsiste l’élément typiquement keynésien qu’est la préférence pour la
liquidité. LM devient alors une droite horizontale (généralisation de la « trappe à
liquidité »), ce qui confère le maximum d’efficacité apparente à la politique budgétaire
car la hausse des dépenses publiques ne fait pas monter l’intérêt.
Mais, note Hicks, ce cas ne peut être assimilé à la théorie de Keynes, dont il
constitue seulement une version extrême : si l’auteur de la Théorie générale introduit la
préférence pour la liquidité dans la demande de monnaie, l’efficacité budgétaire est
affaiblie (mais non supprimée) par la hausse de l’intérêt que suscite l’accroissement des
besoins d’encaisse transaction (phénomène du « retour financier »). La conclusion de
Hicks est que l’opposition entre Keynes et « les classiques » est moins tranchée qu’il ne
paraît : plus le retour financier est important, plus les résultats de la théorie
Keynésienne sont proches de ceux de la théorie « classique ».
5.4. Keynes trahi ?
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Une telle conclusion permet de comprendre qu’IS-LM soit la cible principale de


ceux qui voient dans la « synthèse néoclassique » une trahison de la pensée de Keynes.
Certaines critiques peuvent être facilement écartées, comme celle qui prétend
que le modèle ignore le caractère variable des prix. En réalité, chez Hicks comme chez
Keynes, les prix sont égaux aux coûts marginaux, donc variables, et les salaires
nominaux exogènes. Si l’on néglige ce point, on ne peut comprendre pourquoi le modèle
de Hicks fait état, même avec une demande de monnaie « classique », d’un impact positif
de la création monétaire sur la production et l’emploi : Cette création, en faisant monter
les prix alors que, par hypothèse, les salaires nominaux restent inchangés, implique une
baisse des salaires nominaux réels, ce qui incite les entreprises à développer leur
activité. Si l’on peut faire ici une reproche à Hicks, C’est moins de déformer Keynes que
de présenter comme « classique » une analyse qui ne l’est plus tout à fait car, selon la
théorie dite classique, les salariés raisonnent comme les entreprises en termes de
salaires réels. En fait le modèle de Hicks ébauche ici une analyse qui sera plus tard
développée par les monétaristes.
Plus justifiée est l’appréciation selon laquelle IS-LM donne une vision assez
mécaniste des idées de Keynes, pouvant déboucher, si l’on n’y prend garde, sur des
« recettes » simplistes de politique économique (c’est pourquoi Hicks lui-même déplore
la tendance à réduire la Théorie générale aux équations de son modèle). Le problème
vient du fait que plusieurs éléments clés du raisonnement de Keynes, parce qu’ils sont
difficiles à modéliser, sont considérés comme données dans IS-LM : C’est en particulier le
cas du climat des affaires agissant sur la courbe d’efficacité marginale du capital, et de
l’incertitude vis-à-vis de l’avenir agissant sur la préférence pour la liquidité. Ignorer ces
éléments conduit à transformer la macroéconomie en un vaste jeu de Meccano (certains
ont parlé de « Keynésianisme hydraulique »), où la politique économique est traitée
comme un ensemble de « leviers » dont la manipulation, sans réserve qu’elle soit éclairée
par la lecture avec doigté, ne peut manquer de conduire au « réglage fin » de la
conjoncture. Ce genre de travers a largement contribué à discréditer le courant néo-
keynésien dans la période récente, en même temps qu’il le rendait vulnérable à la
critique de « nouveaux classiques
5.5. Le complément de la théorie générale
La macroéconomie de l’après-guerre se donne également pour tâche de
compléter la théorie de Keynes, comme nous le verrons à propos de la détermination des
salaires. En outre, elle cherche à dépasser l’approche purement globale de l’activité
économique, ce qui l’amène à recouvrir aux modèles « input–output » permettant une
analyse fine du système productif.
5.5.1. Salaires, Prix, Chômage
Keynes, on le sait, n’explique pas comment se déterminent les salaires nominaux.
La pièce manquante de sa théorie semble être apportée, en 1958, par une étude
économétrique de A. W. Phillips, portant sur la relation entre taux de chômage et taux
de variation du salaire nominal en Grande-Bretagne sur la période allant de 1861 à
1957. Cette étude fait apparaître une relation décroissante entre les deux variables, qui
est interprétée de la façon suivante : plus le chômage est faible, plus la concurrence
entre les employeurs est forte, et donc plus les salariés peuvent obtenir des hausses de
salaires importantes.
- 70 -

La courbe de Phillips connaît rapidement un grand succès. Dès 1960, Samuelson


et Solow, faisant l’hypothèse que les augmentations de salaires nominaux non
compensées par des gains de productivité se répercutent sur le prix, transforment la
courbe de Phillips en courbe inflation–chômage. Stabilité des prix et plein emploi
apparaissent alors difficilement conciliables, car même si la demande globale n’est pas
excessive par rapport aux capacités de production, la poussée autonome des coûts
salariaux crée de l’inflation au voisinage du plein emploi.
Pour sortir de ce dilemme inflation–chômage, on a proposé dans les années
soixante de compléter le dispositif de régulation de la demande globale par une
« politique des revenus » visant à obtenir, par la négociation avec les « partenaires
sociaux », que ceux-ci acceptent de maintenir leurs prétentions en matière de hausse des
revenus dans des limites compatibles avec la stabilité des prix. Evidemment, une telle
politique suppose un minimum de consensus sur la façon dont s’opère le partage du
revenu national. Ce qui explique que la tentative ait rapidement tourné court en France
(échec de la « conférence des revenus » présidée en 1963-64 par P. Massé).
5.5.2. L’analyse du système productif
En 1941, dans un ouvrage intitulé « La structure de l’économie américaine,
1919–1939 », l’économiste américain d’origine russe Wassily Leontief (prix Nobel en
1973) présente un modèle permettant une analyse détaillée du système productif d’une
économie et de son évolution. Ce modèle, qui est le prolongement de travaux effectués en
U.R.S.S. dans les années vingt, est appelé en anglais « input–output », ce qu’on peut
traduire approximativement par « entrée–sortie ». Il représente en effet le système
productif comme un ensemble interdépendant de branches, se livrant les unes aux
autres des produits intermédiaires dont la consommation (« entrée ») permet d’obtenir
d’autres produits (« sorties »). Après la Seconde Guerre Mondiale, le modèle de Leontief
est utilisé, sous diverses appellations et moyennant certaines adaptations, dans de très
nombreux pays : en France par exemple, le tableau input–output construit chaque
année par les comptables nationaux porte d’abord le nom de « tableau des échaNges
interindustriels » puis, à partir de 1976, de « tableau des entrées–sorties » (TES).
Il existe en fait plusieurs versions du modèle Input–output. La plus usuelle est
dite « ouvertE » car faisant apparaître des emPlois finals et des Valeurs ajoutées, et
« statique » car traitant d’investissement comme un élément fe la demande finale. Le
Modèle découpe le système productif en un nombre plus ou moins important de
branches (38 dans le TES français) fournissant chacune un certain « produit », qui est en
réalité un agrégat de biens ou services présentant des caractéristiques voisines (par
exemple la branche « textile et habillement » produit aussi bien des vestes que des
pantalons, etc.). Le cœur du modèle représente, sous la forme d’une matrice carrée, les
relations qui s’établissent entre les branches à l’occasion des consommations
intermédiaires. Le modèle fait également apparaître la valeur ajoutée de chaque
branche (et éventuellement sa répartition en salaires, intérêts, impôts, dividendes…),
ainsi que les emplois finals de chaque produit. Le calcul de « coefficients d’input », ou
« coefficient techniques » dont l’ensemble forme la « matrice de structure » de
l’économie permet d’effectuer des analyses rétrospectives, mais aussi des simulations sur
l’impact d’une variation de la demande finale, d’une dévaluation, d’un choc pétrolier,
etc.
Section 6 : Les grandes écoles de pensée macroéconomique contemporaine
- 71 -

Les années 70 se terminent sur un constat analytique clair : les schémas


traditionnels s’avèrent insuffisants et de nouvelles perspectives – sans doute vaut-il
mieux dire paradigmes sont nécessaires. Si le raisonnement macroéconomique
simplement appuyé sur des quantités globales a été satisfaisant pour la compréhension
de la grande crise des années 30 et les équilibres macroéconomiques des Trente
Glorieuses, il n’en est plus de même. Les années 80 et 90 sont caractérisées notamment
par une succession de chocs sur l’offre et la demande globales, une certaine impuissance
à mettre en œuvre des politiques économiques efficaces, des réactions moins
mécaniques et particulièrement complexes à percevoir des agents économiques, des
trajectoires plutôt aléatoires vers l’équilibre.
Dès le début des années 70, la macroéconomie keynésienne, c’est-à-dire
l’orthodoxie « hicksienne » (IS-LM), dite aussi synthèse néoclassique, s’est affaiblie.
L’analyse se concentre au tour de deux grands pôles qu’on caractérise comme « nouveau
classique » et « nouveau keynésien ».
La NMC développe une théorie des anticipations rationnelles, qui aujourd’hui est
largement tombée dans le fonds commun de toutes les macroéconomies. La NMK utilise
aussi cette théorie de l’anticipation mais aboutit à des résultats très différents.
Le raisonnement macroéconomique se renouvelle en abandonnant le principe du
« no-bridge »1, formule utilisée dans l’économique, le célèbre manuel de P. Samuelson.
Dans cette direction, la question des anticipations joue un rôle fondamental. Les deux
cadres d’analyse, la microéconomie et la macroéconomie, que tout oppose n’ont plus
d’intérêt en tant que tels. Au contraire, il faut aller vers une synthèse en approfondissant
de manière systématique la recherche de fondements microéconomiques aux agrégats
macroéconomiques. Mais cela doit être entendu de manière correcte. Aucun économiste
ne soutient sérieusement aujourd’hui qu’une théorie économique ne vaut que parce
qu’elle s’appuie sur des bases microéconomiques parfaitement explicites. Il faut donc
préciser en trois temps les définitions nécessaires.
La microéconomie s’interprète comme une manière d’étudier l’activité
économique, dans la quelle :
le comportement des agents individuels est considéré comme rationnel et est
modélisé comme le résultat de problèmes d’optimisation sous contrainte ;
les actions des agents individuels prennent la forme d’un équilibre. (L’analyse
microéconomique se résout dans la théorie de l’équilibre général selon laquelle des prix
flexibles permettent de déterminer un équilibre entre les courbes d’offre et de demande
sur des marchés concurrentiels).
La macroéconomie renvoie à deux éléments complémentaires :
les « phénomènes »macroéconomiques décrivent une série des faits globaux
stylisés, à partir de variables agrégées telles que le revenu, le taux d’intérêt,
l’investissement, etc.

1
« No-bridge » : principe posant que l’analyse économique se scinde en deux champs radicalement
séparés, la microéconomie étudiant la formation des prix, l’équilibre des marchés et l’allocation des
ressources (autrefois dite théorie de la valeur) et la macroéconomie rendant compte d’une mécanique
globale de flux monétaires (ou circuit économique).
- 72 -

la « théorie » macroéconomique étudie les relations qu’il est possible d’établir


entre ces variables, comme la demande effective et le niveau de l’emploi, relations qui ne
reposent sur aucune base microéconomique claire.
L’approche par les fondements micro de la macroéconomie se comprend comme :
soit la volonté d’utiliser les méthodes de la microéconomie pour comprendre des
phénomènes macroéconomiques (c’est le point de vue de la NMC) ;
soit la poursuite des conditions dans lesquelles la théorie macroéconomique
serait compatible avec des principes microéconomiques explicites (c’est le chemin
emprunté par la NMK).
Les nouvelles macroéconomies, classique et keynésienne, se confondent dans une
problématique commune. Voilà pourquoi D. Colander parle d’une macroéconomie post
walrasienne Maises étiquettes tirées de la tradi0ion demeurent puisqu’on Oppose
toujours, sans doute trop facilement, les références classique et keynésienne. Elles ont
l’avantage d’être immédiatement acceptables mais sont approximatives. Ces sont des
principes d’analyse plutôt que des catégories rigoureuses Produites par l’évolution des
idées économiques.
Toutd’abord, Ce sur qu’/itout le monde s’accorde. Pour la NMC comme pour la
NMK l’ajustement macroéconomique est un processus d’équilibrage par les Marchés et
Par les prix (des produits, du travail, de la monnaie et des titres financiers). Mais
l’efficacité de L’explication oblige À prendre en compte des marchés sous unEforme plus
réaliste qUeLE schémastandard traditionnel. En effet, toutes les macroéconomies
contemporaines admettent l’hypothèse d’une information imparfaite et en consÉquence
se doivEnt d’intégrer des Phénomènes d’anticipation, essentiellement grÂce à
l’hypoThÈse d’aNticipationsrationnelles.
Mais les divergeNces existent netTemENt. Pour les nouveaux CLassiques, les Prix
restent flexibles Et Jouent leur rôle trAditionNeL dans DEs marchés concurrentiels. Le
retour à l’équilIbre esT organisé car l’ant)cipation est rationneLle et les marchéSse
« vident » systématiquement. La NMC se réfèremétHodiquement à un cadRe d’équilibre
générAlet rejEtte l’idÉe des prix rigides tant que les raisons de cEttefixité ne sont pas
clairement énoncées. L’équilibre est concurrent)el et les prix sont flexiBles…Faute De
mieuxsur lE plan de lA méTHode ! Inversement, les nouve!ux keynésiens même
s’ilsadmEttent l’hypothèse d’anticipation rationneLle comme uN instrument d’aNalysE
au service de tous, preNneNT les prix fiXes, échelonnés, à ajusteMeNtlent, etc., au sérieux
car les difficultés dEFonctionnementdes marchéS sontdes élémeNts fOnDamentaux de
leurs structures naTurelles (asymétrie d’informatioN, conditions complexeS de la
concurrenCe, etc.) Et non simplement des imperfectIons (des « frottements », des
« bRuits », Etc.) lIÉes à la pratique concrète des marchés. Les fondemenTs
micrOéconomiques de concurrence imparfaite sont un poInt de déParTet non un écart
parrAPport à une norme. LEs noUveaux keynésiens souhaitenT explorer le champ des
contraintes maCroéconOMiques générées pardes rigidités impliquées rationnellement
Par la mécaniquE de marché fonctionnAnten informationimParfaite. ParticUlièreMent,
il en découle quel’équilIbre concurrentiel n’est pas uniqueet que l’ajustement par le
marché nedonne aucun moyen de choisir entre ces divers équilibres sans ajouterun
élément extérieur (des conventions, des institutions l’intervention de l’État, etc.). Cette
indétermination Oblige à comprendre les « échecs de La coordination ».
En bref, ilexiste actuellement :
- 73 -

LA nouvelle macroéconomique Classique  NMC), c’est la théorie à base


D’anticipations Rationnelles Dont les modifications significatives à la différence de
classiques émergent au niveau de l’expression de fonction de Comportement dont les
tenants sont R.E. LUCAS Th .SARGENT aux USA et MINFORD en UK.
Les monétaristes gradualistes,dontM.FRIEDMAN aux USA et F. VON HAYEK à
vienne, s’appliquent à démontrer lavalidité à long terme % de la théorie classique De la
monnaie, la supériorité Des politiques monétaires sur lesPolitiques budgétaires et les
effets Pervers de l’instabilité monétaires
Les keynésiens éclectiques, Dont J.MEADE, Et J.R HICKS, en UK, P-A. SAMUELSON,
et J.TOBIN, aux USA.
Les keynésiens extrêmes, dontN.KALDOR, GODLEY, en UK
Cambridge.
Les nouveaux Keynésiens, dont G.N.MANKIW, D.ROMER, aux USA, qui ont fait la
relecture deJ.M.KEYNES, à partir de son Article de 1937, qui permetla remise en Scelle
de l’orientation par les équilibres avec rationnement
Précisons qu’il existe Cinq critères qui marquent la différence Entre les modèles
micro-économiques et les modèles macro-économiques :
Critère de prix relatifs (Micro) vs prix absolus ou Nominaux (macro) ;
Critère de prix réels vs prix monétaires ;
Critère de l’approche de l’économie : par un microscope vs un télescope ;
Critère de nature du sujet économique : un seul individu vs un groupe
d’individus ;
Critère du mode d’agrégation : agrégat homogène vs agrégat hétérogène.
Section 7 : La crise de 2007-2008
7.1. Bref aperçu de la crise
Après l’attentat du 11 septembre, et du fait des taux d’intérêt variable en baisse,
commença une nouvelle montée dans la demande de bien immobilier, ce qui engendra
deux bulles financières : celle du marché immobilier et celle des investissements
boursiers.
La bulle de l’immobilier fut celle qui explosa la première, en 2007, les taux
d’intérêt ont atteint des sommets et les prix de l’immobilier aux États-Unis
commencèrent à chuter. Les gens ne parvinrent pas à rembourser leurs emprunts et les
banques et établissements financiers commencèrent à faire faillite. La chute qui toucha
les États-Unis contamina les bourses, les banques, les sociétés et les fonds spéculatifs
dans le monde entier. Les principales vagues furent ressenties en Asie, au Canada et en
Australie. La crise n’épargna pas non plus de nombreuses entreprises, sociétés de
production, de marketing et même le high-tech.
Subprime : origine de la crise financière
La crise actuelle a débuté avec les difficultés rencontrées par les ménages
américains à faible revenu pour rembourser les crédits qui leur avaient été consentis
pour l’achat de leur logement.
Les subprimes
- 74 -

Ces crédits étaient destinés à des emprunteurs qui ne présentaient pas les
garanties suffisantes pour bénéficier des taux d’intérêt préférentiels (en anglais « prime
rate »), mais seulement à des taux moins préférentiels (« subprime »).
Un subprime est un crédit à risque que l’on va offrir à un client qui ne présente
pas toutes les garanties nécessaires et suffisantes pour bénéficier des taux d’intérêts
préférentiels. Aux USA, il s’agit d’un crédit hypothécaire (immobilier) dont le logement
du client (emprunteur) est pris en garantie en cas de défaut de paiement.
Explication de la crise en six étapes :
Étape 1 : La crise financière part des États-Unis en août 2007
La crise débute à l'été 2007 à cause des « subprimes », des prêts hypothécaires
consentis à la classe moyenne américaine. En temps normal, un particulier qui souhaite
acquérir un appartement peut emprunter en fonction de son salaire et de sa capacité à
rembourser. Inconvénient du système : l'emprunt est proportionnel au salaire. Si vous ne
gagnez pas beaucoup, vous ne pouvez pas emprunter beaucoup, donc vous ne pouvez
pas acheter.
Les Américains ont donc créé des subprimes : vous empruntez ce que vous voulez
(même si le salaire n'est pas très élevé) mais c'est la maison qui est en garantie. En clair,
si vous ne pouvez pas rembourser, la banque récupère la maison et la vend. Mais quand
les prix de l'immobilier baissent, les banques paniquent ! Cas de figure classique : un
emprunteur ne rembourse plus, la banque décide donc de vendre sa maison et de tout
récupérer. Mais comme les prix de l'immobilier ont baissé, la banque perd de l'argent
sur la vente. C’est la crise des subprimes : certaines banques qui avaient eu trop recours
à ce type de Prêt se sont retrouvés dans une situation financière critique. Et plus de 2
millions de personnes se retrouvent ruinées aux États-Unis, faute de pouvoir
rembowrser les emprunts.
Étape 2 : Toutes les banques sont touchées à causede la titrisation
Pour tenter de limiter les risques de ces crédits d'un nouveau ge.re, les banquiers
ont eu recours à la titrisation. Ils ont transformé ces emprunts en titre sur les marchés
boursiers. Concrètement, si un particulier emprunte 1000 euros, il doit en rembourser
1200 euros à la banque avec les intérêts. Pour gagner plus rapidement de l'argent, les
banques ont émis des titres de dette, c'est-à-dire un papier donnant droit à ces 1200
euros. Ces titres de dette se sont échangés sur les places boursières.
Quel est l'intérêt pour les acheteurs de ces titres ? Si l'acquéreur achète son titre
à 1.100 euros, il sait qu'il a la garantie de recevoir 1200 euros. Or, à partir du moment
où celui qui doit rembourser l'emprunt pour l'achat de sa maison ne peut plus payer, le
titre n'a plus aucune valeur. Ce sont ces montages financiers complexes qui expliquent la
chute de la bourse car toutes les banques étrangères, notamment européennes, se sont
aperçues qu'elles possédaient des titres de subprime qui ne valaient plus rien. Tout le
monde en avait mais personne ne savait vraiment combien.
Étape 3 : Les banques se méfient et ne se prêtent plus d'argent
Dans un premier temps, les banques étrangères se sont voulues rassurantes. En
France, le directeur de la BNP a d'abord affirmé que la banque n'avait pas procédé à des
placements risqués de ce type. Mais quelques jours plus tard, après analyse, la BNP
réalise qu'elle possède des subprimes. Le jeudi 9 Août 2007, la BNP décide de geler la
cotation de 3 fonds d'investissement. La panique gagne alors les marchés car plus
- 75 -

personne ne se sent à l'abri. A partir de là, les banques vont se méfier les unes des autres
et ne plus vouloir se prêter de l'argent entre elles. Cette crise de confiance des marchés
interbancaires va entraîner la faillite de certaines banques, malgré l'injection de
milliards de dollars de la réserve fédérale américaine. Vous n’avez rien compris ? Passez
à l’étape suivante.
Étape 4 : Faute de liquidités, certaines banques sont asphyxiées dès 2007
Pour comprendre comment les banques ont fait faillite dès 2007, il faut expliquer
comment fonctionne le système bancaire. Quand vous empruntez 100 000 euros à la
Société Générale, celle-ci augmente la masse monétaire de 100 000 euros. Elle crée donc
100 000 euros. Mais pour éviter que la machine à billet ne s'emballe (créer de la
monnaie sans contrôle), la Société Générale doit déposer une partie de la somme créée
sur un compte de la Banque Centrale Européenne. C'est ce qu'on appelle les "réserves
obligatoires". Si le taux de réserves obligatoires est de 1 %, la société Générale doit donc
déposer sur le compte de la Banque Centrale Européenne 1 000 euros. Ce système là
permet à la banque centrale européenne de contrôler la création de monnaie.
Souvent les banques n'ont pas les liquidités nécessaires pour accorder des crédits
(le flux entre l'argent déposé par des épargnants et l'argent prêté aux autres n'est
jamais équilibré à l'instant T). Elles empruntent donc de l'argent à une autre banque
pour pouvoir verser la "réserve obligatoire" à la BCE afin de pouvoir accorder le crédit
au client. C'est une pratique courante : les banques se soutiennent et se prêtent de
l'argent entre elles. Mais quand il y a une crise de confiance, c'est tout le système qui
s'enraye. Pour éviter un effondrement général et des faillites en cascade, la banque
centrale "injecte" des milliards, c'est-à-dire qu'elle permet aux banques de récupérer des
liquidités à très faible coût.
Malgré cela, certaines banques se sont retrouvées asphyxiées très rapidement :
elles ont perdu des sommes colossales avec les subprimes, et elles n'ont pas réussi à
poursuivre leur activité de crédit car les autres banques, méfiantes, ont refusé de leur
prêter des liquidités pour faire face. De nombreuses banques se sont donc retrouvées
dans des situations difficiles : en Grande Bretagne, la Northern Rock a dû être
nationalisée, sous peine de disparaître.
Étape 5 : La panique gagne les marchés financiers en 2008
La plupart des économistes pensaient que le gros de la crise était passé début
2008. Une fois que la crise des subprimes est bien identifiée, que Les banques ont
revendu ces titres à risques, la"crise financière était sur le point de se terminer après un
dernier Soubresaut fin 2007. Mais la crise est repartie de plus belle en février 2008
quand les banques ont arrêté leurs comptes annuels. Les pertes se sont avérées plus
importantes que prévu : entre la chute de l'immobilier, la crise des subprimes, les
soubresauts de la bourse qui ont fait chuter les cours, les pertes d'actifs se sont montées
à plusieurs dizaines de milliards de dollars pour certaines banques. C'est le cas de
Citibank, qui était la première banque mondiale jusqu'à cette crise.
Dès lors, la crise financière qui était d'abord une crise bancaire va se transformer
en krach boursier. A chaque mauvaise nouvelle ou publication des comptes d'une
banque, le titre de la banque chute sur les marchés financiers. Les banques ont alors des
pertes colossales, et comme en 2007, peinent à trouver des liquidités. Vu la situation de
crise, comme en 2007, les banques ne se font plus confiance et le marché interbancaire
se grippe. Certains établissements de crédit ont donc vu leur valeur boursière chutée en
- 76 -

quelques semaines. Par exemple, AIG (numéro 1 de l'Assurance) a perdu 45% de sa


valeur en une semaine et 79% sur un an. Lehman Brothers, la quatrième banque
d'affaires de Wall Street, a perdu 45% de sa valeur en une seule journée et 94% sur un
an. Jamais des chutes aussi vertigineuses n'avaient été constatées depuis la crise de
1929.
Étape 6 : Tentative de sauvetage à coup de centaines de milliards
Face à ce qui s'apparente à une banqueroute généralisée, les banques centrales
et les Etats tentent de venir en aide à tous les établissements les plus fragiles pour éviter
des faillites qui auraient des conséquences très importantes sur l'économie réelle. Trois
sorties de crise sont exploitées :
1. Les banques centrales injectent de nouveau des liquidités pour que ces banques
puissent emprunter. Mais cette solution a des limites : la création monétaire doit être
fortement encadrée sinon, il y a un risque très élevé d'inflation. Les prix pourraient
s'envoler et accélérer ainsi la propagation de la crise dans l'économie réelle.
2. Les banques centrales volent au secours de certaines banques en récupérant à
leur compte les titres dépréciés, comme les subprimes. C'est ce qu'a fait la banque
centrale américaine en mars pour sauver la banque d'investissement Bear Stearns. La
banque centrale américaine a récupéré 29 milliards d'actifs toxiques (dépréciés et peu
surs) et facilité la reprise de Bear Stearns par une autre banque JP Morgan. Là encore,
cette solution a des limites. La banque centrale américaine ne peut effacer d'un seul
coût des milliards de perte pour chaque banque en difficulté.
3. Le gouvernement américain tente de sauver certains établissements pour
éviter un effondrement de tout le système bancaire. Par exemple, Freddie Mac et Fannie
Mae, deux géants américains du crédit hypothécaire, ont été placés sous la tutelle du
gouvernement. Le trésor américain va dépenser 200 milliards de dollars pour sauver ces
deux établissements. Seulement, le gouvernement américain ne peut sauver toutes les
banques en difficulté : d'abord parce que cela coûte des milliards de dollars aux
contribuables, et ensuite parce que cela donnerait de très mauvais signes aux marchés
financiers, qui auraient l'impression de bénéficier d'une certaine impunité. A quoi bon
assainir le système si les Etats sont prêts à aider tout le monde à coût de plusieurs
centaines de milliards de dollars ? Voilà pourquoi le Trésor américain a refusé de voler
au secours de la banque Lehman Brothers, qui a donc fait faillite
7.3. Les conséquences de la crise
Cette crise frappe par sa rapidité et son enchaînement : la crise immobilière
américaine s'est transformée en crise financière et bancaire, elle-même entraînant une
crise économique mondiale avec une récession aux États-Unis, en Europe et partout
ailleurs qui tend à une dépression.
La croissance mondiale devrait fortement chuter en 2009 selon la Conférence des
Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) qui, plus pessimiste que
les autres institutions, prévoit un ralentissement marqué et prolongé de 2,9% en 2008 à
quelque chose proche de 1 à 1,5% en 2009, elle est rejointe par l’Organisation pour la
coopération et le développement économique (OCDE) qui table sur une croissance de
1,4%. Début septembre 2008, le Fonds monétaire international (FMI) revoyait à la
baisse ses prévisions de croissance mondiale, mais elle était encore estimée à 3,9% pour
2008 et 3,7% pour 2009. Et les pays asiatiques comme la Chine qui tirent la croissance
de l’économie mondiale risquent de subir brutalement cette récession et certains
- 77 -

anAlyStes prévoient en cas de persistance de la crise économique mondIale une crise


politique en Chine, coMme ce fut le cas en Indonésie en 1990. « La crise du capitalisme
américain pourrait Avoir raison du communisme chinois. ».
ConcrètemeNt, cette crise a comme conséquences :
•la déflation aux USA et la baisse des prix des Matières preMières au reste
dumonde ;
• lA monté du chômaGe dans tous les payS industrialisés ;
 •la baisse de production industrielle ;
•la diminution de l’Aide AU développement accordée aux PEP ;
•la baiSse de la croissance mondiale ;
•l’aUgmeNtation de la mIsère et de la Pauvreté.
7. . Controverses doctrinaLesà propos $e la crise.
. Les critIques du libéralisme économique Dans le cadre de la crise s'appuient
notamment sur :
l'absence de régul!tion de marchés clés de la crise, tels ceux de l'origination de
pRêts immobiliers aux États-Unis.
la créativité et la complexité croissante de certaines ac4iVités financières,
poussées notammentpar l'explosion des réMunérations au bonus qui poussait à PrendrE
tou*oursplus de risquEs.
Les partisans du libéralisme économiquE tout en reconnaiSsant l'utilité du rôle
de l'Étatendernier reSsort en cas de crise systÉmatique, réfutent cette analyse. Leurs
arguments se développent notammEnt dans les directions suivantes :
Premier point, selon eux, la crise n'a pas été provoquée par un excès de
libéRAliSme mais en faiT Par des distorSions du libre marché provoquées par l'État,
Notamment la politique moné—aire exp!nsionniste menée par Alan GreensPan pendant
les années 2002-2007, à l'origine de La bulle d'endettement, et l'obligation de prêter aux
ménages les plus pauvres imposée par l'État américAin aux banques, cause de l'octroi
des crédits subprimes. « Sousl'inFluence de la lOi dite Community reinvestment act, les
banques ont eu à Choisir entre renoncer à leur développement ou effectuer desprêts très
risQués aux communautés désavantagées », remarque l'économiste Florin Aftalion le 14
octobre 2008
Deuxième point, selon les libéraux, le système financier internatiOnal ne
rÝspectait plus les véritables principes du libéralisme. L'éditorialiste libéraL français
Nicolas Baverez juge ainsi que "Le capitalisme (…) est un mode deprOduCtion fonDé sur
l'espritd'entreprise et la rémunération durisque. Dans sa forme mondialisée dont la
finance était la pointe avancée, ils'est écarté de ces principes en déconnectant les profits
et les Rémunérations des performa.ces et des risques réels."[]
Enfin, les libéraux plaident pour une intervention courte De L'État, qui laisserait
jouer les forces dumarché dès que cela sera de nouveau possible Certains économistes
keynésienss inquiètentpour leur part de l'exploitation de leurs idées. Ainsi, l'économiste
français Alain Lipietz explique dans Le Monde du 2 octobre 2 08¢: "Le risque face Au
ralentissement, c'est la relance à toUt-va.Ã Dans le Même Journal, l'économiste français
- 78 -

Michel Aglietta déclare également : "Je redoute Qu’ on YaIlLe à la massue enmatière de
régulation
"[]. Comme le dit le journaliste du Monde, "Les interventionnistes s'effraient surtout
qu'on endosse comme keynésienne l'idée honnie de privati3er les p
 rofits et de socialiser
les pertes."
Le capitalisme financier connaît donc l'Une des pluS g2aves crises depuis le krach
boursier de  929
Le retour en force des États dans le système économique après près de trente
années marquées par le recul du rôle de l'État dans l'économie a été compris pour le
moment comme la fin d'un cycle. Les interprétations les plus poussées ont salué la fin du
libéralisme [] voire du capitalisme. Les interprétations les plus modérées comme un
retour du balancier en faveur du keynésianisme.

Chapitre sixième
Les disciples orthodoxes de Karl Marx ET LA FORMATION DE L’URSS.

Section 1. De Lénine à Staline : quelques repères chronologiques


1917 : Crise profonde en Russie, en guerre depuis 1914 aux côtés de la France et
de la Grande-Bretagne. Le tsar abdique en mars. Les paysans procèdent au partage des
terres. En novembre (Octobre selon l’ancien calendrier russe), les bolcheviks, dirigés par
Lénine, s’emparent du pouvoir à Petrograd (Saint-Pétersbourg ). Décrets sur la fin des
hostilités, le contrôle ouvrier dans les usines, l’expropriation des grands propriétaires
fonciers.
1918-1920 : Guerre civile et intervention étrangère. Période du « Communisme
de guerre » : nationalisation de l’industrie et des transports, réquisitions agricoles,
rationnement de la population urbaine, démonétisation de l’économie et effondrement
de la production.
1921 : Victoire militaire des bolcheviks mais isolement international (la
révolution a échoué en dehors de la Russie), et situation économique catastrophique
(famine). Lénine lance la NEP (nouvelle politique économique) : fin des réquisitions,
dénationalisation partielle, remonétisation de l’économie. Priorité à la stabilisation du
pouvoir bolchevik. L’URSS est fondée le 22 décembre 1922. Lénine meurt en 1924.
1924-1929 : Ascension de Staline, qui élimine progressivement toute opposition
au sein du parti communiste soviétique : aile « gauche » (Trotsky) en 1927, aile
« droite » (Boukharine) en 1929. Tout débat cesse au sein du Parti. Début du culte de
Staline.
1928-1929 : Fin de la NEP et « grand tournant » de l’écono-quinquennal au
service d’une stratégie d’industrialisation accélérée, et collectivisation agricole menée
en 5 ans dans un climat de violence extrême (exécutions et déportations massives).
Développement rapide de l’industrie lourde, mais nouvelle famine en 1933.
1.1. Le débat économique des années vingt en Union Soviétique
- 79 -

Les Bolcheviks qui prennent le pouvoir en Russie en 1917 se trouvent dans une
situation paradoxale : marxistes orthodoxes, ils ont à construire une société dans un
pays largement arriéré, et complètement ruiné, c’est-à-dire dans des conditions très
éloignées du scénario envisagé par Marx. Pendant la période de guerre civile qui suit
immédiatement la révolution, si les décisions économiques sont prises sous la pression
des évènements et ont comme objectif prioritaire l’approvisionnement du front, elles ont
aussi un contenu idéologique, les bolcheviks cherchant à tirer parti des circonstances
pour effectuer un raccourci historique vers le communisme. Toutefois les tensions
considérables suscitées par ce « communisme de guerre » (en particulier l’opposition des
paysans aux réquisitions) conduisent rapidement à un revirement complet : la
« nouvelle politique économique » (NEP) lancée en 1921 est carcctérisée par la
restauration du marché. Ce virement, loin de témoigner d’une conversion idéologique,
est vu comme un repli tactique, dicté par les nécessités du moment : restaurer l’appareil
productif et prévenir un soulèvement populaire.
1.1.1. La Question des rapports agriculture- industrie
Si pendant la NEP le monopole politique du parti communiste ne se relâche pas,
du moins existe-t-il alors un débat ouvert à l’intérieur du parti, marqué par une vive
compétition pour le pouvoir après la mort de Lénine. Ce débat a une dimension
économique importante, puisqu’il s’agit de déterminer la stratégie de développement du
pays à l’issue de la phase de reconstruction. Une contribution majeure est fournie par
Preonbrajensky, théoricien économique de l’aile « gauche » du parti (dirigée par
Trotsky), dans un ouvrage publié en 1926 et intitulé La Nouvelle Économique.
Favorable à une stratégie d’industrialisation accélérée, Preonbrajensky
développe la thèse de l’ «accumulation socialiste primitive », expression qu’il forme par
analogie avec l’ «accumulation primitive du capital » désignant, chez Marx, le processus
historique d’émergence du capitalisme. Selon cette thèse, puisque l’appel aux capitaux
extérieurs est désormais impraticable, l’industrie soviétique doit trouver auprès de
l’agriculture–pour l’essentiel privée sous la NEP–le financement de son développement
initial, et la politique des prix doit être l’instrument du transfert financier entre les deux
secteurs. Cette politique, qui, pour un marxiste, s’analyse comme un échange non
équivalent en termes de temps de travail, est censée produire le même effet qu’un impôt
sur la paysannerie tout en étant plus simple à mettre en œuvre.
Cette analyse est combattue par Boukharine, qui représente sous la NEP l’aile
« droite » du parti. Les raisons de Boukharine sont à la fois économiques et politiques :
en même temps que la prospérité d’un secteur qui emploie la grande majorité de la
population et représente le principal débouché de l’industrie, Boukharine veut préserver
l’alliance avec la paysannerie sur laquelle est fondé le régime soviétique. Rejetant la
thèse de l’accumulation socialiste primitive, il se prononce pour une stratégie de
croissance équilibrée des différents secteurs de l’économie nationale, appuyée sur une
politique de prix respectant l’équivalence des échanges.
1.1.2. Le système économique stalinien
Staline, qui est le secrétaire général du parti et représente le « centre », soutient
dans un premier temps Boukharine pour abattre Trotsky, puis se débarrasse de
Boukharine, et lance à la fin des années vingt, dans le cadre du premier plan
quinquennal, une politique extrêmement ambitieuse donnant priorité absolue au
développement de l’industrie lourde ; l’agriculture est brutalement collectivisée et
astreinte, dans le cadre de la planification impérative qui se met alors en place, à des
- 80 -

livraisons obligatoires payées à bas prix par l’État. Ainsi s’inscrit dans les faits, au
détriment de la paysannerie russe qui ne s’en remettra pas, l’accumulation socialiste
primitive prônée par Preonbrajensky, qui n’en partagera pas moins le sort tragique de
Boukharine (et de bien d’autres) : celui-ci est exécuté en 1938, et Preobrajensky, jeté en
prison en 1935, disparaît, probablement exécuté en 1937.
Au delà du contexte particulier de la Russie des années vingt, ces deux
économistes apparaissent comme des pionniers de la discipline qui sera appelée, après
la seconde Guerre mondiale, économie du développement : ils posent nettement les
termes de l’alternative entre une stratégie de développement « équilibré » dans laquelle
les progrès de l’industrie s’appuient sur ceux de l’agriculture.
Pour l’essentiel, le système économique stalinien s’est mis en place au début des
années trente. Il repose d’une part sur la collectivisation presque complète de
l’économie, sur la planification centralisée, et sur le monopole du Commerce extérieur.
C’est ce système qui continue à fonctionner jusqu’en 1957. Dans le domaine agricole, les
sovkhozes (fermes d’Etat) fonctionnant comme des entreprises"industrielles. Les
kolkhozes (fermes coopératives) disposent d’un système de rémunération reposant sur
le partage entre les kolkhoziens des bénéfices agricoles. Le montant de ces bénéfices est
fortement réduit par les prélèvements de l’État, les prix fixés à un niveau faible, et la
rémunération du matériel loué aux « stations de machines et de tracteurs » (qui
appartiennent bien sûr à l’État). Pour répartir ces éventuels bénéfices, chaque journée
de travail est comptabilisée (en fonction de la qualification du travail) par l’attribution
d’un certain nombre de points de travail. En fin d’année, le partage s’effectue
proportionnellement au nombre de points détenus par chaque kolkhozien.
Section 2. L’économie politique du socialisme en U.R.S.S.
Les théories de l’économie socialiste, particulièrement celles qui ont été élaborées
dans le pays socialistes eux-mêmes, composent un chapitre plutôt méconnu de l’histoire
des pensées économiques. Si une telle omission s’explique aisément par des facteurs tant
politiques qu’idéologiques, à l’Ouest comme à l’Est, elle n’en est pas moins regrettable. Il
est vrai que l’histoire de l’économie politique du socialisme n’a émergé comme discipline
au sein des pays socialistes qu’au cours des années 1970 et qu’elle reste encore sous-
développée, pour la simple raison que de bon nombre de textes antérieurs à la période
contemporaine restent inaccessibles aux lecteurs ou aux chercheurs. Il aura fallu
attendre Gorbatchev pour que certains recueils d’économistes du passé comme
Tchayanov, Boukharine ou d’autres, commencent à être édités en Union Soviétique.
Il est pourtant manifeste que l’économie politique du socialisme sous sa forme
classique, celle qui date de la fin de la période stalinienne, a eu et possède encore, sous
des formes transformées, une influence considérable dans la grande majorité des pays
socialistes, et au-delà dans une partie du tiers monde et du monde capitaliste. Les
changements qui s’opèrent durant les années 1980 ne doivent pas occulter la période
historique qui a précédé.
2.1. Un produit de l’époque stalinienne
Au cours des années 1920 domina l’idée que l’économie politique, en tant que
science de l’organisation marchande et capitaliste, avec ses lois spontanées et ses
apparences fétichisées, devrait disparaître dans une économie socialiste planifiée pour
laisser la place à une simple technologie sociale. Cette idée était alors aussi bien par
Boukharine que Preonbrajensky. Mais dans les années 1930, va apparaître la notion
- 81 -

d’une économie politique du socialisme comme discipline nouvelle, ayant pour objet le
système économique dont la constitution de 1936 proclama la victoire définitive. Le
terme fut introduit par Voznessensky dès 1931 ; il fit partie de la terminologie officielle
à partir des années 1940. Ainsi disparaissait le thème cher à Marx et à de nombreux
marxistes postérieurs, celui de la critique de l’économie politique, pour laisser la place à
une nouvelle science positive, dont l’élaboration allait d’ailleurs se révéler laborieuse.
Elle s’étendit en effet de 1936, date à laquelle fut décidée l’introduction d’une section
« socialisme » dans l’enseignement de l’économie en URSS et la rédaction d’un Manuel
d’économie politique. Celui-ci ne verra le jour qu’en 1954, date à laquelle l’Académie des
Sciences éditera un ouvrage destiné à une large diffusion internationale,
particulièrement dans les pays du camp socialiste. Ce manuel contient l’exposé classique
de l’économie politique du socialisme à partir duquel s’opèreront diverses inflexions ou
rectifications successives.
2.1.1. Le socialisme comme capitalisme inversé
La notion centrale du Manuel de 1954 est celle de mode de production socialiste,
qui permet de légitimer le système soviétique comme conforme au modèle
d’interprétation de l’histoire que Staline avait codifié dans son texte canonique de 1938,
Matérialisme dialectique et matérialisme historique. Caractérisé par une
« correspondance entre rapports de production et forces productives », qui permet à la
« loi du développement des forces productives » de s’exercer sans entraves, le socialisme
apparaît comme l’ultime mode de production et comme aboutissement rationnel de
l’histoire humaine, où la société retrouve son équilibre interne et s’engage sur la voie
d’un progrès matériel indéfini.
L’économie politique du socialisme se constitue en contrepoint systématique de
l’économie politique du capitalisme (c’est-à-dire de la vision que les idéologues de
l’époque stalinienne ont de ce dernier système). Ce contraste est poussé à l’extrême dans
le modèle des « deux mondes » élaboré dans les années 1930, où sont opposées l’image
d’un capitalisme pourrissant, englué dans une crise et des convulsions destinées à
s’intensifier jusqu’à l’agonie finale, et celle d’un socialisme conquérant dont les progrès
endogènes, rapides et généralisés, ne sont plus entravés que par la contrainte extérieure
du monde bourgeois. Cette apologétique sauvage ut élaborée au moment où la société et
l’économie soviétiques traversaient des convulsions inouïes dont le coût social fut
certainement supérieur à celui, pourtant élevé, De la crise occidentale des années 19930.
On lit le Manuel de 1954 :
« Le socialisme est un régime fondé sur la propriété des moyens de production
sous ses deux formes : la propriété d’ Etat (bien du peuple tout entier), et la propriété
coopérative et Kolkhozienne ; c’est un régime où l’exploitation de l’homme par l’homme
a disparu, où l’économie nationale se développe selon un plan afin de satisfaire les
besoins sans cesse croissants des travailleurs en augmentant toujours la production sur
la base d’une technique supérieure et où est appliqué le principe de la répartition selon
le travail ».
Cette doctrine repose sur trois piliers : le concept central de « propriété sociale »,
la planification et un certain nombre de « lois économiques » propres au mode de
production socialiste.

2.1.2. La Propriété socialiste


- 82 -

Selon la méthode contrastive propre à l’économie politique soviétique, la


propriété d’Etat, qualifiée de « sociale » ou « du peuple tout entier » est conçue comme
négation de la propriété privée (capitaliste). Cette approche possède deux
particularités : elle identifie l’appropriation économique réelle avec la propriété comme
rapport juridique et elle confond surtout l’Etat avec la société. Il s’agit là de l’ironie
d’une forme nouvelle de ce que le père fondateur des marxismes critiquait véritablement
comme « illusion juridique » et « illusion politique ». Ainsi, Staline qualifiant en 1938 la
« propriété sociale des moyens de production » (c’est-à-dire selon lui la propriété d’Etat)
comme « base des rapports de production » montre bien l’inversion tautologique qui
fonde sa doctrine : la base économique est considérée comme socialiste car fondée sur la
propriété juridique de l’Etat (la nature politique supposée de ce dernier déterminant le
contenu économique de cette propriété). En termes marxistes, voilà donc un mode de
production original, dont la base économique se trouve déterminée par la
superstructure juridique et politique ! Lorsque ensuite l’Etat socialiste sera défini dans le
Manuel, avec son appareil constitutionnel et législatif, comme superstructure de la
« base économique socialiste » ou « sociale » constitue la clé de voûte de toute
l’économie politique du socialisme, la catégorie fondamentale supposée déterminer le
« contenu » original de tous les rapports économiques existants, et tout particulièrement
de ceux qui ressemblent fort à ceux du capitalisme, la marchandise, la valeur, la
monnaie, le salaire, la survaleur, etc.

2.1.3. La production marchande socialiste


La tradition marxiste considérait que dans l’économie socialiste réalisée, les
relations marchandes et monétaires seraient abolies et feraient place à une économie
planifiée « en nature ». Mais ce dogme devint difficile à défendre après 1936, c’est-à-dire
la « victoire définitive » du socialisme. L’élaboration positive de l’économie politique du
socialisme va pouvoir réellement être opérée lorsque, en réaction apparente contre le
« volontarisme » exacerbé des années 1930, la doctrine officielle va admettre la relative
« objectivité » des lois économiques en URSS, et plus particulièrement celle de la loi de la
valeur, et s’efforcer de construire une théorie de la production marchande socialiste. Le
tournant fut opérer dans un texte important de 1943 sur l’enseignement de l’économie
politique, publié dans la revue Pod Znamenem Marksima (Sous la bannière du
marxisme). Un débat compliqué s’ensuivit, qui ne fut tranché qu’en 1952 par Staline
dans son opuscule les problèmes économiques du socialisme en URSS. Dès lors, la
rédaction définitive du Manuel put être opérée. Il parut un an après la mort du
dictateur.
L’argumentation concernant la loi de la valeur et la production marchande dans
le mode de production socialiste est la suivante :
1. L’existence de deux formes de propriété socialiste, la propriété d’ Etat dans
l’industrie (forme supérieure) et la propriété kolkhozienne dans l’agriculture (forme
inférieure), implique le caractère marchand des échanges entre les deux secteurs,
puisque les produits changent alors de propriétaire. On retrouve ici le juridisme
fondamental de l’approche soviétique, et un écho lointain de la vision dualiste de la NEP.
2. La rémunération de la force de travail industrielle s’opère sous forme
monétaire. Cette présence du salaire « socialiste » n’est pas expliquée, mais simplement
constatée. On lit ainsi dans le Manuel qu’ « une partie de la valeur nouvellement créée »
des biens de consommation industriels « sert à compenser les dépenses monétaires
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effectuées pour le paiement des salaires, et une autre partie forme le revenu de
l’entreprise, lui aussi exprimé en monnaie. » Staline, de son côté, semble déduire
l’existence d’un salaire monétaire du caractère de marchandise possédé par les biens de
consommation.
3. les biens de production industriels ne sont pas, eux, des marchandises
puisqu’ils circulent à l’intérieur du secteur étatique, sans changement de propriétaire
juridique. Toutefois, n’étant pas marchandises par le contenu, les moyens de production
le restent par la forme, pour des raisons techniques et de cohérence comptable.
Les biens de consommation ayant le caractère de marchandises, ils possèdent
une valeur. Puisque la valeur ajoutée ou « valeur nouvellement produite » dans leur
production se répartit en salaires monétaires et « revenu de l’entreprise » exprimé en
monnaie, les économistes soviétiques concluent : « Tous les autres éléments qui
composent la valeur des articles de consommation industriels ayant une valeur
exprimée en monnaie, les moyens de travail doivent, eux aussi, être exprimés et calculés
en monnaie.
La thèse stalinienne est donc que les biens de consommation sont de vraies
marchandises dans le mode de production socialiste, et que la loi de la valeur joue un
rôle régulateur limité dans leur circulation. Les moyens de production ne sont pas, eux,
des marchandises, la loi de la valeur n’est pas ici régulatrice, encore que l’on doive en
« tenir compte » pour une saine gestion et une bonne comptabilité.
Cette idée avait déjà été avancée à propos de la transition vers l’économie
socialiste par Boukharine en 1920. On peut observer que le postulat de la pénétration et
de l’instrumentalisation des « formes » capitalistes par un « contenu » socialiste (censées
résulter de la propriété du même nom) constitue un superbe renversement apologétique
de la théorie marxienne du fétichisme.
En fondant l’existence d’une « production marchande socialiste » sur la double
forme de la propriété, l’économie politique du socialisme peut conserver le dogme de
l’abolition ultime de la production marchande, mais en la repoussant dans un futur
hypothétique, le « stade supérieur » du communisme. Celui-ci sera caractérisé par une
élévation de la propriété kolkhozienne au rang de forme supérieure de propriété « du
peuple entier ».
2.1.4. La planification et les lois économiques du socialisme
Dans le couple socialisme/capitalisme tel que le théorise la doctrine soviétique
classique, la planification étatique est opposée à l’anarchie du marché, de la même
façon que la propriété sociale est opposée à la propriété privée. Au cours des années
1930, le volontarisme exacerbé des premiers plans quinquennaux conduit les
économistes à nier la présence de lois économiques dans le système soviétique. L’État est
alors perçu comme tout puissant, comme le seul créateur des « régularités du
développement de l’économie socialiste » (B. Boriline, 1937). Le Chef de file des
téléologiques, partisans d’une planification volontariste qui ne considère que les
objectifs fixés, par opposition aux généticiens qui insistent sur les contraintes posées par
les conditions de départ, écrit ainsi :« l’économie planifiée, en fonction de sa nature
même, ne connaît aucune autre loi « sociale », « objective » (c’est-à-dire indépendante de
la volonté de la société) que les normes technico-économiques, les lois physico-chimiques
et les déterminations semblables ».
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À partir de l’article-programme de 1943, un tournant va être opéré par


l’affirmation de la présence en URSS de lois économiques propres au socialisme ou
communes à différents modes de production (telle la loi de la valeur). La planification va
donc cesser d’être caractérisée comme toute–puissante, et une argumentation
d’apparence plus subtile va être élaborée, à partir d’un jeu compliqué entre le plan
étatique et les lois économiques du socialisme.
L’une de ces lois est définie par Staline par une méthode contrastive et par un
postulat normatif tout à fait typiques de l’économie politique du socialisme dans sa
forme classique. La rupture avec le volontarisme antérieur consiste, une fois postulée
cette loi, à la distinguer de la planification effective.
En effet, elle : « Offre à nos organismes de planification la possibilité de planifier
correctement la production sociale. Mais on ne doit pas confondre la possibilité et la
réalité. Ce sont deux choses différentes. Pour transformer cette possibilité en réalité, il
faut étudier cette loi économique, s’en rendre maître, il faut apprendre à l’appliquer en
pleine connaissance de cause ; il faut dresser des plans qui reflètent pleinement les
exigences de cette loi. On ne saurait dire que nos plans annuels et nos plans
quinquennaux reflètent pleinement les exigences de cette loi économique ».
Une telle approche permet d’admettre et de reconnaître la présence de
dysfonctionnements (ou de disproportions) dans l’économie socialiste. Elle a aussi
l’avantage de conduire à l’idée que ces dysfonctionnements ne sont pas inhérents au
mode de production socialiste — dont le développement est postulé comme étant par
essence harmonieux, proportionnés, rationnel — mais découlent d’erreurs subjectives et
contingentes de planification, qu’il est toujours possible de corriger.
La loi économique fondamentale
C’est toujours par antithèse vis-à-vis des lois supposées du capitalisme–
maximisation du profit, développement par crises avec destruction périodique des forces
productives — qu’est définie une « loi économique fondamentale du socialisme ». La
formulation canonique de cette loi en 1952 par Staline est la suivante : « assurer au
maximum la satisfaction des besoins matériels et culturels sans cesse croissants de toute
la société, en développant et en perfectionnant toujours la production socialiste sur la
base d’une technique supérieure ».
La planification doit donc prendre en compte les nécessités que lui dictent les
« lois objectives » du mode de production socialiste : « En ce qui concerne la
planification de l’économie nationale, elle ne peut obtenir des résultats positifs qu’en
observant deux conditions :
si elle reflète correctement les exigences de la loi du développement harmonieux
de l’économie nationale ;
si elle s’accorde en tout avec les exigences de la loi économique fondamentale du
socialisme ».
Après la théorie de la propriété socialiste, la doctrine des lois économiques du
socialisme illustre bien le juridisme de l’idéologie économique stalinienne. C’est un
mélange permanent d’un objectivisme de façade et d’un subjectivisme (ou d’un
volontarisme) effectif, où, des postulats normatifs sont présentés comme des lois
objectives. Ce type de dialectique spéculative va imprégner profondément toute
l’économie politique du socialisme.
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2.2. Le dégel de la pensée économique


Le cadre général de l’économie politique du socialisme fixé dans le Manuel de
1954 va marquer la pensée économique soviétique jusqu’en 1993. Mais les thèses
cardinales sur le mode de production socialiste fondé sur la propriété sociale et la
planification étatique, sans jamais être rejetées (comme en Yougoslavie), vont connaître
à partir de la fin des années 1950 un certain nombre d’inflexions, de nuances ou de
différentiations. Un certain renouveau de l’analyse économique va s’opérer, le climat
réformiste instauré par Khrouchtchev contribuant à ce dégel relatif.
Le postulat de l’homogénéité de l’économie socialiste fondée sur l’unicité de la
propriété « sociale » est alors nuancé par des économistes qui refusent la vision de cette
économie selon le modèle d’une grande entreprise « sociale » dirigée du centre, au sein
de laquelle on n’observe plus qu’une simple division « technique » du travail. Selon V.
Newtchinov la mentalité de « troc » et les méthodes administratives en vigueur jusque là
étaient « contraires aux conditions contemporaines de la profonde et complexe division
du travail social qui caractérise toutes les sphères de l’économie nationale socialiste. »
La notion d’intérêts sociaux relativement diversifiés fait son apparition. Pour
V. Batyrev, il convient d’admettre « l’existence au sein des rapports de propriété
socialiste d’intérêts distincts propres aux différents maillons qui composent la division
sociale du travail. »
Dans les années 1960, les auteurs réformistes critiquent l’excès de centralisation
dans les méthodes de planification, tout en mettant en question l’infaillibilité supposée
de l’État et parfois même son monopole sur les moyens de production. Certains écrivent
qu’on a tord de confondre la forme juridique et le contenu économique de la propriété,
qui possède un caractère complexe.
2.3. L’école d’économie mathématique
Au cours des années 1960, un important courant d’économistes soviétiques,
souvent favorables aux réformes, se constitue à partir de l’impulsion donnée par la
publication en 1959 du grand ouvrage de L. Kantorovich, Calcul économique et
utilisation des ressources (Dunod, 1963, pour la traduction française). L’auteur,
inventeur dans les années 1930 de programmation linéaire, obtiendra en 1975 le prix
Nobel d’Economie. Ce courant, actif dans les débats sur le problème des prix et sur la
conception de la planification, cherche une synthèse entre les traditions ricardienne et
marxiste d’un côté, et l’approche marginaliste de l’équilibre général, de l’autre, ce qui lui
vaut d’ailleurs les foudres des tenants du dogmatisme. Préoccupée davantage par les
problèmes de l’allocation rationnelle des ressources que par ceux de la croissance, ce qui
reflète le palier alors atteint par la révolution industrielle soviétique, cette tendance
pouvait s’inspirer d’un auteur russe jusque là méconnu, V. Dmitriev dont les Essais
économiques de 1904 portaient comme sous-titre Essai de synthèse de la théorie de la
valeur travail et de la théorie de l’utilité marginale (traduction française, éd. CNRS,
1968).
La théorie de la planification optimale est élaborée par V. Nemtchinov, V.
Novojilov, N. Fedorenko, N. Petrakov et d’autres économistes regroupés notamment au
fameux Institut Central d’Économie Mathématique (IEM) fondé en 1963. La
planification nationale est considérée comme un processus hiérarchique complexe, qui
peut être envisagé en termes de maximisation d’une fonction objective sociale (sur la
définition exacte de laquelle les divers auteurs auront d’ailleurs du mal à s’accorder).
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Cherchant à intégrer la planification physique jusque là prédominante et la


planification en valeur, les tenants de l’école mathématique s’inspirent du théorème de
dualité de la programmation linéaire. Les prix optimaux, associés aux rapports de
quantités optimaux, peuvent être utilisés par le centre pour guider les entreprises, qui
cherchent de leur côté à maximiser leur propre critère d’optimalité, afin d’aboutir à des
décisions socialement rationnelles. La notion de coût d’opportunité est ainsi introduite
dans la planification, comme avec les évacuations objectivement déterminées de
Kantorovitch ou les dépenses de liaison inverse de Novojilov.
Malgré de brillants travaux théoriques, les économistes mathématiques ont eu
une influence limitée sur l’organisation effective de la planification soviétique. Ils
conservaient, il est vrai, l’idée contestable d’une homogénéité fondamentale et d’une
rationalité potentielle de l’économie socialiste, à partir de l’unicité du système de
propriété, comme on le voit dans le postulat de l’unicité de la fonction objective sociale.
Certains ont même dérapé dans une véritable utopie informatique (imaginée aussi
comme jeu de l’esprit par le Polonais Oscar Lange) où l’ensemble de l’économie et ses
sous-systèmes auraient été intégrés dans un immense « système automatisé de gestion »
relié par ordinateur et réalisant en un temps limité le rêve walrasien de l’équilibre
général.
2.4. Retour au conservatisme et« socialisme développé »
Les dogmes fondamentaux de l’économie politique du socialisme n’ont pas été
abandonnés durant les années 1960. Un connaisseur érudit de la pensée économique
soviétique note ainsi :
« Dans leur ensemble, les thèses staliniennes dominent l’évolution de la théorie
économique soviétique durant les quinze années postérieures à la critique du ‘ culte ’ ».
Toutefois, l’ouverture théorique et idéologique relative de cette période
apparaissent rétrospectivement, en comparaison avec la tendance conservatrice qui va
dominer les années 1970. Le coup d’arrêt aux réformes économiques à partir de 1969,
lié à la condamnation du réformisme tchécoslovaque d’avant 1968 et des diverses
versions du socialisme de marché, s’accompagne en effet d’une restriction des débats
économiques et des recherches novatrices. Le retour du dogmatisme va culminer dans la
doctrine brejnévienne du « socialisme développé » ou « avancé » :
« La société socialiste avancée est une étape rationnelle dans le devenir de la
formation communiste. À cette étape le socialisme se développant déjà sur sa base
propre, découvre de plus en plus complètement ses possibilités créatrices et son essence
humaniste. Le socialisme avancé se caractérise par l’union des résultats de la révolution
scientifique et technique avec les avantages du système socialiste d’économie, le
tournant décisif vers des méthodes intensives de développement de l’économie, une
échelle et un niveau qualitativement nouveaux de la production, permettant de résoudre
directement les tâches de la création de la base matérielle et technique du communisme,
d’assurer une croissance ininterrompue du bien-être des travailleurs, d’obtenir des
succès importants dans la compétition pacifique avec le capitalisme ».
Au moment où l’économie soviétique entre dans « la période de stagnation »,
selon le qualificatif employé aujourd’hui par Gorbatchev, l’économie politique du
socialisme confirme donc de façon navrante son caractère traditionnel de science du
vœu pieux. Les vieux dogmes, à peine modernisés, se retrouvent ainsi dans la nouvelle
constitution de 1977 :
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« Le fondement du système économique de l’URSS est constitué par la propriété


socialiste des moyens de production sous la forme de la propriété d’État (du peuple) et
de la propriété kolkhozienne coopérative ».
« La direction de l’économie est réalisée sur la base des plans d’État de
développement économique et social, compte tenu des principes sectoriel et territorial,
en combinant la gestion centralisée avec l’autonomie et l’initiative économique des
entreprises, unions et autres organisations. À cette fin sont activement utilisés
l’autonomie financière, le profit, le coût et d’autres leviers et stimulants économiques ».
«Le but suprême de la production sociale dans le socialisme est de satisfaire de la
façon la plus complète les besoins matériels et culturels croissants des hommes ».
Avancées des recherches appliquées
Il serait faux de croire à un regel total de la pensée économique soviétique dans
les années 1970 et au début des années 1980. Derrière le carcan de l’économie politique
du socialisme et ses raffinements parfois talmudiques, le monde des économistes est
alors divisé en de nombreux courants et tendances et un certain nombre de chercheurs
de valeur poursuivent des études appliquées ou portant sur des domaines partiels de
l’analyse économique, à partir d’une démarche souvent plus pragmatique.
Section 3. DE LA PERESTROIKA AU CAPITALISME
3.1. De Brejnev à Gorbatchev
Après la mort de Brejnev le 10 novembre 1982 (à l’âge de 76 ans), les événements
politiques se succédèrent rapidement. C’est Y. Andropov, ancien dirigeant du KGB, qui
accède au pouvoir. Il va, à son tour, tenter d’impulser des réformes pour améliorer le
fonctionnement de l’économie. Une campagne de moralisation (lutte contre la
corruption), de lutte contre l’alcoolisme et l’absentéisme au travail, est lancée. Une loi
du 17 juin 1983, qui se réfère explicitement à l’idée d’autogestion, vise à accroître le rôle
des collectifs de travail dans la gestion des entreprises.
Dans le même temps, une individualisation des salaires engagée afin de
récompenser la participation au travail. Une expérience de décentralisation
économique est lancée, il s’agit d’inciter les entreprises à passer de contrats avec leurs
clients et à rechercher la réalisation de gains de productivité. Andropov meurt en février
1984 ; son successeur, A. Tchernenko accède au pouvoir à l’âge de 73 ans et meurt en
mars 1985, (13 mois après son accession au secrétariat général du PCUS). Tchernenko
est, de plus, un pur produit de l’époque Brejnev, en dépit de la poursuite des réformes
engagées par son prédécesseur, il ne se signale par aucun projet de transformation d’un
système dont la crise est devenue évidente.
La prise de conscience du caractère gérontocratique du régime associé à la
montée de la contestation réformatrice conduit à l’élection de M. Gorbatchev. Ce
dernier, âgé de 54 ans, va provoquer un profond renouvellement du personnel politique
au niveau central (direction du parti communiste), comme au niveau local
(responsables des républiques fédérées et des régions).
M. Gorbatchev impulse, à la fois, une réforme politique (la glasnost) visant à
démocratiser le système, à lui donner une plus grande transparence, et une
restructuration de l’économie (la perestroïka) qui vise à obtenir une plus grande
efficacité économique sans remise en cause des acquis du socialisme. Dans cette vaste
entreprise de réforme radicale du système, Gorbatchev se heurte, d’une part, au courant
- 88 -

conservateur, d’autre part, à un courant favorable à des réformes plus radicales. Les
conservateurs (qui disposent de soutiens dans l’appareil du parti, l’armée et la police)
s’appuient sur des sentiments nationalistes et sur la crainte d’une partie de la
population de voir remis en cause certains avantages (stabilité de l’emploi, un certain
type d’égalitarisme, etc.). Les radicaux souhaitent un passage beaucoup plus net aux
mécanismes de marché et la rupture avec le système politique. Gorbatchev tente donc
d’incarner une voie moyenne : d’une part, il se réclame de l’héritage de Lénine (en
invoquant le précédent de la NEP), d’autre part, il critique durement l’échec des
tentatives de réformes antérieures. Cette posture politique, difficile à mettre en œuvre,
va le conduire, progressivement, à s’aliéner les réformateurs sans convaincre les
conservateurs de se rallier à lui : son échec sanctionnera son discrédit politique devant
l’opinion russe et soviétique, discrédit qui contraste avec son audience et son image très
favorable dans l’opinion internationale.
A ces débats, concernant l’organisation politique et économique, s’ajoute la
difficile question de la stabilité de l’Union. L’affaiblissement du pouvoir soviétique
conduit à une dynamique d’autonomie d’un certain nombre de républiques (Estonie,
Lituanie, Ukraine, Géorgie). La Russie elle-même se lance dans une politique
d’autonomie en passant des accords bilatéraux avec d’autres Républiques.
Gorbatchev tente de redresser la situation. Il organise en mars 1991, un
référendum sur le maintien d’une union entre républiques souveraines qui obtient 76 %
de oui, mais 6 républiques sur 15 boycottent. En Russie, à l’occasion de ce référendum, B.
Eltsine (président du parlement de cette république fédérée) organise une consultation
sur l’élection du président Russe au suffrage universel dont le résultat lui est très
favorable (70 % de oui).
Le 23 avril 1991, Gorbatchev suscite une déclaration des dirigeants de 9
républiques (dont Eltsine) en faveur d’un nouveau traité d’union. En juin 1991, Boris
Eltsine est élu à la présidence de la Russie. On se trouve, à partir de là, dans une
situation de double pouvoir. Celui de Gorbatchev, président d’une URSS qui perd de
substance et de sa cohérence, celui d’Eltsine qui incarne, à la fois, le courant
réformateur et l’affirmation de la souveraineté russe.
Le 19 août 1991, profitant du fait que Gorbatchev est malade et en vacances aux
bords de la mer Noire, une tentative de putsch est organisée par des dirigeants de
l’armée et des forces de sécurité. L’organisation de l’opération est désastreuse, les
troupes reçoivent des ordres contradictoires, certaines unités (y compris des troupes du
KGB) refusent de suivre les putschistes. De l’intérieur du parlement de Russie (la maison
blanche), B. Eltsine organise la résistance. Le putsch échoue, le système soviétique et le
parti communiste sont définitivement discrédités (le parti est interdit et ses biens sont
confisqués).Le 22 août, M. Gorbatchev reprend ses fonctions, mais en décembre 1991 les
accords d’Alma Ata entérinent la disparition de l’URSS et la création de la CEI
(Communauté des Etats Indépendants). Le 25 décembre 1991, le président d’un Etat qui
n’existe plus, M. Gorbatchev démissionne.

3.2. La crise politique en Russie


Depuis l’élection de Boris Eltsine à la présidence de la Fédération de Russie (juin
1991), la situation politique est caractérisée par une grande instabilité ; Egor Gaïdar
- 89 -

lance un plan de réformes radicales en 1992, mais il est écarté en décembre au profit de
Victor Tchernomyrdine. En Septembre 1993, E. Gaïdar devient premier vice-premier
ministre, mais il démissionne en janvier 1994.
Après sa réélection en juillet 1996, Boris Eltsine reconduit le gouvernement
Tchernomyrdine (le libéral Anatoli Tchoubaïs est chargé des privatisations). En mars
1998, B. Eltsine met fin aux fonctions de V. Tchernomydirne et nomme Viktor Kirienko.
Le 24 août (après la dévaluation du Rouble), V. Tchernomydirne est rappelé aux
affaires, il est remplacé par Evgueni Privakov en septembre 1998. En mai 1999, c’est au
tour de Primakov d’être écarté au profit de Serguei Stépachine1. Ce dernier ne reste pas
en place que trois mois, son successeur, Vladimir Poutine, un ancien du KGB, est désigné
le 09 août 1999 comme premier ministre et comme candidat du « clan Eltsine » à
l’élection présidentielle de l’an 2000.
Contre toute attente, Vladimir Poutine va redresser la situation du clan au
pouvoir. Le nouveau premier ministre incarne la fermeté et le retour de la grandeur de
la Russie. Cette attitude va se manifester par le déclanchement, à l’automne 1999, de la
deuxième guerre de Tchétchénie. En réaction à des attentats à Moscou, le gouvernement
fédéral russe déclenche des opérations militaires de grande envergure. En réponse aux
protestations occidentales, la Russie affirme qu’il s’agit de ses affaires intérieures. Cette
stratégie est politiquement payante.
Le 19 décembre, le « Parti de l’Unité » soutenu par le Kremlin remporte les
élections législatives. La popularité de Poutine est au plus haut. Le 31 décembre 1999,
Boris Eltsine annonce sa démission et la nomination de Poutine comme président par
intérim. Ce dernier se trouvant ainsi dans les conditions les plus favorables pour
affronter les élections présidentielles de mars 2000. Cependant, la situation politique,
économique et sociale de la Russie reste difficile.
Les comportements mafieux ont pris aussi une ampleur considérable, de même
que le creusement des inégalités. Dans ce contexte, l’affaiblissement de l’Etat prend un
tour dramatique : les fonctionnaires sont payés de façon très irrégulière, des féodalités
se constituent au tour des grands groupes industriels, la population cherche à survivre
grâce au troc et à la production domestique. Le discrédit du régime et le scepticisme à
l’égard du système politique conduisent à la nostalgie pour l’époque brejnévienne, voire
stalienne.
Il semble difficile d’expliquer la faillite politique, particulièrement rapide du
système soviétique. Plusieurs facteurs ont joué : la crise économique bien évidemment, le
discrédit politique du parti et de son fonctionnement, les tensions internationales et
leurs répercussions internes (guerre d’Afghanistan), les tensions entre les diverses
nationalités de l’empire soviétique, etc. une grille de lecture tocquevilienne serait sans
doute particulièrement féconde : c’est lorsqu’un système commence à se réformer qu’il
fait l’objet des contestations les plus vives. En cherchant à réussir une réforme en
profondeur du système hérité de la période stalinienne, Gorbatchev a libéré les forces
qui ont emporté le système tout entier.

1
Ce dernier est considéré comme un « fidèle entre les fidèles » de B. Eltsine et il a l’avantage, à la
différence de Primakov, de ne pas apparaître comme un successeur possible du président de la
fédération de Russie.
- 90 -

3.3. La Transition à l’économie de marché


Au-delà des péripéties politiques, la transition à l’économie de marché se révèle
difficile et soulève de nombreux problèmes. On a constaté, en effet, qu’il ne suffisait pas
de proclamer la fin du communisme et d’annoncer l’intention de laisser jouer le marché
pour obtenir un fonctionnement économique satisfaisant assurant, notamment, la
croissance de la production et le progrès social. L’expérience de la transition au marché
des pays d’Europe Centrale et Orientale aura au moins eu le mérite de faire prendre
conscience à tous que le fonctionnement d’une économie de marché suppose un système
institutionnel sophistiqué et non le simple jeu des initiatives individuelles
Un premier débat concerne le rythme de la transition. A quelle vitesse faut-il
passer de l’ancien système, très étatisé, à un nouveau système reposant, principalement,
sur la régulation par le marché ? Deux thèses se sont affrontées : celle du gradualisme et
celle de la thérapie du choc. La thèse qui s’est généralement imposée, après la chute de
Gorbatchev, est que le gradualisme est impossible car il conduit à l’enlisement des
réformes. Cependant, chacun admet que la mise en œuvre d’une thérapie de choc est
socialement coûteuse, c’est pourquoi les organismes internationales (FMI, OCDE, etc.)
préconisent d’accompagner la transition rapide par des mesures sociales destinées à en
réduire le coût par les populations concernées. C’est dans cet esprit que le FMI a mis en
place (en 1993) un nouveau mécanisme de financement intitulé « Facilité de
transformation systémique ».
Quelles sont les mesures qui constituent la transition et dans quel ordre doit on y
procéder ? Sur ce point la littérature est abondante, mais on peut retenir la présentation
de synthèse de W. Andreff :
stabilisation macro-économique par la mise en œuvre de politiques économiques
draconiennes ;
la libération des prix, des échanges extérieurs et des opérations de change ;
abandon de la planification et de l’administration centralisée de l’économie ;
création des institutions nécessaires au bon fonctionnement du marché ;
introduction de la concurrence et démonopolisation de l’économie ;
création d’un secteur de nouvelles entreprises privées ;
privatisation des petites et grandes entreprises d’Etat ;
restructuration de l’industrie et d’autres activités économiques ;
mise en place d’une discipline au travail exercé par le marché, d’une
désindexation des salaires et d’un nouveau système de protection sociale ;
nouvelle insertion dans l’économie mondiale.
L’analyse du processus de mise en œuvre de ces réformes nécessaires à la
transition se révèle assez difficile en raison, notamment, des difficultés liées à la
production des données statistiques. L’impact de certaines réformes institutionnelles est
assez facilement mesurable, par exemple la réforme du système bancaire, a conduit à
une véritable explosion du nombre des banques qui est passé de cinq en 1989 à 2.500 en
1995. Mais d’autres réformes institutionnelles sont difficiles à analyser, par exemple les
privatisations (quand elles sont mise en œuvre) conduisent-elles à des changements
réels du point de vue de l’exercice du pouvoir et du mode de gestion.
- 91 -

De nombreux indicateurs conduisent cependant à confirmer que,


particulièrement en ce qui concerne la Russie, le coût économique et social de la
transition est très lourd. En dépit d’apports financiers extérieurs importants, la chute de
la production est spectaculaire. La productivité du travail industriel est passée de
l’indice 100 en 1989 à l’indice 60 en 1994. Un indicateur particulièrement révélateur de
la situation sociale est l’espérance de vie : en Russie, elle est passée pour les hommes de
64 ans à 58 ans entre 1990 et 1994 (74 ans à 71 ans pour les femmes).

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