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Tout est sorti des pages noircies par Mousseron avec – trônant au centre, mais quelle allure !

– Zeph
Cafougnette, mineur à Denain, frère des vantards du Sud ou des bravaches d’est en ouest, cousin
très proche de Nasreddine Hodja, clown-philosophe de la culture musulmane dont on situe les
origines en Turquie vers 1200. Même innocence, même naïveté frondeuse, le but n’est pas
forcément de faire rire, mais de mieux comprendre et réfléchir.

Politesses du nouvel an

Ch’étot l’ jour del nouvelle année.


Au matin, malgré l’ fort’ gélée,
Malgré l’ coin du feu qu’ j’ai si quier,
Dins m’ gardin, tout seu, j’ perdos l’air.

Jé m’ prom’nos in chuchénant m’ pipe,


Quand j’aperchos m’ visin, l’ grand Ph’lippe,
Qui s’ dém’not dins s’ parc ed’ porions
Pou n’ d’avoir à mettre au bouillon.

L’ grand Ph’lipp’, déjà d’un certain âche,


Ch’t’ un bon visin ; mais, – ch’est dommache ! –
Il est sourd, sourd comm’ trent’-six pots !
I n’intind non pus qu’un caillau.

El pauvre homm’, révillé à peine,


Piochot avec un pic à l’ veine
Dins s’ parc ed’ porions ingélés.
I tapot comme un sourd qu’il est.

J’ li crie au d’sus del palissate


« Eh bin, quéqu’ vous dit’s, comarate ?
— Il a cor bin gélé c’ matin. »

*
(Picard)
Dèclaråcion dès dreûts d' l'ome Déclaration universelle des droits de l'homme

Considèrant qui l' rèspèt dèl dignité, Considérant que la reconnaissance de la dignité
qu'apartint sorlon l' nateûre a tos lès-omes so inhérente à tous les membres de la famille humaine et
l' tére, èt d' leûs dreûts égåls, qu'on n' såreût de leurs droits égaux et inaliénables constitue le
'lzî mèskeûre, c'èst l' fondemint dèl lîberté, dèl fondement de la liberté, de la justice et de la paix
djustice èt dèl påye è monde ètîr, dans le monde,
[…] […]

prumî årtike Article premier


Tos lès-omes vinèt å monde lîbes èt égåls po Tous les êtres humains naissent libres et égaux en
çou qu'èst d' leû dignité èt d' leûs dreûts. Leû dignité et en droits.
re°zon èt leû consyince elzî fe°t on d'vwér di Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir
s'kidûre inte di zèle come dès frès. les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

årt II Article 2
Chaskeun' pout prétinde a tos lès dreûts èt a Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de
totes lès lîbèrtés qui sont chal prôclamés, sins toutes les libertés proclamés dans la présente
qu'on prinse astème, par ègzimpe, a s' race, a Déclaration, sans distinction aucune, notamment de
s' coleûr, a s' nateûre d'ome ou d'feume, a s' race, de couleur, de sexe, de langue, de religion,
lingadje, a sès crwèyinces, a sès-îdèyes so l' d'opinion politique ou de toute autre opinion,
politique ou so tot l'minme cwè, al contre°ye d'origine nationale ou sociale, de fortune, de
ou al famile di wice qu' i provint, a s' fôrtune, naissance ou de toute autre situation.
a s' lignèdje, brèf a cwè qui ç' seûye. E d' pus', De plus, il ne sera fait aucune distinction fondée sur
nouk ni deût påti d' çou qu'on pout pinser dè le statut politique, juridique ou international du pays
gouvèrnémint di s' patrèye, di si- ou du territoire dont une personne est ressortissante,
administråcion, di s' condicion rapôrt as-ôtes que ce pays ou territoire soit indépendant, sous
payis, qu'èle seûye souvèrinne ou soumîse tutelle, non autonome ou soumis à une limitation
d'ine manîre ou d' l'ôte. quelconque de souveraineté.

årt III Article 3


Tot l' monde a dreût al vèye, al lîbèrté, al Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté
sûreté. de sa personne.

årt IV Article 4
In-ome n'a måy li dreût d'assèrvi in-ôte ome, Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude;
d'ènnè fé in-èsclåve èt 'ne martchandèye l'esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous
qu'on pout vinde ou atch'ter. toutes leurs formes.
Forêt de Crécy - Colette

À la première haleine de la forêt, mon cœur se gonfle. Un ancien moi-même se dresse, tressaille
d'une triste allégresse, pointe les oreilles, avec des narines ouvertes pour boire le parfum.

Le vent se meurt sous les allées couvertes, où l'air se balance à peine, lourd, musqué... Une vague
molle de parfums guide les pas vers la fraise sauvage, ronde comme une perle, qui mûrit en secret,
noircit, tremble et tombe, dissoute lentement en suave pourriture framboisée dont l'arôme enivre,
mêlé à celui du chèvrefeuille verdâtre, poissé de miel, à celui d'une ronde de champignons blancs...
Ils sont nés de cette nuit, et soulèvent de leurs têtes le tapis craquant de feuilles et de brindilles... Ils
sont d'un blanc fragile et mat de gant neuf, emperlés, moites comme un nez d'agneau ; ils
embaument la truffe fraîche et la tubéreuse.

Sous la futaie centenaire, la verte obscurité solennelle ignore le soleil et les oiseaux.

L'ombre impérieuse des chênes et des frênes a banni du sol l'herbe, la fleur, la mousse et jusqu'à
l'insecte. Un écho nous suit, inquiétant, qui double le rythme de nos pas... On regrette le ramier, la
mésange ; on désire le bond roux d'un écureuil ou le lumineux petit derrière des lapins... Ici la forêt,
ennemie de l'homme, l'écrase.

Colette. Les Vrilles de la vigne. (Fayard)

Baie de Somme - Colette

La baie de Somme, humide encore, mire sombrement un ciel égyptien, framboise, turquoise et
cendre verte. La mer est partie si loin qu’elle ne reviendra peut-être plus jamais ?… Si, elle reviendra,
traîtresse et furtive comme je la connais ici. On ne pense pas à elle ; on lit sur le sable, on joue, on
dort, face au ciel, – jusqu’au moment où une langue froide, insinuée entre vos orteils, vous arrache
un cri nerveux : la mer est là, toute plate, elle a couvert ses vingt kilomètres de plage avec une
vitesse silencieuse de serpent. Avant qu’on l’ait prévue, elle a mouillé le livre, noirci la jupe blanche,
noyé le jeu de croquet et le tennis. Cinq minutes encore, et la voilà qui bat le mur de la terrasse, d’un
flac-flac doux et rapide, d’un mouvement soumis et content de chienne qui remue la queue…

Un oiseau noir jaillit du couchant, flèche lancée par le soleil qui meurt. Il passe au-dessus de ma tête
avec un crissement de soie tendue et se change, contre l’Est obscur, en goéland de neige…

Colette. Les vrilles de la vigne – Partie de pêche. (Fayard)


Douai - Hippolyte Taine

Toujours la même impression de paix et de bien-être, de propreté et de pittoresque ; les murs sont
repeints, revernis ou reblanchis tous les ans ; les bâtiments, les jardins, tous les dehors des choses
ressemblent à des bourgeois cossus et sensés, en habit du dimanche.

Mais la sensation des yeux est la plus belle. Un grand fond mouvant de nuages blafards, pluvieux,
dont la teinte terne laisse percer parfois une fente de bleu délicieux ou une toison blanche. Sur ce
ton émoussé, les toits à écailles, bosselés de cheminées rouges, les longs murs blancs de briques
vernies, les riches massifs de peupliers, tous les arbres et les gazons d’un si beau vert et toutes les
verdures chiffonnées par des bouffées de vent moite. Sur ce fond, le beffroi du Palais de Justice, avec
sa cime clochetonnée, hérissée fantastiquement de coiffures de plomb et d’animaux héraldiques.

Les tons n’ont toute leur force que dans les pays à nuages, où la coupole du ciel est comme éteinte.
Le rouge, le vert sur ce fond noyé, effacé, étaient admirables.

L’air est vaguement imprégné de vapeur imperceptible, et la chaleur est moite en même temps que
la clarté est douce. Les larges draperies des peupliers pendent et ondoient faiblement dans la mince
brume pleine de lumière. Les feuilles caressées, amollies, ont une richesse de couleur et une
délicatesse de tissu étonnantes. J’ai sommeillé comme un bienheureux hier dans le parc, dans cette
tiédeur universelle, parmi cette fraîcheur vivante des plantes. Un grand pin, pareil à ceux de Corse,
montait comme une tour et sa tête nageait dans la brume diaphane.

Les maisons me plaisent extrêmement ; les toits surtout sont frappants : très hauts, très inclinés,
solides, en petites tuiles rouges qui semblent épaisses comme des briques et font une carapace
résistante capable de porter les neiges de l’hiver ; les cheminées de vieilles briques en sortent çà et
là, le plus souvent à l’aventure comme un prolongement naturel, bien emboîtées dans leurs assises
rouges aussi, et non pas plaquées comme dans les villes du centre. La maison est un être complet
avec une tête et un corps. Toutes ces têtes, en files si diverses, si cornues, font une raie bosselée,
fantastique, sur le ciel nuageux.

Hippolyte Taine. Carnets de voyage.

Douai - Balzac

De toutes les villes du département du Nord, Douai est, hélas ! celle qui se modernise le plus, où le
sentiment innovateur a fait les plus rapides conquêtes, où l'amour du progrès social est le plus
répandu. Là, les vieilles constructions disparaissent de jour en jour, les antiques mœurs s'effacent. Le
ton, les modes, les façons de Paris y dominent ; et de l'ancienne vie flamande, les Douaisiens
n'auront plus bientôt que la cordialité des soins hospitaliers, la courtoisie espagnole, la richesse et la
propreté de la Hollande. Les hôtels en pierre blanche auront remplacé les maisons de briques. Le
cossu des formes bataves aura cédé devant la changeante élégance des nouveautés françaises.

Balzac. La Recherche de l'absolu.


L’ patois

À M. Georges Regelsperger,

qui a bien voulu me demander

pourquoi j'aime le patois.

J’ai fort quièr el français, ch’est l’ pu joli langache,

Comm’ j’aime el biau vêt’mint qué j’ mets dins les honneurs.

Mais j’ préfèr’ min patois, musiqu’ dé m’ premier âche,

Qui, chaqu’ jour, fait canter chu qu’a busié min cœur.

L’ patois s’apprind tout seul, et l’ français, à l’école.

L’un vient in liberté, l’autr’ s’intass’ comme un rôle.

Dins l' peine, un mot patois nous consol' davantache ;

Dins l' joie, à l' bonne franquette, i corse el bonne humeur.

Il est l' pus bell' rinscontre au cours d'un long voïache,

L' pus douch' plaint' du soldat au mitan des horreurs.

L' patois s'apprind tout seul, – el français, à l'école.

L'un vient in liberté, l'autr' s'intass' comme un rôle.

Les deux sont bons, bin sûr, mais not' patois pourtant,

Reppell' mieux les souv'nirs d'eun' jeunesse effacée.

L' patois, ch'est l' fleur sauvach' pus qu'eune autr' parfeumée…

C'est l' douche appel du soir d'eun' mère à ses infants.

Jules Mousseron