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Chanson de la seine Jacques Prévert

La Seine a de la chance
Elle n’a pas de souci
Elle se la coule douce
Le jour comme la nuit
Et elle sort de sa source
Tout doucement, sans bruit,
Sans sortir de son lit,
Et sans se faire de mousse,
Elle s’en va vers la mer
En passant par Paris.

La Seine a de la chance
Elle n’a pas de souci
Et quand elle se promène
Tout au long de ses quais
Avec sa belle robe verte
Et ses lumières dorées
Notre-Dame jalouse,
Immobile et sévère
Du haut de toutes ses pierres
La regarde de travers

Mais la Seine s’en balance


Elle n’a pas de souci
Elle se la coule douce
Le jour comme la nuit
Et s’en va vers le Havre
Et s’en va vers la mer
En passant comme un rêve
Au milieu des mystères
Des misères de Paris
Île-de-France, île d’Amour, Raymond Radiguet (v. 1920)

Enfant, Nogent m’apparaissait un peu comme un endroit défendu – paradis ou enfer – comment
l’eussé-je su ? C’était juste avant la guerre – l’époque du tango, du skating. Tous les lundis matin on
pouvait lire dans les journaux les récits de rixes survenues la veille dans un de ces cabarets nogentais
du bord de la Marne. C’est par les journaux que j’apprenais ces disputes à coups de revolver dont
j’eusse aimé surprendre l’écho, avec moins de ricochets dans leur parcours – dont la plupart du
temps, une Hélène de faubourg était l’enjeu. Avide, j’apprenais ainsi qu’il suffisait que se
combinassent l’ivresse du vin et de l’amour (on ne sait jamais au juste comment dosées) pour éveiller
les instincts si profondément ancrés en nous que nous ne pouvons les percevoir. […]

Mais cette Marne n’était pas la mienne. Et je ne connaissais guère Nogent que par les faits divers. […]
Nous demeurions au Parc Saint-Maur. J’y étais né, et je n’en étais jamais sorti, animal dans un parc, si
bien que ce mot de parc était vrai pour moi. Je m’y promenais comme une biche dans un parc, sans
d’ailleurs un moment me croire emprisonné, et soupirer. Au contraire, j’étais fier de ma ville natale,
comme si c’eût été mon bien, ma seigneurie. […]
[Mais] ce que je chérissais le plus c’est la Marne, sans me douter de quelle gloire bientôt cette rivière
se parerait.
[…]
Ceux qui connaissent ces bords de la Marne savent la douceur incomparable de cette rivière. Il
semble que son eau surpasse toute autre en douceur. Comparez-la par exemple au fleuve dont elle
est tributaire, la Seine ; la Seine si morne en tout son parcours jusqu’à Paris qu’elle semble n’avoir
été créée que pour traverser cette ville, où là elle est mise en valeur. Mais Paris traversé elle
redevient triste, et pauvre.
La Marne méritait vraiment que l’héroïsme de toute une nation l’immortalisât.
Dominique, Eugène Fromentin (1863)

Nous arrivâmes à Paris, le soir. Partout ailleurs il eût été tard. Il pleuvait ; il faisait froid. Je n’aperçus
d’abord que des rues boueuses, des pavés mouillés, luisants sous le feu des boutiques, le rapide et
continuel éclair de voitures qui se croisaient en s’éclaboussant, une multitude de lumières étincelant
comme des illuminations sans symétrie dans de longues avenues de maisons noires dont la hauteur
me parut prodigieuse. Je fus frappé, je m’en souviens, des odeurs de gaz qui annonçaient une ville où
l’on vivait la nuit autant que le jour, et de la pâleur des visages qui m’aurait fait croire qu’on s’y
portait mal. […]
Au moment où j’ouvrais ma fenêtre pour entendre plus distinctement la rumeur inconnue qui
grondait au-dessus de cette ville si vivante en bas, et déjà par ses sommets tout entière plongée dans
la nuit, je vis passer au-dessous de moi, dans la rue étroite, une double file de cavaliers portant des
torches, et escortant une suite de voitures aux lanternes flamboyantes attelées chacune de quatre
chevaux et menées presque au galop.
« Regarde vite, me dit Olivier, c’est le roi. »
Confusément je vis miroiter des casques et des lames de sabre. […]
Olivier s’assura de la direction que prenaient les attelages ; puis, quand la dernière voiture eut
disparu :
« C’est bien cela, dit-il avec la satisfaction d’un homme qui connaît bien son Paris et qui le retrouve :
le roi va ce soir aux Italiens. »
Et malgré la pluie qui tombait, malgré le froid blessant de la nuit, quelque temps encore il resta
penché sur cette fourmilière de gens inconnus qui passaient vite, se renouvelaient sans cesse, et que
mille intérêts pressants semblaient tous diriger vers des buts contraires.
« Es-tu content ? » lui-dis-je.
Il poussa une sorte de soupir de plénitude, comme si le contact de cette vie extraordinaire l’eût tout
à coup rempli d’aspirations démesurées.
Saint-Denis (Grand Corps Malade)
J’voudrais faire un slam pour une grande dame que j’connais depuis tout petit.[…]
J’voudrais faire un slam pour cette banlieue nord de Paname qu’on appelle Saint-Denis.
Prends la ligne D du RER et erre dans les rues sévères d’une ville pleine de caractère,
Prends la ligne 13 du métro et va bouffer au McDo ou dans les bistrots d’une ville pleine de bonnes
gos et de gros clandos [go = fille, notamment africaine ; clando : clandestins, pauvres gens].
Si t’aimes voyager, prends le tramway et va au marché. En une heure, tu traverseras Alger et Tanger.
Tu verras des Yougos et des Roms, et puis j’t’emmènerais à Lisbonne,
Et à 2 pas de New-Deli et de Karashi (t’as vu j’ai révisé ma géographie), j’t’emmènerai bouffer du
Mafé à Bamako et à Yamoussoukro, [mafé : purée d’arachide]
Et si tu préfères, on ira juste derrière, manger une crêpe là où ça sent Quimper et où ça a un petit air
de Finistère,
Et puis en repassant par Tizi-Ouzou, on finira aux Antilles, là où il y a des grosses re-noi qui font
« Pchit, toi aussi kaou ka fé la ma fille ! » [Mais enfin, qu'est-ce que tu fais là, ma fille ?]
Au marché de Saint-Denis, faut que tu sois sique-phy. Si t’aimes pas être bousculé, tu devras rester zen,
Mais sûr que tu prendras des accents plein les tympans et des odeurs plein le zen.
Après le marché, on ira ché-mar rue de la République, le sanctuaire des magasins pas chers,
La rue préférée des petites rebeus bien sapées, aux petits talons et aux cheveux blonds peroxydés.
Devant les magasins de zouk, je t’apprendrai la danse. Les après-midi de galère, tu connaîtras
l’errance. Si on va à la Poste, j’t’enseignerai la patience…
La rue de la République mène à la Basilique où sont enterré tous les rois de France, tu dois le savoir !
Après Géographie, petite leçon d’histoire […].
Si tu veux bouffer pour 3 fois rien, j’connais bien tous les petits coins un peu poisseux.
On y retrouvera tous les vauriens, toute la jet-set des aristocrasseux.
Le soir, y’a pas grand chose à faire, y’a pas grand chose d’ouvert, à part le cinéma du Stade, où les
mecs viennent en bande : bienvenue à Caillera-Land. […]
C’est pas une ville toute rose, mais c’est une ville vivante. Y s’passe toujours quelqu’chose, pour moi
elle est kiffante.
J’connais bien ses rouages, j’connais bien ses virages, y a tout le temps du passage, y a plein
d’enfants pas sages.
J’veux écrire une belle page, ville aux cent mille visages, St-Denis-centre mon village.
J’ai 93 200 raisons de te faire connaître cette agglomération. Et t’as autant de façons de découvrir
toutes ses attractions.
À cette putain de cité, j’suis plus qu’attaché, même si j’ai envie de mettre des taquets aux arracheurs
de portables de la Place du Caquet.
St-Denis, ville sans égal, St-Denis, ma capitale, St-Denis, ville peu banale, où à Carrefour tu peux
même acheter de la choucroute Hallal ! […]
J’voudrais faire un slam pour une grande dame que j’connais depuis tout petit […]
J’voudrais faire un slam pour cette banlieue nord de Paname qu’on appelle Saint-Denis.
Tableau de Paris à cinq heures du matin (1802) Marc-Antoine Désaugiers(1772-1827)

L’ombre s’évapore
Et déjà l’aurore L’huissier carillonne, Le malade sonne,
De ses rayons dore Attend, jure, sonne, Afin qu’on lui donne
Les toits alentours Ressonne, et la bonne, La drogue qu’ordonne
Les lampes pâlissent, Qui l’entend trop bien, Son vieux médecin ;
Les maisons blanchissent Maudissant le traître, Tandis que sa belle,
Les marchés s’emplissent : Du lit de son maître Que l’amour appelle,
On a vu le jour. Prompte à disparaître, Au plaisir fidèle,
Regagne le sien. Feint d’aller au bain.
De la Villette
Dans sa charrette, Gentille, accorte Quand vers Cythère,
Suzon brouette Devant ma porte La solitaire,
Ses fleurs sur le quai, Perrette apporte Avec mystère,
Et de Vincenne, Son lait encor chaud ; Dirige ses pas,
Gros-Pierre amène Et la portière, La diligence
Ses fruits que traîne Sous la gouttière, Part pour Mayence,
Un âne efflanqué. Pend la volière Bordeaux, Florence,
De Dame Margot. Ou les Pays-Bas.
Déjà l’épicière,
Déjà la fruitière, […]
Déjà l’écaillère Le joueur avide,
Sautent au bas du lit. La mine livide, Dans chaque rue,
L’ouvrier travaille, et la bourse vide, Plus parcourue,
L’écrivain rimaille, Rentre en fulminant ; La foule accrue
Le fainéant baille, Et sur son passage, Grossit tout à coup :
Et le savant lit. L’ivrogne, plus sage, Grands, valetaille,
Rêvant son breuvage, Vieillards, marmaille,
J’entends Javotte, Ronfle en fredonnant. Bourgeois, canaille,
Portant sa hotte, Abondent partout.
Crier : Carotte, Tout, chez Hortense,
Panais et chou-fleur ! Est en cadence ; Ah ! quelle cohue !
Perçant et grêle, On chante, on danse, Ma tête est perdue,
Son cri se mêle Joue, et cætera… Moulue et fendue,
À la voix frêle Et sur la pierre Où donc me cacher !
Du noir ramoneur. Un pauvre hère, Jamais mon oreille
La nuit entière, N’eut frayeur pareille…
Souffrit et pleura. Tout Paris s’éveille…
Allons nous coucher.
Il est cinq heures, Paris s’éveille (Jacques Lanzman, 1966)

Je suis le dauphin de la place Dauphine


Et la place Blanche a mauvais’mine
Les camions sont pleins de lait
Les balayeurs sont pleins d’balais

Il est cinq heures, Paris s’éveille, Paris s’éveille

Le café est dans les tasses


Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse
La gare n’est plus qu’une carcasse

Il est cinq heures, Paris s’éveille, Paris s’éveille

Les banlieusards sont dans les gares.


A la Villette, on tranche le lard
Paris by night regagne les cars
Les boulangers font des bâtards

Il est cinq heures, Paris s’éveille, Paris s’éveille

La Tour Eiffel a froid aux pieds


L’Arc de Triomphe est ranimé
Et l’Obélisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée

Il est cinq heures, Paris s’éveille, Paris s’éveille

Les journaux sont imprimés


Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C’est l’heure où je vais me coucher

Il est cinq heures, Paris se lève


Il est cinq heures, je n’ai pas sommeil