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13/3/2017

MarcelDeCorte­DelaDissociété

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Ah!l'opinion,ilauraittantvouluqu'ellel'adorâtcettereinedumonde!(LéonBloy)

Chroniquesde

MarceldeCorte

L'hommed'aujourd'huiestlibrecommelevoyageurperdudansledésert(NicolasGomezDavila)

DELA"DISSOCIETE"

ParMarcelDeCorte

I

À l'encontre de l'immense majorité des sociologues d'aujourd'hui (et des clercs de tout plumage, laïcs ou ecclésiastiques, qui ressassent dévotement leurs savantes jacasseries), nous posons en principe immédiatement évidentqu'ilexisteunenaturehumaineetqueladéfinitiondel'hommecommeanimalsocialvautpourtousles tempsetpourtousleslieux.S'ilestvrai,plusessentiellementencore,quel'hommeestunanimalraisonnable,sa définitioncommedzôonpolitikondépendraradicalementdelastructuredesonintelligenceetdesdifférentes catégoriesderéalitésquecelle­cipeutviser.Composéed'hommesdouésderaison,lasociété,entouttempseten toutlieu,estunrassemblementd'êtreshumainsdontlesfonctionsdanslaCitéseclassentselonlesdiversobjetsdes activitésdontleurintelligenceestcapable.

C'estcequemontrel'histoire.M.GeorgesDumézilaprouvé,autermed'admirablesanalysespoursuiviesdurant delonguesannées,quelasociétéindo­européennedontnossociétésoccidentalesetbonnombred'autres,asiatiques, américaines,océaniques,sontissues,étaitfondéesurunedivisiontripartitedesfonctionsexercéesparsesmembres etdontlacélèbretriadecapitoline:Jupiter,Mars,Quirinus,estlaprojectionsymboliquedansledomainereligieux. Danstoutescessociétés,«lesprincipauxélémentsetrouagesdumondeetdelasociétésontrépartisentrois domaines harmonieusement ajustés qui sont, en ordre décroissant de dignité, la souveraineté avec ses aspects magique et juridique et une sorte d'expression maximale du sacré: la force physique et la vaillance dont la manifestationlaplusvoyanteestlaguerrevictorieuse,laféconditéetlaprospérité»qu'assurentletravaildelaterre etl'artisanat.Àchacundesdieuxdecettetrinitécorrespondlafonctionspécifiquedestroiscastesquicomposentla société:lacastesacerdotalechargéedemettrelacommunautéenrapportavecleDivin,lacastedescombattants préposéeàsadéfense,lacastedestravailleursmanuelsvouéeàlaproductiondesbiensmatérielsnécessairesàla subsistancedetoussesmembres.

Cettetripartitionsocialerépondexactementauxtroisactivitéspropresàl'intelligencehumaineetirréductiblesles

unesauxautresenraisondelaspécificitédeleursobjetsrespectifs:contempler,agir,faire.

Lapremièreviseàconnaîtrepourconnaître,àdécouvrirlescausesetlaCausepremièredetouteréalité,à

rassemblerlesrésultatsdesarecherchedansuneconceptionglobaledel'universetàtransmettreàautruilecontenu

parunenseignementapproprié.

Lasecondeapourfinlaréalisationdesbienspropresàl'hommequelavolontééclairéeparl'intelligence

rechercheinlassablementetdontlemeilleur,humainementparlant,estlebiencommun,lequelconsistedansl'union

desdiversmembresdelasociétéetdanssaprotectioncontrelesmenacesdedissolutioninterneouexterne.

Latroisièmeapourfonctiondetransformerlemondeextérieuretdeproduireàpartirdecetteopérationtoutce quiestindispensableàl'hommepoursubsister. Il n'y a pas d'autres activités spécifiquement humaines que celles­là : 1) l'activité philosophique, théologique, scientifique,àquelquedegré,siembryonnaireetsimêlédescoriesqu'onlatrouve,etquelesGrecsappelaientdu beaunom,aujourd'hui,discrédité,d'activitéthéorique(theôria)oùl'intelligence,danssoneffortpourseconformer

auréeletpourêtrevraie,s'humiliepourainsidiredevantl'ÊtreetdevantlePrincipedel'Êtrequilatranscendent;2)

l'activitépratiquequelesGrecsappelaientpraxis,où,pourseconformeràladéfinitiondel'hommecommeanimal politiqueprogramméedanslanaturehumaine,l'intelligenceetlavolontéintimementfusionnéess'inclinentàleur tourdevantcettefinultimequi,humainementparlant,lesdépasseetpourtantlesconstitue:lebiendutoutsocial

dontl'individufaitpartie;et3)l'activitéqu'onpourraitnommerausenslargepoétiqueoulaborieuse,parlaquelle

l'intelligenceetlavolontéderechefassociéesproduisent(engrec:poieinetpoiêsis)uneséried'objetsartificielset

extérieursàl'agentetdontcedernierabesoinpourvivre.

Tellessontlesactivitéspropresàl'hommeentantqu'homme:celledel'intelligencedontl'objetestlevrai;celle del'intelligenceetdelavolontéconjuguéesdontl'objetestlebiendelaCité,sanslequelaucunautrebienhumain, si haut soit­il, ne peut exister ; celle de l'intelligence et de la volonté réunies, alliées à la main ou à ses prolongements mécaniques et dont l'objet est l'utile. Telle est aussi leur hiérarchie : au sommet l'activité intellectuellequiportesurl'universalitédel'êtreetduvrai;aumilieu,l'activitéintelligenteetvolontairedontlafin

13/3/2017

MarcelDeCorte­DelaDissociété

ultimequ'elleatteintréellementici­bas,aucoursdenotreexistenceterrestre,nepeutêtreenplénitudequelebiendu

toutsocialquis'imposeàellecommesupérieuràn'importequelbienparticulier;àlabase,l'activitéintelligente,

volontaireetmanuelledontlafinestlasatisfactiondesbesoinsmatérielsinhérentsàlaviehumaine,etquise

trouventainsiradicalementparticularisésetindividualisés:l'individuenchairetenospeutseulconsommerles

utilitéséconomiquesnécessairesàsasubstance.

Touteactivitéétantdiversifiéeethiérarchiséeenfonctiondesonobjet,iln'estpasétonnantquelatripartitionque nousvenonsdedécouvrirauseindel'âmehumaineaitengendrésoncorrélatiftrilobédanslaCitéquel'homme, animalpolitique,bâtitaucoursdesapatienteetinfatigablerecherchedumieux­être.Aussitoutesociétéorganisée présente­t­elleentouttempsetentoutlieu,plusoumoinsvisible,plusoumoinsbrouillée,laformed'untrèfle.Il n'est pas étonnant de voir la triade capitoline de M. Georges Dumézil et ses diverses incarnations sociales archaïquesseprolongerjusquelafindel'AncienRégimedanslestroisordresduClergé,delaNoblesseetduTiers­ Étatdontl'articulationconstituaitlasociététraditionnelle.Àvraidire,cen'estmêmepasdelasociététraditionnelle qu'ondevraitparler,maisdelasociétééternelle,detoutesociétédignedecenometdelaréalitéquecenom signifie.Ledynamismepropreàlanaturehumainenepeutsedéployerquesubrationeveriousubrationeboni honestiousubrationeboniutilis­lebonumdelectabiles'ajoutantàceux­ci,selonl'imagefameused'Aristote, commeauvisagelafleurdesonteint.Dèslors,auniveaudelanaturesocialedel'homme,cedynamismenepeut avoirpoureffetqu'unesociétédontlesmembresvoientleursactivitésorientéesdansl'uneoul'autredecestrois directions.

C'estainsietainsiseulementquelasociétésetrouveordonnéeethiérarchisée.Sastructurenaturellerépondnon seulementàl'ensembledescaractèresessentielsàl'homme:intelligence,volonté,corps,maisàleurunion,àleur complémentarité, aux relations mutuelles et nécessaires qu'ils nouent entre eux. Pour peu qu'on les examine attentivement,lestroisordresquicomposentlasociétéselonlanatureetselonl'histoiresonttoutaussiinséparables et aussi appareillés l'un avec l'autre que ne le sont les trois formes que nous avons distinguées au sein de l'intelligenceuniqueetindivisibledontchaqueêtrehumainestpourvu:l'intelligencespéculative,l'intelligence pratique,l'intelligencepoétique.Selonquel'unedecesformesprédomineraentelindividu,cedernieradopteratel genredevie,différentdeceluidesonvoisinoùtelautregenredevieprévaudra.Lanotiondegenredevien'arien d'extérieurnid'arbitraire.Ellesetiredel'objet,delaréalitéàlaquellel'hommesevoueaucoursdesonexistence.

Dans toute société parvenue à un certain point de maturité, il est facile de discerner, sous les couches sédimentaires, sous les lentes transformations telluriques, sous les plissements, les effondrements et les émergementsdusauxséismesetauxcataclysmesdesurface,laprésence,àdesdegrésdivers,parfoisinfimes, jamaisnulle,toujourseffective,detroisclassesd'hommessanslesquellesaucunecommunautén'estpossible:celle quilesnourrit;cellequiveilleaumaintienetàladéfensedeleurconcordeetdeleurexistencecollective;cellequi leurcommuniqueuneconceptionreligieusedelavieetdumondeoùleursintelligencesetleursvolontésadhèrentà desréalitésconsidéréescommeimmuablesdonttousreconnaissentlatranscendanceetlelien.Sanslapremière, aucunecommunauténesubsistematériellement;sanslaseconde,aucunecommunauténesubsistehistoriquement etorganiquement;sanslatroisième,aucunecommunauténesubsistespirituellement.Lestroisgenresdeviequeles Pythagoriciensreconnaissaientdéjà:laviecontemplative,laviepratiqueetlavie«apolaustique»quiprocèdede l'industrieetducommerce,sontdéfinisparleursobjets,distincts,maisaussisolidaires.Lemacrocosmesocial répondaumicrocosmehumain. Latendancedetoutesociétéestdedureretd'échapperauxcoupsdusort,àl'arbitraire,àlarelativitédutemps, commelanature,principeimmobiledumouvementdansl'êtreoùellesiège.Elleatoujoursétédesefondersurun facteurquiéchapperadicalementauxcapricesdesindividusetauxinconstancesduhasard,àsavoirsurlafamille, fruitdelanécessitébiologiquepropreàl'espècehumainecommeàtouteautreespèceanimale,etparlàmême,sur lanaissance,laseuleréalitéqui,enmoi,échappeàl'emprisedemonvouloir,avecmanatured'homme,ainsiquele montre l'étymologie. C'est pourquoi toute société parvenue à l'existence politique est composée, non point d'individusoudepersonnes,ainsiquelecroitlamentalitétorduedenoscontemporains,maisdefamilles.Onnefait pasdusocialavecdupersonnel;onnefaitpasducommunaveccequiestpropreàJean,àPierre,àPaul,etc Une telletentativeestrigoureusementcontradictoire.Onnefaitdusocialqu'avecdusocial,commeonnebâtitunédifice qu'avecdesmoëllonsoudesbriques,nonavecdesgrainsdesablejuxtaposés.

Ainsiétabliesurlerocinébranlabledelafamillequiluiassuresacontinuitébiologique,lasociétépolitiquea toujoursessayédes'éterniserenintroduisantdanslestroisordresquilacomposentledéterminismedelanaissance. CommeleditHôlderlin,«c'estlanaissancequidécideenmajeurepartiedetoutlereste».Àl'époquemédiévaleoù la tripartition sociale réapparaît quasiment à l'état pur, chaque être humain naît dans un ordre déterminé et déterminant:onnaîtorator,hommedecontemplationetdeprière,envertud'uneprédestinationdivinequisitue l'éludansl'ordredeMelchisedeth;onnaîtbellatorparcequelesaïeuxsesonttoujoursvouésàladéfensedugroupe etenonttoujourstransmisl'honneuràchaquegénérationhonoronus;onnaîtlaboratorparcequelesconditions astreignent ici l'individu aux tâches moins glorieuses mais moins périlleuses de nourrir les membres de la communauté. Aussi bien le clergé, chaque fois qu'il manquera à sa mission et prétendra substituer son propre verdict aux sollicitationsdivines,sera­t­iltoujourstentéparlenépotisme.Pareillement,lanoblessesetarguera­t­elled'unnom prestigieuxsanssesoucierdelasubstancequecenomsignifie,etleTiersseverrairréductiblementfigédansles tâchesinférieurespropresàsonétat.Lorsquelesordresquicomposentlasociétésereplientsureux­mêmes,ne s'assignentpluspourfindeservirlebiencommun,dressententreeuxdesbarrièresquiempêchenttoutepossibilité depassagedecertainsdeleursmembresd'unniveauàl'autreselonlesrequêtesdeleurvocationet,ducoup,ne laissentpaslesmeilleursdeleursmembrescommuniquerentreeux,c'estlascléroseetlamortquis'installent.

C'estpourquoilessociétésontbesoind'unélémentcoordinateursuprême,d'unrégulateurquisachesubordonner lebiendesindividusetdesgroupesaubiencommundel'ensembleetauxexigencesconjointesdestabilitéetde mouvement, d'identité et de différenciation propres à la vie et à son développement organique. Ouk agathore polukoiraniéheinkoiranosesto,lepouvoirdelamultituden'estpointbon,chantaitdéjàHomère,qu'iln'yaitqu'un seulchef.

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MarcelDeCorte­DelaDissociété

Unrapideetsupersoniquesurvoldel'histoiremontrequelestroisordresquicomposentlasociétésesont souventréduitsàdeux.Celasecomprend.Lesfinsrespectivesdel'intelligencespéculativeetdel'intelligence pratiquesontstrictementobjectives,lapremièredanslalignedelaconnaissance,lasecondedanscelledel'action. La vérité de la connaissance spéculative se définit par la correspondance de la pensée au réel. La vérité de connaissancepratiquesetiredesaconformitéàlafinultimequ'ellepoursuitetquinepeutêtre,danslavieprésente, quelebiencommundelasociété,l'union,laconcorde,l'entente,l'harmoniedetouslesélémentsquiinterfèrenten sasynthèse.Danslepremiercas,l'objetestdonné.Danslesecond,ilestàeffectuer,àfairepasserdansl'existence:

il préexiste à l'action, c'est trop clair, car sans lui et sans l'attirance qu'il exerce, l'action ne pourrait jamais s'accomplir, mais il doit sans cesse être revigoré, réalisé et, pour ainsi dire, ressuscité par des actes, de soi éphémères,quienrenouvellentl'existenceet,ducoup,l'attraction.L'intelligencepoétique,ouvrière,fabricatrice d'objetsutilesàlaviedel'agent,nepeutavoircommefin,quantàelle,quel'agentlui­méme,le.sujetpriscommetel .Lamagnifiqueexpressionpopulaireledit:onmodifielemondeextérieur,ontravaille«pourgagnersavie»,etla vieestcequ'ilyadeplusintensémentetdeplusradicalementpersonnelenl'homme,deplusirréductiblement incommunicable.Finiscujuslibetfacientis,inquantumfacientis,écritentouterigueursaintThomas,estipsemet. Ainsileveutlanaturedeschoses:l'intelligencespéculativeestaxéesurl'universel,l'intelligencepratiquesurle publicquienestlecorrélatifàl'échelledel'action,l'intelligenceouvrièresurleprivé.L'hommeestleseulanimal raisonnable,leseulanimalpolitique,parcequ'ilestleseulanimalcapabledemieuxvivre.Maisilpartageavecles autresanimaux,àundegrébiensupérieurdûàlaprécellencedel'intelligencesurl'instinct,l'artdetransformerle mondeextérieuràsonusage,afindevivreetdesurvivre.Lesfonctionsduspéculatifetdupratiquesesontainsi souventconfonduesaucoursdel'histoireparcequ'ellesassurentlemieuxvivre,parcequ'ellesélèventl'hommedans lasphèreproprementhumaineduvraietdubienuniversels.Lesprêtresfurentenmêmetempsdesdirigeants politiques,etlesdirigeantspolitiques,plussouventencore,revêtus,euxoulaCitéqu'ilsrégissaient,d'unevaleur sacrée.Cesfonctionssesonttoujoursdistinguéesdelafonctionouvrièrefondéesurlevivre.Toutel'histoirede l'humanitéentémoigne.

Onpeutmêmedirequecettedichotomiefondamentalefutlarèglependanttoutel'Antiquité,tantôtavecla

prédominancethéocratiquedureligieuxsurleprofane,commechezlesJuifs,tantôtavecladivinisationdelaCitéet

lecultedesEmpereurs,commechezlesGrecsetchezlesRomains.L'apparitionduchristianismerestitualasociété

àsatripartitionnaturelle.MaisleChristfitinfinimentplusquerendreàCésarcequiestàCésaretàDieucequiest

àDieu,dansunplanquileurseraithorizontalementcommunetqu'ilssepartageraientselonlesnormesgénératrices

d'infailliblesconflitsoùilsseheurteraientfrontàfront.Avecforce,leChristaproclaméàlafoissaRoyauté(«tu

l'asdit:jesuisRoi»)etlecaractèreessentiellementsurnatureldesonRègne(«monRoyaumen'estpasdece

monde»).Dansl'escaladedestroistentationsauxquellessonhumanitésesoumet,ilavaitdéjàécartélaplus

fascinante,cellequinecesseradeséduiresesdisciples,laroyautémessianiqueuniverselledansl'ordretemporel.

Lediable,denouveau,l'emmenasurunemontagnetrèsélevée,etluimontrenttouslesroyaumesdu

mondeavecleurgloireomniaregnamundietgloriameorum)etilluidit:Jevousdonneraitoutcelasi,tombantà

mespieds(cadens),vousvousprosternezdevantmoi(adoraveritisme).AlorsJésusluidit:Retire­toiSatan,caril

estécrit:TuadorerasleSeigneur,tonDieu,ettuneservirasqueluiseul(etillisaliservies)».Lestextessont

formels:au­dessusdelasociéténaturelle,etdansunplandistinctàlaverticale,ilyadésormaisuneautresociété,

radicalementsurnaturelleensonorigineet

ensafin,oùleChristrassemble,commeenfantsdeDieu(filinsDei)«tousceuxquicroientensonnom,quinesont

pasnésdusang,nidudésirdelachair,nidudésirdel'homme,maisdeDieumême.»

Deuxsociétés,l'Église,d'unepart,l'État,del'autre,l'innovationestabsoluedansl'histoiredel'humanité.Cette

irruptiondusurnatureldanslanaturesocialedel'hommen'apasfinidelaperturber,sinonmêmedeladétruire,sile

surnatureletlenaturelnerestentpasàlafoisdistinctsetcomplémentaires.

Àcetégard,etaurisquedeparcourirlessièclesd'unemanièreabrupteethâtivequiferaitdouterdelapertinence

denotrejugement,nousn'hésitonspasàdirequel'histoiredelasociétésediviseentroispériodeshétérogènes.

Lapremièreestcelledel'Antiquitépaïenneoùl'individusesubordonnenaturellement,spontanémentetsans désaveuàlasociété,commelapartieautoutetcommelebienparticulieraubiencommun.C'estl'époqueoù Socrate,condamnéàboirelaciguë,refused'obtempérerauxobjurgationsdesesamisquiontentreprisdeledélivrer desaprison.DésobéirauxloisdelaCitén'estpasseulementuncrime,c'estunsacrilège.Iln'yademoraleque politique.SéparerladestinéedelapersonnedecelledelaCitéestinconcevable,nonseulementenesprit,maisen fait.C'estpourquoil'Antiquitégrecqueetromaine,ensamaturitédorée,ignoretoutdenotremoraleindividualiste. Agir moralement ou conformément au bien, c'est agir civiquement, c'est agir conformément au seul bien qui transcendeici­baslapersonne:lebiencommun.Aristote,disciplefidèledePlatonsurcepoint,proclamequela politique est la science architectonique par excellence. Il la situe au sommet de la hiérarchie de toutes les connaissancespropresàl'hommeentantqu'homme,etmême,enunsens,au­dessusdelasciencespéculativedont lapossessionest,enquelquesorte,nousdit­il,«plusqu'humaine»,enraisondumouvementquilaportevers l'inaccessiblecausetranscendantedel'êtrequiestDieu.DisjoindresonsortdeceluidelaCitéestuneaberration, unefoliedontl'acteestimmédiatementsanctionnéparl'exilquelesAnciensconsidéraientcommelepirechâtiment. L'âmepaïenned'unVictorHugones'estpointtrompéelà­dessus

Ah!N'exilonspersonne!Carl'exilestimpie.

L'activitédecontemplation,laplushautequisoit,n'estl'apanagequedequelques­uns:lesSages.Etencore! L'objetsuprêmedeleursagesseneserévèleàeuxqu'enderaresmoments.Aussilararissimesagessespéculative doit­elle,humainementparlant,céderlaplaceàlasagessepratique,àlapolitique.LeBiencommundel'univers reste, pour les happy few, distinct du bien public comme celui­ci du bien privé. La tripartition des fonctions humainesestrespectée,enthéorie,audoublesensdumot,mais,enfait,lamétaphysique,lereligieux,seconfondent pourl'immensemajoritéavecleseulbiendontlatranscendanceimitelatranscendancedivine:lebiencommunde laCité.Ons'expliquealorspourquoil'AntiquitéadivinisénonpointlesSages,maislesHérosdéfenseurset illustrateursdelaCité:laPolitiqueabsorbeenelleledomaineséparé,interditetinviolablequifaitl'objetd'une révérencereligieuse,ets'identifieauSacré.Endehorsdesonenceintevénérable,iln'yaplusqueleprofane,iln'ya plusquecequiestétrangeràlareligionetàlasociétéconfondues,iln'yaplusqueleprivé,l'individuel,la recherchedelanourritureetdesbiensmatériels,l'économique.

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MarcelDeCorte­DelaDissociété

L'invocationd'Antigoneauxloisnonécritesn'ariend'unerevendicationdelaconscienceindividuellecontrela loicommune,ainsiquetouslesignareslepensent,ellen'estpointl'expressiond'unconflitentrelasociétéet«le droitimprescriptibledelapersonnehumaine»,elletraduitsimplementl'antagonismequisubsisteratoujoursaulong del'Antiquitéentrel'élémentreligieuxetl'élémentpolitiqueendépitdeleuramalgame.Laloinon­écriteestlaloi desdieuxquiprescritl'ensevelissementdesmorts,laloiécriteestlaloidelacitéàladestinéedelaquelleCréon présideetquiaelleaussiunevaleurtranscendanteàtouterevendicationpersonnelle.L'oppositionentreAntigoneet Créon est le résultat de la rémanence de la distinction entre l'objet de l'intelligence spéculative et l'objet de l'intelligencepratique,entrelereligieuxetlesocialquel'Antiquitépaïenneatoujoursvoulufusionnerl'unavec l'autre,enfonctiondeleurstranscendantesàsesyeuxidentiquesl'uneàl'autre.

AvecleChristianismecommencelasecondepériodedel'histoiredelasociété.LeChristianismeinaugureun

typedesociétéabsolumentuniquedansl'histoire:unesociétésurnaturelledepersonnesindividuellementappeléesà

participeràlaviedivine.L'Égliseestconstituéeparlepeupledesbaptisés.Ellenebaptisequedespersonnes,elle

nebaptisepasdesgroupes,descollectivités,despeuples,desnations.Lebaptêmeestunenouvellenaissanceàune

nouvellevie,àlaviedelagrâcetoutenaissance,commetoutemort,estindividuelle;onnaîtseul,onmeurtseulet

lesgroupesn'entrentpasdansl'immortalitébienheureuse.Ausurplus,lagrâceimpliquelaréponsepersonnellede

l'hommeàl'appelpersonneldeDieu.Propriasovesvocatnominatim,est­ilditduBonPasteur:ilappellechacune

desesbrebisparleurnom.Lesalutestindividuel.Iln'estpasaccordéàlasociété,sousquelqueformehumaineque

celle­ciapparaisse:familleou,àlalimite,l'humanité.C'estunemétaphorepureetsimplequele«salutde

l'humanité».Celle­cin'estpaspriseentantqu'entitécollective,maisentantquesommedesélusindividuels.Elegi

vos,jevousaichoisisindividuellement,unàun,ditleChristàsesdisciples.Lecommunautairedansl'Églisesurgit

del'adhésiondechaqueêtrehumainindividuelàlaVéritérévéléeetdesarelationpropreavecDieu,qu'ils'agisse

duchrétiensaisonnieretréduitàsaplussimpleexpression,ouduplusgranddesmystiquesetdelaTrèsSainte

ViergeMarie.Cequiestvraidulaïcchrétienl'estdavantageencoredesmembresduclergéproprementdit:chacun

d'euxestappeléparvocationpersonnelle,àrecevoirlesacrementdel'Ordre.L'Églisevisibleetinvisibleestune

sociétédepersonnes.

C'estlaseulesociétédepersonnespossible,etelleestpossible,sansblesserleprincipedecontradiction,parce

qu'ellesesitueauniveaudumystèredel'électiondivine:ensedonnantcommeobjetd'amouràchacundes

membresdesonÉgliseenparticulier,leChristlesréunittousetlesfaitcommuniquerensaPersonne,selonla

prodigieuseformuledeBossuet:«L'ÉgliseestJésus­Christrépanduetcommuniqué».Lapersonnenepourrait

jamaisparelle­mêmeentrerenrelationréelle,profonde,ontologique,aveclapersonneduprochainsanslagrâce

dispenséeparl'uniqueMédiateurc'estd'abordparcequ'ellecommunieavecleprochainenquiDieuestprésent,

commeilestprésentenelle­même,etquesonêtreetceluiduprochainserejoignentainsienDieu.Nousne

pouvonssurnaturellementaimernotreprochainquesinousaimonsDieuetquesiDieunousaime.Dumoiautoi

l'abîmeestinfranchissablesiDieului­mêmenevientlecombler.C'estlesensexactducommandement:«Tu

aimerastonprochaincommetoi­même».Aimersurnaturellementleprochain,c'estaimersarelationsurnaturelleà

Dieuquileconstitueetc'estl'aimerducoupcommesoi­mêmedontl'êtreestreliésurnaturellementàDieu.Dieuest

leprincipesurnatureldutiers­exclus,l'intermédiaireobligéentrelapersonneetlapersonne,parcequ'ilestenmoi,

commeentoi,selonlabelleformuledeClaudel,quelqu'unquiestenmoi,etentoi,plusmoi­mêmeettoi­même

quetoietquemoi.

C'est pourquoi le Royaume de Dieu n'est pas de ce monde. En ce monde, une société de personnes est rigoureusementimpossibleparcequ'elleimpliqueraitcommunicationentredesêtresincommunicables.Aussibien l'amoursurnaturelduprochainn'est­iljamaisici­basqu'imparfait,terriblementimparfait,saufchezlessaints.C'est au­delàdelamort,qu'ilnousserapossibled'aimerparfaitementautruiparcequeDieusera«toutentous».

L'Église,nouvelIsraël,nouvellefigureterrestreduRoyaume,fondéesurPierrequienreçoitlesclefs,estdonc unesociétéstructurellementetontologiquementdistinctedelasociétédontnoussommesmembresautitred'animal politique. Elle est une communauté de personnes vouées à la vie surnaturelle, tandis que la société est une communautédefamillesetdegroupementsdiversdontlafinestlemieuxvivretemporeldeleursmembres. L'histoireduMoyenÂgeestcelledeleurrencontreou,plusexactement,delanaissancedel'Égliseetdela renaissancedelasociétéàtraverslesruinesdelaCitéantique.

Siparadoxalequ'ensoitenapparencel'assertionànosoreillesmodernesétourdiesparlevacarmedel'Histoire,le

Christianisme,endépitdesaradicalenouveauté,n'anullementbouleverséletrinômesocialtraditionnel.Ill'aau

contraireconsolidé.Parsanettedistinctionentrelesurnatureletlenaturel,ilétablissaitunedémarcationtranchée

entrelesacréetleprofane,entreleclergépréposéàluiseulàladiffusiondel'Évangile,àlacélébrationdelaSainte

Messe,àladistributiondessacrements,d'unepart,et,del'autre,lanoblesseetletiers­étatcommis,lepremieràla

défensedubiencommundelasociété,lesecondàl'entretiendesesmembres.Cen'étaientpointlà,répétons­le,des

classesausensmarxisteduterme,nidesdivisionsarbitraires.Lestroisordressontdesétats,desstatuts,descadres

juridiquesrassemblanttousceuxquienfontpartieàl'exclusiondesautres.

Enraisonmêmedeleurconditionrespective(dulatincondere,fixer,établir)etdesexigencesobjectivesdeleurs fonctionsquilesmettentenrapportavecdesréalitéshétérogèneslebiencommunsurnaturel,lebiencommun temporeletlebienprivétemporel,lesmembresdelasociéténechangentpasdecadreaugrédeleurfantaisieoude leursubjectivité.CommeleremarqueJulesMonnerot,cetteépoqueestcelle«oùchaquecouchedelasociété acceptesaplaceetchaqueindividusasituation AvantleXVIIIesiècle,l'idéedesociétédanslapenséeeuropéenne nesedistinguepasdel'idéedesociétéacceptée.L'étatnormald'unesociétéestl'acceptationparchaquehommede la place où Dieu l'a mis ». La royauté universelle du Christ ne s'étend pas seulement sur l'Église, société surnaturelle,maissurtouteslescommunautésnaturellesetsurleurrassemblementenuneCitétemporelleordonnée detellesortequ'ellepuisseimpartiràsesmembresdansl'unionetdanslapaixlesbiensdontilsontbesoinpour vivreetpourmieuxvivre.Lagrâcen'abolitpaslanature,maisaucontrairelaconsolidecommenature,restaureson ordreperturbéparlepéchéoriginel,sourcedetouslesdésordres,etrendl'animalpolitiquedavantageapteàréaliser sonessence. LeMoyenÂgeadoncpuconnaîtred'innombrablesconflitsentrelesdiversordresdelasociété,dontlaquerelle entreleSacerdoceetl'Empireoulaluttedescorporationscontrelaféodaliténesontpasles moindres,iln'ajamaissuccombéàlaSubversion.Lesaccèsdefièvreéruptive,lesrévoltesyontéténombreuses.Il

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MarcelDeCorte­DelaDissociété

n'y eut jamais apparence même de cette fièvre continue, consomptive et permanente, signe avant­coureur et infaillibledelamortdessociétés,qu'onappelleRévolution.LesdiversordresdelaCitén'étaientjamaisenétatde dissidencelesunsparrapportauxautres.Lessécessionsquisemanifestaientétaientdeshérésiesreligieuseset,si leursondessismiquessepropageaientdanslasociétéprofane,leurépicentresetrouvaitdanslafoietnondansla naturesocialedel'êtrehumainqui,sousleurbranle,restaitpleinedevitalité.Lasociétémédiévaleatoujours respecté,malgrésestares,cet«étatderéciprocitédeservices»etces«servitudesdérivéesdel'inégaliténaturelle» qui,selonlajusteformuledeMaurras,constituentlasociétédeshommes.Desindividus,aussinombreuxqu'on voudra,ontpuessayerd'enrompreletissu,ilsn'ontjamaisvouluédifierunsystèmesocialdestinéàmettrela sociétéenharmonieavecleurpropreruptureetàlajustifier,nibâtiruneCiténouvelle,effetdeleurproprevolonté autonome,libreàl'égarddetouteslesnécessitésdelanature.

Jamaislechristianismemédiévaln'amisendoutelanaturesocialedel'homme.Ladéclarationpéremptoirede saintPaul:«Vousn'êtespasàvous­même»n'apasseulementunevaleursurnaturelle.L'obligation,lefaitd'être obligatus,lié,attachéàautruiestessentielàlanaturedel'homme.L'hommeappartientd'abordàDieu,ilestl'obligé deDieu,ilestparrapportàDieudansuneconditiond'appartenanced'oùdériventdesconvenancesàsonégard,des règlesdeconduites,desdevoirs.LavertudereligionconsisteàrendreàDieulecultequiluiestdûenraisonde cetteobligation,decefaitd'êtreliéàDieud'unemanièreradicale.Laraisonhumainereconnaîtcettesituationparce qu'ellereconnaîtcequiest,parcequ'ellevoitquelanaturedel'hommeestd'êtreensociétéavecDieuetquec'estlà unfaitpermanent,constitutifdesonessencemême,jamaisassujettiàunchangementouàunemutationquelconque. Certaines créatures par rapport à nous participent à cette transcendance divine à laquelle nous sommes ontologiquementrattachés.Cesontnosparents,nosaïeux,nosmaîtres,nosbienfaiteursettousceuxdontnous recevonsquelquechoseduseulfaitquenousvivonsaveceuxdansunemêmecommunautédedestin.Noussommes leursobligés,nousleursommesredevablesdelavie,delaculture,delacivilisation,delapaix,dubiencommun sanslequelaucunbienprivén'existe,etc ,parcequ'ilsnousdonnenttouscesbiens,parcequenousrecevonsd'eux touteslespossibilitésd'achèvementconcret,effectif,tangibledenotrenatured'homme.D'autrepart,danslamesure oùnoussommesleursobligés,nousdevonscontinuerleuroeuvre,imitercequ'ilsontfait,nousmettreàleursuite.

Lastabilitédesordresoudesétatsendérive,ainsiquel'équilibredelasociétéglobale.

L'obligationenversautruiquiseretrouveentoutesociétéréelleestunfaitdenaturequitisseentrelesmembres

d'unecommunauté,debasenhaut,etduhautenbas,unesériededevoirsréciproques.Leserfnourritleseigneur,

maisleseigneurestàsontourl'obligéduserfetluidoitaideetprotection.Leserfetleseigneurdoiventassurerla

subsistanceducuréetlasplendeurduculterenduàDieu,maislecuréleurdoitl'orthodoxiedelafoietlavalidité

dessacrements.

Lanaturedel'hommeétantcelled'unêtreobligé,ilenrésultedesdevoirs:àunbienreçucorrespondunbien

renduou,àtoutlemoins,l'inclinationspontanéeàreconnaîtreetàrécompenser(àcompenserenretour)lebienfait

d'unemanièrequelconque.Dèsquel'hommevientaumondeilestparnatureensituationd'obligé,ilestparnature

unsujetdedevoirsenversautrui.Pourlechristianismemédiéval,ledevoirsocialestpremier.Lafoichrétiennen'a

jamaisimaginéunedéclarationquelconquedesdroitsdel'hommeetducitoyen.Lasociétéestuntissud'obligations

mutuellesentrelesordresquilaconstituent.C'estleconstatd'unesortedeliennuptialoudecordonombilicalqui

nousattacheconstitutivementlesunsauxautresetquelalibertédel'individupeutcouperaussisouventqueson

capriceledécidera,maisdontilnepeutnierqueverbalementl'existenceparcequecelle­cisereconstitueaussitôt

aprèssacassure.

Latroisièmepériodedel'histoiredelasociétémoderneoudecequenousappelonsencoredecenomcommence ici. Aux artères vivantes de la société organique rompues par l'individualisme vont faire place les chaînes insupportablementlourdesdetouteslesformesdusocialisme.Lesappareilsdeprothèsesesubstituentauxmembres etauxorganesdel'homme.Lerésultats'étalesousnosyeux:noscontemporainsnemarchentplusqu'àl'aidede béquillesdeplusenplusnombreuses,deplusenplusonéreuses.Ruuntinservitutem.Àcoretàcri,leshommes d'aujourd'huiexigentdel'Étatnédeleurfoliequ'ilslesmultiplieetlesrendepluspesantesetplusdispendieuses encore.Unnouvelesclavageanonyme,mécanique,inhumain,s'instaureavecl'assentimententhousiastedeses victimes. En quelques siècles, l'humanité est passée de l'état de société à son contraire, hypocritement et dérisoirementnommésocialisme.Quelsqu'ensoientleslieuxetlestemps,lalenteuroularapiditéduprocessus,la transitionesttoujoursetpartoutlamême:c'estl'individualismedissociateur,laméthodeidentique:lasubstitution del'artificeàlanature,etlerésultatpareil:laréductiondel'animalpolitiqueàlabêtedetroupeau.

S'ilestmalaisé,sinonimpossible,dedéterminerl'origineradicaledecetteredoutablemaladiedelasociété,tant

elletientauxprofondeursdelanaturehumaineetauxinsondablesdécretsdelaProvidencequi,selonl'adage,efface

pourmieuxécrire,ilestpermisaumoinsd'enfixerapproximativementl'actedenaissanceetd'ensoulignerles

causeslesplusvisibles.

Àcetégard,leshistorienssontàpeuprèsunanimes:ladislocationdelasociétéoccidentale(etparelledetoutes

lesautressociétésdelaplanète)acommencéàlaRenaissance,s'estcontinuéedanslaRéforme,aéclatéavecla

RévolutionfrançaiseetseprolongeennotrefindesiècledanslesformesastucieusesouviolentesdelaSubversion

detouteslesvaleursquelegéniedeNietzsche­décadentetlecontraired'undécadent,commeildisaitlui­même­a

diagnostiquée.

La Renaissance ­ au­delà des splendeurs artistiques qui en dissimulent le processus ­ inaugure l'ère de

l'individualisme.DepuisJacobBurkhardt[historiensuisse(1818­1897),auteurdeLaCivilisationdelaRenaissance

italienne,Ndle],iln'estpersonnequiniecetteévidence.Nousn'hésitonspaspournotrepartàentrouverlacause

danslechristianisme,nonpointdanslechristianismeprisentantquevecteursurnaturelquijointlesâmesàDieu,ni

dansl'armaturesocialedel'Église,nidanssesdogmes,saliturgie,sessacrements,maisdanslechristianisme

désurnaturalisé,sécularisé,humanisé,privédesonfoyerdivindegravitation.Naguèreencorel'hommeétaitmis,par

lagrâcedel'uniqueMédiateuretdel'uniqueÉglise,seulàseulavecDieuet,parDieu,aveclesmembresdes

diversessociétésdontilfaitpartie,aveclanature,avecl'univers.Levoicidésormais,parcequelaverticaledu

surnaturels'abaisseàl'horizontaledutemporel,seulàseulenfacedechacundesessemblables,enfacedumonde,

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enfacedel'immensitéducosmos,sansintermédiairescapablesdeluifairecomprendrequ'ilsetrouvesituéavec

chaqueêtredanslasociété,chaquechosedanslanature,dansdescommunautésdedestinconcentriquesdont

l'ultimerayons'étendàl'infini.

Bienplus,levoiciseulenfacedelui­même,prenantpourlapremièrefoisconsciencedesoi,seprenantpourla premièrefoiscommecentre.Onconnaîtlaformule:authéocentrismesesubstituel'anthropocentrisme.AuDieufait homme,lentement,implacablement,faitplacel'hommequisefaitDieu,nonpasparlamédiationduChristetde l'Égliseauniveausurnatureletdel'éternité,maisparlesseulesforcesdesapropreexcellenceauniveaudesaseule vie dans le temps. Excédé d'être une créature, l'homme se veut créateur. Comme l'écrit Eugenio Garin, la Renaissanceest«unpassagedelavisiondel'êtrefermésurlui­mêmeàlaréalitédel'homme­poète,c'est­à­dire créateur,àl'hommequin'apasàcontemplerunordredonné,àincarneruneessencepréétabliedetouteéternité, maisquiadespossibilitésinfinies,quiestvirtualitésanslimites.Lemonde,loind'êtrefigédansdesnormesfixes, estmalléableàl'infini.»

Unetelleexaltationdel'hommen'ariendepaïen.LesGrecsnecraignaientrientantquel'hybris,ladémesurequi

prétendégalerl'hommeauxdieux.LesRomainsn'ontjamaiscessédecroireàl'absoluetranscendanceduDivin,

mêmequandils'incarnaitdanslapersonnedeleursempereurs.L'originedecetteglorificationdel'hommeest

chrétienne.PourquelasecondepersonnedelaSainteTrinitéaitrevêtulaconditionhumaineparamourdel'homme,

ilfallaitbienquel'hommefûtenquelquesorteconsorsdivinaenaturae,etill'est,ausenspleinduterme,mais

strictementparlagrâce.Quel'ancragedel'hommedanslesurnaturelvienneàsebriser,l'idéedesadivinisation

subsisteenlui.L'empreintedusceaudeDieuàl'imageduquelilaétécrééetrachetésubsisteenlui,encreuxetilne

peutenremplirlaprodigieuseprofondeurqu'enimagination,parlesconstructionsdesonesprit,autrementditpar

lui­même.Onn'échappepasauchristianisme,mêmeetsurtoutenlereniant.L'hommequin'adoreplusDieunepeut

adorerquesoi­même.IldoitêtresonpropreCréateuretleCréateurdumonde,entendantd'être,commeàl'époque

contemporaine,sonpropreRédempteuretleRédempteurdel'humanité.

Pourquecettepremièrerévolutionseréalisât,ilesttropclairquelanotiondevéritédevaitprendreunsens nouveau,inéditdansl'histoirehumaine.Lavériténeconsisteraplusdésormaisdanslacorrespondancedelapensée auréel,maisaucontrairedanslaconformitédumondeextérieuràlapenséedel'agentcréateurquil'ajusteàson idéeetàsesdésirs.Cequiimportedorénavant,cen'estplusdecontemplercequiest,nid'adapterl'actionhumaineà safinréelleetauSouverainBienauquell'hommeestordonné,plaisàl'inversedesoumettrel'objetausujetlui­ mêmeetàsonactivitétransformatriceetdominatrice.Tousleshumanistes,etsingulièrementPicdelaMirandole insistentsurlalibertéqu'al'hommedeseconstruirelui­mêmeetdeconstruirelemondequil'entoure,desefaçonner sonêtreetdefaçonnerleschosesàsaguise,commesilanaturedel'hommeetdumondeétaitunpurdevenirdocile aux formes que la pensée et la volonté aspirent à lui imposer. L'homme est maintenant le maître et l'artisan souveraindesonêtreetdel'êtredetouteschoses.Onpeutcondenserenuneformuleceretournementdela hiérarchiedestroisactivitésfondamentalesdel'intelligencehumaine:àl'intelligencespéculativeetàl'intelligence pratique(ausensaristotéliciendel'adjectif)quis'estompentdeplusenplussesubstituel'intelligencepoétique, artisanale,ouvrière,transformatricedel'hommeetdumonde.AulieuduContempler,del'Agir,quirétrogradentà l'arrière­plan,uneplacedémesurée,exclusive,estaccordéeauFaire,àl'idéedelaplasticitédeschosesquel'homme transformeetdomineàsongré.Lapoésie,danstoutel'extensionduterme,estlemomentsuprêmeetlecentrede l'expériencequel'hommecréateuradesoi.PoésieestThéologie,diraBoccace,etMusatoaffirmemêmequ'elle évinceetremplacelaThéologie

Quisquiseratvates,vaseratfilledei,

IllaigiturnobisstatcontemplandaPOESlS

AlteraquaequondamTheologiafuit.

Laconséquenceestimmédiate:l'activitépoétiquedel'hommevas'incarnerdanslafabricationd'uneCité

nouvelledontilestàlafoisl'artisanetlafin.Machiaveltienttoutentierenceprojetdontl'histoiren'avaitjamais

connud'exempleetquifaitdeluil'hommepolitiqueparexcellencedestempsmodernes.LaCitéestdésormaisfaite

pourlePrince,quelePrincesoittellepersonnedéterminéeoucettefouled'individussansvisageetsansnomque

l'onoseencoreappeleraujourd'huipeuple.

Iln'estpointbesoindecherchermidiàquatorzeheurespourlecomprendre.Unefoisl'intelligencecontemplative etlaraisonpratiqueéliminéesauseulbénéficedel'intelligencefabricatrice,iln'yaplus,iln'yarigoureusement plusdemodecommunnidefincommunedesconduiteshumaines.L'intelligencedeshommesselibèredela contrainteduréelqu'ellen'apasfait,lavolontédeshommess'émancipedelanécessitéduSouverainBienetd'un biencommunquin'estpassonoeuvre.Toutcequitranscendeet,parlàmême,rassemblelesindividuss'évanouit.Il neresteplusauxhommesquedetransformerlanatureetlasociétécommel'artisanlefaitdelamatièrequ'il travaillepourassurersasubsistance,laquelleestprivéepardéfinitiondèsqu'elleéchappeaudevoird'assurerlebien commundelasociété,refletd'ununiversoùchaqueréalitéresplenditlalumièredeDieuunique.L'individune rechercheplus,àtitreprivéouensejoignanttemporairementàd'autres,quesonbienpropre. LaRenaissancen'estpasseulementl'éclatantepériodeoùtouslesartsdel'activitépoétiquedel'hommesesont librementdéployés,elleestlepremiermomentdelatechniquetriomphantedontnoussavonsaujourd'huiqu'elle emprisonnelaplanèteensesrêts.Laprimauténerevientplusàl'intelligencecontemplativeetaumondecommun oùtouteslesintelligencescontemplativess'enracinent,niàlaraisonpratiqueobéissantcheztousleshommesà l'impérieuseattractionduBiencommunnaturelousurnaturel,maisàl'intelligencetechniquequisefabriqueun monde et une société désormais sans mystère et qu'elle connaît à fond puisque ce monde et cette société ne dépendentplusquedesonpouvoircréateur.Iln'yaplusdenaturedesêtresetdeschosesquirésisteàl'investigation del'intelligence.Ilsuffitdetrouverunetechniqueappropriéepourcomprendreouplusprécisémentpourprendreles diverssecteursduréelensesfilets.Ilsuffitdedisposerd'unbonDiscoursdelaMéthode.Ilsuffitdedécouvrirpar l'analysepatientedesfaitslestechniquesquirendentl'hommeavisécapabledeconquériretdegarderlepouvoirsur lesautreshommesquesaseulepersonneprivéerassembleenune«pseudo­société».Lasociéténeprovientplus d'unenaturesocialedel'hommeinexistante,maisdelavolontédel'individuoudesindividus.L'exaltationde

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l'individuqu'onreconnaîtunanimementàlaRenaissanceestessentiellementliéeàlasuprématiedelatechnique,

auxdiversartsquitransformentlamatièreetquiproduisentdesbiensmatérielsutiles.Utilesàqui?Laréponse

s'imposeimmédiatement:àl'individu,carl'utileestpersonnel,privé,propreàl'un,impropreàl'autreetl'être

humainindividualiséparsoncorpsmatérielestseulcapabledeproduireetdeconsommerdesbiensmatériels.Le

règnedelatechniqueestlerègnedel'individuoudesindividusjuxtaposésdansunecollectivité,projectiongéante

delapersonne,etqueledroitmodernenommeprécisémentpersonnemorale.

Commentenest­onarrivélà?Redisons­leinlassablement:parlasécularisationduchristianismequi,unefois

amputédesaFinsurnaturelleultime,érigeinfailliblementl'individuenfin.C'estlechristianismequiestàl'origine

delaroyautéuniverselledelatechniquedontlaRenaissanceclaironnelanouveauté,maiscechristianismen'estplus

celuidontleChristarépandulaBonneNouvelledanslemonde;cen'estpluslechristianismedusalutsurnaturelde

lapersonne,maisceluidusalutdel'individutoutcourtqui,s'instituantcommefindetoussesactes,nepeutplus

recourirqu'àlaseuleintelligencetechnique,fabricatriced'objetsquiluisontutiles.Defait,ledéveloppement

fabuleuxdelatechniqueasoncentredansl'Occidentchristianisé.LesGrecsetmêmelesRomainsn'ontjamais

célébrélatechniquecommelaformelaplushautedel'intelligenceparcequ'ilsn'étaientpaspersonnalistes,parce

qu'ilsneconnaissaientpas«l'éminentedignitédelapersonnehumaine»,parcequ'ilsneconnaissaientquela

majestétranscendantedubiencommunetdelaCité.

Texteextraitde­DELADISSOCIETE­

EditionsRemiPerrin.