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JEAN WAHL : LE DEVENIR DE LA MÉTAPHYSIQUE ET LA MÉTAPHYSIQUE

DU DEVENIR
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Jean-Louis Vieillard-Baron

Presses Universitaires de France | « Revue de métaphysique et de morale »

2014/1 N° 81 | pages 91 à 101


ISSN 0035-1571
ISBN 9782130629191
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.inforevue-de-metaphysique-et-de-morale-2014-1-page-91.htm
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Jean Wahl :
le devenir de la métaphysique
et la métaphysique du devenir
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Jean Wahl nous a laissé en héritage une certaine idée de la métaphysique,
mais on ne sait pas si elle a toujours été bien comprise. Laissons de côté les
discours convenus sur la fin de la métaphysique, considérée comme un discours
sans objet déterminé et vérifiable, ou bien comme la confusion récurrente de
l'être et de l'étant. Si l'on ne se réjouit pas purement et simplement de cette
« fin » proclamée avec éclat, on peut néanmoins constater l'absence relative de
celle-ci dans la pensée actuelle. Mais il ne sert à rien de déplorer l'absence de
métaphysique dans l'horizon philosophique de notre temps. Il serait plus « inté-
ressant » (un terme souvent employé par Jean Wahl) de réinvestir les forces et
les courants métaphysiques dont nous sommes tributaires. Le mot « métaphy-
sique », lui aussi affectionné de Jean Wahl, peut bien servir à définir sa pensée.
Cette métaphysique, dont il donna de multiples illustrations, avait pour particu-
larité d'être spiritualiste et dialectique – deux termes que la tradition philoso-
phique française avait toujours séparés. L'année 2013 est celle du soixantième
anniversaire du Traité de métaphysique, paru en 1953 en deux volumes chez
Payot. La Revue de Métaphysique et de Morale, créée par Xavier Léon, et dont
Jean Wahl fut le directeur pendant de longues années, avant de céder la place à
Paul Ricœur, a gardé son nom ; elle ne s'appelle pas, heureusement, Revue de
Métaphysique appliquée et de Morale pratique. La dignité et l'efficacité de la
philosophie française s'expriment dans son titre concis, et dans le sigle RMM. Il
a semblé qu'on ne devait pas laisser passer l'occasion d'un hommage à celui
qui fut l'ami de Gabriel Marcel, le maître d'Emmanuel Levinas, de Paul
Ricœur, de Michel Henry. Il est vrai que, dans les années 1950-1960, on ne
pouvait pas soutenir de thèse de philosophie pure (autrement dit de métaphy-
sique) sans passer par Jean Wahl, titulaire de la chaire de métaphysique à la
Sorbonne.
Pour ma part, j'ai entendu Jean Wahl, j'ai vu Jean Wahl, mais je n'ai pas
connu Jean Wahl, qui donnait son dernier cours sur Platon quand je suivais à la
Sorbonne les cours de licence. Sa voix était faible, son savoir immense, sans
avoir rien de pesant. C'était un être aérien, qui semblait vivre hors du monde ; il
portait un très long manteau, et avait des chaussettes de couleurs différentes, ce

Revue de Métaphysique et de Morale, No 1/2014


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qui ne peut manquer d'amuser un étudiant de vingt ans. Mais l'œuvre imposait
le respect : Parménide, Descartes, Hegel, Kierkegaard, la philosophie anglaise et
américaine. Surprise, il ne se disait pas kantien, contrairement à de nombreux
enseignants de l'époque. On était dans les années 1960 ; les étudiants étaient
fascinés par Lévi-Strauss ; Merleau-Ponty était mort subitement dans l'hiver
1961. Ce qui dominait, c'était le parti pris des choses, enserrées dans des
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structures. À contre-courant, Vladimir Jankélévitch défendait le spirituel, et
Paul Ricœur l'herméneutique. Mais si l'on se reporte dix années auparavant, on
voit que, dans les années 1950, la métaphysique était bien en place. Le Traité
de métaphysique de Jean Wahl n'était pas le seul ouvrage de ce genre, puis-
qu'en 1951 paraissait un gros traité de Louis Lavelle, De l'âme humaine ;
l'auteur mourut accidentellement cette même année.
Avec Jean Wahl, la philosophie a un caractère d'évidence, qui fait qu'on ne
prête pas toujours assez attention à ce qu'il avance. Il n'a pas besoin des
soupirs, des efforts démesurés ; le philosophe n'est pas Sisyphe. Jean Wahl, qui
écrivit sans relâche, n'était pas un philosophe laborieux ; il ne trempait pas sa
plume dans du plomb pour parler de l'âme ou de l'absolu. On a dit que la prose
de Bergson était fluide ; mais ce n'est pas la même fluidité que celle de l'écri-
ture de Jean Wahl. Bergson fait de longues phrases ; il a la fluidité du continu ;
il connaît le « point-virgule », qui est une scansion assez forte, à l'intérieur
d'une phrase dont elle ne rompt pas la continuité. Jean Wahl est fluide et léger,
presque impondérable, mais il est discontinu dans son écriture, qui a quelque
chose de pointilliste. Pour son cours sur Platon, il avait de nombreux feuillets,
mais, sur chacun, une seule phrase était écrite, parfois un seul mot. La conti-
nuité de la pensée était tout entière en lui-même. C'est comme dans la poésie :
l'apparente discontinuité des vers, des mots, cache une cohésion profonde. Il
reste une grande difficulté d'appréciation face à cette œuvre si riche ; c'est
qu'elle paraît dispersée, émiettée en de multiples essais.
En réalité, si l'on veut lui rendre justice, il faut commencer par souligner que
Jean Wahl a su parler de Kierkegaard sans opposer l'existence à l'âme ; il a su
parler de Hegel sans opposer le tragique à la dialectique rationaliste ; il a su
parler de Heidegger sans tomber dans l'incantation ; il a eu une pensée profon-
dément ouverte et conciliante, à la manière de Leibniz, qui n'est pas facile non
plus à interpréter. Chez Wahl, la dialectique philosophique suppose le paradoxe,
en un sens moins purement existentiel que celui de Kierkegaard. Il faut exalter
les contradictions, les pousser jusqu'au bout, pour pouvoir les dépasser. Le
problème du devenir est un exemple privilégié de cette attitude philosophique :
une expérience métaphysique de la dialectique de l'instant et de la durée.
L'œuvre énorme de Jean Wahl comprend des textes extrêmement divers :
des poèmes, des analyses d'œuvres d'art, des conférences philosophiques, des
Jean Wahl : le devenir de la métaphysique et la métaphysique du devenir 93

cours, des essais et des ouvrages universitaires très savants. Du coup, sa pensée
personnelle risque d'être cachée, voire étouffée, par l'abondance de la docu-
mentation. Et il n'est pas question de nier que Jean Wahl fut un passeur, un
transmetteur ; en cela, il jouait, sans insistance pédagogique, son rôle de profes-
seur des universités. Il fut un intercesseur au sens sécularisé que Barrès a donné
à ce mot dans le second livre d'Un homme libre, qu'il intitule « L'Église mili-
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tante 1 ». Gabriel Marcel, très imprégné de la spiritualité catholique de l'inter-
cession, en avait certainement parlé avec Jean Wahl qui était son grand ami 2.
Quand on n'a pas l'audace d'affronter la vérité de façon immédiate, on a besoin
d'intercesseurs. Pour beaucoup d'étudiants, Jean Wahl fut un intercesseur, vers
Platon, vers Kierkegaard, vers Jaspers ; il dominait une immense culture philo-
sophique et savait la faire jouer pour traiter les grands problèmes de la philoso-
phie. En ce sens très concret, il a assuré le devenir de la métaphysique, dont
il donne des aperçus significatifs à propos de la transcendance, de l'âme et de
Dieu 3, qu'il traite en en faisant un historique complet et très vif.
Sans être théologien, Jean Wahl, qui avait approfondi la pensée proprement
religieuse de Kierkegaard, a eu un rapport intime avec la pensée catholique de
son temps, en particulier avec les jésuites, Marcel Régnier et Xavier Tilliette,
qui fit sur lui une excellente notice nécrologique. Sous le titre de « Jean Wahl,
mendiant de Dieu », Xavier Tilliette dresse un portrait extrêmement vivant de
l'homme, original, inclassable, inénarrable, et du philosophe éclectique, dont
l'éclectisme l'inclinait vers le pluralisme. L'inquiétude de Dieu ne pouvait se
muer en certitude dogmatique. En vrai spiritualiste, Jean Wahl a lu et commenté
Kierkegaard et Jules Lequier « dont le destin tragique suppose un paroxysme de
la foi ». De fait, ajoute Tilliette : « Le tourment de cet esprit multiple revient
toujours à Dieu comme l'aiguille au pôle. Jean Wahl ne cultivait pas le doute
pour le plaisir. Il oscillait entre le Oui et le Non, de sorte que le P. Fessard, un
brin agacé, l'appelait le philosophe du Ouais. Mais l'inquiétude, sous-jacente au
doute et à la poésie, se teignait d'une nuance de tristesse, un timbre pathétique
frôlait l'unhope de Thomas Hardy 4. » Il a souhaité que sur sa tombe on récitât
les prières des grandes confessions, ce qui fut fait par un prêtre, un pasteur et
un rabbin. C'était un pur spiritualiste, indépendant des religions instituées, mais
lecteur de la grande métaphysique associée aux religions abrahamiques.

1. Maurice BARRÈS, Romans et Voyages, édition Vital Rambaud, Paris, Robert Laffont, 1994,
coll. « Bouquins », p. 107-143, section V, « Les Intercesseurs ».
2. Voir Emmanuel LEVINAS, Xavier TILLIETTE et Paul RICŒUR, Jean Wahl et Gabriel Marcel,
présentation de Jeanne Hersch, Paris, Beauchesne, 1976.
3. Traité de métaphysique, IXe Partie, « Directions dans la transcendance », Paris, Payot, 1953,
p. 563-649.
4. « Jean Wahl, mendiant de Dieu », Conférence, n° 24, printemps 2007, p. 755-757.
94 Jean-Louis Vieillard-Baron

Jean Wahl a commenté le Parménide en termes métaphysiques d'une grande


sympathie. Et il s'oppose à Héraclite, à l'idée du changement universel, de la
répétition incontrôlée des événements. La philosophie est métaphysique pour
autant qu'elle est une attitude anti-héraclitéenne. Elle consiste à chercher des
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permanences pour s'opposer à la « vie comme elle va ». Existence pourrait être
dite : « valeur » ; la pensée de l'existence, à laquelle il a consacré un excellent
petit livre 5, est recherche de valeurs. Elle est une lutte contre le cours du
monde, aussi bien physique qu'historique. Jean Wahl écrit : « C'est la réaction
contre la pensée du devenir qui explique en grande partie tout le développement
de la métaphysique en Occident après Héraclite, et particulièrement d'Héraclite
à Leibniz 6. » On est étonné, de la part de quelqu'un qui défend la métaphysique
et se prétend bergsonien fidèle. Ou bien, est-ce que, depuis Leibniz, tout a
changé ? Mais on serait quand même étonné, car Jean Wahl est un lecteur
attentif et passionné de Platon. C'est là un paradoxe, d'être à la fois platonicien
et bergsonien. La pensée de Jean Wahl se fait subtile ici : la pensée moderne
(Bergson l'a souligné) est une pensée du changement ; le changement n'est plus
considéré comme l'irrationnel, mais comme ce qu'il convient d'intégrer dans
une vision spirituelle globale, comme l'a fait le premier Leibniz. Hegel a
affronté la difficulté de concilier l'éternité de l'Idée (l'Idée est éternelle) et
l'historicité du développement de l'humanité. Devant ses auditeurs à Berlin,
Hegel posait effectivement la question : pourquoi la philosophie a-t-elle une
histoire 7 ? C'est que l'histoire est le développement de la philosophie, ou de
l'Idée suprême. Jean Wahl ne semble pas satisfait de cette réponse qu'il juge
trop conceptuelle 8. C'est alors qu'intervient Bergson, qui a une approche plus
concrète du devenir.
Jean Wahl, comme Bergson, était anti-héraclitéen. Souvenons-nous que
Bergson voyait dans la philosophie d'Héraclite un fatalisme, une conception
cyclique du devenir universel. Et c'est avec une certaine ironie, discrète, que Jean
Wahl présenta au Collège de philosophie Clémence Ramnoux, auteur d'une
grande thèse sur Héraclite ou l'Homme entre les mots et les choses. Face à
Clémence Ramnoux, très philologue, Jean Wahl se présente comme le vrai et pur
métaphysicien. Le dogmatisme linguistique et structural n'était pas son fait. Mais

5. Les Philosophies de l'existence, Paris, Armand Colin, 1954.


6. Traité de métaphysique, p. 33.
7. Gesammelte Werke, t. 18, Volesungsmanuskripte II (1816-1831), édité par Walter Jaeschke,
Hambourg, Felix Meiner, 1995. Discours inaugural à l'université de Heidelberg, p. 8 : Wie kommt es
daß die Philosophie eine Geschichte hat.
8. Jean WAHL, Traité de métaphysique, Paris, Payot, 1953, p. 37.
Jean Wahl : le devenir de la métaphysique et la métaphysique du devenir 95

Clémence Ramnoux n'était pas plus dogmatique que lui. La pensée grecque était
pour elle l'inverse du fanatisme ; la forme gnomique des propositions d'Héraclite
l'enchantait, et elle rejetait toute systématisation de cette pensée.
Ce qui est profondément bergsonien dans l'analyse que Wahl donne du
devenir, c'est la mise en évidence de la qualité au cœur du devenir. Pour Wahl,
Héraclite est le penseur des contraires ; il est même l'inventeur de la dialectique
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des contraires. Wahl rappelle ce qu'expose l'héraclitéen du Phédon, à savoir
que « le froid devient le chaud, le dur le mou et réciproquement 9 ». Mais c'est
pour le réfuter : Héraclite propose de comprendre le passage du contraire au
contraire comme devenir. Or, comme l'a vu Bergson, il n'y a que le passage, il
n'y a pas de choses qui passent ; il n'y a pas d'états qui changent, il n'y a que
du changement. Mais pour Wahl, tout mouvement d'abstraction est en lui-
même un dépassement du devenir héraclitéen, de telle manière qu'il y a une
sorte de contradiction dans la pensée d'Héraclite. Penser en termes conceptuels
un devenir universel, c'est privilégier le devenir pensé sur le devenir vécu. Le
penseur de l'existence pense autrement le temps, comme projet et comme dis-
continu.
La question du devenir entraîne celle du continu et du discontinu. « Chez
Bergson, le devenir est élan d'une part, et passé d'autre part 10. » Mais Jean
Wahl, en penseur de l'existence, opte en faveur du discontinu. On ne saurait
oublier qu'il a commenté brillamment 11 la troisième hypothèse du Parménide,
en suivant le commentaire de Proclus : la thèse de Platon serait celle de
l'exaïphnès, de l'instant instantané, d'où partent les deux courants, point de
départ du changement vers l'un et l'autre état, « réalité étrange, entre-deux du
mouvement et du repos » (156d-157a). Jean Wahl a également écrit un petit
ouvrage (sa thèse complémentaire), Le Rôle de l'idée de l'instant dans la philo-
sophie de Descartes 12. Descartes serait un discontinuiste. L'instant discontinu,
c'est le moment de l'intuition bergsonienne, le miracle de la coïncidence passa-
gère entre le vouloir et le connaître. C'est aussi le moment de la décision et des
ruptures entre niveaux de réalité. Il y a chez Bergson une dialectique du continu
et du discontinu qui fait que la durée ne peut être comprise que comme conti-
nuité discontinue : Jean Wahl ne s'avance pas sur ce chemin difficile. Ce qu'il
souligne, c'est l'opposition du temps objectif, qui est juxtaposition de moments
objectivés, au sens où Aristote le présente au livre IV de la Physique, selon
l'antérieur et le postérieur, et du temps vécu dont il affirme, avec Merleau-

9. Ibidem, p. 38.
10. Ibidem, p. 47.
11. Étude sur le « Parménide » de Platon, 4e éd., Paris, Vrin, 1951.
12. Paris, Alcan, 1920.
96 Jean-Louis Vieillard-Baron

Ponty, qu'il « renferme dans son épaisseur un passé et un avenir 13 ». Entre le


temps objectif et le temps subjectif, il y a la durée bergsonienne, permanence
temporelle et perpétuel changement. Ce qui fait que Bergson est continuiste,
c'est la thèse de l'indivisibilité de la durée et du mouvement ; mais « certains
aspects de la théorie de Bergson peuvent amener malgré les apparences à une
théorie du discontinu 14 ». Par exemple le mouvement indivisible de la flèche
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est discontinu par rapport au mouvement universel ; il forme une petite totalité.
Jean Wahl opte pour un « tantôt, tantôt », ce qui est ne pas choisir pour ou
contre la continuité.
Il semble que pour Jean Wahl, la continuité du devenir est affirmée par
Bergson dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, où la durée
est comparée à une mélodie. Bergson, séparant complètement le temps de
l'espace, voit dans l'espace une forme et dans le temps une réalité. La durée est
réalité, alors que le temps mathématique ou mécanique est un pseudo-temps, la
quatrième dimension de l'espace. Le passé est incorporé au présent : « ce qui
vient juste avant ce que je dis fait partie de ce que je dis ; ce que je dis fait
partie de ma journée qui fera partie de ma vie ». Ainsi toute notre vie est « une
grande mélodie continue 15 ». Mais, dès Matière et Mémoire, il n'en va plus de
même. Le passé s'autonomise. Il y aurait ainsi un dédoublement du passé,
comme il y a explicitement un dédoublement du présent, un présent actuel et un
présent-passé, futur souvenir, analysé dans l'étude sur « Le souvenir du présent
et la fausse reconnaissance 16 ». Wahl distingue chez Bergson un passé fondu
avec le présent et « un passé qui existe comme en soi, et paraît donné d'un
coup ». La différence est que le dédoublement du présent est affirmé par Berg-
son, de telle sorte qu'on peut en tirer toute une expérience du temps. Wahl se
contente d'intégrer la double dimension du passé comme un progrès de Matière
et Mémoire par rapport à l'Essai, et il compare les trois moments du temps
bergsonien aux trois extases temporelles de Heidegger. Il faut admettre chez
Bergson le fait que le présent est sensori-moteur, voire idéo-moteur, que le
passé est esprit et que le futur est élan. Le dédoublement du passé est identifié
par Wahl à celui de la mémoire-habitude (passé-présent) et de la mémoire
personnelle (« passé qui existe comme en soi, qui est une région par lui-même,
et qui se présente plutôt à l'état virtuel qu'à l'état réel », p. 288).

13. Traité de métaphysique, op. cit., p. 40.


14. Ibidem, p. 45.
15. Ibidem, p. 287.
16. L'Énergie spirituelle, p. 110-152/897-930. Conformément à l'usage, nous donnons d'abord la
page de l'édition courante des ouvrages de Bergson, reprise dans l'édition dirigée par F. Worms aux
Puf, puis la page du volume des Œuvres (ou édition du Centenaire, Paris, Puf, 1958) aux soins
d'André Robinet.
Jean Wahl : le devenir de la métaphysique et la métaphysique du devenir 97

En fait, Bergson utilise le terme « devenir » en trois sens différents, relative-


ment indépendants du temps et de la durée. Tout d'abord, devenir est un auxi-
liaire : devenir quelque chose ; c'est le verbe « devenir » au sens où le ciel
devient vert, où je deviens fou, où la vie devient chère. C'est l'emploi courant
du verbe devenir comme verbe auxiliaire avec attribut. C'est un sens qualitatif,
selon Wahl ; il marque le changement et l'acquisition d'une qualité nouvelle.
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Mais Bergson parle aussi du devenir au sens (prétendument héraclitéen) du
« devenir perpétuel » :

Nous tendons instinctivement à solidifier nos impressions, confondons le sentiment


même, qui est dans un perpétuel devenir, avec son objet extérieur permanent, et
surtout avec le mot qui exprime cet objet. De même que la durée fuyante de notre moi
se fixe par projection dans l'espace homogène, ainsi nos impressions sans cesse
changeantes, s'enroulant autour de l'objet extérieur qui en est cause, en adoptent les
contours précis et l'immobilité 17.

C'est là quelque chose que Jean Wahl a intériorisé avec profondeur, quand il
montre que nous cherchons sans cesse les permanences. Il a évoqué la façon
dont Shelley, le poète anglais « des apparences fugitives, des ombres et des
lumières mouvantes, des reflets qui tremblent », a décrit le passage des sensa-
tions aiguës à la vie même de l'âme, la transmutation des apparences en réalités.
Pour Shelley, comme pour Novalis, c'était l'accès au monde réel par transfor-
mation du monde sensible. Et Jean Wahl paraphrase ici Bergson : « il suffit que
le poète déchire le voile mis devant nos yeux par l'habitude, et le monde nous
apparaît dans sa magnificence première 18 ». Après avoir montré l'écrasement
de la conscience immédiate dans les phénomènes de sentiment, Bergson, utili-
sant pour la première fois l'image du voile que l'habitude interpose entre nous
et la réalité, y compris la réalité de nous-mêmes, écrit : « Que si maintenant
quelque romancier hardi, déchirant la toile habilement tissée de notre moi
conventionnel, nous montre sous cette logique apparente une absurdité fonda-
mentale 19 », il nous donne le sentiment de nous remettre en présence de nous-
mêmes. Mais on peut penser avec une quasi-certitude que Jean Wahl a été
sensible plus que tout autre à la façon dont Bergson esquisse le rôle de dévoi-
leur, de révélateur, qui échoit au romancier, au poète et au peintre, dans une
page fulgurante de la première conférence d'Oxford de 1911. Ce que Corot ou
Turner nous révèlent du monde, c'est ce que nous avions perçu sans l'aperce-

17. Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 97/86.


18. « Discours d'un professeur de philosophie » (daté de Saint-Quentin, 1911), Poésie, pensée,
perception, Paris, Calmann-Lévy, 1948, p. 35.
19. Essai, p. 99/88.
98 Jean-Louis Vieillard-Baron

voir ; ainsi les artistes concourent à l'élargissement de notre perception 20. Le


devenir désigne ici le changement, qui est l'essence même de la durée, à moins
que la durée ne soit pas une donnée immédiate de la conscience, pas un senti-
ment vécu par la conscience, mais une synthèse vivante et jamais achevée de
changement et de permanence, de l'éphémère et du constant. Il y a enfin un
troisième sens du devenir, qui est de progresser et qui renvoie au couple
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devenir-progrès, à propos de la délibération dans l'acte libre :

Toute l'obscurité vient de ce que les uns et les autres se représentent la délibération
sous forme d'oscillation dans l'espace, alors qu'elle consiste en un progrès dynamique
où le moi et les motifs eux-mêmes sont dans un continuel devenir, comme de véri-
tables êtres vivants 21.

Ce n'est pas seulement un argument qui permet de renvoyer dos-à-dos les


partisans du déterminisme et leurs adversaires ; c'est une appréhension du deve-
nir interne comme une durée vivante qui progresse d'une façon dynamique. On
a donc une équivalence entre devenir continuel et durée. L'opposition de Berg-
son au déterminisme, Jean Wahl le note à juste titre, vient de ce que le méca-
nisme déterministe considère que le monde est tout entier donné, qu'il n'est pas
en devenir.
La conception métaphysique du devenir chez Jean Wahl est marquée par un
élément décisif et qui, à vrai dire, s'oppose autant à Hegel qu'à Bergson, c'est
la compréhension de l'incarnation de Jésus-Christ comme instant unique, non
pas certes instant éphémère, mais instant du croisement paradoxal entre le
temps et l'éternité. Sans doute Wahl a-t-il tiré le plus grand profit de la distinc-
tion que faisait Gabriel Marcel entre problème et mystère. En fait, le problème
qui n'est que problème est une question, comme celle du temps scientifique.
Mais ce problème devient mystère quand le questionneur est englobé par la
situation. Entrer dans la métaphysique, c'est se mettre soi-même en question, et
s'impliquer dans le problème posé. Cette conception, célèbre et originale, n'est
pas du tout théologique. Le mystère ne se caractérise pas par son incompréhen-
sibilité, mais par l'implication du sujet questionnant en lui. Ce que Wahl
apporte en propre, c'est l'idée kierkegaardienne de l'instant. L'instant est par
excellence un mystère où la personne est impliquée. Il est au cœur de la pensée
de Kierkegaard qui « s'autorise à la fois de la méditation sur le Parménide de
Platon, dont la troisième hypothèse porte sur l'idée d'instant, et de l'Évangile,
de l'idée que nous dépassons le temps dans l'accueil de la bonne nouvelle 22 ».

20. La Pensée et le Mouvant, p. 150/1371.


21. Essai, p. 137/120. Nous soulignons.
22. Les Philosophies de l'existence, op. cit., p. 89.
Jean Wahl : le devenir de la métaphysique et la métaphysique du devenir 99

Si l'instant porte la valeur suprême, c'est que celle-ci n'est pas dans la stabilité,
mais dans la fulgurance des éclairs dans la nuit. Or, pour Hegel, le développe-
ment est plus essentiel que les fulgurances instantanées et, pour Bergson,
l'effort pénible de l'intuition ne peut certes pas être prolongé au-delà de
quelques instants, car il est une sorte d'illumination surhumaine, mais en même
temps il est le fruit d'une lente maturation, et il est fécond d'un labeur productif
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et divers. Ce n'est pas un éclair dans la nuit. Ici, nous voyons combien Jean
Wahl, comme Vladimir Jankélévitch, est marqué par le romantisme allemand et
anglais, parallèlement à Bergson et à Kierkegaard.
Le Christ de Kierkegaard est paradoxe et instant. Il est paradoxe en ce
qu'il est un Existant, irréductible à tout concept. Wahl écrit : « La médiation
est l'ennemie du médiateur. Le médiateur est l'ennemi de la médiation 23. »
On peut dire qu'il a un fort préjugé, non pas tant en faveur de Kierkegaard
qu'en défaveur de Hegel. Le système hégélien rendrait toutes choses faciles,
aplanirait de sa tiédeur toutes les difficultés. Si Kierkegaard en a jugé ainsi,
c'est qu'il a connu des élèves de Hegel qui n'avaient aucun relief, comme
Jean Wahl a pu connaître des bergsoniens tièdes qui transformaient une
pensée révolutionnaire comme celle de Bergson en un académisme convenu.
La différence, c'est que Jean Wahl n'en a pas condamné Bergson pour
autant ; au contraire, il a maintenu, contre Sartre en particulier, l'admiration
qu'il avait pour le seul très grand philosophe qu'il ait rencontré. La qua-
trième partie de son recueil de 1948, Poésie, pensée, perception, contient
deux textes courts qui sont parmi les plus élogieux jamais écrits sur Bergson.
En 1939, il écrit dans La Nouvelle Revue française ceci : « Aucun philosophe
ne pousse plus loin l'art de la destruction des idées ; mais, les idées abs-
traites détruites, il reste quelque chose. Et c'est ce qu'il nous fait sentir. Via
negationis, il va vers des affirmations 24. » Sans doute est-ce une présentation
de Bergson un peu kierkegaardienne ; mais l'éloge chaleureux est là, et
redoublé dans un texte de 1941, écrit à l'occasion du décès de Bergson.
« Qui réfléchit ne voit pas de philosophie qu'il puisse placer à coup sûr au-
dessus de Bergson 25. »
La critique de Hegel par Kierkegaard est la critique du système par le sujet.
Jean Wahl est très sensible à l'affirmation du vieux Schelling : « l'existant est
la défaite de la pensée ». Et il voit une sorte de chaîne sacrée des penseurs
de l'existence, Pascal, Kierkegaard, Schelling, Heidegger et surtout Jaspers. De

23. « Hegel et Kierkegaard », texte repris dans le beau volume de choix de textes fait par Vincent
Delecroix (avec post-face de Frédéric Worms) : Jean WAHL, Kierkegaard, L'Un devant l'Autre, Paris,
Hachette Littératures, 1998, p. 103.
24. Ibidem, p. 114.
25. Ibidem, p. 126.
100 Jean-Louis Vieillard-Baron

l'expérience du péché, comme face à face avec Dieu, Kierkegaard tire le


slogan : « La subjectivité est la vérité. » Et Jean Wahl commente :

Si la subjectivité est la vérité, si nous introduire nous-mêmes dans la considération


de Dieu, c'est introduire un élément d'erreur puisque nous sommes pécheurs, qu'ainsi
la subjectivité est erreur, nous serons divisé entre deux affirmations contradictoires :
la subjectivité est la vérité, la subjectivité est l'erreur. Mais cela […] c'est l'entrée
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dans ce que Kierkegaard appelle la religiosité paradoxale, c'est l'entrée dans cette
sphère où le temps veut s'unir à l'éternité ; le degré suprême, pour Kierkegaard, de
l'existence 26.

L'existence est paradoxe, et elle a pour archétype le Christ. Mais elle est aussi
instant. Il ne s'agit pas ici de l'instant de grâce, où Dieu donne quelque lumière
à l'homme. Il s'agit de l'instant où tout bascule : c'est l'instant de l'alternance
entre le pour et le contre. L'instant se rattache chez Kierkegaard au Parménide
de Platon ; c'est, comme on l'a déjà noté, l'instant comme croisement de deux
directions, entre-deux du mouvement et du repos (156d-157a). Ce n'est pas
l'instant limite, ou coupe instantanée dans le flux temporel, ce qui est une pure
abstraction ; c'est l'instant source du temps et de l'éternité. Dans le christia-
nisme, cet instant est celui de l'incarnation, où l'infini devient fini.
La métaphysique du devenir de Jean Wahl cherche une voie moyenne entre
la dialectique existentielle, qui est celle de la rupture et du saut, et la pensée du
développement à la manière de Bergson. Cette voie, il la trouve dans une
dialectique de l'alternance. Il propose de traduire le titre du gros ouvrage de
Kierkegaard, Ou bien, ou bien, par l'expression usuelle, De deux choses l'une.
On pourrait croire que cela veut dire : il faut choisir une fois pour toutes. Mais
pas du tout. Pour Jean Wahl, nous sommes forcés de choisir, mais ceci doit se
faire en devenir. Ce que nous choisissons n'est jamais définitif. Ainsi, il n'y a
pas chez lui de retour à Parménide, ou à la théorie classique de la substance
comme substrat. La recherche des permanences ne peut pas se concrétiser dans
des substances immuables, présentes derrière la multiplicité bigarrée des phéno-
mènes. Quoi qu'il en soit, Jean Wahl nous met en face d'un des grands pro-
blèmes de toute philosophie du devenir : c'est la dialectique du changement et
de la permanence. Il a compris Bergson en lecteur avisé de Hegel et de Kierke-
gaard. Il a proposé de considérer les philosophies de l'existence, d'une façon
très bergsonienne, comme des « temporalismes », dans la seconde triade qu'il
dégage : 1) le possible et le projet ; 2) l'origine ; 3) l'instant et le maintenant 27.
La métaphysique du devenir n'est pas un présentisme ; elle attribue les mainte-

26. La Pensée de l'existence, Paris, Flammarion, 1951, p. 33-34.


27. Les Philosophies de l'existence, op. cit., chap. II, p. 73-84.
Jean Wahl : le devenir de la métaphysique et la métaphysique du devenir 101

nant à la connaissance scientifique. Elle compose avec l'instant (qu'il soit ou


non religieux) où le temps et l'éternité se croisent. Si, pour finir, nous compa-
rons la pensée de Jean Wahl avec celle de Lavelle au sujet de l'instant, nous
voyons clairement que l'originalité de Wahl est de proposer une philosophie
(bien décidée) de l'indécision. Lavelle, plus affirmatif, nous dit que l'instant
nous donne toujours accès à l'éternité. Il ajoute que nous pouvons en faire ce
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que nous voulons : nous avons le choix entre retrouver dans l'éternité l'acte
« parfaitement un et infiniment fécond qui fonde à la fois notre présence à
nous-même et le flux toujours nouveau des phénomènes » et, inversement,
oubliant cet acte originel, « nous laisser entraîner par ce flux dans lequel il
semble que l'instant lui-même se divise et se multiplie 28 ». Pour Wahl, l'instant
s'oppose à toute objectivation, qu'elle soit physique ou sociale. Il est ce qu'il y
a de plus élevé et en même temps de plus précaire ; il symbolise toute l'exis-
tence humaine.

Jean-Louis VIEILLARD-BARON

28. Du temps et de l'éternité, Paris, Aubier, 1945, p. 252.