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Devoir Maison de sociologie Magalie Partouche TD18

En quoi le corps et sa gestualité manifestent-ils le social ?

Bien qu’il n’y ait pas d’objet sociologique par essence, force est de constater que
certains objets ont particulièrement suscité des débats dans la communauté des sociologues
quant à l’approche à adopter à leur égard– parmi eux, le corps.
La définition même de l’objet sociologique par le père fondateur de la discipline, Durkheim,
relève davantage de méthodologie que du sujet en lui-même. Comme il le développe en 1895
dans Les Règles de la méthode sociologique, l’objet sociologique se définit par sa dimension
extérieure à l’individu, exerçant une force coercitive sur ce dernier et étant général dans une
société définie. Si Mauss a été particulièrement précurseur en choisissant comme objet de sa
conférence Les Techniques du corps en 1934, il a longtemps été lu et étudié pour ses autres
travaux. Ce n’est que tardivement que cette étude a été l’objet d’un véritable débat dans un
contexte où le corps s’imposait comme objet sociologique en tant que tel et dans toute sa
dimension charnelle. Depuis, de nombreuses études ont été menées notamment par Foucault
ou encore Bourdieu sur le corps, la sexualité, le sport, le maintien à table… Ces sociologues
ont permis de montrer que le corps est à la fois le réceptacle des contraintes sociales mais
aussi un instrument utilisé par l’individu pour se présenter aux autres. A la manière d’un
langage, la gestualité même de ce corps traduit ce qu’il est et ce qu’il veut être. Le corps est
façonné non seulement par des actions extérieures - volontaires ou non - mais aussi par des
données biologiques, ce qui demande une vigilance particulière lors de l’étude sociologique.
Indissociable de l’individu mais instrument d’action des faits sociaux et réceptacle des
contraintes sociales, en quoi le corps et sa gestualité manifestent-ils le social ?
Nous verrons dans un premier temps le corps comme un réceptacle des contraintes
sociales exercées sur l’individu en soulignant l’importance de dépasser l’idée que le corps n’est
qu’un donné biologique. Puis, nous étudierons la malléabilité de ce corps qui permet à
l’individu de l’utiliser comme instrument.

Les premières études sur le corps se sont intéressées à la manière dont son
mouvement exprime le fait social. Des gestes qui nous apparaissent innés sont en fait des
manières de se servir de son corps qui n’ont de naturel que l’habitude liée à la répétition
quotidienne de ces mouvements.
Le corps étant également un donné biologique, il y a des mouvements corporels
inconscients, sans but extérieur comme le sont par exemple les réflexes purement physiques.
Dans Les Techniques du corps (1934), Mauss distingue ainsi ces mouvements corporels qu’il
appelle geste des techniques du corps qu’il définit comme « les façons dont les hommes,
société par société, d’une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps ». Cette vision
instrumentaliste du corps et de son mouvement signifie que c’est non seulement le processus
d’apprentissage mais aussi le but des mouvements qu’il faut analyser. Le corps représente
ainsi un fait social particulier car il convoque toutes les dimensions de ce que Mauss appelle
« l’homme total » : ces techniques sont à étudier à la fois d’un point de vue biologique,
sociologique et psychologique pour en interpréter la dimension sociale. Par exemple, le fait
de marcher qui semble naturel à beaucoup d’hommes a dû ainsi être appris pendant l’enfance
par imitation et répétition. C’est une technique véritablement que le corps a développé. En
apprenant à marcher, l’individu développe également une démarche qui intègre différents
objectifs esthétiques et codes sociaux. Mauss montre également que le cinéma diffuse une
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image de ce qu’est une démarche féminine ou masculine dans l’imaginaire collectif au fil du
temps et on peut retrouver certains éléments de cet imaginaire collectif dans les démarches
ou les postures des individus. Le corps est ainsi façonné par ces codes de manière souvent
inconsciente mais avec l’objectif de se conformer à ce que la société attend de l’individu selon
plusieurs caractéristiques dont le genre mais aussi l’âge ou encore le statut social.
L’individu incorpore littéralement les exigences et les normes de la société qui
l’entoure et à laquelle il participe ainsi. C’est-à-dire que le corps intègre la domination
symbolique notamment étudiée par Bourdieu et lui confère une propriété presque naturelle,
donnant l’illusion que les normes sociales relèvent de l’inné. Bourdieu a particulièrement mis
en avant la dimension corporelle de l’habitus en analysant par exemple dans la Distinction
(1979) les pratiques alimentaires ou encore l’habillement.
Bourdieu souligne l’ancrage de ces normes dans le corps en analysant non seulement ces
gestes qui apparaissent naturels tant ils sont incorporés mais aussi en soulignant
l’impossibilité pour l’individu de se soustraire à ce que son corps reproduit. Par exemple, la
volonté de modifier son corps et changer d’apparence n’est pas pour Bourdieu une prise de
pouvoir de son corps et un affranchissement des normes sociales mais au contraire une
manifestation de l’appartenance à ce qu’il appelle la classe des dominés.
Ainsi, l’individu incorpore véritablement les normes sociales. Sa manière
d’appréhender son corps mais aussi de le mettre en mouvement manifeste une technique
apprise dans une société définie, pouvant changer selon le genre, l’âge ou encore la classe
sociale de l’individu. Mais l’individu est aussi conscient de ce corps : la relation qu’il entretient
avec son corps et le contrôle ou non de sa gestualité témoignent également d’un fait social.

Il s’agit de se concentrer davantage sur la dimension charnelle du corps qui n’est pas
un simple lieu d’écriture des normes sociales mais qui est aussi un objet physique qui évolue.
Le mouvement est le principe même du corps, ce qui nous pousse à s’intéresser à ses efforts
mais aussi à ses résistances.
Les critères esthétiques sont une des manifestations les plus évidentes des normes
incorporées notamment lorsqu’il y a un effort pour s’identifier à un certain modèle. La mode
et la manière de montrer ou cacher son corps est ainsi souvent le premier contact avec
l’autre : il s’agit de se présenter aux autres et de manifester ainsi son appartenance à un
certain groupe, même lorsqu’il y a une tentative de rejet de son groupe. Bien que la relation
que l’individu entretient avec son corps apparaît comme quelque chose de personnel voire
d’intime, l’individu ne peut pas se soustraire à ces normes, et c’est particulièrement mis en
évidence dans la sociologie du sport. Dans Corps et Âme, Loïc Wacquant intègre un club de
boxe et rentre en immersion dans un monde particulier où chacun vient se défouler, lâcher
prise violement grâce à son corps et à son mouvement. Cependant, dans ce sport qui semble
pourtant être affranchi de toute contrainte, il remarque des règles sous-jacentes et des
restrictions que le corps applique pour continuer à appartenir à la société. Ainsi, les combats
peuvent être violents mais s’arrêtent bien avant la mise en danger de la vie de l’adversaire.
Cet exemple montre bien que sur le ring, le boxeur ne reste pas moins un citoyen soumis à la
loi : cette restriction a bien une manifestation sur le corps puisque le geste est partiellement
retenu.
La dimension charnelle du corps est de plus en plus considérée par la sociologie au fur
et à mesure que la discipline intègre des champs de plus en plus larges comme par exemple
la médecine. On retrouve les caractéristiques d’un fait social de « l’homme total », notion
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développée par Mauss et évoquée en première partie. En effet, dans l’analyse de certaines
maladies, on retrouve une dimension biologique mais aussi sociologique et psychologique. Le
travail mené par Muriel Darmon dans Devenir anorexique témoigne de la teneur sociologique
du rapport de l’individu à son corps. Elle observe un certain parcours parmi les patients
anorexiques qu’elle observe. Elle note ainsi qu’il s’agit souvent de personnes de sexe féminin
ayant un capital financier et culturel élevé, avec une certaine ambition scolaire ou
professionnelle. Ce sont donc des personnes qui étendent les normes d’exigences ressenties
dans d’autres environnements à leur corps. Il est particulièrement intéressant de voir à quels
points ces critères sociologiques permettent de comprendre un rapport problématique au
corps qui mène finalement à une pathologie. Mais ce n’est pas uniquement la
transdisciplinarité qui permet à la sociologie de faire une place plus importante au corps et à
sa gestuelle : le contexte même – historique, religieux et même social – dans lequel se fait
l’étude sociologique permet plus ou moins d’aborder cette dimension. C’est ainsi grâce à un
relâchement des règles morales et religieuses que des objets tels que la sexualité ont pu être
véritablement étudiés plus tardivement par des sociologues tels que Michel Bozon (Sociologie
de la sexualité, 2002). Or la sexualité est à la fois la relation de l’individu à son propre corps
mais aussi au corps de l’autre et peut ainsi montrer à quel point les normes ont été intégrées
par l’individu, allant jusqu’à se manifester dans les rapports les plus intimes.
De nombreux travaux récents témoignent de la richesse qu’apporte une étude du
corps et de sa gestualité dans la compréhension de l’intégration des normes sociales par
l’individu, à la fois dans l’effort d’appartenir à une société ou d’y résister.

Pour conclure, on peut dire que le corps traduit dans sa manière d’être et de bouger
la manière dont l’individu intègre les normes sociales, se les approprie et les exprime soit dans
un effort d’appropriation et d’appartenance soit dans un mouvement de résistance. La force
du corps réside dans le fait de montrer ce qui paraît naturel à l’individu alors même qu’il est
le produit d’un apprentissage dans une société et des critères sociaux définis. Le corps est
donc le lieu privilégié de l’habitus. Cependant, le rapport de l’individu à son propre corps
relève souvent d’une expérience personnelle et intime souvent difficile à transmettre, ce qui
rend le travail du sociologue particulièrement délicat à mettre en œuvre.
Il s’agit donc de réfléchir au protocole méthodologique pour collecter une donnée dont
l’individu n’est pas nécessairement enclin à partager ou dont l’expérience est difficilement
transmissible.