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PAUL WINKLER

LA

CONSPIRATION

MILLÉNAIRE

L’ALLEMAGNE SECRÈTE DERRIÈRE LE MASQUE

« Je ne comprend l'avenir que par le passé. » Patrichke


Try. Discours à l'assemblée de Virginie, mai 1765
New York
CHARLES SCRIBNER SONS
1943
Transcrit en français par André Blitte fin 2018
Révision 15-11-2019

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POUR MES ENFANTS

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CONTENU
AVANT-PROPOS 5
CHAPITRES
I Le complot et son miroir 7
II La cavalcade des Chevaliers Teutoniques 22
III La Prusse arrive dans le monde 56
IV Les meurtres du Fehme 76
V Les Prusso-Teutons approchent leur objectif 98
VI Le dernier acte de la tragi-comédie 125
VII Prusso-Teutonie-Alias Naziland 133
VIII Prussianisme et progression descendante 154
IX Civilisation occidentale et Progression ascendante 165
X ennemi commun et noblesse commune 188
ANNEXE 203
La Prusso-Teutonie et le problème de l'Allemagne d'après-guerre 203
La Prusso-Teutonie et le problème social 209
La Prusso-Teutonie et les problèmes du monde d'après-guerre 216
La Bulle de Rimini 225
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES 228
INDEX ALPHABÉTIQUE 233ee

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Avant-propos
Ce livre s’efforce de contribuer à l'identification des forces cachées derrière le
Nazisme. Il résulte de recherches entreprises pour étayer cette hypothèse: le Nazisme
n'est pas le produit d'une « génération spontanée » cristallisée par le mauvais génie
d’Hitler; et ce n’est pas, comme cela a souvent été décrit, une simple réaction aux
termes sévères du traité de Versailles; enfin, ce Nazisme ne découle pas d’un trait
fondamental du caractère allemand.
Le chapitre I est une introduction. Il présente quelques citations caractéristiques
d’écrivains allemands des cent cinquante dernières années. Ces passages, tous écrits
par des membres de ce que l’on pourrait appeler l’école prussienne, sont la preuve
que Mein Kampf n’est qu’une simple répétition par Hitler d’idées fréquemment
exprimées avant lui. Mais quelle était l’inspiration commune de ces premiers auteurs?
En cherchant à répondre à cette question, nous percevons de prime abord qu’une
conspiration existe depuis une longue date. L’existence ancienne et réelle, à première
vue fantastique, de cette conspiration, demeure la seule explication possible des faits
que nous relevons.
Les chapitres II à VII sont consacrés à l’effort pour retracer cette conspiration
ancestrale qui est le sujet même de ce livre. Les chapitres II et III examinent en
particulier les forces cachées responsables de l'ascension de la Prusse et de
l'Allemagne de Bismarck et de Wilhelm II. Le chapitre IV introduit le « Fehme », le
tribunal du sang du Moyen Âge. Les chapitres V, VI et VII démontrent que l’accession
d’Hitler au pouvoir aurait été impossible si le Führer et son mouvement ne s’étaient
pas mis au service des forces prussoteutoniques.
Aux chapitres VIII, IX et X, on s’efforce de rechercher derrière le sujet du «
complot actuel » ses racines profondes. Tout ce qui peut nous avoir semblé jusqu’ici
être une suite d’évènements fortuits prend alors sa place dans une évolution qui
découle de causes organiques fondamentales.
Dans ces chapitres, nous cherchons les raisons pour lesquelles les forces
prussoteutoniques ont suivi des voies complètement différentes de celles empruntées
par les autres peuples de la civilisation occidentale. Ici, nous faisons face aux « forces
derrière les forces ».
Inspiré de l’avant-propos de Dave Emory du 7 janvier 2006
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Dans ce livre, Paul Winkler expose un point de vue concernant l’Histoire, la
Politique, la Religion, l’Économie mondiales qui pourraient constituer un bon point de
départ dans l’étude et la compréhension de ces matières. – 2018 –
Ce livre peut sièger honorablement à cotéde celui de Marc Bloch (« L’Étrange
Défaite ») . – Novembre 2019 – A. Blitte.

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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
CHAPITRE I
LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
En 1921, le Nazisme encore à ses balbutiements était plutôt inoffensif. Au cours
d'une des sessions du « Landtag » bavarois (Parlement), le député Karl Gareis, muni
d'un lourd tas de documents, a fait une déclaration aux autres députés qu’aucun
d'entre eux ne semblait pouvoir comprendre: « voici la preuve d'un complot de mille
ans - preuve que je vous présenterai bientôt. »
Quelques jours plus tard, Gareis était assassiné. Le criminel a échappé à la peine
et l'incident a été pratiquement oublié. La preuve à laquelle Gareis s'était référée n'a
jamais été révélée.
Dix-huit ans plus tard, en 1939, l'armée allemande pouvait entamer sa marche à
travers les frontières polonaise, norvégienne, hollandaise, belge, française, yougoslave
et grecque. Cette marche aspirait à la conquête du monde.
Les forces qui ont lancé l'Allemagne sur la voie de cette conquête sont celles qui
ont motivé l'assassinat d’un obscur député bavarois appelé Gareis. Les comploteurs
ont décidé de tuer Gareis lorsqu'il a parlé de démasquer les responsables des crimes
du Fehme et . Ces hommes, tous membres d’un même groupe, seront encore ceux,
qui, dix-huit ans plus tard environ, décideront que le temps était venu de placer la
maîtrise du monde entre les mains de l'Allemagne.
Hitler et le Nazisme ont très peu à voir avec cette conspiration, même s'ils
occupent le devant de la scène. Cela ne veut pas dire qu'Hitler et son parti n'ont pas
été des facteurs importants dans toutes les actions décisives dont l'Allemagne a été
responsable au cours des neuf dernières années. Mais ces hommes ne sont que des
outils entre les mains de forces beaucoup plus puissantes. Nous aurons beaucoup à
dire plus tard au sujet de ces forces, les groupes et organisations « prussoteutoniques
».
Si nous voulons gagner cette guerre, nous devons voir notre ennemi clairement
- et nous ne pouvons pas guérir un monde malade si nous ne comprenons pas la vraie
nature de la maladie. Pour détruire le mal, nous devons d'abord l'identifier. Et, même
lorsque la guerre sera finie, même après avoir gagné la paix, ce problème de la
guérison n’aura rien perdu de son importance.
Les précurseurs de « Mein Kampf »
Nous avons l'intention de commencer de rechercher les racines du mal parmi les
précurseurs de Mein Kampf. Nous ne pouvons pas nous attendre à localiser ces racines
du mal dans le champ littéraire. Mais la littérature est un bon miroir des courants les
plus profonds.
Les écrits de Treitschke et de von Bernhardi et d’autres auteurs de l'école
pangermanique ont été largement discutés aux États-Unis et en Angleterre avant et
pendant la dernière guerre mondiale (1914-18!). Cependant, leur lien avec toute
l'évolution de l'idée prussienne - du Treizième siècle jusqu'au Nazisme - n'a
généralement pas été suffisamment souligné.
Mein Kampf est une œuvre importante à de nombreux points de vue, mais cette

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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
œuvre et Hitler son auteur ne sont pas la source de tous les maux de l’Allemagne
contemporaine. En 1912-13, plus de dix ans avant la publication de cet ouvrage, le
général Friedrich von Bernhardi, 1849-1930, qui exerça une influence considérable sur
l'armée et la jeune génération allemandes, déclara dans ses livres notre futur : « Pour
nous, il existe deux possibilités alternatives et aucune troisième, domination du
monde ou ruine. » (Deutschland und der nächste Krieg (L'Allemagne et la prochaine
guerre, Cotta et Stuttgart, 1912.)
La population excédentaire comme tremplin
Dans Germany and the Next War, publié en 1912, le général von Bernhardi avait
aussi ceci à dire:
« Les nations fortes, en bonne santé et florissantes augmentent constamment le
nombre de leurs populations; par conséquent, elles seront confrontées, à un moment
donné, à la nécessité d'étendre leurs frontières, d'acquérir de nouvelles terres afin d’y
installer sa population excédentaire. Cependant, comme la Terre est maintenant
presque complètement habitée, l’acquisition de nouvelles terres ne peut plus être
faite qu’au détriment de ses occupants actuels – c’est-à-dire par la conquête - qui
devient ainsi une loi de nécessité.
« Le droit de conquête est universellement reconnu. Au début, cela peut être
effectué par des moyens pacifiques; les pays surpeuplés déversent des flux
d'émigrants dans d'autres terres et territoires. Ces émigrés, tout en se soumettant aux
lois du nouveau territoire, tentent de se créer des conditions de vie favorables, au
détriment des habitants d'origine et en concurrence avec eux. Cela signifie conquête.
« Enfin, le droit de vaincre par la guerre a toujours été reconnu. Lorsqu'une
population croissante ne peut acquérir des terres coloniales de ses occupants primitifs
et non civilisés, et s'il est néanmoins souhaitable de conserver pour l'État le surplus de
population qu’il ne peut plus contenir, il ne reste plus qu'une chose à faire: la
préservation de soi contraindra cette nation à la guerre et à la conquête de terres
étrangères: Le droit n'appartient plus au possesseur, mais plutôt à ceux qui sortiront
victorieux de la guerre...
«.... En pareil cas, le droit appartient à ceux qui ont la force de résister ou de
vaincre. La puissance est la loi la plus élevée. En temps de paix, elle est le gabarit de la
force devant les tribunaux. Les décisions de la guerre, elles, sont toujours
biologiquement justes. Elles sont l'essence même de toute chose… Même à la lumière
du Christianisme, on parviendrait à la même conclusion. Certes, la vraie morale
chrétienne est bien sûr basée sur le credo de l'amour: aime Dieu par-dessus tout et
ton prochain comme toi-même. Mais cette loi ne peut cependant prétendre à quelque
validité en ce qui concerne les relations entre les nations, car, appliquée à la politique,
elle conduirait sûrement à des conflits d'allégeances. Pour un individu, professer
l'amour d'un autre pays entraînerait dans la plupart des cas la négation de l'amour
pour les peuples de son pays. Un système politique reposant sur de telles fondations
serait sûrement sujet aux pires aberrations. La morale chrétienne est affaire
personnelle et sociale qui jamais ne pourra devenir une réalité politique. Son but est

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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
de développer la personnalité éthique, et de donner la force pour l’individu de vivre
altruistiquement dans l’intérêt de la communauté. »
La franchise cynique de von Bernhardi est aussi grande que le cynisme d’Hitler.
Les deux ont recours à l'hypocrisie lorsque leurs déductions sont trop désagréables
pour leur public. Tous deux considèrent leur conception morale particulière au-dessus
de la discussion et, par conséquent, n'en discutent pas.
Il est évident d'après le texte du général qu'il envisage l'émigration de la
population excédentaire qu’à titre seulement de solution provisoire et que sa solution
définitive consiste en une conquête perpétuelle. Il préfère la conquête, qui « préserve
» pour l’État « le surplus de population » - et lorsqu'il parle de « l’État », il pense bien
sûr à l'État allemand. Il n'explique pas plus la loi naturelle imposée à l'État de préserver
le surplus de sa population que la raison pour laquelle il ne peut être inséré
pacifiquement parmi les populations d’autres nations s’il n’y a plus de place dans sa
patrie d’origine. Le fait de « vouloir les préserver pour l’État » est une prémisse qui n’a
pas besoin de se justifier pour ce prédicateur du Germanisme et du Prussianisme. Von
Bernhardi déclare encore : « l'essence même de l’État est le pouvoir », et citant
Heinrich von Treitschke, 1834-1896, cet autre grand théoricien du pouvoir allemand il
ajoute : « quiconque n'est pas suffisamment viril pour affronter cette vérité n'a
carrément pas le droit de se mêler de politique. »
Von Bernhardi n’envisage pas un instant une limitation des naissances pour les
nations qui se reproduisent trop rapidement. Au contraire, son point de départ est que
« les nations fortes, en bonne santé et florissantes doivent augmenter en nombre ».
En cela, la conclusion est implicite: le peuple allemand, manifestement fort, en
bonne santé et florissant, aura toujours un excès de population et, par conséquent, se
tracassera sans cesse d’annexer un territoire jusqu’à ce qu’il domine le monde. «
Dominer le monde ou périr », l'alternative tragique de von Bernhardi, implique
évidemment que si l'Allemagne ne parvient pas à dominer le monde, un autre pays
s'acquittera de cette tâche, qui revient au plus fort; et dans ce cas, les Allemands iront
à leur perte. Face à ce choix qu’il juge inévitable, sa décision est prise.
La guerre comme nécessité
La conquête « indispensable » de von Bernhardi ne peut être accomplie que par
la guerre et le général estime que la guerre doit être offensive et non une opération
défensive ou plutôt été une agression pure et simple. Il cite l'exemple prussien comme
preuve:
« En effet, le Grand Électeur (Frédéric Guillaume 1er de Brandebourg, 1620-88) a
établi la base de la force de la Prusse : faire les guerres de son propre choix. Frédéric
le Grand (Frédéric II, 1712-1786) continua dans la glorieuse tradition de son noble
ancêtre. Il n'a jamais essayé de retarder le début de l'une de ces guerres. »
Notez à ce stade ce que von Bernhardi considérait comme le premier pas vers la
domination mondiale: « D'une manière ou d'une autre, nous devons nous asseoir avec
la France pour pouvoir obtenir cette liberté d'action militaire si nécessaire à notre
politique mondiale, la première et la plus nécessaire revendication d’une politique

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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
allemande saine, et comme la haine française traditionnelle à notre égard ne peut être
vaincue par des moyens pacifiques, nous devons la controler par la force des armes. La
France doit être violemment battue afin qu’elle ne puisse plus se tenir debout sur notre
chemin... De toutes ses guerres, par le biais duquel Frédéric Guillaume a dirigé son
peuple, pas une seule ne lui a été imposée),
Afin de priver son adversaire de l'avantage du premier mouvement, le Grand
Électeur prenait l'initiative de l’attaque afin de s’assurer les meilleures chances de
succès. S'il avait manqué de ce sens de décision héroïque, tout le développement
historique des nations européennes et de l'humanité aurait pris un tournant différent.
« Face à un tel état d'esprit, les conclusions pacifistes actuelles, à savoir que « la
guerre ne paye pas », ou que « si le traité de Versailles n'avait pas été aussi sévère,
cette guerre n'aurait jamais éclaté » - se révèlent singulièrement impuissantes.
Mais le général von Bernhardi n'a rien inventé lui-même. Il a seulement réduit à
une formule un mode de pensée chéri par une série de prédécesseurs allemands. Un
siècle plus tôt, Dietrich von Below (1757-1807), dans Modern Methods of War (Geist
des neueren Kriegsystems 1799, revisé 1806) utilisant un style habilement dérobé, par
des termes militaires et techniques, ne peut en douter et dit: « Si le montant des
ressources militaires doit décider tôt ou tard victoire, il est évident que les petites
nations ne peuvent pas lutter contre les grandes, mieux équipées en matériel de
guerre. Dans les anciens temps, le courage et la discipline compensaient les inégalités
de pouvoir de masse entre les nations... Aujourd'hui, cependant, malgré toute sa force
morale et son talent militaire, un petit nombre échoue nécessairement contre la
supériorité numérique. Il est bien sûr nécessaire de faire bon usage de votre propre
supériorité numérique conformément aux méthodes de guerre modernes, mais il
reste certain que dans la bataille moderne les faibles n'ont jamais vaincu les forts, à
moins que ceux-ci ne se soient trompés. En outre, ces méthodes de guerre modernes
ne se sont développées que très récemment et, à l’avenir, profiter de tous leus
avantages qu’elles offrent sera plus facile.
« Les grands empires ne sont pas seulement plus riches. Leurs frontières
naturelles sont plus étendues que celles des petits États voisins. Il arrive fréquemment
qu'un petit État soit complètement enfermé à l'intérieur des frontières d’un plus
grand. Quel double avantage pour ce dernier!
« Je ne parle ici que des petits États voisins, car, dans la nature des choses, il est
d'abord nécessaire d'attaquer son voisin avant d’affronter des États plus éloignés. Si
cette règle n'est pas respectée, les pays séparant deux adversaires principaux peuvent
se déclarer soit avec, soit contre le grand Empire ; cela alors change tout, puisqu’une
coalition de petits États équivaut à un seul grand État. Cependant, même dans ce cas,
la concentration du pouvoir et les moyens coercitifs entre les mains d’un seul organe
politique peuvent toujours donner un avantage militaire au grand État sur toute
fédération d’États indépendants. »
Malgré les réserves exprimées dans ces dernières lignes, si les dirigeants de tous
les États successivement engloutis par Hitler avaient pris la peine de relire ces mots à
temps, ils auraient peut-être pu décider d'une ligne de conduite commune au lieu de
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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
maintenir une neutralité illusoire jusqu’à leur chute.
Pour amener les gens à accepter l'idée de « guerre perpétuelle (indispensable
pour la conquête perpétuelle), des arguments philosophiques, ou tout au moins
biologiques sont nécessaires. La science allemande les découvre et démontre que
l'état de guerre n'est qu'un processus de sélection naturelle permettant à la race
humaine de s'améliorer. Ainsi, von Bernhardi déclare: « Sans la guerre, les races
inférieures ou dégénérées pourraient facilement polluer et affaiblir tous les éléments
sains et vitaux par leur croissance semblable à celle des mauvaises herbes, et un déclin
général en résulterait. » La guerre, a déclaré August Wilhelm von Schlegel, est aussi
nécessaire que la lutte des éléments dans la nature.
Heinrich von Treitschke (1834-1896), comme von Bernhardi, a eu une grande
influence sur la pensée des générations d'Allemands précédant immédiatement le
Nazisme.
Treitschke est un exemple remarquable de ce qu'on appelle le « Prussianisme ».
Nous verrons plus loin quelle importance a eu la formation du « Prussianisme » dans
l'évolution de la pensée allemande. Nous verrons plus précisément que le «
Prussianisme » est beaucoup moins une réalité ethnique qu'un état d'esprit
particulier, une cristallisation de la pensée qui s'est développée au cours des siècles à
travers un processus remarquable. Un examen approfondi du Prussianisme nous
permettra d’approfondir les nombreux détails du problème allemand.
Treitschke, ce Prussien typique, n'était pas légitimement un Prussien. Fils d'un
général saxon, il descend du côté de son père d’une famille tchèque récemment
germanisée (un fait qu'il hésitait à admettre), Treitschke était puissamment attiré par
la pensée prussienne. Ce Prussien par vocation estima que seule la Prusse possédait la
force nécessaire pour dominer tous les autres États allemands et conduire l'Allemagne
aux conquêtes qu'il désirait ardemment.
En ce qui concerne le concept de guerre et son rôle dans l'existence des nations,
Treitschke prêcha ainsi aux générations futures:
« La guerre n'est pas seulement une nécessité pratique, mais aussi une nécessité
théorique, une exigence logique. Le concept d'État implique le concept de guerre, car
l'essence d'un État est le pouvoir. L'État est l'organisation du peuple en puissance
souveraine...
« Un État qui renonce à la guerre et qui se soumet au préalable à un tribunal
international renonce à ce pouvoir souverain, c'est-à-dire à lui-même. Quiconque rêve
d'une paix permanente demande quelque chose non seulement irréel, mais aussi
absurde; il commet une erreur élémentaire de raisonnement...
« La guerre, il est vrai, peut éloigner les nations les unes des autres et pourtant,
dans une certaine mesure, elle les rapproche en leur permettant de se familiariser
avec leurs propres ressources et celles de leurs voisins. La guerre en tant
qu'intermédiaire entre les nations est souvent le plus efficace des moyens. Un pays
qui reste accroché à l'espoir visionnaire d'une paix éternelle finira inévitablement par
se dégrader dans son isolement hautain. L'Histoire construit et détruit inlassablement;
pour quiconque croit en cette croissance perpétuelle, en la jeunesse éternelle de notre
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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
race, il est bien évident que la guerre est une nécessité inévitable.
« Que la guerre soit bannie à jamais de la terre n'est pas seulement un espoir
absurde, mais profondément immoral. Si cela se réalisait, nous devrions assister à une
atrophie de nombreuses forces essentielles et sublimes dans l'âme humaine et à la
transformation de la sphère terrestre en un vaste temple de l’égoïsme...
« En revanche, l’État a le droit de se considérer comme une fin, car il contient les
conditions indispensables à une vie sociale prospère.
« Chaque peuple, et en particulier celui qui a un développement culturel élevé,
court le risque, pendant une longue période de paix, de dégénérer en égotisme. Une
telle race devrait envisager une guerre grande et juste à laquelle le destin pourrait les
envoyer, mais plus les habitudes confortables de la vie sociale auront envahi les
esprits, plus le contrecoup leur paraîtra brutal.
« J'ai déjà dit que le destin pouvait leur envoyer une guerre », parce que la valeur
de ce remède cruel est si rarement appréciée, c'est qu'aucun médecin parmi
l'humanité n'ose prescrire la guerre comme potion bénéfique à un peuple malade.
« Dès qu'une nation entend l'écho de ce cri d'alarme « L'État est en péril, notre
existence est menacée! » alors s'éveille la plus haute vertu, le courage du sacrifice qui
peut ne jamais se manifester aussi librement et aussi largement en temps de paix...
« Parmi les milliers d'hommes engagés dans la bataille, obéissant aveuglément à
la volonté de « Tous », chacun est conscient du peu de valeur de sa vie par rapport à
la gloire de l'État; chacun se sent encerclé par de profondes forces qui le dominent.
Dans chaque guerre importante, vont naître de profonds sentiments religieux et le
spectacle sublime, incompréhensible pour la raison pure, des armées ennemies, priant
le même Dieu pour la victoire.
« La grandeur de la guerre se trouve dans ces actes considérés comme choquants
par une civilisation affaiblie.
« Des hommes qui ne se sont jamais fait de mal, qui s'accordent mutuellement
la haute estime qu'on doit à ses ennemis chevaleresques, s'entretuent. Ils sacrifient
dans cette ligne du devoir non seulement leur vie, mais ce qui est infiniment plus
douloureux, le sentiment naturel, l'amour instinctif pour l'humanité et l'horreur du
sang: le soi insignifiant, avec tous ses instincts nobles et vils, doit sombrer dans la
volonté du « Tout ».
« Je pose la question à quiconque trouvera cela barbare: pourquoi, alors, aucune
idée bienfaisante de la liberté politique ou de la liberté religieuse n'a-t-elle jamais été
acceptée par les hommes sans baptême de sang? Et pourquoi la guerre a-t-elle été, de
tout temps, le thème favori des arts ? »
Le cynisme du raisonnement de Treitschke est remarquable: la guerre est en soi
une bénédiction, mais il serait dangereux de l'avouer au peuple (« ... La raison pour
laquelle ce remède est si rarement apprécié est qu'aucun médecin de l'humanité n'ose
prescrire la guerre comme potion bénéfique à un peuple malade »). Au lieu d'un aveu
aussi franc, le cri d'alarme retentit: « L'État est en danger, notre existence est menacée
» et les gens se précipitent dans la guerre avec enthousiasme.
Ce serait une illusion de croire que Treitschke parle de manière abstraite ou que
12
I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
son but est de développer des théories au profit de l'humanité. Raisonnant de la sorte,
il espère que son peuple en sera le bénéficiaire (« notre race », comme il l’a déjà
exprimé), dont le destin seul le concerne: « À qui peut croire en cette croissance
perpétuelle, en la jeunesse éternelle de notre race, il est bien évident que la guerre
est une nécessité inévitable. » Cela a été écrit en 1869.
Les opinions de Treitschke et de von Bernhardi ne sont pas des phénomènes
isolés, mais proviennent de sources lointaines. Et si nous admettons que Mein Kampf
se contente de définir clairement les objectifs d'une certaine Allemagne, sans rien
ajouter de vraiment nouveau, il est intéressant de noter que les ancêtres spirituels
d’Hitler étaient à leur tour issus d'une longue lignée de penseurs de tendances
similaires.
Le monde occidental a eu tort de ne pas accorder dans le passé une importance
suffisante à ce type de pensée qui était en contradiction violente avec les idées
fondamentales de la civilisation occidentale. Les gens étaient sans doute bercés par
l’illusion qu’une telle pensée représentait des fantasmes purement théoriques de
quelques érudits allemands. Ils n'étaient pas capables de voir que de telles pensées
étaient en réalité des manifestations extrêmement significatives d'un état d'esprit
ayant ses racines dans un passé lointain; et que ces manifestations pourraient à leur
tour entraîner une manière de penser très particulière et très dangereuse pour les
générations futures allemandes.
Nous discuterons plus tard des premières causes fondamentales de l’agressivité
allemande. Pour le moment, examinons brièvement les ancêtres spirituels plus
récents d'Hitler, contemporains et prédécesseurs de Treitschke et de von Bernhardi.
La famine comme tremplin
Friedrich List (1789-1846) et plusieurs économistes mineurs actifs autour de
1840 furent chargés de formuler les principales théories sur lesquelles est basée la
conquête économique allemande actuelle.
Après avoir émigré en Pennsylvanie et être devenu citoyen américain, List ne
s'intéressait qu'à la grandeur de l'Allemagne. Il rentra en Allemagne en 1840 pour y
publier son ouvrage principal, dans lequel sont exposés les fondements de son
système national d'économie politique. Violemment opposé au principe de libre
échange parce qu’il confèrait les mêmes avantages aux nations faibles et aux nations
fortes, il souhaitait qu’il soit utilisé sans réserve au sein du continent européen, une
fois ce continent dominé par Berlin; et il espérait beaucoup que cela serait réalisé dans
les meilleurs délais. Toutefois, en ce qui concerne l’époque du moment, il était
partisan d’un protectionniste extrême et il prônait le développement d’une nouvelle
industrie en Allemagne, grâce à des droits de protection élevés, appliqués contre la
concurrence de pays étrangers. Il avait pleinement pris en compte le risque de perdre
les balises étrangères protégeant l'Allemagne, car le protectionnisme provoque
toujours des représailles. Son remède était simple: stimuler l’extension considérable
de l’Allemagne, y compris la conquête de l’Europe, l’acquisition de colonies en
Australie, en Nouvelle-Zélande, en Inde et dans les Amériques.

13
I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
L'Allemagne n'aurait alors plus rien à craindre du manque de liens avec les autres
pays résultants d’un monde protectionniste.
Selon List, une nation doit conquérir tous les pays qui se trouvent dans sa sphère
d'action économique, peu à peu, mais de façon constante; et cette sphère d'action est
définie comme tout territoire pouvant servir de débouché ou de contenant des
matières premières dont la nation peut avoir besoin. À long terme, cela devient une
conquête perpétuelle, car chaque pays étranger, quel que soit son éloignement,
représente éventuellement un marché d'exportation potentiel ou est un producteur
de matières premières utiles. Dans les idées de List, nous trouvons le fondement
économique de la thèse du général von Bernhardi: « Pour nous, il y a deux alternatives
et pas trois : domination du monde ou ruine. » Et ici aussi se trouve l'intégralité de
l'attitude économique récente et actuelle de l'Allemagne - l'ancienne thèse,
légèrement améliorée par le Dr Schacht.
Le processus est simple L'Allemagne de Schacht s'est installée dans un système
du protectionnisme le plus absolu, le système si cher à List. Cela a été accompli grâce
à des méthodes plus modernes et efficaces que les tarifs. L’Allemagne a été le premier
pays, après la GrandeGuerre, à revenir dans un contrôle des changes, en l'adoptant
non pas pour des besoins financiers, mais délibérément, afin de créer un système de
protectionnisme total. L'utilisation de l'ancien protectionnisme par des droits de
douane élevés pour décourager les importations devenaitt obsolète. Les importations
étaient désormais pratiquement rendues impossibles: l'État n'émettait aucune
monnaie permettant aux entreprises privées de couvrir les coûts de leurs
importations, à la seule exception de certaines matières premières ou de certains
outils considérés par l'État comme absolument indispensables. Comme dans tous les
systèmes de protectionnisme, la population du pays dont la production est ainsi «
protégée » doit en souffrir: et plus le système s'améliore, plus elle souffre. Bientôt, le
monde fut accusé d'affamer le peuple allemand et de retenir les matières premières
nécessaires aux industries allemandes. (On ne mentionnait pas le fait que ces
matériaux étaient disponibles pour l'Allemagne dans un monde de libre échange - le
système auquel elle a été la première à s'écarter - et que ses importateurs, sur un
marché monétaire libre, auraient pu obtenir les fonds nécessaires pour payer pour
n’importe quelle quantité de matières premières). L’Allemagne était décrite comme «
privée de sa place au soleil ». Ainsi, une atmosphère psychologique favorable fut créée
dans le pays et à l'étranger également, afin de préparer la conquête mondiale «
progressivement, par degrés », comme indiqué par List. La réalisation du plan pour
l'avenir de List fut considérablement favorisée par la répétition de la déclaration
spécieuse adressée au peuple allemand: « La pauvre Allemagne doit mourir de faim si
elle ne parvient pas à dominer les autres nations ».
List renforça la confiance en soi de ses compatriotes en affirmant qu'un
déterminisme spécifique exigeait la suprématie de la race allemande. Selon lui, les
races latines sous influence française et les nations slaves dirigées par la Russie
n'avaient pas le pouvoir de domination. Les races germaniques parmi lesquelles il
incluait les Anglo-Saxons et les Allemands possédaient ce pouvoir dans la plus grande
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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
mesure. Parmi les deux, son choix était simple: l'Allemagne devait supplanter
l'Angleterre; construire une puissante flotte, étendre sa colonisation aux quatre coins
du monde; et enfin, unir tous les autres Européens contre la suprématie anglaise; ainsi
l’Allemagne pourrait enfin diriger le destin du monde.
Charles Andler, 1866-1933, un auteur français, germaniste strasbourgeois, a
résumé certaines idées de List dans son travail, "L’origine du pangermanisme" [Le
Pangermanisme, ses plans d'expansion allemande dans le monde, 1915].
« Il est nécessaire d'organiser l'Europe continentale contre l'Angleterre.
Napoléon Ier, grand stratège, connaissait également les méthodes de l'hégémonie
économique. Son système continental, qui se heurta à l'opposition même de pays qui
auraient pu bénéficier d'un tel arrangement, devait être ravivé, mais, cette fois, pas
comme un instrument de domination napoléonienne. L'idée d'unir l'Europe dans un
bloc commercial fermé n'est plus choquante si l'Allemagne assume de gré ou de force
sa domination sur un tel bloc - et non pas la France. De gré ou de force Belgique,
Hollande, Suisse entreraient dans cette fédération douanière. L’Autriche est censée
être gagnée au départ. Même si elle se débarrasse de ses idées sur la conquête
militaire militaire, la France ne sera pas exclue. Les premiers pas que la Confédération
ferait pour assurer l’unité des la réflexion et de l'action consisteraient à établir un
organe commun représentatif ainsi qu'à organiser une flotte commune, mais le siège
de la fédération et son siège parlementaire se situeraient bien entendu en Allemagne.
« Le partage des avantages commerciaux communs commencerait
immédiatement. List propose quelque chose qui ressemble à une ligue de nations
coopérative, dans laquelle tous les bénéfices seraient répartis proportionnellement
aux investissements. La vitalité, l'intelligence et l'ordre européens feraient bon usage
de l'Extrême-Orient. Les ports deviendraient des « villes libres » où les agents
européens traiteraient avec les autorités locales en tant que conseillers dûment
accrédités et protégés diplomatiquement. L'Autriche étendrait ses frontières à la mer
Rouge et au golfe Persique. Une marine allemande serait construite. Des colonies
prussiennes seraient établies en Australie et en Nouvelle-Zélande, où l'Angleterre a
fermement planté son drapeau, mais n'a pas réussi à exploiter les ressources.
Comment l'Angleterre pourrait-elle résister à toutes les marines et au pouvoir
économique concentré d'une Europe centrale unie?
« L'Allemagne disposant d'un stock d'énergie vitale et d'une capacité
économique supérieure à celles de tout autre pays, on peut deviner quel pays
bénéficiera le plus de cette association, association qui devait être fondée sur le
principe de l'égalité des privilèges de tous les membres. »
Divers rapports de première main nous ont donné une idée assez précise de la
manière dont l’Allemagne nazie applique le principe de « collaboration économique »
avec les pays « occupés » et comment, à travers ses agents, elle a pris le contrôle de
toutes les grandes industries de la France, de la Belgique et de la Hollande. Nous avons
également vu comment elle a laissé le Dr Schacht dicter toute sa politique
économique. Tout cela indique clairement que Hitler applique simplement les théories
centenaires de List dans la sphère économique.
L'origine de la théorie de l’espacevital « Lebensraum »

Ernst-Moritz Arndt (1769-1860) dès 1803, dans son ouvrage Germania and
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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
Europe, a exprimé des idées politiques fondées sur le « droit du plus fort », d'une
grande importance pour l'avenir. Il a estimé que chaque nation se devait de tirer parti
de toutes les occasions d'imposer sa volonté. Les pays qui laissent passer une telle
occasion méritent d’être spoliés par leurs voisins. « Un État », dit Arndt, « doit d'abord
avoir une base stable, géographiquement, et se développer plus avant selon les règles
du hasard et en vertu de son propre caractère. Les seules restrictions imposées à l'État
sont celles du climat et de l'environnement alentour. « Oui, chaque État a le droit de
faire des représentations énergiques auprès de ses voisins si ceux-ci s'emparent
injustement de l'air et de la lumière nécessaires à sa croissance et à son
développement. »
Arndt s'exprime de manière « euphémiste » au sujet d'un point de vue pouvant
paraître trop brutalement direct à une partie du public. Hitler, qui a commis les
injustices les plus graves au nom de la « justice » et de « l’égalité des droits », s'est très
bien inspiré des méthodes d'Arndt. Son « Lebensraum » est un masque pour la simple
volonté de vaincre, de même que « le droit (pour chaque État) d'Arndt de faire des
représentations fortes à ses voisins si ceux-ci s'emparent injustement de l'air et de la
lumière nécessaires à sa croissance et à son développement ». Il est également évident
qu'en parlant de « chaque État », Arndt avait à l'esprit l'Allemagne, et en particulier la
Prusse.
Nous verrons quelle influence ont eu les Chevaliers Teutoniques des Treize,
Quatorze et Quinzième siècles sur l'évolution de l'Allemagne que nous connaissons. Il
est naturel pour un homme qui pense comme Arndt de dire que, la Pologne n’ayant
pas réussi à mettre en déroute ou à détruire les Chevaliers Teutoniques, elle n’avait
plus le droit d’exister.
Cela est conforme la théorie selon laquelle « Puisque tu as été assez faible pour
donner la vie à ton ennemi, tu dois lui permettre de te tuer maintenant. »
« La Pologne n'a pas compris », a déclaré Arndt, « que son devoir en tant que
nation était avant tout de défendre son littoral et d'éloigner les Chevaliers
Teutoniques.
« Cette négligence a été synonyme de mort pour la Pologne.
« Lorsque, au Dix-huitième siècle, la Prusse et la Russie s'emparèrent de tout le
domaine maritime de la Pologne, cela signifia qu'elle n'existait plus. Sans débouché
sur la mer, entourée de puissants voisins et ne disposant d'aucun instrument de
culture supérieure ni de frontière naturelle pour sa défense, il était impossible pour
elle de devenir quoi que ce soit. Tôt ou tard, elle devrait disparaître. »
« Selon notre conception des choses, les petites nations doivent disparaître, car,
géographiquement, elles disposent rarement des moyens de subsistance.
« Les frontières naturelles de la Pologne ont été attaquées par la Prusse, la
Courlande et la Livonie; cette fragilité a certainement été la principale cause de la mort
politique finale de la Pologne.
Et Arndt ajoute
« Aujourd'hui, la Hollande constitue la violation la plus flagrante de la frontière
naturelle de l'Allemagne. » [Les mots suivants, non moins significatifs, sont cités dans
une autre œuvre de Arndt, Esprit du temps (Geist der Zeit): « Déclarons une guerre
impitoyable à la France afin que nos efforts redoutables puissent nous porter au-delà
du Rhin. Et ne remettons pas nos épées dans leurs fourreaux tant que tous les peuples
16
I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
de langue allemande, ceux d’Alsace-Lorraine, du Luxembourg et de Flandres, n’aient
pas été émancipés et restitués à l’Empire allemand. Voici la tâche et le but. Si nous ne
réussissons pas à les libérer, si, malgré tous nos efforts, nous n’atteignons pas cet
objectif, nous pourrions aussi bien ne plus entreprendre rien d’autre, car en vain Dieu
aurait offert ces trésors aux Allemands, seulement pour les reprendre, parce que nous
aurions été trop paresseux pour en profiter. »]
La défense ne gagnera pas la guerre

Ce ne sont pas seulement les idées politiques et économiques de la « nouvelle »


Allemagne qui ont été exprimées il y a longtemps. Dans le domaine de la tactique
militaire également, tous les principes allemands qualifiés de « nouveaux » ont été
discutés en détail il y a plus de trente ans par le général von Bernhardi. Dietrich von
Buelow dont nous avons déjà parlé (et qui est décédé en 1807, 1760-1807) avait ceci
à dire au sujet de sa conception de la guerre moderne:
« Nous ne devons mener que des guerres offensives. Dans une guerre défensive,
toutes les positions et toutes les marches parallèles sont inutiles: elles ne suffiront
jamais à endiguer l'ennemi, comme nous le verrons très bien bientôt. Peu importe sa
force, et ses murs défensifs, la position que vous défendrez contre une attaque
frontale, vous en serez rapidement chassé, l’ennemi attaquant sur le flanc, et surtout
si ses forces sont plus grandes.
« Je dois affirmer hardiment - même si ce principe peut être nouveau – qu’on ne
devrait jamais mener de guerres défensives. Le rôle d'agresseur devrait être assumé
le plus tôt possible et les opérations être menées contre le flanc et l'arrière de
l'ennemi. »
Von Buelow a également clairement formulé les idées sous-jacentes à
l’infiltration, devenue une triste réalité, de la cinquième colonne dans les pays
démocratiques, notamment par la création « d’alliés économiques » dans les pays
ennemis, ce par le biais de la promesse d’avantage économiques à quelques grands
industriels. Ce système a donné d'excellents résultats à l'Allemagne lors de la conquête
de la France. Avant l'entrée en guerre de l'Amérique, l’Allemagne tenta également
d'employer des méthodes similaires aux États-Unis. Dans les écrits de von Buelow, on
prévoyait déjà tous les avantages que les maîtres allemands devaient acquérir plus
tard dans plusieurs pays en y poursuivant une campagne de corruption.
« Dans la mesure où tout a son prix », dit von Buelow, « le montant de l'argent
disponible est également un facteur décisif. La soif de gain est tellement irrésistible
que l'on peut acheter des matériels de guerre même dans les pays ennemis lorsqu'ils
ne sont pas disponibles chez soi… sans parler de l'avantage que possèdent les plus
fortunés pour réussir dans leurs buts par la concussion et la corruption, Montecuccoli
a déjà dit à ce sujet:
« Pour faire la guerre, trois choses sont nécessaires. - Argent, argent et argent. »
« L’idéal prussien »
En examinant brièvement les théories de quelques écrivains allemands des 150
dernières années, nous avons simplement voulu souligner que les idées généralement
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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
attribuées à Hitler et au Nazisme proviennent en fait de sources beaucoup plus
anciennes. Car ces écrivains (et nous aurions pu en citer beaucoup d’autres au risque
de paraître redondant) n’ont formulé que des principes sous-tendant une curieuse «
tendance », généralement décrite comme « Prussianisme », mais jamais clairement
définie. Pris individuellement, de tels textes, fréquemment cités avant la guerre
mondiale, étaient considérés comme des fantasmes caractéristiques de peu
d’importance, découlant de cette « insolence prussienne » à propos de laquelle rien
ne pouvait être fait. Ces textes, semblables et concernant tous principalement l'avenir
(qui est devenu depuis le présent) et le passé, ont une signification particulière qui
nous oblige à leur accorder une importance égale, sinon supérieure, à celle de Mein
Kampf.
Nous reviendrons fréquemment dans ce livre sur les origines et les buts du «
Prussianisme ». Nous attribuons à ce mot une signification beaucoup plus large et
beaucoup plus ancienne que celle donnée par des écrivains qui, pour la plupart,
considèrent Frédéric II, roi de Prusse, comme étant le prototype, sinon le fondateur
même du Prussianisme. Frédéric II, qui fut à maints égards une personnalité
extrêmement intéressante, et l’une des forces les plus importantes de la montée de la
Prusse, n’était cependant que l’un des nombreux hommes de la longue lignée formée
par l’école prussienne. En outre, cet ami proche de Voltaire était beaucoup trop
empreint d'humanisme pour être considéré comme un représentant idéal de l'école
fondamentalement opposée aux idées humanitaires. Le fait qu'un certain nombre de
ses actes ne peut s'expliquer que par l'inspiration qu'il tire de la tradition prussienne
ne modifie pas ce fait.
Frédéric II était sans aucun doute un grand Prussien, mais un Prussien imparfait,
à l'instar de Bismarck, qui a souvent été décrit à tort comme le plus grand homme
d'État prussien de l’ère moderne. Bismarck, lui-même, s’il a servi de manière
extraordinaire la cause prussienne, n’a pas toujours eu une attitude conforme aux
idées des grands prêtres du Prussianisme. En effet, ayant vaincu la France, il tenta de
vivre en paix avec elle. Aussi il limita les ambitions germaniques dans les Balkans et il
s’opposa aux tendances de son pays à l'expansion coloniale. Bien que beaucoup de ses
actes furent en harmonie avec les préceptes les plus purs du Prussianisme d'Arndt, List
et von Buelow, Bismarck conserva une certaine retenue et une marque de respect
pour l'éthique chrétienne – le contraire de l’éthique teutonique (telle que décrite par
plusieurs des auteurs que nou savons cités cités). Ainsi, Bismarck ne peut être
considéré comme un prussien idéal.
Ce Prussien idéal, cet homme des « rêves prussiens » (qui, dans les siècles passés,
auraient été appelés « rêves teutoniques ») existe cependant et n'est autre qu'Hitler.
Ici, il faut trouver les raisons du succès du Führer nazi auprès de ses compatriotes, qui,
depuis des siècles, attendaient une sorte de Messie teutonique, qui réaliserait
impitoyablement un idéal opposé aux conceptions de la morale chrétienne et
humanitaire. Constantin Frantz, 1817-1891, écrivain allemand du Dix-neuvième siècle,
se réfère dans un de ses livres à un ouvrage peu connu de Charles Bollmann (Karl ou
Carl) intitulé Défense du Machiavélisme, Vertheidigung des Macchiavellismus, 1858. Il
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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
dit : « Le contenu de ce livre est digne de son titre. Le machiavélisme, autrefois instauré
pour l'Italie, est invoqué ici pour l'Allemagne. L’écrivain considère tous les petits partis
politiques comme impuissants; et il espère un réformateur armé qui, avec du sang et
du fer, unira l'Allemagne et auquel toute chose sera permise s'il atteint l'objectif
proposé. Puissant et d’attraction irrésistible, cet homme saura accomplir une telle
tâche. »
Frantz s'efforce d'appliquer cette description prophétique à Bismarck, mais Hitler
ne correspond-il pas plus exactement à cette description? En outre, l'idéal d'un
homme qui se consacre exclusivement à la cause allemande, à qui « tout sera permis
« est beaucoup plus ancien que la prédiction de Bollmann, et même plus vieux que «
Le Prince « de Machiavel, à qui Bollmann et Frantz ont attribué cette description. Voici
« l'homme » dont Heine a parlé (voir pages 209-212): « l'homme que les Allemands
attendent, l'homme qui leur apportera la vie et le bonheur tant espérés dans leurs
rêves ». C’est une conception purement teutonique, comme nous le verrons, datant
d’au moins 700 ans. Au cours des siècles, elle a eu de nombreuses ramifications, de
sorte qu'elle s'est enracinée dans la mentalité et le subconscient du peuple allemand.
Plus tard, elle a été considérée comme étant une conception prussienne. Il n’est donc
pas étonnant qu’Hitler, avec son attitude brutale sans compromis de « l’idéal sauvage
« ait provoqué une telle réponse dans le cœur des Allemands.
Prussiens par adoption.
Le fait qu'Hitler ne soit pas prussien de naissance n'empêche pas qu'il soit le «
prussien idéal ». Les Prussiens les plus ardents ne sont pas nés en Prusse, car le
Prussianisme, vers lequel des hommes de diverses origines se sont sentis attirés, est
avant tout un état d'esprit et une façon de penser particuliers façonnés au fil des
siècles. Nous avons vu que le fervent prussien Treitschke était d'origine saxonne et en
partie tchèque. Johann Gottfried Fichte, 1762-1814, qui a mis sa philosophie au service
du Prussianisme, venait également de Saxe. Hegel, 1770-1831, un autre grand
philosophe qui a vu en la Prusse son « État idéal « était sud allemand de naissance.
Enfin Houston Stewart Chamberlain, 1855-1927, célèbre théoricien de l'école
prussienne, était d'origine anglaise.
Les inclinations prussiennes d’Hitler ne se limitaient pas au domaine de la
théorie. Il s'était ouvert la voie du pouvoir en 1932 et 1933 lorsque, avec l'aide de von
Papen, il avait conclu une alliance efficace avec les puissantes forces prussiennes qui
dirigeaient les affaires allemandes de différentes manières. À partir de ce moment-là,
cet agitateur, qui jusqu’alors n'avait alors été pris au sérieux que dans la politique
intérieure allemande, devint une véritable menace mondiale.
Quand le Nazisme, en tant que mouvement véritablement démagogique à ses
débuts à Munich, s’attaquait bruyamment toutes les puissances existantes, y compris
le gouvernement de Berlin, il fournissait alors une certaine nourriture spirituelle à des
milliers d'âmes allemandes frustrées, qui appréciaient de tels propos. Mais à partir du
jour où Hitler eut conclu son alliance avec les dirigeants junkers prussiens, le Nazisme,
devenu valet du Prussianisme, entrait dans la planification systématique de la
conquête du pouvoir mondial. À partir de ce moment-là, le Nazisme devenait une
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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
réalité extrêmement menaçante pour tous les autres pays. Cependant, nous ne
devons jamais oublier les forces qui se cachent derrière ce mouvement, forces que
nous tenterons d’exposer.
« Prusse Ueber Alles »
Le Christianisme et l'humanisme qu'il inspire croient en la suprématie de la
personnalité humaine et des « Droits de l'homme ». Toutes les éthiques occidentales
sont basées sur cette conviction. Le Prussianisme, cependant, admet seule la
suprématie de l'État, à laquelle il exige la soumission absolue de l'individu, aux dépens
de sa liberté, de ses intérêts privés et de son bien-être personnel. Le général von
Bernhardi a résumé cette idée en ces termes: « Comme l’a enseigné Fichte, il n’ya
qu’une vertu, celle de s’oublier soi-même en tant que personne; et un seul vice; celui
de ne penser qu’à soi. En dernière analyse, l’État est porteur de toute culture et, à ce
titre, il a le droit de revendiquer la force individuelle de ses citoyens. »
Selon la théorie prussienne, l’État lui-même n’est rien d’autre que le pouvoir; et
l’individu doit tout faire pour contribuer à l’augmentation infinie de ce pouvoir.
Aucune tentative n'est faite pour définir l'État ni pour expliquer pourquoi il a droit à la
soumission absolue de ses citoyens. La théorie est présentée comme une sorte de
dogme, une croyance qui constitue l'essence même du bien-être prussien.
Les États sont forgés par le feu et le sang des guerres de conquête. Les pays
grands et puissants s'emparent des faibles, et ces pays faibles ne peuvent que
disparaître. La guerre, par conséquent, n’est pas seulement inévitable, mais elle
représente la base même de l’éthique de l’État. Pour les spécialistes de la théologie
prussienne, la validité des raisons pour lesquelles les guerres sont menées importe
peu. Ils admettent volontiers que les guerres menées par les rois de Prusse n'avaient
peut-être aucune base légale. Ce qui compte, c’est que ces guerres ont contribué aux
gains territoriaux et à l’accroissement du pouvoir prussien. La morale chrétienne,
fondamentale dans le concept juridique peut être tolérée pour les relations privées et
le maintien de l'équilibre social, mais quant à l'État lui-même, ce dernier détermine
ses propres lois éthiques.
Sous le couvert de cette "éthique de l’État" tout ce qui selon les conceptions
morales traditionnelles serait sévèrement condamné est excusable et même louable
s'il est fait dans l'intérêt de l'État: promesses non tenues, négations des alliances et
amitiés, traités négligés et tout ce qui est considéré comme un « mensonge » par les
êtres humains ordinaires. Toute la technique appliquée plus tard par Hitler, qui est
analysée avec talent par Francis Hackett et Raoul de Roussy de Sales dans leurs travaux
basés sur les discours de Mein Kampf et Hitler, avait déjà été décrite par cette école
de pensée.
Les preuves présentées par les auteurs de l’école prussienne pour soutenir leur
affirmation selon laquelle la Prusse, plus que tout autre pays, mérite un avenir aussi
impressionnant sont extrêmement vagues. Les preuves sont souvent de nature
culturelle; ils tentent de démontrer que la Prusse (ou « l'Allemagne », entendue
comme une Allemagne dominée par la Prusse) pourrait contribuer beaucoup plus à la

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I LA CONSPIRATION ET SON MIROIR
civilisation mondiale que n'importe quel autre pays. Mais, au lieu de preuve, une sorte
de « philosophie réaliste » est le plus souvent suggérée comme suffisante: la Prussea
doit étendre son domaine par le biais de guerres victorieuses aux dépens d'autres
nations; elle semble donc avoir été choisie par la Providence pour continuer ainsi. Et
puisque, au dernier compte, un seul État est destiné à dominer tous les autres, ces
penseurs allemands (exprimant un point de vue tout à fait personnel et ne donnant
aucune explication) concluent que ce peut tout aussi bien être un État allemand autre
que la Prusse qui assume ce rôle. Mais, ajoutent-ils, la Prusse a montré au cours de
l'histoire qu'elle a la force ou, si l’on préfère, la cruauté nécessaire pour plier les autres
Allemands à sa volonté.
« Alors, rallions-nous autour de son drapeau », déclarèrent Fichte, Treitschke et
tous les autres super-prussiens nés dans différentes régions de l'Allemagne. (« Allons
nous allier à elle », dit Hitler.) « Aidons, agréent-ils, la Prusse à s'emparer du pouvoir
en Allemagne, et cette Allemagne prussianisée réussira un jour à conquérir le
monde. »

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II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
CHAPITRE II
LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
Tout projet de réglementation internationale mis en pratique ou simplement
proposé (y compris la Société des Nations) présuppose un principe éthique commun à
tous les participants. Sans une telle similitude de points de vue moraux, il est
impossible de réaliser une stabilité internationale quelconque. Les religions et l’école
de philosophie qu’elles ont inspirée ont réussi à amener les grandes nations du monde
à un dénominateur moral plus ou moins commun. Sous cet angle, le Christianisme
n'est pas en conflit avec le mahométisme, le Bouddhisme et le Brahmanisme.
Prusso-Teutonisme et Fehme
L’Église catholique au début, puis le luthéranisme ont également assumé la tâche
de l’éducation éthique en Allemagne. On peut difficilement dire que les masses du
peuple allemand ont été moins influencées par les enseignements moraux de la
religion que les autres nations. Mais, indépendamment de l'influence morale «
chrétienne » qui pèse toujours sur de larges franges de la population allemande, deux
évolutions distinctes sont perceptibles. Celles-ci relèvent d'un concept moral très
différent, beaucoup plus primitif, barbare peut-on dire et en tout cas préchrétien.
Dire que ces deux développements découlent d'une éthique préchrétienne peut
sembler contradictoire à première vue, car ils sont directement liés à des organisations
de caractère nettement religieux. La tradition « fehmique » est issue du tristement
célèbre Fehme aussi appelé Vehme ou Veme, tribunal du sang du Moyen Âge, qui
entretenait des liens étroits avec l'église, mais des siècles se sont écoulés depuis que
les deux organisations ont abandonné toutes leurs caractéristiques religieuses.
Immédiatement avant la Première Guerre mondiale, le problème du «
Prussianisme » a été souvent soumis à un examen minutieux du monde et il a été tenu
pour responsable des ambitions allemandes de cette période. Sentant le danger, le
groupe prussien a agi conformément aux principes consacrés pour écarter les animaux
sauvages: « Si vous êtes sans arme et craignez le lion, couchez-vous et faites la mort.
»
L’astuce a réussi et on a soutenu couramment que l’ancienne menace «
prussienne » ou « Junker » avait pratiquement disparu avec l’accession au pouvoir
d’Hitler en Allemagne (Heinrich Hauser, 1901-1955, dans ”Time Was. Death of a
Junker”Reynal & Hitchcock, New York, 1942, déplore le décès du Junker prussien et
réussit à susciter chez ses lecteurs des regrets sentimentaux pour ces « bonnes
personnes » qui ne sont plus). La bonne foi de Hauser en la matière n'est pas mise en
cause ici). Il est extrêmement important que nous voyions clair dans ce camouflage. Il
n'est pas seulement utile de révéler le lien entre le Prussianisme et l'Allemagne
actuelle; il est également utile de montrer clairement les racines de l'histoire du
Prussianisme bien avant le Grand Életeur Frédéric II de Prusse. Ce n’est qu’en
comprenant à quoi correspondent ces fondements que nous pourrons comprendre ce
que l’Allemagne actuelle est réellement.
Le Prussianisme dans son interprétation habituelle est suspendu dans les airs;

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II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
isolé de son passé et de son présent, il ne représente rien de plus qu'une curiosité
historique sans signification directe pour notre époque.
Pour nous, le « Prussianisme » né au début du Treizième siècle est toujours très
vivant de nos jours. Il est l'héritier des ambitions mondiales des empereurs
carolingiens et « du Saint-Empire romain », mais il est également devenu ce qu'il est
devenu au cours des siècles dans la serre étouffante et nauséabonde de la Prusse
orientale.
Les principaux évènements survenus en Allemagne entre les deux guerres
mondiales, les raisons de l'accession au pouvoir d’Hitler et les évènements qui ont suivi
ne peuvent être compris que par un examen approfondi des organisations
prussoteutoniques et fehmiques. Cela devrait aussi nous permettre de mieux
comprendre les liens entre divers écrivains - « théologiens du Prussianisme », dont
nous avons cité quelques-uns, ainsi que les motivations suffisamment puissantes pour
les amener à adopter à l’unanimité une attitude sur la question de la morale que notre
sens moral fidèle à la tradition rejette énergiquement.
Les souverains de la Prusse
Avant de revenir aux origines du complot prussoteutonique, rappelons-nous que
« l’Allemagne « que nous connaissons maintenant n’est pas la même chose que
l’empire qui portait ce nom jusqu’en 1806. Cet empire était composé d’un certain
nombre de petits États dont les principes de gouvernement étaient presque
semblables à ceux d’autres États européens et dont les doctrines éthiques étaient
essentiellement chrétiennes.
Dans la seconde moitié du Dix-neuvième siècle, une manœuvre remarquable a
été effectuée. La Prusse, l'un de ces États (le seul dont les principes différaient
profondément de ceux d'autres États allemands et étrangers), réussit à imposer sa
domination, d'abord en 1866 sur les autres États du nord de l'Allemagne et en 1870
sur tous les États allemands sauf l'Autriche. Cette double manœuvre, réalisée d’une
manière machiavélique de premier ordre, a permis à la Prusse d'endoctriner toute
l'Allemagne avec ses principes. Et notre problème prussoteutonique vieux de plusieurs
siècles est devenu à partir de ce jour uniquement un « problème allemand ».
Les concepts prussiens consistaient en une discipline de fer, des méthodes très
agressives, une soumission absolue des individus aux intérêts de l'État et un mépris de
toute la moralité chrétienne en ce qui concerne lesdits intérêts. À partir de 1870,
l'Allemagne, dirigée par les Prussiens, assuma le rôle de Grande-Prusse, bien que sa «
prussianisation » ne fut que partiellement achevée, car malgré l’influence prussienne,
un certain nombre d’éléments allemands traditionnels avaient subsisté dans tout le
pays. Il s’agissait maintenant de faire accepter à tout le Reich l’idée largement
répandue par les théoriciens prussiens du Dix-neuvième siècle: que l’Allemagne ne
pourrait atteindre la prospérité que si elle imposait sa volonté, par une conquête
incessante d’autres pays. La paix mondiale, ce rêve séculaire, ne pouvait être atteinte
qu’en créant un monde unifié sous la domination allemande. Pour atteindre cet
objectif d'extension territoriale, n'importe quelle méthode paraissait acceptable, mais

23
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
était privilégiée celle qui consistait à lancer délibérément des guerres sanglantes et
tellement impitoyables que, selon la théorie prussienne, la réalisation serait d'autant
plus durable.
Bismarck fut l'homme qui réussit l’appropriation totale de toute l'Allemagne par
la Prusse. Même s'il avait la même tournure d'esprit que les autres Grand-Prussiens, il
estimait cependant que tout plan d'expansion devait être appliqué lentement et
progressivement. Guidé par des considérations opportunistes, il présenta un système
parlementaire en Prusse et en Allemagne, ce qui satisfit les masses, même si lui-même
était personnellement opposé au régime représentatif.
Ses amis, dont il était le porte-parole, étaient encore plus opposés à cela que lui-
même - mais ils savaient que derrière cette façade de gouvernement représentatif, le
véritable pouvoir leur resterait s'ils agissaient avec sagesse. La conspiration qui avait
débuté il y a plusieurs siècles - une conspiration réelle, matériellement fondée et non
pas un héritage purement idéologique et abstrait - en serait une. La façade changeait,
mais les objectifs restaient toujours les mêmes.
Naissance d’une communauté de conspirateurs
Hans Krieg, auteur nazi, 1888-1970, écrivant en 1939 dans le Zeitschrift fur Politik
(vol. 29) dit ceci, adressant ses paroles aux lecteurs allemands:
« L'Ordre Teutonique, ayant rempli son rôle historique, était destiné à disparaître
en tant qu'organisation. Cependant, son héritage d'une Prusse puissante et son idée
fondamentale de communauté conspiratrice demeurent un devoir sacré pour nous
aujourd'hui. »
Les organisations prussoteutoniques du Vingtième siècle et « l'esprit prussien »
en général sont directement issus des Chevaliers Teutoniques du Douzième siècle. Cet
ordre religieux, fondé à Acre, en Syrie, en 1190, à l’époque des Croisades, se distingua
dès ses débuts des deux autres ordres de chevaliers de la Terre sainte, les Templiers
et les Chevaliers de Saint-Jean (plus tard connus sous le nom de Chevaliers de Malte),
par son caractère strictement national, ou plutôt racial. Pour rejoindre les Chevaliers
Teutoniques, il fallait prouver une ascendance germanique pure (noble, bien sûr), alors
que l'appartenance aux Templiers ou aux Chevaliers de Saint-Jean était ouverte aux
ressortissants de n'importe quel pays. [Au début du Dix-neuvième siècle, quiconque
souhaitait entrer dans l'Ordre Teutonique devait prouver que huit ancêtres paternels
et huit ancêtres maternels étaient purement allemands. (C. J. Weber, Das Ritter Wesen-
Stuttgart, 1835.]
Néanmoins, les Latins étaient nettement prépondérants dans la composition de
ces deux ordres. En réaction à cela, les Croisés allemands décidèrent de fonder leur
propre hôpital en Terre sainte, réservé exclusivement aux chevaliers allemands
malades ou blessés. Quelques années plus tard, en 1198, cette 'organisation fut
transformée en Ordre des Chevaliers. Le roi Philippe de Souabe la prit sous son haut
patronage en 1206; l'empereur germano-romain Otton IV fit de même en 1213. Dès
lors, l'organisation put être considérée comme un instrument politique purement
allemand de la plus haute importance

24
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
Empereurs contre Papes
Les croisades sont nées du conflit presque perpétuel entre la papauté et les
Empereurs allemands. C'était inévitable que cette rivalité éclate entre ces deux
pouvoirs, qui au Onzième siècle se considéraient tous deux comme suprêmes. Les
Empereurs qui n'avaient pas manqué de s’apercevoir de l’influence spirituelle de
l'Église commencèrent à nommer des évêques sans consulter les Papes. Ils réussirent
même à faire nommer les papes de leurs choix. L’opportunité en était venue parce que
l’Église avait été affaiblie par les faiblesses humaines de certains de ses membres les
plus en vue.
Mais l'Église en tant qu'institution devait prouver qu'elle pouvait être plus plus
forte que les quelques hommes faibles placés momentanément à sa tête. Les
Cardinaux élurent de nouveaux Papes qui venaient du grand monastère de Cluny,
avaient une influence très importante dans la Chrétienté. Ces Papes, hommes
d’existence divine, restituaient à l’Église son ancienne gloire, mais eux-mêmes se
trouvèrent en plus grand conflit avec les Empereurs.
Le Pape Grégoire VII déterminé à se libérer de la tutelle de l’autorité de l’État fit
proclamer à travers le monde la souveraineté spirituelle de la papauté et prêcher le «
Royaume de Dieu sur Terre » de Saint Augustin; et réfuter les revendications de
domination mondiale dans un sens matériel faites par les Empereurs allemands du
« Saint-Empire germanique ». L’Empereur Henri IV, de la ligne franconienne des
Empereurs (ancêtres des Hohenstaufens par le biais du lignage maternel) revendiquait
la souveraineté de droit divin sur l'humanité et la terre. Il en résulta un conflit aigre et
en 1076, le pape excommunia l'empereur Henti IV qui vint en 1077 s'humilier devant
le pape à Canossa. Mais la lutte reprit bientôt et, en 1080, Henri IV nomma Gilbert de
Ravenne « antipape », occupa Rome avec ses troupes, installa Gilbert (Clémentt III) sur
le trône de la Papauté; Grégoire VII chassé de Rome mourut en exil, à Salerne, en 1085.
Le temps des Croisades
Son successeur, Urbain II, brûlait d'une intense passion spirituelle. Banni de
Rome, il parcourut les pays chrétiens en tant que « pèlerin apostolique », utilisant
toute la force de sa langue et de sa plume contre Gilbert et l'Empereur. Grégoire avait
déjà parlé en termes vagues d'un puissant pèlerinage armé pour reconquérir
Jérusalem. Maintenant, Urbain reprit l'idée et, en Italie, en Normandie et en Provence,
prêcha la cause de « l'expédition de Dieu ». Il était persuadé que s’il parvenait à lancer
une campagne aussi sainte sous la bannière de saint Pierre, il porterait un coup dur à
Gilbert et à l’Empereur, ce qui lui permettrait de restaurer le prestige de l’Église.
Lentement, l’idée prit forme, des troupes de Croisés s’organisèrent dans toute
l’Europe. Enfin, un discours d’Urbain le 27 novembre 1095 au conclave de Clermont
permit de libérer l’avalanche humaine qui allait se diriger vers la Terre sainte. La
première croisade était née! La marche triomphale de cette armée à travers l'Italie
était suffisante pour chasser l'antipape Clément III de Rome sans lutte et prendre
possession du Palais du Latran.
Le prestige de l'empereur était durement touché et le pape avait recouvré tous

25
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
ses droits, tandis que l'excommunication de Henr IV était prise partout beaucoup plus
sérieusement qu'auparavant. Abandonné par ses amis, exclu, Henri IV mourut en
1106et ne fut pas autorisé à être inhumé dans un lieu consacré.
Ces conflits marquèrent profondément les empereurs germano-romains qui
suivirent. Une rivalité plus ou moins ouverte entre les papes et les empereurs se
poursuivit tout au long du Douzième siècle.
L'Empereur Frédéric Barberousse de la famille Hohenstaufen s'était lui-même
proclamé « maître du monde », Dominus Mundi, en 1158, dans les champs de
Roncaglia lors de sa deuxième campagne en Italie. Il s'était également trouvé opposé
à la papauté. Ses disputes avec Rome influencèrent fortement son petit-fils Frédéric II
[Empereur du Saint-Empire romain Frédéric II (1194-1250), se souvint particulièrement
de ses luttes avec Rome à ne pas confondre avec Frédéric II, roi de Prusse (1746-1786.]
à propos du destin des Chevaliers Teutoniques.
Au cours de cette période, deux Chevaleries furent fondées en Terre sainte,
l’Ordre des Templiers lors du Concile de Troyes, ouvert le13 janvier 1129 et l’Ordre des
Hospitaliers de Saint Jean, 15 février 1113.
Tous deux installés à Saint-Jean d’Acre, en Syrie, ces deux ordres purent dès lors
être considérés comme des armées du pape dont l'absence constituait auparavant un
grave défaut de la papauté. Il n’est donc pas étonnant que les empereurs allemands
essayassent de neutraliser ces forces. Il est fort probable qu'ils furent influencés par
des considérations de cet ordre lorsqu'ils soutinrent la formation de l'Ordre des
Chevaliers Teutoniques, exclusivement sous contrôle allemand.
Moines impériaux
Une manœuvre habile: permettre l'établissement d'un Ordre des Chevaliers,
d'abord d'apparence uniquement religieuse et avec des liens vagues avec l'Empire,
afin de s’assurer la consécration papale indispensable à son prestige. Ce ne fut que
quelques années plus tard, alors que son existence fut parfaitement assurée, que
l'Ordre Teutonique se mit plus ouvertement au service des projets d'expansion de
l'Empire.
Hermann von Salza, grand maître de l'organisation de 1210 à 1239, fut
principalement responsable de la profonde orientation de l'Ordre dans cette direction,
et il peut être considéré comme son véritable fondateur sur le plan politique. Dès son
accession au pouvoir, il se rendit compte que les Chevaliers Teutoniques étaient, en
Terre sainte, en concurrence directe avec les deux autres ordres de chevaliers plus
anciens et plus respectés. Il était donc préférable que l'Ordre Teutonique se tourne
vers d'autres terres afin de s'assurer de véritables conquêtes. Le siège de l'Ordre
demeura à Acre, mais, en 1211, Salza convainquit André II, roi de Hongrie, d'envoyer
un détachement de Chevaliers Teutoniques dans le « Burzenland », dans le sud de la
Hongrie (Transylvanie), pour lutter contre les tribus païennes.
Le territoire réservé à l'Ordre était clairement défini dans un accord écrit entre
le roi et le grand maître. Néanmoins, André se plaignit bientôt que les Chevaliers
avaient largement franchi les frontières qui leur avaient été indiquées, qu'ils avaient

26
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
émis de La monnaie san sautorisatioon et que finalement ils avaient si habilement
manœuvré à Rome, que le Pape leur avait consenti de mettre sous sa protection le
territoire qu'ils occupaient directement. Cela avait permis aux Chevaliers de
considérer ce territoire comme n'étant plus soumis au roi André.
Heinrich von Treitschke, bien qu’il fût bien disposé envers les Chevaliers
teutoniques, fondateurs du Prussianisme qui lui était cher, déclara qu'ils avaient agi
dans Burzenland, dans un état d’esprit égoïste impitoyable, pleinement conscient de
sa force, et caractérisant désormais les visées politiques de l’Ordre. Von Treitschke
évidemment leur en faisait compliment, quoiqu’il décrive les Chevaliers comme de
« dangereux amis ». Le Roi de Hongrie comprit très tôt la situation et il s'empressa
d'expulser en 1225 ces « amis » de son pays avant qu'ils n'aient eu le temps de devenir
trop puissants. Mais, dans la description franche de von Teitschke, nous pouvons
identifier certains traits qui ont survécu à ce jour parmi les descendants
contemporains des Chevaliers Teutoniques.
Après cet échec en Hongrie, Hermann von Salza chercha pour l’Ordre de
nouvelles terres à conquérir. De la famille Hohenstaufen, petit-fils de Barberousse,
Frédéric II était devenu empereur d'Allemagne en 1220 et von Salza entretenait de
très bonnes relations avec le nouvel Empereur. Frédéric II était un individu
extrêmement curieux, très cultivé pour son époque, mais avec une personnalité
combinant les traits les plus contradictoires. Il était à la fois adoré et détesté, et
souvent appelé l'Antéchrist. Hermann von Salza lui était très dévoué et jouait
fréquemment, le rôle d'intermédiaire auprès du Pape. Lorsqu'il découvrit en 1226 un
nouveau pays dont la conquête pouvait compenser sa défaite humiliante en Hongrie,
il se tourna immédiatement vers Frédéric II et lui exposa la campagne qu'il s'apprêtait
à entreprendre sous son parrainage.
Hermann von SaIza réussit à communiquer à Conrad I de Mazovie, duc chrétien
de Pologne, l'idée que les Chevaliers Teutoniques pourraient lui apporter une aide
précieuse dans ses combats contre des tribus païennes. Parmi ces tribus, les
Borussiens slaves (Prussiens) étaient les plus célèbres. Mgr Christian, un moine
Bernardine établi comme missionnaire dans les limites de la Borussie, servit
d'intermédiaire pour l'Ordre. C’est lui qui, croyant en la sincérité des chevaliers, en
parla au duc. Au début de 1226, une invitation officielle de Conrad parvint à l'Ordre.
Von Salza consulta aussitôt Frédéric II et ce dernier, dans sa Bulle de Rimini, conféra à
von Salza une « mission » impériale pour sa future campagne.
Une charte pour l'action future
La Bulle [voir le texte complet de la Bulle, page 228] qui ne recèle sans doute
qu’une partie mineure d’un accord entre les deux hommes (la partie qui avec sécurité
pouvait être rendue) était la base même de toute action future des Chevaliers
Teutoniques; une charte permanente pour toute conquête prussienne et toute
expansion politique allemande qui, au cours des siècles à venir et jusqu'à ce jour,
devait rayonner à partir de ce territoire.
L’esprit sans compromis avec lequel l’Ordre Teutonique poursuivait son but était

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II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
issu de la « mission impériale » qui lui avait été confiée dans cette Bulle. Ce document
définit également clairement les ambitions des empereurs Hohenstaufen telles
qu'elles nous apparaissent par opposition à celles de la papauté. C’est cette Bulle qui
a lancé l’Ordre sur la voie de la conquête des pays slaves - mais son champ
d’application dépassait de loin cette conquête particulière.
Dans la Bulle de Rimini, l'Empereur s'est décrit lui-même « par la
miséricordieuse tendresse de Dieu » le chef de l'Empire « érigé devant les rois de la
Terre auguste ». Il y affirmait que Dieu a « étendu les limites de notre pouvoir à travers
les différentes zones du monde ».
La raison (ou plutôt l'excuse) donnée pour justifier cette affirmation était la «
prédication de l'Évangile ». Le Saint-Siège s’est souvent opposé violemment, à
l’époque de Frédéric II comme à l’époque de ses prédécesseurs, aux prétentions de
l’empereur germano-romain à la domination mondiale, et a refusé d’admettre que le
prétexte d’une mission religieuse justifiait de tels objectifs et est en fait l’origine même
du conflit séculaire entre papes et empereurs et la raison de l’excommunication de
plusieurs empereurs, dont Frédéric II. De plus, Frédéric spécifiait que sa mission
d’Empire était dirigée « non pas moins pour asservir le peuple que pour convertir »; ce
qui rend encore plus apparente la prépondérance des ambitions impérialistes. Cette
phrase était en outre une indication claire des méthodes par lesquelles l'Ordre allait
mener à bien la mission impériale que lui avait confiée la Bulle.
La Bulle déclarait que, dans cet esprit et en vertu de l'invitation du duc Conrad I
de Mazovie (que l'empereur appelait « noster Cunradus », par conséquent son vassal),
l'Ordre Teutonique avait la charge de conquérir un territoire décrit dans des termes
(intentionnellement, sans doute) très vagues: une terre connue sous le nom de « Terre
de Culm »; un autre pays situé entre les frontières du pays du duc et celles des
Prussiens (Borussiens) et enfin, le pays prussien lui-même. Ailleurs, la Bulle ajoutait
que, outre le droit de conquête dans les territoires concédés par le duc de Mazovie et
dans le pays prussien, l'Ordre jouirait des « droits impériaux anciens et dus sur les
montagnes, les plaines, les rivières, les forêts et les mers » [velut vetus et debitum jus
imperii in montibus, planicie, fluminibus, nemoribus et in mari).
La Bulle confirmait en outre que tout territoire conquis ou reçu en cadeau par
l'Ordre lui appartiendrait entièrement, avec tous les droits et privilèges d'un prince
impérial souverain, y compris le droit de percevoir des impôts et taxes, d’émettre la
monnaie, d'exploiter toutes sortes de biens, mines, nommer des juges, imposer des
lois territoriales, etc.
Les historiens allemands de l'Ordre Teutonique constatent avec satisfaction que
l'Ordre a longtemps été doté d'un vaste plan d'action. En effet, les termes de la Bulle
étaient si généraux que toute activité future de l’Ordre, quelle que soit sa nature,
serait placée sous le haut patronage spécial de l'empereur, et serait soutenu par lui.
D'autre part, l'Ordre devait désormais être porteur de la mission d'expansion qui,
selon la tradition carolingienne, était l'essence même de l'Empire.
« Une paraphrase des objectifs réels »
La campagne à la frontière polonaise ne commença qu'en 1231, après une
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II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
longue préparation, cinq années après que Frédéric II, l'empereur qui rêvait d'un
empire mondial, eut donné à l'Ordre un élan qui allait conserver toute sa vigueur
pendant de nombreux siècles. Le duc de Pologne regrettait amèrement d'avoir invité
les Chevaliers Teutoniques dans son pays. L'évêque Bernardin Christian dut avoir des
regrets d'avoir suggéré l'idée à Conrad d’inviter les Chevaliers Teutoniques dans son
pays, car plus tard, il fut kidnappé, emprisonné et cruellement torturé par les
Borussiens, qu’il soupçonnait d’avoir agi avec les encouragements des Chevaliers. Le
cynisme de l'Ordre, qui devait rester inchangé au fil des siècles, s’exprimait ici dans
toute sa force. Les Chevaliers entreprirent la campagne avec la ferme volonté de
conserver uniquement pour leur Ordre tous les territoires conquis et d’étendre leurs
conquêtes bien au-delà des terres de Culm et de Prusse (où vivaient les sauvages
Borussiens, païens slaves), leur premier but et objet de l'accord avec le duc Conrad.
Le but caché de la campagne était de conquérir de plus en plus de territoire pour
l'Ordre. Pour y parvenir, n'importe quel moyen ferait l'affaire et toute excuse était
valable pour faire la guerre à des princes voisins pacifiques, même à ceux qui étaient
chrétiens, si leur pays était convoité. Au Treizième siècle, les méthodes
prussoteutoniques caractéristiques étaient déjà clairement cristallisées. Le but
prétendu de l'Ordre était de convertir les païens. Cet objectif avait reçu l'approbation
du pape. Dans l’esprit de l'empereur (comme illustré dans sa Bulle), « la subjugation
des païens » n'était pas moins importante.
Les Empereurs, pleinement conscients de l’énorme puissance spirituelle de
l’Église, jugèrent toujours opportun (même au moment de leurs conflits les plus
violents avec la papauté) de maintenir ce front religieux afin de donner l’apparence
légitime à leurs ambitions impérialistes. Excommunié, Frédéric II partit pour une
croisade en Terre sainte, malgré l'opposition du pape, afin de prouver au monde entier
qu'il menait la lutte contre les païens. Cette « lutte contre les païens » était, pour les
empereurs germano-romains, ce que la « lutte contre les juifs et les communistes »
est pour Hitler aujourd'hui - le prétexte le plus transparent possible.
L'écrivain allemand Hans Krieg, dont nous avons déjà parlé, avait écrit en 1939
(alorsque le régime nazi était déjà en pleine floraison) reconnaître clairement que la
conversion des païens n'était qu'un écran et que l'Ordre avait en réalité pour objectif
d'agrandir le territoire du « Reich ». « La conversion des Prussiens païens était une
paraphrase contemporaine des objectifs réels - une paraphrase adaptée à ces temps.
» Krieg ne tentait pas de nier la duplicité d'une telle attitude, sans la décrire en tant
que telle, mais il ajoutait que, compte tenu de la « vision grandiose » de l'ensemble
poursuivi par l'Ordre, les méthodes employées importaient peu. Krieg utilisa une
expression moderne qui nous est très familière lorsqu'il décrivit la véritable mission de
l'Ordre: « augmenter l'espace vital allemand » (« Lebensraum »). Il ne manquait pas
d’énoncer d’ailleurs, sans aller dans le détail : « l'Ordre Teutonique a transmis cette
mission en legs à l'Allemagne d'aujourd'hui. »
Frédéric lègue ses ambitions impériales
L'empereur Frédéric II Barberousse, 1194-1250, qui, avec Hermann von Salza, fut

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II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
responsable de la grande aventure des Chevaliers Teutoniques en Prusse, fut l'un des
hommes les plus étranges du Moyen Âge. Fils de Henri VI le Cruel, 1165.1197, et petit-
fils de Frédéric I Barberousse, 1122-1190, il se sentit responsable de la réalisation des
ambitions démesurées de ses ancêtres. Le titre « dominus mundi » porté fièrement
par son grand-père suscita de puissantes réactions dans son âme hautement mystique.
Son désir le plus ardent semble avoir été de poursuivre cette tradition et de la
maintenir pour la postérité. Ce désir a dicté tous ses actes et décisions.
Il comprit enfin que la violente opposition du pape ne lui permettrait sans doute
pas de poursuivre son projet d'expansion impériale et de conquête perpétuelle par
des moyens directs. Il décida donc d'utiliser les Chevaliers Teutoniques en chargeant
l'Ordre d'une mission impériale convenant à ses propres fins. Ainsi, il réalisait un
double avantage. Il réussissait à dissimuler ses véritables ambitions en les faisant
exécuter par un soi-disant ordre religieux sous le prétexte de « convertir les païens ».
Même le pape qui l'avait excommunié ne pouvait pas critiquer une telle activité. En
plus de léguer ses stratagèmes à un ordre qui appliquait des règles monastiques
strictes qui en assuraient la permanence, il pouvait espérer que ses intentions ne se
réaliseraient pas seulement de son vivant, mais aussi dans le futur.
Frédéric avait eu amplement l'occasion de se faire une idée précise du pouvoir
acquis par les deux autres Ordres de Chevaliers, les Templiers et les Chevaliers de
Saint-Jean. Il comprit que leur force résidait dans leur organisation rigide, dans la
rigueur de leurs règles et dans ce qu'on appelait leur « secret ». Le « secret » des ordres
religieux du Moyen Âge était un motif puissant qui assurait le dévouement absolu des
membres aux fins poursuivies. Ce n’était pas tant le contenu de ce secret qui importait
(bien qu’il ait eu habituellement quelque rapport, du moins symbolique, avec les
véritables desseins de l’Ordre). Ce qui importait était l’existence même d’un secret.
Des hommes liés par un secret commun, soumis au même vœu de silence sur certaines
questions risquaient de se consacrer plus ardemment et avec plus de zèle à la cause
commune que s’ils étaient liés par des obligations purement rationnelles, dépourvues
de mystère. La société moderne a grandement négligé ce facteur utile, très important
au Moyen Âge et aux temps anciens. Frédéric II, dont l'âme mystique avait deviné ce
qu'il pouvait attendre de l'organisation fermée d'un ordre fondé sur des voeux
mystiques et le secret, avait fermement l'intention de les utiliser pour mener à bien
ses projets.
Les règles et l'organisation de l'Ordre Teutonique avaient été copiées de celles
des Templiers. Les Templiers avaient un secret (bien qu'il soit peu probable que son
contenu soit aussi malodorant que certains témoins l'ont affirmé lors du fameux
procès intenté contre eux par Philippe le Bel au début du Quatorzième siècle, 1307-
1312 - procès qui devait s'achever à l'annihilation de cet ordre). Les Templiers et les
Hospitaliers, à côté de leurs propres dirigeants, ne reconnaissaient que Dieu et le pape
comme leurs maîtres. Frédéric se trouva à plusieurs reprises en difficulté avec ces deux
ordres, et particulièrement avec les Templiers. Loin de ses goûts, ils étaient trop
attachés aux intérêts de la papauté, avec lesquels il était en conflit constant. Frédéric
jugea donc utile de tout mettre en œuvre pour renforcer la position de l'Ordre
30
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
Teutonique, sur laquelle il pouvait compter depuis la conclusion de son alliance étroite
avec Hermann von Salza. Il savait que l'Ordre Teutonique, apparemment un ordre
religieux commeles deux autres Ordres des Chevaliers, lui était beaucoup plus dévoué
qu’au pape et pouvait être considéré sans risque comme l'héritier fidèle de ses
ambitions. Peut-on décrire ces « ambitions », ces « intentions » comme étant «
allemandes »? Au Treizième siècle, le mot avait une signification différente de celui
qu’il a pour nous. Frédéric II n'était allemand que du côté de son père. Sa mère était
Constance de Sicile et l'éducation qu'il reçut dans sa propre jeunesse était bien plus
sicilienne qu'allemande. Il était une sorte de personnage de la Renaissance - avant la
Renaissance. Mais Frédéric, dans la réalisation de ses projets impérialistes, rencontra
plus de difficultés en Italie qu'en Allemagne. Bien que les princes allemands fussent
souvent difficiles à maîtriser, il avait toujours une plus grande emprise sur les nobles
allemands que sur les Italiens. Au vu de cela, l'Ordre Teutonique, qui était une
organisation de nobles allemands, put lui apporter une aide précieuse, notamment en
raison de sa sincère amitié avec le Grand Maître de l'Ordre. Il pouvait donc considérer
les Chevaliers Teutoniques comme la force fiable sur laquelle il pourrait compter. En
raison de l'instabilité du pouvoir impérial, il eut toutes les raisons de renforcer autant
qu'il le put la position de l'Ordre. C'est pour cette raison qu'il l'éleva au rang d'un État
de l'Empire pour en faire le principal interprète de ce qu'il considérait comme une
tâche impériale.
En lisant le texte de la Bulle de Rimini, on peut se demander si l'empereur n'aurait
pas voulu accorder à l'Ordre une certaine indépendance par rapport à l'empire. Cela
pourrait s'expliquer par le fait que Frédéric avait été très incertain en ce qui concerne
l'avenir immédiat de l'empire. Un de ses fils, Henri, qu'il avait nommé « roi
d'Allemagne », s'était révolté par la suite; Frédéric avait été obligé de le faire jeter en
prison, où il mourut. Ses autres fils, semblant nepas avoir beaucoup de potentiel,
étaient doncpeu prometteurs. Il n'avait donc aucun moyen de savoir quelle famille
occuperait le trône de l'empire dans les générations futures.
Frédéric devait avoir compris que sa propre famille et un empire mal consolidé
offriraient moins de garanties de maintien de ses ambitions impériales qu'un Ordre
rigidement organisé avec lequel il entretenait des liens spirituels. Il n’est donc pas
surprenant qu’il ait attribué un rôle aussi important à l’Ordre Teutonique, à la fois dans
la Bulle de Rimini et par son aide ultérieure. Il a dû éprouver une sorte de satisfaction
de voir sa tâche poursuivie par un Ordre auquel il avait apporté la vie réelle en lui
donnant une raison d'être. Cette satisfaction peut être comparée à celle ressentie par
l'industriel moderne qui confie son souci à ses employés. Mais Frédéric II était un
mystique (ce qui est rarement le cas des industriels modernes), il a donc dû ressentir
une satisfaction d'autant plus grande quand il a pensé à l'influence qu'il exercerait sur
l'avenir par l'intermédiaire de l'Ordre.
Frédéric II ne peut être considéré comme un « nationaliste allemand » selon la
terminologie moderne. Le caractère racial germanique de l'Ordre Teutonique chargé
de l'exécution de ses desseins était secondaire pour l'empereur, cosmopolite par
excellence. L’Ordre avait été organisé conformément aux lois raciales allemandes
31
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
avant de s’associer à Frédéric. Ces lois raciales étaient également des lois de classe,
car il fallait appartenir à une noble famille allemande pour être admis à l’Ordre
Frédéric n'avait aucune raison de vouloir transformer l'aspect de l’Ordre purement
« noble allemand », car cet aspect contribuait à une plus grande unité de l'organisme.
Mais, mis à part ces considérations, le problème du nationalisme allemand ne
concernait pas du tout l’empereur.
Dans la Bulle de Rimini, Frédéric se décrivait au début et à la fin comme «
Empereur des Romains, Roi de Jérusalem et de Sicile ». Il ne faisait aucune mention
des pays allemands dans la Bulle. La continuation de l'ancien Empire romain faisait
partie de sa vision mystique de la vie et les traditions purement allemandes ne lui
étaient rien. Il aspirait à être « dominus mundi », seigneur de la Terre, car être un
empereur allemand lui semblait une tâche trop limitée, conformément à la tradition
carolingienne.
L’Ordre Teutonique, préservant l’organisation raciale allemande de ses débuts,
était surtout attaché à perpétuer l’héritage spirituel légué par Frédéric II, et à partir de
celui-ci, il développa ses propres traditions. Ces traditions étaient nécessairement
distinctes de toutes les autres traditions allemandes et il était inévitable qu’à un
moment donné, une lutte opposât les deux types de traditions.
Antéchrist?
Encore jeune homme, Frédéric espéra réaliser la plus grande partie de ses
ambitions colossales de son vivant. Fedor Schneider, dans une conférence donnée à
l'Université de Frankfort (publiée dans la collection 1930 de Frankfurter
Universitaetsreden), dit à ce propos:
« À l'âge de vingt ans environ, Frédéric avait complètement constitué son
programme de politique impériale. Le premier objectif était une centralisation absolue
et complète du royaume de Sicile, l'État normand de ses ancêtres. » Grâce à la force
ainsi acquise en Sicile, il pourrait ensuite reconquérir l'Italie (que Barberousse avait
précédemment conquise et perdue) en prenant le contrôle de plus de territoires que
Barberousse, puis prenant pour base toute l'Italie, il entendait non seulement rétablir
son autorité impériale en Allemagne, mais également dans le Monde dans l'esprit
d'Henri IV. »
Les plans formés par Frédéric dans sa jeunesse étaient extrêmement idéalistes.
Il rêvait d'un empire de justice, de paix mondiale. Nous n'avons aucune raison de
douter de la sincérité de son intérêt pour ces objectifs. Sa culture extrêmement large
l'avait rendu visionnaire et tolérant. Très actif dans l’étude des sciences naturelles, il a
considérablement contribué au développement de la science médicale en Italie. En
1224, il fonda l'Université de Naples et agrandit l'école de médecine de Salerne. Il
parlait six langues: grec, latin, italien, allemand, français et sarrasin. Il a écrit de la
poésie dans les mètres les plus variés et les plus difficiles. Il s'est entouré de poètes,
de scientifiques et d'artistes. Il collectionnait des œuvres d'art et disposait d'une
magnifique bibliothèque. Il était également connu pour sa tolérance envers les
musulmans et les juifs.
Dans sa jeunesse, il sembla être un fils fidèle de l'Église. De plus, il devait son
32
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
élection d'empereur au parrainage du pape. Mais sa foi ne devait pas évoluer selon
des principes très orthodoxes et il était souvent accusé de scepticisme à l'égard de la
doctrine de l'Église. Il s'intéressait beaucoup à l'astrologie et aux sciences occultes qu'il
avait apprises des Sarrazins en Sicile, chez sa mère. Avec l’âge, il a manifesté de plus
en plus d’indépendance vis-à-vis de l’Église et mis son prix à l’obéissance. Le conflit
devint de plus en plus aigu et Frédéric fut finalement excommunié.
Les luttes de Frédéric avec le Pape et les villes italiennes avaient ravivé le vieux
conflit entre « Guelfes » et « Gibellins ». Les Guelfes soutinrent à la fois la papauté et
l'idée de liberté. Ils composaient le parti des « Droits de l'homme » de cette période:
leurs doctrines politiques s'harmonisaient avec la reconnaissance par l'Église du
caractère sacré de la personne humaine. Les Gibelins étaient des disciples des
Hohenstaufen, qui favorisaient un pouvoir fort centralisé et un pouvoir impérial
absolu. Ici, l'idéal chrétien populaire luttait contre l'idéal d'un impérialisme en
expansion constante.
Les Guelfes étaient principalement issus de la petite noblesse et de la bourgeoisie
citadine, tandis que l’idée des Gibelins prenait racine dans la haute noblesse. Les
Guelfes tirent leur nom de la famille allemande de Welf. L'expression « Ghibelline »
(Gibelin) est une corruption italienne de l'allemand « Waiblingen », qui s'appelait un
château de Hohenstaufen. Welf était un noble puissant à l'époque d'Henri IV et il avait
reçu de lui la Bavière comme fief. Plus tard, à la suite de la rivalité pour le trône
impérial, une hostilité féroce se développa entre les familles de Welf et de
Hohenstaufen. Les luttes s’étendirent à l'Italie, où les Hohenstaufen souhaitaient
gouverner avec le même absolutisme qu'en Allemagne. Les deux familles eurent
d’ardents champions, recrutés parmi des personnes appartenant à des écoles de
pensée opposées. L'origine de la rivalité fut vite oubliée; mais le clivage entre les deux
camps resta, divisant les membres en fonction de leurs attitudes mentales opposées.
Les partisans de Barberousse et de Frédéric II dans leurs luttes contre les papes furent
recrutés, naturellement, parmi les Gibelins,
Frédéric passa la deuxième partie de sa vie à lutter contre les cités lombardes et
la papauté. À partir de cet instant, il changea considérablement. L'idéalisme de sa
jeunesse disparut. Il fut désormais un homme dur qui ne respectait personne et ne
s’arrêtait à rien. Sa vision de l’empire mondial ne fut plus humanitaire. Dorénavant, sa
seule préoccupation fut la conquête du pouvoir absolu à tout prix, en opposition avec
la revendication de domination spirituelle de l'Église sur le monde entier. C'est alors
qu'il déclara: « À partir de maintenant, je serai le marteau. »
Bien entendu, ses idées impérialistes suscitèrent une opposition déterminée de
la part de l'Église. Jusque là, l'Église lui avait fait confiance, oubliant qu'il s'agissait du
petit-fils de l'ambitieux Frédéric Barberousse. Les traits du personnage de Frederic,
hérité des ancêtres siciliens du côté maternel, peuvent avoir trompé. La Sicile était à
ce moment-là le creuset de la Méditerranée. Les Grecs et les Sarrasins avaient
introduit leurs traditions culturelles très développées. Le sang mêlé de Frédéric est
peut-être l'explication même de sa nature contradictoire. La deuxième phase de sa vie
fut caractérisée par toute la dureté des Hohenstaufen.
33
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
. La description, « Stupor mundi », appliquée dans sa jeunesse dans un sens
admiratif, symbolisait maintenant la terreur qu'il inspirait partout.
Son biographe, E. Kantorowicz (dans Der Kaiser Friedrich der Zweite-1928), a
décrit Frédéric au cours de cette seconde phase de sa vie comme suit : « L’air d’Attila
l’entourait et lui seul pouvait continuer à le respirer – comme si la mission d’Attila était
sienne dorénavant, et que seul il pouvait la comprendre. Ses contemporains
instinctivement lui attribuèrent le titre de 'Fléau des peuples' et de 'Marteau du
monde', et ses disciples ne l'appelèrent plus comme étant ‘celui qui règne sur la terre
et sur la mer’ ou ‘celui qui fait que les vents se réjouissent, mais plutôt comme étant
‘celui dont le pouvoir piétine les montagnes et les plie à volonté’ Toute l’Europe
souffrit terriblement sous lui, à la fois ses amis et ennemis, en particulier en Italie et
en Allemagne; et quant à ceux qui ne l'adoraient pas et qui n'étaient pas ses partisans,
il représentait maintenant le summum de tous les maux. Sa capacité diabolique était,
et de loin, bien rare chez un dirigeant de sa stature. Personne d’autre que lui n'a pris
plus de plaisir à faire le mal. En ce qui concerne l’État, il demeurait toujours capable
de cruauté, de traîtrise, de violence, de ruse, de duplicité, de dureté, de n'importe quel
comportement scandaleux. ‘Je n’élèverai jamais un cochon dont je ne voudrais pas
manger’ était l'une de ses expressions. Mais là où il avait auparavant commis le mal
pour le bien de l’État, il le faisait maintenant dans la lutte mondiale dans l’intérêt
unique de sa seule personne; lui seul était devenu l'État. Là où auparavant ses lois
étaient faites dans l’intérêt de l’État, maintenant elles ne concernaient que ses besoins
personnels d’empereur. Ce dont il avait besoin sur le moment et ce qui pouvait lui
servir comme arme étaient maintenant considérés comme étant justes. . . et là où, par
le passé, les lois étaient conformes aux intérêts de l’État et du monde entier, elles
étaient maintenant au service de ses caprices impériaux. La théorie selon laquelle le
bien-être de l'Empire, des autres rois et des nations, et de ceux qui croyaient en lui,
dépendait de son avantage personnel ou de son malheur personnel, a souvent été
proclamée. Chacun de ses actes et gestes paraissait maintenant plus tyrannique, plus
violent, plus monstrueux et, en fait, plus impitoyable, car il ne servait qu’à préserver
un seul individu. »
Kantorowicz donne la description suivante de l'effet produit par Frédéric sur
l'esprit de ses contemporains:
« Toute la vie de Frédéric II peut être interprétée à la fois dans l'esprit
messianique et dans l'esprit de l'Antéchrist. C'était une croyance commune
qu’engendré dans le péché, l'Antéchrist serait entouré de magiciens et de sorciers,
d'astrologues et de sorciers ... et qu'il restaurerait le culte du démon: il s'efforcerait
d'obtenir une renommée personnelle et s'appellerait Dieu tout-puissant. Il viendrait à
Jérusalem et installerait son trône dans le Temple. . . il restaurerait les ruines du
temple de Salomon, puis prétendrait être le fils du Tout-Puissant. Au début, il
convertirait les rois et les princes, et à travers eux, plus tard, le peuple. Il enverrait ses
courriers et ses prédicateurs dans toutes les régions du monde, et sa prédication, ainsi
que son pouvoir, irait d'un océan à l'autre, d'est en ouest et du nord au sud. Avec lui,
cependant, l'Empire romain prendrait fin. Il accomplirait des signes, des prodiges et
34
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
des actes inouïs, mais une confusion sans précédent régnerait sur la Terre. Car, quand
ses actes auraient-ils eu des témoins, même les parfaits et les élus de Dieu douteraient
de savoir s'il était le Christ - qui, selon les Écritures, devait revenir à la fin du monde –
ou s'il était l'Antéchrist. Ils se ressembleraient...
« Et le comportement de Frédéric permettait toujours une double interprétation.
L’étalage de la splendeur exotique de sa cour et de sa ménagerie pouvait le faire
considérer par certains comme étant un roi universel gouvernant tous les peuples et
toutes les races - les hommes et les bêtes - comme le Messie, sous le sceptre duquel
tous les animaux doivent s'allonger en paix ... tandis que d'autres pouvaient y voir, lors
de cette procession galopante de parade de hiboux et de Corybantes à la peau sombre,
balayant les villes italiennes, les hôtes mêmes de l'Apocalypse. »
Frédéric II aimait rapprocher son comportement de celui de son grand-père,
Frédéric Barberousse I. Il est fort possible que les légendes attachées à ce dernier aient
largement influencé les rêves de son petit-fils. Frédéric II affirma par exemple que les
Chevaliers Teutoniques avaient été fondés par Barberousse I, une affirmation qui
semble n'avoir aucune justification. Dans l’esprit populaire, les légendes inspirées par
la mort de Frédéric se confondent avec celles qui étaient centrées sur son grand-père
à une époque antérieure. À la mort de Frédéric II, les gens n'y crurent pas: n'avait-on
pas dit que l'empereur vivrait jusqu'à l'âge de 267 ans? Des imposteurs prétendirent
qu’ils étaient Frédéric presque un siècle après sa mort. En Italie, on disait qu'il n'était
pas mort, mais qu'il s'était retiré à l'intérieur du mont Aetna. Un moine franciscain
raconta qu’étant en prière au bord de la mer, il avait remarqué une compagnie de
plusieurs cavaliers en train de disparaître avec leurs montures parmi des flammes dans
l'eau. Un de ces cavaliers lui aurait dit: « C'est l'empereur Frédéric conduisant ses
chevaliers dans l’Aetna. » La légende allemande cite le mont Kyffhaeuser comme le
refuge de Frédéric et qu'il y demeurera jusqu'à ce qu'il revienne diriger son peuple. On
a supposé cela aussi cela pour Frederic Barberousse I. Il est probable qu’à l’origine
l'histoire avait été racontée à propos de Frédéric II et qu'il s'agit d'une de ces
confusions de personnalités courantes dans tout le folklore.
Le mysticisme de Frédéric II, allié à celui d’Hermann von Salza, fut à l’origine de
la vaste et audacieuse mission impériale confiée à l’Ordre des Chevaliers Teutoniques.
Frédéric lui légua toutes ses ambitions invétérées et toute sa cruauté utilitaire. La
parole de l'empereur, « Je n'ai jamais élevé un cochon dont je ne voudrais pas manger
graisse » aurait pu être le logo de l'Ordre. Comme son père spirituel, il devint aussi «
le marteau du monde » et le « Fléau des peuples ». Et la description de Frédéric II « Ce
dont il avait besoin sur le moment et ce qui pourrait lui être utile comme arme, étaient
maintenant considérés comme juste », put également et sans réserve être appliquée
à l'Ordre.
C'est Frédéric II qui a enseigné à l'Ordre les méthodes rigides utilisées par les
Normands de Sicile pour organiser l'État. Toute la structure de l'Ordre composée de
fonctionnaires chevaliers, qui devait constituer la base du sévère système officiel
prussien, en est issue.
En transmettant à l'Ordre toutes les conceptions découlant de la deuxième phase
35
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
de sa vie, Frédéric II avait pris soin de ne lui léguer aucune des idées et des principes
de sa jeunesse, empreints d'humanisme et de tolérance.
La Conversion en guise de prétexte
La conversion et l'oppression des Borussiens par les Chevaliers Teutoniques se
poursuivirent avec le feu et l’épée. Ces Borussiens étaient un peuple sauvage qui savait
se faire craindre, mais les Chevaliers leur opposèrent toute leur dureté teutonique,
l’arrogance de leur caste et le fanatisme issu de leurs origines monastiques, renforcés
par des règles et règlements sévères inspirés par l'Ordre Templier. [Voir page 119]
pour plus de détails.] Une campagne cruelle suivit où les Borussiens furent incapables
de résister aux forces supérieures de l'Ordre. À partir de 1260, presque tout le
territoire des Borussiens était passé entre les mains de l'Ordre. Hermann von Salza
mourut en 1239 et Frédéric II en 1250, mais ces morts ne devaient pas changer le cours
des évènements. Les futurs chemins des Chevaliers étaient tous clairement tracés; à
présent soumis à la discipline la plus stricte, ils poursuivraient sans relâche leur tâche
de conquête.
Les méthodes utilisées par les Chevaliers depuis le début de leur campagne ont
été sévèrement critiquées par les chroniqueurs contemporains, pour la plupart
Allemands. Cette critique fut également reprise par le clergé allemand établi dans
diverses parties du territoire borussien, ainsi que par les missionnaires allemands
appartenant à des ordres non armés. Toutes ces personnes envahirent Rome de
pétitions se plaignant amèrement du comportement cruel et hypocrite de l'Ordre
Teutonique. Une de leurs plaintes fut que les Chevaliers ne faisaient aucun effort pour
convertir les peuples conquis. Au contraire, l'Ordre entravait une telle conversion, car
les païens, tant qu’ils restaient païens, pouvaient être considérés, comme des
esclaves: les Chevaliers pouvaient ainsi les exploiter à volonté, entièrement à leurs
propres fins.
Les auteurs allemands modernes ne se font aucune illusion quant aux véritables
fins poursuivies par l'Ordre. La « paraphrase contemporaine des buts réels » reconnue
par Hans Krieg est acceptée par la plupart des historiens allemands. Le Dr Bruno
Schumacher, 1879-1957, dans un ouvrage publié en 1917 (Der Staat des Deutsche
Ordens in Preussen), a décrit comme suit les idées fondamentales régissant la
fondation l’État de l'Ordre:
« La première colonisation de cette terre, les villes utilisées comme bases
militaires, et les grandes concessions de terres accordées aux personnes éligibles au
service de l’Ordre, semblent avoir été dictées principalement par des considérations
militaires. Tout cela changea en 1283, quand la conquête fut complète. Ce n'est qu’à
ce moment-là que l'idée d'un État national a commencé à prendre forme. Une
colonisation vigoureuse et systématique du territoire par des paysans allemands fut
réalisée, et en même temps l’extension des villes, non seulement pour des besoins de
défense, mais aussi pour des besoins administratifs ... Mais la création de cet État ne
fut accomplie qu’avec l’acquisition de la Poméranie-Mineure. Cette terre de la Vistule,
longtemps restée dans les limites de la colonisation est-allemande, ne fut acquise qu’à

36
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
force de la plus grande habileté diplomatique, avec l'intention bien définie de l'utiliser
comme lien connectif avec l'Allemagne. En cela peu se trouve présent de l’esprit des
Croisades, ce qui en ressort plutôt vraiment est une activité politique imprévisibledans
la tradition d’Herrnann von Salza. »
August von Kotzebue, 1761-1819, le célèbre écrivain allemand, a effectué des
recherches approfondies dans les archives de l'Ordre au début du Dix-neuvième siècle
et a publié ses découvertes en 1811 sous le titre "Preussens ältere Geschichte". Il
affirme qu'il n’avait pu y trouver aucune preuve que les moines armés particuliers, les
Chevaliers, auraient tenté de prêcher la religion chrétienne. « Ils voulaient conquérir
un pays, pas un peuple; mettre en place une domination et non les enseignements de
Jésus. Ils ont alors profité de la “sainte folie” de l'Europe ».
La « sainte folie » de cette période était la « lutte contre les païens ». Comme
nous l’avons déjà souligné, avec des différences mineures, les méthodes teutoniques
des Treizième et Vingtième siècles sont identiques. Le slogan de « conversion des
païens » utilisé par les Chevaliers Teutoniques leur assurait la sympathie dans
différentes parties du monde chrétien, malgré les abus dont ils étaient accusés par des
personnes respectables. Cela également leur permettait d'accroître considérablement
leurs forces grâce à l'afflux constant de jeunes guerriers venant de tous les pays
allemands. En fait, il fut alors à la mode de participer à cette croisade dans le pays de
Borussie, comme cela avait été le cas auparavant, de partir pour la Terre sainte à la
demande du pape. En cela, Frédéric II et les ombres de ses ancêtres qui avaient
survécu dans les traditions de l'Ordre avaient gagné l'avantage sur le pape.
Bien que formellement un ordre religieux, l’Ordre Teutonique poursuivit ses
propres objectifs conformément à l’esprit de sa mission impériale. Et il alla plus loin.
Ayant pris en charge les objectifs d'imperium mundi de Frédéric II et des empereurs
germano-romains, l'Ordre, après la mort de Frédéric, peut être considéré comme le
successeur spirituel des ambitions sans limites de cet homme étrange et de ses
prédécesseurs beaucoup plus que ne l'était l'empire allemand lui-même, lequel
désormais perdait beaucoup de son éclat et apparaissait sous un jour moins menaçant.
Frédéric II a été le dernier grand empereur germano-romain et la lignée des
Hohenstaufen s'est éteinte avec son fils, qui n'a régné que quelques années.
Les empereurs allemands qui les suivirent descendaient d'autres familles. Aucun
n’a poursuivi ces ambitions carolingiennes ni n’a revendiqué le nom de « dominus
mundi ». L’Ordre s’est donc considéré dès lors non seulement comme le porteur, mais
aussi comme l’unique héritier de la mission qui lui avait été confiée par les empereurs
germano-romains. Et tandis que l'esprit chrétien de « Leben und Leben lassen » («
vivre et laisser vivre ») se répandait dans le reste de l'Allemagne, l'Ordre poursuivit ses
objectifs de conquête perpétuelle avec une cruauté égocentrique, et les légua ensuite
à l'État prussien.
La gratitude de l'ordre
L'Ordre étendit son territoire de plus en plus profondément dans le pays slave
jusqu'au Quinzième siècle.

37
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
Ces « Prussiens » (Borussiens) qui ne se soumettaient pas étaient cruellement
massacrés. Les « collaborationnistes » de cette période se trouvaient plus ou moins en
sécurité, mais pour gagner les faveurs de leurs vainqueurs, ils étaient obligés de
renoncer à leur langue maternelle. Finalement, leurs descendants se mêlèrent aux
conquérants. La noblesse germanisée des Borussiens se maria parmi les « mendiants
nobles « allemands (Betteljunker) qui s’étaient installés dans les pays de l'Ordre à la
suite des Chevaliers. Ensemble, ils ont formé la caste prussienne Junker, à laquelle on
a souvent fait référence.
Dans le but d'étendre constamment leur territoire, les Chevaliers, sous les
prétextes les plus futiles, menèrent des guerres successives contre tous leurs voisins,
qui étaient pour la plupart chrétiens: les Lituaniens, les Samaïtes, les Estoniens, les
Russes, les Poméraniens, les Krivitzians et surtout les Polonais. Après la Prusse, la
Poméranie-Mineure avait été prise, mais les conquêtes de l'Ordre ne s’arrêtèrent pas
à ce stade. L’Ordre n’avait pas l’intention de s’arrêter. Les tentacules du calmar
teutonique s'étirèrent toujours plus loin avec une insatiable avidité. Au fil des siècles,
tout le territoire ainsi conquis devint connu sous le nom de Prusse.
Kotzebue, historien fiable des Chevaliers, a décrit leurs intrigues pour provoquer
la guerre contre l'héroïque Swantopolk, le duc chrétien de Poméranie, afin qu'ils
puissent s'emparer de son pays. Swantopolk avait rendu à l'Ordre de grands services.
Les Chevaliers lorsque l’extension de leur territoire était en jeu, ne s’embarrassaient
jamais de telles considérations. Profitant du faible caractère du frère du duc, l'Ordre
en semant la discorde entre les deux frères se procura ainsi un allié dans le pays même
qu'il comptait conquérir. « Ainsi, l'Ordre en excitant la colère du duc et en créant une
série d'incidents, se donna l’occasion de partir en guerre contre lui, ce qui permis la
poursuite des objectifs de conquête. Kotzebue raconte que Swantopolk ne s’était fait
aucune illusion quant à l'amitié qu'il pouvait attendre de l'Ordre:
« Il pouvait déjà prévoir son avenir, observant celui des malheureux Prussiens
[Borussiens]. Il savait que les Chevaliers ne manqueraient jamais d'un prétexte, d'une
Bulle papale ou d'une sanction impériale lorsque, après avoir subjugué avec succès les
païens, leur insatiable convoitise pourrait s’abattre sur les territoires souverains de la
Poméranie. Réalisant cela, il jugea qu'il était prudent et juste de soutenir les Prussiens:
prudent parce que leur pouvoir encore présent lui procurait une sécurité, juste parce
que l'Ordre, en opprimant les Prussiens, violait des accords dont il était le syndic.
« Swantopolk,1182-1266, était le fils de Mestwin I, duc de Poméranie. Son père
mourant lui confia la tutelle de son frère cadet, Sambor, et força Sambor à jurer d'obéir
à Swantopolk. L'harmonie entre les deux frères fut détruite par les intrigues de l'Ordre.
« L'Ordre chrétien » dit Kotzebue, « ne ressentant ni honte ni gratitude, provoqua
et monta les frères l'un contre l'autre, rassurant ainsi le duc sans méfiance qui les avait
accueillis et soutenus avec une noble confiance. Car seul le courage de Swantopolk
avait sauvé les Allemands de la destruction sur les rives du Sirgune en 1233. Pendant
cinq ans, il était resté allié de l’Ordre (1238), engagé à ne pas faire la paix avec les
païens sans son consentement, et même prêt à s’exposer même à l'anathème papal
plutôt que de ne pas tenir son engagement et en plus il était resté silencieux même
quand l’Ordre s'était lié avec ses ennemis les Polonais.
« Mais quand l'Ordre, ignorant les devoirs et les serments qu'il avait prêtés,
38
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
réduisit maintenant les malheureux Prussiens à l'état de socage [Sir Thomas Littleton
(ou Lyttleton) (c.1422-1481 juge et écrivain anglais du Quinzième siècle a défini le
socage : une tenure relevant du seigneur sous un service, au lieu de tous les autres
services; en sorte que ce n’est pas un service de chevalerie], ces derniers leurs bras
enchaînés se tournèrent vers Swantopork, le dépositaire de leur contrat. Il estimait
maintenant que rester silencieux serait criminel (1239). Mais il ne céda pas à la hâte à
un désir indiscipliné de guerre; au lieu de verser du sang, il souhaitait avant tout tout
mettre en œuvre pour susciter un esprit de justice et d’humanité dans l’Ordre. De
façon franche et d'une manière qui sied à un homme courageux et à un souverain
puissant, il se présenta devant le « Landmeister » (maître régional) des Chevaliers en
tant que porte-parole des opprimés. Mais le Landmeister, distant et emporté, accusa
le noble porte-parole d’être un traître et d’agiter la population. Swantopolk, bien que
furieux, était au-dessus de ces insultes personnelles et était guidé simplement par les
intérêts de ses partisans. Même maintenant, il ne tirerait pas l'épée; il était déterminé
à épuiser tous les moyens pacifiques et légaux afin qu'un jour, la malédiction et la
responsabilité d'avoir déclenché la guerre pèsent directement sur la tête des
Chevaliers... Ce n'est que lorsque Sambor, le frère obstiné à mal faire, construisit la
citadelle de Gordin (avec l'aide de l'Ordre) et la remit aux ennemis de Swantopolk pour
leurs assemblées que ce dernier tira l'épée - non pas pour conquérir, mais pour agir
avec prudence et par sympathie humaine pour les souffrances des Prussiens.
« Les Chevaliers arrogants avaient l’impression que ses seuls partisans seraient
les masses prussiennes, car la noblesse les avait souvent bafouées. Mais maintenant
devenus conscients, ces nobles aussi avaient reconnu le nouveau danger. Certes, ils
étaient toujours traités par l’Ordre avec considération, mais à quoi pourraient-ils
s'attendre après que leur peuple ait été complètement réduit en esclavage? Leur
indignation montait depuis longtemps, depuis qu’ils avaient vu des Allemands indignes
être nommés aux postes principaux et recevoir de vastes domaines. Ils ne se sentaient
plus portés à se réjouir. Les gémissements des opprimés les appelaient à prendre les
armes. »
Une longue guerre s'ensuivit, se terminant par la conquête de la Poméranie par
l'Ordre. Les méthodes utilisées contre Swantopolk présentèrent les caractéristiques
du comportement suivi par les Chevaliers Teutoniques au cours d'une période de
plusieurs siècles.
Il fut toujours constaté que des prétextes provoquaient la guerre contre les
princes dont ils convoitaient les terres. Si de tels prétextes n'existaient pas, ils
parvenaient à les créer, de sorte que la responsabilité du conflit qui s'ensuivait
appartenait toujours à leurs adversaires.
La manie de la conquête
Kotzebue décrit ainsi l'envie infernale de conquête perpétuelle:
« ... cette honteuse dépravation, désignant les humbles comme proies et les
puissants comme dotés de l’esprit de conquête, universellement méprisant les
premiers et admirant les seconds. Si ce fléau de l'humanité s’empare d’un quelconque
souverain, il existe un espoir réconfortant parmi les opprimés: celui qu'un jour, même
le maître mourra. Mais lorsque cette folie s'empare d'un organisme qui ne meurt
jamais et non sur un individu (car à la place des extrémités en décomposition, il en
lance constamment de nouvelles) le sol, mis à feu par sa folie, devient un enfer éternel.
39
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
Une telle monstruosité était l’ordre allemand! Seuls, quelques-uns de ses grands
maîtres désirèrent la paix et la justice; ils n'étaient que la tête saine d'un corps malade;
un corps dont le poison s'est étendu de plus en plus loin. Ceux qui acceptèrent
volontiers un duc vainqueur comme voisin, eurent à le regretter malheureusement,
mais dans une moindre mesure que les imbéciles qui acceptèrent l'Ordre conquérant
à leurs frontières. »
Les grands maîtres teutoniques avaient à l'origine imposé aux frères de l'Ordre
une discipline rigide, instaurant une administration stricte et exigeante. Cette dernière
était dirigée par un corps de chevaliers, dont l'organisation avait été inspirée par les
fonctionnaires normands siciliens de Frédéric II. (Cette sévérité, cette agressivité et
cette intolérance traditionnelles des fonctionnaires Chevalliers furent transportées
plus tard en ligne directe sur l'administration du royaume prussien.)
Malgré cette sévérité intérieure et en partie peut-être à cause d’elle, toutes
sortes d’abus furent commis dans les pays de l’Ordre. Le traitement auquel les
Chevaliers soumirent le peuple conquis fut, dès le début, extrêmement inhumain et
conduisit assez fréquemment à leur condamnation sévère par le Saint-Siège, qui alla
parfois même jusqu'à les interdire.
Déjà en 1258, le pape Grégoire IX avait écrit: « Les païens n’avaient jamais été
oppressés avant que leurs ténèbres ne soient illuminées par le flambeau de la foi;
néanmoins, les Frères ont osé voler la propriété et la liberté de ceux qui n’étaient plus
fils de Ismaël, mais avaient été rachetés par le sang du Christ. S'ils ne s’en démettent
pas, ils seront privés de leurs privilèges et retirés de l'occupation des terres dont ils
ont ainsi abusé. »
Kotzebue décrit comme suit l'oppression des Krivitzians par l'Ordre:
« Quel destin attendait les restes asservis du peuple Krivitz autrefois puissant?
Où étaient leurs dirigeants, leurs nobles, leurs détenteurs libres? Quel statut, quels
droits et quelle religion, quels biens leur appartiendraient? Ils étaient traités de
différentes manières.
Prisonniers, hommes, femmes et enfants sans espoir de clémence furent forcés
de se soumettre à un esclavage cruel. Le fait qu'ils aient renoncé à Porkuna, le dieu
païen vénéré par les Krivitzians, et qu’il se soient signés et se soient aspergés la tête
d'eau bénite ne les aida pas du tout. Il est vrai que l'Ordre avait pris pour position en
1249 que tous les hommes étaient libres et égaux et que seule l'incrédulité conduisait
à l'esclavage. Cependant, ils réussirent néanmoins à manquer à leur parole sous le vil
prétexte que seuls ceux qui de leur propre volonté avaient accueilli la croix et la poutre
sur leurs épaules pourraient jouir de tels privilèges, alors que ceux qui avaient été
forcés à entrer dans le giron de l’Église à la pointe d’une épée ne devaient jamais y
avoir droit et qu’ils devaient par leur mise en esclavage racheter leur incroyance
passée.
« Le sort des princes et des nobles qui avaient séduit l'Ordre en trahissant leur
patrie fut moins misérable. On leur octroya des domaines qui leur avaient de toute
façon déjà appartenu et qui ne pouvaient pas être volés à ceux qui, de leur libre
arbitre, s’étaient soumis. Mais là où ils avaient été maîtres sans restriction de leurs
domaines, ils avaient maintenant à obtenir une concession spéciale, quelle que fut la
juridiction, plus ou moins grande, qu’ils possédaient sur leurs serfs et aussi sur leur
droit d’hériter, tant pour les hommes que pour les femmes. Pour tout cela, ils étaient
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II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
obligés de s'engager dans le service chevaleresque: s’ils parvenaient à s’adapter avec
obéissance à ce nouveau joug, s’ils contribuaient à resserrer le collet autour du cou de
leurs propres frères, alors l’Ordre pourrait occasionnellement daigner donner le rang
de « noble » aux nobles, de décorer les héros avec une épée de chevalier, et à la place
du titre respectueux traditionnel, « Pan » (« Sir ») s’accorder le titre vide, « Miles ».
Qu'ils fussent aussi chrétiens ne concernait pas ces missionnaires en armure.
Tromperie
Au début du Quatorzième siècle, Gedemin, prince lituanien, s'adressa au pape
pour lui demander sa protection contre l'Ordre. Kotzebue dit que sa lettre démontre
la « noirceur d'esprit » de l'Ordre:
« Gedemin voulait devenir chrétien. Les pieux chevaliers tentèrent de l’en
empêcher, car pour leurs propres objectifs de conquête, ils préféraient que ses terres
demeurassent un territoire païen. Grâce à des subventions royales, Gedemin avait
invité toutes sortes d'immigrants, artistes, artisans et agriculteurs. Pour l'Ordre, cette
invitation semblait être une affaire très grave, un pillage de leurs propres États,
dépeuplés par des guerres païennes. Qui allait vouloir venir en Prusse à l'avenir,
concluaient-ils avec raison et se soumettre à leurs excès, si ces peuples se voyaient
promettre par un dirigeant puissant, à la fois un refuge pacifique, la protection, la
justice et la liberté? Pour empêcher cela, les Chevaliers utilisèrent tous les moyens et
pratiquèrent tous les maux qu’ils jugèrent nécessaires. Ayant auparavant brisé de
manière irrespectueuse le sceau du grand-duc, ils n’hésitèrent pas ensuite à
intercepter ses lettres qui, à part celles de Rome, n’atteignaient jamais leur
destination. Pour que la postérité puisse un jour reconnaître leur ruse et leur rendre
hommage, ils furent assez imprudents pour classer ces lettres dans leurs archives au
lieu de les détruire. En fait, ces lettres, après 600 ans, sont autant de témoins
irréfutables contre eux.
« Afin de bloquer la seule route sécurisée menant à la Lituanie, ils répandirent
des rumeurs calomnieuses selon lesquelles Gédemin avait rudement détruit la
Mazovie. En réalité, la lettre de Gedemin décrivait le duc Boleslas de Mazovie comme
son seul ami, à travers lequel, un pays pouvait se déplacer sans danger lors du
pèlerinage en Lituanie. La difficulté avec laquelle les lettres envoyées à ce moment-là
parvenaient rendit la calomnie possible; calomnie qui elle a même trouvé son chemin
dans l'histoire. Une telle circonstance paraît moins surprenante lorsque l’on prend en
compte le grand nombre des mensonges qu’officiellement ils émirent sans la
moindreentrave, car personne n’osa les dénoncer même à notre époque, malgré tous
les moyens à notre disposition pour diffuser la vérité.
« Ainsi fut trompée la postérité.
« Les lettres adressées au pape ne furent pas interceptées par l'Ordre, soit parce
qu'ils n'osaient pas le faire, soit parce que leurs porteurs échappèrent à la vigilance
des Chevaliers. Que le Grand-Duc païen, plutôt que les papes possédassent des
guerriers, fils de l’Église et Chevaliers de la Sainte Vierge, et ait reçu la protection du
Saint-Père, est la meilleure indication de combien le comportement de l’Ordre était
méprisable. Malgré son masque porté si soigneusement, l’Ordre était évalué sous son
vrai jour. »
« La justice était étrangère à la Prusse »
Les abus des Chevaliers se poursuivirent, même contre le clergé séculier
41
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
Les abus des Chevaliers se poursuivirent, même contre le clergé séculier
allemand et contre les moines des divers ordres. Les frères teutoniques les forcèrent
à quitter leurs églises. Les évêques furent emprisonnés et empoisonnés, la paisible
bourgeoisie allemande qui vivait dans les villes balnéaires et dans les villes de
l’intérieur - où leurs ancêtres étaient venus en grand nombre comme artisans, à
l’invitation de l’Ordre - avait aussi beaucoup à se plaindre amèrement de la corruption
et de l’immoralité de l’Ordre. Des batailles féroces furent menées à divers moments
et notamment au Quinzième siècle, entre l'Ordre et la Bourgeoisie allemande, qui
organisa un Bund contre les Chevaliers. La bourgeoisie accusa les Chevaliers de crimes
de tous ordres. Les droits les plus fondamentaux lui étaient refusés par l’Ordre, qui
fonctionnait comme une théocratie, avec une absolue Puissance. L’expropriation et
d’autres usurpations matérielles étaient communes. Les propriétaires des terres
convoitées par l'Ordre étaient jetés en prison. Leurs femmes et leurs filles furent
séduites par des membres de l'Ordre, qui ne prenaient pas leurs vœux de chasteté
trop au sérieux. Heinrich Bauer (Schwert im Osten. 1932) a écrit: « Conformément aux
règlements originaux de l’Ordre, il était interdit à un chevalier d'embrasser même sa
mère ou une soeur, mais un dicton commun en Prusse conseilla au chef de la maison
de garder sa porte arrière verrouillée contre les Croisés. »
Kotzebue a trouvé dans les archives de l'Ordre de nombreuses preuves qui lui
ont permis d'établir l'étendue des abus commis. C'est ce qu'il a à dire à propos de la
morale des Chevaliers Teutoniques au Quatorzième siècle :
« Les vols et les meurtres étaient monnaie courante en Prusse, en particulier aux
frontières, le long desquelles des cris et des plaintes pouvaient être entendus sans
cesse. Dans les pays de l'Ordre, certains des chevaliers les plus connus furent vus
commettre des vols et des rapts en plein jour. En Poméranie, malgré les ordres
contraires du Grand Maître, ils se comportèrent de la même manière semblable.
Lorsque le Grand Maître recevait des plaintes, sa réponse était invariablement: « Nous
ne savons rien à ce sujet « ou « Nous sommes vraiment désolés ». L’aide était toujours
lente à venir. Même à l'étranger, les Frères transformèrent leurs bastions officiels en
châteaux de voleurs, depuis lesquels les princes voisins amis étaient régulièrement
attaqués.
« Mépris pour le service divin; négligence de rituels pieux; terrain sacré profané;
insulter les courriers officiels; convoitise et viol de jeunes filles: c’est là l’une des
manifestations les plus courantes. Les voleurs ont échappé à la punition à cause du
respect pour leurs parents. Les adultères devinrent plus impudents; à Marienburg.],
l'Ordre toléra une maison close publique. »
[En 1291, les trois ordres de chevaliers furent expulsés d’Acre, dans la Terre
sainte, par les Arabes. Les Chevaliers Teutoniques transférèrent leur siège à Venise
d'abord et plus tard à Alarienburg en Prusse. À partir de ce moment, ils furent eux-
mêmes à la maison dans une terre qui leur appartenait. Habilement, cela contribua
considérablement à leur indépendance de l'Église.]
« Nous sommes la loi «
Des documents datant de 1436, comme l'a noté Kotzebue, confirment encore la
persistance de cet état de fait déplorable.
42
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
« Exaspéré par le désordre dominant, le pieux moine Heinrich Boringer de l’ordre
de Carthausen écrivit au Grand Maître: « Des administrateurs et des juges iniques
détiennent le pouvoir dans le pays, vendant la justice à prix; opprimant les pauvres,
cela parce que leurs supérieurs sont négligents et ne les punissent plus. Des pauvres,
ils ont pris les outils et les moyens, par lesquels les épouses et les enfants doivent être
nourris. La sueur des pauvres a été gaspillée. - Noble maître, avec beaucoup de vertu
et de sagesse n’avez-vous pas écrit il y a trois ans que chaque plaignant devait
comparaitre devant vous afin que vous puissiez corriger tous les abus. À cela même,
le diable infernal était effrayé. Malheur à celui qui vous aurait gêné. Mais aujourd'hui,
ce n'est qu'au Ciel que les misérables peuvent pleurer; tes brebis ont été confiées à
des loups. Quand Dieu vous demandera enfin de compter, je ne crierai pas comme
saint Jean: « Malheur à moi! Car je suis resté silencieux. Toutes ces choses sont même
connues, mais elles ont été soigneusement cachées et rares sont ceux qui les prennent
à cœur. Les rois païens étaient beaucoup plus vertueux que les dirigeants chrétiens
actuels. Les lois saintes sont méprisées par ces dirigeants, même s'ils sont eux-mêmes
des hommes de l'Église. Et, concernant la loi commune de leurs sujets, ils raillent en
disant: « Quelles lois de Culm? Nous sommes vos lois. »
« Les représentants des opprimés qui osent s'exprimer sont menacés par le
cachot.
«'Particulièrement dans les villages et vu leur connaissance parfaite des
Chevaliers, le comportement des gardes forestiers, des surveillants et analogues a été
extrêmement vicieux. Des juges locaux ont été nommés, qui ont été forcés à'opprimer
les pauvres et qui ont été récompensés pour cela. Des juges ont confessé qu'ils avaient
été contraints à prendre des décisions injustes. Lorsqu'une personne a été blessée ou
tuée au travail, ces chevaliers gloutons ont extorqué de telles amendes au parti
responsable qu'il n’a pu indemniser la victime ni sa famille. Ils ne tolèrent pasnon plus
les règlements amiables : même dans les cas où de petites sommes sont en jeu, on est
forcé à contrecœur d'intenter une action en justice. Ils ont acheté le grain à bas prix
durant l’hiver et forcé le vendeur à le racheter au printemps à un prix beaucoup plus
élevé. Celui qui s’est plaint auprès du Maître a été mis aux fers et souvent dépossédé
de son domicile. L'oppression et la corvée se sont intensifiées d’une année à l’autre à
l'autre. Et ceci, ont-ils dit, était pour le bien du comté! Ils [c’est-à-dire les
fonctionnaires de l’Ordre] se retirent de leurs fonctions lorsque leurs garde-manger
sont pleins. Lorsque ces « dirigeants » désignent un surveillant, ils ne lui paient rien à
partir de ce moment-là, mais lui disent: « Nourris-toi de ta position ». 0 Seigneur,
comme les pauvres souffrent alors!
« Ils s'amusent avec des femmes, ils le font à leur guise, le Maître les interroge
rarement. Pendant que les prêtres chantent à l'église, les Chevaliers se déchaînent
dans les tavernes. Personne ne veut rester à l'Abbaye, ils préfèrent se trouver un office
n'importe où ailleurs - dans le désert si nécessaire - aussi loin que possible de l'abbaye
- pour qu'ils puissent suivre leur voie diabolique sans que personne ne les dérange. Les
Prussiens ne se libèrent pas de leur idolâtrie païenne, mais cela ne préoccupe pas les
Chevaliers, aveuglés par leur avarice, et qui ne désirent que les gouverner et les
exploiter, non pour les enseigner ni les convertir. La liberté des Prussiens leur a été
volée. Ils sont censés être des chrétiens, mais tous les droits chrétiens leur sont déniés.
Quand un serf meurt sans avoir de fils, ses terres sont dévolues au manoir; c’est la
43
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
raison pour laquelle ces terres se dévastent. Aucune promesse au peuple n’est tenue
et les serments jurés ne sont que bagatelles. Parfois de bonnes régulations tiennent
six mois, mais: sont alors piétinées par les dirigeants. L'usure, le parjure et l'adultère
sont monnaie courante, mais ils ne sont plus considérés comme des péchés puisque
les Chevaliers eux-mêmes se comportent de cette façon. Lors des mariages et des
carnavals, pendant le carême, on assiste aux comportements les plus diaboliques. Les
meurtres sont fréquents, car la vie d'un homme vaut moins que celle d'un cheval. Cela
ne contrarie pas les dirigeants, car ils peuvent alors extorquer des amendes. La cause
de tout cela tient dans la débauche nocturne dans les tavernes - et de plus en plus de
tavernes sont autorisées à permettre la collecte des taxes maudites. La passion
acharnée du jeu prévaut à la fois parmi les Chevaliers supérieurs et leurs subordonnés.
« Que le Seigneur et vous soyez convaincus: même les prêtres doivent mener
une vie plus mondaine que religieuse; ils doivent cultiver leurs propres champs et
payer la dîme. Quod non tollit Christus, tollit fiscus. Ce qu'ils en extraient aide à gorger
les mercenaires; n’importe quoi laissé par les chevaliers peut revenir à leurs valets,
cependant il serait préférable qu'ils s'en montrent plus reconnaissants. Pour résumer,
on n'est pas en pays chrétien, car les commandements de Dieu sont moins suivis par
les chevaliers que par les Prussiens. »
En conclusion, le le pieux moine Heinrich Boringer jure qu'il a dit la vérité ouverte
et honnête, qu'il a composé sa lettre dans l'intimité de son domicile et qu'il n'a révélé
son contenu à personne.
« “Les amis de l’ordre” dit Kotzebue ont essayé en vain d’expliquer ces graves
accusations portées contre l’organisation, comme des mensonges exagérés et
préfabriqués. Mais ce ne sont pas seulement les chroniqueurs qui soutiennent les
accusations. Les faits authentifiés parlent ici. Le Cumthur [les commandants locaux et
régionaux des Chevaliers Teutoniques s'appelaient « Cumthur » ou « Komtur »] de
Tauchel, pour satisfaire un désir contre nature, se fit apporter une fillette de neuf ans
par son serviteur. Lorsque ses parents se sont plaints, cette pauvre fille violée fut
renvoyée chez elle. Quand elle eut grandi, elle épousa un maire de la ville. Elle en eut
un fils et vécut avec lui pendant 16 ans. À la mort de son mari, l’Ordre saisit ses biens
sous le vilain prétexte que son mariage avait été illégal, puisqu'elle avait déjà couché
avec le serviteur du Comthur.
« Même les paysannes travaillant dans les champs ne pouvaient être certaines
de leur honneur, de leur vie même. Elles étaient fréquemment traînées dans les bois,
où, après avoir été souillées par la luxure, elles étaient pendues par les pieds.
« Les hommes libres ont été trompés à l’aide de preuves de prêts consentis par
eux, qui ont immédiatement été détruites. De plus les victimes ont subi des violences
et ont été chassées de leurs maisons. L’argent a été extorqué aux riches par des
menaces, mais les victimes n'osaient pas se lamenter devant leur femme et leur enfant
et osaient encore moins de se plaindre au grand maître. Lorsque deux hommes se sont
disputés et qu’un troisième a tenté de les réconcilier de manière amicale, le médiateur
a été puni par les fonctionnaires de l’Ordre pour avoir privé le tribunal d’une amende
de bien venue.
« Sans audience, sans condamnation, beaucoup ont dû accepter des châtiments
corporels et financiers. Un paysan qui passait devant une fenêtre vit à travers celle-ci
un compagnon de lit d’un frère chrétien l’aurait payé cher d’oser faire une remarque
44
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
humoristique. Si l'un de ces Chevaliers de la Sainte Vierge réussissait à séduire
une femme honorable, il se vantait ouvertement de sa conquête et du consentement
de cette femme. De belles femmes furent arrachées à leurs maris et enfermées dans
des châteaux. Des filles de riches bourgeois, déjà fiancées à de dignes compagnons,
furent forcées de se marier avec des protégés de l'Ordre, contre leur volonté et celle
de leurs parents. Les plaintes des parents ou du fiancé menèrent à leur
emprisonnement, et souvent leurs lèvres furent scellées par la mort. Un bourgeois ne
pouvait plus se rendre en sécurité à la foire annuelle, maintenant que les Frères eux-
mêmes étaient devenus des commerçants: ils achetaient ou extorquaient des biens à
la moitié de leur valeur, les transportaient ailleurs par bateau; ils ramenaient des
marchandises coûteuses obtenues en échange, ne prenant pas la peine de payer le
propriétaire et l’équipage du navire et jetant au cachot ceux qui demandaient leur dû.
« Les batailles de rue sanglantes étaient monnaie courante. Si un bourgeois était
blessé par un frère, cela était considéré comme justifié. Si au contraire il était
vainqueur, il était forcé de fuir le pays.
« Nous sommes les créatures de Dieu »
« Au début du Quinzième siècle, les rudes Samaïtes adressèrent leurs plaintes au
pape et au roi de Rome, plaidant pour la protection en ces termes:
« Écoutez, entendez-vous, princes spirituels et temporels! Recevez
charitablement les propositions des affligés, écoutez le cri de ceux qui sont opprimés.
Nous sommes de libre et noble descendance et l'Ordre souhaite nous priver de nos
droits héréditaires. Il n'a pas essayé de gagner nos âmes pour le vrai Dieu, il a
seulement essayé de conquérir pour lui-même nos terres et nos héritages. Nous
sommes obligés de mendier, voler et tuer afin de préserver nos tristes vies.
« Comment osent-ils s'appeler Frères? Comment peuvent-ils baptiser? Celui qui
doit laver les autres doit d'abord être propre lui-même. Certes, les Prussiens sont
baptisés, mais ils connaissent aussi peu de la vraie foi qu'autrefois. Quand les Frères
envahissent les pays étrangers, ils envoient les Prussiens devant eux, pour répandre le
sang humain. Ces Prussiens n'ont pas besoin d'être pressés; ils brûlent des églises,
continuent à être pires que les Turcs; et plus leur comportement est mauvais, plus
l'Ordre est heureux. Pour cette raison, nous avons refusé de nous faire baptiser - nous
ne souhaitons pas devenir comme les Prussiens.
« La perversité a commencé lentement avec nous, mais elle grandit chaque jour.
Les Frères nous ont pris tous nos fruits et nos ruches; ils ont placé le joug de travaux
dégradants sur nos cous, qui étaient autrefois libres; ils ont imposé un fardeau
intolérable à nos serviteurs, serfs, paysans et locataires; ils se sont appropriés notre
chasse et notre pêche et nous ont interdit de commercer avec les pays voisins.
« Le plus dur à supporter est le fait qu’ils ont emmenét nos enfants chaque année
en otages; mais n'étant pas satisfaits après avoir enlevé 200 de ces enfants, ne
montrant aucune compassion humaine, ils ont emmené nos femmes loin de nous.
« Nous vous prions, écoutez-nous! écoutez, vous qui aimez la justice! Nous
préférerions pleurer plutôt que parler. Ils ont enchaîné les plus puissants d'entre nous
et les ont emmenés en Prusse en tant que serfs; certains ont été brûlés avec leur
femme pour avoir refusé de se séparer de leurs enfants. Ces hommes de la Croix ont
enlevé nos sœurs et nos jeunes filles par la force et, nous le disons avec un amer
chagrin, les ont souillées; c'est manifeste et nous pouvons le prouver. Un homme
45
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
nommé Kircutis, l'un des plus puissants boyards de notre pays avait une très belle fille,
que ces mêmes Frères avaient enlevée avec malveillance. Le frère de la fille ne pouvait
pas supporter cela, et quand il fut obligé de voir comment un membre de l'Ordre avait
violé sa sœur, il l’a passé au fil de son épée. Un grand et noble boyard nommé
Wyssygynn, ainsi que sa femme et ses enfants ont été traînés en Prusse où tous ont
été tués. Ils ont brûlé la maison et le village du boyard Swolken et ont tué les habitants;
il s'est avec peine échappé. Mais un autre, Sungalo, a été décapité et toute sa famille
contrainte à l'esclavage.
« Écoutez, princes chrétiens! Nous ne voyons pour nous dans l'avenir que la
mort par meurtre. Leurs épées deviendront rouges de notre sang. Ils ont reporté nos
baptêmes, n’ont pas construit d’églises dans notre pays et n’ont pas nommé de
prêtres. Seulement les nobles princes Witold et Jagello ont, de manière amicale,
instruit certains de nos peuples dans la foi chrétienne. Prenez pitié de nous! Nous
implorons d'être baptisés. Mais rappelez-vous que nous ne sommes pas des bêtes
muettes qui sont données, achetées et vendues, mais des êtres humains, nous
sommes les créatures de Dieu qu’il a formées à son image et dans la liberté des enfants
de Dieu et que nous souhaitons préserver et utiliser. Nous prions donc notre Père
céleste de nous recevoir dans le sein de l'Église, par les évêques polonais. Nous voulons
être baptisés, mais pas avec du sang. » Cité par Kotzebue.
La Prusse et la « nouvelle Allemagne »
Même Treitschke - bien qu'il trouve toujours l'inspiration pour son zèle néo-
prussien dans l'histoire de la Prusse primitive - doit reconnaître:
« Les non-Germaniques sont empêchés de recevoir une éducation. Balthasar
Ruessow se plaint que, avec parmi un millier de paysans, il soit difficile de répéter la
prière du Seigneur par cœur. Les enfants hurlent et les chiens disparaissent lorsqu'un
Allemand pénètre dans la hutte fumée de l'Estonien. Pendant les nuits claires de l’été
court, mais chaud, ces misérables gens s’assoient sous le bouleau, l’arbre de
prédilection de leur poésie sourde, et chantent furtivement un chant de haine contre
ces loups allemands: « Vous, Allemands, gorgez-vous devant tous les peuples du
monde; rien des pauvres Estoniens ne vous convient; descendez donc au plus profond
de l’Enfer. » Pendant des siècles, une telle haine d’une partie des vassaux et une telle
sévérité de la part des maîtres avaient continué et ce n’est que pendant la période de
domination russe que la noblesse allemande décida de libérer les paysans de ces jougs
qui les liaient à la terre. »
Mais Treitschke ajoute, sans sembler condamner un tel comportement: « Ces
exemples permettent d’estimer l’importance de la germanisation de la vieille Prusse. »
Cette phrase caractérise d'ailleurs toute l'attitude de l'école historique
prussienne à propos de la cruauté infligée ou des abus commis à n'importe quelle
époque de l'histoire prussienne. Ces écrivains ont adopté une manière nonchalante;
et ne sont pas encombré de considérations morales. Ils ont plutôt insinué que le type
de comportement reproché aux ancêtres du Prussianisme d’aujourd’hui doit être
considéré comme parfaitement légitime, dans le passé comme dans le futur; car un tel
comportement peut s’expliquer comme une sorte de « dureté spartiate »
indispensable au bien-être de l’Ordre ou de son successeur, l’État. Il n'aurait pas été
approprié que ces Chevaliers s'affaiblissent dans la poursuite de leurs objectifs fixés
par des considérations inutiles telles que la charité, l'équité, la gratitude ou l'humanité.
46
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
En parlant de la révolte des Borussiens opprimés (vers 1260) qui semblaient avoir
triomphé pendant une dizaine d'années, Treirschke déclare:
« Après dix années au cours desquelles la domination allemande sur les
Borussiens fut presque détruite, le temps de la victoire revint à nouveau au premier
plan pour l'Ordre grâce aux efforts déterminés de Landmarshal Konrad von Thierberg
et pendant les dix années suivantes, les Allemands par la mort et la destruction
rétablirent leur suprématie. Ayant tiré les leçons de cette terrible expérience, l’Ordre
adopta alors une nouvelle politique plus sévère à l’égard de ceux qu’il soumettait. »
La « terrible expérience » à laquelle Treitschke fait référence avait été
l'annihilation presque complète de la domination allemande. Pour éviter que cela, que
Treitschke considère comme la pire des éventualités, ne se reproduise, une « politique
sévère » semblait indispensable. C'était peut-être regrettable, mais que pouvait-on
faire s'il n'y avait pas d'autre issue?
« Après avoir été louangée comme propagatrice, comme pierre angulaire de la
foi chrétienne et comme instrument de paix, la Prusse fut désormais digne du nom de
la nouvelle Allemagne », dit Treitschke (notez que Treitschke désigne ainsi l'État de
l'Ordre de 1260. En fait, Treitschke aurait peut-être mieux fait de dire que l'Ordre
Teutonique, qui avait jusqu'alors réussi son camouflage en tant qu'ordre chrétien,
était désormais obligé, sous la pression des évènements, de montrer son vrai visage
et de procéder avec toute la cruauté et l'égoïsme inhérent à ses principes de base - les
principes dont Frédéric II et Hermann von Salza l'avaient doté. C’est ainsi que, les
siècles suivants, ce que Treitschke, en écrivant en 1886, a désigné la « Nouvelle
Allemagne » se forgea le nom qu’elle porte toujours sous son masque actuel.
La plupart des innovations et des attitudes politiques de l’Ordre ont survécu
jusqu’à nos jours.
Finalement, les Borussiens du Treizième siècle en ayant osé se rebeller contre
leurs « maîtres ». « Les Prussiens [c'est-à-dire les Prussiens Borussiens] avaient perdu
par leur révolte tous leurs droits », déclare Treitschke. Les traités de paix avec les
peuples conquis fuient chose du passé et remplacés par l'asservissement et
l'imposition de termes dictés entièrement selon le degré de culpabilité et les
considérations militaires. La plupart des nobles Prussiens Borussiens rebelles furent
réduits au servage, mais les paysans allemands et les Prussiens restés fidèles, y
compris les serfs, bénéficièrent de grands privilèges. L'Ordre réinstalla des communes
entières dans les régions où elles pourraient être les moins menaçantes. Autant l’État
de l’Ordre tout entier nous apparaît comme un retour tardif vers la tradition
carolingienne, autant les devoirs qu’il imposait aux vaincus servaient ses objectifs les
plus élevés.
Parmi les philosophes et théoriciens allemands du Dix-neuvième siècle auxquels
il a été fait référence dans le premier chapitre, certains ont présenté des idées
apparemment originales. D'autres ont cité Machiavel comme justification. Mais en
réalité, toutes ces idées peuvent être clairement retrouvées trois siècles avant
Machiavel dans les activités des Chevaliers Teutoniques du Treizième siècle. Et la
dernière citation de Treitschke qui décrit les méthodes de base des Chevaliers
Teutoniques est comme un plan pour la conquête hitlérienne actuelle.
La caste des Junkers
Nous n'entrerons pas dans les détails concernant la formation de l'État prussien
47
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
Nous n'entrerons pas dans les détails concernant la formation de l'État prussien
par les Chevaliers Teutoniques ni concernant les hauts et les bas des guerres qu'ils ont
menées. Il s’agit simplement de montrer les origines et l’évolution de cet esprit qui a
caractérisé les Panprussiens du Dix-neuvième siècle et du début du Vingtième siècle,
l’esprit qui caractérise toujours l’Allemagne d’aujourd’hui, quels que soient les noms
qu’elle a portés. Mais la tradition dont nous discutons n’appartient pas exclusivement
au domaine des idées. Nous sommes également confrontés à une puissante
combinaison d’intérêts économiques réels établis aux Treizième, Quatorzième et
Quinzième siècles parmi les adeptes des Chevaliers et que l’on peut retracer jusqu’à
notre époque. Derrière son visage, qui a souvent changé au cours des siècles, cette
combinaison d'intérêts représente une force motrice importante pour maintenir en
vie les idées de grandeur de l'État et de dévotion à son égard qui ont été propagées en
Prusse depuis l'époque des Chevaliers jusqu'aux temps présents.
Les Chevaliers en bénéficièrent - personnellement et en tant qu'Ordre - plus que
tous les autres dans la conquête du territoire prussien (XIII, XIV et Quinzième siècle).
Des milliers de nobles vinrent bientôt de diverses régions de l'Allemagne et
s’installèrent à proximité des Chevaliers. On peut considérer ces nobles comme étant
le deuxième groupe le plus favorisé qui ait tiré bénéfice tiré de la conquête. Pour la
plupart c’étaient des aventuriers attirés par les profits sur ces terres où un croisé avait
toute liberté. Ici, ces fils de nobles - qu'ils ne fussent pas encore entrés dans leurs
héritages ou qu'ils les aient dilapidés imprudemment - pouvaient espérer faire
rapidement fortune. Pendant quelques années, ils servaient dans les armées de
l'Ordre sans en prendre réellement les vœux. Puis, grâce aux liens qu’ils se nouaient
en son sein, ils parvenaient à s'emparer de domaines appartenant à des Borussiens ou
à d’autres peuples autochtones. Il ne leur restait plus qu’à utiliser le fouet sur les
paysans indigènes et les traiter comme des esclaves contraints à la culture de ce qui
avait été leurs terres.
Ces aventuriers arrivés sur le territoire borussien, sans avoir de biens, même
pratiquement à l’état de mendiants furent appelés les « Betteljunkers « (mendiants
écuyers).
Un autre groupe se forma en marge de l'Ordre. Il s’agit d'anciens membres de
l'Ordre qui l'avaient abandonné pour se marier, de frères et de cousins de chevaliers
fortunés qui venaient s'établir afin de tirer profit de leurs liens familiaux. De plus,
beaucoup de membres maintenant germanisés de la noblesse borussienne, étaient
prêts à accepter les conditions les plus humiliantes pour sauver leurs biens et ils
s'allièrent au Betteljunkers au cours des XII, XIII, et Quatorzièmes siècles
susmentionnés qui furent « l'âge d'or « de l'Ordre Teutonique. Tous ces groupes
s'entremarièrent et tissèrent des milliers de liens qui les mélangèrent, cela afin de
protéger par la complicité de l'Ordre les privilèges dont ils tiraient profit. Ce sont les
descendants de ces groupes - les Betteljunkers, les chevaliers défroqués, les parents
des chevaliers et les Borussiens germanisés – qui ont formé plus tard la caste de
junkers prussiens qui a eu une si grande influence sur les affaires de l'Allemagne
jusqu'à nos jours.
De l'austérité monastique de l'Ordre a découlé ce qu'on a appelé plus tard la «
discipline prussienne ». Malgré cette austérité rigoureusement imposée, un
extraordinaire laxisme moral régnait chez les Chevaliers de Prusse partout où les
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II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
relations entre les Chevaliers ou les intérêts de l'Ordre étaient en jeu. Des Landjunkers,
qui n'étaient pas directement soumis à la discipline monastique, étaient en grande
partie responsables des abus florissants dans l’État de l’Ordre. Cette situation
contradictoire, une discipline spartiate mêlée d'abus flagrants et nombreux, reflétait
l'alliance durable entre représentants de deux idées de la vie à l'avantage de chacune.
Elle devait rester caractéristique de la Prusse jusqu'à aujourd'hui et qui plus est
caractéristique depuis 1870 de l'Allemagne dominée par la Prusse.
Dans un ouvrage publié en 1904 (Geschichte des deutschen Ordens), l'écrivain
allemand Carl Dampens décrit comme suit le comportement de ces ancêtres des
Junkers: « Au lieu de traiter les indigènes avec un amour chrétien, l'Ordre a permis la
tyrannie des Landjunkers, ainsi que celle de leurs propres régents locaux dans les
terres nouvellement conquises. Dans une ville où la population était redevenue
païenne, l'un de ces régents, Hermann von Altenburg, après fermé les portes du
village, a brûlé lentement tous les habitants. ...Les Landjunkers ne voulaient vivre
qu'aux dépens des indigènes, qu'ils escomptaient avoir comme esclaves personnels.
Lorsque nous réalisons comment ces Junkers se comportent aujourd’hui, dans ces
mêmes provinces, nous pouvons bien imaginer comment cela devait être à cette
époque, alors qu’il n'y avait ni presse ni groupe parlementaire d'opposition pouvant
défendre les droits des opprimés. » Cela a été écrit en 1904 quand il y avait, disons,
par intérim, une presse de l'opposition et un groupe parlementaire en Prusse.
La souche borussienne
On s'est souvent efforcé de déterminer si l'héritage de Borussien était
profondément ancré dans le sang des Prussiens d'aujourd'hui, et en particulier des
Prussiens Junker. Il n’est pas plus facile d'évaluer avec précision la contribution
ethnique des Borusslans au groupe prussien actuel que, par exemple, la part de Saxon
et la part de Normand, chez l'Anglais du vingtième siècle. Mais nous n’avons pas besoin
de statistiques précises pour nous donner une idée générale du résultat du mélange
d'éléments teutoniques et slaves chez les Prussiens.
En dépit de la rigueur de la règle monastique de l'Ordre concernant la vie
intérieure personnelle, les Chevaliers, dans leur comportement extérieur,
ressemblaient plus aux Germains barbares de Tacite qu’aux fondateurs de l'Église qui
prêchaient la charité, éléments préchrétiens survivants parmi les Chevaliers
Teutoniques et ceux qui les entouraient - les ancêtres des Junkers. Les exemples
donnés quotidiennement par les Borussiens sauvages aux Allemands et les mariages
entre les Junkers allemands et les Borussiens Prosélytes chrétiens (qui n'ont jamais
vraiment compris les enseignements moraux de l'Église) ont mis l'accent sur les traits
préchrétiens du Prussianisme né de cette curieuse fusion. Si nous gardons à l'esprit
que la descendance de ces préchrétiens ou, si on préfère, ces ancêtres « barbares «
est relativement récente, on peut mieux comprendre le comportement particulier des
Junkers du vingtième siècle - par exemple les méthodes cruelles pratiquées par le
Fehme dans la période après la Première Guerre mondiale. Six siècles seulement se
sont écoulés depuis que les femmes de Borussie ont été obligées d’obéir de manière
absolue à leurs maris, faute de quoi elles étaient brûlées vives. Lampens raconte
l’incident qui s'est passé pendant les guerres entre chevaliers et Borussiens:
« Le grand prêtre invoqua les Dieux; sur quoi le saint oracle de Romowe promit
la victoire aux païens, à condition qu'une femme chrétienne allemande s’offrît de son
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II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
plein gré à être brûlée en sacrifice - un hommage à leurs Dieux. Les païens trouvèrent
effectivement une telle femme qui, rassasiée de tous les plaisirs de la débauche,
grimpa sur le bûcher funéraire. Et surgit le résultat de cette union de forces : les
Prussiens. » Les descendants immédiats de ces Borussiens épousèrent les filles des
Betteljunkers et ont contribué ainsi à la formation d'une caste qui peut être considérée
à bien des égards comme une survivance du plus sombre Moyen Âge. Les vertus
primitives de ces peuples non civilisés étaient détruites, mais leurs traditions de
cruauté se sont incorporées, par une sorte d'osmose, à la dureté et l'arrogance des
chevaliers allemands. Kotzebue a dit à ce sujet: « Toutes les pratiques et coutumes
morales de ces peuples, y compris, malheureusement, leurs vertus devaient subir par
la suite diverses mutations, parce qu’elles avaient malheureusement fusionné avec la
superstition et le blasphème des chrétiens allemands. Ils croyaient aux mauvais
esprits, qui conduiraient les possédés à se jeter à l'eau et dans les flammes. Le long de
la côte baltique, des hommes pêchant l'ambre seraient harcelés par des fantômes à
cheval. Les sorciers continuèrent à exercer leurs étranges entreprises. Les rites païens
demeurèrent célébrés dans le noir de la nuit. Les églises restèrent vides. »
Les deux Allemagnes
Les vertus pures de la bourgeoisie citadine et leur stricte adhésion aux principes
de la morale chrétienne contrastaient curieusement avec les conceptions morales très
particulières des Chevaliers Teutoniques et de leur entourage. Déjà, à ce stade, nous
pouvons distinguer entre la « bonne « et la « mauvaise « Allemagne, mais cette
dernière n’avait pas encore atteint la prépondérance qu’elle devait assumer à l’avenir.
Kotzebue a dit à ce sujet :
« À la honte des nobles moines, la bourgeoisie resta ferme dans sa moralité et
son ordre. Dans les villes, les écoles étaient florissantes. Chaque guilde se conformait
aux lois en vigueur, qui assuraient la paix, la décence et la vertu. Personne ne pouvait
venir en armes à l'office du matin. Même en cas d'humeur gaie, « personne n'était
autorisé à se comporter visuellement ou bruyamment de manière honteuse « au
risque d’une peine d’une livre de cire. » « Aucun ne devait manquer de respect pour
les Aînés; on ne devait pas offenser son prochain en l'appelant par un mauvais nom ».
« Ils avaient déjà alors formé un club à cette époque, connu sous le nom de Companye,
dont les règles, si elles étaient violées en paroles ou en actes, infligeaient au
contrevenant une amende d'un baril de miel. Des amendes similaires étaient infligées
aux ivrognes. Les rassemblements n’étaient pas autorisés tant que les cloches de
vêpres n’avaient pas sonné, et les tavernes devaient être fermées à neuf heures.
Aucun carnaval ou foire n'était permis sauf pendant le Mardi gras; les femmes ne
pouvaient rendent visite à leurs prétendants que durant certaines heures limitées; les
journaliers n'étaient pas autorisés à s’absenter le matin suivant un jour de fête et c'est
ainsi que la Prusse a offert le spectacle curieux où l'immoralité des chefs n'a pas
corrompu leurs sujets et où l'intégrité s'était échappée du château du chevalier à la
maison du bourgeois. »
Cette opposition entre deux approches de la vie contradictoires était la même
dans toutes les parties de l'Allemagne, où les Chevaliers Teutoniques, sortant de leur
fief prussien, avaient réussi à établir un commandement local dans les principales
villes. L'Ordre était partout détesté par la bourgeoisie et les conflits étaient fréquents.
Le contraste entre eux ne se limitait pas aux différences entre leurs normes
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II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
personnelles, mais incluait également leur comportement social. La bourgeoisie ne
pouvait pas pardonner les nombreuses promesses non tenues de l'Ordre et d'autres
actes - inspirés tour à tour par le cynisme et l'hypocrisie - qui constituaient un affront
frappant à leur propre compréhension du bien et du mal.
Nous voyons ici deux développements germaniques contradictoires qui se sont
produits indépendamment l'un de l'autre jusqu'au milieu du Dix-neuvième siècle. Celle
qui caractérisait la plus grande partie de l’Allemagne était essentiellement chrétienne
et fait partie de ce que nous appelons « civilisation occidental ». L’autre, en ligne
directe avec les ambitieux empereurs germano-romains, était localisée en Prusse.
Lesreprésentants de cette dernière tendance ne reconnaissaient que des droits, et
considéré avec beaucoup de dédain l'esprit de coopération et d'esprit altruiste qui
prévaut dans les autres États allemands. Ils ont décrit cet esprit comme le résultat de
la « dégénérescence » et ils ont attendu patiemment le moment où ils pourraient
l'anéantir dans leur domination sur le reste de l'Allemagne. Ce moment allait avenir
avec Bismarck.
Les assassinats de Dantzig
L'assassinat par l'Ordre des bourgmestres de Dantzig en 1411 fut un évènement
rappelé dont se souvint longtemps la bourgeoisie de la ville. Après la bataille de 1410,
au cours de laquelle les Chevaliers avaient subi la défaite la plus écrasante de leur
histoire face aux Polonais, le bourgmestre en chef de Dantzig, Konrad Lezkau, déguisé
en mendiant polonais, réussit à traverser les lignes polonaises. Il parvint à avertir le
margrave de Brandebourg et d'autres princes allemands, qui envoyèrent à la hâte des
renforts considérables aux Chevaliers. Dans la tradition de l’Ordre, la gratitude
n’appartenait qu’aux faibles; de sorte que les Chevaliers imposèrent de lourdes taxes
et restrictions à la ville de Dantzig, et lorsque leur ancien bienfaiteur, Konrad Lezkau,
protesta avec acharnement contre un tel comportement, la rage du Comthur de la ville
se déchaîna contre lui. Konrad et les conseillers bouleversés et malheureux devant un
tel état de choses, tentèrent d'apaiser les chevaliers. Une réconciliation solennelle eut
lieu devant l'autel de l'église, où les principaux conseillers et le Comthur de l'Ordre
promirent d'oublier leurs différends et de vivre en paix les uns avec les autres à
l’avenir.
Prétendant célébrer cette réconciliation, le Comthur invita Konrad et ses
collègues à un grand banquet donné en leur honneur au château des Chevaliers le
dimanche des Rameaux.Lezkau, deux autres bourgmestres et un conseiller
acceptèrent l'invitation. En se rendant au château, ils rencontrèrent le Comthur
bouffon de Thur, qui leur dit en plaisantant: « Si vous saviez ce qu’ils cuisinaient, vous
n’iriez pas pour y manger. L'un des collègues de Lezkau prit peur à ces mots et revint
à sa maison. Les autres, sous les exhortations du digne Konrrad, dont l'âme honnête
ne pouvait jamais soupçonner la méchanceté des Chevaliers, entrèrent dans le
château et y furent immédiatement saisis et amenés devant le Comthur et ses
chevaliers, de violentes insultes les assaillirent de tous côtés, mais ils eurent le courage
de garder leur calme. Alors le Comthur convoqua le bourreau d’Elbing, une ville
voisine, et lui ordonna d'exécuter les trois prisonniers. Le bourreau refusa en disant
que ce n'était pas sa coutume d'exécuter des hommes sauf des jugements avaient
légalement été rendus. Il fut sévèrement fouetté pour son insolence et les Chevaliers
décidèrent de faire ce travail eux-mêmes; ils célébrèrent d’abord leur décision en
51
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
buvant pendant plusieurs heures, puis les prisonniers leur furent amenés. Les
Chevaliers se jetèrent sur eux comme des chiens enragés (disent les chroniqueurs) et
les tuèrent avec leurs couteaux et épées. Lezkau subit dix blessures et eut la
gorgetranchée, alors que l'un de ses collègues subirent 16 blessures, et le troisième
dix-sept.L’Ordre tenta de garder le secret de ce qui était arrivé pendant plusieurs jours
durant lesquels les gardes des Chevaliers acceptèrent les provisions quotidiennes
apportées chaque jour par les épouses des trois hommes. Ils disaient à ces femmes
quels aliments leurs maris aimeraient soi-disant le lendemain, de sorte qu'elles
pouvaient l'apporter. Enfin, en réponse aux demandes de la municipalité, protestant
contre le droit de l’Ordre de retenir ses dirigeants arbitrairement, le Comthur fit jeter
les corps des trois bourgmestres devant les portes du château. Les citoyens, muets de
chagrin, ramenèrent les corps et les enterrèrent.
On pourrait penser que le grand maître, après avoir pris connaissance de ces
évènements, aurait peut-être décidé de punir les Chevaliers de Dantzig pour que
l’Ordre ne soit pas identifié à de telles procédures. Il ne fit rien de la sorte. Au contraire,
les femmes et les enfants des bourgmestres assassinés furent chassés de la ville et
tous leurs biens furent confisqués.
De l’Ordre au Duché
Au quinzième siècle se produisirent les évènements qui affaiblirent l'Ordre
Teutonique et aboutirent à la création de l'État séculier prussien.
Afin de se défendre contre les abus et l’autocratie de l’Ordre, la bourgeoisie des
villes prussiennes forma un « Bund « protecteur en 1438, appelé « Bund de
Marienwerder » d’après le lieu où l'organisation avait été créée. L’esprit de décence
et de coopération s’élevait alors contre les principes d’exploitation et d’égoïsme étroit
des Chevaliers. Dans les villes allemandes, les traditions de la Hansa étaient en plein
épanouissement. Ligue des villes marchandes, la Hansa avait trouvé à la fois sa
fonction et sa prospérité dans l’échange, plutôt que dans l’usurpation des biens des
autres. Unis, les membres du Bund s’étaient jugés suffisamment forts pour s'opposer
à l'Ordre, ce vautour qui les terrorisait.
Au début, le Bund protesta simplement contre les exactions de l'Ordre. Mais en
1453, l'empereur défendit les Chevaliers et réprimanda sévèrement le Bund. Ce
dernier, enragé, déclara la guerre à l'Ordre en 1454. Les Chevaliers tremblèrent,
connaissant très bien la force des villes. Les « burgs « fortifiés des Chevaliers, ces
forteresses qui dominaient les villes de leur banlieue tombèrent bientôt un à un entre
les mains de la bourgeoisie révoltée. Au bout de quelques semaines, 56 de ces burgs
avaient été saisis. La guerre dura treize ans et entraîna de lourds affrontements
occasionnels entre les deux côtés. Les villes demandèrent l'assistance du roi de
Pologne, qu'ils invitèrent à étendre son règne sur la Prusse - « Ce pays est
originellement issu de la couronne de Pologne ». Les bourgeois, pour la plupart
germanophones, avaient fait cette demande parce qu'ils étaient convaincus que tous
leurs malheurs étaient concomitants au règne des Chevaliers sur leur pays et
convaincus que les rois de Pologne montreraient un respect beaucoup plus grand
envers leurs droits et leurs traditions.
Les Chevaliers finalement comprirent qu'ils ne pouvaient plus continuer la lutte.
Leur armée, qui comptait 71 000 hommes au début de la guerre, était maintenant
réduite à 1 700 hommes. Le traité de paix signé à Thorn en 1466 représenta une
52
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
défaite totale pour l’Ordre. Les pays de Culm, Michelau et Poméranie Mineure, avec
leurs principales villes de Thorn, Dantzig, Elbing, Marienburg et l'évêché d'Ermeland,
passaient sous domination polonaise. L'Ordre était autorisé à conserver le reste de son
territoire, mais le Grand Maître, en tant que « duc de Pologne », était désormais obligé
de céder devant le roi. La moitié des fonctionnaires de l'Ordre, dans les pays relevant
de son administration, étaient désormais des Polonais. Les villes devaient être
protégées et il était interdit à l'Ordre de leur imposer de nouvelles lois ou taxes. Après
la signature du traité, le Grand Maître s’humilia devant le roi Casimir IV Jagellon, 1427-
1492. Ce dernier l'aida rapidement à se relever, les larmes aux yeux. Le seul prince
allemand qui avait aidé l'Ordre était le margrave de Brandebourg, Frédéric von
Hohenzollern [Les Hohenzollern, originaires de la Souabe, étaient des Burgraves de
Nuremberg. En 1397 l’empereur Sigismond avait contracté un emprunt de 100 000
florins hongrois auprès du burgrave Frédéric VII de Nuremberg. Ne remboursant pas, il
donna en 1411 le Brandebourg à Frédétic VII de Nuremberg devenu Frédéric I de
Brandebourg, Margrave et Grand électeur, Concile de Constance, 1515.]
Le Margrave et l'Ordre avaient conclu un pacte inhabituel, promettant de
s'aider mutuellement contre les sujets de chacun. Ce fut le margrave qui, en 1466,
agissant au nom de l'Ordre, négocia la paix avec le roi de Pologne pour les Chevaliers,
Les relations entre l'Ordre et les Hohenzollern étaient désormais devenues
excellentes. Il est donc compréhensible que les Chevaliers jugeassent utile, en 1511,
d’élire Albert de Hohenzollern et de Brandebourg à la dignité de Grand Maître de
l’Ordre, poste qu’il occupa en comprenant parfaitement les traditions et les objectifs
de l’Ordre.
Néanmoins, c'est Albert qui fut le responsable de la sécularisation de l'État de
l'Ordre. En fait, les Chevaliers Teutoniques étaient devenus depuis un certain temps
beaucoup plus une caste contrôlant un État, qu'un Ordre de moines servant des fins
religieuses. Les officiers des Chevaliers exercèrent une grande influence et mirent tout
en œuvreau profit de l'Ordre, d'eux-mêmes et des Junkers, avec lesquels ils étaient
unis par des liens de parenté, d'amitié et de complicité. Une très petite minorité de
chevaliers resta fidèle aux traditions religieuses, mais elle n’eut pas d’influence sur
l’ordre. Albert n’avait rien d'autre que donner un statut officiel à une situation
existante. En 1525, il transforma l'État de l'Ordre en Duché héréditaire de Prusse (avec
l'approbation du roi de Pologne, qui restait suzerain du Duché comme il l'avait été de
l'État de l'Ordre).
L'occasion de cet acte fut la Réforme, Albert laissa s’imposer les idées
dominantes de l'Ordre. Cela eut des conséquences curieuses, car il fut possible
pendant quelque temps d'assister à l'étrange spectacle d'un ordre de moines, dont
certains étaient catholiques, mais la plupart luthériens; un ordre ayant deux rituels
d’initiation avec de légères différences, l’un pour les frères catholiques et l’autre pour
les disciples luthériens. En réalité, cette évolution n’avait rien d’étonnant, car, comme
nous l’avons vu, l’ordre prétendument religieux avait été allemand dès le début de son
existence. Sa fonction n'avait jamais été spirituelle, mais avait été exclusivement
inspirée par des objectifs impérialistes.
Un « hôpital » pour la noblesse allemande
La transformation de l'État de l'Ordre en Duché ne modifia en rien l'organisation
interne de l'État. Les anciens Chevaliers conservèrent leurs positions, mais ils purent
53
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
désormais se marier légalement. Ainsi, ils se retrouvèrent au même niveau que leurs
alliés, les Junkers. Les quelques Chevaliers restés toujours fidèles aux traditions d'un
ordre fermé et monastique émigrèrent à Mergentheim, où ils vécurent comme un
anachronisme vivant dépouillé de tout but et de toute fonction. Finalement, en 1809,
Napoléon Ier supprima cet ordre fantôme. [Son existence continua en Autriche et fut
rétablie en Prusse à la fin du Dix-neuvième siècle par Guillaume II], mais il n'avait pas
brisé les forces du véritable Ordre Teutonique qui sécularisées et cachées derrière une
variété de masques, survécurent dans l'État prussien.
Toutes sortes d'organisations ont servi de déguisements. Les sociétés secrètes ont
fonctionné à l'ombre de l'Ordre Teutonique. Les Junkers n'étant pas directement
soumis aux règles de l'Ordre.avaient trouvé utile de nouer des liens avec lui, sous la
protection duquel ils pouvaient défendre leurs propres intérêts et poursuivre des
objectifs analogues à ceux de l'Ordre. Dès 1397, une société secrète Junker connue
sous le nom de « Société des Lézards » – (Eidechsengesellschaft), avait été créée. La
signification symbolique de ce nom était peut-être que ses membres avaient
l'intention de se faufiler parmi les fissures de l'État de l'Ordre. Certains Grands Maîtres
tolérèrent ces activités tandis que d'autres furent plus stricts, tant envers les membres
de l'Ordre qu'envers les Junkers et leurs complices. Lampens, indulgent envers l'Ordre,
commente d'un point de vue distinctement allemand la Eidechsengesellschaft
(Geschichte des deutschen Ordens, 1904), de la manière suivante:
« Les Landjunkers, dans leur exploitation inconsidérée de la paysannerie,
s’étaient heurtés à des obstacles constants de la part des officiers de l'Ordre. Alors,
une section des Landjunkers forma une association apparemment anodine,
l'association la plus perfide - l'Eidechsengesellschaft - prétendant ainsi, comme il a été
souvent aujourd'hui, que son but était «la protection de leurs propres intérêts! » Selon
les règles secrètes de cette association, les Landjunkers ne devaient défendre les
intérêts patriotiques allemands que si c'était à leur avantage. Ils ne trouvaient jusque
là leur avantage que dans la ruine du reste de l'humanité, mais désormais le Monde
entier existait pour eux afin qu’ils l’exploitent et en abusent. »
Kotzebue affirme que l’existence de la « Société des Lézards » fut finalement la
véritable cause du remplacement de l'Ordre par l'État prussien... « Leur charte de
fondation faisait référence aux Grands Maîtres avec respect et ne laissait pas présumer
qu'ils allaient contester l'autorité de ces derniers, néanmoins ils n'avaient pas hésité
plus tard à déclarer que si la justice leur était refusée, ils prendraient des mesures de
protection personnelle. Et ainsi, même à ce moment-là, une mauvaise graine avait été
semée qui devait, après un demi-siècle, se réactiver et donner les racines solides de
l'Ordre-Oak' de la terre ensanglantée. »
Les Junkers, parce qu'ils voulaient monopoliser le pouvoir suprême de l'État pour
leur avantage exclusif, avaient éliminé l'Ordre de la Prusse. Lorsque le grand maître
Albert de Hohenzollern transforma l'état de l'Ordre en un duché, il agissait
probablement sous l'influence de cette Société des Lézards. Les Junkers avaient
imaginé, à juste titre, qu'ils auraient une emprise plus directe sur les affaires d'un état
politique que sur celles d'un ordre fermé. La rigueur de l'ordre s'était révélée être un
obstacle aux influences extérieures. De serviteurs privilégiés, ils se firent seigneurs et
maîtres presque du jour au lendemain. Pat bonheur ils purent dire, comme Louis XIV:
« Je suis l'État ». Si cet État, en vertu d'une tradition ancienne, était destiné à mener à
54
II LA CAVALCADE DES CHEVALIERS TEUTONIQUES
bien une mission mondiale, l’Ordre était destiné à être le récipiendaire de cette
mission - puisqu'il devait désormais bénéficier de tous ses avantages.
L’Ordre lui-même avait entre autres objectifs secrets de servir d’un « hôpital »
pour la noblesse allemande. Nous avons vu que l'Ordre des Chevaliers Teutoniques
avait été créé à l'origine pour créer un hôpital pour les Croisés allemands en Terre
sainte. Les Chevaliers utilisaient aussi le terme « hôpital » dans un sens symbolique
(autre exemple du symbolisme courant au Moyen Âge) et ont ainsi caché l'un des
objectifs de l'Ordre, « le complot visant à promouvoir les intérêts d'une caste ». Ces
aspects impérialistes de l'Ordre existent bel et bien tel qu’ils avaient été définis définis
dans la Bulle de Rimini, la véritable Charte de l'Ordre. Kotzebuet a déclaré que, lorsque
le Grand Maître avait demandé l'aide du margrave de Brandebourg, celui-ci lui avait
rappelé « que l'ordre avait toujours été un hôpital pour la noblesse allemande ». « La
description la plus appropriée, ajoute Kotzebue, qui pourrait éventuellement définir
cette organisation non naturelle tient en un mot, le mot « Ordre ». »
Dès sa fondation, l'Ordre avait un « secret » ou des « secrets ». Ces secrets sont
fréquemment mentionnés et, dans les règles du grand maître Konrad von
Ehrlichshausen, il est indiqué que « les secrets de l'Ordre ne doivent jamais être
révélés à un séculier ou à des serviteurs ». Ceux-ci ne peuvent pas être référés aux
Statuts de l'Ordre. Les « secrets » ne peuvent donc concerner qu'un énoncé plus
détaillé des objectifs d'expansion et de conquête que ce qui figurait à l'origine dans le
taureau intentionnellement vague de Rimini; en tant qu'hôpital, l'Ordre défend la
caste de la noblesse allemande. Cet ordre est habilement masqué dans le nom officiel
de l'ordre: « Ordre des Frères allemands de l'hôpital de Jérusalem ». C’est seulement
en ayant à l’esprit le double objectif de l’Ordre que l’on peut comprendre toutes les
attitudes et méthodes de l’ordre, souvent contradictoires, celles de la Prusse ainsi que
celles de l’Allemagne dominée plus tard par la Prusse.
C'est ce double motif qui explique que l'entité impersonnelle qui était l'Ordre et
qui aujourd'hui est l'État ait pu poursuivre le plus impitoyablement possible un plan
fou d'installation d'un impérialisme. Cet « intérêt général » a été confié à la caste des
Junkers prussiens. Leur bien-être est l’objectif suprême, mais rarement reconnu des
membres de l’Ordre. Le même double objectif poursuivi durant des siècles par l’Ordre
est repris aujourd'hui par les organisations Junker. Les « secrets » sont restés les
mêmes du Treizième qu'au Vingtième siècle.
Karl. Juluis Weber, 1767-1832, écrivain allemand, dans un ouvrage publié en
1835 (Das Ritter Wesen), que nous avons déjà cité, se montre surpris par le fait que
les partisans de l'Ordre aient été capables de décrire celui-ci comme étant un « Institut
national de la noblesse ». C'est là la surprise naturelle de l'homme éclairé qui, face à
l'évidence, n'ose pas croire que la moralité atavique existe toujours. À une occasion
où le nom « Institut national de la noblesse » cité comme étant un argument pour la
défense de l'Ordre avait sévèrement été critiqué Weber écrivit: « C'était presque
comique... Ne serait-ce pas honteux pour un pays éclairé qui connaît ses droits (je rêve
ici des Allemands comme nation) de tolérer un Institut national de la noblesse et cela
ne serait-il pas une discrimination envers d'autres citoyens de l’État? »
C'était précisément le cas.

55
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
CHAPITRE III
LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
Les Chevaliers, véritables dirigeants de l’Ordre Teutonique, ont maintenu leurs
positions. Les Junkers ont préservé leurs privilèges. Les sociétés secrètes [nous verrons
travailler les nombreuses organisations subordonnées que ces les sociétés secrètes ont
jugé utile de créer au cours de la période 1918-1933] ont entrepris de maintenir en vie
le mysticisme et l'aspect « conspirateur » de l'Ordre. On peut également dire que les
Chevaliers Teutoniques ont pleinement survécu dans le duché et plus tard dans le
royaume de Prusse.
La branche familiale du duc Albert disparut en 1618. L'héritage prussien fut
transmis à un autre Hohenzollern, l'électeur de Brandebourg, qui devait désormais
régner sur les deux pays. Il était en tant que margrave de Brandebourg, il était sous
l'empereur le duc de Prusse, et en tant que Duc, il était vassal du roi de Pologne. Mais
les Électeurs qui lui ont succédé ont été beaucoup plus soucieux de gouverner la
Prusse que le Brandebourg.
Les traditions de l'Ordre ont survécu dans la diplomatie et la guerre
Ces Électeurs n'avaient pas maintenu la tradition de l'Ordre pourtant survivante
en Prusse ni le lien unique qui unissait les intérêts entre les organisations Junker et la
caste des fonctionnaires. Ils estimaient avoir des projets beaucoup plus ambitieux que
de bâtir leur règne autour de l'héritage limité de l'État du Brandebourg, dont l'histoire
n'était guère différente ni plus intéressante que celle d’autres principautés
allemandes.
Frédéric-Guillaume Ier, nommé « Grand Électeur » contribua à la survivance et
au développement de cette tradition prussoteutonique. H. Bauer (dans Schwert im
Osten, 1932) commente cette politique avec un enthousiasme caractéristique:
« Lors de la création de l'État de Brandebourg-Prusse par le Grand Électeur
Frédéric-Guillaume Ier, le concept de l'État qui existait dans l'ancien État de l'Ordre fut
rétabli. Sous Frédéric l'épée fut levée à l’Est avec l’esprit prussien de dureté,
d’obéissance et de devoir - l’épée à travers laquelle le Reich (le vieux rêve de tous les
Allemands) devait renaître ».
Pendant les guerres entre la Pologne et la Suède, le Grand Électeur, se rangeant
alternativement avec chacun de ces pays, manœuvra avec une duplicité si ingénieuse
qu'il réussit finalement à faire reconnaître la complète indépendance du duché de
Prusse par les deux pays. Plus tard, sous son fils Frédéric, le Brandebourg et le Duché
furent renommés « Royaume de Prusse ». Frédéric choisit cette dernière appellation
parce qu'en tant que sous le nom de souverain de Brandebourg, il aurait été vassal de
l'empereur. Mais en même temps, en surcroît en se faisant appeler « roi de Prusse »,
il manifestait son intention de rester fidèle aux traditions prussiennes. Sa souveraineté
pour cette raison reçut l'appui de la classe dirigeante puissante composée de
responsables prussiens, descendants des Chevaliers et affiliés des Junkers.
Son fils Frédéric II, nommé Frédéric le Grand, accrut le pouvoir de la Prusse par
le biais de guerres d'agression, préservant ainsi les anciens principes prussiens bien
aimés. Dans ses mémoires, il attribua ces guerres simplement à de l'ambition. Ainsi
que Bernhardi cité précédemment: l'a affirmé : » Toutes les guerres menées par le
Grand Électeur et Frédéric le Grand étaient des guerres de leur choix. » Ces hommes
agissaient dans le seul but d'une extension continue de la puissance de l'État prussien
56
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
et du territoire de l'État de l'Ordre. Tous deux étaient soutenus par la même classe
privilégiée féodale, dont les modes de vie ont peu varié au cours des siècles.
Aucune unité allemande sans l'hégémonie des Junkers
La vague de révolution qui balaya l'Europe en 1848 visait entre autres ces
privilèges parmi d'autres choses ainsi que tous les abus dont ils étaient responsables.
Les Junkers passèrent quelques moments difficiles. Mais le soulèvement fut
infructueux en ce sens qu'il n'atteignit pas la véritable racine du mal. Dans un esprit
enthousiaste, mais quelque peu naïf, les révolutionnaires demandèrent à Frédéric-
Guillaume IV, roi de Prusse, d'assumer la direction de leur mouvement et d'accepter
la couronne de l’Empire. Le roi, flatté par l'offre, accepta d'abord; mais bientôt «
d'autres influences se firent sentir « et il déclina la proposition. Les hauts
fonctionnaires, les Junkers prussiens et les alliés des forces armées [ce dernier corps
d'armée était composé de descendants des mêmes castes que les deux premiers
groupes et ils avaient préservé toutes les traditions militaires de l'Ordre] avaient
opposé leur veto à cette proposition des révolutionnaires.
Cette action pouvait sembler surprenante de la part d'un groupe qui désirait
tellement l'agrandissement de la Prusse. Le dernier des trois groupes, celui du corps
des officiers, était composé de descendants de la même caste que les deux premiers
et conservait toutes les traditions militaires de l'Ordre. Comme prouvé par les
évènements ultérieurs, leur objectif était l'hégémonie prussienne sur l'Empire,
première étape vers une hégémonie plus étendue. Cependant, apparemment, en
1848, ils ne voulurent pas saisir l'occasion qui leur était offerte par le roi de Prusse:
La raison en est simple: les « Panprussiens » savaient qu'une telle chose serait
trop risquée. Dans ces circonstances, rien ne garantirait la préservation de leurs
privilèges féodaux (qui, selon eux, prévalaient sur les intérêts de l'État). Le credo de la
puissante « Société des Lézards » était encore fort: « Les intérêts patriotiques ne
pouvaient être supportés que lorsqu'ils coïncidaient avec ceux des Junkers. » Les
Junkers préféraient attendre que l'unification du Reich pût se faire dans der termes
qui leur seraient favorables, c'est-à-dire par une capture totale des pouvoirs de tous
les États allemands par la clique prussoteutonique de Bismarck, à un certain degré de
Guillaume II et finalement, Hitler devait finaliser cette tâche telle que l'avaient conçue
les Prussoteutoniques,
Carl Schurz, 1829-1906, le patriote allemand de 1848, qui devint plus tard un
grand personnage politique en Amérique, décrivit dans ses mémoires [Les souvenirs
de Carl Schurz, The McClure Co, New, Y &, 1907.] les forces qui influèrent sur le roi de
Prusse en 1848:
« Il y avait l'aristocratie terrienne, l'élément « Junker », dont les privilèges
féodaux étaient théoriquement contraires à l'esprit révolutionnaire et en pratique
opposés à l'action législative des représentants du peuple et qui habilement flattaient
la fierté du roi. Il y avait la vieille bureaucratie, dont la puissance avait été brisée par
l’esprit révolutionnaire et qui, quoique le personnel avait été quelque peu changé,
cherchait à revenir à ses vieilles habitudes. Il y avait l’esprit « vieux prussien qui
ressentait toute aspiration nationale comme pouvant réduire l’importance de la
spécificité prussienne et qui était encore forte aux alentours de Berlin [Potsdam, dans
la banlieue de Berlin, quel est le siège de l’influence prussoteutonique dans les affaires
de l’État] et dans certaines provinces de l’Est. Toutes ces forces, appelées de manière
57
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
générale « la réaction « dans leur ensemble, travaillèrent pour détourner le roi du
parcours qu’il avait ostensiblement suivi immédiatement après la fin de la révolution
de mars, dans le but de se servir de lui pour avoir la plus large restauration possible de
vieil ordre des choses, sachant que s’ils contrôlaient le roi, ils pourraient par lui
contrôler l’armée et avoir avec elle une force considérable et peut-être décisive dans
le conflit à venir. »
Les projets d'unification de l'Allemagne conformément au plan démocratique de
1843-1849 se heurtèrent également à une vive résistance de Bismarck, qui tout au
long de sa carrière avait été un fidèle serviteur des intérêts prussiens: « Je crois que si
nous refusons notre soutien à ces projets. Il sera plus facile pour la Prusse de réaliser
l’unité allemande de la manière déjà indiquée par le gouvernement, mais au pire, je
préférerais que la Prusse reste en Prusse, plutôt que de voir mon roi s’abaisser lui-
même pour devenir le vassal des associés politiques de MM. Simon et Schaffrath
[dirigeants démocrates de cette époque]. De par son caractère, elle sera toujours en
mesure de donner des lois à Allemagne au lieu de les recevoir des autres. »
En fait la chose qui préoccupait la clique prussienne était de pouvoir imposer ses
propres lois au reste de l’Allemagne et nous savons exactement ce que ces « lois «
signifiaient.
En 1849, Bismarck prononça un discours sur le même sujet: « Ce qui nous a
jusqu'ici retenus, provient de notre Prussianisme spécifique, des vestiges du
Prussianisme hérétique d’origine qui a survécu à la Révolution, c’est-à-dire l’armée
prussienne et l'administration prussienne intelligente, et l'activité interchangeable
vigoureuse qui unit le roi et le peuple en Prusse... Le peuple, dont le véritable
représentant est cette armée, ne souhaite pas voir son royaume prussien fondre dans
la fermentation putride de l'insubordination sud-allemande.
« L'expression " peuple" employée par Bismarck dans son discours est en réalité
un euphémisme, désignant ainsi la masse de Landjunkers qui seuls s'opposèrent à la
réalisation du plan démocratique de 1848, plutôt que le vrai peuple, qui avait soutenu
ce plan. Lorsqu'il parle de « l'armée prussienne », il fait évidemment référence au
corps des officiers qui, dans leur ensemble, sont issus de la classe Junker. Quant à
l’esprit de « l’insubordination de l’Allemagne du Sud », auquel il s’oppose
vigoureusement, c’est en réalité l’esprit chrétien et humanitaire qui respecte les «
droits de l’homme » que Bismarck et les Junkers considéraient contraires aux
traditions teutoniques.] Sa loyauté n’est pas attachée à un véritable conseil
d’administration de l’Empire ni à la sixième partie d’un conseil de princes, mais à son
roi de Prusse vivant et libre, héritier de ses ancêtres ... Nous souhaitons tous que l'aigle
prussien puisse déployer ses ailes pareillement protectrices et dirigeantes du Memel
au Donnersberg; mais nous voulons le voir, certes, mais le voir libre - pas entravé par
un nouveau Parlement Ratisbonne ni soutenu par les pignons de ceux qui égalisent les
cisailles à Frankfort. Nous sommes des Prussiens, et nous resterons; et j'espère bien
que nous continuerons à le faire longtemps après que ce bout de papier aura été
oublié, car c'était une feuille d'automne fanée. »
Le Diable teutonique
En se prononçant ainsi pour des principes « prussiens » et en s'opposant à ceux
qu'on pourrait appeler « Allemands », Bismarck soutint un type particulier
d’Allemagne discriminant l'autre. Le « Prussianisme » auquel il se déclare fidèle (dont
58
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
la nationalité a un passé bien plus bref que celui de l'Allemagne) n'est rien d'autre que
la tradition de l'Ordre qui a survécu - une tradition teutonique en expansion éternelle,
soutenue par une caste privilégiée. À la différence de celle-ci, on retrouve l’autre
tradition de la bourgeoisie industrieuse, des principautés pacifiques et de l’esprit de
coopération de la Ligue hanséatique. Dans un moment de sincérité, Bismarck écrivit à
l'un de ses amis: « J'ai vendu mon âme au diable teutonique » (ainsi que le rapporte
Moritz Busch, son factotum littéraire, qui lui était très dévoué) [Moritz Busch,
Bismarck, traduction de Lilliam Beatty-Kingston. Charles Scribner’s Son, New York,
1891]. C'est ce même « diable teutonique » à qui tous les théoriciens de la « grandeur
allemande » du Dix-neuvième siècle ont vendu leur âme. Parce que ce diable
teutonique était identique au diable prussien, ils en venaient tous, quelle que soit leur
origine, à considérer la Prusse comme le seul pays, le seul pouvoir capable de réaliser
leurs rêves.
Moritz Busch a consacré beaucoup de temps à prouver que, même si Bismarck
est né Junker et avait les mœurs des Junkers et était leur allié politique, néanmoins il
n'en était pas pour autant le prototype. Busch avait été très proche de Bismarck et il
est probable qu'il souhaitait présenter son héros à la lumière des apparences
préférées de ce dernier. Sa thèse dans une certaine mesure est valable. Tout au long
de sa carrière, Bismarck s’est consacré sincèrement à la monarchie prussienne. Celui-
ci, malgré ses alliances avec les Junkers, malgré la similitude de ses dieux et de ses
méthodes, malgré l'origine des deux, a finalement développé son propre objectif et
ses traditions dans le cadre de ce contexte commun. (Cela arrive souvent aux
institutions créées pour servir les intérêts d’autrui. Lorsque ces institutions acquièrent
une existence indépendante, elles finissent par développer leurs propres traditions et
objectifs, tout en préservant celles qui se cachent derrière leurs origines. L’Ordre
Teutonique lui-même, tout en ayant poursuivi les ambitions de l'empereur Frédéric II
à l'égard de l'imperium mundi, finit par conférer à ces ambitions un sens plus complexe
et la même chose semble être vraie si l'on compare les organisations prussiennes-
junkers et le véritable Ordre Teutonique.) La monarchie prussienne était un
instrument servile pour les Junkers prussiens, et en tant que tel représentait une
façade des plus opportunes pour ce groupe; mais en même temps, elle avait sa propre
existence et ne pouvait évidemment pas être considérée comme absolument
identique à lui. [En 1918, la monarchie devait assumer l'entière responsabilité de la
débâcle en raison de son rôle de façade. Parce que cette monarchie existait en tant
qu'entité séparée, il était possible de la supprimer sans affecter réellement les forces
qui se cachaient derrière elle. La suppression de la monarchie semblait être un remède
suffisant. Les Junkers prussiens (avec leurs affiliations dans l'armée, parmi les
fonctionnaires et, depuis la création et le développement de l'industrie allemande -
parmi l'industrie lourde également) constituaient un groupe beaucoup plus dangereux
que ne l'avait été leur organisation avant - la monarchie; et ils ont ainsi pu maintenir
leur position. Ils pourraient le faire parce que leurs activités et leurs organisations
secrètes ont échappé à l’attention générale.]
Busch, à qui on peut se référer sans être accusé d'avoir des idées préconçues
contre Bismarck, dit ceci de son idole:
« Il est issu d'une ancienne famille de nobles de la campagne, habitant les
Marches, qui a fourni aux rois prussiens un certain nombre de 'Junkers', qui sont tous
59
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
devenus des officiers de l'armée, et pas un certain nombre d'entre eux sont morts sous
Frédéric le Grand et pendant la guerre d’émancipation, pour l'honneur et leur pays.
Après sa jeunesse, les attributs de « junkiste « évoqués plus haut - l’arrogance, le
tempérament élevé et la brusquerie - étaient fortement développés en lui; les moins
remarquables d'entre eux, cependant, étaient les plus saillants. En tant qu'étudiant, il
était connu pour sa langue piquante et son épée prête à l'emploi, les plus vieux
citoyens de Goettingen gardent toujours à l'esprit ses mauvais coups. »
La description des mœurs Junker dans le caractère du jeune Bismarck correspond
bien trait pour trait avec le prototype traditionnel des Chevaliers Teutoniques,
ancêtres des Junkers. Busch a écrit quelques passages d'excuses à propos des liens et
attitudes de Junker de Bismarck: « Le chancelier était un Junker; il a mené longtemps
une vie de Junker et, dans une certaine mesure, il a exprimé le point de vue de ses
confrères Junkers. En tant que ministre, cependant, il n'appartenait au parti désigné
par l'épithète « Junkerdom « que dans la mesure où, y correspondant, il était un
royaliste dans ses pensées et ses sentiments et, surtout, s'opposait au gouvernement
parlementaire. [La première définition du Junkerdom dans le dictionnaire est la
pratique des propriétaires fonciers aristocratiques de la Prusse qui étaient dévoués au
maintien de leur identité et de leurs vastes privilèges sociaux et politiques. Une autre
définition du Junkerdom est le comportement caractéristique d'un officier ou d'un
officier allemand arrogant, borné et tyrannique. Junkerdom est aussi le statut d'un
jeune noble allemand.]. S'il avait été qualifié de « soldat » au lieu de « Junker » – si on
avait considéré son militarisme au lieu de sa Junkerdom -, cela aurait eu du sens au vu
de son caractère, bien que ce ne lui aurait pas été un reproche. Ce que l’on appelle le
militarisme, c’est en réalité cette discipline prussienne en vertu de laquelle toutes les
forces de l’État, tous les membres de l’organisme gouvernemental dans ses diverses
branches, travaillent ensemble dans le même but: ce système, dont le premier
principe est: en effet, l'obéissance, ou plutôt la subordination des inclinations et
opinions personnelles de chaque individu à celles de son supérieur officiel immédiat
et aux intérêts de l'État, en général [L'adhésion de Bismarck et de toute l'école
prussienne au principe d'obéissance; aux intérêts de l'État et à la discipline prussienne
est le produit comme nous l’avons vu d’une longue tradition venant de l'Ordre
Teutonique.] Chaque partie de ce système est un ajustement précis, en parfaite
harmonie avec la partie qui la touche; tout se passe bien, comme dans l'armée, ce qui
n'est que le résultat le plus marqué de l'esprit qui anime toutes les institutions et tous
les fonctionnaires de notre État, en plus d'être l'école principale et centrale dans
laquelle cet esprit est transmis à la population.
« Un tel système - dont Bismarck lui-même a dit un jour-: J’ai l’ambition de
mériter un jour les louanges données par l'histoire à la discipline prussienne » est tout
à fait compatible avec une mesure étendue de liberté politique, mais elle ne l’est pas
avec la forme parlementaire de gouvernement réclamée par nos libéraux ... Bismarck
est l’idéal fondamental pour l’officier et du fonctionnaire prussien, mais pas pour le
soldat prussien. Pas la moindre stupidité ou malhonnêteté ne peuvent justifier qu’un
homme y voie une erreur. Les générations futures ne seront pas coupables d'une telle
folie ou méchanceté.
Busch, semble soulever ici un problème de mots. Car si nous limitons l'utilisation
de l'expression « Junker » à cette catégorie de Prussiens « country squires »
60
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
(gentilshommes campagnards) vivant dans leur paradis du Moyen Âge, nous devons
reconnaître que Bismarck, bien qu’issu de cette classe même, les a surpassés de loin
en portée et en audace. Busch dit qu'en dernière analyse, Bismarck devait être
audacieux. Busch dit qu'en dernière analyse, Bismarck devrait être considéré
essentiellement comme un officier ou un responsable prussien. Cependant, nous
savons que ces officiers et officiers prussiens sont les fils et petits-fils de mêmes «
country squires » prussiens, ou qu'ils descendent d'autres officiers et officiers dont les
familles, depuis le temps de l'Ordre, ont été étroitement alliées avec les Landjunkers.
Compte tenu de cela, nous sommes en droit de dire que tous ces éléments ont
vraiment formé une grande caste, que nous l'appelions Junker ou non. Parce que
Bismarck était plus intelligent que la classe qu'il représentait et parce qu'il avait voyagé
à l'étranger, il devint plus « civilisé » et développa une vision beaucoup plus large que
ses condisciples. C’est la raison pour laquelle il aurait pu paraître, à l’époque, s’écarter
de son cours initial. Ce n’était pas le cas. Bismarck continua, jusqu’à la fin de sa
carrière, à servir les forces issues directement de l’Ordre Teutonique, toujours avec le
même dévouement et la même férocité: il utilisa simplement un peu plus de tact dans
ses actions que ses maîtres.
La division de la classe dirigeante prussienne par Busch en officiers de l'armée,
fonctionnaires et Junkers remonte, sous des noms différents, au temps de l'Ordre. Les
officiers de l'armée prussienne étaient autrefois des Chevaliers Teutoniques servant
l'Ordre par l'épée. Les fonctionnaires prussiens avaient été auparavant « les
fonctionnaires de l'Ordre. » Enfin, les Junkers descendaient en ligne directe des amis
et parents des Chevaliers qui n'étaient venus en Prusse que comme Betteljunkers et
qui s'étaient emparés des terres avec la complicité des Chevaliers tout en absorbant
les restes de la Noblesse germanisée des Borussiens. C’est cette Trinité, - sainte
seulement pour les personnes qui y participent - qui, pendant des siècles, a été la clé
de voûte des affaires prussiennes et qui est également devenue la clé de voûte de
l’Allemagne, depuis que le « Reich » est devenu équivalent à «la grande Prusse ».
Cette caste tripartite n'était pas une entité vague, mais était bien organisée. Sa
tactique et sa direction avaient été déterminées par les sociétés secrètes dont nous
avons parlé. Les Junkers, Prussiens « country squires », ont joué un rôle dominant dans
ce groupe.
Ils se préoccupaient de préserver les avantages découlant des droits qui leur
permettaient d'exploiter leur terre et leurs hommes par des méthodes utilisées au
Moyen Âge. Parce qu’au cours de toutes les périodes de l’histoire prussienne ils
maintinrent une grande unité entre eux, ils demeurèrent en mesure d’exercer une
influence considérable en coulisse sur toutes les questions d’importance politique et
de faire respecter leurs opinions. Leurs objectifs ne différaient pas beaucoup de ceux
des fonctionnaires et des officiers de l'armée qui restaient leurs alliés fidèles, mais
parce qu'ils étaient mieux organisés que les autres et financièrement plus
indépendants, ils exerçaient toujours plus d'influence dans les affaires de l'État. De
plus, les Junkers ne se préoccupaient des intérêts de l'État que s'ils pouvaient le
maintenir comme un instrument servile entre leurs mains.
Les officiers et fonctionnaires de l'armée prussienne, dont beaucoup étaient liés
aux Junkers (ce qui contribuait à renforcer l'interdépendance des trois groupes),
exécutèrent loyalement les intentions des Junkers. Une sorte de « patriotisme local »
61
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
masquait des intérêts privés: ces intérêts étaient, pour les Junkers, la raison d'être de
cette association. En ce qui concerne les officiers et responsables, l’État avait
symboliquement pris la place de l’Ordre et entendait le servir avec une soumission et
une discipline quasi monastique. La collaboration avec les Junkers, qui étaient les
maîtres de l’État, consistait simplement à remplir leur devoir, leur devoir prussien; et,
ce faisant, ils ont utilisé toute la dureté traditionnelle des méthodes prussiennes.
« La technique de « l'isolement »
C'est Bismarck qui a étendu le pouvoir prussien à tous les autres États allemands,
à l'exception de l'Autriche; Bismarck qui, en 1848-1849, fit tout pour empêcher le roi
de Prusse d'accepter la couronne d'Allemagne. Le roi Frédéric-Guillaume IV dut céder
le contrôle effectif du pouvoir royal à cause de son état mental devenu précaire. Son
frère Guillaume fut élu régent. Le nouveau régent croyait autant que Bismarck à la
nécessité d'unir l'Allemagne sous l'hégémonie prussienne. Il hésitait sur les méthodes
à suivre dans ce domaine. Bismarck devait lui fournir ces méthodes. À la mort de
Frederic Guillaume IV en 1861, le régent devint roi Guillaume Ier et, en 1862, il nomma
Bismarck premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Prusse.
L'expérience politique de Bismarck remontait s’étendaitsur neuf années.
Pendant une partie de cette période, il avait représenté la Prusse à la Diète du Bund
allemand (le seul lien ou ligue existant entre les États allemands à cette époque. Il
comprenait l'Autriche) à Francfort, où il avait passé son temps principalement à lutter
contre l'Autriche, qui avait une grande influence sur les autres États allemands. Les
Prussiens considéraient l'Autriche comme la seule rivale de l'hégémonie allemande et,
coûte que coûte, elle devait être éliminée. En outre, l’Autriche, avec ses méthodes de
gestion urbaines et aimables, constituait pour Bismarck une antithèse choquante par
rapport à la dureté et à la sévérité prussiennes. En tant que telle, elle influençait les
autres États allemands d'une manière jugée pernicieuse par les Prussiens. Elle devait
donc être éliminée à tout prix.
En tant qu’ambassadeur à la cour de Russie, Bismarck avait passé quatre années
à se familiariser avec les intrigues de la diplomatie; de sorte que, lorsqu'il accéda au
pouvoir en 1862, il apporta une expérience tant nationale qu'internationale pour le
combat qu'il allait mener.
Au début, l'Autriche semblait encore trop influente pour que Bismarck envisage
de l'éliminer immédiatement du Bund. Par conséquent, il fallait d'abord « l'isoler ». La
technique prussienne pour isoler un adversaire de ses alliés a toujours été la même
depuis les débuts de l'Ordre Teutonique: premièrement, faire des ouvertures au pays
ou au prince qui devait être isolé; deuxièmement, après que la victime soit tombée
dans le piège, faisait savoir à la victime que ses alliés étaient prêts à l’abandonner. En
règle générale, cela suffisait à l'isoler complètement.
En 1863, alors que les discussions sur la réorganisation éventuelle du Bund
avaient lieu, la Prusse exigea une présidence permanente du Bund, sur un pied
d'égalité avec l'Autriche. La proposition fut rejetée par cette dernière. Mais Bismarck
avait trouvé une autre occasion de nouer des liens avec l'Autriche et de piéger ce pays
dans l'isolement des autres États allemands.
En 1864, le Bund favorisa la cause du prince d'Augustenburg dans sa lutte avec
le roi du Danemark pour les duchés de l'Elbe, du Schleswig-Holstein et de Lauenburg
qui avaient été occupés par le Danemark. Le Bund tenta de rétablir la souveraineté du
62
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
Prince d’Augustenburg sur ces duchés. Bismarck persuada l'Autriche d'ignorer la
position adoptée par le Bund et de rester sur la touche.
Dans un traité signé en 1864, l'Autriche et la Prusse décidèrent d'agir sur la
question en tant que puissances indépendantes et de déterminer d'un commun
accord le sort des duchés de l'Elbe (sans tenir compte des désirs du Bund de les rendre
à la famille Augustenburg). Bismarck a reconnu dans ses mémoires qu'en agissant soi-
disant pour « libérer les Allemands de l'oppression danoise », il cherchait avant tout à
procurer ces territoires à la Prusse. Il avait clairement compris que le port de Kiel et le
canal reliant la mer du Nord à la Baltique pourraient un jour servir de base à
l'établissement de la puissance navale prussienne. Il était conscient que ses objectifs
ne pourraient être atteints que par la conclusion de traités qu'il avait l'intention de
violer avant même de les signer. Mais il avoue aussi (en reprenant ici une thèse
inspirée moralement par l’ordre et retrouvée chez les théoriciens prussiens du Dix-
neuvième siècle) qu’un traité n’avait que peu de valeur pour lui à moins qu’après sa
conclusion il ne gagnât en validité grâce à des concordances d’intérêt entre les
contractants.
En août 1864, à la suite d'une courte et victorieuse campagne des armées
prussienne et autrichienne contre les Danois, Bismarck signa le Traité de Vienne, aux
termes duquel Schleswig-Holstein et Lauenburg devaient être administrés
conjointement par l'Autriche et la Prusse.
À partir de ce moment, Bismarck se préoccupa uniquement d'éliminer son
associé, l'Autriche, du pacte conclu. L'Autriche ayant estimé qu'elle avait été attirée
par la Prusse dans une position équivoque et embarrassante par rapport aux autres
États allemands, commença alors pour regagner leur confiance à regarder avec faveur
le règlement proposé par le Bund, qui prévoyait le retour des Duchés au prince
d’Angustenburg. Bismarck refusa de subordonner les territoires conquis à l'autorité du
Bund existant, mais se déclara prêt à négocier avec un Bund réorganisé, dont l'Autriche
serait exclue. Le 14 juin 1866, la Diète rejeta la proposition prussienne par un vote de
neuf voix contre six. Le lendemain, traversant la Saxe, les troupes prussiennes
marchaient contre l'Autriche. Après une campagne de sept semaines, l’Autriche fut
battue à Koeniggraetz. (Bataille de Sadowa -Koeniggraetz du 3 juillet 1866.
Un tentacule s’avance
Sa seule rivale pour l'hégémonie allemande ayant été ainsi facilement éliminée,
la Prusse profita du moment psychologique propice pour imposer ses conditions aux
États allemands. L'Autriche dut accepter une « nouvelle organisation allemande sans
la participation de l'Autriche ». Deux confédérations furent créées: le Bund de
l'Allemagne du Nord, comprenant tous les États situés au nord de la rivière Main, et le
Bund de l'Allemagne du Sud. Les relations entre les deux Bunds devaient être définies
dans les conventions suivantes. Le Bund de l'Allemagne du Nord devait avoir le roi de
Prusse comme souverain permanent et héréditaire. La Prusse avait tout simplement
annexé les duchés de l'Elbe, de même que les États du nord de l'Allemagne qui avaient
précédemment favorisé l'Autriche: Hesse, Kassel, Hanovre, Nassau et la ville libre de
Francfort.
Le plan de Bismarck était maintenant pour moitié accompli: tous les États du
nord de l'Allemagne étaient désormais sous le contrôle de la Prusse. Le Nord dans son
ensemble avait toujours mieux compris les méthodes prussiennes que le Sud.
63
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
Bismarck pouvait donc espérer lui imposer la sévérité de la discipline prussienne et
établir ainsi le règne de la Prusse sur un territoire restreint comme un premier pas vers
une nouvelle expansion. Il pensait que la progressivité de l’expansion lui donnerait de
bien meilleures chances de succès final.
Parmi tous les princes dépossédés de leurs domaines en 1866, seule la famille
royale de Hanovre continua pendant de nombreuses années à protester contre
l'action prussienne. Le duc de Nassau et l'électeur de Hesse formellement renoncèrent
à leurs droits et la fille du duc d'Augustenburg se maria avec le jeune prince Guillaume
de Hohenzollern, qui deviendra plus tard l'empereur Guillaume II. Mais les princes de
Hanovre, également héritiers du trône du Brunswick, longtemps se considérèrent en
état de guerre avec la Prusse. Leurs fidèles sujets organisèrent une résistance passive
à l'occupation prussienne. Il est intéressant de noter que la famille royale de Hanovre
est issue des Welfes ou Guelfes, dont les luttes contre les Gibelins (« GhibeIlins ») sont
devenues légendaires. Comme nous l’avons vu (p. 33), les Gibelins étaient des
partisans des Hohenstaufen, de qui l’empereur Frédéric II était descendu - le même
Frédéric qui avait légué sa mission impériale auprès de l'Ordre Teutonique, ancêtre de
la Prusse. La lutte entre Guelfes et Gibelins s'était poursuivie jusqu'à la fin du
Quinzième siècle. Il. Ce n’est peut-être pas une simple coïncidence si les princes de
Hanovre, descendants des Welfs, s’opposaient si violemment aux ambitions de la
Prusse - les petits-enfants spirituels de Frédéric II de Hohenstaufen, ou ligne gibeline.
La famille royale d'Angleterre est issue de la famille de Hanovre. En tant que tels, ils
descendaient des Welfs, ennemis traditionnels des Hohenstaufen, ambitieux de
l’impérialisme, dont la Prusse devint l’héritier.
Isoler la France
L'Autriche retirée des affaires allemandes, la première chose à faire fut de
neutraliser les autres influences qui s'opposaient à la domination prussienne sur
l'Allemagne. Les États du sud de l'Allemagne ayant pris l'habitude de consulter l'avis
de la France, il fallait avant tout « isoler » la France, tout comme l'Autriche l’avait été.
Pour ce faire, Bismarck recourut aux mêmes méthodes: il set montra très amical avec
la France et entama des discussions avec elle. Au cours de ces conversations, il suggéra
toutes sortes de compensations à la France si elle permettait une expansion du
pouvoir prussien. Napoléon III revendiqua la rive gauche du Rhin, mais Bismarck mena
les négociations de telle manière qu'au cours des discussions une solution s’imposât
appelant l'annexion du Luxembourg et de la Belgique par la France et l'extension du
pouvoir prussien aux États de l'Allemagne du Sud. Rien ne fut conclu: ni Napoléon III
ni Bismarck n'acceptèrent définitivement le plan. Mais Bismarck avait conservé le plan
original du projet qui avait été écrit des mains de Benedetti, ambassadeur de France.
Il fit ensuite en sorte qu'un fac-similé du plan manuscrit de Benedetti paraisse dans le
Times de Londres, tout en attirant l'attention des États de l'Allemagne du Sud sur les
revendications initiales de Napoléon III sur la rive gauche du Rhin.
L’isolement de la France était accompli d'un seul coup. On la soupçonnait en
Angleterre et dans les États du sud de l'Allemagne. Ces derniers, qui comptaient alors
sur le soutien de la France, se sentirent désormais plus disposés à traiter avec la
Prusse. Bismarck conclut alors un pacte militaire secret - offensif et défensif - avec les
États de l'Allemagne du Sud, en vertu duquel le commandement suprême était confié
au roi de Prusse. Ensuite il chercha une raison pour déclarer la guerre à la France de
64
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
façon à ce que la Prusse obtienne le commandement de toutes les armées
germaniques.
Manœuvrer pour le trône d'Espagne lui en fournit l'occasion. Un HohenzolIern
était candidat à ce trône. La France protesta et demanda des explications. Le roi de
Prusse, Guillaume Ier, eut une réunion avec Benedetti à Ems, la station balnéaire où il
séjourna, et les choses avaient semblé se régler à l'amiable. Le roi télégraphia à
Bismarck pour lui donner les détails de cette réunion. Bismarck délibérément « édita
» le télégramme et fit publier sa version tronquée. Cette ruse rendait l'attitude
française plus hostile et la réponse du roi plus brutale qu'ils ne l'avaient été en réalité.
Sous l'influence de cette fameuse « dépêche d’Ems », une atmosphère
belligérante s’établit en France et en Allemagne. C'était exactement ce que Bismarck
avait souhaité. Napoléon III, sous la pression de l'opinion publique française, déclara
la guerre, guerre qui tourna immédiatement à l'avantage des armées allemandes
placées sous le commandement prussien. En janvier 1871, quelques jours avant la
capitulation de Paris, le roi de Bavière (qui avait toujours été considéré comme l'allié
traditionnel de la France) dans la joie de la conquête, proposa que Guillaume Ier de
Prusse soit proclamé empereur d'Allemagne. La proclamation se fit au château de
Versailles.
Bismarck, qui avait accompagné le roi à Paris, s'installa à Versailles pour quelques
mois. Il utilisa cet environnement pour créer des conditions favorables à ses projets.
Dans les halls impressionnants du palais, il obtint sans difficulté le consentement des
princes allemands aux formalités nécessaires à la création du Reich. Il passa tout son
temps à Versailles dans cette tâche et réussit à établir l'unité, sous le régime prussien,
des États du nord et du sud de l'Allemagne.
Bismarck avait ainsi mis en pratique ses théories de 1848-1849: ne pas permettre
au roi de Prusse d'accepter le trône de l'Allemagne si celui-ci venait comme une
offrande spontanée du peuple; mais acquérir le trône par « le sang et le fer », ce qui,
selon les conceptions traditionnelles de l'Ordre Teutonique, était la voie à suivre pour
obtenir des résultats plus durables. Peu importait que pour atteindre ces objectifs, il
fût nécessaire de provoquer artificiellement des guerres contre l'Autriche et la France.
Treitschke exprima bien l'essence de la pensée prussienne sur ce sujet lorsqu'il déplora
le fait qu'il était impossible de trouver un médecin qui aurait l'audace de prescrire la
guerre comme une potion saine au peuple.
Après le jour où Bismarck réussit à soumettre les autres États allemands à la
domination prussienne, sa tâche principale fut d'imposer l'esprit teutonique et la
sévérité prussienne à l'ensemble de la population allemande et de lutter contre sa
tendance à une vie détendue et tolérante - découlant de la philosophie chrétienne qui
amollit les corps et corrompt les âmes.
L'hydre a besoin de temps
À leur apogée, les gains de Bismarck avaient apporté aux Prusso-Teutons de
grands progrès depuis leurs débuts modestes au Treizième siècle. Récapitulons
brièvement:
Nous avons vu ’une évolution ininterrompue se poursuivre du début du Treizième
siècle à 1870. En 1226, l’empereur du Saint-Empire romain, Frédéric II, avait confié une
vaste mission impériale à l’Ordre des Chevaliers Teutoniques, récemment créé avec la
Bulle de Rimini, à savoir qu’ils mènent une « campagne de Prusse » et conquièrent un
65
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
pays après l'autre en entraînant les États voisins dans la guerre sous les prétextes les
plus fumeux, dans le seul but d'accroître constamment leur territoire. L’Ordre bientôt
agit entièrement pour son propre compte en tant qu’unique héritier des traditions des
empereurs Hohenstaufen (descendants indirects des empereurs carolingiens) dont la
ligne s’éteindra avec Conrad IV, fils de Frédéric II.
Ce sont là des traditions qui tendent vers la domination du monde et qui sont en
opposition et en conflit direct avec la revendication de l’Église de la souveraineté
spirituelle universelle. Sous la protection de l'Ordre, une caste de nobles jouissant de
la faveur et de la complicité des Chevaliers se répandirent alors en pays conquis. Ces
« Junkers » furent alors tentés de s'approprier à leur avantage exclusif, les objectifs
mêmes et les traditions que l'Ordre lui-même avait hérité des empereurs germano-
romains. Déjà, sous le règne de l'Ordre en Prusse, entre les Treizième et Quinzième
siècles, les Landjunkers étaient ceux qui cherchaient le plus d'avantages à bénéficier
de leur situation privilégiée et qui commettaient les plus grands abus. Afin de protéger
leurs intérêts particuliers, ils fondèrent une société secrète au Quatorzième siècle, la
« Société des Lézards ». Sous leur influence, l’État que l’Ordre des Chevaliers avait
formé a été sécularisé au Seizième siècle par un Grand Maître, membre de la famille
Hohenzollern, et il est devenu une unité purement politique.
Au lieu d’être subordonnés aux Chevaliers comme ils l’avaient été par le passé,
les Junkers eurent l’intention, dès l’époque de la sécularisation de l’État de l’Ordre,
d'avoir à leur service les fonctionnaires de l’État et les officiers de l’armée, issus des
deux branches d’officiers de chevalerie de l’Ordre et des Chevaliers guerriers. Les
ÉIecteurs, et plus tard les rois de Prusse prirent en compte leurs désirs et leurs intérêts
personnels. Tant que ceux-ci seraient respectés, l'État ou le Duché ou le Royaume
pourrait poursuivre les anciens plans établis par les Hohenstaufens visionnaires,
étendant de plus en plus les limites de la conquête.
Le Grand Électeur et le roi Frédéric II trouvèrent toutes sortes de prétextes pour
faire la guerre. Le but était toujours le même: une conquête incessante. Les actions de
Bismarck n'étaient pas différentes, mais il n'était pas heureux d'augmenter le territoire
de la Prusse proprement dite. Utilisant les mêmes méthodes que ses prédécesseurs, il
avait obtenu la domination de la Prusse sur les États allemands - le rétablissement de
l'empire au profit de la Prusse et de la clique prussienne. Pour lui, le cercle était
maintenant terminé. Les Hohenstaufen avaient lancé les Chevaliers sur la voie de la
conquête mondiale, mais ils avaient perdu l'Empire. Les descendants des Chevaliers
établirent leurs régimes sur un vaste territoire à partir duquel ils reconquirent
l'Empire.
On voit comment le Grand Électeur, Frédéric le Grand et Bismarck ont tous deux
atteint leurs objectifs avec la même manière que celle des méthodes hypocrites
employées par l'Ordre, telles que décrites par les chroniqueurs contemporains.
Bismarck a fermé le cercle, mais par l'inclusion de cet immense territoire dans
l'orbite prussienne, il a mis en même temps un arrêt temporaire au mouvement
d'expansion. L'hydre avait besoin de temps pour digérer l'agneau. Ainsi, entre 1870 et
1931, la Prusse pouvait donner au monde l'impression qu'elle n'avait plus rien à voir
avec la terreur, et la plupart des gens se bercèrent par l'illusion que la conquête
prussienne était révolue.
Le monde n'avait pas compris que la Prusse avait besoin d'une période de paix
66
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
temporaire pour organiser les territoires. Bismarck lui-même avait décidé de faire
halte. L'Empire devait être prussianisé pour acquérir la discipline prussienne héritée
de l'Ordre - le « dévota subjectio » si cher à la ténacité et à la cruauté des Chevaliers.
Ce développement une fois accompli allait un jour permettre aux Prussiens de
reprendre le chemin des conquêtes, cette fois au nom de l'empire prussianisé.
Le retour du fantôme
Principalement sous la direction de Bismarck, des années d'organisation interne
se suivirent, tandis que les théoriciens du Prussianisme, les Treitschkes, les von
Bernhardis et les autres, se tournaient vers l'avenir et continuaient à maintenir la
flamme en vie. Les milieux intellectuels allemands maintinrent au premier plan les
ambitions de domination mondiale ainsi que les principes de base de la méthode
tactique permettant de les réaliser. Pendant ce temps, Bismarck, deson côté, ne resta
apparemment occupé que par l'uniformisation des lois dans toute l'Allemagne et
l'unification de l'armée et des autres institutions. Plus tard, au fil des années,
Guillaume II poursuivit la même tâche, mais étant plus mystique que ses
prédécesseurs, il jugea utile de rétablir, vers la fin du Dix-neuvième siècle,
l'organisation des Chevaliers Teutoniques en Allemagne et principalement en Prusse
orientale.
Ce geste était purement symbolique et ajoutait peu à l’état actuel des choses;
les Junkers, les officiers et fonctionnaires qui étaient maintenant actifs dans l'Ordre
étaient unis depuis longtemps par de nombreux liens. Ils avaient leurs sociétés
secrètes au sein desquelles ils discutaient régulièrement de projets concernant la
protection de leurs intérêts personnels et l'expansion nationale. Néanmoins, est
caractéristique que Guillaume II soit allé plus loin que la simple reconstruction de
l'Ordre en reconstruisant Marienburg, son siège traditionnel : Il confia également un
régiment d'infanterie (n ° 152) ainsi que deux régiments d'artillerie (nos 71 et 72) aux
Chevaliers Teutoniques. De telles mesures augmentèrent évidemment la fierté et les
ambitions des Junkers et de leurs collaborateurs dans l'armée et l'administration.
« Haro sur l’Angleterre, 1914 »
La tâche suivante à entreprendre était de tenter de briser l'hégémonie mondiale
du pouvoir, considérée par les forces prussoteutoniques comme détenue par seul rival
majeur, l'Angleterre. Friedrich List avait déjà souligné l'importance de ce problème
pour les impérialistes allemands du futur. Treitschke, dans ses écrits, continuait à
fulminer contre l'hégémonie anglaise et maintenait ainsi en vie une flamme de haine
destinée à devenir utile au moment opportun. Les Anglais étaient devenus maîtres
d'un cinquième des terres habitables de la terre. « Par le vol », avait déclaré
Treitschke.
John Adam Cramb, 1862-1913, professeur d'histoire au Queens College de
Londres, est décédé à la veille de la Première Guerre mondiale. Il avait reconnu que la
lutte prussienne contre l'hégémonie anglaise était imminente, sous une forme ou une
autre, car elle était indispensable aux plans prussiens de domination mondiale. « La
forme quasi historique, a déclaré Cramb, que la question de l'inimitié envers
l'Angleterre assume désormais dans l'esprit de milliers d'Allemands intellectuels est la
suivante: en tant que première grande nation unifiée, les Allemands en tant que
peuple avaient pris conscience de leur pouvoir, d’abord en renversant l'Empire romain
et, finalement, avec Charlemagne et les Ottonides, en réalisant le rêve d'Alaric - la
67
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
transfiguration du monde, la soumission de Rome et l'érection sur ses ruines d'un
nouvel État; ainsi, au Vingtième siècle, maintenant que l'Allemagne sous le
Hohenzollern était consciente de sa nouvelle vie, sa première grande action serait de
renverser cet Empire anglais qui correspondait le mieux à l'Empire romain qu’elle avait
renversé à l'aube de son histoire. Dans l'histoire allemande, l'ancien impérialisme a
commencé par la destruction de Rome. Le nouvel impérialisme commencera-t-il par
la destruction de l'Angleterre? » [J. A. Crarnb. M.A. Germany et Esghd, E.P. Dutton &
Co., New York, 1914.]
Si un conflit survenait entre les deux nations, ce ne serait pas à cause des insultes
que l'Allemagne pourrait subir de la part de l'Angleterre. Il n’en était pas besoin, car la
simple existence de l'Empire britannique constituait une insulte à l'Allemagne
prussienne. Cramb, qui était en contact régulier avec les milieux universitaires
allemands et pouvait évaluer clairement l'état d'esprit au-delà du Rhin en 1913,
déclara: « Les possessions anglaises, l'arrogance de l'Angleterre sur les mers, sa
revendication sur un empire mondial – tout cela répond l'Allemagne, n’est-il pas pour
l’Allemagne présente une insulte non moins humiliante que celles qu’elle a dû subir
dans le passé ? Et quelles sont ces prétentions anglaises? Et sur quoi sont-elles
fondées? Pas à la suprématie de l’Angleterre en matière de caractère ou d’intellect.
Pourquoi cette race possède-t-elle ainsi un cinquième du globe habitable et se tient-
elle à jamais sur la trajectoire de l'Allemagne vers sa « place au soleil », sur la
trajectoire de l'Allemagne vers l'empire?
« C’est à partir de cette première récrimination que, au cours des trois ou quatre
dernières décennies, largement sous l’influence de l’école prussienne de l’histoire, a
été élaboré un portrait de la Grande-Bretagne en tant que grand voleur d’État. Cette
conception a imprégné progressivement tous les milieux, se révélant désormais
comme un personnage de fiction, tantôt dans un poème, tantôt dans une œuvre
d'histoire ou d'économie, tantôt dans une salle de conférence à Bonn ou Heidelberg
ou Berlin, tantôt dans un discours politique.
« Et le thème était précis. La suprématie de l'Angleterre est une irréalité, son
pouvoir politique est aussi creux que ses vertus morales; l'une étant l’arrogance et la
prétention, l'autre l'hypocrisie. Elle ne pourra maintenir longtemps cette suprématie
sans fondement. Ses ressources, à l'exception de l'immigration, la limitent et son
immigration même l'altère encore plus que ses ressources. Son déclin est certain, il n'y
aura peut-être pas de guerre, la démonstration du pouvoir suffira peut-être, et
l'Angleterre après 1900, comme Venise après 1500, va progressivement s’atrophier,
sombrer dans la torpeur ... »
. . « Qui va lui succéder? Il se peut que ce ne soit pas l'Allemagne. Ce pourrait être une
autre puissance que la nôtre. Mais pourquoi l'Allemagne ne pourrait-elle pas hériter
du sceptre tombé de mains nues?
« Et après avoir visualisé son avenir, l’imagination allemande, dans une tempête
d’envie ou de haine véhémente, s’articula et dans sa course à la construction d'un
empire, ses efforts prirent des formes variées, aboutissant à une mise en accusation
quasi complète de l’Empire britannique, du caractère anglais.
« Car quel est l'idéal suprême, se questionna Cramb, de tous ces penseurs
allemands, qui influençaient les évènements futurs en Allemagne? C'est la domination
du monde conclut-il; c’est l’empire mondial; c’est l’hégémonie d’une planète. Il
68
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
attribuait à l’Allemagne à l'avenir un rôle similaire à celui que Rome ou Hellas ou la
Judée ou l'Islam ont joué dans le passé. Tel est le héros idéal de l'Allemagne conçuAvec
grandeur. « En supposant un instant que cette prédominance mondiale soit possible
pour Allemagne, quel est le témoignage, dans le passé de l'Allemagne, de sa capacité
à jouer ce rôle? Vous trouvez que l'Allemagne est un empire dès le neuvième siècle, si
vous considérez Charlemagne comme un Allemand - comme il était; et puis, vous avez
des tentatives d'impérialisme faites par la race allemande sous les Ottons au Dizième
siècle; mais enfin, le plus évident est que l'Allemagne était déjà une puissance
impériale au Douzième siècle à l'époque des Hohenstaufen, l'une des dynasties les
plus tragiques dans l'histoire. »
Cramb, caractérisant l’héritage spirituel de Treitschke, a déclaré: « Treirschke a
défini le but de l’Allemagne et sa définition, reprise par ses disciples, est la suivante:
c’est comme si la grandeur de l’Allemagne se trouvait dans la gouvernance de
l’Allemagne par la Prusse, et donc que la grandeur et le bien du monde se trouvent
dans la prédominance de la culture allemande, de l’esprit allemand, en un mot, du
caractère allemand. C’est là l’idée de l’Allemagne, et c’est le rôle de l’Allemagne tel
que le voyait Treitschke à l'avenir. »
Ces considérations de Cramb (tirées d'une série de conférences qu'il donna en
1913 et publia en avril 1914) correspondent certainement à l'évolution des choses
pendant la Première Guerre mondiale, qui a été une première tentative de briser
l'hégémonie politique anglaise. Mais d’autres passages de ces mêmes cours ont plus
de valeur pour un passé plus récent que celui de 1914. Cramb souligne ainsi que les
forces dirigeant l’Allemagne n’entendent pas seulement atteindre la domination du
monde à leur manière, et éliminer à cette fin le pouvoir de l’Angleterre. Ils veulent
également remplacer la civilisation prédominante du monde par une autre, purement
germanique; et donc éliminer le Christianisme, dont « l’influence amollissante » est en
contradiction directe avec les concepts moraux teutoniques.
« Cette domination mondiale dont l'Allemagne rêve, dit Cramb avec une grande
objectivité académique, n'est pas simplement une domination matérielle. L'Allemagne
n'est pas restée aveugle aux leçons inculquées par la tyrannie napoléonienne. Il sera
peut-être nécessaire d’établir cette domination, dont les buts sont spirituels, par la
force seule, violence ou force brute, ou par sa seule présence ou par ses fortes
manifestations de guerre. Le triomphe de l’Empire sera le triomphe de la culture
allemande, de la vision du monde allemande dans toutes les phases et tous les
départements de la vie et de l’énergie humaines, religions, poésie, science, art,
politique, entreprise sociale.
« Les caractéristiques de cette vision du monde allemande, les avantages que sa
prédominance est susceptible de conférer à l'humanité, sont, dirait un Allemand, la
vérité au lieu du mensonge dans les préoccupations les plus profondes et les plus
graves de l'esprit humain; la sincérité allemande au lieu de l'hypocrisie britannique,
Faust au lieu de Tartuffe. Et chaque fois que je pose à l'un des adeptes de cet idéal la
question suivante: Où, dans l'histoire allemande actuelle, trouvez-vous votre garantie
pour le caractère de l'empire spirituel? Et pacifique: Herder et Goethe ne sont-ils pas
ses prophètes? J'ai rencontré une réponse invariable: l'histoire politique de
l'Allemagne, depuis l'avènement de Frédéric en 1740 à l'heure actuelle, n'a certes pas
de sens si elle n'est pas considérée comme un mouvement visant à l'établissement
69
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
d'un empire mondial, avec la guerre contre l’Angleterre comme préliminaire obligé.
De même, la courbe que l'Allemagne a tracée au cours des cent cinquante dernières
années dans la religion et la pensée métaphysique, de Kant et Hegel à Schopenhauer,
Strauss et Nietzsche, n'a pas moins été un mouvement visible vers une nouvelle
religion du monde, d’une nouvelle foi du monde : cette tendance fatale au
cosmopolitisme, à un monde de rêves ridiculisé par Heine et que Treitschke déploré,
reste, certes, encore, mais quelle transfiguration!
« Mais quelle est la place de l'Allemagne dans l'avenir de la pensée humaine?
L'Allemagne répond: il nous est réservé de reprendre le rôle créateur dans la pensée
tenu par la religion que la race teutonique dans son ensemble a abandonné depuis
quatorze siècles. Judée et Galilée ont jeté leur sort terrible sur la Grèce et Rome.
Quand La Grèce et Rome étaient déjà en train de sombrer dans la décrépitude et que
leur pouvoir créateur était épuisé en eux, la fatigue et l'amertume réveillaient leurs
plus grands esprits le jour, et les accompagnaient dormir la nuit. Mais Judée et Galilée
ont frappé l'Allemagne dans la splendeur et l'héroïsme de son apogée. L'Allemagne et
tout le peuple teutonique au Cinquième siècle ont fait une grande erreur. Ils ont
conquis Rome, mais éblouis par l'autorité de Rome, ils ont adopté la religion et la
culture des vaincus. Le profond instinct religieux de l'Allemagne, son génie natal pour
la religion, qui se manifeste par son succès créatif, a été arrêté, retardé, contrarié.
Mais, après avoir adopté la nouvelle foi, elle s’est efforcée de vivre avec et, pendant
plus de trente générations, elle a lutté et lutté pour voir avec des yeux qui ne sont ni
ses yeux, pour adorer un Dieu qui n’était pas son Dieu, pour vivre avec une vision du
monde qui n'était pas sa vision, et de lutter pour un paradis qui n'était pas son paradis.
Et avec quelle chevalerie et avec quelle loyauté l'Allemagne ne s'est elle pas forcée!
Avec quelle ardeur elle s'est lancée dans la poursuite de la sainteté comme idéal, puis
dans les croisades! Conrad et Barberousse, Otton le Grand et Frédéric II, Hildebrand
et Innocent III étaient de son sang, de même que Godefroy et Tancrède et Bohémond.
Pourtant, à l'Est, le tissu extérieur de la foi s'effondra au plus fort de son enthousiasme.
En Orient, où elle chercha la tombe de Christ, elle vit au-delà la tombe de Balder et,
plus haut que la nouvelle Jérusalem, les murs brillants d'Asgard et de Valhalla. À
Jérusalem, au bord d'une tombe vide, les sommets brillaient d'une vision spectrale
plus puissante, autour d'elle. Et tandis que ses Croisés, face à face avec l'islam,
éclataient dans des dénégations passionnées et plaçaient Mahomet au-dessus de
Christ, ou dans un mépris exaspéré méprisaient toute religion, ses grands penseurs et
ses mystiques la guidaient sans cesse vers des hauteurs plus sereines, où la
connaissance et la foi se dissolvent, et l'ardeur est tout.
« Un grand espoir avait sombré; un espoir plus puissant était né. Mais, comme
les buts des esprits dans le monde restent dans un désaccord perpétuel, cet espoir ne
pouvait naître que dans les conflits les plus sanglants, dans une agonie infinie, dans
une haine féroce et une guerre mortelle. Rome n'était plus un guide, l'Allemagne était
déchirée par la violence des hérésies furieuses, d'où proviennent les orgies secrètes
de Black Mass (rituel satanique) et cette littérature souterraine dont le « De tribus
impostoribus » (blasphémateurs qui auraient accusé d’imposture délibérée Moïse,
Mahomet et Jésus-Christ) est un signe.
« Le dix-septième siècle s'est détaché de Rome; le dix-huitième a miné même la
Galilée.... Et, à l'aube du vingtième siècle, l'Allemagne, sa longue évolution accomplie,
70
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
est retournée à son génie vierge, son pouvoir créateur dans la religion et la pensée.« Et
quelle est la religion qui peut globalement être qualifiée de religion des esprits les plus
sincères et les plus passionnés de la jeune Allemagne? Qu'est-ce que ce nouveau
mouvement? Le mouvement, idée maîtresse des siècles du Quatorzième au Dix-
neuvième siècle est la lutte de l’intelligence allemande, non seulement contre Rome,
mais contre le Christianisme lui-même. L’Allemagne doit-elle se soumettre à cette
croyance étrangère dérivée d’un climat étranger? Devra-t-elle toujours se soumettre
pour toujours à une religion emprunter, et voir son génie de religion personnelle
anéanti et paralysé? ....
« Ainsi, tout en se préparant à fonder un empire mondial, l'Allemagne se prépare
également à créer une religion mondiale. Aucune nation européenne cultivée depuis
la Révolution française n'a fait l'expérience de la religion créative. Cette expérience
abandonnée par l’Angleterre avec son "imagination fade", l’Allemagne la fera.
«'Ainsi, tout en se préparant à fonder un empire mondial, l'Allemagne se
préparait également à créer une religion mondiale. Aucune nation européenne
cultivée depuis la Révolution française n'avait fait une expérience de religion créative.
L'expérience que l'Angleterre avec « son imagination terne » a abandonnée,
l'Allemagne la fera.
« Telle est la foi de la jeune Allemagne en 1913 », conclut Cramb. Sa description
de l'état d'esprit allemand avant la Première Guerre mondiale est intéressante à bien
des égards. C'est un résumé rapide d'une évolution spirituelle parallèle à l'évolution
sociale et politique que nous avons décrite. Quant à l'avenir, sa description a plus
d'importance pour les évènements de ces dix dernières années que pour la période
qui devait suivre immédiatement l'époque où Cramb parlait. L'Allemagne de
Guillaume II n'était pas encore prête à rompre ouvertement avec le Christianisme.
L'Allemagne d’Hitler est beaucoup plus proche de ce point, mais ici comme ailleurs, on
peut voir qu'elle n'exécute que ce que le groupe prussoteutonique a définitivement
planifié depuis de nombreuses années.
Cramb ne résout pas le problème dont les contradictions le frappent. Il est
impressionné par la profondeur de l'esprit de néo paganisme qu'il a rencontré en
Allemagne et par l'importance politique des traditions prussiennes. Par contre, il
connaît bien l’Allemagne de Herder et Goethe et de son « esprit cosmopolite et
pacifique », mais il ne sait quel est le véritable état d’esprit de l'Allemagne. Il n'est pas
encore parvenu à la conclusion que les deux Allemagnes auraient très bien pu exister
simultanément pendant plusieurs siècles; l'une toujours profondément païenne, d'un
prétendu Christianisme (l'empereur Henri IV, Barberousse I et son petit-fils Frédéric II,
les Chevaliers Teutoniques et leurs descendants); et l'autre, profondément
christianisée dans une mesure aussi grande que tout autre pays européen, mais
souffrant constamment des exactions et de l'égotisme de l'Allemagne païenne. Cramb
ne voit que les contradictions, mais le caractère permanent et laïque du conflit semble
lui échapper complètement. La propagande de la Prusse était si intelligente qu’en
1913 - quarante-trois ans après que la clique russe se soit installée sur le reste de
l'Allemagne, elle fit oublier au monde que « Prusse » et « Allemagne » n'étaient pas
absolument identiques.
Plus de rêves

71
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
Frédéric Scott Oliver, un autre observateur de la même époque, a écrit à Londres
[(Frédéric Scott Oliver, Ordeal by Battle, The Macmillan Co., New York, 1915.)]: [comme
Cramb, Oliver ne fait pas suffisamment de distinction entre le peuple allemand (dont
les qualités lui plaisent) et la clique qui aiguillonne les gens dans la direction de ces
plans ultras ambitieux.]
« La mosaïque complète de la nation allemande sera un empire
incomparablement plus étendu, riche en richesses et en population, que tous ceux qui
existent depuis que le monde a commencé à tenir ses archives. » Les « Visionnaires »
sont toujours pressés. Cette évolution à la surface de la Terre devrait s’être établie
dans la première moitié du siècle présent, étant accomplie par une race distinguée
pour son courage, son industrie et son dévouement - admettons-le sans discuter, mais
en chiffres, même si nous comptons les Teutons de l'Empire des Habsbourg ainsi que
ceux du Hohenzollern - selon le calcul le plus élevé, moins de quatre-vingts millions -
c'est le grain de semence de moutarde, qui est censé avoir en soi la propriété de se
lever et de se répandre en un peu plus d'une génération, et dominer et contrôler plus
de sept cents millions d'âmes humaines.
« Cette vision allemande qui voit amoureusement et apparemment sans crainte,
cette effrayante perspective d’un développement immense comme somme de ses
ambitions ne perçoit pas son irréalisme. Son accomplissement apporterait la paix à
l’humanité, car il ne resterait alors que deux empires; cette perspective ne doit guère
donner la plus petite préoccupation aux seigneurs du monde, même si on accepte
l’opinion de ses croyants, que la Russie ayant besoin d'un siècle au moins pour sortir
de la barbarie primitive et devenir un grave danger; et que dans moins d'un siècle, les
États-Unis s'effondreront au détriment de la non-entité, à travers le culte de faux dieux
et la corruption d'une démocratie décadente, aucun de ces deux empires ne devrait
pouvoir un jour espérer défier la maîtrise allemande du monde.
« En Amérique du Sud comme au Nord, il existe déjà une garnison allemande
possédant une grande richesse et une grande influence. Et au Sud, en tout cas, elle
peut devenir très rapidement une obligation impérieuse pour la Patrie de garantir à
ses enfants exilés. Des conditions plus stables pour étendre les avantages du
commerce et de la culture allemands. Le président Monroe est mort depuis cent ans
ou plus. Selon les calculs de la pédantocratie.
[Désignation d'Oliver pour les théoriciens prussoteutoniques] , « la célèbre
doctrine de Monroe aura besoin d'un soutien plus fort que la désapprobation morale
de cent millions de personnes matérielles et peu belliqueuses, pour pouvoir résister
à la pression de la diplomatie allemande, et appeler des navires de guerre et des
transports à son aide » [ Le 2 12 1823, le président américain Monroe prononça
quelques phrases plus particulièrement destinées aux puissances européennes :
l'Amérique du Nord et du Sud ne sont plus ouvertes à la colonisation ; toute
intervention européenne dans les affaires du continent sera perçue comme une
menace pour la sécurité et la paix ; en contrepartie, les États-Unis n'interviendront
jamais dans les affaires européennes.]
Notez que ce résumé des conceptions allemandes date de 1915 et est basé sur
des observations faites de 1912 à 1913 - une époque donc où la « menace nazie » qui
72
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
semble aujourd'hui être la seule à être mise en accusation, n'existait pas encore. C'est
à cette époque que l'un des scientifiques les plus célèbres d'Allemagne, le professeur
Ernst Haeckel, 1834-1919, avait formulé ses objectifs de guerre en une série de 8
points (qu'il serait intéressant de comparer aux 8 points de Roosevelt et de Churchill).
Celles-ci ne représentaient évidemment que les « objectifs immédiats » de l'ensemble
grandiose de la conception teutonique:
1) Briser la tyrannie anglaise.
2) Invasion de la Grande-Bretagne et occupation de Londres.
(3) Partition de la Belgique. Le tronçon de l'ouest d'Ostende à Anrwerp deviendra un
État de l'empire allemand; la section nord ira à la Hollande. Le Luxembourg qui
recevrait la partie sud-est, et serait donc élargi, serait désormais un État de
l Allemagne unie.
(4) Certaines colonies anglaises et l’État libre du Congo pour l’Allemagne.
(5) La France céderait ses départements du nord-est à l'Allemagne.
(6) La Russie serait neutralisée par la reconstitution du royaume polonais sous
influence autrichienne.
(7) Les provinces allemandes baltes seraient restaurées dans l'empire allemand.
(8) La Finlande, unie à la Suède, deviendrait un royaume indépendant.
C'était l'époque de Guillaume II, et beaucoup de gens avaient l'illusion que lui
seul était le responsable de la « menace allemande ». Certains ont assumé que les
troubles mondiaux créés par l’Allemagne relevaient simplement de son tempérament
contradictoire, qui était responsable de ses déclarations pacifiques alternatives et de
ses harangues « épées qui tremblent ».
En réalité, il était une figure de proue qui, parfois, constituait même un fardeau
pour les forces prussoteutoniques - qui comptaient seules dans le contrôle des affaires
allemandes; car dans ces explosions qu'il ne savait pas très bien contrôler, il révélait
trop facilement les politiques et les projets qui auraient dû être tenus secrets. Mais
cela n’avait guère d’imprévoyance puisque les plans prussoteutoniques étaient
poursuivis sans faille, quel que soit l’homme qui servait de façade. Cet homme seul
apparaîtrait au monde extérieur.
De toute évidence, Bismarck, qui était un homme de grande qualité, rendait
beaucoup plus de services à la cause prussoteutonique que ce clown suprême,
Guillaume II. Mais ce n’est pas ce dernier seul qui fut responsable de la guerre de 1914.
Et si, à l’étranger, il a été uniquement tenu pour responsable de cette guerre et, dans
son propre pays, de la défaite qui s’en suivit, c’était pleinement à l’avantage des
cercles prussoteutoniques qui ont ainsi échappé au blâme venant de deux sources - ce
qui leur aurait été dévastateur s'ils avaient agi directement et ouvertement.
Sous la cape.
En raison de la grande variété des buts apparents poursuivis par le groupe
prussoteutonique au cours des siècles, l'observateur des affaires allemandes s'est
souvent trompé au sujet des intentions momentanées du groupe.
Ainsi, les Prussiens s'étaient d'abord alliés avec l'Autriche, puis ils l'avaient
attaquée pour l'éliminer de l'empire. Avant 1870, ils se mirent en bonnes grâces avec
la France et ils l'ont l’envahie à la première occasion. Après avoir parlé d'une
« solidarité teutonique » avec l'Angleterre, ils l'ont déclaré comme étant leur plus
grand ennemi. Ils ont envisagé une Pologne reconstituée afin de rendre la Russie
73
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
impuissante et conclu par la suite une alliance temporaire avec la Russie permettant
l'occupation de la Pologne.Parfois, les hommes qui parlent au nom de l'Allemagne
prussoteutonique sont remplacés par d'autres et les préférences personnelles de ces
hommes et servent d'explication pour les changements d'objectifs. Le monde est ainsi
rassuré, amené à croire que l'Allemagne abandonne ses anciens projets en raison de
l'influence de nouveaux dirigeants. Mais même lorsqu'un dirigeant garde sa place,
bien que les objectifs déclarés aient changé, le monde est pris à partie par l'illusion
que l'Allemagne a fini par limiter ses objectifs et qu'elle ne doit plus être considérée
comme aussi dangereuse qu'on l’imaginait. C'était le raisonnement qui prévalait
pendant la période de calme entre 1870 et 1914 (qui, comme nous l'avons vu, était
nécessaire pour que la Prusse renforce sa domination sur l'Allemagne); dans les
années qui suivirent l'armistice de 1918; et plus récemment dans l'intervalle entre
deux changements quelconques dans la tactique d’Hitler.
Parfois, ces objectifs variés, ces supposées « oscillations » quant aux finalités
poursuivies dans la politique allemande, étaient simplement tactiques et conçus pour
voiler les véritables intentions de l'Allemagne. Elle était donc beaucoup mieux placée
pour faire les préparatifs dans la direction qu’elle entendait réellement prendre.
Pourtant beaucoup de changements de direction ont été sincères.
Fréquemment, ces changements périodiques de la « menace allemande » sont
explicables par l'empirisme absolu des méthodes prussoteutoniques. L’objectif
immédiat n’a pas d'importance tant que l'objectif final reste le même. Si la question
primordiale pour Berlin avait été la conquête de la France, de l’Autriche, de la Pologne,
de la Russie ou de l’Angleterre, son comportement, alternativement amical et
menaçant pour chacun de ces pays, pourrait paraître illogique. Mais la conquête de
l’un quelconque de ces pays ne peut être considérée que comme l’un des premiers
pas possibles vers le seul objectif réel qui l’intéresse: la domination mondiale. Ainsi,
elle pouvait commencer à agir n'importe où et la poursuivre, guidée par les
opportunités, la résistance et le degré d'échec rencontré. Au début de sa partie, le
joueur d'échecs ne sait généralement pas quelles pièces il veut gagner en premier de
son adversaire, mais il connaît très bien son objectif final. L’empirisme dans le choix
de ses objectifs immédiats permet à l’Allemagne de mieux cacher son jeu et même de
faire des alliés intérimaires des pays pour lesquels une telle alliance est acceptable. A
long terme, ils seront sûrement dévorés, comme les autres.
En un quart de siècle, entre 1914 et 1939, les intentions immédiates de
l'Allemagne ont quelque peu varié, mais le plan de base de ses actions n'a guère
changé. L'aventure de 1914 avait échoué en 1918. L'Angleterre a-t-elle été qualifiée
d'ennemi majeur pendant la guerre mondiale - l'ennemi qui devait être exterminé?
Ceci n'a pas d'importance. Comme elle se révélait la plus forte, l’Allemagne courtiserait
son amitié sur plusieurs années pour la neutraliser.
Pour encourager la confiance de l'Angleterre en elle, l'Allemagne montrerait
d'abord une façade de paix, la République allemande. Telle fut sa stratégie employée.
Grâce à elle, elle gagna du temps pour rétablir ses forces. Puis, lorsque la façade eût
rempli sa fonction et constitué maintenant une nuisance, elle l’a enlevée et en a érigé
une autre, plus menaçante qu’aucune des anciennes.
Cette façade est Hitler et le Nazisme - aujourd'hui (1943)une façade très
précieuse des farces prussoteutoniques, mais qui pourrait être sacrifiée à tout instant
74
III LA PRUSSE S’AFFIRME DANS LE MONDE
comme les autres, si ce sacrifice était à l'avantage des véritables buts des dirigeants
allemands.Nous essaierons dans les pages qui suivent de montrer les moyens par
lesquels les forces prussoteutoniques ont réussi à maintenir leur position dans les
années qui ont suivi l'entre-deux-guerres et comment elles ont permis à Hitler
d'accéder au « pouvoir » afin de pouvoir les servir.

75
IV LES MEURTRES DU FEHME
CHAPITRE IV
LES MEURTRES DU FEHME
La défaite de 1918 entraîna des changements considérables dans l'organisation
politique de l'Allemagne. Le système monarchique ayant porté l'entière responsabilité
de la débâcle, le peuple allemand traversa sa révolte démocratique. Les Hohenzollern
étaient bannis et la République mise en place.
La caste prussoteutonique, composée de Junkers, d'officiers et de
fonctionnaires, avait été bien servie par les Hohenzollern. Premièrement, ils avaient
provoqué la sécularisation de l'État de l'Ordre et, plus tard, à l'initiative de Bismarck,
ils avaient procédé à la complète saisie prussoteutonique de toute l'Allemagne. Les
Hohenzollern conservèrent la confiance de cette caste jusqu'en 1918. Mais lorsque la
guerre mondiale se termina en défaite pour l'Allemagne, la famille Hohenzollern
devint un bouc émissaire des plus pratiques. Quelques membres individuels de la caste
prussoteutonique poursuivirent leurs relations sentimentales avec Guillaume II.
Cependant, pour l’ensemble du groupe, l’empereur n’existait plus, car toute défaite,
pour les disciples de la philosophie cruelle teutonique, équivaut à un suicide.
L'Allemagne semblait traverser la même transformation que celle vécue tant par
l'Amérique que par la France il y a presque un siècle et demi. Les partis de droite, dont
la popularité avait fortement diminué au cours de ces évènements, ne pouvaient
rassembler assez de force pour s'opposer à ce développement politique, mais les
forces prussoteutoniques, habituées à travailler dans l'obscurité et à façonner leurs
positions longtemps à l'avance, ne se sentaient pas vaincues par tout cela. Pour eux,
la défaite représentait un revers temporaire dans l'exécution de leurs plans.
Le sacrifice des Hohenzollern semblait apaiser la colère du monde; afin que la
clique prussoteutonique puisse réorganiser ses forces en silence et se préparer à
reprendre le contrôle des affaires allemandes. Il s'agissait tout d'abord de terroriser
les malheureux qui avaient eu, après la défaite de 1918, la malheureuse idée
d'introduire un régime et un esprit démocratiques en Allemagne. Il était également
nécessaire d'éliminer les dirigeants des partis démocratiques.
Pour gagner du temps, il faudrait entretenir des relations amicales avec
l'Angleterre pendant un certain temps et, en attendant, se préparer à d'autres
conquêtes. Mais pendant de nombreuses années, les forces prussoteutoniques ne
pouvaient plus se préoccuper de la politique étrangère, car les problèmes politiques
internes en Allemagne exigeaient d’urgence des solutions, qui devaient être résolues
de manière méthodique.
Les partis de droite, dont beaucoup de membres étaient-ils de fidèles serviteurs
des forces prussoteutoniques, ne seraient-ils plus utiles au Reichstag, comme à
l'époque de Bismarck? Certes, mais quelle différence cela ferait-il? Les Prusso-Teutons
n'entendaient pas s'embêter avec le Reichstag, ils utiliseraient des méthodes
complètement opposées à celles du Parlement. En outre, les méthodes de ce type
seraient plus proches des traditions du groupe prussoteutonique que ne le ferait
n'importe quelle procédure parlementaire. Bismarck lui-même n'a accepté le système
parlementaire qu'après beaucoup d'hésitations et avec une certaine démission. Il avait
trouvé difficile de faire accepter ce système par ses amis Junker. Ces nouvelles
méthodes, qui étaient en même temps très anciennes, appelaient à la terreur par le
biais d'assassinats.
76
IV LES MEURTRES DU FEHME
Souvenirs familiers
Les forces prussoteutoniques, n'ayant jamais agi ouvertement, ont eu l'idée
ingénieuse de faire revivre et d'utiliser une institution germanique du Moyen Âge, le
Fehme. Le Fehme était une sorte de société secrète qui se constituait en tribunal dans
tous les domaines. Ses membres étaient à la fois juges et exécuteurs de décisions.
Dans les trois ans et demi qui ont suivi l'armistice, du 19 au 24 juin 1922, date de
l'assassinat de Walther Rathenau, quelque 354 assassinats politiques furent perpétrés
en Allemagne par les différentes organisations de « renaissance nationale «. Pour
seulement deux de ces crimes, l’assassinat de Rathenau et de Kurt Eisner, il eut une
peine infligée, et qui était extrêmement légère. Bien que les différentes forces de
police de l’État étaient officiellement des organisations républicaines, elles permirent
généralement aux assassins de s’échapper. Dans les cas où les assassins furent
cependant arrêtés par des fonctionnaires trop zélés, ils furent acquittés ou à payer une
amende, ou au plus, condamné à une peine d’emprisonnement pour une période
ridiculement petite, ou ils étaient libérés sous des conditions bénignes comme
l’interdiction de port d'armes à feu sans permis.
Le comte Anton Arco, 1897-1945, qui avait assassiné Kurt Eisner,1867-1919,
dirigeant de la gauche bavaroise, fut condamné à mort en janvier 1920, mais sa peine
fut commuée en peine d'emprisonnement à perpétuité. Cela consistait en fait à
effectuer de vagues travaux agricoles dans la prison. Finalement, le 13 avril 1924, sa
peine fut suspendue et il fut libéré. Peu de temps après, il a été nommé directeur de
la « Sueddeutsche Lufthansa », grande entreprise aéronautique contrôlée par le Reich.
Ces assassinats se déroulèrent avec une régularité déconcertante pour le grand
public, mais ils semblaient pourtant faire partie d'un plan organisé. Bientôt, les gens
commencèrent à parler de « Fehme » en rapport avec ces crimes, comparant les
assassinats aux « exécutions » du tristement célèbre tribunal allemand secret des
siècles passés - auxquels les crimes récents ressemblaient à bien des égards. En 1920,
1922, 1924 et en 1931, l'écrivain allemand Emil Julius Gumbel, 1891-1966, a publié des
ouvrages qui tentaient de dénoncer les organisations responsables de ces atteintes et
d'attirer l'attention du public allemand sur la complicité pénale des mécanismes
judiciaires du Reich et les autres autorités avec les meurtriers Fehme. Dans ses quatre
livres, Gumbel a rassemblé une documentation considérable concernant ces «
exécutions » d'après-guerre. Mais ses appels et ses avertissements furent vains et le
Fehme put poursuivre ses activités sans entrave.
Bien que l'opinion publique l’ait prétendu, Gumbel n'a pas attribué ces crimes au
tribunal du sang du Moyen Âge. Il considérait le mot « Fehme » simplement comme
une expression bien choisie par les meurtriers pour souligner la ressemblance entre
les deux institutions. Nous ne saurons probablement jamais exactement quelles
informations se trouvaient dans le dossier volumineux que le député bavarois Karl
Gareis (voir page 7) avait prévu de présenter au Landtag bavarois concernant les
crimes politiques de cette époque. Quelques jours après avoir annoncé son intention
de discuter des documents rassemblés, il a été tué par balle dans la rue le 9 juin 1921
à Munich. Les deux hommes qui ont participé à son assassinat se sont échappés et
n'ont jamais été appréhendés. En tout cas, nous le savons bien, Gareis avait parlé d’un
« complot vieux de mille ans » qu’il avait l’intention de révéler. Il faisait sûrement
référence à l'une des deux seules organisations allemandes issues du Moyen Âge: le
77
IV LES MEURTRES DU FEHME
Fehme et l'Ordre Teutonique.
L'histoire des tribunaux du Fehme était indépendante de celle des Chevaliers
Teutoniques. L’Ordre a toujours prétendu qu’il n’avait pas à se soumettre à la
juridiction du terrible Fehme. Mais en réalité, les pratiques effrayantes du Fehme
avaient largement pénétré dans les cercles de l'Ordre. Kotzebue a raconté, en parlant
du Grand Maître Winrich von Kniprode, c 1310-1382, que nombreux étaient les
Conthours (commandants régionaux de l'Ordre) membres du Fehme et que le Grand
Maître lui-même était soupçonné d'en être l'un des dirigeants. « Un matin, deux
Chevaliers au-delà de tout reproche ont été trouvés pendus à un chêne près de
Marienburg, marqué par le Fehme », a déclaré Kotzebue. « Le Grand Maître a été prié
de poursuivre les meurtriers. Il n'a rien fait. Les autres, enragés, lui demandèrent de
nouveau d'agir. Il déclare à présent avec une extrême détermination: » Il faut
s'abstenir de porter un jugement sur de telles choses. »
Après le dix-septième siècle, on parlait rarement entendu du Fehme et certaines
personnes ont estimé alors que l’organisation devait avoir été dissoute, alors même
qu’aucune loi ni aucun décret suspendant ou condamnant ses pratiques n’avait été
promulgué. Mais que le Fehme, en tant qu’organisation régulièrement constituée, ait
survécu jusqu’en 1918 n’a qu’une importance relative. En tout état de cause, ses
pratiques du Moyen Âge étaient bien ancrées dans les traditions parlées de
nombreuses familles allemandes. Quand, après l’armistice de 1918, les organisations
prussiennes Junker décidèrent de faire revivre ces pratiques sanglantes, elles étaient
bien conscientes des courants traditionnels exploités dans l'intérêt de leur cause. Elles
utilisèrent des méthodes évoquant des souvenirs familiers dans toute l'Allemagne.
Un complot millénaire
Quelles étaient ces traditions notoires du Fehme? Ils ont été fondés sur
l'ancienne loi allemande donnant à tous les « châtelains » le droit de juger librement
leurs serfs. Cette pratique s’est particulièrement maintenue en Westphalie. Dans une
période ultérieure et indéterminée (les historiens allemands ayant situé l’origine du
Fehme à divers temps entre le règne de Charlernagne et le quinzième siècle), elle a
donné naissance à un tribunal secret le Saint Fehme « Heilige Fehme », tribunal qui ne
prévoyait qu'un seul type de peine, la peine de mort.
Le Fehme est né d'une conception morale préchrétienne et païenne, malgré le
fait qu'il se prétendit chrétien. Cette institution ne servit pas plus d'objectif religieux
que l'Ordre Teutonique, malgré la façade religieuse que les deux organisations avaient
trouvée utile à leurs débuts. (Au moment de leur fondation, toutes les institutions
devaient être chrétiennes.) Le Fehme représentait une révolte du droit teutonique
contre le droit romain en vigueur, qui constituait le code fondamental des tribunaux
allemands officiels. L'existence du Fehme était connue, mais ses opérations étaient
secrètes. Il n'était soumis à aucune autorité sauf celle de l'empereur. Ce dernier, à une
époque qui n’est pas clairement définie dans l’histoire allemande, avait délégué cette
autorité à l’archevêque de Cologne, qui était à la tête du Fehme, du moins
nominalement. En effet, le tribunal du Fehme avait parmi ses principales fonctions
officielles la punition des crimes contre la religion; mais dans la pratique, son activité
était entièrement différente.
Le Fehme est rapidement devenu simplement un moyen de terreur contre tous
les individus qui pourraient être en conflit personnel avec des membres de cette
78
IV LES MEURTRES DU FEHME
puissante organisation secrète. L'apparence chrétienne supposée n'était qu'un
manteau; et, de plus, dans aucun autre pays chrétien, il n'existait une organisation
similaire. Le Fehme était de conception purement allemande et la moralité qui sous-
tendait ses jugements était une moralité teutonique en contradiction directe avec les
principes et les coutumes du Christianisme. En commun avec l'Ordre Teutonique, le
Fehme a prétexté avoir des objectifs chrétiens; pourtant, sous ce masque si approprié
à l'époque, il poursuivait des fins purement teutoniques. La survivance en Allemagne
des traditions de ces deux institutions fondées sur la morale préchrétienne - l’Ordre
Teutonique et le Fehme - fournit la seule explication satisfaisante d’une série de
phénomènes contradictoires par lesquels l’Allemagne, dans son histoire récente, a si
souvent surpris les peuples civilisation occidentale.
Nous assistons donc fondamentalement au choc de deux civilisations opposées
– alors que nous avions l’illusion que l’une avait cessé d’exister dans un passé lointain.
Cette erreur vient du fait que depuis la période de christianisation de l'Allemagne, la
civilisation des époques barbares s'est cachée sous un manteau chrétien et y a
survécu. De cette manière, elle a réussi à préserver ses institutions à des fins
clairement opposées à celles du Christianisme.
C'est dans des faits tels que ceux-ci qu'il faut chercher l'explication du « complot
millénaire » que le député Gareis avait osé mentionner - scellant ainsi son propre sort.
La Terre rouge
Les tribunaux du Moyen Âge Fehme opéraient en Westphalie, mais ils
revendiquaient un pouvoir juridictionnel sur toute l'Allemagne. Les « Freigrafs » de
Westphalie présidaient les réunions du Fehme (Freigraf est un titre de la noblesse
utilisé dans deux contextes différents: Comte féodal 2. Un exécutif suprême d'un
tribunal du Vehm). Ils déclaraient que leurs familles avaient reçu ce privilège de
Charlemagne et qu'ils devaient se réunir exclusivement sur le sol westphalien. Dans le
langage symbolique caractéristique de toutes les associations secrètes du Moyen Âge,
le sol westphalien était appelé « Die rote Erde » (la Terre rouge) (expression associée
peut-être au sang versé au cours des jugements du Fehme). Le tribunal du Fehme
tenait toujours sa cour sur « Terre rouge ». (Il est intéressant de noter que l'un des
journaux nazis les plus influents, publié en Westphalie, s'appelle Die Rote Erde. Die
Rote Erde. (Il a paru de janvier 1934 à avril 1945 à Dortmund.)
Au cours du jugement, le Freigraf était assisté de Freischoeffen (jurés). C'est sous
le nom de « Freischoeffe » que chaque membre du Fehme était connu. Tous les
membres du Fehme étaient donc qualifiés pour participer au jugement. Mais les
Freischoeffen n'étaient pas seulement des juges ou des jurés; ils étaient aussi des
bourreaux. Et ils ont été accusés d'avoir exécuté des jugements rendus par eux-mêmes
ou par d’autres Freischoeffen.
À une époque, on estimait qu'ils étaient plus de 100 000 Freischoeffen dans
toute l'Allemagne. En réalité, alors que le tribunal du Fehme n’existait qu’en
Westphalie, les Freischoeffen, qui étaient ses organes de police et ses organes
d’exécution, étaient présents partout, dispersés dans les différents pays allemands.
Les Freischoeffen gardaient leurs fonctions absolument secrètes, s’identifiant l’un
l'autre par des signes secrets. Même s'ils n'étaient pas reconnus par les citoyens
ordinaires, tout le monde savait qu'ils réussissaient à mettre la main sur leurs victimes,
où qu'elles se cachassent. L’aspect occulte du Fehme a largement contribué à accroître
79
IV LES MEURTRES DU FEHME
la terreur qu’il a inspirée dans toute l'Allemagne.
Il y avait un grand nombre de tribunaux du Fehme en Westphalie. Généralement,
ils organisaient des séances à un endroit surélevé sous un vieil arbre - de préférence
un tilleul. Le Freigraf et son Freischoeffen étaient assis devant une grande table sur
laquelle une épée dégainée et une corde étaient posées. Le demandeur et les témoins
devaient jurer par l'épée, tandis que la corde était utilisée pour l'exécution de la peine.
Si une plainte contre une personne était déposée par un Freischoeffe devant un
tribunal du Fehme (Les Freischoeffen étaient autorisés à comparaître en tant que
plaignants devant le Fehme), une citation à comparaître était lancée contre l'accusé.
Ce dernier rarement répondait à la convocation, sachant avec quelle difficulté
l'acquittement pouvait être obtenu; et de plus, qu’il n’y avait qu'un type de punition
décrété par le Fehme: la peine de mort.
Si l'accusé ne comparaissait pas, le demandeur avait le droit de le faire amener
de force dans un endroit quelconque de l'Allemagne, en le saisissant avec l'assistance
de ses « Eideshelfer » (députés assermentés), témoins à l'appui de la plainte initiale,
témoins qui étaient, en plus, ses députés.
Il semble qu’à l’origine seuls deux témoins du demandeur étaient nécessaires,
mais que le nombre fut ensuite porté à six. L’accusé pouvait essayer de se dégager en
ayant son propre Eideshelfer, ou « témoins de la défense », assermenté en plus grand
nombre que les témoins de l'accusation assermentés pour le demandeur. Mais ce
dernier pouvait neutraliser cet effet en augmentant à son tour le nombre de ses
propres témoins. Le nombre de témoins admis à la défense et le ministère public
étaient fixés par la loi à deux, six, treize ou vingt. Si une partie présente deux témoins,
l’autre partie devait en produire au moins six pour avoir une chance de gagner sa
cause, aucun autre nombre ne pouvant être reconnu par le tribunal. À son tour, la
partie adverse devait produire 13 témoins afin de pouvoir obtenir au moins un
avantage temporaire sur l'autre côté. Son adversaire, enfin, pour gagner sa cause,
devrait en produire vingt. Si le plaignant réussissait à rassembler vingt Freischoeffen
supportant sa plainte, aucun témoin de la défense en plus grand nombre n'était
autorisé et la condamnation à mort était rendue obligatoire.
Les témoins devaient jurer qu'ils connaissaient bien le plaignant, en tant
qu'honnête homme et que sa parole était suffisante pour eux s'il accusait le
défendeur. D'autre part, les témoins de l'accusé devaient jurer qu'ils le savaient
innocent. Les plaignants et les accusés devaient toujours jurer en sus de leurs propres
témoins. En conséquence, le nombre total de serments prêtés était de trois et sept
{nombres qui apparaissent fréquemment dans le symbolisme du Moyen Âge), ou de
quatorze et vingt et un (multiples de sept). Tout cela permettait une « surenchère »
progressive du nombre de témoins. Il était toutefois entendu que les témoins de
chaque côté devaient être Freischoeffen. Pour celui qui n'était pas lui-même un
influent Freischoeffe, il était évidemment difficile de trouver un nombre suffisant
d'autres Freischoeffen prêts à jurer en son nom. Comme le plaignant était
nécessairement un Freischoeffe, l’accusé, même s’il était lui-même membre du Fehme
et surtout s’il ne l’était pas, était déjà désavantagé lorsqu’il se présentait devant le
tribunal.
La peine de mort était exécutée immédiatement lorsque l'accusé était présent.
Les Freischoeffen, cojuges du tribunal, saisissaient le condamné et le pendaient à
80
IV LES MEURTRES DU FEHME
l'arbre le plus proche. Si l'accusé jugeait prudent de rester à l'écart, ou si la convocation
ne pouvait lui être signifiée, le président du tribunal, Freigraf, demanderait la tenue
d'une « Heimliche Acht » (séance secrète). En effet, il était jugé important de garder
les procédures secrètes, en particulier dans les cas où l'accusé était absent. Cela visait
à empêcher le condamné d'apprendre sa peine et de se cacher pour éviter l'exécution.
Si après s'être réuni à huis clos secret, il était remarqué qu'un étranger, un non-
Freischoeffen, restait à proximité (chaque étranger était censé partir), le Freigraf se
levait, appelait l'homme, lui plaçait la corde autour du cou et le faisait pendre à l'arbre
le plus proche par le Freischoeffen. Une telle action était menée même là où l’étranger
n’avait pas réalisé qu’il pouvait être en infraction.
Après s'être assuré que l’accusé n'était pas présent, le Freigraf appelait son nom
quatre fois, puis demandait si quelqu'un était présent pour défendre l'accusé. Ensuite,
le plaignant jurait sur la véracité de son accusation et ses témoins à leur tour prêtaient
serment, déclarant qu'ils estimaient que le plaignant était incapable de parjures. La
preuve était alors jugée suffisante et la sentence prononcée.
Le couteau dans l'arbre
Selon d'anciens livres de lois du Fehme, le Freigraf déclarait:
« L’accusé du nom de X: je le prive de la paix ainsi que des droits et libertés
reconnus par l’Empereur Charlemagne et approuvés par le pape Léon; et attestés sous
serment par tous les princes, nobles, chevaliers et vassaux, hommes libres et
Freischoeffen en Westphalie, le dépossède et le prive de toute paix, de toute liberté
et de tous les droits, en vertu de l'interdiction et de la malédiction du roi, l'abandonne
à la plus grande misère et au plus profond déshonneur, et le rend indigne, proscrit,
privé de son sceau, déshonoré, sans paix et sans droit de jouir de la loi commune et
l'enlever et je le «verfehmise» [le mets sous la malédiction du Fehme selon les règles
du «tribunal secret» «heimliche Acht»]; et voue son cou à la corde et son cadavre aux
bêtes et aux oiseaux, à ce qu’ils le mangent jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien, et que
son âme remise à Dieu au ciel dans son autorité, il ait quitté sa vie et ses biens, et laissé
sa femme veuve et ses enfants orphelins. »
Voici, selon les prescriptions contenues dans les livres du Fehme, la procédure
qui était suivie:
« Le Freigraf prenait la corde punitive faite de branches de saule tressées et la
jetait hors de la tribune du tribunal, puis tout Freischoeffen qui se tenait devant le
tribunal devait cracher, signe que le hors-la-loi devait être pendu dans l’heure même.
Le Freigraf s’adressait alors à tous les Freigrafen et Freischoeffen, leur rappelant leurs
serments et leur honneur en tant que membres du 'heimliche Acht', les obligeant, dès
qu'ils se seraient saisis du hors-la-loi, de le suspendre, aidés de tous leurs forces et
moyens, au plus proche arbre. »
Le Freigraf remettait alors au demandeur un document qui, par son sceau,
confirmait la sentence et dans lequel il était demandé à tous les membres du Fehme
de lui apporter son soutien dans l'exécution de la peine. Le détenteur de ce document
partait immédiatement à la recherche de sa victime, en veillant à ne pas mentionner
sa mission à qui que ce soit, à l'exception d'un autre Freischoeffen, afin que les
condamnés ne soient pas avertis à temps et ne fuient pas le châtiment. Fréquemment,
les condamnés vivaient dans une partie de l'Allemagne éloignée de la Westphalie. Cela
ne faisait aucune différence, puisqu’un Freischoeffen pouvait se trouver partout à qui
81
IV LES MEURTRES DU FEHME
incombait d’aider tout un chacun à l’exécution prévue s’il en était prié. Il devait
d’abord regarder la phrase officielle portant le sceau du Freigraf; ou si un tel document
faisait défaut, il suffisait à trois autres Freischoeffen de jurer devant lui que l'individu
poursuivi avait été déclaré illégal par le Fehme. Ayant ainsi reçu la preuve demandée,
il ne pouvait négliger son devoir, même si le condamné était son meilleur ami ou son
propre frère.
L'exécution était généralement effectuée par trois ou quatre Freischoeffen. Ils
saisissaient le condamné qui, dans la plupart des cas, ne savait pas jusqu'à ce moment-
là qu'il avait été condamné par le Saint Féhme. Sans plus tarder, ils le pendaient
ensuite à l'arbre le plus proche. Afin de préciser que ce n'était pas un crime ordinaire,
mais un acte du Fehme, un couteau était planté dans l'arbre. Là où le condamné
résistait, le Freischoeffen avait le droit de le tuer de toutes les manières possibles.
Dans de tels cas, ils devaient accrocher le cadavre à un arbre où, comme d'habitude,
ils plantaient le couteau.
Il arrivait de temps en temps qu'un Freischoeffe, ayant appris la condamnation
d'un de ses amis, tentât de le prévenir discrètement pour qu'il puisse s'échapper,
même s'il savait qu'il risquait ainsi sa vie. Des mots inoffensifs prononcés avec
désinvolture « C'est aussi bien de manger son pain ailleurs qu'ici » étaient devenus
une formule dont la signification était comprise même par les non-initiés. Telle était la
crainte inspirée par le Fehme sur toute l'Allemagne que si ces paroles étaient
adressées à un homme, même s'il était le plus influent citoyen en ville - et s’il
comprenait leur sens, il réunissait tout ce qu'il pouvait et devenait du jour au
lendemain un vagabond, voyageant sous un nom d'emprunt, vivant le reste de ses
jours loin de sa femme et de ses enfants.
S'il devenait évident que le Fehme avait interdit quelqu'un, personne n'oserait
l'aider, car en étant vu en compagnie de quelqu'un recherché par le Fehme, on risquait
sa vie. Le condamné, abandonné par tous, se cachait là où il pouvait jusqu'à ce qu'il
soit finalement découvert par le Fehme.
La gamme des crimes relevant de la juridiction du Fehme était extrêmement
large. Conformément à la pensée contemporaine, les crimes contre la religion et les
Dix Commandements étaient mentionnés en premier lieu, même s’il n’existe aucune
preuve que le Fehme a fonctionné comme un tribunal religieux. À la suite de cela,
étaient énumérés « tous les crimes contre l'honneur et la loi : la trahison, le meurtre,
le vol qualifié, le parjure, la diffamation, le viol et l'abus de pouvoir «. Les intentions
de ceux qui avaient initialement assigné la juridiction du Fehme à accomplir la justice
pour ces crimes étaient sans doute excellentes, mais dans la pratique, quiconque
entrait en conflit avec un membre du Fehme risquait d'être condamné par le tribunal
de sang; car il était toujours simple de découvrir un «crime contre l’honneur» comme
motif d’accusation, et un influent, Freischoeffe, n’avait aucun mal à trouver d’autres
personnes à présenter en tant que témoins, appuyant ses accusations.
Le noeud coulant autour du cou
La moindre trahison des secrets du Fehme par un Freischoeffe était punie de
mort et, dans ce cas, l'exécution se déroulait sans procès. À ce sujet, nous lisons ce qui
suit dans les livres des lois du Fehme:
« Si un Freischoeffe dévoile les secrets et le mot de passe du 'tribunal secret'
[heimliche Acht] ou en informe les étrangers, qu'il s'agisse de petites ou de grandes
82
IV LES MEURTRES DU FEHME
révélations, il sera saisi sans jugement par le Freigraf et le Freischoeffen qui lui
noueront les mains jointes devant lui, lui placeront un chiffon sur les yeux, le jetteront
sur le ventre et lui arracheront la langue; lui glisseront autour du cou une corde à trois
brins et le pendront à une hauteur d'un mètre, condamné 'Verfehmisé’, criminel
interdit. »
Les non-initiés qui tentaient de découvrir les secrets du Fehme ou qui osaient
simplement jeter un coup d'œil sur un document du Fehme étaient conduits devant le
tribunal et exécutés sur place. Les livres et archives du Fehme qui ont survécu jusqu'à
aujourd'hui portent l’avertissement strict que toute personne les ouvrant qui n'est pas
un Freischoeffe est soumise à la juridiction du tribunal secret. La crainte inspirée par
ces méthodes était si grande que même au Dix-neuvième siècle, on pouvait encore
trouver dans les archives allemandes des documents du Fehme non ouverts et avec le
sceau du Fehme intact et portant l'inscription: « Personne n'est autorisé à lire ou à se
faire lire cette lettre, à moins qu'il ne soit un véritable Freischoeffe du tribunal secret
[der heimrichen beschlossenen Acht] du Saint Empire romain germanique. »
Les Freischoeffen se sont vu octroyer des pouvoirs si exorbitants qu’ils pouvaient
exécuter n’importe quel homme, même sans procès devant le tribunal : il suffisait que
trois Freischoeffen affirment avoir vu l’accusé en train de commettre un crime
punissable par le Fehme. Qui plus est, la confession d'un crime était considérée
comme équivalente au fait de l’avoir vu réellement réalisé. Ainsi, si quelqu'un se
vantait en présence de plusieurs personnes d'avoir commis l'un des crimes relevant de
la compétence du Fehme, sans se rendre compte qu'au moins trois de ces personnes
étaient des Freischoeffen, ceux-ci se trouvaient dans l’obligation de trouver la
première occasion pour le faire sans être découverts, de saisir l'homme et le pendre à
l'arbre le plus proche. Nous pouvons bien imaginer le nombre d’abus que de telles
méthodes ont engendré.
La terreur répandue par le Fehme s’est révélée être son meilleur agent de
recrutement. Être membre du Fehme était considéré comme une assurance, au moins
dans une certaine mesure, contre une condamnation injuste par le tribunal secret. En
effet, il était toujours plus facile pour un Freischoeffe de se défendre que pour un
étranger. Dans les premiers jours, lorsqu'un Freischoeffe était accusé, il pouvait se
blanchir en jurant son innocence. Plus tard, cet avantage fut retiré et tous les accusés,
quelle qu'était leur affiliation, et ils durent alors présenter un nombre suffisant de
témoins à leur défense. Cependant, il restait encore évident qu'un Freischoeffe
influent trouverait beaucoup plus facilement un grand nombre de témoins parmi ses
compatriotes Freischoeffen qu'un non-membre du Fehme.
Alors que dans les premiers jours, les Freigrafen avaient veillé à ce que seulement
les hommes d'une vertu irréprochable soient admis au Fehme; à un moment ultérieur,
des hommes de moralité douteuse remplirent les rangs du Freischoeffen.
L’opportunité de faire ce que Fehme permettait était si attrayante que toutes sortes
d’aventuriers firent tout ce qui était en leur pouvoir pour en devenir membres. On
peut visualiser le règne de la terreur qui en a résulté, ainsi que le chantage, les abus et
la vengeance qu'il fut possible de pratiquer sous le manteau du Fehme. Un homme
innocent de quelque crime que ce soit pouvait trouver en se réveillant le matin une
convocation collée à sa porte par un inconnu, lui demandant de comparaître un jour
spécifique devant tel ou tel tribunal du Fehme. Ces hommes savaient qu'une mort
83
IV LES MEURTRES DU FEHME
inéluctable les y attendait et qu'il valait mieux qu'ils s'en aillent ou se cachent comme
ils pouvaient. Un autre qui n'avait jamais été convoqué pouvait un jour se voir
inopinément saisi par trois Freischoeffen, ignorant qu'il avait été condamné par le
Fehme jusqu'à ce qu'il sente la corde lui serrer le cou.
Les Junkers et le Fehme
Cette institution barbare terrorisait l'Allemagne depuis des siècles. On peut
imaginer quels services elle pouvait rendre à un groupe sans scrupules poursuivant ses
propres objectifs et il était inévitable qu’une telle institution devienne un instrument
pour toutes sortes d’intérêts privés. Lorsque le Fehme ressurgit en Allemagne après
l'armistice de 1918, sa réapparition était due à l'initiative de deux groupes d'intérêts,
les Junkers et les dirigeants de l'industrie lourde de Westphalie. En tout état de cause,
chaque indice des crimes du Fehme ressuscité mis à jour par les tribunaux allemands
ou les journaux contemporains lors de leurs révélations a mené directement aux
Junkers ou à l'industrie lourde. Le financement des organisations responsables des
crimes fehmiques provenait de l'un ou l'autre de ces groupes. Un certain nombre de
ces crimes ont été commis sur les terres mêmes des Junkers, où de nombreuses unités
du Fehme se cachaient pour se livrer à leurs activités secrètes. De plus, les junkers et
les officiers prussoteutoniques semblent avoir aussi été directement impliqués dans
ces crimes et même en avoir été les instigateurs immédiats. Le rôle des dirigeants de
l'industrie lourde était probablement de financer de tels projets.
Cette coopération a consolidé l’étrange alliance qui s’était établie entre deux
groupes économiques aussi différents, l’industrie lourde westphalienne et les Junkers,
l’existence de l’une fondée sur les méthodes industrielles les plus modernes, l’autre
sur l’exploitation la plus arriérée.
Dans une description du groupe prussoteutonique d’aujourd’hui, il faut vraiment
inclure les chefs de ces industries, ainsi que les Junkers, les officiers et les
fonctionnaires cités précédemment. À l'époque de l'Ordre Teutonique, il n'existait rien
de comparable à l'industrie lourde. Aujourd'hui, cette industrie est une force avec
laquelle les descendants de l'Ordre comptent. Il se peut qu’il y ait eu des frictions
économiques entre les deux groupes au cours de la période qui a suivi la Première
Guerre mondiale, lorsque les droits de douane frappant les produits agricoles et les
produits manufacturés furent en concurrence. Cela toutefois disparut complètement
lorsque l'Allemagne en 1931 mit en place un système de protectionnisme absolu basé
sur le contrôle des changes, qui profita également aux deux groupes - grands
industriels et propriétaires terriens -au détriment des intérêts commerciaux, des petits
agriculteurs et des consommateurs. L'atmosphère guerrière chère aux Prusso-Teutons
était également souhaitable pour l'industrie lourde, le fournisseur logique de
munitions. (Nous ne tirerons aucune conclusion de la curieuse coïncidence selon
laquelle les chefs de l'industrie lourde en Allemagne sont des descendants de vieilles
familles westphaliennes. Il y a de bonnes raisons de croire qu'au Moyen Âge, leurs
ancêtres étaient membres, voire même des chefs, du mouvement Fehme, quoi qu’il
en soit, il est curieux de noter ce fait concernant l’alliance entre les Junkers et les chefs
de l’industrie lourde de Westphalie: ces deux groupes sont les descendants d’hommes
ayant participé aux deux institutions allemandes dont les traditions s’opposent le plus
directement aux traditions occidentales de civilisation, l’Ordre Teutonique et le
Fehme.
84
IV LES MEURTRES DU FEHME
Le renouveau du Fehme semble dû aux Junkers dont les sociétés secrètes «
d'autodéfense » découlaient directement de l'ancienne Société des Lézards et
indirectement de l'Ordre Teutonique. Ces sociétés étaient en mesure de prendre une
décision immédiate pour relancer le terrorisme du Fehme, indispensable à leurs
objectifs, puis de l’organiser immédiatement. Un tel règne de terreur ne se serait
jamais répandu spontanément, s’il n’avait résulté que de la décision de quelques
membres de la même caste sous l'impulsion du moment.
L’objectif principal était d’exécuter un à un les dirigeants de la jeune République
allemande. Presque du jour au lendemain, de nombreuses sous-organisations,
fonctionnant sous différents noms, devinrent les bras exécutants du Fehme restauré.
Grâce à leurs bons offices, des centaines de dirigeants démocrates furent mis à mort
dans l'Allemagne d'après-guerre. Dans les pays démocratiques situés en dehors de
l'Allemagne, ces assassinats, considérés comme une « affaire interne » allemande, ne
retinrent pas l’attention.
Tous les assassinats du Fehme postérieurs à 1918 remontent aux mêmes
organisations. Les deux groupes qui ont été les exécuteurs par excellence des criminels
fehmiques étaient l’organisation « C » (Consul) et l’organisation Rossbach. Tous les
indices les désignent. Mais les hommes actifs dans ces deux organisations figuraient
souvent aussi dans les activités d’autres sociétés ou associations, qui semblaient
toutes poursuivre les mêmes buts et appliquer les mêmes instructions. Emil Julius
Gumbel, spécialiste reconnu de l'histoire des crimes politiques allemands après 1918,
dont nous avons déjà parlé, a expliqué comme suit l'enchevêtrement d'intérêts
existant entre ces différents groupes:
« Le programme officiel ainsi que le nom [de ces organisations] évoluait
conformément à ce qui semblait être le plus attrayant du point de vue politique pour
le moment. Cependant, la tendance réelle restait la même. Il serait donc faux de
supposer que toutes ces sociétés existaient côte à côte. Dans de nombreux cas, les
unes naissaientdepuislesautres et des sociétés de noms totalement différents
pouvaient être identiques ou imbriquées. Pour les mêmes personnes existait une
pratique qui consistait à adhérer simultanément à toute une liste d’associations.
« Le changement constant de nom a souvent pour but de voiler la structure
complète des organisations de manière à rendre pratiquement inefficace toute
dissolution sur ordre du gouvernement ou sous la pression de l'opinion publique. La
création de nouvelles sociétés sous de nouveaux noms et avec les nouveaux membres
était souvent d'exclure les individus qui n'étaient plus considérés comme totalement
dignes de confiance, sans provoquer l'inimitié de tels individus en les expulsant
spécifiquement. »
Que de nombreux individus avaient pris pour pratique de s’inscrire à une foule
d’organisations ne peut être accidentel. Le nombre des personnes engagées dans ces
activités ne peut pas être correctement estimé en additionnant les membres des
différentes associations existantes, leurs listes faisant double emploi. Tenant compte
des doublons, nous pouvons estimer que tout au plus 200 000 personnes étaient des
membres actifs de ces organisations.
Voici les noms de certaines des sociétés de cette qui ont abondé à cette époque.
Ils assumaient souvent des aspects professionnels ou sportifs, mais poursuivaient
toujours les mêmes fins secrètes. (Certaines associations mentionnées
85
IV LES MEURTRES DU FEHME
dans cette liste ont préféré garder même le secret de leur existence:
Académic Werdandi Guild, General German Peoples Turverein, ) Die Comrades
(secret), Andreas-Hofer Bund, Arminius Bund, Arian WandervogeI, Bartelsbund,
jeunesse de Bismarck du Parti populaire national allemand, Bund allemand des anciens
combattants, amis d'Edda Bund, Bund Fidèle, Bund allemande des marins, Bund New
Pathfinders, Bund allemand de la lutte, Bund allemand de la formation, Bund des
juristes allemands, Bund franconien, Bund pour la renaissance allemande, Bund pour
les enseignants allemands publics, Renaissance chrétienne allemande, Guilde
universitaire allemande de Nibelungen, Chêne allemand, Bund allemand pour la
défense locale, Société allemande des femmes d'Ostmark, Allemand Herold, Cercle
des écoles allemandes, Marins allemands, Ordre allemand, Bund est-allemand, Société
allemande Ostmark, Bund allemand des employés, Bundl allemand pour l'écriture,
Journée allemande, Société allemande pour les secours ruraux et les soins locaux,
Bund allemand des armes, Société de la foi allemande, État allemand, Société sociale
allemande, Société pour l'emploi, Parti social allemand, Bundes allemand, Guide
national allemand Demic Society, jeunesse des peuples allemands Siegfried, Bund
national allemand de la jeunesse, Bundl national des écrivains allemands, Bund
national des étudiants allemands, Bund allemand de l'économie, allemand
Wandervogel, Éros (secret), confrérie des voyageurs, United Field Artillery, Pinc Tree
Society , Irminsul Boys 'Society, Frontbund (secret), Germania Ring, Société de
confession germanique, Société de conscience germanique, Bund germanique, Société
des amis de la conscience, Société de la moralité nationale germanique, Geusen, Bund
Graal, demandeurs du pays, Bund allemand, Ordre des Allemands (secret), Hubertus,
Jeunesse, Bund allemand Kyffhaeuser Bund, Jungborn Bund, Bund allemand des
jeunes guides allemands, Bund des jeunes enseignants de Baidur, Bund allemand
jeune, Innklub, Small Arms Society (secret), Knappenschaft, Kronacher Bund, Conseil
Kultur, Mitgart Bund, Société nationale des officiers allemands, Société New
Gobineau, Bund non-juif, Société d'aide (secret), Société de secours patriotique pour
anciens combattants, Reichbund noir, blanc et rouge, Reichsbund des anciens cadets,
Reichs Gegenzins Bund, Reichs Hammer Bund, Bund des officiers du Reich, Ordre de la
Croix d'honneur allemande, Schlageter Memoria1 Bund, Siiver ShieId (secret), Signal
Bell, Tejabund, Bund des artistes allemands de Bavière, Bund pour un meilleur Vie,
Theodor Koerner Turnverein, Le Téméraire (secret), Prince Bismarck Bund Bund de la
Patrie, Société des amis de l'art allemand, Société des étudiants allemands, Groupe
national de femmes, National Wandervogel Bund.
À travers ces sociétés, le complot permit de réunir des collaborateurs utiles dans
tous les milieux de la population, mais ceux-ci ne révélaient que de petites parties des
véritables objectifs. Les véritables « agents intérimaires » semblent provenir des
organisations Consul et de Rossbach, du moins en ce qui concerne les assassinats.
Assassins dans l’Armée et la Marine
Les assassins étaient tous d'anciens officiers et, dans des cas exceptionnels, des
sous-officiers. Lorsque ce fait curieux a été révélé au cours des différents procès et
enquêtes concernant les crimes du Fehme en Allemagne, le public a accepté sans
murmure l'explication trop facile selon laquelle la guerre avait abaissé les normes
morales des combattants. En réalité, cet état de fait n’était dû à rien de plus simple,
mais à des causes plus profondes: les officiers prussiens, membres fidèles de la caste
86
IV LES MEURTRES DU FEHME
prussoteutonique, étaient eux-mêmes obligés de se charger de ces tâches délicates
des assassinats du Fehme, étant les seuls prêts à le faire dans la caste des « hommes
d'armes ». Dans la manière traditionnelle de faire les choses, les autres Junkers prirent
pour objectif le financement des diverses organisations secrètes avec l'aide de
l'industrie lourde et de fournir aux assassins des cachettes sur leurs terres; les
fonctionnaires dévoués à la cause commune étaient activement représentés parmi les
diverses organisations policières, où ils pouvaient aider les assassins à s'échapper ou,
si cela s'avérait impossible, en tant que procureurs ou juges, ordonner ou leur
acquittement, ou leur peine. Dès 1918, des représentants prussoteutoniques se
trouvaient çà et là parmi les fonctionnaires de tous les pays allemands, même dans
des endroits assez éloignés de Prusse. Depuis 1870, l'esprit prussien avait eu le temps
de se répandre dans une certaine mesure dans toute l'Allemagne.
La « tâche sanglante », l'assassinat, était considérée comme le privilège des
officiers - les descendants des anciens Chevaliers de l'Ordre. L’organisation était
principalement composée d’anciens officiers de la marine, l’organisation Rosshach
d’officiers de l’armée. Si une force aérienne régulière avait existé au moment de la
Première Guerre mondiale, il est probable qu'une troisième organisation aurait été
créée, et serait composée d'officiers ayant auparavant exercé dans cette branche de
service.
En 1920, les factions antirépublicaines allemandes tentèrent un vague coup
d'État, connu sous le nom de « Kapp Pursch ». (13-17/3/1920). Le capitaine de corvette
Ehrhardt y participait avec sa brigade navale. Ehrhardt avait réussi conserver cette
brigade après 1918. Il la maintenait en place en tant qu'organisation illégale. Son
financement passait par des intérêts inconnus dont l'identité peut facilement être
devinée. Un mandat d'arrêt fut délivré contre Kapp en 1920 par les autorités de la
République, mais il ne fut jamais exécuté. Alors que le décret était toujours en vigueur,
Ehrhardt circulait librement dans les couloirs du ministère de la Reichswehr. Le but
officiel de ses discussions au ministère était de « trouver un emploi à ses hommes ».
Son véritable objectif était d'élaborer discrètement un projet de collaboration entre la
Reichswehr et la future organisation qu'il avait décidé de fonder en utilisant les
hommes de sa brigade comme noyau. Comme l’action directe dans le « Putsch Kapp »
n’avait pas donné de résultats satisfaisants, il comptait désormais consacrer ses efforts
à une action dissimulée. La nouvelle « Organisation C » ou « Organisation Consul » a
été nommée en l'honneur d'Ehrhardt qui en était le chef: dans le code secret de
l'association; chaque membre avait un nom spécial et Ehrhardt s'appelait « Consul ».
Des Allemands remarquables ont souvent tenté de lutter contre le Consul et les
autres associations secrètes, mais en vain. Le 22 septembre 1921, M. Trunk, président
de l’État de Baden, fit les révélations suivantes à la Diète de Bade concernant les
règlements et les objectifs de l’Organisation C:
« Les règlements exigent »
(a) des objectifs spirituels: développement et diffusion de la pensée nationale ;
[Le mot « national » est utilisé ici comme antonyme de « international ». Les cercles
nationalistes allemands considéraient les hommes derrière la Constitution de Weimar
comme des « internationalistes » et se considéraient comme les seuls à penser en
termes « nationaux ».]; lutter contre tous les antinationaux et les internationalistes;
lutte contre le Judaïsme, la Social-Démocratie et les partis de la gauche radicale; lutter
87
IV LES MEURTRES DU FEHME
par la parole, l'écriture et l'action contre la Constitution de Weimar conçue de manière
antinationale; éclairer les cercles les plus larges possible de la population sur la nature
réelle de cette Constitution; soutenir la seule constitution possible pour l'Allemagne,
celle constitution basée sur le fédéralisme. [Tant que le pouvoir central en Allemagne,
à la suite des évènements de 1918, a été placé entre les mains de groupes républicains,
les groupes réactionnaires se sont qualifiés de « fédéralistes ». Lorsque, après
l'ascension d’Hitler, le pouvoir leur est tombé entre les mains, ils devinrent des
partisans de la centralisation beaucoup plus exigeants même que les républicains.] (
b) Objectifs matériels: organisation au sein des forces armées d'hommes
déterminés à empêcher la révolutionisation complète de l'Allemagne prévenir, par la
constitution d'un gouvernement national, la récurrence des conditions actuelles; et,
autant que possible assurer la préservation des forces armées et des armements de la
nation.
« L’organisation est une structure secrète dont les membres sont tenus à la
défense et à la protection mutuelles par le biais d’un pacte par lequel chaque membre
de l’organisation est assuré de la plus grande aide possible de la part de tous les autres
membres. Les membres s’engagent à devenir une force dsur laquelle il faut compter,
de sorte que lorsque la nécessité, l'honneur de la patrie et la réalisation de leurs
objectifs le demandent, ils se tiendront en rangs serrés en une force unie. Chaque
membre s'engage à obéir de manière absolue aux dirigeants de l'organisation. Les Juifs
et, en règle générale, les hommes de race étrangère sont exclus de l'adhésion à
l'organisation. L'adhésion expire: (a) au décès; (b) en raison d'activités déshonorantes;
(c) en raison de la désobéissance aux dirigeants; (d) par retrait volontaire. Tous les
membres concernés sous (b) et (c) et tous les traîtres doivent être éliminés par le
Fehme. Le serment d'allégeance se lit comme suit: « Je déclare sur l’honneur et à main
levée que je suis d'origine allemande. Je m'engage par ma parole d'honneur et me
soumettre aux règlements et à agir conformément à ceux-ci. Je jure obéissance
absolue au plus haut dirigeant de l'organisation et observe le plus grand secret dans
toutes ses affaires. »
Lors du procès de 1924, à la suite de l'assassinat de Walther Rathenau, un
procureur zélé du Reich, Ludwig Ebermayer, 1858-1933, s'exprima comme suit sur les
activités de l'Organisation C:
« Je crois qu'il est de mon devoir de souligner que pendant le déroulement de
l'enquête et même immédiatement avant le procès, un certain nombre de faits ont
été produits qui permettent de supposer et presque de conclure que certaines
organisations et sociétés se cachent derrière les accusés - et je vais plus loin, ont peut-
être inspiré leurs crimes. Je tiens avant tout à souligner cela: dans tous les outrages
politiques de ces dernières années, dans l'assassinat de Matthias Erzberger (26 août
1921) dans les attentats à l'encontre de Philipp Scheidemann (6 juin 1922) et dans
l'assassinat de Rathenau (22 juin 1922), ce qui nous concerne ici, ont toujours été
impliqués les mêmes cercles - je dirais presque les mêmes personnes - dans
l'assassinat d'Erzberger, Heinrich Schulz et Heinrich Tillessen. Aussi concernant
Scheidemann, les frères Karl et Heinrich Tillessen, Hartmut Plaass, Hermann Willibald
Fischer, Erwin Kern, Heinrich Schulz, Ernst Werner Techow, tous ces hommes sont du
même groupe A1 ayant des contacts personnels très répandus, soit parce qu'ils se
connaissent depuis longtemps, soit parce qu'ils sont tous membres de différentes
88
IV LES MEURTRES DU FEHME
organisations. Ainsi, que cela nous plaise ou non, nous avons l’impression de nous
heurter aux maillons d’une chaîne commune d’une association unique à laquelle tous
ces hommes sont affiliés. »
[Le 26 août 1921, Erzberger est en vacances à Bad Giesbach, où il se promène
avec son collègue du parti, Carl Diez. Les anciens officiers de marine Heinrich
Tillesen et Heinrich Schulz, membres de l'Organisation Consul des corps francs de
l'Oberland et de la société secrète Germanemorden tirèrent six fois sur l'homme
politique qui fut mortellement touché. Carl Diez fut lui grièvement blessé].
Au cours du procès, l’Organisation C fut rarement mentionnée nommément. La
peur contrôlait les paroles des témoins, du parquet et les juges; elle était manifeste.
Le président du tribunal toutefois indiqua que lors des audiences à huis clos qui avaient
été ordonnées, les relations entre l'Organisation C et le gouvernement du Reich
avaient été discutées. Tout le monde a compris qu'en réalité le sujet de discussion
était la relation entre l'Organisation C et la Reichswehr, en référence au réarmement
secret.
Le procès fut conduit de manière à établir que l'Organisation C avait rendu
d'importants services « patriotiques » à la cause du réarmement secret et qu'il était
dans ces conditions préférable de ne pas insister pour que les assassinats soient
dénoncés, qui n'étaient pas des crimes, mais des exécutions Fehmiques. Enfin, tous les
accusés demeurèrent libres.
Il est révélateur que l'année suivante, lors d'un autre procès, le même procureur,
Ebermayer, ait parlé de l'Organisation C d'une manière tout autre. Selon lui,
l’Organisation n’exerçait plus une « activité secrète ». Il est vrai qu’elle luttait contre
la Constitution de Weimar, mais elle le faisait par des « moyens légaux ». L'intimidation
du Fehme avait eu des conséquences sur le bon procureur Ebermayer pendant la
période séparant les deux procès.
Il fut établi qu’il existait un lien étroit entre l’Organisation Consul et toute une
série d’associations occupant la première ligne de temps en temps: Nationalbund
deutscher Ofiziere, Bayrische HolzverwertungsgeselIschaft, Norddeurscher Bund, un
certain nombre de sociétés d’étudiants et enfin la Wikingbund (Viking Bund),
association d’une certaine importance.
En 1923, le bureau de presse du gouvernement de Thuringe qualifia ce
Wikingbund de la manière suivante:
« Il semble que l'Association nationale des soldats allemands, qui avait été
supprimée par la loi, ait donné naissance à une organisation de substitution,
dénommée Wikingbund, qui fonctionne dans le même temps comme une branche de
la brigade Ehrhardt [Organisation Consul]. Caractéristique Les membres ordinaires
sont trompés par le fait que, selon une déclaration d'un dirigeant de l'organisation,
aucune information ne peut être communiquée à des membres sans importance en
ce qui concerne la connexion entre Wikingbund et l’Organisation C. Le Wikingbund, en
tant que « dernière édition » de l'Organisation Consul opérait en Thuringe, y compris
les provinces prussiennes, et était divisée en onze sections de district dirigées par le
bureau régional d'Erfurt. Selon les déclarations des personnes impliquées, il apparut
qu'il existait également un Fehme au sein de l'organisation. Le devoir du Fehme était
de préserver par le biais des méthodes les plus rigoureuses le caractère secret de
l'organisation et de ses activités. Des membres soupçonnés d'être des
89
IV LES MEURTRES DU FEHME
traîtres ou des délateurs auraient été abattus, selon diverses déclarations de
personnes ayant participé à de telles actions. Dans la manière bien connue de ces
ligues, les membres doivent jurer fidélité « à la vie et à la mort « à leurs dirigeants.
D’après les déclarations de personnes arrêtées, il a également pu être établi que l’un
des objectifs de ces organisations est d’écarter du chemin tout leader ou homme
d’État qui contrarierait leurs plans.
Les statuts de la Fédération Wiking (Wikingbund) établis en 1923 contiennent
des preuves concluantes du pacte avec le parti national-socialiste. Parmi ces statuts
est écrit :
« La Fédération est une association d'industriels. Elle lutte sur une base de
nationale pour une renaissance morale, culturelle, économique et politique du peuple
allemand. ‘L’adhésion à la Fédération est ouverte à tous ceux qui sont sans reproche
et qui sons Aryens d'origine allemande. À la Fédération, chaque membre doit prêter
le serment d'allégeance au dirigeant et à ses objectifs et s'engager irrévocablement à
l'obéissance. Le programme politique est celui du parti ouvrier national-socialiste
allemand. (Les italiques sont de P. Winkler) « La Fédération est une organisation
militante et patriotique ». C’est signé: « B. Reiter, dirigeant et fondateur de la Wiking
League ».
Un travail bien fait
La plupart des assassinats de personnalités politiques exceptionnelles peuvent
être rattachés à l’Organisation C, en tant qu’unité, ou à ses membres. Dans les
règlements du Fehme revivifié, la « punition des traîtres » est mentionnée, et il ne
s’agissait pas seulement de ceux qui trahissent les secrets des Organisations. Tous
ceux qui désiraient que l’Allemagne suive un chemin démocratique étaient considérés
comme étant des traîtres, traîtres parce qu’opposés à la direction choisie par les
Prusso-Teutons, la seule direction « digne d'un Allemand », selon la compréhension
toute particulière de cette clique. Puisqu’ils étaient des traîtres, ils devaient être tués...
et à la suite de cela raisonnement, les dirigeants démocratiques allemands étaient
éliminés tous un à un. Naturellement, le Fehme a eu même de meilleures raisons pour
agir promptement dans des cas comme celui du député bavarois Gareis en 1921.
Gareis menaçait de dénoncer les crimes et leurs responsables.
Il faut admettre que les méthodes appliquées furent efficaces. En 1920, tous les
partis démocratiques perdirent leurs dirigeants en raison d'assassinats. Ceux qui
restèrent à la tête de ces partis furent des hommes sans pouvoir ni notoriété et
terrorisés. (L'accession d’Hitler au pouvoir n'avait pas encore eu lieu sous les hommes
d'État allemands des différents partis démocratiques. (Il n’est donc pas surprenant que
l'émigration allemande qui suivit l'adhésion de HitIer au pouvoir n'ait pas contribué à
de produire un chef parmi les hommes d'État allemands des différents partis
démocratiques, mais bien participé au contraire.)
Ainsi, les conditions étaient réunies pour la prise du pouvoir par un groupe
conforme aux désirs du teutonisme prussien et qui servirait de front à ce dernier. Le
parti nazi qui était l'un des candidats à cette position fut de plus en plus fréquemment
mentionné. On parla de moins en moins des crimes du Fehme et de l’Organisation
Consul. Depuis que les tâches confiées à cette organisation étaient terminées, ces

90
IV LES MEURTRES DU FEHME
crimes ne pouvaient que tomber dans l’oubli.
En 1930, les fidèles lieutenants d'Ehrhardt occupèrent des postes importants
dans la marine, dans les bureaux administratifs de l'amirauté et dans l'état-major
général de la flotte. Werner Tillessen, l'un des principaux « hommes à accomplir de
nombreuses tâches « au sein de l'Organisation Consul, dont le nom, ainsi que celui de
son frère Heinrich, un des meurtriers de Matthias Herzberger, ils avaient figuré
fréquemment au cours de la plupart des procès impliquant des assassinats, Werner
Tillesen fut nommé contre amiral [le 1er octobre 1928. Disparu en août 1944 lors de
l’entrée de l’armée rouge à Bucarest, il meurt en 1953 après 8 années passées dans un
camp de prisonniers en Russie. Heinrich après guerre échappera des procès répétés à
la peine de mort et mourra à 89 ans. Le troisième Tillesen Karl, officier de marine,
membre de l’Organisation Consul et impliqué dans la planification d'assassinats
politiques, notamment ceux de Philipp Scheidemann et Walther Rathenau mourra en
1978]. Les services rendus avaient été bien payés! Assassins, ils étaient restés et
retournés dans l’armée - occupant un rang plus élevé qu’avant en raison du temps
écoulé dans l’exercice de « fonctions à caractère spécial ».
La Reichswehr noire
Alors que le personnel de l'Organisation Consul était composé d'officiers de la
marine, celui de l'organisation de Rossbach était composé d'officiers de l'armée. Les
deux organisations travaillaient main dans la main et gant. Aucune difficulté entre eux,
et de temps en temps. Ils se prêtèrent mutuellement leurs hommes de main.
L'absence de conflit entre deux groupes terroristes que l'on s'attendrait à trouver en
compétition l'un contre l’autre peut s’expliquer que les deux organisations agissaient
dans des domaines distincts et surtout pour le compte des mêmes intérêts.
L’Organisation C s’occupa principalement de faire disparaître des yeux du public
des hommes, personnalités politiques majeures -. L’organisation Rossbach se
concentra sur l’exécution de personnages moins en lumière, mais susceptibles
d’entraver les Junkers et le travail quotidien de réarmement secret. L’Organisation C
fonctionna dans toute l’Allemagne et dans des régions où se manifestait un certain
renforcement de l’organisation démocratique. L’organisation Rossbach fut plus active
en Prusse même, s’occupant des intérêts locaux des Junkers, dont les propriétés
avaient été le siège de la mise en place de l’organisation. Il en découle que les liens
de l’Organisation Rossbach avec les Junkers étaient une nécessité entre cette
organisation et les Junkers étaient une nécessité plus apparente que celle de
l’Organisation C maintenant les mêmes intérêts.
L’organisation Rossbach a été fondée en décembre 1918 par le lieutenant
Gerhard Rossbach du 175e régiment d’infanterie avec les restes de son régiment dont,
discrètement, il essayait de maintenir l’existence en les cachant chez les propriétaires
terriens de l’est de la Prusse. Quelques mois après la débâcle, Rossbach forma une
troupe d'assaut, admettant maintenant des officiers et des soldats de toutes les forces
armées. Les forces de Rossbach furent appelées « Communauté de travail »
(Coopérative de travail, Arbeitgemeinschaft) afin de dissimuler le caractère militaire
de leur organisation à la Commission d’armistice. Elles devaient être réparties en de
petites unités sur les terres des Junkers où elles exerceraient leurs activités.
Les Junkers avaient décidé de cacher sur leurs terres ce que l’armée pouvait
sauver après la défaite de l’Allemagne. Pour les Prusso-Teutons, il s'agissait d'un
91
IV LES MEURTRES DU FEHME
puissant atout, destiné à servir dans la reconstruction à venir de leurs forces. Ils
n’avaient aucun doute sur cette reconstruction, bien qu’ils ne pas exactement sous
quelle forme elle se ferait exactement.
Il est révélateur de constater que le réarmement secret effectué dans le dos de
la Commission d’armistice s’est principalement déroulé dans les domaines mêmes des
Junkers (c’est-à-dire dans la seule partie de l’Allemagne entièrement contrôlée par les
Prusso-Teutons). Il est également révélateur de noter que tous les Junkers avaient
ainsi mis leurs terres à la disposition de la cause sans hésitation; et que pas un traître
ne se trouva parmi eux qui osèrent refuser la prise en charge de ces obligations. La
raison en est la stricte organisation secrète des Junkers. Si cette organisation secrète
n’avait pas existé, une simple « communauté d’intérêts » n’aurait pas pu réussir à
prendre les décisions aussi rapidement et à assurer le secret et une synchronisation
parfaite de toutes les actions.
La seule fuite que les Junkers avaient des raisons de craindre pouvait provenir de
leurs ouvriers agricoles. Ces derniers, bien entendu, contrairement aux Junkers,
n'étaient pas tenus au secret des organisations Junker. Ils étaient en outre en mesure
de connaître et de révéler les endroits où des armes avaient été dissimulées. Il
s’agissait donc de terroriser ces travailleurs et de les inquiéter par le fait que s’ils
parlaient, ils auraient à subir le courroux de la Vehme. L’organisation de cette unité
Vehme incomba à différentes « coopératives de travail » composées d’anciens
militaires. Parmi ces « coopératives », l’organisation Rossbach devint rapidement
exceptionnelle du fait de l’initiative et de la cruauté de son dirigeant.
Ensemble, ces unités secrètes étaient connues sous le nom de « Reichswehr
noire «. En effet, leur but était de garder ensemble le personnel de l'ancienne armée.
Ces états-majors ne pouvaient pas rester dans la Reichswehr officielle, qui était réduite
conformément aux termes de l'armistice. Une liaison étroite s’établit entre les deux
Reichswehr; elle était facilitée par le fait que les officiers des deux unités étaient
responsables d'une même cause et obéissaient aux mêmes ordres.
Une entreprise honorable
L’Organisation Rossbach établit ses bureaux centraux à Berlin. C'est à partir de là
que le recrutement se poursuivit et que le contact fut maintenu avec les dirigeants de
la Reichswehr. Ces bureaux organisèrent eux-mêmes une avant-garde appelée «
Deutsche Auskunftei » (bureau d'information allemand). La Deutsche Auskunftei était
sous la direction officielle du lieutenant Rossbach, et on peut imaginer ce qui se
passait. : la description officielle des services rendus permet d’imaginer quels étaient
les services rendus: « Enquêtes, observation, voyages accompagnés ». Le prospectus
du bureau contenait les instructions suivantes:
Deutsche AUfkuntfei
Bureau d'affaires principal : BerIin-Wannsee, Otto W. Erichstrasse 10;
Ouvert jour et nuit, téléphone Wannsee 613 et 793.Succursale: Berlin W 62,
Bayreutherstrasse, 1er étage, 3e étage. Heures d'ouverture: 1-4. Téléphone Steinplatz
11663
Agents et représentants envoyés sur votre demande par téléphone.
Service de voiture privée de Berlin ou Wannsee Terminal sur demande.
Adresse du câble: Deutsche Auskunft Wannsee.
Références bancaires: F. W. Krause & Co. Berlin W Behrenstrasse 2.
92
IV LES MEURTRES DU FEHME
Industrie und Landwirtschafts Bank Berlin, Markgrafenstrasse 35.
Division criminelle: Inspecteur de police criminelle Wilss (retraité).
Division politique: Directeur général - Premier lieutenant Rossbach (à la retraite) -
Major von Berthold.
Division de l'information, de la bourse et des caissiers: Directeur M.L. Eberhardt.
Division Gardes et Protection: Premier Lieutenant D. H. Lukash (retraité)
Département juridique: Major Bartold (retraité) -Kurt Oskar Bark, rédacteur en chef.
Le service téléphonique relie tous les départements.
La presse démocratique allemande de cette période tenta en vain de démasquer
la Deutsche Auskunfrei en démontrant que toutes ses ressources étaient d'origine
Junker-Prussienne; qu'elle avait été organisée pour doter ces forces d'hommes forts,
appelés « détachements de gardes » pour leurs domaines; et qu'elle était responsable
de tous les assassinats du Fehme en Prusse à l'est de l'Elbe.
Si un seigneur prussien avait la moindre difficulté avec ses ouvriers agricoles, s’il
les soupçonnait de vouloir organiser une grève ou de trahir les activités de
réarmement, les « volontaires de Russbach » se présenteraient immédiatement et
attaqueraient les travailleurs avec des clubs; ils n'hésiteraient pas à tuer ceux qui
pourraient devenir trop gênants. Tous les « volontaires » étaient armés de fusils, de
couteaux et de blackjacks (arme de poing composée généralement d'un morceau de
métal recouvert de cuir avec une sangle ou une tige élastique pour une poignée). Ils
obéissaient àla discipline militaire la plus stricte, allant même jusqu’à prendre le garde-
à-vous en présence de leurs officiers supérieurs, alors même même que ceux-ci étaient
généralement rn habit civil.
Malgré le nom « Coopérative de travail, ils ne se préoccupaient pas du travail
réel. Les volontaires de Rossbach étaient essentiellement prêtes à fournir des forces
armées importantes presque à l'instant.
Petites exécutions
La responsabilité de l’organisation de Rossbach pour certains des assassinats a
été clairement établie au cours de procès qui se sont tous soldés par des résultats
impossibles. La presse démocratique mena des enquêtes et fit des révélations
intéressantes. Gumbel s'efforça de démontrer les liens qui unissent tous ces
assassinats au Fehme, mais ses efforts n'éveillèrent pas l'opinion publique.
En juillet 1920, le sous-officier Max Krueger, du corps d'armée Rossbach en poste
à Stecklin, apprit qu'un des ouvriers agricoles, Willi Schmidt, âgé de vingt ans, voulait
abandonner son travail et chuchotait dans le village qu'il avait l'intention d'informer la
police du lieu où certaines armes secrètes avaient été cachées. Le Fehme local du corps
de Rossbach décida d'agir immédiatement.
Quatre membres de l'organisation, Heines, Bandemer, Vogt et Ottow
rencontrèrent Schmidt, se faisant passer pour des inspecteurs. Intimidé, Schmidt
partit avec eux, soi-disant pour assister à une audience au poste de police. En fait, il
fut conduit dans un endroit isolé à proximité et où Ottow lui porta un coup de blackjack
sur la tête. Il fut décidé de l'emmener dans la forêt de Kehrberg et ses blessures furent
pansées. En chemin, Schmidt tenta d'attirer l'attention des passants et s’écria: « Ils
veulent me tuer. » Personne ne lui prêta attention.
Deux autres membres du corps de Rossbach, Baer et Fraebel, rejoignirent alors
les autres. Enfin, Heines ordonna à Baer de tirer sur Schmidt. Baer n'arrivait pas à se
93
IV LES MEURTRES DU FEHME
décider, alors Heines tira lui-même sur Schmidt deux fois. Il fut rejoint par Ottow, qui
également tira deux fois. Schmidt avait encore assez: de force pour crier au secours. Il
fut renversé et, son visage collé au sol, Fraebel lui piétina la tête et finalement Ottow
l’acheva avec dix coups du blackjack.
Baer creusa alors une fosse dans laquelle le cadavre fut enterré. « Mais la fosse
n'était pas assez profonde. Quelques jours plus tard, les genoux de la victime sortirent
du sol et les habitants du quartier commencèrent à parler de l'assassinat. Les assassins
retournèrent à la tombe et enterrèrent leur victime plus profondément.
Walter Cadow, âgé de 23 ans, employé comme surveillant dans une propriété de
Wismar, dans le Mecklembourg, avait été admis comme membre des volontaires
locaux de Rossbach après avoir été sous-lieutenant pendant la guerre. Après un certain
temps, il fut soupçonné d’avoir l’intention de témoigner contre l’Organisation de
Rossbach dans le cadre d’un procès concernant les activités de l’Organisation, puis en
session.
Le 31 mai 1923, à la suite d'arrangements antérieurs, des membres du Fehme
local le saoulèrent, puis lui retirèrent tous ses papiers. Il était minuit. Il fut placé dans
une voiture avec huit hommes qui, sous le commandement du sous-lieutenant Hoess,
brandissaient leurs armes. La voiture alla dans les bois. Cadow, traîné dehors, fut
assommé par des coups de blackjack et, dégoulinant de sang, remis dans la voiture et
conduit dans une clairière, où il fut de nouveau assommé. La bande entière l'a piétiné
avec les pieds bottés. L'un de ces hommes, Wiedemeyer, lui trancha la gorge et le sous-
lieutenant Hoess l finalement le tua d'une balle dans la tête. Jurisch, l'un des membres
de cette unité particulière, devint plus tard plein de remords et raconta l'incident au
journal socialiste Vorwaerts de Berlin. Le crime fut donc porté à l'attention du
procureur général, qui ne put refuser d'agir. Deux aides-mineurs dans l'assassinat,
ainsi que l'informateur, furent arrêtés. Finalement, tous les trois furent relâchés. Le
chef local de l'organisation de Rossbach déplaça rapidement ceux qui avaient participé
à l'assassinat dans d'autres domaines en Haute-Silésie. Il s'assura que l'affaire n'aurait
plus de répercussions. Plus tard, on apprit qu'il avait réprimandé Hoess, le chef de
l'unité, sévèrement: « Si vous étiez membre de l'organisation de Rossbach depuis plus
longtemps, vous auriez su comment de telles affaires devraient être gérées. Deux
hommes et une balle la nuit dans les bois sont tout ce qui est nécessaire. »
Vers 1922-1923, l’organisation Rossbach trouva le moyen d’introduire ses
méthodes dans la Reichswehr elle-même. Dans de nombreuses régions d'Allemagne,
des cellules locales furent organisées au sein de l'armée régulière. Ces cellules furent
nommées « Reichswehrblock Rossbach » (R.W.B.R.) - Section de Reichswehr de
Rossbach. Des indiscrétions ayant révélé les relations entre l’organisation Rossbach et
un certain régiment de Magdebourg, le R.W.B. R. Local publia, en mai 1932, la
commandite suivante (révélée plus tard par la presse de gauche):
« Au nom du chef: Compte tenu de l'espionnage qui prévaut, les dirigeants ont
décidé de former une unité dite Fehme. Celle-ci sera composée uniquement
d'hommes de confiance, formés au tir au pistolet, et qui seront placés sous le
commandement direct des dirigeants, il appartiendra au Fehme d’observer le
mouvement de ceux qui paraissent suspects aux dirigeants et de disposer des traîtres
ainsi que des individus politiquement indésirables. À cause des difficultés de ce travail
et de ses grandes exigences, seuls les hommes les plus capables et dignes de confiance
94
IV LES MEURTRES DU FEHME
seront choisis. »
Les assassinats du Fehme se multiplièrent au sein de la Reichswehr et des
diverses organisations noires de la Reichswehr. La revue Das andere Deutschland a
publié dans son numéro de janvier 1927 les « aveux » suivants: « Moi, le soussigné,
Hubert Caida, ouvrier à Wreschen, étais, en 1921, membre de l'organisation
d'autodéfense «de la section Dedewitzhof, près de Twerkau, district de Ratibor. Dans
la nuit du 18 au 19 mai 1921, avec un autre membre de l'organisation, j'ai reçu du
lieutenant Petrich l'ordre de suivre le propriétaire de la taverne Miketta de
Dedewitzhof à Benkowitz et de le tuer par balle quelque part sur le chemin. Alors qu’il
marchant quelques pas devant nous, les mains dans les poches, fumant sa pipe et sans
soupçon, nous avons dit que nous l'accompagnerions jusqu'à la porte de sa maison où
sa femme l'attendait. Miketta avait trois pas d'avance sur nous, conformément à mes
instructions, je lui ai tiré une balle dans la tête. Il est mort sur le coup. Je suis désolé
d’avoir tué Miketta, mais je pensais que je devais exécuter les ordres de mon
supérieur, le lieutenant Petrich.
« Wreschen, 27 novembre 1926
Hubert Caida »
Erich Pannier, jeune boulanger âgé de 21 ans, était actif dans un détachement
de la Reichswehr noire dans la Ruhr en 1923. Il devint suspect à ses supérieurs et, en
mai 1923, il ne revint pas d'un congé dans les délais requis. Le sergent Schirmann fut
envoyé à sa recherche, et il fut arrêté au domicile de ses parents. Dans la rue, Pannier
s'échappa de Schirmann, a cria qu’on le sauve de la Reichswehr noire et pria un policier
de le protéger. Malgré les protestations du sergent Schumann, qui avait montré ses
papiers au policier, ce dernier conduisit Pander au poste de police. Le commissaire
téléphona à l'état-major de la troisième division de l'armée pour demander des
instructions. On lui dit qu'un sous-lieutenant serait immédiatement envoyé pour
récupérer Pannier. Plus tard, un sous-lieutenant et un autre homme se présentèrent
au commissaire et prirent en charge et emmenèrent Pannier. Le commissaire n'a pas
compris que l'officier était en réalité le sous-lieutenant Benn de la Reichswehr noire.
(Au cours du procès, où ces incidents furent révélés, il ne fut jamais expliqué comment
un appel téléphonique fait à l'état-major d'une division régulière de l'armée allemande
avait pu conduire à l'envoi d'hommes de la Black Reichswehr.) Deux jours plus tard,
sur ordre de Benn, Pannier fut tué dans les bois avec une hache par le sergent
Schirmann et les soldats Aschenkampf et Stein.
Le lendemain du crime, Schirmann partit pour Berlin avec une lettre adressée au
lieutenant PauI Schulz, dont le nom figure dans bon nombre de ces assassinats. Schulz
semble avoir été l'un des principaux organisateurs de la Black Reichswehr Fehme. Le
sergent Fahlbusch, qui avait porté des accusations contre Schulz lors d'un procès pour
crimes du Fehme, fut retrouvé par la suite, en janvier 1931, asphyxié dans un bateau
à moteur. Sa mort n'a jamais été éclaircie,
Les Nazis et le Fehme
Il est curieux d’observer la relation existante entre les organisations du Fehme
d’après guerre et le parti nazi. Que de nombreux meurtriers de l'Organisation C, de
l'organisation Rossbach et des divers détachements de la Reichswehr noire, soient
devenus membres du parti nazi vers 1930, n’est pas étonnant en soi, var cela peut
s'expliquer simplement par l'attrait général que le parti détenait pour les masses et
95
IV LES MEURTRES DU FEHME
particulièrement parmi les éléments nationalistes. Cependant, nous avons vu
comment, dès 1923, le Wikingbund, étroitement lié à l’Organisation C, avait adopté
dans ses statuts le programme du parti NarionaI-SociaIiste comme son idéal politique.
Par ailleurs, Rossbach était le représentant officiel d’Hitler dans le nord de l’Allemagne
au cours de la même période. Lorsque la police de Thuringe, le 26 janvier 1923, arrêta
373 membres de l’Organisation de Rossbach, dont quarante officiers (selon le
Frankfurter Zeitung du 28 janvier 1923), il fut découvert qu’ils devaient tous se
présenter au Congrès du parti national-socialiste, réuni à Munich. La police trouva de
nombreux pistolets et blackjacks sur les hommes qui souvent, portaient leurs
uniformes sous leurs vêtements civils. Un grand nombre d'entre eux portaient des
croix gammées.
En 1923, le parti nazi n'était pas encore aussi puissant et craint qu’il devait le
devenir. Néanmoins, les deux puissantes associations du Fehme, l’Organisation C et
l’organisation Rossbach, maintenaient des liens cohérents avec lui. Cela était dû
uniquement au fait que les trois organisations étaient des agences agissant pour le
même groupe d'intérêt.
Les liens de l'Organisation C avec les Junkers et la Reichswehr, loyaux serviteurs
des Prusso-Teutons, se sont clairement révélés au cours de divers procès. Le fait de
l’existence d’un lien entre l’organisation de Rossbach et les propriétaires prussiens
était un secret de polichinelle, puisque l’activité de l'organisation se déroulait presque
entièrement sur les terres des propriétaires. Il est clair qu’en entretenant des relations
régulières avec les deux organisations, le parti nazi entretenait des liens étroits avec
les puissances cachées qui se trouvaientdans le même temps derrière ces deux
organisations - l’ensemble de la clique Junker-Prusse.
Pourtant, il y avait eu des raisons de croire de temps en temps que le mouvement
nazi finirait par se transformer en une révolte séparatiste des différentes régions
allemandes contre la centralisation prussienne. Ce fut vrai surtout quand Hitler - au
début de son mouvement - avait des liens étroits avec les séparatistes bavarois sous
la direction de Kahr. Le numéro deux du parti nazi, Gregor Strasser, pensait pouvoir
maintenir une grande indépendance vis-à-vis des forces prussoteutoniques. Le
capitaine Ernst Röhm, 1887-1934, s'est laissé abuser par l'idée que ses « gardes
prétoriens », le S. A., étaient suffisamment forts pour lui permettre d’atteindre ses
propres fins sans qu'il soit nécessaire de se soumettre à des forces extérieures. Hitler
lui-même, sans aucun scrupule, ne s'opposapas à à ses lieutenants. Il accueillait toutes
les alliances et tous les slogans, pour autant que ceux-ci lui soient utiles. Au fond, il ne
s’est jamais fait aucune illusion sur les véritables forces dominantes en Allemagne. Il
savait très bien que son accession au pouvoir en Allemagne ne serait un jour possible
que s'il donnait à ces forces la garantie absolue de les servir fidèlement à compter du
moment où il aurait les commandes.
Malgré ses flirts passés dans d'autres directions, Hitler avait maintenu sagement
les contacts avec les éléments prussoteutoniques par l'intermédiaire de Rossbach et
d'Ehrhardt, ainsi que de son propre homme de main, Goering. Cet état de choses
perdura jusqu'en 1932, et particulièrement en janvier 1933, lorsqu'alorsil conclut une
alliance de « vie et de mort » avec les forces Junker. Cela ne devint possible qu'après
la « neutralisation » de Hindenburg, qui, parmi ces éléments, était le seul à avoir refusé
d'approuver le choix du caporal autrichien comme « super factotum » pour servir la
96
IV LES MEURTRES DU FEHME
cause prussienne.
Dès le début de 1924, lorsque les apparences allèrent à l'encontre de la
conclusion qu'il avait établie, E. J. Gumbel, dans son livre Verschwoerer, publié à Berlin,
avait écrit ceci:
« Dans ses fondements les plus profonds, le national-socialisme ne contient plus
plus que le militarisme prussien. »

97
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
CHAPITRE V
LA CLIQUE PRUSSOTEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
Le premier octobre 1927, deux messieurs extrêmement dignes, en redingote et
pantalon rayé, firent appel au maréchal Hindenburg, président de la République
allemande. Ces deux hommes étaient : le « conseiller secret » (Geheimrat) Carl
Duisberg, 1861-1935, chef de la célèbre entreprise chimique I. G. Farben et l’un des
chefs de la grande industrie allemande; et le chambellan royal, Elard Von Oldenburg-
Januschau, porte-parole des Junkers et représentant officiel du Reichs-Landbund,
l'organisation agricole Junker, l'ancien chambellan impérial Elard Von Oldenburg-
Januschau. 1855-1937 qui habitait près de Neudeck et avait milité dans des
associations d'anciens combattants de la Grande Guerre, avait lancé une souscription
pour acheter la propriété de Neudeck et l'offrir au président du Reich comme cadeau
du peuple allemand. Ils vinrent présenter à Hindenburg un « cadeau de l'économie
allemande » – le titre du domaine Neudeck, château et parc. Bien que le maréchal lui-
même n’avait jamais possédé de propriété foncière.
Neudeck avait appartenu aux Hindenburg depuis l’époque de Frédéric le Grand.
Le lendemain, le pays tout entier fêtait le quatre-vingtième anniversaire du Maréchal
et à cette occasion, les Junkers et la grande industrie avaient décidé de lui rendre la
succession de ses ancêtres.
Un coup de génie
L'idée avait été conçue par Oldenburg-Januschau, un ami intime de Hindenburg.
Ce « chambellan du roi » était une sorte d'officier de liaison avec le maréchal, délégué
en permanence par l'organisation Junker pour sauvegarder leurs intérêts au bureau
présidentiel. Oldenburg avait fonctionné efficacement. La contribution des Junkers au
coût du cadeau était minime. La plus grande partie des fonds provenait de grands
fabricants, dont les cordons de la bourse étaient plus lâches que ceux des propriétaires
prussiens, toujours endettés. Néanmoins, le bénéfice moral de ce cadeau princier au
président du maréchal reviendrait également aux deux groupes. Il y avait là une
certaine justice: les industriels avaient fourni l'argent, les Junkers l’idée.
Les industriels et les Junkers espéraient, par ce geste, obtenir une emprise plus
forte sur Hindenburg. Mais les Junkers espéraient obtenir un avantage
supplémentaire : en se transformant l'officier Hinden burg sans propriété en
propriétaire foncier, ils en faisaient un véritable Junker comme ses ancêtres. Il aurait
les mêmes inquiétudes économiques quotidiennes qu'eux et serait mieux qualifié pour
comprendre leurs idées et leurs aspirations.
Bismarck lui-même avait été un grand propriétaire, propriétaire de trois
domaines: Schoenhausen, Friedrichsruh et Varzin. Toute sa politique économique
était conforme aux intérêts particuliers des Junkers. Sous son régime, les droits
d'importation sur les produits agricoles furent régulièrement augmentés, au
détriment des autres classes de la population. Sous son successeur, toutefois, les
choses s’étaient moins bien déroulées.
Un Junker qui a oublié d'être un Junker
Quand le jeune et impétueux Guillaume II décida que Bismarck se retirerait, il le
remplaça par le comte Leu von Caprivi, 1831-1899, un général membre de la famille
Junker, qui avait d'abord eu la confiance des groupes prussoteutoniques. Mais Caprivi

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V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
ne possédait aucune fortune; il était simplement un soldat. De plus, il mena des
politiques économiques opposées directement à ce que les Junkers croyaient être leur
intérêt. Entre 1892 et 1894, il conclut des traités commerciaux représentant
l'évolution vers le libre-échange avec l'Autriche-Hongrie, l'Italie, la Belgique, la Suisse,
la Roumanie, la Serbie et la Russie. Ils prévoyaient une réduction des droits sur les
produits agricoles importés, en contrepartie de concessions similaires accordées par
les différents pays pour l'admission de produits manufacturés que l'Allemagne
souhaitait exporter.
La jeune industrie allemande était heureuse et le public connut une réduction
générale du coût de la vie. Mais les Junkers étaient furieux. En raison de leurs
méthodes peu progressives d’exploitation de leur sol, ils ne pouvaient réaliser des
bénéfices que s’ils pouvaient vendre leurs produits à des prix exorbitants,
artificiellement renforcés par des droits de douane élevés. Ils décidèrent donc de la
chute de von Caprivi, qui leur était devenue de plus en plus persona non grata.
Une campagne d’une violence inhabituelle fut lancée contre le chancelier.
Finalement, en octobre 1894, l’empereur visita le domaine du comte Botho zu
Eulenburg, 1831-1912, l’un des plus influents Junkers du temps, et décida sans raison
apparente de rappeler Caprivi. Les « puissances derrière le trône » avaient reçu entière
satisfaction.
Hindenburg devenu président de la République allemande en 1925. Était
descendant d'une ancienne famille Junker, il fut élu avec le soutien de la classe Junker,
mais une fois au pouvoir, il sembla parfois oublier que son seul devoir était de servir
les intérêts particuliers de quelque 13 000 seigneurs prussiens.
Il est vrai qu’Hindenburg, comme Caprivi, ne possédait aucune terre. Sa fidélité
aux principes Junker avait donc pour origine une simple alliance entre le corps des
officiers prussiens et la classe Junker, et non dans un intérêt personnel direct. Pour un
officier plus jeune que Hindenburg, les intérêts enchevêtrés des organisations de la
Reichswehr et de Junker auraient pu constituer un argument suffisamment puissant
pour justifier une soumission totale aux ordres des seigneurs du manoir. Mais
Hindenburg était un héros de la Grande Guerre ainsi que le président de la République,
élu pour un mandat de sept ans à l'âge de 78 ans. Il pouvait donc se considérer
suffisamment indépendant pour agir avec le un simple désir de laisser à la postérité le
souvenir d'un homme dévoué à l'intérêt public.
Au début de son mandat, Hindenburg sembla ne pas vouloir accepter les ordres
de quiconque et, malgré ses antécédents, fut prêt à servir fidèlement la République.
Les partis républicains furent agréablement surpris, mais cette indépendance
d’Hindenburg était insupportable pour la classe Junker. Neudeck était l’appât qui lui
fut offert. Par cette opération, Hindenburg était devenu un débiteur de la classe Junker
et de l’industrie lourde. En plus de cela, en tant que propriétaire d'un grand domaine
en Prusse-Orientale, il devait désormais avoir les mêmes préoccupations et intérêts
que les autres Junkers. Le cas de Caprivi avait été une leçon et le remède trouvé était
excellent.

99
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
Une alliance fructueuse
Née de cette ouverture à Hindenburg, l’alliance entre Junkers et la grande
industrie n’était pas une innovation. C’est en effet la même coopération fructueuse
que nous avons vue à l’œuvre derrière les meurtres du Fehme. À première vue les
intérêts des deux classes économiques ne paraissent pas identiques. Les Junkers
étaient favorables à des droits de douane élevés sur les produits agricoles afin
d'empêcher la concurrence, alors que les industriels auraient avantage à conclure des
traités commerciaux facilitant les exportations et permettant en échange
l'importation de produits agricoles. En signant sa série de traités commerciaux, Caprivi
avait cédé à des considérations de ce type.
Mais les industriels allemands de 1927 ne ressemblaient plus à ceux de 1892. Ces
derniers voyaient leur avenir dans l’extension naturelle de leurs marchés
d’exportation, dans une saine concurrence avec les fabricants d’autres pays. Les
industriels de 1927 avaient déjà été rencardés par les Junkers. On leur avait fait
comprendre qu’en tant que fabricants allemands, ils n’avaient pas besoin de penser à
l’économie anglo-saxonne. En libre concurrence avec les industries étrangères, ils
pourraient au mieux espérer obtenir l’un des trois premiers rangs sur les marchés
mondiaux. Mais l'Allemagne, selon les schémas prussoteutoniques, ne devrait pas se
contenter de l'une des premières places, mais devrait obtenir une domination
complète de tous les marchés.
Le plan pour atteindre cet objectif fut simple. Au lieu de faciliter les échanges
commerciaux avec d’autres parties du monde en concluant des traités commerciaux
qui abaissaient successivement les droits de douane, il fallait au contraire augmenter
les droits de douane sur les importations et se distinguer du reste du monde. (Par la
suite, cet isolement s’effectua beaucoup plus minutieusement à l’aide du contrôle des
changes instauré sous le régime de Heinrich Brüning, 1885-1970, par le Dr Hans Luther
1879-1962 et perfectionné sous Hitler par le Dr Schacht: contrôle des échanges qui
soumet, toutes les importations au contrôle de l’État.) Le plan prévoyait les étapes
suivantes: isolement économique; hausse considérable du coût de la vie; la misère et
le mécontentement du peuple; blâme imputé aux institutions parlementaires et aux
nations alliées; le tout amanant un double résultat, le discrédit des institutions
parlementaires et leréarmement.
À ce stade, les avantages promis aux industriels étaient les suivants: d’énormes
commandes d’armes destinées à compenser les pertes d’exportations; droits de
douane élevés sur les produits importés de l'industrie lourde; subventions successives
accordées par l’État à l’industrie allemande pour autoriser un certain volume
d’exportation (en échange de quoi l’État obtiendrait des devises étrangères, même
avec un contrôle des changes); et finalement, en raison du mécontentement du peuple
et du réarmement, la guerre menant à la conquête par le sang et le feu de nouveaux
territoires, chacun devenant un débouché économique totalement soumis au contrôle
allemand.
Le bon type de compétition

100
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
Dans cette ligne de raisonnement, le point de vue de la Ligue hanséatique n’avaitplus
cours. Cette ancienne association de commerçants de villes allemandes fragiles s’était
battue pour obtenir le contrôle des marchés mondiaux par tous les moyens légitimes
du libre-échange. Les luttes de la Hansa avec les marchands anglais avaient été vives,
mais honorables pendant des siècles et avaient été menées selon des règles identiques
des deux côtés. La Ligue, si ses traditions avaient existé dans la vie économique de
l'Allemagne, aurait pu devenir une menace réelle pour les autres pays des marchés
mondiaux, car les marchands allemands étaient ingénieux et industrieux. Mais cette
menace aurait été parfaitement légitime, conforme aux règles du jeu de la
concurrence économique, et aurait incité les concurrents de la Hansa à se montrer
plus ingénieux à leur tour.
Le nouveau plan économique avait été conçu pour faire peser une menace sur
les concurrents allemands d'un tout autre genre. Il ne s'agissait plus de jouer
équitablement pour gagner autant que l'on pouvait de son adversaire, mais de le
maîtriser et de tout lui prendre. Les Junkers avaient réussi à convaincre les industriels
allemands d’accepter la tactique du voleur-baron et d’écarter les méthodes
hanséatiques traditionnelles du plan économique allemand.
Il existait un conflit séculaire entre les deux principes. Au milieu du quinzième
siècle, la guerre sanglante des villes hanséatiques allemandes contre l'Ordre avait son
origine dans le même conflit. En 1466, les villes hanséatiques avaient vaincu les
Chevaliers Teutoniques. Au Vingtième siècle, les descendants de ces chevaliers, la
classe Junker, ont réussi à chasser le concept économique hanséatique en Allemagne.
La domination du monde ou la ruine
Les Junkers étaient impatients d’avoir une bonne présentation de leurs «
nouvelles théories économiques ». Les théoriciens prussoteutoniques du Dix-
neuvième siècle avaient fourni la présentation nécessaire et en même temps un
aperçu exact de l'application de leur plan. (Nous avons vu l'avantage qu'ils avaient
réussi à tirer des théories économiques de Friedrich List mises en pratique par le Dr
Schacht.)
Mais si cette « présentation » était utile pour faire accepter leur plan par le reste
de l'Allemagne, y compris les industriels, les Junkers s'intéressaient aussi à quelque
chose de plus simple: leurs propres intérêts immédiats. Ces intérêts immédiats
exigeaient des droits de douane plus élevés sur les importations de produits agricoles
afin de leur permettre d’augmenter leurs prix et d’accroître leurs bénéfices. Leur souci
était de perpétuer le réconfort dans lequel ils vivaient tant qu'ils pouvaient profiter de
la quasi-famine qui régnait en Allemagne dans les années d'après-guerre. Voici ce
qu'un écrivain allemand, Rudolf Olden (Hindenburg, Paris, 1935) dit à ce sujet:
La famine qui a persisté à des degrés divers jusqu'en 1924 avait été une grande
opportunité pour l'agriculture allemande, une période de succès facile et de luxe pour
tous ceux qui produisaient des produits comestibles. Ce moment était à peine passé
que les grands propriétaires terriens ont immédiatement demandé des tarifs de
protection. Sur ce point également, l’Allemagne se trouvait à la croisée des chemins:
101
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
d’un côté respect du Traité de Versailles, paix, désarmement, expansion du commerce
et de l’industrie, progrès culturels, travail satisfaisant; de l’autre, droits de douane
élevés sur les céréales et le vin, isolement du marché mondial, refus de verser des
réparations, réarmement, lutte de classe d’en haut, provocation d’une guerre de
vengeance. »
On peut clairement discerner le plan précis des organisations prussoteutoniques
les sociétés secrètes Junker, derrière les « opérations unilinéaires » du Grand Électeur,
de Frédéric le Grand, de Bismarck, de Guillaume II et de ceux qui, sous la République
de Weimar, dirigeaient le Fehme et agissaient en secret pour le réarmement.
L’extraordinaire homogénéité de ces opérations suffirait à elle seule à indiquer leur
origine commune. Mais on n’a pas besoin d’imaginer que 13 000 seigneurs
seigneuriaux prussiens, tous les Junkers, avaient été initiés dans toute la portée du
plan. Ce n'est pas ainsi que fonctionnent les sociétés secrètes.
La classe Junker dans son ensemble, réunie au sein de « l'organisation
professionnelle » connue sous le nom de Reichs-Landbund et dans la société sociale
et politique connue sous le nom de Herrenklub, n'envisageait que ses intérêts
immédiats. Mais ces intérêts leur avaient été présentés de telle manière qu’ils
coïncidaient avec la combinaison des objectifs poursuivis. La procédure était assez
simple. Les Junkers souhaitaient s'isoler du reste du monde en matière d'importation
de produits du sol, afin de vendre les leurs à des prix plus élevés. Pour atteindre leur
objectif, ils avaient besoin du soutien politique de l'industrie lourde; et pour obtenir
ce soutien, ils devaient faire des promesses à l'industrie concernant le programme de
réarmement. De plus, ils devaient introduire dans chaque cercle économique
allemand un plan complet qui engloberait la réalisation de leurs propres fins
immédiates.
Ce plan complet était prêt à être utilisé. C'était une élaboration du plan précis
qui avait dirigé chaque phase de la croissance prussienne, le plan qui avait inspiré les
rêves fantastiques des écrivains prussoteutoniques du Dix-neuvième siècle et du
début du Vingtième. Ce plan a évidemment satisfait l'imagination de la classe Junker
dans son ensemble, mais il ne s'agissait fondamentalement que d'une manière habile
de présenter leurs objectifs les plus immédiats et beaucoup plus limités. Les Junkers
devaient convaincre tous les groupes influents allemands d'accepter l'idée que, pour
leur pays, s'engager dans la course de la conquête, cela était une question de vie ou
de mort. La théorie, « domination mondiale ou ruine », venue à la surface tendait à de
faire croire aux gens que le destin de toute l'Allemagne était en jeu dans ce dilemme
à couper le souffle. En réalité, si quelqu'un était menacé de ruine, ce n’étaient que les
13 000 Junkers, ruines que les Junkers auraient pu éviter par d'autres moyens: en
modernisant leurs activités agricoles et en limitant leurs dépenses. Mais une telle
modernisation et de telles restrictions étaient inconcevables pour ces seigneurs
féodaux. Pour les éviter, l'Allemagne devait être entraînée dans une interminable
période de « coups de canon contre beurre « et de conflits avec le reste du monde.
Le scandale « Osthilfe »

102
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
Le « cadeau de l'économie allemande » donné à Hindenburg en 1927 sous laforme du
domaine de Neudeck allait donner à la classe Junker une emprise sur l'octogénaire
Hindenburg, qui fut rentable à bien des égards. Plusieurs irrégularités s’étaient
produites à propos du cadeau. Tout d'abord, il avait été prévu d'économiser sur les
taxes de transfert. Les taxes sur les cadeaux aussi précieux que celui de Neudeck
étaient extrêmement élevées, représentant 44% de la valeur estimée. Les autorités
fiscales se laissèrent persuader de faire une exception et renoncèrent à prélever ces
taxes au motif que Neudeck était une sorte de « don national ».
Cette exemption aurait pu être vaguement justifiée s’il s’agissait bien de
transférer des biens au nom du président du maréchal. Cependant, l'acte de propriété
ne fut pas enregistré au nom du maréchal Paul von Hindenburg, mais à celui de son
fils et aide de camp, le colonel Oscar von Hindenburg. Indubitablement, il s’agissait
d’éviter l’impôt sur les successions dans l’éventualité, probablement proche, de la
mort du vieux maréchal. Neudeck valait un million de marks; les droits de succession
économisés en plus des droits de donation mentionnés ci-dessus s'élevaient à 100 000
marks. Incidemment, en enregistrant la propriété au nom du colonel Hindenburg, les
autres enfants du maréchal avaient été privés de leurs droits.
Le maréchal, entièrement sous l'influence de son fils, n'offrit aucune résistance.
Il ne se rendit pas compte que chacune de ces irrégularités ouvrait une porte par
laquelle une pression pouvait plus tard être exercée sur lui. Désormais, il ne pouvait
plus se permettre le luxe d'être un président ne se souciant que de l'intérêt national.
S'il avait déjà rêvé (pensée naïve!) de pouvoir se libérer de ses antécédents et d'agir
simplement comme un soldat et un homme d'État allemand, et non comme un Junker,
il dut maintenant dissiper ce rêve. Il avait sombré au niveau des autres Junkers. Il était
devenu leur partenaire de destin par une « combine, dont la divulgation risquait fort
de l’embarrasser, car sa position était bien plus grave que celle des instigateurs de la
transaction.
Oscar von Hindenburg a eu une influence fatale sur son père. Désireux de profiter
de sa position exceptionnelle, il a fait partie de chaque combinaison politique entre
1925 et 1933. C’était un secret de Polichinelle à Berlin que l’on pouvait facilement
obtenir ce que l’on voulait du maréchal en étant s’assurant de bonnes relations avec
le colonel. Membre du Herrenklub, le « front social » de la classe Junker, où les
discussions sur les détails des accords politiques étaient débattues jour après jour,
Oscar finalement fut complètement dominé par les Prusso-Teutons.
À son quatre-vingtième anniversaire, le maréchal, maintenant propriétaire
foncier, exultait. Il appréciait Neudeck comme un enfant bénéficie d'un nouveau jouet.
Son rêve était enfin devenu réalité. Il ne serait plus un pauvre officier sans terre ni
racine. C’était ce qui le troublait dans sa jeunesse, quand il se comparait avec ses
camarades plus chanceux de l’armée. S'il souhaitait se libérer de ses tâches fatigantes,
il pouvait maintenant se reposer dans son propre château, chasser sur ses propres
terres; et à sa mort, il pourrait laisser cette belle propriété à son fils. Ce dernier en
aurait la possession à un âge où son père devait se contenter d'être un pauvre hôte

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V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
sur la propriété d'amis.
À Neudeck, Windenburg était le voisin d’Oldenburg-Januschau. Les deux se
voyaient de plus en plus et le maréchal avait une oreille encore plus attentive
qu'auparavant pour les suggestions de l'homme qu'il considérait comme son
bienfaiteur. Oldenburg dans ses conversations soulignait les « difficultés de
l'agriculture ». En effet, l'âge d'or qui avait régné pour la classe Junker, en raison de la
famine en Allemagne, avait pris fin. Les Junkers ne pouvaient plus vendre leurs
produits à des prix exorbitants et tirer profit de la misère des autres. Leurs rendements
sur le marché agricole aux prix actuels ne suffisaient plus pour leur permettre de
continuer la vie extravagante et les beuveries ivres auxquelles ils étaient habitués.
Une bonne part de l'argent des Junkers devait également financer des
détachements illégaux de la Reichswehr noire dissimulés sur leurs propriétés. Tout
cela n'était plus possible avec les finances réduites dont disposaient maintenant les
seigneurs prussiens. En outre, ils s'endettaient de plus en plus.
Hindenburg, touché par le récit d’Oldenburg sur les « malheurs de l'agriculture
», consentit à intervenir auprès du gouvernement pour trouver un remède. C’est ainsi
que fut créé le fameux Osthilfe (aider l’Est), un fonds d’un montant de 250 millions de
marks. L’objectif avoué de l’Osthilfe était de « venir en aide aux petits agriculteurs et
des paysans ruinés pendant la période d’inflation. « Mais au cours des quelques
années de son existence, l’argent Osthilfe provoqua le « refinancement » de quelque
10 500 grands seigneurs de Junker (sur les 13 000), en réglant leurs dettes et en leur
accordant de nouveaux crédits à des conditions pratiquement illimitées, Rudolf Olden
montre par ailleurs que sur deux millions d'agriculteurs moyens, un seul sur quarante-
cinq avait reçu des prêts, et sur trois millions de petits agriculteurs en Allemagne,
aucun n'avait obtenu quelque chose. En conséquence, une énorme amertume est née
parmi la classe paysanne au sujet de l'Osthilfe.
Von Oldenburg-Januschau lui-même avait reçu plus de 600 000 marks de la
Osthilfe. Lorsque certaines personnes laissèrent entendre par la suite qu'il en avait
reçu beaucoup à cause de son initiative concernant le cadeau de Neudeck, d'autres
firent remarquer que, lorsqu'une personne porte le nom de Von Oldenburg-
Januschau, elle n'a plus besoin d'autre argument pour obtenir une part du gâteau.
La distribution des fonds était entre les mains des responsables Junker.
L'investissement de l'argent effectué selon une « procédure de garantie »
(Sicherungsverfuhren), tait fait sous la conduite d’administrateurs nommés à cette fin.
Ces administrateurs étaient eux-mêmes tous des Junkers qui profitèrent aussi à leur
tour du refinancement de leurs propres propriétés. Ainsi, les voisins se surveillaient
mutuellement et se donnaient mutuellement des sommes importantes.
L’une des tâches des mandataires était censée être de vérifier que l’argent
octroyé sous le titre de « remboursement de la dette » était effectivement allé aux
créanciers. Cependant, les créanciers se sont généralement retrouvés privés de la plus
grande partie de leurs fonds propres, avec très peu d'espoir de revoir leur argent
Certains grands propriétaires fonciers Junker ont été refinancés jusqu'à quatre fois,
déclarant chaque fois faillite après faillite afin de se débarrasser de toute dette. Cela
104
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
n'empêchait souvent pas les entreprises d'avoir de l'argent en réserve, investi dans
des entreprises prospères. D'autres ont poursuivi leurs dépenses inconsidérées
conformément à l'ancienne coutume Junker. Lorsque le refinancement n’était plus
possible en leur nom propre, ils cédaient leurs biens au nom des membres de leur
famille, souvent des mineurs, et le même jeu se poursuivait à l’infini.
Le développement des organisations semi-militaires gagna de nouveaux degrés
d’intensité grâce l'aide de cette manne du ciel distribuée par l'Osthilfe. Un député
parlant de ces abus devant le Parlement prussien déclara: « La dissimulation et
l'alimentation des groupes sud-africains, des troupes du Stahlhelm et d'organisations
similaires, des fêtes éclatantes à l'occasion des succès électoraux nazis et allemands,
des dépenses personnelles excessives et d'autres choses du même genre peuvent
continuer à être répandus partout grâce aux bons offices de la « procédure de
garantie. »
Dans toute l'Allemagne, les gens commencèrent à murmurer, puis à parler plus
ouvertement du « scandale Osthilfe ». Les noms de Hindenburg et de son fils furent
souvent mentionnés à cet égard, et il fut dit qu’être en bons termes avec le colonel
était suffisant pour obtenir d’importantes sommes d’argent de la part de l’Osthilfe.
Olden, biographe de Hindenburg, déclara:
« Un grand nombre de voisins de Hindenburg ou de personnes du même groupe
social que lui, ou d'amis, ou d’amisd’amis contactèrent directement le président ou
son fils. Toute la vieille Prusse était revenue à la vie. Ce qui comptait, c'était de savoir
si vous apparteniez au même régiment, à la même fraternité étudiante, de quelle
période ta famille vivait dans un certain quartier, dont le cousin ou le beau-frère était
... Amitiés et cliques recherchées et introduites dans le palais du président du Reich.
Les Junkers ont toujours été insatiables - à toutes les époques de leur histoire, - ils se
jetèrent gloutonnement sur l'abondance débordante. »
Le scandale Osthilfe, et plus tard celui de Neudeck ont plané à l'arrière-plan de
l'histoire des gouvernements précédant le régime d’Hitler. Le parti catholique
Centrum et les socialistes ont provoqué le scandale, d'abord avec prudence, puis avec
plus de courage. Cela a créé un grand malaise parmi la classe Junker. Même les nazis,
directement ou indirectement, ont fait des révélations sur ces questions afin de garder
l'attention sur elles. C'est à cause de la pression continuelle exercée sur la classe
Junker et Hindenburg que les nazis furent finalement en mesure de s'emparer du
pouvoir et de maintenir leur position avec le soutien Junker.
Un Parlement paralysé
De mars 1930 à mai 1932, le Dr Heinrich Brüning, 1885-1970, fut le chancelier du
Reich. [En 1934, Brüning émigre aux États-Unis, où il enseigne les sciences
économiques à l’université Harvard à partir de 1937. Après la Seconde Guerre
mondiale, il retourne en Allemagne où il enseigne les sciences politiques à l'université
de Cologne (1951-1954) avant de retourner aux États-Unis, où il finit sa vie (1885
1970)]. Issu du mouvement des syndicats ouvriers chrétiens, il était un fervent
catholique et un membre du parti Zentrum. En principe, il était opposé à la classe

105
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
Junker, tout comme son parti. En réalité, il ne pourrait rester au pouvoir que tant
qu'il olérerait leurs abus et se résignerait à agir, en dépit de ses sentiments plus
optimistes, conformément aux schémas de Junker. Il devrait céder ses fonctions dès
qu'il tenterait de prouver son indépendance.
Lorsque Brüning prit ses fonctions, les partis démocratiques allemands avaient
déjà perdu toute initiative. Le Fehme, fidèle outil de la classe prussoteutonique, avait
éliminé les dirigeants démocratiques les plus entreprenants et intimidé les autres. Cela
avait entraîné la stérilité au Parlement. Les partis démocratiques, dépossédés et sans
vrais dirigeants, ne pouvaient faire aucun travail constructif, contrairement à la
minorité nazie extrêmement active et machiavélique. C'était tout ce que les Junkers
pouvaient demander. Ils avaient réussi à réprimer leurs adversaires les plus
dangereux. Si le Parlement (qu'ils ont détesté, bien qu'ils aient été forcés de le tolérer
depuis le temps de Bismarck) finissait maintenant par se ridiculiser et se paralyser, rien
ne pourrait leur faire plus plaisir.
Brüning, ne sachant pas gouverner avec un Reichstag impuissant, se résigna à
utiliser un expédient qu'il était capable de concevoir conformément aux dispositions
de la constitution de Weimar. Il décida de mettre en place un système de décrets-lois,
c’est-à-dire des décrets ayant force de loi et reposant uniquement sur la signature du
Président de la République. Certes, il était obligé de soumettre ces décrets-lois à
l'approbation ultérieure du Reichstag, mais si cette approbation devait être refusée, il
pouvait immédiatement révoquer le Reichstag en se servant d'un décret de dissolution
signé à l'avance par le Président. Une stabilité parlementaire relative ne pouvait donc
durer que grâce à la menace permanente d'une telle dissolution.
Le président Hindenburg était ainsi devenu la source de tout pouvoir. Il s'était
déjà habitué à donner des ordres aux politiciens qui avaient accès à lui, traitant le
chancelier et les membres du gouvernement comme un commandant en chef traite
ses officiers d'état-major en temps de guerre. Le respect que ce chef militaire inspirait
aux Allemands était si grand que personne n'y a rien trouvé de mal. À partir de là, son
pouvoir devint encore plus absolu. Mais Hindenburg à son tour était tombé sous
l'influence des Junkers, surtout depuis l'acte de donation à Neudeck, Oscar von
Hindenburg recevait des commandes des producteurs laitiers des Reichs-Landbund et
du Herrenklub et les chuchotait continuellement à son père. Ainsi, l'ingérence des
Junkers avec le gouvernement était devenue assez directe. Brüning toléra d’abord les
abus de l'Osthilfe. Il eut, en outre, un mérite encore plus grand aux yeux des Prusso-
Teutons, car c’est lui qui, en juillet 1933, instaura le « contrôle » du Mark, qui séparait
le destin de la monnaie et de l’économie allemandes du monde.
Un financier magicien entre en jeu
Avant 1923, la marque avait traversé une période de forte inflation due aux
effets de la défaite. En 1924, Schacht remplaça l'unité monétaire allemande, presque
complètement dévaluée, par le « Reichsmark », basé sur l'or. Le Reichsmark circulait
librement et devenait une pièce internationale de choix. M. Schacht avait réussi à faire
croire au monde que l'Allemagne avait désormais décidé de participer aux échanges

106
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
internationaux et de devenir une partie intégrante du commerce mondial fondé sur
l'or et la libre concurrence. Les meilleures grandes institutions financières du monde
offrirent alors du crédit à l'Allemagne et ses coffres vides se remplirent rapidement.
Mais les Prusso-Teutons n'avaient pas abandonné les plans de List. Ils estimaient qu'ils
ne pourraient tirer aucun bénéfice de la prospérité que l'Allemagne obtiendrait du fait
de l'intensification des échanges internationaux. La bonne fortune à laquelle ils
aspiraient était d'une tout autre sorte. Pour eux, il était essentiel de s'isoler du reste
du monde et de se prévaloir des souffrances et des préjugés suscités par cet isolement
pour que le pays se lance sur la voie de la conquête.
En rappelant à l’esprit les théories de Friedrich List, 1789-1846, nous avons déjà
indiqué brièvement le rôle joué par le Dr Schacht dans l’exécution de ce plan. La
montée remarquable de Schacht mérite d'être considérée.
Hjalmar Schacht est né en 1877, mort en 1970. Son père n'était rentré
d'Amérique en Allemagne que l'année précédant la naissance de Hjalmar. Les Schacht
étaient une famille des frontières du Schleswig-Holstein et du Danemark qui, après
l'annexion du Schleswig-Holstein par Bismarck, avaient reçu la nationalité allemande.
Mais les Schachts avaient tendance à se tourner vers le Danemark et l'occupation de
leur pays par les Prussiens constituait, pour plusieurs membres de la famille, une
raison d'émigrer en Amérique. Le père de Hjalmar était l'un d'entre eux. Aux États-
Unis, il acquit la citoyenneté américaine et s'imprégna des idées démocratiques
américaines. Mais les revers l’obligèrent à revenir en Europe et, en 1876, il accepta un
poste de comptable en Allemagne. Pour cette raison, son fils naquit sur un sol
allemand (maintenant revenu danois). Il l'avait nommé Hjalrnar Horace Greeley
Schacht - Hjalmar pour rappeler son origine danoise et Horace Greeley pour montrer
son admiration pour le grand journaliste américain (1811-1872, éditeur du New York
Tribune et un des fondateurs du parti républicain) et pour les idéaux américains en
général.
Nous avons vu que Friedrich List, créateur des doctrines économiques de l'école
prussienne, était un citoyen américain. Il est curieux de constater que Schacht, qui
était principalement responsable de la mise en pratique de ces idées à l’époque
moderne, était également d’origine américaine. Malheureusement, cette expérience
a eu tendance à inspirer confiance en M. Schacht parmi les banquiers américains et
anglais et à faciliter la tâche réussie et évidente qu'il a pu jouer dans les milieux
financiers anglo-saxons.
Schacht a commencé sa carrière en tant que journaliste financier. Il fut ensuite
employé comme expert financier dans l'une des plus grandes banques allemandes, la
Dresdner Bank. Pendant la Première Guerre mondiale, il fut affecté à l'armée pour
aider à organiser l'occupation économique de la Belgique. Deux ans plus tard, il fut
rappelé en Allemagne, accusé d'avoir utilisé son autorité officielle au profit de sa
propre banque dans des transactions en monnaie d'occupation. Au cours de sa
carrière, il fut souvent nargué par cette « affaire belge » par des adversaires politiques.
Après la Première Guerre, nous trouvons Schacht à la Darmstaedter Bank, une autre
des trois plus grandes banques allemandes. Jakob Goldschmidt, un Juif, chef du
107
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
Darmstaedter, qui était à l'époque à l'avant-garde de la spéculation provoquée par
l'inflation sauvage du Mark, avait vu en à Schacht un homme de main souple et asservi.
Goldschmidt fut responsable de l'ascension de Schacht, car c'est sur son conseil que le
gouvernement allemand confia à Schacht la responsabilité de la Reichsbank. Sa
mission dans ce pays consistait à mettre un terme à l'inflation astronomique, après
avoir appauvri toute la classe moyenne allemande, et enrichi quelques gros
spéculateurs.
La stabilisation du Mark fut achevée le 11 octobre 1924. Le Dr Schacht reçut tout
le crédit pour le travail, bien que divers experts eussent ouvert la voie. En tout état de
cause, il avait le don de créer en Allemagne et à l'étranger le climat psychologique
nécessaire à une stabilisation réussie. Il répandit effectivement la conviction dans le
monde entier que le Mark était désormais définitivement sur une base en or et que
l'Allemagne participerait honorablement à l'avenir aux échanges mondiaux fondés sur
le libre-échange.
Personne ne doutait que ces intentions fussent sincères, car ils estimaient que
l'Allemagne avait tout à gagner à suivre un tel cours. En effet, ils pensaient qu'en
jouant le jeu de la libre concurrence, les industriels et les marchands allemands, dont
les capacités étaient indiscutablement de premier ordre, auraient toutes les chances
de s'assurer une place de choix dans le rôle économique du monde.
Un plan financier peu orthodoxe
En raisonnant ainsi, les experts financiers internationaux n'avaient pas reconnu
une chose: que dans l'administration des affaires de l'Allemagne sous la direction de
la clique prussienne, ce que l'on pourrait appeler « l'intérêt national allemand » n'avait
qu'une faible influence. Ce n’était que l’intérêt spécial d’un groupe restreint, dirigeant
de l’arrière-scène les affaires de l’Allemagne, qui décidait de la marche à suivre. Ou
plutôt, que ce groupe, à cause de son esprit de « baron brigand », croyait être son
intérêt. Dans l’esprit de ce groupe, le travail devait se faire en plusieurs étapes. Elles
furent accomplies comme suit:
1. Le but de la première période était de permettre par l’inflation le pillage de
toute la classe moyenne allemande. Il fut accompli à l'avantage de la classe Junker, qui
put gagner de l'argent grâce à la formidable hausse des prix due à la rareté des
produits agricoles; [Lorsque l'inflation atteignit des proportions astronomiques et que
cet avantage des Junkers fut devenu illusoire, ils convinrentalors que la stabilisation
devait avoir lieu immédiatement et aussi à l'avantage des banquiers et des grands
industriels spéculant directement sur l’inflation, comme Stinnes, Thyssen et Krupp.
Ces hommes réussirent, au cours de cette période, à acheter d’énormes quantités
d’immeubles industriels avec de l’argent emprunté qu’ils furent en mesure de
rembourser facilement après la dévaluation de la monnaie.
2. Après le 11 octobre 1924, l'étape suivante consistait à encourager les entrées
d'argent étranger sous le couvert de crédits à long et à court terme. Sans ces nouveaux
fonds, il n'y aurait en effet plus rien à trouver dans les poches allemandes. Les petits
marchands et fabricants allemands avaient perdu toutes leurs réserves lors de

108
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
l'inflation. Il était donc essentiel, avant tout, d'inspirer confiance dans le monde entier
en ce qui concerne le Mark, afin que les crédits étrangers commencent à affluer.
Dessommes représentant entre 20 et 30 milliards de marks furent ainsi prêtées à des
entreprises allemandes entre 1925 et 1930.
3. Au cours des années 1929-1930, le sens de cette opération fut inversé. On
parla de plus en plus des lourdes charges supportées par l'Allemagne après le
paiement des réparations. En réalité, ces paiements représentaient à peine dix
milliards de marks. Le traité de paix ne pesait pas beaucoup sur le bilan du pays en
raison de la réentrée de l'or en tant qu'investissement étranger de 20 à 30 milliards de
dollars au cours de la même période. Les milieux financiers et gouvernementaux
allemands, peignant la situation du pays dans des couleurs de plus en plus foncées,
créèrent artificiellement une panique. Celle-ci entraîna, dans les milieux financiers
allemands et étrangers, une « fuite du mark ».
Entre le milieu de 1930 et le mois de juillet 1931, environ deux ou trois milliards
de marks avaient été déversés d'Allemagne. Enfin, le 13 juillet 1931, sous
l’administration de Brüning, les autorités financières allemandes profitèrent de
l’apogée de la panique qu’elles avaient elles-mêmes provoquée pour faire déclarer par
le gouvernement un moratoire sur le remboursement de la dette intérieure et
extérieure et ils instituèrent un « contrôle des échanges » sur une base permanente.
Avec ce « contrôle des échanges », l’Allemagne abandonnait encore une fois
l’étalon or. Le premier résultat fut de rendre impossible le remboursement des crédits
accordés à l'économie allemande. Tous les crédits à court terme devinrent
automatiquement des crédits à long terme, ou plutôt des crédits à « durée
indéterminée », c’est-à-dire des crédits gelés. La même performance qui avait permis
la spoliation de toute la classe moyenne allemande au cours de la période antérieure
à 1924 s'était maintenant déroulée au détriment des intérêts financiers du monde
entier.
4. L’introduction du contrôle des changes le 13 juillet 1931 a constitué une saisie
complète par l’État et par des groupes se cachant derrière l’État, de toutes les activités
d’exportation et d’importation. Toutes les devises étrangères provenant de
l'exportation durent maintenant être cédées à l'État. Toute importation jugée non
utile aux intérêts de l'État était interdite. Les fonctionnaires dont les décisions
n'étaient pas soumises au contrôle parlementaire contrôlaient tout, et derrière eux se
trouvaient toujours les mêmes groupes influents. L’importation de produits utiles au
grand public fut considérablement ralentie, la préférence étant donnée à l’entrée des
matières premières nécessaires à la fabrication des armements.
L'industrie lourde devint de plus en plus prospère. Les entreprises privées
souffrirent et les prix des produits de base doublèrent. La misère refit surface parmi
les classes moyennes et les plus pauvres de la population. Les « maîtres de l'Allemagne
» avaient de quoi être satisfaits de l'exécution de leur plan. La misère et le
mécontentement du peuple étaient d’excellents arguments pour compromettre en fin
de compte le système parlementaire qu’ils détestaient tant. De plus, les mêmes
arguments furent invoqués pour exciter le peuple allemand contre la France et
109
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
l'Angleterre. Cela favorisa des conditions psychologiques favorables au programme de
réarmement et prépara la voie à la conquête étrangère tant attendue par les Prusso-
Teutons.
5. À proprement parler, impliquant la tentative de domination économique des
marchés mondiaux, la conquête peut être considérée comme la cinquième phase du
même programme.
Le Dr Schacht prépare la panique
Après la stabilisation du mark, le Dr Schacht fut responsable, directement ou par
son action dans les coulisses, de l’exécution de l’ensemble du plan financier décrit.
Quand, en 1924, il avait instauré la stabilisation, il agissait en accord avec la classe
prussoteutonique et les milieux financiers allemands. La tactique correspondait
parfaitement à ce qu'ils souhaitaient.
Seuls les Nazis, avec leur violence coutumière, critiquèrent la stabilisation. À
cette époque, leurs intérêts n'étaient pas encore identiques à ceux des Prusso-
Teutons. Ils agissaient comme des électrons libres, assis dans de nombreuses
antichambres. Ils avaient des liens avec la clique prussienne, mais ne s'étaient pas
encore mis totalement à leur service. Le but qu'ils poursuivaient avant tout était de
mettre à profit le mécontentement du peuple pour s'élever, par des moyens
démagogiques, au pouvoir. Ils étaient donc farouchement opposés à une mesure telle
que la stabilisation qui pourrait éliminer l'une des principales causes du
mécontentement. Les avantages que les milieux prussoteutoniques espéraient obtenir
- des prêts étrangers destinés à remplir les caisses vides - ne les intéressaient pas du
tout, car ils n'avaient rien à y gagner.
Le 22 juin 1925, l’organe nazi Voelkischer Kurier attaqua le Dr Schacht et qualifia
la stabilisation de « escroquerie jamais commise aux frais du public », d’autres
journaux nazis expliquèrent que Schacht était d’origine juive et que son vrai nom était
« Hajim Schacht «. Alfred Rosenberg reprit cette attaque contre Schacht dans un
ouvrage publié en 1926 sous le titre « Novemberkoepfe ». Schacht ne s'inquiétait pas
beaucoup de ces attaques, car à cette époque, les Nazis n'étaient pas très puissants et
il savait qu'il était sous la protection d'un groupe beaucoup plus influent.
Au cours de la période qui suivit l'inflation, Schacht tenta d'inspirer au monde
entier la confiance envers l’Allemagne. Au cours de ses entretiens fréquents avec des
directeurs d'autres banques gouvernementales, il se présenta en financier
conservateur et prudent. À cette époque, il se conformait dans les moindres détails à
l'idéal classique d'un grand banquier capable de garantir personnellement au monde
la santé de la situation financière de l'Allemagne ainsi que la base solide des
investissements mondiaux dans la marque.
En 1929, lorsque les coffres furent presque remplis, Schacht devint plus hardi. La
phase numéro deux pourrait céder le pas à la phase numéro trois. Le 15 avril 1929, à
l’hôtel George V, à Paris, se tenait l’un des congrès des chefs de banque nationaux de
divers pays. Comme d'habitude, la conférence devait traiter de la question des
réparations, en examinant différents aspects financiers du problème. Soudain, le Dr

110
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
Schacht prit la parole et commença, à la surprise de ses collègues, à introduire
des facteurs politiques dans la discussion. Il déclara que l'Allemagne ne pouvait pas
continuer à faire des paiements de réparation à moins qu'elle ne reçoive en échange
le corridor polonais de Dantzig, de la Haute-Silésie et « un point de colonisation
quelque part dans le monde ».
Une telle déclaration surprit et choqua les collègues du Dr Schacht. Pourquoi ce
financier conservateur qui leur avait fait croire depuis le début que l'Allemagne était
sur la voie du redressement financier, et qui, lors de précédentes conférences, n'avait
discuté que de difficultés financières de nature technique, avait-il subitement
subordonné la relation financière entre son pays et les États-Unis et le reste du monde
à des demandes politiques?
Les banquiers internationaux connaissaient bien ces exigences. Ils avaient été le
thème de prédilection d'un petit groupe de nationalistes allemands, y compris les
nazis. Par le passé, on avait fait croire à ces banquiers que ces groupes n’exerçaient
aucune influence, que la République allemande entendait sincèrement respecter ses
obligations et que M. Schacht en particulier, en tant que maître des finances
allemandes, ne se préoccupait que de la stabilisation du système financier
international et du développement d’un commerce florissant. Mais maintenant, ne
semblait-il pas qu'il empruntait les arguments des extrémistes de son pays? Et tu
quoque mi fili Brutus?
La déception des financiers était grande. Émile Moreau, gouverneur de la Banque
de France, demanda la clôture immédiate de la conférence. Enfin, il fut convenu de
diminuer le choc en invitant le Dr Schacht à soumettre un rapport écrit. Les questions
politiques ne furent pas discutées davantage au cours des séances suivantes et les
banquiers quittèrent la conférence avec un semblant d’accord sur les questions
financières. Mais l'avertissement avait été bestial et avait fait son impression.
Le Dr Schacht accéléra alors les étapes à suivre. La phase numéro trois du
programme se terminait. Lors d'entretiens fréquents avec son grand ami, Montagu
Norman, gouverneur de la Banque d'Angleterre, Schacht mit en lumière de plus en
plus clairement les difficultés internes de l'Allemagne. Il ne s'agissait plus d'inspirer
confiance au monde, mais de préparer lentement et méthodiquement la voie à la
panique qui justifierait bientôt la suspension des paiements de réparations et le gel des
emprunts extérieurs.
À la fin de février 1939, Owen Young reçut un câble de Schacht l'informant de
son intention de démissionner. [Owen D. Young, 1874-1962, est un industriel, homme
d’affaires, homme de loi et diplomate américain. Il est connu pour avoir présidé la
seconde négociation du traité de Versailles en 1929; le plan Young diminuait les dettes
allemandes et les rééchelonnait de manière considérable. L'Allemagne traînera sa
dette jusqu’au 3 octobre 2010]. Young trouva approprié de, transmettre ce câble à
l’ambassade d’Allemagne à Washington. C'est ainsi que l'Allemagne et le monde entier
apprirent cette nouvelle surprenante. La manière détournée choisie par Schacht pour
révéler ses intentions est étonnante. Néanmoins, cela correspondait à l'objectif de
Schacht.
111
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
Cette communication directe avec le délégué américain devait révéler le
désaccord qui existait entre Schacht et les dirigeants allemands. Ainsi, il a clairement
fait comprendre au monde qu'il ne pouvait plus, par sa personnalité, garantir la
stabilité de la situation financière de l'Allemagne - ce qui était le meilleur moyen de
hâter la panique. En outre, en communiquant directement avec l'expert financier
américain, Schacht espérait se préserver des sympathies des banquiers américains
(ceux de Londres étaient déjà assurés en raison de son amitié avec Montagu Norman.
De plus, on ne sait pas s'il a envoyé simultanément un message similaire à Montagu
Norman, que ce dernier n’aurait pas jugé nécessaire de divulguer.) L’impression
donnée par Schacht était comme s’il avait dit: « J’ai fait de mon mieux, je me prépare
au pire. Après moi, le déluge. »
Le 7 mars 1930, la démission de Schacht devint officielle. L'intervention
chirurgicale douloureuse prévue à la fin de la troisième phase du programme -
panique, moratoire et contrôle des changes - s'était rapprochée. En se retirant à temps
dans la vie privée, Schacht évitait toute responsabilité pour l'opération, en Allemagne
comme à l'étranger. Il savait qu'il pourrait toujours revenir plus tard, en se lavant les
mains comme Ponce Pilate.
Tout cela semble avoir coûté cher aujourd'hui à la lumière des évènements qui
ont suivi. À l'époque, tout le monde trouvait les raisons du départ de Schacht assez
mystérieuses. Écrivant le 9 mars 1930 dans le Vossische Zeitung de Berlin, le grand
publiciste Georg Bernhard (Georg Bernhard (1875-1944), journaliste et agent bancaire,
publiciste) déclara: « Personne ne connaît la véritable raison de cette démission ».
Aujourd'hui, nous le savons trop bien.
Le départ de Schacht a grandement contribué à la « fuite du Mark » par les
capitalistes allemands. De grosses sommes furent investies à l’étranger. Le Dr Hans
Luther, nommé par Brüning en remplacement de Schacht à la tête de la Reichsbank,
fit peu pour réparer les dommages. Les dés étaient jetés et il s’agissait maintenant
simplement de régler le rythme et la vitesse du programme. Enfin, profitant d’une
avalanche de transactions sur les banques privées, parmi lesquelles la Darmstaedter
Bank (dont provenait la banque Schach) était en tête, le gouvernement de Brüning
décréta le 13 juillet 1931, un moratoire bancaire et un « contrôle des changes » qui
devait devenir permanent. La phase trois du programme était terminée et l'Allemagne
était désormais isolée financièrement du monde.
Le sort de « la pauvre Allemagne »
L’opération avait jusqu’à présent été couronnée de succès et le plan abordait la
quatrième phase sans encombre, car presque tous les intérêts financiers
internationaux s’étaient laissés aller à la ruine par la « situation difficile » de « la pauvre
Allemagne ». Néanmoins, le Financial Chronicle de New York, dans son numéro du 18
juillet 1931, révélait clairement la responsabilité du gouvernement allemand dans ce
cours des évènements.
« La fuite du Mark qui a entraîné la situation actuelle de l'Allemagne est due à la
demande de devises étrangères par des Allemands apeurés qui se souvenaient
clairement avoir vu leurs avoirs et monnaies allemands tomber sans valeur huit ans
112
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
auparavant ainsi que le retrait de leurs crédits à court terme par les investisseurs
étrangers. Le signal des retraits, il faut le signaler, fut donné par le gouvernement
allemand lui-même. Le chancelier Brüning ainsi que le ministre des Affaires Étranger
Julius Curtius avaient trop bien fait la publicité, lors de leur visite à Londres en juin, de
la situation précaire le Reich dufait la crise économique mondiale et du lourd fardeau
des réparations. Après avoir pris position, conjointement avec le décret du
gouvernement allemand imposant des taxes plus lourdes, une exportation unanime
de capital finalement dépassa les capacités des institutions financières du Reich. »
Dans ces évènements, la responsabilité de Brüning est indiscutable, mais elle
n’est pas claire. L’ancien chancelier du Reich, résidant maintenant aux États-Unis, n’a
pas jugé bon, jusqu’à présent, de donner sa version de l’histoire de ses années au
pouvoir. Peut-être n'était-il pas pleinement conscient du rôle qui lui avait été confié
par la clique prussoteutonique, qui restait également maîtresse de la situation sous
son régime. Mais l'étendue de la responsabilité personnelle de Brüning n'est que
relativement importante. Il est certain qu’en tolérant, sur une période de deux ans, les
pratiques qui ont prévalu dans la répartition des fonds d’Osthilfe et en créant
l’isolement financier de l'Allemagne, il rendit des services remarquables à la classe
prussoteutonique. De plus, sans cette faiblesse, cet aveuglement ou cette obéissance
temporaire, peu importe le nom, Brüning n'aurait pas pu rester au pouvoir pendant
deux ans.
Le plan totalitaire
Entre les deux guerres mondiales, l'Allemagne a donc été le premier pays à
détruire, à grande échelle, les effets de la stabilisation de sa monnaie et à rompre avec
le libre-échange international fondé sur l'or. C’est donc elle qui a fourni « l’inspiration
perverse », et quelques pays ont emboîté le pas. L'avalanche s'est déchaînée. Enfin,
de nombreux pays ont adopté une sorte de « contrôle des échanges » qui est devenu,
avant la guerre, le principal obstacle au commerce international. [L'état de guerre a
ajouté d'autres obstacles, tels que des difficultés de transport et des interdictions
d'exportation. De plus, pendant la guerre, les rares pays qui autorisaient encore la libre
exportation de monnaie ont finalement adopté, presque sans exception, un système
de contrôle plus ou moins strict des changes.]
Le contrôle des échanges introduit par l'Allemagne fut extrêmement strict. Un
véritable « mur de Chine » financier fut construit autour du pays. Sans cet isolement,
dont les règles ont été établies et perfectionnées sous un régime portant toujours le
titre de « République », le système totalitaire d’Hitler n'aurait pas pu fonctionner. Les
nouvelles mesures faisaient partie du plan des Prussoteutoniques et ils avaient
définitivement décidé que, dès lors, le pays se dirigeait dans une direction totalitaire.
À ce moment-là, les vrais maîtres de l’Allemagne ne savaient probablement pas
encore clairement à qui confier la tâche de mettre en pratique cette orientation
totalitaire. Même si Hitler était déjà un candidat sérieux au poste enviable de «
sublime homme de main » et était le protégé de plusieurs personnes influentes, les
forces qui, derrière les coulisses, géraient l'Allemagne avaient toujours, en principe, le

113
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
libre choix. On peut imaginer qu’ils auraient pu confier à un tiers la tâche d’exécuter
un plan absolument identique, à condition qu’ils en aient trouvé un aussi qualifié
qu’Hitler pour conduire l’entreprise. La chance d’Hitler était qu’à cette époque, il
n’existait en Allemagne aucun autre homme possédant les qualités requises pour
mettre en œuvre le Plan machiavélique des Prussoteutoniques. Von Papen, qui était
le seul autre candidat sérieux, était simplement un amateur en comparaison. Il n'avait
pas les qualités requises d'un « bon professionnel ».
Le concept du « baron voleur »
Après l’avènement du Nazisme, seule la méthode du « mur de Chine » financier
pourrait permettre de placer l’économie allemande pratiquement sur une base de
guerre et d’œuvrer en faveur d’un réarmement national total. (Le réarmement secret
selon un plan défini n'avait jamais cessé depuis l'armistice.) C'est cet arrangement
financier qui a ouvert la voie à l'argument démagogique d’Hitler. Si les Prusso-Teutons
avaient choisi un autre « homme de main », il aurait utilisé le même argument] selon
lequel les autres nations refusaient à l'Allemagne les matériaux bruts dont elle avait
besoin, et elle devait donc vaincre pour les obtenir. C’est cet argument qui permit à
Hitler de convaincre son peuple d’accepter la dure politique « du canon au lieu du
beurre » et les souffrances de la guerre. En vertu du même argument, il a presque
incité les gens de certains milieux étrangers à excuser sa politique, car ils se sont
lamentés sur le sort de « l'Allemagne affamée ».
Nous avons déjà abordé cette question, mais on ne peut pas trop insister sur
l’erreur de cette ligne de raisonnement. Tant qu'elle resterait sur la base d'un système
financier libre, l'Allemagne aurait toujours pu se procurer toutes les matières
premières dont elle avait besoin. Ils étaient à sa disposition sur les marchés libres du
monde entier et pouvaient être achetés en quelques secondes à tout moment au
moyen d’un simple ordre câblé. Des pays beaucoup plus petits - la Belgique, par
exemple, aussi industrialisée que l'Allemagne - se trouvaient également dans la même
situation et ne se plaignaient jamais de « pénurie de matières premières » ni de «
manque d'espace vital ». Cette pénurie, ce manque d'espace vital ont été
délibérément produits par une série de mesures, dont la première a été l'introduction
du contrôle des changes le 13 juillet 1931. Ceux qui défendent le point de vue allemand
tentent de prouver que la panique financière provoquée par l'introduction du contrôle
des changes n'a pas été délibérément imposée par le groupe chargé des affaires de
l'Allemagne et que, par conséquent, le contrôle de l'échange était inévitable. L'inverse
est facile à prouver, mais même si nous admettons un instant l'exactitude de cette
thèse. La mesure était la pire qui aurait pu être choisie. On peut comparer l’Allemagne
paniquée à une banque sur laquelle il y a une ruée. Évidemment, les portes doivent
être fermées pendant un certain temps, mais une fermeture permanente, ou une
ouverture soumise à toutes sortes de règles restrictives et gênantes imposées aux
clients ont les meilleures façons imaginables pour empêcher entièrement la
restauration de la vie normale de la banque. Il ne faut pas se demander pourquoi une
banque qui choisit de telles méthodes est vouée à l’échec. La seule solution par

114
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
laquelle on pourrait espérer sauver une banque en difficulté serait de mettre en place
des responsables inspirant la confiance et de recommencer à fonctionner en ouvrant
grand les portes des caissiers.La séclusion de l'Allemagne des échanges économiques
mondiaux normaux était également en parfaite harmonie avec ce que l'on pouvait
attendre des « barons voleurs ». Désormais, il s’agissait pour eux de s’emparer par la
force des matières premières et donc des territoires qui les produisaient, même s’il était
possible d’acheter et de payer ces matières avec le produit du travail, à condition bien
sûr d'être porté à fournir un tel travail. La plupart des gens - et la plupart des pays -
estiment que cette procédure est plus simple, plus saine et plus satisfaisante. Les
voleurs, les barons et les puissances gouvernant l'Allemagne, ressentaient (et
ressentent toujours) exactement le contraire.
Les personnes qui commettent des actes considérés comme malhonnêtes au
regard de la loi essaient toujours d’excuser ces actes en disant qu’elles ont été obligées
de le faire parce que la société dans laquelle nous vivons ne leur permettait pas de
vivre autrement. La même attitude a été adoptée par l'Allemagne à partir de 1931;
Hitler l'a simplement accentué en développant le thème de « l'espace vital ». Mais les
plans prévoyant cette attitude avaient été établis bien avant 1931 par les puissances
de la scène allemande,
Le Dr Schacht choisit Hitler
En 1930, au moment de la démission de Schacht, les puissances
prussoteutoniques ne semblaient pas encore avoir choisi Hitler comme exécutant final
de leurs stratagèmes. L'agitation qu'il avait créée en Allemagne avait une certaine
utilité à leurs buts; par conséquent, elles l’avaient aidé lorsque l'occasion s'était
présentée, mais elles n'avaient pas encore décidé de lui confier la « tâche suprême ».
Si les puissances prussoteutoniques combinées n'avaient pas encore fait leur
choix, Schacht avait fait le sien. À partir de 1930, il misa tout sur Hitler.
Reconnu par le public comme un homme de convictions démocratiques, Schacht
avait en réalité toujours été en contact étroit avec les Prusso-Teutons et en particulier
avec « l'industrie lourde » de ce groupe. Il n'était pas idiot, il savait qui exerçait le vrai
pouvoir en Allemagne. Toute son activité à la tête de la Reichsbank, la stabilisation du
Mark et ses efforts fructueux pour attirer les capitaux étrangers avaient été entrepris
en parfait accord avec les Prusso-Teutons.
Nous avons vu qu’à cette époque, les nazis n’étaient pas d’accord avec lui, car ils
savaient que la stabilisation et l’afflux de capitaux étrangers rétabliraient l’ordre et la
prospérité dans le pays. Et rien ne pouvait avoir un effet moins favorable sur le succès
de leur agitation démagogique que l'ordre et la prospérité. Il n'est donc pas surprenant
qu'ils aient attaqué les mesures de stabilisation de Schacht. Pas encore admis aux «
conseils intérieurs », Hitler et ses amis ne savaient pas que la stabilisation et la
prospérité qu’elle était destinée à créer ne devaient être que de courte durée selon
les intentions de ceux qui avaient décidé l’introduction du ces mesures.
À la fin de son règne à la tête de la Reichsbank, le Dr Schacht avait contribué
grandement à préparer la panique qui devait atteindre son apogée en juillet 1931, un

115
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
an et quatre mois après son retour à la vie privée. Attirer des capitaux étrangers ne
concernait plus les Prusso-Teutons. Maintenant, ils étaient occupés à réaliser
successivement l'autarcie financière et économique en Allemagne et à conserver
finalement le capital étranger qui y avait été investi. Cela plaisait mieux aux nazis, car
la panique et les privations résultant de l'autarcie fourniraient un champ fertile pour
leur agitation. Les points de contact entre Hitler et Schacht étaient donc évidents. Des
réunions eurent lieu entre Schacht et les dirigeants nazis. Après son départ de la
Reichsbank, Schacht vit Hitler personnellement. Aucun nazi n’accusa de nouveau
Schacht de s'appeler Hajim Schachtl. En mars 1930, le député national-socialiste
Gottfried Feder fut le seul à défendre Schacht au Reichstag, alors que des députés
d'autres partis l'attaquaient.'pour sa démission « non motivée » qui devait avoir un
effet néfaste sur le prestige financier de l'Allemagne.
Immédiatement après sa retraite du pouvoir en 1930, Schacht obtint de ses amis
de l'industrie lourde des subventions pour Hitler. À peu près à la même époque,
Schacht présenta le Dr Walther Funk à Hitler. Funk devait devenir responsable des
affaires économiques en Allemagne sous le régime Hitler. Schacht avait connu Funk
lorsque ce dernier était un jeune journaliste économique travaillant principalement
pour des publications financées par des industriels de la Ruhr. Sa présence près
d’Hitler représentait une garantie supplémentaire pour les industriels que leurs
projets seraient fidèlement exécutés par Hitler. Schacht et Funk eurent de longues
conversations avec Hitler sur des questions relatives à l'avenir économique de
l'Allemagne et lui expliquèrent les idées de List. De cette manière, la formation
économique d’Hitler se trouvait orientée dans une direction qui coïncidait dans tous
les cas avec les conceptions et traditions prussoteutoniques. Il comprit tout le sens de
la thèse économique de List, qui préconisait un isolement économique rigide du reste
du monde afin de le vaincre par la force. Tous les discours prononcés par Funk à partir
du moment où il a commencé à représenter l’Allemagne dans le domaine économique
ont évidemment été inspirés par cette thèse.
À l'automne de 1930, Schacht entreprit un voyage qui le mena dans plusieurs
pays: le Danemark, la Suède, la Suisse et l'Amérique. Il est allé « en tant que simple
citoyen » rendre visite à ses amis dans les milieux bancaires. Il était bien reçu partout,
car le halo de la stabilisation l'entourait toujours. Les gens ne se rendaient pas compte
qu'il était en réalité tout aussi responsable de la récente détérioration des finances
allemandes qu'il avait créé par la bande. Schacht était encore considéré comme un
homme de la République de Weimar, un démocrate sincère. Les banquiers étrangers
s’étonnèrent donc qu’au cours de son voyage, il ait défendu les nazis et leur ait prévu
un avenir prometteur, en utilisant le Leitmotiv: « Ils ne sont pas aussi dangereux pour
les grandes entreprises que le disent les gens ». À son retour en Allemagne, le député
national-socialiste Ernst Graf von Reventlow,1869-1943, prononça un discours devant
le Reichstag, remerciant l’ancien président de la Reichsbank d’avoir expliqué le point
de vue des Nazis aux États-Unis.
En dépit de la position prise ouvertement par Schacht en faveur du national-
socialisme, on s’étonna quand le 17 mars 1933, il retourna à la tête de la Reichsbank.
116
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
Hitler n'était entré en fonction que six semaines auparavant, le 30 janvier. Le Führer
avait décidé de laisser libre cours aux questions financières à l'homme qui avait
considérablement facilité son accession au pouvoir en gagnant à son égard la
confiance d’une partie du groupe prussoteutonique ainsi que des cercles bancaires
allemands et étrangers. [Impliqué dans l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler,
Schacht, 1877-1970, fut interné dans divers camps de concentration et amnistié au
procès de Nuremberg.]
La Gaffe de Brüning
Le Chancelier Brüning était beaucoup moins « dans la confidence » que Schacht
ou Hitler. En dépit des services qu'il avait rendus consciemment ou inconsciemment
aux Prusso-Teutons, il fut sacrifié par eux en 1932. En effet, bien qu'il fût obéissant au
commencement aux pressions auxquelles il avait été exposé, il fut assez naïf vers la fin
de son mandat pour ne pas reconnaître l'étendue précise de l'influence exercée par
les Prusso-Teutons sur les affaires de l'Allemagne. La misère de la classe paysanne
avait été aggravée par les mesures mêmes qui enrichissaient les Junkers. Brüning
commit l'erreur tactique de tenir compte de ses sentiments humanitaires, un luxe
dangereux pour un homme d'État allemand. Il avait été ému par la misère des paysans
et, pour remédier à la situation, avait envisagé un projet d'installation de petits
exploitants sur des terres appartenant à de grandes propriétés mal exploitées. Cette
terre devrait être cédée à des prix à déterminer.
Ce Siedlungsplan, bien que d’une ampleur assez modeste, alarma extrêmement
les Junkers. Ils entreprirent une campagne contre Brüning, parlant de son «
bolchevisme agraire ». Brüning aggrava son erreur aux yeux des Prussoteutoniques en
répliquant avec un argument dangereux. Pour justifier son plan, il laissa entendre qu'il
laisserait à nouveau parler des abus commis lors de l’Osthilfe et il menaça de
poursuivre en justice les responsables. Il imagina naïvement qu'il suffirait de
prononcer cette menace pour gagner avoir ledessus. En fait, l'argument était de la
dynamite et provoqua une explosion. Le régime stable de Brüning, qui avait duré plus
de deux ans, disparut d'un seul coup. Des représentants du Landbund et du Herrenklub
avaient travaillé sur le colonel von Hindenburg qui avait intercédé auprès de son père,
seulement quelques semaines après la réélection du maréchal à laquelle Brüning avait
apporté une aide considérable. Le maréchal éprouvant une certaine reconnaissance
envers son chancelier fut gêné de devoir le sacrifier. Mais que pouvait-il faire puisque
Brüning avait commis la faute de déplaire irrémédiablement à ces messieurs du
Landbund? Et puis, Oscar n'avait pas non plus fait remarquer à son père que si on en
disait trop sur l'affaire Osthilfe, les gens finiraient par s'interroger de la même manière
sur les circonstances dans lesquelles l'acte de donation à Neudeck avait été fait.
Hindenburg appela Brüning dans son bureau et l'entretien se termina par la
démission de ce dernier. Le Chancelier n'avait pu gouverner qu'avec l'aide des fameux
« décrets de dissolution » du Reichstag, signés à l'avance par le président. Puisque le
maréchal ne lui accordait plus sa confiance et refusait de signer les décrets

117
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
nécessaires, Brüning devait partir.
Trois hommes principalement avaient contribué à la chute de Brüning, trois
hommes ambitieux qui dépendaient de différentes sources de force: Franz von Papen,
le général Kurt von Schleicher et Hitler. Ils avaient ainsi réussi à éliminer l'un de leurs
rivaux. Le problème était maintenant que chacun élimine les deux autres.
L'Homme des Junkers
Franz Von Papen, 1879-1979 était l'homme des Junkers ou, du moins,
reconnaissait leur force, était censé les servir fidèlement et en tirer des avantages bien
mérités. Il n'était pas un Junker lui-même, au sens strict du terme, car il ne venait pas
des provinces de l'est. Il était issu d'une noble famille westphalienne. Ses ancêtres
avaient participé aux terribles pratiques du Fehme de Westphalie, mais ne faisaient
pas partie du cercle entourant les chevaliers teutoniques. Von Papen, membre du
Herrenklub, avait néanmoins été accepté par les Junkers et se comportait en exécutant
fidèle des desseins du Landbund.
Attaché de l'ambassade d'Allemagne à Washington jusqu'en 1916, von Papen
avait été responsable de nombreux actes de sabotage visant à faire obstacle à la
fabrication américaine d'armes. Il avait ensuite rejoint les détachements de l'armée
allemande en Turquie et après la guerre il devint actif dans la politique. Fervent
catholique, il fut d'abord membre du parti Zentrum, le parti catholique par excellence.
Puis, ayant compris que le véritable pouvoir était entre les mains de la classe Junker,
il s'éloigna de plus en plus du Zentrum, dont la plate-forme s'opposait à celle des
Junkers, et s'appliqua exclusivement à la promotion de la politique prussienne.
En raison de son origine westphalienne, von Papen avait des liens étroits avec les
grands industriels de la Ruhr. Il s’employa à renforcer les liens existant de longue date
entre Junkers et l’industrie lourde. N'ignorant pas l'influence que le mouvement nazi
semblait gagner à la suite du mouvement Junker, il obtint plusieurs fois des
subventions pour Hitler auprès des industriels. Dans ces efforts, il fut ensuite allié à
Schacht. Bien entendu, il agissait à chaque fois avec l'accord de ses maîtres, les
Junkers. Reconnaissant enfin le prestige du maréchal von Hindenburg et tenant
compte du fait que, tant qu'il serait président de la République, il disposerait d'une
grande autorité, von Papen s'attacha particulièrement à la personne du maréchal et il
acquit une influence considérable sur lui.
Les intrigues de von Papen ont grandement contribué à la chute de Brüning.
Membre du parti Zentrum comme Brüning, il aurait normalement dû former un front
commun avec lui. En fait, il lui tendit un traquenard. Après l’avoir fait parler en privé
de ses projets de diviser des terres en lots, il s’empressa de rendre compte de ces
conversations au Herrenklub et à Hindenburg. Il leur a fait comprendre que Brüning
prônait une politique contraire aux intérêts des Junkers et qu'il était nécessaire de s'en
débarrasser.
L'homme de la Reichswehr
Le général Kurt von Schleicher, 1882-1934, était avant tout un soldat et son
attitude politique dépendait principalement de la Reichswehr. Il était également vu
118
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
comme le délégué plus ou moins officiel de l'armée dans le monde politique. C'était le
rôle qu'il avait l'intention de jouer fidèlement. Il s'était caché dans l'ombre des
différents gouvernements qui s’étaient succédé – il y surveillait de près les intérêts de
cette puissante organisation qu’était la Reichswehr. Son erreur fut de croire que la
Reichswehr était un pouvoir en soi qui pourrait se passer de tout autre pouvoir, y
compris de la classe Junker.
Malgré son origine prussienne, Schleicher n'appréciait pas l'idée que la
Reichswehr reçoive des ordres du Land Bund, mais il ne manifesta pas son
mécontentement au début. Pour renforcer sa position, il chercha des alliés en dehors
de la Reichswehr. Il pensait les avoir trouvés chez Gregor Strasser et le capitaine Ernst
Röhm, deux hommes qui représentaient au sein du parti nazi des tendances opposées
aux Junkers.
Schleicher a supposé que Röhm, qui était à la tête des 600 000 hommes qui
composent la SA., (Sturmabteilung) et Gregor Strasser, qui se trouvait juste après
Hitler dans la hiérarchie nazie, seraient les vrais futurs maîtres du mouvement nazi.
Gregor Strasser, 1892-1934, fanatique sincère du mouvement nazi, était une
antithèse directe du machiavélique Hitler. Strasser continuait de croire au programme
représenté par le nom de « national socialiste » et adoptait une attitude très critique
à l'égard de l'emprise prussoteutonique sur les affaires allemandes. Gregor Strasser
d'ailleurs était fortement influencé par son frère Otto sur ce sujet. Ce dernier, bien que
manifestement le plus intelligent et le plus perspicace des deux frères, n’avait pas le
prestige de Gregor parce qu’il était plus jeune. Conscient du manque de sincérité
d’Hitler et de sa soumission servile aux pouvoirs prussoteutoniques, Otto Strasser
quitta le parti nazi en juillet 1930. Gregor resta parce qu'il imaginait qu'avec la grande
influence qu’il exerçait sur les militants du parti, il réussirait à faire triompher ses idées.
Grâce à Gregor Strasser, Schleicher espérait pouvoir compter sur l'aide des nazis
et de leurs représentants parlementaires très puissants au Reichstag. Röhm n'avait pas
la sincérité de Strasser. C'était un simple aventurier, mais, comme l'Allemand du Sud,
comme Strasser, il n'aimait pas la forte influence des seigneurs prussiens sur les
affaires allemandes.
Ses cohortes de SA semaient la terreur partout. Elles étaient composées de
voyous de toutes sortes, y compris des éléments des organisations Consul et Rossbach.
Ceux-ci n’avaient pu trouver d’autres emplois après la dissolution de ces organisations,
et se trouvant eux-mêmes abandonnés par leurs anciens patrons, avaient fini par
rejoindre le premier gang libre prêt à les nourrir.
Malgré la présence de ces éléments dans son rôle, la SA, « Section d’Assaut »
sous la direction de Röhm, ne s'était pas portée vers les Junkers. Röhm pensait que le
parti nazi serait bientôt la seule force d'importance en Allemagne et puisqu'il était à la
base de ses 600 000 hommes, il détiendrait le vrai pouvoir.
Schleicher s'attendait à utiliser son identité de sentiment avec Strasser et Röhm
au sujet des Junkers. Certes, la Reichswehr était, à ses yeux, le véritable pouvoir
suprême en Allemagne. Mais pour contrôler les Junkers, les nazis, surtout s'ils étaient
du teint de Gregor Strasser et de Röhm, seraient les bienvenus. En conséquence, en
119
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
tant que service rendu à ses amis nouvellement acquis, il s’opposa violemment au
général Wilhelm Groener, 1867-1939, ministre de la Guerre dans le cabinet de
Brüning, lorsque Groener décida de dissoudre les organisations semi-militaires des
nazis, notamment le SA de Röhm.
Groener agissait généralement comme un homme politique plutôt que comme
un général. Quant à Schleicher, il savait qu'il pouvait compter sur le soutien total de la
Reichwehr, même en cas de conflit entre lui et Groener. De plus, ce dernier, qui n'était
pas noble, avait toujours été considéré par les autres généraux comme un plébéien
parvenu. Schleicher montra maintenant aux généraux que les nazis pourraient leur
être d'une grande utilité et que la SA finirait par augmenter les troupes de la
Reichswehr. Leur dissolution doit être évitée à tout prix. Schleicher et la Reichswehr
étaient donc d'accord avec von Papen et les Junkers en ce qui concerne l'élimination
de Brüning et de Groener. Le maréchal tint compte du conseil de la Reichswehr. Et cela
facilita le renvoi brutal du chancelier par Hindenburg.
Von Papen et Hitler se frottèrent les mains. Grâce à l'aide qu'ils avaient reçue de
Schleicher, ils étaient débarrassés d’un de leurs rivaux pour le pouvoir.
Hitler choisit ses maîtres
Sur les trois personnes restées dans le jeu de poker après que Brüning ait été
éliminé, Hitler était de loin le meilleur tacticien et en même temps le plus hypocrite et
machiavélique. Depuis le début de sa carrière, il n’avait qu’un seul objectif: le pouvoir
personnel. Pour y parvenir, il était toujours prêt à faire des concessions ou des
compromis. Il savait aussi exactement à qui réserver ces concessions et ces
compromis, car il jugeait avec précision l'importance des pouvoirs qui s'opposaient et
pensait qu'il devrait toujours s'allier avec le plus fort.
Hitler savait que les partis démocratiques allemands étaient complètement
paralysés, d'abord à cause d'actes du Fehme, ensuite à cause de la montée de son
propre parti, ascension réalisée grâce à toute la ruse combinée de la démagogie et de
la terreur.
Il restait le groupe prussoteutonique qui contrôlait de plus en plus les affaires
allemandes. Hitler s'est rendu compte qu'il devait compter avec plusieurs forces
divergentes au sein de ce groupe.
Les organisations Junker, avec leur branche « professionnelle », le Landbund, et
leur excroissance « sociale », le Herrenklub, semblaient être les plus puissantes. Le
gros de la classe Junker n'était intéressé que par le maintien de ses privilèges féodaux,
mais les organisations secrètes Junker, issues de la Sociét. Des Lézards, semblaient
avoir maintenu en vie les projets prussiens d'expansion les plus fantastiques et les plus
ambitieux.
Les grands industriels de Westphalie se classaient en deuxième ligne. À ce
moment-là, ils avaient définitivement choisi leur voie d'expansion industrielle: le
réarmement de l'Allemagne. Alfred Hugenberg, qui contrôlait une presse puissante et
le parti « Deutschnazional » du Reichstag, en était l'agent. Les industriels se sentaient
inférieurs aux Junkers en matière d'organisation secrète. Leur infiltration dans

120
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
l'appareil de l'État n'était pas aussi complète que celle des seigneurs prussiens.
Néanmoins, ils étaient supérieurs en moyens financiers.
La troisième composante du groupe prussoteutonique était la Reichswehr. Issue
des mêmes racines que les Junkers, unis à eux par mille liens et servant
généreusement leurs intérêts, la Reichswehr avait toujours une existence propre,
déterminée par ses ambitions professionnelles. Groener était un exemple de général
qui avait presque complètement échappé à la conquête des pouvoirs extérieurs qui
contrôlaient la Reichswehr. Schleicher, porte-parole de la Reichswehr jusqu'en 1933,
avait d'abord eu une attitude modérée à l'égard des Junkers, mais plus tard avait tenté
de sauver l'armée de leur influence.
Ces tendances démontrent que les officiers de l’armée, fiers de leurs
connaissances professionnelles, avaient parfois une opinion exagérée de l’influence
que leurs forces armées leur donnaient dans le schéma politique interne, et ils
n’avaient pas toujours considéré favorablement le rôle que les autres éléments du
groupe prussoteutonique leur faisaient jouer. En dépit de ce brun relatif
d’indépendance, la Reichswehr restait dans l’ensemble un élément organique du
groupe prussoteutonique et lui était fidèlement soumise.
Les fonctionnaires étaient issus de l'ancienne école prussienne, les descendants
directs ou spirituels de « fonctionnaires de l'Ordre « ne formaient pas une entité aussi
cohérente que la Reichswehr, par exemple. Ils pouvaient être trouvés éparpillés ici et
là dans l'appareil administratif. En apparence, ils ne pouvaient pas être distingués des
fonctionnaires appartenant à un autre type d'arrière-plan plus moderne et plus
démocratique. À présent, ils pouvaient également être satisfaits - et cela était vrai
depuis un certain temps - au-delà des frontières prussiennes, dans d'autres parties de
l'Allemagne. La centralisation prussienne fonctionnait bien en Allemagne depuis
l'époque de Bismarck: des responsables prussiens étaient envoyés dans tout le pays
et des responsables locaux se rapprochaient de la pensée prussoteutonique sous
l'influence des nombreuses organisations patriotiques et professionnelles sous
contrôle prussien. Pas nécessairement alliés et liés aux Junkers et aux officiers, mais
parfois simplement issus d'écoles imprégnées du vieil esprit prussien, ils étaient de
fidèles serviteurs, récoltant ainsi la récompense personnelle de leur dévouement. S'ils
commettaient des abus ou fermaient les yeux sur les abus d'autrui, c'était toujours à
cause de leur dévouement à ce qu'ils pensaient - parfois correctement, mais souvent
à tort - une cause allemande supérieure. Très disciplinés eux-mêmes et disciplinant les
autres - donc très intolérants - parfaitement conscient de ce qu'ils appellent un « sens
du devoir prussien », ils peuvent très bien être considérés principalement comme les
victimes de leurs traditions. Ils furent également des victimes des sombres intentions
du reste du groupe prussoteutonique.
Des personnages de tous les milieux et de toutes les descriptions gravitaient
autour du groupe prussoteutonique, servant ses intérêts et obtenant des avantages
en échange. Écrivains, professeurs d’université, banquiers, etc., en grand nombre,
avaient compris qu’ils pouvaient compter sur le succès des projets prussoteutoniques
et ils devenaient donc leurs ardents propagandistes.
121
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
Mais tous ces gens n'étaient pas une entité organisée. Hitler, qui ne recherchait
que le pouvoir personnel, n'était donc nullement obligé de compter avec eux comme
des facteurs du plan politique interne. En outre, pour les mêmes raisons, il pouvait
également négliger les fonctionnaires, malgré leur importance numérique. Hitler, qui
fut un bon juge pendant toute sa carrière sur l’importance politique des personnes et
des groupes qu’il rencontra, sut que tous ces éléments le suivraient sans hésitation, à
partir du moment où il parviendrait à s’entendre avec les trois grandes branches
contemporaines du monde. Groupe prussoteutonique: Junkers, industriels et
Reichswehr.
Les hommes qui comptent
Afin de parvenir à un tel arrangement, Hitler estima qu'il lui fallait soit un accord
avec les hommes è qui ces trois blocs faisaient confiance, soit l'élimination de ces
hommes. Les hommes qui comptaient étaient Schacht, Hugenberg, von Papen et
Schleicher.
Schacht avait une influence sur l'industrie lourde et les milieux bancaires qui
étaient à l'origine de cette industrie. Hitler savait qu'après ses entretiens avec Schacht
en 1930, il pouvait désormais compter sur lui sans réserve. De plus, il avait lui-même
donné à Schacht et à ses amis des engagements absolus quant à l'exécution du plan
financier et économique qui les intéressait. Schacht avait obtenu la promesse d’Hitler
qu'après s'être emparé du pouvoir, il l’autoriserait à revenir à la direction de la
Reichsbank et serait en mesure d'achever l'isolement financier de l'Allemagne du reste
du monde. Derrière le mur d'isolement, le réarmement pourrait être poussé sans
cesse et l'industrie lourde serait généreusement approvisionnée.
Sur proposition de Schacht, Hitler se montra également disposé à accepter les
services de cet autre fidèle serviteur des objectifs de l'industrie lourde: le Dr Walther
Funk, 1890-1960, Schacht et Funk devaient désormais avoir carte blanche sur tout ce
qui concernait l'action économique du Nazisme. (Goering a ensuite tenté d’éliminer
Schacht, qu’il considérait comme un concurrent dans le domaine économique. Bien
que Goering ait lui-même réussi à établir des liens étroits avec le groupe
prussoteutonique, il ne put se débarrasser complètement de Schacht, car ce dernier,
jusque là (1943) fut soutenu par une grande industrie.)
Alfred Hugenberg, 1865-1951 était l'homme de main politique et journalistique
des industriels. Hitler pensa qu'il serait facile à satisfaire. Un poste dans le cabinet où
Hitler aurait réussi à prendre le pouvoir, des avantages accordés à ses journaux,
suffirait à le maintenir silencieux afin qu'à ce qu’il soit ensuite relégué au second plan.
Von Papen exerçait une influence aussi forte sur les Junkers que sur les
industriels et sur le vieux maréchal. Il avait souvent joué le rôle d'officier de liaison
entre les trois et cela lui avait donné une influence supplémentaire. Schleicher avait
de son côté la pleine confiance de la Reichswehr. Von Papen et Schleicher étaient
donc, aux yeux d’Hitler, les deux hommes avec qui il devait compter avant de pouvoir
préparer son arrivée au pouvoir. Il a d'abord utilisé avec eux sa formule habituelle :
soit en arriver à un accord avec eux, soit les éliminer.

122
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
Parvenir à un accord avec les deux à la fois lui semblait impossible. Les motifs
possibles de compréhension étaient différents dans chaque cas.
Von Papen, avec qui Hitler entretenait une relation personnelle étroite, semblait
entièrement consacré aux intérêts féodaux des Junkers. D'autre part, Schleicher était
devenu de plus en plus critique à l'égard de ces tendances féodales et maintenait des
relations avec l'aile anti-Junker du parti hitlérien: Strasser et Röhm. Hitler fut tenu
informé des pourparlers entre ses lieutenants et Schleicher et Gregor Strasser tentait
de le persuader de s'allier définitivement à Schleicher. Il devait faire son choix.
Hitler, pesant le pouvoir et l'influence de chacun, parvint à la conclusion que les
Junkers étaient la force la plus importante du groupe prussoteutonique. Venait ensuite
l'industrie lourde. En outre, ces deux forces s'entendaient très bien et von Papen était
l'homme des deux. Il devait donc le traiter avec respect.
Schleicher était l'homme de la Reichswehr celle-ci, elle-même ne faisait
qu’exécuter que les commandes des deux autres groupes; donc, c'était une force
moins importante. Le choix d’Hitler fut fait: il choisit, comme d'habitude, le plus fort.
Il pourrait se débarrasser de Schleicher sans risque s'il était soutenu par von Papen et
les pouvoirs qui le soutenaient. L'opération à laquelle il pensait n'était pas aussi simple
que cela en avait l'air. Il s'agissait d’éliminer Schleicher et conforter von Papen dans
ses désirs. Pour y parvenir, il connaissait une méthode infaillible: opposer les deux
hommes et leur faire faire le travail qu’il avait en tête. Après la chute de Brüning, von
Papen était un candidat logique au poste de chancelier. Si Hitler pouvait réussir à
renverser von Papen grâce aux bons offices de Schleicher, et que SchIeicher était
ultérieurement renversé grâce à l'aide de von Papen, le tour serait joué et Hitler lui-
même pourrait accéder au pouvoir.
En incitant cette double action sans se mettre en scène, Hitler prévoyait
l'avantage de voir les deux hommes se trouver directement opposés l'un à l'autre sans
s’impliquer lui-même. C'était le système classique si fréquemment appliqué dans
l'histoire prussienne lorsque les nations concurrentes étaient divisées en se faisant
croire que les Prussiens étaient de leur côté. Ainsi, Bismarck a réussi à diviser et à isoler
le Danemark de l'Autriche d'une part et l'Autriche de la France de l'autre. Le même
système prussien devait être utilisé plus tard par Hitler dans le jeu international
lorsqu'il tenta de faire croire aux nations qui étaient alliées la conviction, l'une après
l'autre, qu'il avait l'intention de s'allier avec cette nation contre l’autre.
Hitler a utilisé ce système avec succès en 1939 lorsqu'il a réussi à séparer la
Russie de l'Angleterre, et en 1940, lorsqu'il fit croire à la France de Pétain que
l'Allemagne nazie pourrait être un allié plus précieux pour la France que l'Angleterre.
Et c’est ce même système qu’Hitler a essayé d’appliquer en 1941, cette fois sans
succès, en tentant de persuader l’Angleterre et la Russie de conclure à tour de rôle
une paix séparée avec lui afin qu’il se retourne contre l’autre. Le jeu était devenu trop
transparent pour qu'il puisse réussir à chaque fois. Mais il est également vrai que les
systèmes consacrés des « hommes de confiance », bien que souvent exposés,
continuent néanmoins de faire de nouvelles victimes.
Un autre parallèle peut être établi entre les actions d’Hitler dans sa politique
123
V LA CLIQUE PRUSSO-TEUTONIQUE APPROCHE DE SON OBJECTIF
allemande interne et les méthodes qu’il employait pour traiter avec les nations
étrangères. Pour affaiblir son ennemi, interne ou externe, sa méthode préférée
consistait à utiliser à son avantage les « minorités » de l'ennemi - qu'il met de son côté
-; et dans le même temps, ses propres minorités pour servir également ses desseins.
[La politique des États arabes d’être avec l’un contre l’autre et l’autre contre l’un !
Diviser pour régner] Malgré la fidélité traditionnelle de la Reichswehr envers les
Junkers, il sut opposer le général Schleicher aux Junkers sans se mettre en évidence. Il
réussit ainsi à créer une division entre ses victimes, en utilisant la « minorité » du camp
adverse, tandis que ses propres « minorités », Gregor Strasser et Röhm, étaient, en
raison de leur influence sur Schleicher, des outils inconscients de cette transaction. De
même, Hitler réussit à mettre à profit les relations étrangères d'un homme tel qu’Otto
Abetz, 1903-1958, connu auparavant pour ses activités pacifistes. Abetz devait lui
amener plusieurs collaborationnistes de gauche français, Jean Luchaire par exemple
qui avait auparavant travaillé beaucoup pour la Société des Nations. [Jean Luchaire,
pacifiste dans l’entre-deux-guerres, devenu ensuite collaborationniste, fut fusillé le 22
février 1846] en Hitler savait transformer les anciens opposants de ses idées en outils
utiles.

124
VI LE DERNIER ACTE DE LA TRAGICOMÉDIE
CHAPITRE VI
LE DERNIER ACTE DE LA TRAGICOMÉDIE
Le 30 mai 1932, Brüning avait démissionné. Von Papen avait été ensuite le
chancelier et le général von Schleicher lui avait succédé le 2 décembre 1932. Les
gouvernements de Von Papen et de Schieicher étaient les deux derniers avant l'arrivée
au pouvoir d'Hitler le 30 janvier 1933. Les principales tendances à la base de ces
évènements ont été les suivantes:
(a) quand von Papen a réussi à prendre le pouvoir, il s'attendait à avoir le soutien
d’Hitler. C'est dans cet esprit qu'il avait obtenu des subventions des industriels pour
Hitler. Le soutien de ce dernier lui serait très utile, car, bien qu'il ait gouverné à l'aide
de « décrets de dissolution présidentiels », aucun chancelier ne pouvait se permettre
de renverser le Reichstag trop souvent. Les nazis étaient le parti le plus important du
Reichstag. Même s’ils n’avaient pas la majorité à leur disposition, leur soutien était
néanmoins d’une grande utilité pour un responsable gouvernemental. En outre, Hitler
était un excellent « fantôme » qui pourrait servir à contrôler les partis de la gauche
allemande et à intimider des pays à l'étranger. Ces derniers, sous les effets de cette
intimidation, seraient beaucoup plus aptes à faire des concessions à l'Allemagne dans
le sens souhaité par les Prusso-Teutons. Von Papen avait estimé que le contrat conclu
avec le Führer était juste et satisfaisant pour les deux. Il espérait donc que cela
durerait, d'autant plus qu’Hitler ne pouvait espérer accéder lui-même au pouvoir. En
effet, le Maréchal avait prononcé un veto absolu sur cette possibilité et la Reichswehr
ne l’envisageait pas non plus favorablement.
(b) Von Papen savait qu'il pouvait compter sur le soutien des vrais maîtres de
l'Allemagne, de la clique dirigeante Junker et de l'industrie lourde. Il les servait bien et
ne douta pas de sa récompense. En outre, il avait été sur un pied d'égalité avec
Schleicher lors du renversement de Brüning, et le général Schleicher avait accepté une
place dans son cabinet en tant que ministre de la Reichswehr. La Reichswehr serait
donc également derrière lui. Possédant en outre l’amitié de Hindenburg et tablant sur
l’intégrité d’Hitler, von Papen imaginait qu’il resterait à la tête du gouvernement
pendant de nombreuses années.
(c) Von Papen, estimant que son régime était durable, il faut bien comprendre
qu'il avait des projets pour l'avenir. Pour consolider positivement sa position, il projeta
une réforme de la Constitution de Weimar, réforme qui lui aurait procuré des pouvoirs
quasi dictatoriaux et aurait mis fin au système parlementaire condamné à mort par les
Prusso-Teutons. Puis, dans le domaine de la politique étrangère, von Papen
recommanda des idées en direction d'une « fédération européenne » sous contrôle
allemand et parla d'une renaissance du Saint Empire romain germanique. Il n'avait
bien sûr repris aucune de ses idées depuis Hitler, mais plutôt depuis des sources
purement prussoteutoniques. Néanmoins, on peut dire que s'il avait été capable de se
maintenir au pouvoir, il aurait tenté de réaliser, à la fois en interne et à l'étranger, des
projets presque identiques à ceux qu’Hitler devait produire plus tard.
Le résultat aurait été pratiquement le même et probablement l'Allemagne
prussienne sous le contrôle de von Papen aurait adopté une direction à peu près
125
VI LE DERNIER ACTE DE LA TRAGICOMÉDIE
identique à celle qu'elle a prise sous Hitler. Certes, ne possédant pas l’esprit
brutalement déterminé d’Hitler, von Papen aurait réalisé certains de ses plans à un
rythme différent. Mais ce qu'il manquait de brutalité, il l'aurait compensé avec
subtilité et son régime aurait sans doute trompé les pays étrangers beaucoup plus
longtemps ! Le seul mérite d’Hitler est d'avoir mis le danger au premier plan, aux yeux
du public. La brutalité caractéristique de son expression et de son action a eu pour
effet de faire prendre conscience au monde entier qu’il était à la merci d’une menace
créée par les forces prussoteutoniques. Cette menace aurait été moins perçue si un
individu plus banal, von Papen, par exemple, avait poursuivi le même dessein.
La raison pour laquelle von Papen ne fut pas celui qui mit finalement ces plans
en pratique pour les Prusso-Teutons est qu’Hitler ne le voulait pas. Hitler était
incontestablement le plus fort des deux. Il n'allait pas laisser von Papen obtenir le
crédit du spectacle ni se contenter du rôle de père Fouettard. Il pouvait envisager ce
rôle, mais seulement s'il pouvait le jouer en tant que vedette. Il avait compris que von
Papen espérait pouvoir se maintenir au pouvoir en compensation de ses services
fidèles aux Prusso-Teutons. Il décida donc qu'il ne lui laisserait pas ce privilège de ce
poste, mais l’occuperait lui-même et servirait les mêmes intérêts avec encore plus de
dévotion, permettant à von Papen tout au plus de se placer en arrière-plan.
Le chantage et l'intrigue
La séquence d'évènements suivante est issue de l'interaction des motifs discutés
ci-dessus:
1.-Von Papen organisa son cabinet avec Schleicher en tant que ministre de la
Guerre et des représentants des Junkers en tant que détenteur du plus grand nombre
de portefeuilles. Von Papen congédia le Reichstag et prépara, en accord avec Hitler,
de nouvelles élections au cours desquelles les nazis espéraient augmenter leur
nombre de députés. L'alliance Von Papen-Hitler semblait solidement cimentée.
2.-Le 20 juillet 1932, von Papen limogea de force le gouvernement socialiste de
Prusse. En réaction contre les puissances féodales qui contrôlaient secrètement les
affaires publiques, le peuple prussien avait placé les gouvernements socialistes au
pouvoir dans l'État de Prusse après la Grande Guerre. Étant donné que la Prusse
représentait environ les deux tiers de la superficie et de la population de l'Allemagne,
ces gouvernements socialistes constituaient une nuisance pour les puissances
féodales qui souhaitaient conserver une domination réelle sur les affaires de
l'Allemagne. En mettant fin, par son coup d’État, à la situation contradictoire existant
en Prusse, von Papen rendit un autre service important à ses amis. Le premier ministre
de Prusse, Otto Braun, 1872-1953, et Carl Severing, 1875-1952, ministre de l'Intérieur
(tous deux socialistes), effrayés par les actes terroristes des Prusso-Teutons n'osèrent
pas résister, même s'ils avaient une force de police considérable à leur disposition.
L'excuse légale donnée par von Papen pour son coup d'État était manifestement
fondée sur un motif incertain qui a ensuite été invalidé par la Cour suprême de Leipzig.
Peu importe; le contrôle des affaires prussiennes devait rester par la suite directement
entre les mainsdu Reich.

126
VI LE DERNIER ACTE DE LA TRAGICOMÉDIE
3.-Von Papen réussit à satisfaire ses « chefs » sur tous les sujets. Des décrets
autorisaient les compressions salariales. Des subventions OsthiIfe étaient accordées
en gros aux Junkers. Les nazis également exprimèrent leur satisfaction: la mesure
appelant à la dispersion des AS et des SS, publiée sous Brüning, avait été suspendue.
4.-De nouvelles élections ont eu lieu le 31 juillet 1932. Les nazis ont maintenant
obtenu 230 sièges au Reichstag sur un total de 608. [Le NSDAP devient pour la première
fois le premier parti allemand avec 37,3 % des suffrages (+ 19 points), passant de 107
sièges à 230]. Hitler n'avait pas encore de majorité, mais avait néanmoins remporté la
victoire. Son avenir semblait maintenant plus prometteur.
5. -Le 13 août, à la suggestion de von Papen, Hitler alla voir le président von
Hindenburg. Le chancelier estimait que l'autorité d’Hindenburg serait suffisante pour
persuader Hitler d'accepter un poste au sein du gouvernement. Von Papen espérait
qu'en tant que membre du gouvernement, Hitler poursuivrait son soutien. Hitler dit
franchement à Hindenburg qu'il ne souhaitait pas une place subordonnée dans le
cabinet, il voulait être chancelier ou rien. Hindenburg se mit en colère, mais cela ne lui
réussit pas. Hitler lui fit comprendre clairement que, à compter de ce jour, il serait
dans l’opposition. L'alliance Hitler-van Papen était résiliée à l’instant même. Cela
servait certainement le but d’Hitler, car il avait obtenu les nouvelles élections qu'il
souhaitait et il en était sorti plus fort qu'avant. Il avait également évité la dissolution
de ses « troupes d'autodéfense » envisagées par le précédent régime. Ayant obtenu
ce qu’il voulait, Hitler pouvait maintenant s’opposer au gouvernement. À partir de ce
moment-là, le gouvernement était à nouveau en danger.
6-Hitler exécuta sa menace: le 12 septembre 1932. Le gouvernement fit face à
un revers: le Reichstag, les nazis et les communistes avaient voté contre. Le résultat:
513 contre, 32 pour. Néanmoins, von Papen n'a pas démissionné; mais a dissous le
Parlement. Les élections étaient prévues pour le 6 novembre 1932. En attendant, von
Papen prit des dispositions pour que les industriels coupent les subventions d'Hitler.
Les nazis se retrouvèrent donc dans une situation financière difficile pendant la
campagne électorale, ce que refléta les résultats des élections. Seuls douze millions
avaient voté pour les nazis au lieu de quatorze millions lors d’élection précédente, de
sorte que le parti national-socialiste disposa que de trente-cinq derniers sièges. [Le
NSDAP était arrivé en tête malgré une légère baisse de son score 33,1 au lieu de 37,3
et une perte de 34 sièges, 196 au lieu de 230 par rapport aux dernières élections de
juillet 1932.]
7.-Von Papen, en forçant Hitler à participer à des élections sans l'aide financière
qu'il lui procurait, espérait le mettre dans une position d'infériorité. Il espérait qu'un
nouvel accord avec Hitler serait ainsi plus facile à réaliser. Le parti nazi traversa en
effet une grave crise morale et financière. Pour la première fois, les membres les plus
fidèles du parti avaient commencèrent à douter d’Hitler. Les créanciers étaient
devenus menaçants. Mais les nazis, malgré leurs pertes, étaient toujours le parti le
plus important du Reichstag. Von Papen pensa avoir mis Hitler en ligne de mire et lui
proposa de nouveau un poste dans le cabinet, lui proposant même le poste de vice-
chancelier. Hitler refusa. Il jouait toujours « tout ou rien ».
127
VI LE DERNIER ACTE DE LA TRAGICOMÉDIE
8.-L’expédient de la dissolution du Reichstag ne pouvait être répété à l’infini. Von
Papen mit donc à exécution une idée qu'il considéra comme un coup de génie. Le 17
novembre 1932, il offrit sa démission au président. Il savait qu'il lui serait demandé de
former un nouveau cabinet. Il profiterait de la crise pour prouver qu'il était impossible
de constituer un gouvernement qui aurait une majorité au Reichstag. Dans de telles
conditions, il pourrait être démontré que si un gouvernement devait être stable et
efficace, la Constitution devrait être modifiée. Von Papen, en tant que chancelier,
aurait sous une nouvelle Constitution des pouvoirs quasi dictatoriaux.
9.-Un gouvernement fort aurait peut-être pu procéder à une telle modification
de la constitution, équivalente à un coup d'État sans l'approbation du Reichstag. Pour
mettre en place un gouvernement de cette nature, il aurait fallu que von Papen puisse
compter sur une aide sans faille de la Reichswehr. Cependant, au dernier moment,
cette aide lui manqua complètement. Schleicher avait en fait déclaré qu'il ne
souhaitait pas faire partie du nouveau cabinet. Au début, von Papen pensa que c'était
un tour. Il continua à négocier avec le général, qui resta catégorique, une fois sa
position prise. Dans ces conditions, von Papen n’eut pas d’autre choix que d’annoncer,
le 30 novembre 1932, qu’il n’était pas en mesure d’organiser un nouveau cabinet.
10.-En quittant ses fonctions, von Papen pensait faire un pas qui augmenterait
son prestige; il s'attendait à revenir un jour. Il avait conservé la confiance
d’Hindenburg, ainsi que celle du groupe industrie lourde Junker. Il n’en voulait pas trop
à Hitler de son non-soutien, car le dirigeant nazi lui avait depuis longtemps clairement
fait comprendre qu’il n’était pas disposé à coopérer, sinon à la condition que la
première place lui fût réservée. Quant à Schleicher, qui l'avait poignardé au dos, von
Papen souhaitait se venger de lui à la première occasion.
11.-Qu'est-ce qui avait inspiré l'attitude de Schleicher? Des négociations avec
Gregor Strasser, commandant en second d'Hitler à la tête du parti nazi, en étaient la
cause. Strasser avait longtemps été mécontent des liens étroits qu’Hitler entretenait
avec les Junkers et l'industrie lourde. Il savait que ces relations avaient dernièrement
été menées via von Papen. Comme nous l’avons vu, Strasser s’en tenait toujours à
l’ancienne conception « socialiste » de son parti et aurait voulu le libérer de sa
servitude envers les Prusso-Teutons, envers lesquels il avait toujours été critique. Dans
ce but, il s'orienta vers une alliance avec Schleicher qui volontairement se laissa
désigner comme « général socialiste ».
L'intégrité de Strasser était telle qu'il tint Hitler au courant de ses négociations
avec Schleicher. Hitler les encouragea, car il y voyait un bon moyen de séparer
Schleicher de von Papen. Poussé de l'avant par Strasser et indirectement par Hitler,
Schleicher élabora un plan pour organiser le cabinet pour lui-même, succédant à von
Papen, qui renonçait désormais, et amenant Strasser avec lui en tant que vice-
chancelier. Hitler prétendit être prêt à accepter cette combinaison, mais il énonça ses
conditions.
12.-En attendant que l'affaire concernant l'entrée de Gregor Strasser dans son
cabinet soit réglée, Schleicher organisa son gouvernement en décembre, dans l'espoir
que Strasser le rejoindrait dans quelques jours.
128
VI LE DERNIER ACTE DE LA TRAGICOMÉDIE
L'une des conditions d’Hitler était que Grégor Strasser, avant d'accepter le poste
de vice-chancelier, s’assurât que le veto d’Hindenburg sur lui-même était toujours en
fonction. Schleicher amena Strasser auprès du maréchal, qui lui donna sa parole
d'honneur que « le caporal autrichien ne serait jamais chancelier du Reich. » Strasser
considéra que l'affaire était définitivement vérifiée. Il informa Hitler de son entretien
et attendit la permission d’Hitler pour accepter le poste de vice-chancelier.
Hitler devait arriver à Berlin le 8 décembre pour discuter de la question. Strasser
attendit en vain à la gare. Hitler n'était pas dans le train. Plus tard dans la journée,
Hitler se précipita chez Strasser et lui fit des reproches violents, l'accusant d'avoir
menti. Hitler déclara qu'il venait de voir von Papen, qui l’avait assuré que la parole
d’Hindenburg n'était pas définitive.
Depuis, Otto Strasser, 1897-1974, a raconté l'interprétation que son frère Grégor
a donné de cette scène donnée. Gregor, très dévoué à Hitler, ne put jamais imaginer
toute la portée de son machiavélisme et plutôt il attribua ses reproches à des intrigues
fomentées par Goering et Goebbels. En effet, Goering et Goebbels étaient depuis
quelque temps très jaloux de la position occupée par Strasser dans le parti. Strasser,
toujours confiant dans la bonne foi d’Hitler, estima que ce n’était que sous l’influence
de Goering et de Goebbels qu’Hitler avait pu croire que son plus fidèle lieutenant lui
avait menti.
En réalité, il est évident qu’Hitler, malgré l'interprétation de Strasser, avait
manoeuvré pendant toutes ces discussions. Il n'avait jamais eu l'intention de
permettre à Strasser d'accepter le poste de vice-chancelier, car il savait que cela lui
donnerait pratiquement la première place dans le parti, ce qui ne convenait pas du
tout à Hitler. De plus, en entrant dans le gouvernement, Strasser aurait renforcé
considérablement la position de Schleicher, ce qui, encore une fois, ne serait pas à
l'avantage d’Hitler. Hitler avait néanmoins prétendu approuver les négociations de
Strasser, uniquement dans le but de séparer Schleicher de von Papen. Une fois le
cabinet de SchIeicher formé et cette séparation opérée, il pourrait se permettre de
renverser sa position. La scène qu'il avait faite devant Strasser lorsqu'il lui avait parlé
de mensonges et de trahison et cité les supposés témoignages de von Papen, Goering
et Goebbels n'était qu'une de ces cascades sensationnelles et dramatiques utilisées
depuis toujours par Hitler avec avantage lorsqu'il voulait se dégager d'une situation
difficile. Strasser s'est laissé abuser (comme tant d'autres avant et après lui) en croyant
en la sincérité de l'acteur pour qui il travaillait.
13.-Gregor Strasser se sentit trop fatigué pour continuer la lutte. Chagriné et
profondément choqué qu'Hitler le considère comme un menteur, il démissionna de
son poste au sein du parti et partit en vacances en Italie. Hitler se frotta les mains avec
satisfaction. Tout s'était passé comme il l'avait espéré. Le danger d'un cabinet
Schleicher fort avait été évité et il pouvait maintenant étudier le meilleur moyen de
compromettre en fin de compte le « général socialiste ».
14.-Schleicher se résigna au fait qu'il ne pouvait compter sur l'aide directe de
Gregor Strasser pour améliorer la position de son gouvernement. Cependant, il pensa
que son lien avec la Reichswehr était suffisant pour lui donner la force requise. Il ne
129
VI LE DERNIER ACTE DE LA TRAGICOMÉDIE
savait pas qu’Hitler, le considérant comme un dangereux rival, avait décidé de son sort.
Hitler n’attaqua pas franchement, bien qu’il eût à sa disposition au Reichstag la force
nécessaire pour mener une attaque frontale contre Schleicher avec toutes les chances
de succès. Mais pour Schleicher, une défaite au Reichstag aurait été « honorable ».et
eu pour seule conséquence qu'il aurait été contraint de démissionner temporairement
sans que rien ne l'empêche de revenir au pouvoir plus tard.
15.-Le seul moyen positif d'empêcher tout retour de Schleicher était de le
compromettre aux yeux des forces qui contrôlaient réellement les affaires: les Prusso-
Teutons. L'aile gauche de son parti fut l'outil inconscient de la manœuvre d’Hitler. Les
délégués nazis du groupe Strasser (c'est-à-dire anti-Junker) avaient introduit une
question au Reichstag sur les abus commis avec l’Osthilfe. Le général Ludendorff, dont
les liens avec Hitler étaient bien connus, mena une campagne violente contre
Hindenburg concernant les circonstances entourant l'acte de donation à Neudeck.
Ludendorff comblait ainsi sa jalousie personnelle envers Hindenburg. Pour Hitler, il ne
s'agissait que d'une utilisation supplémentaire du chantage pour lui permettre de
réussir à prendre le pouvoir.
Schleicher tomba également dans le piège. Estimant - comme Hitler le souhaitait
- que ces attaques avaient été lancées avec le consentement d’Hitler, il espéra obtenir
le soutien législatif des nazis en promouvant la révélation du scandale au Reichstag et
dans la presse. Les socialistes, heureux de pouvoir porter un coup dur aux Junkers, se
joignirent au chœur.
16. -En attendant, Hitler, directement et par l'intermédiaire de Goering et de
Goebbels, maintenait un contact étroit avec von Papen et, par son intermédiaire, avec
les Junkers. Il leur souligna que Schleicher représentait un danger pour eux, car il était
favorable à la révélation de l'affaire Osthilfe. Le fait que les acolytes d’Hitler aient
constamment attisé les flammes de cette campagne ne le gênait pas du tout. Il
expliqua qu'il pourrait discipliner les fanatiques de son parti et garantir que de tels
incidents ne se reproduiraient plus à l'avenir s'il était nommé à la chancellerie.
17.-Tout était du chantage, mais von Papen ne pensait qu'à sa revanche sur
Schleicher. En outre, il s'était enfin rendu compte que Hitler n'accepterait rien de
moins que la chancellerie. Hitler, ayant besoin des contacts de von Papen avec les
Junkers et les industriels, lui avait fait comprendre qu'il serait tout à fait prêt à
coopérer avec lui à la condition que von Papen se contente d'un rôle secondaire. Le
Westphalien était probablement déjà résigné à cela. Il ne se sentait pas tout à fait à la
hauteur d'un combat avec Hitler et préférait l'avoir comme ami plutôt que comme
ennemi. Un entretien décisif eut lieu entre les deux hommes à Cologne, chez le baron
Kurt von Schroeder, financier de l'industrie lourde. Hitler assura à ses interlocuteurs
que s’il se voyait attribuer les rênes du pouvoir, il mettrait fin aux éléments socialistes
de la gauche de son parti.
18.-Von Papen n'eut aucun mal à convaincre ses amis, les Junkers et les
industriels, qu'ils devaient désormais miser sur Hitler. Seul ce dernier était prêt à
garantir que le scandale Osthilfe ne soit plus discuté. En outre, Hitler pourrait mener
à bien comme lui, von Papen, l'avait fait - ou peut-être mieux encore, il devait
130
VI LE DERNIER ACTE DE LA TRAGICOMÉDIE
l'admettre - le schéma déjà exposé par lui sur lequel toute la clique prussienne était
d'accord: une réforme constitutionnelle avec une complète concentration du pouvoir
entre les mains du chancelier, poursuite du travail de réarmement derrière l'écran de
l'isolement financier de l'Allemagne, inauguré en 1931; et enfin, reconstruction par
étapes du Saint Empire romain germanique. Tout cela avait jusqu'ici constitué le
schéma prussoteutonique exposé par von Papen. Hitler s'en chargerait désormais au
profit des mêmes partenaires silencieux,
19.-Le 12 janvier, Kurt von Schleicher était « invité d'honneur » au banquet de
Landbund. Un bulletin de Landbund contenant une violente attaque contre le
chancelier fut diffusé. Schleicher demanda une explication. Elle ne lui fut pas donnée.
On lui fit sentir que l'article exprimait les sentiments des membres du Landbund et
c'était tout. Schleicher se leva et quitta la salle, accompagné des généraux présents. Il
ne comprenait toujours pas que son destin était déjà scellé. Les Junkers et le Landbund
s'étaient laissé convaincre par von Papen, et finalement par Hitler, que Schleicher était
dangereux pour leurs intérêts. Il ne réalisa pas que rien ne pouvait le sauver
maintenant, que seule la manière de son départ devait être arrangée, écrivit Jan
Bargenhusen dans le magazine Die Weitbuehne le 14 janvier 1933. « Le degré
d'autorité personnelle avec laquelle Schleicher assume sa fonction est déjà
terriblement ébréché. Le Landbund en particulier l'a maltraité. » [Publié par Carl. Von
Ossietzky, lauréat du prix Nobel de la paix pour sa lutte contre le réarmement
allemand, qui le conduisit en camps de concentration et à la mort, 1889-1938.)]
Bargenhusen concluait son article en ces termes: « Le Reich allemand est une
République. Tous les pouvoirs viennent du Landbund. »
20.-Le dernier acte de la tragicomédie eut lieu au palais présidentiel, Hindenburg,
hésitait encore à laisser tomber Schleicher, qui semblait avoir le soutien des généraux.
Mais son fils, Oscar, lui expliqua que Schleicher promouvait des révélations sur l’affaire
Neudeck et que si cela continuait, un scandale très embarrassant pour le père et le fils
pourrait bien éclater. Certes, l'armée privilégiait toujours Schleicher, mais d'un autre
côté, les Junkers étaient absolument contre lui et cela comptait beaucoup plus. Face à
ces considérations, le vieux maréchal n'hésita plus. Le 28 janvier 1933, Schleicher
demanda à Hindenburg le fameux décret, signé à l’avance, prévoyant la dissolution du
Reichstag. Ce décret avait été accordé à ses prédécesseurs qui l’appelaient leur
autorité était menacée. SchIeicher n'avait aucun doute sur le fait qu'il s'agissait d'une
simple formalité et que le décret lui serait accordé sans difficulté. Mais Hindenburg
opposa un refus et Schleicher comprit que le président lui avait retiré sa confiance.
Profondément blessé, il démissionne illico. [Le même jour le 28 janvier, Schleicher
annonçait à la radio qu'il quittait le pouvoir et « recommande » son remplacement par
le chef des nazis : cela fut chose faite deux jours plus tard. Son gouvernement n'avait
duré que huit semaines. Un an et demi plus tard, le samedi 30 juin 1934 dans la journée,
au cours de l'opération surnommée » Nuit des longs couteaux » Schleicher et son
épouse étaient abattus dans leur villa de Neubabelsberg par des membres du SD de
Reinhard Heydrich. Schleicher faisait partie des personnalités gênantes dont Adolf
Hitler voulait se débarrasser en même temps que les dirigeants des SA, comme Ernst
131
VI LE DERNIER ACTE DE LA TRAGICOMÉDIE
Röhm, sous le prétexte d'un grand complot fomenté par tous ses ennemis politiques.
Gregor Strasser, un temps tenté de collaborer avec Schleicher, fait aussi partie des
victimes de la purge. Hitler a eu ensuite le champ libre pour mettre en place la dictature
qu'il avait annoncée dans Mein Kampf tôt. Kurt von Schleicher n'étant resté au pouvoir
que deux mois, mais, historiquement, Schleicher est important dans la mesure où son
conflit avec Franz von Papen a sinon permis, du moins accéléré l'arrivée au pouvoir
d'Adolf Hitler. En effet, les deux hommes, en s'empêchant l'un l'autre de conserver la
mainmise sur la politique allemande, ont ouvert une brèche dans laquelle l'ambitieux
dirigeant national-socialiste a eu beau jeu de s'engouffrer.]
21.-Il ne restait plus qu'à nommer son successeur. Von Papen était prêt à laisser
Hitler occuper ce poste. Les Junkers acceptèrent. L'industrie lourde accepta. Pourquoi
ne le devraient-ils pas, puisqu'il n'y avait pas d'autre candidat disponible pour
accomplir ce qui avait été prévu?
22.-Seulement Hindenburg était toujours incapable de prendre une décision. Il
avait promis que le « caporal autrichien » ne serait pas chancelier. Les Junkers lui
organisèrent donc un dernier coup pour accélérer les choses. Le 30 janvier 1933, le
comte Hans Bodo von Alvensleben, 1882-1961, l'un de leurs chefs, se précipita au
palais présidentiel avec le « scoop » selon lequel Schleicher s’était lui-même placé à la
tête de la garnison de Potsdam et marchait sur Berlin pour arrêter Oscar von
Hindenburg, Papen et Hitler. La « nouvelle » était une pure affabulation, mais elle
produisit ses effets. Sous le stress de l’émotion, Hindenburg consentit enfin à ce que
Hitler forme un gouvernement avec von Papen au poste de vice-chancelier. Le régime
nazi était né.
Le 30 janvier 1933 commença la « Gleichschaltung » (mise au pas). Les différents
partis furent liquidés successivement et un seul parti, le parti nazi, fut laissé. Ce devait
être désormais le seul guichet pour les intérêts de ceux qui avaient favorisé l’ascension
d’Hitler au pouvoir.
Le peuple sentit que désormais Hitler était le seul maître de l'Allemagne. Tout le
monde se demanda comment il avait si facilement pris la barre et sans aucune
résistance venue de gauche ou de droite. Il avait oublié que les partis de gauche,
affaiblis par les efforts clandestins des sociétés secrètes, n'étaient plus capables de
résister.
Quant aux forces derrière les partis de droite, elles s’étaient toutes convenues
de considérer le parti nazi comme leur instrument pour l’avenir. Aucun autre parti ne
serait nécessaire. Les vieux vêtements avaient servi leur but. Ils pouvaient être jetés.

132
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
CHAPITRE VII
PRUSSO-TEUTONIE - ALIAS NAZILAND
À partir du 30 janvier 1933, chacune des décisions d’Hitler, sans exception, fut
conforme aux intérêts des Junkers. On ne peut trouver aucun acte ultérieur de sa part
qui ait nui le moindrement à ces intérêts. À partir du moment où il prit les rênes du
pouvoir, personne n’a plus jamais parlé du scandale Osthilfe (bien qu'il fût auparavant
agité par des députés nazis au Reichstag) ni de la « colonisation » sur les terres Junker.
Les différents slogans anti-Junker du premier Nazisme furent définitivement ensevelis
par Hitler. Les Junkers et Hindenburg poussèrent un soupir de soulagement.
L’activité antérieure d’Hitlr oubliée, le travail put commencer sérieusement selon
le schéma prussoteutonique.
L'ensemble du plan réalisé par Hitler correspond point par point aux intentions
prussoteutoniques. Les détails sont connus. Des décrets-lois donnèrent à Hitler des
pouvoirs dictatoriaux sur tous les sujets. Cela signifiait la fin de ce qui restait du
système représentatif et des libertés individuelles en Allemagne. Ces transformations
avaient été prévues. Seules les méthodes pour les accomplir furent originales et
portèrent le cachet hitlérien. L'incendie du Reichstag, le 27 février 1933, avait eu pour
but de faire croire aux gens que les communistes en étaient responsables et leur faire
admettre qu'il était nécessaire de conférer à Hitler un pouvoir illimité pour sauver le
pays du communisme. Contrairement au caractère rationaliste antérieur du Nazisme,
Hitler supprima toute trace d'autonomie dans les différents États et subordonna toute
l'Allemagne à la domination de Berlin. Les masses, privées de leurs dirigeants par le
Fehme, n'ont pas protesté.
Utilisant ses pouvoirs dictatoriaux, Hitler prit les mesures nécessaires pour bien
se tenir dans les limites de toutes les parties du groupe prussoteutonique. Il introduisit
mesure après mesure pour satisfaire les Junkers et les grands industriels. Il flatta
également la Reichswehr et tenta de lui faire oublier que Schleicher, l'homme de la
Reichswehr, avait été remplacé par lui-même à la tête du gouvernement. Quant à
Schleicher, la rage de ce dernier était contre von Papen plutôt qu'Hitler - parce qu'il
croyait que c'était le premier qui avait été principalement responsable de sa chute. Il
ne réalisa jamais en dernière analyse que tout avait été organisé par Hitler.
Nier le passé
Mais Hitler avait un passé révolutionnaire qui pouvait être embarrassant pour les
intérêts qu'il était en train de servir. Il s'était hissé au pouvoir en fulminant de longues
années contre le pouvoir en place, y compris les forces prussoteutoniques.
À l'origine, Hitler était simplement un agitateur sans but précis, prêt à s'allier
avec n'importe quel groupe d'intérêts s'il voyait un avantage pour lui-même dans une
telle alliance. Parmi ses fidèles se trouvaient des hommes sincères tels que Gregor
Strasser, qui ressentait un fort sentiment nationaliste allemand, mais qui allait dans
une direction opposée au Prussianisme. Ils désiraient ardemment une Fédération
allemande libre de toute tendance prussienne. Alors que le parti national-socialiste
avait son siège à Munich, il avait souvent affiché une résistance régionale d'inspiration

133
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
bavaroise à la pression centralisatrice de la Prusse. De temps en temps aussi, le parti
nazi avait semblé être un mouvement à orientation socialiste, opposé au féodalisme
Junker. Les vues de Röhm allaient du même côté, bien que, de toute évidence, il n’avait
pas la hauteur morale de Strasser. Mais Hitler, qui ne se sentait contraint par aucun
principe de base et qui se faisait allié là où il pouvait (ou plutôt, là où son opportunisme
le conduisait), s’entourait aussi d’hommes comme Goering, du type officier prussien;
comme Alfred Rosenberg, qui rêvait d'une nouvelle religion prussoteutonique; et
comme Goebbels, qui aurait vendu son âme à qui que ce soit, mais qui aurait conclu
que la vendre aux Prussiens serait très rentable.
En dépit de ses nombreux liens avec les intérêts prussiens, HitIer mangeait à la
table de quiconque. Son alliance définitive avec les forces prussoteutoniques ne fut
consommée qu'au début de 1933. Sans elles, il n'aurait jamais pu accéder au pouvoir
et à une importance internationale. Il n'aurait jamais été plus qu'un démagogue
pittoresque dans l'arène de la politique intérieure allemande. Avant que le soutien des
forces prussoteutoniques lui donne la clé du pouvoir, Hitler n'avait jamais été une
menace mondiale.
L'aile gauche de son parti (Röhm et ses trois millions de SA) avait pris au sérieux
ses promesses antérieures. Ces gens ne comprirent plus ce qui se passait. Ils avaient
cru que l'heure de la révolution avait sonné et exigé des changements qui pourraient
être extrêmement ennuyeux pour la clique prussienne qu'Hitler envisageait
maintenant de servir. Röhm était allé jusqu'à demander le contrôle de la Reichswehr
par la SA et pour lui-même des pouvoirs supérieurs aux généraux. Décidément, il ne
comprenait pas alors encore ce qui se passait.
L'homme de l'entourage hitlérien qui avait « compris « depuis le début était
Goering. Il avait toujours eu des liens personnels avec les puissances prussiennes. Il se
mettait maintenant plus pleinement à leur service. Par conséquent, ses relations avec
elles ne devaient pas changer et il devait être récompensé pour son attitude: il serait
autorisé à créer son « Hermann Goering Reichwerke, A. G. » au sein de l'empire de
l'industrie lourde allemande.
L'accession d’Hitler au pouvoir était devenue possible grâce à la confiance des
Prussoteutoniques. Il était bien conscient qu'il ne pourrait pas conserver ce pouvoir
s'il ne parvenait pas à conserver cette confiance. Mais l'activité embarrassante de
Röhm et de ses troupes le mettait en péril. Gregor Strasser restait toujours à distance
et son silence était un reproche constant adressé à Hitler, lui rappelant qu'il avait trahi
son passé. Kahr, chef des séparatistes bavarois, autrefois allié avec Hitler, n'avait pas
non plus compris l'alliance du chancelier avec les forces prussiennes contre lesquelles
ils s'étaient battus ensemble. [Gustav von Kahr fut arrêté lors de la nuit des longs
couteaux le 30 juin 1934 et brutalisé lors de son transfert à Dachau il fut abattu.] Toute
cette période sema l'agitation parmi les militants nazis et créait des difficultés pour le
nouveau chancelier.
Tuer le passé
Au printemps 1934, les Prussoteutoniques s'inquiétèrent de l'inquiétude de la

134
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
gauche du parti nazi. Leur officier de liaison, von Papen, a décidé de poster un
avertissement. Le 17 juin 1934, il prononça un discours critiquant sévèrement les
phases révolutionnaires du régime nazi. Cela signifiait évidemment que les
Prussoteutoniques se demandaient si, après tout, ils avaient fait le bon choix en la
personne d’Hitler et s'ils ne devaient pas le remplacer. Von Papen espérait sans doute
qu'à la suite de ce discours, Hitler pourrait être expulsé et qu'il pourrait lui succéder.
Von Papen était apte à s’adapter et à se contenter d’un second rôle, mais si la nécessité
d'un changement s'imposait, il n'était pas hostile à jouer lui-même le premier violon,
sous le bâton, bien sûr, des mêmes chefs de groupe qu'auparavant.
Mais Hitler s'accrochait désespérément à son trône et était prêt à tout sacrifice
pour le garder. Pour faire face à la situation, il improvisa, comme souvent dans sa
carrière, et son improvisation porta l'empreinte habituelle de sa brutalité intuitive.
Goering avait la même compréhension des affaires que lui et le suivait de tout cœur,
tandis que Josef Goebbels et Rudolf Hess suivaient un peu plus à distance.
La purge sanglante du 30 juin 1934, née de cette inspiration, fut un coup de
maître. Hitler l’organisa uniquement pour regagner la confiance de la clique
prussienne. Gregor Strasser et Ernst Röhm furent exécutés. Ce sont eux qui avaient
souhaité procéder à la révolution national-socialiste et reproché à Hitler son alliance
avec Junkers et la grande industrie. Schleicher a également été tué. En dépit de son
origine, il avait osé, au pouvoir, promouvoir une politique opposée aux intérêts des
Junkers. De plus, il se souvenait de ses négociations avec Strasser et Röhm et il aurait
pu éventuellement révéler à une date ultérieure les promesses faites au nom d’Hitler
(et avec son consentement) dans le but de l'inciter à agir contre les Junkers. Si
Schleicher avait survécu à l'exécution de Strasser et de Röhm, il aurait pu devenir à
tout moment un témoin extrêmement embarrassant. Kahr avait naïvement signé son
propre arrêt de mort en rappelant à Hitler qu'il se trouvait autrefois de l'autre côté de
la clôture, aux côtés des séparatistes bavarois contre les puissances prussiennes.
L'arrestation de Von Papen le même jour était nécessaire pour lui faire
comprendre clairement qu'Hitler n'avait aucune intention d'abandonner la position de
« premierviolon ». Von Papen devait accepter avec un sourire l'exécution de ses
assistants, qui avaient été assez imprudents pour rédiger le discours qu’il avait
prononcé et qui avait osé recommander dans les coulisses que les pouvoirs accordent
leur confiance à quelqu'un d'autre qu'Hitler. S'agissant de personnes sans importance,
personne ne protesterait contre leur mort.
Finalement, von Papen fut libéré et autorisé à continuer à « servir ». Les liens
entre lui et les forces prussoteutoniques étaient trop forts pour qu’Hitler se permette
de le sacrifier entièrement. Il méritait un avertissement et Hitler s’en satisfit.
En exécutant Schleicher, Kahr, Strasser, Röhm et de nombreux autres membres
militants de son propre parti ayant des tendances similaires, Hitler avait fait taire les
témoins embarrassants de son passé. Il avait également ainsi arrêté toute volonté
future, au sein du parti nazi, de procéder dans une direction opposée aux intérêts des
forces prussiennes. En outre, il pouvait maintenant dire à ses maîtres
prussoteutoniques: « Pour vous, j'ai sacrifié mes meilleurs amis. J'ai également éliminé
135
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
Schleicher, qui a osé s'opposer à vous. Quelle meilleure preuve pourrais-je fournir de
mon dévouement absolu à vos intérêts ? »
Certes, la Reichswehr, qui faisait partie du clan prussoteutonique, était en colère
contre lui pour la mort de Schleicher. Mais Hitler savait que les Junkers et les
industriels étaient les plus puissants au sein de la Reichswehr et, au cours de sa
carrière, il n'avait jamais hésité à trahir les intérêts des plus faibles au bénéfice des
plus forts. Possédant la confiance de Junkers et des industriels, il était certain que rien
ne pouvait lui arriver, et maintenant que le général qui le dérangeait n'était plus
présent, il s'appliqua désormais aussi à apaiser la Reichswehr. Véritable « homme de
confiance », il connaissait les meilleures méthodes pour regagner la confiance de ceux
qu’il avait piégés. Au début de janvier 1935, il lut une déclaration devant une société
d'officiers rétablissant « l'honneur » de SchIeicher assassiné sur l’ordre d’Hitler lors de
la nuit des longs couteaux. Les officiers furent ravis et la tranquillité revint.
Le mépris ressenti par le personnel du général prussien envers le caporal
autrichien ne disparut pas du jour au lendemain, mais ils ne contestèrent plus ses
ordres. Malgré les apparences, les ordres ne se donnaient ni au nom d’Hitler ni de celui
du Nazisme (qui avait complètement changé par rapport à sa forme antérieure). Hitler
parlait maintenant au nom même de l’ancienne caste prussoteutonique à laquelle
appartenaient les officiers de l'armée et dont le serviteur suprême était devenu Hitler.
Le camouflage antisémite
Depuis lors, l'Allemagne nazie était devenue le prototype même de ce que les
Prusso-Teutons auraient pu rêver être dans leurs moments les plus optimistes. Hitler
avait fourni les méthodes, mais c'était le schéma prussoteutonique qui avait pris
forme: Hitler allait simplement fournir la note antisémite aux coeurs, ce qui n’était pas
pour déplaire certainement aux prussoteutoniques.
Hitler a vu un excellent avantage tactique dans le camouflage antisémite. Il savait
qu'il pourrait maintenir son influence sur les masses s'il réussissait à préserver
l'apparence révolutionnaire de son mouvement. Dans le passé, il avait réprimandé
sans discernement les Junkers, l'industrie lourde, les juifs et les communistes. Il ne
pouvait plus rien dire contre les Junkers et les industriels - ils étaient maintenant ses
maîtres. Il restait les juifs et les communistes. Pour compenser ce qu'il avait perdu
dans l’étendue d'attaque, il intensifierait sa bagarre contre les deux derniers groupes.
Les anciens communistes étaient plus nombreux en Allemagne que les juifs; c'est donc
principalement contre ces derniers en premier qu'il lâcha ses attaques. Il lui a toujours
été préférable de marcher d'abord contre la minorité la plus faible, gagnant ainsi la
sympathie de tous ceux qui n'étaient pas touchés et qui se croyaient par conséquent
privilégiés.
Julius Streicher, 1845-1946, rédacteur en chef du Stuermer, n'avait jamais été
dans le cercle des proches intimes d’Hitler. Son mouvement avait évolué en marge du
parti nazi. Néanmoins, depuis son arrivée au pouvoir, Hitler s'est inspiré de Streicher
pour ses campagnes antisémites. Une fois parvenu à la conclusion, pour les raisons
exposées, qu'il était de bonne politique d'intensifier cette campagne, il était naturel,

136
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
pour s'y prendre de la meilleure façon, de faire appel à un spécialiste.
Il ne faut pas oublier un instant que le mouvement antisémite était, pour Hitler,
principalement un « écran de fumée » qui servait à cacher ses véritables intentions.
Les souffrances des Juifs en Allemagne et dans les territoires occupés par les nazis
méritent toute notre sympathie, mais le danger réel qu'Hitler représente en est une
autre. Hitler préfère placer « la lutte contre les Juifs » au premier plan de ses ambitions
et de temps en temps « la lutte contre les communistes ». Les Chevaliers Teutoniques,
lorsqu'ils sont partis pour le pays de Borussie, avaient constamment à la bouche « la
lutte contre les païens », alors qu'en réalité ils ne pensaient qu'à la conquête et rien
d'autre. La même bande a conservé à travers les âges, du Treizième siècle à nos jours,
les mêmes ambitions de conquête illimitée. Cette classe et ses ambitions ont été
cachées, à différents moments de l'histoire prussienne, derrière différents masques.
Maintenant, cet écran s’appelle « Hitler », comme demain on l’appellera « Goering »,
« von Papen » ou « Thyssen ». Les hommes ont changé au cours des âges, mais les
forces qui les contrôlent et les méthodes employées sont restées les mêmes.
On peut ajouter que la « fuite » à Paris de Fritz von Thyssen en avril 1940 avait
clairement pour but de renforcer son prestige aux yeux des Alliés et de l’utiliser, s’il
devenait nécessaire de sacrifier Hitler, en tant que nouveau masque derrière lequel le
jeu prussoteutonique pourrait être poursuivi. En effet, au début de la guerre, les
maîtres allemands étaient quelque peu incertains des résultats qu’ils pourraient
attendre de la technique de Blitz d’Hitler. Le voyage de Thyssen à Paris avait été décidé
afin de préparer un nouveau camouflage en cas de résultat insatisfaisant de la guerre.
L’invasion réussie de la France rendit superflues de telles précautions. Après le
retour de Thyssen en Allemagne, « sous haute surveillance » pour entretenir des
apparences, il a été appris qu'en réalité il vivait tranquillement dans un sanatorium
dans une banlieue chic de Berlin, au lieu d'avoir été exécuté pour avoir été transformé
en « traître » - comme tout le monde s'y attendait.
Servir ses maîtres
C'est un fait bien connu qu'Hitler a réussi à prendre le pouvoir grâce aux intrigues
de von Papen et avec le soutien de Junkers et de l'industrie lourde. Néanmoins, la
plupart des auteurs concluent que, après s'être assuré les rênes du gouvernement,
Hitler s'est d'abord concentré sur l'imposition du régime nazi à l'Allemagne et sur la
maîtrise de tous les autres pouvoirs, y compris les Prusso-Teutons.
C’est exactement le contraire qui est vrai. Hitler, afin de devenir chancelier, a
conclu un marché avec les puissances prussoteutoniques et a jusqu'à ce jour adhéré
rigoureusement à ce marché. Il est vrai que, depuis la conclusion de cet accord,
l'Allemagne est apparue aux yeux du monde sous le couvert du « régime nazi ».
Cependant, il ne faut pas oublier qu'Hitler n'a permis à se maintenir dans l’enceinte du
système nazi que ce qui convenait aux pouvoirs prussiens. Il a supprimé tout ce qui
allait à l'encontre de ces forces prussoteutoniques, dont la nature « socialiste » et «
révolutionnaire » du Nazisme. Le mot « nazi » a pris alors à partir de 1933-1934 un
sens différent de celui qui avait précédé, un sens à la fois plus étroit et plus large: plus

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VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
étroit, car il ne correspond plus du tout au programme du début du Nazisme, et plus
large en raison de son utilisation comme un nouveau masque à l’usage des ambitions
prussoteutoniques.
En pratique, cela signifie qu'Hitler, personnage aussi imprévisible qu'il puisse
être, n'a pu agir en tant que leader que dans certaines limites, et ces limites sont celles
prescrites par les puissances agissantes en tant que ses « patrons ». Il n'a jamais pris
de décision qui n'aurait pas été pleinement approuvée par les Junkers et l'industrie
lourde, éléments prépondérants du groupe prussoteutonique. Il a semblé de temps en
temps être en désaccord avec les généraux, mais il ne faut pas oublier ensuite que la
Reichswehr n'est qu'une sorte de « partenaire junior » dans l'entreprise prussienne.
En raison de la fierté professionnelle qui a toujours caractérisé les hommes de carrière
militaire partout dans le monde, la Reichswehr ne s’est pas toujours toujours soumise
aveuglément à la volonté de ses associés. Cela fut évident même à l'époque de
Schleicher et plus récemment également, lorsque, par exemple, le général Walther
von Brauchitsch, 1881-1948, fut rappelé. Hitler a agi un peu plus librement avec la
Reichswehr qu'avec ses autres partenaires, car, comme à l'époque de Schleicher, il
dépend principalement des Junkers et de la grande industrie qui, en raison de leur
importance économique, sont ses véritables maîtres.
Les « nationalistes » et les « prussoteutoniques » ne sont pas identiques. Ce qui a
peut-être trompé ceux qui pensent que le Nazisme a vaincu les forces qui ont favorisé
son accès au pouvoir, c'est le fait que les partis de droite ont été liquidés par Hitler de
manière aussi complète que les partis de gauche. Hugenberg a été contraint de
dissoudre son parti et a dû démissionner du premier cabinet hitlérien le 27 juin 1933.
La mauvaise compréhension découle du fait que l'on peut confondre « partis de
droite » avec « pouvoirs prussoteutoniques ». Les partis de droite ont bien été liquidés
par Hitler, mais pas les forces qui étaient derrière eux.
Hitler considérait les partis de droite comme des rivaux. Il est donc
compréhensible que l’une de ses premières considérations ait été de les détruire. Mais
il savait que ces partis n'étaient que des avant-scènes pour des forces plus puissantes.
Il n'a jamais tenté d'éliminer ces forces pour lesquelles il avait toujours eu un grand
respect. Tout ce qu'il voulait, c'était simplement devenir leur seul agent et leur seule
façade pour l'avenir. À cette condition, il était prêt à les servir aveuglément.
La lutte hautement concurrentielle entre les soi-disant nationalistes allemands
et Hitler a été parfaitement définie par Robert d'Harcourt le 20 février 1933, à peine
trois semaines après l'accession au pouvoir de HitIer, dans la revue catholique
française Études:
« Rarement deux partis ont mené une lutte aussi acharnée que les racistes contre
les partisans de Hugenberg. Depuis le début, un gouffre s'est ouvert entre eux dans
des attitudes divergentes à l'égard du capital ou de la fortune. Le premier groupe a
fondé sa position sur la crise économique affaiblissant l’Allemagne débilitante, ils
avaient eux-mêmes reconnu plus d'une fois avec cynisme que la misère était leur
principal allié: ils avaient trouvé dans l'amertume et l'esprit de révolte des masses et
dans le climat social en général un tremplin qu'ils ont exploité avec énergie. Pour les
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VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
jeunes et aussi pour les aigris, ils semblaient être des révolutionnaires. Leur plus
grande force consistait en un vaste stock de vagues attentes et de confiance dans le
renversement des choses telles qu’elles étaient, aux yeux de l’élément mécontent et
instable des nationalistes allemands [c’est-à-dire les adeptes d’Hugenberg]; ils avaient
l’inconvénient de se présenter comme un groupe de sacs d’argent, de personnes
gorgées et, en même temps, un groupe momifié. Les forces de réaction se sont
rassemblées au sein de ce parti: des magnats industriels, de grands agrariens de l’Est,
des capitalistes de toutes les couleurs, unis pour barrer le chemin de la révolution avec
un coffrefort et dresser un mur d’argent contre la barricade. »
Les « Nationalistes » avaient commis l'erreur de laisser apparaître trop
clairement les influences réactionnaires qui se cachaient derrière eux. Cela ne pouvait
que les rendre impopulaires. Il n'était donc pas étonnant que leur représentation au
Reichstag eût dû être la plus petite. Les Prusso-Teutons n'avaient plus rien à gagner en
s'encombrant d'un parti si pénible et gênant. Cela constituait un handicap pour eux à
partir du moment où ils pouvaient le remplacer par le parti plus jeune et plus vigoureux
offert par Hitler.
L'échange était à leur avantage. Il n'est pas étonnant qu'ils l'aient accepté dès
qu'ils ont cru aux promesses d’Hitler qu'il les servirait fidèlement. Ces promesses
avaient été faites directement, ainsi que par l'intermédiaire de von Papen, au cours
des semaines précédant le 30 janvier 1933. Lorsqu'en 1934, des doutes surgirent
parmi les Prussoteutoniques quant à la sincérité d’Hitler, il jugea nécessaire de
réaffirmer son dévouement sans bornes. Par l'acte radical de la purge de sang du 30
juin 1934. « Il va jusqu'à sacrifier pour nous ses plus fidèles lieutenants », déclarèrent
les Prussoteutoniques, qui n'ont plus ensuite exprimé quelque doute que ce soit quant
à sa fidélité.
Une hiérarchie bien construite
On peut se demander pourquoi Hitler, qui a tant trahi au cours de sa carrière, y
compris ses plus grands amis, n'a jamais tenté de trahir les Prusso-Teutons. C'est la
seule affaire qu’Hitler semble avoir respectée. La raison en est simple: il les croyait très
forts et plus puissants que tout autre groupe allemand et préférait donc rester dans
leur sillage. Ce ne sont certainement pas des considérations morales qui ont empêché
sa trahison.
Hitler a vu, au cours de ses longues années de lutte pour le contrôle du
gouvernement allemand, que c’était toujours les hommes momentanément dans la
confiance des Prusso-Teutons qui occupaient ce poste. Pendant des années et des
années, il s'était donc concentré à devenir cet homme de main servant les mêmes
forces et éliminant tous ses rivaux. Après s'être concentré si longtemps sur ce seul
objectif, il n'allait pas risquer, par quelque faux mouvement que ce soit, d'aliéner les
maîtres qui, croyait-il, étaient les rééls détenteursdu pouvoir.
S'il avait eu envie de se révolter contre ces forces, il aurait naturellement pensé
à s'appuyer sur son propre parti comme tout le soutien nécessaire. C’est en bref la
solution proposée par Gregor Strasser et Röhm. Mais Hitler, un cynique, était

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VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
parvenu à la conclusion que les groupes de forces « populaires » apparaissant aux yeux
du public et dont l'adhésion était ouverte aux grandes masses du peuple - étaient
beaucoup moins puissants que les forces occultes et fermées, dont le succès était
garanti par leur solide organisation interne. Les Prusso-Teutons avaient toutes les
caractéristiques d'un groupe organisé de manière occulte ou du moins fermée. En
comparaison avec ces forces, le parti nazi doit être considéré comme une organisation
ouverte « populaire ». (Le fait que la parade nazie ait été construite par des moyens
démagogiques n'enlève rien à son caractère ouvert et populaire.) Le parti nazi a du
poids en raison de son nombre; le groupe prussoteutonique le doit à la nature fermée
de son complot.
(Voir page 24) pour le rôle joué, selon l’écrivain nazi Hans Krieg, par une «
complicité de conspiration » dans la réalisation des objectifs légués par les Chevaliers
Teutoniques). Hitler comprit qu'il pouvait faire en sorte que le groupe du parti nazi soit
au service du peuple et il avait l'intention à son tour de se mettre au service de la
conjuration prussoteutonique. Il y avait là une gradation hiérarchique dans laquelle
Hitler, contrairement à Gregor Strasser et Röhm, n'a jamais voulu se séparer.
Depuis le 30 janvier 1933, Hitler s'est consacré - avec l'aide des forces
prussiennes - à la réalisation des anciens plans des Chevaliers Teutoniques, du Grand
Électeur, de Frédéric le Grand et de Bismarck.
En matière internationale, tous les actes et décisions d’Hitler sont ce à quoi on
pourrait s'attendre de n'importe quel agent du vieux schéma prussoteutonique. Mais
pour un monde non préparé à ces évènements, ils sont la manifestation surprenante
d'un danger universel nouvellement ressuscité.
Il consacra quelques mois exclusivement à la Gleichschaltzung interne,
élimination progressive de toute trace de la République de Weimar et suppressin de
toute possibilité de perturbation provenant de cette source. Le « régime autoritaire »,
qui était depuis toujours le rêve prussien, fut pleinement réalisé en très peu de temps.
Puis, au mois d’octobre 1933, l’Allemagne s’est retirée de la conférence sur le
désarmement de la Société des Nations. Toute la classe prussoteutonique jubilait et
l'aile « industrie lourde « au milieu de celle-ci était préparée avec fièvre pour la
production d'armes lourdes. Quelques mois d’agitation interne ont ensuite suivi,
laissant entrevoir la possibilité d'une scission entre Nazis et Prusso-Teutons. Mais
Hitler mit fin à cela le 30 juin 1934, nuit des longs couteaux, et tout se régla.
L'ancienne marche conquérante
Débarrassés de tous les éléments dérangeants, Hitler et les Prussoteutoniques
pouvaient désormais se consacrer entièrement à la réalisation de leur plan commun.
Les étapes de cette tâche se sont succédé rapidement. En mars 1935, la conscription
fut à nouveau introduite dans l'armée et la marine allemandes. Cela s'est produit
malgré les interdictions du traité de Versailles. En mars 1936, l'Allemagne occupait la
rive gauche du Rhin. L'occupation de l'Autriche suivit en mars 1938; l'occupation «
pacifique » des Sudètes en septembre 1938, sécurisée sous la menace armée; le reste
de la Tchécoslovaquie fut occupée en mars 1939; l'annexion de Memel se fit le même

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VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
mois par la pression exercée sur la Lituanie; et enfin, en septembre 1939, ce fut
occupation de la Pologne. L'ancienne marche conquérante des Prussoteutoniques
était à nouveau engagée, dans des lignes de moindre résistance; ce ne fut que le
dernier des mouvements d’expansion décrits ci-dessus qui suscita la résistance du
monde, et partant, la guerre actuelle. La tâche de réarmement secret, entreprise par
les Prusso-Teutons immédiatement après la défaite allemande de 1918 et achevée
avec l'aide des activités du Fehme, avait produit ses résultats.
« Dieu a érigé notre empire devant les rois de la terre », avait écrit l'Empereur
Frédéric II, qui lança les forces prussoteutoniques sur la voie de la conquête. De
Frédéric Barberousse, qui rêvait de lui-même en tant que dominus mundi, à HitIer,
rêvant de choses semblables, il n’y a qu’un pas.
Les principes diplomatiques directeurs sont identiques à ceux de l'ancien Ordre
Teutonique. Dans l’extension du territoire, aucune amitié, aucun traité n’est un
obstacle et aucune excuse n’est valable. Les préceptes des théoriciens
prussoteutoniques sont suivis, tels que les enseignements de von Buelow, selon
lequel: « ... Il est d'abord nécessaire d'attaquer son voisin avant d’aller dans des États
plus éloignés. Si cette règle n'est pas respectée, les pays séparant les deux principaux
adversaires peuvent se déclarer soit avec le grand empire, soit contre lui, tout est
changé, car une coalition de petits États équivaut à un seul grand État. »
Le « Nouvel Ordre » est un Ancien Ordre
Les occupations plus récentes de pays par l'Allemagne (Norvège, Danemark,
Pays-Bas, Belgique, France, Yougoslavie, etc.) peuvent apparaître à première vue
comme une simple occupation stratégique. Mais si on les examine de plus près, on
s'aperçoit que les puissances prussoteutoniques ont profité de chaque invasion de
territoires étrangers, dès le premier jour de l'occupation, pour se préparer de la
manière la plus scientifique possible à la subjugation permanente du pays occupé. Cela
a été accompli avant tout sur le plan économique, où les intérêts des
prussoteutoniques se trouvent principalement. Ils sont bien conscients que le contrôle
économique conduit automatiquement à un contrôle politique. Les agences
économiques allemandes suivent de près les armées d'occupation et s'efforcent de
transformer l'emprise temporaire sur les pays conquis en un contrôle économique
permanent.
Jusqu'à présent, (1943) cette opération a réussi beaucoup plus complètement
dans un pays comme la France, où les autorités locales ont accepté l'idée de «
collaboration », plutôt que dans des pays occupés à l’encontre de la résistance de leurs
gouvernements. En France, la prise de contrôle de sociétés par la vente forcée à des
Allemands a eu lieu sous le signe de la légalité, car les autorités et les tribunaux
français, sous la pression de Vichy, ont approuvé ces transactions. Les Prusso-Teutons
savent que l'occupation militaire de la France ne peut durer éternellement. En outre,
ils ont déjà probablement envisagé la possibilité d'une défaite allemande entraînant
la chute du régime nazi. Ils doivent se dire que même dans ce cas, la conquête de la
France leur aura procuré les avantages essentiels qu’ils espéraient gagner: ils

141
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
pensent qu’il sera extrêmement difficile pour les Français de trouver les formes
juridiques pour se débarrasser du contrôle allemand sur presque toute leur économie
nationale. Vu que ce contrôle a été établi dans le cadre juridique selon le droit français.
Pouvoir le supprimer sera ardu, même pour un gouvernement sans aucune obligation
de respecter les accords de Vichy. Cela serait bien entendu encore plus vrai pour tout
gouvernement français reconnaissant les lois et décrets de Vichy.
Tout cela découle de ce qu’Hitler appelle le « Nouvel ordre économique ». Ce «
Nouvel Ordre » est dans son ensemble le vieux schéma prussien de List, qui, quatre-
vingt-dix ans avant le règne d’Hitler, fournissait le plan pour la création de l'unité
économique européenne sous la domination d'une Allemagne prussienne. Elle
prévoyait également l'expansion ultérieure de cette Europe prussoteutonique par
l'invasion des marchés d'autres continents et l'établissement de « protectorats » dans
le monde entier. Ce stratagème avait toujours fermé les cœurs des puissances
prussoteutoniques allemandes et avait été placé par les docteurs Schacht et Funk au
premier plan des objectifs poursuivis par Hitler. La conquête territoriale a une
signification subordonnée à la conquête économique, selon la formule de Friedrich
List.
Une armée de comptables et d'auditeurs allemands s'est installée à Paris, à la
suite de l'armée de soldats, pour dresser des « inventaires » d'entreprises françaises
d'importance capitale. Après l’établissement de ces inventaires, des fonctionnaires
allemands et des représentants de l’industrie privée allemande ont appelé les
différentes entreprises à s’assurer un contrôle absolu et tout à fait légal de ces
entreprises à l’aide de pressions politiques de tous ordres et notamment au moyen
des aides fournies par des « collaborateurs »au sein du gouvernement français.
Tout cela n'est en aucun cas un produit de l'invention d’Hitler ou du Nazisme. Ce
n'est pas non plus le résultat d'une initiative privée de type « racket », née peut-être
de la complaisance de certaines autorités militaires allemandes. (Cela ne veut pas dire
qu’il n’ya pas de racket en plus des transactions ci-dessus.) Il s’agit au contraire d’une
initiative tout à fait compatible avec le système allemand officiel, qui est le système
prussoteutonique issu de List et d’autres théoriciens de la même école de pensée qui
n’ont rien à voir avec le Nazisme.
Le courant anti-chrétien
Outre sa conquête et ses efforts pour établir un « Nouvel Ordre économique »
sous domination allemande, les « innovations » hitlériennes relèvent principalement
du domaine religieux. Pour ne pas perdre la sympathie de cette partie de la population
allemande profondément dévouée aux églises catholiques ou protestantes, il aborda
ce sujet avec de nombreuses précautions. Cependant, après quelque temps, cet aspect
de son régime apparut au premier plan en Allemagne et la presse internationale a
longtemps traité des efforts manifestes déployés par Hitler pour substituer à toutes
les formes de religion une foi purement germanique. En 1943, on a dit ouvertement
en Allemagne que Mein Kampf devrait remplacer la Bible et on a suggéré qu'Hitler
devrait remplacer un jour le Christ.

142
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
Certains observateurs ont attiré l'attention sur le fait qu'Hitler avait
définitivement créé quelque chose de nouveau, du moins dans le domaine de la
religion. Toutes les « innovations religieuses » en cours en Allemagne sont
généralement attribuées au Nazisme. Mais si nous relisons ce que le professeur John
Adam Cramb a dit en 1913 à propos des objectifs allemands dans le domaine de la
religion (voir pages 87-91), nous devons admettre que, dans ce domaine également,
les « innovations » d’Hitler correspondent point par point avec l'ancien schéma
prussoteutonique. La création d’une nouvelle religion mondiale, de nature purement
teutonique, apparaît sous cet angle comme un dieu aussi important de l’ensemble du
schéma que les objectifs de la conquête politique et économique:
« Il nous est réservé de reprendre dans cette pensée ce règne créatif en religion
que toute la race teutonique a abandonné il y a quatorze siècles », avaient déclaré à
Cramb de jeunes Allemands en 1913. La Judée et la Galilée ont frappé l'Allemagne dans
la splendeur et l'héroïsme de son enfance. L’Allemagne et le peuple teutonique au
cinquième siècle ont alors commis une grande erreur. Ils ont conquis Rome, mais,
éblouis par l'autorité de Rome, ils ont adopté la religion et la culture des vaincus. « Et
Cramb ajoute: « Ainsi, tout en proposant de fonder un empire mondial, l'Allemagne
propose également de créer une religion mondiale. »
Vues sous cet angle, les violentes campagnes antisémites d’Hitler sont des coups
portés aux religions combinées judéo-chrétiennes: ces premiers coups visent les
branches les plus faibles d'un seul arbre. L'idée de base est venue des
Prussoteutoniques et même les méthodes employées par Hitler sont de la vieille
inspiration prussienne: attaquer d'abord le plus faible de ses adversaires et ensuite
seulement étendre l'attaque aux autres, l'un après l'autre à la fois. Cette tactique rend
possible une propagande intelligente qui répand l'idée que seul le groupe minoritaire
est l'ennemi, en l'occurrence les Juifs.
Ce courant anti chrétien est une très ancienne tendance teutonique. Il est vrai
qu'à ses origines le Saint Empire romain germanique était profondément occidental et
chrétien; mais les luttes menées contre la papauté par les empereurs qui se sont
succédé ont provoqué la réaction d'éléments ataviques, essentiellement anti-
chrétiens. Ainsi, nous l'avons vu, il y avait eu deux hommes chez l'empereur Frédéric
II. Dans sa jeunesse, il poursuivit une vision impériale de l'idéalisme occidental. Plus
tard, il devint un homme dur, le « marteau » de son siècle, un nouvel Attila dont les
concepts moraux n'étaient plus chrétiens, mais tout à fait similaires à ceux des
barbares.
Cela représente précisément une « seconde édition » de Frédéric II (qui n'était
pas si différent de son grand-père, Barberousse) qui avait confié une mission impériale
aux Chevaliers Teutoniques. En agissant ainsi, il leur avait automatiquement transmis
ses principes fondamentalement anti-chrétiens, ou du moins non chrétiens et
amoraux (selon notre conception du mot « morale »). L’Ordre Teutonique a poursuivi
cette tradition au cours des siècles et l’a, pour ainsi dire, cristallisée en lui donnant une
forme permanente et en accentuant même son orientation anti chrétienne. Il n’est
donc pas étonnant que l’Ordre Teutonique ait été si souvent en conflit avec la papauté.
143
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
La Prusse a été créée par les Chevaliers Teutoniques et par l’évolution de l’esprit
prussien qui ont finalement transmis au présent les tendances antichrétiennes
observées par Cramb en 1913.
Quand Alfred Rosenberg,1893-1946, voyage en Allemagne et installe son «
Ordensburgen » - dans lequel les jeunes Allemands sont endoctrinés avec les principes
de la nouvelle religion teutonique - il s'inspire définitivement de l'ancienne tradition
de l'Ordre Teutonique. Il a d'ailleurs raison d'appeler ces institutions «
Ordensburgen », car chaque ancien « Burg » de « l'Ordre » des siècles derniers
remplissait le même rôle que les institutions récentes du même nom: les anciens
Ordensburgen étaient des avant-postes de la pensée teutonique et expansion dans les
pays slaves. [« Ordensburgen », littéralement Châteaux d’Ordres étaient des
forteresses construites au cours de la croisade militaire allemande au Moyen Âge. Le
terme « Osdensburgen » était également utilisé dans l’Allemagne nazie pour désigner
des écoles de formation pour les dirigeants nazis.] L'Ordre Teutonique et sa branche,
les forces prussoteutoniques imbriquées, ont maintenu en vie l'esprit de vengeance
teutonique contre l'influence chrétienne. La tradition du Fehme a évolué sur des pistes
parallèles et s’inspire du même esprit. L'esprit de la grande masse de la population
allemande pacifique et profondément chrétienne a constitué à travers les âges un
contraste frappant. Pendant tout ce temps, les observateurs n’ont tenu compte que
de ce dernier aspect et n’ont pas attaché une importance suffisante aux forces
teutoniques qui attendaient leur heure.
La croyance en un Messie Teutonique était toujours vivante dans ces cercles:
Barberousse était endormi dans sa montagne (voir pages 247-265) et viendrait un jour
diriger son peuple vers de nouveaux destins. Hitler s'attend à être ce messie
teutonique. À cet égard également, il entend tirer parti des idées mises en œuvre bien
avant son époque. Il sait comment « montrer le spectacle » dans tous les domaines. Il
attend de ses fidèles qu'ils le prennent avec un sérieux respectueux, comme cela
devient un Barberousse ressuscité. Le salut « Heil Hitler » a été introduit précisément
pour superposer Hitler à l'image du Christ.
L'expression Troisième Reich a été créée pour rappeler Barberousse. Le
deuxième Reich avait été, selon l'interprétation des fidèles d’Hitler, celui de Bismarck
(bien que ce dernier ne l'ait jamais décrit de la sorte), et le premier, celui de
Barberousse. La figure trois renvoie à la figure un, car la Sainte Trinité symbolise
l'unique Dieu. Hitler, ou plutôt Hess et Rosenberg - ses experts en « matière mystique
» - ont été habiles à choisir leurs symboles pour capter l’imagination du public.
Destruction de la famille
Les Prusso-Teutons ont réussi à se libérer complètement du fondement de la
civilisation occidentale: la philosophie morale gréco-chrétienne. La lutte contre l'esprit
chrétien est donc une partie organique du Prusso-Teutonisme; le célèbre «
Kulturkarnpf » de Bismarck, dirigé contre l'Église catholique, et la bataille ouverte
d’Hitler contre toutes les religions judéo-chrétiennes peuvent être considérés comme
logiques - simplement comme faisant partie de cette lutte. Nous devons mettre dans

144
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
la même classe les tentatives méthodiques faites en Allemagne pour briser le concept
traditionnel de la famille ainsi que les efforts pour introduire dans les relations entre
les jeunes des deux sexes un manque de retenue directement opposé aux idées
occidentales. L'encouragement des relations sexuelles entre filles et garçons des
camps de jeunesse voisins et la propagande avancée dans les écoles pour habituer les
filles à l'idée d'avoir des enfants illégitimes « pour l'État » ou « pour Hitler » ne sont
pas des évènements accidentels. Ils font partie d'un plan systématique visant à briser
toutes les formes et coutumes sociales sur lesquelles la société gréco-chrétienne s'est
construite.
Ce programme a été étendu même aux territoires occupés par l'Allemagne. Des
rapports récents de Pologne et d'Alsace-Lorraine semblent confirmer que le « Nouvel
Ordre » que les Prusso-Teutoniens envisagent en Europe signifierait, dans ce domaine
également, une régression vers des concepts depuis longtemps dépassés.
L'idée de famille est très ancienne et remonte à l'époque préchrétienne.
Cependant, elle a été adoptée comme une partie organique du concept moral gréco-
chrétien. Elle est issue d'une philosophie élémentaire de la vie dans laquelle était
latente l'idée de « primauté de la personne humaine ».
L'individu, au lieu d'être submergé dans la tribu ou dans l'État, forme son propre
petit univers, la famille - et tout développement ultérieur de la société commence à
ce point. La dégradation de ces idées [c’est-à-dire celles qui s’opposent à des relations
sexuelles illicites, celles qui font référence à la première allégeance des enfants au chef
de famille, etc.] sur lequel la famille a été construite mène à la suppression d'une unité
dans laquelle l'individu avait pu se mettre à l'abri contre l'uniformisation et les
exactions de la tribu ou de l'État. La politique allemande en matière d'éducation
sexuelle des jeunes apparaît donc comme une partie intégrante du plan visant à
immerger l'individu dans l'État - l'État prussoteutonique, bien sûr, même si l'individu
est alsacien ou polonais.
Aucune fille ne devrait être assez égoïste pour se réserver pour son futur mari ou
pour être dominée par les pensées de la famille qu'elle pourrait souhaiter élever. De
telles pensées ne constituant plus une vertu, mais un crime contre l'État: les enfants
ne devraient plus être engendrés que pour l'État. « Il n'y aura qu'une vertu: s'oublier
soi-même en tant qu'individu », avaient déclaré Fichte et von Bernhardi il y a
longtemps. La pensée individuelle de procréer ne devra être régie que par les besoins
de l'État. Et si ces enfants naissent hors mariage, tant mieux: sans attaches familiales,
ils seront beaucoup plus disposés à se soumettre à l'État.
Les cinq caractéristiques prussiennes
Nous pouvons maintenant récapituler les divers traits inhérents au « Prussianisme
». Nous pouvons trouver cinq de ces traits, ou caractéristiques. Premièrement, il y a la
marque triple mentionnée au chapitre II comme étant particulièrement
caractéristique de l'Ordre Teutonique. Passons en revue la signification de chacun de
ces traits:
(1) La dureté teutonique des chevaliers. Cela est apparu à maintes reprises comme
145
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
l'élément barbare du Prussianisme. C'est le trait qui remonte directement à l'époque
préchrétienne. Cela explique les nombreuses cruautés du Troisième Reich qui ont si
souvent choqué le monde occidental.
(2) L'égotisme de la caste et l'arrogance des Chevaliers Teutoniques. Les chevaliers
étaient de noble descendance. L’Ordre lui-même a été décrit symboliquement comme
un « hôpital » de la noblesse allemande, une sorte d’institution charitable d’entraide
ayant pour but de procurer aux membres de la caste des privilèges dus et indus. Nous
sommes confrontés ici à l'élément féodal du Prussianisme; en son nom ont été commis
les nombreux abus pour lesquels les Junkers ont si souvent été critiqués. Cela a créé
et encouragé en Allemagne prussoteutonique une atmosphère de corruption
étrangement fusionnée avec les soi-disant « objectifs plus élevés ». Cet élément est
également responsable de la fameuse arrogance des officiers et officiers allemands,
qui a souvent suscité un ressentiment mondial.
(3) Le fanatisme et la mentalité « disciplinaire » dérivent de l'origine monastique du
Prussianisme. Les Chevaliers Teutoniques ont agi de la manière la plus non chrétienne
et étaient souvent en lutte ouverte avec l'Église. Néanmoins, une règle monastique
sévère régnait au sein de l'Ordre, en contradiction avec la conduite extérieure souvent
non chrétienne des frères teutoniques. Il est vrai que dans cette règle l'accent était
mis sur la discipline et non sur l'esprit chrétien. Cette règle avait été inspirée par les
statuts des deux autres ordres de Chevaliers en Terre sainte, notamment ceux de
l'Ordre des Templiers. La rigueur de ces lois était une garantie de survie pour ces
Ordres. Les dirigeants des Chevaliers Teutoniques voulaient assurer la survie de leur
Ordre en utilisant les mêmes moyens. En dépit de leur opposition fréquente aux
enseignements de l'Église, ils pouvaient appliquer la règle monastique, car celle-ci
n'était pas nécessairement chrétienne. Les traditions de l'État sicilien normand dans
lesquelles l'Empereur Frédéric II avait été élevé avaient également influencé ces
statuts dans le même esprit disciplinaire. De cette source, l'Ordre a hérité en
particulier de sa conception d'un État dirigé par des fonctionnaires soumis à la même
discipline rigide. De ce fanatisme monastique et de cette mentalité disciplinaire ont
émergé la fameuse « discipline prussienne » de l'armée et de l'administration
allemandes et aussi, l'intolérance caractéristique de la plupart des institutions dans
l'Allemagne actuelle. C'est le trait caractéristique de l'Allemagne prussoteutonique qui
est aux antipodes de tout « sens de l'humour ». Mais ce fanatisme monastique à
l'époque des Chevaliers signifiait également un dévouement absolu à la cause de
l'Ordre et un mépris total du « primat de la personne humaine ». Cette primauté était
un principe chrétien, mais son application a nécessairement été perdue dans la
structure monastique rigide de l'Ordre Teutonique: les intérêts de l'ordre ont
préséance sur ceux du Christianisme et de l'humanité. Au fil des siècles, l’Ordre
Teutonique s’est développé pour devenir l’État prussien. Le dévouement absolu qui
avait été accordé à l’origine à l’Ordre était maintenant dirigé vers l’État. Cette dévotion
des temps modernes a pris la forme de l'idée totalitaire allemande appliquée par les
Prusso-Teutons en relation avec l'État allemand contrôlé par les Prussiens.
Outre cette triple marque, l’Ordre Teutonique avait deux autres caractéristiques.
146
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
Celles-ci sont celles directement héritées des empereurs de Hohenstaufen: (a)
ambition visant à la domination du monde; (b) combattre (en secret ou ouvertement)
l'esprit chrétien. Ces deux objectifs étaient étroitement liés. Comme nous l’avons vu,
les Hohenstaufen ne s’intéressaient qu’à l’extension illimitée de leur propre pouvoir
dans le sens de la domination mondiale envers laquelle l’Église a adopté (elle le devait
par nature) une attitude fortement critique.
L'Ordre Teutonique a hérité des Hohenstaufens à la fois ces ambitions et l'esprit
de résistance à la suprématie de l'Église et aux enseignements chrétiens en général.
Dans la serre isolée de la Prusse orientale, ces deux leitmotivs ont atteint des
proportions gigantesques à travers les siècles.
Ces cinq caractéristiques ont été perpétuées par le cercle restreint de l'Ordre et
plus tard par les organisations Junker. Elles imprègnent encore le Prussianisme actuel.
Elles se sont même imposées au premier plan à un point tel leur apparition soudaine
sous les feux de la rampe ait surpris le monde. On ne s'est pas encore pleinement
rendu compte qu'il ne s'agissait pas d'une création spontanée du Nazisme, mais que
ces caractéristiques étaient depuis des siècles inhérentes au Prussianisme.
C'est en raison des cinq traits ou tendances que nous avons décrits (dont deux
hérités des empereurs de Hohenstaufen et trois développés au sein de l'Ordre
Teutonique) que l'Allemagne prussoteutonique (l'Allemagne hitlérienne aujourd'hui)
semble si différente du reste le monde. Et c’est aussi à cause des mêmes
caractéristiques qu’elle est si différente de cette autre Allemagne: l’Allemagne de
culture gréco-chrétienne, qui était l’Allemagne avant l’instauration de la domination
prussienne sur toutes les nations germaniques; et qui doit encore exister, dans une
certaine mesure, dans une partie du pays ou du moins dans certains foyers allemands.
Le combat primordial contre l'esprit chrétien
Parmi les cinq caractéristiques de l'Allemagne prussoteutonique, les deux
héritées des empereurs de Hohenstaufen, décrites sous (a) et (b) sont les plus
significatives et les plus importantes. Celles-ci - « ambition visant à la domination du
monde » et « lutte contre l'esprit chrétien » - apparaissent comme les forces motrices
de base. Il est tout à fait naturel que cela se produise, puisque l’Ordre Teutonique a
accepté ces deux objectifs lorsqu’il s’est lancé dans l’aventure borussienne et qu’il les
a consciemment poursuivis au cours des siècles.
La « lutte contre l'esprit chrétien » semble être le plus complet de ces deux
objectifs. C'est même une sorte de préalable à l'autre objectif - l'impérialisme illimité
- car l'esprit chrétien s'oppose nécessairement à la domination du monde par un seul
groupe ou État. En outre, il était possible que les trois autres caractéristiques de
l'Allemagne prussoteutonique que nous avons décrites se soient développées pour
devenir ce qu'elles sont aujourd'hui uniquement en raison de la tendance anti
chrétienne fondamentale de l’Ordre, et dans les temps ultérieurs des
Prussoteutoniques. La dureté et l’égotisme teutoniques de caste, dépourvus de toutes
les limitations imposées par la morale chrétienne, ont rendu possibles les cruautés et
les abus pour lesquels les Chevaliers Teutoniques étaient réputés en Prusse, les

147
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
pratiques particulières du Fehme au Moyen Âge et plus particulièrement dans sa
forme plus cruelle retrouvée après la Première Guerre mondiale, et les massacres
inhumains de masse de la population civile Ukraine, Yougoslavie, etc.
La dévotion illimitée à l'État sans l'influence humanisante de la morale chrétienne
est à l'origine de déclarations de principes telles que celles contenues dans les écrits
des théoriciens prussoteutoniques (voir chapitre I). [Par exemple: « Le droit appartient
à ceux qui sont victorieux de la guerre »; « Le droit de conquête est universellement
reconnu »; « La force est la loi suprême. » Sans la guerre, nous trouverions des races
dégénérées » « La guerre est un bon ‘panacca’ pour le peuple » « Tout a son prix »,
« L'État est une fin en soi »] - déclarations que les peuples occidentaux avec leur
culture Greco-romaine ressentent comme fondamentalement opposés à leur façon de
penser. Cela explique également les promesses mensongères et brisées de l'Ordre
Teutonique, lorsque des avantages pour l'État de l’Ordre étaient en jeu; et aussi la
même attitude dans l'histoire prussienne plus récente, en particulier dans le cas de
Bismarck, dont le machiavélisme et le cynisme n’ont été surpassés que par Hitler. Ce
type particulier de dévotion aux intérêts de l’Ordre trouve une justification aux actes
les plus diaboliques, lorsque ceux-ci bénéficient à l’État.
L’Allemagne secrète
On peut se demander s'il existe actuellement une organisation secrète derrière
les Junkers et les Prusso-Teutons ou si les organisations prussoteutoniques à ciel
ouvert bien connues sont responsables de la séquence des évènements présentés
dans ce livre.
Les organisations vraiment secrètes trahissent rarement leur existence par des
signes extérieurs. Néanmoins, la fondation de la « Société des Lézards »
(Eidechsengesellschaft) secrète est un fait historique. Des historiens fiables ont
raconté comment cette société avait tenté de tirer les ficelles en Prusse alors que
l'Ordre des Chevaliers Teutoniques existait encore. Kotzebue attribue aux activités de
cette société secrète la sécularissation de la Prusse.
L'évolution unilinéaire qui s'est produite depuis lors - en Prusse et dans une
Allemagne dominée par la Prusse - et qui correspond point par point aux principes de
base de la Société des Lézards pourrait être considérée comme une preuve
circonstancielle suffisante de la survie d'une organisation prussoteutonique secrète
jusqu’à notre époque. Mais il y a plus. L'ensemble du processus de croissance prussien
semble être inspiré par un plan organique ininterrompu. La continuité dans la
réalisation de ce plan alors que l'Ordre Teutonique était responsable de la croissance
peut être bien comprise. Aucune interruption de la logique des évènements n'est
toutefois observable, même à partir du moment où l'Ordre a cessé de gérer les affaires
de la Prusse. La pensée naturelle est bien sûr que la Société des Lézards, qui était, alors
que l'Ordre existait toujours, son rival d'influence en Prusse, avait secrètement adopté
les mêmes plans; et que la même société a inspiré le Grand Électeur, Frédéric II,
Bismarck, Guillaume II, ainsi que les différents dirigeants allemands depuis 1918. Notre
preuve circonstancielle va plus loin: l'Allemagne a été défaite en 1918 et les vieux

148
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
plans ambitieux des déments prussiens semblaient alors bouleversés à jamais;
pourtant, en quelques mois, quelqu'un, quelque part derrière les rideaux en
Allemagne, prenait des décisions de la plus haute importance. Ces décisions
signifiaient la renaissance du vieux Fehme, l'organisation d'une terreur systématique
destinée à saper la jeune République allemande et à faciliter le réarmement secret de
l'Allemagne. Des « sociétés secrètes » se sont multipliées d'un jour à l'autre dans toute
l'Allemagne. Des sociétés secrètes quant au détail de leurs décisions et de leurs
activités, mais dont l'existence même n'était un secret pour personne. Toutes ces
sociétés secrètes étaient étroitement liées et n’avaient pas de rivalités entre elles.
Leurs activités se complétaient à merveille. Même un observateur superficiel doit
conclure que tout cela n’est possible que si ces sociétés reçoivent des instructions des
mêmes sources cachées et absolument secrètes.
Le fait que la terreur du Fehme ait surgi si rapidement, de manière « spontanée
» après la Première Guerre mondiale tend à confirmer l'opinion selon laquelle la
décision d'instituer cette terreur doit avoir été prise par un très petit groupe opérant
en secret. Il est extrêmement difficile d’imaginer qu’une grande association
ouvertement organisée telle que le Reichs-Landbund (l’organisation professionnelle
des propriétaires terriens Junker), ou un club social comme le Herrenklub (auquel
n’était admise que la crème des Prussoteutoniques), aurait pu prendre du jour au
lendemain une décision aussi grave que la mise en place d’un nouveau tribunal du
sang. Des affaires de ce caractère délicat ne peuvent avoir été décidées que par
quelques personnes qui étaient tenues au même secret et liées par les mêmes vœux.
Si cette condition n’avait pas existé, il s’en serait suivi des discussions interminables
empêchant une décision rapideainsi qu'un danger de trahison potentiel. C’est un fait
que des décisions prises et que des ordres ont été émis aux différentes agences
exécutives dans les plus courts délais. De plus, personne n'a jamais trahi le
fonctionnement du cercle intérieur du Fehme du Vingtième siècle.
À la fin du Dix-neuvième siècle, l'empereur Guillaume II, nourri des traditions de
l'ordre prussoteutonique, avait rétabli effectivement cet ordre en Prusse et en
Allemagne. Les descendants de ceux qui, agissant dans la Société des Lézards, ont
succédé à l'ancien Ordre de la Prusse - et ont ainsi contribué à sa désintégration - se
sont réclamés du droit de paraître dissimulés dans la dignité de ceux qu'ils avaient
remplacés. (De leur point de vue, ils avaient parfaitement raison de le faire: bien qu'ils
aient supplanté l'Ordre, ils perpétuaient en réalité les traditions de l'Ordre. Ils
agissaient comme un homme qui s’assure le contrôle d'une société par les moyens les
plus tordus, et alors, continuant sur la politique initiale de l'entreprise, prononce des
discours à la gloire de son prédécesseur.) Peu de choses ont été dites sur les activités
de l'Ordre rétabli, mais ses conventions annuelles en Prusse orientale étaient
généralement notées par les journaux allemands. Quelques mois après le début de la
guerre actuelle, un bref avis parut dans les journaux allemands annonçant qu'Hitler
lui-même avait été initié à l'Ordre Teutonique.
Aucune information n'a été publiée sur l'organisation interne de l'Ordre
prussoteutonique contemporain, ni sur ses liens exacts avec, pour autant qu'elle existe
149
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
encore, la survivante actuelle Société des Lézards.
En un mot, nous ne pouvons pas nous attendre à trouver des preuves
documentaires sur le fonctionnement précis de « l’Allemagne secrète », mais nous
n’avons besoin que de preuves circonstancielles pour nos fins. Dans ce contexte, il est
intéressant de noter qu’en mai 1924, lors de la célébration du 700e anniversaire de
l’Université de Naples, une université fondée par l’empereur Frédéric II, une couronne
fut trouvée près des sarcophages de l’empereur dans la cathédrale de Palerme portant
l’inscription suivante:
« Seinem Kaiser und Helden.
Das geheime Deutschland »
(« À leur empereur et héros, de l'Allemagne secrète ».) [De: C Kantorowicz,
Kaiser Friedrich der Zweite, 1928.]
Cette Allemagne secrète, quelle que soit la forme sous laquelle elle fonctionne
aujourd'hui, peut certainement être reconnaissante à l'Empereur Frédéric II, auteur
de la Bulle de Rimini, et donc le père spirituel de l’Ordre Teutonique, qui a permis à
l’Allemagne secrète de préserver jusqu’à nos jours ses ambitions mystiques et
universelles. C'est cette Allemagne secrète, cette Allemagne qui perpétue une
conspiration séculaire, dont le député Gareis a parlé en 1921 dans le Landtag bavarois,
ce qui a provoqué son assassinat. Comme nous l’avons vu, c’est cette même Allemagne
secrète qui a porté Hitler au pouvoir et lui a permis d’apparaître aux yeux du monde
comme un grand conquérant, ou un grand criminel selon le point de vue.
Si nous assumons l’existence d’une Allemagne secrète, les organisations Junker à
ciel ouvert telles que le Reichs-Landbund et le Herrenklub - qui découlent également
de l’ordre du Treizième siècle - n’ont alors qu’un rôle secondaire, exécutant les
instructions du groupe secret comme toutes les autres sociétés récemment établies
que nous avons mentionnées. Mais même si nous ne tenons pas compte des preuves
indirectes qui prouvent la survie réelle de l’Allemagne secrète, nous devons admettre
qu’on peut déceler qu’une descendance en ligne droite existe entre l’Ordre
Teutonique du Treizième siècle et l’Allemagne d’aujourd’hui. Dans ce dernier cas, nous
devons assumer que le Reichs-Landbund et le Herrenklub sont la source finale de
toutes les décisions en tant que représentant la hiérarchie la plus haute de toutes les
organisations prussoteutoniques existantes. Ils auraient donc la responsabilité finale
du rôle actuel de l'Allemagne.
Les faits exposés dans ce livre confirment le précédent point de vue.
La Révolte barbare
Avant même l'arrivée au pouvoir d'Hitler, le penseur catholique allemand
Theodor Haecker, 1879-1945, avait reconnu clairement qu'Hitler était le fidèle valet
des forces prussoteutoniques et qu'il agirait à ce titre lorsqu'il deviendrait chef de
l'Allemagne. Haecker considérait la tendance prussienne comme une tradition
allemande diabolique, une sorte de tradition bâtarde. Voici ce que Haecker écrivait en
décembre 1932 (dans Virgile, père de l’Occident, Vergil, Vater des Abendlandes).
« Nous sommes conscients que nous vivons dans des temps sombres. Nous avons

150
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
encore juste assez de lumière pour être conscients des ténèbres qui nous
enveloppent; pour les percevoir à travers les lourdes vapeurs émanant des deuxième
et troisième Reichs (Bismarck et Hitler: sachez que l'avènement des racistes
inaugurera un nouvel âge de l'Humanité, qu'ils baptiseront le troisième Reich) et qui
sont inspirés par les déclarations creuses et impures de nos apôtres de deuxième et
troisième rangs et prophètes de l'empire. À la base de ces fermentations messianiques
ne sont ni trace de spiritualité [Geist] ni encore moins du Saint-Esprit [Heiliger Geist].
Leur seule excuse peut-être, et plus encore celle de ceux qu'ils entraînent à leur suite,
est la détresse spirituelle et matérielle que nous vivons.
« La grande ruse, la grande fraude est la suivante: à partir de l'heure où la Prusse
a incarné l'idée de l'Empire, cette idée de l'empire a changé de dimension, a cessé
d'être l'affaire commune de l'Occident chrétien et s'est rétrécie à la mesure d'une
affaire interne, des tribus germaniques de la forêt de Teutoburg ... plébéienne,
souverainement vicieuse et profondément perverse. Depuis le début de son histoire,
la Prusse est un État, rien de plus qu’un État, un État frappé par l'hydrocéphalie. Elle
n'a jamais eu de caractère ethnique. Elle n'a jamais été une race comme la Bavière ou
la Souabe. Elle n'a jamais été un peuple ou une nation. Elle n'a jamais annexé une race,
un peuple, une nation, si ce n'est que par la duperie ... L’État prussien a introduit dans
l’idée germanique du Reich des éléments qui le désintègrent intérieurement, le
centralisme à courte vue de l’État et un nationalisme anti chrétien et bestial. »
Tout le fondement de ce que nous considérons comme le régime « hitlérien » est
ici dans les mots de Haecker publiés deux mois avant l'accession d’Hitler à la
chancellerie. Le Nazisme a peut-être représenté beaucoup de choses depuis ses
débuts. Depuis le 30 janvier 1933, il n’est plus que du « Prussianisme » et ne vit que
par la grâce des forces prussoteutoniques qui comptent seules en Allemagne.
Hitler et ses acolytes ont tout blâmé pour tout ce qui peut être dit contre
l’Allemagne d’aujourd’hui, tandis que l’Allemagne prussoteutonique a réussi à faire
oublier au monde qu’elle n’a jamais existé - et qu’elle a certainement réussi à
dissimuler le fait là-bas, plus que jamais responsable de tout ce qui se fait au nom de
l'Allemagne.
Les forces qui, en 1933, permirent l’accession au pouvoir d’Hitler le retinrent à
ce poste, à condition qu’il serve leurs intérêts et qu’il poursuive systématiquement
leurs projets de conquête. Ils ont toujours préféré travailler à travers une telle figure
de proue, car, reconnaissant la possibilité d'un recul de leurs ambitions, ils ont jugé
préférable de blâmer les autres plutôt qu’eux-mêmes. Ainsi, ils pourraient réorganiser
leurs activités plus tard sous de nouvelles formes.
La domination sur toute l'Allemagne était le premier but qui attirait les
Prussoteutoniques. Une fois cela accompli, le reste du monde devait être maîtrisé.
Dans ce que le Prussianisme est devenu à travers les âges, il représente une «
révolte barbare » contre tout ce qui nous est cher dans la culture occidentale. Que
/Hitler soit renversé demain ou non, le Prussianisme sera toujours là dans toute sa
réalité menaçante, véritable foyer du mal qui a toujours échappé au scalpel du
chirurgien.
151
VII PRUSSO-TEUTONIE ALIAS NAZILAND
À moins que, cette fois, nous n’ayons le courage de couper de sa profondeur
toute la chair putride…

152
VIII PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
CHAPITRE VIII
PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
Dans les pages précédentes, nous avons décrit notre morale occidentale comme
chrétienne ou gréco-chrétienne. Nous examinerons - voir pages 204 et suivantes - les
fondements grecs de la morale chrétienne.
L'expression « chrétien » n'a pas nécessairement un sens religieux. La pensée
humanitaire non religieuse et toutes les doctrines sociales modernes ont également
une essence gréco-chrétienne. Nous ne pouvons pas entrer ici dans le débat sur le
point de savoir si le même type de philosophie morale aurait aussi bien pu se répandre
autrement que par la pénétration des religions chrétiennes dans différentes parties
du monde. Cependant, il est un fait que les religions chrétiennes ont servi
admirablement à diffuser le type de concept de la vie qui est généralement considéré
comme essentiel à la pensée morale occidentale. Il est chéri à la fois par les penseurs
religieux et areligieux.
Notre morale et la leur.
En ce qui concerne les expressions, la morale et la moralité, nous les employons
dans leur sens le plus large. Nous ne les utilisons pas en relation avec ce qu’on appelle
le « code moral », une sorte de code étroit censé spécifier les « fais » et les « ne fais
pas » au jour le jour; mais plutôt pour décrire les principes de base régissant nos vies
entières. La « moralité », [bien entendu, le lecteur comprend que nous n’incluons pas
parmi les doctrines sociales modernes les théories prussoteutoniques et nazies - qui
sont clairement une régression,] en ce sens, est une sorte de concept de vie qui inspire
en permanence toute notre existence, y compris notre existence politique.
Nous avons l'habitude de critiquer constamment notre code moral quotidien («
moral », dans ce cas, au sens étroit du terme). Cette critique est utile pour effectuer
un rajeunissement perpétuel des petites règles qui régissent nos vies. Cette critique
constante ne signifie cependant pas que nous souhaitons changer les principes de
base. Et cela ne signifie certainement pas que nous souhaitons les remplacer par des
principes qui sont simplement un retour au passé lointain.
Il n’entre pas dans le cadre de ce livre d’examiner si notre moralité est supérieure
à toute autre moralité en général, ou à la moralité prussoteutonique en particulier.
Certaines écoles de pensée s'opposent à toute tentative de différenciation quant à la
valeur des moralités concurrentes. Nous éviterons intentionnellement cette question
de la valeur relative ou non relative des concepts moraux. Cependant, nous
assumerons le risque de dire que la plupart d'entre nous n'échangeraient pas notre
type de vie contre l'existence primitive de nos propres ancêtres à l'âge de pierre ou
contre la vie remplie de superstitions de certaines tribus sauvages aujourd'hui encore
au milieu de l'Afrique. Nous adoptons cette position malgré le sentiment d’insécurité
créé par la tourmente actuelle - ce qui donne parfois à penser que les peuples primitifs
mènent une existence plus heureuse et plus souhaitable que la nôtre. De telles
expressions de découragement naturel ne peuvent pas changer la conviction
universelle et fondamentale du progrès.

153
VIII PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
Nous nous contenterons d'une norme de valeurs simplifiée pour les concepts
moraux. Il découle de la tendance de pensée suivante:
Nos ancêtres primitifs (tout comme les peuples primitifs d'aujourd'hui) avaient
des idées primitives sur la constitution physique du monde. Leurs yeux voyaient aussi
loin que les nôtres, mais, comme ils n’avaient pas encore mis en rapport toutes leurs
observations séparées, leur vision mentale n’était pas très étendue. Cette myopie
dans les lois du monde physique était accompagnée d'une myopie dans les principes
moraux. Il en irait de même si nous disions qu’ils n’avaient pas encore obtenu
l’inspiration divine nécessaire ni la vision intuitive; ou nous pourrions même dire, de
façon pragmatique, qu’ils n’avaient pas encore reconnu les avantages à long terme
d’une certaine attitude morale par rapport à une autre attitude plus primitive, qui
donnait une satisfaction plus immédiate aux instincts égoïstes. Il semble y avoir eu un
progrès parallèle et ininterrompu entre la connaissance du monde physique et le
développement de lois morales - ininterrompu, à l'exception de révolutions
temporaires pouvant être attribuées à une sorte de mouvement pendulaire (nous ne
pouvons examiner ici le rôle des civilisations disparues ou en sommeil qui à un
moment donné ont atteint de grandes hauteurs morales, peut-être plus élevées que
les nôtres à certains égards. Il semble que la compréhension intuitive profonde du
domaine de la vérité morale ne s’est pas toujours accompagnée d’une compréhension
suffisante de la vérité physique cosmique. En conséquence, la pensée morale et
philosophique a nécessairement abouti à une impasse et même a dévié dans des
superstitions aberrantes - des civilisations adoptant des raccourcis superstitieux dans
le domaine des vérités cosmiques. Cette disparité entre recherche physique et
philosophique peut avoir été la cause réelle de la disparition ou rétrogradation de ces
différentes civilisations. Il est tout à fait possible que notre propre civilisation soit
exposée au même danger par un manque d’équilibre dans la direction opposée: c’est-
à-dire si la recherche dans le domaine de la philosophie morale est incapable de suivre
le rythme de nos progrès rapides dans la recherche scientifique.)
Tout compte fait, nous pouvons dire que nous préférons laisser nos vies être
gouvernées par une philosophie morale évoluant à partir d'une connaissance étendue
des phénomènes physiques - une connaissance plus étendue que celle de nos ancêtres
aux temps dits « barbares ». Nous nous sentons pleinement justifiés d’appliquer cette
dernière norme de valeurs simplifiée dans le choix entre des concepts moraux
concurrents.
Sur ces termes, nous sommes en mesure d’affirmer que telle ou telle notion
morale est « meilleure » (c’est-à-dire meilleure pour nous) qu’une autre et par
conséquent que nous sommes prêts à nous battre pour la première. En énonçant de
cette manière une préférence définie entre différents concepts moraux, nous pouvons
éviter une discussion subtile en ce qui concerne les « hauteurs » respectives de ces
moralités.
Nous aurons l'occasion plus tard dans ce livre d'appliquer cette norme de valeurs
simplifiée au concept moral prussoteutonique et à notre philosophie morale gréco-
chrétienne. Nous avons déjà décrit aux chapitres II à VII le contexte historique du
154
VIII PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
courant de développement prussoteutonique. Nous allons maintenant essayer de
découvrir quel a été le point de départ de la séparation entre les deux courants, le
prussoteutonique et le gréco-chrétien.
Une brève étude dans ce sens peut confirmer ce que nous avons déjà dit: c’est
fondamentalement sa rupture avec la pensée et la moralité gréco-chrétiennes qui
rend le courant prussoteutonique si dangereux pour le monde occidental.
Les deux « progressions » de base
La plupart des lecteurs sont familiers avec l'histoire des mille premiers ans de
l'ère chrétienne. L'organisation féodale établie en Europe à l'époque carolingienne a
souvent été décrite. Nous passons certains de ces détails en revue dans les pages
suivantes simplement parce qu’ils ont une incidence certaine sur les matières
présentées dans ce livre. Mentalité barbare, système féodal, complot
prussoteutonique et ambitions nazies contemporaines, d'une part; et d’autre part la
civilisation grecque, le système juridique romain de pensée, les religions judéo-
chrétiennes, les mouvements humanitaires, les doctrines sociales modernes et les
traditions démocratiques, en revanche, représentent ces deux progressions
organiques différentes qui vont dans des directions opposées. Nous les appellerons
respectivement « progression descendante « et « Progression ascendante «. Il est
important de montrer toutes les relations entre les différentes phases au sein de ces
deux progressions.
Les Empires chrétiens des Barbares
Il est communément admis que la civilisation occidentale provient
principalement de sources grecques et judéo-chrétiennes.
Il est vrai que dans les coutumes politiques, notamment, et dans les traditions
juridiques, l'influence de la Rome antique n'a pas été négligeable. Cependant, lorsque
nous voulons définir les couches les plus profondes de la civilisation occidentale, nous
pensons beaucoup plus souvent à Athènes qu’aux Romains. C'est à cause de cette plus
grande profondeur que les traditions grecques sont censées avoir une influence plus
importante dans nos vies.
Les enseignements du Christ se sont rapidement répandus dans le monde
occidental au cours des 1000 premières années de l'A.D. Il est inutile de répéter ici les
détails de ce processus. L'Empire romain s'étendait de l'océan Atlantique au Danube
inférieur et à l'Afrique. La religion chrétienne s'est enracinée dans les différentes
parties de l'empire. Ensuite, l'Empereur lui-même, Constantin le Grand, l'a adopté et
a largement contribué à la christianisation de son peuple. Plusieurs empereurs
chrétiens ont suivi et poursuivi le processus de fermeture des temples païens.
L'Empereur Théodose Ier le Grand (347-395) décida de diviser l'Empire entre ses
deux fils. Cette division a été à l'origine des deux Empires chrétiens: l'Empire oriental,
qui s'étendait sur la Grèce antique, l'Asie Mineure, l'Égypte et la Syrie; et l'Empire
occidental, incluant l'Italie, l'Espagne, l'Afrique, la Gaule et la Grande-Bretagne.
L'Empire occidental fut bientôt envahi par différents peuples barbares, dont
plusieurs étaient teutoniques. Les Vandales se sont installés en Espagne, mais ont été
155
VIII PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
vaincus par les Wisigoths qui ont établi leur domination sur certaines parties de
l'Espagne, du Portugal et du sud de la France. En Italie sont venus en premier les
Ostrogoths. Ensuite, après la destruction de leur royaume, ce sont les Lombards qui
ont envahi le pays. Plus tard, les Normands se sont installés dans le sud de l'Italie. Les
puissants Francs se sont établis dans le bassin du Rhin et ont pénétré dans la Gaule
jusqu'à la Loire. La Grande-Bretagne a été envahie par les Angles, les Saxons et plus
tard par les Normands.
Les Empereurs occidentaux ont fait la cour aux divers chefs barbares dans une
tentative vaine de sauver leurs trônes. Vers le milieu du Cinquième siècle, les Huns
d'Attila, toujours en mouvement, pillèrent Gaule et ItaIy, puis les Vandales ravagèrent
Rome. Le pouvoir des Empereurs occidentaux avait complètement disparu. Leur titre
était devenu insignifiant et fut finalement abandonné.
Alors commença un processus spirituel remarquable parmi les conquérants
barbares installés dans différentes parties de l'Europe. Le pouvoir mystique de la
religion chrétienne - qui avait réussi en très peu de temps à remplacer l'ancienne
religion romaine - s'étendait également aux barbares. Des missionnaires enthousiastes
étaient à l'œuvre. Toutes les différentes tribus conquérantes, y compris celles
d’origine teutonique, devinrent chrétiennes: les Francs, les Alemans, les Boïariens, les
Thuringiens.
À la fin du Huitième siècle, le pape était en conflit permanent avec les rois
lombards et les nobles romains. Pépin le Bref, roi des Francs, vint au secours du pape
et vainquit les Lombards. Le pape pensait que les dirigeants francs pourraient apporter
une aide durable à la papauté. Pour augmenter la force de ces précieux alliés et leur
prestige dans l'Occident chrétien, il eut une excellente idée: leur donner la couronne
de l'ancien Empire romain d'Occident. La mémoire de l’Empire romain était encore
vivante à l’Ouest, même si l’empire n’existait plus qu’en Orient (comme Empire Grec
ou d’Orient).
En 800, le Pape plaça la couronne sur la tête de Charlemagne - ou Charles le
Grand - fils de Pépin. L'empire carolingien, une renaissance de l'ancien empire
d'Occident, était -- né cette fois d'un Empire sous direction germanique, mais de
religion chrétienne semblable à la précédente.
L'établissement de l'Empire occidental sous l'Empereur allemand fut le point
culminant de la conversion au Christianisme des différentes tribus allemandes.
L'Empire romain oriental était en ruine et ne pouvait plus être le bouclier de la
chrétienté contre l'islam. La nouvelle ardeur des nations allemandes récemment
converties était un soutien bienvenu à l'Église. De plus, Charlemagne réunissait sous
son sceptre la plus grande partie des nations latines et germaniques. Son Empire
devint par conséquent un centre de cristallisation très actif pour ce qui devait être
connu plus tard comme la civilisation occidentale d’essence chrétienne.
Au début, l’Empire romain reconstitué constituait une aide précieuse pour la
papauté. Après la mort de Charlemagne, cependant, un grand désordre suivit.
L'Empire bientôt tomba en morceaux. Otton de Saxe, élu roi par les princes allemands,
rétablit l'Empire en 962 sous le nom de « Saint Empire romain germanique ». Il l'avait
156
VIII PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
organisé dans l'esprit carolingien. La maison « saxonne » d'Otto, plus tard dite maison
franconienne, et enfin la famille Hohenstaufen, perpétuèrent ainsi la tradition d'un
Empire « Romain » sous domination allemande,
Que ces dernières maisons descendent réellement de la lignée carolingienne ou
non est sans importance. Ils peuvent certainement s'appeler des Carolingiens
puisqu'ils ont perpétué les ambitions carolingiennes. Ils ont tous prétendu descendre
de l'empereur Arnulf, lui-même descendant direct de Charlemagne. Selon cette
version - qui n’a pas été étayée historiquement - les mères de Conrad I de la Maison
de Franconie et Henri I de la Maison de Saxe étaient toutes deux filles d’Arnulf. La
grand-mère du Hohenstaufen Frédéric I (Frédéric Barberousse) venait de la maison
impériale saxonne. Dans un sens très large, les Empereurs saxons, franconiens et
Hohenstaufens peuvent donc être appelés Carolingiens.
Au fil des siècles, les ambitions impériales prirent une forme de plus en plus
différente de celle qu’elles avaient sous Charlemagne. L'accent n'était plus mis sur la
coopération avec l'Église, mais sur sa domination.
Tant que la papauté fut disposée à accepter les ordres des Empereurs, il n'y eut
aucun conflit entre les deux puissances. De nouveaux papes sont venus. Ils brûlaient
d’un grand feu intérieur et n'étaient plus disposés dorénavant à se subordonner aux
empereurs auxquels la papauté avait contribué à donner le pouvoir. Nous avons
brièvement relaté (voir pages 31 à 33) le conflit de longue date entre les papes et les
empereurs. Il atteignit son apogée sous Frédéric I Barberousse et son petit-fils Frédéric
II.
Ce conflit provoqua chez les Empereurs Hohenstaufen l’abandon de leurs
principes chrétiens initiaux. Il transforma Frédéric II en « Hammer of the World »,
Marteau du Monde. Les Empereurs aimaient apparaître dans le cortège des fils fidèles
de l'Église, mais une fois déçus: après avoir rencontré à Rome un accueil différent de
celui auquel ils s’attendaient, ils nourrissaient leur rancune contre le Christianisme lui-
même.
Il est vrai que les empereurs de Hohenstaufen avaient imaginé quelque chose de
tout à fait différent de ce à quoi ils auraient pu s'attendre. Leur imagination s'est enfuie
avec eux. Le pacte initial entre les dirigeants francs et la papauté prévoyait une
protection mutuelle. Le pape avait placé la couronne de l'Empire romain sur la tête de
Charlemagne pour lui donner plus de prestige aux yeux du peuple qu'il avait placé sous
son sceptre, afin qu'il puisse mieux protéger la papauté. La reconstitution de l'Empire
romain n'impliquait pas, cependant, que les empereurs s'étaient vu confier la mission
de conquérir le monde et d'en devenir les souverains suprêmes - Domimus mundi - à
la manière des Hohenstaufens. Cela n'impliquait pas non plus de conférer aux
Empereurs un pouvoir supérieur à celui du pape dans tous les domaines, même le
spirituel.
L'Empereur Henri III de la lignée franconienne, dont les Hohenstaufen étaient les
descendants maternels, alla jusqu'à nommer des papes. L'Église se trouva sur le
chemin de devenir une simple marionnette entre les mains des Empereurs qu'elle
avait elle-même créés. Le danger était accentué par le fait que, dans le système féodal
157
VIII PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
établi dans l'Empire à l'époque carolingienne, le clergé relevait de ce système.
Féodalisme: Barbarie sous une cape chrétienne
La création même du système féodal était, pour les coutumes barbares, la
tentative de survivre sous un manteau chrétien. Ce système put fonctionner dans le
Royaume des Francs, récemment christianisé, et s’étendre dans tout l’Empire
uniquement parce que ni l’Empereur ni la noblesse ne prenaient très au sérieux le vrai
sens du Christianisme.
Le système féodal cristallisa et développa beaucoup d’inégalités et de nombreux
privilèges. La simple possession de richesses et de la force donnait des droits précis,
par exemple celle de mener des guerres privées dans lesquelles seule la force était
déterminante. L’enchevêtrement complexe des droits et des pouvoirs de milliers de
petits souverains et de détenteurs de fiefs créa d’innombrables injustices. L'esclavage,
combattu par l'Église, finit progressivement disparaître - mais le système de servage
mis en place sous le régime féodal ne fut guère meilleur. La seule différence entre les
esclaves et les serfs était que ces derniers étaient attachés au sol.
L'établissement rapide du régime féodal à l'époque carolingienne était
fondamentalement une tentative visant à annuler les enseignements de l'Église dans
le domaine social par ceux qui les craignaient. Cela nous apparaît comme une sorte de
réaction indirecte de la barbarie contre le Christianisme. La société grecque avait eu
en elle les éléments à partir desquels les idées démocratiques modernes ont pu
grandir. Les mêmes éléments étaient également présents dans une certaine mesure
dans la société romaine. La société féodale représentait une nette régression par
rapport aux normes de ces deux sociétés.
Dans le domaine spirituel, le Christianisme signifiait la continuation et le
développement de certaines idées grecques. Le Christianisme peut être considéré
comme un grand pas en avant par rapport aux anciens concepts religieux et moraux
des tribus autrefois barbares qui, en tant que partie de l’empire carolingien,
acceptaient la nouvelle foi.
Dans le domaine social, au contraire, le féodalisme était organisé selon les
anciens principes barbares, bien que dissimulés sous le manteau du Christianisme. Le
développement social représentait donc à l’époque une régression des civilisations
grecque et romaine.
En conséquence, le développement spirituel, qui peut être considéré comme un
progrès décisif, s’est opéré en dépit de l’émergence du féodalisme. Cet état de fait
paradoxal, progrès en matière spirituelle et régression en matière sociale, caractérise
le Moyen Âge.
Les concepts moraux grecs et le droit romain furent de plus en plus oubliés. La
loi féodale et la morale découlèrent de concepts barbares. Le fief féodal n'était que le
prolongement de la propriété familiale des barbares. Des milliers de guerriers
puissants s’aménagèrent des royaumes personnels et les protégèrent par la force. La
masse de ceux qui étaient soumis à leur volonté était leurs serfs et leurs vilains. Les
serfs étaient liés au sol. Leur condition ne différait que légèrement de celle des
esclaves qu'ils remplaçaient... Les vilains - des villageois - avaient à l’origine un rang
158
VIII PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
plus élevé. Ils payaient un loyer pour le sol sur lequel ils travaillaient. La distinction
entre les deux classes tendit à disparaître. Tous deux devaient se soumettre à la
volonté de leur seigneur. Sans sa permission, ils ne pourraient se marier, ni changer
d'habitation, ni léguer leurs biens. Il était leur juge dans tous les domaines - il les
protégeait contre les pillards voisins et les pillait lui-même à volonté. Aucune loi ne
régla leurs querelles sauf le plaisir du suzerain. Il fixait le montant des taxes qui
devaient lui être payées sur les produits du sol. Il soumettait leurs filles au jus primae
noctis, droit de cuissage, et si cela lui plaisait.
Mais les suzerains, à moins d'être parmi les plus puissants, devaient se soumettre
à leur tour à des suzerains de rangs plus élevés qu'eux-mêmes. La grande majorité des
suzerains étaient donc à la fois seigneurs et vassaux. La loyauté de l'un à l'autre
reposait sur l'utilisation de la terre et n'était pas une affaire personnelle. Certains
barons pouvaient être des vassaux de différents suzerains parce que certaines de leurs
possessions portaient allégeance à différents seigneurs. De temps en temps, les divers
seigneurs à qui le même baron devait la loyauté s'engagèrent dans des guerres entre
eux, ce qui créa des complications sans fin. Le vassal devait fournir à son seigneur le
service militaire, une aide dans l'administration de la justice et une aide financière à
certaines occasions. Si le vassal mourait sans héritiers, le fief revenait au seigneur.
Les châteaux et les forteresses avaient été érigés non pas pour l'État, mais pour
protéger la propriété des seigneurs et faciliter le pillage des terres environnantes. En
cas de litige, les barons pourraient demander à être jugés par leurs pairs, c'est-à-dire
par des vassaux du même niveau. En pratique, ils se firent justice eux-mêmes. Il en
résulta des guerres dites « guerres privées » et des conflits personnels tranchés par
des duels. Le pouvoir et non la loi tranchait toutes les questions
Règne chrétien ou domination mondiale impériale.
Le pouvoir impérial dans le prétendu Saint Empire romain s’exerçait à travers les
liens complexes qui unissaient princes et barons, tous - en principe - devant allégeance
à l’empereur. Il semblait clairement dans l'intérêt de l'Empereur d'inclure le clergé
dans le système féodal. Pour eux, c'était un moyen d'assurer la soumission de l'Église
à leur propre pouvoir. La manœuvre était astucieuse, les évêchés devenant des fiefs
laïques et les évêques investis de droits sur les vassaux et les serfs. Les évêques
devenaient ainsi peu à peu des princes laïques vivant dans la même atmosphère de
loups que celle des seigneurs féodaux en général. Souvent ils reçurent le titre de «
comte « et obtinrent ainsi le droit de suzerain sur tous les nobles de leur diocèse. Les
évêchés furent bientôt des propriétés féodales prospères, fondées sur des privilèges
comme les autres. Les Rois et l’Empereur nommèrent les évêques et la possession des
évêchés accompagna ces investitures. Un commerce florissant se développa dans ces
titres, bien que cela fût considéré comme scandaleux par beaucoup de bonnes âmes
dévouées aux intérêts de l'Église.
Un clergé organisé selon de tels principes avait toute raison d’agir conformément
à des considérations matérielles plutôt que spirituelles. Sa première allégeance allait
nécessairement à l'empereur, de qui elle tirait, en dernière analyse, tous ses privilèges

159
VIII PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
et pas au pape.
Le Christianisme risquait donc de devenir une affaire limitée et provinciale,
servant les intérêts de l'Empereur.
Les Papes reconnurent le danger à temps. Le Pape Nicolas II, 990/5-1061, réserva
aux cardinaux seuls en 1059 le droit d'élire les papes. Grégoire VII, 1015/20-1085, a
aboli le choix arbitraire des évêques et a permis au clergé de remplir les fonctions
ecclésiastiques. Les évêques ont convoqué des synodes pour rétablir l'unité du clergé.
Le pape a également rappelé à l'Empereur que tout son pouvoir venait de la papauté,
qu'il était couronné par le Pape et que son serment appelait à l'obéissance au pape et
à l'Église. Grégoire avait l'intention d'insister sur cette obéissance, qui avait été
purement symbolique sous les anciens Papes.
Toutes les tentatives des Papes pour rétablir les droits de l'Église et limiter ceux
de l'Empereur nécessairement conduisirent à des conflits avec ce dernier. Nous avons
parlé des luttes de la papauté avec Henri IV, qui furent suivies de l'humiliation de
l'empereur à Canossa; de l'investiture d'un antipape et des évènements qui
précédèrent la première Croisade; et des difficultés des Hohenstaufen avec les Papes,
et qui ont une incidence directe sur les sujets abordés dans ce livre.
Tous ces conflits résultaient d'une divergence fondamentale entre deux objectifs
diamétralement opposés: celui des papes, visant le règne spirituel du Christianisme;
et celui des empereurs, dirigés vers la domination du monde matériel. La divergence
entre ces deux objectifs était étroitement liée à celle existant entre les courants gréco-
chrétiens et le courant prussoteutonique (parce que ce dernier est issu d'une
entreprise conçue habilement par l'empereur Frédéric II pour renforcer sa vengeance
contre la papauté).
Le règne des loups
Serfage, guerres privées, pouvoir absolu des divers suzerains sur leurs vassaux,
le règne universel de la « loi du plus fort » et, en général, le complet mépris des « droits
de la personne humaine » furent les caractéristiques fondamentales du féodalisme,
en contradiction directe avec les enseignements du Christianisme. Ce fut simplement
une survivance des concepts barbares de la vie, quelque peu déguisés.
Le règne des « loups », qui avaient pris le contrôle de la plus grande partie de
l'Europe au début du féodalisme, n'a pas été accidentel. Au contraire, il a
nécessairement résulté des principes de base de la société féodale qui ne considérait
pas les « droits de l'homme », mais seulement les « droits du plus fort ». En fait, la
société barbare elle-même, comme il a été souligné précédemment, a organisé la
société féodale. Le système barbare a estimé que son existence était mise en danger
par les enseignements moraux du Christianisme et a reconstitué son mode de vie sous
le manteau féodal. C'était une mesure de protection contre l'influence sociale et
économique révolutionnaire du Christianisme.
Il est vrai que la société féodale s’est améliorée au fil des siècles, mais ce n’est pas
à cause de ses concepts fondamentaux, mais presque uniquement à cause de
l’influence des enseignements chrétiens. Une civilisation dont la structure sociale

160
VIII PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
repose sur une sorte de moralité, mais dont les membres, dans leur vie religieuse,
apprennent une moralité tout à fait différente, devait tôt ou tard nécessairement
choisir entre les deux. La contradiction entre les deux courants de pensée qui
influençaient la vie quotidienne se manifestait chaque jour, même pour les individus
les plus humbles. En conséquence, une morale a remplacé graduellement l’autre.
Nous ne sommes pas concernés ici par la signification du Christianisme dans le
domaine strictement religieux, mais seulement par son influence sur la moralité.
Chaque religion a aussi un contenu moral. Le Christianisme, en particulier, est un
excellent véhicule de la moralité. Par « domaine strictement religieux », on entend des
doctrines telles que celles concernant la Sainte Trinité, la naissance et la mort du
Christ, etc. D'un autre côté, le Christianisme a dans son « contenu moral » des
doctrines d'amour universel et des enseignements tels que ceux contenus dans la plus
grande partie des dix commandements. L'interdiction de vénérer d’autres dieux relève
de la première classe, celle « strictement religieuse ».
Les populations dont dû sentir que la vérité morale du Christianisme assurait un
mode de vie beaucoup plus satisfaisant et plus heureux que le féodalisme. C'est la
raison pour laquelle elles ont progressivement remplacé la morale féodale par une
autre d'inspiration chrétienne.
L'Église n'était pas en mesure de procéder trop rapidement. Une première
tentative des papes pour la pacification de l’Europe par une paix appelée « paix de
Dieu » a complètement échoué. Les papes déclarèrent immuns prêtres, moines,
religieuses, bergers, voyageurs, écoliers et commerçants. Les asiles ont été créés. Mais
personne ne les respectait et la paix de Dieu a finalement été oubliée.
La tentative suivante, plus modeste, de civiliser la jungle féodale fut la « trêve de
Dieu ». Par ce compromis, les papes tentèrent de créer un climat de paix, du moins à
partir des vêpres de mercredi jusqu’au lundi. Pendant ce temps, il était interdit à tout
un chacun de voler ou de tuer; ou d'attaquer ou de saisir des châteaux ou d'autres
propriétés. Ceux qui violeraient cette trêve de Dieu seraient exilés et excommuniés.
L’Église ne s’appuyait pas uniquement sur les vérités intérieures de l’enseignement
moral chrétien. Elle jugea utile de sauvegarder ces vérités intérieures au moyen de
sanctions - sanctions spirituelles ayant des conséquences matérielles.
Les règles de la trêve de Dieu impliquaient implicitement la tolérance de tous les
excès des autres jours. De plus, la trêve elle-même ne fut pas observée dans de
nombreux endroits. Cependant, quoique limitée, elle eut néanmoins un certain effet
civilisateur dans le domaine moral.
La Magna Carta elle-même fut écrite sous l'impulsion d'une façon de penser
chrétienne. Les barons anglais qui l'ont obtenue du roi se sont déclarés « Armée de
Dieu et de la Sainte Église ». Les enseignements de la morale chrétienne s’étaient
profondément enracinés en Angleterre à cette époque (1215). [C'était dix ans avant
que l'empereur Frédéric II, dans la Bulle de Rimini, ait donné une charte aux Chevaliers
Teutoniques pour leurs futures conquêtes.]
La Charte visait à libérer la société anglaise du pouvoir féodal excessif du roi. Mais
ce n’était qu’une très modeste libération du joug féodal. Ce n'était pas encore une
161
VIII PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
attaque contre les fondements de la société féodale. Sa principale réalisation fut
d'obtenir certaines garanties de liberté, mais uniquement pour les hommes libres, pas
pour les serfs et les esclaves. Elle assurait à l'individu – pour autant qu'il était un
homme libre, une protection conforme au concept chrétien de la primauté de l'âme
humaine. Elle introduisait des concepts inconnus de la société féodale, mais proches
des anciens concepts romains et grecs. Une fois énoncés, ces concepts transcendaient
leur objectif initial. Au cours des siècles, ils ont eu une influence sur les réformes allant
bien au-delà de l’octroi de droits spécifiques aux hommes libres en 1215.
Le plan logique de la conquête mondiale
Le pouvoir impérial de Hohenstaufen tire sa force des concepts féodaux.
L'Empire était une sorte de super suzeraineté. Il était régi par les mêmes principes de
mépris total des droits de ses vassaux que ceux que ces vassaux affichaient eux-mêmes
à l'égard de leurs propres vassaux et serfs. Seulement, il était plus difficile de maintenir
ensemble la vaste structure de l’organisation impériale que les petits domaines. Au
verso de la médaille, les princes et les barons utilisaient souvent leur propre pouvoir
pour se défendre contre les exigences de l'empereur. L’aide spirituelle que les divers
Empereurs reçurent des papes au début de l’empire carolingien et même plus tard
leur fut précieuse pour l’établissement de leur pouvoir sur leurs vassaux. Ce n’est
qu’en vertu de cet atout - la nature divine et miraculeuse de leur nomination - qu’ils
furent capables de maintenir leur position sur tous les autres princes et barons.
Le titre même d‘ « Empereur Romain d'Italie » reposait sur deux éléments
intangibles qui en imposèrent profondément, même mystiquement, les masses
populaires: premièrement, la sainteté; et deuxièmement, la descente assez vague de
l'Empire romain.
Tant que les Empereurs furent sûrs de l'aide de l'Église, ils purent soutenir les
projets les plus ambitieux, fondés sur des traditions féodales bien acceptées. Les petits
suzerains n’étaient pas satisfaits tant qu’ils n’avaient pas d'avoir conquis et pillé toutes
les terres voisines et l'Empereur ne le serait pas tant qu'il n’aurait pas conquis et pillé
le monde entier. Son monde, qui embrasse les ambitions impériales, découle
logiquement de ce type de pensée féodale. C'était l'ambition normale qui convenait à
un super-suzerain.
La précieuse aide mystique de l'Église demeurait à la disposition des Empereurs
tant qu'ils étaient en bons termes avec la papauté - et ils furent en bons termes,
comme nous l'avons vu, tant que le clergé et la papauté furent disposés à accepter les
ordres des empereurs. Quand ils refusèrent, toute la structure fut bouleversée.
La loi du pouvoir favorisa alors les vassaux et agit au détriment de l'Empereur.
Tant que les Empereurs avaient été soutenus par l'influence mystique de l'Église, ils
disposaient du pouvoir collectif de leurs vassaux. Maintenant que l'Église ne soutenait
plus les Empereurs, leur aura mystique disparaissait et il devint impossible de tenir
compte des loups-barons qui parcouraient l'immense territoire de l'Empire.
Tout l'édifice menaçait de s'effondrer. Pour le sauver, les Empereurs devaient
trouver une solution: ils devaient trouver un moyen de réaliser leurs ambitions malgré

162
VIII PRUSSIANISME ET RÉGRESSION
l'hostilité de la papauté.
La préservation de la Pensée Lupine (du loup)
L'empereur Frédéric II trouva ce moyen dans l'Ordre Teutonique. Au sein du
domaine isolé établi par l'Ordre, il put perpétuer tous les principes qu'il chérissait.
Tandis que le reste de l’Allemagne était peu à peu humanisé par l’influence du
Christianisme, l'Ordre, sous son déguisement religieux, poursuivit les ambitions
extravagantes de l'Empereur. En même temps, pour les soutenir, il abritait les
principes les plus arriérés, féodaux et, à bien des égards, les plus barbares.
La Hanse, l'association des villes marchandes de l'Europe du Nord autour de la
mer du Nord, développait l'idée de coopération commerciale en Allemagne - la «
coopération » étant un principe essentiellement chrétien, en contradiction avec la
méthode barbare (et féodale) de spoliation et d'exploitation. Lorsque le Bund de
Marienwerder s'était révolté au Quinzième siècle contre l'Ordre Teutonique et l'avait
emporté - cela avait semblé être la victoire de la « bonne » Allemagne sur la « mauvaise
». [Voir 51-52.]
Entre-temps, les principes moraux chrétiens imprégnèrent encore plus le reste de
l'Europe. L’Angleterre, tout en continuant à utiliser des méthodes féodales modifiées
et humanisées dans sa politique intérieure et dans certaines activités impériales,
diffusait ses concepts d’échanges commerciaux dans le monde entier, remplaçant
ainsi progressivement le concept féodal de spoliation.
La France développait au sein de ses nombreux monastères et abbayes une
intense vie religieuse. Presque chaque coin de rue de Paris est étroitement associé au
même évènement dans l'histoire de l'Église. Les cimetières de moines et de nonnes
s'étendaient à toute la ville. Toute la culture française colorée s'est développée à partir
de racines chrétiennes. Une profonde pensée mystique émanait de là au-delà des
frontières françaises et avait une grande influence sur le processus constant de
civilisation de l'Europe.
Cela mis à part, un certain type de pensée areligieuse se développa également
en France, notamment vers la fin du Dix-huitième siècle; il était dû à une réaction
contre la profonde pénétration du Christianisme en France. Mais que le processus de
« civilisation » fût accompli par l'Église ou par les encyclopédistes « éclairés », qui ont
précédé la Révolution française, ne faisait pas grande différence. Le Christianisme et
la « pensée libre » ont progressivement conduit la vie européenne vers le même
niveau moral humanisé.
Cette situation donna lieu à une illusion généralisée: les gens imaginaient que
l’humanité avançait lentement dans le sens du progrès. L’homme occidental pensait
que la décence et la coopération avaient été acceptées en tant que principes
permanents pour guider l’humanité. Nos pères et nous, nous ne nous sommes pas
rendu compte que la branche lupine de la pensée qui caractérisait jadis toute l’Europe
féodale vivait en Prusse orientale; comme il l'a été décrit dans les chapitres précédents
de ce livre, et qu’elle avait accumulé un énorme potentiel de puissance au cours des
siècles, et qu’elle se répandait depuis là dans le reste de l'Europe.

163
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
CHAPITRE IX
CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
Notre but, dans le chapitre précédent et dans le présent, est de trouver le point
dans l’histoire de la pensée humaine où se produisit la scission originelle entre les
approches prussoteutoniques et gréco-chrétiennes de la vie.
Nous allons maintenant examiner de plus près le Gréco-Chistianisme, ceci
uniquement dans le but d’établir la relation entre ce dernier et le Prusso-Teutonisme.
Concepts moraux gréco-chrétiens issus de sources mystiques
D'où le Christianisme a-t-il tiré son contenu moral qui s'est avéré avoir une
emprise beaucoup plus grande sur les hommes que les lois morales barbares et
féodales? Nous pourrions supposer que ce contenu moral est venu simplement par la
révélation de la vérité divine. Ou on pourrait dire que cela provient de Judée et de
Grèce. Cette dernière double origine est généralement acceptée et nous parlons
alternativement de concepts judéo-chrétiens et gréco-chrétiens.
Il existe une relation évidente entre les religions juive et chrétienne. Les lois
morales de l'Ancien Testament, y compris les Dix Commandements de Moïse, sont
entrées dans les enseignements chrétiens, mais elles s'y sont enrichies (nous sommes
tentés de dire « humanisées «).
Il n’est pas possible de discuter ici pleinement de la controverse question de
savoir quels éléments ont contribué à la formation du Christianisme. Bien que cette
affirmation soit simpliste à l'extrême, nous osons avancer l'opinion selon laquelle les
idées chrétiennes sont nées dans le monde de la Judée à cause d’un véritable contact
avec le mode de vie grec.
Walter Terence Stace, 1886-1967, dans un livre brillamment écrit [W. T. Stace,
The Destiny of Western Man. Le destin de l'homme occidental, New York, Reynal et
Hitchcock, 1942.], compare le mode de pensée occidentale à la Weltanschauung
(conception du Monde) totalitaire. Il utilise également l'expression « Gréco-Chrétien »
pour décrire notre civilisation et notre moralité; mais pour lui, la contribution de la
Grèce à notre façon de penser remonte aux philosophes grecs et à Platon en
particulier. Stace dit: « Les forces spirituelles qui ont façonné l'Occident sont le
Christianisme et la philosophie grecque ».
Il n'y a aucun argument contre l'influence des philosophes grecs sur la pensée
philosophique occidentale. Nous croyons cependant que, pour aussi loin que la
moralité soit concernée, les développements dans le domaine philosophique ont eu,
sur la moralité, un effet plus limité, plus indirect, que la religion. Platon et d'autres
philosophes grecs ont, bien sûr, eu une certaine influence sur la moralité occidentale.
L’influence grecque réelle au sein de la morale gréco-chrétienne était cependant d’une
tout autre nature. Elle ne provenait pas de racines philosophiques, mais de racines
religieuses ou plutôt mystiques. [Nous ne sommes pas d'accord avec Stace sur un autre
point. Il attribue aux philosophes allemands (Schopenhauer et Nietzsche) un rôle décisif
dans la formation des théories totalitaires allemandes. Selon nous, Schopenhauer et
Nietzsche ont simplement cristallisé - avec des variations personnelles

164
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
correspondant à l'individualité de chacun - certaines pensées qui provenaient de
sources beaucoup plus profondes en Prusso-Teutonie. Ces pensées avaient une base
plus profonde que la pure philosophie. Mis à part notre désaccord avec l’importance
que Stace attache à des facteurs purement philosophiques dans la formation du
concept de vie occidental et du concept « allemand-totalitaire » (pour nous, «
prussoteutonique »), nous trouvons beaucoup de mérites à sa juxtaposition réelle de
deux concepts du monde.]
L'Ethos gréco-chrétien n'était pas né de la pensée rationnelle grecque d'un côté
ni de la religion chrétienne d'essence mystique de l'autre. Un mariage d'éléments aussi
disparates n'aurait jamais donné les résultats durables auxquels nous sommes
habitués. Les enseignements religieux mystiques (Christianisme) et les déductions
philosophiques rationnelles (plaque) ne se mélangent pas si bien qu'ils auraient pu
créer une civilisation et une morale qui durent depuis tant de siècles.
La grande influence de « l'initiation »
Toute longue discussion pour tenter de prouver la dernière thèse dépasserait les
limites de ce livre. Nous essaierons cependant de montrer ce que nous entendons par
influence grecque mystique (par opposition à philosophique) sur la moralité et la
civilisation gréco-chrétiennes.
Lorsque nous pensons à la religion grecque, nous pensons généralement aux
dieux grecs décrits par Homère dans l’Iliade et l’Odyssée et par Hésiode. Il est difficile
d'établir les contributions, respectivement, de la création populaire et poétique dans
les concepts des dieux homériques. Pourtant, il y a quelque chose de non mystique et
de terrestre chez eux – quelque chose de « transparent ».
Mais ces charmants dieux homériques simples ne représentent pas la totalité de
la vie religieuse grecque. Des mystères d'une nature secrète et ésotérique existaient
en plus de la mythologie populaire des Grecs.
Les mystères dans lesquels seuls les initiés étaient admis s'épanouirent dans
l’Ancien Monde. En Grèce, les « mystères éleusiniens » étaient prédominants. Célébrés
à Éleusis, près d’Athènes, ils étaient principalement consacrés à Dionysos et à
Demeter, un dieu et une déesse mentionnés, mais rarement par Homère. Des
mystères similaires, tous relatifs à Éleusis, étaient célébrés ailleurs en Grèce et même
plus tard à Rome.
Ces mystères ont façonné la pensée et la moralité grecques dans une bien plus
grande mesure que les enseignements des philosophes ou les concepts moraux
découlant de la théogonie homérique. Exactement dans quelle mesure ne peut pas
être examiné ici en détail. Voir page 201.
Nous ne nions pas qu’il existait un lien évident entre ces mystères et les théories
philosophiques. Cette connexion n'existait cependant que dans la mesure où les
philosophes exprimaient sous une forme concise et exotérique (voir page 208) certains
enseignements voilés ésotériques des mystères. Platon lui-même semble avoir été
initié aux mystères éleusinienss. Il les mentionne plusieurs fois avec respect et ses
enseignements semblent en avoir été inspirés à bien des égards. En outre, il présente

165
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
son Socrate en tant qu’initié d’Éleusis,
L'origine de ces mystères a été attribuée à plusieurs sources. Ceux qui sont les
plus souvent mentionnés sont (I) l'Égypte; (2) Orphée et l'école orphique; (3) Divers
anciens mystères des premiers habitants de la Grèce datant de la période
préhellénique. Il est intéressant de noter que la source orphique elle-même semble
remonter, selon certaines versions, à l’Égypte. En effet, il a été dit qu'Orphée, roi
légendaire de la Thrace, s'était rendu en Égypte et avait été initié aux mystères
égyptiens. Certains auteurs grecs pensent que c’est Orphée qui a fondé les Mystères
Éleusiniens.
Les adeptes d'Orphée, membres de la Fraternité orphique, croyaient en la « vie
orphique ». Cette dernière incluait un grand nombre de règles ascétiques, parmi
lesquelles l'interdiction de la nourriture pour animaux. Plusieurs autres confréries de
ce type existaient en Grèce. Les pythagoriciens étaient parmi les plus célèbres et ont
également été associés par divers auteurs aux Mystères. Selon Hérodote, les
enseignements orphiques et pythagoriciens sont venus d'Égypte. Toutes ces activités
religieuses et semi-religieuses secrètes semblent avoir eu un très grand effet sur ce
que nous entendons par civilisation grecque.
C'est l'influence de ces diverses confréries, mystères, teletes, etc., qui, par de
nombreux canaux, a été transmise à la civilisation occidentale. C'est ici, beaucoup plus
que dans la mythologie homérique bien connue, que l'on peut retracer l'influence
réelle de la Grèce sur le mode de vie gréco-chrétien et sur le Christianisme lui-même.
C'était un patrimoine extrêmement riche. Sa transmission à la civilisation
occidentale à travers les âges a suivi des itinéraires sournois et compliqués: outre la
filiation directe des idées par la chaîne chrétienne officielle, il existait plusieurs
itinéraires secondaires. Les divers « enseignements hérétiques » des débuts de l'ère
chrétienne ont pour origine des sources étroitement liées. Tous ces mouvements
imbriqués ou parallèles semblent avoir porté des éléments issus des mêmes
initiations, qui remontent aux mystères grecs et éventuellement à l’Égypte. Leur
influence sur la civilisation occidentale est aussi grande que l’influence du
Christianisme et ne doit pas être négligée.
Les rites éleusiniens ont façonné dans une très grande mesure l’âme de ceux qui
ont été initiés aux Mystères. La valeur symbolique des révélations contenues dans les
sept degrés Eleusinians était telle qu’elle contribuait au développement spirituel des
personnes qui y participaient. Bien sûr, seuls quelques-uns ont été admis aux privilèges
de l'initiation complète, mais même les degrés inférieurs ont transmis de précieux
enseignements sous forme symbolique voilée. Les initiations successives ont constitué
une éducation exceptionnelle dans le sens de l'élévation spirituelle et morale, même
à en juger par nos normes actuelles.
Le secret sur le contenu des Mystères était très soigneusement gardé et ceux qui
avaient commis des imprudences à leur égard risquaient la peine de mort. Avant son
départ au combat à la tête des armées d'Athènes, Alcibiade fut accusé d'avoir profané
les Mystères d'Eleusin. Bien qu'il ait catégoriquement nié avoir fait quoi que ce soit, il
trouve extrêmement difficile de se justifier et son départ pour la campagne en fut
166
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
considérablement retardé.
Lorsque l'on tente de définir l'influence grecque sur notre civilisation, Platon et
les autres philosophes grecs sont mentionnés beaucoup plus souvent que ces
mystères. La raison en est que toute notre réflexion est orientée vers un concept qui
ne donne crédit pour nos progrès qu’aux facteurs communément révélés et
ouvertement discutés ~ et à rien d'aussi incompréhensible et secret que le contenu de
ces mystères. Puisque nous n'admettons ni n'apportons la contribution de facteurs
dits ésotériques à notre vie moderne, nous échouons souvent à comprendre
l'influence de ces facteurs de notre vie moderne, nous échouons souvent à réaliser
l'influence de ces facteurs sur les civilisations d’où nous provenons.
En réalité, rien n’a autant contribué à la pensée morale grecque que ces
Mystères, bien qu’ils nous paraissent souvent obscurs. Leurs enseignements ont
pénétré dans les cercles les plus larges de la population, alors que les théories des
philosophes n’atteignaient que les savants. Mais malgré l'acceptation populaire des
Mystères, les philosophes ne les méprisèrent pas. Au contraire, ils les considéraient
comme des institutions extrêmement respectables, contenant, spécialement à leurs
degrés les plus élevés, une grande inspiration même pour eux-mêmes.
Il est vrai que la croyance en la « raison » est celle des philosophes grecs; mais
pour ces hommes, le domaine de l'initiative et ses enseignements symboliques ont
toujours eu une grande force et une grande validité.
La civilisation occidentale, avec son rationalisme sans compromis, a toujours
refusé de croire en tout ce qui était au-delà de la pure raison, sauf dans le domaine
strictement religieux. Mais la religion dans son contenu purement mystique est pour
nous aujourd'hui totalement séparée de la science et de la philosophie. Pour les Grecs,
la science et la philosophie étaient étroitement liées aux Mystères.
Nous ne pouvons pas discuter ici si l'attitude moderne en ces matières est bonne
ou mauvaise. En tout état de cause, il est complètement différent de celui des Grecs
qui avaient l’habitude de puiser dans des sources mystiques et d’en tirer des
enseignements qu’ils utilisaient ensuite dans le domaine de la raison pure.
Les mystères grecs et les mystères d'autres peuples des temps anciens étaient
ésotériques, c’est-à-dire qu’ils ont révélé leurs enseignements uniquement à l'initié
par le biais d'initiations progressives. La plupart des anciennes religions orientales
avaient, en plus de la partie ésotérique de leurs enseignements, une partie exotérique
au sens propre (à savoir des enseignements simplifiés pour les non-initiés). La partie
exotérique dérivait de l'ésotérique. Les religions modernes, y compris dans ce terme
les religions chrétiennes, juive et musulmane, sont exotériques.
Leurs enseignements sont ouverts à tous ceux qui souhaitent les recevoir - et à
tous sont considérés comme initiés. (Le baptême chrétien et la circoncision juive des
hommes sont de véritables cérémonies d'initiation.) Ces religions modernes, au
moment de leur fondation, ont rompu leurs relations avec tout ésotérisme vivant - ou
plutôt elles ont été incorporées dans les contenus symboliques de leurs livres de base,
accessibles à tous, les enseignements ésotériques qui sont en arrière d’eux. Celles-ci
devaient rester une inspiration durable pour les fidèles. Cependant, elles manquaient
167
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
d'initiations progressives et, par conséquent, de profondeurs de pensée progressives,
parmi lesquelles même les individus les plus transcendants et les plus exigeants
auraient pu trouver un niveau pouvant les satisfaire. C'est peut-être la raison pour
laquelle la science et la philosophie modernes ont évolué - sauf dans quelques cas -
selon des lignes entièrement indépendantes: de celles de la religion.
Le secret concernant les mystères était justifié de la manière suivante par les
Grecs anciens:
La vérité est d'origine divine et n'est révélée qu'aux rares personnes qui font
l'effort nécessaire pour s'en approcher. Par conséquent, il ne devrait pas être
communiqué à ceux qui ne souhaitent pas déployer ces efforts. Les Mystères, qui
constituent des obstacles sur le chemin des initiations successives, ne communiquent
la vérité qu'à des personnes désireuses de travailler pour elle. Il serait dangereux de
révéler la vérité à ceux qui ne sont pas préparés et qui ne sont pas mûrs pour l'avoir:
ayant reçu la vérité sans effort, ils ne l'apprécieraient ni ne l'apprécieraient et
pourraient en abuser.
Le début de la « vie sans épines »
En dépit du secret qui entoure les mystères éleusiniens, divers fragments sont
apparus à travers les œuvres de divers écrivains grecs et latins. Les écrivains modernes
(Martin Persson Nilsson, 1874-1967 et Victor Magnien, 1879-1952, entre autres) ont
réussi à reconstituer ces fragments et à donner une idée assez précise des principales
phases des différentes initiations.
Nous ne nous intéressons ici qu’à certains enseignements éleusiniens qui nous
paraissent avoir une incidence directe sur les concepts moraux et qui peuvent avoir eu
une influence la pensée gréco-chrétienne en matières morales.
Nous avons dit que Demeter, déesse de l'agriculture, était la figure principale à
Éleusis avec Dionysos. Demeter avait donné deux choses à l’humanité: l’agriculture et
les mystères éleusiniens. « Nous avons reçu de Demeter deux cadeaux », dit Isocrate,
« des fruits de la terre qui nous ont permis de vivre une vie supérieure à celle des
animaux-- et l'initiation ».
Magnien a déclaré: « Dès que les hommes ont l'agriculture, ils peuvent mener
une vie beaucoup plus facile sans se battre et s'entre-tuer. Par conséquent, les
Mystères, en enseignant l'agriculture, engendrent la civilisation. » [Victor Magnien,
Les Mystères d'Éleusis, Paris, 1929.]
Nous pouvons ajouter que les mystères non seulement enseignaient
l'agriculture, mais inculquaient aux initiés le sens spirituel profond de la possession de
l'agriculture - le sens auquel Magnien se réfère: c'est-à-dire une appréciation de
l'inutilité future des hommes à se battre et à se tuer autre. Les Mystères étaient
devenus une école exceptionnelle pour élever l'homme vers des objectifs plus élevés,
non seulement dans sa pensée rationnelle, mais aussi dans ses instincts
fondamentaux.
Il aurait en effet été simple de prêcher à chaque coin de rue que, maintenant
qu’ils possédaient les techniques de l’agriculture, il était bien mieux que les hommes

168
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
utilisent la coopération et les échanges par rapport aux méthodes lupines auxquelles
avait été habituée l'Humanité. Peut-être de tels arguments moraux utilitaires auraient-
ils fait appel à la raison de certaines personnes et auraient eu un effet limité sur eux.
Ces arguments, cependant, n’auraient pas atteint la partie instinctive de l’homme -
qui, à l’époque, était toujours parfaitement adapté aux modes de vie barbares: tuer,
voler et, d’une manière générale, réussir dans la vie par la force.
Aucun argument rationnel n'aurait pu affecter ces instincts profondément
enracinés - mais les méthodes des Mystères, orientées vers des niveaux d'esprit
beaucoup plus profonds, étaient merveilleusement adaptées à la réalisation de ce
travail. Les symboles profondément significatifs, progressivement révélés aux initiés
dans les mystères; les cérémonies élaborées qui ont séduit tous les sens et la musique
qui accompagnait les rites atteignait les secrets les plus cachés de l'âme, bien au-delà
du domaine de la raison pure. Ainsi, les Mystères ont préparé la voie à un changement
à ces niveaux masculins sans lequel aucune réformemorale n’aurait été superficielle.
Les instincts barbares de l'homme avaient été maintenus en vie non seulement
par l'expérience quotidienne d'une vie de sauvagerie, mais aussi par de très anciens
mystères fondés sur le sacrifice de l'homme. Une autre fonction importante des
mystères d'Éleusine et d'autres mystères moins importants de la même catégorie
consistaient à remplacer les mystères plus anciens et à substituer leurs idées
supérieures du bonheur divin aux concepts à l'origine barbares de ce dernier.
L'expression (« Ground life » -vie terrestre) (« ground » -terre, du verbe « grind
» -moudre) a été utilisée dans les Mystères pour décrire la vie civilisée que l'homme
peut avoir grâce à l'utilisation de l'agriculture. L'utilisation du vin a également été
considérée par les Grecs comme ayant un effet civilisateur. Le vin était supposé
purifier et la représentation symbolique de son invention par Dionysos fait également
partie des Mystères. Nous pouvons supposer que le vin symboliquement a remplacé
le sang humain bu dans les mystères sacrificiels antérieurs, tout comme l'utilisation
des produits de l'agriculture a remplacé la consommation de chair humaine.
Une autre expression utilisée dans les Mystères, « Plus d'épines » (no more
thorns), transmet la même idée que « La vie terrestre » (Ground life). L’invention de
l’agriculture a entraîné la transformation en une nuit du sol qui n’était jadis qu’un
terrain de chasse, semé d’épines et de piquants, en champs et vergers riches et
souriants. L'homme, par cette invention et en pénétrant son sens le plus profond à
travers les Mystères, avait laissé derrière lui la « vie avec des épines » - le genre de vie
sauvage et douloureuse qui était la seule connue de ses ancêtres barbares. Suidas [«
lexicon Suidae » (976-1028)] dit à ce sujet « La vie 'terrestre' est le genre de vie dans
lequel les êtres humains se distribuent les biens de la terre au lieu de se combattre. Elle
s'exprime par sa formule, 'partager et ne pas étrangler. »]
Le point de séparation des deux concepts de la vie
Tous ces enseignements sont décrits par petites portions par divers auteurs.
Dans les mystères eux-mêmes, ils étaient revêtus de nombreux symboles, certains
clairs et limpides, tels que ceux mentionnés par Himerius dans l'un de ses discours:

169
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
« La loi attique oblige les mystères [les initiés des mystères] à apporter à Éleusis
une lumière et des tiges de grain, symboles de la vie civilisée » [Citations de Victor
Magnien, Les Mystères d'Éleusis]. D’autres symboles étaient moins transparents, mais
tous pouvaient être interprétés de la même façon.
Nous entrons dans tous ces détails uniquement parce que nous pensons qu’il
est utile de découvrir par quels processus, par quel aperçu de la nature des choses la
civilisation occidentale a réellement commencé - ceci afin de mieux comprendre la
scission entre les approches prussoteutonique et gréco-chrétienne vivre.
Nous ne prévoyons pas de donner une réponse complète à cette question, dont
la portée est immense. Nous pensons cependant que les quelques éléments cités dans
les Mystères d’Éleusis apportent au moins une réponse simplifiée à notre question.
L’importance d’une contribution grecque à la civilisation occidentale n’est
généralement pas mise en doute. En fait, un grand nombre d'auteurs grecs attribuent
eux-mêmes à l'enseignement des Mystères « la civilisation ». L’écrivain a le sentiment
que, dans la mesure où la pensée grecque a influencé la société occidentale, il faut
attribuer cette contribution à la « découverte » d’un mode de vie meilleur et plus élevé
- et cette découverte découle sans aucun doute des enseignements éleusiniens
symboliques dont nous avons brièvement parlé,
Si tel est le cas, nous pouvons voir à quel point « des concepts moraux « civilisés
», au sens occidental du terme, ont été dérobés à des concepts moraux semblables à
ceux des loups. Ces derniers sont les mêmes concepts qui ont caractérisé jusqu'à
présent les principaux modèles prussoteutoniques de la pensée.
Il est bien entendu impossible d'attribuer une période définie aux processus
auxquels nous nous référons. Cependant, la détermination d'un tel moment a
beaucoup moins d'importance que la compréhension des processus eux-mêmes.
Il fut un temps où l’humanité ne pouvait penser qu’en tuant, en pillant et en
imposant la loi du plus fort. Ce fut une période difficile, pénible pour tout le monde,
pour les « loups » eux-mêmes.
Puis à un moment, quelque part, l’humanité a développé une nouvelle idée
géniale de coopération par l'échange amical des produits du sol. Cette découverte a
ouvert la porte à une vie plus heureuse et plus facile. Cela signifiait une rupture
tellement radicale par rapport aux concepts antérieurs de l’humanité que ceux qui
l’avaient créée n’osaient en parler aux masses. Ainsi, il est devenu une partie des
mystères - et a été confié, avec des précautions élaborées, uniquement aux initiés.
Au cours des siècles, cependant, cette découverte s’est étendue des mystères à
une grande partie de l’humanité - mais une autre partie n’a jamais saisi son sens. Ce
dernier est resté au niveau du précédent concept barbare de la vie - la « vie des épines
» - une sorte de concept si profondément enraciné au point d'être presque instinctif.
Seule l'initiation au mode de vie supérieur aurait eu le pouvoir de modifier les concepts
tellement enracinés dans l'esprit. Lorsque l’initiation à une vérité supérieure dont nous
avons parlé a commencé quelque part dans le passé, elle a eu pour effet de diviser
l’humanité en deux parties. Ceux qui ont été touchés directement ou indirectement
par l’initiation se sont engagés dans la Progression ascendante; [voir page 192]
170
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
Ceux qui, pour une raison quelconque ou une autre, n'ont pas été atteints par
l'initiation ont poursuivi le combat pour préserver leur mode de vie habituel. Au cours
de ce combat - et plus le monde changeait, plus ils combattaient avec vigueur -, ils
devinrent les protagonistes de la progression descendante. [Dans un certain nombre
de cas, l'initiation à laquelle nous nous référons n'a pas pénétré sous la surface des
âmes.]
Tous les défenseurs anachroniques des concepts féodaux, dans n'importe quelle
partie du monde, entrent dans cette dernière catégorie. Parmi eux, les
Prussoteutoniques sont les représentants par excellence, pour les raisons examinées,
de la Progression descendante. Les Prusso-Teutons peuvent donc être considérés
comme des non-initiés, nourris d'une philosophie de la vie dépassée depuis
longtemps.
Le reste de l'humanité, à quelques exceptions près, a bénéficié directement ou
indirectement de l'initiation à la vérité supérieure. (Au même sens que notre
description du Christianisme et du Judaïsme en tant qu'initiations de masse.) Pendant
ce temps, les Prusso-Teutons n'ont pas non plus compris cette vérité supérieure, mais
dans leur isolement du monde ils ont développé dans des proportions gigantesques
leurs concepts surannés.
Ils n'ont jamais essayé de les modifier pour qu'ils apprécient une « vie sans épines
». [Nous pourrions inclure ici les « déductions supérieures d'une morale », tel qu'elles
sont contenues dans les degrés supérieurs des Mystères (décrits aux pages 139 à 141).]
Les Prusso-Teutons n'ont jamais compris le sens d'aucune de ces différentes déductions
d'une nouvelle morale. Voir page 154 pour plus d'informations à ce sujet.] Au lieu de
cela, ils « stabilisèrent » leurs concepts profondément enracinés, devenus presque
instinctifs, et ceux de personnes qu’ils parvenaient à dominer - à un stade de
développement plus précoce que celui de toute la civilisation gréco-chrétienne.
Le processus décrit dans les mystères d'Éleusis est une sorte d'« ouverture des
yeux ». Dans le domaine moral, cela représentait les mêmes progrès qu’auparavant,
probablement des millions d’années auparavant, lorsque les êtres vivants passaient
d’une pensée à deux dimensions à vous. Quelque part, parfois dans un passé très
lointain, nos ancêtres primitifs ont compris le sens du mot « épaisseur » (ou « hauteur
») en plus de leur concept antérieur; de « longueur » et « largeur ». Ils ont saisi cette
troisième dimension non seulement de manière rationnelle, mais également avec leur
instinct. C'était aussi un processus « révélateur ». Les trois dimensions avaient toujours
été présentes; mais la raison de l'homme et, plus important encore, ses instincts,
n'étaient, jusqu'à une époque préhistorique indéterminée pas encore suffisamment
développés pour comprendre et saisir ce que trois dimensions signifiaient réellement.
(Aujourd'hui, avec suffisamment de connaissances en mathématiques, nous pouvons
comprendre rationnellement le monde à quatre dimensions d'Einstein. Cependant, à
nos instincts, ce monde est toujours une terra incognita.) De même, sur le plan moral,
la possibilité d'une vie « terrestre » était toujours présente- -même quand tous les
peuples vivaient encore la « vie avec des épines » -mais personne ne l'avait encore
saisie.

171
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
Nous savons que, dans le monde physique, des animaux dont la perception est
limitée à une et deux dimensions ont survécu jusqu'à nos jours. Ils n'ont même pas
encore traversé le type « d'initiation » qui leur permettrait de comprendre la
signification de trois dimensions. Sur le plan moral, les Prusso-Teutons ne sont pas
encore passés par « l'initiation » qui leur permettrait de comprendre la « dimension »
morale supérieure sur laquelle la civilisation occidentale est construite. Il est plus que
douteux de savoir si eux-mêmes et ceux qui ont été complètement sous leur influence
pourront faire l'expérience de cette initiation.
Les sources égyptiennes des mystères grecs
La découverte d'une « vérité morale supérieure » - qui est à la base de la
civilisation occidentale et qui était contenue dans les mystères d'Éleusis - ne provenait
pas nécessairement de ces mystères. La similitude étroite entre les cérémonies et les
symboles des mystères grecs, d’une part, et des mystères égyptiens, de l’autre,
conduit à la conjecture que les nouveaux enseignements auraient pu être donnés par
l’Égypte à la Grèce. Ici, bien sûr, nous entrons dans un domaine où une enquête précise
et des conclusions définitives deviennent de plus en plus difficiles. Hérodote dit que
Demeter correspond à Isis et Dionysos à Osiris dans les mystères égyptiens. Cette
comparaison a été généralement admise. Hérodote déclare également que
l'Éleusinien s'est inspiré de la croyance en l'immortalité de l'âme humaine venue
d'Égypte. Nous avons déjà examiné les liens avec l’Égypte des possibles contributions
orphiques et pythagoriciennes aux mystères éleusiniens.
Toutes ces affiliations spirituelles laissent penser qu'il est tout à fait possible que,
si nous pouvions retracer le chemin emprunté par les mystères grecs à leur source
d'origine, nous nous retrouverions en Égypte. Les seules autres sources des mystères
grecs qui ont été mentionnées à l'occasion sont les mystères qui existaient en Grèce
aux temps préhelléniques. Cependant, il est possible que nombre de ces derniers
mystères soient simplement du type sacrificiel dans le sang, contenant des
enseignements qui, malgré leur nature sacrée ou initiative, pourraient être qualifiés
de « barbares ». Si tel est le cas, avant d'apporter leur contribution aux mystères grecs,
l'orientation de ces anciens mystères a sans doute été modifiée dans le sens de la «
Progression ascendante », peut-être même au moment où ils sont entrés en contact
avec les idées mystiques égyptiennes. Mais nous savons très peu de choses sur ces
mystères préhelléniques. Il est bien sûr possible que certains d’entre eux se soient
installés dans le camp de la « Progression ascendante » bien avant ce moment.
Si nous assumons l'origine égyptienne des mystères grecs, de même que l’on fait
plusieurs auteurs à la fois anciens et modernes, nous pouvons tout aussi bien
remonter en arrière et envisager la possibilité d'une filiation depuis l'Inde. Il existe en
effet de nombreuses analogies entre les mystères grec et égyptien et certains
enseignements des Indes orientales. Nous ne pouvons espérer arriver à quoi que ce
soit - et donc nous ne tenterons pas de nous aventurer sur ce terrain terrain
extrêmement incertain – d’une civilisation antérieure et qui aurait pu influencer
l’autre venue après : la civilisation indienne puis l’égyptienne ou inversement? Mais,

172
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
que nous admettions la primauté de l’Égypte ou de l’Inde, nous pouvons clairement
voir les mêmes éléments dans les enseignements mystiques de l’Égypte, de l’Inde et
de la Grèce, tous orientés vers notre progression. Ainsi, la civilisation occidentale et
les diverses traditions orientales semblent toutes appartenir à la même progression.
Le rôle de la découverte de l'agriculture dans les mystères grecs, en tant que base
de certains enseignements moraux, était plus ou moins annoncé par les mystères
égyptiens. Nous avons évoqué la comparaison faite par Hérodore entre les dieux grecs
et égyptiens: Demeter et Dionysos d'un côté et Isis et Osiris de l'autre. Cette
comparaison s’applique également à la déduction d’une moralité de l’agriculture: Isis
a une signification semblable à bien des égards à celle de Demeter et à celle de
Dionysos - à la différence que dans les mystères égyptiens certaines découvertes
agricoles semblent être directement liées à la valeur fertilisante du Nil, une rivière
correspondant symboliquement à Osiris.
« L'imagination égyptienne concrète attribue également à Osiris et à Isis
l'introduction de l'agriculture, l'invention de la charrue, de la houe, etc.; pour Osiris
donne non seulement à l'utile la fertilité de la terre, mais aussi le moyen d’en faire
usage. Il donne également aux hommes des lois, un ordre civil et un rituel religieux; il
place ainsi entre les mains des hommes le moyen de travailler et en assure le résultat.
Osiris est également le symbole de la graine qui est placée dans la terre, puis jaillit ainsi
que de la cause de la vie. Nous retrouvons ainsi cette dualité hétérogène - les
phénomènes de la nature et du spirituel tissé en un seul nœud. « [Hegel-La philosophie
de l'histoire.] [Extrait de la traduction de J. Sibree, M.A. (The Colonial Press. N. Y.)]
Ainsi, les mystères égyptiens - avant les mystères grecs - semblent avoir présenté
les lois morales comme découlant de la découverte de l'agriculture. De plus, Osiris,
dont l'analogie avec Dionysos est évidente, joue un rôle très étendu dans les mystères
égyptiens. Il est probable que Dionysos avait, dans les mystères grecs, un rôle aussi
important que symbolique. Le créditer simplement de l’introduction du vin revient à
diminuer considérablement son importance réelle.
Au-delà du champ de la déduction utilitaire d’une morale [La déduction d'une
vérité morale de l'utilité de l'agriculture et l'échange des fruits de la terre peuvent être
considérés comme une déduction « utilitaire ».], on peut découvrir un champ
d'inspiration morale plus élevé, plus spirituel, dans les mêmes mystères. C'est un
domaine où l'immortalité de l'âme humaine et la métempsychose sont des facteurs
majeurs. Notre âme est considérée comme étant d'essence divine. Dans les degrés
supérieurs de l'initiation éleusinienne, la conception polythéiste de la religion
exotérique disparaît progressivement. L'âme se confond avec l'Un et forme, au plus
haut - ou au septième degré de l'Initiation, une seule unité divine. Ainsi, dans leur
expression ultime, bien que secrète, les Mystères atteignent définitivement un état
monothéiste.
« ... Hérodote, « dit Hegel dans "La philosophie de l'histoire", « nous dit que les
Égyptiens ont été les premiers à exprimer la pensée que l’âmr de l'homme est
immortel ... L'idée que l'Esprit est immortel implique cela ... l'individu humain possède
intrinsèquement une valeur infinie. Le simple naturel apparaît limité - il dépend
173
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
absolument de quelque chose d'autre que lui-même et il a son existence dans cet
autre; mais l'immortalité implique l'infinitude inhérente à l'Esprit. » De nouveau,
l’Égypte semble avoir inspiré la Grèce dans la création d’une idée qui a eu une
incidence immense sur la civilisation occidentale. Ce dernier a parmi ses concepts de
base «la valeur infinie de l'individu humain - lié par Hegel à l'Égypte bien qu'il nous soit
parvenu plus directement de la Grèce, en particulier à travers les mystères d'Éleusis.
Les conclusions morales découlant de cette conception sont les mêmes que
celles tirées de la déduction « agricole » ou utilitaire. Si nous croyons en la valeur
infinie de l’âme et en son unité avec le « Un », nous avons déjà vaincu et abandonné
la « vie avec les épines ». Aucune personne ayant une telle conviction ne pourrait
continuer à tuer et à piller ses semblables.
Les concepts de l'amour et de l'amour de nos semblables, généralement
considérés comme des concepts chrétiens, sont contenus en réalité ou virtuellement
dans les Mystères. Il y a peu de détails disponibles sur l'initiation à l'amour « mystique
» (ou « philosophique ») qui faisait partie du cinquième degré sacerdotal, des mystères
d'Éleusis. La nature exacte de cet « amour physique » a suscité de nombreuses
discussions de temps à autre et diverses interprétations ont circulé. Il est probable que
le sens réel de la cinquième initiation des mystères éleusiniens se rapprochait des
concepts actuels de l'amour chrétien.
Par conséquent, en dernière analyse, les deux types de déductions morales dans
les Mystères donnent les mêmes résultats. Nous rencontrons ici l'une de ces étranges
« superpositions », caractéristiques des anciens mystères, de vérités identiques
procédant de manières différentes et de symboles différents qui finissent par se
confondre.
On pense généralement que le concept monothéiste a commencé avec les
religions juive et chrétienne. Cependant, il semble probable que le monothéisme était
déjà pleinement développé dans les anciens Mystères - mais il ne faisait que partie des
initiations les plus élevées et était soigneusement dissimulé aux masses des disciples.
Ces concepts subtils, à savoir que Dieu est « 'Un » et que l'âme humaine a évolué
à partir de la même essence, étaient extrêmement nouveaux par rapport aux concepts
précédents. Il n'est pas surprenant qu'ils aient été considérés comme « dangereux »
pour le peuple ordinaire, plus dangereux même que la signification de l'agriculture que
nous avons mentionnée auparavant. Seuls les esprits les plus sublimes, les plus initiés,
ont pu comprendre et assimiler ces idées. La vision du monde polythéiste primitive
était considérée comme suffisante pour les masses. C'était plus susceptible d'être
compris par eux. Les concepts de sympathie et d'amour fraternel ou mystique n'ont
pas été communiqués aux masses pour la même raison.
Les sources égyptiennes de la religion juive
Comme indiqué ci-dessus, il est probablement vrai que le concept ésotérique
d'un dieu unique existait à la fois dans les plus grands mystères égyptiens et grecs. Il
est également probable - ce point de vue repose sur les nombreuses références des
auteurs grecs aux sources égyptiennes des mystères grecs - que le concept en question

174
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
a été transmis de l'Égypte à la Grèce. De ces hypothèses, nous pouvons en arriver à
une troisième: que ce concept des mystères égyptiens ait pu être à l'origine des
doctrines monothéistes juives.
L'hypothèse selon laquelle la religion juive pourrait être d'origine égyptienne a
été avancée par Freud dans son Moïse. Selon Freud, Moïse était Égyptien devenu
célèbre dans une religion égyptienne de courte durée, appelée « religion Aton ».
« Aton » était un dieu monothéiste proclamé par un pharaon qui s'appelait lui-
même « Akhnaton ». Son nom d'origine était Aménophis, mais il prit le nom «
Akhnaton » en l'honneur de son dieu, Aton. Akhnaton s'opposa à la doctrine
polythéiste proclamée par les prêtres. Arthur Weigall. [A. Weigall, La vie et l’époque
d’Akhnaton, Londres, 1923] 1880-1934, déclare à propos de cette « Akhnaton ne
permettait aucune image gravée de l'Aton. Le Vrai Dieu, dit le Roi, n'avait pas de
forme; il a maintenu cette opinion pendant toute sa vie ».
Il existe une similitude remarquable entre l'interdiction d'Akhnaton et celle de
l'interdiction juive des images de Dieu gravées, ainsi qu'entre les concepts respectifs
sur lesquels ces interdictions étaient basées. En outre, le nom « Aton » est très proche
de « Adonaï », l'un des noms donnés à Dieu par l'Ancien Testament. Mais il faut ajouter
qu'aucun fait historique ne peut prouver que Moïse ait été réellement un disciple des
doctrines d'Akhnaton, comme le croit Freud, ou qu'il l'enseignait réellement aux Juifs.
Que les enseignements apportés par Moïse aux Juifs aient été directement
influencés par les doctrines d'Akhnaton n'a que peu d'importance. Il a peut-être connu
le concept Aton de Dieu à partir d'autres sources. Akhnaton lui-même n'a pas créé son
dieu, Aton; il a simplement essayé d'imposer à son peuple le règne spirituel de ce dieu
à la place des doctrines primitives antérieures. Après la mort d'Akhnaton, Aton a de
nouveau disparu du premier plan et les prêtres ont rétabli les enseignements religieux
plus anciens et plus primitifs.
Ce qui s’était passé était probablement le suivant: Aton n’était pas l’un des dieux
de la théogonie usuelle et populaire de l’Égypte. Au contraire, il correspondait au
concept plus subtil d'une divinité monothéiste telle qu'elle existait au plus haut degré
des mystères égyptiens. En un mot, il était un dieu ésotérique et non exotérique.
Akhnaton était certainement un initié, car dans les anciens mystères, la dignité royale
était toujours liée à un certain degré d'initiation (en Grèce, par exemple, le sixième
degré des mystères Eleusiniens - parmi les sept initiations royales représentées.)
Akhnaton doit ont été touchés par l’impatience et sentiment de révolte d’un homme
qui refuse de prêcher une chose à son peuple tout en croyant en une autre. Pour cette
raison, il décida d'enfreindre les lois sur le secret de son initiation et dit au peuple « il
n'y a pas d'autre dieu qu'Aton ».
Les prêtres qui s’y opposaient n’étaient pas en désaccord avec lui sur le
fondement de la doctrine; ils croyaient en Aton autant qu’Akhnaton, mais ils ne
révéleraient pas leur conviction en dehors des mystères. Ils se sont opposés au roi
parce qu'ils ont été choqués par son indiscrétion. Quand, après la mort d'Akhnaton, ils
ont de nouveau réussi à se frayer un chemin en matière de religion, ils ont simplement
renvoyé Aton à l'endroit où ils pensaient qu'il appartenait: au cœur des mystères
175
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
ésotériques les plus profonds.
Tous les grands fondateurs de religions populaires semblent avoir été émus par
les mêmes sentiments qu'Akhnaton: ils brûlent d'impatience de révéler
immédiatement à tout le monde ce que les initiés contemporains croient qu'il convient
de communiquer lentement et uniquement par une initiation progressive.
Moïse a agi comme Akhnaton. Nous avions la même impatience que le roi de
révéler certains enseignements auxquels il croyait. Ces enseignements étaient, en
effet, très proches de ceux qu'Akhnaton avait enseignés - mais cela ne signifie
nullement que Moïse soit considéré comme un disciple d'Akhnaton.
La raison de la coïncidence de leurs deux croyances peut avoir été simplement
que Moïse et Akhnaton avaient été tous deux instruits dans les mêmes mystères; et
chacun tirait les éléments de la religion qu'il prêchait des mêmes sources.
Que Moïse soit un initié des rites ésotériques égyptiens est extrêmement
probable.
(« Moïse, avant d'être envoyé par Dieu aux Israélites, n'était pas seulement
appris dans toute la sagesse des Égyptiens, il était aussi puissant en paroles et en actes.
» Saint Étienne, « Actes »)
Puisqu’il a été élevé à la cour par une princesse de la famille royale, il a
probablement été admis dans les plus hautes sphères des mystères. C'est à partir de
là qu'il a dû concocter ses vues monothéistes et ses principes moraux. En un mot, c’est
probablement dans les mystères que l’on a reçu l’initiation qu’il a ensuite transmise
aux Juifs. Il a mis pour eux l'initiation de masse caractérisée par la circoncision.
Cette théorie ne contredit pas la partie de la thèse freudienne qui suppose que
Moïse n'était pas un Juif, mais un Égyptien. Pour étayer sa thèse selon laquelle Moïse
était un Egyptien, Freud a avancé l'hypothèse qu'il ne pourrait même pas parler le
langage des Juifs. Selon la Bible, Moïse avait un défaut d'élocution et Aaron, qui est
décrit comme son frère, s'adressa au peuple à sa place. Freud suppose qu'en réalité,
Moïse ne parlait que la langue égyptienne et ne connaissait pas celle des juifs. Il a
utilisé Aaron - un Juif qui n'était pas son frère - simplement comme interprète.
Ajoutons que nous pouvons accepter la description biblique de « Aaron frère de Moïse
» comme n'étant pas un mensonge absolu. Aaron a peut-être été un Juif lui-même
initié aux mystères égyptiens et donc considéré par Moïse comme un « frère ».
Moïse, bien qu'Égyptien, peut-être mêmeun membre de la famille royale, ait
peut-être eu de bonnes raisons de quitter l'Égypte. Il aurait pu considérer les Juifs
comme un bon matériau humain auquel appliquer ses enseignements, à condition
qu'il puisse les libérer de l'esclavage. Il savait qu'une fois qu'il aurait réussi à les sortir
d'Égypte, les prêtres égyptiens ne l'empêcheraient plus de révéler les doctrines
secrètes.
Selon ce point de vue, la religion juive - une des religions modernes qui ont
contribué à la civilisation occidentale, a poursuivi l'enseignement de l'initiative
égyptienne. Certaines de ses caractéristiques sont bien sûr héritées de l'ancienne
religion juive, mais ses enseignements les plus importants, principalement les vues
monothéistes et les enseignements moraux, sont probablement d'inspiration
176
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
égyptienne.
Influence grecque sur les sectes juives
Jusqu'ici, nous avons vu que la Grèce et la Judée, deux grandes forces créatrices
spirituellement (qui, selon la croyance commune, ont eu une influence immense sur
la civilisation occidentale), semblent avoir été inspirées dans une large mesure par des
intérêts communs ou du moins étroitement liés. Nous avons retrouvé ces sources en
Égypte et plus particulièrement dans les mystères égyptiens.
Voyons maintenant comment la religion chrétienne s’intègre dans cette image –
une religion qui a eu une influence encore plus grande sur notre civilisation que les
mystères grecs et la religion juive.
Au moment de la naissance du Christ, les Juifs étaient dispersés ailleurs qu'en
Palestine, au milieu des Romains, Grecs et autres peuples – à Babylone, Alexandrie, en
Syrie, Macédoine, Asie Mineure, etc. Ils avaient préservé leurs propres traditions, mais
nécessairement ressenti aussi les influences des diverses civilisations avec lesquelles
ils étaient entrés en contact. La civilisation romaine claire et limpide, brillante sur le
plan juridique, mais trop peu profonde, ne semble pas avoir eu un effet considérable
sur eux. Au contraire, la civilisation grecque, plus profonde et plus mystique, a eu une
influence certaine sur la pensée juive de l’époque. Les différentes écoles
philosophiques - les stoïciens, les pythagoriciens et les platoniciens, par exemple -
avaient déjà largement diffusé certains enseignements jusque-là confinés aux rites
secrets des mystères.
Outre les masses populaires, il existait trois sectes « mystiques » (ou «
philosophiques ») parmi les juifs: les Pharisiens, les Sadducéens et les Esséniens.
Flavius Josèphe (historien juif, AD 37-95) [La vie de Flavius Josèphe, écrite par lui-
même. Publié par Thomas Kinnersley, New York, 1821. William Whiston, traducteur.]
qui a mentionné ces trois sectes, dit des Pharisiens qu'ils étaient « des parents de la
secte des stoïciens, comme les appelaient les Grecs ». « À propos des Esséniens, il dit:»
Ces hommes vivent le même genre de vie que ceux que les Grecs appellent
pythagoriciens » [Antiquités des Juifs. Publié par Thomas Kinnersley, New York, 1821.
William \ Whiston, traducteur].
Cela semble indiquer qu'au moins deux des trois sectes juives sont nées sous
influence grecque. Nous nous intéressons principalement au rôle des Esséniens car
nous pouvons tracer, à travers eux, le fil conducteur du Christianisme.
Il y avait eu, en général, une grande fermentation des idées grecques dans les
cercles juifs. Les Sadducéens eux-mêmes manifestaient un penchant pour la culture
grecque, mais davantage pour l'enseignement philosophique que pour l'enseignement
mystique. On peut considérer les Sadducéens comme de simples positivistes de
l’époque. Ils refusèrent d'accepter quoi que ce soit des traditions religieuses juives
allant au-delà des paroles de l'Ancien Testament. Certains auteurs pensent même
qu'ils ne croyaient pas du tout aux doctrines religieuses et ont reconnu l'Ancien
Testament simplement pour préserver les apparences. En tout état de cause, ils
refusèrent de croire en l'immortalité de l'âme, concept qui était probablement dû

177
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
d’une part à l'influence des mystères grecs, l’autre part aux traditions orales des deux
autres sectes juives. Les informations disponibles sur les Sadducéens sont trop
fragmentaires pour nous permettre de déduire quellefut leur influence sur la
civilisation occidentale.
Nous en savons un peu plus sur les Pharisiens. On les rappelle généralement
comme des hommes pleins d'avarice, de fierté et d'hypocrisie - une description
attribuée au Christ. Il est probable que la colère de Christ ne visait que le mouton noir
des Pharisiens plutôt que cette secte dans son ensemble. En outre, il est possible qu’il
y ait eu beaucoup de moutons noirs. Les Pharisiens, en tant que groupe, exerçaient
une influence considérable sur le peuple. Peut-être que leur grand pouvoir en a
corrompu beaucoup. Quels que soient les échecs des pharisiens en tant qu'individus -
des manquements qui ont été sanctionnés par le Christ - nous pouvons reconnaître
parmi leurs enseignements plusieurs doctrines, probablement d'origine grecque, qui
semblent avoir été reprises par le Christianisme.
Les Pharisiens enseignient que l'âme de l'homme est immortelle et qu'il existait
une résurrection pour les âmes des bons. Ils croyaient aussi en l'existence des anges.
Ces doctrines, qui, comme nous le savons, sont apparues plus tard dans le
Christianisme, n'existaient pas dans les enseignements originaux de Moïse.
L'explication la plus évidente de leur origine est qu'ils ont été extraits par les Pharisiens
depuis d’anciens mystères : le « secret » au plus haut degré des mystères éleusiniens
incluait l'immortalité de l'âme et la vie éternelle; de plus, le concept de résurrection
enseigné par les Pharisiens, bien qu'il ressemble de près à l'idée chrétienne ultérieure
de résurrection, et correspond également, dans un certain sens, à la métempsychose
grecque. (La théorie des « anges » pourrait avoir été extraite des mystères de
Zoroastre par les Juifs pendant leur séjour à Babylone.)
Tout est régi par la volonté de Dieu - et l'individu conserve néanmoins son libre
arbitre concernant tout ce qui dépend de lui. Il n'y avait pas de contradiction entre ces
deux concepts pour les Pharisiens et il n'y en a pas non plus pour les Chrétiens. Comme
Saint-Augustin après eux, les Pharisiens ont également parlé du « Royaume de Dieu
sur la terre ». Le pouvoir de Dieu est au-dessus de celui des dirigeants terrestres,
dirent-ils, et ils refusèrent de prêter serment aux empereurs romains.
Ainsi, la secte des Pharisiens constituait, dans un certain sens, une transition
entre les enseignements mystiques grecs et le Christianisme. Un rôle de transition
beaucoup plus frappant entre les deux civilisations fut cependant joué par la troisième
secte, les Esséniens. Nous pouvons supposer qu'un bon nombre des doctrines de base
des Esséniens juifs venaient de Grèce - et ces doctrines étaient également très proches
de celles enseignées plus tard dans la religion chrétienne. Par conséquent, les
Esséniens doivent avoir été des disciples idéaux du Christ prêts à pleinement à
accepter ses enseignements et à être absorbé par sa nouvelle religion. On peut aussi
dire que si la religion chrétienne n'était pas née, les Esséniens auraient probablement
continué à exister en tant que secte juive de caractère distinctif ou seraient devenus
les fondateurs d'une religion distincte, proclamant une vérité très proche, à bien des
égards, de ce que nous connaissons aujourd'hui comme le Christianisme.
178
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
Nous accorderons une attention particulière aux Esséniens, car nous sommes enclins
à penser que cette secte juive représente le « chaînon manquant » le plus important
entre les enseignements secrets grecs et les débuts du Christianisme. Ils constituent
une sorte de jonction entre les civilisations grecque et occidentale. Les Esséniens
peuvent sembler être, à première vue, loin de nos problèmes actuels. Il est toutefois
utile d’avoir une idée claire de leur rôle dans l’évolution morale et philosophique de
l’humanité afin de bien comprendre notre position dans notre combat pour la
civilisation.
Le « chaînon manquant » entre les enseignements grecs et le Christianisme.
Selon la description de Joseph, les Esséniens ont manifesté ne grande affection les
uns pour les autres. Ils vivaient dans une sorte de communauté qui pourrait avoir
inspiré les ordres religieux du Christianisme. Ils méprisaient les richesses et aucun
d'entre eux n'en avait plus qu'un autre. « Car c’est une loi parmi eux que ceux qui
s’adressent à eux doivent laisser ce qu’ils ont en commun à l’ensemble de l’Ordre: de
sorte qu’il n’y ait pas entre eux d’apparence de pauvreté ou d’excès de richesses; les
biens de chacun sont mêlés à ceux des autres, et ainsi, il y a comme un patrimoine
parmi tous les frères; ils ne permettent pas non plus le changement de vêtements ou
de chaussures jusqu'à ce qu'ils soient d'abord entièrement déchirés ou usés par le
temps. Quant à leur piété envers Dieu, c'est très extraordinaire. Avant le lever du
soleil, ils ne disent pas un mot sur quelque sujet profane; mais ils font certaines prières
qu'ils ont reçues de leurs ancêtres, comme si elles suppliaient son lever » [Flavius
Josèphe, Guerres des Juifs. Publié par Thomas Kinnersley, New York, 1821. William
Whiston, traducteur.]
Ils sont ensuite renvoyés par leurs « curateurs » pour exercer certains des arts
dans lesquels ils sont habiles. Ils travaillent cinq heures, se rassemblent encore,
prennent des bains de purification à l’eau froide et se revêtent de voiles blancs. Alors
seulement ils s'assoient pour manger une sorte de nourriture, mais il est illégal de
goûter la nourriture avant que le prêtre ait dit l’acte de grâce. Après leur repas, ils
répètent l’acte de grâce. Ensuite, ils déposent leurs vêtements blancs et retournent à
leurs travaux. Pour le souper, ils procèdent de la même manière. Les discussions
bruyantes et bruyantes sont interdites, mais chacun à son tour est autorisé à parler. «
Le silence ainsi gardé dans leur maison apparaît aux étrangers comme un énorme
mystère », dit Joseph. Ils ne font rien sans les instructions de leurs « curateurs », si ce
n'est d'aider ceux qui sont dans le besoin; ils peuvent, de leur plein gré, aider ou tout
ce qu’ils disent a plus de poids que de serment, mais ils n’ont pas le droit de jurer. Ils
considèrent que jurer est pire que le parjure [Le Christianisme contient des injonctions
similaires contre le fait de jurer; ceux de Christ, Marc. V, 34, XXIII, 16, et St James V, 12.
Mais des exceptions sont permises pour des raisons « solennelles » et à de grandes et
nécessaires occasions. Ainsi, les constitutions apostoliques interdisent de jurer en
général, mais de dire ailleurs: on ne doit pas « jurer faussement. »], - mais malgré cette
interdiction, le néophyte admis dans leur secte. [Ceux qui souhaitaient être admis
devaient attendre plusieurs années avant de vivre chez les Esséniens. Ils

179
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
n'ont été acceptés qu'après avoir prouvé leur valeur lors de plusieurs essais] devait
jurer au moment de l'initiation « qu'il ne cachera rien à ceux de sa propre secte, ou ne
découvrira aucune de leurs doctrines à autrui. » C'est le même genre de vœu de secret
que l'on ne retrouve pas seulement dans les anciens Mystères grecs et égyptiens, mais
aussi dans les ordres religieux des derniers jours et dans les diverses sociétés secrètes
du Moyen Âge.
L'attitude des Esséniens envers la douleur et la torture, telle que décrite par
Josèphe, rappelle beaucoup ce que nous savons des premiers martyrs du
Christianisme:
« Ils condamnent les misères de la vie, et sont au-dessus de la douleur par la
générosité de leur esprit. Et quant à la mort, si ce devait être pour leur gloire, ils
l'estimeraient mieux que de vivre toujours. Et en effet, notre guerre avec les Romains
a fourni de nombreuses preuves de la grande âme qu’ils avaient dans leurs procès.
Bien qu’ils aient été torturés et déformés, brûlés et déchirés, qu'ils aient subi toutes
sortes d’instruments de supplice qui les ont obligés à blasphémer leur législateur ou à
manger ce qui leur était interdit; cependant, ils ne pourraient être faits pour faire ni
l'un ni l'autre: ni une seule fois pour flatter leurs bourreaux ou pour verser une larme.
Mais ils ont souri dans leurs douleurs mêmes et ont ri de ceux qu'ils méprisent qui leur
ont infligés les tourments; et ils ont résigné leurs âmes avec une grande joie: comme
s'ils s'attendaient à les recevoir à nouveau. »
Il est clair qu'il s'agit du même matériel humain que celui dont les premiers
chrétiens ont été faits. Tant qu'ils étaient Juifs de la secte des Esséniens, ils refusèrent
de blasphémer leur « législateur », c'est-à-dire Moïse. Lorsqu'ils ont été appelés
chrétiens, ils ont fait preuve de la même fidélité envers leur Sauveur.
En ce qui concerne les doctrines des Esséniens, Joseph donne une image suggérant
que ces doctrines sont nées du contact des croyances juives originelles avec certains
enseignements grecs - qui semblent toutes provenir des mystères Éleusiniens: [nous
avons vu qu'ailleurs Josephus avait comparé les doctrines des Esséniens aux
enseignements de Pythagore, qui étaient eux-mêmes étroitement liés aux Mystères.] :
« Leur doctrine est que les corps sont corrompus et que la matière dont ils sont faits
n’est pas permanente, mais que les âmes sont immortelles et durent éternellement,
et qu’elles viennent de l’air le plus sublime et s’unissent à leur corps comme dans des
prisons, dans lesquelles elles se trouvent attirées par un certain charme naturel, mais
que, libérées des liens de la chair et libérées d'un long esclavage, elles se réjouissent
et montent ascendante, ce qui est semblable à l'opinion des Grecs: les âmes ont leurs
habitations au-delà de l'océan, et dans une région non accablée de tempêtes de pluie
ou, de neige ni de chaleur intense: mais que cet endroit est comme rafraîchi par la
douce respiration d'un vent d'ouest qui souffle perpétuellement de l'océan. Tandis
qu'ils attribuent à de mauvaises âmes une tanière sombre et orageuse, pleine de
punitions sans fin. Et en effet, les Grecs semblent avoir suivi la même idée lorsqu'ils
attribuent les îles de leurs bienheureux à leurs braves hommes qu'ils appellent «
héros » et « demi-dieux »; et que les âmes sont punies de certaines personnes telles
que Sisyphe, Tantale, Ixion et Tityos : ce qui est construit sur cette première
180
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
supposition que les âmes sont immortelles. Et de là sont réunies ces exhortations à la
vertu et contre la perversité; grâce à quoisont renforcés les hommes de bien dans la
conduite de leur vie par l'espoir qu'ils ont d’être récompensés après leur mort; et par
quoi les penchants forcenés des mauvais hommes vers le vice sont restreints par la
crainte et l'expectative dans lesquelles ils se trouvent, que même s’ils s’en cachent
dans cette vie, ils subiront un châtiment immortel après leur mort. Ce sont les
doctrines divines des Esséniens sur l’âme qui constituent un appât incontournable
pour ceux qui ont jadis goûté à leur philosophie. »
Selon Joseph, il y avait environ quatre mille Esséniens à son époque. Même s’ils
s’appelaient Juifs, ils pouvaient tout aussi bien être considérés comme les disciples
d’une nouvelle religion. Ils ont probablement évolué, comme nous l’avons supposé, à
partir du contact de la foi juive avec les enseignements mystiques grecs. Ils ont été
exclus de la cour commune du Temple. Cela n’est pas surprenant compte tenu du
caractère extrêmement peu orthodoxe de leurs croyances juives.
Les tendances convergentes de la Progression ascendante
Nous avons accordé beaucoup d’attention aux Esséniens parce que cette secte
aux multiples visages, qui se prétendait juive et qui était grecque dans nombre de ses
doctrines, s’est rapprochée des formes anciennes du Christianisme. Par conséquent,
les Esséniens, quelle que soit leur influence historique réelle, ont joué un rôle
caractéristique dans le processus spirituel qui se déroula simultanément dans divers
domaines au cours de la période de gestation de la civilisation occidentale: [On
pourrait citer par exemple les Thérapeutes, une autre secte juive qui, sous l'influence
des enseignements grecs, finit par ressembler de très près à une secte chrétienne],
certains éléments grecs et juifs se confondirent dans des proportions diverses et
aboutirent à des idées et des institutions d'un caractère purement chrétien. En
supposant l’influence de l’Égypte sur les civilisations grecque et juive, nous pouvons
donner le schéma suivant de l’évolution spirituelle et culturelle qui s’est produite:
C'est la forme que la Progression ascendante (voir page 182) a probablement
prise au cours des deux ou trois mille dernières années (en mettant de nombreux sous-
chemins qui n'ont pas leur place dans cette représentation schématique.
En plus de l'effet plus profond des enseignements mystiques dont nous avons
parlé, nous avons souligné la possibilité que les enseignements des philosophes aient
une influence limitée à la fois, en particulier chez les érudits.

181
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
D'autre part, divers courants dits hérétiques se sont déplacés parallèlement au
courant principal du Christianisme. Ces derniers ont été condamnés par l'Église - qui
agissait pour se protéger naturellement contre une confusion excessive - une
diversification et un éclatement de ses doctrines de base. Ces courants (manichéisme,
gnosticisme, catharisme, etc.) étaient néanmoins d’excellents vecteurs de la
Progression ascendante et l’entraînaient dans des milieux extrêmement diversifiés. Il
y avait des enseignements pour les goûts les plus différents et pour les divers degrés
d'évolution mentale de l'humanité. Ils ont remplacé, dans un certain sens, les multiples
degrés d’initiation des mystères originels, qui, comme indiqué plus haut,
correspondaient à ces divers degrés de développement mental.
Historiquement plus importante que tous les sous-enseignements, l'Église de
Rome est devenue une initiation de masse des plus extraordinaires pour les peuples
barbares d'Europe et, plus tard, de plusieurs autres continents. Si elle n’avait pas
fermement établi ses propres traditions au cours des longs siècles qui ont précédé la
Réforme, les diverses religions protestantes n’auraient jamais pu afficher une unité
aussi remarquable dans leur substance chrétienne fondamentale.
Christianisme: véhicule d'initiation et de civilisation
Ce n'est pas le moment d'examiner les arguments des deux camps dans la
discussion séculaire entre les défenseurs et les critiques de Rome. De notre point de
vue, une seule chose compte: toutes les religions chrétiennes ont porté à travers le
monde les germes d'une même initiation et d'une même civilisation.
Comme nous l'avons dit précédemment, nous ne nous intéressons ici qu'au
contenu moral et à l'influence des religions chrétiennes. Les enseignements spirituels
et la cosmogonie chrétienne sont hors de notre exposé, sauf dans la mesure où ils
servent de véhicule à certaines vérités morales. Dans ce domaine moral, le
Christianisme a certainement agi comme un « révélateur » à très grande échelle: il a
révélé à des personnes nourries des concepts barbares ce que nous considérons
communément comme une vérité morale supérieure ou meilleure. Il leur a montré
que cette vérité morale découle de certains enseignements spirituels: l'immoralité de
l'âme, Dieu un esprit, l'homme venant de Dieu et retournant à Dieu. Ce sont les mêmes
types d’enseignement que ceux donnés aux initiés des plus grands mystères et dans
les deux cas.les mêmes types de principes moraux ont été déduits.
Nous avons vu qu'outre ces déductions spirituelles d'une morale, il existait
également dans les mystères grecs et égyptiens une déduction de type « utilitaire » ou
« pragmatique ». Ceci était basé sur les découvertes agricoles de Demeter et dans une
certaine mesure sur l'invention du vin par Dionysos. Ce dernier était le genre de
révélation « utilitaire » qui a amené les Grecs de la « vie avec des épines » au concept
de vie « au sol ». Ces éléments des mystères grecs - qui existaient déjà en Égypte - sont
présents dans le Christianisme sous une forme encore plus voilée symboliquement.
Leur équivalent le plus proche est le sacrement de la Sainte Eucharistie avec sa «
transsubstantiation » de pain et de vin en corps et en sang du Christ. Selon saint
Thomas d'Aquin (Summa Theologica, LXXIII, 6), ce sacrement avait été préfiguré dans

182
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
la religion juive par le pain et le vin offerts par Melchisédek, ainsi que par la manne qui
contenait - en tant que nourriture spirituelle-- chaque saveur et chaque douceur. Les
différents sacrements, le baptême, la confirmation, etc., correspondent probablement
aux différents degrés de l'initiation ancienne. Il y avait sept degrés dans les mystères
d'Éleusine et sept sacrements dans la religion catholique. Une comparaison détaillée
ne peut être entreprise ici.
Parmi les deux types de déduction de la même vérité morale, l’utilitariste et le
spirituel, qui avaient coexisté dans les mystères grecs (à deux degrés différents
d'initiation) - l'accent dans ce cas était mis sur le spirituel. - la religion qui confère à
tous ses membres le plein avantage de l’initiation doit choisir entre différents types de
déduction de la même vérité. Le Christianisme a choisi la déduction supérieure, la plus
spirituelle des deux.
Dans les mystères grecs, on enseignait aux initiés des degrés inférieurs à cesser
de rechercher le bonheur qui consiste à s’entrepiller et à s’entretuer. Ils ont été
amenés à comprendre, à l’aide de symboles transparents, quel’échange des fruits de
la terre pouvait procurer un bonheur bien plus grand que celui qu’ils trouvaient dans
la « vie avec des épines ». Cette déduction pratique a été jugée compréhensible par
les initiés communs.
Le bonheur qui se trouve dans « l'amour mystique » et à un niveau supérieur le
bonheur dans l'unité post mortem de l'âme humaine avec l'Unique étaient des vérités
réservées à quelques élus. Des enseignements très proches de ces dernières vérités
ont été mis au centre du Christianisme pour la détermination du bonheur humain, bien
que cette religion ait largement ouvert les portes de l'initiation à tous. Dans le
Christianisme, le bonheur parfait de l'homme consiste dans la « vision de Dieu ».
L'homme ne peut pas posséder ce bonheur parfait sur la terre. Il ne peut que s'y
préparer. La « vision de Dieu » signifie pour l'homme la possession de tout bien et
l'exclusion de tout mal. [Thomas d'Aquin, Summa Theologica, 111, 8, IV, 1-8, et V, 7] -
Le Christianisme considérait tous les hommes capables de comprendre cette origine
mystique du bonheur à partir du moment où le Christ est entré dans le monde. La
venue du Christ sur la terre représente donc, dans un certain sens, la descente des
mystères ésotériques de leurs anciennes hauteurs olympiennes.
Le rôle des mouvements « marginaux » du Christianisme
Outre le Christianisme officiel et les doctrines chrétiennes « hérétiques »,
plusieurs sociétés secrètes ont servi de véhicules à l'éducation morale au Moyen Âge.
Les enseignements moraux des rosicruciens et de la guilde ésotérique des bâtisseurs
de cathédrales (les « maçons en exercice ») étaient proches des lois morales de l'Église,
mais étaient exprimés sous forme de symboles secrets. L'Ordre des Templiers, l'un des
ordres de l'Église des Chevaliers, avait aussi son « secret ». Dans un certain sens, ces
sociétés secrètes représentaient la persistance des anciennes méthodes ésotériques.
À de nombreux égards, ils semblent être issus des Esséniens, des mystères grecs et
peut-être même d'Égypte. Toutes ces sociétés ont participé activement à la
Progression ascendante de l’humanité. Leur principale préoccupation était le

183
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
perfectionnement de l'individu et de l'humanité.
À première vue, cet objectif semble tout aussi bien avoir été divulgué
publiquement. Mais des considérations semblables à celles qui pesaient avec la tête
des anciens mystères [voir page 168.]
; fait ces sociétés procèdent aussi en secret. Victor Magnien (dans Les Mystères
éleusiniens) déclare: « L'existence de sociétés secrètes ou fermées dans lesquelles
certains enseignements ou certaines pratiques sont transmis à des personnes choisies
et éprouvées correspond à une tendance très générale de la nature humaine ».
Au dix-septième et dix-huitième siècle, la maçonnerie dite « spéculative » (c'est-
à-dire purement phiIosophique) a atteint une position dominante parmi les sociétés
secrètes. Au cours des dernières années, les historiens français ont eu un débat
houleux pour déterminer si la maçonnerie avait ou non contribué à l’avènement de la
Révolution française. Il nous semble qu'en discutant en profondeur dans sa loge des
idées qui étaient certainement des idées « chrétiennes » au sens moral, et qui étaient
en contradiction avec les pratiques tyranniques et féodales de l'époque, la maçonnerie
française a sans aucun doute préparé le terrain pour la libération du Révolution. Mais
le Christianisme lui-même, qui en raison de ses enseignements, exerçait une influence
continuelle dans le sens de la Progression ascendante, même si des membres
éminents de l'Église étaient parfois les alliés des pouvoirs opposés à ceux-ci.
Les voies de la civilisation sont souvent paradoxales. Les idées et les tendances
se propagent par des canaux contradictoires (ce qui permet possible pour eux de
pénétrer beaucoup plus profondément dans des couches variées de la société). Les
différentes religions chrétiennes ont souvent été en conflit entre elles. Rome,
soucieuse de garder le Christianisme uni, combattit la Réforme aussi énergiquement
qu’elle s’était battue contre les enseignements hérétiques. En outre, Rome a depuis
longtemps interdit la maçonnerie, bien qu’à l’origine de nombreux membres éminents
de l’Église appartenaient à cette organisation secrète.
Nous devons considérer toutes ces activités comme des « luttes internes », car
fondamentalement à Rome, les différentes autres religions chrétiennes [on pourrait
les appeler « religions judéo-chrétiennes » - et on pourrait y ajouter, probablement, la
plupart des autres religions contemporaines, le mahométisme, le bouddhisme, etc.] et
les sociétés secrètes de type maçonnique poursuivaient les mêmes objectifs, du moins
dans le domaine moral. Elless poursuivaient tous le même type d'éducation morale de
l'humanité, bien qu'elles aient pu différer quant à la manière dont cette éducation
pouvait s’effectuer.
Même certaines écoles de pensée qui méprisent les méthodes « mystiques »
dans la poursuite de leurs objectifs ont accompli la même tâche dans le processus de
civilisation que les religions et les sociétés secrètes. Les doctrines et les mouvements
sociaux modernes, par exemple, ont porté les idées morales gréco-chrétiennes à leur
manière. [On pourrait les appeler « religions judéo-chrétiennes » - et on pourrait leur
ajouter probablement, la plupart des autres religions contemporaines, le
mahométisme, Bouddhisme, etc.] Ils ont diffusé ces idées dans des cercles dont la
mentalité est orientée vers une approche « positive » et qui auraient refusé de les
184
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
accepter de toute source « mystique ». Ces mouvements - bien qu'ils ne se vantent
généralement pas de cette ascendance - ont néanmoins les mêmes racines gréco-
chrétiennes que les religions modernes et les autres enseignements mystiques. Tout
leur contenu, à la fois « critique » et « constructif », repose sur une vision morale qui
est essentiellement gréco-chrétienne ou qui, du moins historiquement, a évolué à
partir de la pensée mystique gréco-chrétienne.
Nous ne pouvons pas examiner ici les avantages et les inconvénients
généralement avancés en ce qui concerne les théories économiques et sociales
modernes actuellement appelées « marxisme «. Nous faisons la distinction entre le
marxisme moderne et le marxisme fondamental, parce que ce dernier, le marxisme de
Marx, était principalement « critique » et non « constructif » comme les doctrines de
ses disciples modernes. Que nous considérions que la critique de la société capitaliste
par Marx soit justifiée ou injustifiée n’a aucune incidence sur nos objectifs actuels; et
si nous sommes favorables ou violemment opposés aux solutions collectivistes qui
sont préconisées par les disciples de Marx. Quoi qu'il en soit, il faut admettre que
l'attitude critique de Marx est basée sur les prémisses de la morale gréco-chrétienne.
C’est l’attitude critique d’un homme qui, inspiré par sa conception gréco-chrétienne
de la vie, considère - à tort ou à raison - certaines conditions qui prévalent comme
injustes.
Les précédentes théories socialistes, principalement françaises - celles de
Fourier, de Saint-Simon, de Proudhon, de Louis Blanc, etc. étaient toutes plus ou moins
fondées sur le principe que « l'homme est bon », avec une signification résolument
gréco-chrétienne du mot « bien »
On peut en dire autant des diverses tendances et idées contenues dans
l’expression très générale « liberté de pensée «. Les libres penseurs refusent
également de reconnaître le rôle des sources d’inspiration mystiques dans leur
interprétation de la moralité. En réalité, cependant, leur idéal éthique a dérivé soit du
type chrétien de pensée, soit de celui des philosophes grecs - et ces derniers ont été
influencés directement ou indirectement par les mystères. Même les types de «
tendances à la pensée libre » qui se considèrent comme une opposition absolue aux
idées grecques et chrétiennes découlent indirectement des mêmes sources
d'inspiration que ces dernières. Nous pensons ici aux différentes tendances de la
pensée populaire qui sont plus ou moins liées aux différentes philosophies «
utilitaristes » et « pragmatistes ». « L’utilité » est considérée comme le gabarit
fondamental de la moralité et aucun critère moral divin, mystique ou intuitif n'est
reconnu par ces écoles.
En pratique, les conclusions morales et les jugements de ces libres penseurs
coïncident généralement avec les idées morales gréco-chrétiennes. La raison en est
que, bien qu'ils fondent leurs conclusions morales sur le concept d ‘ « utilité », ils
doivent alors décider de ce qui doit être considéré comme « utile ». La question
devient alors une question de choix - de préférence - et non de détermination
scientifique, car « l’utilité » désirée dépend entièrement du type de futur visualisé
pour l'individu ou pour l'humanité.
185
IX CIVILISATION OCCIDENTALE ET PROGRESSION ASCENDANTE
Pour déterminer nos préférences, il n'y a apparemment aucune raison plus
convaincante de tourner plutôt dans une direction que dans une autre. Nous nous
tournons donc vers le choix de notre coeur. Parce que même les libres penseurs «
utilitaires » sont inconsciemment influencés par leur origine gréco-chrétienne, mettre
en pratique leurs conclusions et jugements moraux coïncide avec les idées morales
gréco-chrétiennes.
Les Prusso-Teutons combattent toute la Progression ascendante
Dans les pages précédentes, notre but n’était pas de passer en revue
systématiquement les différentes doctrines morales qui ont contribué à la formation
de la civilisation occidentale. Notre objectif était simplement d'examiner brièvement
les racines communes à tous les groupes et éléments composant la Progression
ascendante.
Nous avons distingué dans cette Progression ascendante des éléments tels que
la civilisation grecque, l’école de pensée juridique romaine, les religions judéo-
chrétiennes, les mouvements humanitaires, les doctrines sociales modernes, les
traditions démocratiques (voir page 195).
Dans le camp opposé se trouve le Prusso-Teutonisme, une partie de la
progression descendante - une partie qui a pris des proportions gigantesques.
Ce n’est pas à cause du caprice d’un seul homme que le Prusso-Teutonisme
(représenté pour le moment par Hitler) s’oppose si violemment à tous les éléments
constitutifs de la Progression ascendante. Cette opposition est quelque chose de
basique et d’organique; et c'était inévitable - Hitler ne lui donne que l'expression
actuelle de sa manière brutale et médiumnique.
Mais Hitler et les Prusso-Teutons se disputent la bataille à la pièce. Ils ne révèlent
que des fragments de leurs intentions spirituelles (comme ils ne l'ont révélé que par
fragments, leurs intentions de conquête des différents pays environnants), dans le but
d'empêcher toutes les forces spirituelles et matérielles qu'ils souhaitent détruire de
former une alliance entre eux. Notre tâche est donc de réunir, de synthétiser, ces
éléments de la Progression ascendante que les Prusso-Teutoniques cherchent à
scinder et à détruire. C’est pour cette raison que l’esquisse d’une telle synthèse a été
suggérée dans le présent chapitre. -

186
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
CHAPITRE X
ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
Les divers courants, écoles de pensée, mouvements, religions, etc., qui ont
contribué à notre Progression ascendante sont généralement divisés entre eux par
leurs différences et leurs différends doctrinaux. En temps normal, c'est comme il se
doit, car ces conflits entraînent de nouveaux progrès. De temps en temps, cependant,
ces désaccords internes deviennent si vifs, si passionnés, que des clivages irréparables
divisent un groupe d'un autre dans le même camp. Dans des moments comme le
présent - quand un danger extérieur de caractère tout à fait différent menace les
membres du camp de la Progression ascendante - une telle division interne peut avoir
des effets désastreux. La haine et la passion mutuelles déforment souvent tellement
la vision de ceux qui participent à la Progression ascendante qu’ils ne peuvent pas
toujours distinguer la différence de caractère entre, d’une part, leurs désaccords
normaux avec les autres membres de leur propre camp, et, d’autre part, la différence
beaucoup plus profonde avec l'ennemi extérieur.
Il y a quelque temps, on a plaisanté en disant que les peuples de la Terre
n'oublieraient jamais leurs différences jusqu'à ce que les habitants de Mars menacent
d'une invasion. Les actions des Prussoteutoniques ont le même rapport au monde que
celles des Martiens: les idées et les pratiques que ceux-ci essaient d'imposer à notre
monde ne sont pas de simples variations au sein d'un même courant culturel. Ils
tentent de nous soumettre aux règles et aux habitudes d'une vie basée sur un concept
tout à fait différent du nôtre - un concept aussi étranger que s'il venait d'une autre
planète. En dernière analyse, il s’agit simplement d’une vision de la vie abandonnée
depuis longtemps par ceux que la Progression ascendante a unis, peu importe dans
quelle partie du monde ils vivent.
Le terrain d'entente
Lorsque certains mots deviennent « attachés » à certains groupes, il peut être
mal vu s'ils sont utilisés en relation avec d'autres groupes. On a parlé dans les pages
précédentes de « l'initiation » à travers laquelle les différentes parties constitutives de
la Progression ascendante sont passés. Nous sommes bien conscients que l’utilisation
du mot « initiation » peut susciter le ressentiment de ces groupes qui ne reconnaissent
pas leur relation avec les tendances mystiques. Cependant, l'expression « initiation »
peut être utilisée dans un sens très général dans l'histoire de la pensée humaine pour
désigner le processus « révélateur » mentionné dans les pages précédentes.
C’est à la fois dans ce sens et, dans le cas des religions et des groupes mystiques,
dans un sens également « mystique » que nous avons utilisé le mot « initiation ». Nous
avons essayé de souligner que les différents groupes de la Progression ascendante
avaient tous pour origine la même « initiation », le même processus « d’ouverture des
yeux «. Il est important que tous les individus et groupes qui peuvent retracer leur
ascendance spirituelle à cette initiation s’en rendent pleinement compte; et qu’ils
voient clairement que c’est ce qui les sépare définitivement et irrévocablement des
groupes de la progression descendante. [Nous avons mentionné parmi les éléments

187
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
constitutifs de cette progression descendante: la mentalité barbare, la société féodale,
le complot prussoteutonique et les ambitions nazies contemporaines que les Prusso-
Teutoniques s'efforcent de séparer et de détruire. C’est pour cette raison que l’esquisse
d’une telle synthèse a été suggérée dans le présent chapitre. ]-
Cette ascendance spirituelle commune représente pour tous les membres de la
Progression ascendante une sorte de noblesse dont tous devraient être fiers, peu
importe la raison. Quelles différences idéologiques ont pu les séparer dans le passé.
Ces différences idéologiques les séparent encore à l'avenir - et il est bon que tel
soit le cas. Entre-temps, cependant, explorons pleinement le sens de notre « noblesse
» commune afin de pouvoir discuter pleinement et puissions ainsi prendre une
position bien plus efficace contre la menace qui vient de l’extérieur et qui date de l’âge
des ténèbres.
Nous ne prétendons pas définir dans ce livre le « terrain d’entente » sur lequel
tous les membres de cette noblesse spirituelle, tous les participants à la Progression
ascendantes, peuvent établir fermement leurs lignes de défense. Nous espérons
toutefois que le thème que nous avons suggéré sera précisé. La plupart des individus,
nations, groupes, etc., ont compris instinctivement ce que le danger du Nazisme
signifie. Mais il existe de nombreux doutes et incertitudes concernant les racines de
ce danger et son étendue. Par contre, tous ne comprennent pas tout à fait qu’il s’agit
d’une nature tout à fait différente des luttes et des divergences d’opinions habituelles
entre les partis, les religions, les mouvements, etc.
Quels que soient les hauts et les bas quotidiens de la guerre, il est important de
renforcer notre « front spirituel » interne. C'est ce qui nous permettra de gagner à la
fois la guerre et la paix.
L'initiation commune
Nous ne devrions pas avoir honte de nos origines. Cela signifie que nous ne
devrions pas avoir peur de reconnaître, du moins historiquement, le contexte
d'initiative « mystique » qui se cache derrière notre évolution mentale. L'initiation est
venue à nos ancêtres et à nous-mêmes par des canaux variés qui, dans les anciens
mystères, ont tous convergé. Que notre initiation soit passée par l’un de ces canaux
ou par tous, c’est toujours la même initiation et elle représente un lien commun pour
nous tous. Les Prusso-Teutons et leurs satellites proches ne reçurent jamais cette
initiation ou, s'ils ont été approchés par elle, elle les a survolés sans laisser de trace.
Autres survivances anachroniques
Nous n'avons pas l'intention de peindre une image complètement noire d'un
côté et blanche de l'autre. Ce ne sont pas tous les individus appartenant aux différents
groupes qui ont participé à la Progression ascendante que nous pouvons considérer
comme totalement initiés à notre sens. Le processus de civilisation est lent. Il peut
approcher son objectif. Il ne l'atteint jamais et ses réalisations sont pleines
d'imperfections. Les diverses religions, doctrines morales, etc., qui ont contribué à la
civilisation occidentale, ont cependant dans l’ensemble entraîné un changement
merveilleux dans le monde au cours des mille dernières années.
188
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
Le processus de civilisation ne pourra peut-être jamais pénétrer dans tous les
recoins de notre société humaine. Mais ces recoins deviennent de moins en moins
nombreux. Nous et nos ancêtres avons pensé que rien dans ces recoins ne pouvait
compromettre l'équilibre de l'ensemble. Nous avons considéré les vestiges du concept
primitif « non-initié « de la vie ['Ceux-ci ont survécu partout, y compris dans les pays
démocratiques.] -- les nombreux réactionnaires, groupes à l'esprit féodal - simplement
comme des anachronismes pittoresques. Nous avons attaché peu d’importance pour
eux parce que les forces motrices variées de la Progression ascendante agissaient
contre elles simultanément dans la joie, le sang versé et les larmes, à tous les niveaux
de la société, et ainsi un nettoyage continu a été effectué.
La survie isolée d’éléments de la progression vers le bas n’aurait en effet pas eu
de grande conséquence, alors que l’influence dynamique de la Progression ascendante
donnait le ton au monde occidental et, plus ou moins, au monde dans son ensemble.
Mais toutes les estimations étaient contrariées par le fait que les forces motrices de la
progression descendante avaient accumulé un pouvoir considérable dans leur
isolement en Prusse-Orientale et venaient récemment de se frayer un chemin au
premier plan des évènements mondiaux. Ceux qui représentaient la Progression
ascendante ont été pris par surprise - et la lutte actuelle en est le résultat.
Le « pseudo-ésotérisme » prussoteutonique
Nous sommes confrontés à une situation paradoxale. Les concepts de base de la
Progression ascendante trouvent leur origine dans les mystères ésotériques. Ces
concepts sont ensuite apparus dans la lumière du soleil, d'abord exprimés par des
religions exotériques et ouvertement enseignées, puis par des doctrines encore plus
ouvertement révélées de divers mouvements et écoles de pensée.
D'autre part, les forces barbares primitives qui ont prospéré en Europe et
existaient partout (pendant la période qui a précédé l'effet civilisateur des mystères,
des religions et des différents courants de la pensée occidentale) ont compris qu'elles
ne pourraient survivre et acquérir un nouveau pouvoir que si à leur tour ellesutilisaient
utilisé des méthodes de secret. Maintenant, ils nous font face avec tous les avantages
que ces méthodes procurent à ceux qui les emploient.
Ainsi, alors que l’initiation à une vérité morale supérieure se révélait de plus en
plus ouverte, les forces qui tentaient de préserver le mode de vie qui était autrefois le
mode courant de vie se sont enfoncées dans l’isolement de leurs sociétés secrètes à
partir desquelles elles utilisent la puissance qu’elles ont accumulée.
Nous devons surveiller cette situation paradoxale. Dans les circonstances
normales, les forces de la Progression ascendante auraient tous les avantages dans la
lutte qui se déroule actuellement (dans les domaines tant spirituels que matériels) en
raison de l’appel de masse de « l’initiation à la vérité morale supérieure ». Cet avantage
est toutefois quelque peu amoindri par le fait que la plupart de ces forces ascendantes
agissent à découvert depuis des siècles et ont perdu les bénéfices de leur secret
antérieur. De plus, leurs activités ont été menées de manière non concentrée, plus ou
moins au hasard, chaque force étant isolée de l'autre.

189
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
Pendant ce temps, les Prusso-Teutons ont progressivement formé leurs propres
organisations secrètes dans lesquelles ils ont habilement rappelé certaines traditions
de forme créées par l'autre camp [Hitler lui-même s’intègre bien dans cette image avec
son penchant pour un certain type d’enseignement mystique. Mais « l’ésotérisme »
d’Hitler, à l'instar de celui des Prusso-Teuroniques, n'a rien à voir avec la véritable
initiation. C'est plutôt un mélange de charlatanisme et de magie noire.] 'Au sein de ces
organisations secrètes, ils concentrent leurs forces et planifient leur action depuis de
nombreuses années.
Le « langage commun «
Les Prusso-Teutons ont réussi au cours des sept dernières décennies à inculquer
leurs propres idées à l'esprit d'un grand nombre de personnes dont nous nous
attendions à être fières de leur allégeance aux principes de la Progression ascendante.
Ces personnes - des personnes de langue allemande en Allemagne et dans
d'autres parties du monde - avaient déjà traversé le processus d'initiation civilisante
du Christianisme. Néanmoins, comme ils ont été amenés à croire qu'un langage
commun implique des liens communs plus fondamentaux, ils se sont laissés entraîner
par les Prusso-Teutons sur la pente de la progression descendante. Ce raisonnement
des Prusso-Teutons a convaincu beaucoup d’Allemands, en dépit de sa fausseté, car
aucun mouvement organisé n’a été organisé pour révéler la vérité au peuple
germanophone: seul le symbolisme superficiel d’une langue commune les unissait à la
progression descendante des Prusso-Teutons; et cela malgré qu'ils étaient
spirituellement plus attachés à la Progression ascendante.
Le monde lui-même a été confondu par des idées vaguement mystiques
concernant la signification et l’effet unificateur d’un langage commun. C'est à cause
de cette confusion que les Prusso-Teutons ont pu se faire accepter pour leur
raisonnement fallacieux. Les peuples germanophones ont été plus ou moins
abandonnés par le reste du monde et sont ainsi devenus une proie facile pour les
Prusso-Teutons.
La formation de l'abcès
Les mystères égyptiens et grecs, la religion et les sectes juives, enfin le
Christianisme et ses mouvements « marginaux » répandent partout les concepts de
coopération, d'échange de biens, d'amour fraternel, de sympathie, etc. Les forces
prussoteutoniques que nous avons décrites ont leur centre de résistance en Prusse
orientale. Elles ont agi sous l'impulsion initiale donnée par un Empereur visionnaire et
une société féodale qui, face aux idées de plus en plus répandues de la Progression
ascendante, cherchait à survivre sous les traits d'un Ordre secretement organisé.
Ainsi, elles ont formé une sorte d'abcès dans un corps par ailleurs en bonne
santé. En se cachant sous le voile du secret, en adoptant des méthodes secrètes, en
s'isolant pendant des siècles de la menace humaine, elles sont devenues un réel
danger pour le monde. Au cours de cette période, d’autres vestiges féodaux de tous
les pays, pourtant non isolés de la vie organique du globe, ont été capturés dans le
courant sain qui circule dans l’ensemble du corps et ont perdu de leur importance dans
190
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
les affaires mondiales. (Une exception peut peut-être être faite dans le cas de la
survivance du féodalisme au Japon qui, à plusieurs égards, est analogue à la situation
prussoteutonique.)
En utilisant la même figure qu'auparavant: aucun compromis n'est possible entre
les cellules saines du corps du monde et l'abcès chargé de matière en décomposition.
Une fois que le mur séculaire que l'abcès a construit autour de lui-même a éclaté, il
n'y a plus que deux possibilités: soit l'abcès se propage sur tout le corps et le
transforme en un organisme en décomposition, soit les éléments plus sains du corps
prennent le dessus et réussissent à résorber complètement l'abcès.
Les trois types d'initiation morale
Nous ne sommes pas entrés ici et nous ne pouvons pas entrer ici dans une
analyse détaillée du processus d'ouverture des yeux, éveil que l'humanité a
expérimenté - de l'initiation morale que nous avons mentionnée. Nous le savons très
bien: c’était un processus complexe et compliqué, car ses différentes phases, issues
des anciens mystères, se sont développées sous des formes variées dans les religions
modernes. Bien que tous n'aient pas pleinement assimilé les différentes phases de
cette initiation, la société humaine en général est plus ou moins « imprégnée » par son
sens - soit directement, soit à travers l'exemple donné par les autres - et c'est par elle
seule que l'avancée générale de la moralité eu lieu.
Schématiquement, les différentes phases de « l’initiation morale » semblent
émerger comme suit des mystères anciens et de sources variées, plus récentes:
1.-La découverte de l'agriculture est représentée dans les anciens mystères par
l'initiation à la « vie sans épines ». Les symboles correspondants sont les tiges de grain,
la manne, le « pain » de la Sainte Eucharistie et le pain en général. La bénédiction
quotidienne du pain par les Esséniens et par les chrétiens entre dans cette catégorie.
Le pain représente, selon une terminologie très ancienne, beaucoup plus que sa valeur
nutritive - il représente la nourriture humaine en général; (comparez des expressions
comme « Notre pain quotidien », « Panem et circenses », etc.). La représentation
symbolique de la découverte de l'agriculture correspond en même temps à un stade
supérieur de compréhension morale: avec la possibilité d'échanger les produits de la
terre, il ne vaut plus la peine de baser notre existence quotidienne sur le pillage et la
tuerie, il devient plus satisfaisant de laisser la « vie avec des épines ». Ce processus
pourrait être appelé une déduction « utilitaire » ou « matérielle » d'une morale.
2.-À un degré plus élevé des anciens mystères, nous trouvons l'initiation à «
l’amour mystique ». Ce dernier, à l’époque de la chrétienté, devient « sympathie
humaine » et « amour chrétien ». Ce processus est, dans un certain sens, une
déduction « humanitaire » d’une moralité.
3. La plus haute compréhension de la vérité morale découle de concepts tels que
« l’immortalité de l’âme », « la vie éternelle », « l’unité de l'âme humaine avec Dieu ».
(Ces concepts, qui existaient dans les anciens mystères, peuvent être trouvés parmi
les sectes préchrétiennes des Juifs et ont une importance considérable dans le

191
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
Christianisme.) On peut appeler ce processus une déduction « métaphysique » d'une
morale.
La compréhension de l’une quelconque de ces trois initiations peut suffire à
motiver un abandon de la « Vie avec des épines » et une élévation du niveau moral.
Bien que leurs formes soient différentes, leur sens est identique, c’est-à-dire qu’ils
projettent la même idée du bien et, dans un certain sens, se superposent tous les trois
dans l’esprit de ceux qui les reçoivent tous.
Les Prusso-Teutons, malgré l'apparence chrétienne sous laquelle ils ont exercé
leurs premières activités, n'ont jamais compris le sens d'aucune de ces initiations. Ils
ne l'ont pas comprise: ils ont refusé de le saisir ou ont plutôt pu leur résister parce que
leur charte fondamentale et leur « secret » [« Secret » - au sens usuel des ordres secrets
- consistant à la fois en une mission secrète et en des méthodes secrètes] - qui
comptaient pour eux plus que toute autre chose - étaient inspirés par des principes
opposés. Ces principes étaient ceux de la société féodale, société qui à son tour n'était
qu'un déguisement de société barbare.
Intérêts spirituels et matériels derrière la croissance de l'abcès
Les Prusso-Teutons fondèrent leur destin sur des motivations à la fois spirituelles
et matérielles. En outre, comme nous l'avons vu, les deux types de motifs étaient
protégés par un secret strictement gardé de la curiosité et des interférences gênantes
du monde extérieur. Telle était la situation à l'époque de l'Ordre et elle s'est poursuivie
lorsque les organisations Junker ont repris, pour leur propre compte, les ambitions et
les politiques de l'Ordre. Ce sont les raisons pour lesquelles les Prusso-Teutons ont
réussi à établir un « abcès » aussi durable de leurs propres idées et intentions au sein
d'un monde de plus en plus christianisé.
Nous avons déjà examiné ces objectifs plus en détail. Ils incluaient: la conquête
perpétuelle (au sens plein Hohenstaufen de l'impulsion impériale vers la domination
mondiale), la promotion des intérêts personnels égoïstes de ceux qui participaient à
ces entreprises (les Chevaliers et plus tard les Junkers), et, en général, la préservation
des principes féodaux opposés à un monde allant dans le sens de la Progression
ascendante.
Ce que nous considérons comme « spirituel » et comme « matériel » dans ces
objectifs est sans importance. Ils contenaient tous des éléments des deux types. Ces
objectifs consistaient principalement à protéger les intérêts égoïstes immédiats des
participants et à poursuivre des ambitions illimitées, qui visaient à promouvoir la cause
d'une entité vaguement définie. L’intégration des « grandes entreprises », l’industrie
lourde, a ajouté un poids considérable aux intérêts « matériels » de l’action
prussoteutonique parmi les participants. Ce n’est cependant qu’un détail et les
intérêts des grandes entreprises ne peuvent à eux seuls expliquer ce qui se passe
maintenant en Allemagne (en 1943).
Tous ces éléments étaient étrangement mêlés. Les instincts égoïstes étaient
satisfaits et flattés et cédaient la place à toutes sortes d’abus, tandis que le bouclier
de la dévotion à une entité supérieure était affiché au-dessus de la tête afin de rassurer

192
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
les consciences.
Une telle combinaison de buts devait avoir des effets durables, aboutissant à la
création d'un corps intérieur, ou plutôt d'un « abcès » comme nous l'appelions - un
abcès complètement étranger au corps qui l'abritait. Bien sûr, l'abcès n'aurait jamais
pu se développer et survivre jusqu'à nos jours si l'intervention du monde extérieur, le
scalpel du chirurgien, l'avait enlevé à temps. Le « secret » était là (et la volonté y est
dans une large mesure) et agit comme une protection contre un tel danger.
L’esprit Fehme représentait une autre survivance de la progression descendante
en Allemagne, également protégée par un secret. Laissée à elle-même, la tradition du
Fehme aurait peut-être définitivement disparu, car elle n’avait pas de fondement aussi
solide et n’était pas aussi équilibrée entre les objectifs spirituels et matériels que la
tradition prussoteutonique. Mais, en combinaison avec cette dernière tradition,
l’esprit Fehme a contribué à mettre en évidence la progression descendante dans
toute sa brutalité. Cet esprit Fehme dont nous avons discuté ici n’est bien sûr pas le
Nazisme. Et longtemps après la disparition du Nazisme, il se peut qu’il puisse exister
encore en Allemagne.
Néanmoins, c'est sur ce sol que le Nazisme a grandi. C'est beaucoup de menace
plus profonde et insidieuse pour notre civilisation occidentale et à toute la Progression
ascendante que le Nazisme.
Au niveau du pillage
La mentalité de l'homme avant qu’il connaisse l'un des trois types d'initiation
auxquels nous nous référons ci-dessus était totalement différente de la nôtre.
Cependant, cela ressemblait beaucoup à la sorte de mentalité qui, dans les actes des
Prusso-Teutons et de leurs satellites, suscite chaque jour notre indignation morale.
Avant que l'esprit de l'homme puisse comprendre l'un quelconque des
enseignements qui représentent pour nous la vérité morale, son bonheur consistait à
obtenir tout ce qu'il pouvait de la vie par le meurtre et le vol. Il est tout à fait naturel
que cela se soit passé ainsi: il n'avait pas encore découvert l'agriculture - sur laquelle
devait se fonder la plus simple des initiations « révélatrices «. Il vivait donc dans un
monde où les valeurs économiques étaient extrêmement limitées en qualité, en
diversité et en nombre. La terre inculte n'avait aucune valeur pour l'homme sauf
comme terrain de chasse. À la chasse, il n’avait aucun avantage à rester attaché au sol.
Les tribus qui se sont déplacées le plus rapidement ont eu le plus de succès: ce sont
celles-ci qui ont réussi à voler le plus grand nombre de bétails des tribus voisines après,
dans la plupart des cas, avoir brisé leur résistance par meurtre et pillage.
Dans notre évaluation de ce comportement, il n’ya pas de place pour
l’indignation morale: nous devons plutôt admettre de façon réaliste que l’homme, à
ce stade de son évolution mentale et économique, ne savait pas comment agir mieux
et que, de son point de vue, il était donc parfaitement justifié qu’il pille et qu’il tue. Il
est heureux que l'action de l'Allemagne prussoteutonique suscite constamment notre
indignation morale. Cette indignation a contribué à nous éveiller au danger représenté
par cette Allemagne.

193
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
Mais il est également utile de mettre côte à côte les impulsions motivantes des
Prusso-Teutons pour les comparer à celles de leurs ancêtres avant initiation qui ne
sont pas pas si lointains. Nous pouvons donc objectivement apprécier toutes les forces
motrices à la base des phénomènes inquiétants d’aujourd’hui. La question qui se pose
à ce stade n’est donc plus une question d’indignation, de haine et de passion, mais un
problème de diagnostic, de recherche des racines du mal et, peut-être, de trouver un
remède.
La pensée pacifiste est impuissante en face d’un complot
Le type habituel de pensée « pacifiste » qui était en vogue après la Première
Guerre mondiale a complètement échoué à développer un tel remède. Même les
pacifistes du type Norman Angell (1872-1967) se rendent compte aujourd'hui que des
déclarations comme « La guerre ne paie pas » n'ont aucune signification face aux
phénomènes nazis et prussoteutoniques. Elles sont tout aussi dénuées de sens que
des déclarations telles que « Le crime ne paie pas » ou « Soyez bons parce que c'est
rentable » quand elles sont adressées à un criminel invétéré.
« La guerre ne paie pas » est une rationalisation utile dans l’intérêt de ceux dont
la valeur morale a été fermement établie par la Progression ascendante. C’est une
déclaration totalement vide s’adressant à ceux qui non seulement n’ont jamais reçu
notre type d’initiation morale, mais qui, en outre, sont bien protégés, même de
l’influence accidentelle de cette initiation, par une conspiration secrète solidement
tracée sur le chemin de leur la Progression descendante.
La compréhension élémentaire d'une morale
Considérant à nouveau le premier type d'initiation morale des mystères, auquel
nous avons fait référence ci-dessus - celui basé sur la découverte de l'agriculture - nous
y retrouvons une idée de base très proche du concept moderne que « la guerre ne
paie pas ». Cependant, la vérité morale contenue dans les mystères a été transmise
aux participants non pas à la suite d’une rationalisation à froid, mais à travers l’effet
profond d’une initiation complexe qui a pénétré jusqu’aux recoins les plus profonds
du cœur.
Les textes que nous avons cités concernant l'initiation morale de base des
mystères sont, bien entendu, eux-mêmes de simples rationalisations; l'initiation elle-
même allait beaucoup plus loin. Néanmoins, ces textes sont des représentations
adéquates du processus élémentaire qui a d'abord ouvert les yeux de nos ancêtres
spirituels sur ce que nous considérons comme une moralité. Isocrate dit qu'une vie
supérieure à celle des animaux est issue de l'agriculture et que l'initiation dérive de la
même source. (Voir page 169.) Pour Suidas, la vie « terrestre » issue de l'initiation
consiste dans le partage des biens de la terre par les habitants de la terre au lieu de se
battre et de s'étrangler. (Voir page 170.)
C’est cette compréhension élémentaire d’une morale répandue par les divers
mystères, en plus d’une déduction plus subtile d’une moralité contenue dans les
degrés les plus élevés des mystères, qui ont surtout contribué à amener la civilisation
(dans notre sens) d’abord d’Égypte et de l’Inde à l’Est en général, puis au monde grec
194
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
et romain.
Le fondement moral
Même les habitants de la Grèce et de l'Empire romain, qui ne comprenaient que
les idées morales les plus élémentaires provenant des mystères grecs, étaient
pleinement préparés à apprécier les enseignements de la morale du Christianisme et,
par conséquent, à devenir d'excellents convertis au Christianisme. L'idée monothéiste
de Dieu, l'amour chrétien, l'immortalité de l'âme, la résurrection, l'homme créé à
l'image de Dieu, étaient des concepts qui étaient facilement acceptés par ceux qui
avaient déjà reçu une première expérience du même type de doctrines, que ce soit
directement ou indirectement, soit des degrés inférieurs ou supérieurs des mystères.
Une merveilleuse synthèse chrétienne était en train de sortir des civilisations
égyptienne, grecque et juive pour devenir l'inspiration générale du monde occidental.
C'était la période où le « Royaume de Dieu sur Terre » semblait se rapprocher.
Les premiers habitants de l'Empire romain d'Occident étaient pleinement
engagés dans ce processus lorsqu'ils furent envahis, au cours des premiers siècles de
notre ère, par diverses tribus barbares. Ces tribus, pour la plupart d'origine
teutonique, se convertirent rapidement au moins en surface au Christianisme.
Bien que la première acceptation des doctrines chrétiennes par les barbares fût
encore quelque peu superficielle, la transformation morale de ces peuples était déjà
amorcée sur le chemin de la réalisation progressive des générations suivantes. Mais
tandis que les gens du peuple passaient lentement dans une initiation morale qui leur
donnait le titre d’un réel état de noblesse découlant la Progression ascendante, les
prétendus nobles parmi les anciens barbares s’organisèrent partout pour préserver
leurs privilèges contre l’influence réformatrice des conceptions morales gréco-
chrétiennes.
Nous avons par conséquent le tableau suivant: parmi les Grecs et, dans une
certaine mesure, parmi les premiers habitants de l'Empire romain, les plus hautes
couches de la société avaient reçu et assimilé les mystères de la subtile doctrine
morale qui devait devenir plus tard celle du Christianisme. Les gens du commun
bénéficièrent, directement et indirectement, des mêmes doctrines. Les Grecs et le
monde latin sous leur influence grâce à une longue formation mystique acquirent
assez de subtilité pour pouvoir apprécier - sinon avec leur raison, du moins à travers
une perception mystique (Bergson aurait dit « intuitivement ») - qu'une « vie sans
épines » ou plus tard simplement, une « vie chrétienne » était plus heureuse que
l'existence semblable à celle des loups menés par leurs ancêtres.
Aucune action de base chez les barbares
Les barbares ont réagi différemment à ces enseignements. Les gens du commun
parmi eux ont été impressionnés par la présentation « impérative » de la loi divine et
par les sanctions imposées par l'Église. C’est principalement pour des raisons aussi
terre-à-terre qu’ils furent entraînés dans l’orbite chrétienne. Dès lors, il était inévitable
qu'ils reçoivent lentement mais sûrement la pleine initiation morale chrétienne.
Les nobles barbares, tout comme leurs roturiers, ne saisirirent pas
195
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
immédiatement tout le sens des enseignements de la morale chrétienne. Mais moins
impressionnés que le peuple par les contenus « impératifs » de la religion et par les
sanctions, ils décidèrent de tout mettre en oeuvre contre les tendances modernisantes
de l’Église afin de conserver leurs privilèges économiques interprétés de manière
barbare. Tout le système féodal est né de ce type d’efforts: maintenir sous un manteau
de chevalerie chrétienne les méthodes barbares de privilège, d’abus, de pillages, de
conquêtes continuelles et, si nécessaire, de meurtres et de tromperies.
L'Empire carolingien et plus tard le prétendu Saint Empire romain germanique
du peuple allemand furent les organisations les plus en vue constituées par les
suzerains féodaux. Le rôle de l'empereur étant celui d'un super-suzerain, ses droits,
ses méthodes et ses objectifs prédominaient tout simplement ceux de ses vassaux. La
« conquête continue des propriétés voisines » devint, dans le cas des empereurs, une
conquête continue de toutes les terres ne faisant pas encore partie de l'empire.
Certains des empereurs étaient tout à fait sincères dans leur acceptation spirituelle de
la foi chrétienne.
Mais dans le domaine politique et économique, leurs efforts étaient en
opposition flagrante avec les principes du Christianisme. En conséquence, les
empereurs se sont nécessairement trouvés en conflit permanent avec l’Église après
avoir échoué à assimiler toute l’Organisation Cléricale dans les subtilités du système
féodal (en désignant par exemple ses princes comme des hommes qu’ils pouvaient
contrôler). Ils prétendaient être des chrétiens sincères et ne savaient pas vraiment à
quel point, politiquement, leur conduite, ainsi que celle de leurs vassaux, était toujours
déterminée par la Progression descendante et par la « vie avec des épines «. Ils étaient
donc souvent sincèrement surpris et choqués lorsque l'Église n'appréciait pas leur
comportement politique.
Le complot contre l'initiation
La formation de l'Ordre Teutonique était une tentative organisée pour assurer la
survie de tous les privilèges non chrétiens de l'empire féodal et de la noblesse féodale
au cours des siècles à venir. L'Ordre était donc à la fois un organisme réalisant une «
mission impériale », conçue dans un sens féodal, et un refuge pour la noblesse féodale
(issue de la noblesse barbare). Ce dernier avait besoin de ce refuge, car il voyait ses
privilèges abusifs s’amenuiser dans une société qui se dirigeait progressivement vers
la Progression ascendante.
L’Ordre est devenu une institution allemande tout simplement parce que les
nobles teutoniques (plus nombreux, par exemple, que ceux d’origine latine préparés
au Christianisme par l’effet des initiations) n’ont été christianisés qu’en surface. Ils
adhéraient toujours aux principes économiques découlant des coutumes barbares
originelles. C'est pour les mêmes raisons que l'entreprise Fehme, ayant une origine et
une croissance parallèles à l'Odre, est également née sur le sol allemand.
Nous avons vu comment l’Ordre Teutonique et les sociétés secrètes qui allaient
devenir ses successeurs appliquaient systématiquement les plans définis lors de leur
formation. Ils représentaient, au sein d'un monde allemand christianisé de plus en plus

196
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
profondément, une survie obtuse de principes économiques et spirituels issus d'un
monde différent.
Cet anachronisme vivant, qui a progressivement pris le caractère de véritable
complot a tellement ancré ses principes dans l'esprit de ses participants qu'une sorte
de croûte impénétrable s’est créée. À travers cette croûte, les éléments de la
Progression ascendante ne pouvaient plus atteindre les esprits. L'empereur
Hohenstaufen, Frédéric II, transmit à l'Ordre contre l'Église le ressentiment qui a
caractérisé la deuxième partie de sa vie. Encore plus agressifs que Frédéric, l’Ordre et
ses sociétés secrètes se sont alors développés en organismes encore plus violemment
opposés que l’empereur lui-même au Christianisme et à la totalité de la progression
ascendante. L’Ordre ne resta pas en vie, mais porta à de nouveaux sommets l’esprit
original de privilège, d’abus, de pillage, de conquête perpétuelle et, si nécessaire, de
meurtre et de tromperie habituels chez les barbares et les seigneurs féodaux. [Voir les
crimes du Fehme après 1918 (chapitre IV).]
Toujours la même conspiration
Nous savons comment les Prusso-Teutons ont amené les autres peuples
germanophones sous leur domination. Nous avons également vu comment l'accession
au pouvoir d'Hitler n'est devenue possible que lorsqu'il a accepté d'être leur fidèle
serviteur faisant progresser leurs objectifs à l'échelle mondiale.
Hitler prend tout le mérite et tout le blâme pour tout ce qui s'est passé. Il aime
les feux de la rampe, il aime le rôle qu'il est autorisé à jouer. Mais, en réalité, Hitler
n'est pas le véritable problème posé par l’Allemagne d’aujourd'hui : ses jours sont
probablement comptés. Le vrai problème est que le prussoteutonisme sera toujours
là, essentiellement inchangé quelle que soit la manière le Führer disparaîtra de la
scène mondiale.
Pendant ce temps, Hitler, en tant qu'agent fidèle des objectifs
prussoteutoniques, fait de son mieux pour détruire tous les concepts et institutions de
base de la Progression ascendante. Dans cette entreprise, le mouvement nazi dans sa
forme actuelle agit comme tout mouvement exotérique, réalisant les objectifs
fondamentaux de son propre ésotérisme. Ici, « l'ésotérisme » est le (pseudo-
ésotérisme) du prussoteutonique - un ésotérisme basé sur des principes «
descendants ». C’est le même complot barbare contre l’influence de la civilisation
gréco-chrétienne qui modernise sans cesse et qui se modernise depuis des siècles. Ce
n’est pas par accident que Hitler considère le Christianisme (catholique et protestant),
le judaïsme et la maçonnerie ennemis. Son objectif (et ses « patrons » l'approuvent)
est d'arrêter tout le processus de Progression ascendante et d'annihiler ses
institutions.
Hitler sait que la domination politique et économique mondiale qu'il veut
assurer à la Prusso-Teutonie (une domination mondiale établie bien entendu sur des
principes économiques féodaux) ne peut être réalisée qu'à une seule condition: il faut
que les idées spirituelles qui sous-tendent la réalité politique et économique du
monde soient complètement séparées du christianisme, du christianisme grec, du

197
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
Judéochristianisme et de la Progression ascendante en général.
Le premier but est de détruire « l’initiation », de la pousser dans un oubli total.
Le deuxième objectif est de construire après cela le genre de monde qui aurait émergé
il 'y a longtemps, n’avait été l'initiation « ouverture les yeux « à la vérité morale en
notre sens et qui a ainsi complètement changé le destin de l'humanité.
S'il n'y avait pas eu l'initiation (qui est venue à l'humanité à travers les divers
mystères, religions et mouvements, et leurs philosophies dérivantes), le règne brutal
du plus fort aurait continué dans le monde. Bien sûr, ce monde aurait été différent du
monde nous le savons maintenant, car, en l’absence des idées animées de la
civilisation (produites par l’influence des initiations), toute notre existence matérielle
aurait été différente. Aucune des découvertes scientifiques d'aujourd'hui n'aurait été
possible. (Le Prusso-Teutonisme et par conséquent le Nazisme, bien que destiné à la
destruction de notre civilisation, ont pour but de préserver - à leur seul profit - les
découvertes scientifiques qui n'étaient possibles que sous cette civilisation.) Au lieu
de nos échanges coutumiers de biens entre individus habitant dans les régions les plus
éloignées du monde - un échange basé sur l'or, qui peut circuler partout - nous serions
soumis à une lourde méthode de transfert de marchandises: un système de troc
complètement régulé par le groupe le plus puissant à son avantage exclusif. Bien
entendu, ce dernier système aurait abouti à une norme économique bien moins
satisfaisante que notre échange diversifié de biens basé sur un indicateur universel de
valeurs. La pauvreté générale aurait été la règle. Seul le groupe le plus puissant aurait
pu en profiter: avec l'aide de ce système, le reste du monde aurait pu très facilement
rester assujetti.
Un tel monde sans les avantages de la civilisation est purement hypothétique.
L'initiation qui a produit la civilisation n'était pas accidentelle, mais organique. La
civilisation - le manque d’espace empêche une preuve détaillée ici - découle d’une
nécessité organique de l’humanité. Même si les Prussoteutoniques réussissaient à
détruire notre civilisation et son initiation, celle-ci - et, par conséquent, la civilisation
elle-même - serait finalement recréée par le genre humain pour répondre à une
nécessité vitale. Mais des générations pourraient s'écouler avant cette recréation.
Entre-temps, des dommages indescriptibles auraient été causés.
(Les adeptes de Gandhi en Inde et les objecteurs de conscience dans les pays
occidentaux comptent sur ce regain automatique d'initiation et par conséquent de
civilisation. Leur attente est raisonnablement fondée, mais ils négligent complètement
l'élément temporel. Cela peut faire une énorme différence si nous pouvons sauver
notre civilisation - si parfaite soit-elle - ou si nous sommes confrontés à des centaines
d'années de vie barbare, jusqu'à ce qu'une nouvelle civilisation se développe à long
terme.)
Bien-être du peuple immatériel
Il est tout à fait compréhensible et dans la nature des choses que le Führer
économique du Troisième Reich, M. Walther Funk, ait défini nos plans pour un
rétablissement du système de troc régi par Berlin. Pour le Dr Funk et ses maîtres

198
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
prussoteutoniques, peu importe si cela devait aboutir à une pauvreté générale, car le
monde, ainsi appauvri, pourrait être gouverné par les Prussoteutoniques bien plus
facilement.
(Rappelons que les Prusso-Teutons, entre 1918 et 1933, ont délibérément et
systématiquement appauvri l'Allemagne pour faciliter l'imposition de son autorité sur
le pays,)
Il ne sert à rien de prouver aux maîtres allemands actuels qu'un tel système
entraînerait un désastre économique et une perte de toute prospérité pour
l'humanité. Le fait qu'ils ne se soucient pas du bien-être des gens qui les entourent et
refusent d'admettre que leur propre bien-être dépend de celui des autres doit
absolument être attendu de leur mentalité super-féodale. Leurs yeux sont aussi
fermés à une telle mora1e et à des vérités économiques comme celles de leurs
ancêtres à l'époque barbare. Le seul objectif qui les intéresse est de régner sur le plus
grand territoire possible, même si cela signifie régner simplement sur des déserts et
des cimetières.
À quel point nos conceptions économiques fondamentales découlent de nos
perspectives morales et philosophiques, on ne saurait trop souligner. Nous ne parlons
pas ici du système capitaliste dominant. Nous nous intéressons plutôt à quelque chose
de beaucoup plus fondamental: l’échange universel de biens à base d’or. « Gold », l’or,
mérite une réhabilitation complète et une justification de la calomnie à laquelle il a
été soumis. L’introduction de l’or en tant que symbole universel de valeurs a eu un
effet considérable et extrêmement bénéfique sur l’évolution de l’humanité. Sans une
telle adoption d'un symbole universel, aucun échange universel de marchandises ni
aucun voyage dans le monde d'une grande ampleur n'auraient été possibles. L'or et
l'argent ne seraient jamais devenus la base de l'échange de biens sans les
enseignements moraux et philosophiques contenus dans les diverses initiations. Le
concept de « partager et non d’étrangler » enseigné par les Mystères n'aurait eu
aucune signification pratique sans un symbole universel de valeurs que chaque
individu pourrait posséder: seule l'utilisation d'un tel symbole permet un partage réel,
c'est-à-dire un échange de biens éloignés, y compris tous les biens autres
qu’exclusivement des effets personnels. L'or s'est avéré être un symbole satisfaisant
de valeurs.
Nous ne pouvons pas entrer ici dans une analyse détaillée de cette question. On
peut toutefois ajouter que, dans les temps anciens, l’or était considéré comme un
symbole du soleil et de la divinité en général, en raison de sa couleur et de ses autres
qualités. (L'argent symbolisait la lune et l'élément féminin dans la divinité, de type Isis,
Demeter, Junon.) Cela suggère le type de processus mental qui a probablement
conduit à l'acceptation de l'or partout comme symbole de valeurs satisfaisant.
(L’argent a bien sûr aussi été utilisé comme symbole monétaire: mais il a été de plus
en plus négligé, car, parallèlement, l’humanité est devenue de plus en plus attachée
au concept monothéiste de la vie.) La capacité de posséder de l’or en réalité ou sous
la forme de billets de banque - un développement ultérieur - est symboliquement
équivalente à la « participation à l'individu de Dieu ».
199
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
Simplement un abcès
Le Nazisme a assommé le monde en y libérant brutalement toutes les pratiques
barbares et les concepts du prussoteutonique « non-initié » - l'esprit d'abus, de pillage,
de tromperie, de conquête perpétuelle, etc. Le monde a été assommé parce qu'il ne
l'avait même pas soupçonné l'existence de ce danger qui, depuis des siècles, attendait
le moment propice pour éclater au grand jour.
La première surprise a eu un effet paralysant sur de nombreuses victimes et
victimes éventuelles du Nazisme. Ils étaient hypnotisés par le monstre qui semblait
presque surnaturel, simplement à cause de l’imprévu de son arrivée dans toute sa
brutalité choquante.
Depuis lors, les Nazis ont subi plusieurs renversements qui ont, dans une certaine
mesure, rompu le charme. Néanmoins, beaucoup attribuent encore à Hitler des
pouvoirs presque surnaturels ou du moins considèrent le Nazisme comme l'expression
d'une force dynamique merveilleuse ayant, que cela nous plaise ou non, de grandes
chances de succès.
C'est l'une des raisons pour lesquelles il est important d'exposer ce que le
Nazisme est réellement et ce qu'il y a derrière. Il est utile de mettre en lumière «
l’abcès social » du prussoeutonisme avec le pus du Nazisme qui en découle. Le grave
danger que représente cet abcès n’est nullement négligeable. Cependant, il ne faut
pas oublier qu'il s'agit simplement d'un abcès et rien de plus. Ce n'est pas une force
vitale et elle n'a pas de potentiel merveilleux. Son apparition soudaine n'a rien de
surnaturel.
Nous sommes confrontés à une accumulation de matières en décomposition qui
a existé profondément cachée pendant de nombreux siècles. Le scalpel du chirurgien
devra faire un travail minutieux et rapide maintenant que l'abcès a révélé son
existence et menace d'envoyer son poison dans le sang du monde. Et la main du
chirurgien ne tremblera pas s'il oublie son indignation morale et réalise objectivement
que le mal provient de sources parfaitement naturelles, bien que soigneusement
dissimulées.
Noblesse oblige
Dans les premiers chapitres de ce livre, nous avons essayé d'éclairer ces sources
et de retracer l'évolution du mal.
Dans les chapitres ultérieurs, nous nous sommes efforcés de montrer les racines
communes des différentes branches qui composent la Progression ascendante - des
branches qui sont toutes menacées par le même mal.
Il est essentiel dans les circonstances actuelles que nous voyions clairement ces
racines communes. Et il est essentiel que nous réexaminions avec une nouvelle
appréciation les valeurs pour lesquelles nous combattons aux côtés des autres
descendants de notre ascendance spirituelle commune.
La même noblesse qui nous unit tous - participants de la Progression ascendante,
quel que soit notre statut social - peut servir d'inspiration profonde à notre croisade
actuelle. Nous sommes tous des chevaliers de cette croisade, unis par

200
X ENNEMI COMMUN ET NOBLESSE COMMUNE
la même initiation, indépendamment de notre foi ou de notre conviction
philosophique. Nous pouvons être appelés catholiques, protestants, juifs, musulmans
ou libres-penseurs. Nous devons comprendre que notre position unie contre le même
ennemi n'est pas le résultat d'un accident, mais provient de notre noblesse commune.
Et nous devons comprendre que c’est uniquement à cause de cette ascendance
spirituelle commune que nos ancêtres et nous-mêmes avons été en mesure de
produire tout ce que nous chérissons dans notre civilisation commune: concepts
moraux, idées de liberté dans tous les domaines, libre échange de biens, et même,
découvertes scientifiques, littérature et art. Tous ceux-ci ont des racines communes
dans la même initiation, dans le même processus « d’ouverture des yeux ».
Nous avons tendance à oublier que ce processus s'est déjà produit, car nous
prenons pour garanti le développement auto-engendré de toutes nos valeurs
spirituelles et économiques. Nous ne réalisons pas suffisamment que toutes ces
valeurs ont des origines étroitement liées, qu’elles sont toutes issues de la même «
initiation morale » contre laquelle les Prusso-Teutons se sont soigneusement isolés au
cours des siècles. Et nous oublions souvent que si, pour une raison quelconque, cette
« initiation morale » n'avait pas eu lieu, nous vivrions encore exactement aux mêmes
âges sombres que nos ancêtres il y a plusieurs milliers d'années. S'ils réussissent à
détruire notre « initiation morale », les Prusso-Teutons nous ramèneront dans ces
âges sombres, bien que, aveuglés par leurs clignotants spirituels, ils ne réalisent pas
eux-mêmes toutes les conséquences désastreuses possibles de leurs efforts. Parce
qu'ils n'ont jamais expérimenté l'initiation morale, ils ne peuvent pas apprécier les
énormes inconvénients de l'absence de coopération et les conséquences désastreuses
des politiques de force.
La noblesse à laquelle nous nous référons - et à laquelle appartiennent les masses
populaires - est née de la superposition historique de tous les bons éléments jamais
produits par l'homme. C'est la seule vraie noblesse. En opposition, la « noblesse » des
« nobles » allemands qui ont contribué à la formation de la Prusso-Teutonie et qui en
sont à la tête, n'a consisté que par la superposition systématique d'éléments
d'égotisme et de tromperie, ainsi que de tous les concepts arriérés de la « vie avec des
épines. »
Nous participons tous à une grande croisade contre les barbares qui menacent
de détruire notre mode de vie. La guerre elle-même est effectivement une partie
essentielle de cette grande croisade, mais seulement une partie. La lutte a une portée
plus large. Cela inclut la destruction complète de l'abcès moral et social qui a causé le
conflit actuel.
Même si la guerre continue, des moyens pratiques peuvent être trouvés pour
préparer la destruction de cet abcès. Après la guerre, il devra être accompli avec la
plus grande habileté et la plus impitoyable des capacités du chirurgien.
Où ailleurs que dans notre noblesse commune pouvons-nous trouver la force
morale et l’inspiration nécessaires pour accomplir le travail dont nous sommes tous
responsables?

201
APPENDICE
APPENDICE
PRUSSO-TEUTONIA ET LE PROBLÈME DE L'ALLEMAGNE APRÈS LA GUERRE
Depuis le début de la guerre, de nombreux pays ont beaucoup discuté de la «
bonne » et de la « mauvaise » Allemagne. Certains soutiennent la thèse selon laquelle
il existe en réalité deux Allemagnes - une bonne et une mauvaise; et que si nous voulons
régler les affaires du monde, tout ce que nous avons à faire est d’éliminer la mauvaise
Allemagne. Le camp adverse est d'avis que toute l'Allemagne est également
dangereuse et qu'il est ridicule de parler de « Deux Allemagne ».
Ceux qui croient qu'une « bonne Allemagne » se trouve derrière le mur qui nous
fait face veulent dire, quand ils parlent de « mauvaise Allemagne », du parti nazi et de
tout ce qui gravite autour d’Hitler. Pour eux, tout le mal a commencé avec Hitler. Ils
affirment que tout ce qui doit être fait est d'éliminer toute trace de l'organisation du
parti nazi et de ses troupes d'assaut, et ainsi de libérer la société allemande du cachet
hitlérien. Dès lors, disent-ils, l'ordre pourrait être rétabli et l'Allemagne pourrait à
nouveau prendre sa place parmi les nations civilisées du monde. De nombreux
discours des membres du Cabinet anglais sur les objectifs de guerre ont été basés sur
ces prémisses.
Ceux qui soutiennent le point de vue opposé disent que l'Allemagne a représenté
un danger pour le monde bien avant le crime d’Hitler; que par conséquent toute la
nation allemande en tant que telle est en opposition fondamentale avec la façon de
penser et de vivre du reste du monde. Selon leur compréhension, le Nazisme est
l'essence même de l'âme allemande et toute la nation allemande est derrière Hitler.
Les protagonistes de ce dernier avis semblent toutefois incapables de proposer
une solution concrète au règlement du problème allemand. Parmi les suggestions
avancées figurent l'administration de toutes les affaires intérieures de l'Allemagne
d'après-guerre par un groupe de fonctionnaires étrangers, l'isolement de la jeunesse
allemande des influences parentales afin de faciliter sa rééducation et même la
stérilisation de tous les Allemands. Pour la plupart, ceux qui avancent de telles
suggestions ne les signifient pas littéralement. Ils pensent en ces termes afin de mieux
caractériser les conclusions pessimistes auxquelles ils ont été contraints
compréhension du peuple allemand en tant que race de belligérants remplis de l'esprit
de conquête: un peuple directement opposé à tous les enseignements de la civilisation
occidentale et du Christianisme.
« Une grave erreur », disent les autres. « La bonne Allemagne existe aux côtés
des mauvaises et contraste de manière frappante avec ce qui se passe aujourd'hui en
Allemagne hitlérienne. Nul ne peut douter de la sincérité de la pensée d'un Goethe,
d'un Lessing ou d'un Thomas Mann, ni de la pureté des idées inspirantes qui sous-
tendent les idées des symphonies de Beethoven. Dans toutes les parties de la vieille
Allemagne, il existait une activité culturelle qui pourrait occuper une place éminente
dans le grand flux de la civilisation européenne. »
Beaucoup de ceux qui adhèrent à cette théorie ont de bons souvenirs de leurs
premiers jours en Allemagne, d'amis allemands qu'ils ont eus. Ils soutiennent
également qu’un pays qui a transformé des millions d’Américains allemands (qui pour
202
APPENDICE
l’essentiel ont fait d’excellents et loyaux citoyens des États-Unis) ne peut être
considéré dans son ensemble comme un danger; que ce pays ne mérite pas la
condamnation générale de la guerre d'agression à laquelle nous assistons.
Avec une sorte de vœu pieux, oubliant tous les Allemands, les agressions des
jours préhitlériens, ainsi que les paroles extraordinaires des pangermanistes des cent
cinquante dernières années, ils répètent que le départ d’Hitler éliminerait toutes les
racines du mal et que tout redeviendrait normal.
Les conclusions auxquelles nous aboutissons dans ce livre ne concordent avec
aucune des deux écoles de pensée décrites. Nous sommes plutôt amenés à croire que
chacun d’eux contient une partie de la vérité. L'Allemagne n'est ni un tout, ni un tout
indivisible, ni un danger dans son ensemble, ni « Deux Allemagnes « dont une seule,
l'Allemagne nazie, représente le véritable danger. Il y a, en réalité, « Trois Allemagnes
».
Il y a la première Allemagne - l'Allemagne qui peut être considérée comme «
bonne »: l'Allemagne d'anciennes et honorables traditions, l'Allemagne de Goethe,
l'Allemagne qui nous a donné la grande majorité des Américains d'origine allemande
et des réfugiés politiques de 1848 et 1933-1941. L'esprit de cette Allemagne, malgré
toutes les apparences, peut encore être vivant dans le cœur de millions d'Allemands
sous le joug de l'Hitlérisme aujourd'hui.
Ensuite, il y a une deuxième Allemagne, presque aussi vieille que la première,
mais vile et dangereuse. Ses traditions ne sont pas moins profondément enracinées,
ni moins anciennes que celles de la première Allemagne, mais son vrai visage n'est
révélé qu'à l'initié.
C’est l’Allemagne du « pangermanisme » et du « Prussianisme ». Nous l'avons
appelée « l’Allemagne prussoteutonique », remontant à la fondation de l'Ordre
Teutonique au Treizième siècle. C’est l’Allemagne qui a en fait mis en pratique les idées
des empereurs du Saint-Empire romain qui étaient orientées vers la domination du
monde. Cette Allemagne a été très vivante au cours des sept cents dernières années
en Prusse orientale et, au cours des dernières décennies, ses doctrines ont pénétré de
larges couches de la population. Elle a échappé à l'attention du monde jusqu'aux Dix-
septième ou Dix-huitième siècles, car ses activités semblaient limitées à la partie
orientale de l'Europe.
Parmi les trois, « la première », l'Allemagne était le seul visible. C'était sous la
forme de petits États allemands faiblement liés dans l'empire et inspirés par les
principes généraux de la morale chrétienne. L’Allemagne prussoteutonique attendait
à l’arrière-plan, comme un vautour, le moment le plus propice pour enfoncer ses
griffes dans sa victime. Les lecteurs de ce livre savent que nous ne nous intéressons
pas ici à une tendance vague et indéfinissable - le genre de concept commun à «
l’historien subtil » qui traite des impondérables flous; au contraire, l'Allemagne
prussoteutonique a suivi un développement très précis que l'on peut tracer à travers
les siècles. Ce développement est absolument distinct; il suffit purement de
rassembler quelques faits éparpillés dans les pages de l’histoire pour que l’on puisse
constater avec quelle logique inexorable les évènements se succèdent.
203
APPENDICE
Cette « seconde » Allemagne, cette Allemagne prussoteutonique n'aime pas
montrer son vrai visage. Elle avait adopté divers déguisements au cours de l'histoire.
Avant 1918, elle était déguisée en Guillaume II et la monarchie. Les alliés ont estimé
qu'il suffisait de renverser cette Alemagne-là pour que tout change et que l'ordre à
soit rétabli en Allemagne. Cela a sauvé l'Allemagne prussoteutonique de la destruction
et lui a permis de reconstruire ses forces dans les années qui ont suivi l'entre-deux-
guerres, des forces que le reste du monde pensait anéanties.
Outre « la première » et la « deuxième » Allemagne, il reste Hitler et le Nazisme,
ce que nous pourrions appeler la « troisième » Allemagne. C'est une Allemagne
extrêmement redoutable, mais ce n'est en réalité que le front actuel derrière lequel
se cachent tous ces éléments profondément dangereux inhérents à Gerrnania, la «
deuxième » Allemagne.
Une solution pratique du problème allemand deviendra apparente si nous
distinguons correctement les bons et les mauvais éléments en Allemagne.
Seul le Nazisme d’Hitler semble représenter l'Allemagne aujourd'hui. Elle seule
montre son visage repoussant. Mais la tragique époque de 1938-1939 sera vécue à
nouveau et le grand combat sera vain, si nous laissons l’histoire se répéter et si nous
nous contentons de détruire Hitler et l’Hitlerisme sans accomplir le reste de la tâche.
Il faut éviter la répétition de la grave erreur commise par les puissances alliées après
la dernière guerre (1914-1918). Seules les têtes d’affiche ont été appelées à rendre
des comptes, tandis que les véritables responsables sont restés intacts, capables de
réorganiser leurs positions en coulisse.
Le même type d'erreur se reproduirait (comme indiqué plus haut) si Hitler et le
parti nazi assumaient seuls le blâme et que le reste du groupe prussoteutonique était
ainsi autorisé à poursuivre ses opérations sans ingérence.
Il est peu probable que les Alliés soient pris en compte par des offres
d'apaisement de la part d’Hitler. Même les Cliveden Set [Le Cliveden set était un
groupe d’influence britannique actif à la fin des années 30 (1937-1939) et considéré
comme proche de l’extrême droite] et les survivants parmi les anciens Munichois
comprennent aujourd'hui qu'un accord avec « l’homme aux cent promesses non
tenues » serait purement illusoire. Mais ils pourraient bien tomber dans le piège au
cas où les « forces derrière Hitler » proposeraient la liquidation du Führer et de tout
son système et demanderaient un accord sur la base de ces conditions.
Dès la fin de 1939 et au cours des premiers mois de 1940, plusieurs « sondeurs
de la paix » (peace feelers) ont été envoyés à Paris, à Londres et à Washington,
appelant à une compréhension de cette nature. La « fuite » de Thyssen à Paris, les
négociations de Stinnes’son à Londres et les activités de cet étrange magnat du
pétrole, William Rhodes Davis, (1889-1941 William Rhodes Davis était un homme
d’affaires américain entraîné par ses intérêts pétroliers ldans la promotion des intérêts
stratégiques de l’Allemagne nazie) à Washington, ont toutes été entreprises dans cette
optique. Tous ces hommes ont parlé de remplacer Hitler par Goering, le Goering qui,
bien que lieutenant d’Hitler bénéficie du soutien total des forces derrière Hitler. Les
rumeurs selon lesquelles Goering et Hitler ne s'entendraient pas bien auraient
204
APPENDICE
pour but de tracer la voie à une telle intrigue. Cependant, si, pour une raison ou une
autre, Goering échouait à obtenir le soutien de la communauté internationale, il serait
sacrifié, tout comme Hitler pourrait l'être, et une autre figure de proue serait mise en
place. Tant que «la deuxième Allemagne » peut trouver un front derrière lequel il lui
est possible de se cacher et de sauver sa cause, elle se fiche de savoir qui est au
premier plan.
Je ne sais pas quelle sera la situation mondiale au moment de la parution de ce
livre (paru en 1943). Je suis convaincu que des intrigues et des négociations dans le
sens de ce que je viens de dire vont être tentées par des individus qui, dans les
coulisses, contrôlent réellement l'Allemagne d’aujourd'hui. J'en suis certain, car je suis
convaincu que la folle course dans laquelle l'Allemagne est engagée ne peut que la
conduire à sa ruine et aboutir à une catastrophe, au sens strictement militaire du
terme ou autrement. Aujourd’hui, c’est une course au désespoir qui ne peut jamais
atteindre son objectif, car, en raison de sa nature même, elle ne peut limiter son
objectif. C'est la danse folle de « l’apprenti sorcier » du « Golem », qui ne peut plus
être stoppée que par des mesures drastiques et extrêmes.
C’est cette solution que les hommes de coulisses allemands tenteront de trouver
au moment où ils ressentent une catastrophe imminente. Les faits rassemblés ici sont
présentés comme un avertissement contre tout effort de négociation qui permettrait
à l'Allemagne prussoteutonique de regrouper ses forces et de recommencer à l'avenir.
Mais même si un tel système a déjà partiellement réussi, il n’est peut-être pas
encore trop tard pour faire la lumière sur les dangers qui existent ou ont réussi à
survivre en Allemagne.
Préparons-nous à l'opération chirurgicale qu'il est indispensable d'effectuer en
Allemagne. Ce n’est qu’à partir de là que l’on pourra parler d’un retour de l’Allemagne
de Goethe; ce n'est qu'après cela que l'on pourra rencontrer d'anciens amis allemands
avec un sourire et sans aucune méfiance sous-jacente; et les millions d'hommes et de
femmes d'origine allemande connue dans le monde seront à jamais libérés de cette
influence pernicieuse qui les a si souvent empêchés de s'intégrer, sans des réserves
mentales, dans les communautés dans lesquelles ils vivent.
Une autre erreur consisterait à condamner le peuple allemand en masse et à
l'exclure définitivement de la communauté humaine du futur. Les maîtres allemands
s'attendent avec confiance à ce que les Nations Unies commettent cette erreur en plus
de celle mentionnée ci-dessus. Rien ne conviendrait mieux à leurs plans. Une
incompréhension persistante sur ces deux points assurerait non seulement leur
propre survie, dissimulée telle quelle, mais également la survie de toutes leurs
ambitions illimitées et de leurs conceptions morales « descendantes «. En outre, cela
leur permettrait de tenir et de resserrer leur emprise sur des millions de personnes de
langue allemande.
Lorsque dans les chapitres précédents, nous avons parlé de la révolte des villes
allemandes unies contre l'Ordre Teutonique dans le Bund de Marienwerder en 1438,
nous avons dit qu'il s'agissait d'une rébellion de l'esprit de décence et de la
coopération contre les principes d'exploitation et d'égotisme étroit. Pour obtenir une
205
APPENDICE
solution permanente au problème allemand, cet esprit - l'esprit de la première
Allemagne - doit être réveillé. Ce n'est pas une tâche facile, car les gens de toute
l'Allemagne ont été systématiquement endoctrinés avec succès avec des idées
prussoteutoniques. Mais le travail peut être fait. L’esprit de décence et de coopération
a été maintenu en Allemagne, entre autres choses, par les différentes Églises. Il
continue d'exister sous la surface - encore plus profondément dans l'esprit allemand
que l'infection prussoteutonique.
Les Prusso-Teutons ont annexé un peuple, le peuple de langue allemande. Ils
feront tout ce qui est en leur pouvoir pour maintenir ce peuple dans soncercle de
damnation: être damné quand ils le seront. Goebbels, dans ses articles et discours,
souligne régulièrement qu'il est d'une importance vitale pour la nation allemande dans
son ensemble - et pas seulement pour les nazis - de gagner cette guerre: parce que
s'ils sont vaincus, le monde se vengera cruellement sur chacun d'eux.
Les cercles responsables des pays occidentaux évitent soigneusement de
discuter de ce problème en détail. Les gens sentent instinctivement que le Nazisme ne
compose pas tout le danger en Allemagne. Mais au lieu d'aller au fond des choses,
déterminer exactement quels sont les éléments dangereux en Allemagne. Ils préfèrent
ne pas s'engager quant à l'étendue exacte des sanctions à prendre après la guerre,
De temps en temps « l’esprit prussien », « les tendances pangermanistes » ou
quelque chose d'aussi vague, est tenu pour responsable, avec le Nazisme, des
évènements récents. Mais comme ces concepts vaguement définis ne sont
généralement pas localisés, ils sont considérés à tort comme une tendance allemande
fondamentale.
Nous nous sommes efforcés de présenter le Prusso-Teutoniste dans ses contours
concrets, si délimités qu’il est possible de les retrouver et de les éradiquer, non
seulement spirituellement, mais aussi matériellement.
Quant aux bons éléments en Allemagne, ils devraient être encouragés par tous
les moyens. Nous ne devrions pas les abandonner aux Prussoteutoniques. Au lieu de
cela, nous ne devrions ménager aucun effort pour les amener du côté de la Progression
ascendante, là où ils appartiennent. Trop de temps a déjà été perdu. Les Alliés n'ont
présenté aucun plan réellement constructif aux populations de langue allemande, ce
qui pourrait les encourager à œuvrer contre leurs maîtres actuels pour un meilleur
avenir.
La propagande dirigée vers les Allemands a frappé une seule note: « Débarrassez-
vous du Nazisme et tout ira bien à nouveau ». La plupart des Allemands considèrent
cela comme n’étant que de la propagande. Ils savent que l'échec de l'Allemagne avec
le monde n'a pas commencé avec le Nazisme. De tels leitmotivs n’ont donc qu’un léger
effet. En tout état de cause, ils sont inutiles pour séparer le bon grain de l'ivraie en
Allemagne. Les Allemands qui sont résolument antinazis continuent de faire des
sacrifices pour ce que leurs maîtres leur disent est « un honneur national ».
Une approche totalement différente de la question est nécessaire. Les efforts
visant à changer la mentalité allemande doivent être dirigés vers des couches d’esprit
plus profondes que celle du Nazisme. Il ne suffit pas de supprimer le Nazisme. Le
206
APPENDICE
Prusso-Teutonisme - l'infection profonde de l'esprit allemand dont le Nazisme n'est
qu'une conséquence - doit être entièrement éliminé. Pour remplacer l’interprétation
prussoteutonique de « l’honneur national », l’esprit du peuple doit être orienté vers
les tendances qui remontent à la révolution anti-Junker de 1848, au Minenwerfer
Bund et à la Hansa, dont les principes étaient: toujours en opposition aux Prusso-
Teutoniens.
De nombreuses sources spirituelles peuvent être utilisées pour ramener la
majorité des germanophones à la noblesse commune de la Progression ascendante.
Les concepts sous-jacents doivent être cristallisés dans un thème présenté
continuellement et dans toutes les variantes possibles, même pendant la guerre. Ils
devraient être la base d'un plan constructif, car après la guerre, le peuple allemand
doit reconnaître que les appels qui lui sont lancés sont quelque chose de tout à fait
indépendant de la propagande. Celles-ci les attireront comme seul espoir d’être
acceptées et intégrées parmi les peuples de la Progression ascendante, les peuples
décents qui vivent dans le monde entier.
De tels projets, développés sincèrement, hâteraient la révolte nécessaire en
Allemagne et régleraient le dilemme moral qui trouble actuellement la pensée de
nombreuses personnes d'origine allemande dans différentes parties du monde; ils se
rendraient compte que l'image qui leur est présentée comme «l'idéal allemand» n'est
en réalité qu'un idéal prussoteutonique; ils comprendraient qu'une appréciation du
véritable idéal allemand ne contredit en rien leur première fidélité - à l'égard de leur
pays actuel et du processus de progression.
Mais, répétons-le, les questions ne peuvent être réglées sur le seul plan spirituel.
La notion erronée de « non-ingérence dans les affaires intérieures d'autres nations »
a fait son temps [« Interférence » est utilisée ici pour désigner une ingérence pratique
et non une simple diffusion d'idées.]
Les Prussoteutoniques eux-mêmes ont vigoureusement poursuivi une politique
d'ingérence dans les affaires intérieures d'autres nations. Notre ressentiment à leur
encontre ne devrait pas être basé sur ce fait, mais sur quelque chose de plus grave:
l'objet de leur ingérence pour leur propre avantage a été la propagation de leurs
principes « descendants » et l'assujettissement des pays conquis à l'esclavage barbare.
Nous ne pouvons pas mettre le monde en ordre sans nous ingérer dans les
affaires intérieures des peuples du monde entier. Une telle ingérence ne peut faire
l’objet d’aucune objection si elle n’est pas exercée à des fins égoïstes et impérialistes
d’une nation [intérêts de la Progression ascendante.]
Le monde est devenu si petit, l'interdépendance de ses différentes parties est
devenue si grande qu'il ne faut plus permettre l'isolement d'une partie du tout. Si nous
ne parvenons pas à étendre notre mode de vie à d’autres régions du monde (signifiant
de la sorte: n’importe lequel des différents modes de vie, découlant de la Progression
ascendante, et non l’une quelconque de ces variations de préférence aux autres), nous
ne devrions pas être surpris si nous nous trouvons soudainement submergés par un
mode de vie que nous détestons.
Que la tête permette à un abcès de continuer à exister sur le bras n'est pas
207
APPENDICE
tolérance, mais bêtise. En nous efforçant d'éradiquer l’abcès teutonique, avec toutes
ses forteresses économiques, nous ne rendons pas service qu'à nous-mêmes, mais
également à l'ensemble du peuple allemand qui, une fois l'infection supprimée
recommencera à se sentir utile dans le monde.
C’est dans cette direction que nous pouvons rechercher une solution pratique au
problème allemand.
PRUSSO-TEUTONIE ET LE PROBLÈME SOCIAL
Les diverses écoles de sociologie qui ont influencé la pensée de l’humanité ces
derniers temps tiennent pour acquis que son monde a atteint un certain stade de
développement politique et industriel dans lequel sont contenus tous les facteurs
permettant de déterminer ce que sera l’avenir. Il est actuellement admis que nous
vivons dans ce que l’on appelle une société capitaliste. Ceci est l'hypothèse à partir de
laquelle les spéculations ont commencé. Bien que différentes prédictions aient été
avancées en ce qui concerne la forme exacte de l'avenir - selon les tendances de chaque
école de pensée - aucune de ces écoles ne semble avoir pris en compte les facteurs
dérivés du Moyen Âge. Est-il possible que de tels facteurs - qui ont été jusqu'à présent
généralement négligés - existent réellement?
Revenir au Moyen Âge pour expliquer des problèmes mondiaux, voire des
problèmes spécifiques à l'Allemagne, pourrait sembler fantastique à ceux qui pensent
que la civilisation dans son ensemble a connu des progrès considérables depuis le
Moyen Âge et que ces progrès, qui se manifestent dans de nombreux pays dans
différents domaines, devraient constituer une base suffisante pour une organisation
pacifique de la société humaine. Néanmoins, on peut montrer par les méthodes les
plus objectives que certaines formes sociales allemandes caractéristiques (aujourd'hui
de la plus haute importance pour le monde entier) ont survécu presque sans
changement depuis le Moyen Âge.
Il est très tentant de raisonner comme si nous étions tous vraiment les enfants
du siècle dans lequel nous vivons et tous les disciples de cette civilisation occidentale.
Nous aimerions croire que cette civilisation est universellement acceptée par toutes
les races blanches. Cette pensée est tentante, mais fausse. Il nous l faut qu’il soit
évident qu’il n’est pas possible d’expliquer une série de phénomènes contemporains
de la plus haute importance sans revenir à leurs sources lointaines, six ou sept siècles
en arrière. Tant pis pour ceux qui ne considèrent pas cela comme une méthode
d'enquête sérieuse.
La pensée pseudo-scientifique veut ignorer les déductions fondées sur un passé
trop éloigné. Elle relègue au royaume de la fantaisie tout raisonnement tenant compte
de facteurs très éloignés. Le mot « scientifique » est souvent réservé aux choses
visibles ou palpables. Le matérialisme, qui est à la mode dans l’étude des sciences
sociales, n’accepte guère que des facteurs contemporains ou étroitement liés. Parler
du Moyen Âge actuel comme influençant les évènements contemporains apporte un
sourire aux lèvres. Ainsi, il est difficile pour la plupart des gens d’admettre que le rôle
que joue actuellement l’Allemagne, même s’il n’est peut-être pas déterminé par un

208
APPENDICE
seul homme, ne peut pas non plus être expliqué par l’impact de certains grands
courants économiques mondiaux; qu'il ne peut être compris que par la révélation d'un
enchevêtrement d'intérêts remontant au Moyen Âge. Cet enchevêtrement a
développé une existence semblable à un monstre au cours des siècles, mais il a
toujours soigneusement dissimulé son vrai visage.
Nous n’avons pas l’intention de nier ici les avantages pratiques et expérimentaux
pouvant découler d’une approche matérialiste de l’histoire. Nous souhaitons
seulement dire que la plupart des « matérialistes » se contentent, dans la conduite de
leurs enquêtes, de ne prendre en compte que les causes immédiates, en négligeant
des éléments tels que les « causes latentes » qui proviennent de sources lointaines. Ils
ont peur de toucher ici à un terrain immatériel. Cela ne se produirait pas, car plus que
des facteurs spirituels sont impliqués. Nous avons essayé de montrer comment la
survie réelle en Allemagne d'un certain mode de vie préchrétien, qui ne peut être
perçu par aucun observateur superficiel, résulte non seulement d'une « tradition
spirituelle », mais également de très réels intérêts matériels (ou économiques) qui
sont restés presque les mêmes durant plusieurs siècles.
En outre, l’école dite du « matérialisme historique » s’est spécialisée en révélant
certaines lacunes du système capitaliste et les injustices sociales dues à ces lacunes.
Nous avons vu l'effort pour la survie et la relance d'un système économique beaucoup
plus éloigné: le système féodal (et dans un certain sens même un système préféodal)
a profité à l'avantage d'un petit groupe très restreint. Les injustices et les souffrances
qui se répandraient dans le monde si leur plan aboutissait seraient mille fois plus
grandes que toutes les injustices reprochées au système capitaliste. Nous sommes
simplement d'avis que la compréhension de ces phénomènes est la tâche la plus
urgente à l'heure actuelle. C'est en tout cas plus urgent que la solution de certains
problèmes qui constituaient auparavant le principal objet d'intérêt des « sciences
sociales ».
Nous ne croyons pas plus à la survie réelle du Moyen Âge qu’au père Noël? Mais
attendez! Il est utile de relire ici ce que Heinrich Heine a écrit sur son propre pays qu’il
connaissait bien a dit aux Français du Dix-neuvième siècle. Ces Français ne voulaient
pas croire que le Moyen Âge, qu’ils considéraient comme un passé révolu, pourrait
encore exister au-delà de leurs frontières dans le pays de Barberousse et qu’un jour,
ce vestige vivant du passé pourrait pénétrer jusque dans la France même. Parlant ainsi,
critiquant une partie de ce qu’il a vu et louant une autre, Heine n’a pas réalisé qu’il se
faisait le porte-parole de ce Moyen-Âge allemand qu’il voulait condamner. Voici ce
que Heine a à dire dans son livre "De l'Allemagne":
« Les Français, sortis du Moyen Âge depuis un certain temps, peuvent
maintenant les contempler avec calme, et apprécier calmement leurs beautés avec un
détachement philosophique ou esthétique. Cependant, nous, Allemands, sommes
encore profondément enfoncés: nous luttons toujours Leurs représentants
anachroniques et nous ne pouvons donc pas admirer leurs qualités avec autant de
respect. Au contraire, nous devons nous nourrir de leur haine partielle pour que notre
force destructrice ne devienne pas complètement paralysée.
209
APPENDICE
« Vous les Français, vous pouvez admirer la chevalerie. Il ne vous reste que les jolies
chroniques et les armures. Vous ne risquez rien en amusant votre imagination ou en
satisfaisant votre curiosité de cette manière. Mais nous, ici en Allemagne, pour nous
les chroniques du Moyen Âge ne sont pas encore terminées, leurs pages les plus
récentes sont humides du sang de nos parents et nos amis, et ces armures brillantes
protègent nos corps vivants des coups de nos bourreaux. Rien ne vous empêche
français de valoriser les anciennes formes gothiques... Pour vous, Satan et ses
compagnons infernaux ne sont que de la poésie; pour nous, en Allemagne, il y a des
canailles et des imbéciles qui cherchent à raviver philosophiquement la croyance en le
diable et à donner foi aux crimes infernaux des sorciers.
« Vous, sombres crapules, et vous, imbéciles de toutes les nuances, vous faites
votre travail; vous enflammez l'esprit des gens avec de vieilles superstitions; vous les
conduisez- follement sur la voie du fanatisme; un jour, vous deviendrez leurs victimes;
vous n’échapperez pas au destin qui attend le prestidigitateur maladroit qui ne peut
finalement pas maîtriser les esprits qu'il a évoqués et qui le déchirent en fin de compte.
« Peut-être l'esprit de révolution ne peut-il pas éveiller, par un appel à la raison,
l'esprit du peuple allemand; ce serait peut-être une tâche de folie d'accomplir ce grand
travail. Mais une fois que le sang recommencera à couler dans les veines du peuple
allemand, une fois qu'ils sentent à nouveau leur cœur battre, ils n'écoutent plus les
pieux bavardages des hypocrites bavarois ni les murmures mystiques des imbéciles
souabes, leur oreille n'entend que la voix d'un homme.
« Qui est cet homme?
« Il est l'homme que le peuple allemand attend, l'homme qui leur rendra leurs
vies et leur bonheur, le bonheur et la vie tant attendus dans leurs rêves. Combien de
temps attendrez vous, vousà qui notre vieux peuple a prophétisé avec un désir ardent
- vous que la jeunesse attend avec tant d'impatience - vous qui portez le sceptre divin
de la liberté et la couronne impériale sans la croix?
« Après tout, ce n'est pas le lieu de faire appel et je ne voudrais pas m'éloigner
trop de mon thème. Je ne devrais parler ici que des traditions innocentes; de ce qui
est dit et de ce qui est chanté dans les cuisines allemandes. Je remarque que J'ai très
peu parlé des esprits qui habitent la montagne - par exemple, je n'ai pas beaucoup
parlé de Kyffhaeuser, où habite l'empereur Frédéric...
« C’est certainement plus qu’une légende populaire selon laquelle l’Empereur
Frédéric, le vieux Barberousse, n’est pas mort; il est dit que, à cause des troubles
suscités par la sainte clique, il s’est réfugié dans les montagnes Kyffhaeuser. Ils disent
qu'il restera caché avec toute sa cour, jusqu'à ce qu'il se présente à nouveau et apporte
un grand bonheur au peuple allemand. Ces montagnes se trouvent en Thuringe, non
loin de Nordhausen. J'y suis allé très souvent, et une nuit d'hiver dégagée, je suis resté
là-haut plus d'une heure, criant quelques fois: 'Viens, Barberousse, viens' et mon cœur,
enflammé, était comme un feu dans ma poitrine, et les larmes coulaient sur mes joues.
Mais notre cher empereur Frédéric n'est pas venu et il ne me restait plus qu'à
embrasser les rochers dans lesquels il vit.

210
APPENDICE
« Beaucoup prétendent que l'Empereur, assis dans sa maison de montagne, est
assis, endormi devant une table en pierre, et rêve d'un moyen de conquérir à nouveau
l'Empire. Sa tête acquiesce de façon constante et ses yeux clignent de l'œil. Avec le
temps, sa barbe a presque atteint le sol. De temps en temps, comme dans un rêve, il
tend la main comme s'il était sur le point de prendre son épée et son bouclier. On dit
que lorsque l'empereur reviendra dans le monde, il accrochera son bouclier sur un
arbre flétri, et cet arbre commencera alors à bourgeonner et à devenir vert, ce qui
signifiera un retour à des temps meilleurs pour l'Allemagne. On dit qu'un paysan, qui
portera un chemisier, portera son épée devant lui, et cela servira à effrayer tous ceux
qui sont assez idiots pour se croire d'un sang supérieur au paysan. Mais ces vieux
conteurs ajoutent que personne ne sait exactement quand tout cela doit se dérouler.
« Ils racontent aussi l'histoire d'un berger qui avait été amené à Kyfihaeuser par
un nain. En le voyant, l'empereur se leva et lui demanda si les corbeaux volaient
toujours dans les montagnes. Et quand le berger répondit par l'affirmative, le roi
poussa un profond soupir et il dit : « Alors, il me faudra dormir encore cent ans. »
Ainsi, Heine trouva charmantes les superstitions mêmes contre lesquelles il avait
lutté. Pour lui, violemment anticlérical, L’Église était en grande partie responsable du
maintien de ces superstitions du Moyen Âge en Allemagne. Il avait préssenti qu'un jour
l'encouragement de telles croyances se retournerait contre elle : « Un jour, vous
deviendrez vous-même leur victime ... » Il ne comprit cependant pas complètement
les dangers inhérents à la survie de ces superstitions purement germaniques et de ces
légendes entourant la montagne Kyffhaeuser qui lui étaient chères. Il n'a pas vu qu'un
jour tout cela se transformerait en une terrible avalanche diabolique qui se fuyerait
elle-même et se terminerait dans une conflagration cauchemardesque étendue à
toutes les régions du monde. Il ne pouvait pas non plus imaginer que, contre cette
orgie des « esprits élémentaires », les traditions de l’Église, fondées sur la morale
chrétienne, offraient une certaine résistance et une certaine protection.
« L’homme » attendu par Heine en tant que futur sauveur de l'Allemagne,
Barberousse dormant dans la montagne Kyffhaeuser jusqu'à la renaissance de son
ancien empire, fut le sujet de contes communs en Allemagne pendant des centaines
d'années. Ils correspondaient à une conception spécifiquement germanique de l'idée
messianique. Nous avons vu comment la popularité d'Hitler dans son pays peut
s'expliquer par ses efforts pour réaliser ce que les légendes avaient prévu pour
l'homme qui allait être, pour les Allemands, Barberousse lui-même réapparu.
Aucune des diverses théories sociologiques qui ont inspiré la pensée occidentale
au cours des quatre-vingts dernières années ne permet une explication complète de
ce qui se passe dans le monde aujourd'hui. Sur la base de ces seules théories, personne
n’aurait pu prédire les évènements actuels.
Cela est dû au fait que la plupart de ces doctrines ont considéré l'évolution de
l'humanité comme un tout organique. Ils ont négligé de prendre en compte une survie
anachronique du Moyen Âge qui est restée en retrait pendant des générations.
Les étudiants d'importants mouvements sociaux et économiques à l'échelle
mondiale semblent avoir négligé une série de phénomènes purement allemands.
211
APPENDICE
Chacun de ces phénomènes a attiré l'attention par lui-même, mais la relation de
l'un à l'autre n'a généralement pas été mise en évidence. Ainsi, ils ont été considérés
uniquement comme des phénomènes ou des curiosités d'importance locale.
Heine était conscient de ces phénomènes, même s'il ne réalisait pas ce qu'ils
signifiaient pour l'avenir. Le monde a presque totalement méconnu la signification de
cet anachronisme. Aujourd'hui, le même Moyen Âge dont Heine a parlé s'est placé au
premier plan. Lorsque l'observateur moyen parle de « pratiques du Moyen Âge » dans
l'Allemagne hitlérienne, il ne se rend pas compte que l'expression qu'il utilise est bien
plus qu'une simple figure allégorique: elle décrit le retour actuel d'une période
révolue.
Ces Moyens-Âges nous semblaient si beaux quand nous étions à observer les tours
-de Notre Dame; et pourtant, vus de près, ils menacent de nous envelopper dans leur
sombre manteau. Ils assument pour nous une réalité à la fois terrible et menaçante.
Face à cette menace qui nous menace tous, les problèmes qui nous ont agités au cours
des dernières décennies, comme la lutte entre le capitalisme et le prolétariat, «
l'entreprise privée » et le socialisme, deviennent moins urgents. Ils se retirent à
l'arrière-plan, laissant la place à un danger provenant d'un passé lointain et de plus en
plus aigu. Et, éventuellement, la lutte commune contre le même danger peut ouvrir
des voies communes de compréhension entre les deux camps. Plus tard, nous
pourrons peut-être tous voir sous un jour nouveau les facteurs à l'origine de la lutte
dans le domaine social.
Il y a certainement beaucoup de points noirs dans l'image de la Progression
ascendante également. Celles-ci, cependant, résultent des imperfections des
différentes institutions « ascendantes « - alors que, dans le cas des prussoteutoniques,
les caractéristiques que nous considérons comme dangereuses et exécrables sont des
vertus selon les normes de la progression descendante. Le système prussoteutonique
s'efforce de développer des éléments barbares et féodaux à l'échelle mondiale. Dans
cette entreprise, Prusso-Teutonia est parfaitement logique de son propre point de
vue. La responsabilité incombe à nous d'agir de manière à ce qu'ils ne réussissent pas.
Certains éléments barbares et féodaux ont également survécu au sein des
démocraties. Mais ceux-ci, qui sont considérés comme des « perfectionnements »
dans l'autre camp - sont des « imperfections » opposées aux tendances fondamentales
sur lesquelles se sont construites les démocraties et les institutions de la Progression
ascendante en général.
Hitler profite régulièrement dans sa propagande de ces imperfections dont nous
souffrons. Dans ses discours, nous l'avons souvent entendu critiquer les défauts au
sein des pays démocratiques, bien qu'il ne mentionne pas le fait que les mêmes
défauts existent dans l'Allemagne nazie à un point qui nie leur présence ici. Nous avons
ri de cette hypocrisie, ce qui est vraiment méprisable selon nos normes morales; mais
Hitler, en agissant de la sorte, nous rend un véritable service. Il concentre son
attention sur tous les éléments de la progression descendante qui ont pénétré dans la
Progression ascendante ou y ont réussi à survivre au cours des siècles.
Un des résultats du conflit actuel sera notre capacité à voir nos propres points
212
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
faibles beaucoup plus clairement - tous ces domaines de la progression en hausse
entachés d’éléments de la Progression descendante. Espérons que nous prendrons
toutes les mesures nécessaires pour éliminer ces éléments lorsque la guerre sera finie.
Une détermination à le faire donnera un réel objectif à la guerre actuelle.
L'influence civilisatrice des doctrines gréco-chrétiennes a perpétué un nettoyage
perpétuel au fil des siècles et a peu à peu chassé les éléments « descendants « qui
subsistent. L’homme pensait que ce processus était tout ce qui était nécessaire;
d'autres pensaient que c'était beaucoup trop lent. Le danger prussoteutonique peut
accélérer le processus. En mettant en lumière nos imperfections, cela nous aide à les
éliminer.
Les démocraties ne sont certainement pas totalement au-dessus de tout
reproche. Mais ce n'est pas pour eux que nous menons la guerre actuelle. Nous le
combattons pour une cause beaucoup plus noble, de portée beaucoup plus large - la
Progression ascendante - contre ces représentants, par excellence, de la progression
descendante, les Prusso-Teutons.
Dans cette guerre, en unissant dans le même camp tous ceux qui, malgré leurs
imperfections, souscrivent fondamentalement aux principes de la Progression
ascendante, nous préparons la voie à une application beaucoup plus profonde de ces
principes dans le monde qui émergera de la guerre.
Nous devrions au moins faire tout ce qui est en notre pouvoir pour y parvenir.
Mais si les privilèges féodaux ont effectivement survécu dans de nombreuses
régions du monde, le phénomène prussoteutonique peut-il être considéré comme
essentiellement différent de ces survivances féodales?
Le Prusso-Teutonisme est beaucoup plus qu'une simple survie féodale. Il a des
buts qui lui sont propres et une vie qui lui est propre, nés de la combinaison de
plusieurs éléments, dont le féodal. L'élément féodal lui-même, dans la mesure où il
est devenu l'un des éléments constitutifs du Prusso-Teutonisme, est beaucoup plus
proche du caractère primitif et non-initié « barbare » de ses origines que du féodalisme
des temps modernes. Ce dernier, au cours des siècles, a été très éduqué par l’influence
civilisatrice du Christianisme.
Le Prusso-Teutonisme n'a pas pour objectif réel de tendre à l'introduction de «
principes féodaux « dans les différentes parties du monde, bien que ce soit ce que les
milieux féodaux d'aujourd'hui en attendaient au départ. Le Prusso-Teutonisme ne
s'intéresse qu'à une chose: établir son propre règne absolu sur tous les autres pays,
centré sur lui-même et centré sur lui-même, sans la moindre considération pour les
droits et les besoins des autres. Cette négligence des droits d'autrui s'applique
également à ceux des cercles féodaux d'autres pays. Les concepts féodaux anglais ont
joué un rôle dans la conduite des affaires intérieures et extérieures britanniques. En
dépit de cette influence sur leur vie politique, les Anglais ont réussi à transmettre aux
différentes parties du monde des idées extrêmement précieuses sur la liberté
politique et économique, découlant de leur conception essentiellement chrétienne de
la vie.
La survie en France de groupes isolés d'esprit féodal était responsable de
213
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
l'affaiblissement de la République française et de l'assujettissement tragique d'une
France désormais gouvernée de manière féodale au triste règne de Berlin. Mais les
ambitions féodales de ces cercles français concernent des questions économiques et
politiques internes plutôt qu’externes. Ils n'ont pas la cruauté des Prussoteutoniques
ni leurs ambitions vers la conquête du monde. Dans ce cas, le féodalisme a produit des
résultats beaucoup plus modestes, car il ne s'est pas appuyé sur les objectifs
conspirateurs d'un ordre strictement organisé. La féodalité française est devenue, au
cours des siècles, de plus en plus tempérée par l'éducation chrétienne.
Même dans des pays comme la Hongrie, où la classe dirigeante a toujours eu
l'esprit féodal, rien de semblable au phénomène prussoteutonique n'a été produit. La
christianisation des cercles féodaux hongrois a toujours eu un effet modérateur, du
moins dans le domaine de la politique internationale.
Rien de semblable au caractère de conspiration de l'Ordre Teutonique - et plus
tard du Prusso-Teutonisme - ne s'est jamais manifesté dans aucun autre pays
occidental. C’est ce caractère de conspiration, visant à la conquête du monde et
subordonnant toutes les considérations morales à cet objectif, qui donne son
caractère unique au Prusso-Teutonisme, même comparé aux survivances féodales
d’autres pays.
Bien sûr, ces survivances féodales dans de nombreux endroits, y compris
Amérique, constituent un certain danger. Nous avons vu de tels cercles féodaux
devenir les alliés temporaires des Prusso-Teutons quand ils ont imaginé, dans leur
myopie, que les maîtres allemands n'avaient d'autre but que de produire un monde
satisfaisant leurs désirs. Malheureusement, il y a encore beaucoup de réflexion dans
ce sens.
Comme dit précédemment, une fois la guerre terminée, il sera utile de réfléchir
à ces survivances isolées féodales. Le problème du Prusso-Teutonisme revêt toutefois
un caractère fondamentalement différent. C’est un problème représenté par une
conspiration bien dissimulée et bien organisée, avec toutes ses ramifications, toutes
subordonnées à ses propres fins égoïstes et super-impérialistes. Ce n’est que leur
propre cause qui compte pour les responsables de cette conspiration - pas la cause du
féodalisme, du collectivisme ou de toute autre cause.
Détruire ce complot sera tout à fait un problème. À l'heure actuelle, ses
dirigeants ne doutent pas que le complot survivra et sortira de ce conflit avec un gain
certain, même en cas de défaite allemande. Puisque nous examinons les implications
du phénomène prussoteutonique du point de vue social, nous pouvons essayer de
dissiper un malentendu très commun parmi les penseurs socialement avancés.
Des hommes et des femmes dont tout le passé laissait espérer le contraire
semblent accepter l’agression allemande et son expansion avec le fatalisme comme un
« processus historique inévitable » qu’il serait inutile de tenter de mettre un terme à
nos activités. Ces déterministes raisonnent ainsi: « La transformation à laquelle nous
assistons aujourd’hui en Europe est d’une telle ampleur qu’elle ne pourrait être
provoquée par un seul homme. Hitler n’aurait jamais pu accomplir ce qu’il a déjà fait,
s’il n’était ni simplement l’instrument d’un développement historique inexorable. Le
214
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
condamner ne nous en fait pas avancer. » Nous avons observé un tel raisonnement à
la fois dans certains cercles progressistes d'Amérique et au sein d'un groupe
minoritaire de socialistes européens, aujourd'hui résignés comme des «
collaborationistes ». Il existe une confusion profonde derrière une telle déduction.
Hitler peut apparaître comme l'instrument: de certains processus inévitables dans le
monde entier, mais en réalité ceux-ci n'ont rien à voir avec ses idées de base ou avec
ses véritables objectifs. Il est en effet probable qu'une Europe unifiée, la suppression
des barrières douanières entre les pays européens, une monnaie commune, l'abandon
de la politique démodée « d’équilibre des pouvoirs » de l'Angleterre et d'autres
changements de ce type sont une nécessité historique. Il n'y a cependant aucune
raison de penser que de telles transformations ne pourraient avoir lieu sur une base
beaucoup plus solide que celle de la fausse révolution mise en scène par Hitler.
Comme nous l'avons vu, naturellement doué pour « voler la vedette », Hitler a réussi
jusqu'à présent à recevoir tout le crédit. Il appartient aux démocraties de prendre
conscience de leur tâche historique et d’opérer les changements nécessaires dans le
monde, selon des méthodes reflétant leur propre conception de la vie
incomparablement supérieure.
Ceux qui raisonnent de la manière décrite dans notre question remarquent
d’abord que le monde change inévitablement. Puis, avec le genre de fatalisme résigné
qui a provoqué la chute de plusieurs civilisations orientales, ils considèrent également
comme « inévitable » la tentative abusive d'un groupe régressif d'imprimer sa marque
horrible sur le monde en mutation. Il est difficile d'imaginer une attitude plus honteuse
pour les fils de la civilisation gréco-chrétienne, fondée sur le concept du libre arbitre.
PRUSSO-TEUTONIE ET LES PROBLÈMES DU MONDE DE L’APRÈS-GUERRE
Le tout premier travail consiste à gagner la guerre. La destruction du Nazisme est
généralement considérée comme la suivante. À cela s’ajoute la tâche complexe
d’extirpation de Prusso-Teutonirm avec tous ses fiefs économiques - une tâche que nos
dirigeants pourraient considérer comme au moins aussi importante que la destruction
du Nazisme.
Tant de choses peuvent être dites concernant le travail immédiat.
Mais n'y a-t-il pas une signification plus large pour nous, une leçon plus profonde
à tirer des évènements examinés dans ce livre - une signification et une leçon avec une
telle signification pour l'avenir que, si nous les appliquons correctement, nous
pourrions même être le même jour? capable de dire avec une conviction sincère que «
la guerre n'a pas été menée en vain? »
La seule réponse que nous pouvons nous aventurer donner à cette question est
une application meilleure et plus complète des principes de la Progression ascendante
dans nos vies et dans l'organisation de l'humanité en général.
Le mal que nous combattons maintenant est né d'une conspiration centenaire
systématiquement organisée par des éléments barbares contre toute la Progression
ascendante. Mais ce mal n'aurait pas pu s'étendre comme il l'a fait si dans de
nombreux cas, nous n’avions pas manqué d’appliquer les principes de la Progression

215
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
ascendante avec la vigueur nécessaire.
Selon les diverses allégeances spirituelles dans la Progression ascendante à
laquelle nous adhérons, nous énoncerions ces principes différemment. Mais quel que
soit le groupe spirituel auquel nous appartenons, nos principes reposent sur une
substance commune. C'est cette substance commune qu'il faut de plus en plus mettre
en lumière pour que ces principes puissent s'appliquer de plus en plus à fond dans nos
propres vies et dans l'organisation de l'humanité. Plus nous sommes fidèles à nos
propres principes, moins nous serons vulnérables aux attaques extérieures.
Il est communément admis que cette guerre entraînera divers ajustements
sociaux et économiques. Les ajustements sociaux et économiques pendant des siècles
n’ont consisté que dans l’application graduelle de plus en plus complète à notre vie
des principes moraux de la Progression ascendante, tel qu’ils découlaient des diverses
religions et mouvements spirituels.
Il est trop tôt pour dire quels seront les futurs ajustements sociaux et
économiques découlant de notre inspiration commune. Il n’est nullement certain que
ces développements évoluent dans une direction « collectiviste » comme beaucoup
l’espèrent. Il est tout aussi possible que leur évolution prenne la direction d’une plus
grande possibilité d’initiative économique accompagnée de garanties contre les excès.
Des solutions définitives peuvent attendre une discussion future - s’il existe une
reconnaissance commune des problèmes pour lesquels des solutions doivent être
trouvées. Face à un ennemi identique, tous les membres de la Progression ascendante
devront rechercher leur inspiration commune dans la recherche de solutions
communes; et les mettre en pratique avec une vigueur commune à tous.
Mais au-delà de l'organisation sociale et économique interne, nous devons
considérer l'ensemble du problème des relations entre les différentes parties du
monde. Le caractère obsolète des règles et coutumes en vigueur en matière
internationale et diplomatique est généralement reconnu. Il est également admis que
ces règles ont été un grand handicap pour le règlement des affaires du monde d’avant-
guerre - et que cette situation a favorisé Hitler, qui, en raison du caractère
anachronique de ces règles, a pu les écarter plus facilement. Pour l’instant,
reconnaissons simplement la nécessité d’un changement et la solution actuelle se
développera de manière détaillée. Dans les futures discussions.
Il y a cependant une leçon qui peut être immédiatement tirée de la chaîne
d'évènements décrite dans ce livre: elle concerne la nécessité de changer radicalement
la direction d'une interaction plus grande et plus libre entre les différentes parties du
monde. Aucune condition extérieure n'aidait davantage à amener l'abcès
prussoteutonique au point de mettre en danger le monde entier que les différentes «
isolations » au sein du corps politique et économique de l'Europe.
Un grand nombre de ces « isolations » ont été délibérément conçues par les
Prusso-Teutons. D'autres, stimulés par l'exemple donné, ont suivi le grand plaisir des
Prusso-Teutons. Ces derniers, qui utilisent habilement dans leur tactique des concepts
diplomatiques reconnus internationalement, ont maintenant fermé cette partie du
flot européen, contribuant ainsi à la croissance d'un abcès qu'ils avaient eux-mêmes
216
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
créé. Sans l'application réussie de ces ligatures sur les artères politiques et
économiques de l'Europe, l'abcès prussoteutonique aurait été emporté par le sang.
Bismarck et ses amis s'opposèrent à la création d'un empire allemand et à la
fusion de leurs propres pays, la Prusse, avec cet empire tant que les éléments en bonne
santé des autres pays allemands étaient en mesure d’exercer une influence plus forte
au sein de l’empire qu’eux-mêmes. Bismarck a également réussi à isoler le Danemark,
l'Autriche et la France des différents pays allemands avec lesquels ils entretenaient
autrefois des relations amicales. Entre les deux guerres mondiales, les
Prussoteutoniques ont réussi à contrecarrer le projet d’Aristide Briand, 1862-1932, de
constituer une fédération européenne au sein de laquelle ils auraient été plongés dans
la saine circulation sanguine de l'Europe.
Des méthodes similaires ont été appliquées sur le plan économique. Comme
nous l'avons vu, List a conçu les plans directeurs dans ce domaine il y a environ cent
ans. Ils ont appelé à un isolement économique délibéré du reste du monde jusqu'à ce
que ce monde puisse être conquis et asservi. Tel était le plan économique que les
prussoteutoniques avaient consciencieusement poursuivi. Quand, après le régime de
Bismarck, le chancelier von Caprivi tenta d'intégrer l'Allemagne au système
commercial européen normal, il se heurta à la violente opposition de l'ensemble de la
clique prussoteutonique. Puis, plus tard, entre les deux guerres mondiales, le Dr
Schacht a suivi méthodiquement le plan de List: isoler économiquement l’Allemagne
du reste du monde jusqu’à ce que les souffrances économiques créées délibérément
puissent se traduire par une explosion politique et une marche de conquête.
Tout cela peut être une leçon pour nous. Le règlement réel du problème
allemand - ou plutôt prussoteutonique - devra sans aucun doute prendre la forme
d'une opération de police extrêmement énergique comportant des dispositions de
caractère durable pour empêcher la réapparition de ce phénomène inquiétant. Le
fonctionnement sans frais ne peut être une solution réelle du problème à long terme,
à moins que les conditions générales qui ont rendu les abus possibles ne soient
également modifiées.
Après les terribles expériences vécues par l'Europe, aucune réforme ne devrait
être considérée comme trop radicale si elle est par ailleurs souhaitable. Un échange
absolument libre de marchandises sans barrière douanière devrait être la première
mesure permettant de libérer le flux de sang européen et peut-être aussi celui du
monde. L'alternative - un retour au système impliqué de « traités commerciaux » -
serait extrêmement dangereuse. Cela aboutirait à nouveau à une période d'isolement
économique séparant les différents pays les uns des autres; et cela constituerait au
mépris de toutes les mesures de police dans le monde - un écran de bienvenue pour
la reconstitution des forces prussoteutoniques. Un système monétaire unifié et
d’autres mesures économiques de même nature devraient compléter le processus de
guérison.
Simultanément à un échange plus ou moins libre de biens, la liberté de migration
devra être rétablie. Aujourd'hui, cela semble être une mesure révolutionnaire, même
si avant la Première Guerre mondiale, la migration des personnes n'était que peu
217
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
limitée. Si tous les obstacles à la libre circulation des biens et des personnes sont
éliminés, les conditions générales susceptibles de rendre possible la reconstitution de
la zone de danger prussoteutonique (ou de toute zone de danger similaire de l'avenir)
ne seront plus présentes, mais bien sur. Bien entendu, des « mesures de police »
spécifiques seront encore nécessaires.
Il serait utopique d'imaginer que de tels changements peuvent être effectués par
le seul peuple européen. Le leadership est nécessaire et pour diverses raisons, un tel
leadership ne peut venir que d'Amérique. L’opinion publique américaine a en grande
partie répudié son propre isolationnisme d’avant-guerre [l’isolationnisme » avant la
guerre signifiait simplement le désir de garder l'Amérique hors de la guerre.
Aujourd’hui, c’est lutter pour une paix négociée. Nous utilisons nous-mêmes ce terme
dans la discussion qui suit pour désigner une désapprobation de toute participation aux
affaires du monde] et aujourd’hui, critique vigoureusement ceux qui, aux États-Unis,
continuent à maintenir une attitude isolationniste, entravant ainsi l’effort de guerre.
Ceux qui s'opposent à l'isolationnisme aujourd'hui, pour rester cohérents avec eux-
mêmes, devraient comprendre que leur position actuelle contre l'isolationnisme n'est
pas fortuite, mais logique et organique. Cela correspond simplement au fait qu'avec le
raccourcissement des distances, les États-Unis sont vraiment devenus une partie de
ce monde et doivent en supporter les conséquences - pas seulement pendant la
guerre, mais après.
« L’isolationnisme est l’ennemi » à deux égards: premièrement, parce qu'il tente
de persuader l'opinion publique américaine qu'un règlement des problèmes mondiaux
ne concerne pas l'Amérique; deuxièmement, parce qu’elle suscite la sympathie, même
en temps de paix, pour diverses mesures prises aux États-Unis et ailleurs qui ont pour
effet d’entraver la bonne circulation du monde: droits de douane élevés, interdictions
d’importation et d’importation, mesures contre la migration, etc.
« L’isolationnisme est l’ennemi » dans tous les pays, car c’est la condition
nécessaire pour la préservation et la régénération d’“abcès » nauséabonds de type
prussoteutonique. Les expressions « isolement » et « isolationnisme » sont utilisées
pour désigner des phénomènes de multiples types, mais l'utilisation répandue du
même terme n'est pas simplement due à une coïncidence, et dans la mesure où ces «
isolations » agissent en tant que ligatures sur la circulation normale du corps du
monde, nous nous intéressons ici à toutes.
Nous pouvons utiliser la même expression, « isolement », entre autres, dans les
domaines politique, économique et démographique. Dans tous les cas, le
développement décrit est dangereux pour les mêmes raisons. Et dans toutes ces
sphères, « l’isolement » peut assumer ce que l'on pourrait appeler un « introverti » ou
un « extroverti » formé. Passons rapidement en revue ces sphères et formes.
Isolement politique
1. Forme introvertie: « l’isolationnisme » familier en Amérique - la tendance ou
l'effort de garder son propre pays séparé du reste du monde
2. Forme extravertie: tentative d'« isoler » un pays étranger - ou plusieurs – des

218
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
autres par la création artificielle d'incompréhensions inconciliables entre eux par un
usage habile de la propagande. Par exemple, « l’isolement » venant de Bismarck du
Danemark, de l'Autriche et de la France; Tactique diplomatique d’Hitler, etc.
Isolement économique
1. Forme introvertie: effort visant à isoler économiquement son propre pays du
reste du monde afin de créer délibérément une misère économique dans le pays et de
maintenir ainsi la pression sur la chaudière politique. Par exemple: schémas
prussoteutoniques et nazis entre les deux mondes. Les politiques de List et Dr Schacht
d'isolement économique du reste du monde.
2. Forme extravertie: tentative d’isoler économiquement d’autres pays du reste
du monde en leur rendant difficile l’exportation et l’importation. Méthodes utilisées:
droits de douane élevés, dumping, traités commerciaux destinés à nuire à des pays
particuliers, etc. Presque tous les pays, y compris les États-Unis, l'ont déjà fait. Il existe
également des exemples classiques de protectionnisme extrême et pernicieux dans
les petites nations indépendantes créées en Europe de l’Est après la Première Guerre
mondiale. L’Angleterre mérite d’être félicitée pour avoir maintenu son libéralisme
économique jusqu’à ces dernières années, en opposition à l’isolationnisme
économique de presque toutes les autres parties du monde.
Isolement démographique
I. Forme introvertie: tendance à entraver ou à bloquer l'immigration dans son
pays de personnes obligées, pour diverses raisons, de quitter d'autres pays. Ce type
d'isolement augmente la pression d'expansion - la croissance de l'abcès - dans les pays
surpeuplés. Après la Première Guerre mondiale, les États-Unis eux-mêmes sont
tombés dans cette erreur, bien que leur grandeur et leur prospérité soient
principalement dues à son système antérieur d'immigration libre.
2. Forme extravertie: tendance d'un pays à laisser ses expatriés en permanence
sous sa propre influence et à les isoler mentalement de leur environnement actuel.
Cet isolement rend possible l'utilisation des expatriés en tant qu’instruments des plans
de conquête du pays. Par exemple, le maintien astucieux de l'allégeance à la « Patrie
» d'immigrants allemands et japonais et de leurs descendants dans tous les pays, y
compris l'Amérique.
Nous réalisons bien sûr que tous ces « isolements » et « isolationismes » revêtent
un caractère extrêmement varié. Ils sont toutefois à peu près du même type de
mentalité et, en tout état de cause, leurs partisans se ressemblent en général comme
des pois dans une cosse. De plus, ils contribuent tous à la création de conditions
propices à la croissance d'abcès comme le prussoteutonique.
Nous ne voulons pas dire que le danger nazi est principalement dû à de tels
isolationnismes. La principale cause du danger nazi est la conspiration
prussoteutonique vieille de plusieurs siècles, un phénomène qui, en soi, a des racines
extrêmement profondes. De plus, les différents types d'isolement ont souvent été
délibérément stimulés par la clique prussoteutonique pour créer le sol qui convient à
leurs propres objectifs. Mais même lorsque, dans d'autres cas, l'erreur d'isolement a
219
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
été commise par les divers peuples du monde de leur plein gré, cette erreur a souvent
été saisie par les Prusso-Teutons pour faire avancer leur propre projet. Le facteur
important était le dessein lui-même: une conspiration organisée qui a évolué au cours
des années allant du Treizième siècle au Vingtième siècle.
Néanmoins, il ne faut pas oublier l'effet pernicieux des différentes isolations. Et
le leadership américain, qui est essentiel pour un règlement des affaires du monde
dans l’esprit de Progression ascendante, devrait s’inspirer d’un désir sincère de mettre
fin à ces isolements. Pour y parvenir, il sera nécessaire de prendre des dispositions
durables en vue de la plus grande liberté de circulation possible dans tous les
domaines et à l'échelle mondiale. Les gens doivent comprendre que de telles mesures
ont une signification au-delà de leurs avantages pratiques immédiats, car elles
fournissent une garantie essentielle contre la répétition du mal qui a causé nos
problèmes actuels.
Le « libéralisme » devra atteindre une nouvelle hauteur, en tant qu'ennemi
naturel de toutes les isolations matérielles et mentales. Le mot libéralisme n'est pas
utilisé ici dans un sens sectaire. Nous parlons plutôt du vrai libéralisme, c'est-à-dire
celui qui libère le corps mondial de toutes les ligatures écoeurantes et paralysantes.
Une le large jeu de ce libéralisme n'était qu'un beau rêve il y a cinquante ou cent ans.
Mais à une époque où avec les avions il est devenu permis de faire la navette entre
l'Europe et les États-Unis plusieurs fois par semaine et où les marchandises ont
expédiées en grande quantité de continents à continents par des transports aériens
ultrarapides, cela est devenu une nécessité.
Le libéralisme économique, le libéralisme politique, le libéralisme intellectuel ont
tous la même essence. Leur importance augmente dans les proportions du monde
avec les immenses progrès techniques grâce auxquels les distances sont raccourcies.
Les installations de transport et de communication ont toujours eu tendance à
décomposer les isolements existants. Ces installations ont toujours été les véhicules
naturels du « libéralisme ». Le formidable élan récent que suscitent les transports et
les communications - en partie à cause de la guerre - devrait donner naissance à une
nouvelle ère de libéralisme, d'une portée plus grande en conséquence, que tout ce
que nous avons connu auparavant.
Nous ne prendrions pas au sérieux aujourd'hui la suggestion de séparer l'Est du
Moyen-Ouest ou les différents États de l'union par des barrières douanières, des
différences monétaires, des interdictions de changer de résidence et des mesures «
isolationnistes » similaires. Une telle réglementation entraînerait une misère
incommensurable, des complications incommensurables, des conflits et une injustice.
Tout enfant américain s'en rend compte. Si les avantages du libéralisme économique
et politique aux États-Unis sont évidents aujourd'hui pour tout le monde, ils le seront
également pour le monde entier à la suite de cette guerre. Les États-Unis, avec sa
longue expérience de liberté politique et économique dans ses frontières et avec sa
composition raciale unique, semblent prédestinés à assumer le leadership mondial
dans la libération de la circulation sanguine du monde.
Les gens qui parlent du leadership américain sont accusés de tendances
220
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
impérialistes. Lorsque Henry Luce a introduit l'idée d'un « siècle américain », il a été
qualifié d'impérialiste dans divers milieux libéraux. « Leadership » et « impérialisme »
ne sont pas identiques: le dernier représente un usage particulier du premier. Il
appartient aux cercles libéraux d’Amérique d’être sur le qui-vive contre toutes les
aberrations impérialistes qui pourraient naître. Leur vigilance est nécessaire pour
garantir que le gouvernement américain sera utilisé non seulement à son profit, mais
également au profit d'autres pays - pas pour l'oppression, mais pour la libération des
autres peuples.
Le leadership compris dans ce sens n'est pas une prérogative injustifiée pour
l'Amérique, mais une obligation. Elle doit assumer ses intérêts non seulement dans
son propre intérêt, mais surtout dans l'intérêt de la Progression ascendante. Cela
devrait conduire à une croisade d'après-guerre contre toutes les tendances à «
l’isolement » - toutes les tentatives visant à réimposer des entraves au corps du
monde. Il devrait correspondre au but fondamental qui l’inspire: il doit s'agir d'un
leadership profondément libéral, imprégné des meilleures traditions américaines et
gréco-chrétiennes, adhérant sur tous les plans à des principes qui découlent de la «
dignité de la personne humaine ». »
Les cercles libéraux américains au lieu de craindre le leadership américain en
raison de ses résultats possibles devraient l'accueillir favorablement: ils devraient y
apporter leur meilleure énergie et le fruit de leur expérience.
La contribution du libéralisme aux instances dirigeantes américaines sera de la
plus haute importance pour de nombreuses raisons: si, par exemple, des sources
libérales ne donnent pas un sang neuf à la diplomatie américaine, cette dernière est
vouée au même type d'erreurs pour lesquelles beaucoup d'entre nous ont souvent
critiqué l'Angleterre malgré notre amour pour les traditions anglaises de liberté
civique et de démocratie.
Aujourd'hui, aucun autre pays sauf les États-Unis ne dispose des installations et
du prestige mondial pour assumer le leadership qui doit être trouvé quelque part.
L'Angleterre s'est aujourd'hui tournée vers l'Amérique, dans une certaine mesure,
pour le leadership qu'il a exercé au cours des cent dernières années. L'Angleterre,
malgré ses grandes traditions démocratiques, a commis de nombreuses erreurs dans
la politique internationale en raison de sa dépendance à l'égard de principes
diplomatiques dépassés. Elle a par conséquent perdu une grande partie du prestige
que doit posséder le véritable leader en matière internationale - mais elle peut
toujours appuyer l'initiative américaine avec son soutien précieux.
La France, en raison de ses très anciennes traditions culturelles, est aujourd'hui,
quels que soient ses malheurs politiques actuels, le centre par excellence de la
civilisation occidentale. L'initiation du peuple français remonte à des sources
extrêmement anciennes et profondes. C'est probablement le résultat d'une
superposition d'enseignements d'initiative grecque et romaine sur le fondement de
l'initiation celtique, qui, elle-même, appartenait à la Progression ascendante. (Les
mystères des druides celtes ou gaulois ont enseigné la doctrine de la transmigration
de l'âme et d'autres caractéristiques des initiations ascendantes.) Plus tard, la
221
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
christianisation intense de la France a maintenu vivantes la force et la vigueur de
l'initiation originelle.
La collaboration des Français hautement civilisés sera essentielle à la
reconstruction de l’Europe; mais la France, sans l'aide américaine, ne le fera pas être
capable d'accomplir cette tâche, car la proximité du danger prussoteutonique agit à
bien des égards pour bouleverser l'équilibre de sa vie publique.
Beaucoup pensent que la Russie, si elle est victorieuse dans cette guerre, aura
plus à dire de la reconstruction de l'Europe que les États-Unis. Cette question n'est pas
simple. Remarquons seulement que l’influence des États-Unis sur les affaires
européennes et les affaires du monde en général dépendra dans une large mesure de
la sincérité et du courage mental du peuple américain face aux problèmes mondiaux
de l’après-guerre.
La plupart des Européens sont convaincus que le monde à sortir du cauchemar
actuel ne doit pas être simplement une recréation du monde ancien qui a permis au
cauchemar de prendre forme. Si le peuple et les dirigeants américains ont le courage
mental d’aborder ces problèmes dans un esprit totalement neuf et profondément
libéral, ils auront beaucoup à dire sur la reconstruction de l’Europe et du monde. Ils
auront plus à dire que la Russie, du moins en ce qui concerne l'Europe, en raison de la
proximité des liens culturels américains et européens.
Mais si la politique américaine en matière internationale était guidée
simplement par un conservatisme poussiéreux, nous assisterions à une diminution du
prestige très réel de l'Amérique dans différents pays européens. Dans ce dernier cas,
mais seulement dans ce cas, il ne serait pas surprenant que les Européens se tournent
vers la Russie pour obtenir un soutien dans la reconstruction du continent.
En attendant, considérons le communisme russe avec sérénité. Pour notre part,
nous ne sommes pas d'accord, pour des raisons théoriques, avec les enseignements
économiques du communisme et avec la doctrine des droits prépondérants de l'État
sur ceux de l'individu. Nous croyons cependant (pour prouver que cela nous mènerait
loin) que le communisme dérive de la Progression ascendante, de même que notre
propre philosophie de vie occidentale, bien que leurs concepts ultimes soient
profondément différents. En tout état de cause, les différences qui les séparent ne
sont ni aussi grandes, ni aussi fondamentales que la différence entre elles et Prusso-
Teutonisrn, le produit barbare de la Progression descendante, de l’autre.
Nous ne préconisons aucune trêve avec le communisme. Nous pensons qu’il est
utile de combattre nos différences à l’avenir aussi vigoureusement que jadis. Nous
pouvons toutefois le faire avec un peu de bonne foi des deux côtés, comme il convient
aux adversaires qui ont certains liens communs entre eux. Rien n’ajoute plus au succès
de la propagande nazie dans les pays démocratiques que la nervosité provoquée dans
certains milieux par la mention du communisme ou de tout ce qui y est lié.
Il n'y a aucune raison pour cette nervosité. Notre propre conception de la vie a
beaucoup plus de chances que le communisme de façonner l’avenir - du moins de
l’Europe et l’hémisphère occidental a accordé deux conditions: premièrement, nous
devons réfléchir à nos propres concepts avec courage dans leurs applications
222
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
pratiques; et, deuxièmement, nous apprenons tous à travailler pour nos principes avec
le même esprit de dévouement désintéressé pour le bien que nous envions les Russes.
Nous fondons cette conviction sur (I) notre confiance dans le bien-fondé de la libre
initiative en tant que concepteur économique fondamental, à condition de mettre au
point les pratiques qui en découlent et (2) le fait que le respect des droits de l'individu
répond à un besoin humain inhérent et universel.
Nombreux sont ceux qui croient que le leadership de n'importe quelle nation est
inutile et que les nations du monde seront (ou devraient) être en mesure de régler
leurs affaires simplement au sein d'une Société des Nations améliorée, où les pouvoirs
des différents États sont correctement équilibrés. Un autre sentiment est que les
différentes petites nations qui, par leur position courageuse dans le conflit actuel, ont
acquis le droit d'être entendues à l'avenir ne seront pas disposées à accepter un
leadership extérieur.
Nous pensons cependant que les petites nations européennes reconnaîtront
qu’un leadership responsable est nécessaire à la réorganisation de l’Europe.
L’expérience après la dernière guerre - d’accorder aux petites nations nouvellement
nées une grande influence dans les affaires du continent n'a pas bien fonctionné. Se
déchaînant au sein de chaque petite nation, des ambitions ont entraîné des excès en
matière économique et politique. D'autre part, confrontées à la menace
prussoteutonique, les mêmes petites nations manquaient d'un leadership commun
adéquat et, sauf dans de très rares cas, prenaient une position extrêmement
hésitante. Le résultat fut qu'ils étaient soit consommés par le monstre, soit devenus
ses alliés réticents. Cette expérience malheureuse du passé n’est pas une incitation à
la répétition.
L’opposition des dirigeants à un pays ou à une nation est principalement due au
fait que les pays et les nations sont généralement considérés, en matière extérieure,
comme de simples associations de leurs citoyens pour la protection commune des
intérêts privés. Si les nations n'étaient rien de plus, il serait insensé et injuste
d'accorder à l'un d'entre eux des chefs de gouvernement. Il serait utilisé exclusivement
pour promouvoir les intérêts des citoyens d'un État particulier.
Mais les nations ne sont pas simplement des associations de défense d’intérêts
privés. Celles-ci sont souvent, et celles de la création récente comparée, des
expériences pratiques en direction d’une société future: cristallisations vivantes de
certaines idées et tendances de base.
Cela est particulièrement vrai dans le cas des États-Unis qui ont été entièrement
construits grâce à l'immigration. Ce pays a été inspiré par le besoin commun de liberté
des masses populaires, pour la plupart des Européens. Pour eux, l'Amérique signifiait
liberté de « ligatures » de toutes sortes dans leurs pays d'origine: politique,
économique, religieux, etc., et l’immigration vers ce pays leur offrait une liberté
insoupçonnée dans tous les domaines. Si ces immigrants étaient des aventuriers
idéalistes, révolutionnaires, paysans ou ouvriers affamés, ils étaient tous attirés par le
même genre d’occasions matérielles et spirituelles et stimulés par le même désir de
libération.
223
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
Si une nation née de ces concepts de base les réaffirme maintes fois au cours de
son histoire, ne devient-elle pas un puissant pôle d’attraction pour les peuples du
monde entier à qui les entraves de leurs propres pays, les ghettoïsations héritées du
passé, sont devenues insupportables. Cette nation est donc beaucoup plus qu'une
simple association d’intérêts: elle peut être considérée comme le centre dynamique à
partir duquel s’appliquer - à une échelle beaucoup plus large que jamais - la conception
de la libération qui a été sa principale force motrice à travers les générations.
D'autres nations ont attiré sur elles des personnes qui ressentaient l'attrait de
leurs idées dans un domaine ou un autre. Ainsi, la nation française n'a-t-elle pas attiré
les immigrés qui voulaient tirer parti de ses opportunités culturelles et également,
depuis la Révolution française, par d’autres attirés par ses traditions de liberté
politique? L’Ordre Teutonique, avant même d'avoir créé une nation, était un pôle
d'attraction pour les nobles de toutes les régions de l'Allemagne qui ressentaient une
parenté mentale avec les idées teutoniques. Après la formation de la Prusse, ce
dernier pays continua d'absorber des personnes du même type venant de tous les
autres pays allemands. Ils sont devenus des Prussiens qui se sont sentis Prussiens,
quels que soient les endroits où ils sont nés. Dernier exemple, la Russie soviétique
exerce une attraction comparable sur les peuples de divers pays partageant ses
objectifs idéologiques.
Nous voudrions considérer les États-Unis, malgré leurs imperfections comme le
noyau d’une société future organisée selon des idées de liberté dans tous les
domaines. Si cela devait être son rôle, il serait absurde d’attribuer à cette nation le
titre de membre d’une organisation internationale de type militariste, à moins de lui
donner une chance structurelle. Parce que cette opportunité faisait défaut - pour cette
seule raison et non à cause des avantages fantaisistes de l'isolation, les États-Unis ont
bien fait de décliner leur adhésion à la Société des Nations. Dans ce dernier pays, ses
dirigeants auraient été submergés par la confusion de nombreux pays, petits et
grands, aux droits égaux, dont beaucoup adhéraient à des principes de base
nettement différents.
L’Amérique s’associera au leadership dans le monde de l’après-guerre si elle
souhaite sincèrement agir dans les affaires internationales dans l’esprit de ses
traditions les plus profondes - et non plus en tant qu’organisation défendant des
intérêts particuliers. Les gens du monde entier, quelle que soit leur origine nationale,
voudront dans ce cas oublier les retards passés de l'Amérique à assumer ses
responsabilités naturelles. Ils se tourneront vers elle, non pas comme vers une nation
puissante poursuivant ses propres objectifs égoïstes, mais comme vers le véritable
noyau de la société du futur --une société que ceux qui parcourent la route de la
Progression ascendante désirent ardemment.
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMINI (1226)
Au nom de la Sainte et indivisible Trinité, Amen. Frédéric II, par la tendresse
miséricordieuse de Dieu, toujours l'auguste Empereur des Romains, roi de Jérusalem
et de SicileC’est pourquoi Dieu al érigé notre empire devant les rois de la Terre auguste

224
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
et élargi les limites de notre pouvoir à travers les différentes zones du monde, afin que
nos efforts soient dirigés vers la glorification de son nom au cours des siècles et la
propagation de la foi dans le peuple, dans la mesure où il a préparé le Saint Empire
romain à la prédication de l'Évangile, afin que nous puissions nous donner moins à
l’assujettissement qu'à la conversion du peuple, tout en profitant de la miséricorde de
cette providence qpar laquelle les hommes catholiques assument eux-mêmes le
fardeau de longs travaux dans le but de soumettre les peuples barbares et de les
réformer pour qu'ils acceptent le culte divin, et par lequel ils découvrent sans cesse
des questions et des hommes.
En ce qui concerne le présent document, nous souhaitons le faire savoir
sérieusement aux sujets actuels et futurs de l’Empire, à savoir comment frère
Hermann, vénérable maître de la Sainte Maison hospitalière de la Sainte Marie des
Teutons à Jérusalem, notre fidèle sujet, afin de montrer l'humilité de son cœur, a
proposé à nous ce que notre pieux duc de Mazovie et de Cuiania a promis et offert, à
savoir de se procurer pour lui et pour ses frères une partie du pays connue sous le nom
de Culm, et aussi d'un autre pays situé entre ses frontières et les frontières des
Prussiens, de telle manière qu'ils ont commencé le travail et ont bien insisté pour
envahir le pays de Prusse et le capturer pour l'honneur et la gloire du vrai Dieu.
Après avoir reçu cette promesse, il a avec force informé humblement Notre
Altesse que Nous condescendions à favoriser ses voeux afin qu’aidé de notre autorité,
il puisse commencer à entreprendre et poursuivre une si grande tâche et laisser notre
faveur s’exprimer et certifier à lui et à sa maison les terres que ledit duc était obligé
de présenter, ainsi que toute la terre qui, dans certaines parties de la Prusse, serait
acquise leur travail; et que Nous voulions ensuite, par la force du privilège de Notre
libéralité, présenter sa maison par des immunités, des libérations et d'autres
concessions qu'il espérait du fait du don de ce duc et de la conquête de la Prusse, et
qu'il recevoir le don offert du duc susmentionné et qu'il puisse utiliser, dans le but de
la conquête et de la capture du pays - par des efforts conscients et incessants - des
biens de la maison et du peuple.
Selon la dévotion constante et éprouvée de ce maître à l’égard de la terre à
acquérir dans le Seigneur, il s’est battu avec tant de zèle et à l’égard de la terre qui
peut toujours exister sous la Monarchie de l’Empire, faisant confiance à la prudence
de ce maître qui est un homme efficace et un rhétoricien puissant qui, par lui-même
et ses frères, commencera avec force à poursuivre avec justice la conquête du pays et
ne renoncera pas inutilement à ce qu’il a commencé, comme beaucoup ont échoué et
ont été vainement jugés le même commencement par diverses entreprises; Nous
avons donné à ce maître le pouvoir d’attaquer le pays de Prusse avec la force de sa
maison et tous ses efforts, en cédant et en certifiant à ce maître, à ses successeurs et
à sa maison à jamais le pays dit qu’il obtiendra du dit duc comme promis, et tout ce
qu’il lui donnera d’ailleurs, ainsi que tout ce pays qu’il conquérera par la volonté de
Dieu sur le territoire de la Prusse, ainsi que le droit ancien et dû à ses droits sur les
monts, plaines, rivières, forêts et mers qu'il puisse maintenir le pays libre et à l'abri de
tous services et menaces, et que personne ne soit obligé de se soumettre [à de tels
225
TRADUCTION (DU LATIN MÉDIÉVAL) DE LA BULLE DE RIMIN
services et menaces].
Ils sont en outre autorizés, quel que soit le pays de leur conquête, acquis par eux
ou à acquérir pour le confort de la maison, des péages et taxes de circulation, a fixer
des jours de marché et des meetings, des pièces de monnaie, droits fiscaux et autres
droits, entreprises et projets relatifs aux fleuves et à la mer, dans la mesure où ils
peuvent être jugés utiles, ainsi que pour garder en possession éternelle les mines,
mines d’or, d’argent, de fer et d’autres métaux et du sel, trouvés dans le pays lui-
même.
Nous leur permettons en outre de nommer des juges et des recteurs qui peuvent
gouverner et diriger justement le peuple conquis là-bas, aussi bien ceux qui ont été
convertis, que ceux qui persistent dans leurs superstitions et qui peuvent empêcher
les excès des malfaiteurs et les punir conformément aux nécessités d'un ordre juste.
Ils peuvent en outre engager des poursuites civiles et pénales et juger selon le
droit de la raison. Nous décrétons également par notre miséricorde que - le maître et
ses successeurs peuvent avoir le droit et le pouvoir d’exercer dans leur pays comme
tout autre prince devrait l’avoir dans le pays qui lui revient, afin de se soucier des
bonnes mœurs et coutumes, afin qu'ils puissent édicter des règlements et des lois par
lesquels la fidélité des croyants sera renforcée et tous leurs sujets pourront jouir et
utiliser une existence paisible.
Nous interdisons en outre, par le pouvoir de l’autorité du privilège actuel, que
tout prince, duc, comte, prêtre, juge ou avocat, ou quiconque, qu’il soit d’un haut ou
de bas niveau, fasse quelque chose qui soit contraire au contenu de la présente
concession et confirmation. Quiconque viole cette situation se verra infliger une
amende de cent livres d'or [une livre sterling pèsera douze onces], dont une moitié
sera versée à Notre Trésor, l'autre moitié à ceux qui ont subi le dommage.
Nous réaliserons cela pour le souvenir et l’adhésion éternelle de ceci, notre
concession et notre confirmation, le présent privilège sera rendu public par une Bulle
en or munie de notre sceau.
Les témoins de cet acte sont les suivants: les archevêques de Magdebourg,
Ravenne, Tyrene, Panormina et Reggio; les évêques de Bonn, Mantoue, Turin,
Ariminum et Cesena; les ducs de Saxe et de Spoleto; les comtes Heinrich von
Schwarzburg, Gunther von Kuerenberg, Werner von Kueburg, Albert von Hapshurg,
Ludwig et Herman von Froburg et Thomas von Accerris; Alarshai Richard et le
chambellan de la cour impériale, Richard, Alben von Amstein, Gottfried von
Hohenlohe et beaucoup d'autres.
Signature du nom du Seigneur Frédéric, par la miséricorde de Dieu invincible et
toujours auguste Empereur des Romains et roi de Jérusalem et de la Sicile.
Donné l'année de l'incarnation du Seigneur en 1226, au mois de mars, sous le
règne du Seigneur Frédéric, par la miséricorde de Dieu toujours auguste Empereur des
Romains et roi de Jérusalem et de Sicile, la sixième année de Son Autorité Romaine, la
première année de son règne sur Jérusalem, la vingt-sixième année de son règne sur
la Sicile. AMEN.
Donné à Ariminurn [Rimini] au cours des années, mois et titres susmentionnés
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231
INDEX ALPHABÉTIQUE
INDEX ALPHABÉTIQUE
A
Aaron, 176.
Abetz. 124.
Acre, Syria 26 ,42.
Aetna, Mont, 35.
Afrique, 153,5.
Akhnaton, 175,6,230.
Alaric, 67.
Albert De Hohenzollern, Duc, 53,4.
Alcibiade, 166.
Alexandrie, 177.
Allemagne 431 entrées...
Alsace-Lorraine, 16, 145.
Altenburg Hermann von, 49.
Alvensleben, Comte d’, 132.
Amérique, 13,17,57,72,76,107,116,214,8,9,221,2,3,4. États-Unis :7,11,13 16,72,105,
133,5,140,2,7,203,218,9,220,1,2,3,4 Amérique du Sud, 72. du Nord,93.
Andler Charles, 15, 227.
André II, Roi de Hongrie, 26.
Angell, Norman, 194.
Angleterre, 7,15,64,7,68,9,71,3,4,6,109,111,123,161,3,215,9,221,244.
Arco, Comte, 77.
Arndt, Ernst-Moritz 15,6,8.
Arnulf, Empereur, 157,234.
Asgard, 70.
Asie Mineure, 155, 177.
Athènes, 155, 165,6.
Atlantique Ocean, L’Océan Atlantique, 155.
Aton, 175,1.6
Attila, 33,4,143,156.
Augustenburg, 62,3,4.
Australie, 13, 15.
Autriche,15,23,62,3,4,5,73,4,99,123,140,217,8. Autriche-Hongrie, 99.
B
Babylone, 177,8.
Baden, 87.
Baer, 93,4.
Balder, 70.
Balkans, Les, 18.
Baltique, La, 50.63.
Bandemer, 93.
Barberousse, Frédéric I et II : 26,7,9,30,2,3,5,70,1,4,143,4,157,209,210,1,232
Bargenhusen, Jan. 131.
Bauer, H., 42,56,227.
Bavière, 33,65,86,157.
232
INDEX ALPHABÉTIQUE
Beethoven, Ludwig van, 202.
Belgique, 15,64,73,99,107,114,141. Belge:7,107.
Benedetti, Vincent, 64,5,227,234.
Benn, Second Lieutenant, 95.
Bergson, Henri, 195.
Berlin,13,9,57,68,74,92,3,4,5,7,103,112,129,132,3,7,198,213,227,8,9,230,1.
Bernhard, Georg, 112.
Bernhardi, Friedrich von, General,7,8,9,11,3,4,7,20,56,67.145.
Bismarck, Otto Edouard Leopold 6,18,9,24,51,7,8,9,60,1,2,3,4,5,6,7,73,6,86,98,102,
6,7,121,3,140,4,5,8,9,151,216,7,8,227,8.
Blanc Louis, 185.
Bohémond, 70.
Boleslas de Mazovie, Duc. 41.
Bollmann Charles, 18,9.
Bonn, 68, 226.
Boringer, Heinrich,42.
Borussia, 27,37 Borussien, 27,8,9,36,7,8,46,7,8,9,147.
Bouddhisme, 22,184.
Brahmanisme 22.
Brandebourg, 51,3,5,6.
Brauchitsch général von 138.
Braun, Otto, 126.
Briand, Aristide, 217.
Bretagne Grande 68,73,155,6.
Britannique Empire, l’, 68-69, 204.
Brüning, Heinrich, Dr., 100,5,6,9,112,3,7,8,120,3,5,7,244.
Brunswick, 64.
Buelow. Dietrich von, 17,8,141.227.
Bulle de Rimini, the, 5,27,31,2,55,150,161,224.
Burzenland, 26,7.
Busch, Moritz, 59,60,1,95,227.
C
Cadow, Walter, 94.
Caida, Hubert, 95.
Canossa, 25, 160.
Caprivi, Comte von, 90,8,9,100,227.
Casimir IV Jagellon, Roi de Pologne, 53.
Chamberlain, Houston, 19, 227.
Charlemagne, 67,9,79,81,156,7.
Christ, Le Christ, 40,70,1,143,4,155,177,177,8,9,182,3. J ésus, 37,70
Christianisme,8,20,2,69,71,9,146,156,7,8,160,1,3,4,5,6,171,177-184,190,2,195-
8,202,3,245. Christianisé, 71,158,192,6,7. Antéchrist, 27,32,4,5.
Churchill, Winston, 73.
Clermont, Conclave 25.
Cluny, monastery 25.
Cologne, 100,133,164.
233
INDEX ALPHABÉTIQUE
Congo 73.
Conrad I, 157, de Germanie, 881 918 à Weilbourg fut duc de Franconie, puis roi de
France orientale (ou de Germanie) de 911 à 918. Il était fils de Conrad l’ancien et de
Glismonde, fille d’Arnulf de Carinthie.
Conrad IV de Hohenstaufen, 1228-1254,66.
Conrad I de Mazovie, (vers 1187-1247). Prince polonais 27,28,36,7. duc Piast Conrad
Ier de Mazovie
Constance de Sicile, 31. Constance (concile), 53.
Constantin le Grand, 155.
Consul Organisation, Organisation Consul 85,7,9,91,119.
Courlande, 16.
Cramb, J. A., 67,8,9,71,2,143,4,227
D
Danube, le, 155.
Danzig, 230. Dantzig 51,2,111,244.
Darmstaedter Banque, le. 107,112.
Davis, William Rhodes, 258.
d'Harcourt, Robert, 138.
de Sales, Raoul de Roussy, (1896-1942)20.
Demeter, 165,8,172,3,182,199.
Danemark, 62,107,116,123,141,217,8.
Dionysos, 165,8,9,172,3,182.
Donnersberg, le, 58.
Duisberg, Carl (1861-1935) 98.
E
Ebermayer, 88,9.
Égypte, 155,6,172-177,181,2,3,94.
Ehrhardt, Hermann (1881-1971) Corvette Capitaine de, 87,9,91,6.
Ehrlichshausen, Konrad von, (1390/5-1449) 55.
Eidechsengesellschaft, cf. Société des Lézards.54,7,66,85,143,150,1
Eisner Kurt, (1867-1919) 77.
Elbe, l’93, les Duchés de 62,3.
Elbing, 51,2, 229.
Éleusiniens Mystères, les, 165,6,8,170,2,4,8,180,4.
Eleusis, 165,6,8,170. Mystères d’Eleusis, 212,3,5,6,289.
Ems, Benedetti a Ems 64,5, Ems dépêche 65.
Erfurt, 89.
Ermeland, 52.
Erzberger Mathias, (1875-1921) 88,9,91.
Espagne, 5,155,6.
Esséniens, les, 177-180,1,3,191.
Eulenburg, Comte Philipp zu (1847-1921), 99.
Europe,13,5,6,25,34,7,57,107,142,5,155,6,160,1,3,182,9,203,214,5,6,7,9,220,1,2,3,8.
Extrême-Orient 15.
F
Feder Gottfried, 1883-1941)116,228.
234
INDEX ALPHABÉTIQUE
Fehme, le, 7,9,29,63,97-108,110,2,3,4,5118-22,126,9,134,152,177,181,3,7,242,3,7,8.
Fichte, Johann Gottlieb, 19,20,1,145,227,8.
Finlande, 73.
Fischer, Hermann Willibald (1896-1922) 88.
Flandres, 16.
Fourier, Charles, (1772-1837) 185.
Fraebel, 93.
France,9,10,5,6,7,8,39,84,65,73,4,6,107,109,111,4,123,137,141,2,156,163,209,213,7,
8.221,9,234. Français,3,9,14,5,32,65,71,124,138,141,2,163,184,5,209,210,3,4,221,4
Frankfort, 32,58. Frankfurter 32,96.
Frantz, Constantin, 18,9,228.
Frédéric Barberousse, Empereur, voir Barberousse.
Frédéric II, Empereur, voir Barberousse.
Frédéric Guillaume I, 1688-1740 Roi de Prusse, le roi sergent, 56.
Frédéric Guillaume II.1716-1786 Roi de Prusse, le Grand, 18,26.
20,42,83,91,2,156,174,8,156,174,8,180,3,6,8,197,201,3,4,7,285.
Frédéric Guillaume III, 1770-1840
Frédéric Guillaume IV 1795-1861 Roi de prusseRoi de Prusse 57,8,62,3,4,5.
Freud, Sigmund, 175,6,228.
Funk, Walter, Dr., 116,122,142,198.
G
Galilée, 70,143.
Gandhi, Mahatma, 198.
Gareis, Karl, 7,77,79,90,150.
Gaule, 155,6.
Gedemin, Prince, (Ghedemin ou Gedminas, vers 1275-1341), 41.
Germanie, La Républic de, voir. Weimar...
Germany,8,68,209,227,230.
Gibelin, (Ghibelin). 33,64.
Gilbert de Ravenne, 33,287.
Godefroy, 70.
Goebbels, Josef, 129,130,4,5,206
Goering, Hermann, 96,122,9,130,4,5,7,204.
Goethe, Johann Wolfgang von, 69,71,202,3,5.
Goettingen, 60.
Goldschmidt, Jakob, (1882–1955) 107.
Gordin 39.
Grand Électeur, cf. Frédéric Guillaune Ier.
Grèce, 70,155,164,5,6,172,3,4,5,7,8,195.
Grégoire VII, Pape,)1015/20-1085) 25,160.
Grégoire IX. Pape, (c,1145-1241) 40.
Groener, Wilhelm, général, (1867-1939) 119,120,1
Guelfe, 33,64.
Guillaume 1er 1797-1888, 65.
Gumbel, E. J., 77,85,93,7,228.

235
INDEX ALPHABÉTIQUE
H
Hackett, Francis, (1883-1962) 20.
Haecker, Theodore, 150,1,228.
Haeckel, Ernst, Professor, 73.
Hanovre, 63,4.
Hansa, la, 52,77,101,207,230. Hanséatique Ligue, 76, 127,8.
Hauser, Heinrich, 22.
Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, 19,70,173,4,228.
Heine, Heinrich, 19,70,93,209,211,2.
Heines, 93.
Hellas, 68.
Henri I, Empereur. 157.
Henri III, Empereur, 157.
Henri IV. Empereur, 25,32,3,71,160.
Henri VI, Empereur, 29.
Herder, Johann Gortfried von, 69,71.
Hérodote, 166,172,3.
Herrenklub, le, 102,3,6,117,8,120,149,150.
Hésiode 165.
Hess, Rudolf, 135,144.
Hesse, 63,4.
Hildebrand, 71.
Himerius, 169.
Hindenburg, Oscar von, Colonel, et Hindenburg, Paul von, MaréchaI, 96,8,910-
106,117,8,120,5,7,8,9, 130,1,2,228,9
Hitler, Adolf, 310 entrées...
Hoess, Second Lieutenant, 94.
Hohenstaufen, 25,6,7,33,7,64,6,9,147,157,160,2192,7. Albert de 232.
Hohenzollern, 53,4,6,64,6,7,72,6.
Hollande15,6,73. Néerlandais,7.
Homère, 165.
Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem (Ordre des).26,30,236.
Hugenberg, Alfred, (1865-1961) 120,2,138,9,228.
Hongrie 26,7,99,214.
I
Inde, 13,172,3,194,8. Indienne 172.
Innocent III, (1161-1216) 70.
Isis, 172,3,199.
Islam, 68,70, 156.
Isocrate, (ac436-ac388) 168,194.
Italie, 18,25,6,30-35,99,129,155,6,162.
J
Japon, 191 ; Japonais, 219.
Jérusalem, 25,32,4,55,70,224,5,6.
Josephus, Flavius, 223,5,6, 290.
Judée, 68,70,143,164,179.
236
INDEX ALPHABÉTIQUE
Junker, 19,22,38,47,8,9,53-62,66,7,76,8,84,5,7,91,2,3,6,8,9,100-106,108,117-128,
130-138,146-150,192,207
Jurisch, 94.
K
Kahr, 96,134,5.
Kant, Immanuel70.
Kantorowicz, E., 33,4,150, 229.
Kern, Erwin (1898-1922),88.
Kiel, port of 63.
Kniprode, Winrich von, (1310-1382) 78. Winrich von Kniprode a été le 22e Grand
Maître des Chevaliers Teutoniques et pour la plus grande durée de temps ; 31 unes
années :1351–1382.
Koeniggraetz, 63.
Kotzebue, August von, 37-42,144,6,9,50,4,5,73,8148,226.
Krieg, Hans, 24,9,36,140,229.
Krueger, Max, 93.
Krupp, 108.
Kyffhaeuser, Mont, 35,86,210,1
L
Lampens Carl, 49,54.
Landbund, le, cf. Reichs-Landbund.
Lauenburg, le Duché de, 62,3.
Leipzig, Court suprême de 126.
Lessing, Gotthold Ephraim, 202.
Lezkau, Kunrad, Conrad, 51.
List Friedrich,13,4,5,18,67,101,7,116,142,217,9,229.
Lituanie, 38,41,141.
Livonie, 16.
Loire, la, 156.
Londres, 64,7,71,3,112,3,5,204 London 227-237.
Lorraine, cf. Alsace-Lorraine.
Louis XIV, 54.
Luce, Henry, magnat de la Presse américaine (1898-1967) 237.
Luchaire, Jean, 124.
Ludendorff, Erich, General, 130.
Luther, Hans, Dr., (1879-1962) 100,112. Remplace Schacht en 1930 à la direction de
la Reichsbank.
Luxembourg. 16,64,73.
M
Macédoine, 177.
Machiavel 18,9,47.
Magna Carta, 161.
Magnien, Victor, 168,170,184.
Mahométanisme, 22,184, Mahomet, 70.
Mann, Thomas, 202.
Marienburg, 42,52,67,78.
237
INDEX ALPHABÉTIQUE
Marienwerder Bund, le, 52,163, 205.
Marx, Karl, 185. Marxisme, 185.
Mazovie. 27,8,41,225.
Mecklembourg, 94.
Méditerranée, la, 33.
Mein Kampf, 6,7,13,18,20,132,143.
Melchisédek, 183.
Memel, 58,141.
Mer du Nord, 63,163.
Mergentheim, 53.
Mestwin I, Duc de Poméranie, (c1160-1219) 38.
Michelau, 52.
Monroe, James, Président, 72.
Montecuccoli, 17.
Moreau Émile, 111.
Moïse, 70,164,175,6,8,180.
Moyen Âge, 29,38,9,63,70,78,8,99,1001,3,8,185,199,226,230,263,267.
Munich, 19,77,96,133,204.
N
Naples, Université de, 32, 150.
Napoléon I, 15,53. Napoléonienne,15,69.
Napoléon III, 64,5.
Nassau, 63,4.
Nazi-Nazisme,7,11,5,7,8,9,24,9,72,4,9,90,5,6,105,6,110,1,4,5,6,8,9,120,2,3,5,6,7,
8,130,1,3,4,5,6,7,8,140,2,3,4,7,151,3,5,188,193,4,7,8,200,2,3,4,6,212,5,9219,222.
Neudeck, 98,9,102,3,4,5,6,117,130,1,228.
New York, 112; Financial Chronicle of.
Nouvelle-Zélande, 13,5.
Nicolas II, Pape. 160.
Nietzsche, Friedrich, 70, 164.
Nil, du Nil, 173.
Nilsson, Martin N168,229.
Nordhausen, 210.
Norman, Montagu, 111,2.
Normandie, 25. Normand, 32,5,40,9,146,156.
Norvège 141. Norvégien 7.
Nuremberg, 53,117.
O
Olden, Rudolf, (1885-1940)101,104. Journaliste, écrivain et avocat allemand
biographie sur Internet.
Oldenburg-Januschau, Elard von, (1865-1937), 98,103,4.
Ordre, des Chevaliers Hôspitaliers de Saint Jean : voir Hospitaliers... Ordre des
Templiers (1129) : voir Templiers....Ordre des Chevaliers Teutoniques (1190) voir
Teutoniques... Ordre d’Orphée : voir Orphée.
Orphée, 166,238.
Osiris, 172,3,227.
238
INDEX ALPHABÉTIQUE
Ossietzky, von, 131,229.
Ostende, 73.
Osthilfe, 104,5,6,113,7,130,3.
Otton Ier, Empereur= Otton le Grand (912-973) 70.
Otton Ier de Saxe (851-912)156.
Otton IV, Empereur, (1175/76-1218) 24.
Ottonide Empereur, 87, sous les Ottons 67.
Ottow, 93,4.
P
Palerme, la Cathédrale de, 150.
Palestine, 222.
Pannier, Erich, 95.
Papen, Franz von, 19,114,8,120,122-133,135,7,9,220,8.
Paris, 65,101,110,137,142,163,8,204,227,8,9,230.
Pennsylvanie, 13.
Pépin le Bref, 156.
Persique, golfe, 15.
Pétain, Henri Philippe, 123.
Pharisiens, les, 177,8.
Philippe, Roi de Souabe, (1177-1208) 24
Philippe le Bel, 30.
Plaass Hartmut, 88.
Platon, 164,5,167,177.
Pologne. 16,27,9,52,3,6,73,4,141,3,233. Polonais,7,28,38,46,51,2,73,11,145,234.
Poméranie, Poméranie mineure Poméranien. 36,8,9,42,52.
Portugal, 156.
Potsdam, 57,132.
Proudhon, Pierre Joseph, 232.
Provence, 33.
Prussie 249 entrées.
Prussianisme, 5,9,11,8,20,2,3,7,46,9,58,67,133,145,6,7,151,2,3,203
Prussoteutoniques, 6,7,23,4,9,57,67,72-77,84,7,9,90,6,8,100,101,2,110,113-
117,9,121,5,6,133-144,8,9o,150,1,3,164,170,1,186,7,190,4,9,201,5,6,7,8,212,3,7,9.
Prusso-Teutons,5,65,76,84,91,2,6,101,6,7,9,110,4,5,7,125,6,8,130,6,7,9,140,1,4,7,8,
171,186,8,190,2,3,4,7,9,201,6,213,4,6,9