Vous êtes sur la page 1sur 336

l’ordre psychiatrique

l’âge d’or de l’aliénisme


OUVRAGES DE ROBERT CASTEL

UN ART MOYEN. Essai sur les usages sociaux de la photographie, avec


Pierre Bourdieu, Luc Boltanski et Jean-Claude Chamboredon, 1965.
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE. L’âge d’or de l’aliénisme, 1977.
LA GESTION DES RISQUES. De l’anti-psychiatrie à l’après-psychanalyse,
1981 (« Reprise », no 18).

Chez d’autres éditeurs


LE PSYCHANALYSME. L’ordre psychanalytique et le pouvoir, Maspero,
1973 (rééd. Flammarion, coll. « Champs », 1981).
LA SOCIETÉ PSYCHIATRIQUE AVANCÉE. Le modèle américain, avec Fran-
çoise Castel et Anne Lovell, Grasset, Paris, 1979.
LE REVENU MINIMUM D’INSERTION, sous la direction de Robert Castel et
Jean-François Laé, L’Harmattan, 1992.
LES SORTIES DE LA TOXICOMANIE, Éd. de l’Université de Fribourg, 1998.
LES MÉTAMORPHOSES DE LA QUESTION SOCIALE. Une chronique du sala-
riat, Fayard, 1995 (rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2000).
PROPRIÉTÉ PRIVÉE, PROPRIÉTÉ SOCIALE, PROPRIÉTÉ DE SOI, avec Claudine
Haroche, Fayard, 2001 (rééd. Hachette, coll. « Pluriel », 2005).
L’INSÉCURITÉ SOCIALE. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Éd. du Seuil, 2003.
LA DISCRIMINATION NÉGATIVE. Citoyens ou indigènes ?, La République
des idées/Éd. du Seuil, 2007.
LA MONTÉE DES INCERTITUDES. Travail, protections, statut de l’individu,
Éd. du Seuil, 2009.
NOUS AVONS QUELQUE CHOSE À VOUS DIRE... Paroles des jeunes des quar-
tiers, avec Jean-Louis Reiffers et avec la participation de Stéphane
Menu, L’Harmattan, 2010.
CHANGEMENTS ET PENSÉES DU CHANGEMENT. Échanges avec Robert Castel,
avec Claude Martin (dir.), La Découverte, 2012.
robert castel

l’ordre psychiatrique
l’âge d’or de l’aliénisme

LES ÉDITIONS DE MINUIT


r 1976 by LES ÉDITIONS DE MINUIT
www.leseditionsdeminuit.fr
ISBN 978-2-7073-0146-8
« Je vous demande pardon de vous fatiguer par un si
long détail, mais le gouvernement des gueux, des cri-
minels et des fous ne demande pas moins d’attention
que celui des riches et des sages, c’est ce que je suis
obligé d’apprendre par une ennuyeuse expérience. Le
bien public en adoucira la peine, et le plaisir de vous
rendre compte de ce qui se passe. »

PROCUREUR GÉNÉRAL D’AGUESSEAU,


Lettre du 6 janvier 1701, Mns. B. N. fr. 8123.

« Cet objet intéresse les âmes sensibles, puisque le sort


de la classe la plus malheureuse en dépend ; mais il
n’intéresse pas moins le puissant et le riche, puisque la
sûreté de leurs jouissances est toujours en raison inverse
des souffrances et des mauvaises mœurs du peuple. »

P. J. G. CABANIS,
Observations sur les hôpitaux, 1790.
avant-propos

Le 27 mars 1790, l’Assemblée constituante décrétait,


article 9 de la loi portant abolition des lettres de cachet :
« Les personnes détenues pour cause de démence seront,
pendant l’espace de trois mois, à compter du jour de la
publication du présent décret, à la diligence de nos procu-
reurs, interrogées par les juges dans les formes usitées, et,
en vertu de leurs ordonnances, visitées par les médecins
qui, sous la surveillance des directeurs de district, s’expli-
queront sur la véritable situation des malades, afin que,
d’après la sentence qui aura statué sur leur état, ils soient
élargis ou soignés dans les hôpitaux qui seront indiqués à
cet effet 1. »
Cette décision de la première Assemblée révolutionnaire
circonscrit toute la problématique moderne de la folie.
Pour la première fois tous les éléments qui vont constituer,
jusqu’aujourd’hui, les bases de sa prise en charge sociale
et son statut anthropologique sont donnés ensemble. Mais
s’ils sont tous nommés, leur agencement définitif n’est pas
encore trouvé. Ces éléments sont au nombre de quatre :
1. Le contexte politique de l’avènement du légalisme.
La question moderne de la folie se dégage de la rupture
d’un équilibre traditionnel de pouvoirs, et précisément de
l’effondrement du fondement ancien de la légitimité poli-
tique. Sous l’Ancien Régime, l’administration royale,
l’appareil judiciaire et la famille se répartissaient le con-
trôle des comportements non conformes selon des procé-
dures traditionnellement réglées. Avec l’abolition des let-
tres de cachet, une pièce essentielle du dispositif fait
brusquement défaut, ruinant tout l’édifice. S’agissant pré-
cisément de la folie, si sa répression apparaît toujours aussi
nécessaire, le recours direct au pouvoir politique pour la

1. Ministère de l’intérieur et des cultes, Législation sur les aliénés et les


enfants assistés, t. I, Paris, 1880, p. 1.
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

réaliser est barré, puisqu’il est disqualifié en tant que mani-


festation de l’arbitraire royal.
2. L’apparition de nouveaux agents. Les instances char-
gées de combler ce vide sont d’emblée nommées : justice
(procureurs et juges), administrations locales (« directeurs
de district ») et médecine. Apparemment, c’est simplement
appeler les appareils déjà en place à tisser entre eux des
rapports neufs. Mais ils ne pourront comme tels suppléer
immédiatement à l’autorité défaillante. Un long processus
de transformation de leurs pratiques et de renégociation de
leurs relations sera nécessaire avant qu’ils puissent assu-
mer leur nouvelle tâche. Un équilibre stable sera trouvé
seulement lorsque la médecine pourra en former la clef de
voûte.
3. L’attribution au fou du statut de malade. Dans la
mesure où les modalités de la prise en charge de la folie
ne doivent plus être homogènes à celles qui continuent à
contrôler les criminels, les vagabonds, mendiants et autres
« marginaux », le fou est reconnu dans sa différence à
partir des caractéristiques de l’appareil qui va désormais
le traiter. Mais une telle indexation pose d’abord davan-
tage de problèmes qu’elle n’en résout. Le code médical
n’est pas assez affiné pour donner un statut scientifique
à cette identification. La technologie médicale à l’égard
de la folie n’a encore rien de spécifique. La place
d’une première spécialisation de la médecine sur ce double
registre théorique et pratique est marquée à partir de ce
nouveau mandat politique, mais c’est encore une place en
creux.
4. La constitution d’une nouvelle structure institution-
nelle. L’inscription privilégiée de ces pratiques dans les
« hôpitaux qui seront indiqués à cet effet » est aussi pré-
vue. Mais précisément au moment où cette institution est
marquée du discrédit qui s’attache aux lieux de ségrégation
dont l’administration royale et l’Église avaient fait les ins-
truments de leur politique de neutralisation de leurs indé-
sirables et de leurs ennemis ; au moment aussi où un mou-
vement général de désinstitutionnalisation des secours
bouscule l’ancien complexe hospitalier en même temps
que les bastilles de l’absolutisme politique. L’imposition
de l’« établissement spécial » (ou asile) comme « milieu
thérapeutique » suppose donc la reconquête par la nouvelle

10
AVANT-PROPOS

médecine d’un pan de la vieille organisation hospitalière


chargée de la haine du peuple et du mépris des esprits
éclairés.
1790, condamnation de l’arbitraire politique – 1838,
vote de la loi encore en vigueur réglant le régime des
aliénés : cette plage de temps de près de quarante années
entre deux événements législatifs est en fait remplie par le
lent cheminement des pratiques aliénistes. À travers leur
développement, ce que l’Assemblée constituante avait posé
comme une solution formelle – si ce n’est comme une
échappatoire dans une situation critique – s’est institution-
nalisé comme une nouvelle structure de domination. Le
fou surgi comme problème dans la cassure révolutionnaire
va se retrouver doté à la fin du processus du statut complet
d’aliéné : complètement médicalisé, c’est-à-dire intégrale-
ment défini en tant que personnage social et type humain
par l’appareil qui a conquis le monopole de sa prise en
charge légitime. Première histoire à suivre, car c’est celle
de la constitution réciproque d’une nouvelle médecine et
d’une nouvelle relation sociale de tutellarisation.

Vieille histoire, dira-t-on, et assez connue pour ce que


nous avons à en faire. De fait, un goût un peu facile de la
symétrie opposerait une sorte d’utopie totalitaire, para-
digme de la psychiatrie du XIXe siècle, et une utopie disons
capillaire, principale ligne de fuite de la médecine mentale
actuelle : enfermement / désenfermement ; ségrégation des
populations / traitement dans le milieu de vie ; clôture /
« désinstitutionnalisation », asile / secteur ; dualisme nor-
mal-pathologique / fluidité des catégories psycho-patholo-
giques actuelles ; stigmatisation brutale par les étiquettes
nosographiques / vocation universaliste des nouveaux
codes psychiatrico-psychanalytiques ; interventions limi-
tées à des domaines bien circonscrits (la pathologie mani-
feste et la criminalité) / initiatives couvrant l’ensemble
des comportements et traversant même les clivages tradi-
tionnels entre le psychologique, le culturel, le social, le
politique ; expertise spécialisée / expertise généralisée ;
autoritarisme, paternalisme, directivisme / permissivité,
accueil, écoute ; exercice solitaire du pouvoir / circulation
des informations dans l’équipe et, à la limite, réversibilité
des rôles « soignants » – « soignés », etc.

11
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

Tout n’est pas faux dans ces oppositions, à condition de


regarder de près comment, pourquoi, et pour qui elles
fonctionnent. Un système est dit « dépassé » lorsqu’il n’a
plus guère de défenseurs. Mais c’est souvent que ses
anciens opérateurs se sont simplement déplacés, et se sont
mis à faire autre chose qui, toutes choses égales d’ailleurs,
pourrait n’être pas si différent. Par exemple, l’internement
n’a plus beaucoup d’adeptes : l’« isolement thérapeuti-
que » du XIXe siècle paraît assez fruste pour que la ségré-
gation sociale qu’il opère puisse s’y lire sans trop de peine
– surtout par ceux qui ont cessé de le pratiquer. En revan-
che, la prise en charge psychanalytique ou le conditionne-
ment behavioriste trouveront davantage de défenseurs.
Hypothèse avec laquelle ceux-ci ne seront pas d’accord :
c’est parce que les mêmes professionnels qui ségrégeaient
intègrent, que ceux qui excluaient normalisent. Mais on ne
peut pas prendre rendez-vous dans un siècle pour voir où
en seront les choses.
D’où la proposition faite ici de tenter d’axiomatiser le
système des données qui constituent une « politique de
la santé mentale » et de suivre ses transformations. Une
telle politique, quelles que soient les rationalisations dont
elle se couvre, articule un nombre fini d’éléments : un
code théorique (par exemple, au XIXe siècle, les nosogra-
phies classiques) ; une technologie d’intervention (par
exemple le « traitement moral ») ; un dispositif institu-
tionnel (par exemple l’asile) ; un corps de professionnels
(par exemple les médecins-chefs) ; un statut de l’usager
(par exemple l’aliéné, défini comme mineur assisté par
la loi de 1838). Je simplifie : il y a aussi les payeurs,
les entremetteurs, les promoteurs, les demandeurs, etc.
Ce groupe de variables forme une constellation relative-
ment stable à contenu relativement fixe. Ainsi, nous le
verrons, la synthèse asilaire a présenté une extraordinaire
cohérence, chacune de ses parties ayant été construite par
rapport à toutes les autres à partir de la matrice commune
de l’internement.
Ce n’est pas là une hypothèse fonctionnaliste. D’une
part, ces dimensions ne sont pas les éléments d’une struc-
ture, mais la cristallisation de pratiques élaborées dans
un contexte historique précis par rapport à une probléma-
tique sociale concrète. D’autre part, la stabilité relative

12
AVANT-PROPOS

de l’ensemble n’exclut ni les conflits, ni les tensions, ni


les crises, ni les dérapages, ni les rééquilibrages, ni les
changements. Mais il faut distinguer un changement,
même important, dans une série, et la transformation de
l’ensemble du dispositif. Par exemple, par rapport aux
premières classifications de l’aliénisme, la découverte de
la monomanie par Esquirol, puis celle de la dégénéres-
cence par Morel, ont ébranlé la croyance en la rationalité
des nosographies constituées à partir du regroupement
des symptômes (cf. chapitre IV). Pourtant, cette crise a pu
être surmontée dans le cadre du système. Par rapport au
cadre institutionnel, l’intérêt porté aux colonies agricoles
vers 1860 a ouvert une brèche dans la suprématie absolue
de l’asile. On pourrait en dire autant à propos de la
législation, des thérapeutiques, du statut des personnels,
etc. Néanmoins, près d’un siècle après, l’édifice était tou-
jours debout. Des évolutions, des crises, si importantes
soient-elles, peuvent donner naissance à des compromis
plus ou moins boiteux, à des rétablissements plus ou
moins hasardeux. Elles peuvent même marquer un nou-
veau départ en donnant un second souffle à une organi-
sation fatiguée. Ainsi le triomphe de l’organicisme à la
fin du XIXe siècle a fondé une seconde fois la permanence
asilaire.
Par opposition aux changements sériels, j’appelle méta-
morphose la transformation de l’ensemble des éléments
du système. Une métamorphose marque le passage à une
autre cohérence, elle est l’expression d’une autre politique.
On ne peut plus l’interpréter à partir de la restructuration
interne du dispositif médical. Elle est le produit d’une
renégociation globale des partages de pouvoir avec les
autres instances concernées par une politique de contrôle :
la justice, l’administration centrale, les communautés loca-
les, l’école, les familles, etc. Si dès les années 1860 il y
a eu des critiques de l’asile, ou de la loi de 1838, ou du
savoir psychiatrique, ou des traitements médicaux, aussi
violentes et aussi lucides que celles des modernes anti-
psychiatres, c’est seulement depuis quelques décennies
que se dessine un modèle alternatif global se posant en
remplaçant de l’ancien système pour assumer la totalité
de ses fonctions, avec quelques autres en plus. Nous
vivons ainsi la première métamorphose de la médecine

13
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

mentale depuis la sanctification de la synthèse asilaire par


la loi de 1838.
Transformation décisive donc. Mais le choix du mot
métamorphose vise à économiser un jugement de valeur
sur le sens et les finalités ultimes du changement. C’est
précisément le but de cette analyse de tenter une telle
évaluation. N’en préjugeons donc pas le résultat. Est-ce
une mutation, une révolution ? Cela ne va pas de soi. Méta-
morphose selon le Petit Robert : « Changement de nature,
de forme ou de structure si considérable que l’être ou la
chose qui en est l’objet n’est plus reconnaissable. » Tout
peut donc être différent. Mais aussi Zeus changé en bovin
est toujours Zeus. Il est / n’est pas Zeus, et il faut être plus
malin pour le reconnaître. De mêmes fonctions peuvent
trouver à se réaliser à travers des pratiques totalement
renouvelées, des monopoles du même type se perpétuer,
des intérêts identiques se glisser. C’est à voir.
Dans la même logique, plutôt que de s’avancer à pré-
tendre que la médecine mentale a fait sa révolution (à en
croire les psychiatres, on en serait d’ailleurs à la troisième
ou à la quatrième), je ferai plus prudemment l’hypothèse
qu’elle procède à son aggiornamento. En premier lieu
parce que, métaphore pour métaphore, la symbolique reli-
gieuse convient mieux au type de respectabilité d’une pro-
fession médicale. Mais surtout parce que, jusqu’à présent
du moins, les grands-prêtres de la psychiatrie ont tout fait
pour garder le contrôle des changements.
Un concile est un rendez-vous avec l’histoire au cours
duquel les clercs font eux-mêmes le diagnostic de la crise,
invitent les fidèles à épouser à nouveau le siècle, à trans-
former complètement les rites, mais pour demeurer fidèle
à l’esprit de la doctrine. Accueillir les changements exté-
rieurs, mais à condition de pouvoir les réinterpréter dans
la logique du dogme et sous l’autorité de ses interprètes
qualifiés. La psychiatrie française moderne a tenu ses con-
ciles (les Journées de Sainte-Anne en 1945, certain collo-
que à Bonneval, Bonnafé-Ey-Lacan, celui de Sèvres en
1958...). Des marxistes, des psychanalystes, des progres-
sistes ont bousculé les vieux aliénistes qui appelaient un
malade un aliéné et pratiquaient l’exclusion avec bonne
conscience. Ce fut important. Il faut prendre au sérieux
les nouvelles stratégies qu’ils ont définies (le secteur, la

14
AVANT-PROPOS

psychothérapie institutionnelle, l’écoute du malade, le ser-


vice de l’usager, etc.), car elles concernent ou concerneront
beaucoup de monde : elles sont ambitieuses. Mais sachons
aussi que ces spécialistes n’ont pas l’infaillibilité pontifi-
cale lorsqu’ils décrètent que l’on est entré dans une ère
totalement nouvelle. Si chacune des dimensions de la pro-
blématique de la santé mentale a été profondément boule-
versée (ou est en voie de transformation), leur articulation
continue assez bien à circonscrire à peu près tout ce qui
se fait dans ce domaine. Accordons le maximum aux chan-
tres du changement : des professionnels qui se sont mul-
tipliés instrumentalisent toujours dans des institutions qui
ont éclaté des codes théoriques qui se sont raffinés et des
technologies qui se sont diversifiées en direction de popu-
lations dont le nombre s’est accru et dont les caracté-
ristiques sont devenues plus subtiles. C’est beaucoup de
nouveautés. Mais ce n’est pas assez pour invalider l’hypo-
thèse qu’un même appareil de domination ait pu, à travers
sa modernisation, renouveler ses prestiges, étendre son
emprise et multiplier ses pouvoirs.
Il se pourrait donc que le discours psychiatrico-psy-
chanalytique actuel représente le point d’honneur spiri-
tualiste d’une transformation profonde des formes d’im-
position du pouvoir dominant. Ses agents pourraient être
les opérateurs de la mise en place des nouveaux dispo-
sitifs de contrôle, manipulateurs-manipulés dans une rené-
gociation générale entre les instances de normalisation.
En tout cas, aider à dessiner cette nouvelle carte des
assujettissements à travers la réorganisation de l’assis-
tance, du travail social, de la prise en charge et de la
mise en tutelle, devrait être la visée ultime d’une évalua-
tion de la médecine mentale actuelle.
Mais c’est aussi le domaine devant lequel nous sommes
le plus démunis, pris dans une dérive qui emporte tout le
monde. Si le XIXe siècle propose des repères plus sûrs,
ce n’est pas seulement parce qu’il permet d’axiomatiser
la forme maintenant moribonde du système asilaire. Les
rapports entre le dispositif de la médecine mentale et les
appareils judiciaire et administratif, l’état du marché du
travail, la politique à l’égard des pauvres, des déviants et
des marginaux, y apparaissent aussi moins brouillés.
Parce que les enjeux se sont déplacés, nous sommes

15
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

aujourd’hui moins solidaires de ceux du XIXe siècle. Parce


que les anciennes stratégies se sont déployées jusqu’au
bout, jusqu’à montrer leur trame, elles donnent à lire leur
cohérence achevée. Le projet de s’aider de ces modèles
pour déchiffrer une situation plus confuse dans laquelle
l’analyste est aujourd’hui lui-même impliqué est la justi-
fication « méthodologique » de ce long détour.
Il y aura donc solidarité étroite entre les deux volets de
ce diptyque : l’âge d’or ou la mise en place et le triomphe
d’une nouvelle instance officielle qui conquiert le mono-
pole du traitement légitime de la folie (à travers quelles
stratégies, aux dépens de quelles instances, avec l’aide de
quelles autres, et pour qui, etc.) ; l’aggiornamento, ou la
modification actuelle de ses pratiques et le déplacement
de ses fonctions (à partir de quel projet, à travers quels
conflits, par rapport à quels enjeux, etc.). L’analyse de la
transformation des mêmes champs d’objets – schémati-
quement : les codes, les technologies, les dispositifs ins-
titutionnels, les opérateurs professionnels et politiques, les
statuts des usagers – tissera entre les deux époques un
réseau de relations qui tentera à chaque fois d’inscrire la
médecine mentale dans son contexte social spécifique. Pre-
mière métamorphose, le moment où la médecine mentale
se constitue dans la destruction révolutionnaire des équi-
libres traditionnels entre les pouvoirs pour suppléer à leurs
carences, en harmonie avec la nouvelle conception bour-
geoise de la légitimité. Seconde métamorphose, le moment
où les appareils de contrôle transforment leurs techniques
autoritaires-coercitives en interventions persuasives-mani-
pulatrices.

Je propose ici le premier volet de cette étude, l’âge d’or,


comme la réalisation partielle d’un vieux projet. Une
intention ne sinue pas ainsi à travers les événements et
les hommes sans contacter une dette à chaque rencontre.
Je peux seulement nommer celles qui me paraissent
essentielles. J’ai d’abord conçu ce projet dans le cadre
du programme de recherches du Centre de sociologie
européenne sur les rapports d’inculcation symbolique. Les
ouvrages de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron
en particulier ouvrent une grille d’interprétation des appa-
reils de domination dont la pertinence va bien au-delà de

16
AVANT-PROPOS

l’interprétation du système d’enseignement. On en trouvera


ici davantage que des traces. Le lecteur verra également
tout ce que ce travail doit à l’œuvre de Michel Foucault.
L’Histoire de la folie a marqué par rapport à l’ethno-
centrisme médical une rupture dans le sillage de laquelle
toute entreprise de ce genre ne peut que s’inscrire. Mais
il ne s’agit pas d’une fondation mythique. J’ai tenu pour
acquises nombre des analyses du livre, et emprunté aux
autres ouvrages de Michel Foucault certaines des caté-
gories qui commandent désormais l’accès à une théorie
matérialiste du pouvoir.
La partie contemporaine rendra plus manifeste ce que
m’ont aidé à comprendre les membres français et étrangers
du réseau « Alternative à la psychiatrie », en particulier
ceux du groupe anciennement constitué avec Franco
Basaglia au moment où ces hypothèses prenaient corps.
Mais déjà leur amitié me fait espérer que la différence
critique que j’ai maintenue à l’égard du point de vue des
professionnels technocrates de la médecine mentale n’est
pas contradictoire avec la position de tous ceux qui
travaillent dans ce secteur. Cette distance par rapport au
modèle dominant de la psychiatrie voudrait être, dans son
registre théorique, la même que d’autres s’efforcent
d’imposer dans leur pratique.
Je voudrais enfin remercier ceux qui ont bien voulu
lire le manuscrit et dont la communauté de vue, renforcée
par de longs échanges, n’a pas endormi la vigilance.

Un mot pour finir sur le rythme de la démonstration,


un autre sur son ton, et un dernier sur son niveau.
Le rythme sera lent. C’est un risque calculé. Il y a
quelques années, le fait de montrer que l’asile n’est pas
un milieu intégralement thérapeutique, que le mandat du
psychiatre n’est pas entièrement médical, ou que le psycha-
nalyste n’a pas affaire seulement avec l’inconscient, a pu
avoir un impact. Aujourd’hui que certains éléments de
cette critique sont passés dans l’air du temps, son seuil
doit être relevé. Non pour faire de la meilleure théorie,
mais en fonction de la posture pratique qui s’impose main-
tenant. Lutter contre les processus d’assujettissement et
de dépossession déployés par la médecine mentale exige
une conscience précise du mode d’action de ces nouvelles

17
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

technologies « douces ». Donc monter, remonter et démon-


ter leurs agencements concrets. On a peut-être assez dit que
le savoir psychiatrique n’était pas sérieux et que les pro-
cédés de la psychanalyse étaient monotones. En tout cas,
leurs agents ne sont ni de naïfs plaisantins ni d’impudents
usurpateurs. Ce sont des techniciens sophistiqués dont la
juridiction s’étend et le pouvoir s’accroît. Aujourd’hui
risquerait d’être dupe celui qui prendrait les raccourcis de
son impatience, fut-elle militante.
Quant au ton d’une telle critique vis-à-vis des agents
qui propagent ces techniques, chacun l’interprétera comme
il l’entend, mais je récuse celui de la condamnation morale
et la position du donneur de leçons. Le slogan moderne
du psychiatre-flic, pris au pied de la lettre, est un non-
sens. Si le psychiatre et le policier avaient exactement
la même fonction et faisaient exactement le même travail,
pourquoi se seraient-ils dédoublés ? Les premiers alié-
nistes étaient des jeunes gens de bonne volonté, ambitieux,
souvent pauvres, avec des idées « sociales ». À la fin de
leur médecine, ils « montaient » à Paris (ils venaient sou-
vent du Midi). Ils allaient à la Salpêtrière, suivaient assi-
dûment le séminaire du maître de l’époque, Esquirol. Ils
étaient séduits par cet enseignement qui alliait l’apparente
rigueur d’une science, les larges aspirations de la philan-
thropie et les prestiges de la parisianité. Rien de machia-
vélique ni de déshonorant à cela. Voyez aujourd’hui.
Pour les procureurs de tous bords, l’histoire de l’un
d’entre eux, Ulysse Trélat. Trélat a le profil de carrière
des meilleurs aliénistes : ancien interne de la Salpêtrière,
disciple d’Esquirol, il prend une retraite paisible, alors
qu’il est depuis longtemps médecin-chef de service à la
Salpêtrière. Mais il a aussi été carbonaro dès la fondation
de la Charbonnerie française en 1821, député de la Vente
centrale, membre titulaire de la Haute vente de Paris.
Jusqu’en 1848, il est de tous les complots, organise la
Charbonnerie dans les départements, monte sur les barri-
cades en 1830, s’oppose ensuite au rétablissement de la
royauté, passe plusieurs fois en jugement. Devant la
Chambre des pairs, il a ces fières paroles qui lui vaudront
trois ans de prison : « De la justice, ah, qu’en avez-vous
besoin ? (...) La tyrannie a ses baïonnettes, ses juges et
vos collets brodés ; la liberté a pour elle la vérité. Condam-

18
AVANT-PROPOS

nez-moi, mais vous ne me jugerez pas. » Il ne fera pas sa


peine, mais il sera placé en résidence surveillée à Troyes
à cause de sa mauvaise santé, et sur l’intervention de son
meilleur ami François Leuret.
Car Trélat est à la fois ami intime de l’un des quatre ser-
gents de La Rochelle et de Leuret qui représente la version
la plus musclée du paternalisme des aliénistes. La révolu-
tion de 1848 récompense son intransigeance opposition-
nelle en le faisant ministre, mais il écrit en 1861 La Folie
lucide pour mettre en garde les familles contre des aliénés
d’autant plus dangereux qu’ils paraissent inoffensifs :
« Non seulement on n’a rien fait pour l’amélioration de la
race humaine, mais on la laisse en toute liberté, disons
plus, en toute ignorance et en tout aveuglement, se dété-
riorer sans jamais lui donner aucun avertissement. (...) Au
sang qui peut se transmettre généreux et pur, ne laissons
pas se mêler le venin 2. »
Je n’ai pas choisi cette image d’Épinal pour illustrer
l’éternelle opposition des intentions et des actes (d’ailleurs,
en quel sens faudrait-il la lire ?). Mais elle peut aider à
délimiter la dimension politique avec laquelle ce livre
a affaire.

Le registre de l’analyse a peu à voir avec les intentions


subjectives des acteurs. Il ne prétend pas davantage
dénoncer des programmes machiavéliques de politique-
fiction. Il n’y a pas d’État-Léviathan, d’abstraite domina-
tion de classe qui imposerait d’en haut sa loi à travers
des appareils, idéologiques ou autres, servis par de cyni-
ques agents. À la rigueur, on pourrait dire que la médecine
mentale est devenue, assez tard et pour une part seule-
ment, une pièce d’un appareil centralisé de pouvoir. Mais
c’est qu’elle s’était déjà constituée comme une technolo-
gie spécifique, qu’elle s’était frayée des parcours privilé-
giés, qu’elle avait investi des places stratégiques. Avant
son inscription dans l’organigramme officiel de la distri-
bution du pouvoir, et encore après, elle conquiert sa place
au soleil à travers des initiatives hasardeuses et des tâton-
nements empiriques. Des pratiques dispersées cheminent

2. U. Trélat, La Folie lucide, Paris, 1861, p. 320.

19
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

lentement, se rencontrent et s’affrontent avant de coaguler


et de prendre un sens systématique.
Cet ordre de cohérence est difficile à définir. C’est
pourtant lui qui caractérise l’efficace politique propre de
la médecine mentale. Disons – ce sera l’objet de l’analyse
de le montrer – qu’elle promeut un type nouveau de ges-
tion technique des antagonismes sociaux. La psychiatrie
est bien une science politique, car elle a répondu à un
problème de gouvernement. Elle a permis d’administrer
la folie. Mais elle a déplacé l’impact directement politique
du problème pour lequel elle proposait une solution en en
faisant une question « purement » technique. Si répression
il y a, elle tient à cela : par la médecine, la folie est
devenue « administrable ».
C’est donc cette constitution d’un administrable (si
j’osais, je dirais d’un « administrativable ») – administrer
la folie au sens de réduire activement toute sa réalité aux
conditions de sa gestion dans un cadre technique – qu’il
s’agit de dégager. Un long chassé-croisé aux épisodes
multiples entre le médecin et l’administrateur domine
toute l’histoire de la médecine mentale. Les équilibres
successifs de leur échange donnent un contenu concret à
ce que l’on doit entendre par une stratégie de contrôle
social : non pas l’imposition brutale d’un appareil coer-
citif, mais l’agencement de dispositifs pratiques par des
responsables bien intentionnés. Les autres partenaires – le
juge et le policier surtout – surveillent la négociation, un
peu en retrait. Ils sont devenus marginaux eux aussi : dans
la mesure où l’administration et la médecine branchent
leur machine, lorsqu’elle marche bien, ils sont dessaisis.
Quant au fou, n’en parlons pas. Dans cette logique, il n’y
a vraiment pas grand-chose à en dire, et encore moins à
lui laisser dire.
Pourquoi cette complicité de la médecine et de l’admi-
nistration ? Pourquoi la dépossession corrélative de la
justice et de la police d’un rôle d’intervention directe ?
Sur la toile de fond de la société contractuelle que met
en place la Révolution française, le fou fait tache. Dérai-
sonnable, il n’est pas sujet du droit ; irresponsable, il ne
peut être objet de sanctions ; incapable de travailler ou de
« servir », il n’entre pas dans le circuit réglé des échanges,
cette « libre » circulation des marchandises et des hommes

20
AVANT-PROPOS

à laquelle la nouvelle légalité bourgeoise sert de matrice.


Foyer de désordre, il doit plus que jamais être réprimé,
mais selon un autre système de punitions que celui
ménagé par les codes pour ceux qui ont volontairement
transgressé les lois. Îlot d’irrationalité, il doit être admi-
nistré, mais selon des normes différentes de celles qui
assignent à leur place et assujettissent à leurs tâches les
sujets « normaux » d’une société rationnelle.
Ces contradictions ont introduit une pratique d’exper-
tise au cœur du fonctionnement des sociétés modernes.
Une évaluation fondée sur la compétence technique va
imposer à certains groupes « marginaux » un statut qui
aura valeur légale, alors qu’il est constitué à partir de
critères technico-scientifiques, et non des prescriptions
juridiques inscrites dans les codes. Un processus de gri-
gnotage du droit par un savoir (ou par un pseudo-savoir,
mais là n’est pas la question principale), la subversion
progressive du légalisme par des activités d’expertise,
constituent une des grandes dérives qui, depuis l’avène-
ment de la société bourgeoise, travaille les processus de
prise des décisions qui engagent le destin social des hom-
mes. Du contrat à la mise en tutelle.
La médecine mentale a été un opérateur essentiel de
cette transformation. La machine, on va le voir, s’est
montée à partir de la question de la folie. Elle a produit
comme la grande réussite de son âge d’or le statut médico-
juridico-administratif de l’aliéné sanctionné par la loi
du 30 juin 1838. Commencements modestes et transpa-
rents : cette première étape a concerné quelques milliers
de fous dûment étiquetés, livrés à quelques centaines de
professionnels strictement spécialisés. Mise en tutelle bru-
tale, entière, impliquant la minorité complète et la séques-
tration totale. Mais la coupure entre le normal et le patho-
logique sur laquelle reposait une telle opération doit se
lire dans les deux sens : les « fous » étaient complètement
fous et les « normaux » complètement normaux.
Ce n’était certes pas un idéal. On commence peut-être
cependant à soupçonner qu’il n’y eut pas que des avan-
tages à casser cette dichotomie rigide. Aujourd’hui, cette
activité d’expertise, généralisée, est en passe de devenir
la véritable magistrature de notre temps. Un nombre
croissant de décisions dans des secteurs de plus en plus

21
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

nombreux de la vie sociale et personnelle se prennent


à partir d’évaluations technico-scientifiques produites par
des experts compétents. Sans doute n’y a-t-il pas de limite
assignable à ce processus. Mais ce serait bien le moins
d’oser demander « qui t’a fait roi ? » à qui te fait sujet-
assujetti.
chapitre 1
le défi de la folie

Il y avait, à l’époque révolutionnaire, quelques milliers


de fous. En 1834 encore, Ferrus en compte à peine dix
mille 1. C’est bien peu à côté d’environ deux millions
d’indigents, trois cent mille mendiants, une centaine de
milliers de vagabonds, cent trente mille enfants trouvés,
etc. 2. Pourtant, la plupart de ces « problèmes sociaux »
aigus sont restés sans solution légale au moins jusqu’aux
premières « lois sociales » de la Troisième République. La
loi du 30 juin 1838 sur les aliénés est la première grande
mesure législative qui reconnaît un droit à l’assistance et
aux soins pour une catégorie d’indigents ou de malades.
Elle est la première à mettre en place un dispositif complet
de secours avec l’invention d’un espace nouveau, l’asile,
la création d’un premier corps de médecins-fonctionnaires,
la constitution d’un « savoir spécial », etc. Pourquoi la
législation relative aux aliénés anticipe-t-elle de cinquante
années et dépasse-t-elle en systématicité toutes les autres
mesures d’assistance ? Que l’on ne parle pas de la nécessité
de « récupérer une force de travail » au moment où des
centaines de milliers d’indigents moins improductifs ne
trouvent pas d’occupation. Qu’on n’allègue pas le pathé-
tique de la folie lorsque les familles désœuvrées des diman-
ches après-midi glissent un pourboire au gardien de Bicêtre
pour assister aux contorsions des furieux.
La folie a posé un défi à la société née dans les convul-
sions de la chute de l’Ancien Régime. Et celle-ci l’a relevé
parce qu’il y allait de la crédibilité de ses principes et de
l’équilibre de ses pouvoirs. Affaires bourgeoises et sérieu-
ses d’ordre, de justice, d’administration, de finances, de dis-
1. G. Ferrus, Des aliénés, Paris, 1834.
2. Cf. H. Derouin, A. Gary, F. Worms, Traité théorique et pratique de
l’Assistance publique, Paris, 1914. Cf. aussi du ministre de l’Intérieur de Gas-
perin, Rapport au Roi sur les hôpitaux, les hospices et les services de bienfai-
sance, Paris, 1837.

23
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

cipline, de police et de gouvernement dans lesquelles le


pathos de la folie serait proprement déplacé. Les débats
dont le fou a été l’enjeu n’ont jamais mis en scène que les
« responsables » chargés de le contrôler. On commencera
donc à analyser ce partage des responsabilités, et à s’inter-
roger sur les responsabilités de ce partage au moment où
il s’institue dans la crise révolutionnaire *.

L’ÉTAT, LA JUSTICE ET LA FAMILLE.


Avant la Révolution, le pouvoir judiciaire et le pouvoir
exécutif se partageaient la responsabilité de la séquestra-
tion des insensés. Leurs procédures complexes et mal uni-
fiées donnaient lieu à des conflits de compétence, mais
ceux-ci ne mettaient pas en cause le fondement de droit
des conduites répressives.
Les « ordres de justice » consistaient en arrêts ou sen-
tences de séquestration, en général de durée illimitée, ren-
dus par une des nombreuses juridictions compétentes (par-
lements, tribunaux de baillage, prévôtés, tribunal du
Châtelet à Paris, etc.). Parfois, l’enfermement était décidé
par un « ordre particulier » d’un magistrat, mais cette
mesure, soupçonnée de comporter des risques d’arbitraire,
tendait à tomber en désuétude à la fin de l’Ancien Régime.
La procédure judiciaire la plus élaborée était celle de
l’interdiction, que le code napoléonien adoptera pratique-
ment telle quelle. À la suite d’une demande présentée par
la famille (exceptionnellement, par le procureur du roi), le
juge rendait son arrêt après avoir recueilli les témoignages,
fait comparaître les protagonistes et interrogé le fou. Le
sujet reconnu insensé pouvait alors (mais ce n’était pas
une obligation) être séquestré dans une maison de force,
et ses biens étaient mis sous tutelle 3. La complexité de
cette procédure, son coût élevé, la publicité des débats si
redoutée pour « l’honneur de la famille », en faisaient
3. Cf. P. Sérieux, M. Trenel, « L’internement des aliénés par voie judiciaire
sous l’Ancien Régime », Revue historique de droit français et étranger, 4e série,
10e année, juillet-sept. 1931 ; P. Sérieux, « L’internement par ordre de justice
des aliénés et correctionnaires sous l’Ancien Régime », ibid., 4e série, 11e année,
juillet-sept. 1932.
* On ne s’est pas tenu dans l’exposé à un ordre strictement chronologique.
Cf. en annexe le rappel de la succession des principaux événements, qu’ils soient
strictement médicaux ou qu’ils concernent la problématique générale de l’assis-
tance.

24
LE DÉFI DE LA FOLIE

une mesure relativement peu sollicitée. En additionnant


les interdictions et les autres modes de placements par voie
judiciaire, on peut évaluer à environ le quart la proportion
des séquestrations pour cause de folie qui, à la fin de
l’Ancien Régime, relevaient des « ordres de justice 4 ».
Les autres enfermements, c’est-à-dire la majorité
d’entre eux, étaient pris sur un « ordre du roi » ou lettre
de cachet. Celle-ci était délivrée par l’intermédiaire du
ministre de la Maison du roi, soit à l’initiative de l’autorité
publique, soit à celle des familles. Ainsi, lorsqu’un insensé
troublait l’ordre public, les services de la lieutenance de
police de Paris, les intendants en province, pouvaient
demander un ordre de placement au roi. Ils pouvaient
même s’assurer de la personne du fou, mais la séquestra-
tion provisoire ne devenait légale qu’après l’obtention de
la lettre de cachet.
Un « ordre du roi » pouvait aussi être obtenu sur la
demande de la famille. Celle-ci motivait alors dans un
« placet » les raisons pour lesquelles elle sollicitait l’enfer-
mement de l’insensé (ou plus généralement du perturbateur
de l’ordre familial : prodigue, libertin, débauché, etc.). Si
le roi, par l’intermédiaire du ministre de sa Maison, accor-
dait l’ordre, l’insensé devenait un de ces « prisonniers de
famille » qui représentaient à peu près les neuf dixièmes
des lettres de cachet sous l’Ancien Régime 5.
Le pouvoir royal joue ainsi un double rôle. Nanti des
prérogatives de l’exécutif, il intervient pour sauvegarder
l’ordre public contre les perturbations causées par les
insensés. Mais, plus souvent, il est un relais et un régula-
teur dans l’exercice du pouvoir correctionnaire des famil-
les. C’est lui qui légitime la demande familiale et en appré-
cie en dernier recours les motifs. Parfois, l’ordre n’est pas
accordé en dépit des « très humbles supplications » de la
famille. Les agents du roi peuvent alors demander un sup-
plément d’enquête, ou ils conseillent à la famille d’engager
une procédure d’interdiction 6.

4. Cf. Ph. Chatelin, Contribution à l’étude des aliénés et anormaux


au XVII et XVIII siècle, Paris, 1923.
e e

5. Cf. P. Sérieux, L. Libert, Les lettres de cachet, « prisonniers de


famille » et « placements volontaires », Gand, 1912.
6. Cf. A. Joly, Du sort des aliénés en Basse Normandie avant 1789,
Caen, 1869.

25
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

Un tel système, certes, n’est pas simple. Mais il n’est


pas non plus arbitraire. Il exprime un équilibre, qui n’est
pas exempt de tensions, entre trois pouvoirs – royal, judi-
ciaire et familial – qui s’épaulent mutuellement avec diver-
ses possibilités de négociations, de compromis et de relais.
On observe ainsi une évolution significative de leurs rap-
ports dans les quelques décennies qui précèdent la chute
de l’Ancien Régime.
Dans sa lutte contre les Parlements, l’autorité royale
tente d’abord d’imposer son hégémonie à la fois par rap-
port à la justice et par rapport aux congrégations religieuses
soupçonnées de négocier parfois directement avec les
familles la séquestration de leurs insensés et autres cor-
rectionnaires. Ainsi, en 1757, le ministre de la Maison du
roi veut supprimer les « ordres particuliers des magis-
trats », soupçonnés d’arbitraire. En 1767, le pouvoir royal
crée un nouvel espace de détention, les dépôts de mendicité
placés sous l’autorité directe des intendants, sans contrôle
judiciaire en dépit de la vive opposition des parlements.
Les dépôts de mendicité héritent d’une partie des fonctions
des Hôpitaux généraux de plus en plus saturés par les
vieillards pauvres, et l’habitude se prend d’y accueillir un
nombre croissant d’aliénés 7. En 1765, le pouvoir royal
impose un règlement draconien aux nombreuses « Chari-
tés » (en fait, maisons de force) des Frères de Saint-Jean-
de-Dieu, qui dirigent entre autres Charenton. L’article pre-
mier stipule « qu’on ne recevra qui que ce soit, sous
quelque prétexe que ce soit, dans les maisons de force de
la Charité, que ceux qui seront conduits par ordre du Roy
ou de Justice 8 ». Point d’équilibre donc, où pouvoir exé-
cutif et pouvoir judiciaire contrôlent à parité la légitimité
des séquestrations.
Mais, à partir de 1770, l’opposition aux lettres de cachet
se renforce. Malesherbes, un des principaux artisans
de la campagne, devenu ministre de la Maison du roi en
1775, crée les tribunaux de famille pour donner une cau-
tion judiciaire au plus grand nombre possible d’enfer-
mements. À la toute fin du régime, le comte de Breteuil,
7. Cf. Ch. Paultre, De la répression de la mendicité et du vagabondage sous
l’Ancien Régime, Paris, 1906.
8. Cité in P. Sérieux, L. Libert, « Le régime des aliénés en France au
XVIII siècle », Annales médico-psychologiques, 1914, II, p. 97.
e

26
LE DÉFI DE LA FOLIE

ministre de la Maison du roi, édicte en 1784 dans une


circulaire adressée aux Intendants des directives précises
pour la délivrance des lettres de cachet et distingue plus
soigneusement les catégories auxquelles elles peuvent
s’appliquer : « À l’égard des personnes dont on demandera
la détention pour cause d’aliénation d’esprit, la justice et
la prudence exigent que vous ne proposiez les ordres que
lorsqu’il y aura une interdiction prononcée par jugement ;
à moins que les familles ne soient absolument hors d’état
de faire les frais de la procédure qui doit précéder l’in-
terdiction. Mais, dans ce cas, il faudra que la démence
soit notoire et constatée par des éclaircissements bien
exacts 9. »
L’orientation nouvelle, dès avant la chute de l’Ancien
Régime, est donc de faire glisser le maximum de pratiques
de séquestration de la juridiction royale à l’autorité judi-
ciaire, tendance qui prépare la tentative de faire garantir
par l’interdiction toutes les séquestrations d’aliénés. Mais
ces garanties nouvellement exigées dépendent de la pos-
sibilité d’engager une procédure d’interdiction, donc de la
fortune des familles. Au tout venant s’appliquent les règles
résumées par des Essarts dans son Dictionnaire universel
de police : « Ceux qui ont le malheur d’être attaqués de
ces maladies doivent être gardés par leurs parents, ou à
leurs frais, de manière que la tranquillité publique ne soit
pas troublée par ces infortunés. Lorsque les familles ne
sont pas en état de payer une pension, les officiers chargés
de veiller au maintien de l’ordre doivent faire conduire ces
sortes de malades dans les hôpitaux ou dans les autres
endroits destinés par le gouvernement pour les recevoir.
Les parents peuvent être poursuivis pour réparer les dom-
mages occasionnés par les personnes folles, furieuses ou
en démence ; mais on n’a contre eux qu’une action
civile 10. »
Il y a donc bien oscillation entre la légitimation des
séquestrations par le pouvoir royal et par le pouvoir judi-
ciaire et glissement de la prépondérance du premier vers
le second. Mais d’une part ils demeurent complémentaires,
9. Circulaire Breteuil, mars 1784, citée in F. Funck-Brentano, Les lettres de
cachet à Paris, Paris, 1903, p. XLIV.
10. Des Essarts, Dictionnaire universel de police, Paris, 1787, t. IV, article
« Folie, fureur, démence ».

27
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

avec l’esquisse d’une division du travail : les garanties de


la justice pour les riches, la répression par les agents de
l’exécutif pour les pauvres. Et surtout, sous ces change-
ments, l’esprit général de la législation de la folie sous
l’Ancien Régime demeure d’en faire, autant que possible,
une « affaire de famille ». Ce n’est que, négativement,
dans l’absence, la carence ou l’impuissance de la famille
ou, positivement, sur sa demande, qu’une instance exté-
rieure intervient. Précisément, trois cas peuvent se pré-
senter.
Premier cas, la famille assume totalement la charge de
l’entretien et de la neutralisation du fou. Celui-ci fait alors
partie avant la lettre de cette catégorie des « aliénés non
secourus » que les psychiatres construiront lorsqu’un sys-
tème unifié d’assistance se sera mis en place dans la pre-
mière moitié du XIXe siècle. Pour l’instant, c’est un ana-
chronisme : ces « aliénés non secourus » sont en fait
normalement assistés, ou à tout le moins tolérés, par leurs
groupes primaires d’appartenance, famille et circuits de
voisinage. Ils échappent d’autant mieux à une « prise en
charge » extérieure que la famille est plus aisée et/ou
mieux intégrée, qu’existent autour d’elle des réseaux de
clientèles et des filières de connivence. D’où cette impli-
cation décisive : en prétendant proposer, sous la forme
d’un service public, une politique globale et « démocra-
tique » d’assistance, la médecine mentale visera en fait
prioritairement des catégories particulières de la popula-
tion : les indigents davantage que les riches, les errants
avant les intégrés, les urbains plus que les ruraux.
Deuxième cas, la famille ne veut ou ne peut assumer
cette fonction de surveillance, soit que la présence du fou
lui pose des problèmes trop difficiles en fonction de ses
moyens de contrôle (cas des « furieux », par exemple),
soit que les initiatives irresponsables de l’insensé mena-
cent la sauvegarde du patrimoine familial. Elle a alors le
choix entre deux possibilités, qui sont en fait deux modes
de délégation de son pouvoir, mais par des procédures
dans lesquelles elle conserve l’initiative. Elle peut s’adres-
ser à l’autorité judiciaire pour obtenir un ordre de place-
ment, et même demander l’interdiction. Cette procédure
aboutit à une situation claire de mise en tutelle du fou par
laquelle la gestion de ses biens appartient à la famille.

28
LE DÉFI DE LA FOLIE

Solution qui était préférentiellement choisie par les famil-


les les plus aisées, et qui était même nécessaire lorsque
le but était d’obtenir une mise en tutelle civile du fou sans
séquestration, car l’interdiction n’imposait pas le place-
ment hors de la famille. Seconde possibilité, l’« ordre du
roi » permettait, lui, d’obtenir la séquestration par la pro-
cédure la plus expéditive. Dans sa demande, la famille
proposait en général le lieu de placement, fonction surtout
du montant de la pension qu’elle consentait à payer. Par
cette procédure, la famille s’épargnait le « déshonneur »
(et les frais) d’un procès d’interdiction. Mais la lettre de
cachet représentait le contraire d’un acte arbitraire,
puisqu’elle était requise par les parents, juges naturels des
intérêts familiaux.
Troisième cas, le fou échappait complètement au
contrôle familial, soit qu’il n’ait pas de famille, soit qu’il
ait été surpris à « divaguer » hors de sa zone de surveil-
lance. L’initiative de la répression appartenait alors aux
autorités responsables du maintien de l’ordre public.
Celles-ci (à Paris et dans les grandes villes les services
de la lieutenance de police, ceux des intendants ailleurs)
pouvaient solliciter elles-mêmes un « ordre du roi ». Le
plus souvent, elles intervenaient d’abord et demandaient
ensuite l’ordre qui légalisait leur intervention. Cela pour
les principes. Dans les faits, la légalisation de ces place-
ments d’office avant la lettre par le recours direct à
l’autorité royale ne paraît pas avoir été la règle. Par exem-
ple, Piersin, « surveillant des fous » à Bicêtre, dans une
lettre à la Commission des administrations civiles et des
tribunaux qui s’enquérait (10 frimaire an III) des moda-
lités de placements des insensés détenus depuis l’Ancien
Régime, n’en relève que vingt-trois sur deux cent sept
qui aient été admis par « ordre du tyran » (et cinq seule-
ment par « arrêts du ci-devant parlement 11 »). La plupart
des autres insensés ont été placés à l’initiative des admi-
nistrateurs de la police ou des établissements hospitaliers.
Mais il n’y a là rien de scandaleux : sous l’Ancien
Régime, les agents de l’exécutif assumaient fréquemment,
par délégation implicite, les prérogatives du pouvoir royal.

11. Cf. A. Tuetey, L’Assistance publique à Paris pendant la Révolution,


documents inédits, t. III, Paris, 1898, p. 368.

29
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

L’important, c’est la légitimité que tirent ces interventions


de l’ancienne synthèse de l’administratif et du judiciaire.
En clair chez des Essarts : « On doit distinguer dans le
lieutenant de police le magistrat et l’administrateur. Le
premier est l’homme de la loi, le second celui du gou-
vernement 12. » Avant que la révolution dénonce dans
cette juxtaposition le scandale du despotisme, elle fonde
en droit les pratiques de renfermement des fous sous
l’Ancien Régime 13.
C’est pourquoi il n’y a pas lieu de s’étonner que les
mêmes dispositions vaillent pour les fous et pour les autres
catégories de correctionnaires : prodigues, libertins, et
même espions ou jansénistes. Les « ordres » sont pris soit
contre la déviance familiale, soit contre les atteintes à la
sécurité publique : crimes d’État, indiscipline militaire ou
religieuse, affaires de police. Les problèmes concernant
les insensés ne représentent ainsi qu’une sous-espèce de
ce genre de délits qui déclenchent l’intervention du pou-
voir exécutif. Les différents types de déviance sont donc
moins confondus que réunis sur la base de la commune
répression qu’ils exigent.
De même ne doit-on pas s’étonner que ces différents
types de correctionnaires se trouvent réunis dans de
mêmes établissements, puisque de communs « ordres » les
y placent. Il y aurait plutôt lieu d’être surpris d’y décou-
vrir l’ébauche d’une différenciation des régimes internes,
alors que les mesures légales d’admission des reclus leur
donnaient un même statut. Cependant l’indifférenciation
du grand renfermement n’a jamais été absolue. Dès 1660,
soit quatre ans seulement après la fondation de l’Hôpital
général, le parlement de Paris décidait qu’un quartier
spécial serait réservé au « renfermement des fous et des
folles 14 ». À partir du début du XVIIIe siècle, des distinc-
tions de plus en plus fines commencent à s’opérer au

12. Des Essarts, Dictionnaire de police, op. cit.


13. Des Essarts fait en 1789 une bien significative autocritique : « En relisant
au mois d’avril 1789 cet article rédigé en 1784, je dois ajouter que la nation
fait des vœux pour que cette partie d’administration soit détruite, ou du moins
modifiée, de manière que la liberté des citoyens soit assurée de la manière la
plus inviolable. »
14. Décret cité in J.-C. Simon, L’assistance aux malades mentaux, histoire
et problèmes modernes, thèse de médecine, Paris, 1964.

30
LE DÉFI DE LA FOLIE

sein de la catégorie générale d’insensé 15. Mais de telles


différenciations renvoient à des exigences de gestion et
de discipline interne plutôt qu’au souci d’opérer des dia-
gnostics ou des traitements.
Si donc une perception de type médical n’est pas stric-
tement incompatible avec le système de répression de la
folie sous l’Ancien Régime, les finalités et l’équilibre
interne de celui-ci ne dépendent pas de son degré de médi-
calisation. Les buts qu’il poursuit et les tensions qui le
traversent sont d’ordre social, juridique, politique. C’est
lorsque la clef de voûte politique de l’édifice sera décapitée
que la coexistence des éléments qui le constituent va deve-
nir antagoniste. La référence médicale prendra alors un
tout autre sens : de subordonnée elle deviendra prépondé-
rante, car elle constituera l’axe du nouvel équilibre.

On peut schématiquement identifier trois foyers d’écla-


tement maintenus par la cohérence de l’ancienne synthèse.
1. La dualité des instances responsables de la séques-
tration. L’exécutif et le judiciaire se partagent donc le droit
de prendre des « ordres » légitimant l’enfermement.
S’agissant de la folie aussi, la concurrence qui les oppose
à la fin de l’Ancien Régime donne naissance à d’innom-
brables conflits. Mais l’antagonisme n’éclate pas en con-
tradiction de principe tant que demeure au sommet de la
pyramide des pouvoirs l’instance de souveraineté suscep-
tible d’arbitrer en dernier recours. « Toute justice vient du
roi », même s’il délègue ses prérogatives à ses « offi-
ciers ». Ainsi dans son Traité des seigneuries (1613),
Loiseau place au premier rang des quatre droits souverains
de la royauté (les regulia) celui d’« avoir le dernier ressort
en justice » (les trois autres sont : « faire loix », « créer
officiers », « arbitrer la paix et la guerre 16 »). Par exemple,
lorsqu’en 1757 le ministre de la Maison du roi veut abolir
les « ordres particuliers des magistrats » qui permettaient
aux familles de négocier directement avec les juges la
séquestration d’un de leur membre sans contrôle de l’exé-
cutif, il justifie ainsi la mesure : « Sa Majesté juge que la

15. Cf. M. Foucault, Histoire de la folie, Paris, 1961, III, chap. II, « Le
nouveau partage ».
16. Cf. P. Goubert, L’Ancien Régime, t. II, Les pouvoirs, Paris, 1973.

31
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

liberté est un bien trop précieux pour qu’aucun de ses


sujets puisse en estre privé extra-judiciairement sans en
avoir pesé elle-même les causes 17. » L’impérium royal
peut donc en dernière instance « peser les causes » d’une
dérogation au droit qui de ce fait cesse d’être illégale. Les
parlements protestent ou même passent outre. Mais, tant
que subsiste le principe de la monarchie absolue, le conflit
n’est pas encore une contradiction ouverte.
2. La dualité des genres d’établissements où sont
séquestrés les insensés et les correctionnaires. En plus des
hôpitaux de traitement comme l’Hôtel-Dieu, on peut iden-
tifier à la fin de l’Ancien Régime quatre ou cinq types
d’établissements qui accueillent les insensés : fondations
religieuses (les nombreuses « Charités » des Frères de
Saint-Jean-de-Dieu, mais aussi des couvents de Cordeliers,
des Bons-fils, des Frères des Écoles chrétiennes, la maison
de Saint-Lazare fondée par Vincent de Paul, etc., plus une
douzaine de couvents de femmes qui acceptent à la fois
des correctionnaires, des folles et des « filles repenties ») ;
des prisons d’État comme la Bastille ou le château de Hâ ;
les Hôpitaux généraux, Bicêtre et la Salpêtrière surtout, où
sont enfermés près de la moitié des fous du royaume ; des
pensions tenues par des laïcs enfin, au nombre d’une
vingtaine à Paris, dont la fameuse pension Belhomme, où
Pinel fera ses premières armes 18.
Il existe pourtant un principe de clivage entre elles, qui
n’est nullement leur caractère plus ou moins médical, mais
leur direction ou leur contrôle plus ou moins public ou
privé. Certaines prisons d’État, les Hôpitaux généraux et
les dépôts de mendicité sont des fondations royales, pla-
cées sous le contrôle direct des agents royaux et adminis-
trées par un personnel laïc. Les autres institutions sont
généralement fondées et gérées par des congrégations reli-
gieuses qui acceptent avec mauvaise grâce des modalités
diverses de contrôle par les parlements et les services des
intendants ou de la lieutenance de police. Cette dualité

17. Cité in F. Funck-Brentano, op. cit., p. XXXIII.


18. Cf. par exemple, P. Sérieux, L. Libert, « Le régime des aliénés en France
au XVIIIe siècle », loc. cit. ; « Un asile de sûreté sous l’Ancien Régime », Anna-
les de la Société médicale de Gand, juin 1911 ; A. Bigorre, L’admission du
malade mental dans les établissements de soin de 1789 à 1838, thèse de
médecine, Dijon, 1967.

32
LE DÉFI DE LA FOLIE

institutionnelle autorise des politiques différentes, en par-


ticulier quant à la part d’initiative laissée aux familles. Le
pouvoir d’État tente déjà d’homogénéiser à la fois les
procédures d’admission et de surveillance. Mais les dis-
parités subsisteront longtemps, engendrant des conflits
dont les discussions de la loi de 1838 dégageront les
enjeux modernes.
3. La dualité des « surface d’émergence » de la folie.
Le fou est un perturbateur par qui le scandale arrive soit
dans l’espace familial, soit dans l’espace social. C’est
l’origine de deux politiques toutes différentes à l’égard de
la folie. Celle-ci pose un problème d’ordre public du fait
de la « divagation » des insensés dans un no man’s land
social. Errance dangereuse, qui suscite une intervention
souvent musclée au nom de la sécurité des personnes, de
la sauvegarde des biens, de la décence, etc. Mais elle pose
aussi un problème de répression privée dont l’efficacité
pourrait économiser ces recours coûteux devant le fait
accompli du désordre. D’où la question de la mise en
place de contrôles familiaux et de contrôle des contrôles
familiaux. La forme la plus fruste du rapport entre ces
deux surfaces est celle par laquelle la famille, incapable
de faire sa propre police, prend l’initiative de déléguer son
pouvoir à une instance extérieure, administrative ou judi-
ciaire. La médicalisation du problème introduira à une
dialectique beaucoup plus subtile de ce qui est une préro-
gative des proches et de ce qui incombe au pouvoir d’État
dans la tâche de conserver et de reproduire l’ordre socio-
familial. Le concept de prévention, on le verra, portera
cette espérance médicale d’inscrire son intervention à la
fois avant la nécessité de la répression par la force publi-
que, et avant que la famille ne se dessaisisse elle-même
de son pouvoir. Cette même conception de la prévention
disqualifiera aussi l’intervention de la justice dont le for-
malisme exige de ne sanctionner que des faits accomplis.
Ainsi tout le système basculera de la répression d’actes
commis à l’anticipation d’actes à commettre, et de la répa-
ration d’un désordre objectif à la prise en charge de struc-
tures subjectives en voie d’altération. Long cheminement,
dont l’aboutissement supposerait la subordination à l’ins-
tance médicale de ces trois pouvoirs, juridique, adminis-
tratif et familial, qui se sont partagé avant elle la res-

33
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

ponsabilité de neutraliser la folie. Mais c’est ici que le


processus s’amorce, au moment où ce quatrième pouvoir
s’insère en coin dans la faille ouverte par le déséquilibrage
politique des trois autres.

LA SOUVERAINETÉ, LE CONTRAT ET LA TUTELLE.

Ainsi le dispositif de contrôle de la folie au XVIIIe siècle


n’apparaît fruste que si on le mesure à l’aune du mono-
pole médical. Mais il est fragile parce qu’il répartit les
responsabilités entre appareils concurrents, à travers des
procédures complexes et disparates. Cette synthèse baro-
que va donc se défaire lorsque l’instance d’arbitrage, le
pouvoir royal, sera qualifiée d’arbitraire. Point fondamen-
tal ici : ce sont moins d’abord les pratiques qui sont
appelées à changer que le principe de leur légitimation ;
et c’est l’impossibilité de légitimer comme telles les
anciennes pratiques qui va en susciter de nouvelles – ou
imposer au centre du système d’anciennes procédures qui
n’avaient eu qu’un rôle subalterne – et assurer ainsi par
un long détour le triomphe de la médicalisation de la folie.
Pressé d’abolir les lettres de cachet, Louis XVI
s’adresse ainsi aux États généraux le 23 juin 1789 : « Le
Roi, désirant assurer la liberté personnelle de tous les
citoyens d’une manière solide et durable, invite les États
généraux à chercher et à lui procurer les moyens les plus
convenables de concilier l’abolition des ordres, connus
sous le nom de lettres de cachet, avec le maintien de la
sûreté publique et avec les précautions nécessaires, soit
pour ménager dans certains cas l’honneur des familles,
soit pour réprimer avec célérité les commencements de
sédition, soit pour garantir l’État des effets d’une intelli-
gence criminelle avec les puissances étrangères 19. »
Le problème est ainsi bien posé : non pas supprimer
l’ensemble des pratiques répressives que le pouvoir royal
couvrait de sa légitimité, mais contourner la qualification
d’arbitraire dont sont désormais soupçonnées les formes
employées. Aussi l’article I de la loi décrétant la suppres-
sion des lettres de cachet reste-t-il très restrictif quant aux

19. Cité par F. Fonck-Brentano, op. cit., p. XLV.

34
LE DÉFI DE LA FOLIE

catégories de « victimes du despotisme » qu’il libère


purement et simplement : « Dans l’espace de six semaines
après la publication du présent décret, toutes les personnes
détenues dans les châteaux, maisons religieuses, maisons
de force, maisons de police ou autres prisons quelconques
par lettres de cachet ou par ordre des agents du pouvoir
exécutif, à moins qu’elles ne soient légalement condamnées
ou décrétées de prise de corps, qu’il y ait eu plainte en
justice portées contre elles pour raison de crimes compor-
tant peine afflictive, ou que leurs pères, mères, aïeuls ou
aïeules, ou autres parents réunis n’aient sollicité et obtenu
leur détention d’après les mémoires et demandes appuyées
sur les faits graves, ou enfin qu’elles ne soient enfermées
pour cause de folie, seront mises en liberté *. » Ne sont
donc directement invalidées que les séquestrations pour
affaires d’État, c’est-à-dire très peu de cas. Par exemple,
sur un millier de lettres de cachet délivrées à Paris en 1751,
Funck-Brentano en compte à peine une ou deux à classer
sous cette rubrique.
Pour l’essentiel, les « ordres du roi » fondaient en droit
des interventions dont la nécessité demeure aux yeux des
contemporains aussi pressante après quelles ont perdu
leur justification légale. Si l’abolition des lettres de cachet
libère quelques innocentes « victimes de l’arbitraire »,
elle pose surtout le difficile problème de justifier en droit
le maintien du plus grand nombre des séquestrations.
Ainsi, le décret du 27 mars 1790 à peine pris, le maire
de Paris, Bailly, écrit à l’Assemblée constituante pour lui
demander à tout le moins d’en différer l’application :
« Ne serait-il pas dangereux dans ce moment de rendre
sans réflexion à la Cité des hommes qui en ont été arra-
chés, sans légalité il est vrai, mais presque toujours avec
de justes motifs 20 ? » Le manque d’empressement à libé-
rer les fous est au moins aussi net. En janvier 1790, il y
avait à Charenton, selon un état communiqué par le prieur
à l’Assemblée nationale, quatre-vingt-douze détenus par
« ordre du roi » sous les étiquettes d’« imbéciles », de

* Ibid. Sauf mention contraire, les passages en italique dans les citations
le sont de mon fait.
20. Cité in A. Tuetey, L’Assistance publique à Paris pendant la Révolution,
op. cit., I, p. 200.

35
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

« fous », « fous périodiques », « fous dangereux »,


« fous méchants », « fous furieux », « en démence »,
« aliénés ». Un seul était détenu pour « inconduite »,
et un autre pour « cause inconnue ». Le quatre-vingt-
treizième est le marquis de Sade, dont le prieur avait aupa-
ravant « supplié l’Assemblée de bien vouloir le débarrasser
d’un pareil sujet ». En novembre 1790, il reste quatre-
vingt-neuf détenus. Sade a été libéré dès le 27 mars. Une
commission se rend en inspection à Charenton à la suite
d’une plainte du Comité des lettres de cachet auprès de
la municipalité de Paris qui faisait état d’internements
arbitraires. Présidée par un médecin, elle ne relève qu’un
cas suspect, pour lequel elle demande l’élargissement :
celui qui avait été placé sous la rubrique « cause incon-
nue ». C’est en fait un ressortissant italien soupçonné de
complicité dans une affaire de fausse monnaie et détenu
sans jugement depuis quatre ans. Ainsi à Charenton, sur
quatre-vingt-treize sujets placés par ordre du roi dans le
quartier d’aliénés, le décret de mars 1790 aura fait libérer
Sade (pas pour longtemps), un prévenu d’escroquerie et
peut-être deux autres détenus, à moins qu’ils ne soient
morts entre-temps 21.
Problème quantitativement dérisoire donc, même si l’on
objecte que la Maison de Charenton était particulièrement
bien tenue. Mais problème crucial, parce qu’il questionne
les fondements du nouvel ordre social. Sur sa solution se
joue la possibilité de passer d’un équilibre de pouvoirs
reposant en dernière instance sur la souveraineté royale à
une société contractuelle. La question de la folie a pris une
importance capitale à la fin du XVIIIe siècle et au début du
XIX pour cette raison. Elle s’est trouvé placée au cœur
e

d’une contradiction insoluble pour le nouvel ordre juridi-


que qui se mettait en place. À première vue, la folie
n’aurait dû poser qu’un problème social mineur, dépassé
en importance et en urgence par plusieurs autres : la men-
dicité, le vagabondage, le paupérisme, les enfants trouvés,
les malades indigents, etc., concernent, on l’a dit, des
populations infiniment plus nombreuses, et, pour la plu-
part, au moins aussi dangereuses. Pourtant, les aliénés ont

21. Documents in A. Tuetey, op. cit., t. III, p. 229-238.

36
LE DÉFI DE LA FOLIE

« bénéficié » de la première prise en charge systématique,


reconnue comme un droit et sanctionnée par une loi qui
anticipe de plus de cinquante années sur toute la « légis-
lation sociale » à venir. On ne comprendrait pas cette ori-
ginalité si on ne la replaçait à la charnière d’un enjeu
fondamental pour la société bourgeoise naissante. Sur la
question de la folie, par l’intermédiaire de sa médicalisa-
tion, s’est inventé un nouveau statut de tutelle essentiel au
fonctionnement d’une société contractuelle.
Une révolution politique du passé ne fait pas table rase.
La restructuration du pouvoir d’État que sanctionnera le
nouvel ordre bourgeois s’est progressivement esquissée à
partir du Moyen Âge lorsque, sous les relations d’allé-
geance de sujets à souverain, s’est peu à peu mise en place
une structure administrative centralisée obéissant à des cri-
tères de rationalité technique. Des secteurs d’activité de
plus en plus prépondérants – le prélèvement des richesses
par l’impôt, la circulation des biens par le commerce, la
collecte des connaissances à travers les grandes enquêtes
impulsées par le pouvoir central, etc. – en viennent ainsi à
s’autonomiser. À la limite, le pouvoir d’État ne constituerait
plus que le garant de ces échanges noués par des contrats.
Mythe libéral de la séparation complète du social et de
l’économique qui assurerait le libre jeu des lois du marché.
À cette autonomie des lois qui règlent l’échange des
richesses et la production des biens correspond la rationa-
lisation des mécanismes qui président à la circulation des
hommes, à l’organisation technique de leurs activités, au
contrôle de leurs initiatives. Mythe d’une parfaite terri-
torialisation des citoyens parallèle à celui d’une parfaite
circulation des biens, et que tentera d’incarner l’État
napoléonien en mettant en place une vaste structure
administrative subdivisée en autant de secteurs que le sujet
a d’activités sociales, de telle sorte qu’il se trouve dans
son existence de citoyen assigné à des cadres géographi-
ques emboîtés les uns dans les autres, administré par des
responsables dépendants du pouvoir central, surveillé
d’une manière permanente dans l’accomplissement de la
totalité de ses devoirs sociaux.
La fiction juridico-administrative sur laquelle repose
tout cet édifice est, on le sait, celle du contrat. Chaque
citoyen est sujet et souverain, c’est-à-dire qu’il est à la fois

37
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

assujetti à chacun de ses devoirs dont l’appareil d’État


sanctionne la non-observance, et sujet qui participe aux
activités réglées par la loi et tire ses droits de ces pratiques
dont l’accomplissement définit sa liberté. Ainsi un citoyen
accompli ne rencontrerait jamais l’autorité de l’État sous
sa forme répressive. En assumant ses devoirs, il déploie
sa propre souveraineté et renforce celle de l’État. Dire
qu’il s’agit là d’une simple « idéologie » par laquelle la
société bourgeoise naissante tente de justifier en droit son
fonctionnement de fait – fiction des libertés formelles,
réalité de l’exploitation économique –, c’est manquer
l’essentiel.
Premièrement, si fiction il y a, ce n’est pas n’importe
laquelle, mais celle qui dégage un espace autonome néces-
saire au libre déploiement d’une économie du marché. En
intervenant dans le cadre des contrats pour les garantir,
l’État garantit en fait la propriété privée et la circulation
des richesses et des biens, fondement d’une économie
mercantile.
Deuxièmement, en administrant les individus dans des
cadres objectifs dont l’interchangeabilité s’oppose à l’assi-
gnation territoriale fondement des anciennes relations de
souveraineté et de clientèle, l’État ménage une « libre »
circulation des hommes parallèle à la « libre » circulation
des biens et nécessaire pour l’alimenter. Mais, comme
cette liberté est réglée par les lois, l’État peut assumer en
même temps ses tâches de surveillance et de police sur la
base d’un quadrillage rationnel gérable techniquement au
moindre coût.
Troisièmement, le « non-interventionnisme » des théo-
riciens libéraux prend par là son sens précis, qui n’est
nullement l’atténuation du pouvoir coercitif de l’appareil
d’État, mais la ferme délimitation des situations où il peut
et doit intervenir, et d’autant plus impitoyablement qu’il
élimine ainsi tout arbitraire et prononce le droit. L’État
doit respecter la liberté du citoyen, ses contrats fondés
sur la propriété privée, le libre accomplissement des
échanges sous les lois du marché. Inversement, il peut et
doit sanctionner toute transgression de cet ordre juridico-
économique. Sa fonction de conservation sociale et de
répression politique s’accomplit en faisant respecter la
structure contractuelle de la société. Celle-ci n’est pas

38
LE DÉFI DE LA FOLIE

l’ordre du droit au sein duquel des consciences souverai-


nes feraient l’expérience de leur interchangeabilité. Elle
est la matrice juridique à travers laquelle s’exerce la vio-
lence de l’État et s’impose l’exploitation économique.
Cependant, en dépit de son caractère formel, tous les
sujets de la république n’entrent pas sans problème dans
ce cadre contractuel. La véritable spécificité du fou est
de résister à ce rabattement à tel point que, pour l’inscrire
dans le nouvel ordre social, il va falloir lui imposer un
statut différent et complémentaire du statut contractuel
qui régit l’ensemble des citoyens.

LE CRIMINEL, L’ENFANT, LE MENDIANT, LE PROLÉTAIRE


ET LE FOU.

Par rapport à cette conception du droit cinq groupes


d’individus posent des problèmes spéciaux.
1. D’abord les criminels. Michel Foucault a montré
comment la transformation du droit de punir au début du
XIX siècle s’effectuait autour de la naissance de la pri-
e

son 22. La nouveauté de la forme-prison ne doit pas dis-


simuler pourtant que les innovations juridiques s’inscri-
vent dans une évolution des fondements du droit qui
précède l’époque révolutionnaire. Cette évolution a mis
au premier plan la responsabilité personnelle 23. L’acte
criminel est le résultat d’un calcul par lequel un individu
choisit son intérêt personnel contre les droits d’autrui.
Mauvais calcul si le criminel se fait prendre, mais calcul
rationnel, dont il est totalement responsable. La sanction
qui le frappe est donc fondée en droit, s’attaquant à la
transgression de contrats que la loi a pour fonction de
garantir. L’abolition des lettres de cachet ne pose ainsi
aucun problème de principe pour transférer de l’exécutif
au judiciaire la part de répression criminelle que le pre-
mier exerçait encore. Ainsi, sous l’Ancien Régime, un
« ordre du roi » économisait parfois le scandale d’un
procès en permettant d’enfermer sans jugement un indi-
vidu (en général de bonne famille) dont le cas relevait
22. M. Foucault, Surveiller et punir, Paris, 1975.
23. Cf. C. B. Beccaria, Traité des délits et des peines, trad. française, Lau-
sanne, 1766.

39
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

en fait des tribunaux. En s’en saisissant seuls désormais,


ceux-ci ne font que retrouver la plénitude de leurs préro-
gatives.
Les problèmes nouveaux que pose la restructuration
du droit de punir tiennent aux difficultés de mettre en
place une technologie efficace de la sanction, et non de
lui inventer un fondement légal. Détenir, surveiller, cor-
riger, rééduquer le criminel. Voire le médicaliser, aspi-
ration apparue très tôt comme en témoigne Cabanis :
« Vous n’ignorez pas que la nature de plusieurs espèces
de prisons les rapproche beaucoup de celle des hôpitaux :
telles sont, par exemple, les maisons dites de correction,
où l’on entreprend de soumettre à un traitement régulier
les dispositions vicieuses de la jeunesse : telles seront un
jour les prisons pour les individus condamnés, par les tri-
bunaux criminels, à une réclusion plus ou moins longue.
En effet, ces prisons pourront devenir facilement de véri-
tables infirmeries du crime : l’on y traitera cette espèce
de maladie, avec la même sûreté de méthode et le même
espoir de succès que les autres dérangements de l’esprit 24. »
Texte remarquable à une époque où la médecine men-
tale n’est pas encore officiellement née. Cependant, il ne
doit pas nous égarer. La logique qui conduit à la médica-
lisation du criminel est toute différente, dans son principe,
de celle qui va imposer la médicalisation du fou. Si le
droit de punir prétend s’humaniser, se pédagogiser, voire
se médicaliser, il s’agit d’autant de variantes par rapport
à un droit de corriger parfaitement fondé à partir de ses
axiomes de départ : l’équilibre des délits et des sanctions
s’inscrit dans un système rationnel parce que le criminel
est responsable de ses actes. Le fou pose un problème
différent. Aucun lien rationnel n’unit directement la trans-
gression qu’il accomplit et la répression qu’il subit. Il ne
saurait être sanctionné, mais il devra être traité. Sans doute
le traitement sera-t-il souvent une sorte de sanction. Mais
le serait-il toujours, pour le fou, la répression ne peut
désormais s’avancer que masquée. Elle doit être justifiée

24. « Opinion de Cabanis, député de Paris, sur la nécessité de réunir


en un seul système commun la législation des prisons et celles des secours
publics », Corps législatifs, Conseil des Cinq-Cents, 7 messidor an VI,
p. 6.

40
LE DÉFI DE LA FOLIE

par la rationalisation thérapeutique. C’est le diagnostic


médical qui est censé l’imposer, c’est-à-dire qui en fournit
la condition de possibilité. Différence essentielle : dans
un système contractuel, la répression du fou va devoir se
construire un fondement médical, alors que la répression
du criminel a d’emblée un fondement juridique. Ce n’est
que beaucoup plus tard (après que la médicalisation du
fou se fût d’abord imposée sous la forme d’un statut de
l’aliéné différent de celui du criminel, puis eût commencé
à se généraliser en pathologisant des secteurs de plus en
plus divers du comportement, soit vers la fin du XIXe siè-
cle), que la médicalisation du criminel, à son tour, chan-
gera de sens. Elle ne sera plus une intervention après coup
pour aider à mieux appliquer la sanction, mais une tenta-
tive pour fonder la légitimité de la punition à partir d’une
évaluation psycho-pathologique de la responsabilité du
criminel (cf. infra, chap. IV). Pour l’instant, ce sont les
légalistes qui bouchent la voie de la découverte de la
solution nouvelle. En voulant donner à l’appareil judi-
ciaire la prépondérance (cf. ci-dessous les débats sur la
nécessité d’une interdiction préalable à la séquestration
des insensés), ils mènent en fait un combat d’arrière-
garde, et seront progressivement débordés par le dévelop-
pement des nouvelles pratiques médicalement légitimées
à l’égard de la folie. L’analogie entre les institutions (pri-
son-asile) et les technologies de disciplinarisation (réédu-
cation pénale-traitement moral) ne doit donc pas dissimu-
ler l’antagonisme de principe droit de punir / devoir
d’assister. La solution au problème social de la folie ne
peut être trouvée dans le prolongement de celle qui va
prévaloir pour la criminalité, tout au contraire. Non point
que les homologies entre les solutions soient accidentelles.
Mais elles prendront leur sens, nous le verrons, après
qu’eût été constituée une légitimité médicale différente de
celle de la justice. Alors la psychiatrie pourra jouer sa
partition dans le grand concert de la surveillance et de la
disciplinarisation qui remodèle à l’époque toutes les ins-
titutions. Mais elle aura dû auparavant conquérir son
espace d’intervention à côté de, et à certains égards contre
celui de la justice.
2. Deuxième catégorie pour laquelle l’abolition des
lettres de cachet pose des problèmes spécifiques, celle qui

41
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

ressortissait à une justice des familles. Lors de la discus-


sion de la loi des 16-27 mars 1790 à l’Assemblée cons-
tituante, le représentant Pétion déclare : « Vous ne for-
cerez pas les familles à recevoir dans leur sein des
scélérats qui pourraient y apporter le trouble 25. » La com-
plicité directe pouvoir exécutif-pouvoir des familles par
laquelle l’autorité royale prêtait son concours à l’autorité
familiale se trouve brisée car elle ressortit désormais à
l’« arbitraire » royal. Il va falloir reconstituer un équilibre
pouvoir judiciaire-pouvoir familial dont la formule sera
difficile à trouver. L’institution (ou plutôt la réanimation)
pendant la période révolutionnaire des tribunaux de
famille, qui abandonnaient les plus larges prérogatives
aux parents, avec possibilité d’appel devant la juridiction
ordinaire, fera long feu. Le XIXe siècle tentera de rogner
progressivement les privilèges familiaux, jusqu’à la loi
de 1889 sur la déchéance paternelle par laquelle le juge
peut confisquer une partie du pouvoir familial tradi-
tionnel.
Nous retrouverons cette évolution plus tard, dans la
mesure où, à partir d’un certain seuil de médicalisation,
la pathologisation de certains conflits familiaux élargit la
brèche ouverte dans le droit des familles : le médecin-
expert arbitre des décisions qui relevaient auparavant de
la tutelle familiale. Cette tutelle éclate et le juge pour une
part (juge des tutelles et juge des enfants), le médecin
pour une autre part (psychiatre et psychanalyste, surtout)
héritent de certaines de ses prérogatives 26. Mais cette in-
tervention du médecin dans l’intimité familiale, voie
royale de la psychiatrisation future, suppose une maturité
de la technologie psychiatrique qui n’apparaîtra qu’à la
fin du XIXe siècle pour s’épanouir avec la psychanalyse.
La première psychiatrie n’a pas rencontré de front le pro-
blème de l’enfance, si ce n’est, à partir d’Esquirol, par le
détour du défaut de développement (l’idiotisme) et non de
la folie. Il y a à cela de nombreuses raisons théoriques et
pratiques, mais aussi celle-ci : le contrôle de l’enfant ne
pose pas de questions juridiques aiguës parce qu’il est

25. Cité par P. Sérieux, L. Libert, Les lettres de cachet, « prisonniers de


famille » et « placements volontaires », op. cit., p. 51.
26. Cf. J. Donzelot, La Police des familles, à paraître prochainement.

42
LE DÉFI DE LA FOLIE

déjà sous tutelle (familiale), tandis que le fou est comme


un enfant (cf. infra), mais il n’a pas encore trouvé son
tuteur légal. Ce sera le médecin qui en tiendra lieu.
3. Les délits de vagabondage et de mendicité. Sous
l’Ancien Régime, la neutralisation des masses vagabondes
est une prérogative du pouvoir souverain, gardien de
l’ordre public. Pour fonder l’Hôpital général ou condam-
ner les vagabonds aux galères, il suffit d’une ordonnance
royale (le problème devant lequel a échoué la royauté a
tenu à son impuissance à faire appliquer ces mesures tou-
jours réitérées et à chaque fois tournées 27). Mais ici aussi
l’imposition d’une structure contractuelle généralisée fait
éclater une contradiction recouverte par l’imperium royal.
Si désormais toute punition ne doit sanctionner que des
transgressions responsables, elle peut seulement s’appli-
quer à un sujet qui n’est pas obligé de commettre le délit
pour lequel il est susceptible d’être condamné. Si une
misère qui équivaut à un destin jette le vagabond sur les
routes et oblige le misérable sans travail à mendier, de
quel droit le sanctionnera-t-on ?
Le Comité de mendicité de l’Assemblée constituante
entreprend ses travaux pour soulager les pauvres sans
doute, mais aussi pour établir cette réciprocité entre le
droit de punir et la possibilité de ne pas transgresser. Seul
le droit à l’assistance et au travail peut imposer des
devoirs aux miséreux et faire de leurs actes asociaux des
délits : « Là où existe une classe d’hommes sans subsis-
tance, là existe une violation des droits de l’humanité ; là
l’équilibre social est rompu 28. » Cabanis formule claire-
ment cette contradiction d’une répression de la misère qui
frapperait des innocents si le minimum de possibilités
objectives d’échapper à la sanction ne leur était pas dis-
pensé : « La mendicité forme le premier degré, je ne dis
pas de délit, mais, si l’on peut s’exprimer ainsi, de dis-
position aux actes qui troublent l’ordre social : c’est le
premier terme à considérer dans la question de la répres-
sion, qui doit être à son tour regardée comme le premier

27. Cf. Ch. Paultre, De la répression de la mendicité et du vagabondage


sous l’Ancien Régime, op. cit.
28. Cité in F. Dreyfus, Un philanthrope d’autrefois, La Rochefoucault
Liancourt, Paris, 1903, p. 173.

43
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

objet de la législation pénale. Mais la répression de la


mendicité se trouve liée si étroitement à l’organisation
des secours publics qu’il est sans doute bien impossible
de l’en séparer. Eh, comment en effet pouvoir prononcer
que la mendicité est un délit si la puissance publique n’a
pas établi, au nom de la nation, des secours suffisants
pour prévenir la misère ou la soulager ; si elle n’a pas
assuré du travail à tout individu qui en manque ou qui
dit en manquer 29 ? »
Dans cette logique, l’Assemblée constituante proclame
qu’elle « met au rang des devoirs les plus sacrés de la
nation l’assistance des pauvres dans tous les âges et dans
toutes les circonstances de la vie ». Elle ne fait ainsi que
suivre les recommandations du Comité de mendicité dont
l’argumentation légaliste et un peu embarrassée mérite
attention : « L’égalité des droits est le principe fonda-
mental de votre Constitution. Ce principe commun à tous
les citoyens peut-il cesser d’être applicable pour ceux qui,
n’ayant que des malheurs et des besoins, ont droit de
réclamer les secours de la société, qu’elle-même a le devoir
de ne leur donner que dans l’exact nécessaire ? » La
Convention va plus loin en inscrivant dans la déclaration
des droits de l’homme de 1793, article 23 : « La subsis-
tance est une dette sacrée de la société ; c’est à la loi d’en
déterminer l’étendue et l’application 30. »
Nobles principes, mais qui resteront lettre morte : les
assemblées révolutionnaires n’auront ni le temps ni les
moyens d’assurer leur réalisation. Cependant, l’exigence
est si impérieuse que l’État napoléonien la reprend à nou-
veaux frais. L’administration impériale gomme la dimen-
sion généreuse d’un droit généralisé des pauvres aux
secours publics pour mettre l’accent sur ce qui peut jus-
tifier le droit de les réprimer. Ainsi la loi du 5 juillet 1808
sur l’« extirpation de la mendicité » couple significati-
vement deux mesures : interdiction de la mendicité sur
tout le territoire de l’Empire, et établissement dans cha-

29. « Opinion de Cabanis sur la nécessité de réunir dans un seul système... »,


loc. cit., p. 3.
30. Cf. J. Imbert, Le droit hospitalier de la Révolution et de l’Empire,
op. cit., p. 26 et sq. Pour une analyse plus approfondie des rapports entre la
nouvelle politique de l’assistance, le droit au travail, et l’état réel du marché
du travail, cf. infra, chap. III.

44
LE DÉFI DE LA FOLIE

que département d’un dépôt de mendicité dans lequel « les


indigents trouveront un asile, la subsistance, de l’ouvrage,
établissements paternels où la bienfaisance tempérera la
conduite par la douceur, maintiendra la discipline par
l’affection, et ramènera au travail en réveillant le senti-
ment d’une honte salutaire. Pour prix de ses efforts, le
gouvernement a la confiance que, dans quelques années,
la France offrira la solution si inutilement cherchée
jusqu’ici du problème de l’extinction de la mendicité dans
un grand État ».
Même distance entre les principes et leur réalisation.
En 1890 encore, 32 822 condamnations pour vagabondage
seront prononcées, alors qu’il n’existe pour toute la
France que trente-trois dépôts de mendicité 31. Mieux : le
code pénal (art. 274) prévoit des peines de trois à six
mois de prison pour les mendiants arrêtés dans les lieux
où existe un dépôt de mendicité, mais il en prévoit aussi,
réduites de moitié (art. 275), là où aucun établissement
de secours n’existe. Ici, le droit bourgeois est à la limite
du viol de sa propre légalité : il dispense la couverture
juridique minimale de l’injustice, en établissant une réci-
procité purement formelle entre la lettre de la loi et l’exis-
tence sur le papier de secours qui permettraient aux misé-
rables de bonne volonté d’échapper à ses rigueurs. Si cette
fiction juridiquement boiteuse fonctionne néanmoins,
c’est qu’elle est relayée par une conception de la « phi-
lanthropie » sur laquelle nous aurons à revenir. Le droit
à l’assistance perd sa rigueur lorsqu’on peut imputer à
des défauts de l’individu (fainéantise, débauche, impré-
voyance...) la responsabilité d’une situation dans laquelle
il est presque obligé de se trouver en infraction avec la
loi. Les malheureux peuvent être secourus, mais sans obli-
gation, en fonction de leurs mérites ou du caractère
pitoyable de leur détresse. Ils peuvent aussi être sinon
punis du moins assujettis (c’est la « moralisation des
masses ») en fonction de leurs défauts ou du danger de
désordre qu’ils présentent. C’est la prudence politique
qui dosera répression et bienfaisance : ne pas remettre
en question par la reconnaissance d’un droit des pauvres

31. F. Dreyfus, « Le vagabondage et la mendicité dans les campagnes », in


Misères sociales et études historiques, Paris, 1901.

45
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

les fondements d’une société libérale, mais intervenir


avant qu’une trop grande misère ne laisse d’autre alterna-
tive que la révolte aux victimes du système. L’appel à la
bienfaisance publique, moins capricieuse que la charité
mais moins obligatoire que la justice, systématisée en véri-
table politique à l’égard des miséreux, est ainsi la contre-
partie nécessaire du juridisme d’une société de classes, du
moins pour les esprits les plus « éclairés ».
4. À ces premiers groupes qui font problème par rapport
à la légalité contractuelle, on pourrait ajouter la classe des
prolétaires tout entière. Dans une structure sociale fondée
sur la propriété privée et la « liberté » des échanges éco-
nomiques, seuls les possédants sont, au sens plein du mot,
des citoyens, ce que le suffrage censitaire transcrit au
niveau politique. Heureusement, il existe une échappatoire.
Pour le travailleur sans ressources (le « pauvre valide »,
mais pourvu d’une occupation), la fiction du contrat peut
encore jouer, puisqu’il y a un « marché du travail » sur
lequel sa force peut être librement « vendue ». Il y a donc
échange, réciprocité réglée, contrat (ou pseudo-contrat)
entre l’exploiteur et l’exploité. Le prolétaire est encore un
sujet du droit parce qu’il s’appartient. Il n’est ni esclave,
ni alienus (aliéné). Propriétaire de lui-même, il peut acqué-
rir. Le salaire étant une propriété privée, il permet l’accu-
mulation et l’accès à la possession des biens : c’est affaire
de courage, d’économie, de moralité.
Si donc le schéma idéal de l’égalité des personnes est
démenti par les faits, on peut encore en imputer la res-
ponsabilité au sujet qui est bien pour quelque chose dans
son malheur, même s’il n’est pas pénalement coupable.
On retombe alors avec bonne conscience dans la politique
de l’assistance, laquelle éponge les manifestations extrê-
mes de la détresse, sans avoir pour autant à remplir une
obligation formelle. En fait, cette construction est un peu
trop belle. Elle correspond à l’époque euphorique du tout
début du libéralisme, lorsque ses théoriciens s’imaginent
encore qu’il suffit de libérer les conditions de l’accès au
travail pour résoudre dans son principe la « question
sociale ». La découverte de la nécessité du paupérisme
comme condition structurelle du fonctionnement du capi-
talisme, venant à remplacer la condamnation morale de
la mendicité, va conduire à transformer la problématique

46
LE DÉFI DE LA FOLIE

de l’assistance spécialisée en politique d’assujettissement


généralisé des classes populaires. Ce sera la deuxième
étape du processus, pour laquelle la médecine mentale,
représentant alors la pointe technologisée de la philanthro-
pie, sera un partenaire essentiel (cf. chap. III). Mais nous
sommes encore ici au moment de la constitution de cette
problématique, lorsque le légalisme est à la fois parfaite-
ment assuré de la légitimité de son propre fondement, et
convaincu qu’il apporte les principes universalisables
à partir desquels peut s’édifier et se défendre un ordre
social rationnel 32.
5. L’assistance à la folie s’inscrit dans cette logique
contractuelle mais elle la pousse à son point de rupture.
Elle exige ainsi l’invention d’une solution plus rigou-
reuse.
À la fin du XVIIIe siècle, la folie est l’objet d’une double
perception contradictoire. Le fou est la figure généralisée
de l’asociabilité. Il ne transgresse pas une loi précise
comme le criminel, il peut les violer toutes. Le fou réactive
l’image du nomade qui erre dans un no man’s land social
et menace toutes les règles qui président à l’organisation
de la société. « Divagation » assimilée à celle des animaux
féroces même par une assemblée aussi « progressiste » que
la Constituante qui, par la loi du 16-24 août 1790, « confie
à la vigilance des corps municipaux les événements
fâcheux qui pourraient être occasionnés par les insensés
ou furieux laissés en liberté et par les animaux malfaisants
et féroces 33 ». Le code pénal, article 479, juxtapose encore
« l’effet de la divagation des fous ou furieux, ou d’ani-
maux malfaisants ou féroces, ou de la rapidité ou de la
mauvaise direction ou le chargement excessif des voitures,
chevaux, bêtes de trait, de charge ou de monture ».

32. Pour être complet, il faudrait ajouter que la fiction du contrat ne joue
que dans le cadre de la souveraineté nationale, et pour les seuls citoyens de
l’État-nation. La politique internationale est l’exercice autorisé de la violence,
pôle antagonique du contrat. De même, à l’extérieur des frontières, les libéraux
n’ont aucun scrupule à être protectionnistes si leur intérêt le leur impose. La
politique coloniale a inventé pour son propre compte un et même des statuts
de tutelle à l’intention des indigènes. Ceux-ci payent normalement de la perte
de leur autonomie l’avantage de se trouver placés sous l’autorité tutellaire de
la puissance civilisatrice.
33. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., I, p. 3.

47
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

La nécessité absolue de réprimer la folie est inscrite dans


cette nature qui a rompu tous les contrôles et tire le fou
du côté de l’animalité, voire de l’aveuglement destructeur
des choses qui, comme la course d’un charroi lancé sur
une pente, n’obéit plus qu’à la loi de la pesanteur.
Mais ces images évocatrices de craintes fantasmatiques
ou réelles le sont tout autant d’irresponsabilité. En même
temps que dangereux, le fou est pitoyable. C’est un mal-
heureux, un « infortuné » qui a perdu l’attribut le plus
précieux de l’homme, la raison. Il représente ainsi un pôle
de démesure sans réciprocité auquel la rationalité de la
sanction ne peut s’accrocher. Ne s’appartenant plus lui-
même, il n’est pas susceptible de participer au processus
de production et d’acquisition. La logique contractuelle,
qui justifie pleinement la répression du criminel et invente
un compromis acceptable pour sanctionner la mendicité
et le vagabondage, bute ici sur une spécificité insurmon-
table.
Devant l’ambivalence d’horreur et de pitié que suscite
le fou, la médecine mentale va jouer la carte de la bien-
veillance. Ce faisant, elle va contrôler le pôle danger.
Puisque le fou, redoutable et innocent à la fois, échappe
aux catégorisations juridiques d’une société contractuelle,
la philanthropie va le prendre en charge. Mais l’huma-
nisme philanthropique n’est que l’auxiliaire du juridisme,
son ultime recours dans les situations-limites où l’univer-
salité formelle du droit de punir se trouve placée dans
une impasse. La compassion a été ainsi l’attitude cons-
tante du mouvement aliéniste à l’égard des insensés qui,
« loin d’être des coupables qu’il faut punir, sont des mala-
des dont l’état pénible mérite tous les égards dus à l’huma-
nité souffrante et dont on doit chercher par les moyens
les plus simples à rétablir la raison égarée 34 ». Ce n’est
qu’après Morel et Magnan, lorsque les notions de dégé-
nérescence et de constitution auront mis au premier plan
une « perversité » du malade mental, que la psychiatrie
s’orientera vers une sorte de racisme antifou. Jusque vers
1860, c’est une forme de paternalisme qui prévaut. En lui,

34. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale, 2e éd.,


Paris, 1809, p. 202.

48
LE DÉFI DE LA FOLIE

la bienveillance est éclairée par le savoir et se déploie


dans une relation institutionnelle de domination.
Mais nulle contradiction entre compassion et science,
ni entre bienveillance et autorité. La pitié n’est pas un
simple mouvement du cœur. Pour Jean-Jacques Rousseau,
elle « nous porte sans réflexion au secours de ce que nous
voyons souffrir ». Mais cette spontanéité n’est pas le fait
de l’instinct aveugle, « c’est elle qui, dans l’état de nature,
tient lieu de loi, de mœurs et de vertu, avec cet avantage
que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix 35 ». La
pitié marque la place de la loi au lieu où la loi ne peut
pas se manifester sous sa forme propre. Elle est l’analogon
de la loi, sa métaphore, son supplément 36. Son supplé-
ment et son suppléant. La compassion à l’égard des
« infortunés », qui est à la base de l’attitude philantropi-
que, supplée pour eux aux lacunes de la loi. Elle instaure
avec ceux qui échappent au légalisme un nouveau rapport
qui n’est plus de réciprocité formelle mais de subordina-
tion réglée. Une relation de tutelle. C’est la matrice de
toute politique d’assistance. Relation de domination sans
doute, mais qui participe encore à l’utopie d’un échange
rationnel général et le mime lors même que l’un des pôles
de la réciprocité fait défaut. Aussi la violence qui s’y
exerce participe-t-elle de la bonne conscience de la rai-
son : elle se déploie pour le bien des assujettis. Les con-
temporains, au moins les plus lucides d’entre eux, ont
perçu cette fonction de relais de la tutellarisation par rap-
port à la contractualisation. Tout à fait significativement,
c’est dans un rapport fait au Conseil de Paris le 6 août
1791 sur la situation des aliénées de la Salpêtrière que
Cabanis dégage, au moins implicitement, la conception
d’une minorité sociale que partagent les enfants et les
fous :
« Quand les hommes ont atteint l’âge où leurs forces
suffisent à leur existence, la nature a voulu qu’ils ne fus-
sent plus soumis à aucune autorité coercitive. La société
doit respecter et remplir cette sage disposition tant que

35. J.-J. Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité


parmi les hommes, 1754, éd. de la Pléiade, III, p. 156.
36. Cf. le commentaire de J. Derrida, De la grammatologie, Paris, 1967,
p. 247 sq.

49
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

les hommes jouissent de leurs facultés rationnelles, c’est-


à-dire tant qu’elles ne sont point altérées au point de com-
promettre la sûreté et la tranquillité d’autrui ou de les
exposer eux-mêmes à des dangers véritables. Nul n’a le
droit, pas même la société tout entière, de porter la moindre
atteinte à leur indépendance 37. »
Ou bien l’individu est sujet autonome en tant qu’il est
capable de se livrer à des échanges rationnels. Ou bien
son incapacité à entrer dans un système de réciprocité le
déresponsabilise, et il doit être assisté. Le fondement con-
tractuel du libéralisme impose le rapprochement du fou
et de l’enfant 38, la grande analogie pédagogique de la
médecine mentale au sein de laquelle toute son histoire
va se développer. Familialisme ou mise en tutelle par un
mandat public, il n’y aura pas pour elle d’autre alterna-
tive.

LE JUGE, L’ADMINISTRATEUR, LE PÈRE ET LE MÉDECIN.

Ce transfert à la médecine de l’essentiel des préroga-


tives de la prise en charge de la folie est pourtant bien
loin de constituer une évidence à la chute de l’Ancien
Régime. C’est que le stade embryonnaire de développe-
ment des pratiques médicales en matière de folie les ren-
dait sur le coup inaptes à assumer du jour au lendemain
un tel mandat. La solution médicale va plutôt apparaître
comme un ultime recours après que des instances plus
traditionnelles eurent échoué à se partager les anciennes
attributions de l’exécutif royal. On assiste ainsi jusqu’aux
dernières années du XVIIIe siècle et même un peu plus
tard, à un foisonnement de tentatives divergentes.
1. Une première tendance – qui inspirait déjà la circu-
laire de Breteuil en 1784 – consisterait à faire de l’ins-
tance judiciaire la garantie exclusive de la totalité du
processus de neutralisation de la folie. Modèle qui, s’il
était réalisable, présenterait un double avantage : il offri-

37. Rapport cité intégralement in A. Tuetey, L’Assistance publique à Paris


sous la Révolution, op. cit., p. 489-506.
38. Comme il inspire l’analogie du pauvre et de l’enfant, cf. infra,
chap. III.

50
LE DÉFI DE LA FOLIE

rait la solution la plus proche de celle déjà appliquée au


problème de la criminalité ; il pourrait reprendre la pro-
cédure de l’interdiction déjà pratiquement au point sous
l’Ancien Régime. Au prix d’un réaménagement minimal
de l’appareil judiciaire, on pourrait donc légaliser la prise
en charge de la folie. C’est cette solution que paraît enté-
riner le Code civil, article 489 : « Le majeur qui est dans
un état habituel d’imbécilité, de démence ou de fureur
doit être interdit, même lorsque cet état présente des inter-
valles lucides. » Tutelle juridique donc, dont le statut est
parfaitement défini par le code et les garanties parfaite-
ment assurées par l’appareil de la justice.
De fait, jusqu’au vote de la loi de 1838, l’interdiction
a constitué la seule procédure vraiment légale de séques-
tration des fous. Aussi la nécessité d’y recourir est-elle
perpétuellement rappelée, en particulier par les différents
ministres de la justice. Mais c’est toujours sur un mode
qui prouve qu’elle était incessamment trahie : « J’ai
remarqué dans les comptes rendus analytiques des préfets
que plusieurs ont, de leur propre autorité, fait arrêter des
insensés pour être sur leur ordre enfermés dans des mai-
sons de force. Je crois devoir, pour prévenir ces abus,
vous rappeler les principes et les règles en cette matière.
Suivant la loi du 22 juillet 1791, conforme à ce sujet aux
anciens règlements, les parents des insensés doivent veil-
ler sur eux, les empêcher de divaguer et prendre garde
qu’ils ne commettent aucun désordre. L’autorité munici-
pale, suivant la même loi, doit obvier aux inconvénients
qui résulteraient de la négligence avec laquelle les parti-
culiers rempliraient ces devoirs. Les furieux doivent être
mis en lieu de sûreté, mais ils ne peuvent être détenus
qu’en vertu d’un jugement que la famille doit provoquer.
Le Code civil indique avec beaucoup de détails la manière
dont on doit procéder à l’interdiction des individus tom-
bés dans un état de démence et de fureur. C’est aux
tribunaux seuls qu’il confie le soin de constater leur état.
Les lois qui ont déterminé les conséquences de cette triste
infirmité ont pris soin qu’on ne pût arbitrairement sup-
poser qu’un individu en est atteint ; elles ont voulu que
sa situation fût établie par des preuves positives avec des
formes précises et rigoureuses. (...) Je vous invite à vous
conformer à ces principes. Vous devez veiller avec soin

51
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

à ce que les autorités qui vous sont subordonnées ne s’en


écartent jamais... 39 ».
Ainsi, dans la pratique, l’autorité administrative se
substituait-elle fréquemment à l’autorité judiciaire. Les
insensés posent des problèmes d’ordre public qui doivent
être résolus dans l’urgence. L’intervention administrative
court-circuite les lenteurs de l’appareil judiciaire. Elle est
aussi plus « démocratique », en ce sens qu’elle n’exige
aucun frais ni aucune démarche des familles. Elle est
enfin plus sûre, puisqu’elle aboutit nécessairement à la
séquestration, alors qu’une interdiction sans internement
peut abandonner au contrôle aléatoire de la famille un
individu dangereux. L’interdiction n’est pas seulement
d’application difficile, elle ne scelle pas complètement le
destin social du fou, comme le rappellera une lettre du
ministre de la justice du 1er novembre 1821 : « Le minis-
tre public doit provoquer l’interdiction d’un fou furieux
mais, cette mesure n’entraînant pas de plein droit la
séquestration de celui qui en est l’objet, l’autorité admi-
nistrative peut et doit le maintenir en prison tant qu’il
ne sera pas réclamé par sa famille et que sa liberté pourra
offrir des dangers 40. »
En somme, la procédure légale immédiatement dispo-
nible n’est pas applicable à la totalité des problèmes que
posent les insensés. Aussi Georget peut-il constater en
1825 : « Presque tous les aliénés sont enfermés sans être
interdits en vertu de la loi du 24 août 1790 41. » En 1835,
année moyenne, il n’avait été prononcé, pour toute la
France, que vingt-neuf jugements d’interdiction 42.
2. Puisque c’est l’autorité administrative qui assume la
plupart des tâches pratiques de la séquestration des insen-
sés, pourquoi ne pas légaliser ses démarches ? Cette
seconde tendance peut trouver un support législatif dans
la loi du 16-24 août 1790, qui a confié à la vigilance
39. Circulaire de Portalis du 30 fructidor an XII, citée in G. Bollotte, « Les
malades mentaux de 1789 à 1838 dans l’œuvre de P. Sérieux », Information
psychiatrique, 1968, no 10, p. 916.
40. Cité in M. Gillet, Analyse des circulaires, instructions et décisions éma-
nées du ministère de la justice, Paris, 1892, no 1559.
41. E. J. Georget, Considérations médico-légales sur la liberté morale,
Paris, 1825, p. 38.
42. G. Delangre, De la condition des aliénés en droit romain et en droit
français, Paris, 1876.

52
LE DÉFI DE LA FOLIE

des corps municipaux « le soin d’obvier ou de remédier


aux événement fâcheux qui pourraient être occasionnés
par les insensés ou furieux laissés en liberté 43 ». Ces
fonctions administratives, d’abord dévolues aux autorités
locales, seront bientôt confisquées par le pouvoir central,
ministère de l’intérieur et préfets. Les représentants
directs du pouvoir d’État se font tout naturellement les
porte-parole de cette orientation. L’avant-projet de loi de
1838 avait ainsi été conçu par le ministre de l’intérieur
comme le moyen de légaliser ces prérogatives de l’admi-
nistration : « Déjà cette attribution lui appartient en prin-
cipe, d’après la loi du 16-24 août 1790. (...) Il s’agit
essentiellement de mesures de sûreté publique, d’ordre
public. D’ailleurs, les mesures de précautions relatives à
l’isolement demandent ordinairement une extrême célé-
rité, une prudence, une discrétion qui se concilient diffi-
cilement avec la lenteur et la solennité des formes judi-
ciaires mais sont faciles et naturelles aux opérations
administratives 44. »
Pour donner à la répression de la folie son maximum
d’efficacité, il suffirait donc de légaliser l’internement
administratif. Mais, dans sa réponse au ministre, un
député de l’opposition dénonce dans cette orientation le
retour au « principe (...) des lettres de cachet, celui de
toutes les lois, qui dans nos temps calamiteux, ont sus-
pendu plus ou moins longtemps la liberté individuelle 45 ».
L’article 7 de la Déclaration des droits de l’homme et du
citoyen proclame que « nul homme ne peut être arrêté ni
détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les
formes qu’elle a prescrites » – c’est-à-dire lorsqu’il a
commis un délit. La folie n’est pas un délit. Elle place
la justice devant une aporie insurmontable, mais empêche
aussi que l’exécutif s’en charge, sauf à retomber dans
l’arbitraire des « ordres du roi ».
3. Il y aurait bien une troisième voie : renvoyer à la
famille la responsabilité du contrôle des actes des insen-
sés. Cette tendance peut aussi revendiquer un support
législatif, la loi du 19-21 juillet 1791, qui prévoit des

43. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., t. I, p. 2.
44. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., t. II, p. 14.
45. Ibid., II, p. 72.

53
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

peines correctionnelles à l’égard de ceux qui laisseraient


« divaguer » leurs fous, disposition reprise dans les arti-
cles 475 et 479 du code pénal. En faisant les proches
juridiquement responsables du comportement de l’insensé,
on maintient celui-ci sous la dépendance familiale, quitte
à ce que la famille, en sollicitant l’interdiction, légalise
cette situation de minorité de l’aliéné. De la tutelle fami-
liale à la tutelle juridique, l’aliéné trouverait, sans boule-
verser la loi, le fondement d’un statut qui le déresponsa-
biliserait.
Mais cette solution familiale n’est pas plus universali-
sable que les deux précédentes. La famille, on l’a vu, ne
peut contrôler que l’une des surfaces d’émergence de la
folie, la pathologie domestique. Elle est dessaisie de fait
lorsque la folie accède à la scène sociale. Elle ne peut se
dessaisir de droit que par une interdiction le plus souvent
inapplicable et qui, dans le meilleur des cas, ne peut
couvrir l’ensemble des problèmes pratiques posés par la
folie. En somme, les « ordres du roi » font défaut au
moment historique où leur besoin se fait le plus sentir :
lorsque le passage d’une civilisation rurale à une civili-
sation urbaine multiplie le nombre des familles dissociées
et des individus isolés, lorsque les débuts de l’industria-
lisation exigent que soit ménagée une circulation réglée
des hommes incompatible avec le nomadisme sans rivage
de la folie.
Ainsi l’insensé échappe de plus en plus au contrôle des
familles pour errer dans de nouveaux terrains vagues
sociaux. La justice, empêtrée par la lourdeur de ses pro-
cédures, ne peut suppléer aux carences familiales. L’auto-
rité administrative pare au plus pressé, mais ses interven-
tions, autrefois couvertes par la souveraineté royale,
contredisent aux nouveaux fondements juridiques de
l’ordre social. Une double exigence commence à s’imposer.
Premièrement, suppléer aux insuffisances du contrôle fami-
lial et de ce que l’on pourrait appeler l’ordre du voisinage.
La folie, surtout lorsqu’elle est associée à l’indigence (et
c’est de plus en plus fréquemment le cas), pose des problè-
mes d’ordre public dont la répression doit être réorganisée
sur un mode homogène au niveau national. Deuxièmement,
suppléer aux insuffisances du juridisme en échappant à
l’arbitraire. Entre le système des allégeances traditionnelles

54
LE DÉFI DE LA FOLIE

et celui des contrats librement consentis (avec leur contre-


partie de sanctions justement méritées), l’institution d’un
nouveau mode de dépendance cherche sa voie. Il vise la
catégorie des déviants irresponsables, par opposition à
celle des criminels méritant punition. Cependant, ce nou-
veau rapport, qui va devenir aussi indispensable au fonc-
tionnement d’une société contractuelle que la sanction juri-
dique, ne peut s’appuyer comme elle sur un appareil déjà
rodé. La nouvelle relation de tutellarisation va se définir
et se modifier à travers la mise en place et la transformation
du dispositif de la médecine mentale.
Répétons-le, quitte à être accusé de légalisme, voire
d’idéalisme juridique : s’agissant de comprendre la généa-
logie de l’instance de contrôle psychiatrique, l’essentiel ne
tient pas à ce qui s’est passé au niveau des problèmes
concrets que posent les fous. Certes, la folie est, en elle-
même, bien ennuyeuse. Improductive, dangereuse, indé-
cente, inquiétante, le vide institutionnel et législatif devant
lequel elle se trouve placée à la fin du XVIIIe siècle – ou la
disparité des lois et la diversité des institutions qui la con-
cernent indirectement – soulève quotidiennement une
foule de questions : quelle autorité se chargera d’arrêter le
perturbateur ? Dans quel établissement le placera-t-elle ?
Quelle administration prendra en charge les frais de son
entretien s’il est indigent ? Quel responsable se chargera
de prolonger ou d’interrompre sa séquestration ?, etc.
Mais, en ces périodes troublées, on improvise assez faci-
lement des solutions ou des expédients qui ont souvent
quantitativement plus d’importance que celle de sceller le
destin de 5 à 10 000 individus. De surcroît, l’incidence
économique de l’improductivité de ces quelques milliers
de personnes est presque nulle au moment où vagabonds
et mendiants, moins inaptes au travail, se comptent par
centaines de milliers.
Par contre, s’il est un principe avec lequel une société
libérale ne peut pas jouer, c’est sur le respect du fonde-
ment juridique qui l’institue et justifie son injustice – sauf
à le violer dans le sens permis par sa propre légalité
formelle, ce à quoi excelle le juridisme. Si aujourd’hui
cette manière de poser le problème peut susciter des réser-
ves, c’est parce que, libéralisme « avancé », ce légalisme
s’est affaissé. Mais pourquoi ? Parce que des modalités

55
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

plus généralisées et plus subtiles de contrôle ont été dif-


fusés à travers l’ensemble social, permettant le plus sou-
vent d’économiser le recours à la sanction légale ; parce
que de nouvelles techniques d’assujettissement peuvent
rendre inutile l’exercice d’une répression inscrite dans les
codes. Bref, parce que des modes légitimés de tutellari-
sation se sont multipliés, réduisant peu à peu l’opposition
dichotomique du contrat « librement » consenti et de la
sanction pénale, « juste » contrepartie de sa transgression.
En somme, parce que la médecine mentale, maintenant,
fait partie de notre paysage social.
L’importance cruciale de la question de la folie au
moment de l’instauration de la société bourgeoise tient
d’abord à ce qu’elle a concrètement révélé une lacune de
l’ordre contractuel : le formalisme juridique ne peut tout
contrôler, et il existe au moins une catégorie d’individus
qui doit être neutralisée par d’autres voies que celles dont
dispose l’appareil juridico-policier. Mais elle tient aussi à
ce que le nouveau dispositif mis en place pour suppléer
à ces carences va développer un nouveau modèle de mani-
pulation d’une plasticité quasi infinie. La plupart des nou-
veaux modes de contrôle, des nouvelles techniques d’assu-
jettissement, des nouveaux rapports de tutellarisation,
vont être médicalement (puis médico-psychologiquement,
médico-psychanalytiquement, etc.) indexés. La crise
qu’impose le problème de la folie aux instances les plus
traditionnellement implantées, et surtout à la justice,
révèle ainsi trois choses.
Premièrement la justice, même restaurée, et l’adminis-
tration, même modernisée, échouent à assumer l’héritage
du pouvoir royal pour contrôler techniquement la folie.
Deuxièmement, il faut faire appel à une autre instance
pour tisser entre ces appareils des rapports neufs. Troisiè-
mement et surtout, à travers la résolution de la crise, la
nouvelle instance médicale va faire la preuve (encore loca-
lisée, au début) de sa souplesse. Face à la rigidité de la
justice et de l’administration, elle laisse soupçonner sa
capacité de développer un modèle d’exercice du pouvoir
alternatif à celui de l’autorité coercitive.
La problématisation amorcée dans ce chapitre n’impli-
que donc nullement que la prise en charge de la folie n’ait
d’autres enjeux que juridiques. À certains égards, au

56
LE DÉFI DE LA FOLIE

contraire. Cette mise en tutelle des fous s’est opérée à


travers des séries de transformations pratiques très préci-
ses dont il va maintenant falloir suivre les péripéties :
bouleversement des dispositifs institutionnels, aménage-
ment des codes théoriques, affinement des technologies
disciplinaires, constitution de nouveaux rôles profession-
nels, etc. C’est bien cela le plus important, mais à la
condition de voir que la constitution de ces pratiques a
instauré, puis démultiplié, les pouvoirs d’un nouveau rap-
port de domination qui a coexisté avec l’ordre légal, avant
de le supplanter partiellement pour normaliser des secteurs
de plus en plus importants de la vie quotidienne.
La contradiction qui ronge le légalisme, un membre de
l’Assemblée législative l’avait, dès l’époque révolution-
naire, formulée avec une étonnante lucidité : « On sait
bien que la loi n’a de prise que sur les actions qui peuvent
intéresser l’ordre établi par elle ; mais on doit ajouter
qu’elle ne peut voir d’un œil indifférent celles qui, sans
l’attaquer ouvertement conduisent néanmoins à porter le
trouble dans la société. Si la société a le droit de veiller
sur la conduite physique de ses membres, elle n’a pas
moins celui d’inspection sur leur conduite morale 46. »
Cette « inspection sur la conduite morale » – ce con-
trôle intérieur – échappe au formalisme de la loi tout en
étant exigé pour qu’elle assume réellement sa tâche de
conservation de l’ordre social. Sauf à retomber dans
l’arbitraire du despotisme – mais la condamnation du
despotisme n’est pas seulement inspirée par des principes
moraux, elle est la condition nécessaire pour l’établis-
sement de la nouvelle société bourgeoise – le légalisme,
ses pompes et ses œuvres, ses déclamations verbeuses et
ses effets de manches, son cérémonial ridicule ou san-
glant, exige sa contrepartie discrète de technologies
douces et de recettes prosaïques d’assujettissement : la
clandestinité des dressages dans les coulisses du théâtre
de la justice. L’appareil de la médecine mentale va les
lui fournir. Il est né dans l’ombre du légalisme. Il s’est
nourri d’abord de ses contradictions, pour conquérir son
propre espace d’intervention. Puis il s’est développé en

46. Bernard d’Airy, Rapport sur l’organisation générale des secours


publics, Assemblée législative, 13 juin 1792, p. 86-87.

57
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

entretenant avec la justice un rapport apparemment polé-


mique mais en fait dialectique. L’équilibre mouvant entre
les deux institutions conspire à la réalisation de la même
fin. Qu’il s’agisse de justice ou de médecine, il est tou-
jours question du même ordre. L’une impose son main-
tien en l’inscrivant dans l’objectivité des lois et en com-
battant ses transgressions par des sanctions. L’autre
détecte en chaque sujet une distance par rapport à ses
normes et tente de l’annuler par des remèdes.
chapitre 2
le sauvetage de l’institution
totalitaire *

L’indexation médicale des pratiques sociales à l’égard


de la folie apparaît à la fin du XVIIIe siècle à la fois naturelle
et paradoxale. Naturelle parce que depuis longtemps déjà
le médecin avait investi une partie de ces pratiques, et qu’à
la fin de l’Ancien Régime le mouvement de médicalisation
de la folie se systématisait. Mais paradoxale parce que le
recours à la médecine pose, ici, davantage de problèmes
qu’il n’en résout. La « médicalisation » ne signifie pas en
effet la simple confiscation de la folie par un regard médi-
cal. Elle implique la définition à travers l’institution médi-
cale d’un nouveau statut juridique, social et civil du fou :
l’aliéné, que la loi de 1838 figera pour plus d’un siècle
dans un état complet de minorité sociale.
L’élément déterminant qui conditionne ce statut, c’est
le placement dans un « établissement spécial ». L’essentiel
dans la « médicalisation » de la folie n’est donc pas la
relation médecin-malade, implication seconde et long-
temps secondaire. C’est la relation médecine-hospitalisa-
tion, le développement d’une technologie hospitalière, le
déploiement d’un nouveau type de pouvoir dans l’institu-
tion, l’acquisition d’un nouveau mandat social à partir de
pratiques centrées d’abord sur le bastion asilaire. Il faut
dès lors se demander pourquoi et comment une innovation
qui passe pour « progressiste » et « moderniste » – et qui,
à certains égards, le fut –, la médicalisation du fou, s’est
moulée dans la vieille institution totalitaire qu’elle s’est
épuisée à sauver du discrédit. Ce sauvetage du vieux com-
plexe hospitalier ne va de soi, à la fin du XVIIIe siècle, ni
médicalement ni politiquement.
* L’ambiguïté du qualificatif « totalitaire », proposé en son temps pour traduire
la total institution de Goffman, (Asiles, Paris, 1968), est volontaire. Comme on
va le voir, elle exprime l’amphibologie même du concept, dont les registres
structurels et politiques sont indissociables.

59
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

La lutte contre l’absolutisme royal passe aussi par la


destruction de ses citadelles hospitalières ; la lutte contre
l’obscurantisme religieux met en première ligne la liqui-
dation des Congrégations qui partageaient avec le pouvoir
royal le privilège de renfermer correctionnaires, fous et
pauvres avec tous ceux qui y faisaient plus ou moins volon-
tairement leur salut. Une réorganisation de l’assistance se
met en place sur la base de la distribution des secours à
domicile. La médecine sera « libérale » dans une société
« libérale ». Comment donc, dans ces conditions, la psy-
chiatrie naissante a-t-elle été amenée à lier son destin – et
pour si longtemps – à l’asile ?

LA MÉDECINE SE PLACE.

Allons d’abord au plus « naturel » : l’introduction du


médecin sur la scène de la folie ne représente nullement,
à la fin du XVIIIe siècle, une innovation absolue. Il y est
déjà intervenu à plusieurs titres, et, à la fin de l’Ancien
Régime, ses rôles se systématisent.
D’abord, à partir du milieu du XVIIIe siècle, paraissent
de nombreux traités médicaux sur la folie, en particulier
le Traité des affections vaporeuses des deux sexes ou des
maladies nerveuses de Pomme (1760), le Traité de l’épi-
lepsie (1770) et le Traité des nerfs et de leurs maladies
(1780) de Tissot. Divers articles de l’Encyclopédie
(« démence », « folie », « hypocondrie », « manie », « mé-
lancolie », « phrénésie ») insistent sur le caractère cura-
ble de la folie. Du point de vue du traitement aussi, toute
une gamme de remèdes sont à la disposition du médecin 1.
Pinel ne construit pas son œuvre dans un vide thérapeuti-
que. Au contraire, il prône sa « médecine expectante »
contre la frénésie interventionniste de ses contemporains.
Dans le cadre de l’internement aussi, la folie devient
l’objet d’une perception plus médicale (cf. supra, chap. I)
et les pratiques à l’égard des insensés commencent à se
différencier de celles qui s’adressent aux autres reclus.
1. Cf. in J. Colombier et F. Doublet, Introduction sur la manière de gou-
verner les insensés et de travailler à leur guérison dans les asiles qui leur sont
destinés, Paris, 1786, la seconde partie, « Traitement », rédigée par Doublet,
qui expose les divers remèdes aux différentes espèces de folie.

60
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

Ainsi les Frères de Saint-Jean-de-Dieu spécialisent une par-


tie de leur personnel dans le soin des aliénés et Charenton
est, au moment de la révolution, un établissement si bien
organisé qu’une commission d’inspection en principe hos-
tile aux religieux, et dirigée par un médecin, trouve peu à
redire à la condition faite aux fous 2.
On l’a déjà noté : la prise en charge des insensés sous
l’Ancien Régime n’était pas contradictoire avec une cer-
taine médicalisation ; simplement, ce n’est pas sur elle que
reposait le système. Mais, plus que ces développements de
la théorie et de la pratique médicale en matière de folie,
c’est l’amorce de la reconnaissance d’une compétence du
médecin à intervenir dans les questions sociales posées par
la folie qui signale, à la veille de la Révolution, les progrès
de sa médicalisation. Par le rôle d’expert qu’il se met à
occuper, le médecin est en passe de devenir un personnage
central dans une problématique indissociablement médi-
cale et sociale.
Cette fonction d’expertise a également une longue his-
toire. Dès 1569, Jean Wier en avait clairement posé le
principe en demandant qu’il soit fait appel à la compétence
médicale dans les procès de sorcellerie : « Premièrement
et devant toute chose incontinente que l’on s’aperçoit de
quelque mal engendré contre l’ordre de la nature : il faut
avoir recours selon l’ordonnance de Dieu à celui qui, étant
célèbre par doctrine, profession et usage, entend fort bien
les maladies, leurs différences, leurs signes et leurs cau-
ses : c’est à savoir au médecin qui soit de bonne cons-
cience 3. »
Ce recours avait débordé le cadre des procès religieux,
puisqu’un certificat médical était souvent présenté au cours
de la procédure d’interdiction 4. Mais un rôle beaucoup
plus officiel d’expert va s’imposer à la fin de l’Ancien
Régime. En 1785, Necker crée une Inspection générale
des hôpitaux et des prisons du royaume et en confie la
direction à Colombier. Celui-ci rédige avec Doublet un

2. Cf. A. Tuetey, L’Assistance publique à Paris pendant la Révolution,


documents inédits, op. cit., I, p. 237.
3. Jean Wier, De l’imposture et tromperie des diables, des enchantements
et sorcelleries, 1re édit. française, Paris, 1570, p. 6.
4. Cf. P. Sérieux, L. Libert, « Le régime des aliénés en France au XVIIIe siè-
cle », loc. cit., p. 215.

61
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

rapport sur la situation des insensés qui sera largement


distribué dans toutes les généralités du royaume par les
soins du pouvoir central 5. Première reconnaissance par le
pouvoir d’état d’une compétence spécialisée dont les
grands aliénistes comme Esquirol et Ferrus tireront un parti
systématique 6. Colombier et Doublet s’autorisent de ce
mandat officiel pour préconiser une organisation générale
de l’assistance des aliénés. Affirmation aussi que la solu-
tion passe par la médicalisation. L’aliéné se voit officiel-
lement reconnaître la qualité de malade : « En séquestrant
seulement de la société les malheureux dont l’esprit est
aliéné, on ne remplirait pas entièrement les vues qu’on
doit se proposer ; et l’on a à prouver que, dans tous les
cas, il est essentiel de traiter d’abord les malades, surtout
lorsque la folie est commençante 7. »
Colombier et Doublet mettent en rapport ce projet de
médicalisation et le réaménagement de l’espace de
l’enfermement. Ils s’élèvent contre la présence des aliénés
dans les maisons de force et proposent de leur réserver
un quartier spécial dans les dépôts de mendicité : « Déjà
un grand nombre d’asyles se prépare pour leur soulage-
ment par l’établissement d’un département uniquement
destiné pour eux dans chaque dépôt de mendicité, et l’on
se propose de traiter indistinctement tous les genres de
folie 8. »
La création des dépôts de mendicité par ordonnance
royale de 1767 avait répondu à la quasi-saturation des
Hôpitaux généraux par les vieillards et les indigents. Ces
établissements visaient à fixer les populations plus mobi-
les des mendiants et vagabonds. « Leur vraie destination
est de contenir tous ceux que les hôpitaux rejettent et que
les prisons ne peuvent contenir 9. » En 1785 paraît un
règlement royal en cent trente-cinq articles qui réorganise

5. J. Colombier, F. Doublet, Instruction sur la manière de gouverner les


insensés..., op. cit.
6. J. E. D. Esquirol, « Des établissements consacrés aux aliénés en France
et des moyens de les améliorer », mémoire présenté au ministre de l’intérieur,
in Des maladies mentales, Paris, 1838, t. II ; G. Ferrus, Des Aliénés, Paris,
1834.
7. J. Colombier, F. Doublet, Instruction..., op. cit., p. 11.
8. Ibid., p. 5.
9. Montlinot, État actuel du dépôt de mendicité de Soissons, Paris, 1781,
p. 27.

62
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

le régime intérieur et les conditions d’admission dans les


dépôts en prévoyant qu’y seront accueillis, avec les vaga-
bonds, mendiants, filles et femmes de mauvaise vie,
« quatrièmement, les particuliers qui y seront envoyés par
ordre du Roy pour cause de démence ou d’inconduite 10 ».
Colombier et Doublet ne se contentent pas d’autono-
miser cette partie de l’espace clos afin que le médecin
puisse s’y tailler une place. Ils proposent de subdiviser ce
quartier spécial en fonction des types de comportements
pathologiques, posant ainsi le principe de base de la tech-
nologie asilaire : « Il n’est pas moins essentiel de disposer
convenablement les lieux destinés à recevoir ces malheu-
reux ; ces lieux sont de deux sortes : les uns sont destinés
au traitement, et les autres à contenir ceux qui n’y sont
pas soumis. À l’égard des premiers, on ne peut se dis-
penser d’avoir des salles pour les espèces de fous, savoir
les furibonds, les insensés tranquilles, et ceux qui sont en
convalescence 11. »
Tenon défend les mêmes positions. Il est aussi nanti
d’une sorte de mandat officiel, puisqu’il est chargé de
préparer une réforme complète de l’Hôtel-Dieu de Paris,
unanimement décrié. Il fait une enquête systématique sur
les établissements hospitaliers parisiens et se rend en
Angleterre pour étudier les innovations récentes (c’est une
des origines du modèle anglais qui inspirera aussi les tra-
vaux du Comité de mendicité de l’Assemblée consti-
tuante). Tenon visite en particulier Saint-Luc où sont trai-
tés cent trente fous et Bethléem (Bedlam), à Londres, qui
en contient trois cents. Séduit, Tenon projette la construc-
tion d’un établissement à Sainte-Anne où, à côté de mille
fiévreux et blessés, il y aurait un quartier spécial pour deux
cents aliénés 12. La Révolution empêche le projet d’aboutir,
mais Tenon continue à le soutenir au Comité des secours
publics, qui succède au Comité de mendicité sous la Légis-
lative, et dont il est le président 13. C’est d’ailleurs

10. Cité par Ch. Paultre, De la répression de la mendicité, op. cit., p. 414.
Cf. aussi P. Sérieux, Le quartier d’aliénés du dépôt de mendicité de Soissons
au XVIIIe siècle, Soissons, 1934.
11. J. Colombier, F. Doublet, op. cit., p. 10.
12. J. Tenon, Mémoires sur les hôpitaux de Paris, Paris, 1788, p. 303 et sq.
13. Cf. P. Carette, « Tenon et l’assistance aux aliénés à la fin du XVIIIe siè-
cle », Annales médico-psychologiques, 1925.

63
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

dans le même esprit que le Comité de mendicité avait


déjà projeté, sous la Constituante, la construction dans
chaque grande ville d’un hôpital pour les pauvres non
domiciliés, les contagieux, les vénériens et les fous cura-
bles atteints « de la plus grande, la plus redoutable des
misères humaines qui puisse atteindre des infortunés
dégradés dans la plus noble portion d’eux-mêmes 14 ».
Le Comité, en déplorant leur retard sur les Anglais, lance
un véritable appel aux médecins français pour qu’ils
accordent à la folie toute l’attention qu’elle mérite :
« Cette maladie, la plus affligeante, la plus humiliante
pour l’humanité, celle dont la guérison offre au cœur et à
l’esprit une plus entière satisfaction, n’a pas excité encore
en France l’attention pratique des médecins. Un grand
nombre d’ouvrages, très savants sans doute, ont été publiés
sur cet intéressant objet ; mais aucun bien, aucun soula-
gement n’est résulté encore de leur doctrine pour cette
classe infortunée malheureusement trop nombreuse. La
proportion des guérisons n’en est pas augmentée ; l’expé-
rience prouve cependant, dans les nations voisines, qu’un
grand nombre de fous peut être rendu à l’usage de la
raison par des traitements appropriés, par un régime con-
venable et même seulement par des soins doux, attentifs
et consolants ; tandis que la dureté avec laquelle ils ne sont
que trop souvent traités en France les rend incurables et
malheureux. La grande instruction des médecins français
rendra leurs soins, pour le traitement de cette maladie,
aussi utiles que ceux des médecins anglais, quand les trai-
tements donnés dans ces maisons tout à fait appropriés aux
soins qu’ils exigent seront plus multipliés 15. » Le Comité
préconise également l’ouverture à Paris de deux établisse-
ments pour les fous, un pour les curables et un pour les
incurables.
Se confirme ainsi à la fois la permanence du schéma
du « grand renfermement » et la tentative pour briser
l’indifférenciation qui le fondait par l’action conjointe de
l’humanisme des philanthropes et de l’idéologie médicale.

14. Cité in F. Dreyfus, Un philanthrope d’autrefois, La Rochefoucault-Lian-


court, op. cit., p. 178.
15. C. Bloch et A. Tuetey, Procès-verbaux et rapports du Comité de men-
dicité, Paris, 1903, p. 762.

64
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

Tenon va très loin dans cette voie lorsqu’il déclare : « Il


est impossible de ranger les fous que l’on se propose de
traiter de la folie comme on distribuerait des malades
ordinaires ou des femmes grosses. Un hôpital est en quel-
que sorte un instrument qui facilite la curation : mais
il y a cette différence frappante entre un hôpital de
fiévreux ou de blessés et un hôpital de fous curables,
que le premier offre seulement un moyen de traiter avec
plus ou moins d’avantages, selon qu’il est plus ou moins
bien distribué, tandis que le second fait lui-même fonction
de remède 16. » Plus qu’une anticipation du fameux axiome
aliéniste formulé par Esquirol : « Une maison d’aliénés
est un instrument de guérison ; entre les mains d’un méde-
cin habile, c’est l’agent thérapeutique le plus puissant con-
tre les maladies mentales 17. »
On pourrait objecter qu’il s’agit là de vœux plus que
de réalisations concrètes. Pour la ville de Paris – et pour
presque toute la France –, en 1788, quarante-deux fous
et trente-quatre folles étaient entassés dans deux salles
insalubres de l’Hôtel-Dieu. S’ils résistaient plus de deux
fois six semaines au traitement, ils étaient transférés à
Bicêtre et à la Salpêtrière et purement et simplement
séquestrés. Une enquête de 1790 menée à Bicêtre par les
soins de M. de Jussieu, lieutenant-maire au gouvernement
des hôpitaux, s’enquiert « s’il y a une méthode curative
employée pour le traitement de la folie ». Réponse :
« Non, tous les fous envoyés à Bicêtre y restent in statu
quo jusqu’à ce qu’il plaise à la nature de les favoriser 18 »
(ce qui n’empêchait pas un sur cinq de guérir, ou du moins
de sortir). Or les innovations et les projets, en France
comme en Angleterre, ne concernent que les « fous cura-
bles », c’est-à-dire les malades récents. À Saint-Luc, par
exemple, le premier sans doute des « établissements spé-
ciaux » dans lequel un traitement médical est systé-
matiquement dispensé, ne sont admis, pour une durée
d’un an maximum, que des insensés jamais traités aupa-
ravant. Le projet de Tenon de construire un nouvel hôpi-

16. J. Tenon, op. cit., p. 393.


17. J. E. D. Esquirol, Des maladies mentales, op. cit., II, p. 398.
18. Cité par A. Tuetey, L’Assistance à Paris pendant la Révolution, op. cit.,
t. I, p. 237.

65
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

tal à Sainte-Anne pour deux cents fous ne concerne éga-


lement que les curables : il est conçu dans le cadre de la
réforme de l’Hôtel-Dieu, sans mettre en question ses prin-
cipes de sélection. En 1792, juste avant que Pinel n’entre
dans l’hagiographie psychiatrique, l’Assemblée législative
décrète que « ceux qui sont actuellement enfermés pour
cause de démence et qui sont aux frais de la nation seront
transférés dans les nouvelles maisons de répression ». Le
décret de la Convention du 24 vendémiaire an II, au
titre III, décrit l’organisation de ces maisons. Des gardiens
armés d’un fusil et d’un sabre veillent jour et nuit à la
porte. Si les insensés y sont admis « aux frais de la
nation », on y trouve surtout des mendiants incorrigibles,
qui y passent un an en moyenne 19. Milieu apparemment
peu thérapeutique.

UN AUTRE MODÈLE D’ASSISTANCE.

Ainsi, à l’époque révolutionnaire, les jeux étaient-ils


loin d’être faits. Mais ces difficultés d’un aménagement
médical du milieu d’enfermement des pauvres ne doivent
pas être interprétés comme de simples retards vers la
conquête par une science nouvelle de son espace naturel.
La vocation médicale et charitable de l’hôpital est brouil-
lée, à la fin de l’Ancien Régime, par un écran de haines
et de ressentiments qui traduit bien la grande peur des
pauvres à l’égard de ces institutions où la religion et le
pouvoir d’État s’allient ou se relayent pour faire régner
une véritable terreur disciplinaire au milieu de l’entasse-
ment des corps. Dans sa grandiloquence, un texte entre
cent autres traduit bien cette répulsion générale, qu’expri-
ment aussi de nombreux Cahiers de doléances des trois
ordres :
« La race humaine n’existait plus que par l’ouïe
lorsqu’une voix cria : “L’Éternel est miséricordieux, il
veut absoudre les enfants des hommes et les rappeler à
lui : Grâce à tous les pêcheurs, un seul est excepté”. Toute
la race humaine tremblante répéta en frémissant : Un seul

19. Cf. B. de Gérando, De la bienfaisance publique, Paris, 1839, p. 487


et sq.

66
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

est excepté. Les parricides, les empoisonneurs, les homi-


cides, les calomniateurs se frappaient la poitrine en
disant : Nous sommes réprouvés. Il se fit un silence de
consternation ; et l’attente troublait tous les esprits. La
même voix se fit entendre avec un son qui fit tressaillir
l’univers : Un seul est excepté... C’est un administrateur
d’hôpital 20. »
Il faut se souvenir que l’hôpital est devenu un milieu
prioritairement médical seulement au XIXe siècle, si tant
est qu’il le soit complètement devenu à ce moment-là.
Sous l’Ancien Régime, la population des hôpitaux n’est
faite ni seulement des malades, ni de tous les malades.
Elle est le produit d’un prélèvement très spécifique opéré
au sein des indigents réduits au dernier degré d’abandon,
ainsi que de tous ceux qu’il est nécessaire d’arracher à
leur milieu de vie en raison des dangers qu’ils présentent
pour l’équilibre social. Deux simples rappels pour com-
prendre le paradoxe qu’il y eut à faire reposer sur la
structure hospitalière une politique nouvelle de l’assis-
tance.
Premièrement, l’hôpital n’est que le dernier degré, et
le plus discuté, d’un dispositif plus général de lutte contre
les risques sociaux portés par la misère et la maladie. À
Paris existe depuis 1545 le « Grand bureau des pauvres »,
dont la fonction principale est de distribuer à domicile
des aumônes aux pauvres invalides et du travail aux pau-
vres valides domiciliés 21. À la fin du XVIIIe siècle en
particulier, Turgot et Necker encouragent le développe-
ment de bureaux de bienfaisance et voudraient qu’il s’en
crée dans chaque paroisse. Le projet tend à laïciser et à
généraliser les nombreuses initiatives antérieures d’ori-
gine religieuse comme les confréries de charité de Vin-
cent-de-Paul ou les bonnes œuvres des curés de
paroisse 22. « Le bureau de charité connaît les pauvres
malades et leurs besoins. Dans tous les lieux où son zèle
est plus éclairé ou mieux secondé par les libéralités du

20. J. S. Mercier, Tableau de Paris, 1783, XIII, p. 174.


21. Cf. Ch. Paultre, De la répression de la mendicité et du vagabondage en
France sous l’Ancien Régime, op. cit.
22. Cf. L. Lallemand, « L’assistance médicale au XVIIIe siècle », Bulletin des
sciences économiques et sociales du Comité des travaux historiques et scien-
tifiques, fascicule spécial, 1895.

67
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

public, il tient en réserve une provision suffisante de linge,


de meubles, d’ustensiles à l’usage des deux sexes dans
leurs infirmités ; il paie une pension honnête à des méde-
cins et à des chirurgiens d’une habileté, d’une probité
reconnues pour visiter et traiter tous les malades de la
paroisse, il fournit tous les remèdes, tous les bouillons,
toute la nourriture nécessaire pendant la maladie et la
convalescence 23. »
Sans doute ce système fonctionnait-il très mal. Cepen-
dant l’hospitalisation, loin d’être le modèle exclusif de
l’assistance aux malades, apparaissait déjà comme un der-
nier recours frappant les populations les plus réprouvées.
Ainsi, selon un anonyme du XVIIIe siècle, le curé de Saint-
Roch se vantait de « ne laisser aller à l’Hôtel-Dieu que
les malades qui n’ont aucun domicile, ou qui ne sont pas
assez bons sujets pour trouver un ami ou une voisine qui
veuille leur donner quelques soins 24 ». Cette tendance à
la « déshospitalisation » devient, nous allons le voir, pré-
pondérante, et précisément au moment où l’asile se met
en place.
Deuxièmement, sous l’Ancien Régime, l’assistance est
facultative et ses moyens dérisoires en regard de l’immen-
sité de la misère. L’indigent doit donc forcer l’attention
en fonction de critères dont la maladie n’est pas le plus
lisible. Dans le couple assistance-répression qui fait fonc-
tionner toute la politique de secours, c’est le rôle répres-
sion qui domine la prise en charge hospitalière, parce que
celle-ci, passant par l’enfermement, assume immédiate-
ment un rôle de sauvegarde de l’ordre public. De nom-
breux textes de l’époque distinguent bien, au sein de la
population hospitalière, les « pauvres malades » et les
« pauvres valides ». Mais, à bien des égards, les « vali-
des » exigent plus impérieusement de ne pas être laissés
à eux-mêmes, dans la mesure où leur présence pose immé-
diatement des problèmes d’ordre public à travers ces deux
fléaux sociaux que sont le vagabondage et la mendicité.
Il en va de même, a fortiori, pour les différents types de
« correctionnaires ».

23. Abbé Baudeau, Idées d’un citoyen sur les besoins, les droits et les
devoirs des vrais pauvres, Paris, 1765.
24. Cité par L. Lallemand, loc. cit.

68
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

Schématiquement on pourrait dire que sous l’Ancien


Régime les « bons pauvres », et même la plupart des
malades socialement insérés sont, dans la mesure du pos-
sible, assistés à domicile. Ils gagnent aumônes et secours
par leur bonne conduite, dont l’assiduité religieuse cons-
titue le meilleur indice. La hiérarchie paroissiale, avec le
curé et ses auxiliaires, dévôts charitables et dames
d’œuvres, constitue un réseau de surveillance pour lequel
l’accès à l’assistance se mesure au mérite. Quelques mala-
dies spécifiques mises à part, c’est principalement pour
ceux qui sont en rupture d’intégration sociale que la solu-
tion hospitalière s’offre, ou plutôt s’impose.
Face à cette exigence de police sociale et de moralité
publique qui unifie les diverses catégories relevant de la
séquestration, la spécificité institutionnelle de l’hôpital
comme milieu thérapeutique n’est donc pas dégagée au
milieu du XVIIIe siècle, même à l’égard de ceux de ses
pensionnaires qui y entrent pour raison de maladie. Le
complexe hospitalier forme un continuum hétérogène, des
maisons de force à des établissements qui ressembleraient
le plus à des hôpitaux de traitement, comme les Hôtels-
Dieu, avec toutes les formes mixtes intermédiaires. Ainsi
Paris (pour 660 000 habitants à la veille de la Révolution)
compte 20 000 hospitalisés, dont 12 000 à l’Hôpital
général, 3 000 aux Invalides, 2 500 à l’Hôtel-Dieu et le
reste dans une cinquantaine de fondations, dont certaines
ne comptent que quelques lits. À la même époque il existe
en France un bon millier d’établissements de ce type,
regroupant plus de 100 000 infirmes, vieillards, indigents,
enfants trouvés, mendiants et délinquants de tous ordres.
Parmi eux, environ 25 000 malades 25. Mais peut-on parler
de malades proprement dits lorsque la promiscuité, la dis-
cipline intérieure, le pouvoir discrétionnaire des adminis-
trateurs ne différencie guère leurs conditions d’existence
de celle des autres reclus ? L’hôpital est bien une institu-
tion totalitaire où règnent les lois de l’univers concentra-
tionnaire, mais sans technologie hospitalière spécifique. Il

25. Des Essarts, Dictionnaire de police, op. cit., article « Hôpitaux » ; cf.
aussi Gérando, De la bienfaisance publique, op. cit. ; F. E. Fodéré, Essai
historique et moral sur la pauvreté des nations, Paris, 1824 ; C. Granier, Essai
de bibliographie charitable, Paris, 1891.

69
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

est perçu comme tel par les contemporains. On a de mul-


tiples témoignages sur les résistances populaires, non seu-
lement au renfermement des « pauvres valides » dans les
hôpitaux généraux et les dépôts de mendicité, mais aussi
à la prise en charge des malades. Michelet résume ainsi
ce sentiment général :
« Les anciens hôpitaux ne différaient en rien des mai-
sons de correction. Le malade, le pauvre, le prisonnier
qu’on y jetait était toujours envisagé comme un pêcheur
frappé de Dieu, qui d’abord devait expier. Il subissait de
cruels traitements. Une charité si terrible épouvantait. (...)
Les malades se cachaient pour mourir, de peur d’y être
traînés 26. » Ou, pour ceux qui penseraient que Michelet
manque de sérénité scientifique, ce jugement d’un con-
temporain : « Les noms d’hôpital ou d’hôtel-Dieu sont
devenus avilissants et ne servent qu’à éloigner, par un
sentiment naturel tous les sujets qui ont le plus besoin de
secours et d’assistance 27. »
Peur des pauvres, mais aussi répulsion des « esprits
éclairés » à l’égard d’institutions qui symbolisent à la fois
l’absolutisme politique et l’irrationalité économique :
« Les hôpitaux augmentent la pauvreté au lieu de l’étein-
dre, et tourmentent l’humanité au lieu de la secourir 28. »
Derrière le consensus général pour réduire la place des
hôpitaux, si ce n’est pour les supprimer 29, une exigence
nouvelle de rentabilité émerge à deux niveaux.
D’une part la gestion traditionnelle du patrimoine hos-
pitalier, et à la limite son existence même, apparaissent
comme des non-sens économiques. Les biens des établis-
sements de charité étant inaliénables, une part importante
de la richesse de la nation se trouve ainsi définitivement
immobilisée. Le souci de ne pas livrer à la spéculation inté-

26. J. Michelet, Histoire de France, Paris, 1880, XV, 21.


27. Tellès-Dacosta, Plan général d’hospices royaux, Paris, 1789, p. 4.
28. M. de Mirabeau, L’Ami des hommes, Paris, 1774, 2e partie, p. 349.
29. Au sein de la nombreuse littérature sur le sujet dans les dernières années
de l’Ancien Régime, cf. Abbé de Reclade, Traité des abus qui subsistent dans
les hôpitaux, Paris, 1786 ; D’Argenson, Considérations sur le gouvernement
de la France, Paris, 1784 ; Howard, État des prisons, des hôpitaux et des
maisons de force, Paris, 1788 ; Tellès-Dacosta, Plan général d’hospices royaux,
Paris, 1789 ; Dupont de Nemours, Idée des secours à donner aux pauvres
malades dans une grande ville, Paris, 1786.

70
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

ressée les biens consacrés aux pauvres semble justifier que


les fondations hospitalières échappent aux circuits d’échan-
ges et défendent jalousement leurs exemptions et leurs pri-
vilèges. Mais c’est autant de possibilités de faire fructifier
les terres et de vivifier le commerce qui sont ainsi sous-
traites aux lois du marché. De surcroît, ces antiques fon-
dations n’atteignent même pas les objectifs qu’elles sont
censées remplir : implantées selon les caprices des fonda-
teurs, elles font totalement défaut dans certaines régions,
tandis que d’autres en sont trop bien pourvues ; dans un
même secteur géographique, tel type de détresse est large-
ment assisté, tandis que d’autres sont laissés dans le plus
complet dénuement, etc. Avec Turgot, les économistes sont
unanimes à dénoncer cette anarchie coûteuse dont
l’archaïsme s’oppose à la mise en place d’une structure
économique plus rationnelle, c’est-à-dire plus produc-
tive 30.
Mais il y a pire : cette organisation n’opère pas seulement
une ponction de richesses. En dépit des innombrables
déclarations de principe selon lesquelles les Hôpitaux
généraux et dépôts de mendicité doivent mettre les reclus
au travail, leur régime intérieur est tel que les populations
enfermées sont pratiquement improductives. Quant aux
établissements plus « thérapeutiques » type Hôtel-Dieu, ils
font plus souvent fonction d’antichambres de la mort que
de lieux où les malades recouvreraient la santé 31. Or, à
partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’idée com-
mence à s’imposer que la population, elle aussi, fait partie
de la « richesse des nations ». Un tel gaspillage de force
de travail et de vies humaines fait figure de crime écono-
mique en même temps que d’attentat contre l’humanité.
« Si toute jouissance sociale est fondée sur un travail pré-
liminaire », dit explicitement un contemporain, « il est dès
lors indispensable, pour l’intérêt de la classe jouissante, de
veiller à la conservation de la classe laborieuse 32 ».

30. Cf. A. R. J. Turgot, article « Fondation » de l’Encyclopédie in Œuvres,


éd. Schelle, Paris, 1824, I, p. 584 sq. Commentaire de cet article et bilan de
son influence in A. Monnier, Histoire de l’Assistance dans les temps anciens
et modernes, Paris, 1856, p. 449 sq.
31. Cf. J. Tenon, Mémoires sur les hôpitaux, op. cit.
32. Cf. C. P. Coqueau, Essai sur l’établissement des hôpitaux dans les
grandes villes, Paris, 1787, p. 142.

71
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

Une telle prise de conscience de la valeur du travail


comme origine de la richesse sociale va imposer une
recomposition complète du paysage de l’assistance sur
laquelle nous aurons à revenir (chap. III). Mais, dès l’épo-
que prérévolutionnaire, la conjonction de la critique poli-
tique d’un bastion de l’absolutisme et de la critique éco-
nomique du coût exorbitant de sa gestion entraîne le
discrédit du complexe hospitalier et la recherche d’une
alternative dans le développement des secours à domicile :
« Au XVIIIe siècle, les hommes d’État, les écrivains traitant
des questions économiques, ont une tendance marquée à
préconiser les secours à domicile et à les placer bien au-
dessus de l’assistance hospitalière 33. » Dès 1765, les jeux
paraissent faits pour l’abbé Baudeau :
« Nous ne balançons plus à proscrire entièrement les
maisons d’infirmerie publique. Leurs revenus et leurs édi-
fices mêmes seront attribués à la Bourse commune de
l’Aumône universelle en chaque diocèse, sous la direction
du Bureau général de charité ; et les pauvres malades n’y
seront plus contraints d’y chercher des secours humiliants,
douloureux et souvent funestes ; la bienfaisance patrioti-
que ira leur porter secours dans leurs maisons mêmes entre
les bras de leurs proches suivant le système des bureaux
de miséricorde, préférable pour mille raisons à celui des
hôpitaux 34. »
Dans cette logique, le Comité de mendicité de l’Assem-
blée constituante met au premier rang de son vaste pro-
gramme d’assistance un projet de distribution des secours
à partir de l’inscription sur une « listes des pauvres » dans
chaque commune, suivant un classement qui suit « la
dégradation des facultés de travail de celui à qui il sera
donné ». Les dépenses seront financées par un fonds
national d’assistance dont les ressources seront ensuite
ventilées par les départements, les districts et les cantons.
Conjonction du centralisme administratif, qui fait de
l’assistance un droit garanti par la nation, et de la loca-
lisation de l’attribution des secours au domicile du

33. L. Lallemand, « L’assistance médicale au XVIII siècle », loc. cit.,


p. 3.
34. Abbé Baudeau, Idée d’un citoyen sur les besoins, les droits et les devoirs
des vrais pauvres, op. cit., I, p. 64-65.

72
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

pauvre et du malade sous le contrôle de l’autorité la plus


proche. Cette notion de domicile de secours implique que
la plupart des pratiques assistancielles et médicales peu-
vent être administrées sur un mode non ségrégatif. Il y
aurait ainsi dans chaque canton une agence de secours,
avec un médecin et un dépôt de médicaments gratuit. Seu-
les quelques catégories bien spécifiées (les contagieux, les
vénériens, les pauvres sans domicile, les mendiants et
vagabonds irréductibles, les enfants abandonnés et aussi,
nous y reviendrons, les fous) doivent être arrachés à leur
milieu de vie et transplantés dans une institution close 35.
Pour mettre cette politique en pratique, l’un des pre-
miers actes de la Constituante a été, le 2 novembre 1789,
de décréter biens nationaux les hôpitaux et hospices
d’église, à charge pour la nation « de pourvoir d’une
manière convenable aux frais du culte, à l’entretien de ses
ministres, et au soulagement des pauvres ». Les privilèges
et exemptions des hôpitaux sont abolis le 22 août 1791.
Le décret du 18 avril 1792 supprime les congrégations
religieuses.
La Convention veut aller plus loin encore. Le 23 mes-
sidor an II, l’Assemblée décrète la vente des biens hospi-
taliers. Dans le même temps, Barère formule l’utopie d’une
assistance sans ségrégation : « Plus d’aumônes, plus
d’hôpitaux. Tel est le but vers lequel la Convention doit
marcher sans cesse, car ces deux mots doivent être effacés
du vocabulaire républicain 36. » De fait, le décret de la
Convention instituant un grand livre de la bienfaisance
nationale (22 floréal an II) ne fait plus référence aux hôpi-
taux 37. Certes, deux jours avant de se séparer, la Conven-
tion, le 2 brumaire an IV, suspend l’application de son
décret du 23 messidor. Il est définitivement aboli par le
Directoire le 16 vendémiaire an V : les biens hospitaliers
déjà vendus comme biens nationaux devront être remplacés,

35. Cf. C. Bloch, A. Tuetey, Procès-verbaux du Comité de mendicité, op.


cit. ; cf. aussi F. Dreyfus, Un philanthrope d’autrefois, op. cit.
36. B. Barère, Premier rapport fait au nom du Comité de salut public, sur
les moyens d’extirper la mendicité dans les campagnes, et sur les secours que
doit accorder la République aux citoyens indigents, 22 floréal an II.
37. M. Rochaix, Essai sur l’évolution des questions hospitalières de l’Ancien
Régime à nos jours, Saintes, 1959.

73
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

le gouvernement central est déchargé de toute responsabi-


lité financière pour la distribution des secours, et la gestion
du patrimoine hospitalier est confiée à des commissions
administratives placées sous le contrôle des municipalités.
L’État napoléonien confirme la tendance au retour vers les
pratiques de l’Ancien Régime : les donateurs de lits retrou-
vent leurs droits, la fondation de nouveaux établissements
privés est autorisée, le rôle des congrégations religieuses
est officiellement reconduit 38. Ainsi la restauration hospi-
talière aura-t-elle en gros suivi, après Thermidor, les prin-
cipales étapes de la restauration politique.
Tout s’est passé cependant comme si, un moment, l’his-
toire avait hésité ; comme s’il y avait eu oscillation entre
deux modèles antagonistes d’assistance. Le premier est
l’utopie totalitaire de l’Ancien Régime : éponger la masse
des déviants pour, dans un premier temps, les neutraliser
en les isolant, et, dans un deuxième temps, les disciplina-
riser en déployant au sein de l’institution close un éventail
de techniques correctionnaires à base d’activités manuel-
les, d’exercices religieux et de réglementations morales.
La seconde stratégie d’assistance est déjà une utopie que
l’on pourrait appeler capillaire. Elle vise à fixer le risque
de déviance à son lieu d’émergence pour éviter une dérive
dangereuse pour l’ordre public ; elle vient colmater la pos-
sibilité d’une brèche au domicile de secours. Cette notion
de domicile de secours a été très subtilement construite
pour représenter un moyen terme entre le nomadisme de
la liberté absolue de circulation et la fixation rigide à la
commune de naissance, en prenant explicitement en
compte les exigences du marché du travail 39.
Deux stratégies de la territorialisation donc, qui impli-
quent deux modalités opposées de médicalisation. Car la
tendance à la déshospitalisation n’entraîne pas une démé-
dicalisation, au contraire. La plupart des activités que la
médecine investit à la fin du XVIIIe siècle, et qui lui donnent
une nouvelle dimension politique, se déroulent hors de
l’espace hospitalier, dans ce que l’on appellerait aujour-
38. Cf. J. Imbert, Le droit hospitalier de la Révolution et de l’Empire, Paris,
1954.
39. Cf. J. B. Bô, Rapport et projet de décret sur l’extinction de la mendicité,
présenté à l’Assemblée nationale au nom du Comité des secours publics, s. d.
(il s’agit d’un rapport lu à la Convention).

74
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

d’hui la communauté. Ainsi la nouvelle prise en charge de


l’enfance : consciente de la valorisation nouvelle de la
population comme facteur de richesse, la médecine s’atta-
que aux problèmes de la mortalité infantile en contrôlant
plus étroitement les accouchements et en surveillant les
nourrices. De même pour les épidémies, l’hygiène dans
les villes, la morbidité dans les campagnes. C’est surtout
la création de la société royale de médecine, en 1770, qui
met en acte cette conception plus ambitieuse du rôle du
médecin. Il reçoit du pouvoir royal un mandat d’observa-
tion, de recueil de renseignements, de surveillance des
populations saisies dans leur milieu naturel. À travers ces
pratiques, le médecin s’attribue une nouvelle fonction poli-
tique. Agent du pouvoir central, désintéressé car assumant
un service public qui selon certains projets de réforme
révolutionnaire doit être directement rétribué par l’État, le
médecin quitte dans son rôle d’assistance le milieu spécial
de l’hôpital pour parcourir tout l’espace social et proposer
sa compétence au lieu d’émergence du malheur et du
désordre 40.
Double anticipation riche d’avenir ici : d’une médecine
comme service public homogène implanté sur tout le ter-
ritoire, et d’une médecine préventive, partie d’un dispositif
général de dépistage et d’intervention précoce : « C’est
sans doute un devoir impérieux de la société que celui
d’assister la pauvreté, mais celui de la prévenir n’est pas
moins sacré et moins nécessaire 41. » Une politique de
l’assistance ségrégative est condamnée à intervenir lorsque
le mal est fait, lorsque le malheureux ou le malade ont
déjà décroché et sont entraînés dans une dérive qui risque
d’être irréversible. Mais, dans la mesure où elle colmaterait
les structures en voie d’altération, l’intervention médicale
décrocherait, elle aussi, de ces lieux surdéterminés à tant
d’égard que sont les hôpitaux. Au lieu de rompre les atta-
ches naturelles, la politique d’assistance les sauvegarderait
et les renforcerait. Elle économiserait le détour de l’iso-
lement en s’inscrivant dans la dialectique spontanée de
40. Cf. M. Foucault, Naissance de la clinique, Paris, 1963 ; J. P. Peters,
« Le grand rêve de l’ordre médical, en 1770 et aujourd’hui », Autrement, no 4,
hiver 1975-76 ; Cf. aussi infra, chap. III.
41. C. Bloch, A. Tuetey, Rapports et procès-verbaux du Comité de mendi-
cité, op. cit., p. 396.

75
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

l’individu et de son milieu. C’est dans le cadre de sa cri-


tique de l’hospitalisation que le Comité de mendicité for-
mule ainsi l’utopie qui lui sert de support : « C’est par les
soins mutuels que l’esprit de famille se conserve, que les
liens naturels se resserrent, que la bonté se cultive, que les
mœurs se perfectionnent 42. »
Il vaut toujours mieux traiter sur place plutôt qu’isoler,
prévenir plutôt que de tenter de reprogrammer après coup
un individu désocialisé, renforcer les liens avec le milieu
de vie plutôt qu’éponger les épaves nées de leur rupture.
Programme qui, avec plus de cent cinquante ans d’avance,
anticipe assez complètement une politique dite de « sec-
teur ». Ainsi le dernier projet « progressiste » de la Con-
vention en matière d’assistance organise, le 22 floréal an II,
l’inscription de tous ceux qui ont besoin de secours sur le
Grand livre de la bienfaisance publique. À la place des
secours hospitaliers, un corps de 1 500 à 2 000 médecins
ou officiers de santé rétribués par l’État prendra en charge
les problèmes de santé 43.
Si donc ces deux modèles existent simultanément, pour-
quoi la médecine mentale nouvelle s’est-elle moulée dans
le plus archaïque et le plus discrédité d’entre eux ? Pour-
quoi a-t-elle tourné le dos à la formule nouvelle qui semble
devoir s’imposer, pour retravailler la vieille étoffe de l’ins-
titution totalitaire, s’y tailler un pan, et le rapiécer inlas-
sablement – tâche en laquelle elle a mis presque toutes ses
complaisances pendant plus d’un siècle ?

UN COMPROMIS RÉFORMISTE.

Si la psychiatrie naissante a lié, et pour si longtemps,


son destin à celui de l’institution totalitaire, ce n’est ni
pour des raisons seulement techniques, ni pour des raisons
seulement politiques, mais par la conjonction, strictement
réglée dans l’espace et dans le temps, de ces deux séries.
La forme-asile s’est découpée dans l’espace concentration-

42. Cité in C. Bloch, A. Tuetey, Rapports et procès-verbaux du Comité de


mendicité, op. cit., p. 394.
43. Cf. M. Rochaix, Essai sur l’évolution des questions hospitalières...,
op. cit.

76
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

naire de l’Ancien Régime à travers un ensemble de prati-


ques que l’on peut reconstituer à partir de l’œuvre de Pinel.
Mais ce travail prosaïque cristallise en même temps un
tournant politique dont Delecloy peut être pris pour le
porte-parole.
Sur le versant politique, la rêverie désinstitutionnaliste
complète de Barère ne représente qu’une tendance-limite.
Elle supposerait l’avènement d’une organisation politique
capable de chasser définitivement la misère, rendant ainsi
inutiles des institutions dont la seule finalité est de gérer
le malheur : « Doit-il y avoir une partie de l’humanité qui
soit en souffrance ? (...) Mettez donc au-dessus de la porte
de ces asiles des inscriptions qui annoncent leur disparition
prochaine. Car si, la Révolution finie, nous avons encore
des malheureux parmi nous, nos travaux révolution-
naires auront été vains 44. »
Cette utopie ne survivra pas à la défaite de la Montagne.
Le porte-parole de la réaction thermidorienne en matière
d’assistance est Delecloy. Conventionnel, c’est lui qui a
plaidé la suspension de l’application de la loi du 23 mes-
sidor an II ordonnant la vente des biens hospitaliers.
Devenu membre du Conseil des Cinq-Cents sous le Direc-
toire, il revient à la charge et obtient son abolition défini-
tive. À cette occasion il présente un plan d’ensemble de
réorganisation des secours publics qui contient les lignes
directrices de la politique qui va triompher 45.
Liquidation de l’alternative révolutionnaire d’abord :
« Il est temps de sortir de l’ornière profonde où une phi-
lanthropie exagérée nous arrête depuis l’Assemblée cons-
tituante. Une manie de nivellement, de généralisation dans
la distribution des secours semble avoir encore achevé
d’égarer les meilleurs esprits 46. » On ne saurait être plus
clair : « Celui qui le premier a dit que le gouvernement
devait seul à l’indigent des secours de toute espèce et
dans tous les âges de la vie a dit une absurdité ; car le
produit de toutes les impositions de la République ne
suffirait pas à s’acquitter de cette charge énorme et incal-
44. Lebon, cité in J. Imbert, Le droit hospitalier de la Révolution et de
l’Empire, op. cit., p. 78.
45. J. B. Delecloy, « Rapport sur l’organisation des secours publics », Con-
vention nationale, séance du 12 vendémiaire an IV.
46. Ibid., p. 2.

77
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

culable : il est peut-être bien plus vrai en politique de dire


que le gouvernement ne doit rien à qui ne le sert pas. Le
pauvre n’a le droit qu’à la commisération générale 47. »
Le droit à l’assistance est ainsi remplacé par l’appel à
la bienveillance des bonnes âmes. Retour pur et simple à
l’ancienne charité ? Non. L’indigence, la misère, la mala-
die sont des problèmes sociaux. L’État ne peut s’en désin-
téresser dans la mesure où l’existence de ces malheurs peut
mettre en question son équilibre. Il doit donc montrer
l’exemple de bienfaisance, être « le principal moteur » de
l’impulsion qui doit mettre en branle l’initiative privée en
matière de secours : « Posons donc encore comme prin-
cipe que le gouvernement ne peut pas seul se charger de
l’entretien du pauvre ; mais, le mettant sous la sauvegarde
de la commisération générale et de la tutelle des gens
aisés, il doit donner l’exemple d’une bienfaisance limitée
dans ses moyens ; il doit faire des sacrifices de fonds, et
imprimer ainsi une grande action à tous les rouages qui
peuvent mettre en jeu la sensibilité universelle 48. » N’est-il
pas évident aux yeux de Delecloy ou ne feint-il pas de
croire que, « quand le gouvernement dit sincèrement aux
hommes de faire le bien, infailliblement ils le font 49 ? ».
Il faut donc, autant que possible, décentraliser l’assis-
tance, la brancher directement sur les communautés loca-
les, où elle pourra être vivifiée par l’initiative privée. Mais
si dénationalisation, communalisation et privatisation vont
de pair, il faut néanmoins prévoir la prise en charge néces-
saire d’un certain nombre de cas-limites. Une structure
minimale d’assistance obligatoire se met donc en place
selon le double registre d’une organisation des secours à
domicile et d’un programme hospitalier.
Dans la première direction, on dressera dans chaque
commune une liste très restrictive d’individus complète-
ment démunis : malades totalement indigents (l’inscription
n’est que provisoire), enfants abandonnés, vieillards abso-
lument sans ressources, car « le gouvernement doit pren-
dre soin des générations qui commencent et de celles qui
finissent, c’est-à-dire de celles qui promettent ou qui ont

47. Ibid., p. 4.
48. Ibid., p. 3.
49. Ibid., p. 6.

78
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

donné du travail 50 ». Dans la mesure du possible, ces


secours seront distribués à domicile. Car, significative-
ment, dans ce contexte modéré, la critique de l’hôpital a
gardé sa virulence : « Nous ne vous dissimulerons pas que,
plus nous nous sommes occupés du pauvre, plus nous
avons senti qu’un hôpital était un établissement vicieux ;
il n’y a que des administrateurs qui aient pu imaginer, pour
leur commodité, d’entasser des hommes de toutes espèces,
pour les faire languir dans l’opprobre et la misère 51. »
Cependant, la structure hospitalière ne peut être com-
plètement abolie : « J’aurais désiré pouvoir supprimer ce
genre de secours ; mais, entre autres considérations, j’ai
senti la nécessité d’offrir dans quelques communes aux
célibataires, aux individus sans asile, sans parents, sans
amis, une retraite dans leur détresse ou leurs infirmités.
On a donc diminué considérablement le nombre des hos-
pices en augmentant les secours à domicile et restreint,
rigoureusement parlant, à la classe seule, sans parents, sans
amis, la pénible mais indispensable ressource des hos-
pices 52. »
À la campagne, les liens concrets qui subsistent entre
les hommes et peuvent constituer des réseaux d’entraide
permettent de faire l’économie d’une organisation publique
des secours. L’hospitalisation n’est plus que la contrepartie
de l’anomie urbaine. On se résignera donc à établir de
petits hospices, sur la base d’une cinquantaine de places
disponibles pour les villes de 10 000 à 20 000 habitants,
etc. Le gigantisme parisien justifiera la conservation d’une
dizaine d’hôpitaux (alors qu’il en existait une centaine),
mais leur capacité sera considérablement réduite ; ainsi
l’Hôtel-Dieu ne disposera plus que de quatre cents lits.
Ainsi la population qui relevait de l’ancien enfermement
se réduit-elle comme une peau de chagrin. Mais cette réduc-
tion même identifie en son sein des catégories qui contre-
disent plus radicalement encore le mythe d’une désinstitu-
tionnalisation totale. Ce sont les « insensés, les vénériens
des deux sexes, et tous ceux qui, en vertu de jugements,
sont détenus à terme ». Pour eux, « il sera établi dans

50. Ibid., p. 3.
51. Ibid., p. 6.
52. Ibid., p. 6.

79
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

chaque département une maison de répression 53 ». À Paris


seulement le chiffre de la population permet de prévoir
deux établissements spécialement consacrés aux aliénés,
un pour chaque sexe.
Moment où assistance et répression tentent de se disso-
cier à travers la critique de la structure hospitalière.
L’accent mis sur les secours à domicile permet de tracer
un premier cercle de réjection, autour d’un nombre limité
d’isolés qui ne peuvent recevoir les secours qu’exige leur
état dans leur milieu de vie. Mais cet argument humanitaire
permet de distinguer un deuxième cercle d’enfermement,
pour tous ceux qui doivent être retranchés de la société en
raison du danger qu’ils présentent. À travers donc la criti-
que de l’institutionnalisation massive de tous les déviants,
et distingués d’un nombre réduit d’indigents qui peuvent
bénéficier de l’hospitalisation comme d’un droit, les fous
demeurent les seuls, avec les criminels et les vénériens, à
rester justiciables de la séquestration obligatoire. Ainsi,
avant même que la forme-prison et la forme-asile ne soient
dissociées, on peut saisir la logique qui les constitue et fait
de leur existence une nécessité paradoxale au cœur des
sociétés libérales.
Deux mécanismes ont joué simultanément. D’une part,
une clarification des finalités de l’enfermement : critique
de l’institution totalitaire comme mode indiffériencié
d’assistance-répression qui écrasait les différences entre
tous ceux qui, des indigents aux criminels, relevaient de
son régime. Cette critique libère certaines catégories autre-
fois « prises en charge » de cette manière et, en même
temps, elle révèle que d’autres ne peuvent bénéficier d’un
tel élargissement. L’identification de la criminalité et de la
folie comme exigeant un traitement spécifique se découpe
ainsi sur la toile de fond d’un régime « libéral » : dans la
mesure même où la structure contractuelle de la société se
généralise, elle impose le rejet de ceux qui ne peuvent jouer
son jeu. Société libérale et institution totalitaire fonction-
nent bien comme un couple dialectique.
D’autre part, le « libéralisme » implique une privatisa-
tion maximum de l’administration des secours. Ce mou-
vement va s’accuser et s’épanouir sous la Restauration.

53. Ibid., p. 8.

80
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

Le programme minimal de service public que comporte


encore le projet de Delecloy ne sera même pas appliqué.
L’assistance va devenir de plus en plus facultative. Un tel
laxisme identifie également a contrario la criminalité et la
folie comme des « problèmes sociaux » spécifiques : dans
le contexte du laisser-faire commandé par l’économie de
marché, criminels et fous ne peuvent absolument pas être
laissés à eux-mêmes.
Pendant la période post-révolutionnaire, l’institution
totalitaire est donc réduite à son squelette. Mais cette
réduction ne signifie pas sa disparition, à certains égards
au contraire. À ne plus concerner que les sujets qui n’ont
absolument pas leur place dans la société « normale », ses
finalités apparaissent désormais rationnelles. Son organi-
sation interne doit aussi se rationaliser, se réformer, de
telle sorte qu’elle puisse gérer techniquement les tâches
pour lesquelles elle est irremplaçable.
Chez Delecloy, cette clarification est amorcée. Distribu-
tion des secours à domicile, hôpitaux, hospices et maisons
de répression sont identifiés dans leur fonction différen-
tielle. Mais le processus de disjonction n’est pas mené à
son terme. La maison de répression réunit encore des cri-
minels responsables et deux catégories hétérogènes de
malades : les vénériens, contagieux et moralement coupa-
bles, les insensés, dangereux mais irresponsables. C’est une
indexation encore trop exclusive à la crainte suscitée par
ces réprouvés qui rend compte d’un tel synchrétisme. La
rationalité répressive triomphera en dissociant plus fine-
ment des types de crainte et en leur associant des techno-
logies spécifiques pour les exorciser 54.

54. Delecloy paraît aussi faire l’impasse sur un autre « problème social »
important dont on a déjà noté la position ambiguë dans ce contexte : celui
du vagabondage et de la mendicité. Son projet prévoit le transfert des fonds
des dépôts de mendicité aux nouvelles maisons de répression, comme si
ces dernières pouvaient assumer toutes les tâches de l’enfermement obligatoire.
On sait que l’administration napoléonienne reviendra sur ce laxisme en
faisant de la re-création des dépôts de mendicité une pièce essentielle du
dispositif du maintien de l’ordre. Mais aussi, le décret de 1808 fut très mal
appliqué. Oscillation entre laisser-faire et autoritarisme en matière d’assis-
tance. Le centralisme napoléonien et l’administration des secours par les
notables et le clergé, sous la Restauration, représentent les deux options
antagonistes possibles dans le cadre d’une même politique « libérale ». En fait,

81
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

Il n’est pas arbitraire de proposer cette interprétation à


partir d’un simple rapport de Delecloy, parce qu’il n’est
ici que le porte-parole dans le domaine de l’assistance de
cette classe qui a vaincu à la fois le pouvoir absolu de la
royauté et l’alternative révolutionnaire. Un autre « spécia-
liste » de ces questions, Cabanis, dit à peu près la même
chose, mais en des termes qui introduisent plus directe-
ment au problème technico-politique que va résoudre la
médecine mentale.
Même suspicion à l’égard de l’hôpital : « Cet entasse-
ment d’individus qu’aucun lien naturel n’unit les uns aux
autres ; dont aucune espérance n’éveille l’activité ; qu’une
sécurité stupide endort sur l’avenir ; qui n’ont, avec les
objets environnants, et avec les personnes dont ils dépen-
dent, que des rapports faux et corrupteurs : cet entasse-
ment, dis-je, n’est-il pas capable de dégrader jusqu’au
dernier point l’intelligence et les mœurs 55 ? » « Toutes les
fois qu’on rassemble des hommes, on altère leur santé,
toutes les fois qu’on les rassemble dans les milieux clos,
on altère à la fois leurs mœurs et leur santé 56. »
Même réalisme aussi : « Les hôpitaux sont peut-être,
par leur nature des établissements vicieux mais, dans l’état
présent des sociétés, ils sont absolument nécessaires 57. »
Mais une solution s’esquisse, dégagée en référence et en
opposition au rêve de Barère, interprété sans être nommé :
« La destruction subite des maisons de secours, et le
refroidissement raisonné de la bienfaisance individuelle,
bien loin d’anéantir les causes nombreuses de la misère,
en aggraveraient assurément plusieurs. Aussi ne faut-il pas
prendre à la lettre ce mot profond d’un homme qui, doué
de ce genre d’esprit dont le propre est de marcher toujours
aux grands résultats, s’est pourtant attaché d’une manière
particulière à la recherche et à l’examen des faits 58. »

derrière ces hésitations, on peut retrouver les fluctuations d’une politique


de l’emploi et des options divergentes sur la valeur sociale du travail (cf.
chap. III).
55. P. J. G. Cabanis, « Quelques principes et quelques vues sur les secours
publics » in Œuvres complètes, t. II, Paris, 1823, p. 201-202.
56. Cabanis, Observations sur les hôpitaux, Paris, 1790, p. 18.
57. Cabanis, ibid., p. 7.
58. Cabanis, « Quelques principes et quelques vues »..., loc. cit., p. 203.

82
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

Ce qu’il ne faut pas « prendre à la lettre », c’est la


dimension proprement politique de la conception de
Barère et des conventionnels radicaux. Ils visaient un ren-
versement politique parce qu’ils voyaient dans l’hôpital
un bastion de l’absolutisme, un équipement de pouvoir
fondé sur l’arrachement des miséreux à leur milieu de vie
pour les placer, démunis, sous la férule d’une autorité
absolue. La question était donc bien, même si les conven-
tionnels n’ont pas pu ou pas eu le temps d’en définir le
programme, d’inventer une alternative politique à un type
de rapports eux-mêmes qualifiés en termes politiques. Par
contre, si les hôpitaux sont seulement, « par leur mauvaise
organisation, plutôt de nouvelles causes de misère que de
bienfaits véritables, plutôt un principe de démoralisation
que le modèle ou l’aliment de vertus bienfaisantes 59 », le
problème devient seulement technique, avec des implica-
tions simplement morales. Sociologie des organisations
avant la lettre : débloquer des structures, liquider des
archaïsmes, rattraper des retards, rationaliser des procédu-
res, rentabiliser des coûts, humaniser des relations, etc.
Réalisme, efficacité, rentabilité, moralité, bonne gestion :
l’hôpital est réformable. Modernisé, il peut devenir la
pierre d’angle d’un nouveau dispositif d’assistance rénové
au moindre coût politique et financier. Ce n’est pas un
appareil de pouvoir qui écrase les hommes et reproduit la
servitude. C’est un établissement mal géré. Il ne s’agit
plus que de rénover cette aile de l’institution totalitaire,
de la mettre en harmonie avec le nouvel environnement
moral de la société bourgeoise.
Cabanis a même esquissé l’application de ces principes
technocratiques avant la lettre dans son « Rapport adressé
au département de Paris par l’un de ses membres sur
l’état des folles détenues à la Salpêtrière » (6 décembre
1791 60). D’emblée (c’est le début du rapport), le souci de
la bonne gestion : « L’état des folles dans les vieilles loges
de la Salpêtrière est un de ces désordres qu’une adminis-
tration humaine ne saurait tolérer 61. » Cabanis propose

59. Cabanis, ibid., p. 203.


60. Cabanis, Rapport cité sans nom d’auteur in A. Tuetey, L’Assistance
publique à Paris sous la Révolution, op. cit., t. III, p. 489 sq.
61. Ibid., p. 489.

83
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

donc un projet de règlement nouveau qui porte à la fois


sur les admissions et sur le régime intérieur. Les folles
seront classées en quatre groupes : « femmes en traite-
ment », « furieuses indécentes et sans espoir de guéri-
son », « galeuses et épileptiques incurables », « imbéciles
et généralement toutes celles qui n’ont besoin que de soins
particuliers 62 ». Classification encore frustre, et qui peut
même paraître en retrait par rapport à celle proposée par
Colombier et Doublet. Mais, en même temps, Cabanis
préconise des techniques poussées d’observation du fou :
« On l’observera sous tous les rapports, on le fera observer
par des officiers de santé, on le fera observer par les gens
de service les plus intelligents et les plus habitués à obser-
ver la folie dans toute ses variétés 63. » Il va même jusqu’à
imaginer la tenue d’un journal « où le tableau de chaque
maladie, les effets des remèdes, les ouvertures des cada-
vres, se trouveront contresignés avec une scrupuleuse
exactitude. Tous les individus de la section y seront nomi-
nativement inscrits, au moyen de quoi l’administration
pourra se faire rendre compte nominativement de leur état,
semaine par semaine ou même jour par jour, si elle le
juge nécessaire ». De surcroît, chaque service est placé
sous contrôle médical : « Il sera établi pour chaque section
un officier de santé uniquement attaché aux services des
folles, sous l’inspection du médecin en chef 64. » La folie
est ainsi prête à être étalée sous le regard médical. Elle
va trouver dans l’asile l’espace spécifique où sa réduction
au savoir médical et sa maîtrise pratique vont pouvoir être
menées de pair 65.
Cependant, Cabanis est encore un faiseur de projets
dont les programmes brassent l’ensemble des « secours
publics ». C’est sans doute aussi un médecin, et ce n’est
pas un hasard, mais un médecin qui a passé davantage de
temps à traduire Homère et à fréquenter le salon de
Mme Helvétius ou les assemblées parlementaires qu’à
pratiquer sa profession 66. La politique qu’il préconise a

62. Titre II, art. 4 du projet de règlement, ibid., p. 502.


63. Ibid., p. 494.
64. Ibid., p. 502.
65. M. Foucault, Histoire de la folie, op. cit., p. 459-463.
66. Pour marquer certaines continuités, rappelons aussi que le père de
Cabanis était un intime de Turgot, qui introduisit le jeune Cabanis dans le

84
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

besoin d’opérateurs pratiques. On demande des managers


efficaces et humains.

UN OPÉRATEUR PRATIQUE.

Ce nouveau manager, Cabanis et ses amis l’ont trouvé


en la personne de Philippe Pinel. L’histoire n’a pas enre-
gistré si Pinel était explicitement mandaté pour réaliser
ces vues. En tout cas, il les partageait, et il appartenait au
milieu qui les propageait. Pinel a été nommé à Bicêtre en
1793 sur la recommandation de Cabanis et de Thouret.
Cabanis avait déjà été son introducteur auprès de
Mme Helvétius, animatrice de cette fameuse « société
d’Auteuil » où il rencontre Lavoisier, Condorcet, Franklin,
etc., et Thouret. Il appartient, avec Cabanis et Thouret, à
la même loge franc-maçonne des Neuf Sœurs dont Pas-
toret, autre médecin, était le Vénérable 67. Thouret, dernier
régent de l’ancienne faculté de médecine de l’Ancien
Régime, est aussi le premier directeur de l’École de méde-
cine fondée en l’an III de la République. Il y appelle Pinel
à la chaire de physique médicale et d’hygiène puis à la
chaire de pathologie médicale. Thouret fut membre du
Comité de mendicité, puis du Tribunat, puis du Corps
législatif. Il représente avec Delecloy, Cabanis et Fourcroy
le courant de ces réformateurs de l’assistance, hygiénistes
et philanthropes, souvent médecins, qui ont survécu à tou-
tes les convulsions politiques, moins par opportunisme
que parce que les méandres des différents régimes réali-
saient peu à peu cette synthèse bourgeoise de l’ordre et
du progrès qu’ils préconisaient.
Ce que l’on sait des idées proprement politiques de Pinel
le range dans ce camp. « Il était animé, dit son biographe
Semelaigne, d’un sage patriotisme, d’un amour sincère du
progrès, mais il avait horreur du sang et de ceux qui le
versaient au nom de la liberté et de l’égalité. Ses lettres

cercle de Mme Helvétius. Cf. « Notice historique et philosophique sur la vie,


les travaux et les doctrines de Cabanis », par L. Piess, in Introduction à la
3e édition des Rapports du physique et du moral de l’homme, Paris, 1844.
67. Cf. G. Bollotte, « Les châteaux de Frère Hilarion », Information psy-
chiatrique, janv. 1966.

85
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

sur la mort de Louis XVI, dont il fut témoin, et sur les


factieux qui organisèrent la Terreur, font le plus grand
honneur à son courageux bon sens et à la fermeté de ses
convictions sans fanatisme 68. »
Ainsi sera-t-il honoré, lui aussi, par les régimes succes-
sifs. Sa carrière hospitalière assurée par la Convention, il
est nommé médecin consultant de l’empereur en 1803. Il
reçoit la Légion d’honneur en 1804, puis la croix de Saint-
Michel des mains du duc d’Angoulême en 1818. C’est
seulement avec la réaction qui suit l’assassinat du duc de
Berry en 1821 que son républicanisme modéré lui sera
reproché : il est révoqué lors de la dissolution de la faculté
de médecine en 1822. La République radicale gérera beau-
coup plus tard sa légende.
Mais Pinel n’a été ni un « idéologue », ni un politique
entendu comme homme d’assemblée (un moment officier
municipal sous la Convention, il renoncera presque aussi-
tôt à toute activité publique de ce type). C’est dans et par
sa pratique professionnelle qu’il met en place un dispositif
à travers lequel les projets des réformateurs de l’assistance
se lesteront d’une partie de leur poids historique. Pinel a
été un opérateur pratique de ce courant réformiste qui
chemine de la Convention à la monarchie de Juillet. Grâce
à lui – ou plutôt au type de pratiques qu’il est le premier
à mettre en œuvre d’une façon systématique –, un pro-
gramme assistanciel quelque peu vague s’est incarné dans
une technologie hospitalière. Sur un point au moins, la
question des aliénés, la politique philanthropique de la
bourgeoisie éclairée s’est dotée des moyens de sa réalisa-
tion.
Illustrer par l’œuvre de Pinel les principes de la tech-
nologie aliéniste n’est pas attribuer à un seul homme le
mérite d’une révolution (si révolution il y eut). Il est vrai
que l’originalité de Pinel et de son « geste » a été majorée
par l’hagiographie psychiatrique. Des médecins comme
Willis, Cullen (que Pinel traduisit en 1785), Haslam en
Angleterre, Colombier et Tenon en France, Daquin en
Savoie, Chiarrugi en Italie, etc., participent d’un même
contexte de « réformes » et leurs initiatives en certains

68. R. Semelaigne, Les Grands Aliénistes français, I, Paris, 1894, p. 94.

86
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

domaines précèdent même celles de Pinel (ainsi Haslam


et Daquin pour le traitement moral). Mais Pinel donne
clairement à voir un rabattement qui qualifie proprement
l’aliénisme. Avant lui, deux lignes de progression s’étaient
développées d’une manière quasi indépendante. L’une
peut être dite théorique : elle consiste en un raffinement
progressif du cadre classificatoire des maladies à travers
les œuvres de Boissier de Sauvage, Linné, Sydenham, Tis-
sot, etc. 69. L’autre est un travail sur l’institution totalitaire
par des initiatives pratiques comme celles de Vincent-de-
Paul, des Frères de Saint-Jean-de-Dieu, des administra-
teurs d’Hôpitaux généraux ou de dépôts de mendicité, des
réformateurs comme Colombier et Doublet, etc. Les trai-
tements suivent une troisième ligne de transformation,
d’ailleurs très lente. Les techniques médicamenteuses en
matière de folie sont encore peu spécifiées : administration
de pharmacopées et de drogues, qui sont censées avoir fait
leur preuve en médecine générale comme l’opium ; sai-
gnées, purgations ; plus spécifique, l’emploi de diverses
formes d’hydrothérapie : lavements, bains, douches chau-
des ou froides... Doublet, dans l’annexe de la circulaire de
1785 dont on a noté le caractère novateur, préconise encore
dans les cas rebelles les « cautères, sétons, abcès superfi-
ciels, inoculation de la gale », ainsi que le retour à l’ellé-
bore 70.
Pinel a connecté ces trois dimensions en apparence hété-
rogènes dont l’articulation va constituer la synthèse alié-
niste : classification de l’espace institutionnel, ordonnan-
cement nosographique des maladies mentales, imposition
d’un rapport spécifique de pouvoir entre le médecin et le
malade, le « traitement moral 71 ».
69. Cf. M. Foucault, Histoire de la folie, op. cit., II, chap. I, « Le fou au
jardin des espèces ».
70. Doublet, « Traitement qu’il faut administrer aux différentes espèces de
folie » in Colombier et Doublet, Instruction sur la manière de gouverner les
insensés..., op. cit., 2e partie.
71. A contrario, la comparaison avec ce qui s’est passé ailleurs au
même moment montre bien que c’est cette systématisation des relations
entre les éléments de la pratique psychiatrique qui a assuré à l’école
française son avance pendant la première moitié du XIXe siècle. Par
exemple, en Angleterre, la fondation de La Retraite par Tucke s’inscrit
dans la même ligne « philanthropique ». Mais Tucke n’était pas
médecin. Sa pratique a heurté de front l’establishment médical, en
même temps qu’elle séduisait les laymen, les réformateurs « laïcs »

87
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

Classification de l’espace hospitalier d’abord : « 1o Ordre


général établi dans la distribution des infirmes, renvoi des
enfants et des jeunes filles dans des offices consacrés aux
orphelins ; éloignement des sexagénaires, maris et femmes,
sous le nom de ménages, qu’on ne devrait plus souffrir
dans un hospice uniquement consacré aux femmes ; distri-
bution générale du même hospice en plusieurs divisions,
suivant l’âge, les infirmités ou les maladies chroniques, et
isolement par conséquent des filles de l’âge qui sont pro-
pres au travail, des septuagénaires, des personnes réduites
au repos après une longue suite d’années de service, des
paralytiques, des épileptiques, des aliénés, des femmes
attaquées de cancer sous le nom d’incurables, chacune de
ces divisions ayant ses corps de logis propres et ses cours
séparées ; établissement des ateliers pour la couture, le
tricot, la dentelle et autres ouvrages des femmes valides ;
enfin celui du réfectoire, pour les employées. Que de témoi-
gnages authentiques d’un ordre général et invariable établi
désormais dans un lieu où régnaient autrefois des abus sans
nombre et une confusion extrême 72 ! »
Ne pas oublier que Bicêtre, où Pinel commença sa car-
rière hospitalière, puis la Salpêtrière où il la poursuivit,
étaient les deux plus grands établissements de l’Hôpital
général de Paris, avec sa pluralité de fonctions et sa diver-
sité de population. Le duc de La Rochefoucault-Liancourt
décrit ainsi, trois ans avant l’arrivée de Pinel, cette
extraordinaire cour des miracles : « La maison de Bicêtre
renferme des pauvres reçus gratuitement, des pauvres
payant pension (et l’on distingue quatre classes différentes
de pensions), des hommes, des enfants épileptiques,
écrouelleux, des paralytiques, des insensés, des hommes
renfermés par ordre du roi, par arrêts du Parlement, et

de l’assistance. D’où un clivage dangereux entre les aspirations des bonnes


âmes et les prestiges de la scientificité que les aliénistes anglais auront du
mal à combler pour arriver à récupérer le traitement moral comme techno-
logie médicale. Avec Pinel, la synthèse est donnée d’emblée : c’est un
médecin qui impose par sa pratique la solidarité d’un savoir, d’un pouvoir
et d’un lieu d’exercice, l’hôpital, et ces trois dimensions dont aucune n’est
nouvelle opèrent une mutation par le fait d’être données ensemble. (Sur la
situation en Angleterre à la même époque, cf. A. T. Scull, « From Madness
to Mental Illness », Archives européennes de sociologie, 1975, 2.)
72. Ph. Pinel, La Médecine clinique, 2e éd., Paris, 1804, « Avis sur cette
seconde édition », p. XXIX-XXX.

88
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

ceux-là encore sont avec et sans pension ; des enfants


arrêtés par ordre de la police, ou condamnés pour vol ou
délit, des enfants sans vice et sans maladie et admis gratui-
tement ; enfin des hommes et des femmes traités du mal
vénérien. Ainsi cette maison est à la fois : hospice, Hôtel-
Dieu, pensionnat, hôpital, maison de force et de correc-
tion 73. »
L’acte fondateur de Pinel n’est pas l’enlèvement des
chaînes aux aliénés, mais cet ordonnancement de l’espace
hospitalier. Par « renvoi », « isolement », « éloignement »
dans des bâtiments distincts, les catégories mêlées du
renfermement se trouvent redéployées en autant de raisons
qu’il y a de devenir un assisté : pauvreté, vieillesse, soli-
tude, abandon par les parents, maladies diverses. Décantée
de ces complicités nouées par l’universalité du malheur,
la catégorie folie se détache alors dans sa spécificité. Et
elle est, de ce fait, devenue maladie. À partir du moment
où il est isolé dans son propre espace, l’insensé apparaît
séquestré comme les autres sans doute, mais pour d’autres
causes que les autres. Pour cause de maladie. Qu’est-ce
à dire ? Qu’est-ce que la maladie mentale ?
Elle se donne à voir dans sa nature par un redoublement
du même acte d’isolement. La maladie se déploie par
regroupement-diversification de ses symptômes, en inscri-
vant dans l’espace hospitalier autant de subdivisions
qu’elle présente de grands syndromes comportementaux.
La « distribution méthodique » des insensés a introduit par
elle-même une rationalité de la maladie 74. Le savoir qui
va constituer la psychiatrie aliéniste est à lire dans la
disposition spatiale de l’hôpital comme dans les pages
d’un livre. Une science est fondée à partir du moment
73. Cité in C. Bloch, A. Tuetey, Rapports et procès-verbaux du Comité de
mendicité, op. cit., p. 598.
74. Par opposition à la situation antérieure décrite ainsi par La Rochefou-
cault-Liancourt après sa visite à la Salpêtrière en 1790 : « L’air des vieilles
loges est infect, elles sont petites, les cours étroites, tout est dans un état
d’abandon aussi affligeant qu’inconcevable. Les folles enchaînées (il y en a un
grand nombre) sont réunies avec les folles tranquilles ; celles qui sont dans les
accès de rage sont sous les yeux de celles qui sont dans le calme : spectacle
de contorsions, de fureur, les cris, les hurlements perpétuels ôtent tout moyen
de repos à celles qui en auraient besoin et rend les accès de cette horrible
maladie plus fréquents, plus vifs, plus cruels et incurables. Là enfin n’existe
nulle douceur, nulle consolation, nuls remèdes. » (Cité in C. Bloch, A. Tuetey,
op. cit., p. 624.)

89
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

où la population des insensés est classée : ces reclus sont


bien des malades, car ils étalent des symptômes qu’il n’y
a plus qu’à observer :
« Un hospice d’aliénés (...) manque d’un objet fonda-
mental si, par sa disposition intérieure, il ne tient les diver-
ses sortes d’aliénés dans un espèce d’isolement, s’il n’est
propre à séquestrer les plus agités ou les plus furieux
d’avec ceux qui sont tranquilles, si on ne prévient leurs
communications réciproques, soit pour empêcher les
rechutes et faciliter l’exécution de tous les règlements de
police intérieure, soit pour éviter les anomalies inattendues
dans la succession de l’ensemble des symptômes que le
médecin doit observer et décrire 75. »
Mais ce principe de lecture est aussi le guide immédiat
d’une pratique. L’espace ordonné appelle une conduite
réglée. Le savoir et la praxis, la connaissance de la nature
des maladies mentales et leur traitement, sont deux ver-
sants d’une même rationalité hospitalière conquise par la
classification. Que l’hôpital, à condition qu’il soit ordonné,
constitue l’instrument même du traitement, est à prendre
rigoureusement au pied de la lettre. Le texte de Pinel cité
ci-dessus continue ainsi :
« Une distribution méthodique des aliénés de l’hospice
en divers départements fait saisir d’un clin d’œil les mesu-
res respectives à prendre pour leur nourriture, leur pro-
preté, leur régime moral et physique. Les besoins de cha-
cun d’eux sont alors calculés et prévus, les diverses lésions
de l’entendement saisies par leurs caractères distinctifs, les
faits observés, comparés et réunis avec d’autres faits ana-
logues, ou plutôt convertis en résultats solides de l’expé-
rience ; c’est dans la même source que le médecin obser-
vateur peut puiser les règles fondamentales du traitement,
apprendre à discerner les espèces d’aliénation qui cèdent
plus ou moins promptement au temps et au régime, celles
qui opposent les plus grands obstacles à la guérison, ou
qu’on peut regarder comme incurables, celles enfin qui
réclament impérieusement l’usage de certains médica-
ments 76. »

75. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale, 2e éd.,


Paris, 1809, p. 193-194.
76. Ibid., p. 194-195.

90
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

Le caractère vicieux de l’hôpital ne tient donc pas à la


ségrégation qu’il opère, mais à la promiscuité qui y règne.
Le mélange des espèces entretenait dans l’Hôpital général
une confusion dont les effets invalidaient à la fois la pos-
sibilité d’une connaissance (pas d’observations exactes,
pas de diagnostics précis), d’un traitement (pas de prise
spécifique sur la maladie dans l’indifférenciation des gen-
res) et d’une régénération morale (la « démoralisation »
tenait à la contagion des influences troubles, transmission
des vices comme des maladies, par promiscuité). Inverse-
ment, c’est le même acte qui, en ordonnant le chaos, ins-
titue un savoir (les classifications nosographiques), une
pratique efficace (le traitement moral) et une réduction des
foyers d’épidémies morales (la moralisation). Il n’y a pas
à procéder à une critique radicale de l’institution hospita-
lière. Il n’y a même plus lieu d’être sceptique, avec les
partisans des secours à domicile, sur ses vertus thérapeu-
tiques et d’y voir un moindre mal. C’est au contraire un
observatoire idéal et un centre d’action privilégié. D’où le
programme de la médecine aliéniste : faire de l’hôpital un
instrument docile aux mains du médecin éclairé. Y
déployer une technologie non pas nouvelle, mais profon-
dément renouvelée d’avoir enfin trouvé toutes les condi-
tions susceptibles de maximiser son efficace.

LA TECHNOLOGIE PINÉLIENNE.

« Réforme administrative », dit Pinel lui-même de son


œuvre. Mais d’elle tout découle : « J’ai été conduit par
une suite de cet esprit d’ordre à déterminer les divisions
de l’aliénation en ses espèces distinctes, fondées sur des
observations nombreuses et les mieux constatées. Cette
distribution méthodique a encore un avantage très précieux
pour établir un ordre constant dans le service des hospices
et concourir à rétablir les aliénés 77. »
Riche amphibologie du concept d’ordre dont toute la
médecine mentale ne sera qu’un long commentaire :
« Cette disposition générale des aliénés selon la nature du
local, les conformités de goût et d’inclination et leur état

77. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique..., op. cit., p. 5.

91
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

de calme ou d’effervescence, fait connaître d’abord sur


quelles bases repose l’ordre général qui règne dans l’hos-
pice et la facilité qu’on a d’éloigner toutes les semences
de dissension et de trouble 78. » Il suffit d’énumérer les
principales opérations à travers lesquelles se déploie cette
stratégie de l’ordre pour se rendre compte qu’elle fonde
toute la pratique asilaire.
1. Première imposition de l’ordre, isoler du monde
extérieur, rompre avec ce foyer d’influences non contrô-
lées dans lequel la maladie puiserait de quoi entretenir son
propre désordre. C’est la justification du fameux « isole-
ment thérapeutique ». C’est aussi une étonnante inversion
des valeurs.
Jusque-là, la séquestration des insensés avait été tenue
par le courant philanthropique pour un mal, nécessaire
sans doute en raison des dangers que font courir les mala-
des, mais qui constituait néanmoins une extrémité
fâcheuse. Ainsi Mirabeau, dans une violente attaque qui
porte à la fois contre les séquestrations arbitraires et le
principe des maisons de force, se résout à admettre une
exception à son libéralisme : « Quand aux fous qui se
rencontrent en quelques prisons, il est trop vrai qu’il faut
cacher à la société ceux qui ont perdu l’usage de la
raison 79. » Le « il faut bien » résigné de Mirabeau est
devenu avec Pinel un « on doit » catégorique. D’ailleurs,
Mirabeau continuait ainsi, dénonçant avant la lettre les
méfaits de « l’hospitalisme » : « Mais j’observerai que la
plupart des insensés que renferment les maisons de force
et les prisons d’État le sont devenus, ceux-là par excès
de mauvais traitements, ceux-ci par l’horreur de la soli-
tude où ils rencontrent à chaque instant les prestiges
d’une imagination aiguisée par la douleur 80. » Avec
Pinel, la perspective est exactement inversée : la séques-
tration est la condition première de toute thérapeutique
de la folie.
En fondant ainsi la nécessité d’opérer par cette cou-
pure une « diversion au délire », la psychiatrie va fournir

78. Ibid., p. 198-199.


79. H. G. Mirabeau, « Des lettres de cachet et des prisons d’État », Œuvres,
I, Paris, 1820, p. 264.
80. Ibid., p. 264.

92
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

la rationalisation savante qu’attendait l’exigence adminis-


trativo-policière de séquestration (cf. chap. V). À partir
de ce principe, le paradigme de l’internement va dominer
toute la médecine mentale pour un siècle et demi. Les
voies de la désinstitutionnalisation, de l’assistance à domi-
cile, de la confiance en la valeur thérapeutique des liens
familiaux et des relations non professionnelles, etc., sont
coupées. L’hospitalisation devient la réponse unique et
nécessaire au questionnement de la folie :
« Il est si doux en général pour un malade d’être au
sein de sa famille et d’y recevoir les soins et les conso-
lations d’une amitié tendre et compatissante, que j’énonce
avec peine une vérité triste, mais constatée par l’expé-
rience la plus répétée, la nécessité absolue de confier les
aliénés à des mains étrangères, et de les isoler de leurs
parents. Les idées confuses et tumultueuses qui les agitent
et que fait naître tout ce qui les environne ; leur irascibilité
sans cesse mise en jeu par des objets imaginaires ; des
cris, des menaces, des scènes de désordre ou des actes
d’extravagance ; l’usage judicieux d’une répression éner-
gique, une surveillance rigoureuse sur les gens de service,
dont on a également à craindre la grossièreté et l’impé-
ritie, demandent un ensemble de mesures adaptées au
caractère particulier de cette maladie, qui ne peuvent être
réunies que dans des établissements qui leur soient con-
sacrés 81. »
2. Deuxième imposition de l’ordre, la constitution de
l’ordre asilaire, cet agencement rigoureux des places, des
occupations, des emplois du temps, des hiérarchies, qui
tisse la vie quotidienne du malade d’un réseau de règles
immuables. Le texte précédent se poursuit ainsi : « De là
naissent des préceptes variés sur les dispositions locales,
la distribution des aliénés, le service intérieur, le régime
physique et moral suivant le caractère et les variétés de
l’aliénation, ses diverses périodes d’état aigu, de déclin et
de convalescence ; ce qui suppose des connaissances pro-
fondes de sa marche, et l’expérience la plus consom-
mée 82. »

81. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique, loc. cit., « Plan général de


l’ouvrage », p. 6-7.
82. Ibid., p. 7.

93
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

Sur la base de la nécessité de la rupture avec le monde


extérieur se déduit donc la nécessité complémentaire de
construire de toutes pièces un nouveau laboratoire social
dans lequel toute l’existence humaine pourrait être repro-
grammée. La ségrégation est ainsi autre chose que la
transplantation d’un lieu dans un autre, ou même l’impos-
sibilité de communiquer avec le dehors dans une institu-
tion close. Elle se veut un changement de milieu qui opère
une inversion des valeurs : le monde « normal » est désor-
mais le lieu de reproduction du désordre, tandis que le
grand cimetière asilaire est devenu un espace coextensif
à la raison où les fous vivent dans la transparence de la
loi et se la réapproprient. Il fallait bien ce coup de force
pour que la démesure de la folie ait une chance d’être
annulée par le renforcement de toutes les contraintes.
Ceux qui ont avancé que le monde normal ne différait
pas essentiellement du monde asilaire ne croyaient sans
doute pas si bien dire : l’asile n’est que l’épure de la
société, l’ordre de la moralité réduit à son squelette de
lois, d’obligations, de contraintes. En regard de ce modèle,
ce sont les régulations de la vie courante qui pâlissent et
paraissent laxistes. On comprend donc que l’asile ait pu
fonctionner comme le paradigme d’une société idéale au
sens d’idéalement réduite à l’ordre. Phalanstère au sein
duquel aucune perturbation étrangère ne peut plus bous-
culer l’harmonieux déploiement de la loi. Mais paradoxe
étrange quand même, lorsqu’on sait que cet espace est
celui où est enfermée cette folie en laquelle on se plaît à
voir un excès de subjectivité.
3. Troisième modalité de l’imposition de l’ordre, la
relation d’autorité qui unit le médecin et ses auxiliaires
au malade dans l’exercice d’un pouvoir sans réciprocité
et constamment appliqué. Car, évidemment, la folie, elle,
est désordre, et seulement cela. Le retour à la raison ne
peut donc s’opérer qu’à travers l’intériorisation par
l’aliéné d’une volonté rationnelle qui lui est d’abord
étrangère, parce que, lui, est déraisonnable. Tout traite-
ment est dès lors une lutte, un rapport de force entre un
pôle raison et un pôle déraison. Lorsque la volonté étran-
gère le pénètre, circonscrivant peu à peu la place de l’agi-
tation et du délire jusqu’à les subjuguer complètement,
c’est la guérison : « Les maniaques sont particulièrement

94
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

distingués par des divagations sans cesse renaissantes, par


une irascibilité des plus vives, et un état de perplexité et
d’agitation qui semble devoir se perpétuer ou ne pouvoir
se calmer que par degrés. Un centre unique d’autorité doit
toujours être présent à leur imagination pour qu’ils
apprennent à se réprimer eux-mêmes et à dompter leur
fougue impétueuse. Cet objet une fois rempli, il ne s’agit
que de gagner leur confiance et de mériter leur estime
pour les rendre entièrement à l’usage de la raison dans le
déclin de la maladie et de la convalescence 83. »
Le médecin est la loi vivante de l’asile et l’asile est le
monde construit à l’image de la rationalité qu’il incarne.
L’espace hospitalier démultiplie ses pouvoirs et, inverse-
ment, l’ordre inscrit dans les choses prend vie comme un
ordre moral d’être supporté par la volonté du médecin.
Le traitement moral est cette stratégie par laquelle le
pouvoir médical s’appuie sur tous les apports institution-
nels qui eux-mêmes ont été agencés pour lui servir de
relais. Relation dont il serait naïf de s’étonner qu’elle
prenne souvent l’allure d’une lutte. Cette violence est de
droit, c’est celle de la raison. L’aliéné n’est qu’un
« infirme 84 » dont de surcroît le handicap se donne fré-
quemment sur le mode de l’excès, de la démesure. Il faut
le faire plier, le maîtriser par une relation thérapeutique
qui prend l’allure d’un tournoi entre le bien et le mal.
Ce n’est pas un hasard si la psychiatrie naissante s’est
inscrite dans une forme institutionnelle qui est un héritage
de l’absolutisme politique. Le rapport qui s’y joue entre
le malade et le médecin, et qui représente le premier para-
digme du rapport thérapeutique en médecine mentale, est
une relation de souveraineté. Le fou ne peut reconquérir
son humanité que par un acte d’allégeance à une puis-
sance souveraine incarnée dans un homme. Démuni de
tout et d’abord de la raison, il n’a pas accès par lui-même
à l’ordre contractuel. S’il peut espérer s’y hisser, c’est par
la médiation d’une relation de tutelle devenue archaïque
au regard du nouveau modèle qui est censé présider à la

83. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique, op. cit., Préface, 2e éd., p. IV.
84. Ph. Pinel, suite du texte ci-dessus : « Il faut donc pour ces infirmes des
établissements publics ou particuliers soumis à des règles invariables de police
intérieure » (ibid., p. V).

95
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

réorganisation de l’ensemble des rapports sociaux. Dans


une société contractuelle, la relation médicale par rapport
au fou s’instaure donc en reproduisant un ancien rapport
d’allégeance. Pas tout à fait cependant. La nouvelle allé-
geance ne se fait plus par rapport aux valeurs de la société
féodale, mais à celles, rationnelles, de la nouvelle société
contractuelle. Le pouvoir du médecin est censé être fina-
lisé par le savoir et s’abolir, en tant que principe de
domination, avec la reconquête par le fou de l’autonomie
rationnelle. D’où un jeu particulièrement subtil entre faire
violence et redonner accès à la raison, subjuguer et libé-
rer, qui va structurer toute l’histoire du rapport thérapeu-
tique.
Pour l’instant pourtant, cette relation thérapeutique
demeure prise dans l’institution où elle se déploie. Mais,
de même que le rapport médecin-malade est déjà comme
une sublimation du rapport de souveraineté, la scène de
l’affrontement est comme une sublimation de l’institution
totalitaire. Ce n’est plus l’espace indifférencié de la pro-
miscuité et des contagions, mais un territoire ordonné dont
les parcours balisés représentent autant d’étapes vers la
guérison.

L’ÉTABLISSEMENT SPÉCIAL : HÉRITAGE ET INNOVATION.

On pourrait dire aussi bien que l’asile thérapeutique


représente une révolution, ou qu’il s’inscrit dans la conti-
nuité du développement des institutions disciplinaires. En
fait, il faut montrer comment il sauve celles-ci du discrédit
en renouvelant profondément la problématique d’où elles
tiraient leur sens. Premier aggiornamento qui opère au
triple niveau du recrutement des populations concernées,
des techniques de disciplinarisation mises en œuvre, et des
finalités politiques poursuivies.
Premièrement, le mécanisme de recrutement des popu-
lations « prises en charge », à première vue, n’a pas
changé. Il s’agit toujours d’opérer une ponction au sein
d’une masse de déviants ou de marginaux, de les arracher
à leur milieu pour les transplanter dans un espace clos afin
de maximiser l’efficacité des techniques qui leur seront
imposées.

96
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

Deuxièmement, ces techniques demeurent du même


type : apprentissage de la régularité, de l’obéissance et du
travail... Techniques disciplinaires donc, dont Michel Fou-
cault a montré la prolifération à l’ombre du pouvoir de
souveraineté, surtout dans ces milieux clos qui, depuis les
couvents religieux, fonctionnaient comme des laboratoires
où elles s’expérimentaient avant de se généraliser. Dans
l’asile (comme aussi dans les prisons), ces techniques
déploient leur cohérence systématique.
Troisièmement, les finalités visées par ces opérations
ne diffèrent pas non plus fondamentalement. Il s’agit tou-
jours d’annuler ou de réduire la distance que certains com-
portements entretiennent par rapport aux normes dominan-
tes : corriger des indisciplinés, obliger au travail des oisifs,
réadapter des malades, et aussi résorber des foyers de
désordre et d’agitation. Les lieux d’internement ont tou-
jours été censés jouer un double jeu que reprend l’asile :
réinjecter les reclus dans le circuit de la normalité, si les
techniques de disciplinarisation ont réussi ; à tout le moins
les neutraliser, et définitivement si nécessaire, par ségré-
gation.
Continuité donc par rapport à la politique de l’assistance
de l’Ancien Régime, telle du moins qu’elle commence à
se systématiser à mesure que s’impose un pouvoir politi-
que autoritaire et centralisé. Cependant, une transformation
décisive s’est opérée. À chacun des trois niveaux, la syn-
thèse aliéniste résout une aporie sur laquelle butait la
vieille institution totalitaire.
1. Premièrement, dans l’ancien système, la saisie du
perturbateur était une mesure de police. Elle devient une
intervention médicale. Le caractère ouvertement répressif
de la chasse aux illégalismes avait posé de gros problèmes
au pouvoir politique sous la royauté. La saisie des men-
diants, vagabonds, mauvais sujets et même des criminels
déclenchait fréquemment des « émotions », voire des
émeutes populaires. L’affrontement auquel ces arrestations
donnaient lieu peut bien être qualifié de politique, parce
que la violence de l’exercice du pouvoir s’y donnait dans
son arbitraire et suscitait la révolte des victimes. Ce n’était
certes pas pour le bien des contrevenants que les archers
du roi s’en saisissaient pour les jeter dans ces maisons
abhorrées. Mais c’est pour le bien des malades que la

97
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

médecine aliéniste les prend en charge. La séquestration


apparaît maintenant comme une mesure presque naturelle,
humaine en tous cas, parce que la nécessité de l’isolement
est fondée sur la nature de la maladie.
La justification médicale de l’internement démobilise
donc les réactions face à l’intervention de la puissance
publique dans certaines occurrences qui relèvent du main-
tien de l’ordre. Mais elle assure aussi une détection plus
sûre d’une partie des populations visées. Si, sous l’Ancien
Régime, l’enfermement s’était voulu une mesure politique
pour contrôler les indésirables, son efficacité était restée
douteuse. La multiplicité des arrêtés royaux sur la répres-
sion de la mendicité et du vagabondage, pris souvent à
quelques années d’intervalle, est éloquente à cet égard :
pour avoir à renouveler si souvent ces directives, il fallait
bien qu’elles soient peu ou mal appliquées. Le plus gros
de la foule des déviants et des marginaux passait à travers
les mailles trop lâches d’un filet tendu par différentes
instances répressives à l’action mal coordonnée. Identifier
médicalement une partie d’entre eux, spécialiser un appa-
reil dans la tâche de les contrôler, c’est se donner un
moyen plus efficace de les recenser d’abord, de s’en saisir
ensuite.
2. Deuxièmement, l’efficacité des mesures disciplinai-
res appliquées aux reclus des maisons de force, hôpitaux
généraux, dépôts de mendicité, etc., était encore plus dou-
teuse que celle des dispositions qui réglaient leur arresta-
tion. Même contraste ici entre les règlements de ces ins-
titutions qui parlent de travail, d’obéissance aux préceptes
moraux et religieux, et les témoignages et les plaintes sur
leur fonctionnement réel qui y dénoncent unanimement le
règne de la friponnerie et du vice. À la vénalité et au
sadisme des gardiens répond l’oisiveté, la débauche, les
rixes, l’esprit de révolte des reclus. Une maison de force
est, en principe, un instrument de gouvernement d’une
efficacité indépassable. Dans un milieu protégé des
influences extérieures, les administrateurs disposent d’un
pouvoir discrétionnaire sur des sujets qui ne peuvent
qu’obéir sans aucun recours. Non seulement les dirigeants
sont les maîtres d’une police intérieure qui distribue à son
gré les sanctions et les peines, mais encore, dans beaucoup
de ces maisons, ils avaient une large latitude pour fixer

98
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

la durée des séjours en fonction de la conduite des pen-


sionnaires 85.
Dans les faits pourtant, l’administration de ces institu-
tions ressemble à celle de ces gouvernements despotiques
qui font alterner la terreur et le laxisme faute de parvenir
à imposer un régime régulier de contraintes. Comment
un pouvoir peut-il être absolu sans tomber dans l’arbi-
traire, imposer ses décisions sans appel en demeurant
« mesuré », c’est-à-dire efficace et rationnel ? La psychia-
trie offre une solution originale devant ces contradictions
qui avaient bloqué la politique de l’internement et l’avaient
conduite finalement à l’échec. Elle propose une instru-
mentalisation du pouvoir absolu qui rend efficace et
rationnel son exercice.
L’ordre asilaire est bien l’imposition de techniques dis-
ciplinaires, mais la technologie médicale leur donne une
unité qui leur faisait défaut. Des « Charités » des Frères
de Saint-Jean-de-Dieu par exemple, le Père Dunod disait
qu’elles étaient à la fois des maisons religieuses, des sémi-
naires d’éducation et des manufactures 86. Trois fonctions
dont l’unité est à la fois réelle (ce sont bien les mêmes
techniques qui sont imposées) et problématique (prier,
respecter le règlement intérieur et travailler renvoient à
trois principes d’obligation hétérogènes quant à leur fon-
dement). Dans l’asile, la justification thérapeutique de tou-
tes les activités les déduit du même principe. L’organisa-
tion de la vie quotidienne est traitement, la soumission aux
ordres du personnel est traitement, le travail est traitement.
Le « traitement moral » est le déploiement d’une techno-
logie englobante qui est censée unifier de l’intérieur la
diversité des contraintes (d’ordre économique, administra-
tif, personnel, etc.) qui s’imposent au reclus. La moindre
péripétie de la vie quotidienne est reprise dans le projet
global de l’institution et haussée à la dignité de support
thérapeutique.
Cette unité est renforcée par l’unicité de commande-
ment sous leadership médical absolu. Dans les institutions
closes de l’Ancien Régime, il existait des foyers de pou-

85. Cf. P. Sérieux, Le quartier d’aliénés du dépôt de mendicité de Soissons,


op. cit.
86. P. Dunod, Projet de la Charité de la ville de Dôle, Paris, 1698.

99
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

voir en concurrence : directeur et administrateurs (reli-


gieux ou laïcs), trésorier, concierge, aumônier, personnel
de surveillance (religieux ou laïcs), médecin (lorsqu’il y
pénétrait), etc. Pour l’asile, la thèse de la suprématie de
la direction médicale est posée d’entrée de jeu par Pinel.
Elle ouvre, nous y reviendrons, un long débat technique
sur les prérogatives respectives de la médecine et de
l’administration dans la gestion hospitalière. Néanmoins,
il est acquis en principe que « le médecin, par la nature
de ses études, l’étendue de ses lumières, et l’intérêt puis-
sant qui le lie au succès du traitement, doit être instruit
et devenir le juge naturel de tout ce qui se passe dans
un asile d’aliénés 87 ». Petite république platonicienne,
l’asile réalise la synthèse du savoir et du pouvoir dans
cette figure moderne du philosophe-roi qu’est le méde-
cin-chef.
3. Troisièmement, c’est dans l’asile que le double jeu
de l’institution totalitaire entre neutraliser et rééduquer
trouve sa meilleure justification. Si, comme Michel Fou-
cault l’a montré, le contrôle exercé sur les déviants peut
se faire selon deux modèles antagonistes, l’exclusion et
le quadrillage disciplinaire 88, ces deux stratégies ne sont
pas exclusives l’une de l’autre. Tout se passe comme si,
de la léproserie à l’asile en passant par l’Hôpital général
et le dépôt de mendicité, une forme mixte se mettait
progressivement en place dans laquelle la ségrégation
représenterait une première étape à annuler grâce à
l’application, dans un espace clos, d’un programme de
resocialisation. Seule la léproserie paraît avoir été un
milieu de pure exclusion, s’il est vrai qu’elle s’est con-
tentée de circonscrire un no man’s land social au sein
duquel les réprouvés étaient seulement parqués. Mais,
avant même la constitution de la léproserie, le couvent a
réalisé une autre figure de l’espace clos mais plein, saturé
de règles et de disciplines, où la coupure avec le monde
extérieur n’est qu’un moyen de maximiser à l’intérieur
l’efficace des règles disciplinaires.
Le type idéal du couvent illustre l’affinité profonde qui
existe entre isolement, discipline et transformation de la

87. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique, op. cit., p. 225.


88. M. Foucault, Surveiller et punir, op. cit.

100
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

personnalité. Il donne aussi à voir l’ensemble des condi-


tions qu’exigerait la réalisation de l’utopie totalitaire :
ajustement d’un code qui sélectionne les recrues (ici, le
code religieux de la vocation), d’une technologie insti-
tutionnelle rigoureuse (cf. la règle de saint Benoît, par
exemple), et des finalités officielles de l’institution (« tuer
le vieil homme » pour reprogrammer un homme nouveau).
En principe, le postulant accepte – et même désire –
le processus de transformation de sa personnalité que
l’organisation de l’existence dans l’institution close a pour
but de promouvoir 89.
Il n’en va pas de même pour le vagabond, le délinquant,
le libertin ou même le simple miséreux. Ils n’ont a priori
aucune raison de vouloir être « moralisés ». Autrement
dit, il existe du jeu entre le code social et/ou moral qui
les sélectionne, le programme de resocialisation qui ne
peut être taillé sur mesure en raison de l’hétérogénéité
des populations qu’il est censé traiter, et la finalité réadap-
tative de l’institution qui leur est imposée de l’extérieur.
D’où un échec quasi nécessaire de l’institution totalitaire
dans la mesure où l’on oblige le reclus à rompre avec sa
culture, à répudier ses affinités de groupes et de classes,
au nom d’un projet de régénération dont il n’a que faire
parce qu’il n’exprime que la loi des maîtres. La présence
dans les institutions closes donne naissance à un rapport
de force entre gouvernants et gouvernés qui n’est pas
joué d’avance. Il est une force des faibles qui s’exprime
à travers la dissimulation et le complot, qui tourne et
détourne la loi de l’institution, et qui peut bloquer son
fonctionnement d’autant plus efficacement que ceux qui
disposent en principe de tous les pouvoirs n’ont pas une
technologie spécifique pour les instrumentaliser 90.
Dans l’asile, la coïncidence entre l’intérêt du malade
et la finalité officielle de l’institution demeure encore pour
une part fictive. Mais elle est plus crédible et, surtout,
elle tente de se réaliser à travers un dispositif technique
plus élaboré. Elle est plus crédible, parce qu’elle suppose
la coïncidence de la guérison du malade et du caractère
thérapeutique de l’institution. Or la monopolisation du

89. Cf. la présentation d’Asiles d’E. Goffman, trad. fr., Paris, 1968.
90. E. Goffman, Asiles, op. cit.

101
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

pouvoir par les représentants officiels de l’institution (les


médecins) est ici justifiée par des raisons internes à l’idéo-
logie médicale : l’« infortune » du fou étant d’avoir perdu
la raison, ce qui lui est imposé ne l’est pas vraiment
du dehors, mais au nom de ce qu’il ferait lui-même s’il
était raisonnable. Dans le dispositif institutionnel de l’asile
s’ajustent donc en une synthèse au moins idéologique-
ment cohérente le code médical, la technologie du traite-
ment moral, le statut du reclus, mineur dont l’état exige
la prise en charge par une volonté étrangère, et enfin la
position de pouvoir absolu du responsable officiel de l’ins-
titution, le médecin qui incarne cette volonté médicale.
Une seule objection : tous les malades ne guérissent
pas, il s’en faut. Mais, après tout, Dieu seul sait si, dans
les couvents, moines et nonnes n’ont pas plus souvent
trouvé le chemin de la perdition que celui du salut. Il
n’en demeure pas moins que le couvent a été une admi-
rable machine de pouvoir, l’agencement institutionnel le
plus systématique pour tuer la personnalité et reconstruire,
sur la base de cette éridation, une nouvelle définition
complète de l’homme. En somme, le plus techniquement
élaboré des laboratoires d’expérimentation sur l’homme.
L’efficacité des maisons de force arrive loin derrière. À
la fin du XVIIIe siècle, il est devenu clair que cette version
cultivée en vase clos d’une contre-organisation concertée
et systématique de l’existence humaine a échoué à procurer
une solution d’ensemble aux problèmes de la déviance.
L’asile reprend la question à nouveaux frais. Il part d’une
définition plus soigneuse de sa population, d’une disposi-
tion plus rigoureuse de ses techniques et d’une justification
plus scientifique de ses buts.
Cette première métamorphose est l’acte de naissance
de la médecine mentale. Tous les aliénistes vont s’indigner
du scandale qu’il y avait à enfermer dans les prisons de
malheureux malades. Tous souligneront l’immense pro-
grès philanthropique qu’a représenté l’invention de l’asile.
Il n’y a aucune raison de suspecter leur sincérité. Davan-
tage : ce serait une erreur de prétendre qu’ils se sont
complètement trompés. Ils ont opéré une métamorphose.
Ils ont inventé une « autre scène », c’est-à-dire un espace
très différent, mais qui est aussi le même. Cependant,
pris par leur pratique, ils n’ont pas reconnu ce qui subsis-

102
LE SAUVETAGE DE L’INSTITUTION TOTALITAIRE

tait du vieux squelette sous la nouvelle construction. Sans


doute ne le pouvaient-ils pas. Puissions-nous seulement,
au lieu de les condamner, tirer la leçon d’une distance
qu’il n’y a pas grand mérite à prendre, puisque tout cela,
espérons-le du moins, est en train de mourir. Mais le
phénix peut renaître de ses cendres. N’y a-t-il pas un dis-
cours sur la libération de la parole qui pourrait être aussi
libérateur-mystificateur que celui sur la libération des alié-
nés de leurs chaînes ?
chapitre 3
la première médecine sociale

À partir du bastion asilaire conquis dès Pinel, une nébu-


leuse complexe émerge dans les trois premières décennies
du XIXe siècle. Elle tisse des liens entre des pratiques en
apparence hétérogènes : hospitalières et extra-hospitaliè-
res ; référées à un savoir qui se veut nouveau mais défen-
dant les intérêts corporatistes d’un groupe professionnel ;
prétendant s’imposer par une pure compétence technique
alors qu’elles reçoivent une sanction légale, etc. Mais
toutes ces pratiques ont un point commun : elles sont
indexées médicalement et s’imposent à travers la recon-
naissance de cette qualification médicale. D’où la ques-
tion préalable – avant de suivre, au chapitre suivant, leur
diffusion – : quelle a été la fonction spécifique d’un
codage médical pour constituer ce nouveau champ
d’objets ? Et, plus précisément, de quelle référence médi-
cale s’agit-il ? Quelle est la médecine, et quels sont les
médecins, qui réussissent des opérations ayant apparem-
ment plus à voir avec une problématique de l’ordre public
qu’avec cette patiente exploration des corps à travers
laquelle, au même moment, la clinique fonde la médecine
moderne sur de nouvelles bases ?
« Médecine spéciale », « médecins spéciaux » : ainsi les
acteurs se qualifient-ils eux-mêmes. Qu’est-ce à dire ? Il
s’agit en fait d’une médecine sociale dont la médecine
mentale élabore la première figure. En elle un code médi-
cal déjà périmé et une vieille rêverie politique trouvent
dans leur alliance une nouvelle jeunesse. La réussite his-
torique de l’aliénisme tient à ce qu’il a su joindre – ou
plutôt ne pas dissocier – une trame médicale, garantie de
respectabilité scientifique, et une trame sociale, celle
des philanthropes et des réformateurs de la période post-

104
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

révolutionnaire à la recherche de nouvelles techniques


assistancielles.

NAISSANCE D’UNE SPÉCIALITÉ.

Pinel a représenté un tournant. Il a réalisé en sa per-


sonne la disjonction créatrice de la première spécialité
médicale. C’est un médecin « généraliste » – Si le mot
peut s’employer avant l’apparition des « spécialités » –
qui donne d’abord avec sa Nosographie philosophique, la
grande somme des connaissances médicales du XVIIIe siè-
cle. Vers le milieu de sa vie, nommé, pour des raisons
qui tiennent surtout à la conjoncture politique, à Bicêtre,
puis à la Salpêtrière, il se met à consacrer l’essentiel de
son activité théorique et pratique aux aliénés. Pourtant, sa
notoriété principale est toujours celle d’un grand médecin
encyclopédique. D’ailleurs, lors de la création de l’École
de santé de Paris par décret de la Convention du 14 fri-
maire an III, il occupe la chaire de professeur adjoint de
physique médicale et d’hygiène, puis celle de professeur
de pathologie médicale (pathologie interne) qu’il gardera
jusqu’à sa révocation en 1822 1.
Esquirol est le premier « spécialiste », en ce sens qu’à
partir de lui une carrière tout entière consacrée à l’alié-
nation mentale est ouverte. Il rejoint Pinel à la Salpê-
trière dès l’an VIII. Dans les années suivantes il regroupe
autour de lui tous ceux qui deviendront les grands noms
du mouvement aliéniste, Falret, Pariset, Ferrus, Georget,
Voisin, Leuret, un peu plus tard Trélat, Calmeil, Foville,
Lassègue, Chambeyron, Evrat, etc. 2. Ce détachement du
tronc commun de la médecine innove au moment même
où la réorganisation de la profession médicale va plutôt
dans le sens du renforcement de son unité. C’est ainsi

1. A. Corlieu, Centenaire de la faculté de médecine, Paris, 1896. On trouve


dans cette plaquette l’horaire et le programme des différents cours donnés à
l’École de médecine de Paris, devenue faculté lors de la réorganisation napo-
léonienne de 1808. Celui de Pinel n’a rien à voir avec la médecine mentale.
2. Cf. R. Semelaigne, Quelques pionniers de la psychiatrie française, Paris,
1930, et Médecins et philanthropes, Paris, 1912 ; cf. aussi A. Moret, Notices
bibliographiques, Paris, 1894 ; A. Ritti, Histoire des travaux de la société
médico-psychologique, Paris, 1913.

105
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

que la réforme fondamentale de Fourcroy de l’an XI,


complétant celle de l’an III, met fin à la séparation origi-
naire de la médecine et de la chirurgie en imposant une
formation commune aux deux disciplines 3.
Le groupe des aliénistes opère dans la médecine une
découpe originale dont la spécificité se maintiendra
jusqu’à la réforme de statut des médecins-chefs des hôpi-
taux psychiatriques en 1968. Il réalise l’unité d’une for-
mation homogène, décalée par rapport à l’enseignement
des facultés, et d’un statut de fonctionnaire rattaché à une
institution hospitalière. Cette situation est aussi différente
de l’exercice privé de la médecine que de la carrière hos-
pitalière des facultés. Elle est le creuset du « cadre » des
médecins aliénistes (devenus médecins-chefs des hôpitaux
psychiatriques en 1937) qui a exercé jusqu’à aujourd’hui
une influence prépondérante sur l’évolution de la médecine
mentale en France. Ses traits originaux – distance par rap-
port aux universités pour la formation, homogénéité et
spécificité du recrutement, poids des traditions liées aux
conditions de la pratique dans le milieu clos de l’asile, et
bientôt statut, longtemps unique en médecine, de fonction-
naires à plein temps directement nommés par le pouvoir
central – s’originent dans ce milieu de la Salpêtrière. De
là vont partir les missi dominici d’un nouveau service
public : « Dès la promulgation de la loi de 1838, de jeunes
médecins, choisis pour la plupart parmi les élèves des
maîtres éminents qui enseignaient l’aliénation mentale
dans les hospices de Paris, furent envoyés dans les dépar-
tements pour organiser le nouveau service. Ces mission-
naires eurent tout à créer 4. »
En fait, le mouvement avait commencé bien avant 1838.
À cette date, tous les services parisiens étaient dirigés par
des représentants de l’école. Esquirol, qui tenait la haute
main sur les nominations, avait déjà placé ses élèves à
Rouen, Nantes, Toulouse, Auxerre, Rennes, etc.
Dès 1830, un opposant, l’avocat Elias Regnault, dans
sa polémique contre les prétentions aliénistes en matière

3. U. Trélat, De la constitution du corps des médecins et de l’enseignement


médical, Paris, 1828.
4. A. Ritti, « Éloge d’E. Renaudin », in Histoire des travaux de la Société
médico-psychologique, op. cit., p. 122.

106
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

d’expertise médico-légale (cf. infra, chap. IV), témoigne


de cette précoce autonomisation de la spécialité. Les
« médecins spéciaux », sur la base de leur formation com-
mune dans les asiles se posent déjà comme un corps uni
face à leurs confrères : « Quelques médecins, parce qu’ils
ont été attachés à un hospice d’aliénés, soit comme inter-
nes, soit à un titre plus élevé, ne comptent pour rien la
voix de tous les autres, et, retranchés dans leur spécialité,
ils contestent à leurs confrères du dehors le droit de con-
naître et de prononcer. (...) Ainsi d’une part se présentent
les médecins des hôpitaux avec leur science spéciale,
taxant les autres d’ignorance ; d’autre part la masse des
médecins réclament contre ces analystes privilégiés de
l’intellect humain en soutenant que, si leurs lumières sont
incertaines, cette incertitude est générale 5. »
Tout a donc commencé « à l’époque déjà lointaine où
florissait l’école de la Salpêtrière » dont Lasègue évoque
trente ans plus tard l’atmosphère chaleureuse : « Les leçons
ne tenaient qu’un emplacement secondaire, mais, à côté
de l’auditoire de l’amphithéâtre, il existait le cercle plus
étroit des élèves assidus. Le service était accessible à tous,
sans formalités, sans doctrine imposée, chacun étudiait
selon la pente de ses aptitudes, et rapportait ses observa-
tions personnelles débattues et discutées, contreversées en
commun avec l’indulgente participation du maître. On
vivait ainsi dans une amicale activité d’esprit dont aucun
de nous n’a perdu le souvenir 6. »
Sentiment d’avoir le vent en poupe, d’ouvrir un champ
de recherches indéfinies, et en même temps de voir ses
innovations accueillies en général avec faveur parce
qu’elles correspondent à une attente tellement pressante
qu’elle n’est pas trop regardante sur la qualité de la
réponse : « C’était le temps où la médecine mentale jouis-
sait de la faveur acquise à toutes les nouveautés en méde-
cine. On l’étudiait peu ; mais on ne la discutait pas, et
les décisions rendues par les médecins aliénistes étaient
accueillies avec la déférence que l’on accorde aux affir-

5. E. Regnault, Nouvelles réflexions sur la monomanie homicide, Paris,


1830, p. 5-6 (souligné par l’auteur).
6. Ch. Lasègue, « Notice nécrologique sur J.-P. Falret, Archives générales
de médecine, 1871, I, p. 487.

107
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

mations scientifiques trop jeunes pour avoir subi l’épreuve


de la contradiction 7. »
Ainsi sous l’enthousiasme perce une note plus grave.
Non seulement ce succès est fragile, mais il pourrait bien
y avoir contresens sur ce qui est censé le garantir. « Esqui-
rol avait introduit dans la pathologie une méthode à
laquelle ses élèves restaient religieusement attachés. Tan-
dis que la physiologie affirmait, avec Broussais, sa pré-
pondérance en médecine, il était naturel que la psycholo-
gie, cette physiologie de l’intelligence, réclamât les mêmes
droits. L’état normal des facultés de l’esprit venait d’être
l’objet de recherches habiles, ardentes, presque passion-
nées. On se hâtait d’utiliser, au profit de la pathologie, des
découvertes encore inexploitées. Le docteur Falret avait
une foi réfléchie, convaincante et convaincue, dans l’ave-
nir de la médecine psychologique, et, comme ses contem-
porains, il se détachait, moitié à son insu, moitié sciem-
ment, de ce que les Allemands ont appelé depuis la
médecine somatique. Ce fut la direction décevante de sa
vie si bien remplie 8. »
Paradoxe : à la mesure de la croissance spectaculaire de
la première spécialité médicale se creuse une distance de
plus en plus grande par rapport à ce qui devrait lui servir
de fondement, le développement concomitant de la méde-
cine en général. Les « affirmations scientifiques trop jeu-
nes » de la médecine mentale reposent en fait sur une
référence médicale très vieille. Proposition qui vaut qu’on
s’y attarde. Ou bien cette fixation est une erreur, et il
faudrait encore expliquer pourquoi l’archaïsme a payé en
médecine mentale au moment même où la médecine
moderne constituait ses fondements dans le même milieu
parisien. Ou bien c’est seulement à travers un modèle
médical bien particulier – et, malheureusement pour la
« science », déjà périmé – que la médecine mentale pouvait
accomplir son mandat, parce que ce mandat n’était pas
essentiellement médical.
Le « choix » de ce corpus théorique apparaît moins com-
mandé par sa « scientificité » médicale que par sa perti-
nence à coder une problématique sociale. Certains aujour-

7. Ibid., p. 488.
8. Ibid., p. 490.

108
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

d’hui diraient que le savoir mis en œuvre par cette


première psychiatrie s’épuise dans sa détermination idéo-
logique. De fait, il n’y a nulle « coupure épistémologi-
que » ici entre les références savantes et une demande
sociale qu’elles expriment au premier degré. Mais une
telle disqualification n’aurait pas beaucoup de sens. Posi-
tivement, la force de la synthèse aliéniste a tenu au con-
traire à son aptitude à instrumentaliser les préoccupations
pratiques des hygiénistes et des philanthropes. D’où la
première question : en quoi et pourquoi le corpus aliéniste
a-t-il pu donner une formulation opératoire à la politique
de ces réformateurs sociaux ? Réponse esquissée au cha-
pitre précédent, qui a montré en quoi le sauvetage d’une
partie de l’institution totalitaire pouvait s’inscrire dans
une stratégie de contrôle de la déviance. Mais c’est
l’ensemble du système aliéniste qui est susceptible de
reformuler « scientifiquement » les exigences de la nou-
velle politique de l’assistance qui s’élabore au même
moment.

UN SAVOIR TRÈS SPÉCIAL.

Pinel donne la première formulation d’ensemble du cor-


pus théorique de la science aliéniste, comme il est le pre-
mier à caractériser l’ensemble de sa pratique hospitalière.
Mais, plus encore que la technologie pinélienne, son œuvre
théorique doit se lire en continuité par rapport à la méde-
cine du XVIIIe siècle. Sa Nosographie philosophique est le
dernier des grands systèmes classificatoires fondés sur le
recueil méthodique des signes extérieurs des maladies :
« Une distribution méthodique et régulière suppose dans
son objet un ordre permanent et assujetti à certaines lois
générales. Or les maladies, qu’on regardait à tort comme
des écarts ou des déviations de la nature, n’ont-elles point
ce caractère de stabilité puisque leurs histoires, recueillies
par les anciens et les modernes, sont si conformes,
lorsqu’on ne trouble point la marche de la nature ? Une
observation attentive et constamment répétée ne porte-
t-elle point à les faire envisager comme des changements
passagers, plus ou moins durables, dans les fonctions de
la vie, et manifestés par des signes extérieurs avec une

109
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

constante uniformité pour les traits principaux, et des


variétés innombrables pour les traits accessoires ? Ces
signes extérieurs, (...) forment, par leurs diverses combi-
naisons, des tableaux détachés, plus ou moins distincts et
fortement prononcés, suivant qu’on a la vue plus ou
moins exercée, ou qu’on a fait des observations profondes
ou superficielles 9. »
La constitution d’une science de l’aliénation mentale
est purement et simplement le décalque de cette méthode
classificatoire de la médecine générale du XVIIIe siècle,
elle-même héritée des sciences naturelles : « Pourquoi
donc ne point transporter à cette partie de la médecine,
comme à ses autres parties, la méthode usitée dans toutes
les branches de l’histoire naturelle ? Les traits distinctifs
de l’aliénation mentale, à certaines variations accessoires
près, ne sont-ils pas les mêmes dans toutes les observations
exactes recueillies à diverses époques ? Et ne doit-on point
en conclure que tous les autres faits que l’on pourra
recueillir viendront se placer naturellement dans les divi-
sions qu’on aura adoptées ? C’est ce que confirment d’ail-
leurs chaque jour les aliénés de l’un et de l’autre sexe
admis dans les hospices 10. »
Il s’agit bien de l’application du principe méthodologi-
que général en lequel Pinel résume son œuvre, et qui l’ins-
crit dans la médecine des espèces : « Une maladie étant
donnée, déterminer son vrai caractère et le rang qu’elle
doit occuper dans un tableau nosologique 11. » L’attitude
scientifique consiste simplement à observer le cours natu-
rel des troubles morbides en s’assurant qu’il n’a été per-
turbé par aucune interférence étrangère. Comme pour les
fièvres et les affections corporelles, on verra aussi les
maladies de l’esprit s’ordonner en configurations stables à
partir de la simple description de leurs symptômes. La
nouveauté que Pinel se flatte d’avoir introduit par rapport
à ses prédécesseurs en matière d’aliénation mentale tient
exactement en ceci : observer minutieusement les signes

9. Ph. Pinel, Nosographie philosophique ou la méthode de l’analyse appli-


quée à la médecine, Paris, 1800, Introduction à la 1re édit., p. VI-VII.
10. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale, op. cit.,
p. 136.
11. Ph. Pinel, Nosographie philosophique, op. cit., p. X.

110
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

de la maladie dans l’ordre de leur apparition, dans leur


développement spontané et dans leur terminaison natu-
relle. C’est pourquoi sa méthode est à ses dires « philoso-
phique » au sens de Locke et de Condillac : le contraire
de « métaphysique », elle récuse les spéculations hasar-
deuses sur les causes obscures des phénomènes. Pinel
s’inscrit dans la tradition philosophique de l’école anglaise
reprise en France par Condillac et par les idéologues et
spécialement appliquée à la médecine par Cabanis :
l’homme est malléable par l’expérience puisque toutes ses
connaissances lui viennent du dehors ; toutes les idées et
les connaissances sont un composé de sensations et peu-
vent être réduites par l’analyse en leurs éléments sim-
ples 12. C’est l’obscurantisme métaphysique qui vise un
au-delà des phénomènes. La science se contente de retrou-
ver leur ordonnancement rationnel en s’en tenant à ce qui
est donné dans l’expérience. Elle distingue l’essentiel de
l’accessoire, le constant de l’accidentel, mais à partir de
ce qui apparaît à l’observation attentive.
La conséquence pratique de cette orientation en méde-
cine mentale est de diriger l’attention sur les signes ou
symptômes de la folie, au détriment de la recherche de son
siège dans l’organisme. La rationalité ainsi conquise est
seulement classificatoire. Elle consiste à grouper selon leur
ordre naturel les manifestations apparentes de la maladie.
Rationalité purement phénoménologique donc, qui s’épuise
à constituer des nosographies. Paradoxe au moment où,
à travers « l’ouverture des cadavres », un nouveau modèle
de scientificité commence à s’imposer. L’exploration du
soubassement organique, qui va devenir l’attitude « scien-
tifique » en médecine, est encore assimilée par Pinel à
l’obscurantisme « métaphysique » des vagues spéculations
sur les causes cachées des phénomènes : « Ce serait faire
un mauvais choix que de prendre l’aliénation mentale
comme un objet particulier de ses recherches, en se livrant
à des discussions vagues sur le siège de l’entendement et
la nature de ses lésions diverses ; car rien n’est plus obs-
cur et plus impénétrable. Mais, si on se renferme dans

12. Cf. G. Rosen, « The philosophy of the ideology and the emer-
gence of modern medecine in France », Bulletin of History of Medicine,
1946, vol. XX.

111
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

de sages limites, qu’on s’en tienne à l’étude de ses carac-


tères distinctifs manifestés par des signes extérieurs, et
qu’on n’adopte pour principes du traitement que les résul-
tats d’une expérience éclairée, on rentre alors dans la mar-
che qu’on suit en général dans toutes les parties de l’his-
toire naturelle ; et, en procédant avec réserve dans les cas
douteux, on n’a plus à craindre de s’égarer 13. »
Sur ce point décisif, Pinel a été pour l’essentiel suivi
par le groupe de la Salpêtrière, qui s’est ainsi placé à
contre-courant du développement contemporain du savoir
médical. Rien de commun en effet entre cette sorte de
phénoménologie descriptive et ce regard clinique dont
Michel Foucault a daté la naissance exactement au même
moment et dans le même milieu parisien, regard qui trans-
perce les signes, casse les arrangements de surface, et
cherche dans les tissus ou les organes le principe d’une
intelligibilité sous-jacente de la maladie 14.
Le divorce était trop grand pour ne pas être perçu par
les contemporains. On connaît la polémique qui a opposé
Pinel et Broussais, le prophète de la « physiologie 15 ». En
termes plus mesurés, Bichat exprime clairement l’incom-
patibilité des principes de l’école aliéniste avec ceux de la
médecine « scientifique ». « Il n’y a que quelques années,
tous ceux qui étaient à la tête d’hospices d’aliénés (...)
tenaient les aliénations mentales pour des maladies de
l’âme et de l’esprit auxquelles le corps n’avait pas la moin-
dre part ; ou ils plaçaient leur siège immédiat dans la poi-
trine ou les entrailles du bas-ventre. Non seulement cette
croyance générale détournait l’attention du véritablé siège
de ces maladies, mais elle privait encore les médecins des
maisons de fous d’un des plus précieux et des plus féconds
moyens de découvrir le rapport des altérations de facultés
fondamentales avec les altérations du cerveau. (...) Je me
réjouis (...) d’avoir opéré la plus heureuse révolution, non
seulement pour l’étude de la nature des maladies mentales,
mais aussi pour leur traitement 16. »

13. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique, op. cit., Introduction à la


1re édit., p. IX.
14. M. Foucault, Naissance de la clinique, op. cit.
15. Cf. F. J. Broussais, De l’irritation et de la folie, Paris, 1828.
16. X. Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort, Paris, 1868,
p. 72-73.

112
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

Seulement, Bichat s’illusionne sur un point : il n’a pas


réalisé cette « heureuse révolution ». Son influence comme
celle de ses contemporains orientés vers la recherche du
soubassement organique de la maladie mentale – Bayle
par exemple, le découvreur de la paralysie générale, ou
Rostan, le premier théoricien de l’organicisme, ami de
Pinel pourtant, mais qui ne fut pas aliéniste – ne pourra
s’imposer que plus tard, précisément lorsque le courant
pinélien aura épuisé son crédit.
La contradiction est si réelle qu’elle apparaît dans
l’œuvre même de la plupart des disciples. Falret projette
au début de sa carrière un traité intitulé Instructions à tirer
des ouvertures de corps des aliénés pour le diagnostic, le
pronostic et le traitement des maladies mentales. Il ne
l’écrira jamais et répudie de plus en plus ses tentations
organicistes à mesure qu’il progresse dans le cursus alié-
niste, formulant pour finir la doctrine de l’« éclectisme
thérapeutique » sur laquelle il faudra revenir.
Le cas le plus typique est celui de Georget. C’est sans
doute l’esprit le plus perspicace de l’école et le plus médi-
calement orienté en fonction des nouveaux critères. Il voit
bien l’impasse où conduit la recherche nosographique du
point de vue de l’exploration des lésions du cerveau. Dès
1820, il se prononce donc nettement contre Pinel et Esqui-
rol sur la nécessité d’accorder la prépondérance à la
recherche du siège de la folie. Il est le premier à faire du
délire un simple symptôme de l’aliénation mentale à ne
pas confondre avec la « nature » de la maladie. Mieux, il
voudrait faire dépendre le traitement de la folie de la
constitution d’un savoir portant sur l’organisme : « Des
connaissances moins vagues sur le siège de la folie, sur
la nature, le développement, la marche et la terminaison
de ses phénomènes divers, assimilés à tous les autres phé-
nomènes morbifiques, mettent à même de perfectionner
beaucoup le traitement de la folie, de l’établir sur des
principes entièrement avoués par la raison 17. » Georget
dessine ainsi un nouveau programme thérapeutique qui
implique un jugement sévère sur le traitement moral :
« La médecine empirique des symptômes perd de son

17. E. G. Georges, De la folie, Paris, 1820, p. 245.

113
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

crédit : on sait que ce n’est point les ramifications mais


la source du mal qu’il faut atteindre, qu’on ne doit point
donner de remèdes sans en connaître l’action et sans
prévoir les effets qu’ils pourront produire, tant sur l’organe
malade que sur le reste de l’économie. » « Quant à la partie
empirique, dite morale, elle est fondée sur les principes
opposés : son administration n’a presque aucun rapport
avec l’état présumé du cerveau ; les troubles intellectuels
seuls en fournissent à peu près tous les éléments 18. »
Georget apparaît ainsi le défenseur d’une médecine plus
scientifique qui gratterait l’apparence des symptômes,
dépasserait le chatoiement des formes du délire pour
remonter aux causes organiques. À cette connaissance
objective correspondrait un traitement différentiel des
maladies mentales qui ferait la plus large part à l’admi-
nistration « de moyens médicamenteux internes et exter-
nes ».
Mais, brusquement, renversement du régime de l’argu-
mentation : les traitements « que nous appelons directs,
empiriques ou moraux, toujours nécessaires, produisent
des effets presque constants et d’une utilité bien mieux
constatée que les autres. Seuls ils peuvent guérir beaucoup
de folies 19 ». Ces moyens moraux, surtout l’isolement et
la pédagogie médicale, sont « directs », parce qu’ils agis-
sent directement sur le délire, c’est-à-dire sur le symptôme.
Mais, au prix d’une inconséquence étonnante de la part
d’un esprit aussi délié que Georget, leur supériorité tient
à ce qu’ils agissent aussi directement sur les causes de la
folie. Car les principales causes de la folie sont morales,
qu’il s’agisse des « causes prédisposantes » (« c’est surtout
certaines dispositions de l’état moral et intellectuel que
l’on doit regarder comme propres à favoriser le dévelop-
pement de la folie ») ou des « causes efficientes directes
ou cérébrales » (« sur cent aliénés, quatre-vingt-quinze au
moins le sont devenus à la suite d’affections, de commo-
tions morales 20 »). L’organicisme de principe se nie ici
pour laisser place à la psychogenèse.
Autre exemple de l’impossibilité d’inscrire le mouve-

18. Ibid., p. 246.


19. Ibid., p. 258.
20. Ibid., p. 155 et p. 160.

114
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

ment aliéniste dans le développement linéaire de la méde-


cine « scientifique », la découverte de la paralysie géné-
rale. Dès 1822, Bayle identifie une succession de stades,
marqués par des syndromes spécifiques faisant de la para-
lysie générale une maladie mentale particulière qui suit sa
propre progression, et non, comme on le croyait en général
à l’époque, la phase ultime de dégradation de la démence.
Cette découverte est après coup apparue comme exem-
plaire dans une perspective organiciste, puisqu’elle parais-
sait imposer un rapport nécessaire entre la présence d’un
agent organique (le tréponème pâle) et un ensemble précis
de symptômes psychiques. Pourtant, à y regarder de plus
près, les choses sont loin d’être si claires au début. Bayle
est bien conscient de la divergence entre sa méthode et
celle de la majorité des aliénistes : « Ces savants auteurs
[Pinel et Esquirol] se sont contentés en général d’observer
les phénomènes sans chercher à remonter à leur source,
de décrire scrupuleusement les faits sans vouloir les rat-
tacher à aucune cause productrice 21. » Pourtant lui-même
oscille entre une étiologie physique et une étiologie morale
(psychologique et sociale) de la paralysie générale. Par
exemple, constatant que les anciens soldats des armées
napoléoniennes en sont plus fréquemment atteints, il rat-
tache ce fait aux conditions traumatisantes de la vie mili-
taire et, entre autres, à la déception causée par la chute de
l’Empire. Le rôle de la syphilis est discuté comme une
des causes possibles 22. De même Esquirol, observant la
forte proportion de paralytiques générales parmi les
anciennes prostituées, en attribue l’origine à leurs excès
et non à l’infection syphilitique. Sans doute la preuve
définitive de l’origine organique de la paralysie générale
ne sera-t-elle administrée que bien plus tard, lorsque les
altérations du cerveau par l’agent pathogène seront obser-
vées au microscope 23. Mais dès la première moitié du
XIX siècle, dans le même milieu de l’école de Paris, la
e

connaissance des formes cliniques de la syphilis était

21. A. L. J. Bayle, Nouvelle doctrine des maladies mentales, Paris, 1825,


p. 8-9.
22. A. L. J. Bayle, Traité des maladies du cerveau et de ses membranes,
Paris, 1826, p. 498 sq.
23. Cf. G. Rosen, Madness in Society, Londres, 1968, chap. IX, « Patterns
of discovery and control in mental illness ».

115
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

parfaitement au point. En fait, la question « scientifique »


de l’étiologie de la paralysie générale a été prise dans (et
à nos yeux obscurcie par) la grande discussion de l’époque
sur le rôle du développement de la civilisation dans
l’accroissement des troubles mentaux. Aussi bien Lunier 24
que Baillarger 25 soulignent ce rapport, qui les conduit à
mettre l’accent sur les conditions sociales d’apparition de
la paralysie générale. Les choses sont si peu claires que,
faisant en 1853 le bilan de la question, J. Falret montre
que la lignée proprement « organiciste » ne représente que
l’une des quatre interprétations dominantes de la nature de
la maladie 26.
Ces hésitations sont celles de toute l’école aliéniste, à
l’exception sans doute de Leuret, qui a produit d’emblée
une conception totalement psychogénétique de l’aliénation
mentale : « La folie consiste dans une aberration des facul-
tés de l’entendement ; elle n’est pas, comme les maladies
ordinaires, caractérisée par des symptômes physiques, et
les causes qui la produisent, quelquefois appréciables aux
sens, appartiennent le plus souvent à un ordre de phéno-
mènes complètement étrangers aux lois générales de la
matière : ce sont les passions et des idées 27. » Le déta-
chement complet de la médecine mentale du tronc de la
médecine est la conséquence logique de cette position. Ce
prix, les autres aliénistes n’ont pas voulu le payer. À la
Salpêtrière comme dans les nouveaux asiles qui se cons-
tituent sur son modèle, on « ouvre des cadavres » et on
cherche dans la forme du crâne les signes d’une déficience
organique, voire d’une malformation héréditaire. Mais tout
se passe comme si, cette allégeance au modèle moderne
de la scientificité médicale une fois faite, on se tournait
vers les questions vraiment sérieuses, qui sont d’ordre
pratique, et auxquelles l’anatomie ne procure pas de
réponse.

24. L. Lunier, « Recherches sur la paralysie générale progressive pour servir


à l’histoire de cette maladie », Annales médico-psychologiques, 1849.
25. M. J. Baillarger, « De la découverte de la paralysie générale et des
doctrines émises par les premiers auteurs », ibid., 1850.
26. J. Falret, Recherches sur la folie paralytique et les diverses paralysies
générales, Paris, 1853. Pour toute cette discussion, cf. G. Rosen, op. cit.
27. F. Leuret, Du traitement moral de la folie, Paris, 1840, p. 1.

116
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

À lire les textes de l’école, on s’aperçoit qu’elle a oscillé


entre deux modèles de la maladie mentale : un schème
organiciste supposant une lésion localisée à l’origine de la
maladie ; une nosographie morale et sociale des symptô-
mes du désordre renvoyant à une psychopathologie des
passions et à un terrain social pathogène. Certains écrits
parmi les plus « théoriques » affirment la suprématie du
premier modèle. Mais toujours, en dernière analyse,
l’école aliéniste a basculé du côté du second 28. Aussi tard
qu’en 1874, le rapport des inspecteurs généraux des asiles
défend encore dans les catégories de Pinel et d’Esquirol
la grande synthèse pratique de l’aliénisme 29.
Un tel consensus, à peu près maintenu en dépit du
poids contraire de l’évolution de la médecine en général,
doit renvoyer à quelque forte raison. C’est que l’accent
mis presque exclusivement sur la symptomatologie est le
plus propre à fonder une conception réactive et psycho-
gène de la maladie mentale qui donne sa justification à
la technologie du traitement moral : « Le trait le plus
saillant de la folie étant le désordre physique et moral,
puisque c’est par là qu’elle se traduit, la tendance théra-
peutique la plus uniforme doit être le rétablissement de
l’ordre dans l’exercice des fonctions et dans celui des
facultés 30. »
Cette subordination d’une conception « théorique » de
l’aliénation mentale aux exigences pratiques du traitement
est déjà explicite chez Pinel : « Un préjugé des plus funes-
tes à l’humanité, et qui est peut être la cause déplorable
de l’état d’abandon dans lequel on laisse presque tous les
aliénés, est de regarder leur mal comme incurable, et de
le rapporter à une lésion organique dans le cerveau ou dans
quelque autre partie de la tête. Je puis assurer que, dans le
plus grand nombre de faits que j’ai rassemblés sur la manie
délirante devenue incurable ou terminée par une autre
maladie funeste, tous les résultats de l’ouverture des corps,

28. Cf. par exemple M. Parchappe, « De la prédominance des causes


morales dans la génération de la folie », Annales médico-psychologiques, 1843,
t. II.
29. Constans, Lunier et Dumesnil, Rapport sur le service des aliénés en
1874, Paris, 1878.
30. H. Girard, « De l’organisation et de l’administration des établissements
d’aliénés », Annales médico-psychologiques, 1843, t. II, p. 231.

117
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

comparés aux symptômes qui se sont manifestés, prouvent


que cette aliénation a en général un caractère purement
nerveux, et qu’elle n’est le produit d’aucun vice organique
de la substance du cerveau, comme je le ferai connaître
dans la 5e section 31. »
Implication qui peut paraître « progressiste » : en deve-
nant organiciste, la psychiatrie de la fin du XIXe siècle se
résignera plus facilement à l’incurabilité et abandonnera
à leur destin d’exclus des malades que la première école
aliéniste s’efforçait de traiter. Mais il faut aussi évaluer
le coût de cet humanisme thérapeutique. L’école de la
Salpêtrière a constitué comme savoir « vrai » ce qui jus-
tifiait le plus immédiatement sa pratique, au détriment
d’une recherche clinique plus ouverte vers l’avenir, mais
dont les implications dans le cadre asilaire n’étaient pas
évidentes. Car l’espace de l’asile dominé par les exigences
du traitement moral n’est pas le champ expérimental de
la clinique, même si l’un et l’autre s’inscrivent dans le
même tissu hospitalier. Un certain divorce entre la psy-
chiatrie asilaire et la médecine hospitalière apparaît ainsi
dès l’origine. Il constitue un principe explicatif de base
pour comprendre l’évolution de la médecine mentale. Le
conflit rebondira plusieurs fois entre les « asilaires » atta-
chés à défendre et à améliorer les conditions d’exercice
de leur « médecine spéciale » et une orientation techni-
ciste et moderniste se référant au modèle médical consti-
tué dans les hôpitaux ordinaires et les cliniques de faculté,
maintenant les CHU Nous verrons que les changements
décisifs dans l’histoire de la psychiatrie (la création des
services libres, l’organisation de l’hygiène mentale, la
séparation de la psychiatrie d’avec la neurologie, et même
les péripéties contemporaines de l’application du « sec-
teur ») marquent autant d’épisodes de ce conflit. Les luttes
institutionnelles futures, les conflits de pouvoir entre « asi-
laires » et « universitaires » opposeront toujours deux
schémas médicaux incompatibles.
Se garder cependant d’y voir de simples épisodes du
conflit des anciens et des modernes. L’aliénisme repré-
sente tout autre chose qu’un moment dépassé de l’histoire
de la médecine. Ce qui va plus tard « résister » à l’impa-

31. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique..., op. cit., p. 154.

118
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

tience planificatrice des administrateurs technocrates et des


médecins technicistes, c’est une anthropologie et une poli-
tique dont la qualification en termes de progrès ou de retard
n’est pas simple. Ainsi verra-t-on aux lendemains de la
Seconde Guerre mondiale un courant marxiste prôner le
retour au « néo-esquirolisme 32 », contre un autre modèle
de médecine sociale dont la volonté normalisatrice
s’appuie sur une conception moderniste de la médecine. Il
peut y avoir du « progressisme » dans la croyance – héritée
de la philosophie des Lumières – que la folie n’est pas un
destin, que l’homme est produit par ses œuvres, son milieu
de vie, qu’il peut être débordé par ses propres conquêtes,
dé-construit par ce qui lui advient dans l’histoire et re-
construit par un programme rationnel d’éducation dans un
cadre spécialement agencé pour maximiser l’effet des
interventions médicales. Il y a aussi du « conservatisme »
à enfermer ce programme de transformation de l’homme
dans le cadre de l’ordre établi et à lui emprunter à la fois
sa représentation péjorative de la folie et ses techniques
de disciplinarisation pour la réduire. Mais, indépendam-
ment de ces jugements de valeur, il importe de montrer
l’articulation des éléments de cette machine de pouvoir.

UN SYSTÈME BIEN FICELÉ.

1. Premier élément du système, la symptomatologie.


Le corpus théorique de la médecine mentale – les classi-
fications nosographiques – n’est que l’ordonnancement
des signes distinguant le comportement pathologique des
conduites socialement réglées. Perception purement néga-
tive d’un envers de l’ordre : l’aliéné est celui « qui n’a
habituellement égard à aucune règle, à aucune loi, à aucun
usage, ou plutôt qui les méconnaît tous, dont les discours,
le maintien et les actions sont sans cesse en opposition, non
seulement avec les mœurs du pays qu’il habite, mais encore
avec ce qu’il a d’humain et de raisonnable 33 ». « Il est
égoïste et sans sociabilité ; il est entraîné par ses idées et

32. L’expression est de L. Bonnafé, « De la doctrine post-esquirolienne »,


I et II, Information psychiatrique, avril et mai 1960.
33. F. E. Fodéré, Essai médico-légal sur la folie, Paris, 1824, p. 124.

119
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

ses sentiments maladifs en dehors du monde réel, et


n’exerce qu’un faible contrôle sur ses propres idées ; sans
empire sur lui-même, il ne réagit que très faiblement
contre ses tendances ou dispositions maladives qu’il laisse
s’exercer sans contrepoids et qui s’alimentent de leur exer-
cice 34. »
Les nosographies se contentent de monnayer en un cer-
tain nombre de sous-espèces cette perception globale et
globalement péjorative. La folie, ce trop qui est un man-
que : agitation, excès, emportement, démesure, dérègle-
ment, impulsivité, imprévisibilité, dangerosité, ces traits
codent autant de distances par rapport à la plénitude apai-
sée d’une vie qui aurait intégré toutes les normes discipli-
naires et s’en serait fait une seconde nature. L’étiquetage
nosographique ne fait ainsi que formaliser les données
immédiates de la conscience sociale de la folie.
2. Deuxième élément du système, le terrain privilégié
où éclôt la maladie mentale, le désordre social. D’où les
innombrables textes de l’école aliéniste sur les rapports de
la folie et de la civilisation, thème traité sous de multiples
facettes, qu’il s’agisse des grandes commotions politiques,
de l’accélération du progrès, de la dégradation des mœurs,
de l’abandon des anciennes croyances, des fluctuations du
commerce et de l’industrie, de la misère et de l’immoralité
des classes populaires.
« Le mouvement des idées et les institutions politiques
ayant rendu changeantes les professions d’immobiles et de
stables qu’elles étaient, il en est résulté à côté d’un grand
bien les excès d’une concurrence illimitée et un oubli de
ce que les anciennes institutions avaient de bon dans la
théorie et la pratique. Manquant d’un régulateur, la géné-
ration actuelle, qui se trouve dans une véritable époque de
transition et d’organisation, s’est élancée dans la nouvelle
carrière qu’elle s’était créée et a rencontré de nouvelles
causes de malheurs et de destruction. Beaucoup d’intelli-
gences, surexcitées par une ambition sans frein, sans limi-
tes, se sont usées, perverties dans une lutte au-dessus de
leurs forces, aboutissant à la folie, et ont trouvé dans un
oubli de la vertu ou dans une éducation insuffisante la

34. J. P. Falret, « Du traitement général des aliénés », in Des maladies


mentales et des asiles d’aliénés, op. cit., p. 686.

120
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

cause de cet accident. D’autres, mises aux prises avec le


besoin, privées de l’appui protecteur des anciennes corpo-
rations, se sont senties trop faibles pour résister, et le
découragement, la misère, les ont conduits à l’égarement
de la raison 35. »
C’est l’anomie sociale qui entretient un état d’agitation
constant et ouvre la voie aux dérèglements de la folie. Il
y a homologie profonde entre les manifestations de la folie
(ses symptômes) et ce terrain secoué par les événements
politiques et les conflits sociaux. Sur cette base générale
se greffent d’innombrables analyses sur le rôle de la mau-
vaise éducation, du relâchement des mœurs, de l’incon-
duite des femmes, de la misère, etc., dans la genèse des
troubles psychiques. « La folie est le produit de la société
et des influences intellectuelles et morales 36. » D’où le
haut rendement du thème folie-civilisation, à propos des-
quels on n’en finirait pas de citer pratiquement tous les
aliénistes. En 1874 encore, le Rapport sur le service des
aliénés orchestre longuement cette antienne, réactivée par
les événements de la Commune 37.
L’aliénisme est bien la première forme de « psychiatrie
sociale ». Il est faux de prétendre que – sauf peut-être
au moment de l’organicisme triomphant – la médecine
mentale ait fait l’impasse sur les conditions historiques
et sociales qui sont à l’œuvre dans la genèse de la maladie
mentale. Elles sont au contraire son souci constant. Mais
elle les interprète dans le cadre d’une étiologie psycholo-
gisante qui en occulte les dimensions objectives. Ambi-
guïté de toute la « médecine sociale », sur laquelle nous
reviendrons.
3. Troisième élément du système, la prépondérance des
causes morales qui a fait le lien entre le niveau individuel
ou anthropologique (symptomatologie) et le terrain social
(anomie) d’une phénoménologie du désordre. La folie,
35. H. Girard, « Compte rendu sur le service des aliénés de Fains en 1842,
1843, 1844, par Renaudin », Annales médico-psychologiques, 1846, t. VIII,
p. 143.
36. Esquirol, « Mémoire sur cette question ; existe-t-il de nos jours un plus
grand nombre de fous qu’il n’en existait il y a quarante ans ? », in Des maladies
mentales, op. cit., II, p. 742.
37. Drs Constans, Lunier et Dumesnil, Rapport sur le service des aliénés
en 1874, op. cit., p. 1-9. Cf. aussi L. Lunier, De l’influence des grandes
commotions politiques et sociales sur le développement des maladies mentales
pendant les années 1869 à 1873, Paris, 1874.

121
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

le plus souvent, est réactive à une situation de déséquilibre


social par l’intermédiaire d’une étiologie passionnelle. La
catégorie des « causes morales » rassemble l’ensemble des
événements traumatisants de l’existence. Ces traumas agis-
sent sur la sensibilité qu’ils ébranlent, déclenchant les
manifestations intellectuelles du délire : « La folie est le
plus souvent produite par le développement des passions,
par des émotions morales vives, des chagrins, etc. Les
combats de conscience et les remords la provoquent aussi
très souvent, surtout chez les femmes. Puis viennent les
excès de toute sorte, la débauche, la misère et les privations
qu’elle entraîne 38. »
La démonstration se fait sur ce point particulièrement
hasardeuse, et ce serait une gageure que d’essayer d’en
suivre les sinuosités. Statistiques fantaisistes et souvent
contradictoires, sous-estimation de données pourtant
reconnues, comme celles relatives à l’hérédité, casuisti-
que obscure sur les rapports entre les différents types de
causes (prédisposantes, secondaires, efficientes directes,
efficientes indirectes, etc.) tiennent lieu de preuves. Il
n’en demeure pas moins que l’école aliéniste s’est achar-
née à maintenir contre vents et marées l’adage de Falret :
« Un fait établi c’est que la folie est le plus souvent
engendrée par des causes morales que physiques 39. » On
ne voit pas en quoi une telle affirmation pouvait aider
l’aliénisme à s’inscrire dans la médecine vivante de l’épo-
que. Elle l’empêchait au contraire d’intégrer les recher-
ches qui se faisaient sur l’hérédité ou par les autopsies.
Mais sans ce thème de la suprématie des causes morales
s’effondrait le pont qui était censé relier les symptômes
de la maladie mentale au terrain social tenu pour respon-
sable de son éclosion. Et surtout la psychogenèse de la
folie donne sur elle la prise pratique la plus sûre : la
causalité morale de la maladie est annulable par les
moyens moraux du traitement.
4. Quatrième élément du système, le traitement moral
donc. De même que la thèse de la prépondérance des cau-
ses morales n’est pas parvenue à recouvrir entièrement
tout le champ de l’étiologie, de même le traitement moral

38. M. J. Baillarger, « Note sur la fréquence de la folie chez les prisonniers »,


Annales médico-psychologiques, 1844, t. IV, p. 77.
39. J. P. Falret, « Considérations générales sur les maladies mentales »
(1843) in Des maladies mentales et des asiles d’aliénés, op. cit., p. 62.

122
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

n’a jamais exclu l’emploi de toute une gamme de moyens


physiques, des médicaments à l’hydrothérapie. Mais, si
les psychiatres d’aujourd’hui peuvent prétendre que ce
qui compte surtout dans l’administration du médicament,
c’est la relation qu’il permet de nouer avec le thérapeute,
il est encore plus facile de réinterpréter en termes
« moraux » l’efficacité des moyens « physiques » de l’épo-
que comme les douches. Falret nomme « éclectisme thé-
rapeutique 40 » cette attitude qui s’honore de faire feu de
tout bois contre la maladie. Si le discours du traitement
moral a bénéficié d’un tel crédit alors qu’il aurait dû être
au moins relativisé par la modestie des succès thérapeuti-
ques et par la conscience de l’emploi d’une foule d’autres
remèdes, c’est qu’il est en prise directe sur la perception
morale de la folie : l’emploi de moyens moraux est immé-
diatement requis pour biffer le désordre moral : « Plus
l’aliéné est antipathique à toute régularité, plus il faut
qu’un ordre méthodique l’enveloppe de toute part et le
façonne à une existence normale qui finit tôt ou tard par
devenir un besoin pour lui 41. »
C’est pourquoi, chez les théoriciens les plus cohérents
du traitement moral comme Leuret 42, même les remèdes
les plus physiques ne peuvent jamais agir qu’à travers
leur ré-interprétation morale. Sur la base de cette convic-
tion, Leuret a développé la première théorie d’ensemble
de la psychothérapie. Il a poussé à la limite la cohérence
de l’attitude en déployant une tactique fine de disciplina-
risation strictement ajustée à chaque cas particulier. Ses
cures représentent, avant la lettre, de véritables thérapies
directives. Mais, le plus souvent, le traitement moral
s’administre de manière collective et impersonnelle. De
grandes masses de malades sont prises anonymement par
des réseaux de régulations générales. Il faut bien aller au
plus pressé, et il n’y a que demi-mal 43. La folie, au fond
n’est pas originale. L’excès de subjectivité qu’elle mani-

40. J. P. Falret, « Du traitement général des aliénés » in Des maladies men-


tales et des asiles d’aliénés, op. cit., p. 680.
41. E. Renaudin, « L’asile d’Auxerre et les aliénés de l’Yonne, Annales
médico-psychologiques, 1845, V, p. 242.
42. F. Leuret, Du traitement moral de la folie, op. cit.
43. De même que le traitement général et le traitement individuel de
la folie représentent deux variétés du traitement moral (cf. J. P. Fal-

123
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

feste n’est pas à explorer pour lui-même. Il se réduit à


quelques types de transgressions monotones, toujours per-
çues négativement sur fond d’ordre. Si c’est moins la
qualité du délire qui importe que ce qu’il trahit comme
manque, l’action continue des disciplines générales, horai-
res fixes, travaux minutés, divertissements réglés, peut
remplacer sans trop de dommage le face à face thérapeu-
tique. On ne s’étonnera donc pas s’il est fort peu question
de la folie « en elle-même » dans toute cette littérature
psychiatrique. Nul souci d’explorer pour elle-même la
subjectivité malade, aucune interrogation sur la légitimité
du monopole qu’exerce la raison sur la folie, pas le moin-
dre scrupule à imposer une relation unilatérale de pouvoir
sur le patient. Seul l’appareil compte, car seul l’appareil
– et le médecin n’est que la clef de voûte de cette
machine – vaut comme structure objective rationnelle pour
annuler un désordre qui n’est que manque à être :
« L’ordre et la régularité dans tous les actes de la vie
commune et privée, la répression immédiate et incessante
des fautes de toute espèce, et du désordre sous toutes ses
formes, l’assujettissement au silence et au repos pendant
certains temps déterminés, l’imposition du travail à tous
les individus qui en sont capables, la communauté du
repas, les récréations à heure fixe et à durée déterminée,
l’interdiction des jeux qui excitent les passions et entre-
tiennent la paresse, et par-dessus tout l’action du médecin
imposant la soumission, l’affection et le respect par son
intervention incessante dans tous ce qui touche à la vie
morale des aliénés : tels sont les moyens de traitement
de la folie, qui donnent au traitement appliqué dans ces
maisons une supériorité incontestable relativement au
traitement appliqué à domicile 44. »

ret, « Du traitement général des aliénés » in Des maladies mentales et des asiles
d’aliénés, op. cit., p. 682-683 et infra, chap. IV), l’emploi de moyens ouverte-
ment coercitifs par Leuret, ou le paternalisme bienveillant de la majorité des
psychiatres de la première moitié du XIXe siècle, sont les deux modalités extrê-
mes d’une même stratégie de disciplinarisation qui suppose une dénivellation
fondamentale entre le malade et le thérapeute et la malléabilité absolue du
premier par le second. Cf. R. Castel, « Le traitement moral, thérapeutique
mentale et contrôle social au XIXe siècle », Topique, no 2, fév. 1970.
44. M. Parchappe, Rapport sur le service médical de l’asile des aliénés de
Saint-Yon, Rouen, 1841, p. 11.

124
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

5. Cinquième élément du système, l’asile, bien sûr.


L’asile est le lieu existentiel de l’exercice de la psychiatrie
parce qu’il est le plus apte à opposer à l’environnement
naturel (c’est-à-dire familial et social), pathogène parce
qu’anomique, un milieu construit, thérapeutique parce que
systématiquement contrôlé. Dans l’asile, une pédagogie de
l’ordre peut se déployer dans toute sa rigueur. L’exercice
de l’autorité peut s’y faire plus énergique, la surveillance
plus constante, le réseau des contraintes plus serré. Cami-
sole morale qui en vaut bien une autre : « L’asile conve-
nablement organisé constitue pour eux [les malades] une
véritable atmosphère médicale ; son action incessante est
presque imperceptible, mais ils la respirent par tous les
pores et elle les modifie, à la longue, beaucoup plus for-
tement qu’on serait porté à le croire, du moins tant qu’ils
sont modifiables 45. »
Il convient toutefois de noter que si l’asile est bien la
pièce centrale du dispositif de la première médecine men-
tale, c’est comme le lieu sur-ordonné où peut le mieux se
déployer la stratégie d’intervention psychiatrique. Quelle
que soit son importance, il n’est ainsi que le moyen qui
maximise l’efficace d’une technologie de pouvoir : « Tout
dans un asile bien ordonné, les localités, les règlements et
les personnes, se trouve comme imprégné de cet esprit
d’ordre et de soumission et coopère ainsi, à l’insu même
de ceux qui en sont l’objet ou l’instrument, à l’accomplis-
sement du but général, la guérison ou du moins l’amélio-
ration des aliénés 46. »
Ce que vise fondamentalement le mouvement aliéniste,
c’est de rayer du paysage social ce foyer de désordre
qu’est la folie. La question – essentielle pour le futur,
car elle conditionne la possibilité d’un aggiornamento de
la psychiatrie dans la communauté, le secteur, etc. – est
de savoir si une telle politique est condamnée à toujours
emprunter la médiation de l’espace clos. Ceux qui parlent
de « révolutions » en médecine mentale se réfèrent en
fait toujours à des coupures institutionnelles. Le décro-
chage par rapport à l’asile sera à coup sûr extrêmement

45. J. P. Falret, « Du traitement général des aliénés » in Des maladies men-


tales et des asiles d’aliénés, op. cit., p. 685.
46. J. P. Falret, ibid., p. 698.

125
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

important. Mais, si l’on est aussi attentif aux stratégies


psychiatriques qu’aux lieux où elles s’exercent, il n’est
pas certain que les ruptures institutionnelles aient la signi-
fication de commencements absolus.
Tel a donc été le support de cohérence du système
aliéniste. Sa vigueur ne tient pas à la force de chacune
de ses parties prise isolément, mais à celle de leur arti-
culation dans une synthèse pratique. Dans toute la litté-
rature psychiatrique de la première moitié du XIXe siècle,
le contraste est frappant entre la certitude d’avoir une
tâche essentielle à accomplir, et les hésitations, les
approximations, les doutes, voire les contradictions, du
point de vue du savoir. Preuve que ce n’est pas de ce
point de vue qu’il faut saisir sa force : « Partout,
aujourd’hui, on veut guérir les aliénés, partout on veut
modifier, éclairer, réformer les criminels, et partout on
manque des éléments scientifiques nécessaires. Les lumiè-
res ne sont pas au niveau des sentiments 47. » Mais d’une
certaine manière, les « sentiments » peuvent suppléer aux
« lumières ». C’est la faiblesse théorique du système alié-
niste qui fait sa force pratique. Ou, pour mieux dire, c’est
parce qu’elle n’a pas autonomisé une dimension propre-
ment « scientifique » que la médecine mentale a pu se
réaliser immédiatement à travers ses objectifs pratiques.
Parce que les premiers aliénistes n’ont jamais institué une
rupture, ni même pris une véritable distance par rapport
à la conception sociale « ordinaire » de la folie, parce
qu’ils ont réitéré dans leurs nosographies la suprématie
de l’ordre comme ils ont imposé dans leur traitement
l’autorité du pouvoir dominant, ils ont été d’emblée de
plain-pied avec des stratégies politiques qui visaient la
perpétuation de cet ordre. Synthèse théorico-pratique, la
médecine mentale a nommé dans sa théorie ce qu’elle
avait pour objet de combattre dans sa pratique : certaines
fissures de cet ordre.
La question de la « scientificité » de la psychiatrie est
donc un faux problème. Elle n’a opéré aucune mutation
dans l’ordre du savoir médical. Par contre, elle a su indexer
médicalement des pratiques qui relèvent davantage des
techniques disciplinaires traditionnelles que des opérations

47. F. Voisin, Du traitement intelligent de la folie, Paris, 1847, p. 10.

126
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

d’exploration clinique de la médecine moderne. Com-


ment ? Par une double opération. En se référant à un
corpus médical déjà archaïque au moment de sa naissance,
celui des classifications nosographiques du XVIIIe siècle
d’abord. En les inscrivant dans un espace hospitalier en
cours de restructuration par une nouvelle technologie
médicale ensuite. Code médical donc, mais déjà périmé.
Milieu médical aussi, mais réinterprété dans le cadre
d’une pédagogie autoritaire sans rapport avec le travail
clinique. Cette double inscription s’est révélée suffisante
pour donner un label médical à une synthèse qui ne l’était
pas en fonction des critères de la médecine vivante de
l’époque. Mais que la cote médicale ait été ainsi taillée si
large lui a permis de couvrir et de légitimer des pratiques
en dehors du champ de sa stricte spécialisation. Au moins
autant que comme la constitution d’une branche nouvelle
de la médecine, la naissance de l’aliénisme doit être inter-
prétée comme la segmentation d’un nouveau groupe au
sein des professionnels de l’assistance. « Au moins
autant », c’est-à-dire ni plus ni moins. L’indexation médi-
cale a donné une certaine crédibilité « scientifique » à un
projet politique, qui lui-même a imposé le choix du type
de scientificité développée. Ce sont-là les deux faces
d’une même opération à travers laquelle la problématique
de l’assistance a franchi un nouveau seuil. Mais, pour
comprendre l’importance de l’enjeu, il faut consentir à
faire un détour.

LE NOUVEAU PAYSAGE DE L’ASSISTANCE.

La seconde moitié du XVIIIe siècle avait été marquée par


une découverte décisive : celle du rapport qui unit la
richesse au travail. « Depuis longtemps, on cherche la
pierre philosophale : elle est trouvée, le travail. 48 » La
richesse n’est plus un don, richesse donnée à l’origine par
le souverain, transmise par les filiations naturelles, libre-
ment redistribuée par l’aumône. Elle est le produit d’un

48. Romans de Coppins, in Mémoires qui ont concouru pour le prix accordé
en 1774 par l’Académie de Châlons-sur-Marne, Châlons, 1780, p. 327.

127
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

échange et a sa source dans le travail 49. Cette reconnais-


sance de la valeur-travail transforme la place que l’indigent
et les autres improductifs doivent occuper dans la structure
sociale. Au lieu de les exiler dans un espace clos pour les
moraliser, il faut les rebrancher sans coupure sur les cir-
cuits productifs. Implication décisive pour la politique de
l’assistance tirée par un contemporain : « La question des
secours publics n’est donc pas une question de morale ou
de bienfaisance pure, c’est une question de police et
d’administration. Secourir les pauvres malades n’est donc
point une vertu : c’est un devoir du gouvernement ; c’est
même plus, c’est un besoin de l’État 50. »
Non point que la solution du renfermement n’ait pas
déjà été une question de police, d’administration, de gou-
vernement. Mais on découvre désormais le gaspillage de
ressources que représentait le fait de perpétuer en vase
clos l’oisiveté de populations virtuellement productives.
Coqueau encore : « C’est un besoin sans doute de prévenir
le désordre et les malheurs où l’excès de la misère peut
entraîner la classe la plus nombreuse de la société. C’en
est un de veiller à la conservation de cette immense et
précieuse pépinière de sujets destinés à labourer nos
champs, à voiturer nos denrées, à peupler nos manufactu-
res et nos ateliers 51. » Le pouvoir royal avait été presque
exclusivement sensible au premier « besoin » d’une poli-
tique à l’égard des indigents, et il avait aménagé leur exclu-
sion dans l’institution close (la moralisation par le travail,
qui était censée s’y produire, avait toujours été un échec).
Une forme plus élaborée d’assistance pourrait faire d’une
pierre deux coups : à la fois neutraliser le risque de désor-
dre et exploiter cette « immense et précieuse pépinière de
sujets » en ménageant des conditions spéciales d’accès au
travail pour tous ceux qui n’en sont pas immédiatement
pourvus.
Cette découverte du travail au fondement de la richesse
sociale a inspiré une première politique de l’assistance,
celle des partisans d’un libéralisme que l’on pourrait qua-
49. Cf. J. Donzelot, « Espace clos, travail et moralisation », Topique, no 3,
mai 1970.
50. C. P. Coqueau, Essai sur l’établissement des hôpitaux dans les grandes
villes, op. cit., p. 142.
51. Ibid., p. 13.

128
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

lifier de naïf, parce qu’il n’a pas encore pris conscience de


sa contradiction interne et que les obstacles qu’il rencontre
lui apparaissent comme autant d’archaïsmes légués par un
système qui a fait son temps. « Tout homme sain doit se
procurer sa subsistance par le travail parce que, s’il était
nourri sans travailler, il le serait aux dépens de ceux qui
travaillent. Ce que l’État doit à chacun de ses membres,
c’est la destruction des obstacles qui les gêneraient dans
leur industrie, ou qui les troubleraient dans la jouissance
des produits qui en sont la récompense 52. » La fonction
rationalisatrice de l’État se réduirait ainsi à supprimer les
protectionnismes qui font obstacle au libre accès au travail,
en y adjoignant tout au plus une tâche organisatrice mini-
male pour que les plus démunis trouvent dans des travaux
d’intérêt collectif un moyen au moins provisoire d’échap-
per à la mendicité.
Ainsi Turgot a mis au point dans sa Généralité du
Limousin un programme de travaux de terrassement pour
employer les indigents. Devenu contrôleur général des
finances, il veut répandre la formule et supprimer en
même temps les dépôts de mendicité, qu’il tient, avec la
plupart des économistes et des réformateurs, pour dépas-
sés 53. Succès mitigé : la moitié des dépôts subsistent à la
fin de l’Ancien Régime et l’administration royale décide
leur réorganisation en 1785. S’ils fonctionnent mal,
l’organisation des ateliers de secours est presque aussi
défectueuse et leur productivité presque aussi aléatoire 54.
Pourtant, lorsque les ateliers de Paris sont fermés pour
des raisons politiques en 1791, ils occupaient 31 000 per-
sonnes, soit trois fois la population de l’Hôpital général,
et plus de dix fois la proportion des « pauvres valides »
enfermés.
Si le système des secours par le travail est loin d’être
techniquement au point à la chute de l’Ancien Régime,
deux principes susceptibles de réorganiser toute la poli-
tique de l’assistance paraissent néanmoins s’imposer :

52. Turgot, article « Fondation », in Œuvres complètes, op. cit., p. 208.


53. Cf. Turgot, « Instruction sur les moyens les plus convenables de gou-
verner les pauvres », ibid.
54. Cf. F. Dreyfus, Un philanthrope d’autrefois, La Rochefoucault-Lian-
court, op. cit.

129
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

premièrement, la formule de l’enfermement est périmée,


du moins pour les indigents valides ; deuxièmement, une
organisation du travail affranchie de ces contraintes archaï-
ques pourrait éponger l’essentiel des problèmes posés par
le vagabondage et la mendicité 55. « Grossière erreur de
l’internement et faute économique : on croit supprimer
la misère en mettant hors circuit et en entretenant par la
charité une population pauvre. En fait, on masque artifi-
ciellement la pauvreté ; et on supprime réellement une part
de la population, richesse toujours donnée 56. » À la place
de l’ancienne formule du renfermement, l’assistance se
réorganise entièrement en fonction des capacités différen-
cielles d’accès au travail : « Celui donc qui est dans l’état
de travailler, et qui ne manque pas de travail, ne doit point
obtenir de secours ; celui qui manque de pain, et qui
demande du travail, doit trouver l’un et l’autre ; celui qui
refuse de travailler, quoique en état de le faire, non seu-
lement ne mérite aucun secours public, mais encore doit
être sévèrement surveillé par les magistrats 57. »
Cependant, à mesure que s’impose la liberté du travail
(et on sait qu’elle devient la charte des nouveaux rapports
économiques avec la loi Le Chapelier en 1791), elle déve-
loppe plus clairement toutes ses conséquences sociales,
qui vont contredire l’optimisme des premiers « libéraux ».
Le principe du libre accès au travail est en fait le cadre
légal de l’exploitation ouvrière, et non la libre accession
de tous aux moyens de subsistance. Que la richesse soit
fondée sur le travail signifie en réalité que le riche a
besoin du pauvre et qu’il doit pouvoir en disposer pour
assurer son propre profit. Brissot l’avait déjà exprimé en
une formule énergique plus de dix ans avant de devenir
le chef du parti girondin : « Il y aura toujours des riches,
il doit donc y avoir des pauvres. Dans les États bien gou-

55. À l’exception des récidivistes incurables pour lesquels l’oisiveté est un


choix moral. C’est principalement pour eux que toutes les Assemblées révo-
lutionnaires prévoiront des « maisons de répression », héritières des dépôts de
mendicité et qui doivent constituer, avec les asiles et les prisons, les seules
institutions conservées de l’ancien complexe totalitaire.
56. M. Foucault, Histoire de la folie, op. cit., p. 430. Cf. aussi G. Polanyi,
The Great Transformation, Boston, 1963.
57. Cabanis, « Quelques principes et quelques vues sur les secours publics,
in Œuvres complètes, op. cit., t. II, p. 229.

130
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

vernés, ces derniers travaillent et vivent ; dans les autres,


ils se revêtent des haillons de la mendicité et rongent
insensiblement l’État sous le manteau de la fainéantise.
Ayons des pauvres, et jamais des mendiants. Voilà le but
où doit tendre une bonne administration 58. »
Le « mendiant », c’est l’ancien pauvre, celui qui n’avait
rien et auquel on faisait l’aumône ou que l’on enfermait,
s’il était trop dangereux ou trop multiplié. Le nouveau
pauvre est riche d’une force à exploiter. Il faut le mettre
au travail sans doute, mais selon les lois du profit maximal.
Or celles-ci ont leur propre logique. Il n’est pas certain
que l’organisation rationnelle du marché assure la subsis-
tance de l’ensemble des pauvres. Il cesse même d’être
évident que l’économie bourgeoise qui se met en place
exige le plein emploi. Le travail n’est plus dès lors la
solution universelle au problème de l’assistance, même
pour les pauvres valides. À certains égards, au contraire :
le marché du travail, loin d’éponger toute la misère, crée
lui-même l’indigence par la politique des bas salaires, la
constitution d’un volant de chômage, la fréquence des cri-
ses économiques, etc. Le spectre du paupérisme va rem-
placer celui de la mendicité, l’analyse économico-politique
supplanter la condamnation morale.
Ces ambiguïtés de la notion de travail ont éclaté avec
une relative clarté aux heures chaudes de la Révolution.
Le Comité de mendicité de la Constituante, on s’en sou-
vient, avait fait admettre, imprudemment peut-être, à
l’Assemblée « qu’elle mette au rang des devoirs les plus
sacrés de la Nation l’assistance des pauvres dans tous les
âges et dans toutes les circonstances de la vie ». Au fur et
à mesure du développement du processus révolutionnaire,
cette conception d’un droit à l’assistance se radicalise dans
le sens d’un droit au travail.
Bernard d’Airy devant la Législative le 13 juin 1792 :
« De là, messieurs, cet axiome qui manque à la Décla-
ration des droits de l’homme, cet axiome digne d’être
placé en tête du code de l’humanité que vous allez décré-
ter : tout homme a droit à sa subsistance, par le travail

58. J. P. Brissot (de Warville), Théorie des lois criminelles, Paris, 1781,
p. 75.

131
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

s’il est valide, par les secours gratuits s’il est hors d’état
de travailler 59. »
J. B. Bô devant la Convention : « L’homme, né pour
le travail, ne saurait être malheureux que lorsqu’il lui man-
que ou, lorsqu’étant excessif, il ne peut lui fournir les
moyens de subsister. (...) Le travail est le seul secours
qu’un État doive employer pour soulager l’indigence ; car
l’homme n’est pas précisément pauvre parce qu’il ne pos-
sède rien, mais parce qu’il ne travaille pas. (...) Vous
effacerez, ou par la propriété ou par l’industrie, jusqu’à
l’idée de misère 60. »
Notion dangereuse que celle d’un plein droit au travail.
Si au lieu d’attendre les secours ou de se plier aux lois du
marché les pauvres peuvent exiger leur dû, ils intervien-
nent comme des partenaires à part entière dans la réparti-
tion des richesses, du pouvoir et, à la limite, de la propriété.
Sans doute les Conventionnels n’ont-ils pas saisi toutes
les implications de ce principe 61, mais Barère les a au
moins aperçues : « Les malheureux sont les puissances de
la terre ; ils ont le droit de parler en maîtres aux gouver-
nements qui les négligent 62. » À la limite, le droit au travail
représenterait l’équivalent dans l’ordre social du droit à
l’insurrection dans l’ordre politique : la reconnaissance
d’un droit qualifie sa transgression comme arbitraire des-
potique. La violence populaire serait alors légitimée,
puisqu’elle ne ferait que rétablir le droit.
L’aile radicale de la Révolution abattue, l’obsession
des porte-parole d’une politique de l’assistance à la mesure
de la nouvelle société bourgeoise sera de combattre cette

59. B. d’Airy, Rapport et projet sur l’organisation générale des secours


publics, présenté à l’Assemblée nationale le 12 juin 1792, p. 7.
60. J. B. Bô, Rapport et projet de décret sur l’extinction de la mendicité,
présenté à la Convention au nom du Comité de secours publics, p. 4-5.
61. Cf. la discussion sur le droit à la subsistance et le droit au travail à
propos de la présentation par Barère de l’art. 23 de la Constitution de 1793
in Archives parlementaires, 1re série, no 63, p. 110 et sq., séance du 22 avril
1793. On sait que la Convention, prenant conscience du risque de déborde-
ment de ses initiatives qu’elle voulait circonscrire dans les limites du droit
bourgeois, a voté à l’unanimité la condamnation de toute atteinte au principe
de la propriété privée. Cf. A. Monnier, L’assistance dans les temps anciens
et modernes, op. cit.
62. B. Barère, Premier rapport fait au nom du Comité du salut public,
22 floréal an II, loc. cit.

132
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

conception d’un droit au secours au nom duquel les pau-


vres pourraient se lever pour exiger leur part de pouvoir.
Polémique connue sous le nom de la critique de la « charité
légale », cette expression vieillie désignant l’inscription
dans le droit d’une prérogative des pauvres qui ne décou-
lerait pas de la réciprocité d’un échange contractuel. Cri-
tique menée à la fois par les artisans d’un retour à l’Ancien
Régime et par les porte-parole dans le domaine de l’assis-
tance de la nouvelle bourgeoisie d’affaires. Elle se donne
une double cible : les travaux des Assemblées révolution-
naires évidemment, mais aussi l’organisation de la distri-
bution des secours en Angleterre, soupçonnée de faire la
part trop belle aux indigents. L’un des représentants de
ce courant, Duchâtel, qui a mieux perçu les potentia-
lités révolutionnaires du droit au travail que les Conven-
tionnels eux-mêmes (« le principe du droit au travail
ébranle les bases de l’ordre social 63 »), a aussi tiré les
conséquences radicales de sa critique : « L’ouvrier donne
son travail, le maître paye le salaire convenu, là se rédui-
sent leurs obligations réciproques. (...) Du moment qu’il
[le maître] n’a plus besoin de ses bras, il le congédie, c’est
à l’ouvrier de se tirer d’affaire comme il peut 64. »
Ce n’est là que tirer les conséquences logiques des prin-
cipes du libéralisme absolu. Le concept même d’assistance
y perd son sens. La rigueur contractuelle de l’échange
mercantile doit commander non seulement les transactions
économiques mais les rapports entre les hommes. Tout
secours organisé serait attentatoire au libre jeu des lois
du marché, au même titre que ces obstacles à la circulation
des richesses et des hommes que représentaient les corpo-
rations sous l’Ancien Régime, et que seraient maintenant
les coalitions ouvrières. Même des institutions aussi
« humanitaires » que les hôpitaux pour enfants trouvés
ne seront pas épargnées par les partisans les plus cohé-
rents de cette morale du rendement 65. L’exercice facul-
tatif de la charité privée doit suffire à remédier aux mani-
festations les plus extrêmes, donc les plus sensibles au

63. T. Duchâtel, De la charité, dans ses rapports avec l’état moral et le


bien-être des classes inférieures de la société, Paris, 1829, p. 185.
64. Ibid., p. 343.
65. Ibid., p. 233.

133
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

cœur, de la misère sociale. D’autant que la distribution


des ressources de cette charité repose sur une infrastruc-
ture traditionnelle qui se reconstitue au même moment :
l’époque de la Restauration est marquée par la création
d’une foule d’œuvres privées charitables sous contrôle
religieux et par le retour en force des Congrégations, qui
récupèrent à peu près les positions qu’elles occupaient
sous l’Ancien Régime 66.
Cependant, en dépit de l’évolution globalement réac-
tionnaire de la politique de l’assistance au début du
XIX siècle , cette option extrémiste n’a pas prévalu
e 67

comme telle. C’est que, allant au-delà d’un retour à la


situation de l’Ancien Régime, elle marque une régression
par rapport à la problématique du contrôle que le XVIIIe siè-
cle avait commencé à élaborer en comprenant l’intérêt
pour l’État d’intervenir dans les questions d’assistance afin
de sauvegarder l’ordre social. Coqueau avait déjà claire-
ment formulé cet enjeu avant la Révolution : « Les besoins
les plus extrêmes sont ce qu’il [le gouvernement] est le
plus intéressé à prévenir », faute de quoi les désordres qui
naissent de la misère « formeront deux nations ennemies
au sein d’un même empire 68 ».
Aux défenseurs de la pure charité privée s’opposent
ainsi les partisans de la bienfaisance publique. Il ne
s’agit pas de la réaction d’âmes sensibles. Ils tirent la
conséquence d’une analyse politique qui se veut plus
réaliste à partir des mêmes principes. La défense de la
propriété privée et la recherche du profit sont les fonde-
ments de l’ordre social et ne sauraient être remis en
question. Pas de droit des pauvres donc, qui contredirait
aux lois du marché, pas de « charité légale », au nom de
laquelle les plus démunis pourraient revendiquer ce qui
n’est exigible que comme la contrepartie d’un échange.

66. En 1842, il y avait 1 800 établissements religieux avec un personnel de


25 000 religieuses, contre 27 000 à la veille de la Révolution. Cf. Discours
d’Isambert à la Chambre des députés, Le Moniteur, 19 mai 1842.
67. F. Schaller résume ainsi cette orientation : « Garantir l’assistance, c’est
encourager le vice, la dissipation, le désordre ; c’est, en langage d’économie
politique, instituer une prime contre l’économie, les sages calculs, enfin la
prudence dans les mariages. » (Un aspect nouveau du Contrat social, Neuf-
châtel, 1950, p. 41.)
68. Coqueau, op. cit., p. 29.

134
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

Mais si l’inégalité des conditions est une juste consé-


quence de la croissance des sociétés, il faut en contrôler
les effets, afin qu’elle n’atteigne pas un seuil de rupture
à partir duquel les sacrifiés se précipiteraient vers les
solutions extrêmes et déclareraient la guerre sociale.
Cette position, plus subtile et plus habile que celle
des chantres cyniques du libéralisme absolu, est celle de
cette fraction de la bourgeoisie spécialisée dans les pro-
blèmes de l’assistance à laquelle l’histoire a attaché le
nom de philanthropes. Il ne s’agit pas d’un phénomène
marginal. La philanthropie a représenté un laboratoire
d’idées et d’initiatives pratiques d’où sont sorties les
techniques d’assujettissement des masses indispensables
à la domination de classe de la bourgeoisie 69.
L’enjeu apparaîtra maintenant clair et actuel, même si
pour le saisir il a fallu prendre ce long détour. Entre
l’ordre de l’autonomie contractuelle et celui des exclusions
juridiquement sanctionnées existent des statuts sociaux
intermédiaires qui n’ont pas d’existence légale au sens
strict, mais représentent des structures de dépendance
constituées par la politique de l’assistance elle-même. Le
pauvre à la limite de l’indigence est maintenu par les lois
du marché en état permanent de besoin : besoin d’une aide
en cas de maladie, de distribution de vivres lors d’une
famine, de vêtements s’il survient une naissance imprévue,
de logement si son taudis devient complètement inhabita-
ble, etc. Cette misère n’est pas une injustice, car elle est
une conséquence nécessaire du fonctionnement de la
machine sociale. Mais elle représente cependant un mal-
heur et un danger. Le miséreux devrait donc obtenir au
moins une satisfaction minimale de ces besoins, mais sous
un mode qui n’est pas celui de la satisfaction d’un droit
exigible (il n’y a de droit que contractuel). Les moyens
de survie lui sont octroyés dans une relation person-
nalisée de dépendance par laquelle le rapport écono-
mique de la richesse à la pauvreté se change en rapport
humain de bienfaiteur à assisté. « La pauvreté est à la
richesse ce que l’enfance est à l’âge mûr. Riches, recon-

69. Pour l’analyse systématique de cette politique philanthropique, cf.


J. Donzelot, La Police des familles, op. cit.

135
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

naissez la dignité dont vous êtes investis ! Mais, compre-


nez-le bien, ce n’est pas à un patronage vague et indéfini
que vous êtes appelés. (...) Vous avez à exercer un patro-
nage personnel, individuel, direct, immédiat. (...) Vous êtes
appelés à une tutelle, à une tutelle libre et de votre choix,
mais réelle et active 70. »
Les rapports économiques sont impersonnels : la société
bourgeoise a réduit la raison au calcul et les échanges se
déroulent dans l’univers glacé de la justice contractuelle.
Mais l’inégalité des positions induit un flux d’échanges
d’une autre sorte, la générosité va au-devant de la misère
et rencontre la reconnaissance de l’assisté. Bienfaisance,
réinterprétation bourgeoise de la pitié rousseauiste. Sup-
plément d’âme qui est aussi le suppléant de la loi et de
l’ordre et qui, bien entendu, œuvre à leur service. Le pau-
vre est maintenu aux limites de la survie par les lois
d’airain de l’économie. Mais il est ainsi près à accueillir
son exploiteur-bienfaiteur dans un rapport en miroir à tra-
vers lequel la joie du donateur qui fait une offrande sans
contrainte entre en réciprocité avec la reconnaissance de
l’assisté qui est sauvé du besoin par un secours auquel il
n’a pas droit 71.
Dans un monde social livré à l’impitoyable rationalité
des échanges économiques se reconstituent ainsi les « rap-
ports enchantés du monde féodal ». Et ils étendent leurs
ramifications, réinstaurant un lien organique entre des
hommes que tout dans leur situation objective oppose, à
mesure que l’exercice de la bienfaisance lie dans un rap-
port de clientèle l’assisté à son tuteur. L’égoïsme de l’homo
économicus est ainsi transcendé, l’humanité est réconciliée
à la fois avec l’intérêt bien compris et les effusions du
cœur, et, last but not least, l’ordre social est sauvé : « Au
lieu de diviser la société, sous des noms odieux, par
catégories de propriétaires et de prolétaires, qu’on excite
à se haïr, à s’attaquer, à se spolier mutuellement, effor-
çons-nous au contraire de montrer aux hommes les moins
heureux combien de sources abondantes et sacrées de

70. Gérando, Le Visiteur du pauvre, Paris, 1820, p. 9-10.


71. Sur le rééquilibrage des rapports impersonnels d’échanges par un ciment
affectif sécrété par la bienfaisance elle-même, cf. Gérando, Le Visiteur du
pauvre, op. cit., p. 10 et sq.

136
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

sympathie et de bienfaits découlent en leur faveur du sein


des classes fortunées. À chacun des malheurs qui peuvent
atteindre une famille ouvrière, une charité généreuse
oppose un établissement qui tend à les prévenir ; ou du
moins à les soulager 72. »
Le nouveau paysage de l’assistance est représenté main-
tenant par cette carte, encore en grande partie blanche,
des assujettissements concertés. L’exercice éclairé de la
bienfaisance y est compris comme le meilleur instrument
de surveillance et de manipulation du peuple. Le rapport
de tutelle qu’il instaure désamorce toute possibilité de
révolte, reproduit et étend la domination de classe. Solu-
tion simple, mais géniale : alors que la dureté de cœur
des possédants pousse les malheureux à la révolte, la
générosité à leur égard est la racine politique de leur
assujettissement.
La logique de la transformation de l’assistance suivie
au chapitre précédent n’en recouvre donc pas, il s’en faut,
tout le champ. On avait reconstitué un mouvement de sépa-
ration des populations relevant des secours qui tendait à
les redistribuer selon deux pôles opposés. Cette première
ligne de force réduisait le nombre des sujets susceptibles
d’être pris en charge dans les institutions closes et ratio-
nalisait leur traitement à travers leur stricte identification
à des catégories limitées et spécifiques : criminalité, alié-
nation mentale, mendicité incorrigible. Théoriquement,
« tout le reste » demeurait en dehors de cette organisation
de l’assistance obligatoire. En d’autres termes, l’ensemble
des citoyens devrait relever désormais de régulations
sociales « normales » à travers les échanges contractuels,
les droits et les devoirs codifiés, les obligations adminis-
tratives et les lois économiques.
Mais une telle bipolarisation entre la contrainte absolue
et la liberté raisonnable correspond à une représentation

72. Baron C. Dupin, Bien-être et concorde des classes du peuple français,


Paris, 1840, p. 40. Dupin, membre de l’Institut et pair de France, est un des
premiers spécialistes de la concertation entre les classes. Il a déployé une
activité philanthropique infatigable en écrivant plusieurs ouvrages, mais aussi
en étant l’inspirateur de nombreuses initiatives pour l’éducation des ouvriers
méritants, comme les écoles d’Arts et Métiers. Indice de sa forte insertion au
mouvement philanthropique, c’est lui qui fit l’éloge du duc de La Rochefou-
cault-Liancourt à l’Institut.

137
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

abstraite et idéaliste du fonctionnement de la machine


capitaliste. Cet espace social « libéré » des contraintes
arbitraires est en fait un territoire anomique livré aux
soubresauts des crises économiques, aux révoltes des
exploités, aux drames du chômage et de la misère. Para-
doxe du libéralisme : la liberté de la circulation des biens
et des hommes lui est nécessaire pour l’obtention des
profits maxima. Mais, destructrice des territorialisations
naturelles et des rapports sociaux organiques, elle exige
pour sa propre survie des régulations qui contredisent à
ses principes.
D’où une deuxième ligne de recomposition de la pro-
blématique de l’assistance : encadrer, surveiller et domes-
tiquer les populations « libérées » elles-mêmes, et au
premier rang cette armée de pauvres que le progrès grossit
par son propre développement. Stratégie inverse de celle
de l’enfermement, puisqu’il s’agit d’assujettir sur place
les populations sans les arracher au mouvement dont elles
sont le moteur. Problème qui a changé d’échelle aussi,
puisque au lieu de se contenter d’éponger les plus dan-
gereux des marginaux, il faut contrôler « la classe la plus
nombreuse de la société ». Mais défi au moins aussi urgent
à relever, car le spectre de « la sociale » n’est pas un
fantasme, 48 et la Commune se profilent à l’horizon tem-
porel d’une classe qui prend conscience que la condition
de sa propre survie tient à sa capacité de coloniser ces
hordes rendues sauvages par le « libre » déploiement de
sa rationalité.

L’ALIÉNISTE, L’HYGIÉNISTE ET LE PHILANTHROPE.

Les rapports que va entretenir la médecine mentale


avec ces nouvelles stratégies de domination à la recherche
de leur formule sont complexes et ambigus. On a établi
que l’aliénisme s’était forgé ses instruments en procédant
à l’aggiornamento d’une partie de l’institution totalitaire.
Vocation qui le place donc en dehors de cette recherche
des assujettissements dans le milieu de vie. Mais, si le
courant philanthropique opère bien dans un autre espace
social et vise d’autres populations, il ne dispose pas d’em-
blée d’une technologie adéquate pour instrumentaliser son
programme.

138
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

Ainsi Gérando explicite longuement dans Le Visiteur


du pauvre une technique de contrôle qui reste au demeu-
rant assez artisanale : s’assurer une tutelle complète sur
quelques pauvres, surveiller minutieusement leur compor-
tement, diriger leur relèvement. Recettes qui ne tran-
chent pas absolument par rapport à celles de l’ancienne
charité, et qui de toute manière ne sont pas à la mesure
des nouveaux problèmes posés par le paupérisme.
Gérando voit bien la nécessité de procéder à un « classe-
ment général des pauvres », « base de tout l’édifice qu’une
charité éclairée est appelée à construire 73 ». Il l’esquisse
à partir d’une appréciation des besoins selon trois vec-
teurs : l’ampleur des besoins (dimension quantitative) ;
leur nature (distribution qualitative : nourriture, loge-
ment, soins, etc.) et leur durée (certains besoins sont
transitoires, comme lorsque survient une maladie aiguë
ou un licenciement, d’autres sont permanents comme ceux
des invalides). Ces trois paramètres dessinent une combi-
natoire de la dépendance. Intervenir d’une façon « éclai-
rée » sur les besoins des pauvres, c’est-à-dire les satisfaire
d’une façon mesurée et attentive à l’usage que le béné-
ficiaire fait des dons, c’est se réserver le moyen de mani-
puler les assistés, de reconduire leur dépendance, d’insti-
tuer une surveillance permanente des familles démunies.
L’octroi des secours étant mesuré à la docilité des pauvres,
toute aide entretient et reproduit le processus d’assujettis-
sement 74.
Cependant, si un tel programme peut séduire, il exige-
rait la disposition d’un ensemble de ressources qui ne sont
pas données au début. L’époque de la Restauration voit
bien éclore de nombreuses sociétés de patronage, insti-
tutions privées d’aide aux diverses détresses, associations
d’épargne, de prévoyance, d’éducation populaire, inspi-
rées par ces principes de chantage concerté. Mais, si con-
vergentes soient-elles quant à leurs objectifs, ces initiati-
ves naissent en ordre dispersé et de tels efforts demeurent
disproportionnés par rapport aux besoins à couvrir.

73. Gérando, Le Visiteur du pauvre, op. cit., p. 39.


74. Sur la philanthropie comme nouvelle technologie du besoin, cf.
J. Donzelot, op. cit.

139
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

Tout se passe comme si cette politique de contrôle par


l’assistance avait été d’emblée au clair de ses finalités,
tout en prenant conscience de la faiblesse des moyens pour
les réaliser. Son problème serait ainsi d’institutionnaliser
et de professionnaliser une stratégie de domination dont
les objectifs sont politiques, mais dont les ressources
demeurent artisanales. Problème d’autant plus difficile
que sa solution par une prise en charge officielle, à tra-
vers la création d’un organisme national de distribution
des secours par exemple, est impossible en raison de la
critique « libérale » d’un droit reconnu à l’assistance.
Cette interprétation du mouvement « philanthropique »
rend compte du type de rapports, à la fois étroits et dis-
tants, qu’il a noué avec la médecine en général, et avec
la médecine mentale en particulier. Certes, les populations
visées ne sont pas les mêmes et les techniques ne sont
pas transposables comme telles. Mais la référence au
modèle médical représente la possibilité de passer de
l’amateurisme au professionnalisme, de l’empirisme dans
le choix des moyens à leur unification par une technologie
savante. L’appel d’offre demeure limité, sans doute ; mais
il va au-devant d’une vieille ambition médicale.

On se souvient que les dernières décennies de l’Ancien


Régime avaient vu se développer, dans la mouvance des
travaux de la Société royale de médecine, une sorte de
nouvelle utopie médicale. Le médecin s’investissait d’un
rôle d’auxiliaire éclairé du pouvoir politique pour réduire
la misère et éduquer le peuple en lui ménageant un cadre
d’existence hygiénique et rationnel 75. Contrôler le milieu
de vie, résorber les épidémies et les maladies, rationaliser
la procréation, lutter contre l’obscurantisme, soulager le
malheur, distribuer les secours, devenaient moins des
interventions spécialisées que les éléments complémen-
taires d’une stratégie d’intervention cohérente, exigeant
l’organisation d’une médecine d’État, nantie d’un véritable
mandat politique et dotée de larges pouvoirs 76. Cabanis,
qui est pourtant très mesuré dans l’appréciation des
75. Cf. M. Foucault, Naissance de la clinique, op. cit., cf. aussi supra,
chap. II.
76. Cf. J. P. Peters, « Le grand rêve de l’ordre médical, en 1770 et
aujourd’hui », loc. cit.

140
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

moyens dont dispose la médecine de son temps, défend


encore cette conception du médecin-magistrat « surveillant
de la morale comme de la santé publique 77 ».
Une telle représentation d’un ordre médical généralisé
est une conséquence de l’optimisme des Lumières. Le
mandat politique revendiqué par le médecin est à ses yeux
fondé sur le savoir privilégié qu’il possède sur la vie
humaine. Éclairage capable de dissoudre les préjugés, de
réduire l’arbitraire et, en dernière analyse, de maîtriser par
la raison l’organisation de l’existence quotidienne. Le
développement des luttes révolutionnaires réelles allait
pourtant démentir ces visées ambitieuses. Comme le
remarque J. P. Peters, d’autres groupes que les médecins
étaient mieux placés pour imposer leur hégémonie.
D’autres intérêts que ceux de la raison allaient occuper le
devant de la scène de l’histoire. Contré dans son projet
politique global, le médecin devra se résigner à être un
spécialiste mais un spécialiste des questions d’intérêt
général.
Le mouvement hygiéniste déplace donc sur des pro-
grammes apparemment plus modestes cette volonté de
maîtriser la contingence sociale et de promouvoir une
existence plus rationnelle. Cet investissement politique
qui se cherche une aire d’intervention technique a fait
l’originalité et l’avance de l’école hygiéniste française
pendant la période postrévolutionnaire. En elle, l’idéolo-
gie des Lumières et le sensualisme de l’école anglaise,
actualisées à travers la théorie de l’influence du moral sur
le physique de Cabanis, donnaient naissance à un réfor-
misme pratique d’inspiration médicale : en contrôlant les
influences du milieu par les moyens du savoir, l’homme
parviendrait à se programmer une existence plus sensée 78.
Si le médecin est un spécialiste, sa spécialité a affaire
avec les enjeux les plus fondamentaux de la vie sociale :
« Il se forme alors comme une espèce de science moyenne
entre la Législation et la Médecine. (...) Cette science que
j’appelle médecine politique est à proprement parler le

77. Cabanis, Du degré de certitude de la médecine, 3e éd., Paris, 1819,


p. 147.
78. Cf. E.H. Ackertnecht, « Hygiene in France, 1815-1848 », Bulletin of the
History of Medicine, XXII, 2, march-april 1948.

141
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

résultat des rapports qui peuvent exister entre les insti-


tutions sociales et la nature humaine 79. »
Bouchardat fait en 1867 une tardive autocritique de cette
orientation : « Si au commencement de ce siècle on s’effor-
çait de tout comprendre dans l’hygiène, aujourd’hui il faut
laisser dans l’ombre une foule de détails, ou oiseux, ou
qui ne peuvent se prouver. (...) Avant la phase nouvelle
dans laquelle est entrée l’hygiène, les auteurs cherchaient
à agrandir son cadre. On s’efforçait de faire un inventaire
général des connaissances humaines, le programme était
infini 80. »
Le milieu où se développent ces préoccupations est à la
fois le groupe d’appartenance et le groupe de référence
des premiers aliénistes. Les mêmes hommes se rencontrent
dans les mêmes lieux, en particulier au « Conseil de salu-
brité de la Seine » créé en 1802 selon les plans de Vicq
d’Azyr, ancien animateur de la Société royale de méde-
cine. On y rencontre Parent-Duchâtel, Marc, Pariset, Vil-
lermé, etc., et Esquirol, qui en deviendra le président en
1822. Ils fondent en 1829, à l’instigation de Marc et
d’Esquirol, les Annales d’hygiène publique et de médecine
légale dont le secrétaire est Leuret. Sept sur douze des
membres du comité de rédaction de la revue appartiennent
au Conseil de salubrité. Le prospectus de présentation for-
mule le consensus scientifico-politique du groupe :
« La médecine n’a pas seulement pour objet d’étudier
et de guérir les maladies, elle a des rapports intimes avec
l’organisation sociale ; quelquefois elle aide le législateur
dans la concertation des lois, souvent elle éclaire le magis-
trat dans leur application, et toujours elle veille, avec
l’administration, au maintien de la santé publique. Ainsi
appliquée aux besoins de la société, cette partie de nos
connaissances constitue l’hygiène publique et la médecine
légale 81. »
Deux principaux points d’application de la médecine,
donc, « dans son rapport avec l’organisation sociale » :

79. Prunelle, De la médecine considérée politiquement, Paris, 1818, p. 29.


80. A. Bouchardat, Rapport sur les progrès de l’hygiène en France, Paris,
1867, p. 49.
81. Prospectus, Annales d’hygiène publique et de médecine légale, no 1,
janvier 1829, p. V.

142
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

« l’hygiène publique qui est l’art de conserver la santé


aux hommes réunis en société, et qui est appelée à rece-
voir un grand développement et à fournir de nombreuses
applications au perfectionnement de nos institutions » et
la médecine légale pour laquelle « l’étude plus approfon-
die de l’aliénation mentale a permis de résoudre d’une
manière satisfaisante plusieurs questions relatives à la
liberté morale, à l’état civil d’un grand nombre d’indivi-
dus, à la criminalité de certaines actions 82 ».
Mais ces spécialisations ne sont ni étroitement circons-
crites ni exclusives d’interventions plus larges qui tou-
chent la problématique d’ensemble de la misère, de la
déviance et de l’ordre social. Finalement, le mouvement
hygiéniste veut promouvoir l’idée de prévention, dont la
riche amphibologie nourrit, jusqu’à aujourd’hui, les équi-
voques de la médecine sociale. En essayant d’élucider
ce concept, les auteurs américains en ont récemment mon-
tré l’indépassable ambiguïté. Si la prévention « tertiaire »
concerne les conditions de vie invalidantes pour un indi-
vidu donné, la prévention « secondaire » implique déjà la
prise en charge de la vulnérabilité des groupes, et l’une
et l’autre ne sont que formellement dissociables d’une
prévention « primaire » qui exigerait le contrôle de
l’ensemble des données qui conditionnent l’existence dans
une communauté 83. Sans qu’une telle théorie soit expli-
citement faite, c’est bien cette prétention de réduire la
totalité des conditions pathogènes du milieu de vie qui
sous-tend l’ambition des réformateurs sociaux du XIXe siè-
cle. De l’insalubrité physique de l’environnement à la
misère, à l’immoralité ou au vice, on a affaire à un con-
tinuum de conditions dégradantes qui exigent qu’on leur
porte remède.
L’action ponctuelle et spécialisée débouche ainsi sur un
interventionnisme politique généralisé : « Le plus beau,
le plus sublime des devoirs du médecin envers la société
est de s’empresser par son art philanthrope, dans tous les
temps et dans tous les lieux, non seulement à conserver
la santé publique, à la rendre lorsqu’elle a été perdue,
mais encore à chercher à fonder la morale sur des bases

82. Ibid., p. VI.


83. Cf. G. Caplan, Principles of Preventive Psychiatry, Boston, 1963.

143
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

solides, à indiquer à l’autorité comment on peut porter


l’oisif au travail, ramener l’homme corrompu à la vertu,
l’indigent à l’aisance et au bonheur 84. » « Art philan-
thrope » : conjonction d’une compétence spéciale, qui
serait accrochée à un savoir médical, et d’une propension
à traiter l’ensemble des « problèmes sociaux ».
Les aliénistes ont été aussi partie prenante dans cette
vaste ambition. Par exemple Fodéré, dont l’Essai médico-
légal sur les diverses espèces de folie (1832) est un des
premiers traités de médecine mentale, édite en 1822-24
ses Leçons sur les épidémies et l’hygiène publique et un
Essai historique et moral sur la pauvreté des nations
en 1825. « Une mauvaise distribution de toutes les parties
du système social ayant toujours été une des principales
causes des maladies du physique et du moral de l’homme,
j’ai cru devoir faire suivre mes Leçons sur les épidémies
et l’hygiène publique de la publication de cet ouvrage 85. »
Il y discute tous les « problèmes sociaux » de l’époque,
paupérisme, mendicité, hôpitaux, enfants trouvés, et de-
mande « une bonne économie publique dont profitent non
pas le plus petit nombre mais tous les membres indistinc-
tement des différentes sociétés humaines, chacun suivant
le rang qu’il y occupe 86 ».
Autre exemple, Leuret, qui n’est pas seulement le disci-
ple direct d’Esquirol, le médecin-chef d’un service de Bicê-
tre ou le théoricien du traitement moral. Rédacteur en chef
des Annales d’hygiène publique et de médecine légale, il
fait à l’occasion le point sur la distribution des secours
publics et préconise la réforme du système de l’assistance 87.
Escalade des ambitions, impérialisme psychiatrique avant
la lettre ? Mais l’expansionnisme suppose la possession
d’un territoire bien circonscrit à partir duquel se déploient
des techniques d’annexion. Ici, il s’agit plutôt d’un phylum

84. P. S. Thouvenel, Sur les devoirs du médecin, Paris, 1806, p. 10.


(Thouvenel appartiendra à la Société de morale chrétienne, dont on verra le
rôle dans le développement du mouvement aliéniste sous la Restauration, et
publiera des Éléments d’hygiène qui, en 1840, perpétuent encore cette tradi-
tion.)
85. Fodéré, Essai historique et moral sur la pauvreté des nations, Paris,
1825, p. 3.
86. Ibid., p. 23.
87. F. Leuret, « Notice sur les indigents de la ville de Paris », Annales
d’hygiène publique et de médecine légale, 1836.

144
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

encore relativement indifférencié que se partagent diffé-


rents sous-groupes qui vont définir peu à peu leur identité
les uns par rapport aux autres, sans jamais parvenir à
s’autonomiser complètement.
Dès les assemblées révolutionnaires, des rapports pri-
vilégiés ont été noués entre les médecins et les politiques
qui s’attachent spécialement aux « questions sociales ».
Ainsi les médecins sont en majorité parmi les trente-six
membres du Comité de secours publics présidé par Tenon,
qui succède sous la Législative au Comité de mendicité
de la Constituante (la Législative ne compte pourtant que
vingt-huit médecins). D’emblée donc, médecins et philan-
thropes constituent un groupe presque indissociable. Aus-
sitôt qu’elle commencera à exister, la médecine mentale
s’inscrira « naturellement » dans ce courant. On passe
sans solution de continuité de l’« art spécial » des méde-
cins aux programmes collectifs des hygiénistes et aux
projets politiques des philanthropes. « Sans aucun doute,
la question des aliénés est une des branches les plus con-
sidérables de cette médecine politique et sociale dont
l’action parait devoir prendre une place de plus en plus
large dans l’existence des sociétés modernes 88. » Parole
prophétique !

Ces solidarités n’impliquent pourtant pas une complète


interchangeabilité des rôles. Au sein du continuum, la
médecine mentale occupe une position particulière, tant
par rapport à l’hygiénisme qu’au regard de la philanthropie.
Par rapport à l’hygiénisme d’abord. Si le courant hygié-
niste a porté au début du XIXe siècle de grandes espé-
rances, il a donné lieu – en attendant l’ère pastorienne –
à des réalisations pratiques assez limitées : curer des
égouts, dénoncer la toxicité de certains produits indus-
triels, prévenir quelques maladies professionnelles, voire
faire le bilan des dangers de la prostitution 89, ces résultats

88. A. Foville, Des aliénés, Paris, 1853, p. 79.


89. Cf. en particulier A. J. B. Parent du Châtelet, Hygiène publique, Paris,
1836 ; De la prostitution dans la ville de Paris, Paris, 1836 ; Villermé, Tableau
de l’état physique et moral des ouvriers, Paris, 1842. Les enquêtes ouvrières
de Villermé peuvent sans doute constituer l’assise d’un vaste programme de
« travail social », mais elles sont aussi complètement décrochées de toute réfé-
rence médicale.

145
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

modestes demeurent bien en deçà des déclarations d’in-


tentions sur la nécessaire contribution de l’hygiène « au
perfectionnement de nos institutions ». C’est que l’indexa-
tion médicale à travers laquelle l’hygiène cherche à se
donner une caution scientifique est trop globalisante pour
lui assurer une instrumentalisation efficace. Cabanis
encore – qui, parmi ses multiples activités, fut aussi pro-
fesseur d’hygiène aux Écoles centrales à partir de l’an III –,
avait bien vu le problème d’une médecine prise en
tenaille entre son projet politique et la faiblesse de ses
moyens d’intervention technique. D’une part, il pro-
clame : « Sous certains rapports, la profession de méde-
cin est une espèce de sacerdoce ; sous d’autres, c’est une
véritable magistrature 90 ». D’autre part, il était parfai-
tement conscient du « degré de certitude » – et tout
autant d’incertitude – d’une médecine à la technologie
précaire et guettée par le démon des spéculations hasar-
deuses. Pour lui, le point crucial, par lequel passe aussi
bien la possibilité de la réalisation du programme poli-
tique que du développement technique de la médecine,
consiste à « simplifier surtout l’art, le plus important et le
plus difficile, de faire l’application de ces règles à la pra-
tique 91 ».
On peut certes juger frustres le savoir et la technique
des aliénistes. Ils sont cependant les mieux placés, dans
le contexte de l’époque, pour proposer un schéma d’in-
tervention cohérent et opératoire au moins dans l’espace
hospitalier (ou, ce qui revient presque au même, ils y ont
mis au point une formule qui n’a pas encore fait la
preuve de son inefficacité). Si la médecine clinique béné-
ficie déjà d’un plus grand prestige scientifique, elle reste
encore enfermée dans un cadre somatique et individuel.
L’aliénisme traite un problème social et développe une
pratique collective. Il peut ainsi faire figure de pointe
avancée du mouvement hygiéniste en lui proposant son
schéma d’intervention le plus scientifiquement crédible
et le plus technologiquement efficace.
L’argument vaut, avec certaines réserves, par rapport
à la « philanthropie ». La philosophie sociale est commune

90. Cabanis, Du degré de certitude de la médecine, op. cit., p. 147.


91. Cabanis, ibid., p. 141.

146
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

aux deux orientations. Juxtaposons seulement deux textes


choisis, parmi des dizaines de même inspiration :
« On comprend mieux maintenant l’influence de la
civilisation qui compte ses blessés et ses morts après avoir
célébré ses victoires. Le mouvement du commerce et de
l’industrie, le développement des arts, l’activité intellec-
tuelle qui font la gloire du pays, ne doivent pas nous faire
oublier les déshérités tombés avant d’arriver au but.
La société doit détacher quelques bribes de sa pros-
périté pour tendre une main secourable aux vaincus du
progrès social. Parmi ces vaincus, les aliénés méritent
certainement le plus qu’on sympathise avec leur malheur,
car les besoins de la sécurité publique s’accordent parfai-
tement avec les indications humanitaires. »
« Si la civilisation, dans le cours de ses progrès, accroît
l’inégalité des conditions, la rend plus sensible ; si, par
là, elle occasionne ainsi des infortunes partielles, en
rend l’impression plus douloureuse ; si, appelant l’homme
à de plus hautes et de plus fortes destinées, elle laisse
dans la détresse ceux dont les facultés affaiblies ou para-
lysées ne peuvent répondre à son appel ; si, dans sa mar-
che ascendante, elle rencontre quelques obstacles, occa-
sionne quelques frottements et multiplie les chances
d’accident, avec les perspectives des succès, ne serait-il
pas juste qu’elle s’inquiète des victimes immolées par suite
même du travail qui la conduit à son but, et qu’elle
indemnise ceux qui se trouvent renversés sur son pas-
sage ? »
La première citation est un passage des Commentaires
médico-administratifs de Renaudin, qui furent la bible
de l’école aliéniste 92. La seconde est de Gérando, tête
de file du mouvement philanthropique 93. On pourrait con-
tinuer à faire dialoguer l’aliéniste et le réformateur social.
Si « l’aliéné est presque toujours un blessé de la civilisa-
tion et l’asile son ambulance 94 », il participe avec les
grands malades, les vieillards sans ressources, les indigents
incurables, les aveugles, les sourds-muets, les enfants
abandonnés, de cet ordre de déficiences qui, bien qu’irré-

92. E. Renaudin, Commentaires médico-administratifs, op. cit., p. 20-21.


93. Gérando, De la bienfaisance publique, op. cit., p. 212.
94. E. Renaudin, op. cit., p. 251.

147
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

ductibles quant à leurs causes spécifiques, sont néanmoins


rapportées à une commune étiologie sociale générale.
« Le progrès, dit encore Gérando, lie l’augmentation des
richesses communes à l’inégalité des conditions indivi-
duelles comme à deux phénomènes connexes 95 » et
« l’inégalité est la conséquence inévitable du travail libre,
source de toute prospérité 96 ». Mais « peu importe qu’il y
ait des personnes mieux dotées si par ce moyen ceux qui
sont moins bien dotés obtiennent une plus grande
aisance 97 ». Et Renaudin lui fait à nouveau écho : « Si
chaque jour est marqué par une nouvelle conquête, pour-
quoi, après avoir constaté les résultats de la victoire, mar-
chanderait-on aux vaincus et aux blessés le bénéfice de
l’ambulance ou la retraite des invalides 98 ? » L’aliéné
apparaît ainsi comme la figure-limite, le dernier exclu par
un processus de rejet qui broie les hommes. La nécessité
de ces exclusions n’est pas remise en question, car elles
sont la contrepartie du mouvement de la civilisation assi-
milé au développement de la société bourgeoise. La finalité
de l’assistance, qu’il s’agisse de malades mentaux ou des
autres populations abandonnées sur le chemin du « pro-
grès », est toujours de préserver l’ordre social ou idéolo-
gique en dispensant aux plus déshérités des secours qui
doivent maintenir ou restaurer leur dépendance par rapport
à cet ordre.
Les moyens employés seront donc aussi du même type.
Il s’agit toujours de déployer des stratégies d’assujettisse-
ment. C’est un même faisceau de techniques disciplinaires
qui est susceptible d’imposer le recouvrement de la raison
(c’est-à-dire le retour à la normalité dominante) et de
domestiquer le peuple (c’est-à-dire de lui faire intérioriser
les règles qui assurent la reproduction de l’ordre bour-
geois). Mais, de ce point de vue, le traitement moral fait
fonction de modèle idéal. Parce qu’il traite un problème
strictement circonscrit dans un milieu spécial et clos, il
représente le paradigme de toute pédagogie autoritaire. On
conçoit alors que les philanthropes, à la recherche tâton-
nante d’une technologie applicable à des populations plus
95. Gérando, De la bienfaisance publique, op. cit., p. 75.
96. Ibid., p. 76.
97. Ibid., p. 43.
98. E. Renaudin, op. cit., p. 23.

148
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

diversifiées dans des milieux hétérogènes, aient pu être


fascinés par ce modèle. Il y a de quoi. La philanthropie
du XIXe siècle n’a économisé ni 48 ni la Commune.
L’aliénisme a apporté une solution réelle et complète au
problème de la folie au moins en ce sens qu’il a étouffé
pour plus d’un siècle son défi. La médecine mentale,
après et sans doute mieux que la religion (dont l’amour
sut aussi se faire inquisitorial pour le bien des hérétiques)
exhibe une des premières réussites des technologies rela-
tivement douces dont la généralisation économiserait le
recours à la violence ouverte pour la solution de la ques-
tion sociale.
Ces homologies n’excluent pourtant pas une hétérogé-
néité fondamentale des terrains de travail, qui maintiendra
un schize entre les deux activités, du moins tant que la
médecine mentale restera ancrée à l’asile. Significative-
ment, c’est presque exclusivement sur les problèmes nés
dans un autre espace clos, la prison, que tous ces réfor-
mateurs se sont concrètement rencontrés.
On sait qu’au début du XIXe siècle la question des
criminels et des prisons a constitué le point de conver-
gence de toutes les obsessions réformatrices : surveiller,
punir, intimider, rééduquer, prévenir, guérir 99... Dans ce
grand concert les aliénistes ont tenu leur partition. Ainsi
Ferrus, premier inspecteur général des asiles à partir de
1836, est aussi inspecteur sanitaire des maisons centrales
à partir de 1842. Son ouvrage Des prisonniers et de
l’emprisonnement 100 fait autant autorité dans le milieu
pénitentiaire que Des aliénés 101 dans le milieu aliéniste.
Milieux en osmose. Moreau-Christophe, inspecteur géné-
ral des prisons du royaume, appuie sa politique sur des
rapports de commissions dans lesquelles des aliénistes
comme Esquirol, Pariset, Ferrus, siègent nombreux. Dans
la grande polémique de l’époque entre les tenants d’un
encellulement absolu et les partisans d’un régime plus
souple, c’est leur autorité qui conduit à adopter d’abord
la première formule (dite « système de Philadelphie ») :

99. Cf. M. Foucault, Surveiller et punir, op. cit. ; cf. aussi H. Gaillac, Les
Maisons de correction, Paris, 1971.
100. G. Ferrus, Des prisonniers et de l’emprisonnement, Paris, 1850.
101. G. Ferrus, Des aliénés, op. cit.

149
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

« MM. Pariset et Esquirol, ayant eu à émettre leur pensée


sur cette question, n’ont pas craint d’établir que l’isole-
ment des condamnés pouvait être employé avec une cer-
taine rigueur et une grande persévérance, sans qu’il pût
en résulter aucun inconvénient pour leur état mental 102. »
Le même Moreau-Christophe se sent d’ailleurs assez au
fait des idées aliénistes pour adresser à l’Académie de
médecine un mémoire intitulé « De la mortalité et de la
folie dans le régime pénitentiaire » (1839), qui sera
approuvé par les médecins sur la recommandation de leur
rapporteur, Esquirol.
La conjonction a pu se faire ici particulièrement étroite
parce que, dans les prisons comme dans les asiles, l’iso-
lement impose une coupure totale par rapport au monde
extérieur à partir de laquelle un programme complet de
resocialisation peut – du moins théoriquement – se
déployer dans un espace épuré de toute influence pertur-
batrice. Par rapport aux autres domaines d’application pos-
sible, la position de modèle occupée par le mouvement
aliéniste est doublement paradoxale.
Paradoxe, d’abord, de s’inscrire dans un mouvement de
réformes sociales par l’intermédiaire d’une technologie
essentiellement hospitalière. Alors que la réalisation du
programme hygiéniste et philanthropique exigerait la maî-
trise du milieu social, la pratique aliéniste ne domine
qu’une partie de l’espace hospitalier ; alors que se dessine
une volonté de prévention généralisée, les interventions
les plus efficaces des « médecins spéciaux » ont lieu après
coup, sur des populations déjà ségrégées.
Deuxièmement, c’est parce que le mouvement aliéniste
parait le mieux indexé médicalement qu’il tire la plus
grande part de son prestige. Mais, on l’a vu, cette réfé-
rence s’appuie sur un corpus théorique et des techniques
déjà en retard par rapport à ce qui représente pour
l’époque la médecine « de pointe » (la médecine clinique).
L’avance de l’aliénisme risque ainsi de se payer cher
lorsque éclatera au grand jour ce divorce entre sa propre
caution « scientifique » et les critères d’une scientifi-

102. Moreau-Christophe, « De l’influence du régime pénitentiaire en général


et de l’emprisonnement individuel en particulier », Annales médico-psycholo-
giques, 1843, p. 430.

150
LA PREMIÈRE MÉDECINE SOCIALE

cité médicale devenue plus exigeante. Non seulement le


mouvement aliéniste risquera le discrédit, mais une autre
médecine sociale tentera de s’accrocher à un autre schéma
médical, plus techniciste. Les foyers d’innovation en
médecine mentale se déplaceront alors des asiles aux hôpi-
taux ordinaires et surtout aux cliniques de faculté.
La médecine mentale entrera vraiment dans une crise
décisive lorsque ces deux mouvements conjugueront leurs
effets. Une mise en question profonde de la prépondérance
de la pratique asilaire ira de pair avec la suprématie d’un
nouveau schéma médical qui croira rompre définitivement
avec la perception sociale (ou morale) quasi spontanée de
la folie pour la constituer en « vraie maladie ». Alors, la
« lutte contre les fléaux sociaux » inspirée par le modèle
de la turberculose se reférera à une autre technologie médi-
cale et, en même temps, la mise en place de programmes
de prophylaxie systématique rendra caduque l’idée que
l’hôpital puisse constituer un dispositif institutionnel pri-
vilégié pour mener cette lutte.
Histoire à suivre, mais dont la compréhension dépend
de la généalogie tentée ici. Tout en effet va devenir très
confus et pas mal de bons esprits et de bonnes volontés
s’y perdront. Cependant, lors des tentatives futures, il y
aura toujours les deux trames, la médicale et la sociale,
tantôt séparées, tantôt entrelacées autrement. La réussite
de l’aliénisme en son âge d’or tient à ce qu’il les a
prises à leur racine, au moment où elles coexistaient
encore dans leur unicité précritique, avant que le pro-
cessus de leur division ne soit objectivé dans des prati-
ques concurrentes fondées sur des savoirs différents. Plus
tard, Durkheim, par exemple, voudra conquérir un champ
social homogène contre sa contamination par le psycho-
pathologique 103. Les médecins opéreront un mouvement
de retrait inverse et complémentaire en essayant de cir-
conscrire strictement leur objet à partir de l’organique (ou
de l’inconscient). Il faudra alors inventer des synchrétis-
mes plus sophistiqués pour réconcilier la « théorie » et la
« pratique », le « social » et le « psychologique ».
Bénéfice d’une certaine naïveté par rapport à ces recher-
ches plus tardives : parce qu’elle n’a jamais vraiment

103. E. Durkheim, Le Suicide, Paris, 1912.

151
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

rompu avec la conception dominante de la folie, la pre-


mière médecine mentale a été d’emblée sociale. Elle n’a
même pas eu à se poser le problème de ses « applica-
tions » pour retrouver ce qu’elle n’avait jamais quitté, son
inscription dans l’ordre social dominant. Cet ordre, ses
propagateurs n’ont donc eu aucun mal à le servir, parce
que le code théorique de la médecine mentale se contentait
d’en classer les manquements à travers ses nosographies
symptomatologiques, tandis que ses traitements s’épui-
saient à le rétablir à travers leurs stratégies d’assujettis-
sement.
Que donc cette tentative pour inscrire la psychiatrie dans
sa véritable filiation, assistancielle et politique autant que
médicale, s’achève par la méditation d’un texte de ce grand
philanthrope que fut le baron de Gérando : « Il ne s’agit
pas seulement, comme on le suppose, de procurer du tra-
vail à l’indigent ; il s’agit souvent de lui donner l’éducation
au travail à tout âge ; c’est-à-dire de lui en inspirer le goût,
de lui en faire acquérir la capacité et contracter l’habitude.
Il ne s’agit pas seulement, comme on le suppose, d’attein-
dre un but économique, (...) il s’agit surtout d’atteindre un
but moral (...). Il y a peu à espérer comme spéculation du
produit d’une telle industrie ; mais il y a beaucoup à atten-
dre de ses effets sur les mœurs des pauvres, alors même
que la spéculation serait infructueuse 104. »
Remplacez « l’indigent » par l’une des multiples qua-
lifications appliquées aujourd’hui aux diverses variétés
d’« exclus » d’un système d’exploitation et de normalisa-
tion. Vous aurez la formule générale d’une politique d’as-
sistance dans une société de classes, avec aussi la place
marquée pour toutes les médecines sociales ou mentales,
passées, présentes ou à venir. Et aussi la clef du rapport
de la psychiatrie classique à la problématique du travail.
Non point (si ce n’est par surcroît), la récupération d’une
plus-value. Plutôt la restauration d’un ordre dont l’extrac-
tion de la plus-value peut être la loi économique, parce
que l’assujettissement aux disciplines en est la loi morale.

104. B. Gérando, De la bienfaisance publique, op. cit., II, p. 287.


chapitre 4
des experts providentiels

Expertise : autodépassement de la compétence techni-


que. Sur la base de ses connaissances et de ses savoir-
faire, le spécialiste est appelé à trancher entre des options
qui engagent les valeurs fondamentales de l’existence. La
délégation de pouvoir fait partie de la définition même de
l’expertise. À travers un raisonnement d’allure technique
ou scientifique, une décision est prise, qui concerne un
tiers, et qui va désormais sceller son destin. Le dévelop-
pement de cette fonction d’expertise est une des caracté-
ristiques des civilisations de type occidental et l’opérateur
essentiel du processus de rationalisation de la société au
sens de Max Weber. Mandat donné à des spécialistes com-
pétents du monopole des évaluations signifiantes, avec
pour conséquences la bureaucratisation, le désenchante-
ment du monde, et la dépossession du commun de toute
autonomie de décision.
Les médecins en général et les psychiatres en particu-
lier ont occupé une position stratégique dans le dévelop-
pement de ce processus. Fonction peut-être pour une
part héritée du rôle traditionnel du médecin, lorsque,
même dans les sociétés où les secteurs d’intervention con-
quis par la pensée rationnelle sont limités, il arbitre au
nom de son art, avec le prêtre qu’il est souvent aussi, la
contingence surgie dans le corps social par l’intermédiaire
de l’accident, de la famine, de l’épidémie, de la blessure
ou de la mort. Mais cette prérogative va à la fois se
déplacer et se généraliser avec l’indexation de l’art médi-
cal à un savoir rationnel. Elliot Freidson a décrit sous
le nom d’« autonomie professionnelle » l’assise objec-
tive de ces interventions, en même temps qu’il montre

153
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

pourquoi les médecins la possèdent au plus haut point 1.


En exhibant les signes extérieurs de la scientificité et en
cultivant une technicité ésotérique, les médecins creusent
la distance par rapport aux savoir-faire vulgaires et impo-
sent ainsi leur légitimité comme exclusive non seulement
sur le traitement technique des questions qui sont censées
relever de leur compétence, mais aussi sur la manière dont
elles doivent se poser : « Leur mandat consiste à définir
si un problème existe ou n’existe pas, de quelle nature il
est “vraiment”, et comment il doit être pris en charge 2. »
Ainsi les experts définissent la réalité pour l’ensemble de
la société, et en particulier pour ceux qui vivent dans leur
chair ses contradictions. Le psychiatre réalise cette opéra-
tion de façon exemplaire : à partir du moment où son
diagnostic définit le malade mental dans son statut com-
plet, il peut, comme le dit Th. Szasz « transformer son
jugement en réalité sociale 3 ».
Des critiques de ce type insistent en général sur le carac-
tère pseudo-scientifique des opérations qui sont censées
fonder ces coups de force (la maladie mentale est un
« mythe », etc.). Outre qu’alors on a du mal à comprendre
ce qui donne au psychiatre un tel pouvoir, l’essentiel n’est
sans doute pas là. Un expert n’est pas, et n’a pas à être un
théoricien. Ce qui le détermine est moins la force du vrai
que la nécessité d’ajuster des éléments conflictuels donnés
dans une situation concrète. On lui passe le caractère plus
ou moins approximatif de ses évaluations dans la mesure
où il occupe une position stratégique dans un procès de
décision.
Certes, le médecin n’est pas le seul à exercer ce rôle.
L’urbaniste placé entre le besoin d’une route pour desser-
vir un grand ensemble et le désir de sauvegarder des
espaces verts, entre les exigences du promoteur et les
vœux des habitants, émet un avis qui présente la même
structure. Deux différences essentielles cependant. La
compétence du médecin sanctionnée par la loi en fait,
plus qu’un consultant, le véritable « décideur », comme

1. E. Freidson, Professionnal Dominance, New York, 1970.


2. E. Freidson, Profession of Medicine : A Study in the Applied Sociology
of Knowledge, New York, 1970, p. 205.
3. Th. Szasz, Ideology of Insanity, New York, 1970, p. 75.

154
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

on dit aujourd’hui 4. Cette décision arbitre entre des


valeurs essentielles, la sécurité et la liberté, pour garder
le vocabulaire de l’époque. Originalité et gravité de ce
qui va devenir « la fonction psy » : elle porte l’expertise
à la hauteur d’une véritable magistrature.
Il manque dès lors peut-être aux analyses du type de
celles de Freidson, de Szasz et de A. T. Scull, qui fait
sur ces bases une étude remarquable de la conquête par
les psychiatres anglais du monopole du traitement de la
folie au début du XIXe siècle 5, de donner suffisamment à
comprendre pourquoi le piège fonctionne. Pourquoi la
dépossession s’opère-t-elle toujours ? Pourquoi le psy-
chiatre a-t-il reçu le mandat assez exorbitant de transfor-
mer de fond en comble la définition de la folie et de
conditionner de part en part le statut anthropologique du
fou ? Parce que son pouvoir lui vient d’autres systèmes
de pouvoir. La négociation, dont le destin social du
malade est le résultat, n’a pas lieu entre l’expert et ceux
qui « posent problème », mais entre l’expert et d’autres
experts ou d’autres responsables qui ont mandat (et pou-
voir) de « résoudre le problème ». C’est toujours une
question d’équilibre, d’échanges, de concurrence entre
représentants d’appareils : de la justice, de l’administra-
tion, de la police... S’il existe quelqu’un à qui l’on n’a
jamais demandé son avis sur son « traitement », c’est bien
le fou.
Il vaut donc peut-être la peine de suivre avec quelques
détails ces stratégies de spécialistes « responsables » à

4. On objectera peut-être que la définition même de l’expertise implique


que ce soit quelqu’un d’autre qui décide, par exemple les jurés, « en leur âme
et conscience », à partir du rapport médico-légal du psychiatre, etc. Même dans
le cadre de la loi de 1838 (cf. infra , chap. V) ce n’est pas le certificat du
médecin de l’établissement qui décide le placement, mais soit l’ordre du préfet
(placement d’office, article 18), soit le certificat d’un médecin non lié à l’éta-
blissement (placement volontaire, art. 8). Mais nous verrons précisément que
la dérive actuelle de la notion d’expertise subvertit ces prescriptions strictement
légalistes. Renaudin l’avait déjà signalé : tout diagnostic psychiatrique est un
« acte médico-légal » (Commentaires médico-administratifs, op. cit., p. 23),
parce qu’il engage directement ou indirectement le destin d’une personne. Par
exemple, lorsqu’un juge des enfants décide d’un placement en milieu fermé,
il entérine pour l’essentiel un pronostic sur l’évolution psychologique du sujet,
sur le caractère plus ou moins pathogène du milieu familial, etc.
5. A. T. Scull, « From Madness to Mental Illness », loc. cit.

155
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

travers celles qu’ont déployées les aliénistes au cours du


processus de leur « prise de pouvoir ». Triple stratégie de
conquête en fait, et inégalement menée vers son terme :
alors que le mouvement aliéniste s’assure sans trop de
difficultés la maîtrise non seulement médicale, mais admi-
nistrative d’une partie de la structure hospitalière, il com-
mence à imposer sa prépondérance à la charnière de
l’asile et de son dehors, sur le problème des admissions,
et il tente avec l’expertise médico-légale une percée exté-
rieure plus difficile, mais aussi plus riche de développe-
ments futurs.

LES NOUVEAUX MANAGERS.

La première ligne d’expansion du mouvement aliéniste


passe par l’annexion des fonctions administratives au sein
de l’hôpital.
Pendant la période post-révolutionnaire, la situation des
hôpitaux et hospices est catastrophique. On l’a vu, les
initiatives de l’Assemblée législative et de la Convention
avaient désorganisé l’ancien complexe hospitalier sans
avoir eu le temps de mettre en place une nouvelle structure.
L’abolition des congrégations, la mise en vente d’une part
importante du patrimoine hospitalier comme biens natio-
naux, entraînent une crise aiguë qui se prolongera long-
temps après que ces mesures aient été rapportées. Sous le
Directoire, la plupart des établissements manquent de per-
sonnel. La famine y sévit souvent, beaucoup refusent les
admissions et même, dans certains cas, tentent de mettre
leurs pensionnaires à la rue.
En renonçant à un programme national d’assistance
(cf. supra, chap. II), les régimes post-thermidoriens se
déchargent sur les administrations locales du soin de
gérer cette situation. À partir de l’an V, ce sont donc
des commissions administratives sous contrôle munici-
pal en province, puis, à Paris, à partir de l’an IX, le
Conseil général d’administration des hospices qui pren-
nent en main la remise en ordre 6. Dans ce marasme,

6. Sur tous ces points, cf. l’imposant travail de J. Imbert, Le droit hospitalier
de la Révolution et de l’Empire, op. cit.

156
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

une formule nouvelle susceptible de mettre fin à la


confusion même dans un domaine limité a toutes chances
d’être adoptée. C’est ce qui s’observe, d’abord dans la
région parisienne, pour les aliénés.
Le Directoire avait (27 prairial an V) supprimé l’ad-
mission des fous à l’Hôtel-Dieu et fermé les « petites
maisons » qui recevaient, avec Bicêtre et la Salpêtrière,
les incurables. En même temps, Charenton (fermé sous la
Convention) est rouvert et promu établissement national
pour le traitement des fous curables. Mais il est presque
immédiatement saturé par les malades payant pension soit
à titre personnel, soit par l’intermédiaire de la ville de
Paris. Vers 1800, il n’y avait donc pas encore à Paris de
structure d’accueil générale pour l’assistance des aliénés.
Dès son entrée en fonction, le Conseil des hospices s’ins-
pire des idées de Pinel et veut acquérir deux anciennes
maisons religieuses du Faubourg-Saint-Antoine pour les
affecter spécialement au traitement des aliénés. Les négo-
ciations ayant échoué, le Conseil entreprend alors la trans-
formation de Bicêtre et de la Salpêtrière. À partir de 1806,
les deux établissements sont agrandis, modernisés et dotés
de lits de traitement (cent quatre-vingt à Bicêtre dès 1806),
les loges insalubres sont supprimées. Cinq quartiers dis-
tincts sont constitués selon les exigences classificatoires
de Pinel. Celui-ci, selon l’éloge fait par Hallé devant
l’Académie de médecine en l’an XI, règne sur huit cents
folles à la Salpêtrière et leur prodigue tous les secours de
la science 7.
Ainsi, dès avant les années vingt, les établissements
parisiens satisfont à peu près aux critères posés par les
aliénistes. Entre 1801 et 1821 l’administrateur Desportes,
membre du Conseil des hospices, compte 5 075 sorties
pour 12 900 entrées, chiffres assez impressionnants (il
est vrai que celui des morts l’est aussi : 4 968). La durée
moyenne de séjour des aliénés sortis en 1821 a été de

7. Cf. Camus, Rapport au conseil général des hospices de Paris, Paris,


fructidor an XI. Sur la situation dans le premier tiers du XIXe siècle, cf. aussi
Pastoret, Rapport au conseil général des hospices de 1804 à 1814, Paris,
1816 ; Desportes, Compte rendu du service des aliénés, Paris, 1826 ;
A. Bigorre, L’admission du malade mental dans les hôpitaux de soin de 1789
à 1838, op. cit. ; G. Bollotte et A. Bigorre, « L’assistance aux malades men-
taux de 1789 à 1838 ». Annales médico-psychologiques, II, 1966.

157
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

80 jours pour les hommes et de 149 pour les femmes. En


somme, des taux comparables à ceux d’une époque très
proche de la nôtre. Dans ce milieu hautement médicalisé,
on ne se contente pas d’administrer, on expérimente et
on innove. Par exemple, on fait longuement cohabiter
de jeunes épileptiques avec des vaches, expérimentation
thérapeutique dont on ne voit pas au nom de quels
critères scientifiques on se moquerait 8.
En province, la situation est beaucoup moins satisfai-
sante en raison de l’éloignement du foyer des valeurs
aliénistes. Dans son fameux rapport au ministre de l’inté-
rieur de 1818, Esquirol ne compte que huit « établisse-
ments spéciaux » pour toute la France. Ceux qui obéissent
à une « direction médicale » sont encore plus rares.
Ailleurs, les aliénés sont entassés, comme sous l’Ancien
Régime, dans les quartiers d’hospice, les dépôts de men-
dicité, les prisons. Esquirol oppose l’état des insensés
dans la plupart des établissements de province aux normes
médicales à peu près respectées à Charenton, Bicêtre
et la Salpêtrière : « Je les ai vus, couverts de haillons,
n’ayant que la paille pour se garantir de la froide humidité
du pavé sur lequel ils sont étendus. Je les ai vus gros-
sièrement nourris, privés d’air pour respirer, d’eau pour
étancher leur soif et des choses les plus nécessaires à la
vie. Je les ai vus dans des réduits étroits, sales, infects,
sans air, sans lumière, enchaînés dans des antres où l’on
craindrait d’enchaîner les bêtes féroces que le luxe des
gouvernements entretient à grands frais dans la capitale.
Voilà ce que j’ai vu presque partout en France, voilà
comme sont traités les aliénés presque partout en
Europe 9. »
Cependant, à partir des années vingt, la situation se met
à changer, et précisément à la mesure du développement
du mouvement aliéniste. Esquirol, qui a rejoint Pinel à la
Salpêtrière dès 1802, y ouvre un cours de clinique des
maladies mentales en 1817. Si les premiers médecins ainsi
formés renforcent le service des aliénés de la capitale,

8. Cf. L. Desportes, Compte rendu du service des aliénés, op. cit.


9. J. E. D. Esquirol, « Des établissements consacrés aux aliénés en France
et des moyens de les améliorer », in Des maladies mentales, Paris, 1838, II,
p. 400.

158
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

ils essaiment bientôt en province et se font les missi domi-


nici du nouveau savoir. Ils remplacent peu à peu les méde-
cins à l’ancienne mode pour qui le service des aliénés
représentait une sinécure. L’œuvre des nouveaux arrivants
est au moins autant administrative que médicale. Ils modi-
fient l’organisation matérielle de l’établissement, discutent
le budget, proposent des plans pour la construction d’asiles
nouveaux. Ils ne s’imposent pas sans conflits 10. Mais,
comme à Paris, ils arrivent souvent à se faire entendre des
autorités locales et départementales qui, si elles lésinent
sur les moyens financiers demandés, sont en général con-
sentantes pour déléguer à ces nouveaux spécialistes la ges-
tion d’un problème particulièrement épineux. Aussi, au
moment des travaux préparatoires à la loi de 1838, la
situation est redressée. Depuis le rapport d’Esquirol, le
nombre des « aliénés secourus » a doublé (10 250 en 1835
contre 5 153 en 1818). Il existe maintenant quarante et un
établissements dans lesquels les aliénés sont classés et
traités à part 11. En 1835, Ferrus est nommé inspecteur
général des asiles d’aliénés et donne une nouvelle impul-
sion au mouvement. Mais il est maintenant investi d’un
mandat officiel. Il dispose des résultats de l’enquête sur la
situation des aliénés que le ministre de l’intérieur a deman-
dée aux préfets en 1834. Il est chargé de faire des propo-
sitions précises, qui doivent aboutir à une loi 12.
Un seuil se franchit. Un mouvement d’ensemble s’est
amplifié à partir de situations locales, par diffusion du
modèle pinélien. Le pouvoir central, en proposant une loi,
ne fera pour une part que prendre acte d’un développe-
ment continu qui s’est poursuivi pendant plus de trente
années.
Donc, investissement progressif d’une partie de l’espace
hospitalier par les aliénistes ; consolidation et extension
géographique de leur emprise. Mais ce mouvement n’a pas
seulement marqué un progrès de la « médicalisation »

10. Sur un épisode précis des péripéties de cette prise de pouvoir, cf.
G. Bléandonu et G. Le Gaufey, « Naissance des asiles d’aliénés, Auxerre-
Paris », Annales, 1975, no 1.
11. Cf. Esquirol, « Des maisons d’aliénés », mise au point de l’article du
Dictionnaire des sciences médicales, pour l’édition de 1838 des Maladies
mentales ; à comparer avec son mémoire de 1818.
12. G. Ferrus, Des aliénés, op. cit.

159
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

de la folie. Ces pratiques médicales sont, indissociablement,


des pratiques administratives et de direction. L’adminis-
tration va le reconnaître en déléguant explicitement une
part de son propre pouvoir au médecin. Le développement
de l’emprise psychiatrique dans la première moitié du
XIX siècle est, parallèlement à l’expansion des pratiques
e

médicales, la reconnaissance progressive de la fonction de


médecin-directeur.
Conquête impressionnante si l’on tient compte du fait
que, d’un point de vue historique, les hôpitaux et hospices
n’ont été que tardivement et imparfaitement investis par
les médecins. À plus forte raison aurait-il dû en être ainsi
dans des « établissements spéciaux » qui héritaient des
fonctions de gardiennage et de disciplinarisation de l’Hôpi-
tal général et des dépôts de mendicité. Mais cette confis-
cation du pouvoir administratif au sein de l’hôpital est
une conséquence directe de la nouvelle technologie
asilaire :
« [Le médecin] doit être en quelque sorte le principe
de vie d’un hôpital d’aliénés. C’est par lui que tout doit
être mis en mouvement. Il dirige toutes les actions, appelé
qu’il est à être le régulateur de toutes les pensées. C’est
à lui, comme au centre d’action, que doit se rendre tout
ce qui intéresse les habitants de l’établissement, non seu-
lement ce qui a trait aux médicaments, mais encore tout
ce qui est relatif à l’hygiène. L’action de l’administration
qui gouverne le matériel de l’établissement, la surveillance
que doit exercer cette même administration sur tous les
employés, doit être cachée ; jamais le directeur n’en
appellera d’une décision portée par le médecin, jamais il
ne s’interposera entre lui et les aliénés ou les serviteurs.
Le médecin doit être investi d’une autorité à laquelle
personne ne puisse se soustraire 13. »
La fin du texte d’Esquirol ouvre un débat qui ne sera
définitivement tranché, au détriment des psychiatres, que
par la réforme de 1968 du statut des psychiatres publics,
qui supprime la fonction de médecin-directeur. À l’époque
aliéniste, la position d’Esquirol est parmi les plus modé-
rées, puisqu’il fait encore référence à une dualité des fonc-

13. Esquirol, « Des maisons d’aliénés », in Des maladies mentales, op. cit.,
II, p. 528.

160
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

tions administrative et médicale, tout en subordonnant


la première à la seconde. L’autre disciple immédiat de
Pinel, J. P. Falret, sera plus catégorique : « J’ai beau
chercher la part du directeur, je n’y rencontre que celle du
médecin 14. »
Sur quoi pourrait se fonder en effet l’autonomie de
l’instance administrative, alors que le traitement moral
orchestré par le médecin est la seule loi vivante de l’asile ?
S’il est vrai, comme le dit à la même époque le propre
fils de Pinel, Scipion, « qu’on ne peut trop inculquer aux
aliénés la forte persuasion de la puissance d’un seul qui
tient leur sort entre leurs mains, qui punit, qui pardonne
et qui délivre » et que « tel doit être le pouvoir illimité
du médecin en chef : alors son influence augmente encore
sa considération et lui permet de régulariser toutes les
parties du service par l’impulsion que leur imprime une
volonté ferme et tenace dans le bien 15 », seul un leader-
ship médical absolu pourra réaliser un tel programme de
gouvernement.
On touche là une constante essentielle de la médecine
mentale que la psychothérapie institutionnelle, analytique
ou non, ne fera que réactiver (le paradoxe, c’est que la
psychothérapie institutionnelle analytique a représenté
l’ultime expression de la volonté d’impérialisme médical
par rapport à l’administration au moment précis où la fonc-
tion de médecin-directeur était en voie de suppression).
Mais déjà Renaudin, dans une des grandes sommes de la
médecine aliéniste publiée sous le titre significatif de Com-
mentaires médico-administratifs, a donné une forme sys-
tématique à cette pensée en réinterprétant complètement
tous les actes administratifs selon la grille psychiatrique :
« Quand on examine superficiellement les actes les plus
importants de la direction administrative, on y distingue
une forme et des corrélations qui, au premier abord, ne
semblent avoir rien de médical et ne pas différer de ce qui
se passe dans toute agglomération. Mais, pour peu que
l’on étudie de près les éléments du problème que chacun
doit résoudre, on voit leur caractère se modifier essen-

14. J. P. Falret, Des aliénés et des asiles d’aliénés, op. cit., p. 582.
15. Scipion Pinel, Traité complet du régime des aliénés, Paris, 1836,
p. 42.

161
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

tiellement 16. » Aussi Renaudin conclura-t-il dans un autre


texte : « La direction d’un asile d’aliénés est devenue une
science médicale intéressante à plus d’un titre. En deve-
nant administrateurs, nous sommes, si je puis m’exprimer
ainsi, devenus plus médecins 17. » Et il précise : « Cette
organisation, que nous avons tout lieu de considérer
comme la seule normale, sera sans doute un jour appliquée
à tous les établissements ; car la direction matérielle et la
direction morale, loin de pouvoir être séparées, doivent
être soumises à une unité de vue dont l’unité de pouvoir
est la condition essentielle. (...) D’ailleurs, le médecin est
l’âme de l’asile, c’est sur lui que repose la responsabilité
morale, et lui seul aussi est compétent pour résoudre ou
étudier les questions les plus importantes ; ses inspirations
vivifient la lettre morte des règlements. Il est donc l’admi-
nistrateur naturel d’un établissement hospitalier aussi
important 18. »
Cette prétention assez exorbitante se heurtera à des
résistances, mais elle sera pour l’essentiel entérinée. La
loi de 1838 et son ordonnance d’application du 18 décem-
bre 1839 laissent au médecin, sous réserve du respect de
quelques exigences minimales (existence de quartiers dis-
tincts, séparation des adultes et des enfants et des sexes),
un pouvoir absolu sur l’organisation du régime intérieur
de l’asile. C’est du même coup les problèmes de l’autorité
et de la hiérarchie qui se trouvent résolus dans le principe
et pour longtemps par l’annulation de toute compétence
des « collaborateurs » du médecin qui ne tireraient pas de
lui le principe de leur pouvoir. D’où cette première pein-
ture de la solidarité entre les membres de « l’équipe » en
tant qu’ils se contentent d’incarner la pensée médicale :
« Tels sont les instruments dont le médecin dispose pour
prescrire le régime physique et moral des aliénés et exer-
cer sur les malades sa police médicale et personnelle. Le
surveillant reçoit directement ses instructions à cet égard
du médecin ; il en transmet les détails de l’application
aux infirmiers et gardiens, dont l’action se coordonne

16. E. Renaudin, Commentaires médico-administratifs, op. cit., p. 162.


17. E. Renaudin, « Administration des aliénés », Annales médico-psycholo-
giques, V, 1845, p. 74.
18. Ibid., VI, 230.

162
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

ainsi dans une unité favorable au service. Le médecin


ne soigne pas directement, il n’agit pas lui-même ; il dit
la manière dont on doit soigner et dont on doit agir ; il
surveille la manière dont on soigne et dont on agit. Le
surveillant est le dépositaire immédiat de la pensée du
médecin dans son application aux soins des aliénés ; il
ne peut pas la transformer, lui donner une autre portée,
un but contraire ; il ne peut que la détailler, la déve-
lopper et la traduire en faits 19. »
Mythe aliéniste ? En un sens, la technologie du traite-
ment moral a fonctionné comme un système de rationali-
sations. N’importe quelle étude empirique des pratiques
hospitalières montre que les comportements réels des
reclus comme du personnel subalterne peuvent s’organiser
selon des principes – que Goffman appelle les adaptations
secondaires 20 – diamétralement opposées à ces finalités
explicites de l’institution « soignante ». L’important,
cependant, c’est que cette représentaion flatteuse de l’effi-
cacité thérapeutique a su se faire reconnaître officielle-
ment. Signe, nous y reviendrons, que, au moins pour les
représentants du pouvoir administratif et politique, le plus
important n’est pas tant ce que la médecine mentale fait
réellement au niveau des pratiques, que ce qu’elle est cen-
sée faire en recouvrant de ses rationalisations les contra-
dictions des gestionnaires.
Ainsi, progressivement, le ministre a nommé un nombre
croissant de médecins-directeurs. Le mouvement atteint
son apogée à la fin de la grande période asilaire. Une
statistique de 1863 montre que, sur quarante-cinq « établis-
sements spéciaux » et quartiers d’hospice (Paris excepté)
seulement treize n’étaient pas dirigés par des médecins 21.
Pour Paris, une longue discussion sur cette question de la
direction médicale s’ouvre en 1860 au Conseil général de
la Seine pour décider de l’implantation et de l’organisation
des futurs asiles de la ceinture parisienne. Un administra-
teur aussi « sérieux » que le fameux baron Haussmann
déclare au cours du débat : « C’est à la pensée médicale
19. Dr. Bouchet, « Surveillant, infirmiers et gardiens », Annales médico-
psychologiques, t. III, 1844, p. 54.
20. E. Goffman, Asiles, op. cit.
21. Drs Constans, Lunier et Dumesnil, Rapport sur le service des aliénés
en 1874, Paris, 1878, p. 160.

163
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

que tout doit être subordonné dans les établissements


de ce genre. » Et le docteur Linas résume ainsi les dis-
cussions : « Il est clair que le médecin est le maître absolu
et que le directeur n’est qu’un ministre de ses volontés,
qu’un agent de ses ordres 22. »

UNIFIER POUR RÉGNER.

La diffusion de la technologie asilaire de Pinel dans la


première moitié du XIXe siècle aura une autre conséquence
essentielle pour l’histoire de la médecine mentale : l’uni-
fication du dispositif des soins et le refus du mouvement
aliéniste – jusque et y compris les promoteurs du secteur
à la fin de la Seconde Guerre mondiale – de traiter dans
des institutions séparées les différentes catégories de la
population asilaire et, en premier lieu, les « aigus » et les
« chroniques ».
Là non plus les choses n’étaient pas jouées au départ.
On se souvient que le « modèle anglais » qui inspire les
réformateurs de la fin du XVIIIe siècle propose des éta-
blissements de soins intensifs, traitant des malades « nou-
veaux » pour une durée d’un an maximum, à la suite de
quoi, en cas d’échec thérapeutique, ils doivent être trans-
férés dans des hospices pour incurables. Aussi, lorsque
Tenon projette l’institution du premier établissement fran-
çais spécialement consacré aux aliénés, reproduit-il « natu-
rellement » cette distinction curable-incurable en passe
de s’institutionnaliser au nom même du modernisme 23.
C’est aussi cette conception qui inspire les premières
réalisations du Directoire, lorsqu’il fait de Charenton un
établissement pour curables qui se débarrasse de ses échecs
en les envoyant à Bicêtre ou à la Salpêtrière munis d’un
certificat d’incurabilité. Esquirol encore, dans son premier
projet de réforme globale du système asilaire en 1818,
prévoit un établissement spécial pour soins intensifs au
siège de chaque cour d’appel.
La pratique de Pinel paraît également avoir été hési-
tante sur ce point. Son « geste » de libération des

22. A. Linas, « Le passé, le présent et l’avenir de la médecine mentale en


France », Paris, 1863, p. 27.
23. J. Tenon, Mémoire sur les hôpitaux, op. cit.

164
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

aliénés a concerné les reclus de l’Hôpital général, à


Bicêtre puis à la Salpêtrière, c’est-à-dire des populations
considérées comme incurables ou comme indignes d’un
traitement. On se souvient aussi de son optimisme thé-
rapeutique, qui le conduit à repousser les diagnostics
définitifs des étiologies organiques. Cependant, il insiste
sur la précocité nécessaire de l’intervention : la plus
grande proportion des aliénés peuvent guérir dans l’année
qui suit le début de la maladie et le pronostic devient de
plus en plus sombre à mesure que le temps passe. Sur-
tout, il y a des catégories d’aliénés que Pinel considère
comme rebelles à tout traitement, pour des raisons plus
morales que proprement médicales : ce sont celles que
leur révolte ou des « penchants pervers » empêchent de
collaborer avec le médecin à l’œuvre de leur guérison.
Dans les exemples que prend Pinel, ces indomptables
sont des femmes, et c’est un exercice non conforme de
la sexualité, débauche, onanisme ou homosexualité, qui
les rend irrécupérables :
« Toute pudeur est alors éteinte, le vice se montre
à découvert, et on voit ces malheureuses victimes de la
débauche tenir les propos les plus dégoûtants, et se jouer
de tous les moyens de répression qu’on peut prendre :
aussi ne reste-t-il plus qu’à les confiner dans des loges
écartées, et à les laisser se plonger dans toutes les saletés
que leur imagination abrutie suggère, sans infecter les
autres par leur exemple 24. » Mais, « incurabilité » pro-
prement dite ou perversité irréversible, pourquoi, comme
le proposeront plus tard les « modernistes », ne pas reje-
ter franchement ces irrécupérables dans des établisse-
ments moins coûteux et constituer l’asile en un lieu de
soins intensifs ?
C’est la logique propre de la technologie asilaire qui
va, de fait, trancher la question. La référence au traite-
ment moral – même si elle fonctionne en partie comme
une rationalisation – va unifier progressivement l’espace
hospitalier et en faire un « milieu thérapeutique » aussi
homogène que possible compte tenu de l’existence de
différentes catégories d’aliénés. Car, s’il y a plusieurs

24. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale, op. cit.,
p. 70.

165
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

espèces de folies, le pouvoir du médecin déployé par le


traitement moral, lui, ne se partage ni ne se limite. Même
lorsqu’il ne guérit pas, il traite encore : « Quelles que
soient les circonstances de l’admission, le placement dans
l’asile n’a plus qu’un but, celui du traitement de l’affection
dont le certificat médical a constaté l’existence. Ce serait
à tort qu’on croirait devoir restreindre les efforts tendant
à ce but aux seuls cas susceptibles de se terminer par la
guérison. La tâche du médecin ne saurait être bornée ; car
il ne saurait jamais oublier que, vis-à-vis des aliénés sur-
tout, sa mission consiste à guérir quelquefois, à soulager
souvent, à consoler toujours. Tout aliéné est donc un
malade qu’il faut traiter ; et qu’il faut, par conséquent,
soumettre à une observation attentive 25. »
Parchappe, constatant dès 1851 que le choix entre un
établissement unique et des établissements distincts a été
tranché dans les faits, donne à l’attitude unitaire des alié-
nistes son expression ultime : « Les aliénés curables et
incurables peuvent être réunis et rapprochés dans un éta-
blissement sans que la présence des incurables soit un
obstacle à l’efficacité du traitement des aliénés curables.
Leur présence, à la condition de la possibilité d’un cloi-
sonnement convenable, est même, dans les mains d’un
médecin judicieux, un puissant adjuvant pour prendre et
conserver sur les aliénés curables de l’ascendant et pour
leur imposer les habitudes de discipline qui constituent une
part essentielle du traitement moral 26. »
Dans la lutte ouverte à travers l’histoire de la méde-
cine mentale entre un technicisme médical sélectif et
donc rejectif, qui veut choisir ses malades pour les traiter
intensément, et une tendance globalisante, qui distingue
mal la thérapeutique de l’assistance, les « aigus » des
« chroniques », et refuse la notion d’incurabilité par
humanisme sans doute, mais aussi parce qu’elle marque
le point d’arrêt de son pouvoir, les aliénistes ont pesé
de tout leur poids pour imposer cette seconde attitude.
Ils y sont en gros parvenus – le « secteur » encore, nous
le verrons, est en partie construit pour économiser ce
choix – parce que la conjonction de la technologie et du
25. E. Renaudin, Commentaires médico-administratifs, op. cit., p. 73.
26. J. B. M. Parchappe, Des principes à suivre dans la fondation et la cons-
truction des asiles d’aliénés, Paris, 1851, p. 8.

166
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

dispositif qu’ils mettaient en œuvre imposait cette option.


« Médicaliser » la folie n’a pas consisté pour eux à en
traiter les épisodes aigus (cela avait été tenté avant et le
sera à nouveau après la crise du système asilaire). L’acte
fondateur de la première médecine mentale a été de faire
émerger de la masse polymorphe des anciens reclus une
catégorie unique (l’aliénation mentale est un singulier,
même si elle comporte des espèces ; c’est plus tard qu’il
y aura des maladies mentales) inscrite dans un cadre ins-
titutionnel unique (même s’il est essentiel d’y classer spa-
tialement les différentes populations de malades), sous une
direction médicale unique. Si l’on a pu reprocher au mou-
vement aliéniste une certaine étroitesse dans sa conception
de la maladie mentale, du moins cette conception est-elle
cohérente. Mais c’est qu’elle obéit à une logique adminis-
trative autant que médicale. Les deux doivent aller de pair,
et c’est à ce prix que l’investissement progressif de l’hôpi-
tal a pu être une entreprise systématique. Imposition de
l’« établissement spécial » comme seul dispositif de soin,
refus de sanctionner des différences absolues entre les dif-
férentes espèces de l’aliénation mentale, et confiscation
des prérogatives administratives de direction, sont les dif-
férents éléments d’une stratégie unique qui a été rapportée
au « traitement moral » comme à sa raison ou à sa ratio-
nalisation. Direction des âmes des malades, direction du
personnel et direction de l’entreprise asilaire manifestent
le déploiement d’un même pouvoir.
Aussi le personnage de l’aliéniste qui domine complè-
tement une partie du complexe hospitalier est-il déjà quel-
que chose de plus qu’un simple technicien et qu’un strict
spécialiste. Il assume des tâches d’organisation adminis-
trative et de police sociale qui à la fois découlent de sa
compétence professionnelle (ou de celle qu’il se prête ou
qu’on lui prête) et qui la débordent. Ce surplus de com-
pétence qui diffuse du foyer des pratiques asilaires va
imposer au-dehors la reconnaissance d’un nouveau rôle
d’expert. Mais, alors que le gain de pouvoir se faisait
surtout dans l’asile aux dépens de l’instance administra-
tive, il s’imposera maintenant au détriment de l’instance
judiciaire, avec l’appui des administrations locales, puis
centrale.

167
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

CERTIFIÉ NON CONFORME.

Problème apparemment limité et technique que celui


des admissions. Pourtant, placé à la charnière du dedans
et du dehors et commandant l’accès au statut de malade,
il fait éclater, aux yeux même des contemporains, les
ambiguïtés de la fonction d’expert : « La fortune, la
vie, l’honneur de ces malades, de leurs parents et des
personnes qui les entourent, l’ordre public lui-même
seraient compromis si l’on ne mettait les aliénés hors d’état
de nuire en s’assurant de leur personne. (...) La suspension
du droit qu’a chacun de disposer, selon sa volonté, de
sa personne et de ses propriétés, est une dérogation au
droit commun si grave dans l’ordre social qu’on est
d’abord surpris que les médecins, et surtout les légistes,
n’aient pas indiqué d’une manière positive les cas où
un aliéné peut et doit être privé de sa liberté. On est étonné
que les lois de tous les pays n’aient point établi de règles
pour constater les cas qui réclament la suspension de la
liberté d’un aliéné, pour fixer le mode à suivre, lorsque
cette suspension, jugée nécessaire, est mise à exécu-
tion 27. »
Mais la question est encore plus compliquée que ne le
dit ici Esquirol. Il ne s’agit pas seulement d’une lacune
de la loi, ou de l’absence de loi mais de la réelle impos-
sibilité (cf. supra, chap. I) de promouvoir une loi dans
le prolongement direct de la réforme bourgeoise du droit.
Esquirol s’efforce de circonscrire le plus étroitement pos-
sible le problème en en faisant une question de délais et
en réclamant « une loi qui règle les mesures d’isolement,
qui rende légaux les actes intermédiaires entre l’invasion
de la folie et l’interdiction 28 ». En fait, c’est l’interdiction
elle-même qui va être disqualifiée pour être remplacée par
une légitimité d’un tout autre type, médicalement plutôt
que juridiquement fondée.
La réponse sera d’abord donnée dans les pratiques.
Des procédures concrètes vont se mettre en place et c’est
lorsqu’elles auront progressivement déplacé la contra-

27. J. E. D. Esquirol, « Mémoires sur l’isolement des aliénés » (1832) in


Des Maladies mentales, op. cit., II, p. 743-744.
28. Ibid., p. 785.

168
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

diction de départ qu’il ne restera plus à la loi qu’à les


sanctionner.
Ici aussi, Paris a joué un rôle pilote. La densité de
l’agglomération a fait très tôt franchir un seuil critique
au problème des admissions. Une première solution s’est
cherchée en jouant sur la différence des « aigus » et des
« chroniques », dont on a déjà vu les implications insti-
tutionnelles. Une tolérance était instituée pour les états
de crise : l’autorité administrative pouvait se saisir d’un
individu en cas d’urgence pour le placer dans un hôpital.
Mais à la condition qu’il s’agisse d’une mesure provi-
soire. Elle ne pouvait être prolongée sans que le tribunal
ait à se prononcer par la procédure d’interdiction. Chaptal,
ministre de l’intérieur, édicte le 18 vendémiaire an X un
règlement pour les admissions dans les hospices qui con-
tient à l’article 7 des « règles particulières pour l’admis-
sion des insensés 29 ». Quant à ceux des « aigus » qui
se révèleraient ensuite incurables, leur cas est soigneuse-
ment prévu par un additif promulgé le 8 brumaire de la
même année :
« Lorsque les insensés admis dans les hôpitaux de
malades seront jugés incurables par les officiers de santé
chargés de leur traitement, la commission les fera recevoir
à titre de dépôt dans les maisons destinées à leur servir
de refuge dans les cas d’incurabilité. Cette admission,
essentiellement provisoire, ne sera définitive que lorsque
leur état aura été fixé par un jugement authentique, à l’effet
de quoi la commission, à défaut de réquisition des parents,
sera tenue de provoquer ce jugement par la voie du minis-
tère public 30. »
Cette solution n’a pas prévalu pour deux raisons. Pre-
mièrement, la lourdeur de l’appareil judiciaire l’a rendu
incapable d’assumer la part de la tâche qui lui était
dévolue, la légalisation par l’interdiction de la ségrégation
des incurables. Non qu’il n’ait pas tenté, dans un pre-
mier temps, d’appliquer ce règlement. Mais la lenteur et
le coût des procédures n’a pas permis de lui donner le
moindre commencement d’exécution. Une lettre du préfet

29. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., I, p. 12.
30. Bibliothèque de l’Assistance publique, Mn EI 13, cité par J. Lemoine,
Le régime des aliénés et la liberté individuelle, Paris, 1934, p. 30.

169
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

de la Seine du 17 octobre 1806 ne laisse pas de doute


à cet égard : « Le tribunal a fait procéder par un de ses
membres aux visites et interrogatoires prescrits. Mais le
nombre des formes exigées par les lois actuellement exis-
tantes sur cette matière et la quantité considérable de
frais auxquels chaque interdiction doit donner lieu n’a
pas permis jusqu’à ce jour d’en terminer une seule. Le
tribunal s’est même vu contraint de suspendre ses opé-
rations parce que les revenus des insensés se sont trouvés
souvent hors d’état de suffire au paiement des frais 31. »
Aussi, en 1821, Bicêtre ne compte-t-il que dix-huit inter-
dits pour six cent cinquante et un aliénés qualifiés
d’incurables 32.
Deuxièmement, la dichotomie institutionnelle entre éta-
blissements de traitements et établissements pour incura-
bles sur laquelle repose cette procédure est, au même
moment rongée, on vient de le voir, par la pratique alié-
niste. Cette même année 1806 voit l’ouverture de sections
de traitement à Bicêtre et à la Salpêtrière. La science alié-
niste, tout en insistant sur l’intérêt d’une intervention pré-
coce, se refuse à fixer une limite temporelle au traitement.
Une autre donnée aggrave la situation : les établissements
parisiens sont à peu près les seuls à avoir la réputation de
traiter médicalement les aliénés, qui affluent à Paris de
toute la France.
Le Conseil supérieur des hospices de Paris, dont on a
déjà vu le rôle réformateur, est ainsi amené à prendre en
charge la situation. Il va mettre progressivement en place
une procédure parallèle qui donnera la prépondérance aux
médecins. Dès 1802 apparaît nettement un rôle du certifi-
cat médical qui n’est pas seulement le diagnostic d’un
technicien, mais l’attestation d’un expert qui décide de la
carrière officielle d’un individu : « Le bureau central ne
pourra admettre que les individus qui sont dans un état
évident de folie ou munis d’un certificat le constatant
donné par deux médecins et par deux témoins des actes
de folie 33. »
Même les insensés adressés par ordre du préfet de

31. Archives nationales, F 131933, cité par J. Lemoine, op. cit., p. 32.
32. Cf. L. Desportes, Compte rendu du service des aliénés, op. cit.
33. Cf. J. Lemoine, op. cit., p. 31.

170
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

police doivent passer par le bureau central des hospices,


qui contrôle ainsi l’admission des urgences (c’est l’origine
de l’« infirmerie spéciale » du dépôt). En 1806, lorsque
des services de traitement sont créés à Bicêtre et à la
Salpêtrière, la procédure d’admission est fondée sur le
certificat médical. Il n’existe plus de différence substan-
cielle entre l’admission dans un service d’aliénés et
l’entrée dans un hôpital ordinaire.
Le rôle prépondérant du contrôle médical s’impose sur
un autre aspect important de la prise en charge des aliénés.
Dans l’état de confusion institutionnelle et législative du
début du XIXe siècle, le nombre des maisons de santé pri-
vées s’était considérablement accru. On en compte plus
de deux cents qui peuvent accueillir des aliénés à la fin
des années vingt, et de nombreux directeurs sont soup-
çonnés d’être mus par l’appât du gain et de faire preuve
de complaisance à l’égard des familles qui veulent se
débarrasser d’un de leurs membres 34. Pour régulariser cet
état de fait, le préfet de police de Belleyme prend en 1828
une ordonnance importante, car elle sera une des bases
des discussions de la loi de 1838. L’ouverture d’une mai-
son de santé est subordonnée à l’autorisation du préfet de
police, qui doit aussi avoir communication du registre des
entrées. Les médecins de la préfecture doivent vérifier le
bien-fondé de la mesure d’admission. Les maisons de
santé devront être dirigées par un médecin tenu de résider
dans l’établissement. Le procureur du roi sera avisé de
toute admission et une commission formée de membres
du Conseil de salubrité visitera régulièrement toutes les
maisons de santé 35.
Ainsi se trouve préfacée la collaboration des instances
administratives, judiciaires et médicales qui caractérisera
la loi de 1838. Mais, si elles sont appelées à s’épauler
l’une l’autre, elles n’occupent pas la même position. Le
pouvoir médical jouit d’un privilège de fait, car c’est à
lui que revient la fonction d’expertise : le certificat, vali-

34. La même prolifération des maisons privées à but lucratif pour


aliénés s’observe au même moment en Angleterre, cf. A. T. Scull,
« From Madness to Mental Illness », loc. cit. C’est bien des débuts du
capitalisme triomphant qu’il faut dater la naissance d’un marché de la
folie.
35. Circulaire largement citée in J. Lemoine, op. cit.

171
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

dant ou invalidant l’état de maladie, tranche en fait la


question de la légitimité du placement. De plus, seul le
médecin est constamment présent dans l’institution, alors
que l’intervention des autres responsables est intermittente
et deviendra, dans l’application, facultative.
Il en résulte que, pratiquement, dans les établissements
publics comme dans les maisons privées, à Paris du moins,
l’essentiel des procédures relatives aux admissions est pro-
gressivement passé sous contrôle médical. En province, la
situation est très hétérogène, mais globalement caractérisée
ici aussi par un « retard » de cette emprise médicale. Dans
de nombreuses régions, comme par exemple à Dijon, les
autorités administratives locales sont trop heureuses d’exi-
ger le respect de la stricte légalité, le jugement d’interdic-
tion si difficile à obtenir, pour éviter la charge d’un trop
grand nombre d’aliénés 36. Mais ces pratiques apparaissent
archaïques. Elles n’arrivent pas à assumer les demandes
nouvelles. Elles accusent ainsi a contrario le rôle de pres-
tige de Paris, qui apparaît novateur au double point de vue
médical et administratif.
Lors des discussions préparatoires à la loi de 1838, les
aliénistes consultés se référeront de manière élogieuse à
ce modèle parisien qui fait la part si belle au médecin.
Ainsi Scipion Pinel : « Si nous ne nous trompons pas, à
Paris, l’arrestation des aliénés exige maintenant des for-
malités qui nous semblent présenter toute sûreté 37. »
Esquirol : « [La loi] n’a qu’à généraliser, pour tout le
royaume, les mesures d’isolement déjà en usage dans plu-
sieurs départements, particulièrement à Paris. Plus de
trente ans d’application de ces mesures prouvent leur effi-
cacité. Ainsi nul individu affecté de maladie mentale ne
pourrait être isolé, renfermé, que sur un certificat signé de
deux médecins qui constateraient la nécessité de l’isole-
ment 38. »
Ces procédures relatives à l’admission ont leur répon-
dant dans celles relatives à la sortie. On en parle beau-

36. A. Bigorre, L’admission des malades mentaux dans les établissements


de soin..., op. cit. Même situation dans le Nord.
37. Sc. Pinel, Traité complet du régime sanitaire des aliénés, op. cit.,
p. 303.
38. J. E. D. Esquirol, « Examen du projet de loi sur les aliénés », in Des
maladies mentales, op. cit., p. 789.

172
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

coup moins, dans la mesure où le problème du séjour


indéfini dans une institution médicale n’éclate qu’excep-
tionnellement au grand jour. Pourtant, sur ce point aussi,
le médecin dispose d’une souveraineté de fait. C’est à vrai
dire le statut entier du reclus, de l’admission à l’hypothé-
tique sortie, avec toutes les implications sur la privation
des droits humains et civils pendant le séjour, qui dépend
de la compétence médicale.
Dans le concert d’éloges que les aliénistes décernent à
la réussite de leur propre stratégie, une seule voix discor-
dante, celle de Ferrus : « Cette autorité exclusive du méde-
cin m’a toujours paru exorbitante, et je me suis fortifié
dans cette opinion par les difficultés majeures que
j’éprouve à l’exercer. (...) Toutes ces questions sont tel-
lement ardues, tellement hérissées de difficultés et sujettes
à controverse, qu’il me semble prudent de ne pas en con-
fier la solution au jugement d’un seul homme, quelques
garanties que ses lumières puissent offrir, et quelque inca-
pable qu’on le suppose d’abuser des prérogatives attachées
à ses fonctions de médecin d’aliénés. » Et il ajoute :
« Enfin, pour le redire une dernière fois, l’état de choses
actuel est trop imparfait, il peut donner trop facilement
accès à l’arbitraire, ou seulement à l’erreur ou à l’incurie,
il est trop peu en harmonie avec nos autres garanties socia-
les pour, selon ma conscience, devoir être plus longtemps
supporté 39 ».
Ferrus conclut par une proposition de loi nouvelle qui
donne la prépondérance à l’autorité judiciaire. Il ne sera
suivi ni par ses collègues, ce qui peut se comprendre, ni
par le gouvernement, ni par l’ensemble des parlementaires.
Les pratiques qui se sont mises en place ont acquit une
cohérence telle qu’en 1838 elles paraîtront fournir une
solution à la contradiction signalée par Esquirol 40. Mais,

39. G. Ferrus, Des aliénés, op. cit., p. 285 et 290.


40. On peut pourtant relever des signes d’une opposition au
mouvement aliéniste dès avant le vote de la loi de 1838. Un écrit ano-
nyme publié à Marseille dénonce la prétention du médecin qui
« s’établit lui-même en juge suprême » et « l’inquisition déguisée et
raffinée, bien plus terrible pour un peuple libre que celle d’Espagne,
car dans ces espèces de maisons de santé, elle s’exerce non seulement
sur les faits de religion, mais pour toute espèce de fait. » (Considéra-
tions sur le projet de loi présenté à la Chambre des députés sur les
aliénés, Marseille, 1837, p. 9-10). L’expression de « pinélières » était

173
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

en les sanctionnant, le légalisme de la loi se sera lui-


même déplacé : il couvrira de son autorité un élément de
décision qui n’était pas inclus dans l’interdiction et qui
n’est pas d’ordre juridique, mais médical. Une compé-
tence d’expert se trouvera ainsi légitimée par la loi.

LES MONOMANES ET LES FOUS.

Si la reconnaissance de la compétence des médecins sur


la question des admissions se situe encore à la frontière
de la société « normale » et de l’institution close, la pre-
mière percée claire que fait l’aliéniste hors de l’asile con-
siste à s’imposer comme une pièce indispensable au fonc-
tionnement de l’appareil judiciaire.
Apparemment, le problème, qu’il soit regardé du côté
de la médecine ou de celui de la justice, n’est ni nouveau
ni central. Il n’est pas nouveau parce que (cf. supra,
chap. II) un certain rôle du médecin auxiliaire de la justice
avait fait son apparition très tôt à travers les procès de
sorcellerie. Il ne paraît pas central non plus parce qu’au
début du XIXe siècle un partage clair semble établi entre
ce qui ressortit à la médecine et ce qui ressortit à la justice.
Ainsi l’article 64 du code pénal, reprenant d’ailleurs
d’anciennes pratiques judiciaires, reconnaît qu’il « n’y a
ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence
au moment de l’action, ou lorsqu’il a été contraint par une
force à laquelle il n’a pu résister ».
C’est donc sur un problème à première vue marginal,
introduit par cette équivalence significative établie dans
l’article 64 entre la folie et la contrainte extérieure, que
la question va rebondir. L’aliénation mentale, comme la
contrainte externe, font sortir du champ de la pénalité,
parce qu’elles déresponsabilisent. Mais le problème sur-
git justement de la difficulté d’administrer la preuve de
même passée, semble-t-il, dans le langage courant dès les années
vingt pour désigner des établissements déjà discrédités : « Je croyais
avoir vu les diverses sortes de prisons qui existent dans cette ville
et je m’en vantais devant un médecin distingué. Vous ne connaissez
pas les plus curieuses, me dit-il, celles qui s’intitulent maisons d’alié-
nés et que le public malin appelle des Pinélières » (Supplément au
voyage en France de M. Leign, Paris, 1826, p. 1). Pour situer ces
courants hostiles, voir au chapitre suivant l’analyse des discussions
parlementaires de la loi de 1838.

174
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

l’irresponsabilité dans un certain nombre de situations où


l’évidence du délire n’impose pas la caractérisation patho-
logique de l’acte, et où cependant la justice ne peut sévir
faute d’être assurée de la culpabilité du prévenu. La
casuistique de la psychiatrie et de la justice, si importante
pour l’évolution future des deux institutions, va se déve-
lopper dans cette marge à première vue étroite mais qui
va progressivement se grossir de tous les comportements
délictueux dans lesquels la responsabilité du sujet fait
question. Casuistique de la responsabilité et de l’irres-
ponsabilité donc, ou du volontaire et de l’involontaire.
C’est pourquoi, devant ce problème qui lui est proposé,
la médecine mentale est dans l’embarras. Schématique-
ment, disons qu’elle est à l’aise lorsqu’il s’agit de diagnos-
tiquer les troubles de l’entendement, c’est-à-dire une
pathologie caractérisée par le délire. Alors, la cause est
déjà entendue et la compétence médicale reconnue : le
diagnostic de l’aliéniste impose l’application directe de
l’article 64 du code pénal. Mais, devant les actes involon-
taires sans délire, la médecine mentale va devoir faire la
preuve de son aptitude à pathologiser ce nouveau secteur
du comportement.
Or rien dans sa tradition ne la prépare à assumer ce
problème. Presque tous les cas décrits par les premiers
aliénistes concernent des troubles de l’entendement.
L’esprit sans doute le plus novateur de l’école, Georget,
écrira encore en 1820 : « Il n’y a pas de folie sans
délire 41. » Les quelques accrocs que l’expérience avait
imposés à ce système n’avaient pas reçu de statut théo-
rique. Pinel le premier avait été troublé en rencontrant
dans sa pratique « des exemples d’une manie avec fureur,
mais sans délire et sans aucune incohérence des idées ».
Ces exemples « font voir combien les lésions de la volonté
peuvent être distinctes de celles de l’entendement, quoi-
que souvent aussi elles leur soient réunies 42 ». Mais pour
Pinel ces découvertes constituent une « surprise 43 » qu’il

41. E. G. Georget, De la folie, op. cit., p. 20.


42. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique, op. cit., p. 102.
43. « Je ne fus pas peu surpris de voir plusieurs aliénés qui n’offraient à
aucune époque aucune lésion de l’entendement, et qui étaient dominés par une
sorte d’instinct de fureur, comme si les facultés affectives seules avaient été
lésées » (ibid., p. 156).

175
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

ne peut intégrer à son système conceptuel, parce qu’elles


constituent « une sorte d’énigme suivant les notions que
Locke et Condillac ont données des aliénés 44 ».
Cette question vient donc à la psychiatrie du dehors,
du côté de la justice. On a esquissé au chapitre I la
restructuration complète de celle-ci autour de la notion
de contrat. Comme l’a montré Michel Foucault dans Sur-
veiller et punir, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siè-
cle (cf. Beccaria), la sanction n’a plus pour but d’effacer
un crime-offense en écrasant le criminel par le sur-
pouvoir du souverain ; elle se propose de corriger un
déséquilibre dont un individu s’est rendu coupable en
choisissant son intérêt particulier contre l’intérêt général.
Changement fondamental, puisqu’il suppose une rationa-
lité calculatrice à l’origine de tout acte criminel. Pas de
responsabilité sans rationalité de l’acte, et donc pas de
sanction, ni même de délit, sans responsabilité.
La justice se trouve ainsi affrontée à un problème symé-
trique de celui que rencontre la médecine. De même que
les catégories classificatoires de l’aliénisme cessent d’être
opératoires dans le domaine de la volonté, l’impossibilité
d’appliquer à certains comportements le nouveau codage
en terme de responsabilité-rationalité pose à la justice une
question de principe.
Ces comportements sont, selon Hoffbauer, « les états
que l’on ne peut point qualifier du nom de folie, et dans
lesquels il est impossible de vaincre l’impulsion à telle
ou telle action 45 ». Devant ces « impulsions insolites à
une action déterminée », la position de Hoffbauer est par-
ticulièrement équivoque et trahit bien l’embarras de la
justice. Il ne peut les pathologiser, puisqu’il n’y reconnaît
pas la signalisation classique de la folie. Il ne peut non
plus les condamner, puisque le sujet n’est pas maître de
son impulsion. Il recourt donc à un expédient : ces
« impulsions insolites » seront malgré tout considérées
comme irresponsabilisantes. Mais c’est entrer en contra-
diction avec l’esprit des nouveaux codes, qui retiennent
44. Ibid., p. 102.
45. Hoffbauer, Traité de médecine légale, trad. franç., Paris, 1827. Par
l’intermédiaire de cette traduction faite par Chambeyron, disciple d’Esquirol,
et annotée par le maître, ce traité allemand a occupé une position centrale dans
les discussions sur la médecine légale en France.

176
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

seulement deux conditions d’irresponsabilité (cf. l’arti-


cle 64) : la folie et la contrainte extérieure.
Il faut donc que la médecine mentale élargisse sa défi-
nition pour y inclure un nouveau type de contrainte inté-
rieure. Significativement, c’est à la fin de ce passage
embarrassé de Hoffbauer qu’Esquirol accroche sa célèbre
note sur la « monomanie ». La notion de monomanie
occupe dans la littérature psychiatrique de l’époque la
place de cette question. Elle est la première réponse de
l’école aliéniste à une aporie qui est moins la sienne que
celle de la justice. Elle fonctionne difficilement pour qua-
lifier pathologiquement une nouvelle aire de comporte-
ments qui échappe à la signalisation classique de la folie
par le délire. Elle ouvre ainsi un espace, d’abord mal
défini, d’extension du pathologique.
Place bien modeste au début. L’inventeur de la notion
lui-même, Esquirol, l’enferme d’abord dans la représenta-
tion intellectualiste traditionnelle de l’aliénation mentale.
Sa première définition reste essentiellement disjonctive par
rapport à la manie entendue comme un délire généralisé. La
monomanie est cette micromanie qui se manifeste lorsque
le délire se porte sur un objet particulier en laissant par
ailleurs intacte la faculté raisonnante au lieu de la subvertir
entièrement comme dans la manie : « La manie a pour carac-
tère un délire général dont le principe est dans le désordre
de l’entendement, désordre qui entraîne celui des affections
morales. (...) Nous conservons le nom de monomanie au
délire partiel 46. » Tout au plus Esquirol esquisse-t-il un autre
principe de distinction en faisant dépendre la monomanie
de « passions excitantes, expansives et gaies » et en ajoutant
qu’alors que dans la manie le mouvement va du désordre
de l’entendement à celui des passions, dans la monomanie
« le délire prend sa source dans le désordre des affections
morales qui réagissent sur l’entendement ». Mais il en dit
autant de la mélancolie, et il continue à caractériser la mono-
manie par « la fixité et la concentration des idées 47 ».
La « monomanie criminelle » commence sa carrière
auprès des tribunaux sous cette forme ambiguë. C’est

46. Esquirol, Dictionnaire des sciences médicales, t. XXXIV, article


« Monomanie », repris in Des maladies mentales, op. cit., II, 98.
47. Ibid., p. 100.

177
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

sans doute une des raisons de l’accueil mitigé qu’elle y a


reçu. Adoptée par la défense trop heureuse de pouvoir
disposer d’un argument inédit pour les cas désespérés, elle
est dénoncée par un grand nombre de magistrats qui n’y
voient qu’une habileté ou une tautologie consistant sim-
plement à baptiser monomanie homicide l’acte criminel
lui-même, à seule fin de l’innocenter. Un avocat, Elias
Regnault, se taillera un certain succès avec un pamphlet
intitulé Du degré de compétence des médecins dans les
questions judiciaires relatives aux aliénations mentales,
dans lequel il dénie aux aliénistes le moindre droit de
regard sur les affaires de la justice : « Repoussons ces
courtisans de l’humanité qui prétendent l’honorer en fai-
sant d’un crime une maladie, et d’un meurtrier un fou 48 ».
Un magistrat déclare que, si la monomanie existe, elle doit
être guérie en place de Grève, et un autre conseille : si un
prévenu a la monomanie de tuer, ayez la monomanie de
le condamner.
Notion apparemment trop fragile, du moins sous cette
forme, pour supporter l’opération visée à travers elle :
conquérir une partie des prérogatives traditionnelles de la
justice. Aussi les aliénistes la retravaillent-ils. Georget, qui
affirmait en 1820 qu’il n’y avait pas de folie sans délire,
distingue clairement en 1829, et précisément dans le cadre
d’une discussion sur les expertises, « les lésions de la
volonté » des « lésions de l’entendement, ou délire ». Il
s’agit respectivement, « premièrement, d’un état de per-
version des penchants, des affections, des passions et des
sentiments naturels » et, « deuxièmement, d’un état
d’aberration des idées, de trouble dans les combinaisons
intellectuelles 49 ».
Esquirol, parti de la note confuse de 1819, revient sur
la question en 1827 et, comme Georget, il le fait dans
le cadre d’une réflexion sur la responsabilité pénale :
« Depuis cette époque, j’ai observé des folies sans délire,
j’ai dû me soumettre à l’autorité des faits. » Ces faits
nouveaux sont principalement révélés par l’activité d’ex-
pertise elle-même. Ils « démontrent que si les aliénés trom-
48. E. Regnault, Du degré de compétence des médecins dans les questions
judiciaires relatives aux aliénations mentales, Paris, 1828.
49. E. G. Georget, Considérations médico-légales sur la folie et sur la liberté
morale, Paris, 1825, p. 24.

178
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

pés par le délire, par des hallucinations, par des illusions,


etc., tuent, que si des aliénés en proie à la monomanie
raisonnante, tuent, après avoir prémédité et raisonné
l’homicide qu’ils vont commettre, il est d’autres mono-
maniaques qui tuent par une impulsion instinctive. Ces
derniers agissent sans conscience, sans passion, sans
délire, sans motif ; ils tuent par un entraînement aveugle,
instantané, indépendant de leur volonté ; ils sont dans un
accès de monomanie sans délire 50 ».
Marc donnera en 1840 sa forme ultime à cette doctrine
de la monomanie : « Il faut donc, puisque les faits l’exi-
gent, admettre deux sortes de monomanie, dont l’une est
instinctive, l’autre raisonnante. La première porte le mono-
maniaque, par l’effet de sa volonté primitivement malade,
à des actes instinctifs, automatiques, qu’aucun raisonne-
ment ne précède ; l’autre détermine des actes qui sont la
conséquence d’une association d’idées 51. » Distinction un
peu embarrassée, à la faveur de laquelle la notion d’une
pathologie de la volonté ou de l’instinct ne s’impose pas
sans remords.
Mais ce n’est pas tant la notion de monomanie en elle-
même qui importe que ce qui, à travers elle, se cherche
comme élaboration théorique et découpage d’un espace
d’intervention pratique. Le destin de la notion elle-même
a été fragile et fugace. Dès 1854, Falret en fait une critique
en règle, déclarant que l’on ne pourra « avoir une idée
complète des motifs qui poussent les aliénés à quelques-
uns de leurs actes que lorsqu’on se sera dégagé de l’erreur
de la monomanie 52 ». La question donne lieu à deux impor-
tantes discussions à la Société médico-psychologique en
1853-54 où elle est vivement attaquée, en particulier par
Morel, et en 1866, où elle apparaît complètement dépas-
sée 53. L’important, c’est une stratégie qui prend appui
sur un savoir approximatif, l’élabore et le transforme en

50. J. E. D. Esquirol, « Mémoire sur la monomanie homicide », in Des


maladies mentales, op. cit., II, p. 796.
51. C. C. H. Marc, De la folie considérée dans ses rapports avec les ques-
tions médico-judiciaires, Paris, 1840, p. 244.
52. J. P. Falret, « De la non-existence de la monomanie homicide », Archives
générales de médecine, août 1854.
53. Cf. les comptes rendus de ces discussions in les Annales médico-psy-
chologiques, 1854, t. VI (neuf séances) et 1866, t. II (trois séances).

179
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

grande partie pour les besoins de sa cause, c’est-à-dire


pour se tailler une aire d’intervention dans les marges
de fonctionnement de l’appareil judiciaire. Falret l’avoue
avec une belle franchise : « Au point de vue administra-
tif et légal, il ne s’agit pas de certitudes absolues, mais
de simples possibilités et de fortes présomptions. Or c’est
sur ce terrain nouveau que les médecins doivent consentir
à se placer. Nous ne pouvons plus éluder cette question
pressante et l’écarter par une fin de non-recevoir. Si nous
refusons de l’étudier, d’autres la trancheront sans nous,
malgré nous, contre nous 54. »
Une telle entreprise suscite bien entendu des résistances
et déclenche des polémiques, comme celle animée par
Elias Regnault, auquel Leuret répond longuement dans
les Annales d’hygiène publique et de médecine légale. En
plusieurs circonstances, les aliénistes interviennent comme
un véritable groupe de pression pour arracher une déci-
sion en faisant la preuve de leur « compétence spéciale 55 ».
Mais cette concurrence entre les représentants des deux
appareils n’exclut pas une certaine complicité, à condition
que l’on sache « éviter l’exagération des systèmes oppo-
sés », comme le demande le texte de présentation de la
rubrique consacrée aux questions médico-légales dans le
premier numéro (1843) des Annales médico-psychologi-
ques. Or, dans l’ensemble, le mouvement aliéniste s’est
soigneusement gardé de ces « excès » en maintenant une
double exigence : rendre impossible qu’un fou soit con-
damné, mais aussi qu’un criminel soit innocenté pour
une fausse imputation de folie. « À Dieu ne plaise, s’écrie
Esquirol, que, fauteurs du matérialisme et du fatalisme,
nous voulions créer et défendre des théories subversives
de la morale, de la société et de la religion. Nous ne pré-
tendons pas nous constituer les défenseurs du crime, et
transformer les grands attentats en accès de folie ; mais
nous croyons que la doctrine de la monomanie est autre
que le crime excusé par le crime 56. »

54. J. P. Falret, « De la non-existence de la monomanie », op. cit., p. 524.


55. Cf. une intervention concrète de ce type après la condamnation de
P. Rivière in M. Foucault et al., Moi, Pierre Rivière ayant égorgé ma mère,
ma sœur et mon frère..., Paris, 1973.
56. Esquirol, « Mémoire sur la monomanie homicide », in Des maladies
mentales, op. cit., II, p. 842.

180
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

Georget, qui avait pris des positions assez libérales,


est désavoué par Marc en ces termes : « Voir des mono-
maniaques partout, c’est arriver à ce qu’on n’en voie plus
nulle part. Malgré le mérite de ses travaux, feu Georget
me paraît avoir eu ce tort et, tout en voulant propager
la doctrine de la monomanie, il a peut-être déversé sur
elle la défaveur dans l’esprit des criminalistes 57 ». Pourtant
Georget lui-même avait bien souligné le fait qu’essayer
d’établir un partage criminalité-folie en irresponsabilisant
les malades mentaux n’avait pas pour but d’excuser tous
les crimes : « Celui qui soutiendrait une pareille doctrine,
en théorie ou en pratique, aurait lui-même perdu la raison.
(...) Cette opinion qui assimile les effets des passions à
ceux de l’aliénation mentale nous paraît erronée et dange-
reuse ; elle tend à confondre deux états différents, à placer
sur une même ligne l’immoralité et l’innocence, les assas-
sins et les aliénés 58. »
Nul synchrétisme donc et, en principe, aucune volonté
d’annexion des prérogatives de la justice. Cette expertise
se veut strictement spécialisée. Elle prétend délimiter des
sphères de compétence, éliminer des secteurs d’incerti-
tude, séparer des populations flottantes. En somme, il
s’agit de rendre à chacun son dû, les fous aux psychiatres
et les criminels aux juges. Ainsi Lelut, après avoir regretté
qu’il existe entre certains de ces spécialistes aussi hono-
rables les uns que les autres « un esprit d’opposition et
comme de suspicion réciproque qui, dans les fastes de la
justice criminelle, a donné lieu plus d’une fois à de biens
tristes résultats », résume ainsi les intentions explicites des
aliénistes : « Je suis loin de vouloir élargir le cercle de la
folie pour soustraire par là à l’action des lois, au glaive
de la justice, des fautes, des délits, des crimes que la
société doit effrayer et qu’elle a le droit de punir. Je suis
de l’avis d’Aristote : avant l’individu la famille, avant la
famille la cité, avant la cité l’État. Que l’on restreigne
donc dans ses limites les plus étroites le cercle de la
déraison, de cette déraison qui fausse ou détruit le libre-
57. Marc, De la Folie considérée dans ses rapports avec les questions
médico-judiciaires, op. cit., p. 229.
58. Georget, Discussion médico-légale sur la folie et l’aliénation mentale,
suivie de l’examen du procès criminel d’H. Cormier et de plusieurs autres
procès, Paris, 1829, p. 51.

181
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

arbitre et fait disparaître la culpabilité. Mais, ce cercle


une fois établi, que les malheureux que leur état y a
placés, et qui le franchissent pour accomplir une action
dangereuse voient s’ouvrir pour eux, non point les grilles
de la maison centrale ou du bagne, mais les portes d’un
établissement de charité 59. »
C’est pourquoi la médecine mentale a d’abord gagné
son espace d’intervention à travers des cas qui lui sont en
somme offerts par la justice parce qu’ils posent à celle-ci
une énigme insoluble. Il s’agit de ces grands crimes mons-
trueux et sans motifs qui ont défrayé la chronique du
début du XIXe siècle : Léger, Papavoine, Lecouffe, Hen-
riette Cormier, Pierre Rivière 60. Ces exceptions littéra-
lement bouleversantes interrogent le droit de punir au
niveau de son fondement. Actes tellement déplacés qu’ils
ne peuvent plus être recodés par des motifs. Ils mettent
en déroute toute justification rationnelle de la sanction,
puisqu’ils ne peuvent être référés à aucun calcul. Que
l’appareil de gestion de la folie s’en saisisse donc. Il faut
certes compter avec les susceptibilités professionnelles,
l’esprit de corps, la défense des territoires traditionnelle-
ment balisés qui alimentent les incompréhensions et les
querelles. Mais, fondamentalement, l’opération aliéniste
qui pathologise de nouveaux secteurs du comportement est
complémentaire de l’opération judiciaire qui vise à réamé-
nager le droit de punir sur une base complètement ration-
nelle.

UNE CONQUÊTE QUI BRÛLE SES ARRIÈRES.

Cependant, si de telles exceptions ne sont pas sus-


ceptibles de condamner les juges au chômage, elles ne sont
pas non plus destinées à demeurer les quelques figures
pittoresques d’un musée de l’horreur. Comme le dit Michel

59. F. Lelut, « Revue médicale des journaux judiciaires », in Annales


médico-psychologiques, t. I, janv. 1843, p. 64.
60. L’exposé de ces cas intervient répétitivement dans la littérature psychia-
trique de l’époque et ils font fonction de paradigmes pour l’élaboration du
concept de monomanie. Cf. par exemple Georget, Discussion médico-légale
sur la Folie et l’aliénation mentale, op. cit. ; Esquirol, « Monomanie homi-
cide », loc. cit. ; Marc, De la Folie considérée dans ses rapports avec les
questions médico-judiciaires, op. cit.

182
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

Foucault, ces rares grands monstres des annales du crime


donneront naissance à la foule des petits pervers, psycho-
pathes, anormaux et autres dégénérés – jusqu’à « l’en-
fance délinquante ». L’embarras du juge se manifestera
moins devant le spectacle des grands procès sanglants que
dans la tâche quotidienne de démêler les influences fami-
liales et sociales dans les micro-délits, ou d’anticiper l’effi-
cacité d’une sanction sur tel ou tel sujet. Le jugement de
rationalité-responsabilité se déplacera de l’acte criminel à
la personne individuelle appréciée à travers ses motiva-
tions profondes, les péripéties de sa vie, ses rapports fami-
liaux, ses relations sociales. La prise en compte de ces
dimensions deviendra essentielle, à la fois pour peser la
sentence et pour apprécier les possibilités d’amendement.
Le « service » que l’aliéniste rend au juge au début du
XIX siècle est donc susceptible d’être reconduit sur une
e

autre échelle, c’est-à-dire déplacé qualitativement et mul-


tiplié quantitativement. À travers la monomanie, les
psychiatres ont assez bien réussi la performance difficile
de répondre à ce pourquoi, socialement, ils sont faits :
déchiffrer la subjectivité pour coder les comportements
qui restent problématiques dans les autres codes et donc
qui ne sont pas gérables par les autres appareils. Car coder,
c’est gérer à travers un mandat social. Le diagnostic inau-
gure un destin institutionnel. Asile ou prison d’abord,
selon que le prévenu sera reconnu ou non monomane.
Mais, plus tard, et plus subtilement, la gamme des possi-
bilités s’élargira à travers le déploiement d’un éventail
institutionnel dont la diversification ira de pair avec l’affi-
nement des grilles d’interprétation et la diversification
des populations à « prendre en charge ». L’activité
d’expertise cessera alors de fonctionner sur le mode dicho-
tomique du « ou bien... ou bien » : ou bien fou, ou bien
criminel. Elle situera un sujet sur une échelle de respon-
sabilités ou de performances. Elle deviendra activité de tri,
de dépistage, d’orientation, de classification. En même
temps, elle sera amenée à brasser un nombre croissant de
sujets. Exemple de ce déplacement : aujourd’hui, les
« toxicomanes » posent un problème équivalent à celui des
« monomanes » vers 1820. Même difficulté à réprimer ces
comportements à travers la grille pénale traditionnelle ;
même tendance à s’en décharger sur l’appareil psychia-

183
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

trique (loi de 1954 sur les « alcooliques dangereux », loi


de 1970 sur la lutte contre les toxicomanies). Et, aussi,
même tentation chez certains de raffiner le code psychia-
trique (ou psychanalytique) pour répondre à cette nouvelle
« demande ». Qu’il s’agisse de monomanes, de toxicoma-
nes, ou d’autres « anormaux », il se trouve toujours des
experts pour penser comme Falret : si ce n’est pas nous
qui nous en occupons, c’en sera d’autres, et il vaut mieux
que ce soit nous, car nous sommes les plus savants et les
plus humains (et ainsi nous deviendrons les plus puissants).
Prétentions qui ne sont peut-être pas toujours abusives,
mais qui ont toujours pour conséquence de transférer « la
prise en charge » des sujets eux-mêmes à un groupe man-
daté de spécialistes compétents.
Cette « petite » question de la monomanie est donc
grosse de tout un avenir qui est maintenant notre présent.
Mais déjà à l’époque elle a induit un déplacement impor-
tant sur le triple plan de la perception du fou, de la con-
fiance en la validité du traitement, et de la crédibilité de
l’asile comme milieu « thérapeutique » privilégié.
Parce qu’elle se situe aux frontières du médical et du
judiciaire, la question de la monomanie focalise l’attention
des aliénistes sur un champ de comportements qui n’était
pas pour eux prioritaire. Certes, on a noté que la médecine
mentale s’était édifiée à partir d’une perception différen-
tielle (et d’un clivage institutionnel) entre les malades
mentaux, les criminels et les autres déviants. Mais cette
opération creusait un écart entre pathologie et criminalité
et mettait l’accent sur une innocence des fous par rapport
à d’autres catégories avec lesquelles ils avaient été injus-
tement confondus dans l’indifférenciation relative du
« grand renfermement ». D’où cette bienveillance générale
des premiers aliénistes qui, à se traduire par un paterna-
lisme parfois musclé, n’en était pas moins sincère. Qui
aime bien châtie bien. Significativement, la dureté d’un
Pinel, par exemple, à l’égard de certaines « perverses » ne
trouve pas à proprement parler de statut, ni dans son œuvre
théorique, ni dans sa pratique. Il les enferme dans des loges
et n’en parle pas beaucoup, comme s’il voulait les y
oublier. Et, oubliées, elles le furent.
La nécessité d’opérer plus subtilement le clivage entre
malades mentaux et criminels (car c’est encore de les

184
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

distinguer qu’il s’agit) conduit à apprécier de plus près les


traits qui leur sont communs, et en premier lieu la dange-
rosité du malade mental. Non qu’il s’agisse là non plus
d’une découverte : la dangerosité qualifie dès l’origine la
perception du fou. Mais une double transformation va se
produire. D’une part, la dangerosité irresponsable était
associée, comme on vient de le dire, à la compassion qui
s’attache au fait d’avoir perdu la raison, ce bien suprême
de l’homme. Maintenant, le danger que le malade présente
va être associé à la mauvaise nature du « monomane ins-
tinctif » livré aux mauvais penchants, à la libération des
automatismes, aux faiblesses ou aux éclipses de la volonté.
D’autre part, la dangerosité était traditionnellement asso-
ciée à la grande agitation. Les débordements du « furieux »
s’annonçaient de loin et permettaient de se prémunir à
l’avance. La dangerosité du monomane, et bientôt surtout
de catégories plus subtiles de malades ou de psychopathes,
va être imprévisible, car elle est enracinée dans une impul-
sion indétectable qui peut mûrir lentement à l’ombre. Para-
doxalement, le malade que l’on irresponsabilise est en
même temps quasiment soupçonné de préméditation : « Le
mieux n’est souvent qu’apparent ; aucun phénomène
n’annonce souvent le retour des idées délirantes ; l’explo-
sion est presque toujours rapide ; l’individu médite ses
projets dans le silence, et il frappe au milieu du calme le
plus parfait 61. »
Autant dire que, si l’on tient un de ces dangereux
impulsifs, mieux vaut ne pas le lâcher, même s’il mani-
feste les signes apparents de la guérison. Car le registre
a changé : il ne s’agit plus d’un « retour à la raison » qui
annule la parenthèse pathologique, mais de la permanence
d’une nature perverse qui peut simuler les signes exté-
rieurs de la normalité. Implication pratique : « Le méde-
cin-légiste remplit un grand devoir d’humanité en préser-
vant le monomane de l’infamie, en le sauvant de la main
du bourreau, mais le médecin aliéniste méconnaîtrait les
droits sacrés de l’humanité en exposant de nouveau celle-
ci à des attaques par une sortie intempestive. Tout aliéné

61. H. Aubanel, « Rapports judiciaires et considérations médico-légales sur


quelques cas de folie homicide », Annales médico-psychologiques, 1845, II,
p. 383.

185
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

homicide, je le dis une dernière fois, doit être renfermé


à tout jamais dans une maison d’aliénés 62 ». Dans la fou-
lée, Aubanel demande des nouvelles dispositions législa-
tives et la création de quartiers de sûreté pour aliénés
dangereux.
La même attitude vaut avant le passage à l’acte délic-
tueux, ouvrant possibilité d’une nouvelle modalité de la
chasse au fou qu’on peut appeler, si l’on veut, prévention.
Elle aboutit à une intervention fondée sur la menace vir-
tuelle que présente le malade, sans inscription objective
dans les comportements réels. Commentaire de Lunier à
la lecture d’un de ces faits divers qui montent en épingle
des accès de violence de malades mentaux et que culti-
vaient déjà les journalistes du XIXe siècle : « Si l’on
n’attendait point, pour faire séquestrer un aliéné, qu’il eût
commis quelque crime ou délit d’une certaine gravité, on
n’aurait point à déplorer tous les jours de semblables acci-
dents 63. »
En abandonnant la référence aux comportements réels
pour des imputations concernant le futur, la psychiatrie
commence à s’arroger une marge d’interprétation (et donc
d’intervention) dont on ne voit plus les limites. D’autant
que, comme le remarque un peu plus tard J. Falret, « en
réfléchissant, on ne tarde pas à reconnaître que la Société
doit protéger, non seulement la vie, mais la propriété et
l’honneur des individus, ainsi que l’ordre public. Dès lors,
le nombre d’aliénés qui peuvent porter atteinte à ces divers
titres à la sécurité publique se trouve singulièrement aug-
menté 64 ». Ajoutons que le psychiatre (sans même parler
de déformation professionnelle) pouvant être tenu pour
responsable en cas d’« imprudence » en vertu du mandat
officiel qui lui est délégué, aura plutôt tendance à majorer
le danger.
Un exemple. Un aliéné nommé Griffith s’était évadé
dans des circonstances qui avaient exigé une grande ingé-
niosité. Arrêté dans une auberge, non pas pour avoir
manifesté des troubles pathologiques, mais pour n’avoir
62. H. Aubanel, ibid., p. 384.
63. L. Lunier, « Revue médicale des journaux judiciaires », Annales médico-
psychologiques, 1846, VIII, p. 259.
64. J. Falret, Des aliénés dangereux et des asiles spéciaux pour aliénés,
Paris, 1869, p. 53.

186
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

pas pu payer sa note faute d’argent, il préfère se laisser


condamner à sept ans de prison plutôt que d’avouer qu’il
s’est évadé d’un asile (ce qui en dit long sur les conditions
de vie dans un tel « milieu thérapeutique »). Il est libéré
de prison avant la fin de sa peine pour bonne conduite,
trouve du travail et vit tout à fait « normalement », jusqu’à
ce qu’il soit accidentellement démasqué comme ancien
aliéné. Commentaire de Moreau de Tours lorsqu’il a con-
naissance de l’histoire relatée par un journal : « La con-
duite d’un aliéné peut ressembler dans beaucoup de cir-
constances à celle d’un homme raisonnable. Le fait qui
précède en est un exemple entre mille. En présence de
pareils faits, une réflexion se présente d’abord à l’esprit
du médecin-légiste : combien de malades comme Griffith
ne peuvent-ils pas être dangereux lorsque des pensées de
meurtre les dominent ! Combien les apparences peuvent
en imposer et donner le change sur la situation mentale
réelle d’un accusé 65. »
Trois implications de cette attitude. Premièrement,
l’aliénation devient un stigmate qui colle à la peau pour
toute la vie. Si la guérison risque de n’être qu’une « appa-
rence », il n’y a de bons malades qu’à l’asile. L’indiffé-
renciation généralisée de la nouvelle dangerosité autorise,
de la part du médecin, une prudence aux effets exorbitants,
puisque une impression en grande partie invérifiable va
pouvoir entraîner une séquestration à vie. Preuve en même
temps du caractère à la fois largement fictif du point de
vue du savoir, et essentiel du point de vue du contrôle
social, du diagnostic psychiatrique : c’est à travers un pro-
nostic de dangerosité, dont même les psychiatres les plus
scientistes ne sont jamais parvenus à donner des critères
positifs indiscutables, qu’il pèse surtout, jusqu’à condition-
ner complètement le destin social d’un sujet.
Deuxièmement, commence une ère du soupçon généra-
lisé. Dans sa propre rationalisation, l’attitude psychiatrique
n’est plus seulement aide à la souffrance (assistance), mais
regard suspicieux sur l’ensemble des comportements
sociaux. Ici encore les débuts de cette transformation sont
modestes. Ainsi, dès leur parution en 1843, les Annales

65. J. Moreau de Tours, « Revue médicale des journaux judiciaires », Anna-


les médico-psychologiques, 1845, V, p. 118.

187
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

médico-psychologiques ouvrent une rubrique régulière qui


recueille tous les faits divers mettant en cause des aliénés
impliqués dans des meurtres, incendies, attentats aux
mœurs, vols, etc., et même simples incidents. Les com-
mentaires sont stéréotypés. Il s’agit toujours de mettre en
garde contre une menace diffuse, et d’affirmer la compé-
tence exclusive des nouveaux spécialistes pour la détecter
et la neutraliser. Le caractère dichotomique de l’opposi-
tion normal-pathologique cantonne encore cette attitude à
la recherche de « vrais fous » qu’un entourage naïf n’est
pas capable de repérer. Mais ce frein est fragile dans la
mesure où ce regard lui-même démantèle une perception
objectiviste de la folie : il cherche des signes cachés de
désordre derrière les apparences d’un comportement rai-
sonnable. Début d’un renversement dont on n’a pas fini
de subir les conséquences : c’est la normalité qui est
soupçonnée d’être une « apparence » et qui va devoir
apporter ses preuves devant un tribunal de spécialistes
ès-pathologie. Et qu’on ne voie pas dans cette relativisa-
tion des conceptions du normal et du pathologique l’ébau-
che de la revanche d’une folie longtemps opprimée par la
raison et qui commencerait à s’émanciper de cette tutelle
pour mener à terme son propre « voyage ». Ce sont les
mêmes caractéristiques normalisatrices empruntées aux
valeurs dominantes qui continuent à fournir les critères à
partir desquels de nouveaux juges invalident les compor-
tements non conformes.
Troisièmement, l’asile risque de ne plus être le meilleur
dispositif institutionnel pour traiter l’ensemble des problè-
mes de l’aliénation. Paradoxe significatif : dans le cadre
d’une tentative de modernisation de l’appareil psychiatri-
que au début du XXe siècle, des psychiatres « progressis-
tes » du point de vue médical se tourneront avec nostalgie
vers le système « prépsychiatrique » du XVIIIe siècle. Dans
la lignée de la dégénérescence de Morel, qui systématise
un certain nombre de données apparues d’abord à propos
de la monomanie (cf. infra , chap. VI), ils découvrent que
l’aliénisme classique s’est donné une définition trop
étroite des populations à prendre en charge. La catégorie
d’« anormal » se distingue de celle de « malade mental ».
Si ce dernier peut être soigné en milieu thérapeutique,
il manque une institution d’accueil pour les sujets « trop

188
DES EXPERTS PROVIDENTIELS

lucides pour les maisons d’aliénés, insuffisamment respon-


sables pour la prison ».
« Enfin, il y avait encore à la Bastille une nombreuse
catégorie de prisonniers qui se recrutaient parmi ces dégé-
nérés malfaisants, ces anormaux constitutionnels, dont les
lacunes cérébrales congénitales ne permettent pas l’adap-
tation au milieu social. Encore aujourd’hui, ces anormaux
sont un fléau contre lequel la Société demeure à peu près
désarmée. La plupart, pour qui la psychiatrie, la médecine
légale et la justice contemporaines rivalisent de faiblesse,
ne tardent pas à sortir des prisons et des asiles, quelque
manifeste que soit leur état dangereux. Et cependant, s’ils
sont trop lucides pour les maisons d’aliénés, insuffisam-
ment responsables pour la prison, ne sont-ils pas, avant
tout, trop malfaisants pour être laissés en liberté 66 ? »
Le développement parallèle des pratiques hospitalières
et extra-hospitalières exprime ainsi concrètement la con-
tradiction fondamentale repérée au chapitre précédent et
dans laquelle est prise la médecine mentale dans la pre-
mière moitié du XIXe siècle. La conquête de l’hôpital par
la psychiatrie a été la plus assurée et la plus régulière,
parce que la structure hospitalière offre un terrain où la
technologie aliéniste peut se déployer comme dans son
espace naturel. Pour les interventions extérieures, le mou-
vement aliéniste ne dispose pas encore de technologie
spécifique. Cependant, il y a là davantage qu’un retard
technique ou qu’un décalage historique. L’exportation à
l’extérieur d’un modèle construit dans l’asile mine en
retour sa base de départ par un effet de boomerang. Par
exemple, lorsque Esquirol dit du monomane homicide
qu’il « ne présente aucune altération appréciable de l’intel-
ligence ou des affections : il est entraîné par quelque chose
d’indéfinissable qui le pousse à tuer 67 », sans doute ne
réalise-t-il pas clairement qu’une telle proposition est inin-
tégrable dans la synthèse asilaire et risque de la faire
sauter. Car comment une telle impulsion serait-elle conci-
liable avec la conception réactive de la folie qu’a forgée

66. P. Sérieux, L. Libert, Les lettres de cachet, « prisonniers de famille »


et « placements volontaires », op. cit., p. 12.
67. Esquirol, « Mémoire sur la monomanie homicide », in Des maladies
mentales, op. cit., II, p. 793.

189
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

l’école aliéniste, avec le rôle du milieu et de la culture


dans la genèse des troubles mentaux, et la prépondérance
des causes morales sur l’étiologie organique ? Et comment
ce qu’une telle impulsion représente d’irrésistible, d’indé-
finissable et de mystérieux pourrait-il céder à la technolo-
gie du traitement moral, qui postule une malléabilité de la
folie devant le déploiement d’un ensemble de moyens
rationnels ? La place d’un incurable peut être à l’asile parce
que, comme le disait Parchappe, il contribue, par sa pas-
sivité docile, à y faire régner l’ordre. Mais un pervers
inéducable ? Davantage : si l’asile risque de ne plus être
le lieu qui s’impose pour la guérison ou la détention d’un
tel « anormal », il est plus inadéquat encore pour assurer
la prévention de ces nouvelles manifestations à la frontière
de la pathologie et de l’immoralité.
Ainsi, qu’il s’agisse de discipliner le monceau d’ins-
tincts et d’impulsions qui bouillonnent sous le couvercle
de la monomanie, ou d’intervenir à temps pour les neu-
traliser, l’asile commence à être dépassé au moment même
où il s’impose comme la solution princeps.
chapitre 5
de la psychiatrie
comme science politique

Si nombreux et si avancés soient-ils, les acquis des


aliénistes se présentent encore, au début des années
trente, en ordre dispersé. Pour une part, ils demeurent
des réponses improvisées à des problèmes localisés. Le
plus souvent, ils ont été négociés avec des autorités loca-
les, commissions administratives et Conseils généraux
en province, Conseil général des hospices à Paris. Pro-
gression tâtonnante donc, jalonnée de succès obtenus au
coup par coup. Si les positions ainsi acquises commencent
à bénéficier de l’autorité de la coutume, elles risquent
aussi d’être remises en question tant qu’elles ne sont pas
reconnues par la loi. L’ultime étape, celle de l’intégra-
tion dans l’appareil d’État, reste à parcourir. Cet aboutis-
sement a lui-même été préparé par une série de jalons,
et une telle genèse éclaire les rapports du pouvoir d’État
aux foyers locaux de pouvoir. Ce n’est pas un appareil
centralisé qui a imposé d’en haut sa marque. Des « micro-
pouvoirs 1 » d’abord désaccordés se sont organisés pro-
gressivement en réseaux de plus en plus serrés. L’inté-
gration finale ne marque que le franchissement d’un seuil
dans le développement de ce processus.
On suivra ici les principales péripéties de ce chassé-
croisé d’échanges et d’équilibrages réciproques entre ces
opérateurs pratiques que sont les aliénistes, et les opéra-
teurs politiques chargés de gérer au niveau central les anta-
gonismes sociaux. Histoire d’une alliance conflictuelle à

1. Sur les micro-pouvoirs, cf. M. Foucault, Surveiller et punir, op. cit., en


particulier, IV, 2.

191
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

travers laquelle le pouvoir proprement politique ne fait


jamais qu’arbitrer entre des pratiques préexistantes et
qui pose ces questions : pourquoi les aliénistes ont-ils
trouvé dans l’intégration centralisée de leurs pratiques
le meilleur moyen de réaliser leurs objectifs ? Pourquoi le
pouvoir politique – et, précisément, quel type de pou-
voir politique ? – a-t-il reconnu dans les stratégies
aliénistes un moyen de mettre en œuvre ses propres
options ?

VERS L’INTÉGRATION À L’APPAREIL D’ÉTAT.

Le régime napoléonien présente – on ne s’en éton-


nera pas – une première manifestation de cette volonté
d’interventionnisme généralisé du pouvoir central au
niveau des problèmes psychiatriques. Le quadrillage admi-
nistratif qui organise sur l’ensemble du territoire un réseau
serré de surveillance devait aussi, et peut-être surtout,
s’efforcer de fixer les populations marginales. Le 5 juillet
1808 paraît le décret impérial relatif à la répression de la
mendicité dont on a déjà analysé (chap. I) les principales
caractéristiques : reterritorialisation des masses flottantes,
assignation au travail en même temps qu’à la résidence.
Les dépôts de mendicité doivent éponger la circulation
incontrôlée des marginaux. Même tactique pour les crimi-
nels : par un décret de 1813, un réseau de vingt-trois
prisons d’État, une au siège de chaque cour d’appel, se
met en place.
Le 25 mars de cette même année 1813, un autre décret
impérial exige des préfets un recensement des aliénés et
une évaluation de leur situation : qui pourvoit à leurs
dépenses, quel traitement leur est appliqué, quelles règles
sont suivies pour leur séquestration, quels sont les abus
à réformer et les améliorations à proposer, quelle est la
proportion des aliénés secourus par rapport à ceux qui
restent à la charge des familles, etc. En déplorant les
inconvénients de l’absence d’un régime commun pour les
aliénés, le décret laisse transparaître ses intentions : « Il
résulte de cet état de chose des entraves pour l’ordre de
la comptabilité, des incertitudes sur les sommes qu’il
s’agit d’allouer dans les budgets, et des obstacles conti-

192
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

nuels à l’admission et au séjour dans des établissements


publics des insensés qu’il importe cependant de tenir
séquestrés de la société 2. »
Les circonstances politiques ont fait que cette enquête
n’a pas été systématiquement exploitée. Cependant,
l’administration napoléonienne tenait assez à son projet
pour décider, dans des circonstances aussi difficiles que
celles du mois de décembre 1814, de faire de l’asile de
Mareville, près de Nancy, un hôpital central pour la prise
en charge des aliénés de la Moselle et des départements
limitrophes. Le 5 mars 1815 encore, le ministre de l’inté-
rieur prend la peine d’envoyer une dépêche au préfet de
la Moselle pour lui confirmer la décision 3. Il s’agit en fait
d’adopter pour les aliénés la solution retenue pour les cri-
minels : instituer une vingtaine de grands établissements
régionaux qui quadrilleront tout le territoire et fixeront
ainsi, après les vagabonds et les criminels, les derniers
nomades incontrôlés.
Une note non signée des archives du ministère de l’in-
térieur en date du 9 septembre 1813 confirme cette
intention, mais trahit en même temps une hésitation signi-
ficative : « Il n’y a eu jusqu’à présent aucun mode uni-
forme pour le traitement et l’entretien des insensés. Il
est un assez grand nombre d’hospices qui reçoivent ces
malheureux. Beaucoup d’autres sont placés dans les mai-
sons de détention et dans les dépôts de mendicité. On
pense qu’il y aurait beaucoup d’avantages à faire cesser
cette confusion et à former pour les insensés, à l’instar
des maisons de détention, un certain nombre d’établisse-
ments centraux où des quartiers seraient affectés aux
aliénés susceptibles de traitement et d’autres aux aliénés
incurables. Il est difficile de déterminer si les établisse-
ments d’insensés doivent être considérés plutôt comme
des hôpitaux ou comme des maisons de détention. D’un
côté, il s’agit, pour les aliénés incurables, de renfermer
des individus qui peuvent nuire à la société, d’un autre
côté, il s’agit, pour les aliénés curables, de procurer des
moyens de guérison à des individus malades, et, pour les
2. Législation concernant les aliénés et les enfants assistés,
loc. cit., I, p. 4-5.
3. Cf. Constans, Lunier et Dumesnil, Rapport général sur le service des
aliénés en 1874, op. cit., p. 22.

193
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

indigents qui se trouvent dans l’une ou l’autre classe, il


s’agit d’assurer l’existence d’individus qui n’ont pas les
moyens de pourvoir à leurs besoins. Il semble que les
établissements d’insensés sont des établissements mixtes,
qui ne peuvent être mis ni au rang des hospices, ni à celui
des maisons de détention 4. »
Si, dès 1813, la nécessité d’un service public pour les
aliénés s’impose, une indécision demeure sur la nature des
établissements : pures maisons de force, hôpitaux, ou plu-
tôt « établissements mixtes » dont la formule n’est pas
encore donnée ? C’est dire que le caractère essentiellement
médical de l’« établissement spécial » ne s’est pas encore
imposé à ce niveau politique. Cet établissement « mixte »
est un hybride qui juxtapose dans un espace unique deux
institutions aux finalités officielles contradictoires, l’hôpi-
tal et la prison.
Six ans plus tard, il n’en va plus de même. Une circu-
laire du comte Decaze, ministre de l’intérieur de
Louis XVIII, paraît le 16 juillet 1819 : « La commission
que j’ai nommée n’a pas encore terminé son travail, mais
elle a unanimement reconnu que la situation des aliénés
ne pourra recevoir les améliorations désirables qu’autant
qu’ils seront placés dans des établissements qui leur soient
exclusivement consacrés. (...) Des logements salubres et
bien aérés, des divisions et des subdivisions nombreuses,
un grand isolement, des soins constants et assidus, voilà
les conditions qu’exige le traitement des aliénés, voilà les
conditions qu’il sera presque impossible de leur assurer
dans les établissements qui reçoivent d’autres classes
d’individus, et qu’ils ne trouveront que dans des hospices
spéciaux 5. »
C’est tout le programme des aliénistes qui se trouve
ainsi entériné par le ministre de l’intérieur. Que s’est-il
passé ? Un chassé-croisé bien significatif entre les repré-
sentants de la médecine et ceux de l’administration cen-
trale.
Le 27 novembre 1817, Édouard Lafont de Ladebat,
chef du bureau des Secours et des hôpitaux, envoie à son

4. Archives nationales, F15 444.


5. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., I,
p. 10-11.

194
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

ministre une note dont le contenu est déjà différent de


celui de la note de 1813 6. Pour la première fois, la con-
ception de l’« établissement spécial » telle qu’elle a été
mise en place par les aliénistes à Paris et dans quelques
villes de province est prise comme modèle général de la
réforme administrative. La note fait également référence
aux conditions du « traitement physique et mental » qui
exige que les aliénés soient classés selon la nature et la
gravité de la maladie.
Le 9 octobre 1818, seconde note de Lafont de Ladebat,
dans laquelle la référence médicale est encore plus nette
et renvoie nominalement à une collaboration pratique avec
Esquirol : « Au moment où je me disposais à préparer un
rapport sur un sujet qui mérite tant d’intérêt, j’ai été instruit
que M. Esquirol, médecin ordinaire de la Salpêtrière,
s’occupait d’un ouvrage étendu sur l’état des maisons
d’aliénés en France et sur les changements qu’il exigerait.
M. Esquirol, élève et digne émule de M. Pinel, consacre
depuis plusieurs années tous ses soins au traitement de
l’aliénation. Il a fait introduire dans le régime de la Sal-
pêtrière des améliorations importantes dont il a obtenu les
plus favorables résultats. Il a parcouru presque toute la
France (...). J’ai cru que personne ne pouvait être consulté
avec plus de fruit que ce médecin sur un semblable sujet.
Il a bien voulu, à ma demande, me remettre un mémoire
qui est en quelque sorte le résumé du travail qu’il se pro-
pose de publier et j’en présenterai l’analyse à Votre Excel-
lence dans ce rapport 7. » Suit, en effet, un résumé fidèle
du rapport d’Esquirol. En conclusion, Lafont de Ladebat
propose l’adoption pure et simple du programme des alié-
nistes : établissement d’une vingtaine d’asiles régionaux,
classification rigoureuse des malades, prépondérance de la
direction médicale.
Ces deux notes restent sans réponse jusqu’à ce que
Guizot soit nommé, en janvier 1819, directeur général
6. G. Bollotte, « Les projets d’assistance aux malades mentaux avant la loi
de 1838 », Information psychiatrique, juin 1965. Bollotte attribue déjà la pater-
nité de la note de 1813 à Lafont de Ladebat. Mais l’original manuscrit qui se
trouve aux Archives nationales n’est pas signé.
7. Cité in G. Bollotte, « Les projets d’assistance aux malades mentaux sous
la Restauration », Annales médico-psychologiques, I, 3, 1966 ; cf. aussi
G. Bollotte et A. Bigorre « L’assistance aux malades mentaux de 1789 à 1838 »,
loc. cit.

195
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

de l’Administration départementale et communale. Dès le


19 février, il écrit à Decaze en entérinant à son tour,
purement et simplement, la note de Lafont de Ladebat :
« La possibilité d’établir dans de grands établissements
les divisions et les subdivisions si utiles au bien-être des
malades, la faculté d’y disposer des dortoirs et des pro-
menoirs communs, d’y réunir toutes les circonstances
propres à contribuer à la guérison des insensés, la pos-
sibilité de mettre à la tête de ces établissements des
hommes de l’art habiles qui réunissant sous leurs yeux
une grande masse de faits et d’observations, pourront en
tirer des résultats précieux pour l’avancement de la science
et pour le soulagement de l’une des infirmités les plus
dignes d’intérêt ; tels sont les principaux avantages que
ce projet paraît présenter 8. »
Pour appliquer ce projet, Guizot propose à son minis-
tère la constitution d’une commission dotée de pouvoirs
étendus et pouvant solliciter la collaboration des préfets.
Présidée par un conseiller d’État médecin, le baron d’Ois-
sel, elle est composée des trois médecins principaux des
trois « établissements spéciaux » de Paris (Esquirol pour
la Salpêtrière, Pariset pour Bicêtre, Royer-Collard pour
Charenton), d’un membre de la Commission administra-
tive des hospices de Paris rallié à la cause aliéniste,
Desportes, d’un architecte et de Lafont de Ladebat.
Mieux, Pinel écrit au ministre quelques jours plus tard
en faisant état de « ses longs services et des ouvrages
classiques qu’il a fait publier sur cette matière », et il
est intégré à la commission en mars. Les aliénistes ont
vraiment carte blanche pour ce qui constitue une réelle
délégation de pouvoir de la part de l’administration.
La commission prend immédiatement en charge la
modernisation de Bicêtre, de la Salpêtrière, et de quelques
autres services de province. Elle envoie un questionnaire
aux préfets pour préparer une réorganisation générale de
l’assistance des aliénés. Esquirol dira plus tard que ces
travaux ont « imprimé une nouvelle impulsion en faveur
des aliénés 9 ». Plus qu’une impulsion nouvelle, il semble
que tous les éléments soient en place pour aboutir rapi-

8. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, loc. cit., I, p. 8.


9. Esquirol, « Des maisons d’aliénés », in Des maladies mentales, op. cit.

196
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

dement à la définition d’une politique d’ensemble. Cepen-


dant, le processus se bloque brusquement pour quinze
ans. Le mouvement aliéniste continue sa progression sou-
terraine, mais le divorce s’accuse entre le renforcement
des pratiques et le vide qui existe au niveau central. Entre
1820 et 1833, il ne paraît pas la moindre circulaire minis-
térielle sur la question des aliénés. En revanche, on trouve
dans les archives des descriptions catastrophiques de la
situation, comme cette note de la division des hospices en
date du 26 novembre 1822 :
« La situation des aliénés en France sollicite de la
manière la plus instante l’attention du gouvernement. De
toute part des plaintes s’élèvent. L’humanité gémit, la
tranquillité publique est menacée ; le mal s’accroît inces-
samment et l’autorité n’a aucune force à lui opposer. Des
désordres qu’on ne peut réprimer, un scandale qu’on ne
peut empêcher sont commis chaque jour par des insensés
libres à défaut d’asiles. » La note rappelle une nouvelle
fois les propositions de 1818-1819 et va jusqu’à chif-
frer le coût de la construction de quinze asiles régionaux
pour les neuf mille insensés qui ont besoin de secours 10.
Pourtant, rien ne se passe. Il faudra attendre 1833
pour que la question soit reprise au niveau central. Le
14 septembre 1833, le comte d’Argout, ministre de l’in-
térieur, envoie aux préfets une circulaire qui rappelle la
circulaire napoléonienne de 1813 et demande de dresser
un bilan de la situation. Le Conseil général des hospices
mandate Ferrus et un de ses membres pour visiter les
asiles anglais et examiner les conditions d’application des
deux bills de 1827 et 1828 qui, après la découverte de
scandales dans les asiles britanniques et la nomina-
tion d’une commission parlementaire, annonçaient des
intentions réformatrices 11. Le rapport de Ferrus se termine
par des propositions précises, qui adaptent celles préco-
nisées par Esquirol en 1818 12. Le 25 juin 1835, nouvelle
circulaire du ministre de l’intérieur aux préfets. La néces-
sité d’une législation nouvelle est clairement reconnue :
« La sûreté publique est souvent compromise par des
insensés en état de liberté, des meurtres, des incendies
10. Archives nationales, F15 444.
11. Cf. A. T. Scull, « From Madness to Mental Illness », loc. cit.
12. G. Ferrus, Des aliénés, op. cit.

197
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

sont commis par eux. Le ministre de la justice réclame


le concours de l’autorité administrative ; il est indispen-
sable que l’administration s’occupe sérieusement des
moyens de régler cette branche importante du service
public. Les embarras de l’administration provenant d’une
cause unique : du défaut de ressources assurées et suffi-
santes, ces embarras ne peuvent être levés que par la
loi 13. »
En 1836, l’Inspection spéciale du service des aliénés
est créée et confiée à Ferrus. Les préfets sont avisés par
une nouvelle circulaire de sa prochaine visite. Ils doivent
collaborer avec lui pour établir un bilan précis de la situa-
tion des aliénés. La loi de finances du 18 juillet 1836
assimile provisoirement, jusqu’à la promulgation d’une
législation définitive, les dépenses pour les aliénés indi-
gents aux dépenses variables des départements. Cette
même année 1836, le Conseil d’État prépare un projet de
loi qui est présenté à la chambre de députés par le comte
de Gasperin, ministre de l’intérieur, le 6 janvier 1837.
Le processus qui intègre la psychiatrie dans l’appareil
d’État est, cette fois, mûr pour aboutir.
Mais pourquoi ce long cheminement et ces éclipses ?
On ne se contentera pas de parler de lenteurs administra-
tives. Sur cette période d’une trentaine d’années, opéra-
teurs pratiques et opérateurs politiques se sont plusieurs
fois rapprochés et éloignés. Pourquoi ? La question doit
être envisagée successivement du point de vue de chacun
des partenaires. D’abord, qu’est-ce qui, dans le système
de pratiques et d’énoncés que perfectionne la psychiatrie,
se prête à une reprise par le pouvoir politique ? Puis :
quel est le type de politique qui se reconnaît dans ces
pratiques, les intègre dans son appareil et leur délègue
un mandat officiel pour accomplir une partie de ses fonc-
tions ?

LE MÉDICALISABLE ET L’ADMINISTRABLE.

Premier élément de réponse, si les élaborations psy-


chiatriques sont reprises par l’administration, c’est qu’elles

13. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., I, p. 18.

198
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

sont administrables. Et pour cause : elles sont construites


pour se plier à des exigences de gestion.
Soit, par exemple, le fameux rapport d’Esquirol de
1819, « Des établissements consacrés aux aliénés et des
moyens de les améliorer », qui a eu une influence décisive
pour articuler les pratiques mises en œuvre par les alié-
nistes et les décisions arrêtées au niveau gouvernemental
dans la définition de ce que l’on appellerait aujourd’hui
une politique d’ensemble de la santé mentale. On n’a pas
de preuve certaine pour décider si Esquirol s’est inspiré,
pour sa conception des asiles régionaux, du modèle des
maisons centrales de détention de l’administration napo-
léonienne, ou s’il généralise simplement le modèle de
l’établissement spécial constitué par Pinel et par lui-
même (cf. chap. II), les deux éventualités n’étant d’ailleurs
pas contradictoires. Mais son exposé, écrit à la demande
de Lafont de Ladebat, est construit comme un véritable
rapport d’expert : bilan de la situation, analyse des causes
du désordre actuel, discussion des différents moyens d’y
remédier, propositions de réformes concrètes. D’une part,
toute l’argumentation est indexée médicalement, c’est-à-
dire qu’elle est édifiée à partir de ce qu’elle pose pour sa
finalité explicite, le meilleur traitement des aliénés. Mais
elle est en même temps structurée administrativement :
elle calcule des coûts, compare l’efficacité relative des
différentes options, discute la possibilité de généraliser
des « expériences-pilote » avant la lettre, en l’occurrence
celle de la Salpêtrière.
Les « livres blancs » de la médecine mentale ne datent
pas d’aujourd’hui, et ils s’adressent toujours aux mêmes
interlocuteurs. La compétence médicale s’y dédouble et
se regarde dans le miroir des exigences administratives,
pour s’y ajuster. Inversement, celles-ci s’y retrouvent, et
y découvrent une solution à leurs propres difficultés. D’où
ce chassé-croisé, Esquirol, Lafont de Ladebat, Esquirol, le
ministre de l’intérieur. Autrement dit : mise en place
progressive de pratiques nouvelles – demande administra-
tive – transcription médicale réaliste – retraduction bureau-
cratique – nouvelle négociation entre experts – sanction de
l’appareil d’État. La logique est identiquement la même,
qu’elle aboutisse à la loi de 1838 ou à la circulaire de
mars 1960 sur la sectorisation (ou, si l’on préfère un

199
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

exemple américain, au Community mental health act de


1963). Professionnels et administrateurs forment un couple
fonctionnel parce qu’ils négocient sur la base de commu-
nes options qui définissent ce qu’on appelle une « poli-
tique de la santé mentale ». Affaire, comme on dit, de
« responsables » : commis de l’État préposés au contrôle
des populations marginales et spécialistes compétents de
la déviance, essentiellement les médecins. Depuis une
époque récente (cf. les États-Unis) un troisième larron,
le spécialiste ès sciences sociales, est parfois appelé à
apporter sa contribution, à condition qu’il entérine les
objectifs des « demandeurs » et aide l’administrateur et
le professionnel à négocier leurs meilleurs compromis.
Ainsi confond-on objectivité scientifique et reproduction
d’un rapport de force inscrit dans la structure sociale :
une politique d’assistance-contrôle-tutellarisation exprime
le regard de ceux qui ont reçu mandat officiel pour gérer
les problèmes de la maladie mentale, en invalidant d’em-
blée le point de vue de ceux auxquels elle « s’applique ».
On analysera dans le prochain ouvrage les bénéfices
réciproques qu’ont tirés chacune des parties du compromis
de la « politique de sectorisation ». Mais la manière dont
le chassé-croisé a fonctionné au XIXe siècle permet déjà
d’exemplifier la logique politique de toute entreprise de
médicalisation.
En premier lieu, la notion médicale d’« établissement
spécial » permet d’échapper à l’aporie administrative de
l’hybride « établissement mixte » et aux problèmes inso-
lubles de gestion et de rentabilisation qu’il pose : à quel
poste budgétaire l’affecter, à quel département ministériel
le rattacher, etc. Mais, à travers cette solution technique
à un problème de gestion, c’est une solution politique à
une question de principe qui est trouvée.
On se souvient de la contradiction qui existe, au niveau
des principes, entre l’exigence de séquestration des fous
et le respect des règles juridiques qui doivent accompagner
toute mesure privative de liberté (cf. chap. I). D’un côté,
la sauvegarde de la sécurité publique, de l’autre, celle de
la liberté des personnes. Concrètement, il s’agit d’accepter
ou de récuser un nouveau type d’internement administratif,
forme moderne, mais plus subtile, de la lettre de cachet :
l’administration prend appui sur ses prérogatives techni-

200
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

ques pour adopter des mesures d’ordre politique. Par


exemple, la quarantaine en cas d’épidémie est sans doute
une mesure justifiée techniquement. La volonté de l’admi-
nistration serait de promouvoir pour les aliénés une solu-
tion du même type, c’est-à-dire d’apprécier, sous sa propre
responsabilité, l’opportunité d’une mesure privative de
liberté. Comme le dit le ministre de l’intérieur dans
l’exposé des motifs de la loi de 1838, « il s’agit de prévenir
des accidents analogues à ceux que la police administrative
embrasse dans sa sollicitude, en vue desquels elle a été
instituée, tels que les inondations, les incendies, les fléaux
de tout genre, les dangers qui menacent la salubrité publi-
que ou même le repos des citoyens », et il ajoute aussitôt
cette autojustification de la légitimité de l’intervention
administrative à partir de critères internes : « Messieurs,
le temps n’est plus où l’autorité administrative était tenue
en état permanent de suspicion, où l’on ne voyait dans
ses actes que le danger d’arbitraire. Aujourd’hui, sa res-
ponsabilité est réelle, sa marche légale, son intervention
protectrice. On reconnaît que, comme tous les pouvoirs
légitimes, elle est elle-même une garantie 14. »
C’est justement toute la question. Le souvenir des lettres
de cachet est encore vivace dans une classe politique
qui s’est imposée contre le « despotisme » royal. L’État
napoléonien avait d’ailleurs repris l’usage de l’internement
administratif contre ses opposants, et avait même com-
mencé à se servir de l’institution psychiatrique naissante
à cette fin : Vivien, rapporteur de la loi de 1838 à la
Chambre des députés, mentionne des séquestrations dans
des asiles pour motifs politiques 15. Enfin, la police de la
Restauration elle-même perpétuait des pratiques en contra-
diction avec la Charte. Ce n’est pas un hasard si, dans
les discussions de la loi de 1838, le défenseur le plus
éloquent des principes juridiques est le député Isambert,
qui avait été condamné sous la Restauration pour une
campagne de presse contre les pratiques de la « basse
police ». Il n’y a aujourd’hui encore rien à reprendre à
l’argument d’Isambert 16 :
14. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., II, p. 14.
15. Ibid., II, p. 211.
16. Si ce n’est à remarquer que, par rapport à la première moitié du
XIX siècle, l’empiètement du pouvoir administratif sur le pouvoir judiciaire
e

201
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

« Je crois avoir démontré qu’il s’agit dans cette loi


d’un immense déplacement de pouvoir ; de transporter
la magistrature des familles au pouvoir administratif ; de
mettre l’autorité judiciaire en conflit avec celle des
préfets et celle du ministre de l’intérieur, dans des condi-
tions qui n’intéressent point la politique du gouvernement,
ou plutôt de la mettre en tutelle, de la subordonner à
celle de la police, de dégrader l’une et de compromettre
l’autorité morale de l’autre. C’est une nouvelle loi de
disjonction. C’est une loi qui bouleverse le Code civil et
qui, dans le cas le plus grave, abolit le contrôle nécessaire
de l’interdiction. Ce que les lois de 1790 et de 1791
n’avaient osé accorder qu’indirectement, et timidement à
l’autorité municipale, le gouvernement s’en empare et
l’exagère. Il s’agit, messieurs, du rétablissement d’une
ancienne confusion des pouvoirs, du principe même des
lettres de cachet, si ce n’est de la chose. Il s’agit de la
première de nos libertés, de la liberté individuelle consa-
crée par l’article 4 de la Charte, puisqu’on détruit la garan-
tie judiciaire qui lui sert de base 17. »
Sur ce plan des principes, la contradiction est indépas-
sable. La médecine mentale va la déplacer. Isambert
s’abuse d’ailleurs sur un point. Avant la médicalisation
(et, lorsqu’il intervient, c’est en réponse au ministre de
l’intérieur, qui a proposé dans son exposé des motifs une
version très peu médicalisée de la loi), lorsque la logique
administrative et la logique juridique sont face à face sans
médiateur, il n’y a pas à proprement parler de « déplace-
ment de pouvoir ». Il peut y avoir soit blocage de la contra-
diction, soit annexion pure et simple par l’une des parties
des prérogatives de l’autre. Par la médicalisation, il y a
véritablement « déplacement », c’est-à-dire transformation

est de mieux en mieux toléré. Ainsi la pratique de l’internement administratif


a-t-elle été remise au goût du jour en 1939 pour les individus « dangereux pour
la défense nationale ou la sécurité publique » (décret-loi du 18 novembre),
aggravée sous le régime de Vichy pour certains étrangers, israélites, prostituées,
etc., reconduite à la libération pour d’autres catégories (ordonnance du 4 octo-
bre 1944), largement appliquée pendant la guerre d’Algérie (loi du 27 juillet
1957 et ordonnance du 7 octobre 1968). (Cf. Colliard, Les Libertés publiques,
3e éd., Paris, 1968.) Le prochain ouvrage traitera du rapport entre cet affaisse-
ment du légalisme et la montée de dispositifs de contrôle miniaturisés de type
médico-psychologique.
17. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., II, p. 92.

202
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

de la situation de départ par transfert de certaines attribu-


tions des instances antagonistes à un troisième pouvoir.
Ce déplacement constitue l’opération propre de la méde-
cine mentale à travers laquelle elle s’inscrit dans la pro-
blématique politique.
La médecine mentale peut d’abord déplacer la contra-
diction parce qu’elle se met sur le terrain de l’une des
parties et entérine intégralement sa demande : elle requiert
impérativement ce que la puissance administrative exige
absolument, la séquestration des aliénés. Mais, elle en
transforme le sens en la justifiant par ses propres raisons.
La notion d’« isolement thérapeutique » est le merveilleux
opérateur de cette alchimie. L’isolement thérapeutique,
on l’a dit, c’est, selon Pinel, Esquirol et toute la tradition
aliéniste, l’activité médicale qui « opère une diversion au
délire » en « modifiant la direction vicieuse de l’intelli-
gence et des affections des aliénés 18 ». Elle est la première
des mesures à prendre, dans l’urgence (elle doit donc
court-circuiter les lenteurs de l’appareil judiciaire), car elle
constitue une condition nécessaire de la guérison. L’iso-
lement thérapeutique n’est donc pas une séquestration,
acte arbitraire d’une autorité usurpatrice, c’est un place-
ment requis par la situation particulière de l’aliéné. Mesure
sans aucun doute aussi impérative, aussi rigoureuse et aussi
sûre que la plus policière des prises de corps. Mais, par
elle, l’espace de détention est devenu le meilleur milieu
thérapeutique et, réciproquement, l’« établissement spé-
cial » assure un isolement aussi efficace que la meilleure
des prisons. « La médecine mentale en fait la première
condition du traitement ; la famille (...) triomphe de la
crainte de commettre un acte arbitraire et, usant des droits
imprescriptibles de la raison sur le délire, elle souscrit aux
enseignements de la science pour obtenir le bienfait de la
guérison des aliénés 19. »
La série administrativo-policière : sauvegarde de l’ordre
public – arrestation – séquestration, est ainsi devenue la
série médico-humaniste : bien du malade – isolement –
placement dans un établissement spécial – traitement –
18. Esquirol, « Mémoire sur l’isolement des aliénés », 1832, in Des maladies
mentales, op. cit., II, p. 413.
19. J. P. Falret, Observations sur le projet de loi relatif aux aliénés, Paris,
1837, p. 6.

203
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

guérison (éventuelle). Si de mauvais esprits s’obstinent à


parler encore de répression (car il s’agit évidemment de
l’exercice autoritaire d’une contrainte douloureuse), du
moins est-elle pleinement justifiée par les raisons les plus
scientifiques et administrée par les spécialistes les plus
compétents et les plus respectables, les médecins. « Heu-
reuse coïncidence », dit admirablement le rapporteur de la
loi à la Chambre des pairs, le marquis de Barthélemy :
« Cette législation doit veiller à ce que les maux d’un
homme souffrant et malheureux soient adoucis, et sa gué-
rison obtenue si elle est possible, et en même temps pren-
dre des mesures qui ôtent à un être dangereux pour les
autres ou pour lui-même les moyens de faire le mal. Pour
atteindre ce double but, elle doit prescrire l’isolement des
aliénés, car cet isolement, en même temps qu’il garantit le
public de leurs écarts et de leurs excès, présente aux yeux
de la science le moyen le plus puissant de guérison. Heu-
reuse coïncidence qui, dans l’application de mesures
rigoureuses, fait concourir l’avantage du malade avec le
bien général 20. »
Merveilleuse harmonie préétablie en effet, qui donne
la clef du rôle politique de la médecine mentale (et sans
doute de toute psychiatrie, car, nous le verrons, si les
mécanismes modernes sont plus subtils, ils expriment la
même logique). Le déplacement ici opéré de la contradic-
tion doit exactement s’entendre : il n’est ni sa répétition,
ni sa solution.
Il n’est pas sa pure répétition, car on est passé d’un
dispositif relativement frustre de l’enfermement à un dis-
positif plus élaboré du placement, ce qui suppose l’agen-
cement d’un nouvel espace institutionnel, la constitution
d’un nouveau corpus de rationalisations, l’apparition d’un
nouveau corps de spécialistes, etc. Dire qui y a gagné et
qui y a perdu serait plus délicat. Les aliénistes, sans aucun
doute, y ont gagné, puisqu’il s’agit de leur place au
soleil. Les malades aussi très vraisemblablement, par
comparaison avec la situation antérieure, mais c’est déjà
un jugement de valeur. En tout cas, il y a bien eu méta-
morphose du système.

20. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., II,
p. 315-316.

204
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

Mais il ne s’agit pas non plus de la solution de la


contradiction, parce qu’il n’y a pas eu transformation
complète de la situation. Médicaliser un problème, c’est
plus le déplacer que le résoudre, parce que c’est autono-
miser une de ses dimensions, la travailler techniquement,
et ainsi recouvrir sa signification socio-politique d’ensem-
ble pour en faire une « pure » question technique, rele-
vant de la compétence d’un spécialiste « neutre ». Opéra-
tion dont les effets jouent à deux niveaux. Sur le plan
« idéologique », c’est résoudre ou désamorcer verbale-
ment la contradiction dans une nouvelle synthèse qui
garantit à tout le moins que la formule retenue était la
meilleure possible : « Ce n’est point de gaieté de cœur
que l’on songe à isoler un aliéné, nécessité vaut loi. La
calamité est dans la folie, non dans la mesure. Guérir,
s’il est possible, prévenir de dangereux écarts, tel est le
devoir imposé par les lois de l’humanité et de la pré-
servation sociale 21. » Il n’y a plus coup de force, arbitraire
et scandale, mais solution mûrement réfléchie qui tient
compte de tous les intérêts en présence. Sur le plan des
pratiques, c’est réduire celles-ci à ce qui est immédiate-
ment manipulable dans un cadre technico-scientifique en
occultant tout ce qui ne relève pas d’un tel « traitement »
technique (psychologique ou organique).
Cette logique de la subjectivisation (ou de l’individua-
lisation) constitue le mode propre d’intervention de la
médecine mentale et lui donne son sens politique spéci-
fique. Ainsi, dans la rationalisation et dans la pratique
effective de l’« isolement thérapeutique », il est clair
que l’antagonisme de l’ordre public et de la liberté indi-
viduelle n’est pas supprimé. Mais le second terme de
l’opposition est invalidé comme position de droit et est
devenu un « cas » à « prendre en charge ». Le seul pro-
blème sera désormais de savoir si le cas est bien ou mal
traité selon des critères technico-scientifiques autonomes.
Déplacement donc dans une problématique entièrement
médicale d’un problème de pouvoir qui se posait d’abord
ailleurs et autrement. Désormais, avec la meilleure volonté,
le médecin en tant que médecin ne pourra jamais qu’opé-

21. Casimir Pinel, « De l’isolement des aliénés », Journal de médecine


mentale, t. I, 1861, p. 181.

205
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

rer dans ce cadre technique pour raffiner son dispositif


d’intervention spécialisé. La neutralité médicale a consti-
tué comme son dehors ce qui était aussi son dedans. Faisant
nécessairement comme si l’ensemble des problèmes qui lui
sont présentés relevaient de sa seule compétence, elle
reproduit désormais à travers chacune de ses interventions
concrètes le choix politique qui constitue le statut social
de l’aliéné. La médecine mentale reproduit donc l’exclu-
sion sociale. Mais elle lui donne sa forme la plus
« humaine » en en justifiant médicalement les raisons et
en en traitant médicalement les effets. Certains au moins
des aliénistes du XIXe siècle eurent le mérite d’en être
conscients. Ils ont fait de cet humanisme, du dévouement
à l’égard du malade, de la compétence technique, autant
de qualités professionnelles indispensables certes, mais qui
prennent leur sens à partir de l’acceptation d’un mandat
social constituant cette profession comme subordonnée à
une exigence politique : « Si l’individu à des droits, la
société à les siens. (...) Troubler l’ordre public, compro-
mettre la sûreté des personnes, voilà les dangers dont le
fou menace la société. Qu’il perde donc sa liberté indivi-
duelle quand elle met ces biens en péril, rien n’est plus
juste 22. »
Une telle lucidité se perdra pour deux raisons. Le raf-
finement des nouveaux dispositifs techniques, accroissant
l’espace d’intervention de la médecine mentale, renforcera
le sentiment de son indépendance. Les professionnels
auront tendance à confondre une relative autonomie tech-
nique, qu’ils conquièrent en perfectionnant leurs instru-
ments, et l’autonomie ou la neutralité politique. En même
temps, à mesure que ces instruments se perfectionnent, ils
dissimulent mieux leur finalité. Par opposition à ce qui se
donne assez clairement à voir à travers la brutalité de
l’« isolement thérapeutique », les technologies plus sophis-
tiquées seront à la fois plus « douces » et mieux armées
pour recouvrir les rapports de force par des rapports de
sens. Une analyse du type de celle menée ici risquera alors
d’être qualifiée de réductrice, voire de paléolithique. Il est

22. Scipion Pinel, Traité complet du régime sanitaire des aliénés,


op. cit., p. 223.

206
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

vrai que les esprits aussi subtils que les techniques qu’ils
emploient répugnent à voir objectiver leur pratique.
Cependant, sans prétendre réduire une situation à un
modèle simplifié, on peut commencer à comprendre que
ce n’est jamais gratuitement, ni seulement pour lui-même,
que l’appareil de la médecine mentale gagne du pouvoir.
Il est reconnu comme un partenaire légitime dans la
mesure ou il résout une difficulté propre à la ou aux
autorités qui le reconnaissent. Son expansion procure ainsi
aux instances administratives ou politiques un sur-
pouvoir dont celles-ci, à leur tour, usent en fonction de
leurs propres fins.
Deux implications. Premièrement, l’assimilation – qui
fait partie de la vulgate psychiatrique – de l’instance
administrative au mauvais génie qui sabote ou trahit les
initiatives proprement médicales, est pour une large part
une rationalisation. Le conflit peut exister de fait au niveau
de la division technique des tâches et de la rivalité entre
représentants des deux appareils (par exemple entre le
médecin et le directeur au sein d’un hôpital). Mais ces
péripéties se déroulent sur la toile de fond d’une réci-
procité concurrentielle entre deux parties qui se partagent
le même mandat de gestion. Deuxièmement, ce qui est
perçu sur le coup comme un triomphe par les représentants
de l’establishment psychiatrique – par exemple, le vote
de la loi de 1838, ou la circulaire de 1960 sur la sectori-
sation – peut donner lieu à des réveils désenchantés, et
d’autant plus douloureux que, naïfs et/ou généreux, les
promoteurs médicaux, par ethnocentrisme professionnel,
marquent moins de distance par rapport à la rationalisation
la plus noblement désintéressée de leurs initiatives. Car,
dans une politique de la santé mentale, la dimension pro-
prement médicale n’est, par rapport à l’ensemble du dis-
positif, que la partie émergée (et, de ce fait, la seule visible)
de l’iceberg. Pour l’administrateur conscient, elle est dans
le meilleur des cas le moyen de réaliser sa propre gestion.
Il arrive aussi qu’elle soit prise comme une simple couver-
ture pour une opération dont les objectifs peuvent être en
contradiction avec les intentions des promoteurs médicaux.
En cas de conflits, ceux-ci font rarement le poids (voir
l’application actuelle de la « politique de sectorisation »).
Il y a ainsi tout un problème (à reprendre plus tard)

207
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

de la posture des professionnels par rapport à leur mandat,


et du degré de conscience qu’ils en prennent. C’est une
des différences incontestables entre la situation du
XIX siècle et celle d’aujourd’hui. Les aliénistes ont collé
e

à leur mandat. Ils ont su ce qu’ils faisaient et ils ont


voulu le faire. Plus tard, à travers le processus de dégra-
dation de la synthèse asilaire, des attitudes inconnues vont
commencer à émerger : la mauvaise foi (ne pas savoir ou
ne pas vouloir savoir ce qu’on fait), la mauvaise cons-
cience (ne pas vouloir faire ce qu’on fait), le détournement
de mandat (vouloir se servir de ce qu’on est censé faire
pour faire autre chose), le nihilisme (ne rien faire). Si
l’on peut parler de la psychiatrie de la première moitié du
XIX siècle comme d’un âge d’or, c’est en particulier pour
e

ce bonheur né de la bonne conscience d’avoir un devoir à


accomplir, et de ne rencontrer que des problèmes techni-
ques pour le réaliser 23.

LES OPÉRATEURS POLITIQUES.

Ce n’est pourtant pas n’importe quel appareil adminis-


trativo-politique qui réalise certains de ses objectifs par
des techniques empruntant leur respectabilité à la méde-
cine. Il peut y avoir des moyens moins sophistiqués pour
disciplinariser les marginaux et réduire les foyers de
déviance. On peut imaginer par exemple qu’un État fas-
ciste n’aurait que faire du « problème des malades men-
taux », si ce n’est pour lui ménager une sorte de « solu-
tion finale », comme l’a tenté le nazisme allemand. Il ne
suffit donc pas que des médecins proposent des schémas
administrables. Il faut en même temps que cet organi-
gramme technique soit en symbiose avec des options poli-

23. Ce qui ne signifie nullement que les aliénistes aient été politiquement
« de droite », comme le sont ceux des psychiatres actuels qui perpétuent leur
tradition (et qui sont aujourd’hui les seuls à avoir bonne conscience). Une
psychiatrie vivante est l’expression d’une volonté réformatrice. Elle est donc,
du moins à ses débuts, plus ou moins « progressiste ». Cette position globale
de la profession dans la division sociale du travail peut changer en fonction
de la modification de la conjoncture historique. Elle peut aussi être associée
avec une gamme assez large d’attitudes « politiques » personnelles. C’est, à la
limite, la « contradiction » d’Ulysse Trélat que l’on a présentée dans l’avant-
propos.

208
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

tiques, de telle sorte que le fait de retenir la proposition


technique apparaisse comme un moyen de réaliser l’option
politique. Historiquement, le problème s’est à peu près
posé ainsi. Dès avant 1820, les aliénistes ont élaboré un
dispositif technique capable de résoudre certains problè-
mes aigus de contrôle des populations marginales. Com-
ment et pourquoi cette possibilité technique devient-elle
à un moment donné une décision politique ?
« Comment, demande Esquirol, restituer à ces infortu-
nés, la part de soins qui leur est due par la charité publi-
que ? Comment satisfaire aux réclamations des adminis-
trations locales qui se plaignent de l’état d’abandon dans
lequel gémissent les aliénés, et qui sollicitent les moyens
d’améliorer leur sort ? Comment répondre aux vœux du
gouvernement 24 ? »
Nous nous demanderons surtout : pourquoi ces « vœux
du gouvernement » vont-ils s’accomplir dans une synthèse
médicale ? Gasperin, ministre de l’intérieur, comme s’il
répondait à la question d’Esquirol dans ce curieux chassé-
croisé : « Plusieurs motifs différents peuvent commander,
ainsi qu’on l’a déjà remarqué, que la personne affectée de
l’aliénation mentale soit placée dans un établissement
affecté à ce service : l’intérêt de la sûreté publique, com-
promise par le danger de violences, d’incendies, etc. ;
l’intérêt de la sûreté des tiers, des parents, des proches,
dont la vie peut être menacée par l’effet de la monomanie ;
l’intérêt de l’existence même du malade, menacé par les
tentatives de suicide, auxquelles un tiers des aliénés est
soumis ; l’intérêt des mœurs publiques, qui peuvent être
offensées par le spectacle d’aliénés, d’idiots, errants dans
les lieux publics ; enfin l’intérêt si sacré du traitement de
l’aliéné lui-même, dont le succès, pour amener la guérison,
exige les précautions dont il s’agit ; le principe de l’isole-
ment ayant été proclamé par la science comme base de
tous traitements des aliénés 25. »
Si l’on a vu comment ces différents « intérêts » si diver-
gents peuvent être unifiés par l’aliénisme sur la base de
l’acceptation de son mandat social précédemment analysé,

24. Esquirol, « Des établissements consacrés aux aliénés en France », Des


maladies mentales, op. cit., II, p. 413.
25. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., II, p. 9.

209
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

il reste à préciser le type de pouvoir politique qui trouve


son propre intérêt à lui confier un tel mandat.
On peut distinguer quatre ou cinq séquences dans la
temporalité politique qui sépare la Révolution du vote de
la loi de 1838. Pendant la première période, les pratiques
aliénistes se mettent en place au milieu des bouleverse-
ments politiques sous l’impulsion de ces réformateurs
sociaux de type Cabanis, esprits éclairés, c’est-à-dire en
lutte contre l’absolutisme royal, mais qui, une fois celui-ci
abattu, se font les défenseurs convaincus du nouvel ordre
bourgeois. On a vu que Pinel avait été mis en selle par ce
groupe. Cependant, dans un premier temps, la reconnais-
sance des mérites de la « médecine spéciale » reste limitée
à des cercles relativement étroits. Deuxième période, la
tentative napoléonienne de généralisation et de centralisa-
tion du système. Elle avorte sans que l’on puisse décider
avec certitude si l’échec tient d’abord à la chute préma-
turée du régime, ou à la faiblesse des positions occupées
par les aliénistes à ce moment. Mais il est vraisemblable
que si l’administration napoléonienne avait eu le temps
de mettre en place son système d’établissements régionaux
pour les aliénés, il aurait été, dans un premier temps du
moins, peu médicalisé. Troisième épisode : à peine amor-
ties les convulsions de la Restauration, nouvelle tentative
pour mettre sur pied un service d’assistance aux aliénés
dans laquelle les médecins, sous le leadership d’Esquirol,
jouent les premiers rôles. Cette tentative paraît sur le
point d’aboutir, puis c’est une longue éclipse de quinze
ans. Quatrième épisode : le processus se remet en marche
à partir de 1833, c’est-à-dire aussitôt que les risques de
dérapage de la monarchie de Juillet vers une république
sociale ont été contrés.
Sans prétendre faire l’histoire politique de cette époque,
on peut dégager de ces péripéties quelques indications sur
les complicités profondes entre la psychiatrie et une cer-
taine politique. Au demeurant, l’enseignement peut valoir
au-delà de cette période révolue. Une situation du même
type s’est reproduite au moins une fois, vers 1960, au
moment de cet autre grand tournant du développement de
la psychiatrie que représente l’adoption de la « politique de
secteur ». Si certains psychiatres s’émerveillent aujourd’hui
encore d’avoir rencontré des Lafont de Ladebat dans les

210
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

cabinets ministériels, il vaut peut-être la peine de s’inter-


roger sur ce que cache cette « chance ».
Guizot peut être pris comme un personnage-repère. Il
est nommé en janvier 1819 directeur général de l’Admi-
nistration départementale et communale dans un minis-
tère qui tente une libéralisation de la Restauration par une
application stricte de la Charte, en dépit de l’opposition
acharnée des ultras. La fonction de Guizot est apparem-
ment technique, mais il entreprend immédiatement une
ambitieuse réforme de l’administration et de l’assistance.
Pour s’en tenir à ce dernier domaine, il n’est pas un secteur
dans lequel il ne soit intervenu, en un an, par de nom-
breuses circulaires. Non seulement les aliénés, comme on
l’a vu, mais les prisons (trois circulaires), la réforme de la
pénalité (une circulaire) les enfants trouvés (deux circu-
laires), la situation des hospices et des bureaux de charité
(quatre circulaires). Cette même année 1819, Guizot est un
des membres fondateurs de la Société royale pour l’amé-
lioration des prisons, et ses préoccupations hygiénistes le
conduisent à présider le Comité central de la vaccine 26.
Simple rappel : Guizot, sous la Restauration, est l’un
des représentants les plus dynamiques de l’orientation poli-
tique qui a fait la France bourgeoise. Des esprits éclairés
de la fin de l’Ancien Régime aux chantres actuels des
« réformes », en passant par les politiciens radicaux de la
Troisième République, sinue une ligne qui, avant de triom-
pher, eut des fortunes diverses et se recouvrit d’étiquettes
multiples, mais qui est restée ferme sur un certain nombre
de principes. Dans la première moitié du XIXe siècle, le
combat se livre sur deux fronts. Il s’agit d’une part, pour
préserver les acquis sociaux, législatifs et civils de la
Révolution, de contrer toutes les tentatives de restauration
de l’Ancien Régime, et, d’autre part, de garantir ces con-
quêtes par un cadre constitutionnel qui mette hors du jeu
politique les intérêts des non-propriétaires. Défense de
la Charte comme garantie à la fois contre les nostalgies
des ultras et la montée des revendications sociales, libéra-
lisation contrôlée de la presse et de l’administration, repré-
sentativité strictement calculée sur une base censitaire pour
exclure de toute participation politique ceux dont les pos-

26. Cf. Ch. Pauthas, Guizot pendant la Restauration, Paris, 1949.

211
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

sessions ne garantissent pas l’attachement à la stabilité


sociale, telles sont, sous la Restauration, quelques-unes des
principales options de ce programme dont le groupe des
« doctrinaires » animé par Guizot était le plus actif porte-
parole.
Le fait que cette politique générale trouve une stricte
traduction dans le domaine de l’assistance a été moins
souvent souligné par les historiens. Ses résultats ne s’y
sont pas traduits par des événements spectaculaires, mais
elle a eu des effets à long terme qui s’expriment jusqu’au-
jourd’hui dans la politique du « travail social ». Il s’agit
de cette orientation dont la philosophie a été présentée sous
le drapeau de la « philanthropie », c’est-à-dire d’une vaste
politique d’assujettissement en direction des classes pau-
vres, malheureuses, dangereuses (cf. chap. III). Pour la
rappeler en deux phrases : au minimum, maintenir hors de
l’eau la tête des « blessés de la civilisation » pour qu’ils
ne recourent pas à des solutions extrêmes ; au mieux,
tisser autour d’eux un réseau serré de surveillance pour
les inciter énergiquement à lutter contre le malheur par un
surcroît de morale et de discipline. Étouffer donc, sans
recourir à la violence ouverte, les foyers possibles de
révolte et même, si possible, les tarir à la source en inter-
venant préventivement par l’apprentissage des disciplines.
Si la philanthropie est une politique, il ne faut pas s’éton-
ner que des politiques aient tenté d’en réaliser le pro-
gramme. La carrière de Guizot, surtout à ses débuts, est
un des meilleurs exemples de cette interpénétration. Sa
lutte contre l’irresponsabilité des ultras au niveau de la
politique générale – c’est-à-dire la lutte contre le risque,
en bloquant les mécanismes de la nouvelle société, de
déboucher soit sur un retour aux archaïsmes de l’Ancien
Régime, soit sur une révolution sociale –, se double d’un
effort de réforme des prisons, des asiles, des hospices et
des hôpitaux, et d’un intérêt pour l’éducation des classes
pauvres.
Mais la politique de Guizot et du courant qu’il repré-
sente est encore fragile au début de la Restauration. Il
semble en être conscient et met les bouchées doubles à
son poste de directeur général de l’Administration dépar-
tementale et communale, en lançant au moins une mesure
d’assistance chaque mois. Mais, il tient à peine un an

212
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

cette position stratégique. Le 20 février 1820, le duc de


Berry est assassiné. Decazes (qui avait commencé aupa-
ravant à prendre ses distances par rapport aux « constitu-
tionnels ») tombe et Guizot démissionne peu après. Le
second ministère Richelieu et surtout le ministère Villèle
qui lui succède déclenchent une répression contre les
milieux libéraux. Le courant philanthropique et le mouve-
ment aliéniste sont simultanément touchés, signe à la fois
de leur solidarité et de la manière dont leur action était
politiquement perçue. Le duc de la Rochefoucault-Lian-
court, « patron banal de toutes les philanthropies de la
terre », comme le dit un rapport de police 27, doit renoncer
ou démissionner de plusieurs de ses charges 28. La commis-
sion sur les aliénés nommée par Decazes à l’instigation de
Guizot perd ses pouvoirs et ses travaux n’aboutissent pas.
La faculté de médecine est fermée en 1822 à la suite d’une
émeute étudiante. À la réouverture, la chaire de pathologie
mentale qu’occupait Royer-Collard est supprimée et Pinel
lui-même, en dépit de son prestige, est révoqué. Esquirol,
moins marqué politiquement, met ses ambitions réforma-
trices en veilleuse, quitte la Salpêtrière pour Charenton, et
fréquente la Société de morale chrétienne.
Cette Société de morale chrétienne est un chaînon essen-
tiel pour suivre sur une arrière-scène politique le chemi-
nement des idées philanthropiques et le mûrissement d’une
politique de l’assistance. Fondée en 1821 au moment du
reflux de l’influence libérale et présidée (encore) par le duc
de La Rochefoucault-Liancourt, puis par Guizot en 1828,
elle regroupe les principaux membres libéraux de l’opposi-
tion qui partagent les mêmes aspirations « sociales » (mais
pas du tout socialistes). La représentation protestante est
importante, avec le président du Consistoire de Paris,
Guizot et plusieurs de ses amis, dont le père de Lafont de
Ladebat ; une quinzaine de pasteurs pour seulement deux
prêtres. L’Église catholique dans son ensemble est du côté
des ultras, de la charité privée, et soutient la politique
d’assistance de type Ancien Régime des Congrégations, qui
regagnent en ce moment même l’essentiel du terrain perdu.
27. Cité par Ch. Pauthas, Guizot pendant la restauration, op. cit.,
p. 48.
28. Cf. Ch. Dupin, Éloge du duc de La Rochefoucault-Liancourt,
Institut royal de France, 1827.

213
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

Les catholiques de la Société de morale chrétienne sont au


contraire ces philanthropes défenseurs de la « bienfaisance
publique » comme Gérando, des journalistes et des politi-
ciens libéraux, quelques banquiers éclairés. Et, parmi ces
politiciens, on relève de nombreux noms qui joueront un
rôle de premier plan sous la monarchie de Juillet et
d’autres, ou les mêmes, qui prendront une part active dans
l’élaboration de la loi de 1838, comme Gasperin, minis-
tre de l’intérieur qui la propose, Vivien, son rapporteur
à la Chambre des députés, Dufaure, inspirateur de l’arti-
cle premier qui en commande l’esprit.
Cette société œcuménique avant la lettre précise dans
ses statuts qu’« on évitera scrupuleusement d’élever
aucune discussion sur les points qui divisent les différentes
branches de la famille chrétienne » : elle a mieux à faire.
Son objet propre est « l’application des préceptes du
christianisme aux relations sociales ». En d’autres termes,
il faut remplacer les impulsions privées de la charité par
les préceptes raisonnés d’une saine philanthropie ou, si
l’on préfère un langage plus moderne, développer un pro-
gramme complet d’action sociale, de surveillance et d’édu-
cation contrôlée en direction des classes pauvres et dange-
reuses au lieu de se contenter de leur faire l’aumône dans
des situations extrêmes. « On peut ajouter, messieurs, que
la philanthropie, c’est-à-dire la méthode philosophique
d’aimer et de servir l’humanité, est plutôt votre bannière
que la charité, qui est le devoir chrétien d’aimer et de
secourir son prochain. (...) La charité est satisfaite quand
elle a soulagé l’infortune ; la philanthropie ne peut l’être
que lorsqu’elle l’a prévenue. (...) Les améliorations, son
ouvrage [au philanthrope], loin de cesser avec lui, se trans-
forment tôt ou tard en institutions 29. »
De fait, la plupart des futures institutions d’assistance,
ou la réforme des anciennes, ont mûri dans ce cercle qui
comprenait, entre autres, un comité pour l’amélioration
morale des prisonniers, un comité pour le placement des
orphelins, un comité de charité et de bienfaisance pour les
questions relatives aux aliénés, aux malades, aux indigents
et à l’hygiène publique. Les travaux de ces comités se font

29. L. de Guizart. Rapport sur les travaux de la Société de morale


chrétienne pendant l’année 1823-24, p. 22-23.

214
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

en étroite osmose avec ceux du Consistoire protestant,


lequel anime au même moment une société pour l’encou-
ragement de l’instruction primaire qui inspirera la loi
Guizot de 1833, et une société de prévoyance et de
secours mutuel 30. Les rapports sont si serrés entre cette
philanthropie militante et la politique que Guizot recru-
tera dans la Société de morale chrétienne la plupart des
cadres de la société « Aide-toi le ciel t’aidera » qui galva-
nisera l’opposition pour la préparation des élections de
1828 et dont l’action se prolongera en foyer d’agitation
libérale constitutionnelle. D’où l’origine de la carrière
d’un certain nombre d’hommes politiques de la monarchie
de Juillet.
Il y a coïncidence entre le passage à l’opposition de
cette orientation politique et l’événement-repère qui cris-
tallise la tentative de retour en force du courant conser-
vateur, l’assassinat du duc de Berry en 1820. Mais plus
significative encore est la stricte simultanéité de ce retrait
et de l’abandon de la politique d’assistance aux aliénés qui
paraissait sur le point de s’imposer. Inversement, lorsque
les libéraux modérés reviennent au pouvoir, ils parent
d’abord au plus pressé en réprimant les tentatives de radi-
calisation de la révolution de Juillet. Puis ils reprennent
la question des aliénés exactement au point où Guizot
l’avait laissée.

Pourtant, la situation s’était doublement déplacée.


D’une part, le mouvement aliéniste avait continué sa pro-
gression souterraine au triple niveau de la conquête des
directions administratives des hôpitaux, de la prépondé-
rance donnée aux certificats médicaux pour régler les
admissions dans les asiles, et de la reconnaissance de
l’expertise médico-légale par les tribunaux (cf. chap. IV).
Mais, inversement, un système parallèle s’était progressi-
vement développé, appuyé sur l’autre France des notables
conservateurs et des congrégations religieuses. Il prolonge
la tradition des « charités » de l’Ancien Régime et tend à
traiter directement avec les familles en éliminant l’inter-
vention de la puissance publique.
Ainsi l’abbé Jaumet, non content de développer le

30. Ch. Pauthas, Guizot pendant la restauration, op. cit.

215
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

Bon-Sauveur de Caen, qui devient un des asiles modèles


de l’époque, fait du prosélytisme en province, où il est
invité, comme Esquirol, à donner son avis sur la construc-
tion de nouveaux établissements. Surtout, le frère Hilarion
multiplie les créations d’asiles privés. Personnage étrange,
soigné quatre ans à Charenton, il se retire ensuite à la
Trappe en 1815, y lit la biographie de Saint-Jean-de-Dieu
et décide de se consacrer aux aliénés. Il fonde à Piolec un
premier asile « agricole et préparatoire », puis un second
en 1819 dans un vieux château du Vaucluse. En 1829, il
publie un Manuel de l’hospitalier et de l’infirmier qui est
vraisemblablement le premier du genre 31. Bien qu’écarté
de l’ordre de Saint-Jean-de-Dieu et entre plusieurs séjours
pour dette en prison, il multiplie ses activités fondatrices,
créant ou réorganisant les asiles de Clermont-Ferrand, la
Cellette, Leyme, Saint-Alban, Auch, Quimper... 32.
L’activité du frère Hilarion n’est que l’aspect le plus
voyant d’un processus général qui installe tout un réseau
d’assistance. L’ombre des transactions privées donne des
facilités pour préserver « l’honneur des familles » – et
leurs intérêts matériels. Si en province l’opération se mène
surtout par l’intermédiaire des congrégations religieuses,
dans les grandes villes on assiste aussi à la prolifération des
établissements privés, mais le plus souvent avec une direc-
tion laïque et poursuivant des buts essentiellement lucra-
tifs. On se souvient qu’à Paris le préfet Belleyme avait pris
son ordonnance de 1828 pour tenter de remédier aux
dangers résultant de l’existence de plus de deux cents
maisons privées, dont beaucoup recevaient des aliénés ou
assimilés pratiquement sans contrôle officiel.
Face à ce développement mal contrôlé d’un secteur
privé, il y a conjonction d’intérêt entre le pouvoir central
et le mouvement aliéniste. Celui-ci est menacé dans son
expansion, et son fondement « scientifique » est mis en
question par ces pratiques parallèles. Épisode du conflit
entre les « lumières de la science » et l’« esprit de cha-
rité ». Le secteur privé, surtout religieux, développe une
conception antirationaliste et mystique de la maladie
mentale. Les prières sont plus efficaces que les traitements
31. J. Tissot (Frère Hilarion), Le manuel de l’hospitalier et de l’infirmier,
Paris, 1829.
32. Cf. G. Bollotte, « Les châteaux de Frère Hilarion », loc. cit.

216
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

médicaux. « Obscurantisme » attaqué par les aliénistes.


Il existe une abondante littérature psychiatrique, à l’épo-
que, sur les dangers de l’exaltation religieuse pour entre-
tenir le délire : c’est seulement si la religion est réduite à
son squelette de préceptes moraux qu’elle peut être utile,
mais comme simple auxiliaire de la médecine 33. Ferrus,
dans sa fonction d’inspecteur général, met même en cause
le rôle pratique des religieuses dans les asiles et leur
préfère le personnel laïc de la Salpêtrière. Lors des dis-
cussions de la loi de 1838, le frère Hilarion sera accusé
(sans être nommé) de « n’avoir pas véritablement l’usage
de ses facultés » parce qu’il « pense qu’à l’aide de moyens
surnaturels, de procédés superstitieux qui ne se rapportent
nullement à ceux indiqués par la Science, il pourra guérir
l’aliénation mentale 34 ». À travers la défense de cette

33. Cette tendance commence avec Pinel, qui voit dans l’exaltation
mystique la source des délires les plus rebelles au traitement et recom-
mande de tenir les aliénés à l’écart des influences religieuses. Si certains
de ses continuateurs sont moins hostiles, ils mettent des conditions
très strictes à l’intervention de la religion. « Dans une maison destinée au
traitement de la folie, l’expérience le démontre, la religion doit en quelque
sorte se réduire à une spécialité. » (H. Girard, « De l’organisation et de l’admi-
nistration des établissements d’aliénés », Annales médico-psychologiques,
1843, II, p. 257).
34. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., III,
p. 133. Le frère Hilarion (Jean Tissot) interviendra dans le débat de la loi
de 1838 par un opuscule, Mémoire en faveur des aliénés, Lyon, 1838 :
« La loi proposée serait désastreuse : elle jette déjà la perturbation dans tous
les établissements d’aliénés, la désolation dans les familles de ces infortunés »
(p. 5), son adoption serait « une véritable calamité publique » (p. 15).
Battu, Tissot prendra des positions de plus en plus violentes contre le système
officiel. Dans un ouvrage de 1850, État déplorable des aliénés, il parle de
« tueries » dans les asiles et s’élève contre les « médecins aliénistes » qui
« par aveuglement, par erreur et par cupidité, assassinent et martyrisent tous
les jours » (p. 179). Il donne sans doute la première formulation cohérente de
certaines attitudes antipsychiatriques : antiprofessionnalisme, conception
mystique de la nature de la folie, projet pratique de destruction de l’asile : il
crée un « bureau de renseignements, de direction morale et de consultation
gratuite pour obtenir la guérison des aliénés à domicile ». Il propose également
la constitution de petits groupes thérapeutiques d’une dizaine de personnes
dans lesquels la différence « soignants » – « soignés » est peu accusée.
Illustration du fait qu’il peut y avoir une antipsychiatrie « de droite ».
Cette orientation pour laquelle l’antiprofessionnalisme, l’irrationalisme et la
lutte contre l’intervention de l’État tiennent lieu de programme, s’est con-
servée jusqu’aujourd’hui. Par exemple, aux États-Unis, la John Birch
Society a déclenché il y a quelques années une campagne antipsychiatrique,
et certaines de ces tendances ne sont pas étrangères à la pensée de
Thomas Szasz.

217
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

assise « scientifique », les aliénistes combattent pour un


monopole qui risque de leur échapper sur les problèmes
de la folie.
Mais, de son côté, l’administration centrale, si respec-
tueuse soit-elle des intérêts privés, ne peut laisser se
perpétuer, voire s’aggraver, des pratiques d’Ancien Ré-
gime incompatibles avec une conception moderne de
l’État. L’État monarchique constitutionnel a d’ailleurs été
beaucoup plus soucieux de l’homogénéisation de ses ser-
vices et de contrôle par l’autorité centrale qu’on ne serait
porté à le croire au vu de son étiquette « libérale ». C’est
ainsi qu’en dépit de nombreux projets et tentatives de
réforme administrative (soutenues surtout par les partisans
d’un retour à l’Ancien Régime) il n’est jamais vraiment
revenu sur le centralisme napoléonien. La classe bour-
geoise qui va s’imposer avec la monarchie de Juillet a
intérêt, si ce n’est à casser, du moins à contrôler la sym-
biose de la famille traditionnelle et de la religion qui entre-
tient le pouvoir des notables les plus conservateurs. Sur la
question particulière des aliénés, cette prépondérance de
l’intervention de la puissance publique sur les transactions
clientélistes se joue sur le rapport du secteur public et du
secteur privé. Faire de la psychiatrie un véritable service
public, c’est-à-dire donner le pouvoir à des aliénistes pla-
cés sous l’autorité des préfets, c’est ouvrir une voie pour
faire de la folie, cette explosion d’une subjectivité privée,
littéralement, une « affaire d’État 35 ».

LE COMPROMIS DE LA LOI.

De janvier 1837 à juin 1838, la Chambre des députés


et la Chambre des pairs ont ouvert une scène sur laquelle
se sont affrontés les différents enjeux d’une politique
aliéniste : rééquilibrage des rapports de l’administration
35. Une telle constatation n’implique d’ailleurs pas cette sorte de mythe
écologique de la folie qui a tendance à prévaloir actuellement. Il n’y eut sans
doute jamais d’existence heureuse du fou. Autant qu’on puisse en juger, il a
toujours été contrôlé, moqué, utilisé, et donc, si l’on veut, « réprimé ». Le
scandale du fou séquestré ou exploité dans la famille ou par les connivences
locales peut bien valoir celui des « internements arbitraires ». Quant aux aliénés
qui étaient séquestrés dans les maisons de force avant la mise en place du
système psychiatrique, leur situation ne peut susciter la nostalgie.

218
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

et de la justice, légitimation d’une nouvelle instance,


médicale, de pouvoir, épisode de la lutte de la France
rurale et de la France urbaine, des notables traditionnels
et de la bourgeoisie, des réseaux clientélistes de relations
et des rapports sociaux rationalisés, de la défense de l’inti-
mité des familles contre l’intervention de la puissance
publique... Plus de 950 pages de débats, d’une richesse
assez remarquable, demeurent, qui décrivent la victoire à
la Pyrrhus du mouvement aliéniste.
Celui-ci n’a pas ménagé sa peine : interventions de
couloirs et porte-parole dans les Chambres. Les aliénistes
parmi les plus célèbres, Esquirol, J. P. Falret, Scipion
Pinel, Ferrus, Londe, Adéodat Faivre, ont été largement
consultés par les commissions parlementaires et leur avis
a été le plus souvent religieusement suivi. Esquirol, Falret
et Faivre ont écrit à chaud des brochures qui ont été dis-
tribuées aux députés et ont servi de référence dans les
discussions 36. Leurs représentants dans les Chambres, en
particulier Dufaure et Calemard-Lafayette, sont fréquem-
ment intervenus et ont contribué à transformer de fond en
comble le projet initial du ministre de l’intérieur, qui
s’inspirait, lui, d’une logique purement administrative et
voulait donner aux préfets l’essentiel des prérogatives.
Ainsi, « une loi de police et de finances » est devenue
« une loi de bienfaisance et de charité publique 37 ». Le
résultat, c’est pourtant un compromis laborieusement
négocié à plusieurs niveaux, et qui va autant bloquer
qu’assurer les possibilités de développements futurs de la
médecine mentale.

La réussite la plus claire des aliénistes, obtenue grâce à


l’appui total de l’administration, s’est faite sur le point
apparemment le plus épineux : l’élimination de la justice
de tout rôle direct dans le processus des admissions. Ici,
le chassé-croisé médecine-administration précédemment
analysé a joué à fond. Du ministre de l’intérieur : « Ici
se présente une question fondamentale qui renferme pres-
36. Esquirol, Examen du projet de loi sur les aliénés, Paris, 1837 ;
J. P. Falret, Observations sur le projet de la loi relative aux aliénés, Paris,
1837 ; A. Faivre, Examen critique du projet de loi sur la séquestration des
aliénés, Lyon, 1837.
37. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., p. 11.

219
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

que toute la substance de la loi : l’isolement de l’aliéné, tel


qu’il vient d’être défini, doit-il, peut-il être subordonné à
l’interdiction civile ? Les hommes de l’art répondent d’une
voix unanime : non. Cette subordination serait, dans la
réalité, impossible ; en principe, inique 38. »
En dépit d’oppositions déterminées mais minoritaires
comme celles d’Isambert, la rationalisation médicale plu-
sieurs fois réitérée dans les discussions et appuyée sans
réserve par l’administration a fait taire les scrupules léga-
listes 39.
Un certain nombre d’articles de la loi établissent ce
partage des compétences entre le préfet ou ses représen-
tants et le médecin pour légaliser les modalités du place-
ment 40. L’appareil judiciaire cesse ainsi d’être un opéra-
teur actif dans le dynamisme de l’internement. Alors que
la procédure de l’interdiction en faisait la seule instance
légale, il ne peut plus qu’intervenir après coup, pour con-
trôler du dehors la régularité du processus. Ainsi, le pro-
cureur est censé visiter régulièrement les établissements
d’aliénés (art. 4) et il est théoriquement possible à un
tiers, au procureur ou à l’aliéné lui-même, d’en appeler au
tribunal en cas de présomption de pratiques illégales
(art. 29). Dans l’application, ces garanties formelles se
révèleront assez largement fictives. Un magistrat a pu
écrire : « On n’évalue pas à un dixième le nombre des
départements dans lesquels quelques-unes des personnes
énumérées dans la loi se croient obligées de se rendre dans
l’asile une ou deux fois par an 41. » D’où une immense
littérature polémique sur la question des internements arbi-
traires.

38. Ibid., II, p. 9.


39. Certains opposants ont très lucidement situé l’enjeu du problème : « Je
n’entends pas ici discuter la question médicale : nous faisons de la législation,
non de la médecine. (...) Législativement, nous ne savons pas quel système
médical il faut adopter, quelles découvertes la science pourra faire. Je demande
donc qu’on laisse le gouvernement libre de fixer les conditions propres à
assurer le bon ordre et à le concilier avec la liberté individuelle » (ibid., II,
p. 504).
40. À partir de la double modalité du « placement d’office » (à l’initiative
de l’administration) et du « placement volontaire » (à l’initiative de la famille
ou de proches appuyée par un certificat médical) sur laquelle nous reviendrons
au chapitre suivant.
41. M. Dayrac, Réformes à introduire dans la loi de 1838, Paris, 1883,
p. 250.

220
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

Mais il y a peut-être un contresens sur le mot arbitraire.


Devant les vives campagnes lancées contre eux à partir de
1860, les aliénistes ont pu mettre au défi leurs adversaires
de présenter des exemples convainquants d’internements
arbitraires. Et, si l’on entend par là le fait de séquestrer
cyniquement une personne que l’on sait non malade, il y
en eut sans doute peu, du moins dans le service public.
Mais c’est le rapport même de l’arbitraire à la légalité qui
s’est déplacé. La collaboration réglée de la médecine et de
l’administration garantit désormais la légitimité du proces-
sus, sauf les « bavures » telles que la précipitation, le
manque de perspicacité face aux pressions des familles,
l’erreur de diagnostic, etc. Raison de plus pour renforcer
l’autorité de l’intervention médicale, afin d’en faire un
acte humainement et scientifiquement irréprochable : « Ici
se révèle l’importance des fonctions du médecin appelé
à se prononcer si un individu doit être mis hors du droit
commun 42. » « Son certificat est la meilleure garantie de
la régularité de la démarche administrative 43 » ; il repré-
sente un véritable « acte médico-légal 44 ». En effet, il
peut modifier globalement le statut social d’un indi-
vidu 45.

42. Esquirol, « Mémoire sur l’isolement des aliénés » in Des maladies


mentales, op. cit., II, p. 745.
43. J. P. Falret, Observation sur le projet de loi relatif aux aliénés, op. cit.,
p. 29.
44. E. Renaudin, Commentaires médico-administratifs, op. cit., p. 65.
45. On objectera peut-être que, d’après la loi de 1838, ce n’est pas le
médecin du service recevant l’aliéné qui fait le certificat d’internement. Il faut
pourtant y regarder de plus près. Dans le cas du placement dit volontaire,
c’est-à-dire demandé par la famille, le certificat du médecin extérieur, rarement
psychiatre, est légitimé ou non par le certificat « de vingt-quatre heures », puis
« de quinzaine » de l’aliéniste. Pour le placement d’office, il est vrai que
l’autorité administrative intervient seule pour arrêter un individu jugé « dan-
gereux pour lui-même ou pour autrui ». Mais le tri entre aliénés et non-aliénés
se fait toujours à un certain moment sur critères médicaux (à Paris, à l’Infir-
merie spéciale du dépôt, ailleurs par le certificat de vingt-quatre heures ou de
quinzaine). Il est d’ailleurs prévu dans la loi que les ordres du préfet doivent
être motivés (art. 18) et que, si le médecin juge une personne placée d’office
non malade ou guérie, le préfet doit statuer à nouveau sans délai (art. 20).
Mais le plus significatif tient à ceci : la complexité de ces procédures aurait
dû entraîner une foule de conflits entre médecins et représentants du pouvoir
administratif. Or, du moins jusqu’à une date récente, ils ont été exceptionnels.
Preuve que l’autorité administrative a pu faire confiance à ses « médecins
spéciaux » et que ceux-ci ont bien rempli leur mandat social de gardiens de
l’ordre public.

221
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

Dufaure, qui fut un des porte-parole du mouvement


aliéniste dans les discussions à la Chambre des députés,
synthétise ainsi les implications sur le plan juridique de
cette sanctification du nouveau savoir : « À l’époque où
le Code civil a été fait, on ne considérait, je ne dis pas
l’isolement, mais l’emprisonnement des aliénés que
comme une dernière mesure, à laquelle on n’arrivait
qu’après l’interdiction 46. Depuis cette époque, des hom-
mes habiles se sont appliqués à soigner ces aliénés avec
une admirable philanthropie, et l’étude des aliénations
mentales leur a donné la conviction des désordres que la
procédure d’interdiction pourrait produire chez ces mala-
des. Ils ont reconnu, d’un autre côté, que, dans presque
tous les cas, l’isolement produisait d’excellents résultats :
isoler, ne pas interdire, deux idées nouvelles que la loi
vient encourager et qui permettent, à mon avis, de modi-
fier le Code civil 47. »

L’alliance sans fissure administration-médecine cède le


pas à un compromis plus boiteux sur la nature de l’« éta-
blissement spécial ». Si la séquestration des aliénés est
censée s’opérer pour des raisons médicales, elle devrait
s’accomplir dans un milieu entièrement médicalisé.
Renaudin, dont le sens juridique n’est jamais en défaut, le
dit clairement : « La séquestration n’est légale que dans
un asile 48. » Les aliénistes ont été ainsi logiquement ame-
nés à tenter de faire prolonger la reconnaissance de leur
mandat d’experts certificateurs par la constitution d’un
service complet d’établissements publics. L’asile n’est pas
en effet une institution comme une autre, ni même un
simple « milieu thérapeutique ». Il ne se contente pas
d’héberger, ni même de soigner ses pensionnaires. Ceux-ci
y accomplissant une obligation légale, leur présence dans
l’espace d’enfermement définit pour eux, un peu comme
46. C’est d’ailleurs faux : on a vu à la fois que l’interdiction était rarement
prononcée, et que, lorsqu’elle l’était, c’était presque toujours après la séques-
tration. Mais Dufaure dit ici le droit strict avant la loi de 1838 : toutes les
séquestrations sans interdiction étaient en droit illégales, même si elles étaient
déjà couvertes par une sorte de légalité médicale de fait, qui devient maintenant
légale de droit. Exemple du passage d’un « fait normatif », comme aurait dit
Gurvitch, à sa sanction légale.
47. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., II, p. 287.
48. E. Renaudin, Commentaires médico-administratifs, op. cit., p. 71.

222
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

la prison pour les détenus, une sorte de statut de droit


(absence de liberté et d’exercice de la plupart des droits
civils, dépendance absolue à l’égard de l’autorité insti-
tutionnelle, etc.). Une telle institution devrait donc être
régie par des règles strictes et contrôlée par des autorités
munies d’un mandat officiel. Ce qui, semble-t-il, ne saurait
se réaliser que dans des établissements à la fois spéciaux
et publics.
Pour le caractère spécial de l’établissement, les aliénis-
tes l’ont emporté. En dépit de plaidoyers pour les établis-
sements mixtes (c’est-à-dire le mélange des aliénés avec
les malades ordinaires) faits au double nom de l’intérêt
des cliniques privées, dont la plupart ne recevaient pas
que des aliénés, et des familles, qui peuvent mieux dissi-
muler le caractère infamant de l’aliénation mentale lors-
qu’elle se trouve mélangée avec d’autres maladies, les
vertus de l’isolement ont été ici aussi reconnues. Car
l’isolement n’est pas seulement l’obligation de la rupture
de l’aliéné avec sa famille et son milieu social, c’est
également sa séparation absolue d’avec les autres malades
et les autres assistés. L’aliénation mentale n’est pas une
maladie comme une autre, c’est une condition anthro-
pologique, qui exige d’être traitée dans des conditions
institutionnelles tout à fait spécifiques : « La commission
de l’année dernière a été unanime sur ce point ; après
avoir entendu pendant six semaines les hommes les plus
connus et les plus instruits dans cette nature de maladie,
il ne nous est resté aucune espèce de doute sur la nécessité
absolue d’un local séparé pour ce genre de maladie 49. »
À tout le moins il y aura donc, dans tout établissement
traitant des aliénés, un quartier rigoureusement séparé
dans lequel l’« art spécial » des aliénistes pourra se
déployer sans interférence étrangère.
Les aliénistes auraient voulu aller plus loin. Si le
« médecin spécial » est bien un homme auquel « sa
position et sa science confèrent des attributions légales
qui en font un agent direct et essentiel de l’autorité 50 »,
il devrait l’exercer dans une institution publique où

49. Législation sur les aliénés, op. cit., II, p. 518.


50. G. Delasiauve, « La responsabilité des médecins aliénistes », Journal
de médecine mentale, 1868, VIII, p. 69.

223
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

seraient rassemblées toutes les conditions et toutes les


garanties pour l’accomplissement d’un tel mandat.
L’avant-projet gouvernemental n’avait pas attaché une
importance particulière à ce problème du statut des éta-
blissements, qu’il se contentait de placer sous le contrôle
des préfets. C’est sous la forme d’un amendement proposé
dès le début des débats par Dufaure que surgit ce qui va
devenir le principal cheval de bataille des discussions :
la constitution d’un réseau complet d’établissements
publics, émanation directe du pouvoir central, dirigé par
un véritable corps de médecins-fonctionnaires placés sous
l’autorité des préfets. Calemard-Lafayette, un médecin
proche des aliénistes, donne à la proposition son caractère
radical : « Si le système, présenté pour la première fois
par M. Esquirol en 1819, est encore préconisé en 1834
par l’habile M. Ferrus, c’est que seul il peut conduire
à des résultats féconds. La France est partagée en vingt-
six divisions judiciaires, en vingt et une divisions mili-
taires, en treize divisions ecclésiastiques, en vingt arron-
dissements forestiers. Vous avez des maisons centrales,
eh bien, suivant le même principe, créez des établis-
sements publics d’aliénés. Quant à leur nombre, leur situa-
tion, qu’il me suffise d’indiquer qu’il faudra tenir compte
de la population de manière à ce que chaque établis-
sement soit chargé de quatre cents à cinq cents malades.
Pour cela, il faut diviser la France en sections composées
de quatre à six départements, dans l’un desquels serait
organisé l’établissement central 51. »
Mais c’est compter sans l’existence d’une forte opposi-
tion dans les Chambres, qui conjugue le souci de faire
des économies avec le respect des situations acquises au
nom des droits sacrés de la propriété privée et du com-
merce, et la volonté de faire barrage à un impérialisme
médical qui remettrait en question les droits traditionnels
des familles.
L’argument financier d’abord, mais derrière lequel se
profile déjà le contexte politique conservateur de cette
position : « Les établissements fondés par l’administration
coûtent dix fois plus cher que les établissements fondés
par les particuliers : et surtout, quand il s’agit d’aliénés,

51. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., p. 149.

224
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

il y a des établissements religieux qui sont régis d’une


manière admirable et qui se contentent d’une pension
modique, tandis que les établissements régis par l’admi-
nistration entretiennent un état-major qui serait extrême-
ment onéreux pour tout le département 52. » Le marquis
de Montalembert, après avoir vivement pris à partie
Ferrus qui avait mis en cause la compétence des religieu-
ses, précise l’arrière-plan de la controverse : « L’argu-
ment le plus pressant qui me porte à combattre le rôle
de l’autorité centrale dans ces sortes d’affaires », c’est
qu’« elles semblent être du ressort de l’autorité locale,
qui reconnaît mieux les avantages que présentent les
établissements religieux 53 ». Qu’est-ce à dire exactement ?
Qu’autorités locales et établissements religieux peuvent
promouvoir une autre politique à l’égard de la folie qui
tienne davantage compte des intérêts des familles. La
folie est chose privée (et honteuse), qu’il y a intérêt à
escamoter dans la mesure du possible, en faisant jouer
des réseaux informels de connivences. Aux aliénistes qui
plaident pour un système public de secours, la majorité
conservatrice des Assemblées (et l’opposition la plus vive
est à la Chambre des pairs) oppose le principe d’un
libre choix : garder au maximum l’aliéné dans la famille,
pouvoir au minimum négocier le type d’établissement dans
lequel il sera placé, tant du moins qu’il n’aura pas fait
scandale sur la voie publique : « Il me paraît que, dans
le système de M. Thénard [qui reprend les propositions
des aliénistes], la loi se substitue entièrement aux familles.
Je conçois très bien l’action de la loi lorsqu’elle s’appli-
que aux individus que le gouvernement fait arrêter sur
la voie publique pour cause d’aliénation mentale, à ceux
qui menacent la tranquillité publique ; il les enferme pour
leur intérêt même dans des établissements d’aliénés ; rien
de plus naturel. Mais une famille qui a le malheur d’être
affligée dans un de ses membres d’une aliénation mentale,
cette famille est certainement maîtresse de garder chez
elle cette personne, si elle en a les moyens. (...) Comment
voudriez-vous prendre l’intérêt des familles plus à cœur
qu’elles-mêmes ? (...) Je crois que certains médecins, qui

52. Ibid., II, p. 103.


53. Ibid., II, p. 136.

225
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

ne voient que l’intérêt de leur art, qui voudraient tout


traiter en grand, seraient bien aise d’avoir un grand nom-
bre de malades rassemblés dans un même local. Mais je
crois au contraire que, dans l’intérêt des malades, il est
bien plus utile d’avoir un plus grand nombre d’établisse-
ments renfermant un petit nombre de malades. (...) Mais,
sortant de ces théories, je dis qu’il est impossible que la
loi aille jusqu’à enlever aux familles une liberté aussi
innocente, et pour quoi on agirait dans un esprit de
monopole et d’agglomération qui, certainement, n’est
d’aucun intérêt, ni pour la santé des malades, ni pour
le bien de l’État. (...) Je demande donc qu’on laisse aux
familles toute latitude, toute liberté à cet égard 54. »
À la rigueur, qu’un système public soit institué pour
les indigents puisque, comme le précise un autre député,
« ils sont les seuls qui, par leur position, peuvent compro-
mettre réellement la tranquillité publique ». Mais « la loi
ne va-t-elle un peu loin lorsqu’elle applique plusieurs
de ses mesures aux aliénés qui ne sont pas pauvres » ?
« Quant aux aliénés qui ne sont pas pauvres, (...) ils sont
soignés chez eux, où leurs parents les tiennent enfermés,
ou bien ils sont déposés, séquestrés dans des maisons
spéciales de santé. (...) Mais cette séquestration a lieu
sous la responsabilité uniquement de leurs parents, du
chef de l’établissement, du médecin qui les soigne. Et
cette responsabilité, est-il bien prudent d’appeler sans
nécessité l’administration à en assumer sur elle une par-
tie 55 ? »
La controverse a été vive parce qu’elle a touché un
noyau de sensibilité politique : la défense de l’intimité
des familles (des familles, bien entendu, « qui ne sont
pas pauvres ») contre le risque de se voir arracher, au
nom de la loi, un de leurs membres – et, à la limite,
la possibilité de soumettre cette cellule privée aux régu-
lations administratives. Elle s’est terminée par un double
compromis. Entre la volonté interventionniste des alié-
nistes et le souci des défenseurs les plus intransigeants
des familles de maintenir le statu quo, le statut ambigu
du « placement volontaire », dans sa différence avec le
placement d’office, entrebâille une ouverture vers la prise
54. Ibid., II, p. 498-499.
55. Ibid., III, p. 192-193.

226
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

en charge médicale des problèmes familiaux (cf. infra,


chap. VI). Entre les partisans d’un service public homo-
gène et les défenseurs du pluralisme absolu, des garan-
ties et des contrôles sont prévus pour associer les éta-
blissements privés au système général. L’amendement
Dufaure, qui prévoyait l’établissement d’un asile par
département, est devenu l’article premier de la loi. Mais
amendé lui-même dans un sens qui le vidait de la
moitié de son contenu : les départements qui ne possèdent
pas d’asiles ne sont pas obligés d’en construire. Ils peu-
vent traiter avec des établissements publics ou privés
d’autres départements ou des établissements privés du
même département. Ces derniers, s’ils sont habilités et
contrôlés par l’administration, peuvent assumer toutes
les fonctions des asiles publics. Mesure dont les consé-
quences furent décisives pour l’application (ou la non-
application) concrète de la loi. Celle-ci n’a marqué aucune
impulsion décisive pour la construction d’asiles publics.
Par contre, l’essentiel du système privé s’est trouvé recon-
duit. Ce n’est pas le maintien pur et simple du statu quo.
Mais c’est l’échec de l’ambition aliéniste de promouvoir
une organisation homogène qui exercerait un monopole
absolu sur le traitement des aliénés.

Si l’administration centrale a à moitié lâché les alié-


nistes sur cette question de la nature des établissements,
c’est qu’à ses yeux là n’était pas le sens principal de la
loi. En revanche, après avoir résolu à son avantage son
conflit avec la justice sur le problème des admissions, elle
a parachevé avec l’inscription dans la loi d’un nouveau
statut civil de l’aliéné l’entreprise de mise en tutelle du
fou qui se cherchait depuis l’époque révolutionnaire.
Sur le plan pénal, l’aliéné est déjà complètement irres-
ponsabilisé (art. 64). En fait, l’aliéné criminel est placé
hors du droit commun : s’il n’est pas jugé, il ne peut
pas être sanctionné, mais en même temps la durée de sa
séquestration à l’asile est indéterminée. Ici aussi il est
intégralement défini par sa situation médico-institution-
nelle. Son éventuelle sortie, qui serait l’équivalent de la
fin de la pénalité, dépend d’une évaluation médicale
qui doit être entérinée par l’autorité préfectorale, puisqu’il
est en placement d’office.

227
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

Sur le plan civil, l’interdiction réglait le statut de


l’insensé en l’assimilant au mineur pour sa personne et
pour ses biens. Mais, dans la mesure où l’interdiction inter-
venait rarement, la plupart des aliénés n’avaient en fait
aucun statut. Par la loi de 1838, ils s’en voient attribuer
un, strictement défini par l’internement lui-même. Le
placement dans un asile entraîne un mode original d’in-
capacité civile, l’« administration provisoire ». L’interné,
ne pouvant gérer ses biens, est pourvu d’un « adminis-
trateur provisoire » (en général, un des membres de la
commission administrative de l’asile), qui peut procéder
aux actes conservatoires des biens tels que recouvrer des
sommes dues, acquitter des dettes, etc. (art. 31). Le terme
« provisoire » signale la possibilité de retrouver l’auto-
nomie civile en cas de guérison et sans formalité : ici
encore, c’est la situation médico-administrative qui définit
le statut. Le tribunal peut, par ailleurs, nommer un
« curateur à la personne » d’un individu non interdit
placé dans un établissement d’aliénés, afin de veiller à
ce que ses biens soient utilisés au mieux de ses intérêts
(art. 38). Enfin, l’interdiction demeure une possibilité en
cas d’incurabilité, mais elle n’est pas obligatoire.
Les juristes assimilent ces mesures à une « incapacité
spéciale 56 ». Selon Demolombe, « la loi du 30 juin 1838
a introduit dans notre code civil une modification de l’état
des personnes, une nouvelle incapacité, ou plutôt une
demi-incapacité 57 ». Le rapporteur de la loi à la Chambre
des pairs estimait, quant à lui, que « cette administration
sera analogue à la tutelle qui est conférée à ces mêmes
commissions par la loi du 15 pluviôse an III relativement
aux enfants trouvés 58 ». L’analogie pédagogique entre
l’aliéné et l’enfant, qui régit aussi toute l’organisation de
la vie asilaire, trouve ainsi sa transcription juridique.
Enfin, la loi prévoit le financement de ces mesures
d’assistance. Les aliénés indigents sont obligatoirement
pris en charge par les finances départementales et commu-
nales (art. 28). Pour la première fois se trouve ainsi
reconnu un droit aux soins. Mais il est paradoxalement la
56. Cf. G. Delagrange, De la condition des aliénés en droit romain et en
droit français, Paris, 1876.
57. C. Demolombe, Traité de la minorité, Paris, 1888, II, p. 549.
58. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., II, p. 127.

228
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

contrepartie de l’absence de tout droit. C’est dans la


mesure où l’aliéné est humainement, civilement et finan-
cièrement complètement démuni que la bienfaisance publi-
que le prend nécessairement en charge, cas limite d’une
obligation sans aucune réciprocité de la part de l’assisté.
« Ce n’est en somme qu’à partir de 1838 que fut réa-
lisé l’amalgame : mesure de placement + régime interne
déterminé + incapacité + gestion des biens + droit aux
soins dans le cadre d’une assistance spéciale 59. » Mais
il ne s’agit pas d’une simple addition d’éléments divers.
Ou, plutôt, ces éléments hétérogènes sont indissociable-
ment articulés à partir de la notion d’internement, qui
en constitue la matrice. Le fait de l’internement donne
par lui-même ce statut complet. Il suffit que le malade
franchisse le seuil de l’asile pour être un aliéné : entière-
ment défini par une dépendance indissociablement médi-
cale, institutionnelle et légale.
La logique de la tutellarisation arrive ici à son terme.
Dans une société fondée sur le contrat, l’aliéné est celui
qui échappe à tout type de relation contractuelle. Mais
il cesse en même temps d’y faire tache, puisque cette
absence de droits constitue son statut. Il subit une mise
en tutelle unilatérale à tous les niveaux de la relation
médicale, institutionnelle, juridique et publique d’assis-
tance. Le concept d’aliénation est l’expression synthé-
tique de cette combinatoire de dépendance. La notion
d’aliénation, c’est-à-dire le produit, la conquête, de la
médicalisation du fou. « Médicaliser la folie » a consisté,
très exactement, à instituer ce statut complet de tutelle.
Le rapporteur devant la Chambre des pairs, le marquis
de Barthélemy, synthétise ainsi tout ce mouvement :
« Messieurs, de toutes les maladies qui peuvent atteindre
l’humanité, la plus affligeante sans doute est celle qui
prive l’homme de l’usage de ses facultés intellectuelles.
Né pour la société, la perte de la raison le rend incapable
de remplir la mission que lui imposait sa destinée ; il
cesse d’être utile à ses semblables et peut devenir pour
eux un sujet d’effroi. Dans cette triste situation, hors

59. L. Bonnafé, G. Daumezon, « L’internement, conduite primitive de la


Société devant le malade mental », Documents de l’information psychiatrique,
I, 1946, p. 83.

229
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

d’état fort souvent de distinguer le bien du mal, le juste


de l’injuste, les lois ne sauraient être la règle de sa
conduite. Mais, s’il ne peut plus suivre leurs prescriptions
et être soumis à leurs pénalités, elles ne doivent point pour
cela cesser d’exercer sur lui leur empire, une législation
spéciale doit venir l’atteindre, et protéger à la fois la
société, sa personne et ses biens 60. »
Cette « législation spéciale », qui a pris la forme d’un
juridisme pointilleux, représente cependant le premier
accroc fait au légalisme. Elle constitue une entorse au
principe de la séparation des pouvoirs. Il n’y a plus d’un
côté l’administration, courroie de transmission du pouvoir
exécutif et gardienne de l’ordre public, et de l’autre la
magistrature, garantie des libertés parce qu’elle possède
le monopole des décisions qui peuvent la suspendre. Un
troisième pouvoir, médical, est légitimé et assure le
nouvel équilibre entre les deux autres. Le sacré des princi-
pes du droit a cédé devant cette rationalité pratique que
représente l’expertise.
Le caractère transgressif de ce mode d’intervention par
rapport aux principes du droit n’est pas passé inaperçu :
« Il faut le reconnaître, la loi innove profondément quant
à la situation des personnes ; elle introduit, à l’égard des
individus atteints ou menacés d’aliénation mentale, un
mode de procéder qui n’existe dans aucune de nos lois. »
Et le comte de Portalis insiste aussitôt sur la nécessité de
limiter strictement la portée d’une telle dérogation :
« Nous admettons ce système, mais nous l’admettons à
condition qu’il sera accompagné de précautions qui sont
nécessaires, soit pour qu’il ne s’écarte pas du système
général de nos lois civiles, soit qu’il ne porte pas atteinte
aux garanties indispensables de la liberté individuelle 61. »
Ces « précautions » (le rôle de surveillance du pouvoir
judiciaire sur la régularité du processus des internements)
ont été sans doute peu efficaces dans leur application.
Mais, surtout, elles sont inadéquates dans leur principe. La
loi de 1838 ne pose plus essentiellement un problème de
garanties juridiques, parce qu’elle pose le problème du
changement du régime et de la fonction de la garantie
juridique elle-même.
60. Ibid., II, p. 315.
61. Ibid., III, p. 102.

230
DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE POLITIQUE

En un sens, la représentation d’une société purement


contractuelle est bien un mythe : sous les transactions
légales et les échanges réglés, les assujettissements invo-
lontaires, les normes implicites, les disciplines inculquées
forment la trame des rapports sociaux réels. Mais le pro-
blème – enfin, l’un des problèmes principaux – de la
société bourgeoise a été de réinscrire les blocs tradition-
nels de dépendance, et de développer les nouveaux modes
de domination, dans une matrice juridico-administrative
qui garantisse à la fois leur justification légale, leur gestion
rationnelle et leur contrôle efficace.
La loi de 1838 représente sans doute la première réus-
site claire et complète de cette entreprise de transmutation
d’un système de rapports de pouvoir donnés en un système
de règles légitimées et voulues. En ce sens elle peut
servir de modèle pour l’analyse de ces nouveaux proces-
sus de tutellarisation qui, à la différence des anciennes
dominations fondées sur les traditions et les situations
coutumières (ce « monde enchanté des rapports féo-
daux » dont parle Marx, et qui, bien entendu, subsiste
encore partiellement), tirent leur justification du savoir
et leur efficacité de leur rationalité technique. Non point
que les développements futurs soient condamnés à repro-
duire la rigidité de la loi de 1838. Dans cette première
étape, l’intervention de la compétence médicale n’a pra-
tiquement d’incidence sur le statut des personnes qu’en
imposant l’internement. Rabattement brutal d’à peu près
toutes les modalités de contrôle sur la procédure frustre et
coûteuse de la séquestration. Mais, lorsque sera brisée
cette quasi-identification du malade mental à l’aliéné-
interné, la fonction d’expertise médicale se libérera aussi
de la logique dichotomique qu’elle a commencé à emprun-
ter. Elle opérera toujours une sorte de mise en tutelle
technico-légale, mais celle-ci pourra prendre des formes
autrement nombreuses et insidieuses.
chapitre 6
la loi et l’ordre

En 1861, le docteur Berthier, médecin-chef à Bourg-


en-Bresse, représentant assez typique de la majorité silen-
cieuse du nouveau « cadre » des médecins aliénistes,
s’écrie après un tour de France des asiles : « Quant à
nous, notre tâche est à peu près accomplie. Nos idées,
semées par toute la terre, n’ont plus qu’à fructifier.
Qu’elles aillent, escortées par la charité et l’intelligence,
porter à tous les peuples notre amour du beau, du bien.
Auxerre, Avignon, Chambéry, Grenoble, Toulouse, Qua-
tre-Mares, Marseille, Rennes, Rodez sont là pour dire ce
que nous avons pu faire ; Paris s’apprête à montrer ce dont
il est capable à son tour, et nous avons tout lieu de croire
que notre capitale sera digne de son nom, de son rang, de
sa gloire. J’ai visité une grande partie de nos asiles de
France, et j’en suis toujours revenu meilleur. Je me propose
de les voir tous dans le même but : celui d’éclairer mon
jugement, de réjouir mon cœur, et d’améliorer le sort des
malades que la Providence m’a confiés 1. »
Ce dithyrambe exalté n’est peut-être pas exempt d’ar-
rière-pensées publicitaires, voire de réactions défensives.
1861, c’est à peu près la date-charnière à partir de
laquelle la médecine aliéniste commence à être attaquée
de toutes parts : son monument législatif avec le début des
campagnes contre les internements arbitraires, son bastion
asilaire avec l’ouverture du débat sur « les différentes
manières de traiter les aliénés », son fondement théorique
avec la critique des symptomatologies par une orien-
tation organo-génétique inspirée des travaux de Morel sur

1. Dr Berthier, « Excursions scientifiques dans les asiles d’aliénés », Journal


de médecine mentale, I, 1861, p. 320.

232
LA LOI ET L’ORDRE

la dégénérescence. Les aliénistes font corps pour étayer un


édifice qui commence à se lézarder.
Il y a quand même un paradoxe. Cet âge d’or de l’alié-
nisme, en un sens, n’a jamais existé vraiment dans les
faits. L’exigence minimale de l’article premier de la loi,
un asile par département, ne sera même jamais réalisée.
Ne disons rien encore du surencombrement, de la misère
morale et matérielle des asiles, de la vie du psychiatre au
milieu de ses échecs, de ses horizons rétrécis par un iso-
lement complémentaire de celui de ses malades, des petits
scandales, des petits calculs et des petits profits. Il n’y a
pas de quoi s’exalter.
Pourtant des gens comme Berthier, qui n’étaient peut-
être pas tous des naïfs, se sont exaltés. Et surtout, cent
trente années après, la vieille synthèse asilaire surplombe
encore tout le paysage psychiatrique français. N’en déplaise
aux technocrates, une institution n’est pas une entreprise
dont la réussite se mesure à la seule rentabilité. L’asile
a été étonnamment compétitif à sa manière. Cadavre
peut-être, mais comment s’en débarrasser ? Comprendre
l’étrange persévération dans son être de l’aliénisme, c’est
aussi être sensible à la poésie glacée de ces laboratoires-
cimetières où une patiente expérimentation sur l’homme
s’est livrée à l’ombre de hauts murs. C’est aussi montrer
qu’il existe une symbolique de l’exclusion, du marquage
négatif, de la stigmatisation qui, à sa manière, a pu payer
autant que les programmes positifs de resocialisation et de
guérison qui lui ont servi de couverture.
Mais autonomiser ces dimensions, ce serait risquer de
vouloir exorciser le lyrisme de Berthier par un autre d’un
goût aussi douteux. Il faut donc étaler l’éventail de toutes
les directions selon lesquelles la pratique aliéniste s’est
déployée. Mais aussi comprendre ce qui, à travers sa réus-
site même, a fonctionné comme un piège.

LA PSEUDO-APPLICATION DE LA LOI.

L’exigence aliéniste d’un quadrillage de tout le terri-


toire par un système homogène d’établissements publics
était, on s’en souvient, désamorcée dans la lettre même
de la loi, par la faculté laissée aux départements de passer

233
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

convention avec des établissements publics ou privés


existant déjà. De plus, le financement obligatoire de l’as-
sistance des aliénés indigents n’était pas inscrit au bud-
get central mais devait être négocié, dans des proportions
non définies, par les conseils généraux et les conseils
municipaux (art. 28). Renaudin le regrettera une vingtaine
d’années plus tard en ces termes : « Nous sommes persua-
dés que l’initiative de l’État serait arrivée en moins de
temps à des résultats d’autant meilleurs qu’ils auraient
été moins disputés. Il est peu d’asiles qui n’aient souffert
de ces discussions, et ces lacunes que l’on observe encore
dans beaucoup d’entre eux sont l’empreinte ineffaçable de
cette hostilité systématique qui, dès le principe, se déclare
dans bien des conseils généraux contre l’organisation du
nouveau service 2. »
Ladrerie des élus locaux donc, mais aussi concurrence
de « l’industrie privée » qui « captive par un bon marché
dont on ne recherche pas assez la signification 3 ». Le plus
significatif, c’est cependant le fait que le gouvernement
central, dont on a noté l’acharnement à vouloir une loi,
se soit aussitôt désintéressé de son application effective :
non seulement en n’en assumant pas lui-même le finance-
ment, mais en recommandant aux départements une pru-
dence à laquelle ils n’avaient pas besoin d’être incités.
Dans la circulaire d’application du 5 août 1839, le ministre
de l’intérieur précise aux préfets : « Vous ne perdrez pas
de vue, s’il est désirable, comme je vous l’exprimais dans
ma circulaire du 28 juillet 1838, que les départements
s’occupent des moyens de créer des établissements spé-
ciaux, qui se distingueraient sans doute par leur sage admi-
nistration et un plus grand développement des moyens
curatifs, la prudence exige que ces créations ne soient
votées qu’après un mûr examen de la situation financière
du département. Au milieu de toutes les nécessités sociales
qui se développent, il faut craindre d’exagérer les dépenses
départementales ; et d’ailleurs il est bon de ne pas perdre
de vue que les établissements départementaux d’aliénés
ne pourraient, pour la plupart, couvrir leurs dépenses
qu’autant qu’ils recevraient des pensionnaires des dépar-

2. E. Renaudin, Commentaires médico-administratifs, op. cit., p. 15.


3. Ibid., p. 20.

234
LA LOI ET L’ORDRE

tements voisins : d’où la conséquence que la trop grande


multiplication de ces établissements leur porterait un pré-
judice réciproque. Il n’est donc nullement à souhaiter que
chaque département se grève de la charge d’établir et
d’entretenir un hospice spécial consacré aux aliénés 4. »
Tout se passe comme si cette loi « de bienfaisance et
d’humanité » une fois votée, les difficultés ou les contra-
dictions juridiques et administratives qui motivaient l’inté-
rêt du gouvernement étant formellement résolues, il se
désintéressait de son application concrète.
En tout cas, le vote de la loi n’a impulsé aucun élan
décisif à la construction ou même à l’aménagement des
asiles. De 1818 à 1838, sans le secours d’une initiative
centrale, la situation s’était pourtant déjà bien améliorée
(cf. chap. IV). De 1838 à 1852, il ne s’est établi que sept
asiles nouveaux, dont trois seulement représentent de
véritables créations. Presque partout les conseils généraux
ont fait du bricolage, abattant ou édifiant quelques murs,
restaurant quelques vieux quartiers d’hospice pour être
en accord avec la lettre de la loi qui exige la séparation des
aliénés d’avec les autres malades. Surtout, ils ont traité
aussi souvent que possible au moindre coût (la fameuse
question des « prix de journée ») avec les établissements
publics ou privés existants. En 1874 encore, quarante
départements seulement (sur quatre-vingt-huit) sont pour-
vus d’établissements spéciaux 5.
Certes, le nombre des aliénés « secourus » a considéra-
blement augmenté. Mais, d’une part, cette progression a
été étonnamment régulière, sans jamais marquer de seuils,
suivant un rythme d’environ 800 aliénés supplémentaires
par an : 10 000 internés en 1834, 16 255 en 1844,
24 524 en 1854, 34 919 en 1864, 42 077 en 1874 6 : rien
dans les statistiques ne permet d’identifier l’effet propre
de la loi. D’autre part, cet accroissement des places dispo-
nibles s’essouffle à suivre l’augmentation de la « demande »
– en fait, les conséquences de la crise de la société

4. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., I, p. 61. C’est
la réitération d’un conseil déjà insistant dans la première circulaire du 28 juillet
1838, un mois après le vote de la loi. Cf. ibid., I, p. 48.
5. Drs Constans, Lunier et Dumesnil, Rapport sur le service des aliénés en
1874, op. cit., p. 54-62.
6. Ibid., p. 63-64.

235
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

rurale et des progrès de l’urbanisation. En 1872 encore,


le nombre des « aliénés à domicile » recensés dépasse
celui des aliénés en asile 7. Si le service public dans les
asiles est bien le modèle dominant de l’assistance psychia-
trique, il n’a jamais eu un monopole absolu. Les anciennes
pratiques à l’égard de la folie continuent à mener une
existence plus ou moins souterraine. Pour les familles
riches, l’isolement dans le cadre domestique sous la sur-
veillance de serviteurs, la vieille tradition des voyages
de diversion avec ou sans accompagnement médical et,
surtout, la négociation directe avec des maisons de santé
privées se sont, on le verra, perpétués. Pour les pauvres,
les circuits de voisinage, principalement en milieu rural,
assurent encore une prise en charge directe de nombreux
aliénés, surtout s’ils sont paisibles.
Devant ces limitations à leur entreprise, les aliénistes,
évidemment, s’insurgent. La campagne qu’ils mènent pour
dénoncer la dangerosité des malades apparemment inof-
fensifs est pour une large part inspirée par ce motif. Il
existe ainsi toute une littérature sur les idiots, pour démon-
trer qu’ils ne sont pas aussi inoffensifs qu’ils le paraissent.
Mais de deux choses l’une. Ou bien ils sont laissés à eux-
mêmes, ou bien ils viennent saturer les asiles. Le suren-
combrement des services est une constante de l’histoire
de la psychiatrie. Mais qui dit surencombrement dit indif-
férenciation, donc impossibilité d’opérer des classifica-
tions médicales, blocage de la technologie aliéniste et,
finalement, renoncement à la vocation thérapeutique affir-
mée de ces établissements.
À travers les problèmes d’application (ou de non-appli-
cation) matérielle de la loi, c’est donc à une transformation
de ses finalités que l’on assiste. Et cela par une paralysie
de celles de ses dispositions techniques qui auraient pu,
peut-être, en faire une loi plus « médicale ». En particulier,
la prépondérance des placements d’office sur les place-
ments volontaires a, dans les faits, bloqué tout le processus
mis en place par les aliénistes.
7. Recensement in Th. Roussel, Rapport au Sénat de la commission relative
à la révision de la loi du 30 juin 1838, Paris, 1884, p. 5. En 1872, Roussel
compte 51 004 aliénés à domicile (dont 20 020 « fous proprement dits » et
30 984 « idiots et crétins »), contre 36 964 aliénés en asile (dont 32 815 « fous
proprement dits » et 4 149 « idiots et crétins »).

236
LA LOI ET L’ORDRE

Ces deux modalités d’admission n’ont en effet pas du


tout la même portée quant aux possibilités de développe-
ment qu’elles offrent à la médecine mentale. Le placement
d’office est la réponse sociale aux manifestations les plus
spectaculaires de l’aliénation mentale. Il renvoie à l’an-
cienne représentation de l’errance ou de la « divagation »
du fou. Il concerne au premier chef le « furieux » – et
aussi l’indigent et/ou le déraciné que l’absence de res-
sources et de réseaux sociaux de soutien expose à l’inter-
vention directe de la force publique. La loi est bien ici
une loi « d’administration et de police ». Elle vise avant
tout à neutraliser un individu dangereux. C’est seulement
après coup que le médecin intervient, lorsque le séquestré
est censé être traité dans l’établissement spécial. Disposi-
tion qui ressemble le plus aux anciens « ordres du roi ».
La procédure du placement volontaire est beaucoup plus
subtile et laisse une plus large marge à l’intervention médi-
cale. L’initiative du placement revient ici à la famille ou
à des proches dont la demande est nécessairement appuyée
par un certificat médical. Le médecin de l’établissement
doit également entériner le diagnostic à l’entrée pour
garantir la régularité de la séquestration. La mesure de
placement repose donc sur une collaboration entre l’ins-
tance familiale et l’instance médicale, sans intervention
directe de la puissance publique. Elle peut dès lors pren-
dre en compte des troubles qui n’ont pas encore atteint
le seuil d’émergence sociale. Alors que le placement d’of-
fice drague la surface du pathologique en ne captant qu’un
nombre limité de cas spectaculaires au nom d’une concep-
tion de l’ordre public qui manque de subtilité, la procédure
du placement volontaire permet de saisir des manifesta-
tions pathologiques plus discrètes – donc souvent aussi
plus précoces et plus légères. Se dessine ainsi la possibilité
d’interventions médicales plus nombreuses, plus diversi-
fiées, plus subtiles, et, à la limite, d’une action préventive.
Dans la mesure où l’origine du trouble psychique sera de
plus en plus rapportée à une pathologie intra-familiale,
le placement volontaire pourrait offrir la possibilité de
le cueillir in statu nascendi, avant qu’il ne s’objective
sur la scène sociale et a fortiori sur la voie publique où
le placement d’office peut seulement intervenir. On voit
que cette ligne trace la voie des développements futurs

237
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

de la médecine mentale. Mais, à peine dessiné, le pro-


cessus s’est trouvé bloqué.
Le principe d’une extension médicale de la loi repose
sur un de ses paragraphes (art. 25, § 2) : « Les aliénés
dont l’état mental ne compromettait point l’ordre public
ou la sûreté des personnes y seront également admis dans
les formes, dans les circonstances et aux conditions qui
seront réglées par le Conseil général, sur la proposition
du préfet, et approuvées par le ministère. » Toute liberté
d’appréciation est ainsi laissée aux conseils généraux et
à l’administration, qui en feront l’usage que l’on devine.
Position diamétralement opposée à celle des aliénistes
impatients de s’engouffrer dans cette brèche : « Pour nous,
abstraction faite de la question financière dont nous sen-
tons toute l’importance, nous voudrions que les admis-
sions ne fussent point limitées ; que l’on pût recevoir, en
un mot, dans les maisons d’aliénés, tout individu, indigent
ou non, dont l’aliénation mentale aurait été constatée, et
qui se présenterait au directeur muni des pièces justifica-
tives exigées par la loi. (...) Les asiles, suivant moi,
devraient être ouverts aux aliénés comme le sont les hôpi-
taux aux malades ordinaires, c’est-à-dire sans entraves ni
limites 8. »
Mais les instructions ministérielles ont exactement la
même signification restrictive que lorsqu’il s’agissait de
créer de nouveaux établissements : « Sans doute, M. le
préfet, il ne faut point ouvrir indistinctement les asiles
créés ou subventionnés par les départements à quiconque
y serait présenté comme aliéné : une telle facilité donne-
rait lieu aux plus graves abus, et elle compromettrait les
finances départementales. » « Les conseils généraux, pré-
cise la circulaire du 14 août 1840, devraient être à cet
égard les premiers juges à consulter 9. » Juges qui sont en
même temps partie, puisqu’ils sont les principaux bailleurs
de fonds.
Aussi le nombre de placements d’office a-t-il toujours

8. H. Aubanel, « Rapports judiciaires et considérations médico-légales sur


quelques cas de folie homicide », Annales médico-psychologiques, 1846, VII,
p. 240.
9. Circulaire du 5 août 1839, réitérée, elle aussi, quoique de manière plus
nuancée, le 14 août 1840 ; cf. Législation sur les aliénés, op. cit., I, p. 46 et
p. 97.

238
LA LOI ET L’ORDRE

écrasé celui des placements volontaires. En 1853, il y en


avait 80 % à Paris et, sur les admissions de l’année pour
toute la France, 6 473 contre 2 609 placements volontai-
res 10. Ce déséquilibre s’aggravera encore, certains conseils
généraux arrêtant des dispositions ingénieuses pour limiter
au maximum le nombre des admissions. Ainsi, « le pre-
mier devoir d’une administration soucieuse de ses inté-
rêts étant de réglementer l’admission des aliénés dans
l’asile de manière à n’y recevoir que ceux que la loi auto-
rise à interner d’office, et s’opposer par là à la progression
rapide des entrées », le conseil général de la Meurthe
crée à l’hospice d’Épinal un centre de tri, de manière à
ne diriger sur l’asile de Mareville que les aliénés qui
« auraient été reconnus dangereux pour la morale publi-
que ou pour la sécurité des personnes et des propriétés ».
A. Pain, tout en affirmant que « les aliénés sont certai-
nement les enfants gâtés de la philanthropie moderne »,
loue ainsi le procédé : « On n’a eu qu’à s’applaudir des
résultats fournis par cette mesure : en 1861, le chiffre
des admissions avait été de 47 ; il est descendu à 16 en
1862 et à 15 en 1863 11. »
Devant ces pratiques, de nombreux aliénistes prennent
l’habitude de faire demander un placement d’office pour
tout malade dont ils veulent assurer l’accès aux soins.
Coutume qui se perpétuera longtemps (c’est seulement en
1938 que la conversion des placements d’office en
placements volontaires sur avis médical entériné par le
préfet est autorisée 12). Haussmann dénonce la « tendance
universelle à déclarer dangereux jusqu’aux déments les
plus inoffensifs pour affranchir l’assistance locale et cer-
tifier l’état d’indigence de ces malheureux. Il m’a fallu
beaucoup de fermeté pour réagir contre ce double abus 13 ».
Reprise en main précoce donc par les responsables admi-
nistratifs, contre une propension des aliénistes à tourner

10. Cf. A. Brière de Boismont, « Appréciation médico-légale du régime


actuel des aliénés en France », Annales médico-psychologiques, 1865.
11. A. Pain, Des divers modes de l’Assistance publique appliquée aux alié-
nés, Paris, 1865, p. 15.
12. Cf. M. Henne, « Introduction à l’étude des questions administratives »,
Information psychiatrique, janvier 1960.
13. B. Haussmann, Mémoires I, Paris, 1890, p. 464. Il s’agit du temps
où le baron Haussmann était préfet à Auxerre, où il collabora étroite-

239
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

la lettre de la loi pour défendre son esprit « médical ».


Mais, bien qu’inspirée par des motifs humanistes, cette
tendance des médecins n’a pas favorisé, c’est le moins
qu’on puisse dire, la libéralisation de la psychiatrie. La
suprématie du placement d’office sur le placement volon-
taire maintient l’indexation presque exclusive de la mala-
die mentale à la dangerosité. L’asile n’est en rien un hôpital
comme un autre, mais le dernier recours pour des individus
qui se trouvent rejetés de partout.
Aussi, dès avant les années 60, dont on va voir qu’elles
représentent un tournant, commence-t-on à lire des bilans
pessimistes de la situation psychiatrique : « Aujourd’hui
comme alors (l’auteur fait référence à la situation d’avant
1838), dans la plupart des asiles, le service médical est
absolument nul. On adoucit le sort des aliénés, mais on
ne fait rien pour leur guérison. On les accumule dans des
bâtiments insuffisants pour les recevoir. Confinés dans
leurs loges, ils manquent d’espace et d’air. Ils sont
confondus au lieu d’être divisés en des catégories dis-
tinctes, catégories dont la science a montré la nécessité.
Les aliénés sont mêlés aux épileptiques ; la promiscuité
existe entre les sexes, l’enfance et l’âge mûr. Les aliénés
atteints de maladies accidentelles ou malpropres n’ont
pas d’emplacements distincts, tout cela est vrai même dans
les asiles les mieux famés 14. » Sans doute l’auteur de ce
bilan, catholique intégriste, est-il plutôt hostile aux thèses
aliénistes. La littérature proprement psychiatrique oscille
entre le ton exalté de Berthier lors de ses « excursions »
émerveillées dans les asiles de France et celui, plus mesuré,
de Renaudin, qui qualifie la législation nouvelle d’« ins-
titution qui fait le plus honneur à l’administration fran-
çaise 15 », mais s’insurge contre les obstacles techniques,
administratifs et financiers, qui entravent sa pleine appli-
cation. On est ainsi en droit de parler, à tout le moins,
de pseudo-application de la loi : elle n’a inventé aucune
ment avec l’aliéniste Girard de Cailleux, qu’il fit nommer inspecteur
général du service des aliénés lors de son arrivée à Paris, pour rénover avec
lui le service de la Seine ; cf. G. Bléandonu, A. Le Gaufrey, « Naissance de
l’asile, Auxerre-Paris », loc. cit.
14. Martin-Doisy, Dictionnaire d’économie charitable, Paris, 1855, article
« Aliénés ».
15. E. Renaudin, Commentaires médico-administratifs, op. cit., Préam-
bule, p. 1.

240
LA LOI ET L’ORDRE

pratique vraiment nouvelle, elle s’est contentée de sanc-


tionner et de coordonner des procédures antérieures, sans
même marquer une étape décisive de leur développement.

DE L’EFFICACITÉ : RÉELLE, ADMINISTRATIVE ET SYMBO-


LIQUE.

Pourquoi, dès lors, tous ces discours autour de la loi,


ces discussions étalées sur un an et demi devant les deux
Chambres, et la fonction de modèle qu’elle a joué en
inspirant la plupart des législations européennes ? C’est
peut-être que la loi n’a pas à être « vraiment » appliquée
pour remplir son office : résoudre formellement les contra-
dictions juridico-administratives qui l’ont suscitée, fournir
un organigramme cohérent à partir duquel la médecine et
l’administration puissent collaborer pour gérer technocra-
tiquement un problème particulièrement épineux. C’est en
ce sens précis que Renaudin peut dire : « Consacrée par
vingt-cinq années d’expérience, après avoir été préparée
par les travaux de maîtres illustres, la législation des aliénés
est de celles dont l’administration française peut, à bon
droit, s’honorer, et les pays étrangers y ont fait de nom-
breux emprunts. Vivifiée chaque jour par la sagesse et la
vigilance de l’administration supérieure, elle constitue
maintenant une véritable science 16. » Pourquoi ? « Le ser-
vice des aliénés repose sur une idée qui, défendue d’abord
par Pinel, Fodéré, Esquirol, a fini par devenir une idée
gouvernementale 17. » Falret va plus loin encore : « Nous
avons cru que ces arguments et ces preuves, reposant sur
les principes généraux de la législation des aliénés,
n’avaient pas perdu leur valeur et leur actualité ; qu’ils
étaient applicables à tous les temps et à tous les pays, aussi
indélébiles que l’aliénation mentale elle-même 18. »
Substantialisme naïf ? Pas si on comprend cette perma-
nence, cette « indélébilité » de l’aliénation, à partir des
dimensions administrativo-médicales de sa gestion telles
qu’elles ont été établies ci-dessus (cf. chap. V). Les con-
ceptions proprement théoriques de la maladie mentale peu-

16. Ibid., p. 391.


17. Ibid., p. 391.
18. J. P. Falret, Des aliénés et des asiles d’aliénés, op. cit., p. 713.

241
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

vent se modifier et Falret, qui a contribué lui-même à pro-


mouvoir de tels changements, n’est pas assez inconséquent
pour l’ignorer. Mais il y a néanmoins des « principes » de
sa prise en charge, à la conjonction de ce que le savoir
médical connaît de la nature de la folie et de ce que la
société exige pour gérer les fous. La position de Falret
exprime moins un éternisme du savoir médical que la cons-
cience de cette complicité, que toute l’histoire de la
médecine mentale illustre, entre la position médicale face
à la folie, et la position administrative. En ce sens, l’his-
toire ne lui a pas donné tort, au moins pendant un siècle.
Le contenu du savoir médical a pu changer assez profon-
dément ; la posture du médecin face à la problématique
de la folie s’est rarement départie de cette solidarité
avec les exigences gestionnaires.
On comprend alors que la loi ait pu modifier peu de
choses dans les pratiques et pourtant transformer la nature
des discours des responsables, et cela sans devoir se référer
à une vague fonction de l’« idéologie » opposée à la
« réalité ». Réalité de l’idéologie, ou plutôt efficace propre
d’un certain type de discours qui lui aussi transforme le
monde, parce qu’il travaille cette dimension spécifique de
« l’administrativable » dont on essaye ici d’établir l’impor-
tance. Après 1838, on trouve assez tôt des critiques diver-
ses et parfois profondes du nouveau dispositif. On ne
trouve plus guère le type de discours catastrophique qui
déplorait l’absence d’un régime des aliénés, que des
contradictions juridiques, institutionnelles et financières
empêchaient de réaliser. La réussite incontestable de la loi
de 1838 a été de répondre simultanément à toutes ces
exigences. « Groupement d’éléments variables à contenu
fixe » comme le dit Daumézon 19, sur la base du statut
de l’internement, elle dégage un registre unifié et cohérent
de prise en charge. Autrement dit, après 1838 il demeure
des problèmes. Mais il n’y a plus de contradictions ouver-
tes, d’apories. La folie continue de susciter des difficultés.
Elle a cessé d’être un défi. Cette conciliation formelle des
antagonismes, qui les déplace et économise leur solution
réelle, est réalisée à tous les niveaux :

19. Cf. G. Daumezon, « Méthode pour rédiger une nouvelle loi sur les
aliénés », loc. cit.

242
LA LOI ET L’ORDRE

– sur le plan du droit, en légalisant la séquestration sans


interdiction des aliénés – même si les garanties d’un
contrôle judiciaire a posteriori, soigneusement prévues sur
le papier, sont restées inopérantes ;
– sur le plan administratif, en définissant les attributions
précises des différents responsables des admissions – même
si leur coordination réelle laisse place à l’arbitraire ;
– sur le plan institutionnel, en résorbant la disparité des
lieux de réclusion (prisons, dépôts de mendicité, hospices,
hôpitaux, maisons privées) – même si l’apparente homo-
généité de l’« établissement spécial » recouvre des réalités
concrètes aussi différentes que l’asile public, le quartier
d’hospice et les établissements privés sous le contrôle
assez fictif de l’administration ;
– sur le plan financier, en désignant un mode de finance-
ment obligatoire des dépenses des indigents par les com-
munes et les départements – même si ceux-ci se sont
acquittés en général de leurs obligations avec une telle
mauvaise volonté qu’ils ont fait de l’asile le milieu le plus
misérable pour les plus miséreux.
On est donc en droit de dire sans finalisme aucun qu’il
fallait que la loi existe, même si son application est restée
largement fictive : le principe de réalité n’est pas du tout
le même pour les gestionnaires et pour ceux qu’ils admi-
nistrent. À la limite, que les aliénés n’aient tiré aucun
avantage de l’existence de la loi (ce qui n’est pas tout
à fait exact) n’infirmerait en rien son « excellence »
administrative. Sans doute n’est-ce pas un paradoxe propre
à cette loi-là. Cependant, ici, le tour de passe-passe s’est
fait à travers et par l’indexation médicale : le label médical
a permis la conciliation formelle de contradictions réelles.
Ce qui qualifie exactement le mandat social de la médecine
mentale.

Mais qu’en est-il de l’efficacité proprement médicale,


celle de la thérapeutique ? Pour répondre à une telle
question, il faudrait pouvoir évaluer les résultats effectifs
de ce traitement moral qui est censé constituer à l’époque
l’essentiel de l’activité thérapeutique asilaire. Entreprise
difficile, pour laquelle quelques statistiques discutables
sont de peu de secours. Ce que l’on peut entrevoir n’est
pas encourageant. Mais il faut peut-être avant tout com-

243
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

prendre qu’ici aussi la rentabilité de la « prise en charge »


ne se mesure pas seulement à ses résultats positifs appré-
ciés en taux de guérison. Il peut y avoir une efficacité
symbolique du fonctionnement institutionnel qui projette
l’image inversée d’une efficacité proprement thérapeutique.
Le traitement moral prend sens, on y a déjà insisté,
dans le cadre d’une vaste analogie pédagogique qui fait
de l’asile une maison d’éducation à caractère spécial.
« Effectivement, les maisons consacrées au traitement de
la folie ont le plus de rapports avec les maisons d’édu-
cation. (...) Il ne faut pas oublier que les aliénés sont de
grands enfants, toujours prêts à se soustraire à la disci-
pline et au régime qu’on leur impose 20. »
« Grands enfants » surtout parce qu’ils manifestent
la plus grande distance par rapport aux normes qu’on veut
leur réinculquer. En cela consisterait la seule originalité
du traitement moral dans l’ordre pédagogique : il n’innove
pas vraiment au niveau des moyens mis en œuvre, puisque
ceux-ci reprennent la gamme des techniques disciplinaires.
Mais il doit en redoubler le caractère coercitif. Alors que
l’éducation ordinaire prend le relais de la socialisation
familiale, la cassure profonde qu’exhibe la folie exige la
démultiplication et l’intensification de l’efficacité péda-
gogique : arrachement au cadre social-familial, transplan-
tation dans un milieu spécial, maximisation des techniques
disciplinaires. En cela consisterait cette « éducation spé-
ciale et laborieuse par laquelle le médecin essaye de
réformer, de reconstituer en quelque sorte l’esprit du
malade 21 ».
« Reconstitution » donc, et pas seulement greffons nou-
veaux sur fond de nature rationnelle. Derrière ce projet,
une sorte d’utopie constructiviste : la pédagogie asilaire
implique la mise en œuvre d’un véritable programme de
reconditionnement avant la lettre. En contrôlant toutes
les variables du milieu, en appliquant constamment un
ensemble cohérent de moyens rationnels pour colmater
toutes les brèches par lesquelles se manifeste le désordre,
on recomposera de toutes pièces à l’homme malade un
20. H. Girard, « De l’organisation et de l’administration des établissements
d’aliénés », Annales médico-psychologiques, 1843, t. II, p. 243.
21. Ch. Lasègue, A. Morel, « Études historiques sur l’aliénation mentale »,
Annales médico-psychologiques, 1844, II, p. 243.

244
LA LOI ET L’ORDRE

profil normé, « car l’ordre extérieur révèle l’ordre inté-


rieur, et nous avons dit que ce dernier était la plus haute
expression de la raison qu’on doit faire prédominer dans
la folie 22 ». Maïeutique très poussée donc, mais justifiée
par l’ampleur de l’écart à combler pour restaurer la
nature raisonnable de l’homme. L’autoritarisme musclé,
loin d’être en contradiction avec l’humanisme proclamé
des premiers aliénistes, est son instrument. La philosophie
du traitement moral participe à coup sûr à l’optimisme
pédagogique des Lumières.
Mais il représente aussi le point d’application où cet
optimisme peut faire l’expérience de ses limites. La folie
n’est pas seulement un monde enténébré de préjugés,
d’erreurs, d’excès passionnels que les moyens rationnels
pourraient dissiper sans reste. Non seulement parce que
la difficulté de la tâche à accomplir justifierait par avance
un taux « raisonnable » d’échecs. Une prise de conscience
de plus en plus aiguë de la distance qu’entretient la folie
par rapport à la raison s’est formée progressivement tout
au long du procès de sa médicalisation. Elle traduit une
lente transformation de la conception du pathologique,
qui s’est déroulée sur plus d’un demi-siècle.
Tout un courant de pensée a d’abord appliqué directe-
ment l’optimisme des Lumières à la problématique de
la folie : celle-ci n’est qu’une erreur de jugement qui
sera éliminée par le progrès de la pensée, la pathologie
reculera à la mesure du développement de la civilisation
et sera définitivement chassée par elle 23. La position de
l’école aliéniste s’est conquise en partie contre cette orien-

22. H. Girard, « De l’organisation et de l’administration des établissements


d’aliénés », Annales médico-psychologiques, 1843, II, p. 245.
23. On trouve encore en 1831 une expression caricaturale de cette
orientation in M. Pierquin, De l’Arithmétique de la folie, Paris. Elle est aussi
très visible chez Fodéré, Essai médico-légal sur la folie, op. cit. J’ai fait très
peu référence à ce courant, qu’on pourrait qualifier de « pré-aliéniste ».
Il représente l’application directe de la philosophie de Locke à la théorie de
l’aliénation mentale, qui a également influencé Pinel, et après lui ses succes-
seurs. Mais, chez Pinel, l’acuité de la perception clinique a en partie redressé
ce préjugé philosophique dans le sens de l’attention portée aux manifestations
de la folie les plus déroutantes pour une conception intellectualiste. Sur cette
hésitation de Pinel, voir les textes cités dans la discussion sur la monomanie,
chap. IV. De même le jeune Esquirol, dans sa première conception de l’étio-
logie morale de la folie (« Dissertation sur les passions considérées
comme causes, symptômes et moyens curatifs de l’aliénation mentale »),

245
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

tation : la folie marque une rupture plus grave qu’un


trouble simple du jugement ou qu’un pur excès passionnel.
Par exemple Falret : « L’expérience atteste qu’il ne faut
point traiter les maladies mentales comme de simples
aberrations des sentiments ou des erreurs de l’intelligence.
Le raisonnement n’a qu’une puissance très bornée pour
rectifier les troubles maladifs de l’entendement 24. » Néan-
moins, les aliénistes restent à mi-chemin dans cette critique
de l’intellectualisme. La condition d’application du traite-
ment moral, c’est que l’aliéné garde un fond raisonnable
qui peut être restauré par l’emploi de moyens judicieux :
« L’art de chercher à donner une autre direction à la
volonté exclusive des aliénés, de raisonner avec eux et
de faire sentir leur dépendance, suppose qu’ils ne sont
point dans un égarement complet de la raison 25. » Le rap-
port de 1874 dira encore : « Mais la plupart [des aliénés],
dans la majorité des cas, savent parfaitement quand ils
font le mal, et il n’y aurait ni traitement moral, ni disci-
pline possible si on ne le leur faisait sentir 26. »
Mais – et c’est la troisième étape dans ce processus –
les discussions sur la monomanie (cf. chap.IV) découvrent
un noyau pathologique qui peut être totalement irréduc-
tible à une pédagogie rationnelle. Ce pessimisme s’accu-
sera dans la lignée des recherches sur les dégénérescences,
les perversions constitutionnelles, les déficiences organi-
ques, etc.

s’est d’abord représenté celle-ci comme un simple excès passionnel.


Signalons enfin que l’importance et la durée des discussions sur le thème
folie-civilisation s’explique en partie par cet enjeu : elle naît du scandale à
constater un accroissement des troubles pathologiques parallèle aux progrès
des connaissances. On comprend que l’explication vers laquelle tendent les
aliénistes soit de type rousseauiste : « dénaturation » de l’homme liée à l’artifice
de la vie civilisée, etc.
24. J. P. Falret, Des aliénés et des asiles d’aliénés, op. cit., p. 73. Falret
déduit directement de cette distance de la folie par rapport à la raison la
nécessité de l’isolement, puisque son texte continue ainsi : « Sans négliger ce
moyen, il faut surtout recourir à la diversion. Faire diversion à des sentiments,
à des idées morbides, ce n’est point les combattre par une logique concise ou
par un langage passionné, c’est tout simplement soustraire les impressions
extérieures qui fomentent les désordres de l’entendement, et puis appeler
l’attention sur d’autres objets. »
25. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale, op. cit.,
p. 218.
26. Constans, Dumesnil, Lunier, Rapport sur le service des aliénés en 1874,
op. cit., p. 186.

246
LA LOI ET L’ORDRE

Par rapport à cet enjeu, essentiel parce qu’il conditionne


la portée de l’analogie pédagogique sur laquelle repose le
traitement moral, l’asile occupe une position ambiguë. Il
garde, si on peut dire, deux fers au feu. Machine pédago-
gique paradoxale, il se propose explicitement de guérir.
Mais ses caractéristiques présentent déjà les traits inver-
sés d’un système éducatif normal, se prêtant au renverse-
ment de la progressivité des apprentissages en exempla-
rité négative de l’échec :
– sélection négative contre sélection positive : l’entrée
dans le système, au lieu d’être une promotion, sanctionne
une situation de déchéance de l’homme démuni des attri-
buts de la raison ;
– comptabilisation à rebours de la durée du passage
dans l’institution : alors qu’un élève accroît ses chances
objectives de réussite en fonction de la longueur de son
inculcation par l’appareil scolaire, la durée du séjour dans
l’asile compromet de plus en plus les chances de réadap-
tation de l’aliéné ;
– marquage inverse de l’affiliation institutionnelle : si
l’élève participe au prestige de l’école (et d’autant plus
qu’elle est plus « grande »), l’aliéné porte le stigmate
infamant de son passage dans l’asile ;
– signification contrastée de la « sortie » : le renvoi
de l’institution scolaire signifie le rejet dans les ténèbres
extérieures pour l’élève qui rejoint le pôle négatif du
couple culture-barbarie ; au contraire, l’aliéné guéri réin-
tègre le pôle positif de l’opposition normal-pathologique.
Le fonctionnement de la pédagogie aliéniste ne ressortit
donc pas seulement à la logique cumulative des appren-
tissages de savoirs et de savoir-faire par laquelle l’élève
progresse le long d’une échelle quantitative, du moins de
l’inculture au plus de la culture. Elle peut aussi se lire
dans la logique de l’exclusion symbolique, le marquage
négatif remplaçant l’acquis culturel 27. On peut donc com-
27. Bien entendu, il peut y avoir un usage symbolique des signes
culturels, qui jouent aussi comme traits de distanciation et à la limite
d’exclusion à l’égard de ceux qui en sont dépourvus. Voir sur ce point
les travaux de P. Bourdieu et de J.-C. Passeron, en particulier la
théorie de la violence symbolique dans La Reproduction, Paris, 1971.
Mais, dans le cas de l’institution scolaire, c’est la positivité des acquis
de l’accumulation pédagogique qui marque négativement ceux qui en
sont démunis. S’agissant du passage dans le moule psychiatrique, c’est

247
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

prendre que l’échec apparent de cette entreprise pédago-


gique, l’incurabilité du malade, puisse réaliser une de ses
finalités profondes. L’aliéné qui meurt aliéné dans un
asile d’aliéné après une longue vie d’aliéné exhibe dans
son destin toutes les caractéristiques négatives de l’alié-
nation mentale. Il symbolise avec la perfection d’un per-
sonnage tragique l’exclusion sociale et humaine de la
folie. Si quelque chose peut dissuader d’être fou, c’est bien
cette vision d’une vie de fou, c’est-à-dire de la vie faite
au fou dans ces asiles où pourtant lui sont, dit-on, dis-
pensés tous les secours de la science et toutes les ressour-
ces de la philanthropie.
Ainsi le système gagne-t-il à tout coup. Sans doute
guérit-il parfois et c’est tant mieux : autant de sujets
qui rentrent sous le règne de la raison. Est-ce fréquent,
est-ce rare ? Ce n’est peut-être pas la question principale.
En tout cas, ce n’est pas la seule question. Car les échecs
eux-mêmes peuvent porter une signification pédagogique
plus subtile, et peut-être plus exemplaire : ils disent ce
qu’il en coûte de transgresser les normes.
Les asiles, ces lourdes bâtisses plantées à la lisière des
villes, surplombent donc aussi un paysage moral. Le
consensus social sort renforcé de tenir ainsi dans les
marges de la communauté une représentation discrète et
spectaculaire à la fois du destin de ceux qui ont failli.
Jusque dans leur architecture et leur localisation géogra-
phique, les asiles comme les prisons, clos mais visibles,
imposants mais placés en retrait, aux formes communes
mais majestueuses dans leur austérité, assument cette fonc-
tion de cacher/exhiber l’inavouable 28.
Ce n’est pas un fantasme, ou alors il opère univer-
sellement. Dans chaque région existe une locution popu-
laire qui exprime, sous la forme mêlée de la dérision et
de l’horreur, la vivacité de cette perception : « revenir de
Charenton », « être bon pour Charenton » – ce qu’on ne
souhaite pas, dit-on, à son pire ennemi.
Les « pinélières » du grand philanthrope ne se conten-
le sujet dans sa personne qui est stigmatisé, confortant au contraire dans
leur représentation positive d’eux-mêmes ceux qui sont au-dehors. Sur le fonc-
tionnement symbolique des institutions répressives, cf. aussi J. Donzelot, « Le
troisième âge de la répression », Topique, no 6, 1972.
28. Dans certaines villes, par exemple à Auxerre, les deux bâtisses se font
face comme les deux colonnes sacrificielles d’un temple de la vertu.

248
LA LOI ET L’ORDRE

tent donc pas d’éponger la surface du corps social en le


débarrassant de ces indésirables que sont les malades
mentaux. Elles montent aussi la garde aux frontières de la
raison et de la folie. Pour ce faire, elles n’ont pas besoin
de principalement guérir, ni même de toujours enfermer.
N’y aurait-il que quelques fous, ils enseignent à tous
combien il est bon et prudent d’être normal. Efficacité
symbolique peut-être, imaginaire social si l’on veut, mais
qu’il ne faut pas compter pour rien pour comprendre aussi
cette sorte de durée supra-historique de la forme asilaire.

LE PARADIGME DE L’INTERNEMENT.

L’héritage le plus lourd de la loi de 1838 a cependant


sans doute été la manière dont elle a bloqué les possibili-
tés d’expansion de la médecine mentale. Il est incontes-
table que les questions d’intendance ont largement contri-
bué à conduire à la pseudo-application de la loi sur le
plan des réalisations matérielles, et à faire de l’asile un
modèle négatif. Cela n’autorise pas pour autant à opposer,
avec les historiens-psychiatres, une utopie médicale inspi-
rée par des motifs généreux à l’égoïsme de l’administration
et des pouvoirs politiques et à l’indifférence, voire à
l’hostilité à l’égard de la folie de l’ensemble de la popu-
lation. Un certain nombre de « blocages » ont joué à
travers et par les dispositions de la loi « médicale »,
comme le rapport des placements d’office aux placements
volontaires. C’est l’espace médical-asilaire lui-même qui
a été investi négativement. Mais, surtout, ces « ratés »
dans l’application, et ce fonctionnement de l’asile comme
repoussoir, trahissent une contradiction centrale, inscrite
au cœur de la loi, et qui n’est autre que l’aporie fonda-
mentale dans laquelle est prise la médecine mentale de la
première moitié du XIXe siècle.
On se souvient que l’un des enjeux de la discussion
sur la nature publique ou privée des établissements de soin
avait été la défense de « l’honneur des familles ». Mais
cette position de l’intimité familiale comme un sanc-
tuaire face à une instance extérieure de contrôle est encore
plus directement menacée par le danger que représenterait
une médecine mentale dotée du pouvoir de décider, en

249
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

fonction de ses propres critères, qui doit être séquestré :


« Votre honorable collègue suppose qu’on ira saisir dans
le sein de la famille un homme qui a le malheur d’être
atteint d’aliénation mentale, qui est soigné par sa famille,
un fou qui ne divague pas, et qui, par conséquent, ne
compromet pas la sûreté publique. Eh bien, je demande
si c’est ce droit d’aller arracher un malheureux aux soins
pieux de sa famille que l’on entend établir ? Dans ce
cas-là, je voterai contre tous les articles d’où l’on pour-
rait induire une pareille extension du droit de l’adminis-
tration. Je demande donc qu’il soit bien entendu que le
droit de l’administration ne porte pas sur les aliénés en
tant qu’aliénés, mais seulement en tant qu’ils compro-
mettent la sûreté publique 29. »
Compromis ici aussi, puisque la loi ne se contente pas
de faire séquestrer par le placement d’office ces « aliénés
qui compromettent la sûreté publique », c’est-à-dire très
souvent les indigents, ou au moins ceux qui ont déjà rompu
les contrôles familiaux. Elle prévoit la possibilité d’une
intervention médicale en direction des familles, dont les
défenseurs les plus intransigeants ne voulaient pas. C’est
la procédure du placement volontaire. Mais cette étrange
qualification de « volontaire » pour un placement, aussi
contraignant à l’égard de l’aliéné que l’autre, signifie
qu’ici la famille garde en principe la liberté d’en appeler
à l’aliéniste, ou de refuser son concours. Il en résulte que
la famille conserverait le droit de traiter elle-même un
aliéné même dangereux, à condition qu’elle puisse neu-
traliser les effets de son comportement sur l’ordre public 30.
Elle peut aussi demander la sortie de l’aliéné, même contre
avis médical (art. 14). Mais, si le médecin de l’établisse-
ment n’est pas d’accord, il peut demander au préfet la
transformation du placement volontaire en placement d’of-
fice (même article 14), et l’aliéné tombe alors sous le
régime commun. La cote est ainsi mal taillée entre les
trois pouvoirs familial, administratif et médical, qui sont

29. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., II, p. 250.
30. C’est aussi l’interprétation que les juristes ont donnée de la loi.
Cf. C. Demolombe, Traité de la minorité, op. cit., I, p. 540 et sq. ;
A. Valette, Attributions du préfet d’après la loi de 1838 sur les aliénés,
Paris, 1898 ; cf. aussi Recueil Dalloz, V, « Aliénés », sect. III, art. 2,
no 156.

250
LA LOI ET L’ORDRE

en concurrence pour le contrôle de l’aliéné. L’introduction


du partenaire médical a rendu plus complexe la vieille
institution des « prisonniers de famille », par laquelle
l’instance familiale s’adressait directement à l’autorité
publique pour lui demander de prendre en charge ses
membres incontrôlables (cf. chap. I). Mais le type d’auto-
nomie dont est doté le nouvel appareil, la mesure dans
laquelle le diagnostic médical est souverain ou reste subor-
donné soit à l’accord de l’administration, soit à celui de
la famille, restent mal définis. Tantôt le pouvoir médical
sert de couverture aux ordres du préfet, tantôt il légitime
une demande dont l’initiative reste à la famille.
Comme lors du débat sur la nature publique ou privée
de l’établissement spécial (cf. chap. V), les aliénistes
auraient voulu aller au-delà de ce compromis boiteux. Si
c’est bien de maladie qu’il s’agit, le diagnostic médical
devrait être l’élément souverain d’appréciation en fonc-
tion duquel doit se dérouler toute la carrière du malade
mental. Ainsi Lisle, tout en restant encore dans le cadre
de cette opposition « placement d’office » – « placement
volontaire » propose d’« imposer aux préfets l’obligation
de faire séquestrer d’office, non seulement tous les indi-
vidus dont l’état d’aliénation compromettrait d’une
manière imminente la sûreté publique, mais aussi tous
ceux qui leur seraient signalés comme ayant des signes
évidents de folie et sur lesquelles leurs familles ne vou-
draient pas ou ne pourraient pas exercer une surveil-
lance suffisante 31 ». L’expertise médicale aurait donc par
elle-même valeur contraignante : en imposant l’interven-
tion de la puissance publique, elle déposséderait la
famille de tous ses droits. Un peu plus tard, dans l’un
des projets les plus élaborés de réforme de la loi de 1838,
Théophile Roussel veut aller plus loin encore. Il dénonce
dans le pouvoir résiduel des familles de faire obstacle à
l’intervention médico-administrative « la grande lacune
de la loi » et veut « étendre l’autorité et l’action de la loi
jusqu’au domicile de l’aliéné, jusque dans son foyer
domestique 32 », – mais il regrette aussitôt que « les opi-
31. A. Lisle, Examen médical et administratif de la loi du 30 juin 1838 sur
les aliénés, Paris, 1847, p. 60.
32. Th. Roussel, Rapport au Sénat de la commission relative à la révision
de la loi du 30 juin 1838, Paris, 1884, p. 337.

251
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

nions dominantes » répugnent à une démarche aussi auda-


cieuse.
À coup sûr, la majorité des aliénistes a été en avance
sur ces « opinions dominantes ». Ils ont anticipé la pos-
sibilité d’un nouveau dispositif de contrôle qui pourrait
pénétrer le tissu familial pour prendre en charge les ratés
de sa socialisation. À la limite se dessine le projet de
faire de cette structure familiale la cible privilégiée de
l’intervention médicale : traiter la famille elle-même et/ou,
au niveau de l’individu, les mécanismes qui relèvent d’une
mauvaise socialisation familiale, c’est à peu près tout le
programme des « progrès » futurs de la médecine mentale,
psychanalyse comprise.
Mais ces vues ne représentent avant la fin du siècle
que des anticipations et, semble-t-il, pour deux séries de
raisons. D’une part la problématique du contrôle social
n’est pas encore telle qu’elle doive emprunter des straté-
gies aussi subtiles. Nous sommes toujours dans le cadre
dominant du légalisme : définition objective d’un système
de règles et correction de leur manquement par autorité-
coercition, plutôt qu’enchevêtrement d’un ensemble de
normes et annulation de leurs transgressions par persua-
sion-manipulation. L’heure des technologies douces n’a
pas encore sonné : pas plus dans les asiles que dans les
prisons, les fabriques, les casernes ou les écoles. En par-
ticulier, s’il est vrai qu’une part importante de ces nou-
velles stratégies passera par une action sur la famille, à
la fois cible et relais du pouvoir de normalisation, une
telle politique des familles suppose un ensemble com-
plexe de conditions qui ne sont pas encore en place 33.
D’autre part et principalement, le dispositif objectif
de la médecine mentale, tel surtout que la loi de 1838 le
fige, le rend incapable de réaliser un programme inter-
ventionniste hors de l’asile. On est tenté de dire que la
victoire aliéniste est trop belle : en réussissant la médica-
lisation complète de la folie, la loi de 1838 lui a imposé
de telles conditions qu’elles vont stériliser les possibilités
33. Nous aborderons dans le prochain ouvrage ce déplacement
général de la problématique du contrôle, ce qu’il implique comme
transformation des technologies de pouvoir, et ce qu’il doit spécia-
lement à la médecine mentale. Cf. aussi J. Donzelot, La Police des
familles, op. cit.

252
LA LOI ET L’ORDRE

de développement futur. « On est aliéné ou on ne l’est


pas », lance le ministre de l’intérieur dans la discussion 34 :
c’est plus qu’une tautologie, ou alors c’est la tautologie
fondatrice de l’aliénisme. Un aliéné n’est pas seulement
un malade, même mental, c’est quelqu’un qui doit être
interné. Inversement, un malade qui ne relève pas de l’in-
ternement n’est pas à proprement parler un malade men-
tal, ou, en tout cas, il ne relève pratiquement d’aucune
technique psychiatrique d’intervention. Intervenir, c’est
interner. La législation institue cette loi du tout ou
rien : on est aliéné ou on ne l’est pas, on est interné ou on
ne l’est pas, on relève de la médecine mentale ou on n’en
relève pas. Aussi tard qu’en 1965, Raynier et Beaudoin
ne trouveront encore d’autre recours, pour définir l’aliéné,
que de l’identifier à la mesure légale qui a imposé son
placement : « L’aliéné est un individu de l’un ou l’autre
sexe qui, présentant des troubles psychiques dûment éta-
blis, passagers ou durables, dangereux ou non, a fait l’ob-
jet d’une mesure de placement telle que la définit la loi
de 1838. La sortie de l’intéressé selon les modalités légales
met fin au caractère de l’aliénation proprement dite 35. »
Passage de la ligne : du jour au lendemain, on devient
aliéné par le fait d’être placé dans un établissement spé-
cial ; du jour au lendemain, on cesse de l’être, en en
sortant. Il n’y a aucun moyen de dissocier l’état psychique
du malade de la situation administrativo-légale que définit
l’internement. D’où ces conséquences ruineuses pour un
programme médical cohérent : des activités comme la pré-
vention ou la postcure, qui se révéleront de plus en plus
essentielles, n’ont pas de statut proprement médical parce
qu’elles ne peuvent trouver place dans ce fonctionnement
dichotomique. De même, la possibilité d’une intervention
en direction des familles se trouve stérilisée dans son
principe. Pour conquérir ce terrain, il faut désormais
obtenir le placement de l’élément perturbateur, c’est-
à-dire rompre le lien familial. En atomisant ainsi la famille,
cette procédure rend impossible le projet de la traiter,

34. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., II,
p. 523.
35. J. Beaudoin et P. Raynier, Assistance psychiatrique française, Paris,
1965, t. V, p. 200.

253
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

c’est-à-dire de s’immiscer dans la structure familiale in


vivo 36.
Une telle définition substantialiste de l’aliénation est
ainsi déjà en retrait par rapport aux connaissances médi-
cales de l’époque. Dans les discussions de la loi de 1838
elle-même, il est fait référence à des manifestations patho-
logiques qui ne peuvent être subsumées par cette concep-
tion de l’aliéné légal. « On ne peut pas considérer comme
des aliénés dans le sens de la loi toutes les personnes
atteintes d’une affection qui altère l’usage ou l’exercice
de leurs facultés intellectuelles 37. » Mais tous ces troubles
psychiques déjà reconnus – « transports au cerveau,
accès de délire, hystéries qui troublent la raison et obscur-
cissent l’intelligence 38 » – risquent de tomber hors du
champ d’une médecine mentale dont l’action reconnue
commence et finit avec l’internement. De même, les dis-
cussions sur la monomanie (cf. chap. IV) ont montré que
les aliénistes, non seulement percevaient d’autres dimen-
sions du pathologique que celles de l’aliénation « classi-
que », mais encore plaçaient une part essentielle de leurs
ambitions dans le projet de les prendre en charge. Mais,
devant les monomanes (et bientôt la foule des pervers,
psychopathes, anormaux, etc.), ils vont être placés devant
l’impossible gageure, ou bien de les enfermer tous, ou bien
de les laisser commettre leurs « méfaits » en liberté. Con-
séquence paradoxale de cette définition si élaborée mais
si rigide de l’aliéné ; elle risque de conduire à qualifier
a contrario de parfaitement normaux tous les profils psy-
chopathologiques qui n’entrent pas dans ce moule de l’in-
ternement. Implication évidemment inacceptable pour une
médecine mentale soucieuse de réaliser l’intégralité de sa
« mission » et devant, pour ce faire, conquérir de nouveaux
territoires. Mais pour annexer ces domaines encore en
friche, il va lui falloir casser le cadre asilaire.
Cependant, briser le paradigme de l’internement, c’est
risquer d’entraîner la dérive de tout le système aliéniste :
législation, cadre d’exercice, fondement théorique de la
36. Voir par exemple chez l’aliéniste qui a été le plus sensible aux rapports
aliénation-famille, U. Trélat, La Folie lucide, op. cit., à quel point ces limites
sont bloquantes : Trélat ne peut donner que des conseils, alors qu’il brûle
d’intervenir.
37. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., II, p. 513.
38. Ibid., p. 513.

254
LA LOI ET L’ORDRE

connaissance, conception du traitement... Ce qui explique


que, pendant plus d’un siècle, bien peu d’aliénistes aient
eu le courage de s’y essayer : « La loi de 1838 était arri-
vée en cette matière à une sorte de réussite : d’éléments
disparates au départ, elle avait constitué une notion qui
désormais s’imposera d’une façon absolue à la plupart de
ceux qui, en France, abordent le problème de l’assistance
aux malades mentaux 39. » C’est la « réussite » elle-même
qui s’est fermée comme un piège.

Cette contradiction interne va ainsi conditionner toute


l’histoire de la médecine mentale. Il y a comme deux faces
de la loi, ou, plutôt, elle ouvre sur deux espaces antago-
nistes entre lesquels elle fait fonction d’échangeur. Vers
l’extérieur, elle filtre ceux qui sont susceptibles de relever
de la médecine mentale. Filtre rigide et, à la limite, sté-
rilisant, qui risque de paralyser tout le système en dépit du
jeu qu’esquisse la différence entre le placement d’office
et le placement volontaire. Mais, si les aliénistes ont été
longtemps si peu sensibles à ce danger de paralysie de
leur pratique, c’est qu’en contrepartie la loi leur ouvrait
vers l’intérieur, dans l’asile, une royauté quasi absolue.
L’ordonnance d’application du 18 décembre 1839, arti-
cle 8, le précise : « Le service médical, en tout ce qui
concerne le régime physique et moral, le bon ordre et la
police médicale et personnelle des aliénés, est placée sous
l’autorité du médecin dans les limites du règlement inté-
rieur mentionné à l’article précédent 40. » Une fois res-
pectées quelques exigences administratives minimales, le
médecin dispose d’une autorité pratiquement sans limite :
« Une maison d’aliénés est un petit État en tutelle ayant
son monde, ses lois, ses habitudes, ses mœurs, son lan-
gage. Essentiellement monarchique, le gouvernement n’y
admet point le partage des pouvoirs qui ouvriraient une
source de conflits préjudiciables 41. »
Plus qu’un fantasme de puissance, il s’agit de l’exercice
réel d’un pouvoir de souveraineté dont les sociétés
39. G. Daumezon, « Méthode pour rédiger une nouvelle loi sur les malades
mentaux », Annales médico-psychologiques, 1946, II, p. 218.
40. Législation sur les aliénés et les enfants assistés, op. cit., I, p. 68.
41. Dr Berthier, « Le surveillant d’aliénés », Journal de médecine mentale,
III, 1863, p. 49.

255
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

contractuelles ne fournissent plus guère l’occasion. Même


sous l’Ancien Régime, la liberté de l’administrateur d’une
maison de force était limitée par l’autorité ayant procédé
au placement qui en général décidait aussi du régime inté-
rieur (« force », « demi-force » et « liberté ») et de la
durée du séjour. Maintenant, c’est l’organisation de toute
la vie quotidienne du malade qui est à la discrétion du
« système des quartiers » décrit par Parchappe 42 et analysé
par Goffman 43 : le malade progresse ou régresse dans la
hiérarchie des services en fonction d’un jugement « médi-
cal » qui sanctionne en fait le plus souvent la docilité dont
il fait preuve par rapport aux règles et aux valeurs de
l’institution. Quant à la durée du séjour, elle dépend lar-
gement du médecin dans la double modalité du placement
d’office et du placement volontaire : c’est lui qui demande
au préfet la sortie dans le premier cas ; c’est lui qui la
décide dans le second ou qui, au contraire, peut demander
la transformation du placement volontaire en placement
d’office, si la famille sollicite la sortie contre son avis –
et ses jugements sont presque toujours entérinés par le
préfet. Sinon d’un droit de vie et de mort, il s’agit au
moins du droit d’ôter ou de rendre la liberté, de sus-
pendre toutes les garanties civiles dont jouissent « nor-
malement » les citoyens, et cela pour une durée indéfinie.
Comment le psychiatre renoncerait-il à la direction de
ce « phalanstère » d’un genre nouveau ? « Les aliénés
réunis dans un asile doivent, avons-nous dit, réaliser jus-
qu’à un certain point l’utopie, irréalisable partout ailleurs,
du phalanstère dans lequel le travail de chacun vient
concourir au bien-être de tous 44.
L’asile se propose ainsi comme une réalisation au moins
approchée des rêveries perfectionnistes des réformateurs
sociaux qui fleurissent à l’époque (Cabet, Fourrier, les
tentatives de communes agricoles anarchistes, etc.).
Curieux renversement par lequel l’entreprise la plus
concertée d’assujettissement des hommes prend figure de
modèle pour les tentatives d’affranchissement libertaire.
Sur cette base se développe une abondante littérature psy-
42. M. Parchappe, Des principes à suivre dans la construction des asiles
d’aliénés, Paris, 1851.
43. E. Goffman, Asiles, op. cit.
44. A. Foville, Des aliénés, op. cit., p. 199.

256
LA LOI ET L’ORDRE

chiatrique relative au travail, sur laquelle on fera l’im-


passe ici pour ne pas alourdir l’exposé. Voie qui mène à
la moderne ergothérapie. L’idéologie du traitement moral
fournit une rationalisation immédiate aux tentatives de
rentabilisation économique de l’asile. Le travail étant
apprentissage de l’ordre, de la régularité, de la discipline
(on dira bientôt qu’il est « resocialisant »), il va cons-
tituer de plus en plus l’axe du traitement moral. Les
« bénéfices secondaires » d’ordre économique seront
évidemment les bienvenus.
Par exemple, Berthier présente ainsi la double rationa-
lisation du travail thérapeutique : « Tel est le but primitif
et fondamental du travail dans nos maisons de santé :
distraire, régulariser, employer car, selon le mot de
Franklin, qui ne fait rien est près de mal faire. Ce n’est
qu’en dernier lieu qu’a surgi l’idée économique. (...) Ce qui
n’avait été, dans le principe, qu’un moyen de récréation
ou de discipline devint ainsi, par une heureuse extension,
une précieuse ressource budgétaire 45. » Encore une
heureuse coïncidence. On pourrait faire une typologie de
cette littérature psychiatrique sur le travail selon qu’elle
met l’accent sur l’un ou l’autre de ces pôles. Mais,
qu’elle soit inspirée par un souci de moralisation ou de
rentabilisation, ou par les deux, la référence à Benjamin
Franklin et à « l’esprit du capitalisme » en donne la clef.
Cette justification médicale de la surexploitation des
malades va commander aux aspects les plus odieux de l’or-
ganisation de la vie asilaire : chantage exercé sur le malade
par la distribution ou la rétention de petits privilèges,
enfermement à vie de « bons malades » dont le travail
gratuit est indispensable à l’équilibre économique de l’ins-
titution, etc. Ces pratiques ont été récemment dénoncées.
Elles ont entretenu une sorte d’utopie autarcique selon
laquelle ce « petit gouvernement absolu » pourrait sub-
venir lui-même à la totalité de ses besoins. Ainsi l’esprit
technocratique avant la lettre du baron Haussmann a-t-il
conçu un plan d’équilibre financier des asiles sur la double
base du travail des malades et de l’accueil d’un nombre
judicieux de pensionnaires payants 46. Il n’y a que l’auto-
45. Dr Berthier, « Du travail comme élément de thérapeutique mentale »,
Journal de médecine mentale, 1863, III, p. 119.
46. B. Haussmann, Mémoires, op. cit., p. 229.

257
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

reproduction du système qui ne soit pas assurée, puisque


les rapports sexuels sont rigoureusement prohibés. Néan-
moins, le recrutement est toujours garanti.
Il ne s’agit pas d’une simple rêverie d’administrateur
(d’ailleurs, apparemment, Haussmann n’était pas un
rêveur). Les psychiatres s’y sont largement associés, mani-
festant par là une nouvelle fois leur attachement à leur
mandat de gestionnaires responsables. Plus généralement,
ils se sont identifiés à « cette organisation formée de toutes
pièces et présentant une force de cohésion irrésistible qui
finit tôt ou tard par vaincre tous les obstacles 47 ». Com-
ment auraient-ils pu faire autrement, puisqu’elle ne fait
que multiplier leur propre pouvoir ?
Ainsi le mouvement aliéniste dans sa majorité va-t-il
être amené à penser ses possibilités de développement
à travers la simple croissance quantitative du modèle asi-
laire. Même si ce programme avait été suivi – ce qui
ne fut pas le cas pour les raisons administratives et finan-
cières évoquées plus haut –, il se condamnait à laisser
échapper des dimensions qualitatives du pathologique
dont la proportion, par rapport aux « cas » qui relèvent
de l’internement, allait se révéler chaque jour plus grande.
Le modèle asilaire conditionne ainsi à son tour une
sorte de modèle idéal de malade relevant de la psychiatrie :
indigent, exhibant de grands épisodes pathologiques spec-
taculaires, dangereux ou incurable. Tel va être le socle de
la pratique aliéniste et, en somme, son matériel privilégié.
Il n’est que de le décrire pour se rendre compte à quel
point il est limité. Psychiatrie pour pauvres, mais aussi
pauvre psychiatrie, qui est obligée de « choisir » ses
sujets en fonction de critères essentiellement négatifs :
ceux qui sont le plus éloignés de la culture médicale,
ceux qui ont le plus de chance de se révéler incurables,
ceux qui sont les plus pauvres à la fois en argent et en
« insight » pour récompenser le médecin de ses peines.
Celui-ci devait rêver déjà au Yarvis syndrom 48. En tous
cas, il devait observer avec regret la montée des « petits
47. E. Renaudin, Études médico-psychologiques sur l’aliénation mentale,
Paris, 1854, p. 8.
48. Young, Attractive, Rich, Verbal, Intelligent, Sophisticated, « Yarvis »,
sigle en usage en Amérique du Nord pour qualifier le client idéal de la
psychanalyse, type exactement inversé du patient d’asile.

258
LA LOI ET L’ORDRE

mentaux », toute une clientèle plus riche, plus intéres-


sante, plus gratifiante, plus nombreuse, qu’il allait devoir
abandonner à la pratique privée ou universitaire 49.

PRIVÉ-PUBLIC.

Sans doute a-t-il existé dans les marges du système


quelques régulations qui ont un peu assoupli le caractère
caricaturalement rigide de son fonctionnement. D’abord,
le malade modal de l’asile précédemment campé est bien
un type idéal : il en existait à coup sûr de plus « intéres-
sants », médicalement et socialement, y compris dans le
service public. Mais c’est surtout l’embryon d’un secteur
privé qui a commencé à draîner un autre type de popu-
lations. Il s’agit d’une organisation déjà complexe, bien
que les renseignements que l’on possède sur son fonc-
tionnement réel soient fragmentaires.
En premier lieu, l’institution maintenant oubliée des
pensionnaires payants dans les asiles publics. Seuls les
indigents bénéficient de la gratuité des soins. Mais les
autres malades peuvent payer un prix de journée, et de ce
fait entrer dans une des trois ou quatre classes dont les
privilèges augmentent en fonction du prix de la pen-
sion 50. Si la dernière classe diffère très peu du régime
commun, dans la première les aliénés fortunés peuvent
même avoir leurs propres domestiques. Phénomène loin
d’être négligeable, même du simple point de vue quanti-
tatif. En 1874, sur les 40 804 malades enfermés dans les
« établissements spéciaux » (maisons de santé privées
exclues), les inspecteurs généraux Constans, Lunier et
Dumesnil comptent 5 067 aliénés qui ne sont pas au
régime commun 51.
Ces pensionnaires aident à assurer l’équilibre financier
de l’établissement. Mais ils bénéficient aussi d’un régime
plus personnalisé. Dans quelle mesure leur « tableau
49. Freud a eu la lucidité de voir là un marché à prendre, et l’honnêteté d’y
reconnaître une motivation à « inventer » la psychanalyse. Cf. le début de Ma
vie et la psychanalyse.
50. Renaudin recommande trois classes de pensionnaires dans les asiles
publics et décrit sommairement leurs caractéristiques : Commentaires médico-
administratifs, op. cit., p. 327-328.
51. Constans, Lunier et Dumesnil, Rapport sur le service des aliénés en
1874, op. cit., p. 153.

259
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

clinique » était-il différent de celui du tout-venant des


malades ? Il est difficile de répondre avec certitude, car
il n’existe guère de documentation précise sur la ques-
tion. Mais il est très probable que ces facilités devaient
conduire vers l’asile des populations dont les caractéris-
tiques non seulement sociales, mais encore psychopatho-
logiques, différaient de celles des indigents.
L’assouplissement du régime était encore plus accusé
dans les maisons de santé privées spécialisées dans le trai-
tement des aliénés. Le même rapport de 1874 en recense
vingt-cinq en 1872. Elles regroupent alors 1 632 pen-
sionnaires, presque toujours à raison de moins de cent
par établissement 52. Elles comportent aussi des classes 53.
Certaines ont été fondées par des aliénistes, et non des
moindres : la maison d’Esquirol près du Jardin des
Plantes, transférée ensuite à Ivry, et qu’il dirige avec son
beau-frère Mitivié ; la maison de Vanves fondée par
Falret et Voisin, une autre à Paris dirigée par Brière de
Boismont... Un certain nombre d’aliénistes se partagent
ainsi entre le privé et le public. D’autres se consacrent
exclusivement au privé, comme le neveu de Pinel, Casimir,
qui possède et dirige le château Saint-James à Neuilly.
D’autres établissements enfin appartiennent à des parti-
culiers, mais emploient des médecins résidants ou consul-
tants, comme la pension Belhomme, où Pinel faisait déjà
des vacations avant la Révolution, ou la maison Blanche,
où Guy de Maupassant fut soigné 54. Affaires lucratives
sans aucun doute, puisque le prix de la pension à la
maison d’Esquirol est de 6 000 F par an, chiffre à com-
parer avec le prix de journée du régime commun dans
les asiles publics, entre 1 F et 1,25 F (6 000 F, c’est
aussi le traitement annuel d’un médecin directeur d’asile
de première classe).
Il existait encore un troisième type d’établissement dont

52. Ibid., p. 154.


53. C. Pinel, « De l’isolement des aliénés sous le rapport hygiénique, patho-
logique et légal », Journal de médecine mentale, 1861, I, p. 221.
54. Cf. dans la rubrique « Variétés » du Journal de médecine men-
tale, 1863, III, p. 398-399, la liste des maisons privées qui, « dans la capitale
ou dans la banlieue, offrent un refuge aux pensionnaires des classes
élevées », avec le nom des directeurs. On constate ainsi par exemple que trois
maisons étaient au nom de la famille Brière de Boismont.

260
LA LOI ET L’ORDRE

la fonction est difficile à définir faute de documents : les


maisons privées qui ne sont pas spécialisées dans le trai-
tement des aliénés. On sait qu’elles sont nombreuses, de
l’ordre de deux cents à Paris. Elles ne sont pas régies par
la loi de 1838, et donc en principe elles ne peuvent rece-
voir d’aliénés. Mais – comme c’est encore le cas aujour-
d’hui – certaines d’entre elles devaient accueillir un
certain nombre d’aliénés de bonne famille, en leur évitant
cet étiquettage. Et surtout elles devaient drainer dans
les classes fortunées une part de cette pathologie plus
légère, qui ne relève pas de l’aliénation au sens étroit
défini par la loi de 1838.
Enfin, les aliénistes devaient jouer fréquemment un
rôle de consultants auprès de leurs pairs : membres de la
commission administrative de l’hôpital ou du Conseil géné-
ral, relations mondaines, etc., qui pouvaient leur deman-
der conseil lorsqu’un membre de la famille ou un proche
manifestait des troubles psychiques. Ébauche de la cons-
titution d’une pratique psychiatrique privée dont l’histoire,
apparemment, n’a pas été faite 55.
Quel a pu être l’impact de ce système privé sur le
public ? Casimir Pinel, qui est d’ailleurs à la fois juge et
partie, ne cache pas ses préférences : « Malgré le gran-
diose des constructions, la bonne administration et la
savante direction médicale, par cela même que leur desti-
nation est de recevoir les pauvres, les asiles publics ne
sauraient, quand l’option est possible, entrer en paral-
lèle avec les maisons privées 56. » Cependant, outre cette
concurrence, limitée d’ailleurs puisque les deux systèmes
ne s’adressent pas à la même population, le privé a pu
avoir une fonction de modèle, accentuée par le fait que
55. Faute de documents d’époque, citons une opinion, récente mais autori-
sée, sur une situation dont on trouve aujourd’hui encore des traces, surtout en
province : « [Le psychiatre] diffuse dans une certaine mesure son savoir psy-
chiatrique, et il le délègue en général aux divers notables qu’il est amené
normalement à fréquenter dans l’exercice de ses propres fonctions de notable
départemental. En particulier, il est en même temps, en général, directeur de
l’asile départemental ; de ce fait, il a des contacts avec les conseillers généraux,
qui sont en même temps des maires, pour la discussion du budget de l’hôpital.
De même, les divers chefs de service départementaux sont en contact avec lui ;
l’inspecteur d’académie lui parle de l’institutrice qui présente des troubles
mentaux, les maires lui parlent, etc. » G. Daumezon, in Histoire de la psychia-
trie de secteur, Recherches, no 17, mars 1975, p. 22.
56. C. Pinel, « De l’isolement des aliénés », loc. cit., p. 221.

261
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

certains aliénistes avaient les deux types de pratique.


Philippe Pinel lui-même a fait une peinture particulière-
ment élogieuse de la maison d’Esquirol : « Dans l’établis-
sement si connu et si digne de l’être du docteur Esquirol,
chaque aliéné a un domestique exclusivement attaché à
son service, qui couche toujours à côté de lui, et même
dans sa chambre lorsqu’on le juge nécessaire 57. » « C’est
durant des visites familières ou la promenade que le doc-
teur Esquirol applique avec habileté le traitement moral,
au déclin de la folie ou durant la convalescence. Il console
l’un, encourage l’autre, s’entretient avec un mélancolique
et cherche à dissiper ses illusions chimériques. (...) Aussi-
tôt que l’aliéné donne des signes non équivoques de
convalescence, il est admis à la table commune avec le
médecin. (...) On se réunit pour déjeuner, pour jouer
au billard, pour se livrer à certains jeux ; une partie de
la soirée se passe dans un vaste salon pour jouir de la
musique et, lorsqu’on ne prévoit point d’inconvénients,
on donne la liberté au convalescent d’aller se promener
avec son domestique au Jardin des Plantes, ou bien en
voiture à la campagne 58. »
La psychiatrie affectionne les « expériences-pilotes »
(cf. aujourd’hui « l’expérience du XIIIe arrondissement »
ou la clinique de La Borde) qui servent souvent de cou-
verture à une situation générale beaucoup moins bril-
lante. Le traitement moral aurait-il eu aux yeux des
médecins une telle crédibilité s’il n’avait été pensé, en
partie du moins, à partir de ce prisme miniaturisé ?
N’était-ce pas une extrapolation aventureuse – ou une
rationalisation avantageuse – de le transplanter comme
tel dans des asiles de plus en plus populeux 59 ?
Ce n’est d’ailleurs pas seulement pour le traitement

57. Ph. Pinel, Traité médico-philosophique..., op. cit., p. 227.


58. Ibid., p. 374-375.
59. Cf. G. Lanteri-Laura, « La chronicité dans la psychiatrie française
moderne », Annales, 1972, III. Avec les historiens de la psychiatrie Lanteri-
Laura tend cependant à trop durcir l’opposition entre une première psychiatrie
esquirolienne, humaniste et libérale, et sa dégradation dans les grands asiles
de la fin du XIXe siècle, lorsque l’organicisme conduit les médecins à se résigner
à l’incurabilité des malades. Cette évolution n’est pas négligeable (cf. infra,
chap. VII), mais les caractéristiques essentielles de la pratique aliéniste (et, en
premier lieu, l’autoritarisme du médecin et le traitement en masse des malades)
sont données d’emblée, dès Pinel.

262
LA LOI ET L’ORDRE

moral que cette fonction de modèle a pu jouer. C’est


ainsi qu’on apprend au détour d’une lecture (car il
n’existe pas de sources spécifiques sur les maisons privées)
que « l’établissement d’Ivry fondé par Mitivié et Esquirol,
et surtout le quartier des agités construit de toutes pièces,
a servi pendant longtemps de modèle aux médecins spé-
ciaux et aux architectes et il a été le point de départ des
améliorations qui ont été apportées depuis cette époque
dans la construction des asiles d’aliénés 60 ».
Autant qu’on puisse en juger, l’existence embryonnaire
d’un secteur privé a donc dû avoir un rôle plus important
qu’il n’est dit en général pour l’équilibre d’ensemble du
système. Il a permis aux plus riches d’échapper à la misère
du régime commun. Il a dû accueillir, dans ces classes
aisées, des tableaux cliniques plus « légers » que ceux que
présentaient le tout-venant de la population asilaire :
aliénés moins souvent dangereux sans doute, et présentant
des symptômes se rapprochant davantage des troubles
névrotiques. Il a enfin fourni des « modèles » d’organisa-
tion et des schémas de traitement qui ont aidé à recouvrir
d’un voile pudique la grande misère des asiles publics.
Casimir Pinel oppose ainsi les asiles publics, dans les-
quels « c’est surtout sur l’hygiène et l’exacte discipline
qu’il faut compter », aux cliniques dans lesquelles,
« n’ayant à soigner qu’un petit nombre de malades, le
médecin, aidé d’un ou deux adjoints, peut très bien exercer
sur eux une action directe et constante ; en d’autres termes,
unir pour eux à l’ensemble des influences hygiéniques les
bienfaits du traitement dit moral 61 ». Sans doute. Mais
l’habileté des aliénistes a été de faire de ces « influences
hygiéniques » et des exigences disciplinaires commandant
le traitement en masse des aliénés indigents une partie
intégrante, et même la partie essentielle, du traitement
moral lui-même. Et, s’il existe certaines différences entre
ces traitements disciplinaires collectifs et une intervention
personnalisée, Falret va jusqu’à faire de cette disparité, qui
s’explique par une différence de classe entre les popula-
tions prises en charge, un retard par rapport au savoir :
« Le traitement moral peut être divisé en traitement géné-
60. Ch. Loiseau, « Éloge de Mitivié », Annales médico-psychologiques,
mars 1872, p. 124.
61. C. Pinel, « De l’isolement des aliénés », loc. cit., p. 224.

263
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

ral ou collectif, et en traitement individuel. (...) Si la


Science était plus avancée, le traitement individuel pour-
rait occuper le premier rang. (...) Dans l’état actuel de
notre médecine, le traitement collectif est notre plus pré-
cieuse ressource. Le traitement individuel posé en système
exclusif conduirait, si l’on n’y prenait garde, à la négation
de toute règle générale en thérapeutique, à la négation de
toute science ; transformant ainsi la Science en art, on
abandonnerait le malade à tous les caprices de l’instinct
ou de l’inspiration du moment 62. » Par contre, le traite-
ment collectif « se trouve applicable à tous les malades,
puisqu’il s’attaque à des dispositions communes à tous 63 ».
Oscillation significative : ce qui vient d’être présenté
comme une quasi-supériorité du traitement collectif appa-
raît maintenant comme un déficit du point de vue du
savoir : « Nous avons désiré que vous emportiez la con-
viction rassurante que, si la science spéciale que nous cul-
tivons est malheureusement peu avancée sous le rapport
individuel, nous possédons au moins quelques principes
bienfaisants de traitement général, appliqués avec succès
dans les asiles les mieux dirigés de tous les pays 64. »
Bien entendu, la conciliation réelle – qui permet d’être
« rassuré » – est d’ordre social et politique : soins person-
nalisés pour ceux qui les payent, enrégimentement des
masses de pauvres. Médecine « libérale » et médecine
collective, tout est pour le mieux dans le meilleur des
mondes. Pour le commun, « la vue de la soumission géné-
rale prépare l’obéissance individuelle 65 », tandis que le
riche commence déjà à livrer sa subjectivité dans une
relation duelle. Ce double registre est celui sous lequel
a toujours fonctionné la médecine mentale. On sait que
l’on n’est pas sorti de ce régime, qui qualifie la pratique
psychiatrique et psychanalytique comme pratiques de
classe 66. Mais leur complémentarité se dissimule aujour-
d’hui, avec la psychanalyse, sous des rationalisations plus
subtiles que celle de Falret.
62. J. P. Falret, Des aliénés et des asiles d’aliénés, op. cit., p. 682.
63. Ibid., p. 686.
64. Ibid., p. 699.
65. Ibid., p. 707.
66. Une caractéristique trop peu remarquée corrige le fonctionnement
de classe de la psychiatrie, mais seulement pour les malades les plus grave-
ment atteints, et à leur détriment. Plus un sujet est sérieusement

264
LA LOI ET L’ORDRE

Les correctifs et même les modèles qu’apporte au


système général l’embryon d’une pratique de type privé
ne sont donc pas négligeables. Cependant, ils restent rela-
tivement marginaux. Le centre de gravité des activités
psychiatriques reste bien, et de loin, l’asile, hôpital pour
les pauvres, les grands fous et les chroniques, espace tout
entier dominé par les contraintes rigides de l’internement.
Ce qui rend compte à la fois de l’extraordinaire perma-
nence et de la fragilité de la synthèse asilaire. Elle a
traversé toute l’histoire de la psychiatrie comme la « bonne
forme » au sens gestaltiste du mot. Ce faisant, elle a ébloui
les yeux de ses partisans, et doublement.
Dans le monde de l’internement, déjà, la systématicité
de la cohérence asilaire a inspiré une sorte de rationalisme
morbide qui a fait écran devant des situations réelles de
plus en plus dégradées : surencombrement, misère maté-
rielle, absence d’activités thérapeutiques, violence quoti-
dienne, etc., ont été comme sublimés par un discours
rationnel proche du délire sur les bienfaits de l’isolement,
la rigueur médicale des classifications, l’efficacité du trai-
tement moral... Long sommeil dogmatique du psychiatre
qui a continué à se penser médecin alors qu’il n’était plus
que le gardien de l’ordre asilaire, cet immense cimetière
qui a englouti des centaines de milliers d’existences déses-
pérées.
En dehors de l’asile aussi, la domination de la forme
asilaire a laissé sans statut reconnu tout un ensemble de
pratiques à travers lesquelles la médecine mentale pouvait
aussi bien et sans doute mieux assouvir ses ambitions.
Pourtant, on l’a vu, les investissements extra-hospitaliers
de la psychiatrie sont pratiquement contemporains de sa
réussite asilaire. Mais ils vont être contraints de se
développer d’une manière sinon clandestine, du moins
subordonnée à ceux pour lesquels la loi de 1838 confisque
la légitimité officielle.

et longuement malade, plus il perd ses privilèges de classe. La famille se lasse


de consulter des sommités médicales et de payer sans résultat des pensions
prohibitives. Le fou de bonne famille peut se retrouver ainsi chronique d’asile,
mais à la suite d’un cheminement plus lent et moins nécessaire que celui de
l’indigent.
chapitre 7
le passage : de l’âge d’or
à l’aggiornamento

On a tenté en somme de recomposer l’agencement d’une


machine. Comment la disposition des pièces du complexe
asilaire et l’enchevêtrement de ses trames produit un cer-
tain nombre d’effets : elle conquiert un marché, promeut
ses agents et sélectionne ses patients, code des comporte-
ments, travaille un tissu institutionnel, trace des fron-
tières et établit des têtes de pont avec d’autres instances,
etc. La suite, ce sera d’opérer le même montage / démon-
tage de l’appareil contemporain. Propos qui donc, même
dans son recours à l’histoire, n’est pas d’ordre proprement
historique, et dont la réalisation n’implique pas de suivre
le déroulement chronologique de toutes les étapes qui ont
mené à la métamorphose actuelle.
Cependant, la nouveauté de la situation psychiatrique
contemporaine s’est lentement dégagée des sillons creusés
par l’ancienne organisation. Les innovations en apparence
les plus imprévues marquent autant de tentatives pour
échapper à d’anciennes contradictions. C’est en ce sens
précis que la préhistoire et l’histoire de la médecine men-
tale sont des conditions nécessaires à la compréhension
de sa modernité. Il n’est même pas certain qu’une alter-
native qui ferait complètement l’économie de l’ancien
complexe asilaire puisse aujourd’hui se penser. En tout
cas, c’est à partir de cet héritage qu’elle devra se cons-
truire. Il faut donc, au minimum, dégager les principales
lignes de décomposition et de recomposition qui condui-
sent à l’organisation actuelle du paysage psychiatrique.

PREMIERS ACCROCS.

Dès 1864, Jules Falret écrit : « De toutes parts on attaque


la loi de 1838 et les asiles d’aliénés. Dans la presse,

266
LE PASSAGE : DE L’ÂGE D’OR À L’AGGIORNAMENTO

dans les livres, dans les congrès scientifiques, on cherche


à combattre les principes qui servent de base à nos asiles
depuis soixante ans. On propose de tout renverser, de tout
détruire, et l’on ne veut rien moins qu’établir une réforme
radicale dans les idées et dans les faits. Une véritable
croisade est prêchée depuis quelques années contre l’orga-
nisation actuelle des établissements d’aliénés par des hom-
mes de cœur et de conviction, mais qui ne connaissent pas
assez ces malades, et le flot, qui monte tous les jours,
menace de tout envahir et d’accomplir une véritable révo-
lution dans les principes qui dirigent les médecins et les
administrateurs des asiles d’aliénés depuis le commence-
ment de ce siècle 1. »
À partir de 1860 apparaissent en effet une série de cri-
tiques qui, bien qu’elles ne soient pas concertées, portent
simultanément sur chacun et sur tous les éléments de la
synthèse aliéniste.

1. La loi.
« La loi de 1838 fut accueillie avec une faveur marquée
au moment de sa promulgation ; pendant vingt ans, elle a
été louée sans réserve et plusieurs puissances étrangères
l’ont empruntée. Vers 1860, un revirement se produisit
dans le public ; des critiques ardentes furent dirigées contre
cette loi, qui avait été ratifiée par l’opinion publique et,
pour répondre aux vœux qui se produisaient avec instance,
le gouvernement créait en 1869 une commission chargée
de rechercher les réformes pouvant être utilement intro-
duites 2. »
Ce sera le premier d’une bonne vingtaine de projets
de réformes, dont le cycle n’est pas fini puisque, au
moment où paraît cet ouvrage, la Commission des libertés
de l’Assemblée nationale a repris le problème. Vrai ser-
pent de mer, mais dont l’examen réserve pourtant quelques
enseignements.
Le problème est levé par la dénonciation d’internements
arbitraires. Tentative de revanche d’un pouvoir judiciaire

1. Discussion à la Société médico-psychologique, in Annales médico-


psychologiques, 1865, p. 248.
2. M. Proust, « Rapport sur la législation relative aux aliénés criminels »,
Bulletin de la Société générale des prisons, déc. 1879, p. 882.

267
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

brutalement évincé par la loi. Mais aussi arrière-plan poli-


tique : la presse, muselée par l’Empire, cherche des cibles
indirectes pour prendre à partie l’absolutisme du régime.
Ainsi la première affaire concerne un certain Sandron,
interné alors qu’il se disait prêt à mettre en cause, par
l’intermédiaire de lettres compromettantes qui auraient
été en sa possession, une importante personnalité récem-
ment ralliée à l’Empire 3. Dangereux persécuté-persécuteur,
ou opposant politique que l’on fait taire ? Ce n’est pour-
tant pas clairement un conflit de la « gauche » contre la
« droite ». Peu après, une infirmière de l’asile de Châlons-
sur-Marne lance une pétition qui dénonce « l’omnipotence
médicale exercée sans contrôle sérieux ». Cependant l’en-
quête, ou ce qu’en rapportent les aliénistes, découvre que
l’infirmière aurait été inspirée par l’aumônier de l’hôpital.
« Obscurantisme religieux » contre « lumière de la
science », nouvel épisode 4.
Le Sénat prend pourtant la pétition au sérieux, nomme
une commission d’enquête, mais son rapporteur absout
la loi en 1867 5. Cependant, l’opposition reprend la ques-
tion et une première proposition de révision de la loi est
déposée devant la Chambre des députés en 1870 par Gam-
betta en personne. Elle n’aboutira pas, en raison des évé-
nements qui vont entraîner la chute de l’Empire. Le
problème, c’est qu’aucune des suivantes n’aboutira davan-
tage, quelles que soient les raisons événementielles de
l’ajournement.
Cette première tentative de révision était pourtant une
des plus audacieuses. À la différence de la plupart de
celles qui suivront, elle ne se contente pas de demander
le renforcement de l’autorité judiciaire. Elle propose la
constitution d’un véritable jury, qui aurait le pouvoir de
décider souverainement des admissions 6. Elle contient

3. Cf. H. Desruelles, « Histoire des projets de révision de la loi de 1838 »,


Annales médico-psychologiques, 1938, p. 585 et sq.
4. Cf. C. Pinel, « Quelques mots sur les asiles d’aliénés et la loi de 1838 à
propos d’une pétition au Sénat », Journal de médecine mentale, IV, 1864.
5. Cf. Th. Roussel, Rapport au Sénat de la commission relative à la révision
de la loi du 30 juin 1838, op. cit.
6. Les aliénistes se sont beaucoup gaussés de cette proposition de constituer
un jury incluant des profanes. C’est pourtant la procédure qui s’est imposée
dans chaque État aux États-Unis ; cf. B. Ennis, L. Siegel, The Rights of Mental
Patients, New York, 1973.

268
LE PASSAGE : DE L’ÂGE D’OR À L’AGGIORNAMENTO

aussi de violentes attaques contre « la résistance acharnée


de la médecine aliéniste, qui a fait la loi, qui l’applique,
et qui en vit ». « Permettez à l’école aliéniste d’élever à
la hauteur d’un principe de jurisprudence cet aphorisme
qui peut mener loin : la folie n’est visible qu’à l’œil d’un
homme de l’art, et dites quel Français est sûr de ne pas
aller coucher ce soir à Charenton 7. »
Il est inutile d’entrer dans le détail des projets succes-
sifs de révision. À peu près tous se caractérisent par leur
juridisme. Il s’agit, à travers des variantes techniques,
de refaire du pouvoir judiciaire un partenaire actif dans
le processus de sélection. Cette critique juridique suscite
des mises en accusation parfois violentes contre l’école
aliéniste. Mais la chasse à l’arbitraire focalise l’attention
des contestataires. Ce qui est recherché, c’est un ensemble
indiscutable de garanties qui devraient être inscrites dans
la lettre de la loi et rectifier le déplacement de pouvoir
que les législateurs de 1838 ont entériné sous la pression
des aliénistes. Schématiquement, on peut donc interpréter
ces polémiques comme autant de tentatives, de la part du
pouvoir judiciaire et des orientations légalistes qui le sou-
tiennent, de prendre une revanche sur 1838.
Face à ces mises en cause, la position des psychiatres
est remarquablement homogène pour défendre la loi
– dans l’intérêt des malades, bien entendu. On se sou-
vient de l’opinion de Falret, pour lequel les dispositions
de la loi étaient « applicables à tous les temps et à tous
les pays, aussi indélébiles que l’aliénation mentale elle-
même 8 ». Le temps passant, certains aliénistes admettent
quelques retouches de détail, quelques adaptations tech-
niques mineures portant exclusivement sur ses conditions
d’application. Mais la loi demeure excellente « dans son
principe ». Là-dessus, il n’y a pas la moindre dissonance :
« Ne nous lassons pas de dire que la folie crée pour
celui qui en est atteint des conditions tout exceptionnelles.
(...) La loi de 1838 est bonne ; s’il y a eu des abus, et
M. de Bosredon a pu dire qu’il n’en avait pas été relevé
un seul par la commission, c’est que la loi n’avait pas été
rigoureusement exécutée. Elle répond aux besoins de la
7. Cité in Th. Roussel, Rapport au Sénat de la commission relative à la
révision de la loi du 30 juin 1838, op. cit., p. 298-299.
8. J. P. Falret, Des aliénés et des asiles d’aliénés, op. cit., p. 713.

269
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

société moderne, elle protège l’individu par les précau-


tions qu’elle a accumulées autour de l’entrée, par les
facilités qu’elle a données aux sorties. Les législateurs
qui l’ont préparée, les Chambres qui l’ont acceptée, ont
voulu que l’idée d’un malade à traiter, à guérir, dominât
partout. En laissant au médecin le droit de décider ce
qu’il était utile, opportun de faire, ils ont donné au corps
médical français un témoignage de haute confiance, dont
il s’est toujours montré digne 9. »
Dialogue de sourds donc, mais qui tient à ce que le
problème est encore vu par le petit bout de la lorgnette :
renforcer les garanties légales de l’application de la loi.
Seuls des marginaux comme Garsonnet 10 mettent en ques-
tion son principe : « Chose étrange : on a permis à la
médecine aliéniste de faire une loi, on n’a pas songé à
lui demander si elle avait une science. (...) Qu’est-ce en
définitive que la loi des aliénés ? Pas autre chose que la
thérapeutique aliéniste élevée à la hauteur d’une institu-
tion ; quand on aura jugé la thérapeutique, on aura jugé la
loi 11 ». Mais ce n’est qu’à partir du XXe siècle que les

9. A. Motet, « Des aliénés et de la responsabilité médicale », discours


prononcé à la Société de médecine de Paris, Journal de médecine men-
tale, X, 1870, p. 87.
10. Garsonnet, maître de conférence à l’École normale, a fait deux séjours
à Charenton, à la suite, dit-il, « d’égarements momentanés ». Il a le sentiment
qu’il y serait resté à vie sans des interventions amicales dues à sa position
sociale. Il représente, comme plus tard J. Lemoine, auteur d’un autre éloquent
pamphlet contre la loi de 1838 (Le régime des aliénés et la liberté individuelle,
op. cit.), ces « privilégiés » passés par l’appareil psychiatrique qui ont réussi
à se tirer d’affaire grâce à leurs relations ; ce sont à peu près les seuls aussi,
parmi les victimes du système, dont le témoignage ait réussi à passer les murs
de l’asile. Le ton et le niveau de leurs critiques sont tout différents de celles
des professionnels et des administrateurs. Garsonnet, en particulier, articule
tous les éléments que l’on retrouvera dans les contestations les plus modernes
de la psychiatrie. Si l’originalité de l’antipsychiatrie a effectivement été, à la
différence des critiques techniques, de dénoncer ce nouveau type de rapports
de force que met en jeu la médecine derrière les rapports de sens des ratio-
nalisations thérapeutiques, Garsonnet est bien sans aucun anachronisme un
antipsychiatre qui dénonce à tous les niveaux de la pratique aliéniste « cette
autorité médico-légale exorbitante, ce despotisme illimité qui dépasse celui
du planteur sur le nègre » (La loi des aliénés, nécessité d’une réforme, Paris,
1869, p. 27). Mais le fait le plus significatif est que de telles critiques sont
restées ensevelies pendant un siècle, brisées par la complicité d’un public
indifférent et d’un corps de professionnels attaché à la défense de ses privi-
lèges.
11. M. Garsonnet, La loi des aliénés, nécessité d’une réforme, op. cit., p. 41
et 43.

270
LE PASSAGE : DE L’ÂGE D’OR À L’AGGIORNAMENTO

critiques commenceront à prendre en compte ce rapport


entre la législation et le problème de la nature de la
maladie mentale. Un certain nombre de psychiatres com-
prendront alors que la loi impose une définition trop
étroite de l’aliénation, et la question de sa révision ouvrira
un débat interne dans le mouvement 12.

2. Le dispositif institutionnel.
La critique institutionnelle a marqué d’emblée des
entailles plus profondes dans la construction aliéniste, car
elle a été plus interne, et elle a révélé des contradictions
qui commençaient à se poser au ras de la pratique quoti-
dienne.
Une discussion s’ouvre à la séance de juillet 1860 de la
Société médico-psychologique 13 à propos de la fameuse
colonie agricole de Gheel en Belgique qui, depuis le Moyen
Âge, recevait des aliénés dans un état de semi-liberté, sous
la responsabilité de paysans nourriciers. La Société décide
qu’une commission se rendra à Gheel, et Jules Falret lit
le rapport à la séance du 30 décembre 1861. Beau monu-
ment d’ethnocentrisme aliéniste : « On est vraiment stu-
péfait et effrayé quand on voit les paysans laisser cir-
culer librement les aliénés au milieu de leurs familles, de
leurs filles et de leurs enfants, leur confier des armes et
des outils. (...) Le sentiment qui domine à Gheel (...), c’est
la confiance vraiment exagérée dans les aliénés et dans
leur caractère inoffensif 14. » « Même à ce point de vue
du traitement général exercé par les localités et par les

12. Cette question sera traitée dans le prochain ouvrage.


13. La Société médico-psychologique regroupait les principaux aliénistes.
Elle se réunissait tous les mois et discutait des questions d’actualité, en
général sur la base d’un mémoire lu par un des membres ou par un corres-
pondant provincial ou étranger. Certaines discussions sur les points chauds
(la monomanie, l’influence de la civilisation sur la folie, la dégénérescence,
les différents modes d’assistance aux aliénés, etc.) ont occupé plusieurs séan-
ces, et ont rebondi plusieurs fois. Les comptes rendus des séances se trouvent
dans les Annales médico-psychologiques et constituent une des meilleures
sources pour une analyse fine de l’évolution du milieu. La revue paraît sans
interruption depuis 1843, la Société médico-psychologique tient toujours ses
séances, mais, après 1945, elle s’est mise à regrouper le courant le plus
conservateur de la profession. Le Journal de médecine mentale, dirigé par
Delasiauve, est également une source précieuse, mais il n’a paru que dix ans
(1860-1870).
14. Annales médico-psychologiques, 1862, p. 15.

271
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

personnes, l’absence totale de l’ordre, de la règle et de


la discipline, auxquels tous les médecins aliénistes ont
attaché une véritable importance, doit être considérée
comme une lacune très regrettable de l’organisation inté-
rieure à Gheel 15. »
Cependant, comme il doit reconnaître qu’il n’y a guère
d’accidents, Falret ne peut condamner complètement la
formule. Il conclut donc en accusant les analogies de la
colonie agricole et de l’asile, et en préconisant le renfor-
cement du contrôle médical : « Gheel n’a pu et ne pourra
se perfectionner qu’en se rapprochant des asiles fermés.
Ceux-ci, à leur tour, ne pourront s’améliorer qu’en mar-
chant avec une prudente lenteur dans la voie de la
liberté. (...) Gheel a plus à gagner en se rapprochant des
asiles que ceux-ci en se rapprochant de Gheel 16. »
Mais la discussion reprend en 1864. Le prétexte est
cette fois la lecture d’une communication d’un obscur
médecin de province, même pas aliéniste, qui faisait
l’éloge de la petite ferme-asile peu médicalisée de Leyme,
dans laquelle les aliénés dévolus aux travaux des champs
jouissaient d’une certaine liberté. La discussion durera une
année entière, et les principaux représentants de l’école
interviendront, élargissant progressivement le débat. La
tendance générale est toujours à réprimander le rapporteur
de sa naïveté et de son ignorance des principes aliénistes.
Mais de sourdes inquiétudes apparaissent. Morel, en par-
ticulier, intervient avec vigueur, mettant l’accent sur le
surencombrement et surtout l’indifférenciation des servi-
ces : « Ces établissements sont devenus complètement
insuffisants. Mais ce n’est pas encore là le fait le plus
grave d’une situation déjà si déplorable. Non seulement
nous sommes débordés par les aliénés, mais encore par
des catégories d’infirmes qui pourraient être soignés dans
les hôpitaux ou dans les hospices ordinaires. (...) Les
idiots, les imbéciles, les crétins, les épileptiques, autre-
ment dit une foule de non-valeurs sociales tendent à
refluer vers les asiles où ils s’immobilisent et prennent
la place des véritables aliénés 17. »

15. Ibid., p. 28.


16. Ibid., p. 31.
17. Annales médico-psychologiques, 1864, p. 137 et 143.

272
LE PASSAGE : DE L’ÂGE D’OR À L’AGGIORNAMENTO

Opinion minoritaire cependant. Significativement, c’est


un médecin étranger, Mundy, qui développe un nouveau
« système familial », qu’il voudrait voir remplacer celui
des asiles : « La vie de famille surveillée par un médecin,
la liberté réglée et le travail facultatif au grand air, voilà
donc les points capitaux du nouveau système 18. » Il n’est
pas entendu. Il a d’ailleurs modéré sa pensée devant la
docte assemblée. Dans un écrit publié aussitôt après, il
dénonce « ces repaires affreux où les malheureux fous sont
voués à l’incurabilité et à la mort 19 ». Et un autre méde-
cin, français, lui, mais qui n’est pas psychiatre, affirme
en 1864, pour soutenir la pétition au Sénat contre la loi
de 1838, que l’asile chronicise et tue 20. Opinions extrêmes
qui restent, comme les critiques de la loi du type de celle
de Garsonnet, des prises de positions de marginaux. Jules
Falret a sur les asiles une position éterniste qui est le
strict pendant de celle que défendait son père sur la loi :
« Une réforme radicale serait un pas en arrière, non un
pas en avant. Après bien des attaques parties de tous
côtés, les asiles d’aliénés resteront debout, parce qu’ils
répondent à des nécessités sociales et médicales, qui sont
de tous les temps et de tous les lieux, et, tout en se trans-
formant et en se perfectionnant successivement, ils reste-
ront basés sur les mêmes principes généraux, qui sont
réellement en rapport avec les véritables besoins des alié-
nés. (...) Les autres modes d’assistance (...) ne seront
jamais que des modes accessoires et complémentaires,
groupés autour du système principal représenté par les
asiles fermés 21. »
Cependant, le ver est dans le fruit. À y regarder de
près, à travers ces premières critiques institutionnelles
des années soixante, deux lignes se dessinent (trois en
comptant la position des traditionalistes partisans du
statu quo). Il y a une critique technique de l’isolement,
qui vise à en assouplir les modalités d’application. Ainsi
Moreau de Tours émet un jugement positif sur Gheel,
18. Ibid., p. 291.
19. G. Mundy, Sur les divers modes d’assistance publique appliqués aux
aliénés, Paris, 1865.
20. L. Turck, L’école aliéniste française, l’isolement des fous dans les asiles,
l’influence détestable de ceux-ci, Paris, 1864.
21. Discussion à la Société médico-psychologique, Annales médico-psycho-
logiques, 1865, p. 249.

273
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

qu’il perçoit comme un moyen de perfectionner le cadre


asilaire, de lui donner, si l’on peut dire, de l’air, en lui
annexant un système de colonies agricoles. Et, derrière
cette modification institutionnelle, c’est l’assouplissement
des principes aliénistes fidèle à leur véritable esprit qui
est visé : « Faut-il donc absolument enfermer les malades
pour les isoler ? Les deux mots sont loin d’être syno-
nymes dans leur sens grammatical ; ils le sont encore
moins dans l’acception scientifique. Isoler un aliéné, c’est
briser complètement les habitudes au milieu desquelles sa
folie a pris naissance, c’est l’éloigner des localités, des
choses et des personnes qui ne sont pas tout à fait étran-
gères aux troubles de son intelligence. (...) À Gheel, toutes
ces conditions sont fidèlement remplies. Les lieux
qu’habite le malade, les individus avec lesquels il a des
rapports journaliers, les travaux, les distractions, tout est
nouveau pour lui. Il n’est point séparé de toute société et
il ne peut manquer de trouver, dans celle dont il est devenu
membre, des impressions capables de faire la plus heureuse
diversion à ses idées délirantes 22. »
Position proprement réformiste. Il s’agit de revenir
sur les interprétations trop exclusives, caricaturales, de
la doctrine, comme l’identification absolue de l’isolement
à l’internement dans un espace fermé. Mais le dispositif
institutionnel ainsi adapté reste l’instrument adéquat pour
la thérapeutique de l’aliénation mentale. Sur les mêmes
bases on peut ainsi établir des distinctions plus souples,
par exemple entre la folie récente et celle qui tourne à la
chronicité, entre les aliénés capables de travailler et ceux
qui ne le sont pas, etc. Linas est du même avis : « À tant
d’égards (discipline, surveillance, isolement) il [l’asile]
convient particulièrement à la folie récente, aiguë ou
paroxystique. Hors de là, il est d’une insuffisance et d’une
imperfection notoires 23. » Position plus nuancée, mais
non contradictoire avec celle de Jules Falret : c’est rester
fidèle à l’esprit du système que de prolonger l’asile par
des colonies agricoles, voire des placements familiaux,
comme l’idée commence aussi à apparaître.
22. J. Moreau de Tours, « Lettres médicales sur la colonie d’aliénés de
Gheel », Annales médico-psychologiques, 1865, VI, p. 265.
23. A. Linas, Le passé, le présent et l’avenir de la médecine mentale en
France, Paris, 1863, p. 44.

274
LE PASSAGE : DE L’ÂGE D’OR À L’AGGIORNAMENTO

Cependant, parallèlement, naît le soupçon que l’asile


pourrait ne pas être cet « espace médicalisé » conçu par
Pinel et ses successeurs. Ce n’est pas un hasard si c’est
précisément Morel qui, au sein de l’école, prend la posi-
tion la plus critique sur l’institution. Faire de l’asile un
espace médicalisé suppose une homogénéité de l’aliéna-
tion mentale à partir de laquelle la classification ne sépare
que des sous-espèces de folie (cf. chap. II, « la techno-
logie pinélienne »). Or un bouleversement profond de la
conception même de la maladie mentale mine cette repré-
sentation d’un ordre indissociablement spatial (l’étalement
dans l’espace hospitalier) et théorique (les classifications
nosographiques). Si le concept d’aliénation éclate, l’asile
risque de ne juxtaposer que des populations hétérogènes,
malades et « non-valeurs sociales » de toutes sortes. Il
risque d’être comme une nouvelle version de l’ancien
Hôpital général, dans lequel l’efficacité médicale se per-
drait face à l’indifférenciation de ces groupes qui n’au-
raient plus comme trait commun que d’être des reclus.

3. Le code théorique.
On a insisté (chap. III) sur ce coup de force par lequel,
dès l’origine, l’école aliéniste avait élaboré sa conception
réactive et psychogène de la maladie mentale à l’écart
des recherches de la médecine clinique. Évidemment, la
distance n’a fait que se creuser entre une « médecine psy-
chologique », appellation qui devient de plus en plus
péjorative, et une médecine générale de mieux en mieux
assurée de détenir le monopole de la scientificité. Le
malaise, sensible dès la fondation de l’école, s’accroît dans
les années cinquante.
Un certain nombre d’aliénistes s’efforcent, dans un
premier temps, d’échapper aux dilemmes causes morales-
causes organiques, description des symptômes-recherche du
siège, pour établir une intelligibilité de la maladie en fonc-
tion de son évolution et non plus de la description de ses
symptômes. Ainsi Lasègue isole le délire de persécution en
1852 24. J. P. Falret et Baillarger découvrent simultané-
ment, en 1854, ce que l’un appelle la « folie circulaire »,
24. Ch. Lasègue, « Du délire de persécution », Archives générales de
médecine, 1852.

275
L’ORDRE PSYCHIATRIQUE

l’autre la « folie à double forme 25 ». Ces entités nosogra-


phiques ne se contentent pas de décrire un symptôme ou
même un groupement de symptômes. Elles font de chaque
symptôme un signe qui renvoie, avec d’autres signes, à une
intelligibilité cachée de la maladie déployée dans une
durée. On passe ainsi d’une symptomatologie, simple phé-
noménologie descriptive, à une sémiologie, par laquelle
la maladie acquiert à la fois un sens sous-jacent à ses
manifestations extérieures et un potentiel évolutif.
Un pas de plus est fait si l’on rattache cette sous-
jacence et cette évolution à une cause objective. C’est le
passage de la sémiologie à l’étiologie, que réalise la con-
ception de la dégénérescence de Morel. Lasègue dira de
lui : « Sa pathologie porte bien moins sur la phénoméno-
logie que sur la genèse, elle est plus inquisitive que des-
criptive. Là est la supériorité de son talent. (...) Morel entre-
prit résolument ce voyage de découverte, et consacra la
meilleure part de ses travaux à l’aliéné en puissance 26. »
Les dégénérescences sont des déviations maladives du
type normal de l’humanité transmises héréditairement. Elles
peuvent avoir des causes diverses et le plan du Traité des
dégénérescences de Morel s’ordonne en fonction de cette
diversité : intoxications diverses, influences du milieu
social ou de l’hérédité, infirmités acquises ou congénitales...
Mais, une fois installée, la maladie poursuit son cours et se
transmet à la descendance, jusqu’à l’extinction de la lignée.
Il importe moins ici d’apprécier en elle-même cette
théorie de la dégénérescence qui exercera, surtout par
l’intermédiaire de Magnan, une influence décisive sur l’ave-
nir de la psychiatrie, que de prendre conscience du renver-
sement qu’elle opère par rapport à la conception de l’aliéna-
tion mentale qui a prévalu jusque-là. Buchez, en ouvrant un
grand débat sur la notion qui occupera huit séances de la
Société médico-psychologique, du 12 novembre 1860 au
27 mai 1861, signale d’emblée que cette conception
« pathogénique » heurte les habitudes de « classifier les
formes de folie à partir des symptômes 27 ». Et Morel
25. Cf. Bulletin de l’Académie de médecine, 1854, L. XIX. Cf. aussi
J. P. Falret, Leçons cliniques de médecine mentale, Paris, 1854, p. 249.
26. Ch. Lasègue, « Morel, sa vie médicale et ses œuvres », Archives géné-
rales de médecine, mai 1873, p. 8.
27. Compte rendu in Annales médico-psychologiques, VI, 1860, p. 613.

276
LE PASSAGE : DE L’ÂGE D’OR À L’AGGIORNAMENTO

précise dans la discussion : « La prédisposition, la cause


déterminante qui met en jeu cette prédisposition, enfin la
succession et la transformation des phénomènes pathologi-
ques, qui s’engendrent et se commandent successivement,
détermin