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PSYCHIATRIE, DROITS DE L’HOMME

ET DÉFENSE DES USAGERS EN EUROPE


Collection
Études, Recherches, Actions en Santé Mentale en Europe
dirigée par Claude Louzoun

Bâtir un forum éditorial couvrant les champs de la santé mentale, de


l’éthique et du droit, c’est affirmer en premier lieu une ambition de rencontre,
de validation et de légitimation des approches critiques et transformatives.
Y accueillir travailleurs de la santé mentale, hommes de lois, chercheurs,
philosophes, représentants d’associations d’usagers, de familles et de défense
des droits de l’homme, c’est bien sûr avouer une vocation interdisciplinaire.
C’est avant tout mobiliser cette interdisciplinarité pour informer, traiter,
débattre (et rendre accessibles aux professionnels et aux profanes) des enjeux,
des problématiques, des élaborations, des pratiques, des réalisations qui
œuvrent dans le sens de la communauté des citoyens. L’Europe est, de ce
point de vue, un laboratoire et un vivier illustratifs de tous les progrès et de
tous les dangers dans ces domaines. Offrir des espaces de critique pratique,
de prise de position et d’exigence éthiques dans l’agir humain (tout à la fois
social, symbolique, politique, technique, juridique) à l’œuvre dans ce vaste
domaine et ses entrelacs, tel est notre objet.

Voir les titres déjà parus en fin d’ouvrage.


Philippe Bernardet
Thomaïs Douraki
Corinne Vaillant

PSYCHIATRIE,
DROITS DE L’HOMME
ET DÉFENSE DES USAGERS
EN EUROPE

érès
Conception de la couverture :
Anne Hébert
Illustration :
L’abandon
Bronze de Camille Claudel
© ADAGP

ISBN : 2-86586-965-2
CF – 1100
© Éditions Érès 2002
11, rue des Alouettes, 31520 Ramonville Saint-Agne
www.edition-eres.com
Introduction
Le traitement des troubles mentaux en Europe

Depuis une trentaine d’années, le cadre juridique de l’hospitalisation et du


soin psychiatrique est l’objet d’un important débat et d’une refonte radicale ou
partielle dans la plupart des pays européens. Ce débat accompagne une évolu-
tion des pratiques et de l’organisation du soin psychiatrique, résultant à la fois
de la mise en œuvre de nouveaux moyens tels les neuroleptiques, comme de la
mise en place progressive du soin ambulatoire et de structures extra-hospita-
lières. Il résulte peut-être surtout d’une volonté politique particulière tendant à
renforcer l’approche médicale non seulement du trouble mental, mais encore et
plus largement des difficultés relationnelles, propres au monde moderne.
L’explosion de Mai 1968 avait pourtant conduit à mettre en cause la médica-
lisation des conflits de la vie quotidienne. Un mouvement davantage supporté
par les professionnels de la santé mentale dénonça ensuite l’usage de la psychia-
trie à des fins politiques dans les pays de l’Est, notamment pour contenir la
dissidence. Mais, compte tenu du développement de la psychiatrie dans
l’ensemble des pays européens, se pose, aujourd’hui, avec une plus grande
acuité, la question du rapport au droit dans l’exercice psychiatrique et, singuliè-
rement, celle de la qualité de sujet de droit de toute personne, souffrant ou non
de troubles mentaux plus ou moins graves. Se pose par suite, également, la
question de la citoyenneté du malade mental ; car, aussi extraordinaire que cela
paraisse, une telle dimension de l’homme souffrant demeure, aujourd’hui
encore, problématique, à en croire non seulement certaines pratiques ayant
cours en psychiatrie dans l’ensemble des pays européens, mais aussi certaines
appréciations posées par les diverses juridictions comme par les législateurs
nationaux, voire par les organes de contrôle internationaux 1.

1. Voir notamment, D. Shelton et Th. Douraki, Rights of the Mentally Ill, research study
presented to the Parliementary Assembly of the Council of Europe, Strasbourg, ASJUR,
1992 (43), 41 p.
8 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Le développement des moyens chimiothérapiques et le recours toujours plus


important à la contrainte de soins se substituant à la vieille logique asilaire
posent en réalité de nouveaux problèmes quant au droit des personnes ;
problèmes qui nécessitent un examen urgent et approfondi si l’on veut préserver
au mieux les droits de l’homme, notamment la liberté de chacun.
Aujourd’hui, la France connaît par exemple chaque année plus de 600 000
admissions en hôpital psychiatrique, dont au moins 60 000 internements officiel-
lement recensés et une cohorte de 1 200 000 personnes régulièrement suivies sur
les secteurs de psychiatrie publique. Ces chiffres impressionnants, en augmen-
tation constante, ne peuvent laisser indifférent. Ils suscitent de nombreuses
interrogations, comme les protestations de personnes traitées qui se plaignent
de violences, des effets secondaires des traitements, de l’atteinte à leur vie
familiale et privée, voire d’internements abusifs, là où l’encadrement psychia-
trique entend agir pour leur bien. Enquêtant sur l’internement psychiatrique
dans les cantons du Jura bernois et de Fribourg, Michel Berthe note ainsi que
« plus de 50 % des personnes privées de liberté considèrent que cette privation
de liberté ne les a pas aidées et n’a pas résolu leurs problèmes. Une minorité
estime que cette mesure a été positive. Aussi bien dans le canton de Berne que
dans celui de Fribourg, moins de 25 % des assistants sociaux considèrent que
cette mesure a aidé le client à résoudre ses problèmes 2 ». Sous bien des aspects
d’ailleurs, nous le verrons, droit à la santé et droit à l’autonomie s’opposent et
sous-tendent, l’un et l’autre, des logiques différentes, instaurant un clivage entre
pays latins et pays anglo-saxons. La construction de l’Europe, notamment le
développement des recours aux organes de la Convention européenne de sauve-
garde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, tend cependant à
réduire cette opposition et concourt à la refonte des anciens schèmes d’interpré-
tation et d’action.
Ce mouvement de remise en cause est général. Il s’accompagne néanmoins
d’une diversité des situations propres à chaque nation. C’est d’ailleurs l’un des
objectifs de ce livre que de mettre à jour cette variété des solutions mises en
œuvre au niveau national dans le dépassement du vieux paradigme de l’aliéna-
tion mentale, de son enfermement, voire de sa négation. La situation de la
France est à ce sujet, et sous bien des aspects, tout à fait particulière. La France
a en effet conservé le principe de l’internement administratif à fin de sûreté,
mais aussi d’assistance et, aujourd’hui, d’accès aux soins. Durant la seconde
moitié du XIXe siècle, voire au-delà, la loi du 30 juin 1838 avait constitué un
modèle pour la plupart des pays européens en matière de prise en charge des
aliénés et d’organisation du soin psychiatrique. Désormais, un tel système paraît
atypique par rapport à l’effort de dépassement des vieux paradigmes du
XIXe siècle, développé par les autres pays européens.

2. M. Berthe, « Synthèse d’un travail de recherche effectué dans les cantons de Fribourg et
du Jura bernois au sujet de la privation de liberté à des fins d’assistance », dans La
Législation sociopsychiatrique. Un bilan, M. Borghi (éd.), Institut du fédéralisme de l’univer
sité de Fribourg, fondation suisse Pro Mente Sana, Fribourg, 1992, p. 69.
Introduction 9

Cette situation particulière de la France se traduit par quelques chiffres qui


n’ont pas manqué d’interpeller non seulement l’opinion, mais encore l’adminis-
tration publique. Le nombre de psychiatres, multiplié par douze en trente ans,
fait de la France le pays qui, en Europe, dispose de plus de psychiatres par
habitant, après la Suisse. La consommation des psychotropes et neuroleptiques
y est également très nettement supérieure à celle des autres pays européens.
Édouard Zarifian montre que la France consomme trois fois plus de médica-
ments psychotropes que l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, et deux fois plus
que l’Italie 3.
Comment peut-on expliquer ces disparités, et notamment la place particu-
lière de la France – mais aussi de la Belgique –, dans cette consommation des
traitements psychiatriques ? Faut-il renvoyer à une morbidité singulière de ces
deux pays par rapport à leurs voisins ? Cela paraît aventureux, car les données
épidémiologiques qui pourraient servir d’indicateur de santé sont, d’une
manière générale, sujettes à caution. Faut-il mettre en avant le facteur culturel,
comme le suggère l’équipe de David Cohen de l’université de Montréal 4 ? S’agit-
il d’un arrière-effet du système de couverture sociale, voire du poids particulier
des trusts pharmaceutiques et des politiques de lobbying ayant cours dans
chaque pays ? Serait-on tout simplement mieux soigné en France et en Belgique
que dans toute autre nation ? Il est encore impossible de répondre à de telles
questions qui relèvent d’une analyse multi-factorielle bien délicate à conduire
compte tenu, d’une part, de la multiplicité des variables qu’il faudrait faire inter-
venir pour la mener à bien, et, d’autre part, de la fragilité des diagnostics comme
de la validité des prescriptions. Il faudrait en outre pondérer ces chiffres par la
consommation réelle des traitements, car de nombreux médicaments prescrits,
voire achetés ou diffusés dans les établissements, ne sont en réalité pas pris par
les patients. En définitive, 11 % de la population française déclare prendre
régulièrement des psychotropes, ce qui place la France au premier rang des
consommateurs mondiaux de telles substances. Il s’agit là d’une indication
finalement plus significative que toute autre.
Ces chiffres s’éclairent par ailleurs de la comparaison des données relatives à
l’internement psychiatrique propre à chaque pays. Il y a ainsi en France, selon
les périodes prises en considération, deux à quatre fois plus d’internements
qu’au Royaume-Uni et deux fois plus qu’en Italie pour des populations à peu
près similaires. La spécificité de la France paraît donc bien se confirmer. Or il
nous semble que parmi les facteurs structurant l’offre et la demande de soins
psychiatriques se trouve également le rapport singulier que la justice et la
psychiatrie entretiennent dans chaque pays. C’est l’un des buts de cet ouvrage
que d’aider à mieux cerner un tel rapport, jusqu’alors peu étudié d’un point de
vue comparatif, non seulement au regard des textes, mais encore et surtout à la
lumière de la pratique du droit, comme de la médecine. Bien entendu, il ne
saurait être question de faire l’impasse sur la gestion de la sûreté dans les divers

3. Édouard Zarifian, Le Prix du bien être, psychotropes et société, Paris, Odile Jacob, 1996,
p. 139 140.
4. Cité par Édouard Zarifian, op. cit., p. 70.
10 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

pays et sur la place que peut y prendre la pratique psychiatrique, puisque tous
les efforts des réformateurs ont précisément tendu, ces dernières années, à faire
glisser le soin psychiatrique du domaine de la sûreté à celui de la santé. Les
rapports entre la psychiatrie et la police administrative seront donc également
examinés à la lumière de certains systèmes juridiques nationaux, notamment du
système français qui demeure, sous bien des aspects encore, très sécuritaire,
comme d’ailleurs le système belge. Pourtant, le cadre juridique de ces deux pays
est désormais fortement contrasté. Le système français présente toujours des
modalités d’internement strictement administratives, alors que le système belge
offre, lui, une configuration exactement inverse. Le 26 juin 1990, a en effet été
promulguée en Belgique une loi donnant exclusivement à l’autorité judiciaire le
pouvoir de décider d’un internement psychiatrique. Aussi nous faudra-t-il
tenter d’expliquer ce paradoxe.
Ces quinze dernières années ont par ailleurs vu s’établir et se renforcer une
jurisprudence européenne, en particulier des organes de la Convention
européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales
concernant les garanties juridiques apportées aux malades mentaux en matière
de privation de liberté, voire de soins contraints. Sous l’influence d’une telle
jurisprudence, plusieurs États, membres du Conseil de l’Europe, ont été
conduits à réformer leur législation afin de la rendre conforme aux principes
ainsi plus fermement établis. D’importantes recommandations ont encore été
adoptées par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe ou par le
Comité des ministres dudit Conseil. Parallèlement, l’on a vu naître, s’affermir
et se développer un mouvement européen de défense des droits des patients et
usagers de la psychiatrie, dont la manifestation la plus évidente est, sans aucun
doute, la création à Zandvoort (Hollande, 1991) du Réseau européen des usagers
et ex-usagers en santé mentale. Aussi paraît-il nécessaire de réaliser aujourd’hui
une synthèse des principes comme de la jurisprudence acquise, qui soit acces-
sible à un large public, mais encore d’analyser un tel phénomène en le replaçant
dans le débat d’idées de ces trente dernières années, pour permettre à chacun
de s’interroger sur l’évolution en marche. Tel est le but principal de cet ouvrage
qui permet ainsi d’identifier et de caractériser les grandes tendances d’évolu-
tion, comme les fondements des principaux systèmes législatifs européens
concernant l’hospitalisation, mais aussi le traitement, la vie extra-hospitalière,
le suivi des malades mentaux ainsi que l’organisation générale du soin psychia-
trique. À cette fin, ce livre donne les éléments de comparaison déterminants et
présente les droits reconnus par la Convention européenne et la jurisprudence
qui s’y rattache, ainsi que les normes internationales applicables en droit
interne. Il montre comment, au niveau national, les professionnels, les patients
et leurs conseils, et même leurs organisations, se sont saisis de ces normes pour
tenter de réformer les pratiques ; il évoque les obstacles rencontrés tout au long
d’un tel chemin, souvent complexe et laborieux, qui prend parfois l’aspect d’un
véritable calvaire ou, à tout le moins, d’un parcours du combattant. Mais pour
comprendre l’enjeu des débats qui animent actuellement les milieux profes-
sionnels, les organisations de patients comme les divers parlements nationaux
et organisations internationales, il convient de brosser tout d’abord à grands
Introduction 11

traits l’évolution propre au domaine, laquelle fait apparaître un sens à l’his-


toire du rapport que les sociétés modernes entretiennent avec ce qu’il était
encore convenu, il y a peu, de désigner sous le terme de « folie », auquel s’est
progressivement substitué celui de « trouble mental », d’où l’élargissement
singulier du champ d’intervention de la collectivité dans la vie privée des
personnes.
Rappelons cependant d’abord que depuis que le mouvement désaliéniste de
l’après-guerre a mis en cause le caractère pathogène de l’enfermement psychia-
trique, il a été établi 5 que le stress, le chômage de longue durée, la menace de
précarisation, l’isolement social sont des épreuves qui, comme le souligne
Édouard Zarifian, « génèrent chez ceux qui les vivent une souffrance psychique
susceptible de décompenser des états psychiatriques, mais aussi de conduire à
des actes auto ou hétéroagressifs comme le suicide, la violence urbaine, ou
l’abus de produits toxiques 6 ». Une étude du CREDES sur la santé et les soins
médicaux, menée en France de 1991 à 1992 sous la direction de C. Sermet,
montre que la consommation d’anxiolytiques et d’hypnotiques varie en fonction
de la catégorie socioprofessionnelle, les revenus, les diplômes de ceux qui les
absorbent, et fluctue en sens inverse de la consommation des autres classes de
substances thérapeutiques. Elle diminue ainsi au fur et à mesure que l’on s’élève
dans l’échelle sociale. L’intervention et le traitement psychiatriques renvoient
donc d’emblée, on le voit, à un débat de société qu’il ne saurait naturellement
être question de traiter ici, mais que l’on ne peut pourtant pas ignorer.
L’internement psychiatrique peut en effet être un instrument de contrôle social
des populations marginales. Des études ont montré que les minorités ethniques
et raciales sont davantage portées aux admissions involontaires que les
majorités au sein des sociétés. Faut-il rappeler qu’« aliéné » dérive du latin
alienus, étranger, et qu’« alien » signifie également étranger en anglais ?
Au Royaume-Uni certains analystes ont conclu que les malades psycho-
tiques noirs risquent deux fois plus que les Britanniques et les immigrants
blancs d’être involontairement hospitalisés et que les malades asiatiques
risquent aussi davantage de faire l’objet d’un placement involontaire 7. Pour les
groupes minoritaires, il y a un diagnostic disproportionné de schizophrénie et
de recours à des mesures restrictives et contraignantes. Ces groupes risquent
davantage de se voir administrer de puissantes substances psychotropes et de
recevoir un traitement électroconvulsif 8. Ils risquent aussi davantage d’être
officiellement retenus ou détenus dans un service fermé 9.

5. Voir notamment Bernadette Roussille, La Santé en France, rapport du Haut Comité de la


santé publique, Paris, La Documentation française, 1994.
6. Édouard Zarifian, op. cit.
7. M. Lipsedge et R. Littlewood, Aliens and Alienists : Ethnic Minorities and Psychiatry, 1982,
p. 65.
8. Ibid.
9. P. Noble et S. Rodger, « Violence by psychiatric impatients », dans British J. of
Psychiatry, 1989, p. 391 398.
12 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

La prévention à l’égard des sexes est également un problème, les femmes


étant deux fois plus susceptibles que les hommes 10 de faire l’objet d’un
diagnostic de dépression et de se voir prescrire des substances psychotropes en
plus grande quantité. En Europe, l’éventail de l’utilisation d’anxiolytiques /
sédatifs, par les femmes, varie de 21,4 % (Belgique) à 9,1 % (Pays-Bas) 11. Il
apparaît que les médecins ont davantage tendance à estimer que la base de la
maladie chez les femmes est d’ordre psychologique plutôt que somatique, ce qui
les conduit naturellement à prescrire des substances psychotropes.
Les personnes âgées figurent parmi les groupes vulnérables qui sont souvent
« déposés » dans des établissements psychiatriques. En août 1985, un rapport de
l’inspection générale des affaires sociales françaises (IGAS n° 850094) a signalé
que 44 % des personnes hospitalisées ou internées dans des établissements
psychiatriques n’avaient pas d’indication médicale et que pratiquement la
moitié d’entre elles avaient plus de 60 ans 12. Seulement 2 % des malades
mentaux hospitalisés étaient placés dans ces établissements dans le cadre de
« l’hospitalisation d’office », c’est-à-dire involontairement, parce qu’ils étaient
jugés dangereux. Le reste était considéré comme « patients volontaires » bien
qu’ils aient souvent été internés à l’initiative de tiers.
Le risque d’internement arbitraire et abusif a été démontré et reconnu inter-
nationalement dans deux situations où l’on a pris conscience de tels dangers.
– L’hôpital psychiatrique de Léros (Grèce), qui fut démantelé à la suite d’une
mission d’expertise du Conseil de l’Europe, constitue le premier de ces cas.
Depuis la fin des années cinquante, l’hôpital psychiatrique public de Léros
constituait un dépotoir pour les malades mentaux, adultes et enfants, de toute la
Grèce. Avec plus de 1 100 patients actuellement dans l’île, cet établissement
psychiatrique compte deux psychiatres et une infirmière qualifiée qui travaillent
dans l’établissement pour enfants handicapés mentaux PIKPA de triste notoriété,
un organisme quasi-gouvernemental. Le reste du personnel est composé de
personnes sans formation ni qualification ou d’anciens pêcheurs et bergers qui,
pendant trente ans, se sont occupés des malades mentaux que les familles et les
autres hôpitaux grecs rejetaient.
En 1984 une équipe d’experts de la commission des Communautés
européennes, conduite par le professeur Ivor Browne de l’université de Dublin,
a examiné les installations de santé mentale en Grèce. L’équipe a produit un
rapport pour la Communauté européenne qui était extrêmement critique et a
recommandé des mesures immédiates à Léros. Elle relève l’utilisation de Léros
pendant des années, peut-être même des siècles, comme dépotoir de « rebuts »
(lépreux, repris de justice, exilés politiques et maintenant enfants handicapés et
malades mentaux), provoquant une dégradation du mode de vie et de la culture

10. E. S. Payker, « Depression in women », dans British J. of Psychiatry, 1991, 158 (supp.
10), p. 22 29.
11. H. Ashton, « Psychotropic drug prescribing for women », dans British J. of Psychiatry,
1991, p. 158.
12. Voir Ph. Bernardet, Les Dossiers noirs de l’internement psychiatrique, Paris, Fayard, 1989,
p. 313.
Introduction 13

de l’île. On n’y trouve pas le développement touristique ou l’activité écono-


mique qui existe dans le reste du pays mais plutôt une accumulation de la
misère humaine 13.
La Communauté européenne a voté une somme de deux millions de dollars
entraînant une contrepartie du gouvernement grec, puisque cette somme doit
être consacrée à l’amélioration des conditions à Léros. Six ans plus tard, l’offre
est restée sans effet. Sur les 1 100 clients de l’établissement psychiatrique de
Léros, des enquêtes montrent que 50 % pourraient vivre à l’extérieur avec un
soutien et que 25 % n’ont pas besoin d’être dans un établissement psychiatrique ;
81 % n’ont aucun contact avec des parents 14. Les conditions épouvantables à
Léros, qui résultent de la coopération entre le gouvernement, les psychiatres et
les familles cherchant à occulter divers problèmes, ont été portées à l’attention
du public par la presse et par le congrès international de l’Association mondiale
de psychiatrie qui s’est tenu à Athènes en octobre 1989.
– Les dissidents politiques de l’ancienne Union soviétique constituent le second cas
que les organisations internationales ont pris en considération.
On a longtemps prétendu qu’en Union soviétique les dissidents politiques et
religieux étaient systématiquement internés dans des hôpitaux psychiatriques.
L’Association mondiale de psychiatrie a condamné l’Union soviétique pour
abus politique en 1977 15. Six ans plus tard, la société soviétique des neuropa-
thologistes et psychiatres démissionnait de l’AMP plutôt que d’affronter l’expul-
sion. Jusqu’à la visite d’une délégation officielle d’experts des États-Unis au
début de 1989, le gouvernement soviétique a refusé l’accès aux patients et aux
hôpitaux psychiatriques en question. Un grand nombre de personnes qui
avaient été arrêtées pour activités politiques furent déclarées sujettes à de graves
troubles mentaux sur la base de symptômes tels que « folie du réformisme » ou
« pensées antisoviétiques ». Ces symptômes, même en l’absence d’infirmité
apparente, de confusion ou de pensée, compréhension ou comportement
illogiques aboutirent souvent à l’hospitalisation involontaire pour schizophrénie
« torpide ». Les dossiers médicaux et les entrevues avec les malades ont fourni
la preuve que des doses relativement élevées de médicaments neuroleptiques
étaient données aux patients qui ne montraient aucun signe de psychose afin de
traiter « les pensées antisoviétiques ». Selon les mêmes sources, un médicament
entraînant une forte aversion, la sulfazine, administré à des fins punitives,
produisait de fortes douleurs, immobilité, fièvre et nécrose musculaire. D’autres

13. Rapport sur les réformes des soins publics de santé mentale en Grèce pour la commis
sion des Communautés européennes, V/1147/1984 EN.
14. Conseil régional européen de la Fédération mondiale pour la santé mentale, 1990.
15. La WPA a adopté la résolution ci après : « Que l’Association mondiale de psychiatrie
prenne acte de l’usage abusif de la psychiatrie à des fins politiques et qu’elle condamne
ces pratiques dans tous les pays où elles se rencontrent et qu’elle demande aux organisa
tions professionnelles de psychiatrie de ces pays d’abandonner ou d’effacer ces pratiques
de leur pays et que l’Association mondiale de la psychiatrie mette en œuvre la présente
résolution en premier lieu en ce qui concerne les nombreuses preuves d’usage abusif
systématique de la psychiatrie à des fins politiques en URSS. »
14 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

traitements tels que des injections d’atropine, des comas insuliniques et des
contentions physiques rigoureuses ont également été pratiqués sur les détenus.
Les patients ne furent jamais consultés sur leur propre traitement.
Au niveau international, ces différents constats ont conduit à réaffirmer la
nécessité de garantir les droits des patients. Nous verrons que même dans les
pays les plus avancés de l’Europe occidentale, certaines dérives, conduisant à
une utilisation répressive, voire politique de la psychiatrie, existent et que les
sanctions, par les organes européens, de diverses irrégularités commises sont
désormais nombreuses. Les révélations de ce contentieux ne permettent plus
d’ignorer les divers problèmes que pose la pratique psychiatrique au regard de
la sauvegarde des droits de l’homme et les risques qu’elle comporte. Il devient
urgent qu’un cadre légal et réglementaire, plus fermement défini, soit adopté
afin de garantir au mieux la liberté de tous. C’est à cet effort de redéfinition des
normes et des procédures, éclairées des apports de la pratique, que cet ouvrage
entend contribuer.
De l’exclusion à l’accès aux soins
et à la dignité du malade

L’EXCLUSION, MOYEN DE LA SPÉCIALISATION ET DE L’ASSISTANCE

Les limites de la sûreté

Certains auteurs 1 ont cru pouvoir affirmer que « la “psychiatrie asilaire” est
apparue dans les pays industrialisés d’Europe septentrionale et d’Amérique du
Nord au cours du siècle dernier, essentiellement pour répondre aux besoins des
milieux défavorisés des villes ». Ils ont également constaté l’inadaptation d’une
telle organisation aux besoins et aux exigences des populations rurales des pays
du Sud. Cette organisation y fut toutefois imposée par les puissances coloniales,
en même temps que la législation qui en est le corollaire.
Il est vrai que la législation française du 30 juin 1838 participe d’un tel
mouvement. Elle servit d’ailleurs de modèle à de nombreux pays européens et
fut exportée dans les pays du Tiers-Monde appartenant à l’ancien empire
colonial français, pays qui l’ont généralement conservée inchangée. Il en va de
même des législations anglaises relatives au traitement des maladies mentales,
législations qui furent appliquées aux différents pays de l’empire britannique.
En 1834, Ferrus fait ainsi, en France, une première proposition de loi tendant
à fixer l’établissement légal des aliénés, puis s’associe en 1837 à Falret et Esquirol
pour constituer une commission ayant pour mission d’élaborer un projet qui
débouchera, l’année suivante, sur le vote de la loi du 30 juin 1838. Or, en 1834,
la France – comme la plupart des pays européens – connaît une grande agitation
dans les villes. L’insurrection des canuts de Lyon demeurera longtemps gravée
dans les mémoires. À cette époque, à la Chambre des pairs, l’on parle de juguler
« les classes dangereuses ». C’est dans ce contexte social particulièrement tendu

1. « Législation sanitaire comparée », dans Recueil international de législation sanitaire,


vol. 21, n° 1, 1978, p. 109.
16 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

que la loi du 30 juin 1838 sera adoptée. Comme le rappellera, cent cinquante ans
plus tard, M. d’Alteroche, premier président de la Cour d’appel de Riom2, cette
législation tentera de répondre à deux préoccupations majeures : assurer la
sûreté d’une part, développer et organiser l’assistance aux aliénés d’autre part.
Elle succédait ainsi à cinquante ans de confusion. Dès 1788, en effet, les lettres
de cachet qui permettaient à l’administration royale de porter, entre autres,
atteinte à la liberté individuelle et de provoquer, notamment, la séquestration
des correctionnaires comme des insensés, furent condamnées par le parlement
de Paris, après avoir été fustigées par Mirabeau, Latude et Linguet. La loi des 16-
27 mars 1790 les abrogea définitivement. À partir de cette date, la séquestration
des insensés ne sera plus, légalement, possible que par un jugement d’interdic-
tion. Toutefois, l’Administration ne tardera pas à décider des internements, soit
par décision du préfet de police, nouvellement institué à Paris, soit par décision
des maires dans les autres communes, voire des chefs d’établissements. C’est en
effet dès 1790-1791 que, dans le cadre du traitement de l’urgence, les lois de
police municipale donneront à l’Administration un pouvoir d’intervention en
l’autorisant notamment à placer provisoirement les insensés dans des dépôts de
sûreté, puis à prendre toute mesure utile afin de « procurer la liberté et la sûreté
de la voie publique », comme « d’empêcher que personne n’y commette de
dégradation ».
À l’époque, la question centrale demeurait, on le voit, celle de l’enfermement
des insensés pour assurer la sécurité des biens et des personnes.

La modernité de la loi du 30 juin 1838 et l’obligation d’organiser l’assistance


aux aliénés

La loi du 30 juin 1838 aura une tout autre ambition. Tout en intégrant les
exigences de la sûreté, elle tentera surtout de donner un cadre légal et régle-
mentaire aux soins délivrés par l’aliéniste, au point qu’elle créera d’ailleurs
l’obligation, pour chaque département, de se doter d’un établissement public
d’aliénés ou, à tout le moins, de traiter à cette fin avec un établissement privé qui
leur sera réservé. Sa visée demeure, malgré tout, très circonscrite. Elle s’intéres-
sera ainsi principalement aux aliénés en ce qu’ils peuvent devenir délinquants
ou criminels à tout moment. L’article 11 de la loi du 30 juin 1838 définissait l’état
d’aliénation comme celui d’une personne sujette à des actes ou accès de
démence plus ou moins fréquents 3. C’est d’ailleurs la loi du 30 juin 1838 qui, à
partir de 1852, permettra une véritable mise en œuvre de l’article 64 de l’ancien
Code pénal adopté en 1810, lequel disposait : « Il n’y a ni crime ni délit lorsque

2. Ordonnance du 10 novembre 1987, TGI de Clermont Ferrand, Marie Antoinette


Boucheras.
3. Cette définition figurait encore à l’ancien article L. 336 du code de la santé publique,
avant la réforme du 27 juin 1990, laquelle a substitué la notion de trouble mental à celle
d’aliénation et a supprimé toute référence aux « actes ou accès de démence ».
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 17

le prévenu était en état de démence au temps de l’action ou lorsqu’il a été


contraint par une force à laquelle il n’a pu résister 4. »
Cette législation est donc résolument moderne en ce qu’elle est d’emblée une
sorte de loi cadre de l’organisation du soin psychiatrique et de la prise en charge
du dément, jugé pénalement irresponsable, susceptible de réitérer ses actes
criminels. À l’époque, une telle prise en charge ne se conçoit guère en dehors de
l’asile, milieu éminemment fermé.
Cette législation consacre surtout le principe que les aliénés constituent une
population à part qui ne saurait être assimilée à celle objet de la correction, du
redressement et de la sanction, mais qui suppose la direction médicale à fin
d’assistance au malade par la mise en œuvre du traitement moral. Il s’agit là
d’une œuvre d’humanité, dans le droit fil du mouvement philanthropique
(Robert Castel, 1978). La loi du 30 juin 1838 sort ainsi le fou – le dément – des
prisons et du grand renfermement de l’hôpital du siècle précédent, où se
côtoyaient, dans une même relégation, les marginaux de toutes sortes, correc-
tionnaires, prostituées, malades vénériens, vagabonds et insensés. Mais elle le
fait à une époque où, précisément, l’hôpital général s’ouvre sur la clinique
moderne, grâce à la création de lieux spécifiques d’exclusion et d’enfermement
pour chacune des catégories marginales dont l’hôpital est désormais libéré :
maisons d’arrêt pour les correctionnaires, dépôts de mendicité pour les
vagabonds, asiles d’aliénés où se retrouveront encore longtemps enfermés fous,
prostituées et la plupart des délinquants sexuels.
À la vérité, la loi du 30 juin 1838, comme nombre de législations européennes
traitant de la matière, sauf en Angleterre et dans les pays de l’empire britan-
nique, organise le soin psychiatrique autour d’une double exclusion du fou :
– exclusion de la société tout d’abord, par l’enfermement ;
– exclusion de la médecine générale ensuite en lui réservant des établissements
spécifiques où les traitements sont délivrés et organisés par des médecins
spéciaux dont la formation sera longtemps particulière.
On a souvent dit que le modèle français assurait une parfaite répartition et
un bel équilibre des pouvoirs, ce qui pourrait s’énoncer ainsi : le médecin
conseille, l’Administration décide et le juge contrôle. En réalité, l’originalité du
modèle français ne repose pas tant sur le choix opéré par le législateur entre le
pouvoir médical ou administratif et l’autorité judiciaire pour décider, contrôler
et administrer le soin psychiatrique, que sur l’énoncé d’une règle nouvelle
consacrant la spécificité du soin psychiatrique et l’exclusion du malade mental
de l’hôpital général.
Une telle organisation du soin psychiatrique, centrée sur l’établissement
spécialisé où les médecins disposent de tous les pouvoirs de gestion des biens et
des personnes, rejaillit fatalement sur l’administration des traitements. Dans un
tel système, l’on peut dire que le traitement de force est la règle ou, plus exacte-

4. Sur ce sujet, voir notamment A. Piernikarch, « Évolution du champ d’application de


l’article 64 du Code pénal, de 1810 à nos jours, au regard de la notion d’enfermement »,
dans La Santé comme observable. Regards sur la santé mentale et la folie, colloque INSERM, vol.
192, Paris, 1989.
18 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

ment, qu’il est indifférent de s’interroger sur la validité du consentement au


traitement de l’hospitalisé. La volonté du patient ne peut être que niée ou, à tout
le moins, mise entre parenthèses. Il est d’ailleurs censé ne point en avoir, si bien
qu’on appellera « placement volontaire » l’internement fait à la demande d’un
tiers dont seule la volonté sera prise en compte. Le malade, lui, ne saurait avoir
de volonté. Dès lors que la volonté du patient est à tout jamais occultée, établir
que dans un tel système, la décision d’admission appartient à l’Administration,
au médecin, voire à un simple tiers, ne constitue plus qu’une question technique
et ne présente qu’un intérêt secondaire.
Dans ce genre de système, la prise en charge de la « dangerosité sociale » du
malade mental conduit d’une part à associer le soin à une mesure de police et de
sûreté, d’autre part à intégrer cette dangerosité au malade. Par là même, la
dimension sociale du trouble mental demeure occultée autant que la volonté du
patient. La violence tend à perdre elle-même toute connotation sociale, et
l’hôpital psychiatrique concourt toujours davantage à rendre invisible « dans les
cités de l’Occident industrialisé la misère sociale qui les habite 5 ». Le rôle de
dépotoir et d’exclusion sociale de l’hôpital psychiatrique est ainsi intrinsèque-
ment lié à son érection en établissement spécialisé.

L’OUVERTURE DE L’ASILE COMME MODE D’ACCÈS AUX SOINS

Très tôt cependant, certains aliénistes tenteront de faire sortir quelques


aliénés des structures fermées, rejoignant en cela le mouvement du no-restraint
et de l’open-door promus par John Conolly en Écosse. Dès 1820, Ferrus emploie
certains aliénés de Bicêtre aux travaux des champs voisins. La ferme de Sainte-
Anne, à Paris, sera créée en 1832. Des pavillons nouveaux construits sur les lieux
mêmes se caractérisent par l’absence de murs de clôture, de sauts-de-loups et
par leur dispersion. Le traitement par le travail, qui assure de surcroît une
certaine rentabilisation de la structure asilaire, vient compléter le traitement
moral, même s’il s’agit encore et avant tout de « soumettre » de « dompter », de
« sidérer » le malade par des traitements souvent barbares.
Dans le même temps, quoique progressivement, la doctrine de la dégénéres-
cence de Morel se substituera à la vieille monomanie sans délire de Pinel, avant
de déboucher sur la théorie allemande des « constitutions » élaborée par
Kraeplin, laquelle permettra de réorganiser l’asile par la séparation et la réparti-
tion des malades entre curables et incurables.
Cette politique ségrégative, qui prend naissance au sortir du XIXe siècle,
coïncide avec l’infléchissement du nombre des internés présents à l’asile, bien
que la courbe des personnes distinctes, traitées durant l’année, poursuive inexo-
rablement sa course, comme nous le verrons plus loin. Autant dire que si l’asile
continue d’enfermer toujours davantage de personnes, les sorties commencent à

5. Maria Grazia Giannicheda, dans Législation de santé mentale en Europe, Rapport d’étude,
Claude Louzoun, CEDEP, La Documentation française, Paris, 1990, p. 187.
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 19

avoir une autre cause que le décès du malade. Durant cette période, Kraeplin
évaluera d’ailleurs à 13 % le nombre de guérisons possibles.
Ainsi, avant même le premier conflit mondial, cet édifice monolithique
qu’est l’asile d’aliénés commencera à se fissurer sous l’effet des traitements de
force, physiques ou biologiques (B. de Fréminville, 1977), se substituant petit à
petit au traitement moral, avant que les traitements de choc ne prennent eux-
mêmes massivement le relais durant l’entre-deux-guerres.
Les premières colonies familiales, reposant sur un équipement central léger,
qui sert de relais entre l’asile, qui y transfère ses fous, et les familles de la région
qui les accueillent en pension, prennent naissance à cette époque pour le traite-
ment des « déments tranquilles » et des « chroniques non dangereux ».
Demeurent toutefois exclues de ce dispositif, les « invalides », les « gâteuses »,
les « vicieuses » et les « violentes » ; car en vérité, un tel dispositif concernera
essentiellement les femmes, du moins à ses débuts. Instaurées par analogie avec
les placements des enfants abandonnés chez les nourrices de la campagne et par
les hospices, ces colonies familiales, telle celle de Dun-sur-Oron, concerneront
également les « enfants arriérés », et préfigureront les prochaines formes d’assis-
tance extra-hospitalière.
C’est également durant la décennie 1888-1898 que débute l’opposition entre
les tenants de l’aliénisme, eux-mêmes enfermés dans les asiles, et les médecins,
précurseurs de la neurologie, attachés à l’hôpital général, préfigurant les futurs
neuropsychiatres d’hôpital, installés parmi les autres spécialistes médicaux.
Cette opposition statutaire, qui confronte des pratiques institutionnelles
distinctes, se renforcera du débat sur l’organogenèse et la psychogenèse de la
maladie mentale, lequel déchirera longtemps encore l’univers psychiatrique.
Cette scission se fondera pour les uns sur la doctrine des « constitutions » et sur
les concepts de démence précoce et de maladie mentale autonome, puis, avec
l’école suisse de Bleuler, sur la théorie de la schizophrénie, la dissociation du
patient devenant signe de son incurabilité. Pour les autres, une telle scission
débouchera sur les recherches concernant les facteurs toxiques, biologiques,
voire génétiques, des psychoses. Cette opposition durera près d’un siècle,
jusqu’au tournant des années soixante.
Tout au long de la première moitié du XXe siècle, le traitement des troubles
mentaux s’articulera ainsi autour de trois pôles : l’aliéniste asilaire, de plus en
plus exclu du mouvement scientifique, même s’il revendique d’appartenir à la
médecine en mettant en œuvre les thérapies de choc tout en insistant sur la
psychogenèse des troubles ; le neuropsychiatre d’hôpital, qui fait allégeance à la
neurologie, plus centré sur l’organogenèse ; et enfin le psychothérapeute-
analyste, situé en dehors des institutions, qui rompt totalement avec la
médecine.
Malgré l’isolement de l’aliéniste, le mouvement de médicalisation de la
psychiatrie n’en est pas moins net dès l’entre-deux-guerres, surtout grâce à la
mise en œuvre des traitements de choc, mais aussi aux acquis de la neurologie.
Cette médicalisation de la psychiatrie coïncide avec un nouvel essor des inter-
nements qui portera à plus de 150 000, en France, le nombre d’internés avant le
second conflit mondial.
20 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Au sortir de la Première Guerre mondiale, la première expérience de service


ouvert sera tentée par Édouard Toulouse qui crée, en 1922, l’hôpital Henri-Rousselle
à Sainte-Anne (Paris), qui comporte des lits d’hospitalisation libre, un dispensaire,
un service social, des laboratoires de recherche et une unité d’enseignement. À la
vérité, il s’agit toujours de lits d’hospitalisation libre dans des services fermés ; ce qui
caractérisera longtemps la situation de la plupart des hospitalisations libres, en
France, jusqu’au début des années quatre-vingt. Plus qu’un véritable service libre,
l’hôpital Henri-Rousselle est le précurseur du dispensaire d’hygiène mentale. Dès sa
création, il fonctionne d’ailleurs comme tel, pour l’ensemble de la capitale. En vérité,
Édouard Toulouse a davantage promu, en psychiatrie, la notion de centre de
prophylaxie que celle de service véritablement ouvert.
Le Front populaire fera naître, quant à lui, l’idée d’une médecine sociale,
entre 1936 et 1938. La circulaire Rucart de 1938, qui rebaptise les asiles d’aliénés
en hôpitaux psychiatriques et les aliénistes en psychiatres, insiste déjà sur la
nécessité « d’aller aux populations ». Se développe ainsi l’idée du service social,
du dispensaire, des « médecins sociaux », qui tendent à faire sortir la fonction de
médecine publique de son enfermement dans le service hospitalier où elle a été
tenue depuis la réaction thermidorienne. L’organisation de l’hygiène sociale du
début du siècle, visant la protection de l’enfance et la lutte contre les fléaux
sociaux, au premier rang desquels figurera la tuberculose, servira de modèle. La
lutte contre la tuberculose, organisée par les hygiénistes, s’inspirera des struc-
tures mises en place à Paris par la mission Rockefeller durant le premier conflit
mondial. Ce modèle servira ensuite pour l’organisation du soin psychiatrique :
un médecin par dispensaire, un secteur par dispensaire, une secrétaire, deux à
trois assistantes sociales affectées chacune à un sous-secteur ; l’assistante sociale
donnant au médecin du dispensaire, qui ne se rend pas sur place, l’information
qui lui manque. Il faudra toutefois attendre les années soixante-dix pour que
cette structure devienne véritablement opératoire en psychiatrie. Ce mouvement
se dessine déjà, cependant, sous l’occupation allemande, période durant
laquelle la psychiatrie infanto-juvénile posera, sous l’impulsion de Georges
Heuyer, les premiers jalons de la psychiatrie de secteur. Dans ce contexte, une
circulaire du 13 octobre 1937 incite à la création de services ouverts, distincts des
services réservés aux aliénés et confiés à un médecin chef unique. Cette circu-
laire crée également des dispensaires psychiatriques chargés du « dépistage et
du triage » et un service social au sein de ces dispensaires. À son article 2, l’arrêté
ministériel du 5 février 1938, portant sur le règlement type des hôpitaux
psychiatriques, autorise la mise en place d’unités destinées au traitement des
maladies mentales et non plus seulement des aliénés, soumis aux dispositions
de la loi du 30 juin 1838. Cet arrêté permettra la prise en charge d’autres affec-
tions mentales dans le cadre du droit commun de l’hospitalisation.
À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la « psychiatrie asilaire » est remise
en cause, tant en Europe qu’aux États-Unis. Danielle Sivadon témoigne : « J’ai
dû arriver à Ville-Évrard6, en 1943, j’avais 5 ans. La sœur de mon père 7 est

6. Hôpital psychiatrique de la banlieue parisienne.


7. On aura compris que le père de Danielle Sivadon était à l’époque médecin chef à Ville
Évrard, avant d’en être nommé directeur.
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 21

revenue de Ravensbrück dans une détresse physiologique absolue ; ensemble ils


parlaient beaucoup et je sais que pour lui ça a dû être très important de
comprendre qu’il était responsable d’un camp de concentration 8. » Certains
psychiatres, comme Lucien Bonnafé, ne cesseront également de rappeler les
40 000 morts dans les hôpitaux psychiatriques français durant cette période,
mais il faudra attendre 1987 pour que soit publiée une thèse soutenue en 1981
par le docteur Max Lafont sur ce qui sera dès lors appelé : « L’extermination
douce. »
En réalité, le mouvement désaliéniste français de l’après-guerre demeurera
timide dans cette mise en cause. Il s’efforcera surtout d’ouvrir les portes de
l’asile afin d’en faciliter l’accès. Aussi, contrairement à une idée reçue et large-
ment répandue, le mouvement désaliéniste ne parviendra pas à faire diminuer
le nombre des internements, qui ne cesseront en réalité de croître – sensiblement
au même rythme de 1850 jusqu’en 1970 –, mais plutôt à accroître considérable-
ment le nombre des admissions annuelles, tous modes de placement confondus,
y compris celui de l’admission en service libre. On parlera d’ailleurs longtemps
encore de « placement libre ». Le mouvement désaliéniste amorce en fait le
raccourcissement des séjours, mais aussi leur multiplication tout au long de la
vie du patient, tout comme il amorce le mouvement des admissions prétendu-
ment libres dans des services encore fermés pour la plupart.
De la fin de la guerre jusqu’en 1960 peut néanmoins se développer, notam-
ment en France, ce que l’on appellera la psychothérapie institutionnelle, qui tend à
faire de l’institution elle-même un outil thérapeutique, en partant précisément
du constat que l’institution de 1945 est malade et elle-même pathogène. Il s’agit
donc de soigner en partie l’institution par une sorte de psychothérapie des
soignants, qui s’inspire largement des techniques de groupe élaborées par
Moreno. Cette remise en question socioprofessionnelle des soignants débouche
sur une nouvelle psychothérapie des patients. La relation thérapeutique
médecin/malade se déplace ainsi vers une relation soignants/soignés, le pôle
soignant gravitant autour de la notion d’équipe médicale. Comme le note
Raynaud (1989, p. 46), « c’est cette réflexion qui amènera par exemple la loi de
1968 séparant la notion d’incapacité majeure et celle de l’internement, fruit de la
reconnaissance clinique de la séparation des couples auparavant peu disso-
ciables : folie-irresponsabilité, aigu-chronique, soin-guérison ». Ainsi se
développe la conception du caractère iatrogène d’un rapport à la folie qui exclut
le respect du patient en tant que personne et, dans le même temps, la dimension
sociale dudit patient. Pour combattre cet état de fait, la psychothérapie institu-
tionnelle promeut la création d’ateliers et de clubs de patients, au sein même de
l’institution, voire d’associations de malades, en partie gérés par eux.
Cette doctrine unitaire de la psychiatrie française, qui prévaut à l’après-
guerre, et qui tend à associer les soins à l’hôpital et la vie du sujet dans la société,
ne tarde pas à renforcer l’idée d’une organisation d’un secteur psychiatrique extra-
hospitalier venant en alternative à l’hôpital. Dès 1957, Philippe Paumelle démarre

8. Recherches, n° 17, 1975.


22 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

une expérience de psychiatrie dans la communauté, dans le 13e arrondissement


de Paris, expérience dont la visée première consistait à promouvoir une forme
d’alternative à l’hospitalisation en multipliant les interventions à domicile, y
compris l’hospitalisation à domicile, les traitements ambulatoires, les thérapies
familiales. Mais l’association privée ASM-13 9 ne tardera pas à assurer la gestion
d’un hôpital privé (l’hôpital de l’Eau-Vive de Soisy-sur-Seine, qui fut notam-
ment dirigé par le docteur Gladys Swain 10).
Cette velléité de mise en place d’une psychiatrie de secteur sera portée à
l’origine par un courant très inspiré des thèses sociogénétiques défendues par
des intellectuels et des psychiatres, proches du parti communiste français.
Comme le souligne encore Raynaud (1989, p. 47), dans cette période de guerre
froide, « des hommes comme L. Le Guillant, P. Sivadon, L. Bonnafé,
G. Daumezon, à la suite de G. Politzer, vont d’ailleurs s’affronter aux partisans
de la psychanalyse, conçue comme un outil thérapeutique institutionnel, en
privilégiant l’aspect sociologique de la folie ». Mais c’est bien évidemment la
diffusion massive des neuroleptiques qui permettra de modifier radicalement la
clinique et qui assurera le développement de la psychiatrie de secteur, laquelle
supposera toutefois, on l’a vu, diverses actions administratives spécifiques pour
sa mise en œuvre effective.
L’on ne saurait dire cependant que la diffusion des neuroleptiques a, à elle
seule, infléchi la pente des admissions annuelles. Un infléchissement bien plus
net avait déjà pu être remarqué durant l’entre-deux-guerres, avec la mise en
place des thérapies de choc. Au sortir du second conflit mondial, la réorganisa-
tion de la psychiatrie par le mouvement désaliéniste permet de repérer un
nouvel infléchissement de la courbe des admissions annuelles, qui inaugure un
certain turn-over ou moulinet psychiatrique, avant même la diffusion des
psychotropes. Sous ce rapport, l’apparition des neuroleptiques ne fera, en
définitive, qu’accompagner ce mouvement, le consolider, l’approfondir et en
assurer la pérennité.
Une circulaire du 15 mars 1960, donnant officiellement corps au secteur
psychiatrique extra-hospitalier, précise par ailleurs, au titre des services libres 11 :
« Il était apparu précédemment nécessaire, lorsque la création des services libres
dans chaque hôpital psychiatrique a été préconisée, de prévoir qu’ils seraient
séparés des pavillons du service fermé et qu’ils seraient dotés d’une entrée parti-
culière. Il avait également été précisé primitivement que le service libre organisé
dans un établissement ne pouvait être confié qu’à un seul médecin chef de
service. À l’heure actuelle, compte tenu de l’évolution constatée tant dans les
pays voisins du nôtre que dans certains hôpitaux psychiatriques de notre pays
en ce qui concerne le recrutement des malades et les méthodes d’hospitalisation
et de traitement, il s’avère indispensable d’ouvrir au maximum l’hôpital

9. Santé mentale et lutte contre l’alcoolisme dans le 13e arrondissement.


10. Marcel Gauchet et Gladys Swain, La Pratique de l’esprit humain. L’institution asilaire et la
révolution démocratique, Paris, Gallimard, 1980.
11. Une circulaire du 28 février 1951 avait requalifié en « services libres » les anciens
« services ouverts ».
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 23

psychiatrique en réduisant progressivement le service fermé à quelques


pavillons. En conséquence, chaque service médical doit comporter un service
libre. Dans le plan d’une modernisation des locaux, aucune distinction n’est à
faire sur le plan architectural entre les pavillons du service libre et ceux du
service fermé. Il n’y a plus lieu de rechercher un accès différent pour le service
libre », de sorte que l’hospitalisation libre se développera en effet dans des
services dits libres, mais en pavillons… fermés 12 !
Notons par ailleurs que, parallèlement à l’hospitalisation psychiatrique
publique, existent depuis le XVIIIe siècle des maisons de santé privées, qui subsis-
teront sous diverses formes tout au long des XIXe et XXe siècles, où la séquestra-
tion des personnes est interdite depuis la promulgation de la loi du 30 juin 1838,
à moins que l’établissement privé en question ne soit érigé en établissement
départemental, admis à participer au service public des aliénés. Dans les autres
établissements privés, seule l’hospitalisation libre demeurait possible, bien que
les séquestrations y fussent en réalité nombreuses. Il fallut attendre la loi
« Sécurité et Liberté » du 2 février 1981 pour que ces établissements privés soient
intégrés au système du contrôle périodique, confié aux représentants de
l’Administration et de la justice.
Enfin, la loi du 3 janvier 1968 dissociera définitivement la mesure d’interne-
ment du régime de protection des biens et des personnes. Jusqu’à cette date, en
effet, les biens de l’interné étaient gérés d’office par un service spécial de
l’hôpital. La nouvelle mesure de tutelle ou de curatelle aux biens fera désormais
l’objet d’une instruction distincte de celle du placement à l’hôpital psychia-
trique, et elle sera décidée par le juge des tutelles. La personne internée ne
perdra plus automatiquement ses capacités de gestion. Cet assouplissement des
mesures accompagnant l’internement va, en outre, concourir à étendre le champ
d’intervention de l’hôpital psychiatrique. L’envol des admissions, que l’on
constate surtout depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui se poursuit
à un rythme toujours aussi soutenu, se traduit ainsi par des chiffres quelque peu
hallucinants. De moins de 10 000 admissions annuelles en 1918, on est passé à
plus de 50 000 en 1940, et de 40 000 en 1945, on est passé à près de 400 000 admis-
sions annuelles en 1990 et 600 000 en l’an 2000 ; cependant que le nombre de
personnes distinctes, traitées chaque année par l’hôpital psychiatrique, passe de
150 000 à plus de 230 000 entre 1940 et 1990 et dépasse aujourd’hui les 250 000.
Il faudra attendre 1970 pour observer un double mouvement de baisse : baisse
du nombre des personnes présentes à l’hôpital qui, de 120 000 en 1970, tombent
en dessous de 70 000 en 1990 ; baisse du nombre des internements officiellement
enregistrés comme tels qui, de 80 000, tombent dans le même temps en dessous

12. En s’appuyant précisément sur ces particularités architecturales, M. Jean Pierre


Donnadieu, qui fut officiellement admis en 1969 au quartier psychiatrique de Font
d’Aurelle de l’actuel centre hospitalier universitaire de Montpellier, tente d’établir devant
les juridictions administratives que son « hospitalisation libre » n’avait rien de libre, mais
correspondait à un internement pur et simple (TA Montpellier, 25 novembre 1998, requête
n° 941736, jugement déféré à la cour administrative d’appel de Marseille, requête n° 99
MA00198, en cours).
24 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

de 30 000. Mais ce double mouvement de baisse sera sans aucune incidence sur
la croissance, toujours aussi forte et régulière, du nombre total des admissions,
tous modes de placement confondus, comme sur le nombre de personnes
distinctes annuellement traitées par l’hôpital, lequel, rappelons-le, dépasse
aujourd’hui 250 000 personnes. Un tel mouvement contradictoire s’explique par
la place toujours plus importante réservée à l’admission libre qui s’est surtout
développée entre 1970 et 1984 en alternative à l’internement. Depuis cette date,
le nombre des internements officiellement enregistrés semble devoir se stabiliser
entre 20 000 à 30 000 personnes distinctes internées chaque année, cependant
que le nombre de personnes distinctes traitées annuellement sous le statut de
l’hospitalisation libre continue, en revanche, de croître à un rythme régulier.
Toutefois, depuis 1985, l’on assiste à une reprise des internements. Ils ont doublé
en quinze ans, passant de moins de 30 000 à 60 000 entre 1985 et l’an 2000.
Aujourd’hui, le rapport entre hospitalisation libre et hospitalisation involontaire
est cependant totalement inversé en regard de ce qu’il était trente ans plus tôt.
En 1970, près de 80 % des personnes traitées l’étaient officiellement sous le mode
de l’internement, et 20 % sous celui de l’hospitalisation libre. Aujourd’hui,
moins de 20 % d’entre elles sont admises involontairement et plus de 80 % le
sont au titre de l’hospitalisation libre, mais, dans l’intervalle, le nombre des
personnes concernées a augmenté de près de 60 %… Rapporté au nombre total
des admissions, celles sans consentement ne concernent que 10 à 12 % du total.
Plusieurs facteurs commandent une telle évolution.
Sur le plan idéologique, le mouvement de 1968 a assuré une large diffusion
des thèses de l’antipsychiatrie anglaise et de la « psychiatrie démocratique »
italienne, tendant à une désinstitutionnalisation ou, à tout le moins, à une déspé-
cialisation du soin psychiatrique.
Si, au Royaume-Uni, le Lunacy Act de 1845 obligea les autorités locales à créer
des asiles d’aliénés publics, comparables à ceux institués en France par la loi du
30 juin 1838, en réponse aux dénonciations des conditions scandaleuses de vie,
de travail et de traitement dans les asiles privés et les workhouses 13, il faudra
attendre le Lunacy Act de 1890 pour voir apparaître la première définition du
mode d’admission dans les établissements d’aliénés britanniques. Dans l’entre-
deux-guerres furent fondés en Angleterre l’hôpital Maudsley et la clinique
Tavistock, établissements privés recevant des patients en cure libre ou pour des
traitements en externat. Ces deux établissements auront valeur démonstrative
au plan des traitements et renforceront les réactions de l’opinion publique aux
conditions faites aux malades mentaux dans les asiles, tout comme elles
concourront à sensibiliser l’opinion publique contre le caractère abusif de
certains internements. Ce mouvement d’opinion obtiendra la désignation d’une
commission royale, laquelle définira la maladie mentale comme l’incapacité du
patient à maintenir son équilibre social, tout comme elle affirmera qu’il ne
saurait y avoir de ligne claire de démarcation entre maladie mentale et maladie

13. Réfugié à Londres, Karl Marx dénoncera lui même les workhouses dans son chapitre
sur l’accumulation primitive du capital.
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 25

organique. Dès lors, le Mental Health Act de 1930 autorisa l’admission en hospi-
talisation libre dans les asiles publics. Ces dispositions amorceront une nouvelle
dynamique d’amélioration et d’ouverture de l’asile, qui se traduira d’une part
par une politique d’open-door (d’ouverture des portes) et par un système d’asile
en « cottage » à partir de 1965, d’autre part par le développement de centres
externes dans les hôpitaux généraux, et enfin par la création de communautés
thérapeutiques. C’est ainsi que durant la Seconde Guerre mondiale et les années
de l’après-guerre, Maxwell Jones lance la communauté thérapeutique de
l’hôpital de Belmont. Aujourd’hui encore, des communautés thérapeutiques
existent à l’intérieur des hôpitaux, mais quelques organisations de volontaires
entretiennent également de telles communautés hors de l’hôpital (The
Richmond Fellowship, par exemple).
Le Mental Health Act de 1959 définira ainsi la maladie mentale comme étant
une maladie comme les autres, ce qui favorisera plus encore le développement
de la psychiatrie dans les hôpitaux généraux et la fermeture de lits dans les
hôpitaux psychiatriques. Dans le même temps, cette loi posera les bases
administratives de soins communautaires sous l’appellation de Psychiatric
Community Care, comportant des services ambulatoires et de réadaptation ou de
réinsertion sociale, comme d’unités psychiatriques dans les hôpitaux généraux,
avec réduction des lits des structures spécialisées. Mais cette législation se carac-
térise surtout par la généralisation de l’admission libre sur le modèle de l’admis-
sion en hôpital général, c’est-à-dire sans autre formalité particulière. Elle se
caractérise encore par la médicalisation des admissions involontaires et par
l’attribution d’un rôle spécifique aux travailleurs sociaux, nommés délégués
municipaux d’aide aux malades mentaux, enfin par l’institution des tribunaux
de révision des affaires de santé mentale. Cependant, à la fin des années
cinquante, avec le développement des psychotropes, de l’électrochoc et de la
psychochirurgie, un mouvement de contestation va se développer à l’encontre
des « traitements dangereux », notamment « irréversibles », mouvement qui
renouvellera la réflexion sur la validité du consentement à ce type de traite-
ments et sur les modalités d’enregistrement d’un tel consentement. Cette
réflexion sera plus particulièrement élaborée dans le cadre du Mental Health Act
de 1983 issu des secousses du mouvement de l’antipsychiatrie.
Le mouvement de la psychiatrie démocratique italienne s’enracine également
dans le terreau de l’antipsychiatrie anglaise, comme dans le mouvement désalié-
niste français. À cette époque, l’assistance aux malades mentaux est encore
régie, en Italie, par une loi de 1904 qui la confie à la police et aux magistrats, au
point même qu’en 1930 le fascisme fait inscrire la maladie mentale au casier
judiciaire des personnes...
Bouleversé par les conditions de vie carcérales des patients, mais favorable-
ment impressionné par sa visite à la communauté thérapeutique de Maxwell
Jones à Londres, le psychiatre Franco Basaglia, récemment nommé directeur de
l’hôpital psychiatrique de Gorizia, petite ville proche de Trieste, programme la
négation pure et simple de l’institution en s’entourant d’une équipe, en partie
fondée sur une base militante, et en mettant en place une vie communautaire au
sein même de l’hôpital comme dans les structures intermédiaires créées progres-
26 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

sivement. Ainsi l’expérience italienne est-elle fondamentalement « anti-institu-


tionnelle ».
Le mouvement de contestation de l’institution psychiatrique déborde donc
largement le cadre de l’hôpital psychiatrique. Il gagne les milieux intellectuels
européens et se trouve au centre du débat idéologique du mouvement de Mai
1968, lequel, à l’instar de la « psychothérapie institutionnelle », sera également à
l’origine de la création et du développement d’associations de patients, dont la
variété traduit les différents modes d’approche possibles de la maladie et de
l’organisation du soin.
Parmi les facteurs d’évolution de la prise en charge psychiatrique, à partir
des années soixante-dix, il convient également de signaler l’action de
l’Administration qui a tenté de diminuer la charge financière que représente
l’hospitalisation à plein temps et de longue durée. Selon les pays, cette tendance
s’est traduite par la mise en place d’une psychiatrie communautaire, davantage
tournée vers la mise en réseau d’institutions locales, psychosociales, soit encore,
comme en France, par le développement d’une politique de secteur organisant
de façon systématique l’extra-hospitalier.
Le premier choc pétrolier et l’économie de crise qui en est résultée signalent
le point de départ de la mise en œuvre d’une telle politique, dont la conception
est toutefois souvent plus ancienne. La sectorisation psychiatrique française a
ainsi fait l’objet, on l’a vu, de premières circulaires, dès 1960, lesquelles sont en
vérité demeurées pratiquement lettres mortes durant plus de dix ans. Ce cadre
réglementaire permit toutefois quelques expérimentations informelles et des
initiatives parfois privées. Un tel cadre posait d’ores et déjà les éléments fonda-
teurs de la psychiatrie contemporaine telle que « la continuité des soins par une
même équipe, au plus près du lieu de vie des patients 14 ». Le mouvement
antipsychiatrique dénoncera d’ailleurs la politique de secteur comme une
volonté de quadrillage policier de la population et en bloquera quelque peu le
cours ; mais la vague de contestation passée, l’administration française mettra
en place, tout au long des années quatre-vingt, un nouveau statut des
psychiatres. La loi prévoira ainsi que seuls peuvent être placés en « premier
groupe », avec une importante différence de traitement, les psychiatres dont le
service est sectorisé. « Rien de tel pour favoriser la motivation “à faire du
secteur” », remarquera plus tard Wojcieckowski 15.
Contrairement à l’expérience italienne où le mouvement démocratique mit
au premier plan le mot d’ordre de destruction de l’asile – expérience dans
laquelle la négation de l’institution asilaire passe par une pratique hospitalière
mélangeant personnel et malades, ce qui déstructure donc les cloisonnements
étanches des statuts habituels de la clinique –, la doctrine française du secteur se
limitera à faire prendre en charge par les départements les actions de prophy-
laxie et de postcure et à distinguer ainsi, intra- et extra-hospitalier. Une fois les

14. J. P. Martin, Cahiers Pollen n° 1, 1994, p. 15.


15. J. B. Wojcieckowski, « Contribution à l’élaboration d’un “état des lieux” de la psychia
trie française. Les indiens sans réserve », Journal du Comité national d’action et de réflexion
sur la psychiatrie, n° 3, 1990, p. 13.
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 27

institutions de secteurs mises en place, l’Administration opérera un recentrage


sur l’hôpital à partir de 1985-1986, en replaçant l’hôpital psychiatrique, voire
l’hôpital général, au centre du dispositif de soins 16. L’hospitalo-centrisme, qui
caractérise en France l’organisation de la médecine et qui plonge ses racines
dans un vieil et irréductible jacobinisme, si ce n’est dans une organisation
administrative centralisée depuis Louis XIV, ne sera désormais plus contradic-
toire avec la mise en œuvre de la politique de secteur. Ce recentrement du
secteur sur l’hôpital signera la reprise des internements dès 1985. Aussi l’extra-
hospitalier est-il aujourd’hui encore souvent dénoncé par de nombreux patients,
comme par quelques plus rares psychiatres, comme une excroissance de l’asile
de 1838, si ce n’est du « grand renfermement » du XVIIe siècle.
En Italie, la négation de l’institution passait, on l’a vu, par la destruction de
l’asile, mais encore par la destruction du statut de la clinique et par la remise en
cause du rapport soignant/soigné. Une attention toute particulière sera portée à
la sociogenèse des troubles mentaux. « De ce point de vue, note Wojcieckowski,
l’expérience française reste très professionnalisée et a semblé correspondre en
priorité au développement et à l’assise d’une profession : le médecin-
psychiatre 17. » En France, la mise en cause s’arrêtera, en effet, aux murs de l’asile.
On tentera d’innover hors les murs de l’asile, là où un certain degré de liberté
demeurera administrativement toléré, et sans aller jusqu’à remettre véritable-
ment en cause le rapport soignant/soigné, ce qui permettra bientôt à
l’Administration de tout recentrer sur l’hôpital. Notons enfin que si la « psychia-
trie démocratique » italienne eut tendance à rejeter la psychanalyse et à
développer une approche plus sociale de la maladie mentale, tout comme le
mouvement désaliéniste français de l’après-guerre, le mouvement qui, en
France et à partir des années soixante-dix, supportera la mise en place de la
psychiatrie de secteur n’opérera pas une telle rupture avec la psychanalyse, au
point qu’aujourd’hui de nombreux psychiatres du cadre sont également psycha-
nalystes, opérant ainsi une intégration de fait, à la médecine, d’une discipline
qui s’en était éloignée au début du siècle.
Il n’en demeure pas moins que cette ouverture de l’hôpital psychiatrique
vers l’extérieur par la sectorisation, voire son éclatement dans le cadre d’une
psychiatrie plus communautaire, telle qu’elle est mise en œuvre en Italie, en
Espagne et au Royaume-Uni, a permis de poser avec une plus grande acuité la
question de la réhabilitation et de la réinsertion du malade mental, et, singuliè-
rement, des chroniques, même des handicapés mentaux, réinsertion sur
laquelle, précisément, la « psychiatrie démocratique » italienne et la loi 180 du
13 mai 1978, dont il sera question plus loin, ont longtemps buté, du moins dans
les premiers temps de leur mise en œuvre. En effet, si la « psychiatrie démocra-

16. Yves Buin Psychiatries, l’utopie, le déclin, Toulouse, Érès, 1999 montre bien les risques
de cette intégration de la psychiatrie à l’hôpital général, notamment pour la « clinique
psychothérapique ouverte » et les acquis de la psychiatrie du désaliénisme et de la
psychothérapie institutionnelle telle que l’a pensée l’École française de psychiatrie à l’orée
des années cinquante (voir p. 63 69).
17. Wojcieckowski, op. cit., p. 14.
28 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

tique » italienne suscita des initiatives militantes locales tendant à apporter une
réponse aux « besoins primaires » des patients et favorisa la création, par
certaines administrations provinciales, catholiques et de gauche, de diverses
structures alternatives, elle s’est toutefois très vite heurtée à certaines « diffi-
cultés partiellement entrevues, dans le cas des psychotiques et de leurs
familles », comme le note Luigi Cancrini. Certes, l’assistance, surtout matérielle,
apportera-t-elle quelques améliorations à l’état de certains malades, mais elle
développera aussi une certaine dépendance à l’égard d’une telle aide, dont la
maîtrise et la gestion ne tarderont pas à devenir délicates. Par ailleurs, replacées
dans leur milieu d’origine, de telles personnes n’en nécessiteront pas moins
rapidement une assistance professionnelle sur le terrain plus spécifique de la
relation thérapeutique, assistance professionnalisée qu’un tel mouvement ne
parviendra pas toujours à assurer, du moins lors de la mise en œuvre de la loi
180 de 1978. Aussi cette loi débouchera-t-elle sur un virulent courant d’opinion,
largement animé, cette fois, par les organisations des familles des malades
mentaux plus particulièrement en charge de tels psychotiques, s’inquiétant
d’une assistance médicale et sociale à leurs yeux trop souvent improvisée,
dénoncée comme menant à la dérive un bon nombre de psychotiques livrés à
eux-mêmes et clochardisés ou laissés à la garde des familles dépourvues de tout
soutien institutionnel. En outre, certains médecins, opposés à une telle réforme,
iront jusqu’à l’appliquer à la lettre avant que des structures alternatives à
l’hôpital ne soient créées, afin de rejeter ainsi systématiquement à la rue bon
nombre de patients en discréditant par là même et volontairement la réforme.
Des sorties « bureaucratiques » furent ainsi organisées par les opposants à la
réforme, c’est-à-dire sans préparation et sans suivi, pouvant aller jusqu’à des
actions spectaculaires tel le dépôt de patients en ville et par autocars, ou leur
renvoi massif dans leurs villes d’origine, sans organisation de prise en charge
ultérieure. À l’effet iatrogène de l’asile, dénoncé par la psychiatrie institution-
nelle, répondra ainsi bientôt l’effet iatrogène d’une « psychiatrie démocratique »
ou se voulant telle, si bien que de nombreuses associations et familles réclame-
ront la suspension de la loi 180, jusqu’à ce que l’État organise la prise en charge
nécessaire et efficace des malades. Toutefois, au fil des ans, la réforme finira par
s’imposer comme loi cadre de la prise en charge des troubles mentaux. Elle sera
acceptée par la société italienne de psychiatrie, puis, au congrès de 1990 par la
coordination nationale des associations de familles. C’est, comme le constate
Raynaud, non seulement la fin de l’épopée antipsychiatrique, mais encore la
consécration de la remédicalisation de la folie à laquelle la loi 180 conduira en
partie, en instaurant une contrainte générale – et non pas spécifique – du soin,
et en intégrant les unités psychiatriques de soins contraints à l’hôpital général,
mouvement qui s’observe également dans les autres pays européens, notam-
ment en France, surtout depuis les années quatre-vingt. Maintes fois annoncée,
la destruction de l’asile demeurera longtemps partielle et variable selon les
régions. À l’aube du IIIe millénaire subsistait encore, en particulier dans le sud de
l’Italie, de grands hôpitaux psychiatriques, comme la Maison de la Divine
Providence près de Bari, qui accueille 2 000 patients.
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 29

L’AFFIRMATION DES DROITS DES PATIENTS ET DE LA DIGNITÉ DU


MALADE COMME MODALITÉS INCONTOURNABLES D’ACCÈS À DES
SOINS APPROPRIÉS

Le mouvement de réforme législative en Europe

Cette révolution de la prise en charge psychiatrique, qui développe massive-


ment le recours à l’hospitalisation, souvent à répétition et de courte durée et les
structures extra-hospitalières de suivi et de recrutement des patients, s’est
déroulée, en France, sous l’empire de la vieille loi du 30 juin 1838, demeurée
pratiquement inchangée, bien qu’elle ne légiférât que pour l’enfermement des
aliénés. C’est en réalité sur un plan réglementaire que la question d’une telle
transformation de la prise en charge psychiatrique a été traitée dans l’Hexagone.
En revanche, depuis une vingtaine d’années, des remodèlements législatifs
significatifs ont lieu dans la plupart des autres pays européens, non pas tant
pour insuffler une dynamique radicalement différente que pour accompagner
celle existante, la renforcer et, parfois seulement, l’infléchir ; nouvelle
dynamique qui se traduit partout par cette explosion de l’hospitalisation de plus
courte durée, dans un cadre statutairement moins contraignant, pour réduire
parfois l’internement à une mesure quasi résiduelle. Au Danemark, par
exemple, moins de 2 % des admissions sont involontaires, contre plus de 10 %
en France. Ces réformes législatives partielles – plus rarement radicales – résul-
tent cependant, on l’a vu, d’un débat à la fois technique et culturel, voire
politique, souvent violent, qui anime depuis une quarantaine d’années tant les
professionnels que, plus récemment, les usagers de la psychiatrie, même si,
depuis les années quatre-vingt, le débat a largement perdu de sa virulence.
Malgré la spécificité des approches françaises et italiennes, force est de
constater que, depuis les années quatre-vingt, deux grands mouvements réfor-
mateurs, propres à ces deux pays, se retrouvent en fait autour d’une politique
d’accès aux soins qui rejoint, sans conteste possible, la visée du mouvement
désaliéniste français de l’après-guerre. Pour les tenants d’une telle conception,
l’important serait de lever toutes les barrières entravant l’accès aux soins, au
point que la contrainte de soins se trouverait elle-même justifiée en ce qu’elle
permettrait de lever l’hypothèque de la maladie, dès lors que celle-ci se traduit
par sa négation et, souvent, par un refus de soin. À la notion d’internement, de
placement, voire d’hospitalisation, l’Italie finira donc par substituer le « traite-
ment sanitaire obligatoire », l’obligation portant tout autant sur les pouvoirs
publics, contraints d’assurer la prise en charge des malades, que sur le patient,
astreint à se faire soigner contre son gré.
L’on conçoit aisément qu’une telle définition est loin de lever toutes les
ambiguïtés et qu’elle ne saurait mettre un terme au débat comme aux mises en
cause, non plus qu’à la contestation de certaines organisations de patients.
Certaines d’entre elles ne cesseront ainsi d’insister sur le droit de refuser, si ce
n’est les traitements dans leur ensemble, du moins certains traitements, comme
les neuroleptiques, au point qu’en Suisse, en Allemagne et en Italie, diverses
associations développent la notion de « testament psychiatrique » – acte écrit
30 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

consignant les volontés du patient, rédigé lors des périodes de rémission et de


lucidité et s’imposant aux médecins pour la mise en œuvre des traitements lors des
rechutes ou des crises. Un tel « testament », qui consigne que l’intéressé refuse, en
cas de crise ou de confusion, d’être traité par neuroleptiques, garantit que ce
dernier ne pourra pas être traité en dehors du cadre ainsi défini. En Hollande,
certains patients finiront même par faire reconnaître leur droit au suicide quand
bien même il s’agirait de malades mentaux. La déclaration d’Amsterdam de 1994,
sur la promotion des droits des patients en Europe, définit désormais le patient
comme « un usager des services de soins de santé, qu’il soit sain ou malade ». Le
texte final de la cinquième conférence des ministres européens de la Santé consi-
dère que l’individu est à la fois « citoyen, usager, consommateur, client et patient ».
C’est bien l’ensemble de ces qualités que le mouvement associatif européen, dit des
« patients », décline depuis une trentaine d’années.

La variété du mouvement associatif

Durant ces vingt dernières années, l’accès à la justice pour les personnes qui
font l’objet d’une prise en charge psychiatrique s’est développé dans la mesure
où le mouvement associatif s’est lui-même renforcé dans la plupart des pays
européens. La jurisprudence française n’aurait ainsi probablement jamais vu le
jour, sans l’action du Groupe Information Asiles. L’action de certains patients
britanniques, y compris au niveau européen, n’aurait également pu avoir lieu
sans l’appui d’une association telle que Mind. La jurisprudence suisse ne saurait
davantage s’expliquer sans référence à l’action des « Sans Voix » de Genève ou
de l’association Psychex de Zürich. En Italie, le mouvement Psichiatria
Democratica joua sans aucun doute un rôle important dans la redéfinition des
rapports entre justice et psychiatrie, même si son action, au niveau jurispruden-
tiel, fut plus limitée. Elle fut néanmoins fondamentale au niveau législatif. En
Allemagne, le Patientenfront puis Krankheit im Recht développèrent encore un
important contentieux dont les résultats demeurent malheureusement peu
connus. Aux Pays-Bas, l’action du Clientenbond n’est certainement pas étrangère
à certains résultats obtenus sur le terrain judiciaire.
Quoi qu’il en soit, ce qui caractérise à ce niveau le mouvement associatif est
probablement son extrême richesse. En effet, aucun profil associatif bien défini ne
peut caractériser les mouvements qui se sont inscrits dans ce genre d’action, qui
ont permis d’enrichir la jurisprudence. Cela va d’associations rassemblant princi-
palement des patients – ou des personnes désignées telles – reconnaissant la spéci-
ficité de leur état, éventuellement pour en faire une arme de lutte, comme le
Patientenfront (Allemagne), ou pour revendiquer le droit à une qualité de vie diffé-
rente, comme le Clientenbond (Pays-Bas), ou bien, au contraire, visant principale-
ment à dénoncer l’abus ou l’arbitraire d’une prise en charge psychiatrique, comme
cherchent à le faire la plupart des membres du Groupe Information Asiles (France),
jusqu’à des associations plus massivement constituées de professionnels soit de la
santé, comme Psichiatria Democratica (Italie), Pro Mente Sana (Suisse), soit de
juristes, comme Psychex (Suisse), en passant par des associations mixtes dont la
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 31

composition varie d’ailleurs fréquemment d’une région, voire d’une localité à


l’autre, comme pour l’association Mind (Royaume-Uni). Toutes ces associations
ont naturellement eu recours aux services d’avocats plus ou moins spécialisés, qui
font partie de l’association et organisent l’action juridique proprement dite, ou qui
ont simplement manifesté leur sympathie pour ce genre de mouvement et accepté
d’accorder une aide ponctuelle ou plus ou moins soutenue.

a) Les associations de patients et les associations mixtes


(patients-professionnels)

C’est sans conteste l’association Mind qui au niveau judiciaire a obtenu les
plus importants résultats. Elle n’hésita pas d’ailleurs à requérir à cette fin les
services d’un juriste américain, Larry Gostin qui, entre autres, porta les affaires
X., Ashingdane et Barclay Maguire devant la Cour européenne des droits de
l’homme, que nous examinerons plus loin en détail. Cette association contribua
fortement à la réforme du Mental Health Act de 1983, comme à celle des législa-
tions du pays de Galles et de l’Écosse en 1984. Ces réformes furent également
insufflées par un formidable courant d’opinion, durant les années soixante-dix
de l’antipsychiatrie anglaise, que couronnèrent, sur le plan juridique, le livre de
Larry Gostin, A Human Condition, publié en 1975, et le rapport Butler.
L’association Mind s’efforce, depuis, de promouvoir en particulier des struc-
tures d’aide juridique et de médiation en faveur des patients, service que l’on
désigne habituellement sous le terme d’advocacy. La Ligue flamande de santé
mentale a tenté de développer un mouvement comparable en Belgique, de 1990
à 1996, en créant des postes de « personnes de confiance » dans certains établis-
sements, personnes chargées de défendre le point de vue des patients s’adres-
sant à elles. Depuis 1997, une association française, Advocacy-France, tente égale-
ment d’en promouvoir l’idée dans l’Hexagone en insistant ici sur la fonction de
médiation du mouvement associatif entre patients et administration publique 18.
La FNAPPsy (Fédération nationale des associations de patients et ex-patients
« psy »), qui rassemble diverses petites organisations assurant surtout des
actions d’entraide et de convivialité, n’intervient encore, en France, dans le
domaine juridique, qu’au niveau normatif. C’est ainsi, entre autres, qu’elle a
participé, en 1996 et 1997, en qualité d’expert, avec Rhésus (association de
patients de diverses pathologies somatiques) et le Groupe Information Asiles, au
Groupe national d’évaluation de la loi du 27 juin 1990 sur l’hospitalisation
psychiatrique. Elle a notamment récemment pris position en faveur de la
judiciarisation des hospitalisations sans consentement 19.
En France, seules deux associations ont depuis les années soixante-dix
imprégné et impulsé l’action judiciaire : Le Groupe Information Asiles et le

18. C. Deutsch, M. Dutoit Sola, Usagers de la psychiatrie : de la disqualification à la dignité,


Toulouse, Érès, 2001.
19. P. Roy, « Les patients en psychiatrie demandent des droits et la parole », Le Quotidien
du médecin, Le Généraliste, n° 6654 du 28 février 2000, p. 19.
32 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

« Collectif d’études et d’enquêtes sur les pratiques psychiatriques » (CEEPP),


aujourd’hui disparu.
Le Groupe Information Asiles est né d’une contestation au sein des organi-
sations syndicales des psychiatres du cadre. Certains internes en psychiatrie,
proches des mouvements maoïstes, luttant contre le corporatisme syndical pour
tenter d’insuffler un mouvement de masse contre l’usage répressif et normatif
de la psychiatrie, dénoncèrent la collusion psychiatrie-police que manifeste
selon eux d’une part le placement d’office, décidé par l’autorité préfectorale, et
d’autre part l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris, qui
dépend directement des services du ministère de l’Intérieur – comme ce fut
d’ailleurs le cas de l’ensemble des structures psychiatrique jusqu’en 1956. Après
le départ des médecins de l’association, au milieu des années soixante-dix, la
participation des psychiatrisés s’est faite davantage sentir, mais la direction de
l’organisation demeura assurée pour l’essentiel par des étudiants gauchistes.
L’action du GIA s’articulera alors autour de trois axes principaux : 1) une
campagne en faveur de la Charte des internés, précédemment élaborée avec le
soutien de diverses associations, telle Handicapés méchants, cette campagne
débouchant sur la création de groupes locaux dans quelques établissements ;
2) la lutte contre l’ergothérapie, sur la base de laquelle des contacts seront pris
avec le milieu syndical pour obtenir la syndicalisation des patients travaillant en
atelier pour le compte de concessionnaires ou affectés à diverses tâches d’entre-
tien de l’hôpital ; 3) la dénonciation de l’abus et de l’arbitraire en matière de
placement. Avec le repli militant des années quatre-vingt et le départ des
étudiants, l’association, qui regroupait alors 200 adhérents cotisant et un millier
de sympathisants, sera désormais formée à 95 % au moins de psychiatrisés. La
rédaction du journal Psychiatrisés en lutte, tiré entre 3 000 et 5 000 exemplaires,
sera abandonnée, faute de rédacteur et de structure suffisamment solide pour en
assurer la diffusion. L’association se spécialisera alors dans la lutte juridique
contre l’abus et l’arbitraire et pour la reconnaissance des droits des patients. Elle
se dotera à cette fin d’une commission juridique qui développera quelque cinq
cents procédures en une dizaine d’années, dont certaines seront l’occasion de
campagnes de presse. Le Groupe Information Asiles obtiendra, dans l’intervalle,
une centaine de sorties judiciaires, plusieurs centaines d’annulation de décisions
irrégulières d’internement et quelques condamnations pécuniaires de respon-
sables d’internements fautifs. À partir de 1991, certains de ses membres parvien-
dront, avec succès, à saisir les organes européens et à faire condamner la France
pour violation de la Convention européenne de sauvegarde des droits de
l’homme et des libertés fondamentales (voir infra).
Cette association rassemble aujourd’hui encore des personnes aux sensibi-
lités diverses, de la gauche à l’extrême droite, manifestant, parfois, quelques
sentiments racistes ou xénophobes et passant de l’athéisme le plus résolu aux
croyances les plus fermes, incluant même quelques religieux qui ont eux-mêmes
été internés. Notons qu’un tel repli s’est accompagné de quelques effets pervers
non seulement sur les rapports entre l’association et le corps médical, mais
encore au sein même de l’organisation. C’est ainsi que les besoins propres aux
patients revendiquant une prise en charge psychiatrique de qualité furent
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 33

progressivement exclus des préoccupations de l’association. Une certaine ségré-


gation des patients se reconnaissant malades accentua ainsi les problèmes
relationnels au sein de l’organisation, difficultés relationnelles d’autant plus
nombreuses que l’usage du droit tend à renforcer l’attitude de ceux qui arrivent
avec la certitude d’avoir raison en voulant prouver à l’autre qu’il a tort, comme
le souligne Luc Pont de l’association suisse Pro Mente Sana, sans compter le
caractère procédurier de certaines personnalités.
Les membres de cette dernière fondation se sont heurtés à ce même écueil
lorsqu’ils voulurent défendre les droits des patients. Relatant sa propre
expérience, Luc Pont écrit : « Je soupçonnais que les hospitalisations non volon-
taires pouvaient être abusives, qu’il existait d’autres solutions, que les patients
étaient des victimes du contrôle social et du pouvoir médical. Je n’étais pas loin
de penser que le Goulag existait aussi dans notre pays. J’ai donc appris par cœur
toutes les lois concernant les droits des patients, lu toute la jurisprudence et la
doctrine, étudié toutes les conventions internationales. Le pouvoir médical
trouverait à qui parler [...] Les premières situations, les premières demandes
dont nous nous sommes occupés nous ont révélé une réalité quelque peu diffé-
rente 20. » Et de citer le cas de cette femme appelant au secours de peur d’être
internée par son voisinage et qui se disait martyrisée au point de ne pouvoir se
déplacer. Sur place Luc Pont s’aperçut rapidement qu’elle se faisait des idées et
révélait en réalité une importante angoisse pathologique. Quelques semaines
plus tard cette personne se fit interner et ne manqua pas de faire appel à Pro
Mente Sana pour obtenir sa sortie. L’association s’occupa de trouver un lieu
d’accueil et lorsque la sortie fut prête, l’intéressée préféra rester quelque temps
encore à l’hôpital. « En fait, conclut Luc Pont, notre intervention l’avait rassurée.
Elle s’était sentie respectée et avait eu la preuve qu’elle pourrait quitter l’hôpital
si elle le voulait vraiment. Elle avait capté notre intérêt et celui des soignants.
Elle ne se sentait plus isolée ou persécutée mais protégée 21. » La substitution de
relations de confiance à la fonction de représentation relève ainsi de ce constat :
« Si un patient fait appel à nous, c’est qu’il a besoin d’aide, c’est que quelque
chose ne va pas. Un juriste a tendance à répondre par les moyens qu’il connaît,
dont il a l’habitude et qui le rassurent (lui, le juriste, pas le patient ; appel au
droit : lettres comminatoires, recours, etc.). Or, même s’ils s’adressent à nous en
disant : “Je veux quitter l’hôpital”, ce n’est pas la seule chose que veulent les
patients la plupart du temps. En général, ils ne veulent pas aggraver le conflit,
entrer en guerre contre la psychiatrie. Ils veulent une réponse à leur souffrance,
ils veulent que l’on s’occupe d’eux avec gentillesse, qu’on les respecte, ils
veulent être informés sur leur maladie, être pris au sérieux et considérés comme
des partenaires. C’est pourquoi nous avons abandonné, de plus en plus souvent,
les procédés juridiques et nous avons, pas à pas, élaboré d’autres méthodes
d’action. » Il ne s’agit pas ainsi d’établir une relation de confiance seulement

20. Luc Pont, « Des moyens juridiques à la relation de confiance », in Législation sociopsy
chiatrique. Un bilan, M. Borghi (éd.), Institut du fédéralisme de l’université de Fribourg,
fondation suisse Pro Mente Sana, Fribourg, 1992, p. 167.
21. Ibid.
34 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

avec le patient, mais également avec les médecins et les institutions : « Lorsque
nous nous trouvions face au médecin concerné, nous ne parlions plus de
plaintes, de recours, de droits. Nous n’arrivions plus avec la certitude d’avoir
raison en voulant prouver à l’autre qu’il avait tort, ce qui résume assez bien la
méthode juridique. Nous venions en disant : “Voilà, ce patient a un problème,
comment pouvons-nous le résoudre ensemble ? Voilà le projet que nous avons
préparé avec le patient. Qu’en pensez-vous ?” Nous avons le plus souvent
abandonné le ton de l’avocat pour adopter celui du médiateur, du travailleur
social, de l’ami 22. » Sur cette base, des conventions ont pu être signées par l’asso-
ciation avec diverses institutions, et notamment avec l’hôpital de Cery ; conven-
tions qui règlent les modalités des interventions des membres de l’association
dans l’établissement, qui leur permettent surtout d’avoir, en tout temps, des
entretiens avec les patients qui le demandent, qu’ils soient internés ou librement
admis, en isolement ou non, comme d’intervenir à tous les niveaux de la hiérar-
chie hospitalière en cas de besoin, tout en préservant le droit de l’association de
faire appel à d’autres instances si le problème posé par un patient ne peut être
résolu par la concertation. Pro Mente Sana a ensuite constitué des groupes
d’entraide, de définition d’actions, de propositions et de solutions collectives qui
débouchèrent sur la création d’un journal : Tout Comme Vous du GRAAP (Groupe
d’Accueil et d’Action Psychiatrique), constitué à 99 % de patients psychia-
triques 23 et qui milite pour que chaque personne soit respectée dans son quoti-
dien, quelles que soient les crises qu’elle traverse. De ces groupes est également
issu le restaurant du GRAAP de Genève sous l’enseigne : « Le Grain de sel. » Pour
autant, Pro Mente Sana conseille les personnes souffrant de troubles psychiques,
ainsi que leurs proches, essaie de promouvoir leurs droits et leur statut social et
veut œuvrer pour « une société plus compréhensive vis-à-vis de la maladie
mentale 24 ». Ce faisant, elle se heurte, surtout à Genève, à certaines particularités
du droit cantonal. Sur ce canton, en effet, la loi K1-12 a récemment modifié la
réglementation en officialisant le travail des « conseillers-accompagnants auprès

22. Ibid., p. 168.


23. Selon Christian Schenk : « Les lois, c’est bien mais ça ne suffit pas », dans La Législation
sociopsychiatrique. Un bilan, M. Borghi (éd.), 1992, p. 275. Christian Schenk insiste sur la
nécessaire « gentillesse » qui devrait caractériser l’approche soignante et qui inclut :
« patience, générosité, respect, dignité, espoir », avant de conclure : « Comme vous le
voyez, le problème n’est pas au niveau de la loi, on ne peut pas demander à une loi
d’obliger un médecin à écouter son patient, un infirmier à avoir du respect pour son
malade, une institution à faire régner un esprit chaleureux d’accueil, d’amitié et de
compréhension. C’est pourtant de cela dont nous avons besoin. Nous ne le dirons jamais
assez : ce n’est pas parce que nous avons un comportement bizarre, irrationnel, incom
préhensible que nous sommes des fous. Non. À un moment donné de notre existence,
nous allons mal, mais nous avons droit au respect, à l’estime, à l’amitié que l’on doit à tout
être humain. Sans amitié, sans respect, un homme n’est plus un homme. Une bête peut
vivre sans affection, l’homme pas. Comment la loi pourrait elle stipuler ça ?... » (ibid.,
p. 272). Sans entrer dans un commentaire de ce genre d’approche, nous rappellerons que
tous ceux qui ont eu affaire à la gent animale savent qu’une bête, pas plus qu’un homme,
ne peut vivre sans affection. Établir une relation de confiance, notamment avec un
mammifère, est impossible sur la base d’un simple rapport de force et d’autorité.
24. Pro Mente Sana, Rapport annuel, 1994, p. 15.
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 35

des patients hospitalisés », lesquels doivent être des professionnels. Il s’agit


désormais, en l’occurrence, et le plus souvent, d’assistants sociaux extérieurs à
l’association. Toutefois, la mission de droit cantonal concernant la coordination
et la formation de ces conseillers a été confiée par le Département de l’action
sociale et de la santé à l’antenne de Pro Mente Sana.
En Italie, le mouvement de désinstitutionnalisation, insufflé par Psichiatria
Democratica – c’est-à-dire, pour l’essentiel, par des professionnels –, s’est surtout
traduit, au niveau associatif, par la mise en œuvre de coopératives de patients 25.
Elles sont généralement formées de quelques membres, parfois lourdement
touchés par la pathologie ou le handicap mental. Dans le cadre de la coopéra-
tive, ils gèrent un pavillon ou un appartement dans lequel ils vivent à quatre ou
cinq, parfois davantage. Ils disposent d’un contrat de travail ou de service soit
avec la municipalité, soit avec l’ancien établissement de soins, pour réaliser
divers travaux allant de l’aménagement à la peinture en passant par le nettoyage
de l’hôpital, voire des travaux de menuiserie ou de mécanique. Certaines coopé-
ratives interviennent également dans la restauration ; d’autres disposent d’une
clientèle privée, mais la plupart demeurent dans le cadre institutionnel, avec,
parfois, la rétrocession d’une partie du prix de journée, versé par les hôpitaux
dont certaines de ces coopératives sont issues et continuent de dépendre. Une
telle structure allège malgré tout les frais d’entretien étant autrement pris en
charge par les établissements hospitaliers d’origine. L’hôpital réduit ainsi ses
frais d’entretien pour un certain nombre de ses anciens chroniques qui, à n’en
pas douter, gagnent en autonomie, même s’ils demeurent sous le contrôle étroit
de l’institution. Un membre du personnel de l’établissement, ou de la munici-
palité, est parfois détaché pour assurer l’encadrement du travail productif, ou
intervient ponctuellement pour aider la coopérative à assurer sa comptabilité et
sa gestion. Cette structure a permis d’intégrer et de dynamiser certaines
personnes jusqu’alors étiquetées chroniques et promises à l’internement à vie.
Elle s’avère donc un important moyen de resocialisation et de réinsertion.
Des initiatives similaires ont été mises en œuvre pour la réhabilitation d’un
certain nombre de patients de l’île de Léros en Grèce, dont nous avons déjà parlé 26 ;
mais ces tentatives sont plus difficiles à mettre en œuvre compte tenu du passé
insulaire particulier qui en a fait une île vivant de la relégation de populations
prisonnières puis supposées démentes.
Les associations de patients de l’Europe du Nord se caractérisent davantage
par une vocation conviviale. Elles sont ainsi généralement à l’origine de la
création de clubs, de centres de formation, de lieux de réunions, de bars et de
cafés plus particulièrement réservés aux patients et anciens patients psychia-
triques. La plupart des organisations de ce genre sont en réalité issues de la
pratique institutionnelle et se situent dans sa continuité, mais, parfois, la débor-

25. Sur l’analyse générale du contexte dans lequel sont nées ces coopératives, voir Paolo
Henry, Cronicita, riabilitazione e associazioni di auto aiuto, dans Cahiers Pollen, n° 4, p. 20 25.
26. Voir à ce sujet, Maria Mitrosili, Study on the Social and Legal Status of Patients in the State
Mental Hospital of Leros, et Th. Megaleoconomou, The History of Desinstitutionalisation
Interventions in the SMHL, European Commission, Directorate general for Employment,
Industrial Relations and Social Affairs, DGV, Athènes, 1995.
36 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

dent. Peu de ces mouvements ont opéré une rupture nette avec le milieu, voire
l’approche soignante.
Le RSMH (Association suédoise pour l’hygiène sociale et mentale) est la plus
importante association européenne de ce genre. Sa création remonte à une initia-
tive de soignants exerçant dans le plus grand hôpital de Stockholm.
Aujourd’hui, le RSMH est davantage un lieu de solidarité et d’entraide entre
patients. Il comprend près de dix mille membres dont 95 % de personnes prises
en charge par la psychiatrie ou d’anciens usagers. Il comporte une trentaine de
sections régionales, une centaine de clubs locaux disposant d’appartements,
parfois de maisons. Ces clubs sont organisés soit en groupes de pression, tant
vis-à-vis des médias que des pouvoirs publics et de l’opinion, soit en lieux de vie
ou en centres de convivialité assurant diverses activités sociales et culturelles,
ouverts chaque jour de la semaine. Cet essor assez considérable n’a été rendu
possible que grâce au soutien des pouvoirs publics. L’association put ainsi
employer plusieurs permanents à temps plein, payés par l’État ou les collecti-
vités locales, rémunérés au-dessus du salaire infirmier. Il est cependant probable
que la remise en cause de l’État-providence conduira à quelques restructura-
tions, si ce n’est à une radicalisation nouvelle du mouvement qui, jusqu’alors
semblait avoir trouvé les moyens de son intégration.
Au Danemark, l’association SIND (Association danoise pour la santé mentale),
créée en 1960, ouverte à tous, soignants comme soignés, dispose actuellement
d’une vingtaine de comités locaux et régionaux, d’une cinquantaine de clubs cultu-
rels, dont certains tentent de créer des cafés afin d’établir un réseau de convivialité
entre les patients, mais elle anime encore des centres de formation susceptibles de
participer à la réintégration et la resocialisation de patients dans la communauté.
La Hollande dispose également d’une forte organisation d’usagers et d’anciens
usagers, participant activement à la direction du mouvement : le Clientenbond
(Ligue des clients), créé en 1971. L’association regroupe actuellement plus de
1 000 membres et dispose de deux permanents. Il s’agit d’une association pour le
moins radicale, dont de nombreux militants semblent mettre en cause le bien-fondé
de l’intervention psychiatrique, mais dont l’activité juridique et l’action judiciaire
paraissent plus limitées que celles de certaines organisations britanniques ou
françaises, bien que cet axe ait été renforcé ces dernières années.
Le Clientenbond est par ailleurs à l’initiative d’un Rassemblement européen
d’association d’usagers et d’ex-usagers des services de psychiatrie des divers pays
européens, rassemblement en partie financé par la Commission des commu-
nautés européennes, et notamment par la DG V-E3 et le programme Helios II, le
Conseil régional européen (CRE) de la Fédération mondiale pour la santé mentale
et le ministère néerlandais de la Santé. Il convient d’ailleurs de souligner ici le
rôle pionnier joué par la Fédération mondiale pour la santé mentale dans l’intro-
duction des patients dans les débats, en particulier internationaux, les concer-
nant. Comme le note d’ailleurs son secrétaire général, le professeur E. B. Brody :
« Ceci est encore une fois une question de respect et de volonté des médecins
d’abandonner l’attitude défensive qui consiste à posséder un pouvoir et un
savoir paternaliste, total. Quand des patients seront capables de vivre dans un
contexte qui favorise l’autonomie, avec le soutien de groupes d’anciens patients,
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 37

en particulier dans des logements gérés par les utilisateurs où les normes de
comportement seront établies par les utilisateurs eux-mêmes, la nécessité de
s’occuper des droits des patients réduits par l’hospitalisation et le traitement
obligatoires deviendra moindre 27 » (Brody, 1988).
Le congrès constitutif du Réseau européen des usagers et ex-usagers s’est tenu
aux Pays-Bas, en 1991 à Zandvoort ; il a réuni trente-neuf délégués, tous usagers
et anciens usagers de services psychiatriques, représentant seize pays
européens. À l’issue de ce rassemblement a été créé un réseau d’information et
de coopération ayant pour tâche :
– l’amélioration et la promotion, en matière juridique, des droits des personnes
qui reçoivent des services de santé mentale ;
– le recueil et la diffusion d’informations sur les médicaments psychiatriques ;
– le droit d’influencer, à un niveau européen, la prise de décision en psychiatrie ;
– la promotion du consentement en matière psychiatrique et le développement
d’alternatives non médicales face à la psychiatrie.
Un bulletin régulier devait être publié pour promouvoir les buts et les aspira-
tions du réseau ; un centre d’information, localisé en Hollande, fut créé afin de
recueillir et de diffuser l’information. Il semble toutefois que les objectifs ainsi
définis ont quelque mal à être atteints, l’information circulant encore fort mal
entre les associations engagées dans un tel mouvement, malgré la tenue du
second congrès d’Elseneur au Danemark en mai 1994 et du troisième congrès de
Londres de janvier 1997 28. Un tel rassemblement constitue néanmoins une étape
marquante de l’histoire des associations de psychiatrisés.
Aux côtés du Clientenbond, il convient de signaler aux Pays-Bas le LPR, une
organisation de représentants de patients au sein même des hôpitaux qui fédère
les conseils de patients institutionnalisés dans les établissements, disposant
donc d’un soutien de l’administration centrale. Depuis 1991, il participe surtout
à l’évaluation et se prononce sur la qualité des soins en santé mentale et des
services sociaux. En 1996, une loi générale a été adoptée sur le fonctionnement
des conseils. Il existe ainsi aujourd’hui trois cent cinquante conseils de patients
en Hollande, actifs dans les institutions de santé mentale. Estimant que la
qualité de la vie des « clients » ne trouve pas de réel débouché dans la logique
médicale, ils ont décidé d’axer désormais l’évaluation sur l’autonomie et la
recherche d’autonomie des patients par les différents services.
Une autre fondation, le PVP, organise la représentation juridique des patients
placés en hôpitaux psychiatriques. La part prise au sein de cette association par les
patients à l’animation et la direction du mouvement paraît cependant plus limitée,
compte tenu de l’encadrement institutionnel. Ces dernières années aux Pays-Bas

27. E. B. Brody, « Le respect absolu de la volonté du sujet : autonomie ou abandon ? »,


communication au colloque international Éthique et psyché. Les pratiques en santé mentale au
regard de l’éthique, journée mondiale de la santé mentale, Fédération mondiale pour la
santé mentale, Fédération française de santé mentale, Unité de bioéthique de l’UNESCO, 10
11 octobre 1996, p. 5.
28. Sur le dernier congrès de Londres, voir notamment, A. Szokoloczy Grobet, « Les
patients européens s’attaquent aux racines de la psychiatrie », Aesculape, mai juin 1997,
n° 6, p. 9 10.
38 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

des postes de « médiateurs », qui recoupent en fait une partie de ce que l’on
désigne sous le terme d’advocacy au Royaume-Uni, se sont ainsi développés. Le
« médiateur » ne doit pas adopter un point de vue neutre pour faciliter la négocia-
tion et l’accord, mais le point de vue exclusif du patient. L’association nationale
dont dépend le « médiateur » passe contrat avec l’établissement dans lequel il
exerce, mais en demeure indépendante. Cette exclusivité de point de vue et d’inté-
rêts est à ce point affirmée qu’il est interdit au « médiateur » de prendre ses repas
à la cantine des soignants ; il doit en effet être clairement établi qu’il est du côté
des soignés. Aussi ne peut-il intervenir qu’avec l’accord du patient. Cinquante
plates-formes régionales ont ainsi été adoptées, qui organisent les rapports en vu
d’aider les patients à formaliser et à déposer leurs éventuelles plaintes. Toutefois,
elles ne sortent pas de l’établissement et sont destinées à être réglées en interne,
dans le cadre d’une conciliation. Le « médiateur » peut cependant indiquer les
voies de recours qui permettront de porter le contentieux à l’extérieur de l’hôpital,
en saisissant, entre autres, la justice. Un rapport annuel est remis par l’association
des « médiateurs » au ministre de tutelle.
Au Royaume-Uni, il n’existe pas de réglementation nationale imposant une telle
représentation. Toutefois, des établissements toujours plus nombreux se dotent
d’un « conseil de patients » et intègrent des représentants d’usagers dans les diffé-
rents organes de gestion de la santé mentale, tant au niveau local que régional. Le
premier « conseil de patients » a été créé à Nottingham en 1986, à l’hôpital
Mapperley. Il tient des réunions mensuelles en dehors de la présence de l’équipe
soignante et de la direction, sauf invitation expresse. Les promoteurs d’un tel
mouvement insistent sur la différence qu’il y a entre les réunions institutionnelles
de patients, éventuellement organisées par les équipes, et celles tenues à l’instiga-
tion du « conseil de patients » qui en assure lui-même l’organisation et la direc-
tion. L’indépendance et l’autonomie sont d’ailleurs les maîtres mots de l’advocacy.
Le Service national de santé (NHS) a également suscité l’élaboration de
chartes locales des usagers de services de santé mentale et a, à cette fin, publié
en 1994 un guide élaboré l’année précédente en liaison avec Mindlink, Survivors
Speak Out et Ukan. La mission chargée de la rédaction d’un tel guide est par
ailleurs intervenue en 1993 dans une dizaine de conférences régionales tenues
par des usagers des services et rassemblant les commentaires de divers autres
groupes locaux. Il s’agit ainsi non pas d’établir une norme nationale, mais
d’inciter chaque service à négocier son règlement intérieur et certains principes
directeurs avec les usagers du service. L’on voit, une fois encore, que l’on est
assez loin d’une conception étroitement nationale à la française, rigide et s’impo-
sant finalement à tous sans grande discussion.
En France, la réforme de l’hospitalisation issue de l’ordonnance du 24 avril
1996 (décret du 30 octobre 1996) a prévu la représentation des usagers au sein
des conseils d’administration des hôpitaux, y compris psychiatriques. Elle
impose par ailleurs l’accréditation qui a pour effet de distinguer des niveaux de
qualité ou de compétence entre établissements de même catégorie. Elle introduit
en outre la notion de mesure de satisfaction des usagers, dont elle fait un des
éléments de l’accréditation. L’on peut donc s’attendre au renforcement du rôle
des associations d’usagers durant les prochaines années. Toutefois, cette direc-
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 39

tive tarde à être mise en œuvre, compte tenu d’une part de la faiblesse du
mouvement associatif français des patients psychiatriques et d’autre part de
l’absence de véritables soutien et initiative, en ce domaine, de l’administration
centrale. Elle n’a d’ailleurs débloqué aucun budget et n’a créé aucune structure
pour permettre aux usagers de s’exprimer au sein des établissements dans un
cadre associatif autre que celui à visée directement thérapeutique ou occupa-
tionnel, issu de la psychiatrie institutionnelle. Des initiatives ont cependant été
prises par quelques établissements, comme celui de Saint-Maurice qui s’est doté
d’une association de patients Esqui, mise en place par la direction de l’hôpital,
dont l’un des membres siège au conseil d’administration de l’établissement.

b) Les associations de familles et de professionnels

L’action des familles dans le secteur psychiatrique peut paraître ambiguë,


surtout aux yeux d’un grand nombre de patients, qui voient en ces familles des
« interneurs ». Il est vrai que lorsque les associations d’usagers parlent d’interne-
ments abusifs ou arbitraires, certains responsables d’associations de familles,
comme l’UNAFAM (Union des Familles et Amis des Malades mentaux) répondent
par la dénonciation des « externements abusifs », qui replacent les familles dans
les mêmes difficultés que celles qui avaient conduit à l’internement de l’un des
leurs. Mais en vérité l’action des associations des familles est bien plus complexe.
Face à ce que certaines ont pu dénoncer comme une démission des pouvoirs
publics, elles ont tenté d’organiser des alternatives à l’hospitalisation psychia-
trique en créant des structures d’insertion ou de réhabilitation de certains patients,
notamment des centres d’aide par le travail pour handicapés mentaux. Dans le
cadre de la prise en charge de l’autisme, elles ont également été conduites à créer
des structures d’accueil et de prise en charge, comme le centre Aria ou l’Abri
montagnard en Ariège. Tout dernièrement, elles ont, surtout en France, vigoureu-
sement remis en cause l’intervention du milieu psychiatrique et la toute-puissance
de la pédopsychiatrie dans la direction de la prise en charge des enfants autistes ;
elles sont parvenues d’une part à faire reconnaître l’autisme comme un « sur-
handicap » particulier par le législateur (loi du 11 décembre 1996), d’autre part à
faire adopter une loi instaurant une logique « œcuménique », pour reprendre les
termes d’Hervé Gaymard, à l’époque secrétaire d’État à la Santé et à la Sécurité
sociale, « dépassant l’opposition entre le “tout thérapeutique” et le “tout éducatif
et pédagogique” 29 », après la mise en œuvre d’une circulaire spécifique du 27 avril
1995. En 1996, l’action des familles a également débouché, en France, sur un
important débat à propos de la stérilisation envisagée comme mode de contra-
ception définitive, incluant la stérilisation pour les personnes handicapées
mentales. Ces questions ont fait l’objet de deux rapports du Comité consultatif
national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé 30. Ces avis mentionnent
ainsi la sollicitation de plus en plus soutenue du corps médical, interpellé par les

29. Compte rendu intégral, Assemblée nationale, 2e séance du 22 février 1996, JO, p. 1110.
30. Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, La
Contraception chez les personnes handicapées mentales, Rapport n° 4, 9 3 avril 1996, et La
Stérilisation envisagée comme mode de contraception définitive, Rapport n° 50, 3 avril 1996.
40 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

familles ou par certaines institutions qui ont en charge des handicapés mentaux et
doivent faire face aux problèmes que pose leur sexualité. Des études récentes 31 ont
fait état de divers cas de stérilisation en Gironde et à Sens, dans l’Yonne, dénoncés
par la presse 32. Pour sa part, l’UNAPEI (Union Nationale des Associations de Parents
et amis de personnes handicapées mentales) approuve l’idée d’une décision collé-
giale, envisagée à titre d’hypothèse par le Comité consultatif national d’éthique,
mais souligne que la famille et l’institution (association ou établissement) ayant en
charge la personne handicapée se trouvent exclues de la Commission pluridisci-
plinaire, regroupant pour l’essentiel des professionnels, mentionnée par le texte
du Comité. L’UNAPEI déplore tout particulièrement cette exclusion et souligne
qu’en dernière analyse, et selon son degré d’autonomie mentale concernée, la
décision doit appartenir à la personne handicapée et à sa famille ou son tuteur, ou
exclusivement à son tuteur, à sa famille et/ou son tuteur, tout en rappelant que
« cette position correspond aux dispositions juridiques relatives à la responsabilité
légale des familles et des tuteurs ainsi qu’à la conception qu’a l’UNAPEI de la
responsabilisation tant des personnes handicapées mentales que des familles 33 ».
Ce débat particulièrement complexe, compte tenu des risques d’eugénisme, était
d’autant plus aigu qu’en France, la stérilisation à fin contraceptive n’était pas
légalement admise, contrairement à ce qui existe en d’autres pays comme le
Canada ou les États-Unis, où la pilule joue un rôle dans le contrôle des naissances
jusqu’à ce que soit atteint le nombre d’enfants souhaités 34. Depuis avril 2001, la
France a légalisé la ligature des trompes ou des canaux déférents, avec pour les
handicapés mentaux un article spécifique du Code de la Santé publique que
dénonce l’UNAPEI 35.

31. Voir notamment Sylvie Beauvais, Eugénisme et handicap, Histoire des idées, université
de Bordeaux, et Céline Pinard, La Stérilisation des personnes handicapées mentales : la réponse
à une pathologie sociale, Université de Bordeaux, ou encore, Stériliser le handicap mental ?,
Nicole Diedrich (dir.), Toulouse, Érès, 1999.
32. Voir Libération du 15 mai 1996.
33. Position de l’UNAPEI, Paris, 17 avril 1996.
34. Voir notamment Nicole Marcil Gratton et Évelyne Lapierre Adamcyk, « L’Amérique
du Nord à l’heure de la troisième révolution contraceptive : la montée spectaculaire de la
stérilisation au premier rang des méthodes utilisées », Espace, population, sociétés, 1989,
2, p. 239 248. Voir également Catherine de Guibert Lantoine, « Révolutions contraceptives
au Canada », Population, 1996, 46 (2), p. 361 398.
35. Article L. 2123 2 : « La ligature des trompes ou des canaux déférents à visée contra
ceptive ne peut être pratiquée sur une personne mineure, elle ne peut être pratiquée sur
une personne handicapée mentale, majeure sous tutelle, que lorsqu’il existe une contre
indication médicale absolue aux méthodes de contraception ou une impossibilité avérée
de les mettre en œuvre efficacement. Si la personne concernée est apte à exprimer sa
volonté et à participer à la décision, son consentement doit être recherché et pris en
compte après que lui a été donnée une information adaptée à son degré de compréhen
sion. L’intervention est subordonnée à une décision du juge des tutelles, qui se prononce
après avoir entendu les parents ou le représentant légal de la personne concernée ainsi
que toute personne dont l’audition lui paraît utile et après avoir recueilli l’avis d’un
comité d’experts. Ce comité composé notamment de personnes qualifiées sur le plan
médical et de représentants d’associations de handicapés apprécie la justification
médicale de l’intervention, ses risques ainsi que les conséquences normalement prévi
sibles sur les plans physique et psychologique. »
De l’exclusion à l’accès aux soins et à la dignité du malade 41

En Hollande, certaines associations de parents de malades mentaux, comme


Epsilon, n’hésitent pas à recourir à la justice pour exiger que des structures de
soins appropriés soient mises à la disposition de leurs enfants.
Nous avons vu par ailleurs le rôle joué par diverses associations profession-
nelles, notamment en France, pour la mise en place de structures de secteurs, de
lieux de consultation et d’hôpitaux de jour, conçus, à l’origine, comme une alter-
native à l’internement en hôpital psychiatrique et comme une remise en cause
de la vieille logique de l’enfermement. Nous n’y reviendrons donc pas, si ce
n’est pour signaler que les associations de familles sont elles-mêmes souvent
dirigées par des professionnels de la santé 36. Il faut signaler cependant l’impor-
tant échange d’information et le lieu de réflexion qu’a été – et qu’est toujours –
le CEDEP (Comité européen : droit, éthique et psychiatrie), composé de
psychiatres, psychanalystes, infirmiers, travailleurs sociaux, sociologues, philo-
sophes et juristes de divers pays européens, qui permit de mieux situer l’action
juridique dans un cadre plus général et, particulièrement, dans le débat
européen sur les modalités de la prise en charge psychiatrique.
On le voit, l’ensemble de ce mouvement associatif tend à sortir le malade
mental de la simple assistance et de sa dimension d’objet de soins pour lui
permettre de participer davantage tant à la vie communautaire qu’aux décisions
qui le concernent 37. Il vise peu ou prou à rappeler la dimension de sujet de droit
du malade mental dont il s’attache ainsi à défendre la dignité. Il ne s’agit donc
plus, ici, à proprement parler d’une refonte du rapport soignant/soigné, ni du
rapport entre l’intra- et l’extra-hospitalier, non plus que de l’organisation d’une
psychiatrie communautaire. Ce n’est pas seulement une remise en cause de
l’enfermement et de l’isolement comme exclusion, ni davantage une simple
revendication pour l’accès aux soins, mais pour un accès au droit et à la dignité
de la personne humaine comme préalable à toute prise en charge authentique-
ment thérapeutique. Il s’agit donc d’une nouvelle prise en compte de la
personne souffrant de troubles mentaux comme citoyen et sujet de droit à part
entière, sur la base d’une revendication tendant à affirmer la dignité de tout être
humain, quels que soient son statut, sa maladie, son handicap ou sa souffrance.

36. Une place particulière devrait encore être réservée aux associations caritatives,
cultuelles et aux congrégations religieuses qui impriment encore leurs marques, même en
France. L’association Sainte Marie de l’Assomption gère ainsi encore divers établisse
ments psychiatriques privés, comme celui de Cayssiols, près de Rodez. Celle des frères
Saint Jean de Dieu géra jusqu’en 1970 divers établissements comme celui de Lommelet,
dans le Nord. Mais les congrégations religieuses sont surtout actives, en psychiatrie, en
Italie et en Espagne.
37. Un tel mouvement s’appuie, notamment à cette fin, sur les diverses directives de l’OMS
et de la Fédération mondiale pour la santé mentale, comme de nombreuses autres organi
sations internationales, lesquelles proclament qu’il faut non seulement que les patients
participent individuellement à tout le processus de décision et de prise en charge de leur
maladie, mais encore qu’ils participent collectivement à la politique de santé mentale. Ils
doivent ainsi participer à l’élaboration, la planification, la mise en œuvre de cette
politique et faire partie des organes de décision et de consultation. Ces directives inter
nationales résultent d’ailleurs, en grande partie, du lobbying associatif qui agit au sein
des organisations internationales.
42 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Remarquons toutefois que c’est l’ouverture de l’hôpital et la mise en place de la


psychiatrie communautaire, qui tend à réintégrer la personne malade, voire le
handicapé, dans la communauté, qui ont permis que se pose avec plus de force
la question des droits et de la dignité des patients. Si cela semble aller de soi, la
pratique montre toutefois que rien n’est moins évident. Les innombrables
plaintes des patients contre ce qu’ils considèrent comme un viol pur et simple
de leur personne ou contre ce qu’ils désignent comme autant de sévices, comme
celles de familles qui se plaignent du rejet de leur membre malade, de l’absence
de prise en charge ou du caractère inapproprié de celle-ci, ne permettent plus de
contourner ces questions fondamentales, même si la justice ne s’en trouve
encore que fort peu saisie. En effet, les moyens d’accès à la justice demeurent, en
ce domaine, encore dérisoires.
C’est ce nouveau rapport du malade au droit qu’il nous faut interroger
désormais selon la spécificité des divers systèmes nationaux, tout en ayant
présent à l’esprit l’ensemble de l’évolution du traitement et de l’organisation du
soin psychiatrique, sommairement brossé dans les pages qui précèdent.
Principales législations européennes
et critères de contrainte

Naturellement, la défense des droits des personnes, objet d’une prise en


charge psychiatrique, est étroitement déterminée par la façon dont chaque
système aborde la question de la contrainte et dont il organise les rapports entre
la psychiatrie et la justice. Nous nous attacherons donc à définir d’abord les
principales caractéristiques de chaque système, avant de nous demander
ensuite, plus précisément, comment chacun de ces systèmes délimite les
pouvoirs du juge et traite de la contrainte comme du consentement aux soins,
avant d’examiner les voies de recours qu’il prévoit et organise, mais surtout,
permet réellement, tant en ce domaine il y a, entre la théorie et la pratique, plus
qu’un simple fossé.
Trois grands types de systèmes juridiques organisent, d’une façon originale,
les rapports entre la psychiatrie et la justice :
– un système français, purement administratif, reléguant l’appareil judiciaire au
niveau d’un simple organe de contrôle ;
– des systèmes mixtes, associant décisions administratives et décisions
judiciaires (Royaume-Uni, Italie, Espagne) ;
– un système belge purement judiciaire.
Ces différents systèmes peuvent par ailleurs être regroupés de diverses
manières, selon que l’on croise le type de rapport qu’ils instaurent entre la
psychiatrie et la justice d’une part, et le critère de contrainte qu’ils supportent
d’autre part 1.
Ainsi, après avoir centré l’internement psychiatrique sur la notion d’alié-
nation mentale, qui renvoie à des actes ou accès de démence et à l’irresponsabi-
lité pénale concomitante, le système administratif français se recentrera-t-il, en
1990, sur la notion de l’impossible consentement du malade à l’hospitalisation,

1. Pour l’analyse détaillée de chacun de ces systèmes, voir notamment Thomaïs Douraki,
La Convention européenne des droits de l’homme et le droit à la liberté de certains malades et
marginaux, Paris, LGDJ, 1986.
44 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

en raison de sa pathologie, pour justifier la mesure de contrainte. De son côté, le


système mixte anglais, promulgué en 1983, répartira les compétences de
l’Administration et de la justice dans la modulation de la contrainte, en fonction
du degré de gravité des troubles mentaux repérés. Il reposera dès lors sur une
définition plus précise des troubles à prendre en considération, tout comme il
sera conduit à créer des organes juridictionnels mixtes de contrôle et de
décision, associant juristes, médecins, travailleurs sociaux et autres « sages ». Le
système mixte italien, institué en 1978, partira, quant à lui, de la notion de « traite-
ment sanitaire obligatoire » comme modalité d’accès aux soins et de défense de
la santé de tous les citoyens. Le système mixte espagnol fondera l’intégration de la
contrainte au Code civil, sur la notion de présomption d’incapacité du malade
mental (1983), même si depuis 1996 cette notion a été écartée. Quant au système
belge, proprement judiciaire, il s’établira en 1990 sur la base de la confrontation des
droits de l’homme malade à ceux de la société, imposant l’arbitrage du juge
pour décider de la mesure de contrainte et, par suite, de protection et de défense
sociale.

LE SYSTÈME ADMINISTRATIF FRANÇAIS ET


L’IMPOSSIBLE CONSENTEMENT DU MALADE À L’HOSPITALISATION

Depuis 1838, on l’a vu, le système français confie à l’Administration le soin


de décider des internements psychiatriques.
Au vu d’un certificat médical circonstancié 2, le préfet ordonne l’hospita-
lisation d’office des personnes dont les troubles mentaux compromettent l’ordre
public ou la sûreté des personnes (art. L. 3213-1 nouveau du Code de la santé
publique). Le trouble à l’ordre public ou à la sûreté des personnes doit être
actuel. Toutefois, de nombreux arrêtés de placement sont encore fondés sur la
notion de risque, sans que la personne soit véritablement passée à l’acte.
L’ancienne loi du 30 juin 1838 n’imposait pas, en effet, l’existence d’actes actuels,
mais un état d’aliénation caractérisé par des actes ou accès de démence plus ou
moins fréquents et connus de l’histoire du sujet, comportant donc un risque
potentiel lors d’une crise ou d’un état d’exacerbation particulier. À vrai dire, le
flou de telles notions a ouvert la porte à de nombreux abus. Un comportement
gênant l’entourage ou le voisinage, accompagné de bizarreries et d’un refus de
soin, a pu justifier de telles mesures 3. « En cas de danger imminent pour la sûreté
des personnes, attesté par un avis médical ou, à défaut, par la notoriété
publique, le maire et, à Paris, les commissaires de police arrêtent, à l’égard des
personnes dont le comportement révèle des troubles mentaux manifestes, toutes
les mesures provisoires nécessaires » (art. L. 3213-2 nouveau du Code de la santé
publique). Le maire doit alors en référer dans les vingt-quatre heures au préfet

2. Avant la réforme du 27 juin 1990, un tel certificat n’était pas obligatoire. Toutefois, le
Conseil d’État avait fini par considérer qu’une telle décision d’internement devait être au
moins motivée sur un avis médical concordant.
3. Voir notamment les affaires Caralp et Lavable.
Principales législations européennes et critères de contrainte 45

qui statue sans délai sur la nécessité de l’hospitalisation d’office. Sans perdre de
vue la mesure de sûreté qui se cache sous l’hospitalisation d’office, la loi du
27 juin 1990 tend, on le voit, à réduire le champ de cette sûreté en la limitant à
des situations de danger effectif et non plus seulement potentiel et en ne justi-
fiant les mesures provisoires, prises en cas d’urgence, que lorsque la sûreté des
personnes est en cause.
Mais c’est dans la redéfinition de l’hospitalisation à la demande d’un tiers 4
que la loi du 27 juin 1990 opérera sa principale rupture avec la précédente légis-
lation du 30 juin 1838. En ce cas, la décision d’admission demeure administra-
tive, puisqu’elle est censée être oralement prononcée par le chef d’établisse-
ment 5, lequel, depuis 1960, n’appartient généralement pas au corps médical, à
l’exception de quelques rares établissements privés ayant conservé quelques
années encore une direction médicale. L’admission se fait au vu d’une demande
écrite et signée de la main du tiers demandeur au placement et de deux certifi-
cats médicaux de médecins, dont un non attaché à l’établissement, sauf en cas
d’urgence. Ces certificats doivent eux-mêmes être circonstanciés, mais surtout,
ils doivent permettre de s’assurer, d’une part que les troubles de la personne
rendent impossible son consentement et, d’autre part que son état impose des
soins immédiats assortis d’une surveillance constante en milieu hospitalier.
Avant le 27 juin 1990, le certificat médical fondant un internement à la
demande d’un tiers devait seulement constater l’état mental de la personne à
placer, indiquer les particularités de sa maladie et se prononcer sur la nécessité
de la faire traiter dans un établissement réservé aux aliénés et de l’y tenir
enfermée. Le médecin devait ainsi se prononcer sur la gravité des troubles et
l’état d’aliénation de la personne et sur la nécessité de l’enfermement. Avec la
réforme du 27 juin 1990, l’optique se trouve totalement modifiée. Le législateur
part de la particularité des traitements à mettre en œuvre pour assurer la santé
de la personne. Il faut ainsi que « des soins immédiats assortis d’une
surveillance constante en milieu hospitalier » soient médicalement requis. Il faut
ensuite que les troubles de la personne rendent impossible son consentement à
de tels soins pour que soit justifiée une mesure d’hospitalisation à la demande
d’un tiers. La notion de contrainte de soin est ainsi abordée d’un double point
de vue. Celui, tout d’abord, de la nature des soins, lesquels doivent, par eux-
mêmes, nécessiter l’hospitalisation. Autant dire, donc, qu’il s’agit fatalement de
traitements incisifs, nécessités par la survenue d’un état critique, et non plus
seulement de la simple mise en œuvre d’un traitement psychiatrique
quelconque que l’intéressé refuserait, à tort ou à raison. Il faut en outre que
l’éventuel refus de l’intéressé de tels soins résulte de sa pathologie pour que l’on

4. Avant la réforme du 27 juin 1990, l’hospitalisation à la demande d’un tiers s’appelait


« placement volontaire ». Cette appellation était particulièrement ambiguë puisqu’elle
désignait l’internement d’une personne non consentante, provoqué à la demande d’un
tiers. Pour autant, la loi de 1838 n’était pas incohérente. Légiférant pour les aliénés, censés
dépourvus de volonté propre, le « placement volontaire » renvoyait ainsi non à la volonté
du patient, mais à celle du tiers demandeur au placement.
5. En réalité par un simple préposé aux admissions, lequel n’a généralement reçu aucune
délégation quelconque de pouvoirs du chef d’établissement.
46 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

puisse considérer légitime une hospitalisation sans son consentement. Enfin, il


appartient toujours à l’Administration de mettre en œuvre une telle contrainte
sur l’avis des médecins. Pour autant, cette législation ne dit rien sur la légitimité
de traitements de force dans le cadre d’une hospitalisation ordonnée sans le
consentement de l’intéressé, comme si hospitalisation et traitement étaient
identiques et les traitements forcés légitimes dès lors que l’hospitalisation sans
consentement serait elle-même requise. Pourtant, de nombreux patients ne
cessent de se plaindre de tels traitements de force. Par son silence, la loi permet
toutes les interprétations et notamment celle selon laquelle l’hospitalisation sans
le consentement de la personne étant motivée par les soins à entreprendre, ceux-
ci peuvent donc, en un tel cadre, être administrés de force, et sans autres
modalités procédurales que celles prévalant à l’admission. Dès lors, tous les
arbitraires sont permis en matière de traitements de force. Sous ce rapport, la loi
du 27 juin 1990 n’a guère fait progresser.
Il n’en demeure pas moins que la réforme du 27 juin 1990 part désormais du
soin et de préoccupations d’ordre médical, non de la sûreté. Aussi la notion
d’« hospitalisation » s’est-elle substituée à celle de « placement ». Toute référence
à l’enfermement a été supprimée et la notion de trouble mental – au singulier
comme au pluriel – s’est elle-même substituée à la vieille notion d’aliénation,
comme à toute référence à quelque acte ou accès de démence. Enfin, le libre
consentement aux soins est expressément affirmé dès les premiers articles de la
nouvelle loi, car il ne s’agit plus d’une législation sur l’internement psychia-
trique, ni même d’une loi sur l’hospitalisation psychiatrique, mais bien d’un
texte qui entend légiférer pour l’ensemble des soins psychiatriques. L’article 1er
de cette loi reformule ainsi l’article L. 326 (nouvel art. L. 3221-1) du Code de la
santé publique : « La lutte contre les maladies mentales comporte des actions de
prévention, de diagnostic, de soins, de réadaptation et de réinsertion sociale. »
Toutefois, la loi n’apporte ensuite aucune précision quant aux actions de réadap-
tation et de réinsertion sociale et n’organise aucune action en ce domaine. La loi
du 30 juin 1838, qui organisait l’assistance aux aliénés d’une façon originale pour
l’époque, obligeait en revanche les départements à se doter d’établissements
réservés à ces derniers, le législateur se donnant ainsi les moyens de sa politique.
Rien de comparable n’existe dans la loi du 27 juin 1990 en matière de réadapta-
tion et de réinsertion sociale, de sorte qu’une telle déclaration risque de
demeurer longtemps encore un simple vœu pieux. Il est vrai que cette législa-
tion concerne surtout, en définitive, quoi qu’on en dise, l’hospitalisation. Son
intitulé est d’ailleurs particulièrement clair : « Loi n° 90-527 du 27 juin 1990
relative aux droits et à la protection des personnes hospitalisées en raison de
troubles mentaux et à leurs conditions d’hospitalisation. » C’est donc bien une
législation centrée sur l’hôpital. Elle n’en sort pas et n’en fait guère sortir. Cette
réforme s’inscrit par ailleurs dans le mouvement général tendant à réaffirmer le
principe du libre choix de l’établissement et du thérapeute par le patient ou par
son représentant légal, principe que la loi du 31 juillet 1991, portant réforme
hospitalière, consacre pour l’ensemble des soins médicaux ; principe qu’en
psychiatrie, l’article L. 326-1 (nouvel art. L. 3211-1, 2e al.) du Code de la santé,
issu de la réforme du 27 juin 1990 énonce ainsi : « Toute personne hospitalisée
Principales législations européennes et critères de contrainte 47

ou sa famille dispose du droit de s’adresser au praticien ou à l’équipe de santé


mentale, publique ou privée, de son choix tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du
secteur psychiatrique correspondant à son lieu de résidence. » Toutefois, des
circulaires d’application ainsi que la jurisprudence poseront que ce droit
n’appartient pas aux personnes hospitalisées d’office sur ordre des préfets,
lesquels ne peuvent faire admettre les personnes que dans les établissements
qu’ils ont préalablement habilités à cet effet. La liberté de choix de l’établisse-
ment et du thérapeute n’appartient donc qu’aux personnes admises en hospita-
lisation libre ou à la demande d’un tiers. Précisons enfin, pour être complet, que
les mesures d’hospitalisation sans le consentement de l’intéressé, décidées par
l’Administration, sont limitées dans le temps et doivent être renouvelées à inter-
valle régulier de quinze jours à un mois pour une hospitalisation à la demande
d’un tiers, d’un mois, de trois mois, puis tous les six mois, pour une personne
hospitalisée d’office. L’une des principales précisions apportées en ce domaine
par la réforme du 27 juin 1990 est que, faute de décisions de maintien à l’issue
de chacun des délais prévus par la loi, « la mainlevée de l’hospitalisation est
acquise » (art. L. 3213-4 nouveau du CSP) 6. En outre, les autorités ayant décidé de
l’hospitalisation forcée peuvent désormais légalement ordonner des « sorties
d’essai », maintenant la personne sous le régime juridique qui était le sien à
l’admission, mais lui permettant de sortir de l’établissement, sous surveillance
médicale, pour se rendre chez elle ou dans un autre domicile, voire dans une
autre structure de soins ne comportant pas d’hospitalisation à temps complet.
Ces sorties à l’essai sont ordonnées pour des périodes ne pouvant dépasser trois
mois, mais elles sont indéfiniment renouvelables. Elles comportent obligatoire-
ment une surveillance médicale et s’accompagnent, la plupart du temps, d’une
astreinte au traitement, bien que le statut de cette contrainte de soins n’ait pas
été strictement défini par la loi. En l’occurrence, la réforme du 27 juin 1990 n’a
fait que légaliser une pratique fort ancienne qui reposait sur une circulaire de
1957, laquelle n’avait toutefois aucun fondement légal, comme l’a rappelé le
ministre de la Santé lors des débats à l’Assemblée nationale concernant la
réforme en question 7.
Certains voient dans cette pratique des sorties à l’essai, qui s’applique parfois
aux mêmes personnes durant des années, une sorte de chantage à l’internement
et d’obligation de soins qui ne dit pas son nom. En effet, la sortie à l’essai peut
être interrompue à tout moment par l’Administration qui peut décider de faire
réintégrer la personne à l’hôpital, soit parce qu’elle ne se soumet pas au traite-
ment, soit encore parce qu’elle ne suit pas telle autre prescription, l’obligation,

6. Ces dispositions salutaires ne sont cependant pas toujours respectées. Voir notamment
les cas de M. G. G. et de M. René Chauffour, qui demeurèrent toutefois internés malgré
l’annulation des arrêtés de maintien par le juge administratif, pour le premier, et l’absence
de renouvellement d’arrêté de placement, dans les délais fixés, pour le second. En outre
le ministre de la Justice considère que ces dispositions salutaires ne s’appliquent pas au
cas des personnes internées à la suite d’une ordonnance de non lieu ou d’un jugement de
relaxe (note du 23 mars 1992). Sur cette dernière question voir arrêt du 2 septembre 1999,
cour d’appel de Nîmes, affaire Bénazet.
7. JO, 16 mai 1990, n° 24 [1] A. N. (C. R.), p. 1302, 1re séance du mardi 15 mai 1990.
48 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

par exemple, d’aller travailler régulièrement au centre d’aide par le travail (CAT)
ou de résider dans tel logement institutionnel. Ces pratiques, dont la légalité
demeure douteuse, ne sont pas rares. La légalisation des sorties à l’essai a ainsi
tendu à faire chuter les sorties définitives directes, lesquelles sont prononcées
par les mêmes autorités administratives ayant ordonné l’hospitalisation sous
astreinte (préfet en cas d’hospitalisation d’office, chef d’établissement, mais
aussi médecin hospitalier en cas d’hospitalisation à la demande d’un tiers).
Dans un tel système, l’autorité judiciaire n’intervient qu’au niveau du
contrôle a posteriori, soit de façon régulière et périodique, soit à la demande des
intéressés ou de leurs proches, qui ont la possibilité de solliciter du juge des
libertés et de la détention du tribunal de grande instance la sortie immédiate
lorsqu’ils contestent le bien-fondé d’une telle mesure (art. L. 3211-12 du Code de
la santé publique), soit encore dans le cadre du contentieux de la réparation,
comme nous le verrons plus loin. En l’occurrence, les juges ne peuvent décider
d’aucune mesure de placement 8. Tout au plus peuvent-ils faire droit à une
demande de sortie en cas d’internement injustifié, mais de nombreux obstacles,
sur lesquels il nous faudra revenir, jalonnent la procédure de sortie judiciaire.
Aussi une telle voie de recours n’est-elle, en définitive, que fort peu utilisée par
les personnes concernées.

LE DROIT BELGE DE L’INTERNEMENT JUDICIAIRE

Au tout administratif français, pourrait-on dire, s’oppose la loi belge,


adoptée la veille de la réforme française du 27 juin 1990. Après vingt ans d’éla-
boration et de débats, la Belgique a en effet décidé de judiciariser complètement
les modalités du placement psychiatrique. L’originalité du système belge est
cette judiciarisation sans concession aucune à la logique administrative. Même
les mesures d’urgence sont prises par l’appareil judiciaire, non par la police
administrative ou par l’administration sanitaire, mais par le procureur du roi, au
vu des éléments généralement fournis par la police (rapport de police, certificat
médical). L’appareil judiciaire est donc seul en charge de la décision. Le juge de
paix ordonne le placement (soit qu’il le fasse au vu du dossier remis, soit qu’il
confirme la mesure prise par le procureur du roi, en cas d’urgence) ou il rejette
la demande de placement ou ordonne la sortie.

8. Par le biais du code de procédure pénale, le juge d’instruction peut toutefois ordonner
une mesure d’hospitalisation à l’encontre d’une personne poursuivie pour un crime ou
un délit. Il ne semble cependant pas qu’une telle disposition soit utilisée en matière
d’internement psychiatrique. Notons également que le juge répressif peut encore
ordonner un traitement obligatoire, voire une hospitalisation dans le cas de la répression
de la toxicomanie, mais aussi de crimes et délits commis sous l’emprise de l’alcool. Le
juge des enfants peut également ordonner le placement d’un mineur en hôpital psychia
trique au titre de la protection de l’enfance.
Principales législations européennes et critères de contrainte 49

On remarquera que l’instance judiciaire en charge de l’internement est le juge


de paix, c’est-à-dire un magistrat de l’un des échelons les plus bas de la hiérar-
chie judiciaire, alors qu’il s’agit d’une mesure gravement attentatoire à la liberté
individuelle. Par ailleurs, bien que la décision ne soit pas prise par un juge des
tutelles, les mesures judiciaires de placement sont cependant considérées, ici,
comme des « mesures de protection ». L’article 2 est particulièrement explicite :
« Les mesures de protection ne peuvent être prises, à défaut de tout autre traite-
ment approprié, à l’égard d’un malade mental, que si son état le requiert, soit
qu’il mette gravement en péril sa santé et sa sécurité, soit qu’il constitue une menace
grave pour la vie ou l’intégrité d’autrui. L’inadaptation aux valeurs morales,
sociales, religieuses, politiques ou autres ne peut être en soi considérée comme
une maladie mentale. » Les motifs de sûreté ne sont donc pas écartés et sont pris
en charge par l’instance judiciaire, mais ils sont étroitement limités au péril
quant à la santé et la sécurité de l’intéressé – ces deux conditions étant cumula-
tives – ou bien encore à « une menace grave pour la vie et l’intégrité d’autrui ».
En droit belge, l’atteinte aux seuls biens ou à l’ordre public, du fait d’un trouble
mental, ne justifie donc plus l’internement. Singulière restriction en regard du
droit français, notamment, puisque les critères d’admission à la demande d’un
tiers disparaissent purement et simplement et que ceux relatifs à l’hospitalisa-
tion d’office se réduisent à la seule référence à l’atteinte possible à la vie et à
l’intégrité des personnes, qu’il s’agisse de l’intéressé ou d’autrui. Ainsi le droit
belge fait-il face à la question de la dangerosité sociale de certains malades
mentaux et ne légifère-t-il, en matière de contrainte, qu’en rapport à cette dange-
rosité étroitement circonscrite. La loi belge renvoie d’ailleurs expressément à
celle du 1er juillet 1964 de « défense sociale à l’égard des anormaux et des délin-
quants d’habitude » (article 1er de la loi du 26 juin 1990).
Il convient de s’attarder quelques instants sur diverses questions de procé-
dure pour apprécier la portée d’une telle réforme, tant il est vrai que, dès lors
qu’une compétence quelconque est donnée au juge, l’essentiel des garanties
offertes se résout sur le terrain processuel. En matière judiciaire, en effet, les
garanties ne résultent pas seulement de l’indépendance des magistrats, mais
encore et surtout du fait de la stricte définition des règles de procédure.
En Belgique, le juge de paix peut être saisi par simple requête par toute
personne concernée, afin qu’il ordonne une mesure d’observation à l’égard d’un
tiers. Il n’est pas utile de s’attarder plus longtemps sur les formalités auxquelles
cette requête doit répondre. En effet, elles ne soulèvent guère de difficultés et
sont habituelles. Précisons seulement que la requête doit être accompagnée d’un
rapport médical circonstancié « constatant que les conditions de l’article 2 sont
réunies ». On remarquera qu’il s’agit d’un « rapport » et non plus seulement
d’un simple certificat.
Lorsque le juge de paix ne décèle aucun motif d’irrecevabilité de la requête,
et qu’elle lui paraît ainsi légalement formée et conforme aux exigences de la
loi, il doit demander au bâtonnier de l’ordre des avocats de désigner, d’office
et sans délai, un membre du barreau pour assister l’intéressé. Cette mesure
nous paraît essentielle, même si, dans la pratique, elle demeure, nous le
verrons, de portée limitée. Elle manifeste néanmoins le souci d’assurer au
50 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

mieux la défense de la liberté individuelle en tenant compte non seulement de


la nature de la mesure en cause, privative de liberté, mais encore de la situa-
tion d’impuissance et d’infériorité caractérisant celle des personnes promises
à l’internement.
Dans les vingt-quatre heures du dépôt de la requête, le juge de paix belge
« fixe (...) les jour et heure de la visite à la personne dont la mise en observa-
tion est sollicitée et ceux de l’audience » ; cependant que, « dans le même délai,
le greffier notifie, par pli judiciaire, la requête au malade » (article 7 § 1 et 2 de
la loi du 26 juin 1990). Il convient ici d’insister. À l’alinéa 2 de cet article 7, la
personne dont l’observation est sollicitée est d’emblée désignée par la loi
comme « malade ». La loi a donc déjà en partie jugé ce sur quoi le magistrat
doit statuer. L’esprit du législateur transparaît plus encore dans la disposition
qui précède, imposant au juge de rendre visite à la personne avant toute
audience. Il n’est en effet nul besoin de souligner le caractère exceptionnel
d’une telle disposition de la procédure judiciaire. L’intéressé est traité comme
un malade au chevet duquel il importe de se rendre. Le législateur a organisé
la procédure de telle sorte que la justice puisse éviter de se confronter directe-
ment à la folie, dans l’enceinte du tribunal. Et elle n’hésite pas, semble-t-il, à
recourir à ce stratagème, qui évite toute audition au tribunal. Une fois de plus,
les garanties offertes aux personnes demeurent plus formelles que réelles,
concrètes et effectives.
L’article 8 § 1er de la loi dispose toutefois : « Les débats ont lieu en chambre
du conseil, sauf demande contraire du malade ou de son avocat. Après avoir
entendu toutes les parties à l’audience, le juge de paix statue en audience
publique, par jugement motivé et circonstancié, dans les dix jours du dépôt de
la requête. » Mais il convient de se souvenir qu’au stade de l’audience, un avocat
assiste obligatoirement l’intéressé. Même si, en ce cas, la loi ne dit pas que
l’avocat représente la personne, la pratique veut qu’habituellement l’avocat
joue, au civil, plus un rôle de représentation que de simple assistance.
L’assistance d’un avocat est davantage liée à la matière pénale, où l’avocat
assiste l’accusé mais ne le représente pas, cependant qu’il peut représenter la
partie civile. Dans la pratique, cette obligation d’assistance dans le procès civil,
qu’est la procédure d’internement, conduit le plus souvent à une représentation
pure et simple. La présence de l’intéressé à l’audience n’apparaît dès lors plus
nécessaire : il s’y trouve représenté par son conseil. La personne concernée
n’aura ainsi vu le juge qu’à l’endroit où elle réside ou à celui où elle est hospita-
lisée. Elle n’assistera pas aux débats relatifs à la mesure qui risque pourtant de
la priver de liberté durant un temps plus ou moins long. Pour cette audience,
elle doit s’en remettre à son avocat, à son éventuel médecin, comme au proche
qu’elle a désigné en qualité de personne de confiance. La pratique révèle encore
que, compte tenu des critères retenus par l’article 2 de la loi, qui justifie une telle
mesure, la personne se trouve généralement déjà internée et traitée à titre provi-
soire, par décision du procureur du roi, lorsque le juge de paix se saisit de
l’affaire. Carl Alexander (1994) évalue à plus de 70 % le nombre des admissions
en urgence décidées par les procureurs du roi. Cela signifie donc que l’audition
de la personne par le juge a finalement lieu à l’hôpital, alors que l’intéressé est
Principales législations européennes et critères de contrainte 51

déjà sous l’effet des traitements ; il importe ici de se souvenir que la loi belge ne
légifère pas sur l’éventuel droit de refus des traitements par la personne internée.
Les traitements de force, comme les mesures de contention et d’isolement au sein
des unités de soins, paraissent d’ailleurs encore très fréquentes en Belgique, ces
mesures étant laissées à l’entière discrétion du personnel soignant 9. Or, la durée
de la mise en « observation » peut être de quarante jours. Passé ce délai, le juge
de paix peut décider du maintien pour des durées n’excédant pas deux ans. De
tels délais paraissent à première vue particulièrement longs en regard des autres
législations européennes qui retiennent des délais de quelques jours ou d’une à
deux semaines, voire de vingt-huit jours, au titre de l’observation, de un à six
mois – et rarement, plus d’une année – au titre des maintiens pour traitement.
Toutefois, en Belgique, la sortie peut être prononcée à tout moment par le juge de
paix, saisi par l’intéressé comme par toute personne concernée. La sortie peut
également être décidée par le médecin hospitalier chargé, en ce cas, d’établir un
rapport et de le transmettre au juge. Le médecin hospitalier peut encore décider
que la sortie aura lieu sous forme d’une postcure, assortie de soins, durant le
temps de protection fixé par le juge (art. 16). La postcure ne peut cependant être
décidée qu’« avec l’accord du malade ».
Le chapitre IV de la loi du 26 juin 1990 organise, par ailleurs, les possibilités
de recours à l’encontre des décisions du juge de paix ; mais il fixe le délai d’appel
à quinze jours, à compter de la notification du jugement à l’intéressé. Or, l’acte
de notification intervient généralement lorsque l’internement et le traitement
sont déjà en cours. L’intéressé est donc souvent peu à même de réaliser la portée
de l’acte de notification et hors d’état de recourir opportunément dans les délais
prescrits. Il apparaît d’ailleurs peu compatible avec l’esprit protecteur de tels
textes qu’une limitation du droit de recours soit ainsi fondée sur un acte de
notification à une personne censée affaiblie par de graves troubles mentaux
justifiant son internement 10. Rien ne saurait justifier ici un tel formalisme,
d’autant que le droit civil reconnaît généralement la possibilité d’annuler tout
contrat, voire tout acte de notification réalisé dans des conditions douteuses de
validité du fait de l’altération des facultés mentales du signataire de l’acte. L’on
ne voit donc pas ce qu’aurait de choquant ou de perturbant pour l’organisation
judiciaire le fait de permettre à la personne d’introduire à tout moment, dans le
cours de son internement, un recours contre la mesure initiale de placement. En
France, les décisions de placement ne sont généralement jamais notifiées 11, avec
la conséquence de laisser indéfiniment ouvert le droit de recours. Certains

9. Dans certains services, en 1988, B. Thomas et C. Jannes ont pu observer jusqu’à plus de
60 % de patients ayant, en cours d’enquête, été mis en chambre d’isolement. Voir notam
ment, « Enquête concernant l’isolement et d’autres mesures coercitives dans le domaine
de la psychiatrie en Flandres », Clinique psychiatrique de Gand, s.d.
10. Par un récent arrêt, le Conseil d’État français a lui même considéré que l’acte de notifi
cation des décisions de placement aux personnes concernées fait courir le délai de deux
mois du recours contentieux (voir plusieurs arrêts en ce sens, du 25 mai 1994 dans l’affaire
G. G. c/préfet de la Creuse, confirmés par décision de la Commission européenne des
droits de l’homme du 25 juin 1995, requête n° 19869/92, G. et N. G. c/France.
11. La pratique tend néanmoins à changer depuis 1998.
52 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

internés ont ainsi pu saisir le juge administratif de la légalité des décisions de


placement les concernant plus de vingt ans, voire plus de trente ans, après la
prise des décisions en cause 12, sans que, pour autant, cela ait en quoi que ce soit
porté atteinte aux intérêts supérieurs de la justice. Au contraire, cela a parfois
permis aux intéressés de recouvrer, en partie, l’honneur et la réputation que
l’internement leur avait fait perdre. Ainsi Mr Tougourdeau, interné trente-quatre
ans plus tôt au vu de fausses déclarations, put-il faire établir, par le juge adminis-
tratif de Nantes, qui annula l’ensemble des actes, l’irrégularité de son internement,
lequel dura plus de six ans. Avant son décès, l’intéressé eut au moins la satisfac-
tion d’avoir pu se faire entendre et d’obtenir, en partie, réparation.
Le droit belge présente toutefois l’avantage de préciser que, lors de l’appel,
le malade assisté d’un avocat doit être entendu à l’audience. À ce stade l’avocat
ne peut donc plus représenter l’intéressé. La présence de la personne au procès
est donc en principe requise. Ainsi peut-elle participer aux débats. Mais l’infor-
mation recueillie ne permet guère de s’assurer du bon fonctionnement de telles
dispositions. Les recours recevables, car formés dans les délais prescrits, sont en
effet fort rares 13. Lorsqu’il est recevable en la forme, l’appel est instruit par le
tribunal de première instance, par une chambre composée de trois juges. Le
droit belge rappelle ainsi, non sans raison, l’importance de la collégialité en
matière de privation de liberté. Mais force est de constater que, dans l’ensemble,
ce droit n’est qu’un droit de second rang et de moindre importance puisque la
décision de première instance est prise par un simple juge de paix. L’appel ne
relève pas d’une cour d’appel, mais d’un tribunal de première instance. Il en va
ici, en définitive, comme de l’instruction des mesures de tutelles, même si, en
l’occurrence, la décision n’appartient pas au juge des tutelles. Tout se passe ainsi
comme si l’atteinte à la liberté de la personne était de moindre gravité dès lors
que l’intéressé est présumé mentalement malade, et comme si, par suite, le
respect de ses droits, voire de la personne elle-même, constituait, en ce cas, un
problème tout à fait secondaire. Si l’on veut au contraire réaffirmer clairement la
dimension d’être humain et de citoyen à part entière de tout patient psychia-
trique, il importe de faire en sorte que la décision judiciaire relative à sa priva-
tion de liberté relève en premier lieu, comme pour n’importe quelle autre
atteinte à la liberté individuelle, de la compétence des tribunaux de grande
instance (France), de première instance (Belgique) ou de district (Italie), comme,
en second lieu, des cours d’appel, en cas de recours contre la décision judiciaire
initiale. Il importe encore que la matière relève des premières chambres civiles
des tribunaux, tant il est vrai que, dans une démocratie, il n’est rien de plus sacré
que la liberté des personnes. Or, lorsque l’on s’est attaché à judiciariser les
mesures d’internement, c’est encore un droit au rabais que l’on a concédé aux

12. Voir notamment : tribunal administratif de Pau, Fringant c/CHS Sainte Marie de Mont
de Marsan, 14 décembre 1984 ; tribunal administratif de Clermont Ferrand, Marlouiset
c/préfet de l’Allier, 23 juin 1988 ; tribunal administratif de Nantes, Tougourdeau c/préfet
du Maine et Loire, 11 avril 1991.
13. Carl Alexander relève six cas d’appel dont un conduisant à la réformation du
jugement du juge de paix sur 241 jugements examinés, pris durant l’année 1993.
Principales législations européennes et critères de contrainte 53

malades mentaux, en continuant par là même à les traiter comme des sous-
hommes.
La loi belge présente enfin la particularité de réaffirmer le droit des familles
en autorisant des soins obligatoires en milieu familial « lorsque des mesures de
protection s’avèrent nécessaires, mais que l’état du malade et les circonstances
permettent néanmoins de le soigner dans une famille ». Par cet article 23, la loi
belge est sans conteste une loi de contrainte de soins singulière puisque, lorsque
le juge de paix fait droit à la requête qui lui est présentée, « il donne mission à
une personne déterminée de veiller sur le malade et à un médecin de le traiter »
(art. 24 § 1). La loi organise ainsi implicitement, mais non moins nécessairement,
une contrainte de soin en milieu familial et une sorte de curatelle à la personne,
par surcroît sur ordre du juge.

LES SYSTÈMES MIXTES

Le traitement sanitaire obligatoire italien (TSO)

C’est de cette notion d’obligation de soin qu’est parti le réformateur italien


de 1978.
Le système italien est ainsi fondé sur l’idée de l’accès aux soins pour tous, y
compris pour ceux dont l’état de santé ne permet pas de donner un consente-
ment éclairé aux soins. Il centre donc le dispositif sur la notion de « traite-
ment sanitaire obligatoire ». Avec la loi du 27 juin 1990, le système français s’est
lui-même légèrement infléchi en ce sens, en traitant de l’hospitalisation à la
demande d’un tiers sous l’angle de l’impossibilité de recueillir le consentement
du patient, du fait de sa pathologie. Avec la législation italienne, la notion de
contrainte de soin va devenir plus précise et pressante.
Depuis la loi de 1978, l’hospitalisation sous contrainte ne peut ainsi inter-
venir en Italie que si la nature du trouble mental en question nécessite des inter-
ventions thérapeutiques d’urgence et que si le malade refuse de se soumettre au
traitement, enfin si les conditions et les circonstances ne permettent pas de
prendre, à temps, les mesures sanitaires extra-hospitalières opportunes et appro-
priées. Mais il faut immédiatement ajouter que l’obligation concerne aussi bien
un examen qu’un traitement, qu’elle peut viser tout type d’examen ou de traite-
ment et qu’elle ne concerne donc pas seulement le domaine psychiatrique.
Toutefois, l’obligation ne peut porter que sur des personnes « atteintes de
maladies mentales ». Pour autant, le législateur italien n’a cru devoir ni définir
ce qu’il faut entendre par « maladie mentale », ni rappeler que l’obligation n’est
justifiée que si le refus du patient ne peut être considéré que comme l’expression
de sa pathologie, de sorte qu’en droit sanitaire italien, la question du consente-
ment éclairé du patient et, par suite, de la légitimité de son éventuel refus, ne se
pose pas vraiment.
L’article 1er de la loi 180 du 13 mai 1978 relative, non pas à l’hospitalisation et
aux soins psychiatriques, mais, plus généralement, « aux examens et traitements
sanitaires volontaires et obligatoires » dispose ainsi : « Les examens et traite-
54 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

ments sanitaires sont volontaires. Dans les cas prévus par la présente loi et ceux
expressément prévus par la législation d’État, l’autorité sanitaire peut ordonner
des examens et traitements sanitaires obligatoires en respectant dûment la dignité
de la personne ainsi que les droits civils et politiques garantis par la Constitution,
y compris, dans la mesure du possible, le droit au libre choix du médecin et du
lieu de traitement. » Ainsi, la loi part du cadre général qui est celui du traitement
volontaire, mais crée également, au second alinéa, un cas d’exception (« dans les
cas prévus par la présente loi et ceux expressément prévus par la législation
d’État 14 ») donnant, d’emblée, des pouvoirs à l’administration sanitaire
d’ordonner des examens et des traitements, sans même se référer au libre consen-
tement ou au droit de refus des personnes concernées. Avant tout, l’administration
sanitaire ordonne, au vu de critères qui lui sont propres, et dans des cas que la loi
va ensuite spécifier, dont celui de la maladie mentale.
L’alinéa 1er de l’article 2 dispose ainsi : « Les mesures visées au deuxième
aliéna de l’article ci-dessus peuvent être ordonnées dans le cas de personnes
atteintes de maladies mentales », et c’est tout... Là encore, il n’est pas question
de refus ou de consentement du patient, mais seulement de la nature de la
pathologie. Ainsi, le traitement sanitaire obligatoire, contrairement à ce qui est
souvent affirmé, concerne-t-il, potentiellement du moins, tous les malades
mentaux, qu’ils soient ou non consentant aux traitements, qu’il s’agisse de soins
ambulatoires ou hospitaliers. C’est, à l’évidence, d’une gestion encore très
autoritaire des malades mentaux, au moins telle qu’elle est définie par les textes.
Ce n’est qu’à l’alinéa 2 de l’article 2 que le refus du patient est pris en considé-
ration pour justifier l’hospitalisation forcée. Seule la détention conduit ainsi à
prendre en considération le refus de l’intéressé. Mais cet éventuel refus n’est pris
en considération que pour être encore mieux contourné et pour qu’il puisse y
être passé outre. À aucun moment le législateur italien ne se pose la question de
la légitimité d’un tel refus, manifestant ainsi, en réalité, un singulier mépris du
malade mental. La porte est alors ouverte à la contrainte de soins à domicile. De
ce fait, l’autorité sanitaire pourra, sans s’inquiéter de l’avis du malade, l’obliger
à un examen ou à un traitement somatique, dès lors qu’une telle intervention ne
nécessite pas son hospitalisation. Ce relatif désintérêt vis-à-vis du consentement
du patient est en réalité déjà ancien. Il est, pourrait-on même dire, général en
Italie. Un arrêt n° 1950 du 25 juillet 1967 de la Cour de cassation avait en effet
consacré la jurisprudence selon laquelle le consentement du patient existe, en ce
qu’il est implicite, dans l’accord pour la prise en charge. Or, il s’agissait là d’un
cas de cécité à la suite d’une angiographie cérébrale effectuée sans l’accord
exprès de l’intéressé...
Dans la mesure toutefois où la législation italienne relative au traitement des
troubles mentaux a fait du refus du patient l’un des principaux critères de
décision du traitement sanitaire obligatoire en milieu hospitalier, cette question
du refus du patient commence à être davantage prise en considération depuis la
promulgation de la loi 180 de 1978, même si une telle interrogation ne débouche

14. Notamment en matière de vaccinations et d’examens médicaux périodiques, de lutte


contre la lèpre, les maladies vénériennes et la toxicomanie.
Principales législations européennes et critères de contrainte 55

guère sur celle de la légitimité d’un tel refus. Ainsi Renato Piccione (1995) y
consacre-t-il tout le chapitre XIII de son manuel de psychiatrie. Mais, ce refus est
encore trop souvent analysé comme un simple symptôme de certaines patholo-
gies mentales, et comme un problème plus particulier de la pratique psychia-
trique, même si d’autres branches de la médecine peuvent s’y trouver parfois
confrontées. L’auteur ne s’interroge guère sur le mode d’approche du patient
par l’entourage comme par les soignants dans la structuration d’un tel refus. Il
rappelle cependant à juste titre qu’un tel comportement du patient constitue un
grave problème dans l’exercice psychiatrique, car se trouve ici immédiatement
en jeu la relation thérapeutique. Il observe notamment que chez de nombreux
psychotiques, le refus de traitement peut être une sorte de moyen de conserver
sa dignité, dès lors que l’intéressé réfute le rôle de malade. Aussi convient-il de
s’interroger sur les mécanismes psychologiques qui sont à la base du refus de
traitement chez certains patients, comme de bien comprendre que le refus de
traitement est souvent une manœuvre défensive par laquelle l’intéressé tente
d’assurer sa propre protection. Ainsi, le refus n’est-il plus simplement envisagé
comme une aberration mentale négligeable, mais bien comme un fait incon-
tournable, à partir duquel il convient de s’interroger et de travailler. Renato
Piccione observe en outre qu’un tel refus peut dépendre de la vision que le
patient a du thérapeute. Structurer ce dernier comme « figure de l’autorité » et
ne pas le tolérer peuvent renvoyer, par exemple, à certaines caractéristiques de
l’histoire personnelle du sujet. Le refus peut encore être lié à la nécessité, pour
une personnalité psychotique, de conserver sa propre identité, au point de
développer une peur morbide de l’autre, qui peut entraîner le délire et l’agres-
sivité. Le délire lui-même peut être un instrument de défense pour maintenir la
cohérence et la cohésion de soi. Les sentiments de haine et d’agressivité
pourraient avoir une fonction particulière en permettant au patient de maintenir
à distance l’objet de ses craintes et de produire ainsi l’illusion d’un moi cohérent
et distinct chez un sujet apparemment délirant où tout semble se confondre.
L’on voit donc que loin d’être totalement refoulé, le refus du patient tend désor-
mais à poser un véritable problème d’ordre clinique à la psychiatrie italienne.
Renato Piccione parle même à ce sujet de « l’un des problèmes centraux de
l’assistance psychiatrique moderne », alors qu’il n’existe pas, pour lui, de cadre
proprement psychiatrique de l’urgence, qui se trouve étroitement liée au
contexte précis, source de malaise, de peur, d’intolérance. De son côté, Maria-
Grazia Giannichedda (1990) insiste, au titre des « institutions de la désinstitu-
tionnalisation », sur le rôle central des centres de santé mentale (CSM), ouverts
24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, capables d’offrir des prestations ambulatoires
et à domicile, une hospitalisation de jour, de nuit et à plein temps, comme
d’assurer le passage d’une forme de prise en charge à une autre, sans transfert
de responsabilité, garant de la continuité du rapport thérapeutique, puisque
l’intéressé se trouve ainsi suivi par une même équipe, dans toutes les phases du
trouble et dans toutes les formes de prises en charge possibles et nécessaires
(aide à l’accès à un logement, provisoire ou définitif, à un travail, une coopéra-
tive de patients, tutelle, etc.). La richesse et la flexibilité de l’offre permettent,
selon Maria-Grazia Giannichedda, de faire apparaître la complexité de la
56 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

demande, en particulier lorsque cette demande émane d’un tiers, comme, le cas
échéant, de mettre à jour le caractère éventuellement antagonique des intérêts
matériels du patient et ceux de son environnement, notamment dans l’usage des
biens communs, de l’organisation quotidienne de la vie familiale et sociale, etc.
Par ailleurs, cette relative richesse de l’offre de prise en charge, d’aide ou d’assis-
tance permet non seulement de doser l’éloignement ou les conditions du
maintien dans le contexte de vie habituel, mais surtout donne un sens à la parole
du patient ; elle relativise également la parole du tiers demandeur, ouvrant le
champ d’une négociation sans passer par l’affrontement à un refus, tout autant
du patient d’accepter l’offre de soin que de l’entourage d’accepter une telle offre
qui ne se traduirait pas, comme par le passé, par l’enfermement du malade, ou,
à tout le moins, par son isolement vis-à-vis de son environnement familial ou
social habituel. Plus encore, un tel service demeure ouvert à divers intervenants,
soit par le biais associatif, soit encore, plus simplement, du seul fait que l’accès
des visiteurs est autorisé et stimulé sans contraintes horaires. En définitive,
remarque encore Maria-Grazia Giannichedda, la politique de désinstitutionnali-
sation a eu, dès le début, l’intuition que le point central sur lequel il fallait inter-
venir pour libérer le malade de l’internement – mais également pour dépasser la
logique de l’affrontement à son éventuel refus et maintenir toujours le plus
possible ouvert un espace de négociation au sein duquel s’inscrit le rapport
thérapeutique – est la séquence travail productif-ressources-citoyenneté. Bref,
selon une telle conception, il ne faudrait pas hésiter à voir l’appareil psychia-
trique s’immiscer ou s’introduire en des domaines qui, en apparence, ne sont
pas les siens. Il s’agit donc d’une revendication en faveur d’ensembles, de
limites et de règles plus ou moins flous, qui ne se pose donc pas la question de
la limite de l’intervention psychiatrique, voire de la spécificité de son objet, mais
qui décline toutefois son intervention dans le registre du « sanitaire », au nom
de la prise en compte de la souffrance du malade. Pour autant, une telle concep-
tion insiste sur le fait que le service psychiatrique public (siège exclusif du TSO)
ne repose plus sur le couple détention/défense sociale, mais sur la seule notion
de santé individuelle, de sorte que le médecin-psychiatre ne peut plus intervenir
comme s’il était un protecteur de l’ordre public. Le médecin n’a plus à prendre
en charge qu’un conflit de compétence strictement sanitaire, « ce qui n’exclut
pas qu’un malade mental menace ou commette des actes pénalement graves et
qui donc réclame l’intervention de la sûreté nationale, en plus de celle du
médecin 15 » ; cette conception tend donc à déconnecter le soin psychiatrique de
la question de la prise en charge de la dangerosité sociale.
Selon ce même auteur, il convient de mettre un terme au mélange du
sanitaire et du juridique qui conduit à l’institution asilaire. Si, comme nous le
verrons plus loin, Jacques de Person 16 observe que la justice peut se passer de la
psychiatrie cependant que la psychiatrie ne saurait se passer de la justice, Maria-

15. Op. cit., p. 162.


16. J. de Person, « Différences fondamentales entre la judiciarisation des hospitalisations
sous contrainte et la “non déjudiciarisation” des malades mentaux », Cahiers Pollen, 1999,
n° 9, p. 27 31.
Principales législations européennes et critères de contrainte 57

Grazia Giannichedda affirme en revanche que les deux ne sauraient continuer


d’être mélangées. Elle remarque qu’avec la loi 180, le droit a perdu « un des
instruments dont il disposait pour le contrôle de la dangerosité sociale », qui
n’était autre que le recours à l’internement psychiatrique. La dangerosité sociale
demeure dès lors un « problème exclusif (et par ailleurs pierre d’achoppement)
du système pénal, y compris quand elle se présente associée à la souffrance,
psychique, et a besoin, en tout cas, d’autres éléments que le trouble psychia-
trique pour être démontrée 17 ». En fait, pourrait-on dire, avec la loi 180, la justice
est contrainte de se passer de la psychiatrie ou, à tout le moins, de ne plus
compter que sur elle pour juger de certains crimes et délits commis par des
personnes qu’elle désigne comme atteintes de troubles mentaux.
On ne peut certes qu’être d’accord sur le fait que cette dangerosité sociale a
désormais besoin d’autres éléments que le trouble psychiatrique pour être
démontrée, et que le trouble mental ne saurait, dans l’intérêt même de la
personne, être systématiquement source d’impunité ; mais peut-on pour autant
nier l’existence de la dangerosité de certains malades mentaux et en occulter le
caractère souvent réactionnel, si ce n’est même purement défensif, comme le
rappelle clairement Renato Piccione, s’interrogeant sur la structuration du refus
de certains patients et sur l’origine de certains sentiments de haine et d’agressi-
vité ? Est-on seulement sûr que, dans la pratique, le TSO ne fonctionne pas, dans
bien des cas, voire dans tous, comme « détention » du patient, selon l’ancien
schéma asilaire, et en réponse à une dangerosité sociale telle que l’on ne la
proclame plus, mais dont on continue de tenir compte ? Maria-Grazia
Giannichedda en vient elle-même à dénoncer le paradigme du « nouvel inter-
nement » qui commence à prendre corps en Italie et qui, à l’inverse de ce qui
vient d’être décrit plus haut, tend à faire du centre de santé mentale (CSM) un
simple dispensaire d’hygiène mentale à la française, dispensateur des soins
ambulatoires et simple relais de services psychiatriques de diagnostic et de soins
(SPDC) intégrés à l’hôpital général, fonctionnant comme siège du traitement de
courte durée de patients en TSO ou en hospitalisation libre, ce que tendent égale-
ment à devenir les services psychiatriques des hôpitaux généraux de
l’Hexagone. Cette organisation, qui maintient ainsi une coupure dans le suivi
thérapeutique par chacune des équipes et conduit à la spécialisation de celles-ci
comme des centres et des services, débouche sur une structuration technicienne
et une gestion technocratique des soins, par lesquelles le malade « parcourt le
circuit psychiatrique et social toujours comme déchet, risque, danger 18 ». Une
telle organisation va de pair avec l’impuissance et l’irresponsabilité de tels
services par rapport à l’existence matérielle du malade. Si, dans la pratique, il
devient de plus en plus difficile de passer outre le refus du patient, il n’en
demeure pas moins que la législation italienne actuelle conserve, quoi qu’on en
dise, une connotation autoritaire qui permet non seulement un tel saut par-
dessus la volonté ou le refus du patient, mais encore de renouer avec la vieille
logique asilaire, sans que le patient dispose de moyens efficaces pour s’y

17. Ibid., p. 163.


18. Ibid., p. 175.
58 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

opposer. Tout dépend en définitive du bon vouloir de l’équipe soignante, si ce


n’est de sa direction, de s’efforcer de rompre avec cette logique asilaire. La loi
nouvelle ne garantit pas, à elle seule, une telle rupture. Ce caractère autoritaire
de la législation italienne, fort peu souligné jusqu’alors dans la mesure où elle
fut supportée par un mouvement qui affichait une volonté manifeste d’assurer
une psychiatrie démocratique, trouve en vérité ses racines dans l’histoire de
l’assistance et de la politique sanitaires italiennes et dans une conception latine
de l’assistance.
On comprend aisément que la notion d’accès aux soins pour tous ait séduit
les milieux progressistes de gauche, y compris de nombreux membres du parti
communiste italien, comme de l’extrême gauche italienne. Mais l’on ne saurait
pour autant mésestimer les relents de totalitarisme et d’autoritarisme qui
pouvait s’attacher à une telle conception, laquelle, sous bien des aspects, ne
s’oppose guère aux positions des divers conservateurs de droite ou d’extrême
droite, que craignent ou dénoncent de nombreux patients, organisés dans le
milieu associatif européen. Cette ambiguïté de la législation italienne est
d’ailleurs probablement à la base de son adoption ; car, en réalité, comme il est
d’ailleurs fréquent en matière de législation en santé mentale, l’appartenance
politique ne saurait être le critère déterminant de l’adoption d’un système plutôt
qu’un autre 19. Ainsi a-t-on vu la politique de secteur française supportée tour à
tour par divers courants politiques. Elle fut notamment mise en place, petit à
petit, par l’Administration, tant sous le Front populaire que sous l’occupation
nazie, puis défendue par de nombreux psychiatres membres ou proches du parti
communiste, pour être officialisée par l’administration gaulliste, reprise et
défendue par d’anciens « gauchistes » et finalement mise en place par l’admi-
nistration giscardienne pour être parachevée par l’administration socialiste.
Seule ombre au tableau : l’inspiration proprement libérale semble avoir manqué
à la politique de secteur français, et ce n’est certes pas l’effet du hasard. Dans ces
conditions, il paraît difficile d’afficher un bel optimisme vis-à-vis de dispositions
qui ont paru, à leur époque, d’autant plus révolutionnaires et fracassantes
qu’elles entendaient détruire l’hôpital psychiatrique, et donc tout lieu possible
de relégation du malade mental.
L’article 7 de la loi italienne dispose ainsi expressément : « Il est en tout cas
interdit de construire de nouveaux hôpitaux psychiatriques, d’utiliser ceux
actuellement existant comme divisions psychiatriques des hôpitaux généraux,
d’établir dans les hôpitaux généraux des divisions ou des sections psychia-
triques et d’utiliser en cette qualité les divisions ou sections de neurologie ou de

19. La loi française du 27 juin 1990 du ministre socialiste Claude Évin faillit même, quant
à elle, être repoussée au Sénat par l’ensemble des sénateurs de gauche, et notamment socia
listes. Elle ne passa que grâce aux votes de la droite et du centre droit. En revanche, elle fut
majoritairement adoptée à l’Assemblée nationale par le groupe socialiste [...] La législation
italienne de 1978 fut promue par la gauche et l’extrême gauche, mais adoptée sous le
gouvernement de la démocratie chrétienne. Le Mental Health Act de 1983 fut davantage
supporté par la sensibilité travailliste, bien qu’il fût adopté sous le gouvernement de
Margaret Thatcher. Il est ainsi peu de domaine où il est possible d’observer de telles impré
cisions et fluctuations dans la configuration politique de la décision parlementaire.
Principales législations européennes et critères de contrainte 59

neuropsychiatrie. » C’est donc bien le caractère spécialisé du soin psychiatrique,


donnant lieu à des institutions spécialisées et refermées sur elles-mêmes, qui fut
radicalement mis en cause par la loi 180. Là se trouve, probablement, le cœur
même de la révolution psychiatrique italienne, plus encore que dans la notion
de libre accès aux soins ou de « traitement sanitaire obligatoire ». C’est d’ailleurs
cet aspect de la loi qui fut l’objet, ces dernières années, de velléités de retour en
arrière. Le projet de loi présenté en 1992 par le Premier ministre socialiste
prévoyait, notamment, que les hôpitaux psychiatriques pourraient à nouveau
être utilisés comme « résidences sanitaires » pour les malades mentaux, et tout
particulièrement par les anciens internés, ainsi que pour accueillir d’autres types
de structures à « caractère social ». Il en va d’ailleurs de même du démantèle-
ment progressif, en France, des anciens centres hospitaliers spécialisés, à l’inté-
rieur desquels on crée des MAS (Maison d’accueil spécialisée), comme à Perray-
Vaucluse, où d’anciens pavillons sont reconvertis en centre d’accueil des sans
abri. Mais le projet de réforme de 1992 de la loi italienne de 1978 prévoit égale-
ment un assouplissement du contrôle judiciaire des TSO, comme la suppression
du double contrôle médical. Agostino Pirella, psychiatre, ancien président de
Psichiatria democratica, note en outre que bien des services psychiatriques des
hôpitaux généraux reproduisent en fait le fonctionnement asilaire des anciens
hôpitaux psychiatriques, tout comme il constate un désintérêt des milieux intel-
lectuels pour les droits civils et sociaux des malades 20.
Il importe cependant d’examiner plus précisément comment le législateur
italien a entendu garantir les droits civiques et politiques des personnes, tout en
faisant planer sur elles une obligation de soins.
Tout d’abord, comme la loi française du 3 janvier 1968 sur les tutelles et
curatelles, la législation sanitaire italienne de 1978 a abrogé toutes les disposi-
tions de l’ancienne loi de 1904 qui accompagnaient automatiquement l’interne-
ment psychiatrique sur « la mort civile » de l’intéressé. La loi médicalise, ensuite,
l’obligation, non seulement en intégrant l’hospitalisation psychiatrique obliga-
toire à l’hôpital général, mais encore en gommant toute référence à la notion de
danger, comme à celle d’atteinte à l’ordre public et à la sûreté des personnes. La
dimension de police, habituellement liée à la mesure d’internement, tend ainsi à
disparaître. Il convient toutefois de remarquer que si la loi 180 a supprimé toute
décision de placement à la demande d’un tiers, tel que le réglemente le droit
français, voire, à sa façon, le droit britannique, elle n’en a pas moins confié au
maire le soin de décider des « traitements sanitaires obligatoires ». D’aucuns
verront dans cette disposition un relent du placement d’office provisoire,
ordonné par les maires des communes en cas de danger imminent attesté par un
certificat médical ou par la notoriété publique, tel qu’il figure dans le droit
français. Il convient cependant de préciser que le maire n’est pas pris ici dans sa
qualité de premier magistrat de la commune ou comme chef de la police munici-

20. Voir notamment A. Pirella, dans « Les perspectives d’harmonisation européenne en


matière de droit et de protection des personnes présentant des troubles mentaux et/ou un
handicap mental et en vue de l’amélioration de la santé mentale », Séminaire 93 du CEDEP,
Cahiers Pollen n° 1, 1994, p. 15 17.
60 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

pale, mais comme autorité sanitaire locale. Il n’en demeure pas moins qu’un
simple changement de casquette, au gré des circonstances, ne paraît pas, à nos
yeux, de nature à faire une réelle différence. Plus fondamental est l’avis sur
lequel le maire doit s’appuyer pour prendre sa décision et les circonstances
pouvant être prises en considération pour légitimer une décision de « traitement
sanitaire obligatoire », donc, on l’a vu, d’hospitalisation forcée. Tout d’abord, le
maire ne peut agir que sur une proposition motivée de deux médecins, dont un
des services de santé publique. Ensuite, l’acte médical ne doit pas consister en
un simple avis sur l’imminence d’un quelconque danger – comme c’est le cas en
droit français – mais doit être une proposition de traitement sanitaire obligatoire
précisant qu’un tel traitement ne peut être envisagé en dehors de l’hôpital, qu’il
y a urgence à intervenir, malgré le refus du patient, cependant qu’il n’apparaît
guère possible de prendre à temps les mesures sanitaires opportunes et appro-
priées en milieu extra-hospitalier. N’est-il cependant pas légitime de s’interroger
sur la notion « d’urgence », validant une telle mesure ? Cette « urgence » ne
dissimule-t-elle pas, parfois, un danger que l’on se refuserait à nommer, par
pure démagogie ?
Mais la principale innovation et garantie du droit italien est d’instituer un
contrôle automatique de la décision du maire, par le juge des tutelles, dans un
délai de quarante-huit heures, à compter de l’hospitalisation. Ce magistrat doit
statuer dans un délai identique, et valider, s’il y a lieu, la mesure arrêtée par la
maire. En cas de validation, la mesure est prolongée d’une semaine. En cas
d’invalidation, l’article 3 alinéa 3 contraint le maire à ordonner qu’il soit mis fin
au « traitement sanitaire obligatoire » en milieu hospitalier. Si la mesure d’hos-
pitalisation sous contrainte doit se prolonger au-delà du neuvième jour, le
médecin responsable du service de psychiatrie doit soumettre en temps utile
une recommandation motivée au maire, lequel doit en informer le juge des
tutelles qui n’est toutefois pas contraint de délibérer à nouveau. Mais surtout –
ce qui est essentiel – le médecin qui recommande une telle prolongation doit
expliquer pourquoi il n’a pas été possible, là où persiste la nécessité urgente
d’une d’intervention, d’obtenir l’accord du patient (art. 35). Le « traitement
sanitaire obligatoire » cesse sur décision des médecins qui en informent le maire,
ou par décision du maire, lorsque le juge des tutelles ne valide pas la mesure
arrêtée et que le maire est ainsi contraint d’y mettre fin. Enfin, toute personne
soumise à un « traitement sanitaire obligatoire », comme toute personne
intéressée, peut interjeter appel auprès du tribunal de district compétent, contre
une décision confirmée par le juge des tutelles. Le président du tribunal peut,
d’office, suspendre le « traitement sanitaire obligatoire », dans l’attente du
jugement qui est pris par le tribunal après comparution des parties, après avoir
reçu l’avis du ministère public et effectué des enquêtes comme avoir recueilli
toutes les preuves prescrites par le tribunal ou demandées par les parties en
cause. Le tribunal délibère en chambre du conseil, c’est-à-dire à huis clos.
L’article 5 de cette loi est particulièrement intéressant, car il semble
contraindre les juges à recueillir toutes les preuves demandées par les parties.
En revanche, en France, la juridiction statuant sur de tels recours, dispose d’un
pouvoir souverain et discrétionnaire d’accueillir ou de rejeter les offres de
Principales législations européennes et critères de contrainte 61

preuve des parties, si bien que, généralement, la décision judiciaire est prise au vu
d’un simple rapport d’expertise. Aucune enquête, notamment sociale, n’est
diligentée. Souvent, les magistrats français refusent même d’entendre les
éventuels témoins, voire de prendre connaissance des attestations écrites fournies
par l’entourage. Le droit de recours, tel que l’organise la loi italienne, apparaît
donc, sous ce rapport, singulièrement protecteur des droits de la défense.
Remarquons qu’en cas d’urgence, la procédure de 1904 permettait au préfet
(pretore) de demander à la police l’admission provisoire à l’asile. Il devait
s’appuyer sur un certificat médical et un acte de notoriété publique. La décision
d’internement devait, déjà, être validée par le tribunal du siège de l’établissement,
sur rapport du médecin-directeur, après une période d’observation inférieure à
trente jours. Remarquons encore que la loi de 1904 n’accordait pas à la personne à
placer le droit de se défendre devant le tribunal. Elle ne prévoyait pas davantage
de droit d’appel. Toutefois, « par un arrêt d’importance capitale en matière d’hôpi-
taux psychiatriques et d’aspects procéduraux de la détention des aliénés », la Cour
constitutionnelle a déclaré inconstitutionnelle la disposition de l’article 2 al. 2 de
la loi de 1904 21. La Cour avait été amenée à se prononcer à la suite d’une ordon-
nance du tribunal de Ferrare rendue le 18 août 1966, qui se référait aux garanties
procédurales dans les différentes phases de la procédure d’internement en hôpital
psychiatrique d’un malade mental. Le tribunal précisait que l’article 2 de la loi de
1904 semblait violer les limites imposées par la Constitution relatives “au respect
de la personne humaine”. L’arrêt de la Cour constitutionnelle – qui a d’ailleurs
soulevé énormément de critiques – a qualifié la disposition de l’article 2 al. 2 de la
loi de 1904 inconstitutionnelle par rapport à l’article 24 al. 2 de la Constitution,
dans la mesure où elle ne permettait pas à l’aliéné de se défendre lors de la procé-
dure d’internement en hôpital psychiatrique. Elle a estimé en particulier qu’il était
inadmissible que le placement fût ordonné sur la base d’enquêtes que le malade
n’avait pu contester. Pour cette raison, un appel contre la décision du tribunal
ordonnant 22 le placement devait être possible, ainsi que le pourvoi en cassation
ouvert en matière de restriction de la liberté individuelle 23 ».
Avec la loi italienne de 1978, le débat contradictoire ne paraît cependant
guère assuré avant toute procédure d’appel au tribunal de district. Le juge des
tutelles n’est pas même tenu d’entendre la personne avant de valider la décision
du maire ordonnant un « traitement sanitaire obligatoire ». Le contrôle automa-
tique de la mesure privative de liberté peut donc, sauf recours particulier de la
personne ou de tiers, se faire sur dossier, comme c’était déjà le cas avec la loi de
1904. La législation française impose, en revanche, au juge d’organiser ce débat
contradictoire 24. Mais il est vrai qu’en France, le juge n’intervient pas automati-

21. Arrêt 74 du 27 juin 1968, Cour constitutionnelle (Giurisprudenza costitutionale, 1968,


p. 1080).
22. Ou plutôt : validant la décision administrative de placement.
23. Thomaïs Douraki, La Convention européenne des droits de l’homme et le droit à la liberté de
certains malades et marginaux, Paris, LGDJ, 1986, p. 171 172.
24. En France, c’est la loi « Sécurité et Liberté » du 2 février 1981, qui, réformant l’article
L. 351 du code de la santé publique, a institué le débat contradictoire dans la procédure
de sortie judiciaire.
62 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

quement, mais seulement en cas de recours de la personne, ou de tout autre


tiers, contre la mesure qui la frappe. En France, au stade de l’instruction de la
décision administrative de placement, non seulement l’ordonnateur n’organise
aucun débat contradictoire, mais encore n’entend-il pas davantage l’intéressé
qui n’est informé de rien. Souvent, ce n’est que l’exécution de la mesure qui en
révèle l’existence à la personne, à moins que son état pathologique ne l’empêche
de prendre conscience de sa détention.
Signalons encore qu’une loi italienne de 1968 avait institué l’hospitalisation
libre qui assurait au malade admis à sa demande en hôpital psychiatrique qu’il
ne perdrait plus ses droits civils, comme c’était jusqu’alors le cas des personnes
internées. C’est la même année que, en France, non seulement pour les hospita-
lisés libres, mais encore pour les internés, la mesure d’internement fut dissociée
de celle de protection (tutelle ou curatelle). Rappelons enfin que si le régime de
l’hospitalisation libre fut établi en Italie en 1968, le texte réglementaire créant, en
France, des services ouverts date quant à lui de 1938. Au Royaume-Uni, c’est dès
le Mental Health Act de 1930 que la politique d’open-door fut fermement instituée.
C’est donc en réalité avec trente ans de retard que l’Italie a ouvert ses services
psychiatriques.
Pour l’essentiel, la loi italienne de 1978 n’a donc fait que modifier les motifs
de la décision de placement, en substituant l’urgence du soin au danger pour
l’ordre public et la sûreté des personnes. Elle a également raccourci le délai de
contrôle de la décision administrative par l’autorité judiciaire, en rapprochant
celle-ci de l’intéressé, puisqu’elle en a confié la charge au juge des tutelles en lieu
et place du tribunal de district statuant désormais en appel. Toutefois, elle a
intégré le « traitement sanitaire obligatoire » à la procédure de tutelle, alors
même qu’elle a dissocié la mesure de protection des biens de la mesure d’obli-
gation de traitement. Il y a là, nous semble-t-il, un regrettable chassé-croisé. Car
les raisons qui ont conduit le législateur, en France comme en Italie, à dissocier
la question de la mesure de protection de celle de l’hospitalisation auraient dû
l’amener à exclure le juge des tutelles du contrôle de la validité du placement
administratif, de peur de transformer subrepticement la tutelle aux biens en une
tutelle à la personne pour... le prétendu bien de celle-ci. Cette logique renforce
en fait l’assujettissement que dénoncent la plupart des associations de patients.

La présomption d’incapacité et l’intégration de la contrainte


dans le Code civil espagnol

Le lien entre la contrainte de soin et la mesure de protection est encore plus


nette dans la législation espagnole.
Avant 1983, la législation espagnole en matière de traitement des maladies
mentales était quelque peu comparable à la législation française du 30 juin 1838,
dont elle s’était inspirée. Toutefois, un décret du 3 juillet 1931 prévoyait déjà
expressément l’hospitalisation libre, laquelle nécessitait un certificat d’un
médecin extérieur à l’établissement d’accueil et une demande d’admission
signée du patient. Au vu de ces pièces, le médecin-directeur de l’hôpital pouvait
Principales législations européennes et critères de contrainte 63

prononcer l’admission en hospitalisation libre. Cette autorité avait également la


possibilité de transformer l’hospitalisation libre en internement pour raison
médicale, dès lors qu’il lui était remis un certificat attestant de la nécessité de
l’isolement en raison de la maladie mentale de l’intéressé ou de sa dangerosité
d’origine psychiatrique. Ce décret-loi obligeait par ailleurs les hôpitaux psychia-
triques à ouvrir des centres de consultations externes. Ces dernières dispositions
résultent en grande partie de l’action menée depuis 1924 par l’Association
espagnole de neuropsychiatrie (AEN), à laquelle appartenait la majorité des
psychiatres éminents de l’époque ; action qu’il faut replacer dans l’important
bouillonnement qui avait conduit, entre autres, le philosophe Lopez Balesteros
à traduire systématiquement l’œuvre de Freud, auquel il avait rendu visite, au
fur et à mesure de sa production. Mais le franquisme stoppera net cette évolu-
tion. Après la guerre civile, les centres de consultation externe des hôpitaux
psychiatriques départementaux seront fermés pour être remplacés par des
dispensaires où le médecin voyait en deux heures soixante-dix personnes qu’il
orientait sur les divers spécialistes. Plus classiquement, aux termes de l’hospita-
lisation involontaire, le décret de 1931 disposait que le médecin-directeur
pouvait également prononcer directement l’admission en internement, dès lors
que lui était remise une demande du plus proche parent ou du représentant
légal et un certificat médical faisant état des mêmes nécessités du placement ou
de l’incompatibilité avec la vie en société, mettant en danger la santé du malade
ou la vie et les biens des personnes. L’admission en urgence était également
prévue, ainsi que l’internement par ordonnance administrative prise par le
gouverneur civil ou le chef de la police dans les capitales de province, par le
maire dans les autres communes, sur avis d’un médecin et, en cas de danger
pour la personne ou autrui, comme en cas de danger imminent, « pour la
tranquillité, la sûreté ou la propriété publique ou privée », y compris celle du
malade. Cette dernière décision administrative devait toutefois être confirmée
dans les vingt-quatre heures par un certificat du médecin-directeur de l’établis-
sement psychiatrique, confirmant ou infirmant la mesure d’internement. En
outre, avant la réforme de 1983, la législation espagnole avait, comme celle de la
plupart des pays européens, hormis la France, instauré le placement judiciaire
des délinquants et criminels souffrant de troubles mentaux. L’autorité judiciaire
pouvait ainsi ordonner une mise en observation pour expertise psychiatrique ;
un internement à la suite d’un non-lieu pris en raison des troubles mentaux de
l’intéressé ; une détention en hôpital psychiatrique, en application de la loi sur
la dangerosité et la réhabilitation sociale. Sous le franquisme, le placement
judiciaire tendra à devenir la principale modalité du placement psychiatrique,
mais il n’y aura jamais en Espagne de grands hôpitaux psychiatriques comme il
en existe en France. Les unités d’hospitalisation ne dépasseront guère trois cents
lits. Le poids de l’hôpital psychiatrique ne sera donc jamais très considérable. En
revanche, et comme nous le verrons, la réforme de 1983 tendra à accroître, sur la
psychiatrie communautaire, le poids des grands hôpitaux universitaires par
l’intégration des lits d’hospitalisation psychiatrique dans les hôpitaux généraux.
Avant la réforme de 1983, sauf dans le cas de placement judiciaire des médico-
légaux, dont la sortie ne pouvait être prononcée que par l’autorité judiciaire elle-
64 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

même, la sortie était décidée par le médecin-directeur de l’établissement.


Toutefois, la personne objet d’une décision administrative de placement pouvait
toujours adresser une plainte au juge d’instruction de la circonscription de son
domicile pour internement abusif, ou au gouverneur de la province de l’établis-
sement psychiatrique où elle se trouvait enfermée. Le traitement des médico-
légaux avait donc déjà conduit le législateur espagnol, comme dans la majorité
des pays européens, exception faite de la France, à judiciariser la procédure
d’internement.
La réforme du 24 octobre 1983 du Code civil espagnol va cependant prendre
le contre-pied de cette « pénalisation » de l’internement psychiatrique en
intégrant au Code civil la question de l’hospitalisation forcée, qu’elle aborde
sous l’angle de l’interdiction, c’est-à-dire de l’incapacité. L’article 200 du Code
civil espagnol pose ainsi comme cause d’interdiction « les maladies ou
déficiences persistantes de caractère physique ou psychique qui empêchent la
personne de se gouverner par elle-même ». Le nouvel article 211 dispose, quant
à lui, que « l’internement d’un présumé incapable requiert au préalable l’autori-
sation judiciaire, à moins que des raisons d’urgence rendent nécessaire l’adop-
tion immédiate de cette mesure. Il en sera rendu compte au juge au plus vite, et,
en tout cas, dans les vingt-quatre heures ». L’on remarquera dès l’abord que le
malade mental, objet d’une telle mesure de contrainte, est d’emblée présumé
incapable, de sorte que la législation espagnole, loin de poursuivre le mouve-
ment observé depuis 1968, tendant à dissocier l’hospitalisation psychiatrique
forcée de la mesure de protection, s’y oppose radicalement en intégrant l’hospi-
talisation sous contrainte non seulement aux mesures de protection de la
personne, comme le fait la loi italienne de 1978, mais aussi en réservant une telle
mesure aux personnes présumées incapables. De ce fait, la législation espagnole
occulte plus complètement encore que la législation italienne la question de la
volonté du patient et ne s’affronte plus du tout à l’éventuel refus de la personne,
pas plus qu’elle ne s’interroge sur la légitimité du consentement dans des situa-
tions d’impuissance, d’infériorité et de précarité qui caractérisent souvent les
personnes prises en charge en psychiatrie. Par définition, la personne objet
d’une telle mesure est présumée incapable à consentir et incapable de se
gouverner elle-même. Ainsi donne-t-on la réponse avant même d’avoir posé la
question. Le refus de soins ou de traitement ne peut être le fait d’un individu
raisonnable et jouissant de sa pleine capacité. Il n’ y a, par conséquent, pas lieu
de s’en préoccuper. Tout est donc décidé en dehors de l’intéressé. La législation
espagnole de 1983 fait cependant un subtil distingo entre les personnes présu-
mées incapables et relevant d’un internement, au titre de l’article 211 du Code
civil, et l’internement des incapables, relevant de l’article 271. Quand on est
présumé incapable, l’on n’est donc pas encore jugé tel, mais l’on peut avoir
quelque crainte de l’être, comme d’être l’objet d’un internement.
Pour les tenants de la réforme, l’important est cependant que la loi ne se
réfère plus du tout à la notion de malade mental, et par conséquent abolisse
toute ségrégation. Elle ne connaît plus le fou, le dément, l’aliéné, objet de reléga-
tion et d’isolement du reste de la population, mais, au sein de cette population,
elle prend en considération les personnes présumées incapables pour diverses
Principales législations européennes et critères de contrainte 65

causes. Le Code civil en règle le sort, qui définit avant tout la citoyenneté des
personnes. Madame Silvestra Moreno, présidente de la FEAFES (Fédération
espagnole des amis et familles des malades mentaux) résuma parfaitement, aux
Journées européennes de Madrid 25, le sens sous-jacent d’une telle réforme :
« Pour jouir de la liberté, le citoyen doit avoir les moyens physiques et mentaux.
S’il n’en dispose pas, c’est le droit à la santé qui doit primer le droit à la liberté. »
Il importe d’autre part d’observer que le juge ne décide pas à proprement parler
l’internement mais l’autorise ou ne l’autorise pas. En revanche, le second alinéa
de l’article 211 dispose expressément que seul le juge peut, au-delà de six mois,
décider de la poursuite ou non de l’internement. De même peut-il, dans l’inter-
valle, et à tout moment, y mettre fin d’office, ayant mission de chercher « à être
informé sur la nécessité de poursuivre l’internement » et obligation de se
prononcer au plus tard, tous les six mois. Plus fondamentalement encore,
lorsque le juge est appelé à donner son autorisation à un tel internement, ou
lorsqu’il est informé, dans les vingt-quatre heures, de la mise en œuvre d’une
mesure d’urgence, il se doit de désigner un médecin qualifié afin d’en recueillir
l’avis, mais surtout de rencontrer la personne concernée. L’article 301 du Code
de procédure civile lui fait par ailleurs obligation de statuer dans les soixante-
douze heures de sa saisine. Ainsi le juge ne peut-il donner son autorisation au
placement au seul vu d’une demande d’un tiers accompagnée d’un certificat
médical, comme pouvait le faire précédemment l’administration publique ou
sanitaire espagnole et comme le fait toujours l’administration française. Il doit
lui-même choisir un médecin chargé de formuler un avis et entendre personnel-
lement la personne à placer. Sous ce rapport, donc, le droit espagnol est plus
strict que le droit italien qui n’impose l’audition de la personne par le juge qu’en
cas de recours, ou que le droit anglais qui, comme nous le verrons plus loin,
n’impose qu’au travailleur social agréé d’avoir préalablement entendu la
personne avant d’en solliciter l’admission. Ainsi, quoi qu’il en soit, le droit civil
espagnol traiterait l’internement psychiatrique comme « une sentence
prononcée lors d’une procédure d’incapacité » (art. 112) parmi d’autres mesures
possibles prises à cet égard. Cette décision est révocable à tout moment en cas
de survenue de circonstances nouvelles. Elle est également modifiable, une
autre mesure pouvant se substituer à celle initialement prise. Toutefois, la loi
organique 1/96 du 15 janvier 1996 a modifié le premier paragraphe de l’article
211 du Code civil et a substitué, à la notion de présomption d’incapacité comme
justifiant un internement, « l’internement pour raison de traitement psychia-
trique d’une personne qui n’est pas en condition de décider pour elle-même »,
tirant ainsi le droit espagnol de l’internement psychiatrique vers le traitement
sans consentement, sans vraiment rompre toute à fait avec le droit de l’incapacité.
L’intéressé, comme ses proches, dispose par ailleurs d’un droit de recours au
procureur pour faire cesser ou modifier la mesure de protection (art. 213). Du
reste, dans la mesure où la personne promise à l’internement est au moins

25. Journées d’études européennes, Responsabilité, droits et protection dans le champ de


la santé mentale en Europe, Comité européen : droit, éthique et psychiatrie, Madrid, 7, 8,
9 octobre 1994.
66 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

« présumée incapable », le ministère public est requis d’intervenir, car la loi lui
ordonne d’assurer la défense lors et en dehors du jugement de tous ceux qui ne
peuvent agir par eux-mêmes. Au reste, les résolutions judiciaires relatives à
l’incapacité et, par suite, l’internement, sont inscrites sur le registre civil (art.
214).
Mais la pratique révèle bien des dysfonctionnements. Tout d’abord, il
convient de souligner que si la loi a prévu que le juge entende la personne, elle
ne s’est cependant pas prononcée sur la nécessité d’instaurer un débat contra-
dictoire entre les parties, de sorte que, la plupart du temps, le juge se rend sur
place pour entendre l’intéressé et ne lui révèle que sommairement les éléments
du dossier, puis il statue dans son cabinet sans jamais organiser d’audience.
L’intéressé ne dispose donc que d’une information très succincte pour assurer
son éventuelle défense. En outre, de nombreux magistrats invoquent l’absence
de moyens pour assurer de tels déplacements et la surcharge de travail qui en
résulte, et s’abstiennent ainsi de toute visite. Des situations anachroniques
persistent, mixant des procédures proches de l’ancienne législation avec les
dispositions nouvelles. Et nombreux sont encore les juges qui n’entendent qu’un
nombre restreint d’internés. Souvent, l’autorisation est donnée par le juge sans
audition de la personne et sans examen du dossier, mais au seul vu d’un certi-
ficat médical. Même lorsque l’urgence n’est pas invoquée, l’autorisation n’est
souvent donnée qu’après que l’admission a eu lieu et pas avant, de sorte que
l’autorisation du juge devient une autorisation à poursuivre l’internement et
non plus à admettre quelqu’un sous la contrainte. C’est généralement dans les
grandes villes que de telles pratiques ont cours. Soit l’autorisation judiciaire
n’est même pas demandée, soit elle demeure purement formelle. De plus, d’épi-
neux problèmes pratiques surgissent pour déterminer qui est habilité à se saisir
de la personne, avant l’autorisation du juge, comme après, lorsque l’intéressé
résiste. Parlant au nom des familles, Silvestra Moreno indiquait aux Journées de
Madrid quelques propositions, dont la possibilité d’avoir accès à un service
d’urgence, sans l’intervention de la police, et sans, notamment, que les menottes
soient mises à la personne, ce qui arrive encore trop souvent. Elle invoquait
également les difficultés de communication des familles avec l’instance
judiciaire. Souvent, les familles, comme les patients, n’ont pas accès au dossier.
Elles se plaignent parce que le médecin appelé en urgence ne transmet généra-
lement pas le dossier au juge, de sorte que le juge ordonne la sortie, alors que la
famille, qui estime l’internement nécessaire, ne peut produire les pièces utiles au
placement. Ce souci des familles, que dénoncent, bien sûr, les associations de
patients, démontre en tout cas combien la procédure d’internement judiciaire
espagnole est bien peu contradictoire, et combien la question de l’accès aux
pièces dans ce genre de procédure est déterminante. Dans ces conditions, il est
très difficile d’évaluer, aujourd’hui encore, le nombre de personnes qui font
l’objet de telles mesures de contrainte. La plupart d’entre elles sont enregistrées
comme admises en hospitalisation libre, bien qu’elles soient, en réalité, l’objet
d’une contrainte informelle, si ce n’est illégale. Une enquête menée en 1986 par
l’Association espagnole de neuropsychiatrie (AEN) révèle que sur trente centres
pour lesquels des informations sont disponibles sur les quatre-vingt-dix-neuf
Principales législations européennes et critères de contrainte 67

institutions publiques et privées contactées, seulement la moitié garantissait


effectivement la liberté des intéressés. En revanche, six établissements n’admet-
taient encore aucune hospitalisation libre. D’autres s’arrogeaient le droit de
retenir la personne durant quinze jours contre son gré, bien qu’ayant enregistré
l’admission en service libre, ou bien n’autorisaient la sortie que sur accord
exprès de la famille, sans informer le juge de telles mesures de contrainte. Cinq
autres établissements saisissaient systématiquement ledit juge de toute admis-
sion libre... Un dernier établissement exigeait que le patient accepte tout traite-
ment prescrit par l’équipe médicale sous peine d’ordonner sa sortie en lui faisant
signer une lettre d’engagement par laquelle il était censé assumer « la responsa-
bilité des risques de sa sortie ».
Remarquons enfin que pour que la législation et les pratiques changent en ce
domaine, il aura également fallu une action politique d’envergure. À partir de
1970, on assiste ainsi à l’essor d’un mouvement des professions de santé dont le
Mouvement des internes et résidents (MIR), constitué, pour l’essentiel, d’internes
en médecine et en psychiatrie, qui sera l’une des branches les plus virulentes, et
la mieux connue en Europe. Ce mouvement, qui dominait la plupart des organi-
sations d’internes des hôpitaux du pays, suscita de nouveau l’ouverture et la
sectorisation de certains hôpitaux, un peu sur le modèle français. Tel fut le cas
de l’hôpital psychiatrique d’Oviedo dans les Asturies, de Santa Cruz à
Barcelone, de Saint-Jacques-de-Compostelle en Galice. Mais la répression qui
s’est abattue sur un tel mouvement contraignit un grand nombre de participants
à l’émigration vers la Suisse, la France, l’Angleterre. « Le changement suivant a
eu lieu en 1982, après l’avènement du premier gouvernement démocratique en
1977. Entre-temps, la nouvelle génération de psychiatres est entrée en force à
l’AEN, aidée par les retournés de l’exil. Il a fallu quand même attendre le
triomphe du parti socialiste ouvrier espagnol en 1982 pour que les réformes se
mettent en place 26. »
Pour l’essentiel, il faut donc rappeler ici, à la suite d’Ana Isabel Romero
(1994), que le mouvement de réforme espagnol résulte davantage d’une initia-
tive de l’État que d’un mouvement de masse des professionnels ou d’autres
catégories de la société. Entre 1982 et 1987, le gouvernement espagnol se voulait
résolument progressiste, raison pour laquelle la législation espagnole traduit
une attitude politique quelque peu volontariste. C’est ce qui explique, en partie,
l’écart entre les textes, les déclarations d’intention et les pratiques de terrain. La
loi organique du 25 mai 1984 instaura une procédure d’habeas corpus. La loi
générale de santé de 1986 intégra la réforme de l’organisation du soin psychia-
trique au cadre général de la médecine. L’article 20 de cette dernière loi assimile
tout d’abord le malade mental « aux autres personnes qui ont besoin des
services sanitaires et sociaux ». Il insiste par ailleurs sur le fait qu’en ce domaine,
les soins doivent être réalisés en milieu communautaire, tout comme il souligne

26. A. I. Romero, communication, dans « Les perspectives d’harmonisation européennes


en matière de droit et de protection des personnes présentant des troubles mentaux et/ou
un handicap mental, et en vue de l’amélioration de la santé mentale », Cahiers Pollen, fév.
1994, 1, p. 12.
68 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

la nécessité de réduire le plus possible les hospitalisations à temps plein en


renforçant les moyens assistanciels au niveau ambulatoire et les modalités
d’hospitalisation à temps partiel ou de prise en charge à domicile. De plus, l’hos-
pitalisation ne doit avoir lieu que dans des unités psychiatriques des hôpitaux
généraux. Cet article souligne la nécessité de développer « les services de réhabi-
litation et de réinsertion sociale nécessaires à la prise en considération, intégrale
et adéquate, des problèmes du malade mental », comme de rechercher la coordi-
nation des services de santé mentale et des services sociaux. Il s’agit même de
regrouper le secteur psychiatrique et le secteur médical, au point que dans les
centres de soins primaires exercent des médecins généralistes, des pédiatres, des
infirmiers, chargés de voir et de déceler les cas psychiatriques et, en cas de
besoin, de les adresser au centre de santé mentale car, dans les centres de soins
primaires, il n’y a pas de psychiatres. Ainsi, à l’inverse de la législation française,
la législation espagnole tend à décentrer le soin psychiatrique par rapport à
l’hôpital – y compris par rapport à l’hôpital général – au profit de la commu-
nauté, mais sa réalisation apparaît encore difficile. Seules quelques régions
(Asturies, Andalousie, Madrid) ont réellement manifesté quelque volonté
d’innovation. Partout ailleurs, les changements sont très faibles, voire inexis-
tants. Et l’on assiste, dans la plupart des services psychiatriques des hôpitaux
généraux, à une hypermédicalisation sur fond organiciste, au détriment des
approches plus psychologiques et sociales de la maladie mentale 27. Cette
tendance, inverse de celle souhaitée par les promoteurs des diverses réformes,
se retrouve, précisément, dans l’ensemble des pays latins et notamment en
France, en Italie et en Espagne. Il conviendrait d’ajouter que ce recentrement sur
l’hôpital général développant des services psychiatriques d’hospitalisation et de
soins intensifs, axe d’un système de soins fortement spécialisés, où la tendance
organiciste s’affirme toujours davantage, s’accompagne également d’une nette
diminution du temps d’hospitalisation et, une fois encore, d’une totale occulta-
tion de la question du droit au refus des patients.

Les divers degrés de gravité des troubles mentaux dans le système


socio-sanitaire britannique

Sous bien des aspects, la situation au Royaume-Uni diffère de celle de la


psychiatrie française.
Nous avons déjà souligné que, dès le début du XXe siècle, des réformes ont
rompu l’isolement de l’aliéné. Le Mental Health Act de 1930 avait ainsi posé que
l’admission libre d’un malade (informal patient) dans un établissement hospita-
lier était conditionnée à la signature, par l’intéressé, d’une demande écrite
d’admission, qui l’obligeait également à informer officiellement l’hôpital de son
intention de sortir. Le Mental Health Act de 1959 introduisit un système encore
plus souple et informel. Il suffisait pour qu’il soit admis, que le patient ne
s’oppose pas à l’admission. La traduction statistique d’une telle évolution est

27. Sur cette question, voir M. A. G. Carbajosa, Cahiers Pollen, fév. 1994, 1, p. 13.
Principales législations européennes et critères de contrainte 69

manifeste. En 1930, 75 % des admissions avaient déjà lieu au titre de l’hospitali-


sation libre, 90 % en 1957 et plus de 95 % à la fin des années quatre-vingt.
Rappelons que, dans le même temps, en France, ce pourcentage était en
revanche quasi nul en 1930 et n’atteignait encore pas 10 % en 1957, pour
atteindre moins de 90 % à la fin des années quatre-vingt.
Cette approche britannique particulièrement originale de la prise en charge
des malades mentaux se traduit par une définition et une classification des
troubles mentaux par le législateur, mais également par la limitation de l’obli-
gation de traitement dans un cadre hospitalier, qui ne concerne que les cas les
plus graves du trouble psychopathique ou de l’altération mentale, caractérisés
par une conduite agressive et particulièrement irresponsable, et uniquement
dans la mesure où il peut être établi que le traitement est à même d’alléger ou
de prévenir la détérioration de l’état du patient. De surcroît, les conduites
immorales, la déviance sexuelle, la dépendance à l’alcool ou à la drogue sont
d’emblée exclues du champ du trouble mental pris en considération par la loi
sur l’hospitalisation et les traitements psychiatriques sous contrainte.
Déterminant le champ d’application de la loi, la législation britannique
définit ainsi plus précisément que la législation française le trouble mental justi-
fiant une mesure de contrainte. Le Mental Health Act de 1983 distingue :
– le « trouble mental » proprement dit (mental disorder) qui « s’entend d’une
maladie mentale, d’un développement mental arrêté ou incomplet, d’un trouble
psychopathique ainsi que de tout autre trouble ou infirmité des facultés
mentales » ;
– l’« altération mentale » (mental impairment) qui « s’entend d’un état de dévelop-
pement mental arrêté ou incomplet, comportant une altération importante de
l’intelligence et du comportement » ;
– l’« altération mentale grave » (severe mental impairment) comportant, de
surcroît, une grave altération de l’intelligence et du comportement ;
– le « trouble psychopathique » (psychopatic disorder) qui « s’entend d’un trouble
mental ou d’une infirmité mentale durable (y compris ou non une altération
importante de l’intelligence) ».
Précisons que l’altération mentale comme l’altération mentale grave ou le
trouble psychopathique doivent se caractériser par un comportement agressif
ou gravement irréfléchi de la part de l’intéressé pour entrer dans le champ
d’application de la loi. De telles définitions demeurent cependant singulière-
ment pauvres et permettent encore bien des interprétations divergentes. Le
rapport Butler (1975) insistait déjà sur le fait que la notion de « troubles psycho-
pathiques » a été introduite depuis près d’un siècle et a connu des acceptions et
des usages pour le moins diversifiés, de sorte qu’il y a une multiplicité d’inter-
prétations sur l’étiologie, les symptômes et le traitement de la « psychopathie »,
qui n’a de sens que par rapport à la conception particulière de chaque
psychiatre. Il ne s’agirait donc plus d’un concept utile ou significatif, mais qui a
toutefois été conservé par le législateur. Larry Gostin (1983) souligne également
le caractère quelque peu pervers d’une classification qui intègre le handicap
mental à la maladie mentale ou à un trouble passager pouvant être résorbé par
le traitement, alors que, selon cet auteur, il ne saurait y avoir de cure du
70 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

handicap mental, mais seulement une amélioration des problèmes comporte-


mentaux associés au handicap mental, due à la formation, l’éducation, la socia-
lisation et à des soins appropriés. Il convient cependant de signaler que l’exten-
sion de la notion de handicap mental a été telle ces quinze dernières années,
notamment en France, que l’objection de Larry Gostin n’a de pertinence que
pour certains handicaps mentaux congénitaux ou, à tout le moins, d’origine
organique. La classe des handicapés mentaux et invalides est devenue si large
qu’il n’est plus possible de concevoir qu’une personne considérée comme telle,
en raison de l’importance et la persistance de ses troubles, qui l’assimilent à un
handicapé, ne saurait avoir d’évolution favorable dans les années à venir, ou
peut être considérée comme un handicapé à vie. De son côté, le Département des
services de santé mentale (dhss) a tenté de donner une définition plus circons-
tanciée de la maladie mentale 28 : par-delà ces imprécisions et ce flou qui, dans la
pratique, renvoient à l’appréciation clinique et à une part d’arbitraire que
dénonce Mind, ne convient-il pas de s’interroger sur la pertinence d’une défini-
tion du trouble mental et, plus encore, de la maladie mentale, voire du handicap
mental, par l’Administration ou par le législateur ? Bref, la législation ou la
réglementation doivent-elles définir précisément, comme elles le font lorsqu’il
s’agit de la sécurité et de la protection de l’ordre public, une pathologie ou une
constitution particulières, dont l’appréhension scientifique et administrative
fluctue au cours des décennies, compte tenu de la pratique médicale, de l’évo-
lution de la science et des politiques administratives en matière d’organisation
des soins et de gestion des personnes ? Doivent-elles plutôt s’attacher à définir
les manifestations d’une telle pathologie, voire le comportement induit, justi-
fiant qu’on légifère à son sujet afin de circonscrire les rapports que les divers
corps sociaux peuvent ou doivent avoir vis-à-vis des personnes qui en sont
atteintes, mais justifiant également qu’on légifère sur la restriction de certains
droits comme sur la mise en œuvre de mesures spécifiques ? Remarquons à ce
sujet que certains défenseurs 29 d’une approche strictement professionnelle de la
psychiatrie, qui militent pour qu’une marge de manœuvre aussi large que
possible soit laissée au corps médical pour décider des soins et de la contrainte
et qui, de ce fait, s’opposent aux divers courants légalistes, ont cru pouvoir tirer
argument de ce que la psychiatrie opère nécessairement à partir de concepts
vagues et incertains, admettant même que la notion de « maladie mentale » est
probablement un concept fourre-tout, pour affirmer qu’une telle fluidité ne
saurait s’accorder avec la rigueur et le formalisme légal. Pour les tenants d’une
telle approche, dès lors que la maladie mentale constitue un champ de l’activité
humaine difficilement prédictible, les législations qui s’y rapportent doivent être
conçues de façon particulièrement ouverte et doivent être peu contraignantes
pour les praticiens qui doivent conserver une grande liberté d’action. Un tel
courant n’est pas pour autant abolitionniste, au contraire, il aspire habituelle-
ment à l’instauration d’une loi spéciale donnant des pouvoirs extraordinaires
aux professionnels sur certaines catégories de personnes ; pouvoirs susceptibles

28. A Review of the Mental Health Act 1959, HMSO, 1976.


29. Voir notamment Kathleen Jones, A History of the Mental Health Services, London,
Routledge and Keagan Paul Ltd, s.d.
Principales législations européennes et critères de contrainte 71

de leur garantir légalement un large champ d’action pour qu’ils puissent


imposer sans risque leurs décisions et éviter les mises en cause et tracasseries
diverses ultérieures. N’y a-t-il pas place toutefois pour une définition stricte du
champ d’intervention de la contrainte, sans empiéter sur la liberté d’action et de
décision du médecin et sans entrer dans des débats stériles de définition a priori
des troubles mentaux ? Larry Gostin (1983) souligne d’ailleurs pertinemment
que les définitions du trouble mental et les formes de troubles mentaux spéci-
fiées par le Mental Health Act de 1983 sont des classifications juridiques insti-
tuées dans le but même de la loi. Elles ne doivent donc pas être confondues avec
la nosographie médicale qui n’a aucune signification juridique particulière.
Dans ce cadre, la « maladie mentale » est une classification spécifique du Mental
Health Act alors que la schizophrénie et la dépression relèvent d’un diagnostic
médical établi à l’issue d’une expérience et d’une formation professionnelle
spécialisée. De tels concepts médicaux n’ont donc pas à figurer dans une légis-
lation de santé mentale. Il n’en demeure pas moins que la connotation médicale
de l’approche conceptuelle de la législation britannique est patente. Mais les
notions mêmes de « développement mental arrêté ou incomplet » ou de
« troubles psychopathiques », quelque douteuse que soit l’expression, renvoient
directement au champ spécialisé de la psychiatrie. Précisons d’ailleurs que,
comme nous l’avons rappelé, la loi française du 30 juin 1838 faisait elle-même
référence à un « état d’aliénation » défini par le législateur comme le retour plus
ou moins fréquent d’actes ou accès de démence. Bernard Langlois, ancien prési-
dent du Groupe Information Asiles, n’eut de cesse de souligner que l’aliénation
visée par la loi française était une notion juridique et non pas un concept
médical, notion juridique qui imposait donc aux juristes de prendre position.
Mais il fut fort peu entendu des avocats et moins encore des magistrats, tant de
l’ordre judiciaire que de l’ordre administratif, qui préférèrent s’en remettre
purement et simplement aux médecins pour définir la norme juridique.
Constatons en tout cas qu’une définition juridique, non des situations à prendre
en considération, mais de l’état mental de la personne, qui se veut précise et qui
laisse malgré tout planer de nombreuses zones d’ombre, s’intègre néanmoins à un
système qui fit très tôt une large part à l’hospitalisation libre. Dans le cadre de la
législation britannique, l’hospitalisation libre est ainsi le mode d’admission de
référence depuis au moins l’entre-deux-guerres, alors qu’en France, le mode
d’admission de référence sera, jusqu’au 30 juin 1990, celui de l’enfermement. Au
Royaume-Uni, l’altération mentale, l’altération mentale grave et le trouble psycho-
pathique ne servent qu’à distinguer diverses mesures, dans le champ de la
contrainte, et notamment dans le cadre de la prise en charge des médico-légaux,
c’est-à-dire du placement des délinquants et criminels considérés comme malades
mentaux. Ces distinctions ne concernent en vérité qu’une infime partie des
personnes hospitalisées en psychiatrie puisque, au Royaume-Uni, l’hospitalisa-
tion sans le consentement des personnes ne concerne – du moins officiellement –
que moins de 5 % des admissions, dont les médico-légaux ne constituent encore
eux-mêmes qu’une très faible proportion, inférieure à 10 %. Ces distingos qui se
veulent subtils concernent ainsi moins de 0,5 % des admissions. C’est donc dire
avec quel soin, quelle minutie et quel luxe de détails le législateur britannique a
72 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

entendu traiter du sujet. C’est dire également l’importance et l’intérêt qu’il a porté
à ce genre de question. En l’occurrence, l’apport du Mental Health Act de 1983, par
rapport à celui de 1959, est de considérer qu’il n’est pas pertinent de détenir une
personne souffrant de troubles mentaux mineurs au seul motif qu’il est raison-
nable d’espérer pouvoir la traiter. Cette précision est de toute première impor-
tance au regard du droit français et de sa pratique.
Remarquons également qu’en dehors du personnel médical, le législateur
britannique a placé, au centre du dispositif, les travailleurs sociaux 30 spéciale-
ment formés et habilités, ayant passé un examen approprié. Ces travailleurs
sociaux sont placés sous l’autorité locale de l’organisation des soins dans la
communauté. Ils se voient confier un nombre assez considérable de missions, de
la mobilisation des moyens locaux, régionaux et nationaux, privés et publics, y
compris ceux issus du bénévolat, à la décision, en passant par l’écoute, le conseil,
l’arbitrage, l’information et la saisine des diverses instances, éventuellement
judiciaires. Ils sont, par ailleurs, personnellement responsables des décisions
qu’ils prennent, ou ne prennent pas, dans le cadre de cette législation. Leur mise
en cause est toutefois soumise à l’approbation préalable de la Haute Cour et
demeure donc exceptionnelle.
La place particulière accordée par la législation britannique au travailleur
social résulte de l’économie même de cette loi. À l’inverse des juristes français,
les juristes britanniques ont d’emblée insisté, comme on l’a vu, sur le fait que les
définitions données par la loi à la maladie mentale et au trouble mental sont
d’ordre juridique et non d’ordre médical. Le législateur a ainsi très tôt reconnu
que le trouble mental ne saurait, à lui seul, justifier la détention, et qu’il fallait
trouver d’autres critères. Il a ainsi expressément exclu tout critère purement
médical. Il convient d’avoir présent à l’esprit la culture anglo-saxonne qui n’a
jamais regardé le suicide comme un crime et a toujours reconnu aux adultes le
droit de refuser des opérations, même si elles devaient leur sauver la vie. Cette
culture attache une très grande importance à la décision individuelle dans la
gestion autonome de son existence. Aussi, dans le cadre de la contrainte en
psychiatrie, est-il rapidement paru évident qu’il convenait de tenir compte non
seulement de l’avis médical et des exigences de la médecine, mais encore de la
situation sociale des personnes, tout comme des possibilités d’alternative à
l’hospitalisation que la communauté pouvait offrir. L’assistant social est ici le
maillon central du dispositif, susceptible de provoquer et d’éclairer la décision,
non comme un simple élément procédural, mais comme un agent décisif
d’information et d’organisation de la prise en charge. Dans une telle conception,
l’assistant social a lui-même la responsabilité d’assurer l’indépendance et
l’impartialité de son intervention, pour replacer les besoins du patient dans leur
contexte familial et social, comme pour déterminer ce que la communauté peut
elle-même apporter à l’intéressé en matière de soins et de support matériel et

30. Le DAO, Duly Authorised Officer (MHA de 1930) ; le MWO, Mental Welfare Officer (MHA de
1959) ; le ASW, Approved Social Worker (MHA de 1983), qui pourrait être comparé aux assis
tantes sociales en France, à la réserve près que l’Approved Social Worker reçoit une forma
tion particulière concernant la législation sanitaire et passe un examen spécial en fin de
formation pour être habilité.
Principales législations européennes et critères de contrainte 73

assistanciel. La responsabilité personnelle des assistants sociaux agréés serait


ainsi, à elle seule, la garantie de l’indépendance de leurs actions et de leurs
décisions. Mais cela suffit-il, dès lors surtout qu’il fut très vite nécessaire d’ins-
tituer un garde-fou en instaurant la Haute Cour comme filtre des éventuelles
plaintes ? De nombreuses discussions eurent lieu pour savoir si les assistants
sociaux attachés aux services hospitaliers pouvaient ou non être habilités à intro-
duire des demandes d’hospitalisation sous contrainte et s’ils pouvaient être
reconnus comme suffisamment indépendants, d’autant que, dans les zones
rurales, il arrive fréquemment que les assistants sociaux agréés, non attachés
aux services hospitaliers, soient en nombre insuffisant. Rappelons que la légis-
lation de 1959 instituait déjà l’assistant social comme demandeur au placement.
En ce domaine, le Mental Health Act de 1983 n’a apporté que trois modifications
substantielles : tout d’abord, l’assistant social doit être dûment habilité à intro-
duire ce genre de demande ; ensuite, l’obligation, pour les assistants sociaux
agréés, d’entendre la personne concernée, préalablement à toute demande de
placement présentée par eux ; enfin, l’assistant social doit établir un rapport
social sur la situation de l’intéressé 31.
Pourtant, l’association de patients Survivors Speak out dénonce encore aujour-
d’hui les internements décidés sans audition préalable des intéressés par les
assistants sociaux. De surcroît, le rôle de l’assistant social ne se limite pas à
provoquer des admissions sous contrainte. Non seulement il doit s’enquérir des
alternatives possibles, mais il doit encore suivre la personne internée et
maintenir le contact avec l’entourage afin de faciliter, ensuite, la sortie et la
réinsertion. Si l’assistant social est habilité à demander une admission sous
contrainte, il ne saurait pour autant, et à proprement parler, en décider. La
pratique tend cependant à faire de l’assistant social agréé le véritable décideur
de la mesure. Du moins est-ce ainsi que le vivent de nombreux patients 32.
Par ailleurs, le Mental Health Act de 1983 définit plusieurs sortes de mesures.
Partant de la situation de la personne admise librement, il prévoit tout d’abord
le cas de la rétention de la personne contre son gré, malgré son admission en
hospitalisation libre, dès lors que sa sortie pourrait comporter un danger pour
elle-même ou les autres. Seul le médecin chef ou son assistant peuvent décider
de retenir contre son gré une personne librement admise. Mais cette détention
ne peut excéder soixante-douze heures, et doit s’accompagner d’un rapport
adressé à l’administration de l’hôpital qui décidera de la poursuite de la procé-

31. De telles dispositions résultent notamment d’une action judiciaire de MIND, requête
n° INV 411/H/80 contre île de Wight, conseil du comté, 8/9/81.
32. Ce débat existe également en France. Voir notamment le récent jugement du Tribunal
administratif de Dijon du 25 février 1997 (Mlle Prévost c/CHS de Sevrey), qui crut pouvoir
établir « qu’il ressort également des travaux parlementaires que le législateur a entendu
faire des assistantes sociales des équipes des secteurs psychiatriques des personnes
pouvant agir dans l’intérêt des malades ; qu’en revanche la loi n’implique pas que
l’auteur de la demande d’hospitalisation connaisse personnellement le malade pour
lequel il rédige cette demande ; qu’ainsi la circonstance qu’il n’y ait pas eu entre
Mlle Prévost et l’assistante sociale d’entretien préalable à la demande est, en toute
hypothèse, sans incidence sur la régularité de la décision ». On le voit, sur cette dernière
question, la France a déjà quinze ans de retard sur le Royaume Uni.
74 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

dure de maintien sous contrainte. En cas d’absence du médecin responsable, le


surveillant ou la surveillante (nurse of the prescribed class) peut surseoir à la sortie
durant six heures, le temps pour le médecin responsable de se prononcer sur la
nécessité de l’admission sous contrainte et pour l’établissement de son rapport.
La législation britannique définit ainsi quatorze modes d’admission sous
contrainte dont il n’est pas utile d’examiner ici le détail. Il suffira de signaler que
la loi distingue d’une part le motif de l’admission (admission à fin d’observa-
tion, admission à fin de traitement), d’autre part la situation normale du cas
d’urgence, enfin la qualité de délinquant ou non de l’intéressé et sa situation de
prévenu, d’inculpé ou de condamné, voire de récidiviste, ainsi que la gravité des
délits ou crimes commis. Les modalités de la prise de décision comme la durée
de la mesure de contrainte varient en fonction de chacun de ces critères. Ainsi,
en cas d’admission à fin d’observation, la durée maximale de l’hospitalisation
est de vingt-huit jours. Elle ne peut être décidée, par l’administration de
l’hôpital, qu’au vu d’avis médicaux concordants de deux médecins et d’une
demande d’admission formulée par le plus proche parent 33 ou par un assistant
social agréé, à condition que l’intéressé souffre d’un trouble mental dont la
nature et l’ampleur justifient une mise en observation en milieu hospitalier pour
une période limitée ou si cette détention est nécessaire dans l’intérêt de la santé
ou de la sécurité du patient ou bien pour assurer la sécurité d’autrui.
L’admission pour traitement est limitée à six mois renouvelables une fois,
puis pour des périodes d’un an renouvelables. Elle n’est possible qu’à la suite de
formalités quelque peu similaires à celles requises pour l’admission en observa-
tion, et elle ne peut concerner qu’une personne :
– atteinte de maladie mentale, d’altération mentale (grave ou non) ou de trouble
psychopathique ;
– à condition toutefois que la nature et l’ampleur du trouble mental justifient
qu’il soit nécessaire de lui administrer des traitements médicaux en milieu
hospitalier ;
– et, en cas de troubles psychopathiques ou d’altération mentale, à condition que
de tels traitements soient de nature à améliorer son état de santé ou de prévenir
sa détérioration ;
– enfin, une telle détention ne se justifie que si ces traitements visent à assurer la
santé et la sécurité de l’intéressé ou celle d’autrui et que s’ils ne peuvent lui être
administrés qu’en régime de détention conforme à cette section particulière de la loi.
Les conditions d’admission sous contrainte et de maintien sont, on le voit,
beaucoup plus précises et restrictives qu’en France. En outre, les critères définis-
sant le régime d’admission sont particulièrement complexes, ce qui, dans l’esprit
français, conduit souvent à considérer qu’il s’agit d’une mauvaise loi. À la
vérité, le système britannique définit sciemment des critères complexes d’admis-
sion pour lutter contre l’abus et l’arbitraire. La défiance vis-à-vis de l’État

33. En vérité, la loi définit le plus proche parent dans un sens très large. Ce peut être celui
ou celle qui a vécu avec le malade, même s’il ne s’agit pas d’un parent à proprement parler.
La loi prévoit par ailleurs le cas où une autorité locale peut remplacer le parent le plus
proche d’un enfant ou d’un adolescent et le tribunal a le pouvoir de désigner une autre
personne ou une autorité pour qu’elle remplisse les fonctions de plus proche parent.
Principales législations européennes et critères de contrainte 75

comme de toute mesure autoritaire limitant la liberté individuelle a notamment


conduit les associations des pays anglo-saxons à adopter une stratégie de
complexification croissante des critères d’admission. C’est également cette
même stratégie qui a prévalu, en particulier dans la lutte contre l’électrochoc et
la psychochirurgie, initiée par les associations de patients. À son dernier
congrès, le Réseau européen des usagers et ex-usagers en santé mentale en a expres-
sément rappelé le principe : complexifier les critères de validité et la procédure
de mise en œuvre des électrochocs pour les rendre impraticables, à défaut de
pouvoir les interdire. Il convient d’observer qu’en France, le système de l’hospi-
talisation forcée répond à une logique radicalement inverse : simplifier la procé-
dure d’admission et complexifier les voies de recours. La logique anglo-saxonne
de défiance vis-à-vis de l’immixtion de l’État dans la vie privée du citoyen
s’oppose ainsi à la logique latine, particulièrement illustrée en ce domaine par la
France, de soumission du citoyen à la « bienfaisance de l’État ». Dans cette
dernière conception, rien ne doit entraver l’action de la collectivité, pas même la
résistance des bénéficiaires supposés d’une telle action. La complexité se
déplace ainsi des modalités d’admission vers la mise en œuvre des droits de
recours et du contentieux de l’internement.
D’autres sections de la législation britannique traitent de l’admission en
urgence, dont la validité est réduite à soixante-douze heures et pour laquelle les
formalités sont simplifiées (section 4), de l’admission en lieu de sûreté (section
136) sur décision d’un agent de police, dès lors que l’intéressé est interpellé dans
un lieu public, après un examen médical et un entretien avec un assistant social
agréé, et des admissions sur décisions judiciaires (sections 35 à 41), qui ne
concernent, en fait, que les accusés et délinquants. L’internement peut alors être
prononcé durant le procès pénal, soit pour observation, soit pour traitement,
dans des délais également précis, à titre préventif ou à titre de substitution de
peine, par les magistrats en charge de la procédure pénale. Par ailleurs, en cas
de danger particulier, au vu de la nature de l’infraction ou des antécédents de la
personne, lorsque le tribunal juge que le délinquant, malade mental, envers
lequel un ordre d’hospitalisation a été émis, risque de commettre d’autres infrac-
tions, il peut prendre un ordre d’hospitalisation avec restriction (a hospital order
with restriction) de durée indéterminée, plaçant l’intéressé sous l’autorité du
ministre de l’Intérieur ou autant qu’il plaira à Sa Majesté, dès lors qu’il s’agit
d’un militaire. De son côté, le ministre de l’Intérieur peut ordonner le transfert
d’un prisonnier en hôpital, lorsque certaines conditions se trouvent réunies,
tenant à son état de santé et à la nécessité d’entreprendre son traitement en
milieu hospitalier afin d’améliorer sa santé ou de prévenir sa détérioration 34. On
comprendra qu’à la lumière de tels découpages en tranches de la singularité des
personnes, tout au long des 149 sections du Mental Health Act de 1983, la
pratique a tendu à désigner sous le terme de sectioning l’internement psychia-

34. Ces dispositions remontent au début du XIXe siècle. En 1800, le Criminal Lunatics Act
sur « l’internement en toute sécurité des aliénés mentaux coupables d’infractions »
prévoyait que les prévenus disculpés de meurtre, trahison, ou crime en raison d’un état
de démence au moment des faits devaient être internés sous stricte surveillance pour la
durée qu’il plairait à Sa Majesté.
76 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

trique de mode britannique. Pour sa part, l’association de patients Survivors


Speak out préfère le terme de binning (de dust-bin, poubelle, au sens d’empaqueter
ou de jeter au rebut). Pourtant, à la différence de la législation française, le Mental
Health Act de 1983, en liaison avec d’autres textes, non seulement replace l’hospita-
lisation psychiatrique dans le cadre du soin, dans celui de la réinsertion et de la
réadaptation, mais il crée également en ce domaine des obligations pour les
services sociaux et les autorités sanitaires d’assurer certaines facilités aux
personnes après traitement, comme pour les collectivités locales de procurer du
travail ou certaines formations aux malades mentaux, et de créer, à cet effet, des
centres de formation spécialisés pour adultes handicapés et des structures inter-
médiaires, susceptibles de favoriser la réinsertion du patient. Toutefois, ces dispo-
sitions tendent également à être éparpillées dans divers autres textes, de sorte que
l’unité d’action apparaît quelque peu délicate. À en croire Survivors Speak out, de
nombreux patients semblent bien souvent vivre l’hospitalisation psychiatrique
comme une relégation plus que comme une mesure positive s’intégrant à un effort
manifeste d’insertion sociale et de réadaptation, de sorte que la contrainte à l’hos-
pitalisation apparaîtrait encore comme un acte arbitraire, souvent injustifié. Ce
sentiment, légitime aux yeux de l’association, vis-à-vis de l’hospitalisation psychia-
trique, serait d’ailleurs la principale source de la résistance de certains patients à
l’hospitalisation, motivant par la suite la mesure de contrainte.
Des mesures de protection (guardianship) de la personne peuvent, en outre,
être prises, selon les même modalités que celles définies précédemment pour
décider d’une admission en hôpital à fin de traitement, avec cette différence,
cependant, que la demande de mise sous protection légale n’est pas faite par le
« plus proche parent » ou par l’assistant social agréé, à l’administration de
l’hôpital, mais à l’autorité locale. Ces mesures sont davantage une sorte de
tutelle à la personne qu’une tutelle aux biens, puisque la personne qui s’en voit
confier la charge peut déterminer la résidence du patient, exiger de lui qu’il
prenne tel emploi ou se livre à telle formation ou tâche éducative, tout comme
le « tuteur » (guardian) a le pouvoir de requérir tout médecin praticien, assistant
social ou autres personnes pour apporter aide, assistance et soins à la personne
protégée, quel que soit son lieu de résidence.
La quatrième partie du Mental Health Act de 1983 (sections 56 à 64) apporte, par
ailleurs, d’importantes précisions quant au consentement aux traitements propre-
ment dits ; précisions qui constituent l’apport majeur de cette législation. Dans un
certain nombre de cas, le patient involontaire peut, durant un laps de temps
variable, refuser tout traitement 35, de même que la personne admise en hospitali-
sation libre qui ne fait pas l’objet, ensuite, d’une procédure de maintien sous
contrainte. En outre, certains types de traitements nécessitent l’accord exprès du
patient quel que soit son statut, et un second avis, notamment en matière de

35. En cas d’admission à fin d’observation, de maintien durant soixante douze heures
après admission libre, ou de mesure de sûreté provisoire par la police durant un même
laps de temps, comme durant vingt huit jours en cas de placement pour observation par
les magistrats en charge d’une procédure pénale, ainsi qu’en cas de maintien à l’hôpital,
malgré la cessation des mesures de restriction prises par le ministre de l’Intérieur à
l’encontre d’une personne pénalement condamnée.
Principales législations européennes et critères de contrainte 77

psychochirurgie et d’implants hormonaux afin de réduire l’activité sexuelle


masculine. Si la personne n’est pas en état de donner son consentement, de tels
traitements sont prohibés, de même s’il n’est pas possible d’obtenir son
consentement éclairé. De surcroît, une commission spéciale de contrôle, insti-
tuée par le Mental Health Act, la Mental Health Act Commission 36, délègue trois
personnes, dont un médecin, au chevet du patient pour s’assurer de la validité
de son consentement lorsqu’il a donné son accord à une telle intervention.
D’autres traitements comme les électrochocs requièrent obligatoirement
l’accord du patient ou un second avis, tout comme n’importe quel traitement
administré depuis plus de trois mois à une personne objet de mesures de
contrainte. Lorsque l’intéressé consent à ces traitements, le médecin-chef doit
certifier, par écrit, que le consentement est valable, c’est-à-dire que l’intéressé
comprend la nature du traitement, l’objectif et l’effet souhaité, et qu’il l’a
accepté. Si le patient refuse, et si le médecin chef ne voit pas d’autres alternatives
à ces traitements, ce dernier doit saisir la commission (la Mental Health Act
Commission, MHAC), laquelle envoie un médecin praticien qui consulte le
médecin chef, une infirmière et un tiers non soignant. Ce médecin a à charge
d’émettre un second avis et d’établir un rapport. Le traitement envisagé ne
pourra être entrepris que si le médecin de la commission conclut à sa nécessité,
malgré le refus de l’intéressé, ou bien encore s’il conclut que la personne est
incapable de comprendre la nature, la portée et l’effet souhaité d’un tel traite-
ment. Le patient peut encore se rétracter après avoir donné son consentement,
et provoquer ainsi la saisine de la commission par le médecin chef.
On ne s’étonnera guère que, face à la complexité de ces mesures, bon
nombre de médecins aient manifesté leur désaccord, bien que la section 62 du
Mental Health Act de 1983 prévoie expressément que le consentement du
patient au traitement n’est pas requis en cas d’urgence : soit pour sauver la
vie de la personne, soit pour prévenir une sérieuse détérioration de son état,
soit pour diminuer d’importantes souffrances, soit pour prévenir des actes de
violence ou pouvant représenter un danger pour le patient ou autrui, notions
qui ouvrent la porte à interprétations multiples. Remarquons en tout cas que
la présence d’un tiers non soignant a souvent été la principale garantie, non
seulement d’une pluridisciplinarité bien comprise, mais surtout du caractère
accessible de l’information donnée au patient par le corps médical.
Soulignons que les commissions de suivi des affaires de santé mentale n’ont
pas le pouvoir d’élargir les personnes dont l’état ne justifie plus la détention.
En revanche, au pays de Galles et en Angleterre existent des tribunaux
spéciaux, les tribunaux de révision des affaires de santé mentale (Mental
Health Review Tribunals, MHRT 37), formés de trois membres agréés. Un homme
de loi, un médecin, un profane peuvent ainsi statuer sur les demandes de sortie.
Certains patients n’y ont cependant pas accès : ceux qui sont détenus pour
soixante-douze heures et certains médico-légaux. Ces tribunaux doivent par
ailleurs statuer d’office et obligatoirement sur chaque cas à l’issue des six premiers

36. Il n’existe que trois commissions de ce genre, à Nottingham, Liverpool et Londres.


37. Il en existe quatorze en Angleterre et un au pays de Galles.
78 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

mois d’hospitalisation, dès lors qu’aucune requête ne leur est parvenue dans
l’intervalle, puis ils doivent statuer d’office tous les ans lorsque la personne
demeure détenue. Les intéressés peuvent encore, et à intervalles réguliers, selon
leur statut particulier lors de l’admission, saisir ces tribunaux spéciaux pour faire
juger la légalité de leur détention. Il s’agit donc, une fois de plus, d’instances
mixtes ayant une expérience et des connaissances appropriées, mais où les juristes
demeurent minoritaires. Ces tribunaux de révision, institués dès 1959, ont une
large compétence. Ils statuent aussi sur les demandes de sortie qui leur sont
soumises et peuvent, à ce titre, prononcer une sortie définitive ou à l’essai, voire
la différer, en fixant la date à laquelle la sortie devra avoir lieu, le temps, par
exemple, pour le service social d’en organiser les conditions matérielles. Ils
peuvent encore ordonner des transferts d’un établissement à un autre ou statuer
sur la nécessité d’une mesure de protection (guardianship), telle qu’exposée plus
haut.
En définitive, le système britannique est un système mixte par excellence,
puisqu’il répartit les pouvoirs de décision en matière d’admission sous
contrainte entre divers corps de la société :
– le médecin, tout d’abord, qui peut retenir durant soixante-douze heures une
personne à l’origine librement admise ;
– la police qui peut prendre, durant soixante-douze heures, des mesures provi-
soires d’urgence ;
– l’administration de l’hôpital, ensuite, qui décide des admissions à fin d’obser-
vation, comme de celles décidées en vue d’un traitement ;
– les services du ministère de l’Intérieur comme ceux du service personnel de la
Reine dans certains cas particuliers ;
– les juridictions pénales qui décident du sort des malades ayant commis des
délits ou des crimes ;
– enfin les instances mixtes de contrôle (commissions et tribunaux de révision)
qui jugent des recours et organisent le contrôle a posteriori automatique.
Mais l’on retiendra surtout la place prépondérante de l’assistant social qui met
en route la procédure de contrainte dans 90 % des cas, et qui se voit également
confier la charge d’organiser la réinsertion du patient, l’hospitalisation étant elle-
même conçue comme partie intégrante de son processus de socialisation.
La traduction statistique d’un tel système n’est pas sans intérêt, même s’il
convient de manier avec précaution les données officielles qui, de surcroît, ne
répondent pas toutes à la même définition de la liberté individuelle, ni du libre
consentement des personnes. En 1985, par exemple, il y eut en Angleterre près
de 240 000 admissions en services psychiatriques, dont 17 000 sous contrainte 38.

38. Il faut notamment tenir compte du fait que sur 11 000 admissions sous contrainte à
titre d’observation, 3 500 le furent à titre de maintien en urgence après une admission libre
et font l’objet d’une triple prise en considération, dès lors qu’elles font ensuite l’objet
d’une « admission » en observation pour vingt huit jours, puis d’une « admission » pour
traitement de six mois. De même, il y eut 1 800 mesures d’urgence prises par la police qui,
au delà de soixante douze heures, furent l’objet d’une seconde prise en considération au
titre d’une « admission » pour observation de vingt huit jours, puis d’une troisième
admission au titre d’une « admission » pour traitement.
Principales législations européennes et critères de contrainte 79

7 % des admissions eurent ainsi officiellement lieu sans le consentement des


personnes, voire contre leur volonté. Mais il convient de préciser que sur près de
17 000 admissions forcées, plus de 11 000 l’ont été à titre d’observation, dont 3 500
à titre de maintien en urgence après une admission libre, auxquelles s’ajoutent
plus de 1 800 mesures d’urgence prises par la police, et seulement 2 000 pour
traitement. Or, certaines personnes sont admises plusieurs fois dans l’année et
sont donc comptabilisées autant de fois dans ces statistiques, de sorte qu’en
réalité, la contrainte à l’admission ne concerne guère plus de 4 000 personnes
chaque année. En France, durant cette même année 1985, il y eut près de 400 000
admissions proprement dites, dont environ 40 000 placements sous contrainte.
Certes, là encore, il convient de rappeler qu’une même personne peut être admise
plusieurs fois dans l’année. Il y eut, en réalité, au moins 15 000 personnes
distinctes internées cette année-là. Comment, dès lors, ne pas s’interroger sur le
fait que les admissions annuelles sont, en France, deux fois plus importantes
qu’en Grande-Bretagne, alors que la population concernée est sensiblement
identique, mais surtout sur le fait que les admissions sous contrainte sont quatre
fois plus nombreuses ? Comment expliquer que pour toute l’Angleterre et le pays
de Galles il n’y eut que 1 800 mesures provisoires de police en 1985, cependant
qu’il y en eut plus de 2 000, rien que pour Paris et la banlieue proche la même
année ? Comment expliquer enfin qu’en Angleterre, moins de 80 % des admis-
sions sous contrainte concernaient, en 1985, des séjours de moins de vingt-huit
jours, cependant qu’en France durant la même période la durée moyenne des
hospitalisation sous contrainte dépassait encore cent jours ? Aujourd’hui encore,
le Royaume-Uni dispose, en psychiatrie publique, de 20 000 lits, soit trois fois
moins que la France. Il faut cependant préciser qu’entre 1990 et 1995, le nombre
des personnes placées en vertu du Mental Health Act de 1983 s’est accru de 55 %,
pour atteindre le chiffre de 27 100 39 admissions sous contrainte, ce qui ne repré-
sente encore que la moitié des admissions comparables connues en France 40. Mais
une violente campagne dénigrant les soins communautaires et dénonçant la
liberté accordée à des patients homicides secoue le Royaume-Uni depuis 1995,
campagne qui s’est exacerbée en 1996 à la suite de divers incidents.

39. « Une politique psychiatrique insensée », The Economist, Courrier international, 5


11 septembre 1996, n° 305, p. 12.
40. Encore convient il de relativiser ces chiffres, comme précédemment.
Les pouvoirs du juge
et la contrainte de soins en Europe

Il ressort de ce rapide parcours à travers les législations des principaux pays


européens ayant légiféré ces vingt dernières années, d’une part une tendance à
renforcer le rôle des juges dans l’appréciation des mesures de contrainte ou de
mise en œuvre des soins sans le consentement des personnes, d’autre part une
tendance à substituer la notion d’accès aux soins à celle, plus traditionnelle, de
sûreté. Une telle évolution est-elle un bienfait pour la sauvegarde des droits de
l’homme et de la démocratie ou ne risque-t-elle pas de déboucher également sur
quelques effets pervers qu’il conviendrait d’éviter en en prenant d’ores et déjà
conscience ?

LA TENDANCE À LA JUDICIARISATION DU SYSTÈME DE CONTRAINTE

Si les pouvoirs du juge apparaissent ainsi renforcés, force est cependant de


constater qu’ils demeurent singuliers et propres à chaque pays.
Dans le système français, le juge contrôle, a posteriori, l’opportunité et la
régularité de la décision administrative de placement, mais il ne le fait qu’à la
demande de l’intéressé 1. Son intervention est donc généralement différée et,
lorsqu’elle survient, ce n’est que plusieurs semaines après l’admission, voire
après plusieurs mois d’internement et de traitement plus ou moins intensif.

1. Au titre de l’article L. 3222 4 du Code de la santé publique, la loi prévoit cependant un


contrôle périodique des établissements par des autorités administratives (maire, préfet) et
judiciaires (procureur, juge du tribunal d’instance et juge du tribunal de grande instance) ;
mais ces contrôles, institués dès 1838, sont plus formels que réels. En plus d’un siècle et
demi, ils n’ont notamment pas permis de mettre à jour les illégalités sans nombre que
l’action du Groupe Information Asiles a révélées ces vingt dernières années.
82 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Dans ces conditions, l’on imagine les difficultés auxquelles se heurtent, en cas de
recours, l’intéressé, mais aussi son éventuel défenseur, et le juge lui-même,
puisqu’il faut alors faire la part de la pathologie, de celle des éventuels effets
secondaires ou iatrogènes des traitements, presque toujours contestés par le
patient.
Dans le système italien, le juge valide ou invalide, obligatoirement, la décision
prise par l’autorité se voulant sanitaire. Ce contrôle est précoce puisqu’il
survient dans les quarante-huit heures de la mesure administrative. Le magis-
trat doit nécessairement statuer dans le même délai. Le contrôle est donc rapide,
si ce n’est succinct. Aussi le contrôle a posteriori du juge ne peut-il guère qu’être
un contrôle formel de la décision administrative. Dans un pays comme la
France, où le principe de séparation des pouvoirs est à ce point absolu que le
juge judiciaire se refuse à connaître de la légalité formelle des décisions adminis-
tratives, l’on voit qu’un tel système de contrôle systématique précoce ne présen-
terait en réalité aucun intérêt. Remarquons cependant que le système italien
pallie en partie cet inconvénient en obligeant le magistrat qui valide l’ordre
administratif à statuer sept jours plus tard. Et c’est en réalité lors de ce second
contrôle que l’action du juge des tutelles italien acquiert toute sa pertinence, car,
lorsque le médecin estime que le traitement sanitaire obligatoire doit se
prolonger, il doit en saisir de nouveau le maire qui doit en informer le magistrat.
Dans sa recommandation, le médecin doit rendre compte des raisons qui font
qu’il y a toujours une nécessité urgente d’intervention, malgré le refus du patient.
Il doit encore rendre compte du fait que, malgré plus d’une semaine de soins
contraints, il n’est toujours pas possible de recueillir l’assentiment du patient à
la mise en œuvre d’un traitement approprié. Le contrôle d’opportunité de la
mesure de contrainte se fait donc ici plus finement ; mais, bien évidemment, il
dépend beaucoup de l’intérêt du magistrat pour ce genre de cas et de son
attachement à la défense des droits des personnes fragilisées par leur état de
santé ou par les difficultés qui leur sont propres. La marge de manœuvre du
magistrat est, en l’occurrence, d’autant plus grande que la loi ne l’astreint pas à
statuer à nouveau après le premier acte de validation. Ce n’est en vérité que
lorsqu’il considère que les conditions du TSO ne sont plus remplies qu’il statue à
nouveau en invalidant la décision du maire. Dans tous les autres cas, il peut se
contenter de ne rien dire. L’on imagine vers quelles dérives ces facilités procé-
durales peuvent conduire, notamment lorsque la charge de travail des magis-
trats devient lourde. Cette marge de manœuvre est cependant compatible avec
les particularismes locaux, au risque d’entraver la mise en œuvre du principe
d’égalité de tous devant la loi, auquel les démocraties sont légitimement
attachées. Le juge peut ainsi s’abstenir d’affronter certaines pratiques anciennes
de séquestration des aliénés, lesquelles perdurent encore dans certaines régions,
notamment dans le Sud de l’Italie. En revanche, le magistrat qui le souhaite
dispose de la possibilité d’appeler à son audience le médecin traitant hospitalier
afin qu’il l’éclaire, le cas échéant, sur les raisons de l’échec de la thérapie entre-
prise comme sur le pronostic, et afin qu’il lui expose les recherches effectuées
par l’équipe médicale pour tenter de trouver une alternative à l’hospitalisation
sous « traitement sanitaire obligatoire ». La perspective d’une telle mise au point
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 83

avec l’instance judiciaire de contrôle a ainsi pu inciter certaines équipes à


innover comme à être plus attentives au caractère exorbitant de la contrainte que
constitue tout TSO. Ces initiatives n’auraient peut-être pas eu lieu sans cette
perspective de devoir rendre compte au juge des tutelles des résultats du traite-
ment et des démarches entreprises.
En droit britannique, le juge n’intervient de façon automatique qu’en cas
d’admission pour traitement de six mois. Encore faut-il qu’un désaccord
survienne entre l’assistant social agréé et le plus proche parent de l’intéressé
quant à l’opportunité d’un tel maintien. Il faut en outre rappeler que la décision
d’admission pour traitement de six mois ne peut intervenir qu’après une déten-
tion, pour observation, de vingt-huit jours, avec ou sans traitement, voire après
une admission en urgence de soixante-douze heures, sans contrainte de soin
possible. C’est dire que le contrôle judiciaire est ici différé de près d’un mois et
est loin d’être aussi automatique qu’il pouvait paraître. L’éventuel différend
entre l’assistant social agréé et le plus proche parent du patient est porté devant
le tribunal du comté. Quant au reste, l’intéressé dispose d’un droit de recours au
tribunal de révision des affaires de santé mentales (Mental Health Review
Tribunal) quel que soit son mode d’admission (pour observation ou pour traite-
ment) ; mais ce droit de recours est limité aux quatorze jours suivants l’admis-
sion, et ne peut s’exercer qu’une seule fois par période de détention (vingt-huit
jours ou six mois, selon les cas). En droit britannique, le contrôle judiciaire a
posteriori est donc à la fois plus systématique qu’en droit français et plus limité
dans le temps, dans la mesure où l’intéressé dispose d’un droit de recours
personnel plus circonscrit. Il est par ailleurs plus tardif et plus aléatoire qu’en
droit italien puisqu’il n’intervient automatiquement qu’en cas de désaccord et
après près d’un mois de détention.
En revanche, en droit espagnol, le contrôle judiciaire tend à opérer a priori,
puisque le juge est chargé d’autoriser ou de refuser l’internement proposé par la
famille, l’entourage, notamment les personnes habilitées à solliciter l’ouverture
d’une procédure d’incapacité, par exemple le tuteur, voire le ministère public.
Cependant, en cas d’urgence, l’admission a lieu avant tout contrôle judiciaire.
Elle ne donne lieu, par ailleurs, à aucune formalité particulière. Habituellement,
la décision est considérée comme prise par le médecin hospitalier. Le juge doit,
en ce cas, être saisi dans les vingt-quatre heures. Il validera ou invalidera la
mesure, en ordonnant, en second cas, la sortie de l’intéressé, ce qui ne manquera
pas de poser quelques problèmes quant à la détermination ultérieure de la
responsabilité de telles mesures d’urgence, alors considérées comme inoppor-
tunes. La procédure d’admission en urgence rejoint ainsi le cas de figure observé
en droit italien, lors de la mise en œuvre d’un « traitement sanitaire obligatoire »,
même si l’admission administrative initiale est, en Espagne, bien plus informelle.
On pourrait craindre que l’absence de formalité de l’admission en urgence
n’incite à recourir à ce mode de placement. Le risque de mise en cause ultérieure
des responsables de l’internement, en cas d’invalidation par le juge automati-
quement saisi de cette mesure qui lui paraîtrait infondée, est néanmoins
dissuasif. Le flou qui caractérise la procédure d’admission en urgence permet en
effet des mises en cause inattendues en cas d’invalidation. L’imprécision des
84 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

textes peut ainsi créer une zone d’insécurité et éviter le recours trop massif à de
telles procédures d’exception, permettant de contourner le contrôle judiciaire a
priori voulu par le législateur. Encore faut-il qu’en cas de manquement ou
d’abus, la sanction judiciaire se fasse sentir avec quelque rigueur pour que ces
imprécisions aient un tel effet ; ce qui jusqu’à présent ne semble cependant pas
avoir été le cas en Espagne. En effet, plusieurs années après la promulgation de
la loi, on relevait encore l’absence de toute décision judiciaire à Palma de
Majorque, aussi bien avant toute admission, qu’après 2... Certaines capitales
provinciales, comme Valence, Séville ou Saragosse, comprenant plus d’un
million et demi d’habitants, ne connaissaient encore que 200 décisions
judiciaires annuelles, là où d’autres centres urbains, d’une population bien
inférieure, totalisaient entre 300 et 500 décisions de ce type. C’est dire combien
ce contrôle judiciaire a priori demeure très aléatoire et combien il fluctue d’une
province à l’autre, et même d’une ville à l’autre.
C’est en définitive, et une fois de plus, en Belgique, que, depuis 1990, le
contrôle judiciaire apparaît effectif, puisqu’il est systématique. Mais est-il pour
autant plus efficace pour la sauvegarde des libertés ? Là encore, la pratique
révèle le recours fréquent à la procédure d’urgence, diligentée par le procureur
du roi, lequel place ainsi le juge devant le fait accompli de l’internement et de la
personne traitée d’emblée (70 % des cas). En outre, l’intéressé assiste rarement à
l’audience du juge. Par ailleurs, le magistrat ordonne le placement ou sa
poursuite, comme il peut en ordonner la levée, de sorte qu’il se trouve investi
d’un pouvoir de contrainte à l’encontre de l’intéressé, mais aussi vis-à-vis du
médecin hospitalier, obligé d’accueillir le patient que le juge ou le procureur lui
adressent. En droit belge, le juge est investi d’un pouvoir de contraindre aux
soins, et pas seulement d’attenter à la liberté de circulation et de résidence du
patient. En outre, dans le débat de fond devant le juge, le ministère public se
trouve lié par sa propre décision préalable de placement provisoire, de sorte
qu’il n’est plus amené à jouer son rôle de défenseur de la liberté individuelle. Il
se trouve réduit à son rôle de défense sociale, et ce n’est peut-être pas la
meilleure des solutions. L’audition de l’intéressé, dans l’enceinte même de
l’hôpital, n’est pas forcément la situation la plus appropriée pour l’expression
des droits des personnes. Le tribunal, indépendant de l’établissement de soin,
n’est-il pas plus à même de garantir à la personne la neutralité du lieu où elle
pourra, le cas échéant, formuler ses plaintes et ses griefs à l’égard de la situation
qui lui est faite à l’hôpital ?
La Grèce a aussi été récemment conduite à réserver une place particulière au
Parquet. Jusqu’en 1973, une législation proche de la loi française du 30 juin 1838,
la loi MB de mars 1862, fut appliquée. La dictature militaire a réformé cette légis-
lation en 1973 en légalisant l’hospitalisation libre et en insistant davantage sur la
dangerosité du malade mental. C’est ainsi que les procureurs se sont vus
investis du pouvoir de décider des internements en cas de danger pour l’ordre

2. José Maria Mena, « L’internement du malade mental : actualité juridique en Espagne »,


Actes de la journée du 30 juin 1988, Les 150 ans de la loi du 30 juin 1838, Saint Denis, Paris,
association Pierre Sémard, 1989, p. 48 51.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 85

public ou la sûreté des personnes, l’internement à la demande d’un tiers demeu-


rant possible lorsque aucune question de dangerosité particulière ne se posait.
Le tribunal n’intervenait que quand un patient ou un parent proche requéraient
la sortie, alors que le psychiatre hospitalier s’y opposait. Sous l’impulsion de la
CEE, et à la suite du scandale que provoqua la campagne de presse qui révéla les
conditions de rétention à l’hôpital de Léros 3, une nouvelle réforme a été adoptée
en 1992, dite loi 2071, déplaçant l’opposition entre internement à la demande
d’un tiers et internement judiciaire en cas de dangerosité du patient, vers
l’urgence à intervenir. Désormais, l’internement à la demande d’un tiers est
possible, même lorsqu’un danger pour l’ordre public ou la sûreté des personnes
est en cause. Le procureur n’intervient plus qu’en cas d’urgence. En outre, sa
décision est provisoire et désormais systématiquement soumise dans les trois
jours suivants au contrôle du tribunal qui statue. L’intéressé dispose d’un délai
de dix jours pour recourir, le cas échéant, à l’encontre du jugement de place-
ment. De plus, un rapport est lu tous les trois mois au procureur, qui peut saisir
le tribunal en vue d’une éventuelle sortie. L’originalité de la nouvelle loi hellé-
nique est ainsi d’avoir limité la judiciarisation au traitement de l’urgence,
position qui ne manquera pas d’étonner le juriste français, plus accoutumé à
l’idée de la nécessaire lenteur de la justice, au point que les habituelles proposi-
tions de judiciarisation des modalités de placement conduisent généralement à
réserver des pouvoirs discrétionnaires à l’administration sanitaire, voire à la
police administrative, pour faire face à l’urgence. Si le traitement de l’urgence
tend ainsi, en France, à déroger à tout principe de judiciarisation, il est en
revanche devenu la base de la judiciarisation en Grèce. Force est cependant de
constater que la mise en œuvre de la réforme hellénique de 1992 apparaît
délicate, non pas tant en raison du dispositif particulier de la loi que de la
position des corps constitués et de l’inégal développement des structures de
soins à travers le pays. En outre, les Grecs se sont habitués, ces dernières années,
à une inflation générale de lois et règlements qui ne parviennent que rarement
jusqu’à leur application effective. Dans le domaine du placement des malades
mentaux, certains parquets ne transmettent toujours pas le dossier au tribunal et
gèrent donc l’urgence comme ils géraient la dangerosité, sous l’empire de la
réforme de 1973. Par ailleurs, le recours à la justice n’est habituellement perçu
que comme mesure d’exception, et notamment en cas de désaccord sur l’oppor-
tunité de l’hospitalisation entre les deux médecins requis par la loi, voire avec
l’entourage du patient, et non comme une mesure ordinaire visant à limiter la
contrainte au strict nécessaire 4. D’un point de vue strictement formel, il apparaît
pour le moins paradoxal d’ériger le procureur en garant des libertés du patient,
alors précisément qu’en cas d’urgence, c’est lui qui prend l’initiative du place-

3. Sur l’effort de démantèlement et de désinstitutionnalisation de l’ancienne structure,


voir notamment Maria Mitrosili et coll., Study on the Social and Legal Status of Patients in the
State Mental Hospital of Leros, et Th. Megaloeconomou, The History of Deinstitutionalisation
Interventions in the SMHL.
4. Sur ces dernières questions, voir notamment Maria Mitrossili, Dimitri Ploumpidis et
Stelios Stylianidis, Cahiers Pollen, n° 5 6, 1996.
86 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

ment. Or, comme exposé plus haut, c’est devant le procureur qu’un rapport est
lu tous les trois mois pour garantir au mieux les droits des patients. Nous retrou-
vons là, dans le cadre du traitement de l’urgence par les parquets, la même diffi-
culté que celle observée en droit belge.
La judiciarisation des procédures de placement, telle qu’elle est mise en
œuvre dans les différents pays européens, pose donc encore de nombreux
problèmes, et apporte peut-être plus de questions qu’elle ne fournit de réponses.
Force est cependant de constater que, par ces questions, elle fait progresser la
réflexion quant au nécessaire rapport, toujours renouvelé, entre la justice et la
psychiatrie, entre droit et médecine.
Un point mérite cependant d’être éclairé davantage. C’est naturellement
dans la question de la sûreté, posée par la situation du malade mental délin-
quant ou criminel, que le juge se sent habituellement le plus à l’aise. Les diffé-
rentes législations nationales lui donnent d’ailleurs l’occasion, sauf en France,
d’exprimer sa capacité de jugement. Nous avons vu que c’est, en effet, en
matière pénale que la judiciarisation du système de contrainte apparaît le plus
nettement. La plupart des pays européens confient ainsi au juge pénal le soin de
déterminer la mesure de sûreté qu’appelle la prise en charge des médico-légaux.
Mais cette mesure s’accompagne de droits particuliers.
Ainsi au Royaume-Uni, la personne placée pour observation de vingt-huit
jours par le juge pénal dispose-t-elle du droit de refuser tout traitement, là où ce
droit est réduit à soixante-douze heures pour tout autre patient, lorsque son
admission a lieu en urgence. Ultérieurement maintenu durant vingt-huit jours
pour observation, le patient ne pourra jouir que du droit de refuser certains
traitements comme les électrochocs, la psychochirurgie et autres traitements
lourds, mais il ne pourra s’opposer à aucun traitement neuroleptique involon-
taire, comme le peuvent, en revanche, le délinquant ou criminel interné, qui
jouissent donc d’un droit de refus plus étendu dans le temps que n’importe quel
autre patient psychiatrique. Le droit britannique module encore la mesure de
sûreté en fonction de la période d’apparition de l’affection mentale, selon qu’elle
survient lors de l’instruction, durant la phase de jugement, lors du jugement ou
de son exécution. Entrer dans le détail de telles mesures nous entraînerait trop
loin et n’aurait, à vrai dire, guère d’utilité pour notre propos. Rappelons cepen-
dant que certains Länder allemands, la Rhénanie-Westphalie par exemple,
accordent aux médico-légaux placés par autorité de justice un droit absolu de
refus de tout traitement. Le droit britannique n’est donc pas unique en ce
domaine.
En revanche, dans d’autres pays, le juge répressif se voit confier un pouvoir
d’injonction thérapeutique à l’encontre de certains délinquants ou criminels,
notamment en matière de lutte contre l’alcoolisme, la toxicomanie ou de crimes
et délits sexuels, comme c’est précisément le cas en France 5. Mais le juge d’ins-

5. Le décret n° 71 690 du 19 août 1971 a ainsi donné pouvoir au juge d’instruction


d’ordonner des cures de désintoxication en désignant l’établissement où la cure aura lieu,
lorsqu’il s’agit de personnes mises en cause pour usage de stupéfiants.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 87

truction, comme le juge d’application des peines ne sont pas dépourvus de


moyens pour provoquer également une hospitalisation forcée ou un traitement 6.
Ces dispositions particulières du Code pénal et du Code de procédure pénale
français ne sont en réalité appliquées, sauf rares exceptions, qu’en matière de
lutte contre la toxicomanie et l’alcoolisme. En outre, aucune peine ferme n’est
habituellement prononcée avec obligation de soins. Ce n’est qu’au stade de
l’aménagement de la peine que le problème est évoqué (en particulier en cas
d’expertise préalable à une libération conditionnelle). Aussi n’y a-t-il pour ainsi
dire pas d’obligation de soin en milieu carcéral (à la différence des peines et
mesures restrictives – mais non privatives – de liberté). Cette situation particu-
lière a d’ailleurs pu faire dire à certains qu’à cet égard, un condamné est plus
libre en prison qu’en liberté. Et l’on observe que la plupart des condamnés, qui
ne s’estiment pas malades, ne se soignent pas s’ils n’y sont pas incités. Enfin, la
prise en compte d’un traitement à l’initiative du condamné dans le calcul des
réductions de peine n’est pas davantage une pratique courante, malgré les
dispositions de l’article D 253 du Code de procédure pénale faisant porter
« l’appréciation de l’opportunité de la réduction de peine, mais aussi de sa durée
[...] sur le comportement général [...] manifesté par le détenu 7 ». Les médecins se
refusent par ailleurs très souvent à lier les soins à la durée de la peine. Certains
magistrats revendiquent cependant l’extension de ce pouvoir d’injonction théra-
peutique avec ses implications inévitables, vis-à-vis du secret médical, dans les
mesures d’accompagnement et de suivi. Ils revendiquent ainsi la substitution

6. L’article 138 du Code de procédure pénale, résultant de la loi n° 70 643 du 17 juillet


1970, prévoit, au titre du contrôle judiciaire de tout inculpé encourant une peine d’empri
sonnement correctionnel ou une peine plus grave, la possibilité, pour le juge d’instruc
tion, de soumettre l’intéressé « à des mesures d’examen, de traitement ou de soins, même
sous le régime de l’hospitalisation, notamment aux fins de désintoxication » (art. 138 10°).
La même possibilité s’ouvre à la juridiction de jugement, comme au juge d’application
des peines, au titre de la mise à l’épreuve (art. 132 45, 3° du nouveau Code pénal), mesure
qui ne peut être inférieure à dix huit mois et supérieure à trois ans (art. 132 42 du nouveau
Code pénal), mais qui se trouve réduite à un an, en cas d’ajournement avec mise à
l’épreuve (art. 132 63 du nouveau Code pénal). De nombreuses dispositions existent
encore dans le Code de procédure pénale, qui donnent des pouvoirs particuliers en ce
domaine au juge de l’application des peines, dont certaines ont pu être comparées aux
mesures d’observation en milieu ouvert ou de placement provisoire que peut ordonner le
juge des enfants ; mais faute de précision sur la prise en charge financière de telles
mesures, ces magistrats y recourent assez peu (sur ces questions, voir notamment
« Groupe de travail sur la clarification des relations professionnelles entre praticiens
médicaux et judiciaires dans la mise en œuvre des sanctions pénales », Justice et thérapie
dans les procédures postsentencielles, rapport du groupe de travail juges de l’application des
peines/psychiatres, institué pour les cours d’appel de Paris et Versailles pour les années
1995 1996). De son côté, Michel Mouchard constate : « Le juge des enfants tire également
la possibilité des articles 375 3 du Code civil et de l’ordonnance du 2 février 1945 en
matière pénale de placer un mineur dans un hôpital psychiatrique selon que “sa santé, sa
moralité ou les conditions de son éducation sont compromises” ou qu’il est poursuivi ou
condamné dans le cadre d’une affaire pénale » (Réflexions sur la judiciarisation des procé
dures d’hospitalisation sous contrainte, 12 p. multgr.).
7. Ibid., p. 73.
88 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

« aux actuels secrets, médical et judiciaire, un secret partagé sous certaines


conditions bien précises », et font remarquer qu’« il s’agit là d’un cadre d’action
déjà connu par d’autres pays tels que le Canada et la Belgique 8 » pour répondre
à l’exigence de vérité qui caractérise le système inquisitorial de la juridiction
pénale des pays latins. En France, la question de l’injonction thérapeutique a par
ailleurs connu de nouveaux développements à l’occasion de récentes affaires de
pédophilie et de délinquance sexuelle.

TRAITEMENT OU HOSPITALISATION INVOLONTAIRE

L’hospitalisation s’intègre en effet au traitement, qui ne saurait se réduire à


l’hospitalisation. Dès lors, lorsque le juge pénal ordonne, à titre de mesure de
sûreté, l’internement de certains médico-légaux, il paraît bien difficile de ne pas
faire l’amalgame regrettable entre peine et traitement, au risque de pervertir l’un
et l’autre. C’est pourtant ce chemin qu’a suivi la quasi-totalité des pays
européens, exception faite de la France qui a conservé, pour les malades
mentaux criminels ou délinquants, l’internement administratif, sans toutefois,
on l’a vu, ôter tout pouvoir en ce domaine au juge répressif, y compris au juge
d’instruction, comme au juge d’application des peines. Compte tenu cependant
de la prégnance de l’internement administratif, les magistrats français se sont
habituellement abstenus d’ordonner un placement psychiatrique, réservant en
cela les pouvoirs de l’autorité préfectorale.
D’ores et déjà, la judiciarisation de la contrainte en psychiatrie, par l’inter-
médiaire du juge pénal, apparaît singulièrement problématique. L’on a vu avec
le cas particulier de l’Italie, qui a conservé non seulement le placement judiciaire
des médico-légaux, malgré la loi 180 de 1978, mais encore les hôpitaux psychia-
triques judiciaires, réservés à cet effet. Loin d’être un progrès, l’internement
décidé par le juge pénal risque fort, au contraire, de participer à une vision
obsolète du traitement et de la peine. Les quatre hôpitaux de force (Unités pour
malades difficiles ou UMD) qui, en France, jouent un rôle similaire, et les dérives
qui ont pu y être observées 9, révèlent le risque d’un tel amalgame entre peine et
traitement. Lorsque, dans les années 1970-1980, la question de la judiciarisation
fut débattue en France, la plupart des psychiatres dénoncèrent ce type d’amal-
game, sans voir que le juge pénal n’est pas le seul juge capable de se prononcer

8. Ibid., p. 76. Voir également Godefroy du Mesnil du Buisson, « Entre le juge et le théra
peute, quelle place pour le condamné transgresseur sexuel ? », Revue de science criminelle,
n° 3, juill. sept. 1996, p. 635 643.
9. Voir notamment le Rapport au gouvernement de la République française relatif à la visite effec
tuée par le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements
inhumains ou dégradants (CPT) en France du 27 octobre au 8 novembre 1991 et Réponse du
gouvernement de la République française, CPT/Inf (93) 2, Strasbourg, Conseil de l’Europe,
19 janvier 1993, et notamment les pages 67 et s. concernant les conditions de vie, de traite
ment et détention à l’UMD de Montfavet. Voir également M. C. d’Welles, Le Séquestré de
Montfavet. L’affaire Baudoin, Monaco, Éd. du Rocher, 1998.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 89

en matière de liberté individuelle. Le juge civil est également compétent. C’est


d’ailleurs bien pourquoi l’article L. 3211-12 du code de la santé français l’érige
en juge de la demande de sortie et, par suite, de la nécessité du maintien en
internement en cas de désaccord entre l’intéressé, voire son entourage d’une
part, l’administration et les médecins d’autre part.
Il nous semble ainsi nécessaire de dissocier radicalement la sanction pénale
de la mesure d’hospitalisation. La judiciarisation des modalités d’internement
gagnerait à voir le juge pénal désapproprié de tout pouvoir d’hospitalisation
psychiatrique sous contrainte, afin d’établir clairement que l’hospitalisation
psychiatrique ne saurait, en aucun cas, être un substitut à la peine éventuelle. Le
juge pénal se doit de limiter son intervention à la détermination de la responsa-
bilité pénale de l’auteur de l’acte, tout comme il détermine la peine et en fixe le
régime. Lorsqu’une mesure de sûreté s’impose, distincte de la détention correc-
tionnelle ou criminelle, elle doit échapper au juge pénal. C’est bien ce qu’opère
le droit français en donnant pouvoir à la police administrative – en l’occurrence
au préfet – d’arrêter la mesure de sûreté 10. Mais n’est-il pas possible de judicia-
riser cette mesure de sûreté en en confiant la charge au juge civil, déjà compé-
tent dans tous les pays européens pour statuer, en cas de désaccord, et en
l’absence de crimes ou de délits, sur la nécessité du maintien en internement ?
Le juge pénal ne devrait-il pas se voir précisément interdit de prononcer toute
détention en milieu hospitalier ? S’il juge que la détention correctionnelle ou
criminelle est compatible avec l’état de santé du criminel ou du délinquant, et
correspond habituellement à la sanction de l’acte commis, il ne devrait pouvoir
ordonner la détention qu’en prison. En revanche, si la détention carcérale lui
paraît incompatible avec l’état de santé de l’auteur de l’acte, il ne devrait
pouvoir prononcer, le cas échéant, qu’une peine de substitution ou exonérer
l’intéressé de toute sanction. Si, une fois la sanction prononcée, une mesure de
sûreté s’impose qui ne peut être résolue que par une éventuelle détention de
l’intéressé en milieu hospitalier, cette mesure ne devrait pouvoir être ordonnée
que par le juge civil, gardien de la liberté des personnes, et à la demande
expresse du médecin qui sera en charge des soins, lorsque s’opposent ainsi les
droits de la société à ceux de l’individu.
La dissociation radicale du traitement et de la sanction, comme de la sanction
et de l’éventuelle mesure de sûreté, laisse cependant subsister un second
problème non moins épineux. L’injonction thérapeutique, lorsqu’elle concerne le
traitement psychiatrique est-elle pertinente, même lorsqu’elle n’est pas
prononcée par le juge pénal, mais par le juge civil ou par l’Administration ?
Cette question appelle une remarque préalable : selon nous, la modulation de
l’atteinte à la liberté individuelle, à laquelle le juge devrait pouvoir recourir, ne
saurait avoir lieu sans débat contradictoire et sans que le juge puisse s’entourer
d’avis médicaux centrés non plus sur la question de savoir quel est le meilleur
moyen pour assurer la sécurité publique eu égard à la pathologie du sujet, mais

10. C’est ce principe que tente de mettre en œuvre la proposition de loi n° 366 du groupe
parlementaire communiste et apparentés de l’Assemblée nationale, octobre 1997.
90 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

sur la mesure la plus appropriée à l’état de santé de l’intéressé, au regard des


exigences de sûreté définies par le juge. La mesure de sûreté doit alors être
pensée de façon à interférer le moins possible dans le traitement en cours ou à
entreprendre, et à préserver au mieux les tiers et l’intéressé des conséquences
néfastes de ses actes. L’objet de la mesure privative de liberté change, et par là
même l’avis médical requis pour éclairer la décision du juge. Le médecin n’a
plus à se prononcer sur l’existence ou non d’un quelconque danger, ni sur son
imminence, mais sur la compatibilité de l’atteinte à la liberté individuelle
envisagée par le juge, ou déjà mise en œuvre à titre provisoire, avec l’état de
santé de la personne, et les possibilités de mise en œuvre, ou de poursuite, dans
ce cadre, d’un traitement réellement curatif. Jacques de Person écrit fort perti-
nemment : « De même que l’on demande aux médecins de ne pas soustraire un
patient à la justice, en se prétendant eux-mêmes juges, on demandera aux juges
de ne pas se substituer au médecin. » Ce même auteur fait encore remar-
quer : « Si le juge ordonnait l’“hospitalisation sous contrainte”, celle-ci placerait
le médecin en position d’exécutant de l’ordre du juge. Même si le juge obéissait
à un expert médecin, elle placerait le médecin hospitalier traitant en exécutant
du médecin expert. Or un médecin expert ne peut être un médecin thérapeute
(traitant) [...]. On souhaiterait seulement alors que celui-là même qui propose
des soins diligents soit en état de les prodiguer tel qu’il les conçoit [...]. Il appar-
tient aux médecins de diriger les soins pour éviter qu’ils ne dirigent des sujets
ni ne contrôlent l’ordre public – sans aucun moyen pour le faire d’ailleurs 11. »
De son côté, Jacques Merker observe : « Les personnes qui se trouvent souvent
dans la fâcheuse position de mal connaître le patient sont celles-là mêmes
auxquelles la loi confère le pouvoir d’interner : le médecin délégué, l’autorité
de tutelle, le médecin chef de secteur [...] Où est l’alliance dans un tel
processus ? Le médecin tentera de faire appel au bon sens du patient, à ce qui
subsiste chez celui-ci de la relation à la réalité, à la confiance dont lui, le
médecin, a jusqu’ici été l’objet. Ce faisant, le médecin cherche à s’allier avec ce
que nous avons coutume d’appeler le “moi sain” du patient. Selon la nature de
la psychopathologie et le moment, dans l’évolution de celle-ci, où l’intervention
a lieu, la tentative d’alliance peut réussir. Mais la bonne issue de l’intervention
dépend peut-être surtout de la nature de l’alliance thérapeutique qui précédait
l’état de crise 12. » Ainsi importe-t-il de préserver la marge de manœuvre du
médecin traitant habituel, comme de celui susceptible de prendre le relais, en
sa qualité de spécialiste. Cela suppose donc qu’en matière d’hospitalisation, le
juge ne puisse qu’autoriser la mesure proposée par d’autres, notamment
indiquée par le médecin qui aura à traiter la personne et, en tout cas, qu’il ne
puisse l’autoriser sans s’être préalablement assuré de l’accord du praticien
hospitalier. Le juge ne doit ainsi pouvoir ordonner que des mesures de sûreté

11. J. de Person, « Différences fondamentales entre la judiciarisation des hospitalisations


sous contrainte et la “non déjudiciarisation des malades mentaux”, Cahiers Pollen, 1997.
12. J. Merker, « La responsabilité du corps médical », dans La législation sociopsychiatrique.
Un bilan, M. Borghi (éd.), Institution du fédéralisme de l’université de Fribourg, fondation
suisse Pro Mente Sana, Fribourg, 1992, p. 164 165.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 91

autres que l’hospitalisation proprement dite, laquelle ne saurait y être assimilée,


pas plus que n’importe quel traitement médical. Il ne s’agit donc pas tant de
judiciariser la mesure d’hospitalisation sous contrainte que de la rendre compa-
tible avec les exigences de la justice, en permettant de faire en sorte que les actes
du patient et leurs conséquences ne lui échappent pas, mais également que le
patient conserve l’intégralité de ses droits de citoyen. Il doit ainsi toujours
pouvoir accéder à la justice. En matière de traitement, la justice ne saurait inter-
venir que pour garantir les droits du malade, et ne jamais rien ordonner ni
prescrire qui soit de l’ordre de la thérapie, domaine naturellement réservé au
médecin. En ce sens, tout le système des injonctions thérapeutiques ordonnées
par le juge pénal, présentées un peu partout en Europe comme un remède
miracle face à la délinquance sexuelle, est à revoir. Ce principe de l’autorisation
judiciaire, tirée de la législation espagnole, plus que de judiciarisation des
modalités de placement, a donc, on le voit, d’importantes conséquences dans le
traitement des médico-légaux.
Certains médecins, beaucoup plus rares il est vrai, vont même jusqu’à
soutenir qu’il est impossible d’aboutir, en psychiatrie, à un effet curatif en
usant de la contrainte. Selon eux, le traitement sous contrainte pourrait certes
agir au niveau symptomatique, mais il s’opposerait à la visée curative de tout
traitement psychiatrique. Il est vrai qu’en psychiatrie, le traitement sous
contrainte à visée curative risque fort de s’assimiler à la quadrature du cercle,
à moins de nier la spécificité de la psychiatrie pour la réduire à la médecine
somatique. Dès lors que la psychiatrie s’attache à traiter le psychisme de l’indi-
vidu comme susceptible d’être atteint autrement que par la voie organique et
également en dehors des simples mesures éducatives, la contrainte risque fort
de s’opposer radicalement à toute mise en œuvre véritable de tout traitement
de cette nature. La demande du patient pourrait bien être, ici, une nécessité
technique incontournable du traitement. C’est du moins l’opinion de Jacques
de Person : « Plus l’individu est considéré comme sujet, plus sa dimension
psychique est reconnue et plus la demande du sujet est nécessaire pour les
soins 13 », écrit-il notamment. « En médecine souvent, la question du
psychisme peut être considérée comme périphérique dans les soins. En
psychiatrie elle devient centrale. » Gérard Dubret, psychiatre des hôpitaux,
expert près la Cour d’appel de Versailles et conseiller national du Syndicat des
psychiatres d’exercice public, développe des considérations analogues
lorsqu’il remarque que, pour les délinquants sexuels notamment, c’est durant
l’incarcération que les soins doivent pouvoir s’instaurer. Non pas sous une
forme autoritaire, mais sous une forme contractuelle. Il critique dans le même
sens la loi du 1er février 1994 qui, « d’un côté, prône l’instauration de soins
pour les délinquants sexuels et, de l’autre, prévoit des peines incompressibles
qui, en supprimant toute dynamique, ne permettent pas que ces soins s’ins-
taurent. Il en va de même avec l’actuel projet de loi, où tout apparaît figé dès
l’annonce de la sentence par la juridiction de jugement, qui fixe à la fois la

13. Op. cit.


92 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

durée d’incarcération et la durée du traitement après la prison. Dans de telles


dispositions, on voit mal ce qui pourrait pousser le condamné à s’engager dans
des soins durant son temps d’incarcération puisque tout est déterminé à
l’avance 14 ».
En Suisse, Claude Mieville 15 estime également qu’une psychiatrie contrac-
tuelle, où le malade est libre de venir et de s’en aller, est tout à fait possible, y
compris en milieu hospitalier, mais il n’exclut cependant pas qu’en cas de situa-
tions aiguës, un service puisse être fermé à clé, en tout ou en partie, ainsi qu’une
chambre, pour quelques heures et, éventuellement, pour quelques jours.
Remarquons cependant que, pour le moment, la Suisse ne se distingue guère des
autres pays européens puisque l’évaluation menée par Marco Borghi mentionne
que près de 40 % des patients n’acceptant absolument pas la thérapie ont
néanmoins été admis avec le statut de « volontaires ». Ce pourcentage est encore
supérieur au Tessin (56,5 %) 16. Il souligne d’ailleurs que « le critère
juridique “volontaire/non volontaire” apparaît réductif et fallacieux 17 », ce que
l’on a également pu observer en France.
Cette dimension particulière du traitement psychiatrique se trouve appro-
chée dans les pays anglo-saxons qui consacrent, en bien des endroits de leurs
législations, nous l’avons vu, un droit de refus des patients en matière de
traitement, là où, dans les pays latins, et singulièrement en France, les
médecins dissertent à longueur de temps sur la nature de leur consentement.
S’agit-il d’un consentement libre et éclairé, ou bien d’un consentement feint,
voire de l’absence de tout consentement véritable ? L’on chercherait ainsi en
vain, dans la législation française, un quelconque rappel d’un droit de refus
concédé au patient. La loi « Sécurité et Liberté » du 2 février 1981, qui avait
instauré le débat contradictoire en matière de sortie judiciaire, avait toutefois
consacré ce droit de refus pour les patients admis en hospitalisation libre, en
dehors des CHS, c’est-à-dire des hôpitaux psychiatriques habilités à recevoir
des patients en internement. Elle insérait à cet effet un article L. 353-2 au code
de la santé, mais cet article fut abrogé avec la réforme du 27 juin 1990, de sorte
que toute référence au droit de refus du patient est de nouveau occulté par la
législation française. La littérature française sur le droit au refus des patients
est en outre excessivement pauvre 18, en regard de l’abondante recherche

14. G. Dubret, « Peut on condamner les délinquants sexuels à se soigner ? », Le Monde du


1er mars 1997, p. 19.
15. Claude Mieville, « Des ghettos asilaires aux lieux d’asile ou d’une psychiatrie insti
tutionnelle à une psychiatrie contractuelle », Les Cahiers médico sociaux, Genève, 1981,
25e année, n° 4, p. 249 258.
16. M. Borghi et L. Biaggini, « Évaluation de l’efficacité de la législation sur la privation
de liberté à des fins d’assistance », Pro Mente Sana, 1991, p. 69.
17. Ibid., p. 85.
18. Voir à ce sujet, Pascale Beau et Claire Gékière, La notion de refus de traitement en psychia
trie, en France, comparaison internationale, université d’Auvergne, Clermont Ferrand, 1996.
Voir également Anne Fagot Largeault, « Un consentement qui requiert évaluation »,
Pratiques. Les Cahiers de la médecine utopique, mars 1997, n° 47, p. 16 17.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 93

menée sur le sujet dans les pays anglo-saxons 19. À s’en tenir à la notion de
consentement libre et éclairé, il faudrait rappeler que cela suppose, en premier
lieu, que la personne reçoive du médecin une information suffisante et
adéquate, non seulement sur la nature du traitement envisagé, mais encore sur
ses effets secondaires éventuels, sur les risques de complication ainsi que sur les
traitements alternatifs existants. Or cette information demeure en psychiatrie, et
en bien des pays, tout à fait rudimentaire, si ce n’est totalement nulle. Dans ces
conditions, le principe même du traitement involontaire est singulièrement sujet
à caution, la résistance de l’intéressé à sa mise en œuvre pouvant résulter d’un
défaut d’information et, par suite, d’un manque de confiance, pour le moins
légitime. En toute logique, et compte tenu du très faible niveau d’information
des patients traités en psychiatrie, en France, il ne paraît pas impossible
d’affirmer qu’en psychiatrie tout consentement éclairé est impossible, pratique-
ment aucun patient n’étant mis en mesure de se déterminer en connaissance de
cause. Pourtant le consentement éclairé est traditionnellement affirmé non
seulement comme un droit du patient, mais encore comme un instrument théra-
peutique. L’information du patient est ici fondamentale, y compris au strict
point de vue médical et thérapeutique. Dans le canton de Genève comme dans
le canton de Vaud, une politique de transparence a été mise en œuvre, qui
autorise tout patient à accéder aux pièces de son dossier médical. Certains
constatent qu’un tel accès est par lui-même un instrument thérapeutique en ce
qu’il permet d’approfondir le dialogue entre le médecin et son patient et facilite
l’instauration d’un climat de confiance ou « d’alliance thérapeutique ». Pourquoi
en irait-il différemment de l’autre côté des Alpes ? La question de l’accès direct
au dossier médical a récemment opposé, en France, médecins et associations de
patients, au point que le projet de loi promis par le Premier ministre Lionel
Jospin pour le printemps 2000 a été repoussé de plus d’un an, le gouvernement
hésitant encore sur le contenu exact du projet et envisageant d’« introduire une
clause permettant au médecin de refuser l’accès direct au dossier, au motif qu’il
l’estime susceptible de mettre en danger le patient ». Dominique Gillot, alors
secrétaire d’État à la Santé et aux Handicapés, proposait de réserver cette clause
à « certains patients psychiatriques 20 », ce qui va à l’encontre de l’effort de
déségrégation du malade mental comme de la pratique médicale, développée
ces dernières années dans différents pays européens. Sur six cent trente
médecins libéraux et hospitaliers ayant répondu à un questionnaire publié par

19. On aura un aperçu de cette littérature anglo saxonne, en consultant la bibliographie


de l’ouvrage de Marco Borghi (op. cit.). Voir aussi les auteurs français, M. G. Schweitzer,
Volonté et droit de la santé, étude critique, thèse pour le doctorat en sciences juridiques et
politiques, université de Paris VII, 20 décembre 1994, 740 p., et A. Morin, Le Refus de soins,
thèse de médecine, Tours, 1975, 197 p., ou encore, J. Pouletty, Le Refus éclairé, concours
médical, 4 juillet 1970, p. 5989 5990.
20. P. Benkimoun, « L’accès direct au dossier médical divise toujours médecins et
malades », Le Monde du 4 avril 2000. Voir également les communications présentées lors
du colloque, présidé à l’Assemblée nationale par Jean Jacques Denis, député de Meurthe
et Moselle, sur « L’accès au dossier médical et les droits de la personne malade », Staut et
associés, Saint Cloud, le 15 mars 2000.
94 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

le Quotidien du médecin, 59,5 % 21, seulement, sont opposés à l’accès direct du


patient à son dossier, redoutant une modification de la relation médecin/malade,
une atteinte au secret et une majoration de l’anxiété du patient. Pour eux, le
médecin de famille demeure l’intermédiaire obligé entre le dossier médical et le
patient. L’expérience de certains cantons helvétiques révèle pourtant que la
consultation de son dossier, loin d’être source de difficulté ou d’angoisse pour le
patient psychiatrique, permet au contraire d’approfondir la relation de confiance
et facilite ensuite le soin en dehors de toute contrainte. Il est d’ailleurs étonnant
que l’administration centrale comme le corps médical français se désintéressent
des expériences menées à l’étranger et entendent légiférer ou codifier les
pratiques sans mener aucune recherche comparative sur la question.
Ignorant ces pratiques innovantes, ou feignant de le faire, de nombreux
psychiatres tendent à mettre en cause le nécessaire lien entre hospitalisation et
traitement involontaire que réaffirment, particulièrement en France, certaines
législations récentes, afin notamment de promouvoir l’idée du traitement
involontaire ambulatoire en dehors, donc, de tout recours à l’hospitalisation. La
loi du 27 juin 1990 ne légifère, en matière de contrainte, que dans le cadre de
l’hospitalisation psychiatrique. Même lorsque le patient est astreint à un suivi
ambulatoire, il ne peut l’être que dans le cadre de la sortie d’essai, laquelle le
maintient sous le régime qui était le sien avant sa sortie de l’hôpital. Le patient
demeure ainsi juridiquement interné, en hospitalisation à la demande d’un tiers
ou en hospitalisation d’office, même s’il n’est contraint qu’à un suivi en dispen-
saire, et réside chez lui le reste du temps 22. Un nombre croissant de psychiatres
voudraient dissocier la contrainte de soins de la mesure d’hospitalisation, afin
d’éviter précisément de recourir à l’internement pour la mise en œuvre de soins
contraints. G. Vidon 23 plaide en faveur de soins obligatoires ambulatoires qui
permettraient, dans de nombreux cas, d’éviter l’hospitalisation et, par suite, la
double contrainte pour le patient, non seulement de se soumettre à des traite-
ments, mais encore à une hospitalisation involontaire alourdissant la prise en
charge comme l’atteinte à la liberté individuelle. Selon ce même auteur, le soin

21. Le Quotidien du médecin, n° 6666, du 15 mars 2000, p. 45 48. Cette enquête n’a pas
valeur de sondage, comme le souligne à juste titre le Dr Alain Marié qui en assure l’ana
lyse pour ce quotidien. En effet, seuls les médecins les plus motivés par la réforme
envisagée y ont répondu. Mais il est difficile d’en conclure à une sur représentation des
médecins favorables à l’accès direct, ou inversement. L’on notera toutefois que l’on est
aujourd’hui bien loin de la quasi unanimité d’antan du corps médical français, contre un
tel accès direct. En revanche, la quasi totalité des associations de patients s’avère désor
mais favorable à cet accès direct.
22. Par arrêt du 13 juillet 1967, le Conseil d’État avait ainsi posé que le malade « en sortie
d’essai » reste juridiquement « interné » dans l’établissement qui peut être déclaré respon
sable des dommages qu’il cause au cours de la période probatoire (département de la
Moselle, Rec. p. 341 ; D. 1967, 675, note F. Moderne ; AJDA, 1968, II, n° 103, p. 419, note
J. Moreau ; Gaz. Pal. 1968, 1, 228 ; RDP 1968.391, note M. Walline ; RTDSS 1968 108, obs.
J. Imbert. Voir également, tribunal administratif de Pau, 18 mars 1964, Sempe, D. 1965,
312, note F. Moderne).
23 .Voir notamment G. Vidon, « Pour des soins obligatoires en ambulatoire », Nervure, juin
1995, VIII 5 : 1 4.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 95

obligatoire ambulatoire, qu’il désigne par le sigle SOA, poserait un problème


éthique de même nature que l’HDT (hospitalisation à la demande d’un tiers). Ce
n’est pas certain. L’HDT n’est en effet indiquée que : 1) Lorsque les troubles
mentaux de la personne rendent impossible son consentement ; 2) Lorsque « son
état impose des soins immédiats assortis d’une surveillance constante en milieu
hospitalier ». Or, c’est précisément cette seconde exigence qui devient superflue
en cas de soins obligatoires ambulatoires. Par définition, en effet, ces soins
supposent que l’hospitalisation n’est pas nécessaire, cependant que l’HDT n’est
possible que dans des cas où, à l’inverse, les traitements à entreprendre suppo-
sent une surveillance constante en milieu hospitalier, ce qui renvoie donc à des
traitements relativement lourds, si ce n’est incisifs, comme à une notion d’état
critique puisque la loi prévoit qu’un tel état impose la mise en œuvre immédiate
de ces traitements. La référence à l’hospitalisation involontaire indique donc ici
une situation d’exception, si ce n’est une situation critique pour l’intéressé. Il en
va généralement ainsi dans la plupart des législations européennes qui légifè-
rent sur la contrainte de soins avec ou sans hospitalisation. La législation britan-
nique renvoie, on l’a vu, à la notion d’« urgente nécessité ».
Le TSO italien se réfère, lui, à la nécessité d’interventions thérapeutiques
d’urgence comme au refus du patient et aux circonstances particulières de
l’espèce ne permettant pas de prendre à temps des mesures sanitaires extra-
hospitalières opportunes et appropriées. Le caractère d’exception de ce type de
mesures se trouve ainsi associé à la notion d’hospitalisation involontaire, cepen-
dant que ce caractère disparaît en cas de soins obligatoires ambulatoires, au
profit de la seule idée de l’action bienfaisante pour le patient du traitement sous
contrainte. Agir pour le bien d’autrui autoriserait donc à le contraindre. Nous
retrouvons là l’opposition habituellement signalée entre pays latins, qui mettent
au premier plan la préservation de la santé et l’action bienfaisante de l’État, et
pays anglo-saxons, qui supportent au contraire la notion d’indépendance et
d’autodétermination des personnes qu’accompagne une certaine défiance vis-à-
vis du Prince, donc de l’État, en cohérence avec toute politique libérale.
Il est temps de faire ici d’autres remarques. Suzanne Rameix souligne cette
opposition entre la culture anglo-saxonne et les pays latins lorsqu’elle aborde la
question de l’éthique du consentement en médecine 24. Elle rappelle notamment
que dans les pays de culture latine, l’on insiste sur l’obligation d’assistance en se
fondant sur l’incrimination de « non-assistance à personne en péril » et sur la
notion de consentement éclairé du patient, là où les pays anglo-saxons tendent
à consacrer, sous certaines conditions, un droit de refus de certains traitements,
en s’appuyant d’une part sur l’idée de la propriété individuelle inaliénable de
son propre corps par la personne (Locke, Hobbes), en renvoyant d’autre part
vers l’incrimination de « coups et blessures », tout irrespect du refus légitime des
personnes de se faire traiter contre leur gré. Au centre de ce dispositif se trouve

24. S. Rameix, « Du paternalisme des soignants à l’autonomie des patients », dans Justice
et psychiatrie : normes, responsabilité, éthique, sous la direction de C. Louzoun et D. Salas,
Toulouse, Érès, 1998 ; et « Refus de traitement et autonomie des personnes », Pratiques. Les
Cahiers de la médecine utopique, mars 1997, n° 47, p. 12 15.
96 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

la notion d’autonomie négociée, tirant vers l’antibureaucratisme et l’anti-


étatisme. Là où la culture latine fait de l’État le dépositaire du bien public, la
culture anglo-saxonne consacre le droit de chacun à déterminer son propre bien.
Là où la philosophie des Lumières continentale débouche sur la République une
et indivisible, là où elle investit l’État du devoir d’assistance aux pauvres et aux
invalides en restreignant l’intervention de la charité privée, la culture anglo-
saxonne oppose le pluralisme ethnique et politique et une logique du moindre
État, suscitant la création de fondations privées de toute nature. Là où la
Révolution française mit grand soin à n’interposer aucun tiers entre le citoyen et
l’État (loi Le Chapelier), la culture anglo-saxonne multiplie les instances de
médiation et les intermédiaires, dont la dernière création, pour le domaine qui
nous occupe, consiste à promouvoir le mouvement dit de l’advocacy. À l’univer-
salisme républicain, s’oppose ainsi le communautarisme anglo-saxon.
Comment ne pas voir ici la filiation, en partie rappelée par Suzanne Rameix,
entre l’esclavagisme, d’ailleurs dénoncée par certains patients dans le cadre de
l’ergothérapie 25, et le rapport de dépendance personnel que consacre le droit
romain, lequel sous-tend le paternalisme, toujours présent, en particulier dans
les hôpitaux psychiatriques français, comme dans le rapport du médecin à son
patient. Une même filiation existe entre la prééminence de l’État et du Prince sur
ses sujets, et ce rapport singulier et sans intermédiaire entre le citoyen et l’État,
fondé par la Révolution française sur la morale de la bienfaisance, qui place
l’assisté en position de mineur au point, parfois, de l’infantiliser. Tout comme le
père délivre ses bienfaits à son enfant, l’État dispense son action bienfaisante au
citoyen assisté. Cette logique débouche d’ailleurs, au siècle des Lumières, sur
l’idée que les citoyens appartiennent à l’État qui est seul souverain (Rousseau),
lequel peut, par principe, user des corps des défunts à fins de greffes d’organes.
Comment ne pas voir encore, singulièrement en France, que l’État se construit
sur l’accaparement, par le Prince, du pouvoir de contrainte et de sanction, au
point que la justice pénale, ici inquisitoriale, se fonde sur l’exclusion de la
victime du procès qui la concerne. Comme le rappelle Sbriccolli 26, il n’y a histo-
riquement de procès pénal qu’à partir du moment où l’action est menée au nom
du souverain et non au nom de la victime directe, car la matrice du droit pénal
est le crime de lèse-majesté ; si bien que la réparation du tort causé à la victime
passe toujours au second rang, derrière la punition de l’atteinte à la souverai-
neté. Les membres du Groupe Information Asiles qui ont tenté de porter la
question de leur internement devant la justice pénale ont fait l’amère expérience
de leur paralysie ; car, en France, si la partie civile peut mettre en mouvement
l’action publique, elle ne dispose en revanche d’aucun moyen de contrôle et
d’orientation de cette action. Cela remonte aux... Carolingiens !... Remarquons
en outre que le principe inquisitorial, qui prévaut encore en France et qui

25. Voir notamment requête n° 97535/6, jugement du tribunal administratif de Versailles


du 26 février 2001, A. Bitton c/CHS de Perray Vaucluse, actuellement instruite par la Cour
administrative d’appel de Paris ; et arrêt du 28 juin 2001 de la Cour administrative
d’appel de Douai, n° 99 DA 00773, Omer Vermeersch contre CHS de Lommelet.
26. M. Sbriccolli, Crimen Laesae Majestatis, Milan, Giuffre, 1974.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 97

conduit à faire jouer un rôle central au juge d’instruction dans la procédure


pénale, conduit à la recherche de la vérité, cependant que le principe accusatoire,
qui prévaut dans les pays anglo-saxons, ne débouche pas sur cette recherche
effrénée de la vérité, laquelle conduit fatalement à faire jouer au psychiatre-
expert un rôle central dans le genre de procédure qui nous occupe, y compris
lorsque la question posée est celle de l’hospitalisation psychiatrique. Dans les
pays anglo-saxons, la transaction et le compromis entre deux parties sont davan-
tage recherchés que la vérité sur les faits et le préjudice véritable de la victime.
En France, la recherche de la vérité qui, en réalité, n’est souvent que la vérité
institutionnelle passée par le filtre de l’expertise, prime sur tout le reste, au point
que la question de la négociation concernant le traitement passe au second plan,
lorsqu’elle n’est pas totalement occultée, y compris par le juge civil. Au lieu
d’opposer le singulier à l’universel, le particulier et le général, le malade et le
médecin, dans une dualité de relation excluant tout tiers, cette culture de la
négociation pose la communauté entre le citoyen et l’État. Elle instaure des
commissions de contrôle et des tribunaux de révision entre le malade mental et
le psychiatre. Elle intègre la participation des patients dans la gestion et l’éva-
luation des services. Là, les patients deviennent des tiers au sein de la relation
opposant Administration et professionnels de santé. Elle s’inquiète ainsi,
toujours, des pouvoirs du souverain.
Lorsqu’en France, on parle d’usagers en santé mentale, l’on ne saurait
oublier que les pouvoirs de contrainte de l’État sont bien plus considérables chez
nous que dans les pays anglo-saxons et ont un poids historique qui ne permet
pas de faire l’économie d’une réflexion approfondie sur le caractère captif de
l’usager du service public 27. Si l’on veut réduire cette captivité personnelle du
sujet et permettre à l’intéressé d’accéder véritablement au rang d’usager, si ce
n’est à celui de citoyen, il convient alors de lui assurer certains choix 28. Lorsque
le délinquant n’a que l’alternative de subir la sanction ou de fuir l’institution
pénale, il ne peut guère se reconnaître comme usager de cette justice, ni même
comme sujet, au sens psychiatrique du terme. En revanche, lorsque le dément-
criminel revendique une part de responsabilité et refuse l’irresponsabilité pénale
de l’ancien article 64, voire l’impunité du nouvel article 122-1 du Code pénal
français, cependant qu’on lui refuse son procès, on l’empêche d’accéder ainsi à
cette position d’usager de la justice, qui lui permettrait pourtant d’intégrer la
peine non seulement comme sanction, mais encore comme mesure éducative et
qui lui permettrait surtout de revendiquer un droit de réinsertion et de réadap-
tation sociale 29 et de se structurer en tant que sujet de son propre devenir. Quand

27. Voir notamment, Ph. Bernardet, « Mais où sont donc passés les usagers de la
contrainte ?... », lettre de l’Union syndicale de la psychiatrie, supplément n° 1 à Pratiques,
La lettre du Syndicat de la médecine générale, n° 43, juin 1996, p. 5 6.
28. Sur la notion d’usager, voir M. Jaeger, « Le “droit des usagers” dans le secteur médico
social : une notion qui échappe aux évidences », Cahiers Pollen n° 4, 1994, p. 26 28.
29. Voir à ce sujet la décision A. B. contre France de la Commission européenne des droits
de l’homme du 19 mai 1995 et le livre posthume de Louis Althusser, L’Avenir dure
longtemps, Paris, Stock/IMEC, 1992 ; ainsi que Serge Ferraton, Ferraton, le fou, l’assassin,
Paris, Solin, 1978.
98 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

on place un malade ou supposé tel devant l’alternative de l’internement ou du


traitement obligatoire à domicile, on ne lui permet pas d’accéder à la position
d’usager et de sujet. Non parce que la notion d’usager serait radicalement
incompatible avec toute contrainte, mais parce qu’elle suppose, malgré tout, un
certain degré de liberté et de choix entre services ou produits de même nature.
Si l’on se place dans le droit de l’internement, il convient d’observer que l’inté-
ressé ne peut accéder à la qualité d’usager que s’il lui est permis de choisir entre
plusieurs établissements, et, ainsi, de négocier la contrainte, par établissement et
équipes soignantes interposés, support d’une nouvelle alliance éventuelle. Si
l’on se place dans le droit de l’obligation de soins, il faut alors remarquer qu’il
ne peut accéder à la dimension d’usager que s’il lui est permis de choisir son
thérapeute et de négocier ainsi la contrainte qui pèse sur lui. L’établissement ou
le thérapeute jouent alors le rôle non pas de médiateur, mais de simple tiers
ayant un certain poids – qui n’est pas celui de la neutralité, de l’arbitre ou du
simple symbole, mais celui de l’acteur spécifique – de tiers entre l’intéressé et
certaines exigences de la société, comme celle qui résulte, par exemple, de l’obli-
gation d’assistance à personne en péril. Lorsque la décision contraignante relève
d’une mesure de sûreté, il importe que l’équipe médicale n’y soit pas mêlée et
que le droit, pour l’intéressé, de choisir celle-ci, soit garanti afin précisément
qu’elle puisse intervenir en tant que tiers. En effet, si l’établissement ou le théra-
peute sont imposés au sujet par le décideur de la contrainte, ils ne sont plus que
de simples exécutants du premier, et l’intéressé ne dispose plus alors d’aucune
marge de manœuvre et de négociation avec le décideur. Il n’est plus sujet de
droit, mais simple objet de soins. Il devient entièrement captif de la décision
prise et ne peut en aucun cas accéder à la condition d’usager. Il demeure passif,
c’est-à-dire simple patient. L’Administration pourra toujours tenter de le
proclamer usager, il ne parviendra jamais à se vivre réellement tel : il ne pourra
qu’être la victime et l’objet de la contrainte, et ne pourra que s’en plaindre.
Par ailleurs, dans la conception latine, surtout française et italienne, la
contrainte de soin se justifie comme simple modalité d’accès aux soins et à la
santé, mais à l’évidence, le soin obligatoire ambulatoire correspond à une
banalisation de la contrainte. Or, il n’est pas certain qu’une telle contrainte
puisse, du seul point de vue médical, être un véritable accès à des soins réelle-
ment curatifs. Elle risque fort, au contraire, d’être un réel obstacle à des soins
appropriés. Le traitement involontaire, comme alternative à l’hospitalisation
involontaire, donc à l’internement, pourrait bien être une impasse plutôt
qu’une voie royale d’accès aux soins psychiatriques. Qui n’a d’ailleurs
l’exemple, sous ses yeux ou tiré de son expérience, de tel patient dont la cure
semble avoir été radicalement compromise parce que l’approche du soin
psychiatrique a précisément été inaugurée sous la contrainte et, par suite, en
raison de la violence dont le patient garde une trace indélébile, laquelle
empêche que s’instaure quelque rapport de confiance entre l’intéressé et
quelque psychiatre que ce soit. Le Groupe Information Asiles, plus qu’aucune
autre organisation, exprime plus particulièrement cet aspect pervers de la
contrainte, qui conduit nombre de patients à refuser toute prise en charge
psychiatrique.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 99

S’il convient de dissocier l’hospitalisation sous contrainte de la contrainte de


soin afin d’éviter que l’hospitalisation soit le seul moyen de cette contrainte, il
ne faut pas en déduire que seule l’instauration de soins ambulatoires obliga-
toires permettra d’opérer cette rupture entre l’hospitalisation et la contrainte de
soin. Non seulement, en effet, ces soins ambulatoires obligatoires ne peuvent
être concrètement mis en œuvre sans la menace de l’internement, mais ils
comportent encore de très grands risques d’extension de la contrainte, en dehors
de l’hôpital et des cas d’impérative nécessité, du seul fait qu’un tiers (médecin)
jugerait, à la place du patient, ce qui est bon pour lui, réduisant plus encore sa
marge d’autonomie, déjà souvent fortement entamée par la maladie. Pour
opérer la nécessaire distinction entre l’hospitalisation et le soin, comme entre la
mesure de sûreté et le traitement, il faut, au contraire, réserver au patient hospi-
talisé un droit de refuser certains traitements, sinon tous. Si l’hospitalisation
sous contrainte est elle-même un soin, comme le réaffirment aujourd’hui
certains psychiatres, ce soin particulier peut alors, dans certains cas, suffire pour
améliorer l’état de santé de l’intéressé, sans qu’il soit besoin de recourir en plus
à la panoplie neuroleptique, en dehors de tout consentement du patient à une
telle thérapie médicamenteuse, ou alors l’affirmation selon laquelle l’hospitali-
sation est elle-même un soin n’a pas grand sens et n’est qu’un effet rhétorique
pour occulter toute dimension de sûreté à une telle mesure. Non seulement il
convient de dissocier l’hospitalisation des autres soins psychiatriques possibles,
en aménageant un droit de refus dans le cours même de l’hospitalisation, mais
il convient également de poser que la contrainte de soin ne peut être fondée sur
une simple méthode diagnostique. En effet, il n’y a pas de lien direct entre les
différents types de pathologie repérés par la nosographie psychiatrique avec la
capacité du sujet à décider d’un soin en fonction de choix de vie qui lui sont
personnels. Il y a déjà longtemps que la médecine a démontré que de nombreux
schizophrènes, ou considérés tels, sont capables de décider de leurs soins30.
C. Jonas le rappelle : « C’est l’opinion subjective du patient lui-même, son
empathie, qui permettent de savoir s’il est capable ou non de décider seul de ses
soins et non le diagnostic de la pathologie dont il souffre 31. » Ainsi, pour déter-
miner la capacité à consentir aux soins, est-il préférable de s’appuyer sur « des
critères dont la rigueur augmente en fonction de la gravité de la décision à
prendre (conscience de la situation, compréhension des risques, implications
globales du traitement) 32 », comme le propose J. Drane 33.
On aurait toutefois tort de conclure de ce qui précède que la question du
traitement obligatoire ambulatoire ne se pose pas dans les pays anglo-saxons.
Depuis 1987, en effet, un débat s’est instauré au Royaume-Uni à propos de la

30. Voir les études américaines menées sur le sujet par R. Copelan Weinstock, A. Bagueri,
Competence to Give Informed Consent for Medical Procedures, 12° Bulletin of Am. Acad. of
Psychiatry and Law, 1984, p. 117.
31. C. Jonas, « Le consentement des malades mentaux à leurs soins », Nervure, n° spécial,
1990, 3 (1), p. 57.
32. Ibid.
33. J. Drane, Competency to Give Informed Consent, Jama, 1984, 252, p. 925.
100 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

création d’une mesure de « traitement obligatoire dans la communauté »


(Community Treatment Order ou CTO) ; mais se pose alors la question de la nature
du traitement pouvant être imposé, ce qui au Royaume-Uni débouche sur de
très nombreux problèmes en raison de la complexité de la législation en matière
de traitement en milieu hospitalier et de définition juridique des divers états
pathologiques autorisant la mise en œuvre de la contrainte intra-muros. En outre,
Huw Richards 34 et L. Scott-Moncriff 35 remarquent qu’une telle mesure ne
fonctionnerait que si le malade y consentait, car son refus provoquerait en réalité
son internement. Le traitement obligatoire extra-muros ne se conçoit en effet que
sous la menace de l’internement qui dissuade de ne pas poursuivre un traite-
ment. Mais plus fondamentalement encore, ils observent que la situation d’une
personne hospitalisée est différente de celle d’une personne qui ne l’est pas. La
plupart des patients comprennent généralement assez vite que la meilleure
façon de sortir de l’hôpital est de coopérer avec l’équipe soignante. De même
réaliseront-ils que s’ils coopèrent le traitement obligatoire ambulatoire n’aura
aucune raison de cesser. La contrainte en milieu extra-hospitalier risque donc de
poser de redoutables problèmes et d’être un obstacle encore plus considérable à
la cure psychiatrique. Les risques de dérapage sont en outre très importants.
G. Vidon signale qu’en Italie, le TSO se traduit parfois, dans certaines régions, par
le versement des pensions aux personnes nécessiteuses, mentalement pertur-
bées, conditionné à l’injection préalable de neuroleptiques à effet retard. Ces
pratiques détestables ne risquent-elles pas de proliférer avec la banalisation de
la contrainte et de son extension aux situations où aucun danger n’existe, notam-
ment pour la santé et la vie de l’intéressé ?
À l’inverse de l’obligation de soins, des associations de patients et
quelques juristes tentent de promouvoir, notamment en Suisse, l’idée du « testa-
ment psychiatrique 36 » par lequel un patient déclare, alors qu’il jouit de sa pleine
capacité de discernement, attestée par un médecin, voire par un avocat, quels
traitements il accepte ou refuse, dès lors qu’il viendrait à être considéré comme
incapable de discernement ou à être interné comme aliéné. Par cet acte, il peut
également désigner ses représentants légaux, qui devront être immédiatement
avertis, les médecins étant déliés du secret médical à leur égard37. Cette disposi-
tion serait impraticable en France, puisque, en droit français, nul ne peut délier
le médecin des secrets qu’il détient, pas même le malade. Le médecin français

34. Huw Richards, « Compulsory measures of care in the community : the case for
Guardianship », communication au séminaire du Comité européen : droit, éthique et
psychiatrie, 31 mars 1990, Londres.
35. Lucy Scott Moncrieff, « Comments on the discussion document of the Royal College
of psychiatrists regarding community treatment orders », Bulletin of the Royal College of
Psychiatrists, juin 1988, 12, p. 220 223.
36. L’idée du « Testament psychiatrique » a été promue, en 1982, par le Dr Thomas Szasz
aux États Unis. Thomas S. Szasz, « The psychiatric will. A new mechanism for protecting
personns against “ psychosis ” and psychiatry », American Psychologist, juillet 1982, 37 (7),
p. 762 770.
37. Voir notamment Adrienne Szokoloczy Grobet, « Tout sur le testament psychiatrique »,
Le Courrier de Genève, 23 mai 1995, p. 4.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 101

demeure seul juge de l’opportunité de révéler, avec l’accord ou à la demande de


son patient, les secrets en sa possession, quand bien même ces secrets auraient
été confiés à ce médecin par l’intéressé. Nous verrons plus loin qu’à Genève, les
bases du « testament psychiatrique » ont en partie été validées par la juridiction
administrative compétente. En Europe, des modèles de testament psychiatrique
ont vu le jour dans plusieurs pays, notamment en Allemagne 38, en Autriche et
en Italie. À Genève, l’association APRES/Les Sans-Voix a élaboré avec maître
Poggia, avocat spécialisé dans les droits des patients, un testament psychia-
trique qui s’inscrit dans le cadre des dispositions légales genevoises. Mais, là
encore, il faut souligner que le « testament psychiatrique » renvoie davantage à
la logique anglo-saxonne, visant l’autonomie ou l’indépendance négociée,
logique qui insiste donc sur la possibilité de négocier sa relation médicale. Dans
ce modèle, la question de l’identité tient une grande place, d’une identité qui
renvoie au même et qui est pour tout dire anhistorique. La logique du « testa-
ment psychiatrique » est celle de la négation du changement, ou de la négocia-
tion du changement, en ce sens que le but est de revenir au même, à l’état précé-
dant la crise qui a suspendu la capacité de la personne ; de sorte que la crise n’est
pas elle-même vécue comme structurant fondamentalement la personne, ni
comme un maillon fondamental de son histoire et un moment unique, mais
comme une sorte de parenthèses qui doit changer le moins possible le moment
antérieur. Comme le souligne Suzanne Rameix, la conception latine est naturel-
lement tout autre puisqu’elle met l’accent sur l’historicité, au point qu’il faille
laisser à l’intéressé le temps de reconstruire autrement l’histoire personnelle, y
compris dans et par la crise. L’important est alors de laisser le temps à un patient
de se redéfinir soi-même, alors précisément qu’il n’est plus le même. De ce fait,
le « testament psychiatrique » est inacceptable pour de nombreux psychiatres
des pays latins. Il a pourtant l’avantage de régler en partie, du moins sur le
terrain juridique, la question de la compétence de la personne dans l’abord de la
délicate question de l’aptitude à consentir (en anglais : competence). Mais est-il
possible de prodiguer des soins avec discernement lorsque l’on se trouve lié par
un « testament » qui fige le rapport de l’intéressé à son traitement, précisément

38. « L’Irrenoffensive de Berlin, qui est un groupe de patients et d’ex patients extrêmement
actifs, a fait un gros effort pour faire connaître et mettre en application le testament
psychiatrique en publiant un modèle de testament à établir en présence d’un témoin et en
recommandant d’en envoyer des exemplaires aux médecins et établissements psychia
triques susceptibles d’entrer en ligne de compte, et de le déposer auprès d’un avocat en
le chargeant d’intervenir en cas de non respect du testament par le corps médical » (Rolf
Himmelberger, Une critique de la contrainte en psychiatrie, conférence prononcée le
19 octobre 1991 à Genève dans le cadre du symposium Médecine et contrainte Pédiatrie,
psychiatrie, gériatrie, Société suisse d’éthique biomédicale, Genève, Folio Bioéthico, 1992,
p. 18) ; voir également, Thomas S. Szasz, Das Psychiatrische Testament, mit einer
Gebrauchsanweizung von Rechtsanwalt Hubertus Rolshoven, Peter Lehmann
Antipscyhiatrieverlag, Berlin, 1987 ; et, Hubertus Rolshoven et Peter Rudel, Das formelle
Psychiatriche Testament : Gebrauchsanweizung und Mustertext, communication aux Journées
d’études européennes du Comité européen : droit, éthique et psychiatrie, Madrid,
7 9 octobre 1994.
102 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

durant la période où l’effort de négociation est déterminant pour la définition


d’une alliance réelle et d’un rapport thérapeutique entre le patient et son
médecin ? Une telle disposition ne risque-t-elle pas d’empêcher le patient de
« progresser », de se transformer, de modifier son rapport aux traitements, aux
autres et à la société, bref de s’opposer à la cure véritable, comme de dissuader
le médecin de s’efforcer d’informer le patient sur les tenants et aboutissants des
traitements par principe exclus par le « testament » et conduire par suite à une
sorte d’abandon ? Une troisième et dernière difficulté survient alors dans l’abord
du traitement et de l’hospitalisation involontaire. Si le traitement commence,
comme nous l’avons précédemment affirmé, à l’hospitalisation, l’hospitalisation
sous contrainte, fût-elle ordonnée par le juge civil, n’en constituerait pas moins
une injonction thérapeutique risquant de corrompre à tout jamais le traitement
psychiatrique ultérieur. Faut-il pour autant conclure à l’impossibilité de toute
contrainte à l’égard du malade mental et ainsi se résoudre à laisser libre cours à
la folie ?
Pour donner quelques éléments de réponse à une aussi délicate question, il
convient de revenir sur la notion de danger et de dangerosité du malade mental.

URGENCE ET DANGEROSITÉ

Distinguons d’abord trois notions : « danger », « dangereux » et enfin


« dangerosité ».
Il n’est pas inutile de rappeler ici l’étymologie du terme « danger ».
« Danger » vient du latin dominarium, lequel renvoie à dominus, maître. L’idée
sous-jacente est donc que la domination, la puissance et le pouvoir sont la source
du danger, d’où l’idée d’être à la merci de quelqu’un ou hors de son pouvoir, de
ses atteintes. Le dangier (XIIe siècle) désigne encore le péril couru par suite d’une
domination arbitraire quelconque, mais il renvoie également à toutes sortes de
périls ou de risques. Le danger est ainsi étroitement associé, du moins dans les
pays latins, à la situation de celui qui se trouve sous l’emprise d’une puissance
qui lui est étrangère. L’adjectif « dangereux » ouvre dès lors sur une polysémie.
Du point de vue d’ego, un individu – et pas forcément celui qui le domine –
peut être dangereux. Il peut en outre être dangereux pour la personne de se
placer dans une situation déterminée, où elle sera sous une domination
arbitraire, de sorte que sa propre velléité à s’y trouver peut représenter pour elle
un danger. L’individu peut devenir dangereux pour lui-même s’il ne parvient
pas à réfréner une telle tendance.
Du point de vue temporel, l’adjectif « dangereux » ouvre encore sur la
polysémie. En effet, la nature même du danger peut être actuelle comme elle
peut n’être que potentielle, de sorte que le danger peut être présent ou à venir.
Lorsqu’on dit qu’une personne est dangereuse ou qu’une situation est dangereuse
pour soi ou pour tel autre, cela signifie que le danger est actuel ou qu’il a toute
chance de survenir dans un avenir proche ou plus ou moins lointain, selon les
circonstances du moment. Tout dépend précisément du contexte, donc des
circonstances, lesquelles permettent seules d’évaluer la réalité du danger à un
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 103

instant donné. C’est d’ailleurs pourquoi, en droit administratif français, l’énoncé


des circonstances de fait, par les arrêtés préfectoraux de placement ou d’hospi-
talisation d’office, revêt une importance primordiale pour la sauvegarde des
libertés, et a été l’objet d’une lutte singulière du Groupe Information Asiles devant
les juridictions administratives pour obtenir que ces circonstances figurent,
précisément et expressément, dans le corps même des arrêtés.
Le concept de « dangerosité » renvoie, en revanche, à la qualité de ce qui est
dangereux, et donc, à la source du danger. Aussi, quand on parle de « dangero-
sité du malade mental », rabat-on sur lui et sur sa pathologie la source du
danger, tout comme au Moyen Âge ou dans les temps plus anciens on l’aurait
rabattu sur le détenteur d’un pouvoir ou d’une puissance jugés arbitraires. En
outre, la notion de dangerosité contient un élément prédictif. Le danger est ainsi
contenu potentiellement dans l’individu ou la situation qui en est la source,
même lorsque le danger ne se manifeste pas de façon actuelle 39.
Un certain nombre d’acteurs de la santé mentale font cependant remarquer
que la dangerosité du malade mental n’existe pas, ou bien encore que les
malades mentaux ne sont pas plus dangereux que quiconque. Ils auraient même
tendance à être moins dangereux que le commun des mortels. Ils ne commettent
pas de violences plus graves, ni d’actes délictueux plus fréquents que les
personnes jugées saines d’esprit 40. D’autres ont encore pu soutenir qu’il n’y a pas
de malades mentaux dangereux, mais seulement des situations dangereuses,
mettant en péril l’intéressé ou provoquant chez lui des réactions inappropriées.
Il est fort probable qu’il en soit ainsi, bien que la comparaison paraisse assez
illusoire. Combien y a-t-il, en effet, dans les pays développés, de supposés fous
laissés sans traitement et déambulant dans la nature ou la rue ? Et combien de
personnes commettent des crimes ou des délits parce que certains traitements
ont levé leurs inhibitions ? Faute de pouvoir répondre à ces questions, l’on voit
mal comment on pourrait répondre catégoriquement à la première d’entre elles.
Il est en tout cas pour le moins douteux que cette sorte de danger puisse réelle-
ment être prédit de façon objective. La notion de « dangerosité du malade
mental » pourrait bien être, malgré l’avis des experts qui ne cessent de se
prononcer en ce domaine, une notion purement et simplement vide. Force est
cependant de remarquer que l’acte dangereux de certains malades mentaux,

39. Huw Richards a analysé les diverses définitions du « danger », de l’« état dangereux »
et de la « dangerosité », dans la littérature psychiatrique européenne (« À propos d’un
concept qu’on ne trouve pas dans la législation écossaise : la “dangerosité” dans la déten
tion civile et ses modes d’appel », communication aux IIes Journées de l’association
Accueils, Paris, 29 30 septembre 1989 ; voir également Michel Foucault, « L’évolution de
la notion d’“individu dangereux” dans la psychiatrie légale », Déviance et société, Genève,
1981 ; 5 (4), p. 416 422).
40. Voir notamment Boker W. et Hafner H., Gewalten Geistesgestörter eine
Psychiatrihepidemiologisches Untersuchung, 1973 ; Montandon C. et Harding T., « The relia
libility dangerousness assessments. A decision making exercise », Brit J. Psychiatr., 1984,
144, p. 149 155 ; Pouget R. et Costeja J. M., « eLa Dangerosité », Congrès de psychiatrie et
de neurologie de langue française, LXXXVI session, Bordeaux, 15 19 juin 1987, Paris,
Masson, 1988.
104 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

débouchant sur un délit ou un crime prévus et réprimés par la loi, n’est pas de
même nature que l’acte d’un criminel ou d’un délinquant que réprime le droit
pénal. La rationalité de l’intentionnalité, voire l’intentionnalité elle-même, peut
parfois manquer au premier, cependant qu’elle se retrouve toujours chez le
second, ou du moins peut-elle être repérée comme telle par l’entourage social,
faute de quoi toute sanction de l’auteur de l’acte devient impossible. À vrai dire,
il s’agit souvent, ici, de nuances. Et il se pourrait bien que la conception classique
exclue l’intentionnalité de l’acte et sa rationalité chez le malade mental par
simple commodité, à l’issue d’un réductionnisme illégitime. Il est en effet aisé de
juger quelqu’un responsable d’un crime ou d’un délit lorsqu’on a pu établir
clairement l’intention délictueuse, donc la conscience de transgresser la norme
sociale, et lorsqu’un mobile a pu être clairement identifié ; ce qui permet de
rapporter l’acte à un intérêt personnel, comme à un profit espéré, tant sur le plan
matériel qu’affectif. Or, ce qui effraie la pensée commune est l’acte survenant
sans raison apparente et qui, de ce fait, désigne habituellement la folie ; acte
d’autant plus redouté qu’il est, par nature, imprévisible. En effet, comment
pourrait-on prévoir ce qui échappe à la raison ? Ainsi, un individu plus ou
moins perturbé mentalement agressera-t-il « sans raison » une personne dans le
métro, qui ne lui a pourtant rien fait et qu’il ne connaît même pas. La psycho-
logie clinique révèle toutefois que cette absence de raison n’est souvent qu’une
fiction, de même que l’absence de conscience de transgresser un interdit.
Habituellement, la victime n’est précisément pas prise au hasard. Elle n’est pas
non plus totalement inconnue de l’agresseur. Elle est en vérité souvent le
support d’une cristallisation – une représentation, si ce n’est même, pour l’inté-
ressé, une incarnation – et en tout cas le support d’une projection de ce qui peut
être honni ou conçu comme un obstacle à surmonter, à franchir ou à détruire. Et
si la raison de l’intéressé n’est pas aisément accessible à l’observateur extérieur,
non plus d’ailleurs qu’à la victime, voire à l’intéressé lui-même, c’est néanmoins
souvent par abus que l’on conclut à la démence. Les rapports d’expertise
mentale sont d’ailleurs à ce sujet extrêmement pauvres dans l’éclaircissement du
lien pouvant exister entre la rationalité propre à l’auteur de l’acte et le choix de
sa victime. Il est vrai que l’objet du rapport d’expertise n’est pas tant de révéler
cette raison que d’exclure ce type de rationalité du champ de la raison, et de
poser la démence de la personne comme excuse absolutoire. Il n’en demeure pas
moins que la prise en considération de ce type de rationalité pose problème. Elle
ne semble pas de nature à exonérer l’intéressé de toute sanction, ni de la respon-
sabilité de son acte, mais simplement de nature à moduler la peine. Dans toute
l’Europe, un grand nombre de psychiatres désapprouvent de plus en plus le
constat d’irresponsabilité pénale du malade mental, qui s’oppose, bien souvent,
à la structuration du sujet. L’accès à la sanction peut, en effet, être déterminant
dans la structuration de la personnalité. Et l’absence de peine peut être un
obstacle à cette structuration. Le combat mené par A. B. 41 contre le constat de

41. Voir notamment, décision de la Commission européenne des droits de l’homme, du


19 mai 1995, requête n° 18578/91, A. B. c/France.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 105

démence et d’irresponsabilité dont il fut l’objet est à ce propos exemplaire, parce


qu’il tend à démontrer qu’il ne saurait y avoir de cure psychiatrique sans recon-
naissance de cette responsabilité personnelle qui se fonde sur une rationalité
particulière, si ce n’est singulière, laquelle, pour n’être point universelle, n’en est
pas pour autant nulle ou aberrante 42. Pour peu que l’on s’efforce de l’entendre, il
n’est pas exclu d’en comprendre le sens et les motifs et, par suite, d’en déterminer
la logique, si ce n’est le système ; base à partir de laquelle il peut être possible de
juger de la responsabilité individuelle, fondement de toute humanité.
Bref, l’on voit qu’il n’est guère possible de réduire la dangerosité du malade
mental à la dangerosité de n’importe quel délinquant ou criminel, mais qu’il ne
paraît pas davantage pertinent de vouloir réduire à une rationalité unique tout
délit ou crime. Cette attitude réductionniste n’est en réalité guère raisonnable,
quand bien même elle aurait la raison pour support. Faire la part des choses est
bien sûr extrêmement délicat, et il n’appartient pas tant au juge qu’au procès de
la faire. Aussi est-il particulièrement grave de refuser l’accès à son procès au
délinquant ou criminel, sous prétexte qu’il aurait agi sous l’emprise de la
démence. C’est bien le sens de la protestation de A. B. qui s’insurge contre le fait
qu’on ne lui a pas permis d’exposer ses raisons, pour délirantes qu’elles aient pu
paraître au premier abord, et de revendiquer sa part de responsabilité, comme
de définir celle qu’il attribue à la société et à sa famille dans l’acte qui lui était
reproché. « Le destin du non-lieu, écrit Louis Althusser, c’est en effet la pierre
tombale du silence 43. »
L’on voit que les notions de danger et de dangerosité sont, en réalité, très
pauvres, car elles ne sont pas susceptibles de rendre compte de la richesse des
situations et des expériences parmi lesquelles un danger particulier se manifeste
et où une pathologie mentale entre en jeu. Elles ne permettent pas de faire le
procès de cette dynamique qui finit par constituer le danger. C’est d’ailleurs par
pure commodité qu’une fois de plus, on a, dans la pratique, recours à de telles
notions ; rares, en effet, sont les législations qui en matière d’internement
psychiatrique se réfèrent expressément à la notion de danger, et plus rares encore
sont celles qui renvoient à la dangerosité de l’intéressé. Même la législation
française du 30 juin 1838, loi de sûreté et d’assistance par excellence, qui assure
la prise en charge de la dangerosité sociale du malade mental, ne parle pas
expressément de danger, ni de dangerosité dans la prise en charge habituelle de
l’aliéné, placé en dehors de tout consentement. Au titre de l’ancien placement
d’office, cette loi ne concernait que les personnes dont l’état d’aliénation compro-
mettrait l’ordre public ou la sûreté des personnes. Ce n’est qu’en cas d’urgence que le
législateur du 30 juin 1838 parlait de danger imminent, attesté par un certificat
médical ou la notoriété publique. Il n’en demeure pas moins qu’implicitement du
moins, la notion de danger n’a cessé d’avoir une place centrale en droit français,
car la législation psychiatrique française dérive directement du traitement des
malades mentaux criminels ou délinquants. Certes, la loi du 30 juin 1838 ne

42. Concernant cette quête en responsabilité, l’on se reportera encore à Serge Ferraton,
Ferraton, le fou, l’assassin, Paris, Solin, 1978.
43. Louis Althusser, L’Avenir dure longtemps, Paris, Stock/IMEC, 1992, p. 15.
106 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

faisait-elle intervenir la notion de danger pour l’ordre public ou la sûreté des


personnes qu’en cas de placement d’office et demeurait-elle muette sur le sujet
en cas de « placement volontaire », c’est-à-dire à la demande d’un tiers ; mais
c’est dans la mesure où le droit du siècle dernier entendait maintenir, et même
renforcer, ou à tout le moins confirmer le droit des familles, lesquelles, face à
l’aliéné, conservaient le droit, si ce n’est le devoir, de pourvoir à ses besoins et
de prendre toute mesure utile. La famille ou l’entourage recevaient ainsi le
pouvoir de provoquer la séquestration de l’aliéné. En ce sens, le dément, pris en
charge et assisté, ne pouvait représenter quelque danger que ce soit. Un danger
ne pouvait apparaître que pour l’aliéné, délaissé par sa famille ou son entou-
rage, divaguant sur la voie publique, source de scandales, et susceptible, en
raison de sa divagation, de se livrer de nouveau à quelques crimes ou délits ne
pouvant être sanctionnés, car ces actes conduisaient à la mise en œuvre d’un
nouvel article 64 du Code pénal. C’est donc pour répondre à cette situation
particulière qu’en 1838, l’administration préfectorale reçut le pouvoir de placer
d’office ces personnes. Le danger dont il était question n’était pas n’importe quel
danger, mais celui résultant de l’abandon du dément à son triste sort par un
entourage indifférent ou inconscient des risques qu’il y avait à laisser un tel
individu libre de circuler sans aucune entrave. La loi du 30 juin 1838 renvoyait
donc plus encore à la notion de risque. Le législateur de 1838 recourait d’ailleurs
au conditionnel, forme définissant le danger comme un risque potentiel d’un
acte prévisible à venir, mais n’ayant pas encore connu de début d’exécution.
Avec la réforme du 27 juin 1990, la logique est tout autre. Le régime de l’hospita-
lisation à la demande d’un tiers et celui de l’hospitalisation d’office renvoient à des
situations radicalement différentes. L’hospitalisation à la demande d’un tiers
suppose, d’une part que l’état de santé de la personne nécessite du point de vue
médical la mise en œuvre de traitements particuliers, d’autre part que ces traite-
ments ne puissent être administrés que dans un cadre hospitalier, sous
surveillance constante. Enfin, il faut encore que les troubles de la personne
rendent impossible son consentement. À ce stade de l’article L. 3212-1 nouveau
du code de la santé publique, rien n’est dit de la situation de danger éventuelle-
ment en cause, car le législateur français n’a pas cru devoir préciser que cette
modalité d’admission sous contrainte ne serait légitime que si le retard dans la
mise en œuvre d’un tel traitement comportait un risque quelconque pour la
santé de l’intéressé ou plus encore pourrait conduire à une détérioration de ses
facultés mentales, voire mettre en cause sa sécurité ou sa vie même. Ce sont
pourtant ces considérations qui sont prises en compte par la législation britan-
nique en matière de maintien pour traitement, comme par la loi belge lors de
tout placement judiciaire, ainsi que par le TSO italien, lequel renvoie expressé-
ment, nous l’avons vu, à la notion d’urgence. En ce sens, la législation française
instaure une contrainte de soin bien plus large que les législations belge, britan-
nique ou italienne. Au niveau de l’admission sous HDT (hospitalisation à la
demande d’un tiers), le législateur français n’aborde la question du danger
qu’au titre précisément de l’urgence. L’article L. 3212-3 nouveau du code de la
santé publique dispose ainsi : « À titre exceptionnel et en cas de péril imminent
pour la santé du malade dûment constaté par le médecin, le directeur de l’établis-
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 107

sement pourra prononcer l’admission au vu d’un seul certificat médical émanant


éventuellement d’un médecin exerçant dans l’établissement d’accueil. » Le
danger ici retenu est donc celui exclusif du péril imminent pour la santé de l’inté-
ressé. La dangerosité sociale est d’emblée exclue du cadre de l’HDT, même en cas
d’admission en urgence. En revanche, les dispositions relatives à l’hospitalisa-
tion d’office telles qu’elles résultent de la réforme du 27 juin 1990, qui confie des
pouvoirs discrétionnaires aux préfets des départements, donc à l’Adminis-
tration, considèrent des situations d’une tout autre nature et un danger tout à
fait particulier. La jurisprudence administrative a ainsi établi que les disposi-
tions de l’article L. 3213-1 nouveau du code de la santé publique, relatif à l’hos-
pitalisation d’office, doivent s’appliquer indépendamment de celles définies à
l’article L. 3212-1 au titre de l’hospitalisation à la demande d’un tiers. Or, le
nouvel article L. 3213-1 dudit code ne renvoie ni à la nécessité de mettre en
œuvre un traitement particulier – et moins encore un traitement qui, par nature,
suppose une hospitalisation et une surveillance médicale constante –, ni à
l’impossibilité d’obtenir le consentement de l’intéressé. L’article L. 3213-1 ne
retient qu’une seule condition : que les troubles mentaux de la personne compro-
mettent l’ordre public ou la sûreté des personnes. Il ne s’agit donc plus de se substi-
tuer à un entourage défaillant et de se placer, par suite, dans une logique de la
subsidiarité. Il s’agit d’intervenir dans une situation spécifique : celle de l’ordre
public ou de la sûreté des personnes compromis par les troubles mentaux du
malade. Il ne s’agit pas davantage d’éviter un passage à l’acte et de répondre à
un simple risque, mais de prendre des mesures de sûreté pour mettre fin à un
acte qui compromet l’ordre public ou ladite sûreté, d’où l’emploi du présent de
l’indicatif en lieu et place du conditionnel figurant à l’ancien article L. 343 du
CSP, issu de la loi du 30 juin 1838. Or, qu’est-ce qu’un acte compromettant l’ordre
public ou la sûreté des personnes, si ce n’est un acte entrant habituellement dans
la catégorie des délits ou des crimes, définis par le Code pénal ? L’on retiendra
surtout que, dans le cadre de l’hospitalisation d’office, le législateur français n’a
pas cru devoir articuler cette nécessaire réponse au danger pour autrui, aux
particularités propres du traitement et de sa nécessité, ouvrant ainsi la porte au
plus grand arbitraire de l’action administrative, déjà singulièrement grand en ce
domaine. C’est toutefois par abus et commodité que les autorités parlent
couramment dans les arrêtés de placement ou d’hospitalisation d’office, comme
on parle dans les décisions judiciaires ayant trait à une demande de sortie de
danger pour lui-même ou autrui, car, on l’a vu, la loi n’emploie pas une telle termi-
nologie, mais évoque soit un état d’aliénation qui compromettrait l’ordre public ou la
sûreté des personnes (loi du 30 juin 1838), soit des troubles mentaux qui compromet-
tent l’ordre public ou la sûreté des personnes (loi du 27 juin 1990), ce qui renvoie
donc davantage à la notion de risque ou d’actes particuliers et appelle, par suite,
une détermination relativement fine des circonstances de l’espèce, lesquelles
doivent d’ailleurs être énoncées avec précision depuis la réforme du 27 juin 1990
(art. L. 3213-1 nouveau du CSP).
En revanche, le canton de Genève n’autorise l’atteinte à la liberté indivi-
duelle en raison des troubles mentaux de la personne que si son état constitue un
danger grave pour lui-même ou pour autrui. Il faut en outre ajouter que l’on doit
108 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

pouvoir démontrer qu’un traitement et des soins dans un établissement psychiatrique


s’avèrent nécessaires 44. La restriction est donc double puisqu’il faut non seulement
un danger pour l’intéressé ou autrui, mais encore un danger grave. En outre, le
danger pour l’ordre public, comme pour les tiers, se trouve écarté.
Si de leur côté, les promoteurs de la réforme italienne de 1978 ont voulu
rompre avec le couple dangerosité/incapacité du malade mental, au profit de la
notion d’accès aux soins, en tenant compte du fait que les particularités mêmes
de la pathologie mentale pouvaient, dans certains cas, être un obstacle à un tel
accès, force est de reconnaître que la notion de danger ne saurait être considérée
comme totalement absente du droit sanitaire italien. Ainsi, le TSO ne peut-il
déboucher sur l’hospitalisation que si la nature du trouble mental en question néces-
site des interventions thérapeutiques d’urgence [...] et si les conditions et les circons-
tances ne permettent pas de prendre à temps les mesures sanitaires extra-hospitalières
opportunes et appropriées. Or, à quoi renvoie ce type de situation si ce n’est préci-
sément à un danger ? Danger qui pourrait se traduire par la mise en jeu de la
santé de l’intéressé, voire de sa vie, si l’intervention se trouvait différée. Ce
faisant, la loi 180/1978 exclut bien de son domaine la dangerosité sociale du
malade mental, et notamment le danger pour autrui, en ramenant les consé-
quences fâcheuses du comportement de la personne, et de l’éventuel défaut
d’intervention, sur l’intéressé lui-même et sa santé. Comme le note d’ailleurs
Maria-Grazia Giannichedda, le TSO entend répondre « au risque qui, en psychia-
trie, est structurel du fait que la souffrance psychique s’associe, plus ou moins
souvent, à des comportements antisociaux, ou susceptibles d’être perçus comme
tels, et à des formes de grave indigence et/ou de perte grave de la contractualité
sociale 45 ». Il s’agit donc d’éviter l’expression de comportements antisociaux du
malade qui pourraient conduire à son exclusion par le corps social ou, à tout le
moins, d’éviter l’expression ou plus exactement le développement critique de
comportements qui pourraient être perçus comme antisociaux par l’entourage,
comme d’éviter la déchéance tant sociale que personnelle de l’intéressé. Bref, ne
s’agit-il pas, en fait, d’éviter que personne ne se place en situation de danger ?
Ainsi la législation italienne traite-t-elle la contrainte sous l’angle du danger
pour soi-même que l’intéressé fait courir à sa propre personne, soit directement
par son attitude, et notamment par son refus de soin, soit indirectement par les
réactions induites de son entourage vis-à-vis d’un comportement jugé asocial.
Si l’Italie a pourtant tendu à s’éloigner de la question de la dangerosité et si
de nombreux psychiatres français souhaiteraient pouvoir faire de même, il n’est
pas certain qu’elle y soit réellement parvenue. Force est, de plus, de rappeler
que, comme l’ensemble des pays européens, la France exceptée, elle réserve un
placement judiciaire des médico-légaux, en prenant tout particulièrement en
considération la question de la dangerosité sociale du malade mental délinquant
ou criminel. Cette judiciarisation du placement des médico-légaux est en réalité

44. Art. 24 de la loi du 7 décembre 1979 sur le régime des personnes atteintes d’affections
mentales et sur la surveillance des établissements psychiatriques.
45. Claude Louzoun, 1992, p. 161.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 109

fort ancienne en Italie puisqu’elle remonte à 1876 et a été légalisée en 1891. En


vérité, le législateur italien considère, comme la plupart de ses homologues
européens, que la prise en considération des troubles mentaux dans le cadre du
traitement pénal des crimes et délits constitue un cas particulier auquel il
convient de répondre par la mise en place d’une procédure spécifique, si
possible adaptée à la situation en cause. Le Code pénal italien, dit code Rocco,
approuvé le 19 octobre 1930, demeure pratiquement inchangé, malgré la
réforme partielle résultant de l’article 31 de la loi n° 663 du 10 octobre 1986, et
malgré la réforme du Code de procédure pénale du 24 octobre 1989. L’article 202
du Code pénal italien prévoit que des mesures de sûreté peuvent être prises à
l’encontre des personnes jugées dangereuses ayant commis un délit ou un crime.
Au titre de l’article 203, est socialement dangereuse la personne éventuellement
non punissable et à qui un délit ou un crime ne saurait être imputé, mais ayant
toutefois commis un tel acte, alors que le risque de récidive demeure probable.
La législation pénale italienne conduit donc à l’évaluation de la qualité de
personne socialement dangereuse, qualité qui peut n’être que présumée, et qui
n’a pas besoin d’être avérée pour légitimer la mesure de sûreté. En droit pénal
italien, la présomption de dangerosité est possible à l’encontre de toute
personne ayant commis un acte criminel ou délictueux – dix ans plus tôt s’il
s’agit d’un malade mental, et cinq ans plus tôt dans tous les autres cas. Au titre
de la dangerosité sociale, la maladie mentale constitue donc une circonstance aggravante
en Italie, puisqu’elle double le délai au-delà duquel la présomption de dangero-
sité ne peut plus s’appliquer, non plus que la mesure de sûreté. Par ailleurs, le
jugement de dangerosité sociale débouche, en l’espèce, sur une mesure d’inter-
nement en hôpital psychiatrique judiciaire, où les conditions de vie et d’hospi-
talisation ont pu être vigoureusement dénoncées 46.
La loi 180/1978, qui a supprimé certains articles du Code pénal, a précisé-
ment laissé en vigueur les dispositions relatives à l’internement en hôpital
psychiatrique judiciaire. Seule modification apportée ici par la Cour constitu-
tionnelle italienne 47 : toute personne, objet d’une telle mesure d’internement
prononcée à l’issue de son procès pénal et à titre de substitution de peine, peut
demander le réexamen de sa situation et la révocation de la mesure d’interne-
ment, laquelle comportait précédemment une durée d’hospitalisation forcée
incompressible de deux ans en services spéciaux. En 1981, il y avait ainsi 1 783
personnes internées sous ce régime, pour toute l’Italie, soit plus du double de la
population des UMD françaises (unités pour malades difficiles) qui, de surcroît,
n’accueillent pas que des médico-légaux, mais également des patients n’ayant
commis aucun crime ni aucun délit, mais qui perturbent le fonctionnement des
autres services. L’article 89 de la loi italienne de 1930 apporte cependant une
pondération en prévoyant seulement une diminution de peine pour le délin-
quant ou le criminel atteints d’un simple « dérèglement mental partiel », notion

46. Voir notamment le rapport de l’Association pour la prévention de la torture, exercice


1992.
47. Voir l’arrêt n° 110 du 13 avril 1974.
110 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

qui, en droit français, renverrait à celle de circonstances atténuantes, également


mise en œuvre à partir de 1905 dans l’Hexagone.
Le droit britannique repose quant à lui, nous l’avons vu, sur la notion
d’« urgente nécessité » à traiter la personne souffrant d’un trouble mental. La
mesure prise est conçue comme intervenant dans l’intérêt de la santé ou de la
sûreté de l’intéressé. Elle peut encore viser la protection d’autrui. L’association
de l’urgence et de la nécessité de l’intervention pour la santé ou la sûreté de
l’intéressé, voire pour assurer la protection d’autrui, renvoie en définitive à la
notion de danger, puisque l’absence d’intervention débouche sur un risque de
voir se dégrader la santé de la personne ou sur la mise en cause de sa sûreté ou
de celle d’un tiers. C’est d’ailleurs une particularité de l’ensemble des droits
nationaux que de renvoyer de façon implicite ou explicite, sous couvert de
traitement de l’urgence, à la notion de danger. D’un danger qui ne renvoie pas
seulement à l’intéressé, mais bien davantage à des circonstances particulières,
donc à une situation imposant une intervention rapide pour faire cesser un
risque quelconque, soit pour la personne, soit pour autrui.
Peut-on d’ailleurs concevoir en psychiatrie une situation d’urgence qui ne
renverrait pas à ces notions de risque ou de danger ? Et tout d’abord, qu’est-ce
que l’urgence en psychiatrie ?
Si les nécessités de préserver l’ordre public et la sûreté des personnes
imposent souvent une intervention rapide renvoyant à la notion d’urgence, il
n’est pas certain, en revanche, que la clinique psychiatrique se satisfasse
toujours d’un tel critère, car la réponse précipitée à une situation de crise n’est
pas forcément, au niveau clinique, la plus appropriée à la question posée par la
maladie mentale, laquelle suppose bien plus souvent la possibilité de se donner
le temps d’intervenir, de façon adéquate, et en un temps donné, qui peut ne pas
être celui immédiat de la crise et qui, en tout cas, peut nécessiter la mise en
œuvre d’autres mesures que celles résultant des exigences de la sûreté.
Les juristes assimilent plus volontiers les notions d’urgence et de danger,
précisément parce qu’ils visent essentiellement la sûreté des personnes, voire
l’ordre public. Cyril Clément a eu l’occasion de faire le point sur cette question
dans l’abord de la jurisprudence française relative au principe du consentement
en droit médical et hospitalier 48. L’on notera au passage, à la lecture de l’extrait
ci-dessous, l’absence de toute référence à une quelconque jurisprudence concer-
nant le domaine psychiatrique ; en effet, et aussi bizarre que cela paraisse, il n’y
en a pas, tant le droit est, à ce sujet, demeuré inaccessible, malgré la place
centrale que revêt la question du consentement en psychiatrie, et ce n’est pas
l’un des moindres paradoxes. Cyril Clément s’interroge ainsi en juriste : « La
question se pose tout d’abord de savoir ce qu’est l’urgence. À la lecture de la
jurisprudence, on peut dire que l’urgence s’entend au sens de danger.
Autrement dit, il y a urgence lorsque la vie d’un homme est menacée. Là encore

48. C. Clément, « Quelques propos sur le principe du consentement en droit médical et


hospitalier », Les Petites Affiches, 24 juin 1996, n° 76, p. 6 10. Voir également Jean Marie
Clément et Cyril Clément, Les Principales décisions de la jurisprudence hospitalière, Paris,
Berger Levrault, 1995.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 111

– il faut s’en féliciter – les juridictions suprêmes des deux ordres ont des
positions convergentes (CE, 19 mai 1983, Moudjahed, Leb. tables décennales, p. 5596
et Cass. civ. 1re, 11 octobre 1988, Mme D. c/Le Sou médical, JCP 1989. II. 21358, note
Dorsner-Dolivet). Il faut toutefois préciser qu’il doit s’agir d’un danger immédiat.
Par conséquent, le médecin qui exerce son art en dehors du consentement alors
que le danger n’est que futur, voire éventuel, commet une faute. Il faut donc en
déduire que la notion d’urgence est strictement entendue par les juges. Ils s’en
tiennent à une “nécessité évidente” comme le souligne Mme Dorsner-Dolivet
dans sa note précitée. Et il faut s’en réjouir car – on ne le répétera jamais assez –
c’est le respect de la personne humaine qui est en jeu. Une jurisprudence récente
n’emploie pas le terme urgence mais, en vérité, c’est bien de cela dont il s’agit.
Le juge use d’une périphrase : “En l’absence d’alternative thérapeutique et de
la nécessité vitale...” (CAA de Bordeaux, 11 juin 1991, Consorts Guignard, req.
n° 90BX00005 [...]). Peut-être serait-elle plus explicite ? On peut l’admettre.
Enfin, lorsque le patient a consenti à un tel acte médical avec un protocole bien
déterminé, tout changement dans celui-ci n’étant pas justifié par l’urgence est
constitutif d’une faute (CE, 17 février 1988, Mme Morette-Bourny, Leb, p. 73) 49. »
L’on voit qu’avec l’arrêt de la cour administrative d’appel de Bordeaux dans
l’affaire des consorts Guignard, on n’est plus très éloigné des critères retenus par
le législateur italien de 1978 en matière d’hospitalisation sous le régime du
« traitement sanitaire obligatoire ».
La nouvelle loi polonaise de 1994, qui comble le vide juridique maintenu
jusqu’alors en ce domaine et organise un contrôle systématique des mesures de
placement par le juge des tutelles, retient la notion de danger imminent pour la
vie du patient ou pour la vie ou la santé d’autrui, en cas d’admission en urgence.
Elle n’autorise ensuite le maintien en internement qu’à la double condition de
l’existence d’une maladie mentale et d’une détérioration de la santé mentale du
patient ou son incapacité à assurer lui-même les besoins vitaux de son existence.
Ainsi, le droit polonais ne retient-il que la notion de danger pour soi pour justi-
fier un tel maintien et réserve-t-il une place essentielle à l’appréciation de la
capacité de la personne à assurer elle-même sa survie pour déterminer le niveau
de contrainte.
La loi belge du 26 juin 1990 se réfère quant à elle expressément, on le sait,
à celle du 1er juillet 1964 dite de « défense sociale à l’égard des anormaux et
des délinquants d’habitude » (art. 1er de la loi du 26 juin 1990). Le danger – si
ce n’est la dangerosité sociale du malade – est donc ici clairement affirmé
comme référence centrale de la loi « relative à la protection de la personne des
malades mentaux ». Les motifs de sûreté sont cependant étroitement limités à
« une menace grave pour la vie ou l’intégrité d’autrui », ou bien encore au
péril pour la santé et la sécurité de l’intéressé ; ces deux dernières conditions
sont cumulatives et non plus seulement alternatives. L’atteinte aux seuls
biens ou à l’ordre public du fait du trouble mental n’autorise plus l’interne-
ment.

49. Ibid., p. 10.


112 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Certaines législations récentes des pays européens sont encore revenues


récemment sur cette notion de dangerosité du malade mental pour mieux
l’affirmer, la préciser et l’approfondir 50.
L’arrêt Winterwerp contre Pays-Bas, du 24 octobre 1979 de la Cour
européenne des droits de l’homme, n’a fait, en Hollande, que renforcer cette
tendance. Cet arrêt a amené la Cour de cassation néerlandaise à introduire, dès
1982, le critère du danger comme nécessaire motif de l’internement psychia-
trique en plus, bien sûr, de l’existence de troubles mentaux. La Cour de cassa-
tion considéra notamment que le fait que la santé mentale de la personne risquait de
s’aggraver sérieusement en cas de sortie était insuffisant pour justifier son maintien en
internement, dès lors que sa santé physique ne risquait pas d’être compromise. Depuis,
plusieurs arrêts précisent les trois catégories de danger généralement
invoquées : le danger pour soi-même, le danger pour autrui, le danger pour la
sûreté des personnes et des biens. Mais, on l’a vu, du point de vu du juriste
néerlandais, l’aggravation de la santé mentale de la personne ne constitue pas
toujours un réel danger pour l’intéressé, tant qu’elle ne compromet pas sa santé
physique et, par suite, qu’elle ne porte pas atteinte à sa sûreté. Pour la Cour de
cassation néerlandaise, la forte diminution de chances de guérison sur le plan
psychiatrique ne saurait être vue comme un « danger que l’intéressé représente
pour lui-même ». Également après vingt ans de débat, ce mouvement de remise
en cause, qui renvoie expressément à la notion de danger, aboutit en Hollande à
la réforme de janvier 1994, de la vieille loi de 1884 sous l’empire de laquelle
M. Winterwerp s’était trouvé placé. Ginneken 51 cite par ailleurs un singulier
arrêt de cette même cour ayant considéré comme justifié l’internement d’un
psychotique qui, troublant la nuit la paix de son voisinage, s’exposait à la bruta-
lité de celui-ci. À cette occasion, elle retint la notion de « danger pour lui-même »
que faisait courir l’intéressé en raison de son comportement. Le TSO italien, on l’a
vu, n’est pas opposé à une telle logique puisqu’il permet à certains praticiens de
prendre en considération non seulement les comportements antisociaux associés
à la souffrance psychique, mais encore ceux susceptibles d’être perçus comme
tels par l’entourage, ainsi que la perte grave de la contractualité sociale. Cette
solution paraît néanmoins surprenante. Cette situation n’est pourtant pas excep-
tionnelle, bien que la solution retenue par les juristes diffère d’un pays à l’autre.
Prenons un exemple français : Mlle Marie-Antoinette Boucheras, opposée à la
chasse, se retrouva en conflit avec des voisins qui n’hésitaient pas à venir chasser
sur ses terres. Elle fut internée en placement d’office, par arrêté du maire de
Sauviat, puis du préfet du Puy-de-Dôme, afin d’assurer sa sécurité personnelle,
les chasseurs n’hésitant plus à tirer dans ses volets pour la faire taire. Elle obtint
sa sortie deux ans plus tard, du président du Tribunal de grande instance de

50. Voir à ce sujet Thomaïs Douraki, « Dangerosité, traitement psychiatrique et


Convention des droits de l’homme », Revue internationale de criminologie et de police
technique, Genève, 1994, 4.
51. PPJN Ginneken, « La notion de danger comme condition exigée à l’hospitalisation
contrainte dans un hôpital psychiatrique aux Pays Bas », Cahiers Pollen, 1995, 5 6,
p. 21 24.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 113

Clermont-Ferrand par ordonnance du 10 novembre 1987. Celui-ci rappela que si


la loi française du 30 juin 1838 est une loi de sûreté et d’assistance, elle n’a cepen-
dant pas pour objet de prévenir, par l’internement, les violences qu’une
personne pourrait subir à la suite de la réaction de son entourage à sa propre
attitude provocatrice.
Une ordonnance du vice-président du Tribunal de grande instance de
Rennes 52 mérite également d’être citée. Elle concerne une personne dont le certi-
ficat de placement mentionnait « un état d’agitation avec menaces de mort
verbales, coups de poing, menaces de coups de couteau vis-à-vis de ses proches...
ce malade présentant des troubles psychiatriques le rendant dangereux pour
l’ordre public et la sécurité des personnes ». Pour ordonner la sortie immédiate,
le magistrat constate que dans le certificat de vingt-quatre heures, « il a été noté
que M. X. était conscient de la nécessité de son hospitalisation ». Puis il poursuit :
Attendu que cette mention établit que, abstraction faite de tout diagnostic médical, l’état
d’agitation de M. X. avait disparu dans les vingt-quatre heures et que sa conscience se
trouvait suffisamment empreinte de lucidité pour que l’on en déduise dès (le jour de la
prise de l’arrêté préfectoral de placement) que l’ordre public était moins menacé
qu’antérieurement par un malade ayant recouvré un certain degré de conscience ;
Attendu que depuis cette date, il n’a été établie aucune étude médicale approfondie
permettant d’une part de poser un diagnostic certain de maladie mentale évolutive,
d’autre part de concrétiser un état de dangerosité évident qui, au sens de l’article L. 342
du code de la santé publique, pourrait justifier le maintien de la mesure afin d’éviter que
ne soit de nouveau compromis l’ordre public ou la sûreté des personnes ;
Attendu cependant que la mesure de placement d’office est une mesure grave qui ne
peut être confondue avec toute autre mesure de protection ou de traitement médical tel
le placement sous tutelle ou le placement consenti, à objet curatif ;
Qu’il importe donc de caractériser très précisément les éléments médicaux qui sont
de nature à convaincre du caractère inévitable de la contrainte imposée ;
[...]
Qu’il se déduit enfin de la teneur de l’avis médical que la dangerosité de M. X. est
dénoncée en réalité comme un risque virtuel découlant de l’environnement de ce dernier,
potentiellement conflictuel, avec notamment ses proches parents ;
Attendu qu’ainsi cerné le risque doit être tenu à la fois pour permanent mais sans
lien direct avec la nécessité d’un traitement qui devrait être assuré en milieu hospitalier,
lequel traitement tel qu’actuellement appliqué n’étant d’ailleurs pas énoncé, en sorte
qu’il y a lieu de penser qu’il tient à la seule assurance d’un sevrage forcé ;
[...]
Attendu en définitive qu’aucun trouble ou menace de trouble à l’ordre public ne sont
démontrés, ni davantage une menace à la sûreté des personnes, M. X., se présentant au
cours de l’entretien, ainsi que cela a pu être noté par le Dr Y. comme « calme coopérant
inséré dans le réel », et ainsi que cela a été noté par le Dr Z. comme « conscient » de la
situation du moment ;
Attendu que dans ce contexte il y a lieu d’ordonner mainlevée de la mesure de place-
ment en cours ».

52. Ordonnance du 24 décembre 1991.


114 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

L’on voit que le magistrat prend grand soin d’écarter le danger qui résulte-
rait de l’environnement potentiellement conflictuel et le risque virtuel en décou-
lant, comme susceptible de justifier une hospitalisation d’office, mais aussi de
constater l’absence de diagnostic certain de maladie mentale évolutive pour
fonder sa décision. Contrairement à la jurisprudence administrative, il cumule
par ailleurs les exigences de l’HDT et de l’HO puisqu’il constate l’absence de lien
direct entre le risque permanent, invoqué pour justifier le maintien, avec la
nécessité d’un traitement, et constate que l’intéressé était conscient de la néces-
sité de son hospitalisation dès le jour de son admission. Cette jurisprudence
rappelle la gravité de la mesure que constitue une hospitalisation d’office et la
nécessité de la réserver aux cas extrêmes.
De même, le droit helvétique fait de la situation de « grave état
d’abandon » le principal critère de dangerosité, seul retenu au niveau fédéral.
Précisons encore que certains Länder de l’ancienne RFA intègrent la « négligence
de soi » dans la définition de la dangerosité pour soi-même parmi les critères
justifiant un internement. Il nous faut donc revenir plus en détail sur la situation
d’incurie et sur son traitement juridique.
Se maintenant radicalement dans la logique de l’ancien texte français –
celui du 30 juin 1838 – et ayant d’ailleurs à traiter d’un cas relevant de cette légis-
lation, le président du Tribunal de grande instance de Libourne, dont la décision
fut commentée par Thierry Fossier 53, n’a pas hésité à faire jouer la clause de
subsidiarité que comportait l’ancien texte en constatant qu’une mesure de
tutelle ou de curatelle aurait fort bien pu être mise utilement en œuvre en lieu
et place de l’internement, pour répondre aux difficultés présentées par
la personne. Et, sur la base de ce constat, il a ordonné la sortie immédiate, en
soulignant :
« Le recours au placement d’office n’est pas un substitut à une carence ou, en l’espèce,
à une difficulté passagère de communication entre un suivi médical et un patient, mais
un mode d’action particulier pour soustraire un individu à raison de sa dangerosité pour
les autres ou, éventuellement, pour lui-même, à raison des conséquences pour les autres.
Dans ces conditions, il y a lieu d’ordonner la mainlevée du placement d’office. »
L’on observera que la logique retenue par ce magistrat – logique qui, selon
lui, animerait la législation française du 30 juin 1838 – est l’inverse de celle
adoptée par la Cour de cassation néerlandaise. Le danger pertinent est ici le
danger pour autrui, de sorte que même le danger pour soi ne saurait être pris en
considération que dans ses conséquences pour autrui. Aux Pays-Bas, en
revanche, la Cour suprême considère que la prise en considération du danger
pour soi peut aller jusqu’aux conséquences réactives de l’entourage à son propre
comportement. Le législateur français du 30 juin 1838 voyait en priorité le risque
social. Par l’effet d’une sorte de boucle de rétroaction, le juriste néerlandais
revient, quant à lui, sur le risque personnel, issu de la réponse sociale au
comportement ou à l’acte de l’intéressé. On observera encore que la situation
d’incurie, décrite dans la précédente ordonnance du président du Tribunal de

53. La Semaine judiciaire, Ed. G., n° 6, jurisprudence 1990, 21408.


Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 115

grande instance de Libourne, légitimerait sans aucun doute en droit français


contemporain une hospitalisation à la demande d’un tiers, notamment depuis la
promulgation de la réforme du 27 juin 1990. Est-on cependant sûr qu’une telle
mesure de contrainte de soin, moins respectueuse du droit de libre détermina-
tion de la personne, serait vécue par celle-ci comme salutaire et, par suite,
pourrait avoir un réel effet bénéfique sur son équilibre psychique? Est-on sûr
qu’en de tels cas, la contrainte de soin est le plus sûr chemin de l’accès aux
soins ?
Seul, en définitive, le droit espagnol a radicalement gommé toute référence
au danger en matière d’internement psychiatrique, ce qui est généralement peu
remarqué, car c’est le droit italien qui est ici constamment mis en avant, nous
semble-t-il. En Espagne, la loi laisse tout pouvoir au juge d’apprécier l’opportu-
nité de cette mesure dès lors que le juge constate l’incapacité de la personne à
consentir au traitement envisagé. On ne lui demande ni de tenir compte d’une
urgence particulière, ni d’une nécessité de traitement, non plus que d’un danger
quelconque pour l’ordre public ou la sûreté des personnes. La plus grande
marge d’appréciation lui est laissée.
Mais cette extrême latitude laissée au juge ne comporte-t-elle pas un grand
risque d’arbitraire ? S’il apparaît légitime de lui laisser le soin de statuer sur
l’opportunité d’un internement, convient-il pour autant dans une démocratie de
laisser au juge la liberté de définir les critères de son intervention ? Ne convient-
il pas, au contraire, de fixer des bornes à l’exercice d’un tel pouvoir, autres que
celles de l’évaluation de la capacité de la personne à consentir à ce genre de soin
comme à gérer sa vie et les situations dans lesquelles elle se trouve volontaire-
ment ou involontairement investie ? En droit pénal, Pouget et Costeja 54 ont pu
souligner cette fonction de la notion de dangerosité : « L’introduction de la
dangerosité rend au juge une grande liberté d’appréciation que le Code pénal
classique lui avait ôtée, donc plus de pouvoir. Après 1930, les mesures de sûreté
que l’on retrouve dans de nombreux codes deviennent subjectives. »
L’introduction de cette subjectivité qu’assure la confusion entre peine et mesure
de sûreté par dangerosité interposée s’articule assez mal aux principes démocra-
tiques d’équité et de justice. Il résulte d’ailleurs de ce qui précède que la plupart
des pays européens tendent à limiter le recours à l’hospitalisation involontaire,
même dans le cadre du droit civil, aux cas les plus graves, quand un risque pour
la santé de la personne, même pour sa vie, est en cause, comme aux situations
où la sûreté des personnes, voire des biens et l’ordre public sont compromis ou
risquent de l’être. Cette tendance n’est pas nouvelle puisque le Recueil interna-
tional de législation sanitaire, publié en 1978, l’observait déjà au niveau mondial 55.
On constate en outre une tendance à abandonner la notion de risque potentiel, à
l’évaluation imprécise, au profit de notions plus actuelles que renferme la
référence de plus en plus fréquente à l’urgence ou à l’immédiateté de l’inter-
vention, eu égard aux circonstances particulières de l’espèce ; cette intervention

54. Op. cit., p. 36


55. Op. cit., p. 108.
116 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

peut alors se traduire par l’hospitalisation involontaire, et même par l’obligation


de traitement.
Nous ne reviendrons pas sur les réserves précédentes relatives à la perti-
nence d’une quelconque injonction thérapeutique en psychiatrie, mais nous
nous attacherons à souligner que dans le cadre d’une telle contrainte, les situa-
tions prises en considération tendent, en définitive, à cerner une insécurité plus
ou moins critique pour l’intéressé ou la société, en partie structurée par la patho-
logie mentale. Le professeur Eugene B. Brody, secrétaire général de la
Fédération mondiale pour la santé mentale, ne dit finalement pas autre chose
lorsqu’il affirme : « Il y aura toujours des cas dans lesquels la sécurité de la
communauté réclamera le placement urgent de personnes psychotiques
violentes. Mais ceux-ci sont une minorité. L’objectif dans ces cas-là n’est pas le
traitement, ni le rétablissement des capacités de l’individu, mais une immobili-
sation temporaire 56. » Dès lors, n’est-il pas possible de distinguer cette fois
encore, et plus radicalement, la mesure de sûreté, qui consiste à restreindre la
liberté d’aller et venir d’une personne, de la nécessité d’administrer un traite-
ment ? Une fois nettement distinguée des nécessités du traitement, une telle
mesure de sûreté pourrait alors consister tout aussi bien en un internement
qu’en une simple assignation à résidence en un lieu précis, qui pourrait être
parfois le domicile même de l’intéressé comme un lieu de détention, pas forcé-
ment hospitalier, mais qui pourrait être aussi un lieu d’accueil, une communauté
de vie comme le sont aujourd’hui certaines coopératives de patients italiens, un
appartement thérapeutique, ou toute autre structure existante ou à créer.
Mais par-delà ces questions de définition du danger et des situations à
prendre en considération, il convient de s’interroger sur la personne qui peut
être habilitée à prendre en compte de tels critères. L’instruction relative à l’exis-
tence d’un danger nous paraît devoir résulter des actes de police et de la procé-
dure judiciaire. Le médecin ne devrait être appelé à se prononcer, ni pour établir
l’existence du danger, ni pour définir la nature de la mesure à arrêter, si ce n’est
pour en préciser les conséquences prévisibles sur l’état de santé de la personne
concernée ou pour en déterminer la compatibilité avec le traitement entrepris ou
à entreprendre. Il appartient au corps médical de proclamer haut et fort que la
question de la dangerosité ne relève pas du médical. Il lui appartient de dire
qu’il ne saurait lui incomber d’avoir à se prononcer à ce sujet, et moins encore
de décider de l’opportunité de l’éventuelle privation de liberté. Le médecin ne
saurait en effet être en charge de la sécurité publique, car il manquerait alors au
premier de ses serments : primum non nocere. La question de la dangerosité
sociale du patient ne saurait en vérité concerner le psychiatre, à moins qu’il ne
s’agisse d’apprécier le danger pour soi-même. Et même en ce cas, il ne devrait
être amené qu’à donner un avis, non à décider de la mesure de sûreté à mettre

56. E. B. Brody, « Le respect absolu de la volonté du sujet : autonomie ou abandon ? »,


Communication au Colloque international, Éthique et Psyché. Les pratiques en santé mentale
au regard de l’éthique, Journée mondiale de la santé mentale, Fédération mondiale pour la
santé mentale, Fédération française de santé mentale, unité de bioéthique de l’UNESCO,
Paris, Maison de l’UNESCO, 10 11 octobre 1996, p. 4.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 117

éventuellement en œuvre. Il apparaît donc logique de confier au juge civil le


soin d’apprécier le danger, d’en cerner l’ensemble des causes, par l’instruction
du procès, et de déterminer l’éventuelle mesure de sûreté ou de protection, tant
de la personne que de la société. Nous en sommes naturellement encore bien
loin en France, où les experts psychiatres sont constamment amenés à se
prononcer dans le cadre de l’instruction pénale sur la dangerosité de la
personne ; de plus, l’article 722 du Code de procédure pénale contraint à une
évaluation de cette dangerosité lors de l’expertise en vue d’une éventuelle
libération conditionnelle. C’est en outre la question habituellement posée aux
experts par le juge civil saisi d’une demande de sortie judiciaire fondée sur
l’article L. 3211-12 du code de la santé publique.
Pourtant les situations en cause débouchent souvent sur l’intervention des
forces de l’ordre, lesquelles mettent généralement en œuvre une garde à vue
plus ou moins longue. Dans ce cadre, l’agitation de la personne peut parfois
nécessiter l’intervention d’un médecin, avant même que toute autre autorité ait
pu être saisie. L’intervention doit alors être quasi immédiate pour éviter que
l’intéressé ne mette sa vie ou son intégrité physique en danger. Dans ces cas
extrêmes et limités, devraient donc pouvoir jouer, vis-à-vis du médecin requis
par les services de police, les dispositions relatives à l’obligation d’assistance à
personne en péril. La mise en œuvre d’un traitement sédatif, ayant des effets sur
quelques heures, laissant le temps de saisir le magistrat de permanence, suscep-
tible d’arrêter toute mesure provisoire utile, comme le refus, par ce médecin,
d’entreprendre tout traitement de ce type à l’encontre de la personne sans son
accord exprès engageraient donc la responsabilité personnelle du praticien.
En dehors de ces cas critiques, en réalité fort rares dans la clinique psychia-
trique, l’ensemble de la procédure de placement, même en situation d’urgence,
semble pouvoir être judiciarisée sans induire la mise en œuvre d’un traitement
de force systématique. De nombreux placements sous contrainte ont en effet
lieu, aujourd’hui, sans que la personne, une fois maîtrisée par la police,
n’oppose de réelle résistance à son placement, ni ne développe une agitation
particulière. La mise en œuvre d’un traitement contre le gré de l’intéressé du
seul fait de son excitation passagère ou des actes commis quelques instants plus
tôt n’est donc pas légitime et ne saurait, en tout cas, avoir lieu sans une autori-
sation préalable du juge, au vu des explications du médecin traitant de la néces-
sité dudit traitement, et malgré les risques de perversion de la cure psychia-
trique que ce type d’astreinte comporte. Une telle autorisation, toujours
exceptionnelle, et particulièrement motivée, ne devrait pouvoir intervenir sans
que la personne ait pu, directement ou par l’intermédiaire de son représentant,
avocat comme tout autre tiers ou personne de confiance, expliquer les raisons
de son opposition à ce traitement. En tout état de cause, le juge ne devrait pas
avoir à enjoindre quelque traitement que ce soit. Tout au plus devrait-il pouvoir
autoriser ou refuser au médecin qui prend expressément en charge la personne
d’entreprendre un traitement limité dans le temps, en dehors du consentement
de l’intéressé, voire malgré son refus. Circonscrire cette autorisation à sept
jours, dans les cas les plus extrêmes, comme le fait le TSO italien, paraît raison-
nable.
118 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Mais ce n’est pas la voie vers laquelle se sont orientés les services du minis-
tère français en charge de la santé publique. Le groupe de travail, mis en place
à la fin de l’année 1995 pour évaluer l’application de la réforme du 27 juin 1990
et préparer le débat parlementaire (toujours en attente) à ce sujet, tente de
promouvoir la notion de garde à vue sanitaire de soixante-douze heures,
confiée au chef d’établissement ; une demande formalisée d’un tiers ne serait
pas nécessaire, mais une prescription médicale suffirait pour répondre aux
situations d’urgence, y compris celles relevant actuellement de l’admission en
urgence à la demande d’un tiers en cas de péril imminent pour la personne
(actuel article L. 333-2 du CSP) ; garde à vue sanitaire durant laquelle la
personne n’aurait pas même le droit de refuser un traitement. Un tel dispositif
continue à amalgamer la mesure de sûreté à la prise en charge médicale, et
maintient inchangés les pouvoirs de l’Administration. Plus encore, cette dispo-
sition conduit à étendre les pouvoirs de l’Administration à un domaine
jusqu’alors réservé à l’intervention privée de l’HDT puisqu’aucun tiers n’inter-
vient plus, pas même en qualité de demandeur. Pourtant, dans de nombreux
cas, l’intervention du tiers et la concertation avec le psychiatre permettent de
dédramatiser la situation, comme d’éviter de rigidifier la prise en charge. Il
n’est donc pas certain que cette garde à vue sanitaire représentera un
quelconque progrès du point de vue de la sauvegarde des droits de l’homme,
laquelle, comme chacun sait et peut en faire chaque jour l’expérience, demeure
assez peu compatible avec l’extension des pouvoirs de l’Administration sur les
personnes. En outre, le Recueil international de législation sanitaire de 1978 souli-
gnait déjà tiré les leçons de l’expérience. Il a montré que lorsque la période
initiale d’observation est très courte (un à trois jours), elle ne permet guère,
quand elle s’achève, une nouvelle évaluation véritable de l’état de la personne,
surtout lorsque l’intéressé se trouve sous l’effet d’une médication avant ou
après son hospitalisation. Dans un délai aussi bref, la personne est encore
souvent sous le coup du syndrome d’admission et pas en mesure de prendre
une décision concernant l’éventuelle poursuite du traitement, d’où la prolon-
gation du régime de contrainte 57. Pour éviter ces effets pervers, il semble donc
préférable de porter la validité des mesures d’urgence à une semaine, ce que
fait d’ailleurs plus ou moins la législation italienne de 1978.

DE QUELQUES CAS PARTICULIERS

Avant de conclure sur la judiciarisation des modalités de contrainte en


psychiatrie dans les divers pays européens, il nous faut revenir sur les particu-
larités de certains droits nationaux.

57. Op. cit., p. 97.


Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 119

Les particularités du droit fédéral

Le droit fédéral (Suisse, Allemagne, par exemple) conduit généralement à


distinguer les libertés fondamentales, codifiées à l’échelon national (Code civil,
Code pénal) des mesures particulières, d’ordre sanitaire ou social, qui font
l’objet d’une réglementation spécifique à chaque État, pays, ou canton formant
la fédération ou la confédération.
Le Code civil helvétique définit, par exemple, à l’article 397-a à f (chapitre VI
du titre X « De la privation de liberté à des fins d’assistance »), le cadre général
à l’intérieur duquel chaque canton demeure libre d’adopter ses propres lois, à
condition de respecter les principes ainsi déterminés, lesquels sont, en l’occur-
rence, et pour l’essentiel, ceux qui suivent :
– Une personne ne peut être retenue dans un établissement approprié qu’en
raison « de maladie mentale, de faiblesse d’esprit, d’alcoolisme, de toxicomanie,
ou de grave état d’abandon » dès lors que « l’assistance personnelle nécessaire
ne peut lui être fournie d’une autre manière » ; mais elle doit être libérée dès que
son état le permet (art. 397-a). On notera qu’au niveau fédéral, le droit suisse ne
retient pas le danger comme critère pertinent ; mais il n’interdit pas qu’un
canton s’y réfère expressément à titre de critère supplémentaire. En outre, la
mise en œuvre d’une telle disposition n’a pas manqué de poser problème
lorsqu’il s’est agi de définir le droit d’une personne entrée librement mais qui
demande à sortir avant que les médecins aient pu obtenir le résultat des
examens pratiqués ou de l’enquête sociale sur ses conditions de vie en dehors de
l’établissement. Le tribunal fédéral a estimé qu’une personne entrée librement
doit attendre ces résultats 58. « En pratique, note Rolf Himmelberger, le Conseil
de surveillance psychiatrique ne se gêne pas de maintenir en clinique (donc de
priver de liberté) des malades entrés volontairement et qui veulent sortir
“prématurément” 59. »
– L’article 397-b définit la compétence territoriale de l’autorité apte à statuer, et
retient ici celle dont relève le domicile de la personne, ne tolérant qu’en cas
d’urgence une autre compétence territoriale. Il énonce par ailleurs que l’autorité
ayant ordonné la mesure « est aussi compétente pour en prononcer la
mainlevée ».
– L’article 397-c crée une obligation d’information de l’autorité de tutelle du
domicile de la personne.
– L’article 397-d instaure la possibilité, pour l’intéressé, comme pour tout
proche, d’en appeler par écrit au juge, dans les dix jours de la communication de
la décision, ainsi qu’en cas de rejet de la demande d’élargissement.

58. La Semaine judiciaire, 1983, p. 175.


59. Rolf Himmelberger, « Les nouvelles dispositions du C.C.S. sur la privation de liberté
à des fins d’assistance sont elles réellement un progrès pour les malades ? »,
Patientenrecht. Droits des patients Quel diagnostic ?, s.d., p. 206 ; voir également la réponse
du Conseil d’État du 23 mars 1983 à la question n° 2663, du 14 octobre 1982, de
Mme Jacqueline Gillet, député, Mémorial des séances du Grand Conseil, 1983, p. 1118.
120 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

– L’article 397-e confie au droit cantonal le soin de fixer la procédure à partir de


ces grands principes, en émettant certaines réserves sur le droit de la personne
d’être informée des motifs de la décision, comme de son droit d’en appeler au
juge. Le droit fédéral fixe que cette information doit être immédiate et écrite.
Parmi ces réserves figure encore l’obligation de s’assurer du concours d’experts
pour toute « décision touchant un malade psychique ».
– L’article 397-f énonce que « le juge statue suivant une procédure simple et
rapide, prévoit l’octroi, en cas de besoin, d’une assistance juridique à l’intéressé
et l’obligation, faite au juge de première instance, d’entendre la personne ».
Marco Borghi montre d’ailleurs que l’audition de la personne par le juge de
première instance n’a encore lieu que trois fois sur cinq, alors que l’article 397-f
al. 3 CCS rend cette audition obligatoire 60.
Quant au reste, le pouvoir réglementaire est laissé à chaque canton qui
décide notamment de confier soit aux médecins, à l’Administration ou au juge,
le soin de décider du placement. Thomas Fleiner-Gerster observe cependant
que, très souvent, les cantons ne sont pas confrontés au droit fédéral, mais à la
Convention européenne des droits de l’homme et à la jurisprudence qui s’y
rattache 61. Ainsi, souligne cet auteur, l’autonomie des cantons trouve sa limite
dans les droits de l’homme. Il fait remarquer que le fondement des droits de
l’homme se trouve dans la nature humaine qui ne peut être étrangère aux
données locales62.
Plusieurs arrêts du tribunal fédéral suisse ont par ailleurs souligné que si
l’injection de médicaments psychotropes est une violation de l’intégrité corpo-
relle et constitue une restriction de la liberté individuelle, dès lors que l’intéressé
n’y a pas consenti, les articles 397-a et suivants du Code civil ne fournissent pas
une base légale aux traitements forcés, mais seulement à des hospitalisations
non volontaires. La législation cantonale est, en l’espèce, déterminante 63. Le
traitement forcé devient donc une simple mesure d’ordre sanitaire échappant
aux prescriptions de la loi fédérale. Pourtant dans d’autres arrêts, mais ne
relevant pas du domaine psychiatrique, le tribunal fédéral suisse a rappelé à
maintes reprises que « l’exigence du consentement du patient et le devoir
d’informer celui-ci ont leur fondement dans les droits de la personnalité et
tendent aussi bien à garantir la libre détermination du patient qu’à protéger son
intégrité corporelle 64 ». On pourrait dès lors s’attendre à ce que toute mesure
portant ainsi atteinte aux droits de la personnalité comme à l’intégrité corporelle
trouve son fondement dans une disposition spéciale du droit fédéral, autorisant
une telle immixtion, comme l’article 397 du Code civil le fait en matière

60. M. Borghi et L. Biaggini, op. cit., 1991, p. 99.


61. Th. Fleiner Gerster, « Die Europäische Menschenrectskonvention und die
Kompetenzen der Kantone im Gesundheitswesen », dans La législation sociopsychiatrique. Un
bilan, M. Borghi (éd.), Institut du fédéralisme de l’université de Fribourg, fondation suisse
Pro Mente Sana, 1992, p. 49 59. Voir également Jean François Aubert, « Un droit social
encadré », dans Le 700e Anniversaire de la Confédération suisse, RDS, 1991, vol. 110, n° I 1.
62. Op. cit., p. 52.
63. Arrêt TF, M. c/Conseil d’État du canton de Zürich, 7 octobre 1992.
64. Voir arrêt TF, 117 I b 197, JT 1992, II, 214.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 121

d’atteinte à la liberté des personnes nécessitant une assistance particulière. Bien


que ce ne soit pas le cas, force est de constater que la distinction qu’opère le droit
fédéral entre libertés fondamentales et mesures sanitaires conduit à s’interroger
sur ce qui est de l’ordre du fondamental, référé aux droits de l’homme – ce qui
donc devrait relever du Code civil ou pénal plutôt que des codes annexes
éventuels ou de législations spécifiques à tel état, canton ou région – et sur ce qui
peut être considéré comme une simple mesure sanitaire relevant, le cas échéant,
d’un code de la santé, adopté à l’échelon d’un canton, d’un pays, voire de
l’ensemble d’une nation pour les États non fédéraux.
Le législateur espagnol, en intégrant la mesure d’internement au Code civil,
a marqué le caractère fondamental du droit à la liberté dans nos démocraties.
L’article 397 du Code civil suisse va dans le même sens, même s’il confie le soin
de fixer le détail de la procédure au droit cantonal qui peut donc décider de
confier au corps médical la charge de statuer sur la privation de liberté, en
qualité d’autorité de tutelle. C’est d’ailleurs ce que fait, en partie, la législation
du canton de Genève, qui permet au médecin prescripteur de l’internement de
faire procéder, au besoin de force, à l’exécution de sa décision. Dans les trois
jours de l’admission toutefois, le Conseil de surveillance psychiatrique, composé
de six médecins, dont quatre psychiatres, un(e) infirmier(ère) en psychiatrie, un
magistrat de l’ordre judiciaire, deux avocats et de deux travailleurs sociaux,
psychologues ou professionnels de la santé, doit décider du maintien ou de la
sortie. Mais le canton de Genève, comme bien d’autres, dispose encore de deux
autres modalités de placement : celle ordonnée par la Chambre des tutelles, en
application du Code civil suisse, et celle ordonnée par le juge pénal en applica-
tion des articles 43 et 44 du Code pénal suisse. Les raisons de l’internement sont
alors données par l’instance judiciaire prenant la décision de tutelle ou statuant
sur la sanction pénale. Notons par ailleurs que le délai d’appel laissé à la
personne pour dénoncer toute mesure de placement qu’elle conteste est très
court, seulement dix jours. Mais l’équipe soignante de l’établissement a mission
d’aider les intéressés dans leurs démarches pour saisir soit le Conseil de
surveillance psychiatrique, soit la Cour de justice, selon les cas. La personne
peut faire appel à un avocat, mais aussi à une personne de confiance ici désignée
sous le terme de « conseiller-accompagnant ». Les IUPG (Institutions universi-
taires de psychiatrie de Genève) ont par ailleurs, édité une petite brochure de
vingt pages, comportant en annexes les législations correspondantes, qui
explique sommairement les diverses modalités d’admission et de recours et
donne les adresses utiles. Cette brochure fournit également des renseignements
sur les modalités du traitement, l’information pouvant et devant être donnée, le
consentement de l’intéressé, les soins, l’accès au dossier, les « conseillers-accom-
pagnants », le séjour et les règles à respecter en matière d’alcool, d’argent, de
congés, de courrier, tabac, téléphone, visite, etc., ainsi que sur les modalités de
sorties et donne divers renseignements pratiques dont un plan de l’établisse-
ment. Cette brochure est remise à l’admission à tout entrant 65. Deux cantons

65. Un arrêté ministériel du 7 janvier 1997, relatif au contenu du livret d’accueil des
établissements de santé, devrait aboutir, en France, à une réalisation similaire.
122 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

romands ont toutefois renoncé à habiliter des « offices appropriés » – notam-


ment des médecins – pour prononcer la privation de liberté à des fins d’assis-
tance aux malades psychiques : il s’agit de Fribourg et de Neuchâtel 66. À
Fribourg, la compétence pour la décision de placement appartient à la justice de
paix et, en cas de « péril en la demeure », à un juge de paix seul ou au préfet du
domicile ou du lieu de séjour. Il en va de même dans le canton de Vaud. À
Neuchâtel, la chambre des tutelles est compétente pour prononcer un placement
et, lorsqu’il s’agit de placer un malade mental, comme en cas de péril imminent,
le président de cette même chambre ou son suppléant décident du placement.
Les autorités neuchâteloises ont ainsi voulu éviter la multiplication des
instances compétentes 67.
Dans le droit allemand, l’intégrité corporelle bénéficie d’une protection
constitutionnelle, de sorte qu’en cas d’internement, les traitements de force ne
peuvent être administrés que sous certaines conditions, qui doivent être préci-
sées. En Rhénanie-Westphalie, par exemple, en cas de placement décidé par le
juge civil68, le traitement contre le gré de la personne ne peut être administré
qu’après accord exprès du même juge. Cette autorisation légale est impérative
et résulte de l’obligation posée à l’échelon fédéral. La législation fédérale
allemande fixe également qu’il appartient au juge répressif de décider, le cas
échéant, de l’internement d’un délinquant ou criminel en raison de ses troubles
mentaux, suivant les prescriptions de la procédure pénale. Mais les législations
propres à chaque Land sur les aides et le placement des malades mentaux non
délinquants et des lois spécifiques au placement en psychiatrie légale précisent
les règles relatives à l’exécution de la mesure et au déroulement du placement.
La question demeure donc entière. Peut-on considérer l’hospitalisation
psychiatrique involontaire comme une simple mesure d’ordre sanitaire, qui
peut donc échapper au droit civil et figurer parmi les législations sanitaires et
sociales, comme sortir, le cas échéant, du droit fédéral ? Ou bien convient-il
d’insister sur le caractère exorbitant que représente toute mesure de détention,
fût-elle motivée par des raisons d’ordre médical, pour en justifier l’intégration
au Code civil, ou, à tout le moins, au droit fédéral, comme le fait en partie le
droit espagnol, suisse et allemand ? La même interrogation vaut en matière de
traitement de force et, au-delà, pour tout ce qui concerne la contrainte de soin
dès lors que l’intégrité physique et psychique de la personne est en cause. Bref,
la contrainte faite à une personne, quel qu’en soit le motif, ne met-elle pas en
cause des droits si fondamentaux qu’il paraît peu compatible de les traiter par
des législations spécifiques qui ne renverraient pas directement aux principes et
garanties essentielles des codes civils et des codes de procédure civile propres à
chaque pays ? Que la mesure attentatoire à la liberté individuelle soit conçue

66. Pour la législation applicable dans les cantons romands, voir U. Cassini,
« L’internement psychiatrique : sécurité juridique et insécurité personnelle », Les Cahiers
médico sociaux, Genève, 1981, 25e année, 2, 11 147.
67. Voir à ce sujet Rolf Himmelberger, op. cit., s.d., p. 204.
68. La législation du Land confie au juge le soin de se prononcer, dans les vingt quatre
heures, sur toute admission involontaire.
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 123

comme une mesure de protection ne saurait suffire à fonder l’exclusion de ce


domaine du champ défini par le Code civil qui garantit, au premier chef, la
citoyenneté des personnes.
Remarquons qu’en France, l’article 66 de la Constitution du 4 octobre 1958
fait du juge de l’ordre judiciaire le gardien naturel de la liberté individuelle ; par
diverses décisions, le Conseil constitutionnel a rappelé que la liberté indivi-
duelle constituait l’un des domaines réservés au juge de l’ordre judiciaire 69,
d’autre part, qu’il ne saurait y avoir d’atteinte importante à la liberté indivi-
duelle qui ne soit pas automatiquement soumise à l’appréciation d’un tel juge.
Ainsi en va-t-il, par exemple de la rétention des étrangers : au-delà de quelques
jours de détention administrative, la décision doit obligatoirement être soumise
au juge judiciaire70. Dans ces conditions, depuis la promulgation de la
Constitution de la Ve République, la loi du 30 juin 1838 a perdu toute assise
constitutionnelle et celle du 27 juin 1990 apparaît manifestement sujette à
caution puisque le contrôle du juge n’est que facultatif et toujours tardif. Mais
cette loi ne fut pas soumise à l’examen de la haute juridiction ni par le gouver-
nement qui l’a promulguée, ni par le Parlement qui l’a adoptée, de sorte que
l’Administration et les juges se trouvent contraints d’appliquer un texte qui
viole pourtant la Constitution, ce qui n’est à l’honneur ni de l’exécutif, ni de la
députation, ni même du corps sénatorial.
Nous nous sommes suffisamment appesantis sur la critique de la prétendue
action bienfaisante des organes de l’État dans les pays de culture latine et sur les
risques d’assujetissement qu’elle comporte, pour qu’il ne soit pas nécessaire
d’insister davantage sur le risque d’asservissement que comporte un rapport de
protection qui s’élargirait jusqu’à absorber l’atteinte à la liberté individuelle des
personnes ; ce rapport de protection et d’assujettissement est d’ailleurs dénoncé
par de nombreuses personnes placées, en France, sous tutelle ou curatelle.
L’inflation du nombre de personnes ainsi « protégées », au fur et à mesure que
s’accroissent le chômage et la marginalisation d’une partie de la population, ne
permet plus d’occulter ces questions 71. Les risques que comporte l’assimilation
de la mesure privative de liberté à une simple mesure de tutelle, souvent peu à
même de garantir les droits de la défense, ne permettent plus de faire l’économie
de telles interrogations. D’ailleurs, il n’apparaît pas que la privation de liberté,
non plus que la contrainte de soin puissent jamais passer pour de simples
mesures sanitaires, chacune mettant en jeu des droits si fondamentaux qu’on ne
saurait les considérer du seul point de vue médical. Pourtant, le canton du Jura
admet qu’une mesure de traitement ambulatoire, telle que prévue par le droit

69. Voir notamment la décision 224 DC du 23 janvier 1987, dite Conseil de la concurrence,
considérant 15.
70. Voir, entre autres, décisions 75 DC du 12 janvier 1977, dite « fouille des véhicules », et
325 DC des 12 13 août 1993, dite « maîtrise de l’immigration ». Voir également la décision
relative à la législation dite de bioéthique, 343 344 DC du 27 juillet 1994.
71. Voir notamment, J. B. Foucauld et al., Rapport d’enquête sur le fonctionnement du dispo
sitif de protection des majeurs, ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie,
ministère de la Justice, ministère de l’Emploi et de la Solidarité, Paris, juillet 1998, 76 p.
+ annexes.
124 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

cantonal (art. 52 ss de la loi du 24 octobre 1985 sur les mesures d’assistance et de


privation de liberté, LMAPL) « n’est pas une mesure de privation de liberté à des
fins d’assistance au sens des art. 397-a ss CC 72 ». Nous verrons que, sous ce
rapport, la Commission européenne des droits de l’homme ne lui donnerait pas
tort si elle était saisie de la question. Est-ce pour autant satisfaisant ?

L’absence de législation spécifique

Au titre de la judiciarisation des modalités de placement, une attention parti-


culière doit être portée à la situation ayant eu très longtemps cours au Portugal.
C’est en 1945 que le Portugal a légalisé l’hospitalisation libre, tout en recen-
trant le soin psychiatrique sur l’hôpital (loi n° 2006). Vingt ans plus tard, en 1963,
la loi n° 2118, visant à développer l’organisation du soin psychiatrique dans la
communauté, a débouché sur la création de centres régionaux et a déterminé
quatre types d’admission : ordinaire, en urgence, en service public ou privé. Il
n’est pas inutile de souligner ici que la loi de 1963 est intervenue dans un
contexte politique très particulier, et notamment sur fond de guerre coloniale
(1961) et d’activité politique contre la dictature. En 1976, la nouvelle
Constitution a rendu obligatoire la judiciarisation des modalités de placement
en unités psychiatriques et a donc, de fait, rendu caduques les anciennes lois de
1945 et de 1963, créant ainsi un vide juridique, d’autant que certains juges se
sont refusés à ordonner les internements. Dans ce contexte, l’internement n’est
plus guère prononcé qu’en cas d’urgence, bien que, là encore, la décision appar-
tienne à l’appareil judiciaire. En outre, depuis 1992, les unités psychiatriques
tendent, comme partout ailleurs, à être intégrées à l’hôpital général. Un certain
arbitraire subsiste en raison du flou juridique créé par la caducité des anciennes
lois, vide juridique que s’emploie à combler la nouvelle loi de santé mentale,
préparée depuis 1996. La situation au Portugal présente l’intérêt, on le voit, de
réaliser ce que certains – rares, il est vrai – proposent, et qui tend à affirmer qu’il
n’y a pas de judiciarisation à promouvoir en psychiatrie. Il faudrait au contraire
déspécifier de façon radicale la prise en charge psychiatrique en replaçant le
malade face à la justice, comme n’importe quel autre citoyen, afin qu’il rende
compte de ses actes et afin de régler les éventuels problèmes de sûreté qu’il pose
au même titre que n’importe qui. Une telle position conduit, on le voit, à rabattre
la question de l’internement sur celle du traitement de l’urgence, mais elle se
heurte également aux atermoiements des magistrats peu enclins à abandonner
les cadres que les lois spécifiques apportent à l’exercice de leur mission. D’autre
part, il n’est pas certain que les problèmes de sûreté que pose parfois la maladie
mentale puissent être assimilés à toute autre question de ce genre, d’autant que
dans une démocratie, la sûreté est rarement assurée par la détention de la
personne considérée saine d’esprit, qui cause un trouble quelconque à l’ordre
public ou à autrui, bien qu’elle puisse être provisoirement nécessaire à l’encontre
d’une personne mentalement perturbée.

72. ATF 118 II, 14 septembre 1992.


Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 125

Police et psychiatrie en Europe de l’Est

a) Le comblement du vide juridique en Pologne

Dans un contexte social et politique différent, la Pologne nous offre égale-


ment un point de comparaison. Jusqu’en 1994, en effet, l’hospitalisation psychia-
trique n’était l’objet d’aucune législation spécifique, de sorte que le corps
médical disposait des pleins pouvoirs et n’était soumis à aucun contrôle parti-
culier. Un bilan a pu être fait pour les années 1990-1991, qui fait apparaître entre
150 000 à 155 000 admissions au titre de premières prises en charge pour un
volume total de 700 000 personnes traitées par an dans les institutions de santé
mentale, y compris les alcooliques, soit 2 % de la population ; c’est assez consi-
dérable puisque cela représente près de deux fois les chiffres connus en France.
Les autorités ministérielles polonaises reconnaissent d’ailleurs 20 % d’hospitali-
sations psychiatriques motivées par des raisons sociales et concernant notam-
ment des sans domicile fixe ou des personnes exclues de leurs familles, pour
lesquelles aucun trouble mental n’avait en réalité été repéré, auxquels s’ajoutent
10 % d’hospitalisations psychiatriques renvoyant en fait à des diagnostics non
psychiatriques et 15 % à 20 % d’observations sans diagnostic défini 73.
L’importance de l’hospitalisation psychiatrique inadéquate, si ce n’est abusive,
apparaît donc tout à fait considérable, sans qu’il soit naturellement possible de
l’imputer uniquement à l’absence de législation spécifique à l’hospitalisation
psychiatrique sous contrainte. Il ne semble cependant pas pour autant que
l’abus et l’arbitraire aient régné en ce domaine plus qu’ailleurs, même si ces
chiffres peuvent surprendre. Aucune donnée n’existant à ce sujet dans les
démocraties occidentales, la comparaison paraît bien difficile. L’approche de
l’abus et de l’arbitraire est en outre très diversifiée. Compte tenu du relatif
développement des structures psychiatriques polonaises, il n’est pourtant pas
exclu de penser que la répression et l’oppression passèrent également par des
instances autres que médicales. L’utilisation politique de la psychiatrie ne
semble pas avoir connu ici le développement observé dans l’ex-Union sovié-
tique durant l’ère brejnevienne. Ces chiffres ne peuvent cependant manquer
d’interpeller ceux qui militent pour l’absence totale de toute législation spéci-
fique. Soulignons qu’il faudra également attendre 1980 pour que la Roumanie se
dote d’une législation spécifique, sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir
car elle pose quelques problèmes particuliers en matière de contrainte de soins.
L’expérience de ces pays et l’évolution de leur législation tendent donc à
montrer que l’absence de cadre précis à l’exercice de la justice en matière de
contrôle des hospitalisations psychiatriques n’est pas la situation la plus propre
à sauvegarder au mieux les droits de l’homme. Même lorsqu’il s’agit de confier
le pouvoir d’internement au juge civil, des bornes doivent être posées par le
législateur à l’exercice de l’autorité judiciaire pour éviter de nouveaux
dérapages.

73. Communication d’Elzbieta Bobiatynska, au séminaire du Comité européen : droit,


éthique et psychiatrie, Bois d’Amont, 20 23 mai 1993.
126 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Du point de vue législatif, la Pologne présente donc la particularité


d’avoir tenté ces dernières années de combler un vide juridique peu compatible,
malgré tout, avec l’esprit des droits de l’homme. Elle opta pour une procédure
mixte, en ce sens que l’admission sous contrainte, prononcée par un ou deux
médecins selon l’urgence, doit obligatoirement être confirmée ou infirmée par la
juridiction des tutelles dans les deux semaines suivantes. Un juge entend sur
place l’intéressé. La décision écrite de la juridiction ayant statué doit être notifiée
par écrit à la personne et, en cas d’incapacité notoire, à ses proches. À l’admis-
sion, le médecin informe oralement l’interné des raisons de sa détention, de ses
droits et des possibilités de recours. Le médecin hospitalier doit encore
l’informer du protocole thérapeutique envisagé. L’article 23 de la loi prévoit
l’admission en urgence. Elle suppose la réunion de deux éléments : l’existence
d’une maladie mentale de l’ordre de la psychose et un danger imminent pour la
vie du patient ou pour la vie ou la santé d’autrui. Le maintien par décision de la
juridiction des tutelles suppose également deux conditions : l’existence d’une
maladie mentale et une grave détérioration de la santé mentale du patient ou
son incapacité à assurer lui-même les besoins vitaux de son existence. Le danger
justifie ici une admission en urgence, mais débouche ensuite sur la notion de
détérioration ou d’atteinte aux besoins vitaux de la personne lors du maintien
ultérieur. Un certain parallélisme peut être fait à ce sujet avec la prise en consi-
dération de l’état de santé du patient par le législateur britannique dans la
définition des régimes d’admission et de maintien. En prenant en considération
les droits de l’homme dans l’exercice d’une pratique psychiatrique jusqu’alors
uniquement réglementée par la déontologie médicale, la Pologne en vient donc
à organiser un contrôle judiciaire automatique de chaque admission contrai-
gnante et à réduire les critères justifiant la prolongation de la contrainte, en
réservant l’admission initiale sous contrainte au cas de danger imminent pour
les personnes, tout en excluant le seul danger pour les biens ou l’ordre public, et
en motivant le maintien en internement par le risque d’une grave détérioration
de l’état de santé mentale de la personne ou par son état d’incurie.

b) Le traitement médical obligatoire en Roumanie (TMO)

Si certains ont pu dénoncer la possibilité d’utiliser la psychiatrie roumaine


pour réprimer la déviance sociale, il ne semble pas, en revanche, que l’interne-
ment politique ait revêtu une importance particulière, si souvent dénoncée dans
les pays de l’ancien bloc soviétique. En réalité, la police politique roumaine
disposait certainement d’un pouvoir si étendu qu’elle n’eut guère besoin d’uti-
liser la psychiatrie afin de réprimer la dissidence politique. C’est d’ailleurs peut-
être dans cette situation particulière qu’il faut rechercher la principale raison de
la médicalisation complète du système d’admission sous contrainte et d’obliga-
tion de soins.
Le 14 octobre 1980, Nicolae Ceaucescu promulgua en effet un décret sur
l’« Assistance aux malades psychiques dangereux » de Roumanie, et confia la
décision portant obligation de soin aux médecins, tout en organisant des droits
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 127

de recours des intéressés aux instances judiciaires. D’après certains, pour limitée
qu’ait pu être cette réforme, elle n’en aurait pas moins permis à de nombreux
patients de prendre conscience qu’ils n’avaient pas à être privés de liberté quand
la société le voulait, mais seulement lorsqu’ils commettaient quelques actes de
violence et manifestaient un comportement dangereux. En fait, l’article 2 du
décret retient comme cause de contrainte que le patient puisse, en raison de sa
pathologie mentale, attenter à sa propre sécurité ou troubler gravement et d’une
manière répétée les conditions normales de travail ou de vie familiale ou sociale.
En définitive, le droit roumain retient donc le danger pour soi-même et le
trouble à l’ordre public ou familial, conçu au sens large, puisqu’il inclut la
perturbation des conditions normales de travail.
Pour les raisons qui précèdent, l’on pourrait s’attendre à ce que l’apprécia-
tion d’un tel danger relevât d’une autorité administrative ou d’une autorité
judiciaire. Il n’en est rien. Le droit roumain médicalise au contraire totalement la
contrainte, et ceci d’une double façon. Tout d’abord il confie à une commission
médicale de trois membres, étendue à cinq lorsque l’unanimité ne peut être
assurée, le soin de décider de la mesure 74. Ensuite parce que la décision n’est pas
une simple décision privative de liberté. L’article 3 du décret précise en effet
expressément que les malades psychiques dangereux doivent être obligatoire-
ment traités sur un plan strictement sanitaire, soit à l’hôpital, soit en ambula-
toire. L’article 9 stipule que le « traitement médical obligatoire » ambulatoire
doit être ordonné « chaque fois qu’il n’y a pas une nécessité médicale majeure
pour l’internement du malade à l’hôpital ». L’existence d’une dangerosité, liée à
un état pathologique, ne saurait donc justifier à elle seule l’internement. Même
en ce cas, le traitement ambulatoire doit être préférentiellement recherché.
L’internement ne doit résulter lui-même que d’« une nécessité médicale
majeure ». La décision prise par la commission médicale de trois ou cinq
membres doit être écrite et motivée, et signée par l’ensemble des médecins qui
la composent. Dans les vingt-quatre heures, l’intéressé ainsi qu’un membre de
sa famille ou un proche et le procureur de la République reçoivent par écrit
notification de la décision ; ils peuvent alors recourir au tribunal territorialement
compétent du ressort de la commission médicale en cause. Le tribunal doit
statuer en urgence après avoir obligatoirement, et dans tous les cas, entendu
l’intéressé, lequel doit alors comparaître à l’audience. Un avocat lui est commis
d’office lorsqu’il n’en a pas choisi un lui-même. À l’audience, la présence du
procureur est obligatoire. L’article 26 du décret offre une possibilité d’appel

74. La procédure normale est en réalité définie aux articles 6 à 10 du décret. La personne
doit, normalement, être examinée par un médecin, généralement son médecin traitant,
lequel saisit le comité ou le bureau exécutif du Conseil populaire, c’est à dire l’équivalent
du maire ou de son représentant. Il appartient à ce dernier d’accorder son soutien au
personnel pour procéder à des constatations directes et écrites sur l’état et les manifesta
tions de la personne. Le médecin doit alors transmettre le rapport tant médical qu’admi
nistratif à la polyclinique territorialement compétente où l’intéressé sera de nouveau
examiné par un médecin de l’établissement. Le cas échéant, ce médecin prescrira
l’examen de la personne et du dossier par la Commission médicale de la polyclinique,
chargée de statuer.
128 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

contre un tel jugement et l’article 27 renvoie expressément au Code de procé-


dure civile pour toutes les questions d’ordre procédural liées à ces recours.
L’article 39 édicte la gratuité totale des recours et des soins, et l’article 34 renvoie
au Code pénal et au Code de procédure pénale pour l’internement des médico-
légaux. Enfin l’article 16 prévoit le réexamen de chaque cas tous les deux mois,
et aussi souvent que nécessaire, mais aussi à la demande expresse des proches
de la personne.
En dehors de cette médicalisation stricte de la décision d’internement ou de
contrainte de soin, qui ne fait encore aucune place à l’éventuel droit de refus de
l’intéressé, c’est l’obligation stricte qui pèse sur l’administration sanitaire de
délivrer certains types de soins, qui retiendra notre attention. Elle pourrait
paraître spécifique au droit roumain, si ce n’étaient les considérations précé-
dentes, relatives au fondement de la contrainte de soin en droit sanitaire italien
et français. L’article 14 du décret fait obligation aux directions sanitaires
d’assurer les traitements médicaux appropriés, dont la psychothérapie, la
thérapie récréative et l’ergothérapie. L’article 20 fait encore obligation à l’unité
sanitaire de réinsérer le patient au travail selon les prescriptions de la commis-
sion médicale. En cas d’inadaptation, la commission doit procéder à une autre
affectation de travail. Dans la pratique cependant, la plupart des personnes
promises à l’internement le sont à la demande de la famille et sont souvent
amenées de force à l’hôpital par la police. En cas d’urgence, un seul médecin
procède à l’admission dans l’attente que la commission médicale se prononce.
Ce système n’a pas évité des traitements abusifs et injustifiés, mais le mode de
leur dénonciation a suivi un chemin quelque peu original. C’est en effet
l’Association des psychiatres libres de Roumanie qui a dressé une liste nominale des
personnes qui, selon le corps médical lui-même, ont été soumises à des traite-
ments abusifs ou non justifiés ; il semble en effet que le décret de 1980 a au
moins développé l’idée que l’on ne saurait contraindre aux soins une personne
uniquement parce que certains médecins l’estiment nécessaire. Quelques
psychiatres considèrent désormais que lorsqu’une personne admise volontaire-
ment refuse le traitement, la seule décision admissible est de prononcer son
externement, c’est-à-dire sa sortie. D’autres encore dénoncent le paternalisme
excessif du corps médical roumain, la minimisation, voire l’ignorance, des droits
des patients ainsi que l’incompétence ou la superficialité de nombreux
psychiatres. Il faut encore souligner le caractère répétitif des troubles à l’ordre
public, expressément prévu par le décret de 1980. Un simple trouble ponctuel à
l’ordre public ne saurait suffire à justifier la mise en œuvre d’un TMO à l’encontre
d’un malade mental. Sous ce rapport, un parallèle peut être fait avec la
fréquence des actes ou accès de démence que comportait l’ancien article L. 336
de la législation française, issue de la loi du 30 juin 1838. La loi française du
27 juin 1990 a, en revanche, abandonné la notion de démence et celle de la
fréquence de tels actes ou accès, de sorte qu’aujourd’hui un simple trouble
ponctuel à l’ordre public, associé à quelque trouble mental, suffit à justifier une
mesure d’hospitalisation d’office. Si l’on s’en tient au texte, le droit roumain ne
permet toujours pas une telle extension de la contrainte. Il n’est pas certain que
du point de vue de la sauvegarde et du développement des droits de l’homme,
Les pouvoirs du juge et la contrainte de soins en Europe 129

l’évolution constatée en France représente sous ce rapport un réel progrès. Il


n’est par ailleurs guère besoin d’insister longuement sur les emprunts
inattendus de Ceaucescu au TSO italien : comment ne pas remarquer la simili-
tude des dénominations ? Certes, le TMO roumain renvoie-t-il expressément au
malade dangereux et tend-il à répondre principalement à la dangerosité sociale
du patient, mais il le fait également pour assurer un meilleur accès aux soins
pour l’intéressé, et fait en ce sens peser l’obligation aussi bien sur l’administra-
tion sanitaire que sur le patient, comme en Italie, tout comme il fait entièrement
dépendre la mesure de considérations médicales, qui donne d’ailleurs tout le
pouvoir de décision aux médecins. La législation roumaine prévoit en outre le
« traitement médical obligatoire ambulatoire » comme une alternative à l’hospi-
talisation, voire comme une obligation pour le corps médical de mettre en œuvre
cette alternative chaque fois que l’hospitalisation peut être évitée. La différence
avec les « SOA » (soins obligatoires ambulatoires), préconisés en France par
certains psychiatres et repris par le Groupe national d’évaluation de la loi du
27 juin 1990, paraît donc assez mince. Aussi est-il surprenant de voir ces propo-
sitions se rapprocher des réalisations roumaines de l’ère de Ceaucescu. Il n’est
pas sans intérêt de souligner à ce sujet que les professionnels intervenant dans
le champ de la psychiatrie roumaine se plaignent de la prédominance, dans un
tel contexte fortement médicalisé, de l’approche organiciste 75 et de la prégnance
de la catégorie des incurables qui la caractérise, de sorte qu’après la destitution
de Ceaucescu, la situation des malades mentaux et de leur prise en charge
n’aurait fait qu’empirer, aucune dynamique nouvelle n’ayant encore pu être
insufflée. Comment ne pas s’interroger toutefois sur le fait que le TMO ait pu
conduire de nombreux patients à prendre conscience qu’ils n’avaient pas à être
contraints en l’absence d’un tel danger ; la prise en compte du danger pour soi-
même ou pour autrui, voire pour l’ordre public, ayant été ici le levier de la prise
de conscience de leur citoyenneté, par certains patients roumains. Que restera-t-
il, en effet, de cette citoyenneté le jour où, dans d’autres pays européens se
voulant démocratiques, la contrainte n’aura plus à être légitimée par ce danger,
mais deviendra à ce point banalisée par la notion de bienfait pour l’intéressé,
subjectivement appréciée par autrui, qu’on pourra la monnayer en dehors de
l’hôpital par le versement de pensions ou la jouissance d’autres avantages
matériels et économiques, conditionnée à l’injection préalable à effet retard ?
N’est-ce pas alors le point ultime de la dépendance et de l’asservissement des
personnes qui aura été atteint, sous prétexte de développer l’accès aux soins –
point de non-retour de la dépersonnalisation et de l’exclusion sociale du patient
psychiatrique comme de l’exclusion de toute citoyenneté du sujet ?

75. Communication de Bogdana Tudorache au séminaire du Comité européen : droit,


éthique et psychiatrie, Bois d’Amont, 20 23 mai 1993.
Le recours au droit
dans les différents pays du Conseil de l’Europe

LES PRINCIPAUX APPORTS DES JURISPRUDENCES NATIONALES

Le consentement et la contrainte de soin

La jurisprudence française en matière de sortie à l’essai

Récemment, les tribunaux judiciaires français ont eu à se prononcer sur la


situation de personnes maintenues en sortie à l’essai sous le régime de l’HDT
(hospitalisation à la demande d’un tiers). L’une des décisions les plus remar-
quables est sans conteste celle que fut amené à prendre le président du Tribunal
de grande instance de Chalon-sur-Saône, à l’occasion de l’instruction d’une
demande de sortie immédiate formulée par M. Michel G., une de ses amies et le
Groupe Information Asiles. À l’époque, l’intéressé se trouvait maintenu en sortie
à l’essai sous le régime de l’hospitalisation à la demande d’un tiers. Il contestait
l’obligation de suivi psychiatrique par les médecins hospitaliers dont il était
l’objet, comme la poursuite, contre son gré, d’un lourd traitement de neurolep-
tiques majeurs. Après avoir pris connaissance des conclusions de l’expert
spécialement désigné, le magistrat devait ordonner la sortie immédiate, au
motif que « le respect des libertés individuelles qu’inspirent de manière toujours plus
accentuée les législations, réglementations et jurisprudences nationales et supranatio-
nales du monde occidental doit permettre à un individu ne présentant pas un état d’alié-
nation mettant en péril l’ordre public et la sûreté des personnes de choisir lui-même le
ou les thérapeutes qui lui prescriront les traitements adaptés à son état ».
Ainsi, selon ce magistrat, les dispositions législatives et réglementaires du
monde occidental ne sauraient autoriser une quelconque contrainte de soin, sauf
pour les personnes dont l’état d’aliénation met en péril l’ordre public ou la
sûreté des personnes. C’est donc le danger qui, une fois de plus, constitue le
132 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

critère discriminant 1. Le Conseil d’État a en outre cru pouvoir établir que les
décisions de sortie à l’essai sous placement d’office ou HDT constituent une
mesure d’aménagement du traitement, de sorte que ces décisions ne seraient
susceptibles d’aucun recours au juge de l’excès de pouvoir et ne pourraient donc
être annulées 2. Le Conseil d’État distingue ainsi la décision de sortie d’essai, de
durée limitée à trois mois, des décisions de maintien en HDT, conformes à
l’ancien article L. 337 (actuel article L. 3212-7) du code de la santé publique, de
durée limitée à un mois, ou en HO (ancien art. L. 345) (actuel article L. 3213-4) de
durée maximum de six mois. Seules ces dernières décisions sont susceptibles
d’annulation. Mais l’on entre alors dans un système d’une complexité sans fin,
puisque la durée des décisions de sortie à l’essai ne coïncide pas avec celle des
décisions de maintien en hospitalisation sous contrainte. On rencontre ainsi des
décisions de sortie à l’essai de trois mois dans le cadre d’une HDT, dont la validité
est pourtant limitée à un mois… Ces considérations ne résolvent pas davantage
l’aberration de la situation de personnes en sortie d’essai sous HDT. En effet, ce
mode d’hospitalisation sans consentement n’est possible que si les troubles
mentaux de la personne rendent impossible son consentement et nécessitent des
soins immédiats, assortis d’une surveillance constante en milieu hospitalier. Or,
la sortie d’essai, sous HDT, n’est possible que si d’une part la personne accepte de
suivre un traitement et est donc apte à consentir, et d’autre part si ces traitements
ne nécessitent pas de surveillance constante en milieu hospitalier. Ces deux
conditions de la sortie d’essai sous HDT sont donc radicalement contraires à
celles propres à l’admission sous HDT, alors que la juridiction administrative
considère que la sortie d’essai ne modifie pas le statut juridique de la personne
qui demeure placée sous le régime qui était le sien à l’admission… L’évidente
contradiction de la personne en sortie d’essai débouche généralement sur le
prononcé de la sortie immédiate par le juge civil lorsqu’il est saisi d’une telle
demande par une personne maintenue dans cette situation. Le juge ne peut en
effet que constater que les conditions de maintien en HDT ont cessé avec l’octroi
de la sortie à l’essai, qui démontre par elle-même que la personne ne remplit
plus les conditions de ce maintien, tel que défini à l’article L. 333 du CSP 3.

1. C’est ainsi que le président du Tribunal de grande instance de Strasbourg, a, de son


côté, été conduit à ordonner la sortie immédiate de M. Yves L., jusqu’alors maintenu en
sortie à l’essai, également sous le régime de l’HDT, « au motif que la loi de juin 1990 dans
sa lettre comme dans son esprit ne permet pas de maintenir M. L., hospitalisé sous
contrainte » alors qu’il ne présente plus de signes psychopathologiques évolutifs et qu’il
accepte de se faire suivre par un psychiatre » (ordonnance du 29 juin 1995).
2. Arrêt, CHS Esquirol de Limoges c/René Nouhaud, 11 mars 1996. Voir a contrario,
tribunal administratif de Nantes, Tougourdeau c/CHS Sainte Gemme sur Loire, 11 avril
1991 et Tribunal administratif de Strasbourg, Yves L. c/CHS d’Erstein, 25 avril 1995 ;
Tribunal administratif de Lille, Bernard V., 19 décembre 1991.
3. Voir notamment, ordonnance TGI de Strasbourg, Y. L. c/CHS d’Erstein, 29 juin 1995, n° RG
9501124 et ord. TGI de Chalon sur Saône, Groupe Information Asiles c/CHS de Sevrey,
30 juillet 1990.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 133

Consentement éclairé et refus des traitements neuroleptiques


dans la jurisprudence helvétique

Mais c’est probablement la Suisse qui, en matière de traitement obligatoire, a


le mieux précisé, ces dernières années, les droits des patients. Dans une jurispru-
dence datant de quelques années, le tribunal fédéral a dit que les dispositions
pertinentes du Code civil helvétique servent de base à l’hospitalisation non volon-
taire mais qu’on y chercherait en vain une base légale aux traitements non volon-
taires. Pour que des traitements puissent être administrés contre le gré de l’inté-
ressé, voire simplement sans son consentement, il faut une base légale cantonale,
à moins d’une urgence vitale. Il faut aussi que l’intérêt du public et le principe de
la proportionnalité soient respectés. Aussi a-t-il pu être soutenu qu’il n’existe pas
de base légale en Suisse aux traitements involontaires, à l’exception du canton du
Tessin 4. Cela n’a cependant pas empêché le tribunal fédéral, dans un arrêt contes-
table qui concernait un cas d’espèce zurichois, d’estimer qu’il y avait une base
légale suffisante à une telle contrainte. La chambre des tutelles du tribunal
d’arrondissement de Seebezirks eut ainsi dernièrement à trancher le litige
opposant une personne internée et sous tutelle qui demandait l’arrêt de ses injec-
tions de neuroleptiques. Les médecins s’opposant à cette demande obtinrent satis-
faction par une première décision du 31 octobre 1994. L’intéressé sollicita l’annu-
lation du jugement, laquelle fut ordonnée le 17 février 1995. La chambre des
tutelles rappela ainsi qu’une personne sous tutelle conserve sa liberté de décision
concernant sa personne et la sauvegarde de son intégrité physique et psychique,
cependant qu’un traitement forcé peut être préjudiciable au psychisme de l’indi-
vidu. De même, par arrêt du 7 mars 1995, le tribunal administratif de Genève a
rappelé que les malades mentaux ont droit au respect du principe du consente-
ment libre et éclairé, comme tout autre malade. S’agissant d’un arrêt de principe
singulièrement motivé, il n’est pas inutile d’en reproduire ici quelques extraits :
« Aucune intervention médicale ne peut être pratiquée sur un patient sans qu’il ait donné
son consentement libre et éclairé, ce qui suppose qu’il ait été informé par le praticien quant
à la nature et aux conséquences de l’intervention et qu’il y ait donné son accord préalable.
Le droit de l’individu d’être informé et de se décider en conséquence se déduit directement
de son droit à l’intégrité personnelle et à l’intégrité physique (ATF 114 Ia 358).
L’administration forcée de neuroleptiques, comme tout traitement administré contre
le gré du patient, constitue une atteinte à la liberté personnelle qui nécessite une base
légale claire et non équivoque, doit être justifiée par un intérêt public et respecter le
principe de proportionnalité (ATF non publié, du 7 octobre 1992 en la cause M. ; ATF 114
Ia 357). »
À Genève, la question du consentement aux traitements médicaux est réglée
par la LRMPS et également, en ce qui concerne les patients psychiatriques, par la
LPAM.

4. Telle est notamment la position des Sans Voix et, plus particulièrement d’Adrienne
Szokoloczy Grobet ; voir également Paul Mottier, Le Statut juridique du patient psychique,
en particulier sa liberté de décision face à l’hospitalisation et au traitement psychiatriques,
mémoire de licence, faculté de droit, université de Neuchâtel, novembre 1994.
134 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

[…]
« Du moment que le consentement éclairé est expressément exigé par la loi genevoise,
y compris pour les admissions non volontaires, il n’est évidemment plus possible de
soutenir que le principe même de celles-ci justifie les traitements forcés. La thèse retenue
par le tribunal fédéral, dans son arrêt du 29 mars 1990, qui concernait des faits
antérieurs à l’adoption de la LMRPS, et par la chambre des tutelles dans sa décision du
22 septembre 1992, ne peut donc être retenue […].
Les intimés n’ont pas contesté qu’en tant que tels les neuroleptiques ne peuvent avoir
pour effet direct de sauver la vie de Mme X. Ils viseraient plutôt à l’empêcher d’accomplir
un acte ou d’adopter un comportement susceptible de mettre sa vie en danger […]
En fait, les IUPG 5 ont essentiellement évoqué deux hypothèses de risque vital urgent.
D’une part le cas où une hallucination ordonnerait à Mme X. de se tuer, d’autre part le
risque qu’elle se néglige au point de se laisser mourir de faim, soit en fait le risque de
suicide, brutal ou lent, en état d’incapacité de discernement. Or, dans ces deux
hypothèses, la contrainte physique, expressément acceptée par Mme X., permettrait
d’écarter le risque. Que cette contrainte déplaise aux IUPG, de façon tout à fait compré-
hensible, ne change rien au fait que la possibilité d’y recourir exclut que l’administration
de neuroleptiques soit la seule mesure susceptible de sauver la vie de Mme X. Au demeu-
rant, vu le refus formel de celle-ci de se voir administrer des neuroleptiques, il est
probable que la contrainte physique devrait être utilisée pour imposer un tel traitement.
Dès lors que Mme X. a clairement déclaré préférer la contrainte physique à l’administra-
tion de neuroleptiques, la présomption de l’article 5 alinéa 3 LRMPS ne permet pas de lui
imposer la seconde solution, lorsque la première peut lui sauver la vie. Le but de cette
disposition est en effet de sauver la vie du patient qui n’est pas en état d’exprimer un
consentement. Si ce but peut être atteint tout en se conformant à la volonté exprimée du
patient, fût-ce de façon anticipée, ce serait détourner l’article 5 alinéa 3 LRMPS de son but
que d’adopter une autre solution […]
Le recours doit ainsi être admis en ce sens qu’il sera dit que la volonté de Mme X. de
ne recevoir aucun neuroleptique doit être respectée par le IUPG, alors même que celle-ci
serait ultérieurement jugée incapable de discernement. »
Par cet arrêt, le tribunal administratif de Genève alloue en outre à la requé-
rante une indemnité de 3 000 F suisses, mise à la charge de l’État.
Cet arrêt est d’autant plus remarquable qu’il ne tranche pas seulement la
question du consentement libre et éclairé du patient, lequel suppose une infor-
mation suffisante de l’intéressé par les médecins, mais encore le droit au refus
d’un type particulier de traitement, en l’occurrence des neuroleptiques, quand
bien même il y aurait une nécessité vitale et urgente à intervenir, dès lors que
d’autres types de traitement, dont la contention physique, seraient susceptibles
de préserver la vie de l’intéressé et de répondre aux intérêts publics. En outre,
cet arrêt présente la particularité de statuer pour l’avenir en reconnaissant à la
personne le droit de refuser les traitements neuroleptiques quand bien même
elle serait jugée ensuite incapable de discernement et internée. La requérante
avait en effet présenté à cette instance une demande visant, entre autres, à faire
valider son testament psychiatrique par lequel elle précisait refuser, en cas d’une

5. Institutions universitaires de psychiatrie et de gériatrie.


Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 135

hospitalisation à venir et d’une éventuelle incapacité à consentir, tout traitement


neuroleptique ; elle désignait également des personnes chargées, dans cette
hypothèse, de la représenter. Le tribunal n’a pas entendu trancher ce dernier
point, pour des questions de procédure sur lesquelles il n’est pas utile de
s’attarder. Et sans valider expressément le principe même du testament psychia-
trique, cheval de bataille de diverses associations de patients helvétiques, le
tribunal administratif de Genève n’en a pas moins reconnu le droit, pour une
personne, de préférer la contention physique aux traitements neuroleptiques
forcés. Par de nombreux arrêts 6, le tribunal fédéral avait déjà eu l’occasion
d’expliciter son point de vue sur le consentement éclairé. Un arrêt du 7 octobre
1992 (M. contre Conseil d’État du canton de Zurich) a établi que la législation
cantonale zurichoise fournit une base suffisante pour des traitements contre le
gré des personnes, dans des situations d’urgence particulières. Il s’agit notam-
ment de dispositions concernant des patients incapables de discernement, qui
prévoient, par ailleurs, l’accord du représentant légal. À défaut de représentant
légal, ces dispositions assurent du respect de la volonté présumée du patient et
de ses intérêts objectifs. Traiter un patient contre son gré requiert ainsi, selon le
tribunal fédéral, une situation d’urgence aiguë. Aussi la médication forcée ne
peut-elle être administrée que durant de courtes périodes. Il ne peut donc pas
s’agir de pratiquer de force une véritable thérapie. En l’espèce, l’urgence a pu être
caractérisée par des circonstances particulières : violences du patient envers le
personnel ou état catatonique et mutique pendant une longue durée. Des actions
pénales ont également conduit au rappel de ces mêmes principes 7. Dans d’autres
arrêts, le tribunal fédéral a expliqué que l’information à donner au patient doit
comprendre les avantages, les risques et les alternatives au traitement proposé,
de même que les implications économiques et financières, sans jamais exclure les
malades mentaux de telles dispositions. En revanche, par arrêt du 28 mars 1988 8,
la IIe cour civile du tribunal fédéral, statuant sur un arrêt de la chambre des
tutelles du tribunal cantonal vaudois, a établi que lors d’un placement fondé sur
la faiblesse d’esprit, l’autorité de tutelle ne cause pas de préjudice à un individu
atteint d’oligophrénie profonde en omettant de lui indiquer par écrit son droit
d’en appeler au juge, dans la mesure où elle en a informé des personnes proches
de l’intéressé. Ce même arrêt consacre en outre l’interprétation large de la qualité
pour appeler au juge en cas de privation de liberté à des fins d’assistance, au
point d’autoriser le recours de la personne chez qui l’handicapé avait été placé.
L’attention portée à ces questions en Suisse est manifestement importante. Il
est vrai que les milieux juridiques y sont d’autant plus sensibles que chacun a à
l’esprit le cas du professeur Peter Noll, qui fut juge à la Cour suprême du canton
de Zürich et qui préféra mourir d’un cancer de la vessie plutôt que de subir une
opération qui lui aurait imposé ensuite le port d’une poche artificielle 9.

6. ATF 117 Ib 197, JT 1992 II 214.


7. Voir notamment ATF 99 IV 208 ss ; Pra. 63, 1974, nr. 95 ; JT 1974 IV 132 ss.
8. ATF, 114, II.
9. Peter Noll, Diktate über Sterben und Tod, mit Totenrede von Max Frisch, Zurich, Pendo
Verlag, 1984 ; en français : Choisir sa mort, Paris, Albin Michel, 1987.
136 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Consentement et information du patient


dans les jurisprudences italiennes et françaises

Les tribunaux italiens ont également eu à se prononcer récemment sur la


question du consentement du patient, sans toutefois aborder la question
particulière du malade mental. La place accordée à la volonté du patient et la
prise en compte du refus en cas de traitement sanitaire obligatoire, tel que
régi par la loi 180, résulte d’ailleurs en partie de la jurisprudence s’attachant
à cette question en matière de traitements non psychiatriques. M. Molinero
cite de récents arrêts des chambres civiles et pénales de la Cour de cassa-
tion 10 : « Un chirurgien qui, en l’absence d’une véritable nécessité et sans urgence
thérapeutique, avait pratiqué sur une patiente âgée une intervention plus lourde
que celle prévue, et n’ayant eu le consentement préalable que pour cette dernière
intervention, a été reconnu responsable de lésions volontaires. De même, la patiente
étant décédée dans la période postopératoire (sans faute commise de la part du
médecin), le médecin a été condamné du chef d’homicide involontaire 11. » L’on
retiendra en revanche qu’en 1993, le parquet ouvrira une enquête pénale à
l’encontre d’un médecin qui, respectant la volonté du sujet qui refusait des
transfusions sanguines en raison de ses convictions religieuses, ne l’a pas
obligé à accepter le traitement, cependant que le patient devait décéder
quelque temps plus tard en raison de ce refus. Par un arrêt de 1991, la
chambre civile de la Cour de la cassation a encore établi que la contribution
du patient à la faute du médecin, alerté trop tardivement par le malade sur les
conséquences de l’erreur diagnostique dont il était la victime, doit être
évaluée en considérant seulement le comportement de la personne lésée.
S’agissant en l’espèce d’une personne mineure au moment du traitement, et
par suite sans autonomie décisionnelle, la Cour a donc exclu toute participa-
tion du malade à la faute du médecin 12.
La jurisprudence française est quelque peu parallèle 13. Il n’y a pas, à propre-
ment parler, de jurisprudence sur la question du consentement au traitement du
malade mental, comme si cette difficulté pourtant centrale de l’exercice psychia-
trique ne posait subitement plus aucun problème. Nous avons déjà eu l’occasion
de signaler le rapprochement que la jurisprudence fait entre l’urgence à inter-
venir et le danger pour la personne. Nous n’y reviendrons que pour souligner
un récent arrêt du Conseil d’État français validant la sanction infligée par son
ordre à un médecin qui avait respecté le refus du malade de subir un traitement

10. Communication aux Journées d’études européennes, CEDEP, Madrid, 7, 8, 9 octobre


1994.
11. Cette affaire est publiée dans le Traité de cassation pénale, section V, 21 avril 1992, Cour
d’assises de Florence, 18 octobre 1990.
12. Voir Traité de cassation civile, section III, 7 mars 1991.
13. Pour une comparaison des législations étrangères en médecine générale, voir notam
ment la thèse d’O. Guillod, Le Consentement éclairé du patient, Neuchâtel, Ides et Calendes,
1986. Concernant le soin psychiatrique, voir, entre autres, C. Jonas, « Le consentement des
malades mentaux à leurs soins », Nervure, spécial, 1990, 3 (1), p. 55 58.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 137

chirurgical ou radiothérapique alors qu’il souffrait d’une affection cancéreuse 14.


Soulignons cependant, à la suite de C. Clément 15, que « le nouveau code de déonto-
logie 16 prévoit en son article 36 que “le consentement de la personne examinée ou soignée
doit être recherché dans tous les cas”. Ce qui signifie que le médecin est tenu à l’obliga-
tion d’obtenir le consentement du malade. Toute défaillance de sa part est constitutive
d’une faute dont la nature juridique varie suivant le statut du médecin. D’autre part,
pour qu’il y ait acceptation en connaissance de cause de l’acte médical, il faut que le
patient ait été informé de la portée dudit acte. Et selon la jurisprudence, il s’agit d’une
véritable obligation d’information à la charge du médecin. Cela permet d’affirmer que
l’obligation d’information du médecin est le corollaire du consentement et à ce titre,
l’absence ou la mauvaise information correspond à l’absence de consentement. » Cette
obligation influe sur la nature de la faute. Il s’agit en effet d’une obligation
professionnelle et déontologique qui s’impose à toute personne exerçant la
médecine et qui, par suite, transcende le contrat qui pourrait exister entre le
médecin et son patient. De ce fait, la Cour de cassation a jugé que le médecin
hospitalier qui faillit à son obligation d’information commet une faute person-
nelle détachable du service 17. Dans ces conditions, la victime peut assigner
personnellement le médecin devant les juridictions civiles et n’est donc pas
limitée à ne rechercher que la responsabilité de l’établissement hospitalier
devant la juridiction administrative. « Cette obligation d’information médicale au
bénéfice du malade afin que celui-ci puisse donner un consentement éclairé a été élaboré
par la jurisprudence (Cass. civ., 29 mai 1951, D. 1952, p. 53, note R. Savatier). Ainsi,
lorsqu’il existe un contrat entre le patient et le médecin, deux obligations pèsent sur ce
dernier : une obligation principale, celle de soigner selon les données actuelles de la
science, et une obligation accessoire, celle de renseigner le patient sur la portée de la
décision médicale. Et lorsqu’il n’existe pas de contrat médical 18, le médecin est également

14. CE, Garnier, 29 juillet 1994. Statuant en cassation, le Conseil d’État a ainsi estimé que
le Conseil national de l’ordre des médecins « a pu légalement décider que, nonobstant le refus
par sa patiente d’un traitement chirurgical ou radiothérapique, M. Garnier avait commis une faute
de nature à justifier une sanction en acceptant de la traiter par des remèdes illusoires qui l’ont
privée d’une chance de guérison ou de survie ». Pourtant, tout en respectant le refus de sa
patiente de se soumettre à une ablation du sein gauche, le Dr Jacques Garnier n’en avait
pas moins prescrit des produits homéopathiques et des séances d’acupuncture pour
soulager ses douleurs, et thérapeutiques à base de plantes pour soutenir ses défenses
immunitaires avant de l’envoyer consulter un médecin diplômé en cancérologie qui, se
heurtant à son tour au refus d’intervention chirurgicale et de radiothérapie de la patiente,
prescrivit également un traitement homéopathique.
15. Op. cit., p. 9.
16. Décret n° 95 1000 du 6 septembre 1995, JO du 8 septembre 1995.
17. Arrêt Cour de cassation, 28 janvier 1942, D. 1942, p. 63. La faute professionnelle se
définit encore comme « un manquement volontaire et inexcusable à des obligations d’ordre
professionnel et déontologique », Cass. crim., 2 avril 1992, JCP 1993, II, 22105, note Vallar, voir
aussi, Jean Marie Clément et Cyril Clément, Les Principales décisions de la jurisprudence
hospitalière, Paris, Berger Levrault, 1995.
18. C’est le cas notamment pour le patient à l’hôpital public, souligne Cyril Clément ; mais
il convient de rappeler l’exception de la clinique ouverte (CE, 4 juin 1965, hôpital de Pont
à Mousson, D. 1965, p. 746, note Piquemal), c’est à dire de la personne admise sur l’un
des lits réservés à la clientèle privée du chef de service.
138 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

tenu à une obligation de soins, et non pas de guérison, et à une obligation de renseigne-
ment (Cass., 28 janvier 1942, D. 1942, p. 43) »19. De son côté, le nouveau code de
déontologie médicale français parle « d’information claire, loyale et appropriée ». Et,
comme le souligne une fois encore Cyril Clément 20 : « N’oublions pas que l’infor-
mation que reçoit le malade permet la confiance de celui-ci en son médecin. Et la
confiance est une condition sine qua non à toute réussite thérapeutique. »
La jurisprudence française a également cru devoir tenir compte des diffi-
cultés inhérentes à l’art médical pour établir que l’information n’a lieu de porter
que sur les risques prévisibles 21. Elle énonce ainsi que le patient doit être informé
« des risques normalement prévisibles en l’état des connaissances scientifiques » 22, ce
qui suppose que les risques soient identifiés 23. Or il n’est pas certain qu’en
psychiatrie les risques, issus notamment du traitement à long terme par diffé-
rentes substances psychotropes, soient clairement identifiés, comme le souligne
notamment, le professeur Édouard Zarifian. Toutefois, l’AAA-VAM (association
d’aide aux victimes des accidents des médicaments), que préside M. Georges-

19. Cyril Clément renvoie ici, pour une étude récente, aux articles de Françoise Alt Maes
à la RDSS, 1994, p. 381, et de Jean François Barbieri, Les Petites Affiches, 4 janvier 1995.
20. Ibid.
21. Arrêt Cour de cass. civ. 1re, 8 novembre 1955, D. 1956, p. 3. Voir également arrêt du
Conseil d’État, 21 juillet 1972, Dame Rabus, Leb., p. 594, et la récente Charte du malade
hospitalisé, circulaire DGS/DH n° 95 22 du 6 mai 1995. Signalons par ailleurs que, d’une
manière constante, la jurisprudence refuse d’engager la responsabilité de l’hôpital ou du
médecin, lorsque les risques sont exceptionnels (CE 1er mars 1989, Gelineau, Leb., p. 65 et
Cass. civ. 1re, 9 mai 1983, D. 1984, p. 121, note Penneau). « Le risque exceptionnel, commente
Cyril Clément (op. cit. p. 10), est celui qui est infime statistiquement parlant. Mais on peut légiti
mement se demander si une telle jurisprudence perdurera compte tenu de l’arrêt Bianchi (CE,
9 avril 1993, Leb. p. 127 […]).Car on sait que par cette décision, le Conseil d’État a accepté
d’indemniser sans faute les risques exceptionnels et connus. » On notera enfin que la jurispru
dence administrative est passée de la technique de la présomption de faute (CE, 7 mars
1958, Meier, Leb. p. 153), en raison d’un souci d’indemnisation des victimes, à la
technique de la perte de chance (CE, 24 avril 1964, hôpital hospice de Voiron, Leb. p. 259)
afin de réparer ce qui paraît injuste, puis à la technique de la démédicalisation qui, comme
le souligne toujours Cyril Clément, « a permis au juge administratif d’exiger la preuve d’une
faute simple aux dépens de la faute lourde » (ibid.) (voir également Claudine Esper, « Le
dernier état de la responsabilité des hôpitaux publics », La Gazette du Palais, 12 13 juillet
1995, p. 3.
22. L’obligation d’informer sur tous les risques encourus a encore été dernièrement
rappelée en chirurgie esthétique par un arrêt du Conseil d’État du 15 mars 1996,
Mlle Durand, requête n° 136 692. Voir Cyril Clément, « Chirurgie esthétique : l’obligation
d’information du praticien », Les Petites Affiches, 16 septembre 1996, n° 112, p. 6 8. Voir
encore, deux arrêts C. cass., civ. 1re, 7 octobre 1998, Mme C. c/Clinique du Parc et autres, et
MRCM et autres, Les Petites Affiches, 5 mai 1999, n° 89, p. 4 12, obs. Ch. Noiville. Le Conseil
d’État a suivi le mouvement dans différents arrêts récents, notamment du 10 décembre
1999, req. n° 98 530 ; 14 février 1997, CHR de Nice c/Mme Quarez, req. n° 133 238, Les Petites
Affiches, 28 mai 1997, n° 64, p. 23 32, obs. S. Aloiteau. Voir également, TA Versailles, 26 juin
1997, M. Mohamed Lahioui c/CHG Longjumeau, Les Petites Affiches du 23 février 1998,
n° 23, p. 12 15, obs. J. Krulic.
23. Sur cette dernière question, voir la communication de Bernard Glorion, président du
Conseil national de l’ordre des médecins, « Actes du Colloque », Le Risque médical,
6 octobre 1994, Forum du droit des affaires.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 139

Alexandre Imbert, a fini par obtenir que les benzodiazépines (tranquillisants et


hypnotiques) portent désormais une mise en garde contre le risque de suicide
associé à leur prise. Cette association lutte en effet depuis plusieurs années pour
faire reconnaître que certains médicaments ont pour effet de lever des inhibi-
tions et facilitent ainsi le passage à l’acte, hétéro- ou auto-agressif.
En novembre 1999, quatre-vingts anciens patients psychiatriques ont engagé
des poursuites judiciaires contre les services publics de santé anglais pour avoir
été traités au LSD dans les années 1950-1960. « Tous affirment avoir souffert de graves
effets secondaires : dépression, cauchemars récurrents et troubles de la personnalité » 24.
De son côté, le Conseil d’État a récemment établi que l’obligation d’information
du patient par le médecin concerne également les risques exceptionnels connus 25.
Par ailleurs, un important revirement de jurisprudence a été opéré en 1997
par la Cour de cassation qui, en matière d’information du patient sur les risques
d’un traitement, a renversé la charge de la preuve. Cet arrêt est d’une portée
plus générale puisqu’il pose le principe selon lequel il appartient au débiteur
d’une obligation d’apporter la preuve qu’il y a positivement répondu 26. Le
nouvel article 16-3 du Code civil français devrait être également un important
moyen pour limiter les abus en matière de contrainte de soins puisqu’il dispose
que : « Il ne peut être porté atteinte à l’intégrité du corps humain qu’en cas de nécessité
thérapeutique pour la personne. Le consentement de l’intéressé doit être recueilli préala-
blement, hors le cas où son état rend nécessaire une intervention thérapeutique à laquelle
il n’est pas à même de consentir. » Par arrêt du 19 mars 1997 27, la Cour de cassation
a ainsi rappelé qu’il résulte de l’article 16-3 du Code civil que nul ne peut être
contraint, hors les cas prévus par la loi, de subir une intervention chirurgicale.
Cet article pourrait notamment être utilisé dans le contentieux des traitements
de force par piqûre. Les solutions adoptées en médecine générale par la juris-
prudence pourraient, à l’évidence, et sans trop de difficulté, être transposées au
cas des malades mentaux traités contre leur gré ; mais il ne semble pas que des
actions judiciaires aient, en ce domaine, d’ores et déjà abouti, voire été réelle-
ment tentées. L’on retiendra en tout cas que l’information conditionne le consen-
tement, mais aussi et surtout la part de plus en plus active prise en ce domaine
par le médecin, qui se doit désormais, avant même de constater toute impossi-
bilité de recueillir le consentement de la personne, de s’être efforcé de le recher-
cher en délivrant une information appropriée au cas de l’intéressé. De toute
évidence ceci est, en psychiatrie, fondamental. C’est pourtant l’un des domaines
de la médecine où l’information donnée aux patients demeure des plus
rudimentaires.

24. Le Monde du 18 novembre 1999.


25. CE, 5 janvier 2000, Assistance publique Hôpitaux de Paris, req. n° 198 530, et consorts
T., req. n° 181 899, Les Petites Affiches, 25 février 2000, n° 40, p. 15 19, obs. C. Clément,
Actualité juridique, Droit administratif, 20 février 2000, p. 180 183.
26. Cass. civ. 1re, 25 février 1997, Hédreul c/Cousin et autres, Les Petites Affiches, 16 juillet
1997, n° 85, pp. 17 20, obs. A. Dresner Dolivet.
27. C. cass., civ. 2e, 19 mars 1997, Mutuelle du Mans et autre c/Compagnie La Mondiale
et autres.
140 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Le libre choix du médecin et de l’établissement par le patient

La liberté, pour le patient, de choisir son médecin et son établissement de


soin, pose en France de redoutables problèmes, notamment lorsque l’intéressé se
trouve hospitalisé dans le secteur public, et plus encore lorsqu’il se trouve l’objet
d’une hospitalisation sans son consentement, comme cela arrive encore
fréquemment en psychiatrie. En ce cas, en effet, le malade ne se trouve pas dans
une situation contractuelle avec son médecin, mais dans une situation légale et
réglementaire. Il n’est pas à proprement parler client de son médecin, mais
usager du service de médecine publique. En second lieu, parce qu’elle est légale
et réglementaire, la situation d’un usager se présente aussi comme générale et
impersonnelle. Les règles de fonctionnement, définies par l’État, sont ainsi
identiques pour tous. Elles attribuent à chacun des droits et des obligations
identiques. Ces règles peuvent en outre être unilatéralement modifiées par
l’autorité publique, pour répondre aux exigences du service ou pour toute autre
raison d’ordre politique, alors que, dans un rapport contractuel, le contrat ne
peut être modifié que par l’accord conjoint des parties. Comme le rappelle Lin
Daubech : « L’égalité devant le service public se déduit directement de l’impersonnalité
du statut. C’est parce qu’il met le malade dans une situation juridiquement imperson-
nelle que le service public hospitalier ne connaît ni l’âge, ni le sexe, ni les convictions, ni
la race, ni le mode de vie ou les mœurs, ni la condition de fortune de la personne
admise 28. » Le patient hospitalisé en psychiatrie sans son consentement se trouve
ainsi, même lorsqu’il est admis dans un établissement privé, dans une situation
de droit public, en raison notamment de la participation de cet établissement au
service public de la police des aliénés et de la lutte contre les maladies mentales,
conçues comme un fléau social. Les deux premières caractéristiques de la situa-
tion de ce patient ont ainsi pour effet de générer des règles différentes de celles
du droit commun de l’hospitalisation, de sorte que les litiges entre les usagers et
le service public en cause ressortissent à la compétence des juridictions adminis-
tratives. Comme le souligne Lin Daubech, ces trois éléments de définition
(1. Situation légale et réglementaire ; 2. Générale et impersonnelle ; 3. De droit
public) traduisent en fait une conception particulière de la relation qu’entend nouer le
service public avec son usager, caractérisée par la cœxistence d’un principe de subordi-
nation et d’un principe de protection 29, sur lequel nous ne nous attarderons pas,
l’ayant suffisamment examiné lors de l’approche comparative du soin en pays
latins et anglo-saxons. L’absence de toute négociation se trouve ici habituelle-
ment justifiée par la fourniture d’un service d’intérêt général, dont l’usager ne
pourrait bénéficier autrement ou dans des conditions plus difficiles 30.
De la situation impersonnelle du patient découlait jusqu’alors le fait que le
malade ne disposait pas du droit de choix de son thérapeute. Seul le décret du
14 janvier 1974 sur les droits des malades lui concédait le droit de choisir son

28. L. Daubech, « Le statut du patient hospitalisé : vers l’incertitude juridique ? », dans La


Situation juridique des patients, n° spécial, Les Petites Affiches, 21 mai 1997, p. 10 11.
29. Op. cit., p. 9.
30. Ibid.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 141

service de soins, sous réserve qu’un lit y soit disponible. Lin Daubech souligne
la grande cohérence de cette construction juridique : « Parce qu’il était imper-
sonnel, le malade n’avait aucune raison de manifester une quelconque préférence pour
un médecin lui-même impersonnel. En contrepartie, il appartenait au service public de
s’organiser pour offrir à chacun de ses malades les compétences les meilleures et les plus
adaptées à sa pathologie 31. » Ainsi, à la relation médecin/malade fortement person-
nalisée du contrat de droit privé, s’oppose la situation statutaire, impersonnelle,
elle, du droit public. Mais il existait à l’évidence un hiatus fondamental entre la
situation impersonnelle du patient, comme celle du médecin, définie par le
statut, et l’objet même du soin hospitalier public, surtout en psychiatrie, lequel
suppose une relation personnelle entre le médecin et son malade. Cette imper-
sonnalité juridique cadre donc mal avec le fait que les médecins ne peuvent faire
autrement qu’entrer dans l’intimité de leurs patients. Aussi, la loi du 31 juillet
1991, portant réforme hospitalière, a-t-elle introduit, dans le code de la santé
publique français un article L. 710-1, selon lequel le malade a désormais le choix
de son médecin à l’hôpital. Ainsi, pour la première fois en France, « la loi recon-
naît à un usager le droit explicite d’avoir une préférence à l’égard des professionnels,
appelés à le prendre en charge, et en conséquence, renonce au principe d’impersonnalité
caractéristique du statut 32. »
Toutefois, en matière d’internement psychiatrique, la jurisprudence apparaît
encore très conservatrice. C’est ainsi qu’à l’occasion d’une affaire G. G., sur
laquelle nous aurons l’occasion de revenir à plusieurs reprises, le Conseil d’État
a entendu s’en tenir à la situation qui avait cours dans le cadre du droit commun
de l’hospitalisation publique, toutes disciplines confondues, avant la promulga-
tion du décret du 14 janvier 1974, dont il a été question plus haut. Le 25 mai
1994, il a ainsi jugé « qu’une personne hospitalisée d’office ne peut se prévaloir, pour
obtenir son placement dans un autre établissement du département ou dans un établis-
sement d’un autre département, des dispositions des articles L. 326-1 et L. 710-1 du code
de la santé publique qui ne lui sont pas applicables ; que d’ailleurs, si les dispositions de
l’article L. 326-3 du même code et de l’article 8-1 de la Convention européenne de sauve-
garde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ne lui donnent pas un droit à
une telle mesure, le préfet du département du lieu d’hospitalisation, auquel il appartient,
le cas échéant, de prendre sa décision conjointement avec le préfet du département de
l’établissement d’accueil et qui a été saisi d’une demande de transfert notamment pour
des raisons médicales ou familiales, ne peut s’y opposer, eu égard aux termes de ces
textes, que pour des motifs tirés des nécessités de l’ordre public et de la sûreté des
personnes, du bon fonctionnement des établissements hospitaliers, ou de l’état de santé
de l’intéressé 33. » Et, sur ce fondement, le Conseil d’État rejeta le recours, au motif
qu’il ne ressortirait pas des pièces aux dossiers que le préfet, pour refuser le
transfert sollicité, n’avait pas procédé à un examen de la situation.

31. Ibid., p. 13.


32. Ibid. Remarquons toutefois que la loi du 27 juin 1990 en avait posé antérieurement le
principe, en psychiatrie, pour les hospitalisés libres, comme pour ceux admis à la
demande d’un tiers (art. L. 326 1, 2e alinéa du code de la santé publique).
33. Conseil d’État 25 mai 1994, M. G. G. contre préfet de l’Indre, req. n° 149072.
142 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

L’on voit donc jusqu’à quel point la haute assemblée entend maintenir la
personne en hospitalisation d’office dans une situation légale et réglementaire,
générale et impersonnelle, relevant du seul droit public, réduisant à néant toute
la littérature médicale sur le contrat thérapeutique et le contrat de soin qui
fleurit pourtant en psychiatrie.

Le contrôle du bien-fondé de la détention

Le maintien de la mesure de sûreté dans la jurisprudence italienne

La Cour constitutionnelle italienne a déclaré non constitutionnel le fait que


certaines dispositions du Code pénal italien ne subordonnent pas la mesure de
sûreté que constitue l’internement en hôpital psychiatrique judiciaire des
médico-légaux, au constat de la persistance de la dangerosité sociale de l’inté-
ressé 34. La magistrature italienne a donc bien perçu la difficulté, mais elle n’a pu
que constater les limites de la loi.
Par un jugement du 3 octobre 1983, le tribunal de Turin a ainsi été conduit à
remarquer que l’expert désigné avait relevé que si l’intéressé, atteint de troubles
mentaux, pouvait être dangereux dès lors qu’il se trouvait placé dans certaines
circonstances, il n’en demeurait pas moins que son placement en hôpital
psychiatrique judiciaire ne serait pour lui d’aucune utilité. Et le tribunal ajoutait
que les autres structures psychiatriques ne paraissaient guère appropriées à la
prise en charge de ce genre de cas. Aussi ordonna-t-il l’élargissement de l’inté-
ressé dans l’attente de l’arrêt de la Cour constitutionnelle, saisie, à ce sujet, par
la personne en cause. La réponse de cette dernière intervint le 30 janvier 1985 :
« En cas d’acquittement pour maladie psychique et persistance certifiée de la dangerosité
sociale [les dispositions du Code pénal italien] imposent l’hospitalisation de l’accusé
en hôpital psychiatrique judiciaire sans consentir l’adoption de mesures alternatives
adaptées aux conditions du sujet et à ses exigences thérapeutiques. »
Il n’appartient pas au juge de se substituer au législateur en proposant des
innovations réglementaires comportant l’exercice de choix discrétionnaires. En
l’occurrence, les exigences de la sûreté publique priment les exigences indivi-
duelles de la santé. Il importe seulement de s’assurer, à la suite de la réforme
pénitentiaire de 1975 qui lui confie la révocation anticipée de la mesure de
sûreté, que le juge d’application des peines a bien évalué la persistance de la
dangerosité sociale résultant de la pathologie de l’intéressé au moment de
l’application de la mesure, et non plus seulement au moment des faits incri-
minés, pour justifier la décision de placement en hôpital psychiatrique
judiciaire 35.

34. Arrêts n° 139 du 27 juillet 1982 et n° 249 du 15 juillet 1983 ; voir Thomaïs Douraki, La
Convention européenne des droits de l’homme et le droit à la liberté de certains malades et margi
naux, LGDJ, 1986, p. 171 172.
35. Voir arrêt de la Cour constitutionnelle n° 139 du 27 juillet 1982.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 143

Le nouveau Code de procédure pénale, entré en vigueur le 24 octobre 1989, a


malgré tout rompu avec une telle rigidité, en permettant le traitement des médico-
légaux dans le cadre des structures sanitaires habituelles, y compris sous le mode
du TSO, tout en réservant au juge un pouvoir d’intervention dès lors qu’un risque
de décision tardive ou inappropriée des services sanitaires apparaîtrait. Le juge
dispose ainsi du pouvoir d’ordonner, provisoirement, l’internement de l’accusé
« dans une structure adaptée du service psychiatrique hospitalier », c’est-à-dire en
service psychiatrique de diagnostic et de soin (SPDC) et non plus exclusivement en
hôpital psychiatrique judiciaire (CSM). Le caractère asilaire des SPDC, que dénonçait
Maria-Grazia Giannichedda, dans un usage strictement spécialisé et hospitalier,
plus tourné vers le traitement que vers le simple accueil, se trouve ainsi singuliè-
rement renforcé. Précisons encore que ces aménagements du nouveau Code de
procédure pénale ne concernent que l’accusé, c’est-à-dire celui dont le jugement
d’acquittement n’a toujours pas été prononcé et dont le procès demeure en cours.
Pour les malades mentaux acquittés en raison de leurs troubles, l’ancienne procé-
dure de placement judiciaire en hôpital psychiatrique judiciaire s’applique.

La nécessité du traitement dans la jurisprudence helvétique

Observant l’activité du Conseil de surveillance psychiatrique depuis sa


création en 1979, Rolf Himmelberger 36 constate en avril 1993 que cette instance n’a
accueilli favorablement aucun recours dirigé à l’encontre d’une décision d’admis-
sion… Il mentionne encore 37 un étonnant jugement de la cour de justice qui,
statuant en appel, a cru pouvoir déclarer : « Il n’appartient pas à l’autorité judiciaire
de déterminer la durée du traitement devant être poursuivi à la clinique. L’intérêt bien
compris de la recourante commande que ce traitement soit mené à son terme, de façon à
permettre la reprise d’une existence normale dans de bonnes conditions 38. » L’autorité
judiciaire ne pourrait donc pas s’immiscer dans le déroulement d’un traitement,
de sorte qu’elle ne saurait statuer sur la privation de liberté dès lors que celle-ci est
la condition de mise en œuvre ou de la poursuite du traitement médical. L’on voit
que le juge libérateur genevois n’entend guère pousser bien loin ses investiga-
tions. Pourtant, sur 170 recours contestant non plus l’admission, mais le maintien
en internement, le Conseil de surveillance a accordé dix-sept sorties durant
l’année 1989, malgré l’opposition du médecin de l’établissement 39.

36. Rolf Himmelberger, « Pourquoi une loi spéciale pour la psychiatrie », Débats, mensuel
socialiste genevois, avril 1993, 12, p. 11.
37. Rolf Himmelberger, « Les nouvelles dispositions du CCS sur la privation de liberté à
des fins d’assistance sont elles réellement un progrès pour les malades ? », dans
Patientenrecht. Droits des patients Quel Diagnostic ?, vol. 5, s.d., p. 202 203.
38. Semaine juridiciaire, 1981, p. 448.
39. Rolf Himmelberger, « Une critique de la contrainte en psychiatrie », conférence
prononcée le 19 octobre 1991 à Genève, dans le cadre du symposium Médecine et contrainte
pédiatrie, psychiatrie, gériatrie, Société suisse d’éthique biomédicale, Folia Bioethica, 1992,
8, p. 10 ; voir également du même auteur, « Le testament psychiatrique : une solution à la
controverse sur la problèmatique des traitements forcés ? », Pro Mente Sana, compte rendu
du congrès 1990, Traitement forcé en psychiatrie, Annexe I, p. 90 et 91.
144 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

L’existence d’un danger dans la jurisprudence européenne

Nous ne reprendrons pas ici les différents arrêts de la Cour de cassation des
Pays-Bas qui ont concouru à réaffirmer la notion de danger pour légitimer un
internement psychiatrique, comme à définir les différentes sources de danger à
prendre en considération et susceptibles de justifier une telle mesure, parmi
lesquelles, nous l’avons vu, figure le comportement susceptible d’être perçu
comme provocateur par l’entourage et de susciter ses réactions négatives, au
point de mettre en danger le patient. Nous ne reviendrons pas davantage sur le
désaccord de certains magistrats français avec une telle conception 40, non plus
qu’avec celle tendant à légitimer un internement en cas d’incurie de la
personne 41. Nous soulignerons cependant la tendance de plus en plus marquée
des magistrats à conditionner le maintien en internement à la persistance d’un
risque que le patient fait courir, soit à lui-même, soit à son entourage, en raison
de sa pathologie.
Signalons ici quelques décisions importantes de jurisprudence française.
Par arrêt du 2 mars 1987, la Cour d’appel de Bordeaux a ainsi pu réformer
l’ordonnance du président du Tribunal de grande instance de Bordeaux du
26 juin 1986 et ordonner la sortie immédiate de M. René Chauffour au motif que
les considérations énoncées par l’arrêt, « tirées de l’examen objectif des données de
l’espèce, conduisent la cour à constater qu’il n’est pas apporté la démonstration que
l’affection mentale de l’appelant aliène celui-ci dans une mesure telle que son état le rend
dangereux pour lui-même ou autrui, démonstration nécessaire pour décider que doit être
maintenue la mesure privative de liberté décidée par l’arrêté de placement d’office du
18 janvier 1985. » Dans une ordonnance du 5 novembre 1991, le président du
Tribunal de grande instance d’Évry 42 ordonne également la sortie immédiate en
constatant : « Le docteur N… conclut dans ces termes : « La meilleure adhésion au
projet de soins ne constitue pas pour autant une raison suffisante pour abroger un place-
ment d’office qui s’avère encore bénéfique. » Il en ressort à l’évidence que la mesure ne
se justifiait plus par la protection de l’ordre public ou de la sûreté des personnes. Dans
son dernier certificat, le docteur N… envisageait d’ailleurs soit une abrogation, soit des
permissions de sorties d’essai. Aussi, en raison : – de l’absence de décision préfectorale
dans les trois jours précédant la fin du premier mois de placement ; – de l’absence de
référence à une quelconque menace pour l’ordre public ou la sécurité des personnes dans
les certificats médicaux consécutifs à la mesure de placement, il échet d’ordonner la
sortie immédiate de Marc S… » De même, par ordonnance du 27 avril 1988, cette
même instance a ordonné la sortie immédiate de Mme Violette M.-L. après avoir
souligné : « Pour expliquer la nécessité du maintien, les docteurs G. et H. écrivent enfin
que “sa suspension rapide ne pourrait que confirmer la malade dans son délire de persé-
cution et de préjudice”. À ceci, il doit être répondu en droit que le placement d’office n’est
pas une prescription thérapeutique, mais une mesure de police qui doit être strictement

40. Voir à ce sujet l’affaire Boucheras, précédemment invoquée, ord. TGI Clermont
Ferrand, 10 nov. 1987.
41. Voir l’affaire de Mlle M., TGI de Libourne, 15 juin 1989, déjà citée.
42. Ord. TGI d’Évry, M. Marc S., 5 novembre 1991.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 145

limitée aux cas prévus par la loi. On peut en outre ajouter qu’un tel placement effectué
dans des conditions aussi traumatisantes et maintenu, en dehors de tout critère sérieux,
alimenterait davantage la paranoïa de Mme M.-L et la conforterait dans l’idée qu’elle est
victime d’agissements malveillants. Au contraire, la reconnaissance de ses droits
pourrait éventuellement permettre l’amorce d’un dialogue très souhaitable avec ses
thérapeutes en qui elle devrait avoir désormais toute confiance. » Les décisions qui
valident un maintien en internement au prétexte que le médecin traitant hospi-
talier ou l’expert désigné considèrent comme nécessaire la poursuite d’un traite-
ment, cependant que l’adhésion du patient n’est pas encore assurée, se font ainsi
désormais plus rares, surtout lorsque la personne a été admise en hospitalisation
d’office 43. Mais cette tendance se retrouve également en matière d’hospitalisa-
tion à la demande d’un tiers 44.

Le risque suicidaire dans la jurisprudence française

Dans le cadre de l’action diligentée par Mme Madeleine Ledrut 45, les magis-
trats français ont cependant eu à se prononcer sur la question de savoir si le
risque suicidaire s’intègre à la notion d’aliénation mentale, susceptible de justi-
fier une hospitalisation d’office. Pour mesurer la portée de l’arrêt de la Cour, il
nous faut retracer à grands traits les principaux faits de cette affaire. Le couple
Ledrut vivait dans un appartement cossu de l’avenue de la Grande-Armée, à
Paris. M. Jean Ledrut, compositeur de musiques de films célèbres, dont
Austerlitz d’Abel Gance et Le Procès d’Orson Welles, tiré du roman de Kafka, se
vit détourner certains de ses droits d’auteur. Le couple fut ruiné et ne put bientôt
ni payer son loyer ni trouver un nouveau logement, faute de pouvoir donner des
garanties à un autre propriétaire. Il ne parvint pas davantage à obtenir l’octroi
d’un logement social. Poursuivi par les huissiers du propriétaire et de divers
créanciers, M. Ledrut décéda d’une crise cardiaque. Le préfet de police de Paris,
condamné à payer l’arriéré de loyers, mit à exécution l’expulsion de Mme Ledrut,
différée durant plusieurs années compte tenu de l’état de santé de son mari.
Pour ce faire, l’autorité préfectorale ordonna la conduite de l’intéressée à l’infir-

43. Voir dans le même sens, ord. TGI d’Évry du 6 janvier 1992, Juliette Brindejonc, consta
tant qu’il résulte du rapport d’expertise « que si Mme Brindejonc souffre d’une psychose
paranoïaque à thèmes persécutifs et à mécanismes interprétatifs, elle ne s’est jamais montrée agres
sive physiquement avec autrui ; qu’actuellement elle ne paraît pas présenter d’état dangereux pour
elle même et pour autrui. […] Dans ces conditions, bien que le refus de tout traitement volontaire
permette d’envisager une aggravation de la situation sociale et financière de la malade, en l’absence
d’état dangereux pour autrui, il convient d’ordonner sa sortie immédiate du centre hospitalier
spécialisé de Perray Vaucluse à Épinay sur Orge. » Voir dans le même sens l’ordonnance de
sortie de M. G., prise le 31 juillet 1990 par le président du TGI de Chalon sur Saône, déjà
citée.
44. À titre d’exemple d’une telle évolution, notamment en France, citons l’ordonnance de
sortie récemment prise par le vice président du tribunal de grande instance de Lyon, le 24
mai 1996 (aff. Claudette F.).
45. Pour le détail sur cette affaire, voir Ph. Bernardet, Les Dossiers noirs de l’internement
psychiatrique, Paris, Fayard, 1989, pp. 61 90.
146 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

merie psychiatrique de la préfecture de police de Paris. Le jour de l’intervention


de police, Mme Ledrut, qui n’en avait pas été prévenue, protesta, affirmant que si
elle avait su que c’était pour son expulsion qu’on l’avait convoquée au commis-
sariat, la fin de cette histoire aurait été tout autre. Dans son esprit en effet, elle
aurait de nouveau diligenté une mesure de sursis à exécution en saisissant le
juge des référés. Mais cette affirmation suffit à justifier d’un risque suicidaire,
invoqué par la suite par les services de police pour rendre compte du bien-fondé
du transfert à l’IPPP, puis de l’internement. Par jugement du 5 décembre 1988, le
Tribunal de grande instance de Paris avait répondu par la négative à la question
de savoir si le risque de suicide pouvait justifier à lui seul une mesure de place-
ment d’office. Mais ce jugement fut infirmé par la Cour d’appel de Paris, par
arrêt du 30 mai 1991, que valida la Cour de cassation par arrêt du 22 novembre
1995.
De son côté, le dernier rapport du Conseil économique et social sur le
suicide, paru au Journal officiel de la République française en juillet 1993, ne recon-
naît que 30 à 40 % de cas de suicide d’origine psychopathologique 46. « Dans une
étude réalisée entre 1987 et 1991 dans une région d’Angleterre, note encore Édouard
Zarifian, les raisons principales des suicides achevés se répartissent ainsi : maladie
physique intolérables (20 % des cas), troubles psychologiques (32 % des cas), détresse
sociale (48 % des cas) 47. Bien sûr, on peut être triste, voire déprimé, en cas de difficulté
sociale et cela nécessite un traitement antidépresseur, mais en aucun cas celui-ci ne
rendra un travail à celui qui se désespère d’être au chômage. C’est faire ainsi peu de cas
de tout le contexte de la dépression et des déterminants sociaux du suicide achevé.
Pourtant, il existe des aides non médicamenteuses dans ces éventualités, qui peuvent
venir s’ajouter à un traitement en lui-même fort utile. Nul ne songerait à contester le
rôle des dépressions graves non traitées dans la survenue de suicides, mais laisser
entendre que les suicides sont quasi exclusivement le fait de déprimés ou d’anxieux est
préjudiciable aux actions de santé publique 48. » Vouloir à toutes fins faire relever la
tentative de suicide de l’internement psychiatrique, c’est souvent risquer
d’aggraver le mal-être de la personne, si ce n’est son trouble ou sa pathologie, et
c’est rendre par là même la sortie quasi impossible ou à tout le moins problé-
matique, voire accroître le danger d’une tentative, qui serait, elle, réussie.
Édouard Zarifian fait également état d’une étude publiée en 1996 par Le
Concours médical, portant sur la prévention du suicide organisée par plusieurs
équipes du CHU de Grenoble. Cet article précise : « Il faut mettre la prescription
médicamenteuse à sa juste place. Une angoisse peut être atténuée ou supprimée momen-
tanément, mais elle revient toujours. Elle témoigne de notre vie psychique ; l’éteindre
équivaudrait à l’extinction du sujet. Le patient doit en être prévenu : les psychotropes ne
font qu’aider à un mieux-être, mais ne peuvent le transformer, le changer en un autre.
Ils doivent être administrés pour l’aide à affronter ses difficultés et non à y échapper ou
à « s’échapper » […]. Cette réalité a bien du mal à être acceptée dans notre société

46. Voir notamment Édouard Zarifian, op. cit., p. 214.


47. P. Meats, B. Solomka, « A perspective on suicides in the ‘90s », Psychiatr. Bull., 1995, 19,
p. 666 669.
48. Édouard Zarifian, op. cit.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 147

baignant dans l’illusion qu’il y a toujours un médicament pour guérir, un objet pouvant
combler un manque et qu’il suffit de « se le procurer » […] 49. »
C’est sans doute en tenant compte de cette dimension sociale et existentielle
du suicide que, face à la tentative de suicide qui mena Mlle Dominique M. en
réanimation avant de la conduire en internement psychiatrique, et qui n’était en
réalité qu’un appel au secours, la Cour d’appel de Lyon a considéré cet interne-
ment comme abusif et inapproprié, en plus d’être irrégulier, et qu’elle accorda
un dédommagement à la victime 50. Il est à l’évidence regrettable que certains
magistrats, mais surtout certains experts, tendent à considérer d’emblée le
risque suicidaire comme relevant quasi systématiquement d’une mesure d’inter-
nement psychiatrique. Pourtant, dans bien des cas, comme le révèle d’ailleurs
l’histoire de Dominique M., relatée dans Les Dossiers noirs de l’internement
psychiatrique 51, l’internement entraîne de nouvelles tentatives. Un simple
passage en réanimation, suivi d’une prise en charge psychothérapique appro-
priée, habituellement acceptée par l’intéressé, ou débouchant sur un autre type
de prise en charge ambulatoire, adaptée aux problèmes rencontrés par la
personne, voire une simple écoute attentive, suffisent souvent à diminuer
l’angoisse et à éviter le passage à l’acte. L’attitude proprement sécuritaire
conduit souvent, en revanche, à une impasse et ne permet que rarement de
résoudre véritablement la difficulté 52.

La pathologie mentale dans la jurisprudence française

Dans le même sens, et toujours dans le cadre du traitement de la dangerosité,


citons, en France, une décision assez exceptionnelle du président du Tribunal de
grande instance d’Avignon, prononçant la sortie immédiate de l’intéressé et
conduisant à établir l’existence d’un internement abusif. Dans son ordonnance
de sortie du 31 juillet 1990, ce magistrat a eu l’occasion de rappeler que la
mesure d’internement d’un criminel ou délinquant ne suppose pas seulement
l’existence d’une dangerosité sociale de la personne, mais, bien sûr et surtout,

49. C. Horiuchi, M. Mallaret, V. Heckman, J. L. Debru, M. Guignier, « Une meilleure


prévention du suicide par le médecin est elle possible ? », Le Concours médical, 13 janvier
1996, 118 (2), p. 67 70.
50. Cour d’appel de Lyon, arrêt du 1er décembre 1988, ultérieurement confirmé par la Cour
de cassation.
51. Philippe Bernardet, op. cit., p. 275 295.
52. Le 10 juin 1997, la Cour de cassation a toutefois été amenée à rejeter le pourvoi formé
par un médecin psychiatre contre un arrêt de la Cour d’appel de Lyon du 9 février 1995,
le jugeant civilement responsable du suicide d’un de ses patients, lui même médecin,
qu’il avait autorisé à quitter la clinique où il était soigné, après avoir augmenté le traite
ment. De retour à son domicile, l’intéressé s’était suicidé avec sa carabine. En première
instance, le Tribunal de grande instance de Lyon avait condamné le médecin psychiatre à
verser 160 000 F à la famille, au titre du préjudice moral, 300 000 F de provision au titre
du préjudice financier et 30 000 F en remboursement de frais d’obsèques (jugement du
24 février 1994). De son côté, tout en engageant la responsabilité civile du médecin
psychiatre, la Cour d’appel estima qu’il n’y avait pas lieu à dommages intérêts.
148 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

l’existence d’une pathologie mentale : « De toute évidence, l’enfermement psychia-


trique ne saurait avoir pour fonction, dès lors qu’aucune maladie mentale n’est
diagnostiquée, de continuer à protéger la société contre les agissements potentiels d’un
délinquant, après que celui-ci a purgé la peine qui a sanctionné ses actes, en prévenant,
de la sorte, toute récidive de la part de ce délinquant 53. » Cette salutaire conception sera
confirmée par les organes européens qui condamneront la France à verser à
l’intéressé une satisfaction équitable de 230 000 F, après avoir constaté la violation
de l’article 5 § 1 e) de la Convention et jugé arbitraire cet internement. « Comme le
juge interne, la Commission considère que la dangerosité potentielle d’un individu sur le
plan criminologique ne peut justifier son internement à l’issue d’un emprisonnement
pénal qui a sanctionné ses agissements. Or tout laisse à penser qu’à l’approche de la
libération prochaine du premier requérant, les autorités ont voulu éviter de le remettre en
liberté et voulu prolonger sa détention par d’autres moyens. Au vu des pièces du dossier,
la Commission arrive donc à la conclusion que l’internement du premier requérant a été
détourné de sa finalité pour prévenir une récidive de sa part, en dehors des conditions
posées par l’article 5 par. 1 e) de la Convention. Or, dans une société démocratique
adhérant à la prééminence du droit, une détention arbitraire ne peut jamais passer pour
régulière (arrêt Winterwerp […] p. 18, par. 39). Il en résulte que l’internement du
premier requérant du 26 août 1989 au 27 juillet 1990 était contraire aux dispositions de
l’article 5 par. 1 e) de la Convention 54. »
La pratique qui, selon certains avocats français, tendrait à se développer ces
dernières années et qui consiste à interner des délinquants ou criminels, notam-
ment sexuels, après qu’ils ont purgé leur peine, se trouve ainsi fermement
condamnée. En de telles circonstances, l’internement ne peut survenir que s’il
s’avère que l’état de santé mentale de la personne s’est considérablement détérioré
durant sa détention pénale, au point que les troubles mentaux, dont elle serait
désormais affectée, comporteraient un risque pour l’ordre public ou la sûreté des
personnes dès lors qu’elle serait remise en liberté. Mais se poserait ensuite la
question du caractère approprié de l’incarcération précédente, pouvant alors être
considérée comme la cause directe de l’aggravation de l’état de santé, et, par suite,
celle de la responsabilité financière de l’État du fait d’une mesure sans doute justi-
fiée pénalement, mais manifestement inadaptée à l’état psychique de la personne.
La situation se complique cependant dès lors que l’on admet la responsabilité
pénale du malade mental, comme tendent à le faire de plus en plus de psychiatres
et de juristes, et que l’on n’exclut plus son éventuelle incarcération en prison
lorsqu’il a commis un crime ou un délit. Il n’est cependant pas certain qu’à sa
sortie de prison l’intéressé présente un équilibre psychique et une santé mentale
améliorés, au point de ne plus poser de problèmes de sûreté, liés à sa situation,
notamment à sa pathologie 55. Comment, dans ces conditions, éviter de retomber

53. Ordonnance de sortie du 31 juillet 1990, TGI d’Avignon, aff. Georges L.


54. Rapport de la Commission européenne des droits de l’homme du 6 septembre 1995,
req. G. et M. L. c./France n° 17734/91, p. 11, § 43 44, adopté par le comité des ministres
du Conseil de l’Europe, résolution DH (97) 394 du 17 septembre 1997.
55. La mise en cause des conditions de traitements dans certaines prisons françaises a
d’ailleurs conduit des médecins à dénoncer au début de l’an 2000 le nombre croissant de
malades mentaux en prison, qui ne peuvent donc bénéficier d’un traitement approprié.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 149

dans la logique de l’internement psychiatrique, ou, à tout le moins, de la privation


de liberté faisant suite et se cumulant à une sanction pénale d’ores et déjà purgée ?
Comment éviter, en particulier chez le sujet en cause, l’amalgame entre l’adminis-
tration de la peine et l’administration de la mesure de sûreté, si ce n’est, comme
nous l’exposions précédemment, en faisant instruire séparément chacun de ces
procès, par des instances distinctes, afin de clarifier au mieux les enjeux ; clarifi-
cation que ne permet pas la mesure administrative de placement, laquelle
demeure, au stade de son instruction du moins, discrétionnaire. Quoi qu’il en soit,
l’éventuel internement à la sortie de prison, même lorsqu’il peut être considéré
comme justifié, pose, on le voit, d’épineuses questions de compatibilité avec le
traitement ultérieur, comme avec l’intériorisation de la sanction passée, par la
personne en droit d’attendre des actions positives de réhabilitation et de réinser-
tion de la part de la société plutôt que la prolongation de sa détention par un biais
détourné. Cela suppose, à tout le moins, un singulier travail d’explication, auquel
pourrait fortement concourir la procédure de placement judiciaire, conduite par
les instances civiles, comme nous le proposions plus haut.

L’abus dans la jurisprudence française

Si en France la reconnaissance de l’irrégularité de certains internements ne


fait désormais plus aucun doute, il n’en va cependant pas de même de la recon-
naissance judiciaire du caractère injustifié de certains internements. Les juridic-
tions civiles françaises n’ont en réalité reconnu que quelques très rares cas
d’internements injustifiés. Françoise Guilbert 56 signale l’arrêt de la Cour d’appel
de Dijon du 15 juillet 1942 ayant condamné l’État à verser à Machinot la somme
de 12 000 F, sanctionnant ainsi l’acte du préfet qui avait ordonné le réinterne-
ment de l’intéressé, alors que les experts désignés avaient considéré qu’il n’était
pas atteint d’aliénation mentale. Elle mentionne également l’arrêt de la Cour
d’appel de Toulouse du 23 janvier 1956 condamnant le préfet de Haute-Garonne
à payer trois millions de dommages-intérêts à un médecin interné d’office sans
examen médical préalable, et le jugement du Tribunal de grande instance de la
Seine du 23 octobre 1963, accordant 120 000 F à une personne souffrant de
troubles mentaux, admise en placement volontaire puis transférée sous place-
ment d’office dans divers établissements. Le tribunal retint ici que « l’état de
déséquilibre mental ne pouvait suffire à motiver la conversion du placement volontaire
en placement d’office ». Citons dans le même sens un jugement du 4 février 1977
du Tribunal de grande instance de Paris condamnant l’État à verser à M. Michel
Caralp 57, interné d’office, la somme de 10 000 F, après avoir déclaré abusif son
maintien à l’hôpital psychiatrique L’Eau-vive de Soisy-sur-Seine.

56. F. Guilbert, Liberté individuelle et hospitalisation des malades mentaux, Paris, Librairies
techniques, 1974, p. 108 111. Sur la question de l’internement arbitraire, voir également
L. Wetzel, Un internement politique sous la Ve République. Barbouzes et blouses blanches, Paris,
Odilon Média, 1997, 253 p.
57. Sur cette affaire, voir également « Défendons nous en attaquant. La psychiatrie devant
les tribunaux », supplément au n° 7 8 du journal Psychiatrisés en lutte, Paris, 1977, p. 47.
150 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Le contrôle de la juridiction civile sera parfois très précis, opposant la réalité


des faits à l’interprétation des psychiatres. C’est ainsi que par jugement du
3 janvier 1975, le Tribunal de grande instance de Paris condamnera l’agent
judiciaire du Trésor à verser 15 000 F à Mme Lavable, après avoir dit que son inter-
nement n’était pas justifié, et après avoir souligné : « que « l’état d’excitation »
relevé par le médecin, la « logorrhée intarissable », et… « le système d’interprétation à
la limite de la décompensation délirante » peuvent s’expliquer par les difficultés rencon-
trées par dame Lavable, notamment sur le plan conjugal, et par les circonstances même
de son transfert à l’infirmerie de la préfecture de police […] ; que les déclarations du
médecin devaient être accueillies avec d’autant plus de prudence qu’il n’avait pas jugé
utile de consigner dans son certificat médical, remis directement aux services de police,
une quelconque mention quant au caractère dangereux de l’aliénation mentale de dame
Lavable ; qu’il n’avait pas précisé davantage l’époque à laquelle il l’avait examinée et que,
en outre, les assertions du certificat relatives à l’absence de fréquentation scolaire des
enfants étaient controuvées par les déclarations recueillies par l’enquêteur de police. »
Le 26 janvier 1981, le Tribunal de grande instance de Toulouse devait égale-
ment condamner l’État à verser 170 000 F à M. Marc Blanc-Lapierre après
avoir dit « que le placement d’office de Marc Blanc-Lapierre en milieu psychiatrique
était justifié dans la phase initiale de son internement à l’hôpital Marchant à Toulouse
et qu’en conséquence, l’arrêté ordonnant cette mesure pris par le préfet de la Haute-
Garonne à son encontre le 17 septembre 1952 ne saurait être annulé ; dit par contre le
maintien, au-delà d’une année maximum, de Marc Blanc-Lapierre en milieu psychia-
trique sous le mode du placement d’office non fondé et abusif au regard des dispositions
de l’article L. 343 du code de la santé publique 58 ».
De son côté, par jugement du 9 octobre 1989, le Tribunal de grande instance
de Rouen a condamné le CHS du Rouvray à verser à M. Xavier Pigache 59 la
somme de 50 000 F pour trente-trois jours de rétention arbitraire, les débats et
l’audition des témoins ayant rapporté la preuve que l’intéressé avait été admis
en service fermé et avait subi le même régime que tout hospitalisé d’office, alors
qu’il avait été admis officiellement en cure libre, malgré ses véhémentes protes-
tations. Déjà, le 9 juin 1980, le même tribunal avait condamné pour une même
somme le même établissement pour l’internement abusif d’une semaine de
M. Daniel Desailly, dentiste.
La Cour d’appel de Lyon a plus faiblement indemnisé le préjudice né de sept
mois d’internement abusif et illégal par le versement d’une somme de 60 000 F
à l’intéressée et de 5 000 F à sa mère qui avait signé la demande d’admission de
sa fille en placement volontaire, donc en internement. En effet, la mère avait cru
ratifier ainsi des formulaires de prise en charge par les caisses d’assurance
maladie, des frais d’une hospitalisation qu’elle avait toujours pensé être libre 60.

58. Sur cette affaire, voir également, Psychiatrisés en lutte, ibid., p. 42 43.
59. Sur cette affaire et pour l’exposé détaillé des faits, se reporter au jugement avant dire
droit du TGI de Rouen du 13 mai 1985.
60. Cour d’appel de Lyon, Dominique M. c/Centre psychothérapique de l’Ain,
1er décembre 1988, confirmé par arrêt de la Cour de cassation du 20 juin 1993. Pour le
détail de cette affaire, voir également Ph. Bernardet, Les Dossiers noirs de l’internement
psychiatrique, Paris, Fayard, 1989, p. 275 295.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 151

Les circonstances de l’espèce expliquaient aisément que la mère de l’intéressée


avait ainsi été trompée. La requérante, dyslexique, gauchère contrariée et sourde
d’une oreille, avait en effet été d’autant plus handicapée dans son travail que
cette dyslexie n’avait été diagnostiquée que bien après son internement. Les
difficultés ainsi rencontrées avaient fini par provoquer chez elle un état plus ou
moins dépressif et par motiver une prise en charge par un psychiatre privé. Une
tentative de suicide – en réalité véritable appel au secours à son psychiatre –
provoquera son admission en réanimation, avant son transfert en internement.
C’est ce transfert qui avait été contesté et qui avait été organisé dans les condi-
tions précipitées, après deux jours passés en service de réanimation. Pendant
son internement, l’intéressée sera interdite de visite durant plusieurs semaines
et subira sept électrochocs sans anesthésie et soixante comas insuliniques ! Après
sa sortie, deux autres tentatives de suicide ne motiveront plus d’internement ;
quelques jours passés en service de réanimation suffiront à mettre fin au risque
encouru. C’est la découverte ultérieure de sa dyslexie et la procédure engagée
contre son internement qui couperont ce circuit infernal dans lequel l’intéressée
se trouvait engagée depuis des années, l’internement de 1966 n’ayant fait qu’ac-
croître ses difficultés au lieu de les aplanir.
Enfin, par arrêt du 13 avril 1999, la Cour d’appel de Paris a accordé 200 000 F à
un autre requérant, et 30 000 F à sa mère pour l’internement abusif de M. René
Nouhaud, hospitalisé d’office à la suite d’un incident qui l’avait opposé à un
huissier venu réclamer le versement de la redevance de télévision, d’un montant
inférieur à 500 F. Alors que l’intéressé s’efforçait d’expliquer à l’huissier que sa
qualité d’invalide l’en exonérait et que les poursuites ne le concernaient pas, mais
intéressaient l’un de ses deux homonymes stricts de son village, l’huissier avait
sorti de sa poche un pistolet d’alarme et tiré dans les lunettes du prétendu mauvais
payeur qui s’était retrouvé à l’hôpital. En quittant les lieux, l’huissier avait porté
plainte contre M. Nouhaud pour menace. Un an plus tard, le juge d’instruction
avait conclu au non-lieu sur le fondement de l’article 64 du Code pénal. Au vu de
cette ordonnance, le préfet de la Haute-Vienne avait ordonné l’internement de la
victime, dont la plainte sera classée sans suite à l’issue de l’internement, au motif
que la violence de l’agression aurait été proportionnée à l’attaque.
Par jugement du 2 octobre 2000, le Tribunal de grande instance de Paris a
encore indemnisé à hauteur de 300 000 F le préjudice subi par Mme Arlette
Vanleene-Delanneau, arbitrairement internée onze jours, en 1978, à l’hôpital de
Lagny *. Ce jugement intervint après que le tribunal administratif de Versailles
eut annulé l’ensemble des décisions de placement et de maintien, et constaté
l’existence d’une voie de fait. Le Tribunal de grande instance de Paris a en outre
entendu réparer le préjudice né des décisions de maintien en placement volon-
taire sous le régime de la sortie d’essai, décisions qu’il a annulées comme étant
illégales. C’est dans le cadre d’une mésentente conjugale que Mme Delanneau
avait été internée à la demande de son mari, alors qu’elle s’était rendue à
l’hôpital pour soigner une jambe sur laquelle elle avait reçu des coups. Le

* Cette décision a fait l’objet d’un appel actuellement en cours.


152 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

tribunal accorda par ailleurs une indemnité supplémentaire de 50 000 F à chacun


de ses deux enfants ainsi que 5 000 F au Groupe Information Asiles.
À propos d’une autre affaire, le Tribunal de grande instance de Paris devait
déclarer l’internement de la requérante principale, justifié à l’origine en raison
d’un risque suicidaire. Dans son jugement du 16 juin 1997, il n’a pas moins
accordé 50 000 F de dommages-intérêts à Mme Andréa Carlier, « en réparation du
préjudice que lui a causé son maintien non médicalement justifié du 14 octobre au
19 octobre 1988 au Centre hospitalier de Villejuif », et 8 000 F à ses enfants, soit une
somme de 10 000 F par jour de détention abusive, ce qui n’est malgré tout pas
négligeable. Dans le même sens, le 5 juillet 2001, la Cour d’appel de Paris 61 a
accordé 300 000 F d’indemnité à M. Giovanni Granata, ingénieur atomiste, à sa
mère et à son frère en raison de son internement injustifié de neuf jours. La mère
du requérant, âgée et résidant en Sicile, avait été très choquée à l’annonce de
l’internement de son fils. Quant à son frère, vice-préfet de Catane, il s’était
spécialement déplacé jusqu’à Aix-en-Provence pour tenter d’obtenir de son
homologue français la levée immédiate de la mesure.
Une singulière affaire mérite encore d’être signalée.
Une avocate, victime d’un véritable guet-apens, fut internée contre son gré à
la clinique d’Épinay-sur-Seine, bien que cet établissement enregistrât son admis-
sion comme « libre ». L’intéressée entendit faire tout d’abord juger le vol de ses
bijoux à son entrée. Pour trancher la question de la responsabilité de l’établisse-
ment, les juges durent préalablement statuer sur le caractère contraignant de
cette hospitalisation. Il appartient en effet à la personne hospitalisée librement
de procéder elle-même au dépôt de ses objets de valeur entre les mains des
préposés pour pouvoir engager ensuite la responsabilité de l’établissement en
cas de perte ou de vol 62. En revanche : « La responsabilité […] s’étend sans limita-
tion aux objets de toute nature détenus lors de leur entrée dans l’établissement par les
personnes hors d’état de manifester leur volonté ou devant recevoir des soins d’urgence
et qui, de ce fait, se trouvent dans l’incapacité de procéder aux formalités de dépôt dans
les conditions prévues […]. Dans ce cas, ces formalités sont accomplies par le personnel
de l’établissement 63. » Constatant que l’avocate avait été admise contre son gré,
contrairement à ce que soutenait la clinique, et qu’il appartenait donc à l’éta-
blissement d’assurer d’office la mise en sûreté des bijoux de la victime, la Cour
d’appel de Paris condamna la maison de santé d’Épinay-sur-Seine à payer à
l’intéressée la somme totale de 30 000 F en réparation du préjudice né du vol
dénoncé, augmentée de 10 000 F pour les frais irrépétibles de procédure 64.

Les sanctions pénales dans la jurisprudence française

Notons que durant ces deux derniers siècles, il n’y eut en France que cinq
condamnations pénales pour internement abusif ou illégal, voire pour tentative

61. Cette affaire demeure à l’instruction de la Cour de cassation.


62. Art. 1er de la loi n° 92 614 du 6 juillet 1992.
63. Art. 3 de la même loi.
64. Cour d’appel de Paris, 25e chambre, section B, 3 décembre 1999, RG n° 1997/25378.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 153

d’internement par l’établissement de certificats médicaux fautifs 65. Encore aura-


t-il fallu attendre 1969 pour voir la première condamnation de ce genre,
sanctionnant l’internement abusif de Mme Pnu à l’instigation de son mari qui la
trompait et de son beau-père, surveillant-chef de l’hôpital psychiatrique de
Clermont-de-l’Oise 66 ; puis 1977 pour voir également censurer la légèreté avec
laquelle avait été effectuée l’admission de M. Éric Burmann, à l’insu du directeur
de l’hôpital, lequel déclara en audience ne pas se préoccuper de ce genre de
problème et n’avoir pas même pris soin de vérifier qui procédait jusqu’alors, en
son nom, aux formalités d’admission 67. M. Éric Burmann avait été arrêté par la
police lors d’une manifestation de soutien à Alain Geismar, l’un des leaders de
Mai 1968. Puis il avait été interné à la suite d’un malaise survenu durant son
arrestation 68. Plus récemment, la Cour d’appel d’Orléans a, par arrêt du
12 novembre 1991, pénalement sanctionné l’irrégularité de l’admission en place-
ment volontaire de Mme Marcelle Roze en condamnant le médecin chef du service
psychiatrique de Blois. La Cour d’appel de Metz (chambre des appels correc-
tionnels) a également sanctionné, par arrêt du 10 avril 1991, la tentative d’inter-
nement dont Mme Boutin a été la victime, en condamnant pénalement le médecin
prescripteur à six mois de prison avec sursis et une amende, et l’époux de l’inté-
ressé, ancien confrère du premier, à dix-huit mois de prison avec sursis, assortis
d’une amende et de cinq ans d’interdiction d’exercice, comme à verser des
dommages et intérêts à la victime. Cette dernière condamnation rejoint celle,
plus ancienne, prononcée par le tribunal correctionnel de Montbéliard, le
25 mars 1977, dans une affaire Camille Dornie, à l’occasion de laquelle le
médecin prescripteur de l’internement et l’épouse du plaignant furent
condamnés à une peine d’amende ainsi qu’au versement de dommages et
intérêts au profit de la victime. Dernièrement encore, des infirmiers psychia-
triques ont été condamnés pour diverses violences faites sur des personnes
hospitalisées. Le 2 décembre 1994, la chambre correctionnelle de Besançon a
condamné quatre infirmiers de l’hôpital psychiatrique de Novillars à des peines
allant de dix ans de prison, dont six avec sursis, à trois mois avec sursis. Ces
peines furent renforcées en appel par arrêt du 2 juin 1998 pour certains infir-
miers condamnés, qui se virent infliger dix-huit mois de prison, dont douze avec

65. Soulignons que, contrairement à la jurisprudence administrative et civile, postérieure


à 1983, les sanctions pénales dont il vient d’être question ne résultent pas d’une action
particulière du Groupe Information Asiles qui a très tôt abandonné le terrain de l’action
pénale compte tenu de ses difficultés.
66. Arrêt de la Cour d’appel d’Amiens, chambre des appels de police correctionnelle, du
20 avril 1969, confirmant le jugement du tribunal correctionnel de Beauvais du 8 mai 1968.
Notons que le médecin prescripteur fut également condamné pour « établissement
conscient d’un certificat faisant état de faits matériellement inexacts ».
67. Arrêt de la Cour d’appel d’Orléans, 9 décembre 1977. Pour le détail de cette affaire,
voir également, Défendons nous en attaquant. La psychiatrie devant les tribunaux, supplément
au n° 7 8 du journal Psychiatrisés en lutte, Paris, 1977, p. 25 39.
68. Une affaire de séquestration arbitraire, en relation avec un placement d’office, avait
déjà été examinée par la Cour de cassation : époux Clerc c/Simon, Gachkel, Chertok,
Tallon, Cass. crim. 16 juin 1973, Bull. crim. n° 277.
154 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

sursis, assortis d’interdiction des droits civils, civiques et de famille durant


cinq ans, voire d’une interdiction d’exercice de la profession d’infirmier, à l’occa-
sion duquel ont été commises les infractions. Le pourvoi en cassation, interjeté
par les infirmiers condamnés, a été rejeté par arrêt de la chambre criminelle du
15 juin 1999.
De même, par arrêt du 21 mai 1997, la Cour d’appel de Limoges a condamné
un surveillant et un infirmier de l’hôpital psychiatrique de La Cellette à deux
ans de prison avec sursis. Un aide-infirmier a été condamné à neuf mois de
prison avec sursis. Enfin, par arrêt du 23 mars 1999 la cour d’assises du Doubs
a condamné un infirmier psychiatrique à dix ans de réclusion criminelle pour
viols et agressions sur personnes vulnérables par personne ayant autorité 69 et à
verser 170 000 F de dommages et intérêts aux trois victimes, handicapées
mentales et hospitalisées.

Internement arbitraire et voie de fait dans la jurisprudence française

De son côté, le Conseil d’État a constaté l’existence d’une voie de fait


lorsqu’une personne se trouve retenue dans un service psychiatrique d’hôpital
général non habilité à séquestrer les aliénés, sans diligenter une procédure de
transfert sous placement d’office ou à la demande d’un tiers dans un établisse-
ment prévu à cet effet 70. Le 30 mai 1996, le tribunal administratif de Versailles a
également considéré que la décision du chef d’établissement de maintenir une
personne en placement volontaire (hospitalisation à la demande d’un tiers), au vu
d’un arrêté préfectoral de conversion de placement d’office en placement volon-
taire, sans que lui soit remis d’autre demande d’internement, constitue une voie
de fait 71. Toutefois, par un surprenant arrêt, le Conseil d’État considère « qu’une
personne majeure présentant des signes de maladie mentale et dont le comportement
paraît présenter un danger imminent pour sa propre sécurité, ou pour celle d’autrui,
peut être retenue contre son gré dans un établissement d’hospitalisation général ou
spécialisé, pendant le temps strictement nécessaire à la mise en œuvre des mesures
d’internement d’office ou de placement volontaire prévues par le code de la santé

69. Notons également la condamnation à dix huit mois d’emprisonnement dont douze
avec sursis et privation de droits civiques et civils pendant cinq ans d’un interne en
psychiatrie pour proxénétisme, bien que les actes de prostitution n’aient concerné,
semble t il, que sa compagne et non ses patientes (TGI de Guéret, 21 novembre 1997).
70. Arrêt Mme Brousse c/hôpital de Lariboisière, 18 octobre 1989.
71. Tribunal administratif de Versailles, Mme Rose Marie Leuch c/CHS de Perray Vaucluse,
30 mai 1996 ; voir, mutatis mutandis, le jugement de ce même tribunal, du 10 octobre 1996,
pris dans le cadre de l’affaire Ledrut. Ce dernier jugement est particulièrement important,
car il contrevient à l’arrêt de la Cour d’appel de Paris, du 30 juillet 1991, confirmé par arrêt
de la Cour de cassation du 22 novembre 1995, qui avaient, tous deux, considéré comme
légal et régulier le maintien de la requérante sous le régime du « placement volontaire », à
la date du 27 juin 1984. Voir également le jugement de ce même Tribunal administratif de
Versailles du 26 septembre 1996, dans le cadre d’une affaire Arlette Vanleene Delanneau
et Groupe Information Asiles contre CH de Lagny, ainsi que celui du Tribunal administratif
de Nantes, Deshayes c/ CHS de la Sarthe et autre, 23 février 1993.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 155

publique 72. » De ce fait, il a conclu que le directeur du CHS qui admet la personne
présentant de tels signes, amenée par les services de police, n’entache pas sa
décision d’illégalité dès lors que, dans les vingt-quatre heures de l’admission, le
maire de la commune prend un arrêté de placement d’office provisoire
conforme aux dispositions de l’ancien article L. 344 du code de la santé publique
(actuel art. L. 3213-2), quand bien même l’arrêté municipal s’avérerait ensuite,
comme en l’espèce, irrégulier, et serait annulé. Ce faisant, la haute assemblée
ajoute manifestement une procédure nouvelle aux mesures d’hospitalisation
d’office, expressément prévue par la loi en cas de danger imminent. Pour sa
part, la Commission européenne des droits de l’homme, saisie de la difficulté, a
considéré « qu’en matière de régularité de la détention, y compris l’observation des
voies légales, la Convention renvoie pour l’essentiel à la législation nationale. Mieux
placée que les organes de la Convention pour vérifier le respect du droit interne (cf. Cour
eur. DH, arrêt Quinn c/ France du 22 mars 1995, série A, n° 311, p. 19, par. 47), les
juridictions nationales ont constaté en l’espèce la régularité de la détention initiale du
requérant lors de son admission au CHS. Aucun élément du dossier ne permet à la
Commission d’arriver à une conclusion différente 73 ». Toutefois, la Cour d’appel de
Paris devait réduire à néant la portée de ce singulier arrêt du Conseil d’État en
jugeant irrégulier et injustifié cet internement dès l’origine 74.

La jurisprudence relative à la légalité formelle


de la procédure de placement en France

L’on ne saurait dresser ici l’inventaire des centaines de décisions d’interne-


ment annulées par la juridiction administrative française comme étant irréguliè-
rement formées 74. Précisons cependant que ce n’est que depuis 1984, soit près
d’un siècle et demi après la promulgation de la loi du 30 juin 1838, que les
juridictions administratives françaises ont été amenées, sous l’impulsion de
l’action du Groupe Information Asiles, à censurer de telles décisions. Marie-
Pierre Champenois-Marmier et Jean Sansot ont établi qu’entre 1968 et 1979, le
préfet de police de Paris n’avait été mis en cause que six fois devant le tribunal
administratif. Aucun de ces recours n’aboutit à une décision d’annulation de
l’ordre de placement. Pourtant, à l’occasion de divers jugements de 1986 et 1987,
dans les affaires Courson et Ledrut notamment, le contentieux initié par le

72. CE, 17 novembre 1997, M. Granata, req. n° 155 196.


73. Comm. eur. DH, déc. du 21 octobre 1998, req. n° 39626/98, Giovanni Granata c/France,
p. 9 § 3. c.
74. Cf. arrêt CA Paris du 5 juillet 2001, précité.
75. Pour les plus importantes, voir Ph. Bernardet, « Les causes de déviations éthiques en
psychiatrie et les risques d’abus et d’arbitraire en démocratie : le mauvais exemple
français », communication à la Conférence internationale Éthique et Psychiatrie,
Association des psychiatres libres de Roumanie, Bucarest, 2 4 oct. 1992, 40 p. multigr. ;
voir également du même auteur, Le Contrôle de l’hospitalisation psychiatrique par le juge
administratif, de 1838 à 1998, université de Paris X Nanterre, faculté de droit, mémoire de
DEA de droit de l’homme et libertés publiques, Nanterre, novembre 1998, 341 p.
156 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Groupe Information Asiles devait révéler la caducité de l’ensemble des arrêtés de


placement pris par cette autorité, au point que celle-ci en vint par la suite à
modifier le libellé des imprimés et à prévoir la retranscription, du moins
sommaire, de certains faits figurant le cas échéant au procès verbal de police. Or,
jusqu’à cette date, l’autorité préfectorale s’était contentée de viser purement et
simplement le rapport de police et le certificat médical de son infirmerie psychia-
trique, sans jamais annexer ni produire aucune de ces pièces. Ainsi, même lorsque
par extraordinaire, la personne parvenait à obtenir copie de l’arrêté de placement
qui de plus ne lui était jamais notifié, elle ne parvenait pas à connaître pour autant
les motifs exacts de la mesure qui l’avait frappée. Ces mêmes auteurs mentionnent
encore qu’entre 1930 et 1980, le Conseil d’État n’a été saisi que vingt-six fois à fin
d’annulation de mesures de placement d’office provisoire ou définitif, pour
l’ensemble du territoire national et DOM-TOM, sans jamais censurer une seule des
décisions attaquées. Pourtant, celles qui furent annulées plus tard par les divers
tribunaux administratifs, à la suite de l’action du Groupe Information Asiles, et
qui firent l’objet d’un appel devant le Conseil d’État, furent également, à quelques
exceptions près, censurées par la haute assemblée. Le Conseil d’État annula même
des arrêtés de placement d’office que les premiers juges avaient considérés
réguliers, par exemple dans l’affaire José Francisco 75.

On aurait tort de croire que le constat de l’irrégularité formelle des actes de


placement et leur annulation sont sans conséquences ni intérêt. Outre le fait
qu’un tel constat ouvre droit à réparation du préjudice, essentiellement moral,
né de ces irrégularités, le juge administratif a pu rappeler qu’un tel jugement
d’annulation a pour conséquence de faire disparaître la décision qui est ainsi
censée n’avoir jamais existé ; de sorte que l’intéressé est alors bien fondé à solli-
citer la destruction intégrale de toutes les pièces s’y rapportant, en possession
des services de police, leur conservation étant susceptible d’influencer les
relations ultérieures de la personne avec ces services 76. Un tel jugement prend
d’autant plus de relief qu’en France, durant ces quinze dernières années, des
centaines de décisions de placement et de maintien en internement ont été
annulées pour insuffisance de motivation, voire pour défaut de notification 77 ou

75. CE, 18 octobre 1989, José Francisco.


76. Tribunal administratif de Paris, 18 décembre 1998, Denis Buican, req. n° 9513027/4. Ce
jugement est d’autant plus important que l’autorité ministérielle n’a pas interjeté appel et
est donc censée y avoir acquiescé.
77. Bien que le Conseil d’État n’ait cessé d’affirmer que le défaut de notification des
décisions de placement est sans incidence sur leur légalité, certains tribunaux adminis
tratifs, se saisissant notamment des dispositions des paragraphes 2 et 4 de l’article 5 de la
Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamen
tales, ont, par exception, annulé certains arrêtés de placement d’office, au seul motif qu’il
n’avait pas été notifié ; voir, à ce sujet, tribunal administratif de Dijon, 5 janvier 1993, req.
88944 et 88953, Michel G. c/préfet de police de Paris et préfet du Val de Marne, tribunal
administratif de Marseille, 23 février 1993, req. n° 90 3838, Maurice Mercier c/préfet du
Vaucluse ; Tribunal administratif de Paris, 5 janvier 1995, Mlle Gilberte N. c/préfet de
police de Paris ; voir également Edmond Honorat et Éric Baptiste, AJDA, 20 mai 1989,
p. 308 312.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 157

pour violation des formalités substantielles de la loi lors de l’admission, comme


pour incompétence de l’auteur de l’acte. C’est ainsi notamment que le 5 janvier
1993, le tribunal administratif de Dijon annula les mesures provisoires prises par
les services de police de la ville de Gentilly, en lieu et place du maire 78. Le
tribunal administratif de Paris confirma par la suite l’incompétence de la police
des villes de la banlieue parisienne à arrêter de telles mesures, alors que lesdits
services ont procédé, depuis les années soixante, à des dizaines de milliers
d’internements arbitraires de cette sorte 79. Toutefois, de tels jugements perdent
en partie de leur pertinence avec l’arrêt pris par le Conseil d’État dans l’affaire
Granata (cf. supra). De la même manière, le Conseil d’État a cru pouvoir établir
que les décisions d’admission en placement volontaire (ou d’hospitalisation à la
demande d’un tiers), prises par les chefs d’établissement, peuvent ne pas être
écrites et, par suite, n’ont pas à être motivées 80. Il paraît cependant pour le moins
osé d’admettre, dans une démocratie, des décisions orales non motivées
pouvant maintenir la personne séquestrée durant de nombreux mois, si ce n’est
durant des années. Remarquons, une fois encore, que la Commission
européenne des droits de l’homme n’a pas jugé ces pratiques contraires à la
Convention.
La question de l’accès à la motivation des décisions de placement demeure
d’ailleurs en France la bouteille à l’encre. Depuis un arrêt Fervel de 1911 81, le
Conseil d’État avait en effet admis la motivation des arrêtés de placement
d’office par simple référence à un certificat médical circonstancié. Le Groupe
Information Asiles s’est attaché à mettre en cause un tel principe dans la mesure
où, en droit français, ce certificat médical est rarement accessible à l’intéressé.
Une telle procédure place cependant le corps médical dans une position délicate,
en l’érigeant en conseil obligatoire de la personne et en garant de la contradic-
tion des débats devant le juge administratif, voire de l’accès à cette juridiction,
alors que le médecin est rarement avocat. Elle constitue, par ailleurs, une
pression sur le corps médical, difficilement compatible avec sa nécessaire
indépendance et avec le fait que le secret médical est, en France, général et
absolu ; de sorte que le malade ne peut délier le médecin des secrets qu’il
détient. Le médecin est ici entièrement libre et responsable de son appréciation.
Qu’adviendra-t-il le jour où le requérant ne trouvera aucun médecin pour lui
communiquer le contenu du certificat médical ayant fondé la décision d’inter-
nement ? Dans cette hypothèse, qui interviendra, dans le cas des patients les
plus déshérités, incapables de s’adresser à plusieurs médecins, pour trouver un
praticien compréhensif si ce n’est complaisant, car la personne ne sera défendue
ni par elle-même ni par son avocat, éventuellement commis par l’aide juridic-

78. Tribunal administratif de Dijon, Michel G. c/commissaire de police de Gentilly,


5 janvier 1993.
79. Tribunal administratif de Paris, M. Benjamin E. P. c/commissaire de police de
Kremlin Bicêtre, 8 juillet 1993, et Mme D. c/commissaire de police de L’Haÿ les Roses,
16 décembre 1994.
80. Arrêt Mlle C. W. c/CHS Paul Guiraud de Villejuif, 25 mai 1994, et Centre hospitalier
spécialisé Sainte Marie de Cayssiols c/M. Ch. F., 26 juillet 1996.
81. Arrêt dame veuve Fervel et fils Fervel, 21 juillet 1911, Lebon, p. 844.
158 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

tionnelle. Elle ne pourra pas davantage communiquer le certificat à la juridiction


administrative, quand bien même elle le souhaiterait. Une telle procédure
conduit à défavoriser les internés qui disposent de faibles relations, c’est-à-dire
la majorité. Elle conduit encore à faire pression sur le corps médical en l’incitant
à rompre le secret afin de préserver les droits d’accès à la justice des patients, ce
qui risque de placer les médecins qui accepteront de recevoir de tels certificats
dans une position bien délicate vis-à-vis de leurs confrères mis en cause, comme
vis-à-vis de leur ordre.
Par l’arrêt de section du 25 mai 1994 déjà cité 82, sur lequel il faut désormais
nous attarder quelques instants, la haute assemblée, annulant le jugement du
tribunal administratif de Limoges, lequel avait accédé audit certificat de place-
ment sans mettre en mesure le requérant d’en connaître le contenu, rappela
toutefois les termes de cette nouvelle procédure, inaugurée par le tribunal
administratif de Caen. Il considéra cependant que, dans le cas d’espèce, il n’était
pas nécessaire de prendre connaissance du certificat médical. Les énonciations
précises figurant à l’arrêté suffisant à satisfaire aux exigences de motivation, il le
déclara légal et régulier. Cet arrêt du Conseil d’État a une importance considé-
rable, car il tend à établir qu’au titre de la motivation des décisions d’interne-
ment, le juge administratif n’a plus qu’à s’assurer d’une motivation suffisante au
regard du seul danger. Le constat de l’aliénation mentale de la personne lui
échappe à ce point qu’il n’a plus à vérifier si l’Administration l’interne au motif
qu’elle l’estime atteinte d’un trouble mental quelconque. Il suffit que des faits,
réels ou fictifs, figurent à l’arrêté – faits sur lesquels l’administration s’appuie
pour conclure à l’existence d’un danger –, pour qu’à son tour l’arrêté soit consi-
déré comme suffisamment motivé par la juridiction administrative 83. La dimen-
sion médicale de la mesure disparaît ainsi totalement. S’assurer que l’adminis-
tration invoque des troubles graves pour justifier sa mesure ne paraît plus la
concerner. Dans ces conditions, l’accès au certificat médical ne présente plus
d’intérêt, sauf si aucune circonstance de fait ne figure directement à l’arrêté ;
auquel cas le juge administratif tentera de vérifier si des faits particuliers sont
énoncés sur le certificat visé par l’arrêté de placement, non sans avoir préalable-
ment recueilli l’accord du patient pour accéder audit certificat. Il n’est pas
certain qu’une telle jurisprudence soit de nature à faire progresser les droits des
personnes, car, en matière d’internement psychiatrique, s’assurer que c’est par
référence à l’existence de troubles mentaux et à la gravité de ces troubles que la
décision est prise importe bien plus que de s’assurer de l’invocation d’un
éventuel danger, tant il est vrai que dans une démocratie l’on ne saurait
admettre l’internement psychiatrique sans, d’abord, se convaincre de l’existence
de troubles mentaux graves, le danger intervenant par surcroît. En revanche, le
Conseil d’État a été amené à préciser, par quatre autres arrêts du même jour 84,

82. CE, G. G. et autre, Groupe Information Asiles, nos 140157, 140718 du 25 mai 1994.
83. Cette primauté du danger, au regard de la motivation, plutôt que de la pathologie
mentale, ressort encore dans l’arrêt relatif à l’affaire Giovanni Granata dont il a déjà été
question.
84. Arrêts CE, G. G. nos 152 081, 152 082, 152 085, 152 094 du 25 mai 1994.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 159

que les actes de notification faits à l’intéressé, interné comme aliéné « quel que soit
son état de santé à la date à laquelle il a signé l’avis de réception », font courir le délai
du recours contentieux.
Par jugement du 15 décembre 1987, le Tribunal administratif de Clermont-
Ferrand avait en revanche considéré que les actes de notification faits à une
personne internée comme aliénée ne sont pas de nature à faire courir le délai de
deux mois du recours contentieux ; car, en un tel cas, il apparaît pour le moins
difficile de fixer la date à partir de laquelle il serait possible de considérer qu’elle
a retrouvé toute sa conscience 85. Mais la haute assemblée a préféré limiter la
notion d’incapacité du malade mental interné à une mesure expresse d’interdic-
tion et considérer l’aliéné interné en placement d’office depuis des années pour
des troubles mentaux supposés graves comme capable de maîtriser, malgré tout,
toutes les subtilités du droit administratif français 86.
L’on voit donc que ces dernières années, les questions de l’information du
patient et de la notification des actes a revêtu en France une très grande impor-
tance dans le contentieux de l’internement.
Coupant court à la discussion sur la validité de la motivation des arrêtés de
placement d’office par référence à un certificat médical couvert par le secret
professionnel, la cour administrative d’appel de Paris, statuant en séance
plénière, annula l’arrêté de placement d’office qui avait frappé M. Albin
Ballestra, pour vice de forme, au motif que l’autorité préfectorale, qui n’avait
pas notifié sa décision à l’intéressé non plus que ses motifs, n’avait pas précisé,
dans le corps de sa décision, les modalités de l’information qui devait être
délivrée à la personne. La cour observa en effet qu’il résulte de l’article 5 § 2
de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des
libertés fondamentales que la personne arrêtée ou détenue doit être informée,
dans le plus court délai et dans un langage simple et accessible, des raisons de
sa détention, cependant que l’article 9 § 2 du pacte de New York, relatif aux

85. Tribunal administratif de Clermont Ferrand, Mlle Marthe Boyer Manet c/préfet de la
Haute Loire, 15 décembre 1987.
86. Dans cette même affaire G. G., le juge administratif est allé encore beaucoup plus loin.
Après avoir annulé la décision d’admission en placement volontaire qui avait retenu la
personne séquestrée durant deux ans, et après avoir rejeté son recours à l’encontre de
l’arrêté de placement d’office pris par l’autorité préfectorale le jour même où le commis
saire du gouvernement du tribunal administratif de Limoges avait conclu à l’annulation
de l’admission en placement volontaire, le tribunal administratif annula, comme
dépourvus de motivation suffisante, les quatre arrêtés de maintien ; mais il se déclara
incompétent pour ordonner, de ce fait, la sortie de l’intéressé. Plus de deux ans plus tard,
le préfet de la Creuse prit de nouveaux arrêtés à effet rétroactif. Se replaçant ainsi deux
ans en arrière… il régularisa la situation. L’intéressé demeura donc séquestré. Le tribunal
administratif saisi de l’illégalité d’une telle régularisation a posteriori d’un acte privatif de
liberté annulé, et censé par suite n’avoir jamais existé, valida cependant les arrêtés de
régularisation. Ce sont ces quatre derniers jugements que M. G. G. avait portés à la
censure du Conseil d’État, lequel rejeta ses recours dans les conditions qui précèdent. Par
la suite, le tribunal administratif de Limoges annula quatre autres arrêtés de maintien
sans que ces annulations aient plus d’effet que les premières sur la situation concrète de
l’interné.
160 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

droits civils et politiques, impose que ces raisons lui soient notifiées. Dans le
silence des textes français concernant la matière, et compte tenu des caracté-
ristiques du secret médical, le préfet qui motive son arrêté par simple référence
à un certificat médical se doit donc de préciser la procédure d’information à
suivre en direction de la personne placée. Le préfet qui omet d’apporter cette
précision entache son arrêté d’un vice de forme entraînant son annulation 87.
Cet arrêt, qui rend illégaux pratiquement tous les arrêtés de placement d’office
pris en France depuis 1981, voire depuis 1974, est d’une importance d’autant
plus considérable qu’il n’a pas fait l’objet d’un pourvoi en cassation devant le
Conseil d’État et a donc, désormais, l’autorité de la chose jugée.
Dans le cadre du contentieux de la sortie judiciaire, la Cour d’appel de Douai
a, quant à elle, rappelé que si les mesures provisoires, arrêtées par les maires des
communes, peuvent, depuis la réforme du 27 juin 1990, reposer sur un simple avis
médical, lequel ne requiert pas obligatoirement un examen médical préalable de
l’intéressé, le placement d’office arrêté par l’autorité préfectorale suppose, en
revanche, que le certificat médical fondant cette dernière mesure fasse suite à un
examen médical de la personne par le praticien, sauf à corrompre de ce seul fait
toute la procédure d’internement et à justifier le prononcé de la sortie immédiate 88.
La jurisprudence française des juridictions civiles a également connu un certain
développement, ces dix dernière années, toujours sous l’impulsion de l’action du
Groupe Information Asiles, notamment en matière de réparation du dommage né
d’un internement, médicalement justifié, mais résultant de décisions administra-
tives irrégulièrement formées. Mme Madeleine Ledrut, dont nous avons déjà parlé,
a ainsi obtenu 100 000 F de dommages et intérêts de la Cour d’appel de Paris 89 en
réparation du préjudice né d’une détention irrégulière de plus de sept mois en
placement d’office jugé néanmoins médicalement justifié.
De la même façon, M. Jean Seidel, ancien président du Groupe Information
Asiles, a obtenu 50 000 F de dommages et intérêts du Tribunal de grande
instance de Paris 90 après l’annulation de son arrêté de placement d’office par
jugement du tribunal administratif de cette même ville du 9 février 1989. Là
encore, la juridiction civile n’a entendu réparer que le préjudice moral né de
l’irrégularité de la détention, ayant autrement considéré l’internement comme
médicalement fondé. L’irrégularité des actes privatifs de liberté a encore été
sanctionnée par la juridiction administrative, en particulier par le tribunal
administratif de Lille. Après avoir annulé les décisions d’internement, de
sortie à l’essai et de réinternement de M. René Loyen 91, également ancien
président du Groupe Information Asiles, le tribunal administratif de Lille a

87. CAA Paris, plénière, 7 juillet 1998, Albin Ballestra, conclusions M. Heers,
« Compatibilité de l’hospitalisation d’office avec la Convention européenne des droits de
l’homme », RDSS, 35 (1), janvier mars 1999, p. 112 et s.
88. Arrêt Cour d’appel de Douai, Bernard V. c/préfet de police du Nord, 30 septembre
1991.
89. Arrêt de la Cour d’appel de Paris du 30 mai 1991.
90. Jugement du Tribunal de grande instance de Paris, 13 janvier 1992.
91. Tribunal administratif de Lille, 14 avril 1994, Loyen c/préfet de police du Nord et
autres.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 161

ensuite condamné l’État et l’Établissement public de santé mentale


d’Armentières à lui verser une indemnité proche de 500 000 F (intérêts
compris) 92. D’autres décisions du même genre ont été prises en 1996 par ce
même tribunal 93 et, l’année précédente, par le Tribunal administratif de
Paris 94.
Ces dernières années, les juridictions administratives et civiles ont égale-
ment sanctionné le défaut d’information des personnes placées d’office,
surtout le défaut de notification des arrêtés de placement 95 et de levée de
placement 96. Le 22 décembre 1982, le Conseil d’État a par ailleurs condamné
l’État à verser la somme de 5 000 F à M. Bissery en réparation de la faute
commise par l’Administration qui avait mis vingt jours pour se prononcer sur
la nécessité du maintien en placement d’office du requérant, lequel avait été
admis à titre provisoire, par décision du maire de la commune Lencloître. De
même, par arrêt du 10 février 1984, la haute assemblée a condamné l’État à
verser à Mme Dufour une indemnité de 20 000 F pour un même délai de onze
jours, jugé excessif.

92. Tribunal administratif de Lille, 9 juin 1994, Loyen c/État et divers, req. n° 89 2254, 89
2296, 93 1206 et 93 2198. Ce jugement a été confirmé par arrêt de la cour administrative
d’appel de Nancy du 31 décembre 1997.
93. Par jugement du 17 octobre 1996, le tribunal administratif de Lille a annulé les
décisions de placement d’office concernant Mme Anne Marie Bacquet et lui a accordé une
indemnité de 50 000 F avec intérêts au taux légal à compter du 2 juin 1989. Par jugement
du 20 juin 1996, ce même tribunal a annulé les décisions d’internement en placement
d’office de M. Michel Lempereur et a condamné l’État à verser au requérant la somme de
80 000 F avec intérêts au taux légal à compter du 1er février 1989.
94. Par jugement du 14 avril 1995, le Tribunal administratif de Paris a ainsi accordé 5 000 F
d’indemnité à Mlle Gilberte Nollet, après avoir annulé, par un précédent jugement du
5 janvier 1994, l’arrêté de placement d’office qui la frappait.
95. Le Tribunal de grande instance de Paris a ainsi accordé 80 000 F de dommages et
intérêts à Mme Petit (jugement du 5 avril 1993) et à Mme B. (jugement du 9 mars 1992), mais
la Cour d’appel de Paris a ramené cette somme à 50 000 F, augmentés de 20 000 F pour
frais de procédure (arrêt Petit du 5 juillet 1996). Par ses jugements concernant les affaires
Loyen, Lempereur et Bacquet, le tribunal administratif de Lille a également tenu à réparer
le défaut d’information né de l’absence de notification des actes durant l’internement
comme lors de la sortie.
96. Par arrêt du 9 mars 1993, la cour administrative d’appel de Lyon a ainsi accordé une
indemnité de 1 000 F à la requérante, en réparation du préjudice né de l’absence de notifi
cation de l’arrêté de levée de placement d’office du 19 octobre 1963. Précédemment, par
arrêt du 22 octobre 1986, le Conseil d’État avait posé « que si la décision du préfet mettant fin
à l’internement d’office de Mme Doursoux a fait l’objet des notifications prévues par l’article L. 347
du code de la santé publique, aucune notification n’a été faite à Mme Doursoux ; que le préfet était
tenu, même en l’absence de texte l’imposant expressément, de notifier cette décision à la personne
qu’elle concerne directement ; qu’ainsi, en n’informant pas Mme Doursoux qu’il avait décidé de
mettre fin à son internement d’office le 15 mars 1971, le préfet de la Charente a commis une faute
de nature à engager la responsabilité de l’État » (arrêt n° 35.666 du 22 octobre 1986).
162 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Le conflit de compétence entre les juridictions


administratives et judiciaires françaises

Comme on le voit, les juridictions administratives et civiles se déclarent


tour à tour compétentes pour connaître du préjudice né de l’irrégularité des
décisions administratives d’internement, comme du défaut d’information des
personnes. À l’occasion de divers arrêts, la juridiction civile a entendu
réaffirmer sa compétence. Le gouvernement français s’est efforcé de faire recon-
naître la compétence exclusive de la juridiction administrative à réparer le préju-
dice né des irrégularités formelles des actes administratifs de placement et de
limiter la compétence de la juridiction de l’ordre judiciaire au seul examen du
bien-fondé de telles mesures et des conséquences dommageables résultant d’un
internement injustifié. À cette fin, il a systématiquement élevé le conflit au
tribunal des conflits à partir de 1994. Toutefois, par un arrêt du 17 février 1997,
pris dans le cadre de l’affaire Menvielle, le Tribunal des Conflits a enfin réparti
clairement les compétences respectives pour tout un pan du contentieux de la
réparation en l’affectant au juge de l’ordre judiciaire, tant pour ce qui concerne
le dommage né du caractère injustifié de la mesure que pour ce qui concerne les
vices de forme qui peuvent l’affecter. Précédemment, dans le cadre d’une affaire
Boucheras, le tribunal des conflits avait par ailleurs établi, par arrêt du
27 novembre 1995, la compétence de la juridiction administrative à réparer le
préjudice né d’un défaut de notification des actes de placement, sans dire pour
autant laquelle des juridictions était compétente à réparer non plus seulement le
préjudice né d’un défaut de notification, mais celui né d’un défaut d’informa-
tion, entravant l’accès au juge judiciaire de l’article L. 351 du code de la santé
publique (actuel article L. 3211-12), susceptible d’ordonner la sortie judiciaire 97.
La confusion arrive à son comble avec un jugement du tribunal administratif
de Strasbourg 98 qui, statuant sur le contentieux de la pension de réversion de
l’époux d’une militaire décédée, a conclu que le juge administratif est le juge de
la constitutionnalité des lois antérieures à la promulgation de la Constitution du
4 octobre 1958. Il constate en effet que le Conseil constitutionnel n’est le juge de
la constitutionnalité que des lois postérieures, alors que, dans une démocratie, le
contrôle de constitutionnalité est une garantie essentielle qui ne saurait
permettre l’application de lois ayant échappé à un tel contrôle ; ce qui impose
donc que le juge de droit commun se saisisse de la constitutionnalité des lois
antérieures. Observons qu’un tel raisonnement peut être repris par le juge de
l’ordre judiciaire. Il s’ensuit que, dans les contentieux relatifs aux internements
antérieurs au 1er juillet 1990, fondés sur la loi du 30 juin 1838, le contrôle de
constitutionnalité de cette dernière législation risque de ne bientôt plus échapper
au juge administratif non plus qu’au juge judiciaire. La loi du 27 juin 1990 échap-

97. Cour d’appel de Paris, Mme B., 7 juillet 1994, M. Christian Menvielle, 31 mai 1996 ; Cour
de cassation, Ledrut, 22 novembre 1995.
98. Tribunal administratif de Strasbourg, 14 octobre 1997, M. Aurélio Maronese
c/ministre du Budget, req. n° 93 2035. La solution adoptée par le tribunal a été approuvée
par la conférence de stage des avocats au Conseil d’État et à la Cour de cassation, le
13 avril 1999, par 13 voix contre 7 (Les Petites Affiches, 20 avril 1999, n° 80, p. 2).
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 163

pera, toutefois, à un tel contrôle, puisqu’elle n’a pas été soumise au Conseil consti-
tutionnel, par négligence manifeste du gouvernement et des assemblées. La
France risque ainsi d’être bientôt placée dans une curieuse situation qui consistera
à voir sanctionné, comme inconstitutionnel, l’internement administratif, initié par
la loi du 30 juin 1838, et perdurer ce même système de l’internement administratif
sous l’empire de la loi du 27 juin 1990. Par ailleurs, le contrôle de constitutionna-
lité des législations antérieures au 4 octobre 1958 risque de déboucher bientôt sur
la réaffirmation de la compétence exclusive du juge de l’ordre judiciaire à
connaître, tant du bien-fondé que de la régularité formelle des décisions adminis-
tratives d’hospitalisation sans consentement (HO et HDT). La compétence du juge
administratif repose, en effet, sur l’ordonnance du 31 juillet 1945 – qui fait du
Conseil d’État le juge de droit commun des décisions administratives – comme sur
les lois des 16-24 août 1790 et sur le décret du 16 fructidor de l’an III, qui imposent
une séparation stricte des pouvoirs entre l’exécutif et le judiciaire. Or, par décision
224 DC du 23 janvier 1987, le Conseil constitutionnel a établi que ces lois du
XVIIIe siècle n’ont aucune valeur constitutionnelle. Tout en rappelant la réserve de
compétence de la juridiction administrative, il a en outre expressément rappelé
l’exception des matières réservées par nature à l’autorité judiciaire 99, au premier rang
desquelles figure, bien sûr, l’atteinte à la liberté individuelle (article 66 de la
Constitution). L’ordonnance de 1945 ne peut donc plus faire obstacle à la compé-
tence du juge de l’ordre judiciaire à connaître de la légalité, tant interne (bien-
fondé) qu’externe (régularité formelle), des décisions d’hospitalisation d’office ou
à la demande d’un tiers, comme à sa compétence à annuler les actes fautifs de
l’Administration, privatifs de liberté. Remarquons que cette unification du conten-
tieux entre les mains du juge de l’ordre judiciaire, qu’appellent de leurs vœux
certains juristes 100 et les associations de patients, ne concerne pas seulement le
contentieux indemnitaire, mais aussi celui de la procédure de la sortie judiciaire.

La première décennie du IIIe millénaire risque donc, en France, d’être parti-


culièrement perturbée par ces questions de compétence des juridictions
administratives et judiciaires à connaître de la légalité externe des décisions de
placement. Ces questions de compétence, particulièrement complexes, gagnent
désormais le contentieux de la réparation du préjudice né du caractère inappro-
prié de certains traitements administrés durant l’internement. Si, par jugement
avant dire droit du 9 juillet 1992, le Tribunal de grande instance de Bobigny avait
ainsi cru pouvoir retenir sa compétence pour juger de l’opportunité des traite-
ments psychiatriques durant l’internement de la requérante, tout en renvoyant
celle-ci devant la juridiction administrative pour l’examen de la validité des
traitements délivrés ensuite en ambulatoire comme avant son réinternement,
le Tribunal de grande instance de Paris vient, quant à lui, de juger « que le grief
[…] tiré d’un traitement imposé pendant la période d’hospitalisation d’office contre la
volonté de Mme Brindejonc est susceptible de constituer une faute autonome sans

99. Considérant 15.


100. Voir notamment Francis Mallol, pourtant conseiller de tribunal administratif,
« Contentieux de l’hospitalisation d’office : illustration du problème posé par la dualité
de juridiction » (CE, 1re sous sect., 11 mars 1996, req. n° 164 453 ; JCP, éd. G., 1996. II, 22743).
164 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

incidence sur l’appréciation du bien-fondé de l’internement de Mme B. dont est saisi le


tribunal, dès lors que n’est pas contestée la nature du traitement mais seule-
ment son administration sans le consentement du malade 101 ». Cette solution
ne semble guère cadrer avec la jurisprudence déjà ancienne du Conseil d’État,
qui, par un arrêt du 8 janvier 1959 102, avait établi la compétence de la juridic-
tion administrative à connaître de l’éventuel dommage né d’un traitement au
cardiazol et d’un examen radiologique fautif, administrés sur une personne
internée. La solution récemment adoptée par le Tribunal de grande instance de
Paris ne semble pas davantage cadrer avec le fait que si les traitements
psychiatriques administrés contre le gré de l’intéressé devaient être reconnus
comme dépourvus de fondement légal, n’étant pas expressément prévus par
la loi du 27 juin 1990, la voie de fait qui résulterait de ces actes donnerait alors
obligatoirement compétence à la juridiction civile pour réparer le préjudice qui
en serait issu. Enfin, l’on voit mal comment un juge pourrait évaluer le préju-
dice né d’un traitement, s’il ne pouvait par ailleurs connaître la situation de
contrainte grâce à laquelle le traitement a été administré – surtout en une
matière où l’adhésion du patient au traitement est une donnée essentielle de
l’efficacité de ce traitement et par suite de son caractère approprié et
opportun 103. De son côté, par un arrêt du 31 décembre 1997, la cour adminis-
trative de Nancy a considéré que : « M. Loyen n’est pas fondé à se prévaloir, au
soutien de ses conclusions incidentes, des conditions de sa prise en charge psychothé-
rapeutique “qui auraient, selon lui, empêché les médecins de constater plus tôt que sa
place n’était pas dans cet établissement”, un tel moyen ressortissant à l’appréciation
de la nécessité du placement. » La cour affirme ainsi la compétence du juge de
l’ordre judiciaire à connaître d’un tel moyen. Mais si le requérant s’était plaint
du stress que lui avait causé le manque d’un soutien psychologique approprié,
notamment la double visite quotidienne des médecins prévue par le règlement
modèle du 5 février 1938, toujours applicable, le juge administratif n’aurait pas
pu décliner sa compétence 104. C’est d’ailleurs ainsi que, par jugement du
6 décembre 1999, le tribunal administratif de Paris s’est déclaré compétent à

101. Tribunal de grande instance de Paris, Mme Juliette Brindejonc c/agent judiciaire du
Trésor et autres, 16 décembre 1996.
102. Sieur Chirpatris c/centre hospitalier du Mans, req. n° 31.475 et 31.636.
103. Sur ces questions de compétence, voir notamment arrêt Conseil d’État, 11 mars 1996,
commune de Saint Herblain, JCP n° 22743, p. 483 486, note F. Mallol.
104. La cour administrative d’appel de Douai, saisie de ce moyen dans le cadre de la
requête n° 99DA00773, Omer Vermeersch c/État et autres, a néanmoins écarté le moyen
par arrêt du 28 juin 2001, le tribunal administratif de Lille s’étant, préalablement, déclaré
incompétent à connaître du caractère approprié des traitements psychiatriques adminis
trés dans le cours d’un internement (jugement du 24 juin 1997). Voir également les
jugements pris par le tribunal administratif de Versailles dans le cadre de l’affaire André
Bitton c/CHS de Perray Vaucluse par lesquels le tribunal se considère incompétent à
connaître du préjudice né des fautes entachant la décision de placement (jugement
n° 971814214 du 20 décembre 2000) et des traitements éventuellement inappropriés
administrés dans le cours d’un internement, mais se déclare en revanche compétent à
juger de ces mêmes traitements délivrés lors d’une hospitalisation libre (jugement
n° 9704164 6 du 26 février 2001 et n° 975395 du 26 février 2001) ou en ambulatoire dans le
cadre d’un centre médico psychologique (jugement n° 993938 et 004670 du 12 mars 2001).
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 165

connaître du caractère inhumain et dégradant des traitements résultant des


conditions d’accueil et d’hébergement à l’infirmerie psychiatrique de la
préfecture de police de Paris 105. En revanche, par divers jugements du 3 octobre
2000, le tribunal administratif de Marseille s’est déclaré incompétent à connaître
des conditions de traitement et de détention au sein de l’unité pour malades
difficiles de Montfavet 106, comme du défaut de contrôle opéré en cette matière
par le maire de la ville d’Avignon 107 et par le préfet de Vaucluse 108.
L’on mesure ainsi davantage le degré extrême de complexité auquel aboutit
en France le contentieux de l’internement psychiatrique ; cette complexité fait
naturellement obstacle à l’accès à la justice par les victimes d’abus, d’arbitraire
et d’irrégularités de tous genres comme de traitements inappropriés.

Le droit à la liberté de la correspondance dans la jurisprudence française

De son côté, par un premier arrêt du 27 novembre 1995, la cour administra-


tive d’appel de Bordeaux a condamné le Centre hospitalier de Cadillac-sur-
Garonne à verser au requérant la somme de 10 000 F, augmentés de 3 000 F de
frais de procédure, pour avoir ouvert systématiquement durant plusieurs mois
le courrier qu’il adressait à une personne placée d’office à l’annexe Boissonnet
(unité pour malades difficiles) du CHS de Cadillac-sur-Garonne. Puis, par un
second arrêt du 14 octobre 1996, elle a condamné ce même établissement à
verser au requérant une somme supplémentaire de 3 000 F pour avoir remis les
courriers qui lui étaient destinés, aux services postaux à fin d’acheminement,
sans même prendre le soin de les refermer, au risque de les rendre ainsi
publics 109. Le 11 février 1999, le Tribunal administratif de Strasbourg a annulé de
même la décision du médecin chef de l’unité pour malades difficiles (UMD) du
CHS de Sarreguemines au double motif, d’une part « qu’en limitant de façon systé-
matique les communications téléphoniques reçues par les malades de l’unité pour

105. Tribunal administratif de Paris, 6 décembre 1999, Denis Buican c/ville de Paris et
État.
106. Tribunal administratif de Marseille, 3 octobre 2000, req. n° 97 7156.
107. Tribunal administratif de Marseille, 3 octobre 2000, req. n° 97 4286.
108. Tribunal administratif de Marseille, 3 octobre 2000, req. n° 97 6568.
109. Cour administrative d’appel de Bordeaux, Ph. Bernardet c/CHS de Cadillac sur
Garonne, 25 novembre 1995 et 14 octobre 1996. Par ce dernier arrêt, la cour s’est en outre
refusée à rectifier l’erreur matérielle contenue par le premier, présentant le requérant
comme ayant été lui même interné, au même titre que son correspondant, à l’annexe de
force de Boissonnet… En effet, le droit administratif français ne permet de rectifier que les
erreurs matérielles ayant préjudicié à l’examen du fond de l’affaire, ce qui, d’après la cour,
n’était pas le cas… Cette dernière question est l’objet de deux instances pendantes devant
le tribunal administratif de Paris, dirigées contre le président de la République et contre
le Premier ministre, instances enregistrées sous les nos 0004727/7 et 0004733/7. Dans le
cadre d’une seconde affaire, le tribunal administratif de Bordeaux a considéré qu’une
simple limitation du droit de correspondance ne constituait pas une faute (jugement
n° 992117 du 6 février 2001, Philippe Bernardet c/CHS de Cadillac. Ce jugement est l’objet
d’un appel devant la Cour administrative d’appel de Bordeaux, requête 01BX01028).
166 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

malades difficiles à deux par mois et en leur interdisant de donner toute communication
téléphonique, le médecin-chef […] a méconnu les dispositions du règlement intérieur de
l’unité ; d’autre part que le CHS de Sarreguemines ne pouvait légalement avoir
instauré, par la décision verbale contestée, un contrôle de la correspondance reçue ou
adressée par les malades hors des cas et des garanties prévues par les stipulations
conventionnelles » de l’article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des
droits de l’homme et des libertés fondamentales 110.
Si la jurisprudence nationale a évolué ces vingt dernières années, il fallut
néanmoins attendre les années quatre-vingt pour voir trancher des questions
aussi fondamentales que l’exigence de la persistance d’un trouble mental et d’un
danger pour justifier la prolongation d’un internement (arrêts de la Cour consti-
tutionnelle italienne), la nature du danger susceptible de fonder une telle
mesure (arrêt de la Cour de cassation néerlandaise), la légalité formelle des
décisions administratives d’internement (jurisprudence administrative
française), comme pour voir sanctionner quelques médecins, auteurs de certifi-
cats médicaux frauduleux. Il fallut encore attendre les années quatre-vingt-dix
pour commencer à voir se préciser les droits des patients à choisir les modalités
de leurs traitements, notamment consacrer leurs droits de refuser des prescrip-
tions de neuroleptiques (jurisprudence helvétique), comme il fallut attendre le
milieu des années quatre-vingt-dix pour commencer à voir, en France, se
déblayer les délicates questions de compétence respective des juridictions
administratives et judiciaires en matière de contentieux de l’internement et de
traitement psychiatrique. Ce seul constat suffit à montrer dans quel état de non-
droit ont jusqu’alors été tenus les malades mentaux ou supposés tels, malgré les
garanties que la loi était censée leur apporter. Un tel constat pose naturellement
la question des conditions d’accès à la justice par la personne objet de telles
mesures et traitements.

LES PRATIQUES QUI ONT CONDUIT À CETTE JURISPRUDENCE

La jurisprudence précédemment commentée résulte d’une part d’une colla-


boration plus ou moins étroite d’avocats et de juristes avec des associations de
patients et de l’orientation particulière de certaines d’entre elles, d’autre part,
d’un mouvement plus général de promotion des droits des patients ; certains
gouvernements se sont engagés dans ce mouvement, suivant en cela les direc-
tives d’organismes européens qui tendent à développer la participation des
usagers à l’évaluation du fonctionnement des services de l’État, des pratiques et
de la politique sanitaires, pour, notamment, en réduire les coûts et optimiser les
investissements. De nombreux obstacles s’opposent pourtant à l’établissement
d’une telle jurisprudence et au développement des actions qui concourent à la

110. Tribunal administratif de Strasbourg, 11 février 1999, Philippe Bernardet c/CHS de


Sarreguemines. Voir, dans le même sens, CE, 12 mars 1980, CHS de Sarreguemines c/maître
Vigliano.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 167

produire. Certains de ces obstacles tiennent au rapport particulier de l’avocat à


son client, notamment lorsque celui-ci est atteint de pathologie mentale.
D’autres résultent des difficultés d’organisation du monde associatif des
patients en psychiatrie. D’autres encore tiennent aux spécificités du droit,
français par exemple, dont l’extrême complexité ne peut plus échapper à
personne.

Les difficultés organisationnelles des associations de patients


agissant dans le domaine juridique

En ce domaine, la procédure administrative, qui ne concerne pas le fond de


chaque affaire, mais la légalité formelle des actes, et qui est essentiellement
écrite, dont la longueur paraît à bien des égards singulièrement déraisonnable,
fut le support inattendu de la stabilité et de l’organisation du Groupe Information
Asiles. En effet, parce qu’elle contraint les personnes à un engagement de
nombreuses années, la procédure administrative, qui évolue à un rythme parti-
culièrement lent, a assuré la pérennisation du rapport associatif et de l’entraide ;
elle a permis de fidéliser certaines personnes à leurs avocats en leur permettant
d’intégrer peu à peu les méandres de la procédure. En définitive, les abandons
en cours de route ont été fort rares car, chacun ayant particulièrement à cœur de
mener sa procédure à terme, se trouve pour ainsi dire condamné à se tenir
informé de l’évolution de la jurisprudence acquise par l’association, et aussi de
l’avancement de son action. Chacun fut donc peu ou prou contraint de parti-
ciper à la vie associative durant près d’une dizaine d’années, voire plus.
L’engagement à long terme qui en résulte, malgré les ruptures, les périodes de
découragement et d’abandon qui le jalonnent, est également une caractéristique
importante et inattendue de ce type de regroupement, qui a permis de stabiliser
les rapports entre avocats et clients, les seconds étant autrement enclins à
changer d’avocat à chaque difficulté rencontrée dans la procédure, parsemée
d’embûches. Le retour, après deux à trois ans de silence, et parfois après des
mises en cause plus ou moins sévères de ceux qui animent ce type d’organisa-
tion, n’est pas rare ; il révèle la solidité de ces structures dont le fonctionnement
apparemment incohérent conduit tout observateur extérieur ou militant pressé
à conclure à son extrême fragilité et à un manque patent de crédibilité. À la
vérité, la situation de ce type d’association est bien plus complexe, compte tenu
précisément de sa cohésion, issue de la force même de son objet, malgré son
impossible organisation. Mais cet aspect positif de l’un des travers de la procé-
dure administrative française précédemment souligné ne saurait faire oublier
les difficultés qui en résultent pour les professionnels du droit comme pour les
militants engagés dans le combat collectif, pour faire aboutir chaque affaire et
parvenir à faire entendre les griefs des internés. Ces procédures sont naturelle-
ment totalement inappropriées pour des personnes qui les utilisent pour faire
simplement reconnaître leur droit ou sortir d’une situation embarrassante. Seuls
ceux qui considèrent avoir quelques comptes à régler ou qui refusent d’admettre
avoir été placés dans une telle situation parviennent, tant bien que mal, à y
168 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

trouver leur compte. Ce qui conduit quelques membres du corps psychiatrique,


souvent enclins à réduire la complexité des rapports à un travers pathologique,
à considérer que ce genre d’associations est le simple ramassis de quelques
paranoïaques douteux. C’est pourtant l’une des missions de ces associations
que de tenter de sortir les personnes les plus combatives de cette logique du
règlement de comptes et d’essayer de dépassionner les mises en cause ; elles
doivent aussi faire ressortir l’aspect institutionnel des questions posées par
chaque affaire, surtout pour permettre à d’autres personnalités moins rigides et
moins fortes de s’exprimer et de faire valoir d’autres attentes et points de vue.
Un débat constant – mais toujours avorté – ne cessa ainsi d’avoir lieu au sein du
Groupe Information Asiles ; il s’agissait de savoir s’il fallait prendre position sur
l’existence ou non de la maladie mentale, sur la possibilité d’une bonne psychia-
trie, dont les principaux contours étaient à définir ; s’il fallait limiter l’action à
la mise en cause des seuls internements jugés abusifs ou arbitraires ou prendre
également en considération les droits de ceux qui, estimant avoir besoin de
soins, affirmaient malgré tout avoir été l’objet d’abus ou arbitraires et revendi-
quaient la possibilité d’être hospitalisés sans risquer à tout moment d’être
contraints à plus que ce qu’ils avaient souhaité ou demandé. Là encore, la procé-
dure administrative a fortement contribué à neutraliser l’agressivité de certains
et la personnalisation des reproches ; elle a permis d’éviter d’entrer trop
aisément dans une logique du bouc émissaire et du tout ou rien. Elle a révélé
qu’il était possible de traiter des droits des personnes, abstraction faite de leur
éventuelle affection, et par suite, de prendre conscience de l’importance, dans
une démocratie, des questions de pure forme, principal support – mais aussi
rempart – de la tolérance, si ce n’est de la liberté individuelle face à l’intolérance
des autres ou d’un groupe ou de l’arbitraire d’un État. La procédure adminis-
trative a donc partiellement permis d’expérimenter concrètement la force de la
loi et des formalités substantielles qu’elle édicte ; elle a aussi montré qu’il n’y a
pas de traitement de la réalité possible sans une mise en forme particulière qui
doit retenir toute l’attention, et dont l’enjeu est parfois considérable pour les
libertés de chacun.
Mais la procédure administrative débouche aussi sur une lourdeur du
contentieux, difficilement gérable par un cabinet d’avocats, contentieux qui met
en jeu un rapport particulier de l’avocat à son client, sur lequel il nous faut nous
attarder quelques instants.

Le rapport de l’avocat à son client

Représentons-nous d’abord la relation particulière qui s’établit entre un


avocat et son client, un client, disons « ordinaire », qui va voir un avocat pour
lui confier la défense de ses intérêts. Il le choisit parce qu’il a confiance en lui et
attend de lui qu’il remplisse au mieux la mission pour laquelle il le rémunère.
« Au mieux », c’est-à-dire qu’il attend un résultat – de préférence celui qu’il
escompte. De son côté, l’avocat exige la confiance et la collaboration de son
client pour élaborer sa défense. Bien qu’elle soit une relation de confiance, la
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 169

relation avocat-client n’en est pas moins en butte aux tensions, aux malen-
tendus, aux attentes parfois paradoxales du client. Celui-ci rémunère une
personne qui devient « son avocat », qu’il entend bien souvent avoir à son
entière disposition. Il sollicite de sa part une attention de tous les instants
comme s’il était son seul client, tout en exigeant de lui les conseils d’un « spécia-
liste » qui traiterait quotidiennement des dossiers du même type. Que le client
soit l’objet d’une prise en charge psychiatrique ne change a priori rien à l’affaire.
Tout ce qui définit la relation avocat-client reste valable : nécessité d’une
confiance mutuelle, échange d’informations et de pièces, collaboration du client,
exigence d’une réelle compétence de l’avocat et attente de résultats. Mais
l’ensemble est ici plus difficile, plus aléatoire, pour deux raisons essentielles, qui
tiennent à la place particulière que la société, et donc la Justice, fait au malade
mental. D’abord, lorsque l’avocat intervient, son client est ou a été interné, le
plus souvent contre son gré, dans un établissement psychiatrique, dont nous
verrons qu’il échappe, pour l’avocat, à toutes les codifications qui régissent un
établissement pénitentiaire, d’où des entraves à la fois pratiques et psycholo-
giques. Ensuite, n’oublions pas, comme nous l’avons vu, que dans la plupart des
pays européens, lorsque le malade mental commet une infraction, il n’est pas
pénalement responsable dès lors qu’il était atteint, au moment des faits, d’un
trouble mental ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. Il ne
répond donc pas de ses actes devant un juge et devient « hors champ ». A fortiori
lorsqu’il est victime et qu’il revendique des droits comme les autres, il est diffi-
cilement reconnu par le système judiciaire comme sujet de droit. Ce qui, on en
conviendra, complique singulièrement la tâche de son conseil. La pratique des
avocats montre ainsi à quel point droit et psychiatrie ont du mal à cohabiter, ce
au détriment des droits des malades, et simplement du respect dû à chaque être
humain.

Les difficultés liées à l’enfermement

Les avocats sont peu habitués à quitter leurs cabinets et leur confidentialité
pour rencontrer leurs clients. Leurs règles professionnelles leur imposent en
effet, notamment en France, de recevoir leurs clients dans leurs cabinets, et si les
circonstances l’exigent, en tout lieu compatible avec la dignité de la profession
et qui préserve l’indépendance et le secret professionnel. À l’exception de
certains avocats d’affaires qui assistent aux conseils d’administration d’entre-
prises ou de ceux qui assitent à des réunions de copropriété, seuls les avocats
pénalistes doivent quitter leurs cabinets pour aller voir leurs clients, puisqu’ils
résident dans un lieu d’enfermement : la prison. L’hôpital psychiatrique est
aussi un lieu d’enfermement, d’où la comparaison avec la prison. Cette compa-
raison, éclairante à plus d’un titre, permet d’appréhender les difficultés spéci-
fiques que rencontre l’avocat qui défend une personne internée.
En prison, les détenus peuvent communiquer avec l’extérieur, notamment
avec leur avocat. Ils peuvent lui écrire, recevoir des lettres, en vertu de la loi qui
garantit les droits de la défense. Sans discussion et sans discrimination, en
170 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

exécution de textes précis, la communication de l’avocat avec son client est très
clairement prévue, organisée et garantie. Dès lors que le détenu l’a désigné et en
a informé le juge, l’avocat se voit remettre un permis de visite qui l’autorisera,
muni de sa carte professionnelle, à rencontrer son client en toute tranquillité
dans un parloir spécialement aménagé à cet effet, seul à seul, pendant la durée
qu’il souhaitera. En France, tout cela est réglementé par le Code de procédure
pénale et par ses circulaires d’application, strictement interprétés et sanctionnés
en cas de non-respect.
Rien de tel à l’hôpital, malheureusement. Avant la loi du 27 juin 1990, aucun
texte ne précisait que le malade mental enfermé disposait de ses droits les plus
élémentaires : pouvoir communiquer avec l’extérieur et bénéficier de l’assis-
tance d’un avocat. Pour les patients hospitalisés sans leur consentement, l’article
L. 326-3 (actuel art. L. 3211-3) du code de la santé publique a de plus intégré les
garanties rappelées par la convention européenne des droits de l’homme, sur
lesquelles nous reviendrons plus loin en détail, et notamment, le droit :
– d’être informé dès son admission, et par la suite à sa demande, de sa situation
juridique et de ses droits ;
– de prendre conseil d’un médecin ou d’un avocat de son choix ;
– d’émettre ou recevoir des courriers ;
– de consulter le règlement intérieur de l’établissement et recevoir les explica-
tions qui s’y rapportent.
Malheureusement, le non-respect de ces dispositions n’est assorti d’aucune
sanction efficace et rapide. Or, si le médecin s’oppose à ce que l’interné prenne
tout contact avec l’extérieur, comment le malade pourra-t-il concrètement faire
respecter les droits dont il dispose, mais dont le plus souvent il ignore jusqu’à
l’existence ? Aujourd’hui encore, le texte de la loi du 27 juin 1990 n’est guère
diffusé. De plus, l’information est rarement transmise de façon adéquate compte
tenu de l’état de faiblesse dans lequel se trouve le patient. Par ailleurs, les décrets
relatifs à l’instauration d’un règlement intérieur ne sont toujours pas publiés.
Finalement, on peut considérer que les droits de la défense sont plus clairement
définis et protégés pour un détenu pour vol, viol ou assassinat, jugé pénalement
responsable, que pour un malade mental qui n’a commis aucune infraction. En
tout état de cause, le respect des droits du patient reste à la discrétion de
l’hôpital.
En détention de droit commun, les règles sont claires : du gardien au direc-
teur de prison, chacun exécute purement et simplement les instructions d’un
juge. Ils ne sont pas responsables de la détention, ni appelés de quelque manière
que ce soit à influer sur son cours. Seul le juge ordonnera la mise en liberté. À
l’hôpital au contraire, ceux qui soignent, gardent, organisent la communication
du malade avec son avocat, ne sont pas étrangers au processus d’enfermement.
Pour le patient, le médecin est à la fois un soignant, avec la relation de confiance
que cela implique, et un « juge » qui « statue » sur sa privation de liberté. En
France, c’est encore le médecin hospitalier qui rédige les certificats légaux qui
permettent au directeur de l’établissement pour l’hospitalisation à la demande
d’un tiers, ou au préfet pour l’hospitalisation d’office, de décider de maintenir
l’intéressé enfermé ou non. C’est également le médecin hospitalier qui formule
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 171

toutes les propositions de sortie à l’essai ou qui rédige un certificat de situation


destiné au procureur de la République ou au juge chargé du contrôle de la
détention. C’est dans l’intérêt du malade et en vertu du traitement qu’il a mis en
œuvre, que le médecin peut empêcher le patient de communiquer avec son
avocat. À ce titre, le médecin chef est un tiers obligé dans la relation avocat-
client. Et l’hôpital n’est pas, comme la prison, un lieu neutre. L’avocat vient
perturber ce système clos, au fonctionnement homogène : il est l’intrus. Dès lors,
entre le droit et la psychiatrie, ce sont deux logiques, deux pouvoirs qui s’affron-
tent, dans un rapport de force qu’il est parfois bien difficile d’éviter en l’état
actuel des pratiques et des mentalités. Chaque étape de la communication entre
l’avocat et son client devra être soumise à négociation ; elle n’existe pas de droit
et fait l’objet de discussions avec le médecin qui a tous les moyens pour la
permettre ou l’empêcher.

Mais si un malade exprime le souhait de sortir de l’hôpital ou même simple-


ment d’obtenir des conseils sur sa situation et sur ses droits, comment trouvera-
t-il son interlocuteur ?
En France, il est rare que la liste des avocats du barreau soit affichée dans les
hôpitaux, comme elle l’est systématiquement dans les parloirs des prisons, les
couloirs des mairies ou des tribunaux. Pas d’annuaire téléphonique non plus.
Guère de possibilités pour le bouche à oreille de fonctionner. Sauf exceptions
très rares, ce ne sont pas les malades de l’hôpital qui vont pouvoir communiquer
le nom d’un conseil. Le recours à un avocat ne va pas de soi pour un interné
(contrairement au détenu), c’est juste une possibilité, qu’il ignore souvent. Les
services sociaux ou l’administration de l’hôpital ne donnent pas ces informa-
tions : pour eux, le malade a besoin d’être soigné, et lui fournir un avocat semble
décidément incongru. Les associations du type du Groupe Information Asiles
commencent seulement à être connues en France et il faut encore un relais à
l’extérieur pour rechercher leurs coordonnées et nouer le contact, coordonnées
qui sont très rarement mises spontanément à la disposition des internés.
Dans d’autres pays, l’accès à l’avocat semble mieux garanti, surtout en
Belgique où l’internement résulte d’une décision judiciaire intervenant après un
débat contradictoire pendant lequel le malade est obligatoirement assisté d’un
avocat. On peut supposer que pour la mise en œuvre de cette procédure, une
communication est facilitée. Il en va de même en Allemagne, dans les Länder où
le placement résulte d’une décision judiciaire et où le malade est obligatoire-
ment assisté d’un avocat. En Belgique, le pli judiciaire, qui fixe la date de
l’audience, indique également les coordonnées de l’avocat désigné au titre de
l’aide juridictionnelle par le tribunal. Au Royaume-Uni, des dispositions parti-
culières prévoient l’assistance à la demande de l’intéressé ou d’office dès que
l’internement est ordonné ou prolongé par un tribunal. Dès lors, l’avocat
dispose d’un statut protégé qui lui permet d’intervenir plus facilement. Il existe
par ailleurs, comme nous l’avons déjà signalé, des mouvements puissants
d’associations d’usagers qui assurent un meilleur accès à l’assistance juridique
par des professionnels et des bénévoles. Les difficultés d’accès à l’information,
en France, expliquent en partie des gestes qui ressemblent davantage à des
172 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

bouteilles à la mer qu’à une démarche raisonnée : il est parfois plus facile pour
un interné d’adresser une lettre au président de la République, à Amnesty
International ou à la Ligue des droits de l’homme, voire au procureur de la
République, que de prendre contact avec un avocat en disposant de ses coordon-
nées. Il faut encore pouvoir téléphoner, mais l’usage du téléphone est soumis à
des conditions prohibitives. En France, par exemple, téléphoner ne fait pas
partie des droits élémentaires prévus par l’article L. 3211-3 du code de la santé
publique, même si, nous l’avons vu, la jurisprudence prohibe toute limitation
manifestement excessive. Il faut néanmoins que l’établissement dispose de
cabines indépendantes accessibles aux malades. Les intéressés doivent donc
posséder cartes ou pièces pour pouvoir les utiliser. Et, dans ce contexte, la
communication avec l’avocat ne bénéficie pas d’un traitement particulier.
Quand elle peut avoir lieu, les règles de la confidentialité ne sont pas toujours
respectées : comment, en effet, expliquer que l’on se sente injustement privé de
liberté et maltraité lorsqu’on téléphone au milieu des infirmiers ou des médecins ?
De plus, certaines cabines téléphoniques d’établissements, lorsqu’elles sont
mises à disposition des patients, font parfois l’objet d’écoutes administratives. Il
est vrai qu’en règle générale, un détenu n’est pas autorisé à téléphoner à son
avocat, mais il peut lui écrire et recevoir ses courriers, lettres qui ne seront ni
retenues ni lues par l’Administration. Pour l’interné, c’est une autre histoire. En
France, la loi rappelle que toute personne hospitalisée sans son consentement a
le droit d’émettre et de recevoir du courrier. Des sanctions pénales sont prévues
si le directeur retient un courrier destiné à la commission départementale des
hospitalisations psychiatriques ou au procureur de la République ou encore au
président du tribunal. Cependant, ces sanctions pénales ne sont prononcées
qu’après plainte et instruction, c’est-à-dire à l’issue d’une procédure longue de
plusieurs mois, voire de plusieurs années, où il faudra que l’intéressé prouve
qu’il a rédigé des lettres qui ont disparu. Vaste programme, et peu de jurispru-
dence en la matière… De surcroît, cette protection ne concerne pas le courrier de
l’avocat. Ainsi, le règlement intérieur d’un centre spécialisé précisait à ce sujet,
avant la loi de 1990 : « À l’exception des lettres adressées aux autorités et visées à
l’article 29 de la loi du 30 juin 1838, le médecin chef de service a le droit de contrôler et
au besoin retenir la correspondance reçue par les malades de son service ou adressée par
eux. » S’agissant de l’unité pour malades difficiles (UMD) de cet établissement, le
courrier est par principe ouvert et lu dans des conditions déterminées par le
médecin responsable. C’est d’ailleurs le médecin qui apprécie le moment où
cette censure prend fin, pour qui et dans quelles conditions. De plus, il n’existe
manifestement pas d’exception pour le courrier de l’avocat. Le médecin reste
donc le seul maître, si ce n’est de la censure, du moins de la confidentialité du
courrier échangé. Les lettres sont souvent lues, plus ou moins discrètement, en
bafouant le secret de la correspondance avec l’avocat, principe que même la
prison ne viole pas. Certaines lettres des clients parviennent ostensiblement
ouvertes ou bien grossièrement refermées, ou plus élégamment et non moins
ouvertes, refermées et signées : « Ouvertes par le vaguemestre. » Faut-il dès lors
s’étonner de recevoir d’anciens internés des lettres barricadées de scotch ? Faut-
il vraiment mettre ces luxes de précaution sur le compte de leur paranoïa ? Un
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 173

avocat signale qu’après l’une de ses réclamations, un médecin lui avait remis
une dizaine des lettres destinées à des tiers, lettres qu’il retenait écrites par l’un
des clients de cet avocat, sous prétexte que sur l’enveloppe de l’une d’elles était
dessiné un cercueil. Il n’était pas venu à l’idée du médecin, d’en parler avec
l’intéressé, de lui rendre le courrier en lui faisant remarquer la présence de ce
dessin, ou de lui demander de modifier l’enveloppe. Sa première réaction avait
été de retenir l’ensemble de cette correspondance. Tout cela n’augure naturelle-
ment pas d’une communication facile avec l’autorité médicale.
En Belgique, l’article 32 de la loi du 26 juin 1990 dispose également qu’au-
cune requête ou réclamation ne peut être retenue, mais cette protection s’étend
à toute correspondance adressée au malade ou par le malade, qui ne peut être
retenue ou supprimée. Des sanctions pénales sont également prévues en cas de
violation de cet article. Magistrats et inspecteurs du ministère de la Santé
publique exercent le contrôle sur l’application de la loi. Une visite des institu-
tions est prévue au moins une fois par an, qui permet notamment le contrôle du
règlement intérieur des services psychiatriques dont les dispositions ne peuvent
pas porter atteinte aux droits fondamentaux du malade pendant son séjour à
l’hôpital, dont le droit à la communication. Le texte est donc plus protecteur que
la loi française, mais dans les faits, que se passe-t-il ? L’association The Flemish
Survivor’s Movement répond :
« Les lettres envoyées par les patients aux autorités, et notamment à l’inspection du
Ministère de la Santé publique, n’obtiennent aucune réponse.
Lorsque j’écris au procureur du roi ou au juge de paix (dans ma position de personne
de confiance), je n’obtiens aucun résultat et quelquefois aucune réponse.
L’article 37 de la loi envisage l’application de sanctions pénales. En réalité, ces
infractions ne sont jamais sanctionnées, même quand le patient est assez fortuné pour
prendre les conseils d’un bon avocat.
Je me suis aperçue que la correspondance était ouverte et retenue. »
On le voit, en Belgique comme en France, la loi peine à se faire respecter. Le
même schéma se reproduit régulièrement. Une personne téléphone à l’avocat
pour lui demander de venir la voir et la défendre. Ce conseil lui demande de lui
écrire pour le lui confirmer. Il a en effet besoin d’un mandat exprès pour pouvoir
engager une procédure, demander la communication du dossier ou tout simple-
ment pénétrer à l’hôpital. Les jours passent et il ne reçoit rien. L’interné s’impa-
tiente du silence de son avocat, le rappelle, lui réécrit et insiste sur le fait qu’il a
bien envoyé du courrier. De téléphone en fax à la direction, tout le monde affir-
mera que cette personne n’a jamais écrit à l’avocat (il est fou d’ailleurs… rien
d’étonnant), et puis très étrangement, le conseil recevra quelques jours plus tard
toutes les lettres de son client d’un seul coup. Ce scénario se répète fréquem-
ment, si l’on en croit du moins l’expérience des quelques avocats spécialisés
dans ce domaine.
Contraindre l’hôpital à respecter la loi nécessite en fait d’engager une procé-
dure. Des procédures d’urgence existent (référé d’heure à heure) pour faire
cesser le trouble illicite que sont la violation de la correspondance ou l’interdic-
tion de prendre contact avec un médecin ou un avocat de son choix, à moins que
la question ne relève, comme en France, du droit administratif. Mais encore une
174 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

fois, l’interné n’a pas les moyens, ni financiers ni intellectuels, de lancer une telle
procédure, qui nécessite l’intervention d’un avocat et des contacts extérieurs,
notamment l’intervention d’un huissier lorsque la juridiction civile est compé-
tente, ce qui survient en France lorsque la personne est détenue dans un établis-
sement privé. Sinon, il s’agit de procédures longues et difficiles, dont le résultat
se fait attendre. Et puis l’enfermement créé l’urgence : être privé de sa liberté
quand on estime que c’est injuste, est insupportable. L’urgence est de saisir un
juge pour sortir et non de faire de la procédure pour faire respecter des textes
préservant les droits de l’homme. L’urgence contraint d’ailleurs l’avocat à
abandonner parfois la défense des principes pour « bricoler » (sortie du courrier
par des visiteurs, etc.) afin de répondre à la demande du client plutôt que de
saisir le juge. Ceci n’est pas non plus de nature à conforter la relation de
confiance entre l’interné et son avocat, non plus qu’avec l’équipe médicale.
L’intéressé ne tarde pas à découvrir, en effet, que s’il dispose de garanties, elles
ne sont pas aisément consacrées dans les faits, et que son avocat est bien impuis-
sant à faire sanctionner les manquements par un juge. En revanche, il pourra
découvrir que ce qu’il lui était interdit la veille lui est soudainement autorisé.
Il semble que les dispositions sont plus protectrices au Royaume-Uni. Le
Mental Health Act de 1983 précise, en effet, comme celui de 1959, les dispositions
applicables selon la nature et le lieu de détention. Il est d’abord rappelé que le
courrier des personnes hospitalisées avec leur consentement ne peut être retenu,
ni lu. Dans les NHS Hospitals (lieux publics d’enfermement), le courrier expédié
ne peut être retenu que si le destinataire a expressément demandé à ne pas
recevoir de lettres du malade. Le courrier reçu n’est ni lu ni retenu. Pour ceux
qui sont enfermés dans des hôpitaux spécialisés, il peut y avoir une retenue de
l’envoi du courrier pour des raisons précises et définies (refus du destinataire,
danger pour un tiers, etc.), dans l’intérêt du malade. Le courrier peut aussi être
ouvert, mais le malade doit au moins en être informé dans un délai de sept jours,
et il dispose d’un recours. En tout état de cause, les courriers reçus de ou
envoyés à un avocat ne peuvent être retenus et donc, a priori, ils ne devraient pas
être lus. Il n’existe pas, semble-t-il, de textes sur la censure 111.
Pour l’avocat, visiter son client interné pose également de nombreux
problèmes. De son côté, la loi belge stipule très clairement en son article 32 :
« Dans tout service psychiatrique, le malade peut recevoir la visite de son avocat et du
médecin de son choix et, conformément au règlement intérieur, de la personne de
confiance ou, sauf contre-indication médicale, de toute autre personne. » En France, le
principe du droit de visite est posé, mais pas ses applications concrètes. En
l’absence d’un règlement intérieur type qui s’imposerait à tous les établisse-
ments, l’aléa reste la règle. Vouloir rencontrer un client privé de visites pour des
raisons thérapeutiques ressemble dès lors à un parcours du combattant. Pour y
parvenir, il faut engager de multiples démarches, et souvent insister. Point
d’horaires fixés ou bien au contraire des horaires très stricts. Point de lieu
aménagé pour préserver l’intimité de l’entretien. Un exemple parmi tant

111. Voir à ce sujet, Larry Gostin, A Practical Guide to Mental Health Law. The Mental Health
Act 1983 and Related Legislation.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 175

d’autres : dans l’un des pavillons, récemment repeint, tout semble avenant
(distribution d’un plan de l’hôpital à l’arrivée, horaires libres) ; il faut simple-
ment que l’avocat prévienne et passe d’abord par le bureau du médecin chef,
pour un entretien informel destiné à savoir qui est cet avocat (où il n’est jamais
question de fournir à l’avocat des informations sur son client) ; l’avocat sera
ensuite conduit dans un service fermé et abandonné dans la chambre de l’inté-
ressé, lequel est couché à moitié nu sur son lit. L’informer de cette visite eût sans
doute été un luxe inutile, comme de lui permettre de s’entretenir avec son
conseil dans une situation et une tenue respectant sa dignité. Cela ne pouvait
que confirmer l’image entretenue : l’intéressé est le malade qui déraisonne, et
l’avocat est un médecin, la raison est de son côté. Il est intéressant de constater
qu’en Angleterre, la charte des usagers des services de santé mentale prévoit de
façon plus générale le droit au respect de la dignité humaine, et notamment la
possibilité que les entretiens, les conseils, les consultations, les conversations
personnelles puissent avoir lieu sans être écoutés ou interrompus.
En France, si avant ou après cet entretien l’avocat souhaite prendre connais-
sance du dossier administratif (n’étant pas médecin, il ne verra pas les certificats
médicaux, même s’ils sont à l’origine du placement et du maintien), c’est encore
une partie de quitte ou double qui devra se jouer : réaction de panique, appels
téléphoniques en série vers la direction ; refus catégorique, la plupart du temps,
et sentiment d’une impunité totale. « Puisque vous allez nous attaquer, vous en
prendrez connaissance à ce moment-là. La détention est forcément régulière. Il n’y a pas
d’internement abusif… » Toutes ces réflexions alors même que le conseil ne
demande qu’à voir le livre de la loi pour procéder à des vérifications élémentaires
ou tout simplement pour pouvoir informer son client de sa situation réelle. Il
arrive, mais c’est rare, que l’on puisse prendre connaissance simplement et sans
difficulté de ces documents. Dans un tel contexte, il est difficile pour l’avocat de
faire son travail, et le client qui a du mal à comprendre que lui non plus n’ait pas
accès à ces informations, tend à douter de la sincérité de son avocat. C’est le
climat de confiance entre l’intéressé et son conseil qui en pâtit.
Au-delà de ces anecdotes, les principes restent les mêmes : si l’avocat est
incontournable, qu’il fasse son travail est vécu comme une agression. Il existe
cependant des services où cette communication s’établit désormais de plein
droit, sans difficulté, et où le médecin l’encourage comme une démarche d’auto-
nomisation du malade, pour favoriser son retour dans la société. Ces comporte-
ments demeurent toutefois exceptionnels, du moins en France. En outre, la
personne internée reçoit, généralement sans son avis, un traitement à base de
neuroleptiques puissants. Si elle a pu solliciter les services d’un conseil, le
dialogue sera donc souvent difficile, parfois impossible. La personne tente, la
voix pâteuse et la bouteille d’eau à la main, de dire, de réunir quelques mots :
« Je ne me sens pas bien, je veux sortir. » Les mains tremblent, et les plaintes portent
surtout sur le traitement imposé de force et sa cohorte d’effets secondaires.
L’avocat doit alors apprendre à communiquer, à construire un dossier, mandat
qui demeure fragile dans ces conditions. Et comment discuter l’avis médical ?
L’internement apparaît, sous cet angle, fondé, et l’abrutissement n’aidera pas à
penser le contraire. Dans certains services, si l’on dit simplement qu’un avocat
176 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

va vous rendre visite, les doses sont doublées. Les pressions médicales s’exer-
cent dans un sens comme dans l’autre. La situation personnelle de l’interné peut
brutalement s’améliorer à quelques heures avant l’arrivée de l’avocat : droit de
sortir dans le parc, de téléphoner, de récupérer quelques affaires personnelles,
amélioration du confort de la vie quotidienne, toutes ces demandes jusque-là
vainement formulées sont soudainement satisfaites. Mais l’inverse aussi existe.
Un avocat peut représenter une forme de provocation qui vaut de petites
punitions : pressions intervenues avant la visite, après, avant la procédure, à
tout moment, qui perturbent plus encore le malade. Au Royaume-Uni, ce
problème se pose aussi et de façon plus large dans une charte spécialement
élaborée. Il s’est en effet avéré nécessaire de proclamer le droit du malade de
déposer plainte ; cette plainte doit être instruite et l’intéressé doit être informé
rapidement de son suivi ; le malade ne doit pas être « victimisé » parce qu’il a
déposé plainte. Il est également stipulé expressément que le dépôt d’une plainte
ne doit entraîner aucune conséquence sur le traitement et que l’on ne doit pas
craindre les pressions.
En France, l’avocat n’a définitivement pas sa place à l’hôpital où tout le
monde agit pour le bien de l’intéressé, du médecin à l’infirmière, en passant par
l’assistante sociale. Tout ce bien réuni est indiscutable, surtout lorsqu’il est
prodigué par des gens qui savent, qui ont les connaissances, les diplômes et le
pouvoir de l’expérience. L’avocat est alors l’intrus de l’histoire, celui qui vient
introduire une dualité, un contradictoire, une discussion, voire une remise en
cause. Le malade est généralement perdu entre tous ces gens qui agissent pour
son bien, ce qui ne l’aide guère à clarifier ses rapports, tant avec l’équipe
soignante qu’avec son avocat. S’il suit les conseils de ce dernier, il ne tarde pas à
s’opposer au médecin qui lui a promis une sortie rapide à condition de prendre
son traitement. L’autorité médicale conditionne ainsi fréquemment la sortie à
l’abandon de la procédure ; ou, plus insidieusement, le médecin explique à
l’intéressé que dorénavant le juge en décidera, puisqu’il l’a saisi. Il lui faudra
néanmoins attendre plusieurs mois avant d’obtenir une décision. S’il n’avait pas
diligenté de procédure, tout aurait été plus vite… Ainsi l’interné ne tarde-t-il pas
à penser qu’il a été mal conseillé, qu’il a un mauvais avocat. À tout le moins, ces
procédés placent le conseil en porte-à-faux, dans la mesure où aucune collabo-
ration entre médecin et avocat n’est encore possible. Car l’information est fausse
du point de vue juridique. Si le médecin estime que les conditions de l’hospita-
lisation sous contrainte ne sont plus réunies, il peut en effet, à n’importe quel
moment, rédiger un certificat de sortie en cas d’hospitalisation à la demande
d’un tiers, ou, lors d’une hospitalisation d’office, adresser un certificat au préfet.
Si, parfois, les préfectures sont réticentes ou lentes à rapporter l’arrêté de place-
ment, la procédure de sortie devant le juge engagée, en parallèle, accélère
souvent, au contraire, le processus administratif. Le chantage est erroné ; mais
comment l’interné peut-il le savoir, lui qui ignore sa situation juridique et ses
droits ? Qui croire entre l’avocat et le médecin, qui se posent tous deux en
protecteurs et garants de ses droits ? Si l’avocat a pu résister face à ce conflit
soigneusement entretenu, l’intéressé a en revanche de quoi y perdre la tête !
Seule solution : la confrontation.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 177

Il y a quelques années, un patient, pas si fou, avait posé le dilemme,


remarque un de ces conseils. « Il voulait sortir et que je prenne sa défense. Le
médecin estimait qu’il ne le fallait pas. Lors de l’une de mes visites, il a donc
demandé la présence de son médecin. Nous mettant face à face devant lui, il a
lancé naïvement : « Expliquez-vous. » Il a compté les points ! » Dans ce système,
l’avocat remet en cause la bienfaisance médicale, dès lors qu’il pose des
questions ou tout simplement entend discuter et vérifier les dires des médecins.
Il est vrai que si l’on se range systématiquement à l’avis médical, qui dit le bien,
il n’y a plus de discussion, donc plus de problème, et alors l’intéressé ne risque
pas de sortir. « Les médecins quant à eux, comme le dit Claude Louzoun, considè-
rent que c’est sur eux que reposent les garanties des malades 112. » La parole du « fou »
est difficile à comprendre, à porter, mais il a tout de même le droit à une vérifi-
cation des conditions de sa détention, également pour son bien. Ce qui est, du
point de vue médical, difficile à admettre. Tandis que l’avocat, confronté à
l’enfermement, est forcément mal à l’aise, face à une folie qu’il ne côtoie pas tous
les jours. Il est en position d’infériorité dans le rapport malade-médecin, fondé
sur la science. L’avocat n’est pas protégé par un statut, par une place qui lui
donnerait le droit au respect quel que soit le bien-fondé de la demande de son
client. Son rôle n’est ni clairement défini ni donc accepté.
Après le choix de l’avocat se pose en outre très vite le problème de son coût.
Si le malade est soutenu à l’extérieur par une famille, des amis ou un employeur,
ceux-ci pourront l’aider à choisir et à rémunérer l’avocat. Mais cette situation est
exceptionnelle, parce que la plupart du temps, si le malade dispose de moyens
financiers, il a alors généralement la possibilité de choisir son propre médecin,
son traitement et un lieu d’hospitalisation agréable (clinique privée…). Ceux qui
se retrouvent hospitalisés sous la contrainte, dans la majeure partie des cas, sont
déjà marginalisés, car abandonnés du travail (invalidité, congé de longue durée,
etc. et de la famille.
Comme l’analyse fort justement le Flemish Survivor’s Movement : dans le cadre
de la procédure d’enfermement, le client a le choix de l’avocat, mais la plupart
des personnes hospitalisées dans de telles conditions sont démunies, car prove-
nant d’une classe sociale marginale. De surcroît, même dans l’hypothèse où
l’individu a été socialisé, l’hospitalisation sous contrainte intervient de façon
brutale, et interrompt ce processus. Elle arrache l’individu à son environnement
et il se retrouve de fait dépourvu de tout son univers, de tous ses moyens,
comme de ses affaires personnelles. Reste alors toujours la possibilité de
demander la désignation d’un avocat par le biais de l’aide juridictionnelle.
Encore faut-il le savoir et pouvoir se procurer le dossier à remplir pour en
bénéficier, démarche impossible lorsque l’on est sous traitement médical et
dépossédé de tous ses papiers personnels. Ce dossier se retire à l’extérieur, à la
mairie ou au palais de justice en France. Les hôpitaux psychiatriques n’en dispo-
sent pas.

112. La lettre de l’Union Syndicale de la Psychiatrie, mai 1995.


178 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Écrire, attendre sont les premiers obstacles. Ce dossier doit être enregistré. Et,
pour l’être, il doit être accompagné de multiples pièces dont il faut joindre une
copie. Cela revient à une mission impossible en milieu fermé. Il est exact qu’en cas
d’urgence, le président saisi d’une demande de mise en liberté peut désigner
d’office un avocat à titre provisoire, mais à charge pour lui de compléter ensuite
le fameux dossier. Il faut toutefois déjà avoir réussi à saisir le tribunal, l’avocat
étant a priori désigné d’abord pour être informé de ce que l’on peut faire et ensuite
pour pouvoir saisir ce même tribunal. Il est encore possible, en introduisant la
demande d’aide juridictionnelle, avant toute demande de sortie, de solliciter du
procureur de la République le bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire. Mais
qui le sait parmi les internés ? L’instruction de la demande de secours est en outre
parfois fort longue, selon les juridictions. Elle peut prendre plusieurs mois. Un
avocat français faisant part de son expérience signale d’ailleurs s’être vu exposer
par un magistrat la procédure mise en place lorsqu’il se trouvait saisi d’une
demande de sortie judiciaire par lettre, alors qu’il estimait devoir appliquer les
règles du référé, lesquelles imposent l’assignation de l’adversaire par voie d’huis-
sier. Il se rendait habituellement sur place pour rendre visite à l’intéressé et
n’oubliait pas de se munir d’un formulaire vierge d’aide juridictionnelle. L’on
imagine l’impression que pouvait faire sur le patient une telle visite, peu
habituelle en France. Le magistrat expliquait à l’interné, lorsqu’il était en état de le
comprendre, qu’il ne pouvait se considérer comme régulièrement saisi par le
courrier reçu. Il lui fallait être en possession d’une assignation délivrée au préfet
ou au chef d’établissement, selon le régime d’hospitalisation. Il exposait encore
que cette assignation supposait le recours à un huissier, que la personne ne
pouvait généralement pas rémunérer. C’est alors que le magistrat complaisant
sortait de son porte-serviette un formulaire d’aide juridictionnelle. Il remarquait
ensuite qu’en remplissant cette demande, non seulement la personne pourrait
obtenir la prise en charge financière des frais d’huissier, mais encore se voir attri-
buer un avocat rémunéré par l’État. Mais il fallait attendre environ six mois avant
qu’une réponse soit apportée, par le bureau d’aide juridictionnelle compétent, à la
demande d’attribution d’aide juridictionnelle. Ce n’est donc qu’après un tel délai
que la procédure de sortie pourrait être mise en route. Après ces explications, le
magistrat remettait le formulaire de demande et s’en allait, non sans recueillir les
remerciements empressés du supposé malade, dont généralement, il… n’enten-
dait plus parler ! Ce magistrat pouvait se vanter de n’avoir qu’une douzaine de
recours à instruire par an, bien qu’il contrôlât trois établissements dont une unité
pour malades difficiles ! L’effet dissuasif du délai d’instruction de la demande
d’aide juridictionnelle avait suffi à désengorger son tribunal…
En Suisse, le tribunal fédéral 113 a eu l’occasion d’établir que même si l’article
397 f alinéa 2 du Code civil prévoit que le juge accorde, en cas de besoin, une
assistance juridique, cette assistance ne saurait concerner les personnes inter-
nées pour maladie mentale. Selon cette juridiction en effet, l’instruction du

113. ATF 107 II 14, JT 1982 I 454. Voir également le commentaire de ce jugement par Rolf
Himmelberger, 1992, p. 11.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 179

recours, confiée au magistrat chargé, comme en France, de procéder aux vérifi-


cations nécessaires, n’impose pas que la personne à placer ou internée, dispose
de l’assistance d’un avocat pour être conseillée sur les problèmes juridiques que
pose son internement. Si on en décidait autrement, on devrait alors accorder
l’assistance juridique, précisément dans les cas des maladies psychiques les plus
graves, c’est-à-dire quand le besoin d’assistance – au sens où la loi autorise
l’internement – ne fait justement aucun doute. Cela irait dès lors à l’encontre de
la loi sur la privation de liberté à des fins d’assistance, ajoutée en 1978 par les
chambres fédérales, et constituant désormais le chapitre VI du titre 10 de la
troisième partie du Code civil suisse, traitant de la tutelle. À la bienfaisance du
médecin répond ainsi tout naturellement la compétence du juge. L’on retrouve
ici l’ambiguïté de la matière gracieuse, c’est-à-dire de celle qui n’a pas pour objet
de faire trancher un litige entre parties adverses, qui n’impose donc pas un
débat contradictoire, mais qui tend simplement à déterminer ou à organiser une
mesure d’assistance, conçue comme un bien pour l’intéressé ; logique à laquelle
répond habituellement la procédure de tutelle.
En Belgique, l’aide judiciaire existe, et elle semble plus facile d’accès. L’article
7 § 1 de la loi du 26 juin 1990 précise que dès la réception de la requête, le juge
de paix demande au bâtonnier de l’Ordre des avocats ou au bureau des consul-
tations et de défense, la désignation d’office et sans délai d’un avocat. La convo-
cation à l’audience transmet systématiquement à l’intéressé les coordonnées de
l’avocat désigné, tout en lui précisant (article 7 § 2) qu’il a le droit de choisir un
autre avocat, un médecin psychiatre et une personne de confiance.
Au Royaume-Uni, la défense devant le Mental Health Review Tribunal peut
être exercée par toute personne, à l’exception d’un autre interné de l’hôpital. La
plupart du temps, il s’agit d’un avocat, depuis que la loi a étendu à ces procé-
dures le bénéfice de l’aide judiciaire. La loi prévoit l’assistance de l’interné selon
diverses situations. Quand un interné ne veut pas se défendre lui-même et ne
mandate personne, le tribunal peut lui désigner un avocat d’office. Mais le
malade n’est pas tenu d’accepter celui qui est désigné. Il peut en choisir un autre
ou se défendre seul. Le tribunal peut également désigner un conseil, mais ce
n’est pas une obligation.
Ces systèmes sont-ils efficaces ? En Belgique, les critiques ne portent
habituellement pas sur les facilités de désignation, ni sur la fonction de l’aide
juridictionnelle, mais sur la compétence, la disponibilité et la formation des
jeunes avocats désignés à ce titre, comme sur leur manque de motivation. Le
Flemish Survivor’s Movement signale que certains patients se voient parfois
désigner un avocat qui ne veut pas assurer leur défense ou qui approuve l’hos-
pitalisation sous contrainte, ou bien encore qu’ils ne voient jamais, ou avec
lequel ils ne pourront jamais parler et qui parfois ne se présente même pas à
l’audience.
Des critiques similaires s’observent en France où les avocats désignés à l’aide
juridictionnelle se voient attribuer une indemnité d’autant plus dérisoire que la
procédure de sortie judiciaire a lieu sur simple requête, de sorte que les bureaux
d’aide juridictionnelle classent ces affaires sous cette rubrique et n’accordent à
l’avocat que le tiers environ de l’indemnité, déjà très faible, à laquelle le conseil
180 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

peut prétendre dans n’importe quel autre domaine du contentieux civil.


L’indemnité allouée couvre à peine les frais de secrétariat, ce qui ramène en fait
l’intervention du professionnel à la dimension du bénévolat. L’on comprendra
dès lors aisément que les avocats, puisqu’ils peuvent refuser d’être désignés à
l’aide juridictionnelle, réservent ainsi ces commissions à leurs jeunes confrères,
récemment inscrits au barreau. Parfois cependant, la matière parvient à
intéresser un jeune avocat, tout droit sorti de l’université et persuadé du soutien
qu’il peut apporter à une personne en détresse. Mais ces exceptions ne font, le
plus souvent, que confirmer la règle commune : les membres du barreau sont
peu attirés par une matière singulièrement complexe, incapable de rémunérer
leurs efforts.
Le système britannique semble plus efficace car l’indemnisation financière
correspond davantage à la réalité des dépenses effectuées. Lorsque l’avocat
intervient dans un strict but de conseil, indépendamment de la procédure, il
peut être indemnisé au titre d’une consultation. L’aide juridictionnelle devant le
MHRT semble couvrir par une indemnité tous les autres frais exposés.

Les difficultés liées à la pathologie mentale

Pour l’avocat, la pathologie mentale de son client peut être source de diffi-
cultés, mais elle n’est pas, en quelque sorte, son « sujet ». C’est ce qui fait
d’ailleurs toute la différence avec le médecin psychiatre dont la fonction est
spécifiquement d’affronter et de traiter la maladie. Face à un client malade
mental, l’avocat est d’abord un représentant de la société civile, confronté à
quelqu’un qui a perdu ses repères sociaux. Le malade mental, par définition, est
exclu de la société, du monde du travail, des normes sociales et des codes de
communication communs. Le séjour à l’hôpital, les traitements neuroleptiques
l’excluent plus encore.
Les entraves pratiques rencontrées par l’avocat avec ces clients, sont de ce
fait de même nature qu’avec tout client en situation marginale. Fixer un rendez-
vous et le voir respecté est déjà un exploit. Le client viendra ou ne viendra pas :
c’est toujours la surprise. Dépourvu de repères dans le temps, il est susceptible
de faire irruption à n’importe quel moment, n’importe quel jour, à n’importe
quelle heure, et il comprendra difficilement que l’avocat ne puisse le recevoir.
Incité à rappeler l’avocat occupé au téléphone, il débarquera au cabinet dix
minutes plus tard. Cette absence de repères dans le temps ou dans l’espace pose
indubitablement des problèmes aux avocats. Très difficile aussi – comme
toujours avec des clients socialement démunis, mais particulièrement ici – de
rendre compréhensible à un malade mental la logique du monde judiciaire.
Entre l’avocat et lui, ce sont deux langages, deux mondes avec leurs exigences
différentes qui se heurtent. Plus que tout autre, l’interné a du mal à comprendre
que sa parole ne suffit pas, inonde son avocat de documents inutiles, ne saisit
pas les éléments importants ou accessoires nécessaires à sa défense. Il est
désarmé aussi bien devant la justice-institution que devant son conseil qui parle
le même langage que l’institution : « L’institution cherche à les prendre au piège de
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 181

leur propre parole, le plus souvent maladroite, toujours étrangère à celle de l’institu-
tion », explique Henri Leclerc 114. « Certes l’avocat est là pour traduire leur parole,
mais pour cela il faut la dire, et souvent cette parole qui s’exprime dans une langue
presque étrangère pour eux renforce encore le sentiment d’exclusion de leur propre
affaire. » Henri Leclerc parle là des exclus en général. On ne saurait dire mieux
au sujet des malades mentaux. La pathologie mentale ne vient que renforcer ce
sentiment d’étrangeté. L’avocat doit savoir affronter les discours parfois incohé-
rents, les hurlements soudains, les déambulations dans les couloirs, les agita-
tions diverses, l’irruption au milieu d’un discours raisonné d’un total
irrationnel. Le client peut ainsi être soudain en colère, ou faire sa crise de délire
ou d’humeur sur le palier ou dans le bureau ou se mettre soudain à injurier la
secrétaire sans motifs. Il faut aussi apprendre à ne pas avoir peur de l’autre,
différent, même s’il est impressionnant. Parfois, si le malade souffre d’une
maladie mentale aiguë, il apparaît à l’avocat comme vivant dans un monde
fermé et incompréhensible où la communication est impossible. Mais il peut
aussi apparaître complètement sain d’esprit et capable de donner des instruc-
tions claires, intelligibles et rationnelles. Au cours de la relation, il peut être les
deux à la fois. Par crainte de la désapprobation médicale, il peut renoncer en
cours de route ; il peut aussi avoir peur de quitter l’hôpital. Ces débordements
et revirements en tout genre, conversations qui n’en finissent plus, ou au
contraire clients fantômes, exigent beaucoup de patience, d’humour et aussi
d’autorité de la part de l’avocat. Les travers de la relation classique avocat/client
s’en trouvent exacerbés au plus haut point. Le procédurier va harceler l’avocat
de courriers minutieux, et le paranoïaque va le suspecter à chaque instant de
trahir ses intérêts (lettres interminables, logorrhées téléphoniques…).
« L’avocat est en permanence dans la situation du gardien au moment du penalty.
La pratique lui apprend qu’il a beaucoup d’ennemis réels ou virtuels, son client pouvant
devenir le premier d’entre eux. La gestion des relations avec le client n’est pas ainsi chose
aisée », écrit Alain Weber, en décrivant fort justement les tensions inhérentes à
toute relation avocat/client. « Combien de clients cherchent à manipuler leur avocat.
Le praticien doit maintenir sa vigilance aiguisée pendant tout le suivi du dossier. Il
apprend à accepter d’endosser seul la responsabilité d’un échec quand il survient. Il
apprend aussi à être dépossédé du succès qu’il a obtenu. Il n’y a pas de gratitude à
attendre. Le client ne doit rien à l’avocat même si celui-ci lui a sauvé la vie 115. » La situa-
tion n’est pas fondamentalement différente avec un malade mental, plus
radicale, simplement plus extrême.
Tout cela peut provoquer légitimement chez l’avocat des réactions d’agressi-
vité et de rejet parfois difficiles à maîtriser. On retrouve, vis-à-vis d’un malade
mental qui conteste son internement ou son traitement, les mêmes sentiments
que suscite une victime enfermée dans son statut : la victime provoque d’abord
la sympathie, la compassion, puis à la longue, elle fatigue avec ses plaintes et ses
récriminations, et finit par exaspérer. Elle entretient l’idée que personne ne

114. Henri Leclerc, « Justice et exclusion », dans La Justice, Paris, Autrement, 1994.
115. Extrait de « Pratiques : danse avec les juges », dans La Justice, Paris, Autrement, 1994.
182 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

pourra jamais comprendre ni réparer ce qu’elle a subi. Bref, le mandat reste


fragile, et la confiance plus encore. Parfois même, les difficultés de communica-
tion sont telles qu’aucune défense ne parvient à se construire. Dans ce contexte,
la présence d’une association d’usagers aux côtés du malade mental peut
s’avérer fort utile, voire indispensable, à condition, bien sûr, de respecter
quelques règles de conduite élémentaires permettant à tous de cohabiter en
bonne intelligence, c’est-à-dire en reconnaissant la spécificité et le rôle de
chacun.
Les associations sont de nécessaires relais. D’abord parce qu’il s’agit de lieux
de parole, qui plus est une parole prolixe et désordonnée que l’avocat – comme
ensuite le juge – n’aura ni le temps ni la fonction d’entendre. Or il est indispen-
sable qu’un interné, qui s’estime victime, puisse raconter, dérouler tous les fils,
pour qu’ensuite puisse s’opérer un tri, car la plupart de ses propos sont inutiles
à sa défense. Son avocat sera toujours amené à limiter son discours et son écoute,
ne recueillant ainsi que méfiance et agressivité. Si cette écoute est possible
ailleurs et dans un climat militant, cela permet à l’avocat de mieux gérer le
dossier et donc de remplir sa mission, à l’intéressé de ne pas se sentir oublié et
à l’association de se nourrir d’expériences nouvelles. L’intéressé acceptera
beaucoup plus facilement alors les réflexions et les conseils émanant de ceux qui
ont vécu la même expérience que lui. L’association peut aussi être le lieu de
motivation, d’explication de l’intervention de l’avocat et de sa nécessité, qui
n’est pas toujours perçue par le client. L’association devient alors immédiate-
ment ce tiers qui permet de faire le lien entre ce client étrange et l’avocat, entre
le flot déversé d’une vie d’exclusion et sa traduction en langage juridique. À ce
titre, son intervention s’impose, en raison même de la particularité de ce client
malade mental. Elle joue quasiment le rôle d’interprète, lequel traduira en retour
les mots de l’avocat pour en permettre une meilleure compréhension par le
client. Elle peut ainsi être amenée à jouer la médiation quand des incompréhen-
sions surgissent (et les occasions ne manquent pas) compte tenu des difficultés
de l’intervention de l’avocat dans ce domaine. Mais cela signifie un nécessaire
respect de chacun et de sa spécificité. Respect par l’association du travail et du
statut de l’avocat, comme de sa nécessité. Si certaines démarches peuvent être
faites par les intéressés eux-mêmes ou par elle directement devant les tribunaux,
l’association ne peut se substituer, ni se mettre en concurrence avec l’avocat, sauf
à rendre toute collaboration impossible. De même, si l’association relaie et entre-
tient les ressentiments habituels des clients à l’égard de l’avocat, jeté dans le
même sac que le juge et la justice. De son côté, l’avocat doit accepter que l’asso-
ciation et ses membres soient des militants qui, par leur action, tendent à
promouvoir leurs idées et leur combat, et donc respecter leur mode d’action et
leur discours, même s’ils dérangent. La présence de l’association aux côtés du
client modifie forcément les rapports habituels avocat/client – c’est la contre-
partie de l’aide qui est apportée – puisqu’elle oblige l’avocat à discuter d’une
stratégie de défense, non plus seulement avec son client, mais avec un tiers, qui
plus est « averti », davantage en charge d’un intérêt collectif, avec lequel s’ins-
taure donc une sorte de collaboration. Il faut dès lors parfois composer avec
l’association dans l’intérêt même du client. Seul, en effet, ce dernier n’aura
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 183

souvent pas les forces de mener ces procédures souvent complexes et obscures
pour qui n’est pas juriste. À notre avis, l’avocat se doit de rester en marge de
l’association et ne pas interférer dans son fonctionnement. L’indépendance de
chacun peut seule être la garantie d’une réelle liberté d’action et d’une meilleure
efficacité dans la défense des internés. Le Groupe Information Asiles travaille ainsi
en relation avec une quarantaine d’avocats, parfois depuis plus de quinze ans.
Aucun n’a adhéré à l’association, bien que rien ne l’ait jamais interdit dans les
statuts de cette organisation. Certains militants le regrettent, d’autres le déplo-
rent ou ne parviennent pas à le comprendre. Mais l’efficacité de cette association
sur le plan juridique et judiciaire ne résulte-t-elle pas, justement, de cette limite,
qui s’est établie d’elle-même, à l’investissement des avocats dans le combat
mené par cette organisation ? L’association a su ne pas exiger de ces profession-
nels ce qu’ils n’auraient pu donner qu’en se niant, en abandonnant toute spéci-
ficité et, par suite, en limitant leur apport. En revanche, la plupart des cabinets
d’avocats ne peuvent guère assurer une réponse régulière à un courrier parfois
abondant de la part de tels clients. Le rôle d’intermédiaire des associations de
patients est là encore primordial pour éviter que ne se développent des incom-
préhensions, à partir de non-réponses, essuyées par les intéressés, et éviter que
les rapports entre clients et avocats ne se dégradent au point de rendre la
défense des patients impossible. Certains patients finissent d’ailleurs par voir
plus d’une dizaine d’avocats sans que leurs affaires progressent. L’association,
devenue l’interlocuteur privilégié du client, permet de filtrer ou de reformuler
ses demandes, et rend ainsi possible la réponse de l’avocat sur le point technique
utile à la poursuite de la procédure. On aurait tort de minimiser ce rôle de
médiateur ou d’advocate des représentants des associations de patients auprès
des avocats, car il est souvent le garant de la continuité de l’action des intéressés
et du renforcement des droits des patients.

Les difficultés de l’avocat face au système judiciaire

Depuis 1968, nous l’avons vu, le malade mental est en théorie considéré, en
France, comme n’importe quel sujet de droit. Auparavant, en effet, le statut
d’interdiction du psychiatrisé résultait de son enfermement. La gestion de ses
biens était notamment automatiquement confiée à un administrateur spécial
de l’hôpital. Aujourd’hui, l’enfermement et l’incapacité civile ne sont plus
corollaires. Le malade mental, enfermé ou non, doit bénéficier des règles de
procédure civile de droit commun. Il peut donc, en droit, demander sa mise en
liberté ou contester la validité comme le bien-fondé de la mesure d’interne-
ment dont il a fait l’objet, même lorsqu’il est placé sous tutelle.
Voilà pour la théorie. La pratique, malheureusement, se heurte à de multiples
résistances dans le respect des règles de procédure. Les procédures les plus
fréquemment engagées dans les dossiers psychiatriques sont les demandes de
sortie judiciaire et/ou, a posteriori, la contestation de l’internement et la demande
d’indemnisation. Mais ces deux types de procédure sont rendus extrêmement
aléatoires parce que le demandeur est un malade mental. Le code de procédure
184 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

pénale est très précis à toutes les phases de la procédure : le texte réglemente
strictement la forme de la demande de mise en liberté, son mode de transmis-
sion, son enregistrement, le délai de réponse et sa notification qui incombe au
juge d’instruction. En cas de non-respect de ces dispositions, la sanction est sans
appel. À défaut de réponse dans les dix jours à une demande de ce type et dans
les formes, le détenu est automatiquement remis en liberté. Pour une personne
privée de sa liberté par une hospitalisation sous contrainte, l’article L. 3211-12 du
code de la santé publique prévoit que l’intéressé, sa famille, ses amis peuvent à
tout moment et par simple requête saisir le juge des libertés et de la détention
du tribunal de grande instance du lieu d’hospitalisation qui, statuant en la forme
des référés et après un débat contradictoire, ainsi qu’après les vérifications
nécessaires, ordonnera s’il y a lieu la sortie immédiate. Cette procédure d’appa-
rence simple soulève en fait tout au long de son déroulement de multiples
questions, dont nous avons donné quelques exemples, qui égarent l’intéressé
lorsqu’il s’y aventure seul. Au flou de la loi s’ajoute l’intérêt, on ne peut plus
flottant, des instances judiciaires pour ce type de dossier. Les juges méconnais-
sent parfois l’étendue de leur compétence et, par exemple, subordonnent la
sortie à des conditions non prévues par la loi. À défaut d’une formation spéci-
fique, l’avocat se trouve lui-même démuni face au juge, lequel ignore la plupart
du temps les règles applicables, comme le respect du code de procédure civile.
Il est arrivé à l’avocat de devoir fournir l’article applicable dans sa version
récente devant certains tribunaux ou cours d’appel, qui en étaient dépourvus…
Dans chaque situation, l’avocat devra choisir entre céder sur les questions de
procédure, afin d’obtenir l’examen par le juge de la demande de son client dans
l’espoir de sa libération dans les meilleurs délais, ou discuter pied à pied dans
la défense des règles de droit, au risque de voir la procédure s’éterniser
plusieurs mois, voire plusieurs années. Comme le client est enfermé et qu’il y a
urgence à obtenir sa sortie, le choix est généralement vite fait en faveur de la
première attitude, laquelle conduit à renoncer, de guerre lasse, à l’exigence du
respect des lois et à la stricte application du nouveau code de procédure civile.
En cas d’échec, c’est devant la Cour d’appel que la discussion juridique pourra
être menée, au risque à nouveau de différer l’issue du procès. Au travers de la
procédure française, il est possible de voir combien l’application des règles
simples de procédure – convocation, communication de pièces, respect du
contradictoire – devient excessivement complexe quand le demandeur est un
malade mental ; mais ces problèmes se retrouvent également à plus ou moins
grande échelle dans les autres pays européens.
En France, nous l’avons dit, le juge est saisi par simple requête. On pourrait
croire qu’il suffit d’adresser une lettre simple, voire une lettre recommandée, au
tribunal pour que celui-ci soit saisi de la demande et contraint de l’examiner. En
réalité, en droit procédural français, cette notion de simple requête renferme
bien des ambiguïtés, qui, dans de multiples cas, ont provoqué le classement sans
suite des demandes. Ainsi, la saisine d’un tribunal par requête est-elle une des
caractéristiques de la matière gracieuse, c’est-à-dire d’une procédure où le
tribunal ne tranche pas de litige, mais accède ou non à une demande présentée
par un seul requérant et sans adversaire ni débat (exemple : adoption, change-
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 185

ment de régime matrimonial, etc.). Cette matière s’oppose à la matière conten-


tieuse où le tribunal est saisi d’un litige entre parties, litige qu’il lui est demandé
de trancher. On peut légitimement penser qu’une demande de sortie relève de
la matière gracieuse. Toutefois, l’article L. 351 (actuel article L. 3211-12) précise,
depuis 1981, que le juge statue comme en matière de référé et après un débat
contradictoire, ce qui sous-entend l’existence d’un contentieux entre les parties.
Il y a donc là une contradiction. L’ambiguïté ne s’arrête pas là, puisque la
requête est le mode de saisine normal en matière gracieuse, l’assignation par
huissier celui de la matière contentieuse. Précisons en outre qu’en matière
gracieuse, la représentation par avocat est obligatoire et que la requête est
déposée au greffe du tribunal, qui convoquera ensuite les parties. La procédure
de référé dispense, en revanche, du ministère d’avocat, mais impose, par contre,
l’assignation de l’adversaire par huissier 116. Il est donc arrivé que des personnes
saisissent le juge par simple courrier et se voient renvoyées par le tribunal à
saisir préalablement un avocat pour déposer leur requête. Parfois même,
l’avocat ayant saisi le juge par requête se voit sommé par le tribunal d’assigner
par huissier les défendeurs. Les pratiques varient selon les tribunaux, et au sein
même des tribunaux selon les présidents qui se succèdent. En l’absence de
formalisme quant à l’enregistrement de ces recours, il est arrivé que des requêtes
déposées par des avocats s’égarent. Fort peu de recours formulés par les internés
à l’aide d’une simple lettre non recommandée sont instruits, voire simplement
enregistrés. Parfois, certains présidents n’hésitent pas à transmettre ces courriers
au parquet. Ils estiment en effet qu’ils relèvent de l’examen du procureur dans
sa qualité d’organe chargé du contrôle et de la surveillance des hôpitaux
psychiatriques et ne s’estiment pas saisis au titre de l’article L. 3211-12. Une
réforme de celui-ci mettrait sans doute fin à ces errances et ces pratiques
diverses et faciliterait l’exercice des droits de la défense.
La loi du 26 juin 1990, qui a réformé la législation belge, a fixé des règles de
procédure simples, dépourvues d’ambiguïté. De ce point de vue, la procédure
est plus protectrice des droits de l’interné. Les droits de la défense sont plus
facilement respectés par la rédaction d’un texte clair. Il est en effet précisé que le
juge de paix, qu’il soit amené à statuer sur la mise en observation, sur le
maintien ou sur l’opposition d’un malade à son transfert, est toujours saisi par
lettre recommandée avec accusé de réception. Mais est-il facile pour un interné
de poster une lettre recommandée avec accusé de réception ? Peut-il seulement
accéder aisément aux formulaires utiles de l’administration de la Poste ?
Au Royaume-Uni, le mode de saisine du MHRT (Mental Health Review Tribunal)
semble aussi simplifié. Toute requête écrite peut être raisonnablement inter-
prétée comme une demande qui saisit valablement le tribunal. S’il manque des
mentions indispensables pour son examen, le tribunal est toutefois saisi et
demandera simplement à l’intéressé de compléter les mentions manquantes.

116. Sur ces délicates questions, voir notamment Bertrand Louvel, « Le régime procédural
de l’art. L. 351 du Code de la santé publique », La Gazette du Palais, 8 10 mars 1998,
p. 2 17.
186 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Cette façon d’aborder la question nous paraît mieux tenir compte de la situation
réelle des patients.
En France, aucun délai n’est fixé entre la saisine du juge et la date à laquelle
la décision répondant à cette demande doit être rendue. Seule la mention
« statuant en la forme des référés » laisse supposer qu’il s’agit là d’une procédure
d’urgence et qu’en conséquence la décision doit être rapidement rendue. Mais
rien n’oblige le tribunal ayant reçu une requête par lettre recommandée à
audiencer celle-ci à la première date utile. Des problèmes administratifs (vacance
de personnels, nécessité d’adresser les courriers par lettre recommandée, absence
du président, etc.) laissent ainsi toute latitude au tribunal dans l’appréciation de
cette urgence et de ces délais. Il n’existe pas de jurisprudence en la matière. Et,
encore une fois, en l’absence de texte dont il pourrait réclamer l’application et en
demander la sanction, l’avocat ne peut, dans l’immédiat, qu’user de persuasion
et s’acharner à voir fixer une date d’audience en réitérant ses appels, ses téléco-
pies ou ses courriers. Selon l’intérêt du magistrat chargé de ce dossier, la procé-
dure sera plus ou moins rapidement diligentée. Les délais varient donc de
quelques jours à quelques semaines, parfois même quelques mois.
En Belgique, l’article 8 § 1 de la loi précise que le juge de paix doit statuer
dans les dix jours du dépôt de la requête. Il est vrai que, dans la procédure
ordinaire belge, le juge est saisi pour ordonner le placement et non pour faire
droit à une demande de sortie. Toutefois, même en cas de procédure de sortie
judiciaire, il semble possible de fixer un délai par un texte en l’assortissant de
sanction en cas de non-respect.
En raison de l’absence de précisions du texte français ainsi que des diver-
gences d’interprétation sur le caractère gracieux ou contentieux de cette procé-
dure, les pratiques sont encore diversifiées à propos de la tenue des audiences.
Certains considèrent, et notamment le Tribunal de grande instance de Bobigny
il y a quelques années, qu’il n’y a même pas lieu de fixer une audience, mais
directement d’ordonner une mesure d’expertise sans avoir préalablement
convoqué ni l’intéressé, ni les responsables de la mesure, ni même le procureur
de la République. Le tribunal estime qu’il s’agit là des vérifications nécessaires
prévues par l’article L. 3211-12. Il ne fixera une date d’audience qu’après dépôt
du rapport d’expertise, et sans avoir entendu l’intéressé, ni même son avocat.
Aucune discussion sur la validité de la procédure d’internement ne peut alors
intervenir, non plus que sur l’opportunité d’une telle expertise comme sur la
définition de la mission confiée à l’expert. Aussi ne peut-il pas être envisagé
qu’une sortie soit ordonnée sans expertise médicale, au simple examen des
pièces à l’origine du placement, voire des éléments médicaux figurant au dossier
du parquet (certificat de vingt-quatre heures, quinzaine, mensuel), dont la seule
lecture permet parfois de se convaincre de l’inutilité d’une telle mesure.
Quelques années auparavant, le même Tribunal de grande instance de Bobigny
organisait systématiquement une audience dans les plus brefs délais, dès récep-
tion de la requête. L’on voit ainsi que la pratique d’un tribunal peut changer à
l’occasion d’une simple mutation de magistrat, et pas forcément en mieux. Des
divergences opposent également les tribunaux sur les parties qui doivent être
convoquées à cette audience. Ainsi, à trois mois d’intervalle, dans deux tribu-
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 187

naux relevant de la même Cour d’appel, deux décisions contraires ont été
rendues sur la convocation ou non à l’audience des responsables de l’interne-
ment. Pour le Tribunal de grande instance de Bobigny 117, il ne résulte pas de
l’article L. 3211-12 que la personne, l’organisme ou l’autorité à l’origine de
l’entrée du malade à l’hôpital doivent intervenir aux débats, dans la mesure où
le tribunal ne doit statuer que sur l’état présent de la personne retenue. Selon lui,
seul le ministère public peut agir pour la défense de l’ordre public à l’occasion
des faits portant atteinte à celui-ci. Pour le Tribunal de grande instance d’Évry 118
au contraire, il résulte de l’article L. 3211-12 l’obligation, pour le juge, d’entendre
non seulement le malade lui-même, mais également la personne ayant demandé
le placement, et tout spécialement le préfet. La présence aux débats du ministère
public n’assure pas assez cette contradiction, car il a des pouvoirs spécifiques
différents de ceux du préfet. La décision du Tribunal de grande instance d’Évry
semble s’être imposée. Remarquons d’ailleurs que la présence du préfet ou du
chef d’établissement est d’autant plus nécessaire que l’autorité qui a décidé le
placement est aussi celle qui ordonne le maintien en refusant la sortie, ce que ne
fait pas le procureur de la République qui, en l’occurrence, n’a aucun pouvoir de
décision.
En outre, pour que le débat ait lieu, il faut tout d’abord que l’intéressé, qui
demande sa sortie de l’hôpital, soit entendu personnellement. En France, il a
fallu imposer cette audition, qui semble devenue la règle, bien qu’elle ne figure
pas expressément dans le texte. Les difficultés demeurent devant certaines
juridictions qui considèrent que l’avocat le représentant, son client n’a pas à être
entendu, même lorsqu’il est présent à l’audience. De même, les conditions dans
lesquelles la personne est transportée de l’hôpital au tribunal, peuvent être
déterminantes. Certains hôpitaux obtempèrent facilement et conduisent les
intéressés à l’audience pour laquelle ils sont convoqués, d’autres opposent
parfois de la résistance. Si, sur l’insistance de l’avocat, le tribunal estime cette
audition nécessaire, il dispose des moyens de sommer l’hôpital de faire conduire
l’intéressé devant le juge. Le président n’est toutefois pas toujours très enclin à
se retrouver face à un malade mental.
L’audition de l’intéressé et ses modalités sont, on l’a vu, expressément
codifiées par la loi belge (article 7 § 2 et 7 § 5) qui prévoit même que le juge de
paix se déplace du tribunal à l’hôpital pour rencontrer l’intéressé seul, assisté
cependant de son conseil. Ces dispositions sont conformes à la jurisprudence de
la Cour européenne des droits de l’homme.
Au Royaume-Uni, le tribunal doit interroger le malade, mais uniquement si
celui-ci le lui demande. Cette audition n’est donc pas systématique.
Après avoir convaincu le président de l’utilité d’entendre personnellement
son client, l’avocat est confronté à d’autres problèmes. Si tant est que l’hôpital
l’ait effectivement conduit à l’audience, encore faut-il que l’intéresssé soit en état

117. TGI Bobigny, 9 novembre 1987, préfet de police c/Chapuis, Gazette du Palais, 6
8 décembre 1987, p. 19.
118. TGI d’Évry, 10 juillet 1987, préfet de police de Paris c/Delaquaize et autres, Gazette du
Palais, 6 8 décembre 1987, p. 20.
188 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

de comparaître devant un juge. Nous retrouvons là le rôle du médecin, « tiers


obligé ». À l’audience, certains avocats ont retrouvé des clients plus drogués
qu’à l’accoutumée, ou bien revêtus de vêtements qui ne leur appartenaient pas,
ou mieux, en robe de chambre et pantoufles. Dans ces conditions, plaider que
l’hospitalisation d’office n’est plus justifiée relève de la gageure. Le fou est plus
fou que nature. L’intéressé est hors d’état de pouvoir expliquer en quelques
mots les raisons de sa demande et de réunir les quelques bribes de sa vie. Tout
dépendra encore de la personnalité du magistrat qui mène l’audience. Dans
cette dernière affaire, le magistrat n’a d’ailleurs pas été dupe, et cette manipula-
tion a tourné à l’avantage de l’interné. Le juge de paix belge ne peut échapper
lui non plus à cette pression, même s’il se déplace à l’hôpital
Pour qu’un véritable débat contradictoire s’instaure et que le magistrat
puisse opérer les vérifications nécessaires et statuer sur la demande de mise en
liberté, encore faut-il que le tribunal et l’intéressé puissent discuter les éléments
juridiques et médicaux qui ont conduit à l’internement. Or, la plupart du temps,
l’intéressé saisit le tribunal sans connaître précisément les raisons qui ont
conduit ces autorités à le priver de sa liberté. Ces documents ne sont pas sponta-
nément communiqués à l’avocat lorsqu’il prend contact avec l’hôpital et son
client. Ils devront donc être communiqués, préalablement à l’audience, selon les
règles habituelles de procédure, par la préfecture ou par l’hôpital, ce qui ne va
pas sans mal ! Lorsque la personne se défend sans le secours d’un avocat, ces
documents ne lui sont naturellement jamais produits. Bien peu savent même
qu’ils sont en droit de les demander, voire qu’ils existent. Or, pour être régulier,
l’internement doit être justifié par la production d’un certain nombre de certifi-
cats médicaux, lesquels sont également adressés au procureur de la République.
Ces pièces finissent en général par être communiquées directement au juge, par
télécopie, le matin même de l’audience, sans qu’ainsi le principe du contradic-
toire soit réellement respecté par la partie adverse comme par le tribunal. Inutile
de préciser que cette communication de pièces n’est pas spontanée et donc non
conforme au nouveau Code de procédure civile. Il faut souvent insister, voire
ruser, pour pouvoir en prendre connaissance, même lorsqu’on est avocat.
Certains tribunaux, imposent d’en prendre connaissance, sans qu’il puisse en
avoir copie, ni même prendre de notes… Si l’avocat souhaite réellement les
discuter, il sera contraint de solliciter un renvoi, ce qui retardera d’autant la
demande légitime de son client de sortir de l’hôpital. Et lorsqu’il se plaindra
ultérieurement de ces délais, les organes de la Convention européenne des
droits de l’homme ne manqueront pas de lui reprocher d’avoir contribué lui-
même à allonger la procédure et rejettera sa requête 119… Plutôt que de retarder
encore, l’avocat sera donc contraint de s’accommoder de cette piètre situation.
L’article 32 de la loi belge semble permettre un meilleur exercice de la
défense des internés. En effet, l’avocat et le médecin de son choix peuvent, lors
de leur visite à l’hôpital, se faire présenter le registre de la loi où sont inscrits les

119. La Commission européenne a ainsi considéré que la demande de copie des pièces,
faite par le conseil de l’intéressé ayant provoqué un report d’audience d’une semaine, a
contribué à allonger la procédure de sortie (déc. Boucheras c/France, 11 avril 1991).
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 189

éléments fondant la mesure d’internement. Ils peuvent par ailleurs obtenir


tous les renseignements utiles sur l’appréciation de l’état du malade. Le
médecin conseil du requérant peut, quant à lui, obtenir communication du
dossier médical. Rappelons en effet qu’en Belgique, le malade mental suscep-
tible d’être interné contre sa volonté peut, outre l’assistance d’un avocat,
obtenir la désignation d’un médecin psychiatre pour l’assister. Si le malade n’a
pas donné les coordonnées du médecin qu’il souhaite voir à ses côtés, le
tribunal en commet un d’office. Le médecin-conseil de l’intéressé est rémunéré
aux frais avancés de l’État, ce qui facilite sa désignation. Il résulte par ailleurs
de l’article 34 de la loi que même si l’intéressé est débouté de sa demande de
sortie, il n’aura pas à supporter les honoraires du médecin. Dans un tel
domaine, qui comporte nécessairement une discussion médicale, voire
psychiatrique, où chacun rivalise de concepts spécialisés, l’assistance d’un
médecin-conseil au côté de l’avocat constitue une aide précieuse pour l’exer-
cice réel et efficace des droits de la défense, pour la communication des pièces
comme pour leur discussion.
En France et aux termes d’une jurisprudence constante, il est maintenant
établi qu’on entend par « vérifications nécessaires », prévues par le texte, la vérifi-
cation du caractère régulier et justifié de l’internement au moment où la décision
a été prise, comme de l’examen au jour où le juge tranche de la situation de
l’intéressé au regard des dispositions impératives de la loi. Pourtant la seule
mesure d’instruction ordonnée par le juge demeure l’expertise psychiatrique. En
fait, de nombreux magistrats entendent encore limiter leur contrôle au bien-
fondé du maintien en internement, se détournant de ses causes. Aussi aucune
enquête n’est-elle diligentée sur les faits à l’origine du placement. Il appartient à
l’intéressé de réunir lui-même ses preuves (alors même qu’il est hospitalisé dans
les conditions relatées ci-dessus), de retrouver les témoins des faits, de contacter
des amis ou la famille qui pourraient intervenir et proposer une solution alter-
native à l’enfermement. La discussion est donc située par les juges exclusive-
ment sur le terrain psychiatrique. D’où la difficulté pour l’avocat, juriste,
d’entrer dans ce débat d’experts, et d’y être reconnu. Dans ce domaine, les
obstacles sont parfois inimaginables et l’avocat doit rester vigilant. Il est en effet
arrivé que soit désigné comme expert le médecin chef du service dans lequel se
trouvait la personne qui demandait sa sortie… On n’ose imaginer que dans une
affaire de construction, le tribunal désigne comme expert l’architecte du chantier
mis en cause… Pour l’avocat, il est particulièrement nécessaire, à chaque fois, de
veiller à ce que l’expert n’exerce pas dans l’établissement où est interné l’inté-
ressé. La pratique démontre en effet que plus les experts sont éloignés géogra-
phiquement du lieu de l’internement, plus ils ont la liberté de discuter l’avis de
leurs confrères, et plus, en conséquence, leurs conclusions sont susceptibles de
remettre en cause l’avis médical discuté. Mais, très souvent, surtout en province,
les juges désignent comme experts des médecins de l’établissement où la
personne se trouve enfermée.
En Belgique, la désignation d’un médecin-conseil doit certainement
permettre une meilleure discussion de ces rapports. Par ailleurs, contrairement
à la procédure française, quand le juge de paix belge intervient, rien n’est encore
190 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

joué pour l’intéressé, puisque c’est ce même juge qui décide ou non l’enferme-
ment. Il entend donc directement les personnes dont il estime l’audition néces-
saire. Le véritable débat contradictoire prévu par la loi du 26 juin 1990, peut
selon monsieur Brandon, juge de paix, réellement s’instaurer dans ce cadre 120. Il
précise toutefois qu’il en va tout autrement dans la procédure dite d’urgence,
procédure à laquelle les médecins ont majoritairement recours à l’heure actuelle
et où le juge intervient alors que le malade est d’ores et déjà enfermé, traité et
mis en observation par le procureur du roi, souvent depuis une semaine. Dans
ces conditions, l’état initial de l’intéressé au moment de son internement restera
toujours invérifiable, tant par le médecin chargé d’assister le malade que par
l’expert, le juge ou l’avocat. Selon le juge Brandon, le véritable débat contradic-
toire ne peut, en conséquence, s’instaurer. Il faut en outre préciser que le juge de
paix rencontre également fréquemment les médecins lors de l’audition de l’inté-
ressé à l’hôpital. Il peut être amené à les rencontrer séparément. L’avocat doit
être présent à chaque audition, ce qui naturellement accroît la charge du conseil,
souvent commis d’office. Il n’est pas certain qu’en pratique cette règle soit
respectée. Les plaintes réitérées du Flemish Survivor’s Movement ne peuvent que
le laisser penser. Enfin, le caractère contradictoire de l’audience s’exerce de façon
particulière, puisque, en réalité, il n’y a pas de débat entre toutes les parties,
mais des auditions séparées avant le retour du juge au tribunal, où il prend seul
sa décision.
Au Royaume-Uni, le tribunal opère de plus amples vérifications (par rapport
à la France et à la Belgique) puisque la loi prévoit une triple enquête. Le tribunal,
chargé de statuer sur une demande de transfert, de mise en liberté ou de
maintien de l’intéressé, demande systématiquement avant l’audience la remise
de trois rapports :
– un rapport administratif concernant l’hospitalisation de l’intéressé, son état
civil et les précédentes procédures diligentées ;
– un rapport médical le plus récent, faisant l’historique de la maladie et préci-
sant les conditions mentales de la personne ;
– un rapport social à jour, sur la famille du malade, l’attitude de ses proches, les
possibilités d’emploi en cas de libération, la situation financière de l’interné.
Ces vérifications, beaucoup plus complètes qu’en France, devraient
permettre un débat plus ouvert, et surtout alléger la tâche de l’avocat qui, dispo-
sant de moyens plus limités que le tribunal, n’a plus à faire lui-même l’enquête
sociale. Cependant, si le tribunal communique apparemment ces trois rapports
au conseil de l’intéressé, il peut néanmoins décider que certains documents ne
seront pas divulgués à la personne elle-même. Le tribunal doit alors rédiger un
rapport sur les raisons pour lesquelles il entend censurer certains documents
(par exemple si un proche s’oppose à la sortie et l’a indiqué à l’un des enquê-
teurs et ne souhaite pas que l’intéressé le sache). Si l’intéressé n’est pas assisté
d’un conseil, on peut considérer qu’il y a là une violation de la Convention

120. Extrait de G. Benoit, I. Brandon, J. Gillardin, Malades mentaux et incapables majeurs.


Émergence d’un nouveau statut civil, Bruxelles, Publications des Facultés universitaires de
Saint Louis, 1994, p. 81.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 191

européenne. S’il est représenté, son avocat ou représentant (médecin, profes-


sionnel, association ou autres) reçoivent tous les documents ; mais le conseil sera
alors tenu de ne pas communiquer à son mandant les parties censurées par le
tribunal. Ce qui peut l’empêcher de préparer sérieusement le dossier et surtout
endommage la relation habituelle client/avocat, en accroissant chez le malade
un sentiment d’injustice, en diminuant la confiance en son conseil. Si, par
ailleurs, les informations censurées sont importantes, il faudra que l’avocat livre
un premier combat avant l’audience pour obtenir leur totale communication.
Dans l’hypothèse où le tribunal rejette sa demande, l’avocat ne pourra même
pas examiner le contenu de ces informations avec l’intéressé, ni même l’évoquer.
En outre, un médecin fait partie de la composition du tribunal, examine l’inté-
ressé avant l’audience et fait un rapport sur son état mental aux deux autres
membres du tribunal. Ce rapport n’est pas transmis à l’avocat, ce qui le handi-
cape forcément, car le tribunal dispose alors d’informations qu’il ignore et qu’il
ne peut discuter. Il s’agit là d’une sérieuse entorse aux droits de la défense.
Celle-ci est donc difficile, car elle est multiple.
Enfin, le juge qu’il soit français, belge ou britannique, a naturellement
tendance à s’en remettre à l’avis médical, lequel raisonne en termes de maladie
à soigner et non pas en termes de défense de la liberté. Or, les multiples sorties
ordonnées par les juges judiciaires français furent fondées, non pas sur l’absence
de trouble mental ou d’aliénation, mais sur l’absence de dangerosité pour
l’ordre public ou la sûreté des personnes. On peut espérer que ceci permettra, à
l’avenir, d’élargir la défense au-delà de la simple discussion médicale.
Concernant les voies de recours à l’encontre de la décision de justice, les
ambiguïtés demeurent, en droit français, entre procédure gracieuse et procédure
contentieuse. En matière gracieuse, l’appel est formé par un avocat au greffe de
la juridiction qui a rendu la décision. En matière contentieuse, l’intéressé doit
constituer un avoué, qui seul sera habilité à interjeter appel au greffe de la Cour
d’appel. Par ailleurs, certaines juridictions ont accepté la régularisation d’un
appel en matière gracieuse, mais sans avocat 121. La disparité des pratiques est à
la mesure du dilemme qui se pose. Il n’a pas été prévu de procédure particulière
pour l’exercice des voies de recours dans les affaires d’internement psychia-
trique. C’est donc, en théorie, le droit processuel général qui s’applique. Or, il est
inadapté à la particularité de la situation de l’interné, toujours pour la même
raison : l’information sur ses droits et sur les moyens à mettre en œuvre pour les
exercer lui est inaccessible. En outre, le statut du recours de première instance
n’est pas clairement déterminé. En réalité, la procédure la plus appropriée serait
la plus simple, c’est-à-dire celle applicable en matière de tutelle : l’appel par
l’intéressé ou par son représentant est adressé sous forme de lettre recom-
mandée avec accusé de réception au greffe du tribunal qui a rendu la décision.
Le législateur a eu le soin d’écarter la complication de l’exercice du droit à
d’autres personnes considérées en situation de faiblesse – économique (pour les
prud’hommes) – ou résultant de la détention. Étrangement, il semble que le

121. Cour d’appel de Toulouse, M., 17 octobre 1988.


192 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

malade mental, privé de liberté, n’entre pas dans cette catégorie. Ce qui a pour
effet, volontaire ou non, de limiter ici les procédures d’appel. Bien souvent, le
requérant abandonnera les voies de recours. Sinon, il devra être, dans l’urgence,
essentiellement pragmatique, c’est-à-dire dire engager la procédure de droit
commun sans se risquer dans une bataille de principes pour l’accès au droit.
Pour cela, il doit donc se doter d’un représentant supplémentaire en la personne
de l’avoué. Nouvel interlocuteur, nouveaux problèmes de communication. Cette
démarche entraîne, en outre, un surcoût pour sa défense, ou la nécessité de
constituer un nouveau dossier d’aide juridictionnelle avec les difficultés que cela
comporte. Enfin, il n’est pas prévu spécifiquement dans le texte que la procé-
dure d’appel doit être diligentée dans un délai rapide. Ainsi donc, ces affaires,
comme celles de droit commun, peuvent attendre plusieurs mois avant d’être
audiencées. Certes, le code de procédure prévoit-il la possibilité d’accéder à des
délais beaucoup plus courts, en obtenant l’autorisation du président d’assigner
à jour fixe devant la Cour d’appel, mais à quel prix ! Ce procédé, même en droit
commun, reste réservé à une élite économique.
En Belgique, les observateurs relèvent qu’il existe peu d’appels à l’encontre
des décisions rendues par le juge de paix. Phénomène qui s’explique, selon eux,
par l’absence d’information des malades sur l’exercice des voies de recours
(délais, modalités pratiques), ainsi que par le traitement médical.
Imaginons maintenant un malade remis en liberté qui souhaite tout simple-
ment et préalablement à toute procédure connaître les raisons de cet enferme-
ment, afin que son conseil puisse évaluer s’il est possible ou non d’engager une
action avec quelques chances de succès : les pièces ne sont jamais spontanément
communiquées à l’avocat pendant l’enfermement de son client ; elles ne le seront
pas davantage après sa sortie ! Si l’intéressé s’adresse directement à l’hôpital ou
à la préfecture pour demander simplement cette communication comme tout
citoyen, il n’obtiendra généralement pas de réponse. Il sera donc obligé de
recourir à une procédure pour accéder à ses propres pièces. La loi du 17 juillet
1978 destinée à améliorer, en France, les rapports entre l’Administration et le
public, a institué un droit à l’accès aux documents administratifs réservé aux
personnes. Ainsi, notre interné pourra-t-il obtenir la copie de son dossier
administratif en respectant certaines règles de procédure :
– saisine de l’administration par lettre recommandée avec accusé de réception ;
– en cas de non-réponse dans un délai d’un mois, saisine de la commission
d’accès aux documents administratifs ;
– la commission rendra un avis favorable ou défavorable à la communication ;
– l’administration sera tenue de se conformer à cet avis ;
– mais elle pourra encore résister et le tribunal administratif devra alors être saisi
d’une requête en annulation de la décision implicite de rejet de la demande de commu-
nication de documents administratifs. Le tribunal devra statuer dans les six mois de
sa saisine, bien que, sur ce genre de question, il statue habituellement dans un
délai d’un à deux ans. L’administration fautive n’est condamnée à aucune
indemnisation pour sa résistance fautive. À ce stade, le citoyen normal est déjà
égaré dans les méandres administratifs. Imaginons un instant ce qu’il en est
pour une personne exclue et malade mentale de surcroît ou psychologiquement
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 193

fragile. Si elle souhaite obtenir copie des documents médicaux, la loi prévoit que
cette communication ne peut intervenir que par l’intermédiaire d’un médecin. Il
faudra alors que le malade convainque un médecin de recevoir ces documents,
si ce n’est d’en solliciter la communication, et de lui en transmettre la teneur, au
risque, pour le médecin, d’encourir les pressions diverses du milieu médical et,
parfois, du conseil de l’Ordre le rappelant à la prudence. Ces difficultés se
retrouvent désormais, nous l’avons vu, dans le contentieux administratif de
l’excès de pouvoir concernant les décisions d’internement motivées par simple
référence à un certificat médical couvert par le secret professionnel. Si le
médecin accepte, la communication n’aura pas forcément lieu pour autant,
surtout si le médecin n’atteste pas avoir besoin des documents pour assurer le
suivi médical de son patient, ce qui n’est généralement pas le cas. La même
procédure que celle relative à l’accès aux pièces purement administratives devra
alors être suivie en cas de résistance de l’administration ou de l’hôpital. Il est à
noter qu’en France, ce sont essentiellement les hôpitaux qui opposent une résis-
tance certaine à la communication du dossier. Certains ont déjà été condamnés
par les tribunaux administratifs, et ont vu leurs refus purement et simplement
annulés ; mais nombre d’entre eux continuent à jouer la montre afin de décou-
rager les demandeurs, d’autant que les jugements d’annulation ne sont assortis
d’aucune sanction financière autre que, le cas échéant, la prise en charge d’une
partie des frais de procédure du demandeur 122. Par ailleurs, si l’intéressé
demande la communication de son dossier médical, il n’en obtiendra qu’une
communication partielle, ne comportant que les certificats médicaux imposés
par les textes. S’il souhaite connaître les observations journalières des médecins
comme celles formulées par le personnel infirmier figurant au cahier de liaison,
ou bien savoir quel traitement il a reçu, il lui faudra faire d’autres demandes, qui
seront instruites selon la même procédure. Ceci est excessivement complexe et
décourageant. Sans l’aide d’une association spécialisée, ce parcours d’obstacles
est impossible. Et l’on mesure mieux, ici, le travail effectué par le Groupe
Information Asiles dans la constitution des dossiers. Seule l’intervention d’une
association d’usagers peut être en mesure de gérer ces échanges de courriers en
respectant les délais et apporter aide et assistance aux internés comme à leurs
conseils. Pour des raisons de coût, de disponibilité et de temps, l’avocat ne peut

122. Toutefois, en ce cas, la personne pourra tenter d’obtenir réparation de son préjudice
né d’un tel retard en engageant une nouvelle procédure, de plein contentieux cette fois, à
l’effet de voir l’administration condamnée à lui verser une indemnité. Mlle Elisabeth
Bouilly (TA Orléans, 12 février 1998, req. n° 95 438) et M. René Loyen (TA Lille, 20 mai 1998,
req. n° 97 361) ont ainsi obtenu respectivement la condamnation du CHR d’Orléans et de
l’EPSM de Lille Métropole à leur verser une indemnité de 20 000 F. Pour sa part, le tribunal
administratif de Pau a condamné les hôpitaux de Lannemezan à une astreinte de 500 F
par jour de retard (jugement du 26 mai 1998, req. n° 97 1421, M. Menvielle), liquidée à la
somme de 38 500 F (jugement du 15 décembre 1998, req. n° 98 1442, M. Menvielle ; voir
également, dans le même sens, TA de Strasbourg, 3 mai 1999, M. Roth c/CHS de Rouffach,
req. n° 98 5902). Mais pour parvenir à ces résultats, les intéressés auront dû se battre
trois ans de plus devant les juridictions administratives.
194 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

assumer une telle charge, destinée simplement à réunir les pièces qui permet-
tront son intervention.
D’autres possibilités existent, mais elles nécessitent, encore une fois, la mise
en place d’une procédure. L’intéressé peut directement décider de déposer
plainte pour privation de liberté arbitraire entre les mains du doyen du juge
d’instruction, lequel désignera un juge chargé d’instruire l’affaire, qui, la plupart
du temps, saisira le dossier administratif et médical. On peut espérer que, dans
ces conditions, l’avocat désigné par l’intéressé pourra ainsi prendre connais-
sance de l’ensemble du dossier tant administratif que médical. Mais le juge
d’instruction peut aussi ordonner une expertise psychiatrique destinée à savoir
si l’intéressé pourra ou non prendre connaissance de son dossier, ou simplement
pour examiner le dossier médical auquel le juge d’instruction peut s’interdire
l’accès direct, comme l’interdire au plaignant et à son représentant. La plainte
pénale n’a quasiment aucune chance d’aboutir en France, puisqu’il faudrait
démontrer l’intention de nuire des auteurs de l’enfermement ; mais au moins a-
t-elle permis d’accéder à certaines pièces après… plus de dix ans d’instruc-
tion 123 !
En se fondant sur l’article 145 du nouveau Code de procédure civile, il est
également possible de saisir en référé le tribunal, afin d’obtenir la communica-
tion des pièces. Cette procédure a abouti dans certains cas, mais elle nécessite
encore une fois la saisine d’un avocat et d’un huissier. Là encore, certains magis-
trats ont cru pouvoir se limiter à commettre un expert pour se faire communi-
quer tous les documents et en faire rapport 124, seul accessible au requérant ou à
son représentant. Dans certains cas, l’absence de ces pièces condamne l’accès
même au droit. Par exemple, lorsque l’intéressé souhaite poursuivre l’annula-
tion d’une décision d’hospitalisation d’office, le tribunal administratif n’est
valablement saisi que si la requête de l’intéressé est accompagnée de la décision
attaquée. Que faire quand cette décision ne lui a pas été communiquée ? Ensuite,
lorsque l’intéressé a eu connaissance de l’arrêté d’hospitalisation d’office, celui-
ci est fondé, la plupart du temps, sur un certificat médical qui ne lui est pas
communicable. C’est encore l’une des principales fonctions des associations de
patients que d’aider les personnes à accéder aux pièces de leurs dossiers d’inter-
nement ; elles les soutiennent dans la rédaction des demandes de communica-
tion formulées sur le fondement de l’article 6 de la loi du 17 juillet 1978, modifiée
par celle du 12 avril 2000, relative à l’amélioration des relations de l’Adminis-
tration avec le public, comme dans la saisine de la commission d’accès aux
documents administratifs, voire le tribunal administratif d’un recours en

123. Voir notamment les affaires de José Francisco et de Mlle Boyer Monet, dans
Ph. Bernardet, Les Dossiers noirs de l’internement psychiatrique, Paris, Fayard, 1989, et la
décision de la Commission européenne des droits de l’homme du 4 juillet 1994, Francisco
c/France (rapport de la Commission européenne du 13 septembre 1995), la décision du
1er septembre 1993, Boyer Manet c/France (rapport de la Commission européenne du
11 janvier 1995), les décisions du 5 mai 1993 et 11 janvier 1995, Lambert c/France (rapport
de la Commission européenne du 18 otobre 1995).
124. TGI d’Angers, ordonnance de référé, Taugourdeau, 24 mai 1984.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 195

annulation de refus de communication de pièces, si nécessaire, tout en respec-


tant les délais stricts de procédure. Remarquons que la situation des justiciables
n’est pas forcément plus enviable dans d’autres pays.
Dans le cadre du droit fédéral, nous avons vu que la législation relative au
droit sanitaire, auquel s’intègre habituellement le droit de l’internement, relève
des dispositions propres à chaque État intégré à la Fédération. Il en va naturel-
lement ainsi en Suisse et en Allemagne. Il s’ensuit évidemment une difficulté
particulière, résultant de la diversité des règles ; difficulté à laquelle se heurtent
les juristes, personnes de confiance et intéressés, agissant dans les divers États,
régions ou cantons, ou appelés à s’y déplacer ou à y résider périodiquement.
C’est notamment l’une des difficultés majeures du droit helvétique que dénonce
une association comme Psychex, par exemple. Tel ne serait pas le cas si le droit
de l’internement psychiatrique, conçu comme une atteinte fondamentale à la
liberté individuelle, figurait dans la loi fédérale, comme les dispositions
relatives à la détention des délinquants et criminels.
Soulignons encore que lorsque l’organe de contrôle est constitué d’une
commission ou d’un comité mixte, comme à Genève, voire d’un tribunal spécial,
comme au Royaume-Uni, par exemple, le poids des professionnels de la santé
est souvent considérable et fait en réalité souvent obstacle à un traitement réelle-
ment juridique de la matière. Cela s’oppose donc à un véritable respect des
droits de la personne. L’exemple du canton de Genève permet de mieux mesurer
l’ampleur de la difficulté.
Dans des conditions si difficiles, la défense du plus faible constitue un cas
limite, une défense extrême, qui renvoie l’avocat à l’essence de son métier et qui,
à bien des égards, constitue la pierre angulaire de toute construction juridique et
de tout droit. C’est ce qui, pour l’avocat, en constitue tout l’intérêt, à condition
cependant que sa tâche finisse par être reconnue, et qu’on lui permette de
remplir sa mission. En fait, face à un malade mental, peut-être davantage que
face à tout autre client, l’avocat se trouve au cœur de sa fonction, au plus près
de l’essence même de son métier. C’est ce qui fait tout le prix de la défense en
cette matière. En effet, dit Daniel Soulez-Larivière, l’avocat constitue l’un des
rouages de la cohésion sociale. Il permet l’adhésion des citoyens à leur institu-
tion en leur donnant le sentiment qu’ils disposent d’une sortie de secours en cas
de confrontation. Il est, avec ses limites, un facteur important de paix civile. Il
contribue, modestement, à son niveau, à ce que la justice relative, moyenne,
évite aux uns et aux autres de s’étriper. Pour ce faire, le premier travail capital
de l’avocat consiste à permettre au client d’établir une distance entre lui-même
et l’appareil judiciaire auquel il est confronté, c’est-à-dire à restaurer la distance
entre l’individuel et le social. Cette fonction modeste et irritante d’agent de
cohésion sociale met à mal son image de marque. Pour rétablir ce rapport entre
son client et la réalité de l’appareil judiciaire, il est nécessaire de s’occuper préci-
sément de lui tout en lui présentant une exacte image du réel. C’est pourquoi,
Daniel Soulez-Larivière soutient que c’est face à des clients malades mentaux,
qu’il s’est senti « le plus avocat de sa vie : attentif à chaque mot pris à la lettre, à chaque
soupçon, formulé dans ses moindres détails, apparemment anodins ou délirants, j’ai
renvoyé à ces clients l’exact reflet d’un homme « normal » mais juriste à qui un conseil
196 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

purement technique est demandé sans aucune espèce de préjugé. Je leur ai toujours
donné le sentiment d’être disposé à engager tout procès contre n’importe qui, à condition
de disposer des preuves judiciaires nécessaires. Et s’ils me les avaient apportées, j’aurais
soutenu le procès. Grâce à cette attitude que je suis parvenu à leur communiquer, ces
gens sont repartis de mon cabinet rassérénés, apaisés, ayant pu savoir, de façon certaine,
ce que pouvait faire vraiment pour eux un mercenaire du droit dans les contraintes de la
loi 125. »

LA NÉCESSITÉ DU DÉBAT CONTRADICTOIRE


JUGE DES TUTELLES ET JUGE DE PAIX

L’accès au droit des patients psychiatriques ne dépend pas seulement des


motifs retenus par le législateur, justifiant un internement ou la contrainte de
soins, ni de l’interprétation fixée par la jurisprudence, non plus que des
pratiques des différents intervenants (avocats, médecins, juges et associations),
il dépend surtout des règles de procédure parmi lesquelles l’exigence d’un débat
contradictoire prend une place essentielle, sur laquelle il nous faut désormais
insister.
Depuis 1989, diverses actions ont été menées dans le canton de Genève pour
obtenir du Grand Conseil l’introduction du débat contradictoire dans la procé-
dure de recours devant le Conseil de surveillance psychiatrique 126. Nous avons
vu qu’il fallut attendre 1981 pour qu’en France, le débat contradictoire soit
instauré dans le cadre de la procédure de sortie judiciaire. Vingt ans après son
instauration, ce débat demeure encore formel. Il est en effet très rare, même
lorsque la personne est assistée ou représentée par un avocat, qu’elle parvienne
à obtenir des administrations mises en cause la production de conclusions
écrites avant l’audience, justifiant le refus d’élargissement, alors qu’il est de
règle qu’en matière civile les parties concluent par écrit avant l’audience. Les
arguments de l’administration préfectorale ou hospitalière se découvrent donc,
très souvent, le jour même de l’audience. L’avocat ne peut alors guère en
discuter avec son client, et l’intéressé ne peut plus tenter de réunir preuves ou
témoignages pour organiser sa défense. Il doit tout improviser à l’audience,
comme son avocat. Lorsqu’une expertise est diligentée, l’intéressé n’a souvent
accès qu’aux conclusions, pas au rapport proprement dit. Quant à l’avocat, nous
l’avons vu, il n’en reçoit souvent copie qu’à sa demande expresse, et au dernier
moment.
Quoi qu’il en soit, l’instauration du débat contradictoire est une garantie
essentielle de la procédure judiciaire, notamment en une matière où un conflit

125. D. Soulez Larivière, L’Avocature, Document, Ramsay, Paris, 1982, p. 326.


126. Voir notamment le projet de loi 6370 déposé le 23 juin 1989 (proposition de
Mmes Christiane Magnenat Schellak, Liliane Johner et M. Guy Loutan) ; voir également
Adrienne Szokoloczy Grobet, « Personnes atteintes d’affections mentales. Genèse d’un
projet de loi genevoise », Revue médicale de la Suisse romande, 1990, 10 : 575 578, et Tout
comme vous, n°4/90 ; voir aussi Rolf Himmelberger, op. cit., 1992, p. 10 11.
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 197

existe entre les intérêts de la personne et, à tout le moins, la société ou son entou-
rage, puisque son enfermement est requis pour assurer, entre autres, la sécurité
de ces derniers. Aussi importe-t-il de remarquer qu’en cas de « judiciarisation »
des modalités de placement, la décision judiciaire autorisant l’hospitalisation
sous contrainte ne devrait pouvoir intervenir qu’après un tel débat contradic-
toire entre la personne ou son représentant d’une part, et d’autre part le deman-
deur au placement, ou le représentant de l’Administration (services de police,
services sociaux, services de santé) requérant une mesure de sûreté, voire l’hos-
pitalisation. En ce sens, le juge des tutelles, souvent évoqué en un tel cas, que
retint d’ailleurs en 1990 la Commission des lois du Sénat français 127, ne paraît
pas être le magistrat approprié. En effet, s’il requiert l’avis du procureur de la
République, le juge des tutelles n’organise pratiquement jamais de débat contra-
dictoire. Arrêtant une mesure de protection, il statue comme en matière
gracieuse, non en matière contentieuse. Pour l’intéressé, le débat devant le juge
des tutelles se limite souvent à sa plus simple expression. Le juge des tutelles est
d’ailleurs habilité à se dispenser d’entendre la personne, tout comme il peut
prévoir que la personne n’aura pas notification directe de sa décision. L’intéressé
pourra même ne pas être informé de la procédure en cours, qui pourtant le
concerne au premier chef. Le tuteur désigné aura parfois la charge de déter-
miner la nature et le mode selon lesquels il informera son « protégé » de la
mesure qui le frappe et qui limite sa capacité de gestion.
Confier le pouvoir de décider de l’internement au juge des tutelles a par
ailleurs un autre effet pervers. Cela conduit en effet à faire de la mesure priva-
tive de liberté une mesure tutélaire dont l’objectif tend à éviter la dégradation de
la situation de la personne en cause, qui pourrait avoir pour conséquence sa
mise sous tutelle 128. L’internement répond ainsi, dans la pratique, à un autre
motif que celui fixé par la loi. Aujourd’hui plus de cinq cent mille personnes
résidant en France sont l’objet de telles mesures de protection. La loi du 27 juin
1990 a même tendu à étendre la tutelle aux biens à une curatelle à la personne
(nouvel article L. 3211-9 du Code de la santé publique). Entrer dans les détails
de la procédure de mise sous tutelle ou curatelle nous entraînerait trop loin,
mais l’on imagine, à la lumière de ce qui précède, combien en ce domaine la
personnalité juridique de la personne promise à une mesure de protection peut
être mise à mal et combien il est dangereux, du moins en France, de vouloir
rabattre, comme certains le proposent, le droit de l’internement sur le régime de
l’incapacité en confiant le pouvoir de décision au juge des tutelles 129.
Au Royaume-Uni, le guardianship correspond déjà davantage à la curatelle à
la personne. Le « tuteur » peut ainsi décider du logement de l’intéressé, choisir

127. Commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du


règlement et d’administration générale, avis n° 241, seconde session ordinaire de 1989
1990, présentée par M. Michel Dreyfus Schmidt, sénateur, annexe au procès verbal de la
séance du 17 avril 1990.
128. Pour ce qui concerne la pratique dans le canton de Fribourg, notamment, voir Noëlle
Chatagny, dans Borghi, 1982, op. cit., p. 137.
129. C’est ce qu’avait proposé la Commission des lois du Sénat comme contre projet à la
réforme Évin du 27 juin 1990.
198 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

le médecin, l’établissement de soins. Il peut même choisir son employeur. Mais il


ne peut le faire que pour accroître l’autonomie du patient, autrement plus dépen-
dante encore du fait de son incapacité ou de son handicap. L’article L. 326-1
(actuel article L. 3211-3) du Code de la santé publique, français, également issu
de la loi du 27 juin 1990, donne déjà pouvoir au tuteur de consentir à l’hospita-
lisation en lieu et place du majeur protégé qui peut ainsi, malgré ses protesta-
tions, être admis à la demande du tuteur en… hospitalisation libre. Nous avons
vu par ailleurs que le juge de paix, tant en Belgique qu’en Suisse, en particulier
dans le canton de Fribourg, n’offre en vérité qu’une garantie toute relative. Il
s’agit en effet d’un magistrat disposant généralement d’une formation juridique
souvent limitée, alors que la décision en cause, privative de liberté, est de la plus
haute importance. Les facteurs à prendre en considération sont d’une grande
complexité et revêtent souvent un caractère très technique 130. Or, en l’espèce, il
devrait s’agir davantage de juger au sens plein et noble du terme que de gérer.
Aussi paraît-il pour le moins paradoxal de confier ce genre de décision à des
magistrats peu formés. Ce genre de matière devrait au contraire revenir à des
magistrats particulièrement chevronnés. Il nous paraît donc préférable de
confier la décision en matière d’hospitalisation sous contrainte, ou de toute
mesure de sûreté concernant un malade mental, aux juges qui, actuellement en
France, sont en charge des procédures de sortie judiciaire et qui, malgré l’obli-
gation qui leur est faite depuis 1981 et la grande habitude qu’ils ont du débat
contradictoire, hésitent encore à l’organiser. L’on imagine ainsi aisément les
difficultés que les intéressés rencontreraient dans l’organisation de ce type de
débat contradictoire si celle-ci incombait au seul juge qui ne le pratique jamais,
alors que ceux qui y ont habituellement recours et en ont l’obligation rechignent
toujours à le mettre ici en œuvre 131.

On le voit, la défense du droit des internés psychiatriques se trouve finale-


ment confrontée à des mondes qui ne l’ont ni prévue ni codifiée. L’avocat, intrus
dans l’univers médical, introduit, face à la maladie mentale de son client, une
rationalité qui lui est étrangère, de même que le monde judiciaire. Le patient ne
peut y intervenir qu’en forçant la porte, avec de très lourds handicaps qui ne
tiennent pas seulement à sa pathologie, mais aussi à sa situation de sujet de droit
singulier, objet d’un droit souvent complexe et inadapté à son état. C’est toute-
fois à cette bataille, sur son terrain, que l’avocat peut se livrer avec quelques
chances d’y peser. Car la reconnaissance de la défense des internés passe par la
loi. Or ce droit, en effet peu pratiqué, notamment en France, n’a permis qu’une
élaboration tardive de la jurisprudence. Pour progresser véritablement dans le
respect du droit des psychiatrisés, une réforme de la loi française s’impose, qui

130. Voir notamment le commentaire de Ph. Juvet pour le canton de Fribourg, en Suisse,
dans Borghi, 1982, op. cit., p. 123.
131. C’est ainsi que le vice président du Tribunal de grande instance de Bordeaux,
Mme O’yl, statuant sur la demande de sortie judiciaire de M. Baudoin, hospitalisé d’office
à l’UMD Boissonnet du CHS de Cadillac sur Garonne, a rejeté la requête sans organiser de
débat contradictoire avec la préfecture (ord. du 19 février 1999).
Le recours au droit dans les différents pays du Conseil de l’Europe 199

assurerait au malade mental d’être enfin reconnu comme sujet de droit à part
entière et d’être en conséquence défendu, si tant est que la société entende réelle-
ment protéger les plus faibles. Il apparaît notamment que, dans les pays où
l’enfermement résulte d’une décision judiciaire, les droits de la défense sont
mieux garantis. C’est également vers cette voie que semblent conduire les
organes du Conseil de l’Europe. En outre, en cas de judiciarisation, il importe-
rait d’unifier les compétences entre les mains d’un même juge. De ce point de
vue, accorder une compétence exclusive au juge des tutelles ne paraîtrait guère
satisfaisant, en France en particulier où le Tribunal de grande instance semble
devoir conserver ses attributions classiques en matière de liberté indivi-
duelles 132. La « judiciarisation » des modalités de placement ne saurait donc faire
l’économie d’une réflexion approfondie sur le statut du juge appelé à statuer en
ce domaine 133. L’étude des principes du droit international applicable et de la
jurisprudence des organes européens nourrira naturellement cette réflexion et
pourra, le cas échéant, apporter quelques précisions sur la procédure liée à
l’internement psychiatrique et sur les formalités substantielles susceptibles de
préserver au mieux les droits de l’homme. C’est à cet aspect de la question des
droits de l’homme en psychiatrie qu’il nous faut maintenant nous attacher.

132. Voir à ce sujet la fiche n° 3, « La judiciarisation », diffusée par la Direction générale


de la santé au groupe national d’évaluation de la loi du 27 juin 1990, p. 5
133. Sur cette question, voir notamment, Ph. Bernardet, « Quel débat pour un interne
ment ? Étude de la jurisprudence depuis 1981 », L’Évolution psychiatrique, 1997, 62, 3,
p. 591 616.
L’apport des principes du droit international

LES INSTRUMENTS ADOPTÉS AU SEIN DU CONSEIL DE L’EUROPE

L’organisation internationale qui a joué un rôle majeur pour l’obligation de


soins et les droits en santé mentale est bien le Conseil de l’Europe.
Fondé en 1949, le Conseil de l’Europe est, selon l’article premier du statut, une
organisation européenne de coopération intergouvernementale, dont l’objectif
est de réaliser une union étroite entre ses membres, de promouvoir les idéaux et
les principes qui sont leur patrimoine commun et de favoriser leur progrès
économique et social. Composé d’un comité des ministres et d’une assemblée
parlementaire, il a agi à trois reprises en matière de santé mentale : en 1977, par
la recommandation 818 de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe
relative à la situation des malades mentaux ; en 1983, par la recommandation
R(83)2 du comité des ministres portant sur la protection juridique des personnes
atteintes de troubles mentaux et placées comme patients involontaires ; et en 1994
par la recommandation 1235 de l’assemblée parlementaire sur la psychiatrie et les
droits de l’homme, qui préconise que seul un juge doit pouvoir décider des
hospitalisations psychiatriques involontaires. Mais l’apport le plus important du
Conseil de l’Europe sur les questions de santé mentale se situe dans l’adoption
de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fonda-
mentales et dans la jurisprudence de la Commission et de la Cour européenne des
droits de l’homme.

Le Conseil de l’Europe

L’œuvre majeure du Conseil de l’Europe « inhérente à sa nature même 1 » fut la


vigilance et l’innovation en matière de protection des droits de l’homme et des

1. Conseil de l’Europe, Le Conseil et les droits de l’homme, Strasbourg, 1995.


202 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

libertés fondamentales, œuvre consacrée le 4 novembre 1950 par la signature de


la Convention européenne des droits de l’homme.
La structure du Conseil de l’Europe est calquée sur les institutions démocra-
tiques des États membres :
– un comité des ministres, composé des ministres des Affaires étrangères et
surtout des représentants permanents des États membres qui siègent tout au
long de l’année. Outre un terrain de dialogue, le comité des ministres organise
la coopération intergouvernementale et agit par voie de recommandation ou par
la conclusion des conventions et accords européens. Ces recommandations ne
sont pas obligatoires pour les États, mais le comité des ministres invite les
gouvernements à lui faire connaître la suite donnée. Il s’assure par ailleurs de
l’exécution des arrêts de la cour ;
– une assemblée parlementaire, composée de parlementaires choisis par les
parlements nationaux des États membres. Il s’agit d’un organe consultatif,
agissant par voie de recommandation au comité des ministres. Mais c’est surtout
un forum de réflexion et d’initiative, jouant son rôle d’entraînement et de
promotion de la coopération européenne. En 1989, l’assemblée parlementaire a
créé le « statut d’invité spécial », afin d’établir des liens étroits avec les parle-
ments des pays d’Europe centrale et orientale ;
– la conférence permanente des pouvoirs locaux et régionaux de l’Europe est un
organisme de nature parlementaire, visant à l’échange d’expériences entre
représentants de la démocratie locale et régionale et à l’expression de leurs
points de vue et intérêts dans la coopération européenne.
Dès sa création, le Conseil de l’Europe s’est doté d’instruments de contrôle et
de surveillance des idéaux et des principes démocratiques. C’est le principe
même de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés
fondamentales de 1950, les deux autres structures étant la Charte sociale
européenne et la Convention pour la prévention de la torture et des peines et
traitements inhumains et dégradants.
Par ses multiples activités et réflexions, le Conseil de l’Europe a contribué à
l’élaboration d’une politique européenne de santé. Ainsi, nous pouvons
mentionner la résolution de l’assemblée parlementaire (84)3 sur une politique
cohérente en matière de réadaptation des personnes handicapées, la discussion engagée
en 1982 sur le médecin et les droits de l’homme et l’Accord partiel édité en 1977 de la
« Pharmacopée européenne » dont les normes d’uniformisation, de production, de
contrôle et d’échanges commerciaux des spécialités pharmaceutiques ont force
de loi pour les États signataires. Les travaux du Conseil de l’Europe ont égale-
ment porté sur la transfusion sanguine, les greffes d’organes, la promotion de la
santé mentale et la prévention des conduites addictives 2. Devant les développe-

2. Recommandation R(76)40 concernant l’organisation des services préventifs de santé


mentale ; recommandation R(78)12 sur les mesures à prendre par les États membres pour
l’information et l’éducation, concernant les problèmes de jeunes qui voyagent dans les
régions où la drogue est acquise aisément ; recommandation R(82)5 concernant le traite
ment et la resocialisation des toxicomanes ; recommandation R(78)46 sur la prévention
des problèmes liés à l’alcool.
L’apport des principes du droit international 203

ments des technologies médicales et des problèmes médico-éthiques posés, le


Conseil de l’Europe a participé à la réflexion ouverte avec la création du Comité
européen d’éthique, composé de trente-deux membres originaires des pays signa-
taires, qui ont un rôle important puisqu’ils procèdent à l’examen des protocoles
de recherche. Dans sa recommandation 1044 (1986) relative aux problèmes
éthiques et sociaux liés à la recherche biomédicale pratiquée sur des êtres
humains, y compris les embryons et les fœtus, l’assemblée parlementaire a
rappelé que « l’embryon et le fœtus humains doivent bénéficier en toutes circonstances
du respect dû à la dignité humaine et que l’utilisation de leurs produits et tissus doit être
limitée de manière stricte et réglementée en vue de fins purement thérapeutiques et ne
pouvant être atteintes par d’autres moyens ».
L’action du Conseil de l’Europe ne se limite pas à l’action des organes de
surveillance, mais, par la voie parlementaire ou du comité des ministres, son
rôle s’est étendu au domaine de l’égalité entre les femmes et les hommes 3, la
lutte contre l’intolérance, le racisme et la xénophobie 4, la protection des droits
des personnes appartenant aux minorités 5, la liberté d’expression et d’informa-
tion 6 notamment envisagée dans le domaine médiatique, son évolution techno-
logique et économique, l’éducation et la culture.

Signée à Turin en 1961, la Charte sociale européenne est entrée en vigueur en


février 1965 et garantit aux ressortissants des parties contractantes la jouissance
d’un ensemble de dix-neuf droits économiques et sociaux. La Charte sociale
révisée a été ouverte à la signature le 5 mai 1996. À titre d’exemple, nous mention-
nerons les actions pratiques de la Charte sur la législation française : l’égalité de
traitements entre étrangers et nationaux pour certaines prestations de Sécurité
sociale, la suppression du dépôt de caution qui pouvait être exigé d’un étranger
pour être partie à une action en justice, suppression de certaines discriminations
envers les étrangers en matière syndicale, concernant l’accès aux fonctions
d’administration et de direction et la suppression qui a été faite aux personnes
relevant de l’assistance publique de se présenter à certaines élections locales.

La Convention européenne pour la prévention de la torture et des peines ou


traitements inhumains ou dégradants est entrée en vigueur le 1er février 1989.
Elle a pour origine l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des
droits de l’homme 7. Son but est la prévention de la torture, par la mise en place
d’un mécanisme non judiciaire à caractère préventif, fondé sur des visites,
fonctionnant parallèlement aux mécanismes judiciaires de la Convention
européenne des droits de l’homme. Le Comité pour la prévention de la torture

3. Déclaration sur l’égalité entre les femmes et les hommes du 16 novembre 1988.
4. Déclaration sur l’intolérance une menace pour la démocratie, 1981.
5. Déclaration sur la liberté d’expression et d’information du 29 avril 1982.
6. Déclaration sur la liberté d’expression et d’information du 29 avril 1982 ;
Recommandations 1134 (1990), 1177 (1992), 1201 (1993), 1255 (1995) de l’Assemblée parle
mentaire, et Résolution R (92)10 du Comité des ministres.
7. Article 3 : Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou
dégradants.
204 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

a pour tâche de prévenir les mauvais traitements potentiels, d’ordre physique


ou mental, à l’encontre de personnes privées de liberté. Il peut visiter des lieux
de détention de toute nature (prisons, postes de police, casernements militaires,
hôpitaux psychiatriques publics) afin d’examiner le traitement des personnes
privées de liberté et, le cas échéant, d’adresser des recommandations à l’État
concerné en vue de renforcer la protection de ces personnes contre les mauvais
traitements 8.

La Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés


fondamentales complétée par ses protocoles 1, 4, 6 et 7 est le dernier instrument
important. La Convention européenne protège les droits ayant pour objet essen-
tiel de préserver l’intégrité, la dignité et la liberté de la personne humaine.
L’inspiration de la Convention, tout comme celle de la Déclaration universelle des
droits de l’homme, procède de l’égalité de tous et du droit fondamental d’être un
homme. La Convention européenne des droits de l’homme a été signée le
4 novembre 1950, à Rome, et est entrée en vigueur le 3 septembre 1953. Elle a été
complétée par onze protocoles additionnels. Le sommet qui s’est tenu à Vienne le
8 octobre 1993 en a proposé une réforme afin d’améliorer son application.
L’originalité et l’efficacité de la Convention ne résident pas dans son texte
même, ou dans l’étendue des droits protégés, mais essentiellement dans sa
nature de traité juridiquement contraignant pour les États signataires et dans le
mécanisme de contrôle de l’application des droits de l’homme au niveau
national par ses organes juridictionnels. « Le principe de l’institution par la
Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales d’une
cour internationale souveraine au jugement de laquelle les États européens ont accepté
de soumettre leurs actes pour en faire contrôler la conformité aux droits de l’homme a
fait franchir à l’Europe en 1950 une étape qui, à l’époque, tenait du prodige 9. »
La Convention constitue un ordre juridique commun aux États membres du
Conseil de l’Europe, auquel ils acceptent de se conformer, et elle est régie par un
ensemble de principes. Les États, en signant la Convention, ont contracté des
engagements, non à l’égard des autres États parties de la Convention, mais à
l’égard des individus eux-mêmes. La Convention n’est pas soumise à la récipro-
cité, à savoir qu’un État ne peut se délier de ses engagements sous prétexte
qu’un autre État ne les respecte pas. Ainsi la violation par un État d’un droit
énoncé par la Convention n’autorise pas les autres parties contractantes à mettre

8. Dans son rapport du 19 janvier 1993 (CPT/Inf. (93) 2), il a fermement dénoncé les risques
de traitements inhumains et dégradants que comportait le fonctionnement de l’UMD de
Montfavet et a demandé la fermeture immédiate des cellules jugées totalement inappro
priées (p. 67 73), tout en soulignant l’absence de programmes thérapeutiques individua
lisés, de soutien psychologique, de psychothérapie, d’activités de groupe comme de toute
autre forme de thérapie sociale. Son rapport annuel pour 1997, publié en 1998, mentionne
des normes de traitement des patients placés sans leur consentement en établissement
psychiatrique.
9. I. Sace, « Les droits de l’aliéné dans la jurisprudence européenne et la loi belge », dans
Présence du droit public et des droits de l’homme, Mélanges offerts à Jacques Velu, 1992,
Bruxelles, collection de la faculté de droit, université libre de Bruxelles, Bruylant.
L’apport des principes du droit international 205

fin au traité ou à suspendre son application. La Convention a une applicabilité


directe en droit interne, ce qui signifie qu’elle crée directement des droits pour
le particulier. L’individu est sujet de droit de la Convention européenne. C’est ce
que stipule l’article 1 de la Convention : « Les hautes parties contractantes recon-
naissent à toute personne relevant de leur juridiction les droits et libertés définis dans la
présente Convention. »
La Convention a instauré le premier instrument juridique de sauvegarde et
de promotion des droits de l’homme. Nous verrons la composition de ses
organes et la procédure suivie. Installés à Strasbourg. Ces organes sont la
Commission européenne des droits de l’homme, le comité des ministres du
Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de l’homme. Depuis le
1er novembre 1998, la Cour européenne assure seule le contrôle du respect des
dispositions de la Convention.
Ce système de contrôle particulier repose sur le principe de garantie collec-
tive : les droits font partie du patrimoine commun d’idéal et de traditions politiques.
Parce qu’il s’agit d’un patrimoine commun, les États et les individus ont la
charge d’assurer collectivement et solidairement la sauvegarde des droits et la
mise en mouvement de cette garantie collective. Depuis l’entrée en vigueur de
la Convention, l’organe de contrôle peut être saisi de requêtes étatiques, par
lesquelles tout État partie à la Convention peut dénoncer les manquements à la
Convention qu’il croit pouvoir imputer à un autre État contractant. Les États
participent ainsi au maintien de ce qu’on a appelé l’ordre public européen. Dix-
huit requêtes étatiques ont ainsi été soumises à la Commission par des États.
Citons les requêtes du gouvernement grec contre le Royaume-Uni à propos de
certaines mesures en vigueur dans l’île de Chypre (1956), alors sous administra-
tion britannique, et la requête de l’Autriche contre l’Italie (1960). De 1967 à 1970,
les gouvernements du Danemark, de la Norvège, de la Suède et des Pays-Bas
ont présenté à la Commission cinq requêtes successives contre la Grèce pour une
série de violations par le régime des colonels. Après l’enquête de la Commission,
le comité des ministres décida l’exclusion de la Grèce du Conseil de l’Europe. La
requête de la république d’Irlande contre le Royaume-Uni alléguant le recours à
la torture en Irlande du Nord fut soumise à la Cour européenne des droits de
l’homme. Enfin, la Turquie a été l’objet de huit requêtes, de la part Chypre, à la
suite des événements de 1974, portant violations massives des droits de
l’homme, et de la part de la France, du Danemark, des Pays-Bas, de la Norvège
et de la Suède, sur les conditions d’emprisonnement dans les prisons turques.
Les garanties prévues par la Convention sont mises en œuvre non seulement
par les États contractants, mais aussi par les individus eux-mêmes. L’article 34
(ancien art. 25) confère à toute personne victime d’un manquement aux droits et
libertés protégés par la Convention un droit d’action directe, par un véritable
recours contentieux qui aboutit à une décision revêtue de l’autorité de la chose
jugée, permettant à l’individu d’obtenir une satisfaction équitable si une violation
est constatée. Ce recours individuel devant les organes judiciaires du Conseil de
l’Europe est d’une tout autre portée que les simples pétitions prévues par les
autres instruments de protection des droits de l’homme. Le mécanisme de
contrôle par voie judiciaire instauré par la Convention est de toute première
importance et d’une action capitale.
206 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

L’ÉVOLUTION DU DROIT EUROPÉEN

Ce mécanisme de contrôle a permis de créer une jurisprudence européenne


en matière des droits de l’homme, laquelle donne tout son effet à la Convention,
d’autant que la Commission et la Cour européennes des droits de l’homme ont
appliqué le texte de la Convention comme un traité normatif, c’est-à-dire qu’elles
s’efforcent « de rechercher quelle est l’interprétation la plus propice à atteindre le but et
à réaliser l’objet du traité et non celle qui donnerait l’étendue la plus limitée aux engage-
ments des parties 10. Cette interprétation est guidée par une volonté progressiste,
la Convention étant un instrument vivant qui doit être interprété à la lumière des
conditions d’aujourd’hui. Ainsi la Cour adapte-t-elle sa jurisprudence à l’évolution
des mœurs et des mentalités. Elle s’appuie sur l’évolution du droit interne de la
majorité des États membres pour inclure cette évolution dans le droit européen
des droits de l’homme et dénoncer, en contrepoint, les législations non
conformes.

L’effectivité

La préoccupation dominante dans l’esprit des organes européens est


d’assurer au système de sauvegarde et aux droits garantis une véritable effecti-
vité : « Il s’agit de protéger des droits non pas théoriques ou illusoires mais concrets et
effectifs 11. » Ainsi, la recherche de l’effectivité d’un droit conduit ces organes à
découvrir les éléments nécessairement inhérents au droit. Ces éléments nécessaires
imposent, non seulement de s’assurer de la conformité de législations nationales
au droit européen, mais aussi à l’obligation d’adopter les mesures permettant sa
mise en œuvre. Par exemple, le droit à un procès équitable suppose qu’un
système d’assistance judiciaire gratuite ou un système de traduction pour les
étrangers soient organisés. Le droit interne doit assurer le respect des droits
fondamentaux. La Convention vise à pallier les défaillances du droit interne,
dont elle est complémentaire. Ainsi les principes et décisions jurisprudentielles
de la Commission et de la Cour doivent trouver leurs applications directes dans
le droit interne. Ce sont les juges nationaux qui en sont les garants et les utilisa-
teurs, et ils ont la charge d’interpréter et d’appliquer la Convention. Les dispo-
sitions normatives contenues dans la Convention de sauvegarde des droits de
l’homme ont, nous l’avons vu, des effets directs dans l’ordre judiciaire interne.
Elles engendrent des droits individuels que les juridictions nationales doivent
promouvoir et sauvegarder. Ces normes européennes priment en cas d’incom-
patibilité avec les dispositions de droit interne. Les arrêts de la Cour possèdent
ce qu’il est convenu d’appeler l’autorité de la chose interprétée, qui procède de ce
que, par la spécificité de sa fonction, la Cour apparaît comme particulièrement
qualifiée pour dégager le sens et la portée des notions le plus souvent

10. Arrêt de la Cour du 27 juin 1968, affaire Wemhoff.


11. Arrêt de la Cour du 9 octobre 1979, affaire Airey.
L’apport des principes du droit international 207

autonomes qu’utilise la Convention, avec cette conséquence que cette autorité


ne saurait être méconnue par le juge national sans exposer l’État, dont ce juge est
l’organe, aux diverses sanctions juridiques que comporte, dans le système de la
Convention, la mise en œuvre de la responsabilité internationale des États
contractants.

La subsidiarité

Le mécanisme de sauvegarde instauré par la Convention a un caractère


subsidiaire par rapport aux juridictions et aux droits nationaux. Ce caractère
subsidiaire implique la reconnaissance de l’autonomie nationale et la notion de
la marge d’appréciation. La Convention a un caractère second par rapport au droit
interne : elle ne le supplante pas, mais le complète ou pallie les défaillances de
celui-ci. Aucune uniformité ne s’impose cependant aux États, la Commission et
la Cour reconnaissant la diversité européenne et notamment des cultures
juridiques. Si les principes de la Convention et l’effectivité de la jurisprudence
s’appliquent à tous, les moyens, les caractéristiques de fond et de procédure
sont, eux, pluralistes et témoignent de la variété des législations européennes.
Les États disposent ainsi d’une certaine marge d’appréciation dans l’application de
la Convention. Cette marge d’appréciation comporte un pouvoir discrétionnaire
laissé aux États dans la mise en œuvre des limitations aux droits protégés. Mais
la Cour fixe l’étendue de ce pouvoir discrétionnaire et l’étendue du contrôle
qu’elle exerce sur ces mesures limitatives.

Les réserves et la souveraineté nationale

La Convention européenne autorise des dispositions modulant les engage-


ments étatiques à son égard. Cette concession à la souveraineté nationale a
permis, dans un premier temps, la signature et la ratification du texte de la
Convention, même incomplet. Les réserves de la Convention permettent aux
États, en ratifiant le traité, de préciser l’étendue de ses obligations. De même, le
recours individuel et la compétence de la Commission sont des dispositions
facultatives. Les réserves ont été largement utilisées par les États signataires. La
France est loin d’être exemplaire en ce domaine. Elle n’a ratifié la Convention
qu’en 1974 et n’a accepté le recours individuel devant la Commission qu’en
1981. Elle a émis des réserves en ce qui concerne l’article 5 à propos des dispo-
sitions relatives au régime disciplinaire dans les forces armées et concernant les
dérogations autorisées en cas de circonstances exceptionnelles, évitant ainsi que
les décisions prises par le président de la République, dans le cadre des pleins
pouvoirs que lui confère l’article 16 de la Constitution française, ne soient
soumises au contrôle des organes de la Convention. Toutefois, l’évolution
montre une acceptation de plus en plus large de la Convention. Ainsi, les
derniers États ayant ratifié la Convention ont accepté les dispositions faculta-
tives du recours individuel et de la compétence de la Cour.
208 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Le mécanisme de protection internationale instauré par la Convention


européenne des droits de l’homme

La Convention européenne a été signée par tous les États membres du


Conseil de l’Europe, c’est-à-dire par ceux de la Communauté européenne et par
l’Albanie, Andorre, la Bulgarie, Chypre, la Croatie, l’Estonie, l’ex-République
yougoslave de Macédoine, la Finlande, la Géorgie, la Hongrie, l’Islande, La
Lettonie, le Liechtenstein, la Lituanie, Malte, la Moldavie, la Norvège, la
Pologne, La Roumanie, la Russie, Saint-Marin, la Slovaquie, La Slovénie, la
Suisse, la Turquie, la République tchèque et l’Ukraine.
La Commission européenne des droits de l’homme remplissait jusqu’alors
essentiellement une mission de filtrage des requêtes, d’enquête et de conciliation.
Dans un premier temps, elle décidait de la recevabilité des requêtes. Si la requête
était recevable et s’il n’était pas possible de parvenir à un règlement amiable, elle
rédigeait un rapport dans lequel elle prenait notamment position sur la question
de savoir s’il y avait eu, à son avis, violation de la Convention. L’affaire pouvait
alors être déférée à la Cour. Si celle-ci n’était pas saisie, il appartenait au comité
des ministres de statuer sur l’affaire. Depuis le 1er novembre 1998, la Cour remplit
l’ensemble de ces fonctions. Le comité des ministres du Conseil de l’Europe ne
s’assure plus que de la bonne exécution des arrêts de la Cour. La Commission
européenne des droits de l’homme a, quant à elle, disparu.
La Cour européenne des droits de l’homme est désormais seule compétente
pour prendre la décision judiciaire à caractère obligatoire pour les parties en
litige sur la question de savoir si, dans un cas d’espèce, la Convention a ou n’a
pas été violée par un État contractant. La Cour est composée de juges indépen-
dants dont le nombre est égal à celui des États membres du Conseil de l’Europe.
Ceux-ci sont élus par l’assemblée consultative sur une liste de candidats
présentés par les États membres, chaque État ayant le droit de présenter trois
candidats, dont deux au moins doivent être de sa nationalité. Les juges sont élus
pour neuf ans. Les chambres de la Cour, chacune formée de sept juges, statuent
sur le fond de l’affaire par un arrêt qui, sous certaines conditions, peut être
l’objet d’un appel à la grande chambre, laquelle est constituée de dix-sept juges.
L’arrêt de la Cour peut accorder une réparation ou satisfaction équitable à la
partie lésée. Il n’est pas investi de titre exécutoire dans le sens qu’il n’existe pas
de mécanisme obligeant l’État à le respecter ; cela dit, le prestige de la Cour étant
très important, il n’y a pas eu, jusqu’à présent, de cas de résistance de la part
d’un État à l’exécution d’un arrêt de la Cour.

Les garanties juridiques des droits de l’homme au niveau des États

Comme la Cour européenne des droits de l’homme l’a souvent rappelé, les
États sont les premiers garants de la protection des droits fondamentaux des
individus. Il ne servirait à rien, en effet, d’avoir tous les mécanismes possibles
pour le contrôle international du respect de ces droits si cette tâche n’était pas
assurée, en premier lieu, au niveau national. C’est pourquoi, dans tous les pays
L’apport des principes du droit international 209

démocratiques du monde, la consécration des droits de l’homme est réalisée sur


le plan législatif, et tout d’abord dans la Constitution nationale.
Une autre garantie juridique des droits de l’homme au sein des États est
l’applicabilité directe, en droit interne, de certaines normes internationales. En
vertu de ce principe, il est possible de demander directement l’application d’une
règle de droit international à une juridiction nationale, alors même que l’État
concerné n’aurait pris aucune disposition spéciale pour introduire la règle inter-
nationale en droit interne. Cette particularité n’est pas possible dans tous les
systèmes constitutionnels. Elle est ainsi irréalisable dans le Common Law britan-
nique, mais elle est parfaitement concevable en droit belge, français, allemand,
hollandais, italien, etc. L’existence de cette applicabilité directe est particulière-
ment utile dans le cas où un État a souscrit sur le plan international à des
engagements qui n’ont pas encore fait l’objet d’une consécration en droit
interne. Il est alors possible à l’individu d’en réclamer immédiatement le
bénéfice devant les juridictions nationales.
En Belgique, par exemple, une législation spécifique sur la protection de la
vie privée a beaucoup tardé, et, s’il était possible d’invoquer l’un ou l’autre
article du code civil accordant une garantie partielle, il était encore plus simple
de se référer à l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme et
à l’interprétation qu’en avait donné la cour de Strasbourg qu’au droit interne.
Pour bénéficier de cette garantie juridique supplémentaire, il faut non seulement
que le système constitutionnel le permette, comme nous l’avons vu plus haut,
mais encore que quelques autres conditions soient également remplies. La
norme internationale doit faire partie d’un traité en vigueur et ce traité doit avoir
été ratifié par l’État concerné. Il convient ensuite de rechercher la volonté des
États qui sont parties contractantes dudit traité. En effet, les négociateurs du
traité doivent avoir marqué la volonté de leur État de conférer un effet directe-
ment applicable à ce traité ou à certains de ses articles : cela peut se faire expli-
citement et être inscrit dans les travaux préparatoires qui ont conduit à l’adop-
tion du traité, mais cela peut aussi être le résultat implicite de la rédaction même
des articles. Enfin, dernière condition, il est indispensable que la norme interna-
tionale soit suffisamment complète par elle-même pour permettre une applica-
tion directe, c’est-à-dire qu’elle ne doit pas exiger l’adoption d’une disposition
législative interne complémentaire en vue de produire ses effets.
Il est généralement reconnu que la Convention européenne des droits de
l’homme, dans la plupart de ses articles 12, bénéficie de ce caractère d’applicabi-
lité directe 13. C’est également le cas pour le pacte international relatif aux droits
civils et politiques de l’ONU. On voit dès lors à quel point ce principe d’applica-
bilité directe représente une garantie juridique supplémentaire pour la protec-

12. Il y a notamment discussion entre certains auteurs au sujet de l’article 13 de la


Convention.
13. J. Velu, « Les effets directs des instruments internationaux en matière de droits de
l’homme », dans L’effet direct en droit belge des traités internationaux en général et des instru
ments internationaux relatifs aux droits de l’homme en particulier, Bruxelles, Bruylant, 1981,
p. 292 316.
210 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

tion des droits de l’homme. En vertu de l’article 46 de la Convention européenne


des droits de l’homme et de l’article 68 de la Convention américaine de même
nom, les États s’engagent à se conformer aux décisions de la Cour. Il s’agit là
d’une garantie juridique supplémentaire pour les individus, qui peuvent ainsi
espérer une solution favorable à leurs problèmes en dernière instance, au niveau
international. Il importe de souligner que dans la grande majorité des cas, les
États qui ont ratifié la Convention européenne se sont effectivement inclinés
devant les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme, modifiant leurs
pratiques ou leur législation, le cas échéant, et allant même parfois jusqu’à une
révision constitutionnelle 14. Ce résultat nous paraît remarquable dans le
contexte international, car il illustre bien la primauté des droits de l’homme,
même vis-à-vis de la souveraineté des États. À l’inverse de la Cour de justice des
Communautés européennes de Luxembourg 15, la Cour de Strasbourg ne dispose
malheureusement pas d’une compétence pour renvoi préjudiciel, mais l’article
47 § 1 de la Convention lui reconnaît autorité pour toutes les affaires concernant
l’interprétation et l’application de la Convention. À ce titre, s’il n’existe pas
d’applicabilité directe des arrêts de la Cour de Strasbourg, il faut cependant
admettre que dans le cas où cette interprétation concerne un article directement
applicable, ce dernier conservera cette caractéristique, telle qu’interprétée par la
Cour. C’est ce que le professeur Velu a appelé « l’autorité de la chose inter-
prétée 16 ». Cette constatation ne vaut évidemment que lorsque l’interprétation
donnée par la Cour européenne ne nécessite pas l’adoption d’une réglementa-
tion complémentaire par les États, c’est-à-dire que si elle n’a pas pour effet
d’enlever à l’article de la Convention une des conditions indispensables à
l’applicabilité directe. En principe, les conventions internationales protégeant les
droits de l’homme s’imposent uniquement aux États. À une époque où la viola-
tion des droits fondamentaux peut provenir plus que jamais de particuliers, on
est cependant en droit de se demander si ces conventions ne possèdent pas aussi
un effet erga omnes ou Drittwirkung 17, c’est-à-dire pour et contre tous. Analysant
la Convention européenne, Karel Vasak estime qu’elle s’impose également aux
rapports entre individus 18 : il le déduit notamment du texte de l’article 17 de la
Convention. Dans les faits néanmoins, la Commission a toujours déclaré irrece-
vables les requêtes d’un individu se plaignant d’une violation d’un droit qui
aurait été le fait d’un autre individu. La Commission s’est tenue à une interpré-
tation rigoureuse de l’ancien article 25 (actuel art. 34), qui précise une des condi-

14. J. Velu et R. Ergec : La Convention européenne des droits de l’homme, Bruxelles, Bruylant,
1990, p. 1068 et s. ; S. Marcus Helmons, « La Contribution de la consécration internatio
nale des droits de l’homme au développement du droit », dans Mélanges offerts à
G. Levasseur, Paris, Litec, 1992, p. 227 237.
15. Art. 177 du traité CEE.
16. J. Velu, R. Ergec, op. cit, p. 1073 et s.
17. E. A. Alkema, « The third party application or “Drittwirkung” of the European
Convention on Human Rights », dans La Protection des droits de l’homme : la dimension
européenne, Cologne, Heymans, 1988, p. 33 et s.
18. K. Vasak, La Convention européenne des droits de l’homme, LGDJ, Paris, 1964, p. 78 79 et
p. 249 et s.
L’apport des principes du droit international 211

tions de recevabilité de la requête individuelle en stipulant bien qu’elle doit être


adressée par une personne « qui se prétend victime d’une violation par l’une des
hautes parties contractantes… »
Mais s’il n’existe aucun recours au niveau international contre une violation
commise par un autre individu, il ne faut pas oublier que cet effet erga omnes peut
cependant se réaliser dans le droit interne des pays qui ont ratifié la Convention.
Rappelons, en effet, le caractère directement applicable de nombreux articles de
la Convention. Et d’ailleurs, cet effet erga omnes a été admis parfois dans la juris-
prudence de la Cour de Strasbourg, avec certaines nuances 19.

LES GARANTIES JURIDIQUES DES DROITS DE L’HOMME


AU NIVEAU INTERNATIONAL

S’il est vrai que toute protection des droits fondamentaux doit nécessaire-
ment être réalisée d’abord au sein des États, il est tout aussi évident qu’une telle
sauvegarde ne suffit pas. Même au sein des pays authentiquement démocra-
tiques, le respect des droits fondamentaux n’est pas toujours total. Dans tel État
pourtant fier de ses traditions démocratiques, on exécute de jeunes adultes qui
ont été condamnés à mort pour un crime commis avant l’âge de 16 ou 18 ans.
Dans tel autre État, certains postes de police sont soupçonnés de recourir
occasionnellement à la torture. Dans un troisième État, toujours démocratique,
il est de notoriété qu’on emploie clandestinement de jeunes enfants à des
travaux souvent pénibles… Et l’on pourrait évidemment continuer l’énuméra-
tion ! Par ailleurs, on trouve aussi des États parfaitement de bonne foi dans la
méconnaissance de certains droits fondamentaux. Le châtiment corporel pour
de jeunes adolescents de sexe mâle était considéré comme un système éducatif
parfaitement normal en Grande-Bretagne 20. En Belgique, compte tenu des
fonctions très particulières de la Cour de cassation, aucun juriste n’avait été
choqué de la présence du ministère public aux délibérations de cette haute
juridiction 21. Cependant dans ces deux derniers cas, la Cour de Strasbourg a
considéré qu’il y avait violation de la Convention européenne.
Ainsi l’on constate l’utilité d’un contrôle exercé par une juridiction interna-
tionale. En effet, les juges qui siègent au sein d’une Cour internationale viennent
d’horizons différents. Ils sont parfois formés à d’autres traditions juridiques, et
leurs expériences sont généralement différentes. À ces titres, ils procèdent à une
analyse des problèmes qui est souvent plus objective et plus impartiale que celle
de magistrats habitués à certaines manières de faire ou de penser. Les pays de

19. Notamment affaire Young, James et Webster, arrêt de 13 août 1981, série A n° 44, § 49
et affaire X et Y c./Pays Bas, arrêt du 26 mars 1985, série A, n° 91, § 23.
20. Voir Cour eur. DH, affaire Tyrer, arrêt du 25 avril 1978, série A n° 26.
21. Voir Cour eur. DH, affaire Borgers, arrêt du 30 octobre 1991, série A n° 214 S. Marcus
Helmons, « La présence du ministère public aux délibérations de la Cour de cassation ou
l’affaire Borgers », dans Présence du droit public et des droits de l’homme, Bruxelles, Bruylant,
1992, p. 1379 1390.
212 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

l’Europe occidentale, réputés pour leur respect de la démocratie, l’ont appris à


leurs dépens : tous les États qui ont ratifié la Convention Européenne et reconnu
la compétence de la Cour instituée par ce traité se sont entendu dire un jour ou
l’autre que leurs pratiques ou leur législation n’étaient pas conformes à la
Convention. Le contrôle du respect des droits de l’homme par une juridiction
internationale est donc une réelle garantie juridique supplémentaire pour les
personnes. Cependant, l’expérience montre que si ce contrôle est exercé à un
niveau universel, il risque de manquer d’efficacité. En effet, à l’échelle planétaire,
les problèmes prennent un aspect politique. Compte tenu de la diversité des
cultures et des opinions, il est très difficile d’obtenir un commun dénominateur
pour toutes les nations du monde. Toutes les discussions et négociations débou-
cheront rapidement sur un terrain politique où chaque gouvernement redoutera
de perdre la face. Devant la variété des points de vue et de l’intransigeance de
certains intervenants, il faudra trouver des solutions de compromis qui seront
parfois éloignées d’une conception rigoureuse de l’équité et des droits de
l’homme. Par contre, sur un plan régional, il sera possible d’obtenir une réponse
plus efficace entre des États qui ont la même expérience historique, qui ont
partagé certaines traditions culturelles et qui ont atteint des degrés de dévelop-
pement économique assez voisins les uns des autres. On peut alors espérer, en
matière de contrôle du respect des droits de l’homme, un accord consistant en un
véritable transfert de souveraineté sur le plan international. Si les aspects
politiques des problèmes n’ont pas disparu, il seront cependant minimisés et l’on
constatera dès lors qu’au niveau régional, voire continental, des solutions plus
respectueuses des droits fondamentaux seront trouvées. Cela explique parfaite-
ment la multiplicité des conventions régionales en matière de droits de l’homme,
tendance qui – nous l’avons souligné plus haut – se développe parallèlement aux
efforts accomplis par l’Organisation des Nations unies dans ce domaine.
Une des particularités du modèle européen de protection des droits de
l’homme est le système appelé la garantie collective. Illustrant ce que nous venons
de dire, les États européens qui ont souscrit à la convention de Rome de 1950 ont
accepté réciproquement une diminution de leur souveraineté. En effet, les uns
envers les autres, ils sont garants du respect, par chacun d’eux, de tous les droits
consacrés par la convention. Remarquons pour terminer que ce système de
garantie collective, clé de voûte de la Convention européenne, existe aussi dans
la Convention inter-américaine de 1969 ; mais, dans ce dernier traité, cette procé-
dure exige un accord préalable spécial de la part de l’État soupçonné d’une
violation (art. 45 de la Convention inter-américaine). À cela s’ajoute, comme
nous l’avons déjà vu, la possibilité offerte aux individus d’introduire un recours
devant une juridiction internationale lorsqu’ils estiment un de leurs droits violé
et n’avoir pas obtenu de solution acceptable au niveau national.

Les principes généraux de la défense des droits du malade

La défense des droits du malade n’a été mise au point que dans très peu de
pays (États-Unis, Royaume-Uni). De nombreux États ne jugent pas opportun de
L’apport des principes du droit international 213

se doter d’un système de défense : une telle structure exige des effectifs supplé-
mentaires et il est possible que d’autres impératifs aient la priorité, notamment
en ex-URSS, où la défense des dissidents internés fut annihilée. Si l’amélioration
des garanties de l’interné dépend d’une réaffirmation des droits, elle est aussi
tributaire de l’humanisation du traitement.

Les principes

À l’échelon régional européen, on relève plusieurs textes adoptés par


l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, notamment la recommanda-
tion 818 relative à la situation des malades mentaux 22, ou encore la recomman-
dation 925 relative à la contribution du Conseil de l’Europe à l’Année interna-
tionale des personnes handicapées 23. Jusqu’à présent, les effets de ces
dispositions sur le droit positif ont été assez limités. Dans de nombreux pays, il
existe une discordance entre la loi en vigueur et les objectifs des programmes en
cours. Le reproche le plus fréquent tient au fait que la législation est dans
l’ensemble périmée et ne correspond pas aux besoins du moment. Rares sont les
pays où la loi favorise l’essor de nouvelles options en matière de santé mentale.
Mais comment modifier la législation ? Le plus difficile dans l’élaboration d’une
législation future est la conciliation des exigences de la médecine avec les droits
du malade d’une part, et avec les intérêts de la société d’autre part. À ce sujet,
remarquons que la psychiatrie s’intéresse à l’individu alors que la loi concerne
le groupe sous l’angle des besoins sociaux. Si le juriste étudie le problème des
malades mentaux sous l’angle de la liberté et de la dignité des individus et sous
celui de la protection de leurs intérêts civiques et économiques, le médecin
l’étudie sous l’angle du traitement médical et de la réintégration sociale.
L’internement psychiatrique révèle ainsi un dualisme permanent entre l’indi-
vidu et la société. C’est pourquoi il incombe à l’État, par le biais du législateur,
de tempérer ce dualisme et de concilier à la fois la protection des malades
mentaux et celle de la société. Paradoxalement, la situation relative aux malades
mentaux se heurte au puissant mouvement favorable à une garantie internatio-
nale des droits de l’homme né des émotions suscitées dans tous les milieux par
les violations massives des droits de l’homme pendant la Seconde Guerre
mondiale. En 1948, l’assemblée générale des Nations unies adopta la
Déclaration universelle des droits de l’homme 24 qui est fondée sur la dignité
inhérente à tous les peuples et sur leurs droits égaux et inaliénables. Les
problèmes se posent lorsqu’il s’agit de protéger les droits des personnes handi-
capées. Toutefois, nombre de textes relatifs aux droits de l’homme et aux droits

22. Recommandation sur la situation des malades mentaux, assemblée parlementaire du


Conseil de l’Europe, 8 octobre 1977.
23. Recommandation relative à la contribution du Conseil de l’Europe à l’assemblée internationale
des personnes handicapées, assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, 1983.
24. Déclaration universelle des droits de l’homme, AG, résolution 217 a (III, 10 décembre 1948,
in Droits de l’homme, recueil d’instruments internationaux des Nations unies, New York, 1967,
p. 1 3.
214 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

civils mettent à la charge des gouvernements l’obligation de veiller au respect


des droits et du bien-être des handicapés qui n’ont pas les moyens de se protéger
eux-mêmes. Ainsi, à l’échelon international, on relève un certain nombre de
déclarations particulières de l’assemblée générale des Nations unies : la
Déclaration des droits de l’enfant adoptée en 1959 25, la Déclaration des droits du
déficient mental adoptée en 1971 26, la Déclaration des droits des personnes
handicapées 27.

L’affirmation des droits du malade mental

La Déclaration des droits du déficient mental réaffirme qu’en toute justice :


« Le déficient mental doit, dans toute la mesure possible, jouir des mêmes droits que les
autres humains 28. » Elle énumère les droits du déficient mental et prévoit de
sérieuses garanties juridiques lorsqu’il se révélera nécessaire de limiter ou de
supprimer ces droits : « Si, en raison de la gravité de leur handicap, certains déficients
mentaux ne sont pas capables d’exercer effectivement l’ensemble de leurs droits, ou si
une limitation de ces droits ou même leur suppression se révèle nécessaire, la procédure
utilisée aux fins de cette limitation ou de cette suppression doit préserver légalement le
déficient mental contre toute forme d’abus. Cette procédure devra être fondée sur une
évaluation, par des experts qualifiés, de ces capacités sociales. Cette limitation ou
suppression des droits sera soumise à des révisions périodiques et préservera un droit
d’appel à des instances supérieures 29. » Plus récemment, la Déclaration des droits
des personnes handicapées réaffirme énergiquement le principe selon lequel le
handicapé a les mêmes droits fondamentaux que ses concitoyens. Elle
mentionne également la nécessité d’une protection juridique contre tout abus
susceptible de se produire lorsqu’une limitation de ces droits se révèle justifiée 30.
À propos de ces deux textes, il est utile de revenir sur les termes employés.
Le texte de 1971 parle de « déficient mental », celui de 1975 utilise le terme de
« personnes handicapées », en prenant soin dans son article premier de donner une
définition du terme handicapé 31. Le déficient mental n’est-il pas un handicapé ?
Le second texte, faisant double emploi avec le premier, répond par l’affirmative

25. Déclaration des droits de l’enfant, AG, Résolution 1386 (XIV), 20 novembre 1959, dans
Droits de l’Homme, Recueil d’instruments internationaux des Nations unies, New York, 1967,
p. 98 99.
26. Déclaration des droits du déficient mental, AG, Résolution 2856 (XXVI), 20 décembre 1971,
dans Droits de l’homme, recueil d’instruments internationaux des Nations unies, New York,
1978, p. 131 138.
27. Déclaration des droits des personnes handicapées, AG, Résolution 3447 (XXX), 9 décembre
1975, dans Droits de l’homme, recueil d’instruments internationaux des Nations unies, New
York, 1978.
28. Résolution 2856 (XXVI), article 1.
29. Ibid., article 7.
30. Résolution 3447 (XXX), articles 3 et 10.
31. Le terme handicapé désigne toute personne dans l’incapacité d’assurer par elle même
tout ou partie des nécessités d’une vie individuelle et/ou sociale normale, du fait d’une
déficience congénitale ou non, de ses capacités physiques ou mentales.
L’apport des principes du droit international 215

en englobant plus de catégories d’individus, et notamment les déficients


mentaux 32, et en précisant que le handicap n’est pas exclusivement physique.
Sur le plan régional, le comité hospitalier de la communauté économique
européenne a adopté le 9 mai 1979 la charte du malade usager de l’hôpital 33.
Cette charte déclare en son article premier : « que le malade usager de l’hôpital,
possède des droits fondamentaux en ce qui concerne la prestation des services dans un
hôpital, et que ces droits sont étroitement liés au caractère profondément humanitaire de
ces prestations. » Il est encore précisé : « La charte concerne tous les malades usagers
de l’hôpital compte tenu de la législation en vigueur dans chaque pays. » Ce texte
réaffirme qu’il existe certaines catégories de malades (par exemple les malades
psychiatriques) qui requièrent une protection complémentaire de leurs droits.
Cependant, cette charte se veut une expression générale des droits fondamen-
taux de tous les malades usagers de l’hôpital (art. 3). Dans le même sens a été
adoptée, en 1994, à Amsterdam, la Déclaration sur la promotion des patients en
Europe, lors de la consultation internationale réunie à l’initiative du gouverne-
ment néerlandais et de l’OMS 34.
Certaines législations garantissent les droits de l’individu. Ces garanties
peuvent poser d’importants principes juridiques qu’on peut invoquer pour
tenter une action judiciaire au nom du malade mental. Toutefois, de telles garan-
ties générales peuvent être difficiles à mettre en œuvre, tant la situation des
droits du déficient mental est particulière. Dans cet esprit, quelques développe-
ments théoriques semblent opportuns pour mieux approcher le problème qui
s’articule autour de deux thèmes :
– la confirmation des droits due à la spécificité de l’interné ;
– le développement des moyens de recours.

La confirmation des droits, due à la spécificité du malade mental

La confirmation des droits due à la spécificité du malade mental sous-entend


les droits antérieurs au traitement et les droits durant le traitement.
Les droits antérieurs au traitement
L’internement ne doit pas être supprimé mais les critères le justifiant doivent
être redéfinis en tenant compte de nouvelles données. Le Conseil de l’Europe
invite ainsi les États membres : « VI. à établir un groupe de travail au Conseil de
l’Europe composé d’experts gouvernementaux et d’experts criminologiques et chargé de
redéfinir les critères d’aliénation et d’anomalie mentale et d’en préciser les conséquences

32. « Rappelant les principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme 1/ des pactes
internationaux relatifs aux droits de l’homme 2/ de la Déclaration des droits de l’enfant 3/ et de la
Déclaration des droits du déficient mental… », résolution 3447 (XXX), Préambule,
paragraphe 3.
33. Vingtième assemblée plénière tenue à Luxembourg en mai 1979, dans Recueil interna
tional de législation sanitaire, 1980, vol. 31, p. 467 469.
34. Bureau régional de l’organisation mondiale de la santé pour l’Europe. Déclaration sur
la promotion des droits des patients en Europe, Document ICP/HLE/121, Copenhague, 1994.
216 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

en droit civil et pénal, tout en prenant en considération les données modernes de la


psychologie et de la psychiatrie et l’expérience des États membres du Conseil de l’Europe
en la matière 35. »
De son côté, le Comité européen de coopération juridique du Conseil de
l’Europe essaie d’élaborer des principes relatifs à l’internement psychiatrique qui
devraient figurer dans un instrument juridique contraignant : « Internement obliga-
toire uniquement lorsque l’état du malade présente un danger pour sa personne ou celle
d’autrui 36. » Cependant, le critère de dangerosité ne permet pas de fournir une
solution à toutes les situations ; en effet, qu’en est-il de l’hypothèse où la maladie
mentale ne constitue un risque direct que pour le déficient lui-même ? Dans ce cas,
les mesures d’internement forcé sont couramment appliquées, bien qu’on ait pu
se demander si, en l’absence de danger immédiat pour le corps social, l’on ne
serait pas en présence d’une entorse manifeste à la nécessaire proportionnalité
entre le risque et l’atteinte aux droits individuels du malade. À ce propos, un
passage du Rapport du Conseil de l’Europe mérite d’être cité : « Dans quelle mesure
les médecins peuvent-ils violer leur (celle des malades) intégrité physique et morale,
lorsque l’argument dangereux pour autrui n’est plus valable ?… » Dans la commu-
nication qu’il a faite devant la Commission, le professeur Pierre Pichot, de
l’hôpital Sainte-Anne à Paris, a qualifié de « monstrueuse », dans certains cas
spécifiques, l’attitude qui consiste à refuser l’hospitalisation parce que le malade
s’y oppose. Voici ce qu’il a déclaré : « Je prendrai comme exemple celui de la dépression
mélancolique. Nous sommes en présence d’un sujet dont nous savons qu’il est atteint
d’une affection guérissable mais que, s’il n’est pas soigné, il présentera pendant la durée de
sa maladie des souffrances morales particulièrement pénibles pour lui-même et pour son
entourage, et que le risque qu’il se suicide est considérable. Quelle doit être notre attitude
si ce sujet refuse l’hospitalisation ? Certains dans la ligne Szasz déclarent qu’on doit le
laisser libre. Personnellement, je considère une telle attitude comme monstrueuse.
Lorsqu’un sujet se trouve dans le coma après un accident de la voie publique, personne
n’ose soutenir que, parce qu’il est incapable de prendre une décision, on doit l’abandonner
à son sort. Or, le déprimé mélancolique est exactement dans la même situation. S’il est
incapable de demander à être soigné, c’est à cause de sa maladie 37. »
Il résulte par ailleurs des réflexions et jurisprudences des organes européens
que la durée de l’hospitalisation devrait être déterminée à l’avance, ou que la
décision d’hospitalisation devrait faire l’objet de révisions régulières. Dans
plusieurs États, des dispositions imposent un contrôle périodique de l’état de
chaque malade et obligent à libérer ceux qu’il apparaît souhaitable de faire sortir
après ce contrôle. Les anciennes législations obligeaient les hôpitaux à rendre
compte de l’état des malades, parfois de façon périodique, à des commissions de
visiteurs, ou sous forme de rapports écrits. Au XIXe siècle, et jusqu’à une époque
encore récente, les rapports, qui ne variaient guère, étaient une simple formalité
sans grande utilité, car les internés étaient soignés comme des malades

35. Recommandation 818 sur la situation des malades mentaux, op. cit.
36. Conseil de l’Europe, Bulletin d’information sur les activités juridiques, juin 1980, n° 7,
p. 24.
37. Rapport sur la situation des malades mentaux, op. cit., p. 9 10.
L’apport des principes du droit international 217

chroniques à qui on n’administrait que des soins asilaires. Au cours de ces


dernières années, les législateurs nationaux se sont de nouveau penchés sur le
problème de la révision de l’internement. La situation a évolué, et la population
des hôpitaux psychiatriques a diminué grâce à de meilleures techniques
d’accueil et de traitement, même si, sous bien des aspects, tout cela demeure très
insuffisant et très archaïque. Le contrôle périodique est néanmoins devenu plus
efficace.
Les efforts faits pour instituer un contrôle périodique ont été stimulés
lorsque l’assemblée générale des Nations unies a adopté la Déclaration des droits
du déficient mental. Celle-ci préconise, face à la possibilité légale de limitation ou
de suppression des droits du malade mental, l’aménagement d’une procédure le
protégeant contre toute forme d’abus. En outre, « cette procédure devra être fondée sur
une évaluation, par des experts qualifiés, de ces capacités sociales. Cette limitation ou
suppression des droits sera soumise à des révisions périodiques et préservera un droit
d’appel à des instances supérieures 38. » Le contrôle périodique pratiqué le plus
couramment est celui qui accompagne la prolongation des décisions de place-
ment. Lorsque la décision initiale de placement est prise pour trois ou six mois,
un nouvel examen clinique et un rapport à l’autorité judiciaire sont exigés à
l’issue de ce délai. Par la suite, l’examen clinique et le rapport sont encore exigés
pour chaque période de renouvellement, généralement à intervalles de deux ans
pour les malades chroniques en régime de placement d’office. Les dispositions
les plus efficaces exigent expressément que l’examen clinique soient effectués
par le médecin chargé du patient et qu’on ne se contente pas d’une simple
demande de renouvellement signée par le directeur de l’hôpital. Toutefois,
aucune loi n’exige formellement que le contrôle périodique ou l’examen de
renouvellement de la demande de placement soit effectué par des psychiatres
indépendants ne faisant pas partie du personnel de l’hôpital.
De son côté, la jurisprudence de la Commission européenne des droits de
l’homme relative à l’internement des malades mentaux ne protège pas suffi-
samment les personnes intéressées. En fait, la Commission européenne des
droits de l’homme n’a examiné que le respect de la procédure prescrite par la
législation nationale, qui, dans la plupart des cas, manque de précision. Au lieu
d’étudier son contenu, elle n’a contrôlé que la forme et non pas le fond. De
surcroît, pour ce qui concerne la durée de l’internement, la Commission
européenne des droits de l’homme a déclaré qu’elle considérait comme normal
l’internement pour une période indéterminée, sous réserve toutefois que le
malade puisse demander à intervalles raisonnables que l’on réexamine son cas. Or,
il est douteux qu’un internement pour une période indéterminée ait des effets
psychologiques positifs sur le malade 39.
Le droit au traitement
Le droit au traitement ou aux soins médicaux figure dans plusieurs instru-
ments internationaux, notamment dans la Déclaration universelle des droits de

38. Résolution 2856 (XXVI), article 7, op. cit.


39. Rapport sur la situation des malades mentaux, op. cit., p. 11.
218 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

l’homme 40, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et


culturels 41, la Charte sociale européenne 42.
Il est également consacré par des déclarations concernant les droits de
certaines personnes désavantagées 43. Ce droit au traitement s’applique dans le
cadre de l’obligation générale faite aux États d’assurer la protection de la santé
de leur peuple. Le préambule de la constitution de l’Organisation mondiale de
la santé le formule ainsi : « La possession du meilleur état de santé qu’il est capable
d’atteindre constitue l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que
soient sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale 44. »
Le droit au traitement est également reconnu aux aliénés en prison. D’après la
résolution 73 (5) du Conseil de l’Europe sur l’ensemble des règles minima pour
le traitement des détenus, qui reprend le texte des Nations unies, les établisse-
ments psychiatriques doivent assurer le traitement psychiatrique des détenus
qui nécessitent un tel traitement. Celui-ci peut continuer, même après la libéra-
tion. S’il faut admettre que, dans les locaux pénitentiaires, les exigences de
sécurité l’emportent sur toute autre considération, néanmoins, les droits fonda-
mentaux de l’être humain s’appliquent tout autant à la population pénitentiaire
qu’aux malades internés dans des hôpitaux psychiatriques. Les délinquants
malades mentaux ne doivent pas être les victimes d’une discrimination.
Le droit au traitement est difficile à faire respecter car son application n’est
pas automatique. Dans chaque cas particulier, il convient de s’interroger sur sa
nécessité. Si le droit au traitement n’est pas respecté, la sanction logique est la
libération du malade prononcée par un tribunal ; solution juridique qui a un
effet clinique inverse pour le sujet qui désire se faire soigner. Et si le malade est
censé être dangereux, tout tribunal répugnera à le faire sortir car, malgré l’inadé-
quation du traitement prodigué, la protection de la société n’en demeurera pas
moins un motif légitime de contrainte.
Le droit de refuser le traitement intervient dans l’obligation d’obtenir le consen-
tement du malade pour certaines procédures thérapeutiques. Ce droit pose un
dilemme aux thérapeutes : d’une part, ils souhaitent que tous les malades soient
traités comme des volontaires, mais, d’autre part, ils tiennent à ce que leurs
prescriptions soient exécutées dans l’intérêt des malades. Le médecin risque de
faire pression sur le sujet et d’imposer son traitement si le malade soulève une
objection qui lui paraît déraisonnable. Ce genre de situation est d’autant plus
fréquent que le malade et la famille remercient souvent le clinicien d’avoir fait
preuve d’autorité. Dans le domaine de la psychiatrie, les moyens d’imposer un

40. Résolution 217 A (III), op. cit., article 25.


41. Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, résolution 2200 A
(XXI), 16 décembre 1966, article 12, dans Recueil d’instruments internationaux des Nations
unies, New York, 1967, p. 8 16.
42. Charte sociale européenne, 18 octobre 1961, art. 13, dans Nations unies, recueil des traités,
volume 529, p. 89.
43. Déclaration des droits de l’enfant, AG, résolution 1386 (XIV), op. cit., principe 5 ;
Déclaration des droits du déficient mental, résolution 2856 (XXVI), op. cit., article 2 ;
Déclaration des droits des personnes handicapées, résolution 3447 (XXX), op. cit., article 6.
44. Constitution de l’OMS, adoptée en 1946.
L’apport des principes du droit international 219

traitement au malade sont plus coercitifs que dans les autres domaines de la
médecine. La plupart des législations régissant le placement non volontaire
comportent, on l’a vu, le droit d’imposer le traitement. D’après ces textes, le
malade est interné afin d’être soigné. Le malade qui est incapable de prendre une
décision raisonnée reçoit de l’autorité judiciaire l’ordre de subir un traitement
que l’hôpital est chargé d’exécuter. Bien que le traitement obligatoire soit juridi-
quement fondé, le consentement du malade ou de ses représentants légaux est
souvent requis pour certaines thérapies, l’électrochoc ou la psychochirurgie par
exemple. Néanmoins, le 9 mars 2000, le comité des ministres du Conseil de
l’Europe a rendu public un Livre blanc sur la protection des droits de l’homme et
de la dignité des personnes atteintes de troubles mentaux, en particulier des
malades placés comme patients involontaires dans un établissement psychia-
trique. Ce texte fait le point sur les dispositions et les idées retenues par les
experts du groupe de travail Psychiatrie et droits de l’homme en vue de l’élabora-
tion prochaine d’une recommandation spécifique du Comité des ministres, qui
doit compléter celle de 1983, R (83) 2. Parmi ces propositions figure la nécessité
de dissocier la procédure d’hospitalisation sans consentement, de celle d’admi-
nistration de traitements involontaires ; en effet l’hospitalisation sans consente-
ment ne doit pas dispenser de la recherche du consentement du patient aux soins.
Peut-on par ailleurs forcer les malades mentaux admis volontairement à
accepter le traitement ? Logiquement, ils devraient pouvoir le refuser, puisqu’ils
peuvent quitter l’hôpital à tout moment. Pour rendre le traitement obligatoire,
l’hôpital doit faire passer le malade sous le régime de l’internement, et dans de
nombreux pays, cette modification n’est possible que si l’hôpital prouve que le
malade serait dangereux pour lui-même ou pour autrui s’il était libéré. Ainsi, le
refus du traitement proposé ne peut justifier une modification du régime de
placement.
Le problème du refus du traitement psychiatrique a souvent été soulevé à
propos des délinquants malades mentaux. Cette question a été examinée dans
certains pays européens et des objections ont été formulées à l’encontre de l’uti-
lisation de thérapies coercitives.
Le droit à l’information
Il tend également à être de plus en plus affirmé. La combinaison des dispo-
sitions des article 12 du pacte de l’ONU relatif aux droits économiques, sociaux et
culturels reconnaissant un droit à la santé, et 19 du pacte relatif aux droits civils
et politiques affirmant le droit de toute personne de recevoir des informations
permet d’établir un fondement au droit à l’information du malade.
Au niveau régional européen, le Conseil de l’Europe ainsi que le Comité
hospitalier de la Communauté européenne ont adopté certaines dispositions
confirmant le droit à l’information du malade. Les principes dégagés s’inscri-
vent essentiellement dans la perspective de soins dispensés au sein d’unités
hospitalières, car la nature contractuelle de la relation malade/médecin devrait,
normalement, dicter une obligation d’information plus rigoureuse à la charge
du médecin, tant au moment de la formation du contrat que pendant son exécu-
tion. En fait, le problème est fort complexe ; comme le fait remarquer le doyen
220 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Jean-Maire Auby 45 : « Ce problème a donné lieu à de vives discussions doctrinales


concernant essentiellement la question de la vérité due au malade. Certains juristes…
estiment que le médecin ne doit rien cacher au malade ni sur son état, ni sur les risques
d’un acte médical. Ils accusent d’impérialisme ou de paternalisme ceux des médecins qui
estiment, dans l’intérêt du malade, qu’il ne convient pas de donner à celui-ci des infor-
mations absolument complètes. » Pourtant, dans certains pays comme les États-
Unis, l’exercice du droit à l’information revêt un caractère quasi inconditionnel,
comme en témoigne la déclaration de l’American Hospital Association sur les
droits de l’homme malade du 17 novembre 1972 : « Le malade a le droit de recevoir
de son médecin les informations qui lui permettront d’accepter en connaissance de cause
toute intervention et/ou traitement. Dans le cas d’urgence, des explications précises
devraient lui être fournies sur l’intervention et/ou le traitement, les risques encourus et
la durée probable de l’incapacité. Lorsque plusieurs méthodes de traitement sont
possibles, le malade doit en être informé et les renseignements qu’il demande à ce sujet
doivent lui être donnés. Le malade a également le droit de connaître le nom du médecin
chargé de l’intervention et/ou du traitement 46. » Il en va de même, par exemple, dans
certains cantons suisses, notamment dans le canton de Vaud. En France, l’article
35 du nouveau code de déontologie 47 ne reconnaît toujours pas un caractère
absolu au droit à l’information lorsqu’il déclare : « Toutefois, dans l’intérêt du
malade et pour des raisons légitimes que le médecin apprécie en conscience, un malade
peut être laissé dans l’ignorance d’un diagnostic ou d’un pronostic grave, sauf dans les
cas où l’affection dont il est atteint expose les tiers à un risque de contamination. Un
pronostic fatal ne doit être révélé qu’avec circonspection, mais les proches doivent en être
prévenus, sauf exception ou si le malade a préalablement interdit cette révélation ou
désigné des tiers auxquels elle doit être faite. » Le droit à l’information doit effecti-
vement être nuancé. La vérité peut être mesurée car le droit d’être informé
dépend de la capacité de compréhension par le patient, a fortiori par le malade
mental. La Charte du malade usager de l’hôpital, adoptée par le Comité hospitalier
de la Communauté économique européenne, affirme le droit à l’information
pour le malade, mais elle précise également que « c’est l’intérêt du malade qui doit
être déterminant pour l’information à lui donner 48 ». Face à la problématique
soulevée par ces dispositions, d’autres textes européens tentent de se situer dans
une optique plus extensive. Ainsi, une recommandation du Conseil de l’Europe
souligne : « Le droit des malades à la dignité et à l’intégrité, ainsi qu’à l’information et
à des soins appropriés, doit être défini avec précision et accordé à tous 49. »
Le droit à l’information du malade doit contenir des indications relatives au
personnel et aux conditions d’hospitalisation. Ce droit implique : « Pour le
malade, le droit de recevoir des médecins et du personnel qualifié des informations

45. J. M. Auby, Droit de la santé, Paris, PUF, Theurin, 1981, p. 324 2.


46. Texte annexé au Rapport sur les droits des malades et des mourants, assemblée parlemen
taire du Conseil de l’Europe, 26 janvier 1976, Doc. 3699, p. 33.
47. Décret n° 95 1000 du 6 septembre 1995, portant code de déontologie médicale, Journal
officiel, Lois et décrets, 8 septembre 1995, p. 13305 13310.
48. Op. cit., articles 4 et 5.
49. Recommandation 779 relative aux droits des malades et des mourants, Assemblée parle
mentaire du Conseil de l’Europe, 29 janvier 1976.
L’apport des principes du droit international 221

adéquates sur son propre état ; le droit de faire donner à sa famille les informations néces-
saires ; le droit de faire donner à ses médecins traitants par le corps médical hospitalier,
dans les plus brefs délais, tout au long de l’hospitalisation aussi bien qu’après, commu-
nication du dossier médical 50. » L’information peut être assurée par la distribution
d’une brochure d’accueil donnant au malade d’utiles renseignements sur la vie
à l’hôpital. L’article 10 de la Convention des droits de l’homme et de la bio-
médecine garantit par ailleurs à toute personne le droit de connaître toute informa-
tion recueillie sur sa santé. Et l’article 5 de la même Convention stipule « qu’une
intervention dans le domaine de la santé ne peut être effectuée qu’après que la personne
concernée y a donné son consentement libre et éclairé […]. La personne concernée peut
à tout moment librement retirer son consentement », ce qui implique :
– la participation active des patients aux soins, soit individuellement, soit
organisés en association ;
– l’information du patient et son consentement à toute intervention ;
– le droit à l’accès au dossier médical.
En matière de droits des patients, la politique du Conseil de l’Europe ressort
ainsi d’une multitude de textes, conventions, accords et recommandations,
relevant, pour l’essentiel, de quatre grands principes :
– droit à ne pas être soumis à une discrimination ;
– droit à des soins de santé appropriés ;
– droit à l’information pour assurer un consentement libre et informé ;
– droit à la confidentialité 51.
La confirmation des droits de l’interné doit être étendue aux droits durant le
traitement.
Les droits durant le traitement
En matière de droits des malades, le problème le plus fréquent est l’absence de
protection contre l’exploitation des malades dans les hôpitaux. Cette protection est
pourtant recommandée par la Déclaration des droits du déficient mental : « Le
déficient mental doit être protégé contre toute exploitation 52. » Toutefois, cette protection
pose des difficultés quant à sa mise en œuvre lorsque l’hôpital prétend que le
travail, y compris le nettoyage des salles et le lavage des vêtements et de la literie,
fait partie du traitement et de la réadaptation du malade.
La plupart des législations s’orientent cependant vers la sauvegarde des
droits des malades mentaux. Cette tendance illustre le mouvement en faveur des
droits civils : le déficient mental est toujours titulaire des droits civils et
politiques ; il bénéficie toujours d’une présomption de capacité juridique,
comme tout autre citoyen : « Le handicapé a les mêmes droits civils et politiques que
les autres êtres humains 53. »

50. Rapport sur les droits des malades et des mourants, op. cit., p. 11.
51. Sur le sujet, voir notamment, H. Scicluna, « Droits des patients dans les textes du
Conseil de l’Europe », dans La Situation juridique des patients, n° spécial, Les Petites Affiches,
21 mai 1997, p. 31 32.
52. Résolution 2856 (XXVI), op. cit., article 6.
53. Résolution 3447 (XXX), op. cit., article 4.
222 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Dans le domaine de la santé mentale, cette notion revêt actuellement une


grande importance pratique, car un bon nombre de malades pris en charge
vivent dans la collectivité. Du point de vue de la réadaptation sociale, il est
souhaitable qu’ils conservent leur capacité juridique. Ceci s’applique aux droits
civils classiques, comme le droit de vote. En effet, dans la plupart des pays, le
droit de vote pour les arriérés mentaux est une question passée sous silence.
Pourtant, les malades mentaux capables de comprendre la signification d’une
élection devraient jouir du droit de vote et être inscrits sur les listes électorales.
Les organes de bien-être mental pourraient être habilités à décider des
personnes qui sont dans l’incapacité de voter. Pour que le droit de vote puisse
être exercé, il faut assister les malades, les aider pour l’inscription, les aider à
lire, à écrire, et il faut les informer des intérêts en jeu et sur les candidats. Aussi,
la recommandation 818 du Conseil de l’Europe invite-t-elle les États : « V. À
mettre en application le droit de vote pour ceux des malades mentaux qui comprennent
la signification d’un vote et à prendre les mesures nécessaires pour leur faciliter l’exer-
cice de ce droit, en veillant à ce qu’ils soient tenus au courant des affaires publiques, en
les informant des formalités à remplir (délais, inscription sur les listes électorales, etc.)
et en offrant toute l’aide matérielle requise à ceux d’entre eux qui souffrent d’un
handicap physique, les malades frappés d’interdiction de voter devant disposer d’un
droit de recours. »
D’autres droits sont également concernés : le permis de conduire, les autori-
sations et permis professionnels, le mariage, le divorce, la garde des enfants ou
encore la gestion du patrimoine. En effet, l’internement s’accompagne parfois
pour le malade d’une incapacité juridique à gérer son patrimoine. La question
est de savoir si un malade mental est capable ou non de s’occuper de ses propres
affaires. Dans ce cas, c’est le juge qui est confronté au conflit entre l’intérêt
général et les intérêts du patient. Les expériences médicales confirment qu’à
l’exception des instants de délire, beaucoup de malades sont lucides et peuvent
prendre des décisions quant à leurs propres affaires. Dans ces conditions, le juge
devrait, en ce qui concerne la responsabilité civile, limiter la mesure à certaines
périodes de la vie du sujet souffrant de troubles mentaux. Lorsque les biens du
malade qui se trouvent à l’extérieur de l’établissement psychiatrique peuvent
être placés sous tutelle, la mesure doit s’accompagner de sérieuses garanties et
l’exercice de la gestion du patrimoine du malade par le tuteur doit faire l’objet
de contrôles judiciaires.
La situation des droits du déficient mental est ainsi particulière : il est
toujours titulaire des droits civils et politiques comme les autres citoyens, mais
l’exercice de ces droits se trouve limité. Or, les déclarations de l’Organisation des
Nations unies manquent parfois de précision.
La Déclaration des droits des personnes handicapées, après avoir posé le
principe selon lequel le handicapé jouit des droits civils et politiques, se rétracte
en prévoyant la possibilité d’une limitation ou d’une suppression de ces droits
(art. 4). Cette disposition se retrouve dans la Déclaration des droits du déficient
mental qui affirme : « Si, en raison de la gravité de leur handicap, certains déficients
mentaux ne sont pas capables d’exercer effectivement l’ensemble de leurs droits, ou si
une limitation de ces droits ou même leur suppression se révèle nécessaire, la procédure
L’apport des principes du droit international 223

utilisée aux fins de cette limitation ou de cette suppression doit préserver légalement le
déficient mental contre toute forme d’abus. » En outre, la limitation de l’exercice des
droits du déficient mental ne devrait pas être présumée. Elle devrait faire l’objet
d’une analyse cas par cas. C’est cette idée qui a incité l’assemblée parlementaire
du Conseil de l’Europe à inviter les États (recommandation 818, 1977) : « IV. À
modifier les règles concernant la capacité civile appliquée aux malades mentaux afin que
l’hospitalisation ne frappe pas automatiquement les intéressés d’incapacité juridique,
créant ainsi des difficultés en matière de droits de propriété et autres droits écono-
miques. » Cette approche des droits du déficient mental conforte l’idée selon
laquelle les restrictions apportées à l’exercice des droits du malade mental ont
un caractère d’exception. Toute limitation à l’exercice de ces droits doit être justi-
fiée par l’état du malade et doit être limitée dans le temps et contrôlée. Quant au
personnel de santé mentale, il doit collaborer avec les malades en vue de
préserver leurs droits. Ainsi, s’agissant des patients atteints de maladie mentale,
l’Association médicale mondiale (AMM) a posé des principes d’éthique devant
régir la relation médecin/patient (Bali, 1995) : « La relation thérapeutique doit être
fondée sur la confiance ; il ne sera administré de traitement contre la volonté d’un
patient que si celui-ci se trouve dans un état grave et que s’il constitue une menace pour
lui-même ou pour autrui 54. »
Mais, l’affirmation de ces droits risque de demeurer lettre morte si des
mécanismes de contrôle efficace ne sont pas prévus. Le contrôle peut être assuré
par des commissions ou des tribunaux indépendants. C’est en ce sens que s’est
prononcée la recommandation 818 qui invite les États : « II. À créer des commis-
sions ou des tribunaux indépendants de bien-être mental, chargés de protéger les
patients. » Les comités de visiteurs, commissions de contrôle et commissions d’aliéna-
tion mentale permettent d’assurer une surveillance du fonctionnement des
hôpitaux psychiatriques. Ces organes comprennent généralement des citoyens
qui ont la charge de visiter les hôpitaux, d’écouter les plaintes des malades, de
formuler des recommandations aux établissements et aux pouvoirs publics dans
le but d’améliorer la situation de la population des asiles. Ce genre d’activité se
rencontre en Australie, en Égypte, en Inde, en Norvège, en Suisse, en France. Elle
gagnerait à se généraliser davantage. Mais il faut surtout reconnaître au patient
le droit d’être entendu. La protection des droits du malade exige en effet plus que
l’adoption d’un texte. Cette idée a été reprise par le Conseil de l’Europe qui
propose aux États membres : « III. De faire en sorte que les décisions judiciaires ne
soient plus prises uniquement sur la base de rapports médicaux, mais que l’on donne au
patient, comme à toute autre personne, le droit de se faire entendre et que dans les affaires
où un délit aurait été commis un avocat soit présent pendant toute la durée du procès. »
L’article 9 § 4 du pacte de New York, relatif aux droits civils et politiques,
garantit ainsi un droit de recours à toute personne détenue, et l’article 5 § 4 de
la Convention européenne des droits de l’homme garantit à l’aliéné interné le
droit de saisir un tribunal pour qu’il statue, à bref délai, sur la légalité de sa

54. Sur ce sujet, voir notamment C. Byk, « De l’éthique médicale à la bioéthique : le rôle
des organisations non gouvernementales », dans La Situation juridique des patients,
n° spécial, Les Petites Affiches, 21 mai 1997, p. 33 36.
224 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

détention et ordonne sa libération si l’internement n’apparaît pas légal. La


Convention européenne des droits de l’homme comprend ainsi plusieurs dispo-
sitions applicables au traitement des malades mentaux, dispositions que nous
allons maintenant examiner.

Les apports spécifiques de la Convention européenne des droits de l’homme

La Convention intéresse le domaine de la détention, de l’obligation de soins


et de la protection des personnes atteintes de troubles mentaux, dans ses articles
3, 4, 5, 6, 8, 10 et 13. Au titre de l’article 5, la Convention garantit contre l’abus et
l’arbitraire, et assure la régularité de la procédure d’internement (art. 5 § 1 e).
Elle garantit en outre le droit à l’information (art. 5 § 2) et le droit de recours
(art. 5 § 4). Au titre de l’article 6, elle garantit l’accès à un tribunal afin de faire
entendre équitablement sa cause, dans le cas d’une contestation relative à un
droit civil ou une accusation au pénal. Cette disposition générale s’applique
également aux droits particuliers du malade mental, interné ou non, notamment
en ce qui concerne le contentieux de la réparation pécuniaire du dommage
éventuellement subi. L’article 3 protège contre tout traitement inhumain ou
dégradant ; il concerne aussi bien le malade mental que la personne saine
d’esprit. L’article 8 préserve la correspondance, le domicile, la vie familiale et
privée des personnes, de toute ingérence injustifiée des organes des États
contractants. Il protège également contre tout traitement forcé que ne comman-
derait pas la protection de la santé, la contrainte devant répondre ici au principe
de proportionnalité. L’article 10 confirme le droit d’expression et d’opinion, y
compris pour la personne internée. Quant à l’article 13, il consacre un droit de
recours général contre toute violation de la Convention. Même si, parfois,
certaines restrictions peuvent y être apportées, elles doivent elles-mêmes
répondre au principe de proportionnalité.

La définition de l’aliénation et de la légalité de la détention

Les arrêts rendus par la Cour européenne des droits de l’homme l’ont ainsi
amenée à se prononcer sur la définition juridique du terme aliéné, sur les condi-
tions minimales pour qu’une hospitalisation non volontaire soit « régulière et
ordonnée selon les voies légales », sur les dispositions juridiques nécessaires pour
un droit de recours conforme à la Convention, sur les droits d’une personne
hospitalisée, ainsi que sur la nature de certains soins psychiatriques. Ajoutons
une précision à propos de certains termes employés par le texte de la
Convention et par la Cour : « détention » est à comprendre comme privation de
liberté sans juger du motif et de la forme de cette privation, ce qui englobe bien
le traitement obligatoire, avec ou sans hospitalisation, dans un service fermé ou
non. Les termes « arrestation » et « accusation » de l’article 5 § 2 ont, eux, une
connotation pénale nette. La Cour a cependant estimé que, l’article 5 formant un
tout, l’article 5 § 2 devait aussi s’appliquer en cas de détention d’aliéné. Quant au
L’apport des principes du droit international 225

terme « aliéné », si l’on peut le juger archaïque, il a eu ses lettres de noblesse, ne


serait-ce que lors de la discussion de la loi française de 1838. Il présente l’avan-
tage d’insister sur la gravité et la nature particulière des troubles mentaux à
prendre en considération. C’est ainsi qu’on a pu soutenir que pour légitimer
l’internement, les troubles mentaux doivent aliéner la personne au point de la
rendre dangereuse pour l’ordre public ou les personnes 55. La Commission et la
Cour continuent, quant à elles, à utiliser le terme aliéné, lorsqu’elles jugent, à la
lumière de la Convention, les affaires qui leur sont soumises. Mais elles utilisent
par ailleurs, les expressions maladie mentale ou troubles psychiques. Il est certain
que le mot aliéné sonne comme un anachronisme. Et c’est à juste titre qu’il a été
remplacé dans la recommandation R (83) 2 du comité des ministres du Conseil
de l’Europe par « personnes atteintes de troubles mentaux », dès lors que ne sont
plus seulement en cause les personnes pénalement irresponsables du fait de leur
état de démence, mais tout malade mental relevant d’une intervention sans son
consentement. L’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, dans sa
recommandation 818, utilise l’expression « malades mentaux ».
La Cour européenne des droits de l’homme, lors de l’affaire Winterwerp, sur
laquelle nous reviendrons, a tenté de cerner la notion d’aliéné en précisant qu’il
n’y a pas de définition, ni d’interprétation définitive de l’aliénation mentale. Elle
stipule que « son sens ne cesse d’évoluer avec le progrès de la recherche psychiatrique,
la souplesse croissante du traitement et les changements d’attitude de la communauté
envers les maladies mentales, notamment dans la mesure où se répand une plus grande
compréhension des problèmes des patients 56. » Il y a donc, pour l’appréciation
juridique de la maladie mentale, deux critères importants : les conceptions
psychiatriques et l’attitude, la compréhension de la communauté à l’égard des
troubles psychiques. En 1977, l’assemblée parlementaire n’a pas voulu donner
de définition de la maladie mentale en constatant que « les critères changent d’une
époque à l’autre, et d’un lieu à un autre et que le rythme du travail, le stress et la struc-
ture sociologique de la vie moderne ont créé des troubles psychiques d’un genre
nouveau. » Dans son article 2, la recommandation R (83) 2 du comité des
ministres se réfère cependant à la science médicale : « Les psychiatres et les autres
médecins doivent se conformer aux données de la science médicale lorsqu’ils ont à déter-
miner si une personne est atteinte d’un trouble mental nécessitant le placement. » Mais
la Commission et la Cour ont surtout prévu ce qui ne pouvait pas rentrer sous
le terme aliéné, à savoir qu’« on ne saurait considérer que l’alinéa e) de l’article 5 § 1
autorise à détenir quelqu’un du seul fait que ses idées ou son comportement s’écartent
des normes prédominant dans une société donnée 57 ». Il faut souligner aussi que dans
le texte de la Convention, les toxicomanies et l’éthylisme sont séparés de l’alié-
nation mentale et peuvent justifier d’une détention du fait de la dépendance aux
drogues. À notre connaissance, il n’y a pas eu d’affaire traitée par les organes de
la Convention pour violation de l’article 5 § 1 e) dans ce cadre. Par ailleurs, la
recommandation 818 du Conseil de l’Europe dans son article 9 prévoit que « les

55. Cour d’appel de Bordeaux, René Chauffour, 2 mars 1987.


56. Arrêt Winterwerp contre Pays Bas du 24 octobre 1979, p. 16, § 37.
57. Ibid.
226 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

anomalies de comportement relevant de la morale et de la foi ne sont pas en elles-mêmes


assimilables aux maladies mentales. » Aux mêmes fins, le comité des ministres dans
l’article 2 de la recommandation R (83) 2 poursuivait : « Les difficultés d’adapta-
tion aux valeurs morales, sociales, politiques ou autres, ne doivent pas être considérées,
en elles-mêmes, comme un trouble mental. »

Critères nécessaires à une hospitalisation involontaire

La Commission et la Cour adoptent l’opinion selon laquelle « l’on ne saurait


interner quelqu’un comme aliéné sans des preuves médicales révélant chez lui un état
mental propre à justifier une hospitalisation forcée ». La Cour précise que pour priver
quelqu’un de sa liberté, « on doit, sauf dans les cas d’urgence, avoir établi son aliéna-
tion de manière probante […] par une expertise médicale objective. En outre, le trouble
doit revêtir un caractère ou une ampleur légitimant l’internement. Qui plus est, ce
dernier ne peut se prolonger valablement sans la persistance de pareil trouble 58 ». La
jurisprudence européenne retient donc comme critères à une admission forcée
l’existence de troubles mentaux « d’un caractère ou d’une ampleur tels qu’ils légiti-
ment la privation de liberté », voire l’existence d’une dangerosité présumée.

Conditions minimales à l’hospitalisation psychiatrique involontaire

La portée de l’article 5 § 1 e) est d’assurer à toute personne atteinte de


troubles psychiques et hospitalisée sous contrainte, qu’elle le soit « régulièrement
et selon les voies légales » en vigueur dans son pays, à condition que la loi natio-
nale soit conforme à la Convention. Le respect des voies légales est une exigence
générale, énoncée en tête de l’article 5 § 1 et applicable à toute privation de
liberté. La régularité de la détention est en revanche une condition énoncée
séparément pour chaque rubrique, sauf pour la détention préventive, prévue
par l’alinéa c). La jurisprudence de la Commission et de la Cour a constaté un
chevauchement entre la régularité de la privation de liberté et le respect des
voies légales 59. Les deux conditions forment un tout, dont le but est d’assurer le
droit à la liberté dans une société démocratique en empêchant les détentions
arbitraires. La régularité de l’hospitalisation involontaire implique des condi-
tions minimales dégagées par la Cour lors de l’affaire Winterwerp. Ainsi, le
respect des voies légales porte sur la procédure suivie dans chaque cas, telle
qu’elle est prévue par la loi nationale.

La régularité

En ce sens, la Commission et la Cour européenne des droits de l’homme ont


énoncé, lors de l’examen de l’affaire Winterwerp, les conditions minimales pour

58. Ibid.
59. Ibid., p. 17, § 39.
L’apport des principes du droit international 227

la régularité de la privation de liberté d’une personne atteinte de troubles


mentaux : l’état d’aliénation du malade doit être établi de manière probante, à
l’aide d’une expertise médicale objective, devant l’autorité compétente. Cette
autorité, en fonction du système suivi par la législation nationale, peut être un
tribunal, une autorité administrative ou une instance médicale. L’expression
« expertise médicale » peut être comprise comme un examen pratiqué par un
médecin spécialiste. Toutefois, ce n’est pas le sens que lui a accordé la Cour dans
des arrêts ultérieurs, notamment lors de l’affaire Wassink, où elle considère
qu’un médecin non spécialiste a tout à fait la compétence exigée pour cette
expertise. L’expression « expertise objective » contient essentiellement l’idée que
le certificat attestant de la nécessité d’une détention en vue de traitement, doit
être détaillé, motivé et contenir les éléments propres à prouver cette nécessité.
Rappelons que pour la Cour, l’existence d’un trouble mental n’est pas suffisant
pour autoriser la privation de liberté. Il est nécessaire que ce trouble revête un
caractère et une ampleur tels que l’hospitalisation soit la seule possibilité de
traitement ou de protection de la personne et de la collectivité. Elle a en outre
envisagé l’éventualité que l’urgence ne permette pas de suivre les procédures
prévues par la loi qui seules garantissent les exigences de la Convention. Dans
certains cas, vu la rapidité nécessaire en raison notamment d’une dangerosité
supposée imminente, les impératifs de la protection du public prévalent sur la
liberté individuelle et des mesures d’urgence peuvent être prises par une
autorité autre que celle qui est normalement compétente, sur la base d’un
examen sommaire, voire sans aucun avis médical.

Le droit de recours et le contrôle d’une hospitalisation involontaire

L’apport de la Convention se fait surtout sentir dans le droit de recours offert à


la personne hospitalisée contre son gré pour contester son hospitalisation. La Cour
insiste sur la nécessité de voies judiciaires de recours et de contrôle périodique. Le
contrôle judiciaire doit porter à la fois sur les faits qui motivent l’hospitalisation et
sur la procédure qui y conduit. Ce contrôle doit être de nature judiciaire, au sens
propre du terme, c’est-à-dire offrir les garanties de procédure et d’indépendance. Il
est notamment impératif que le patient soit entendu et qu’il puisse se défendre lui-
même, ou par l’intermédiaire d’un représentant qui ait connaissance de l’ensemble
du dossier. Enfin, un certain nombre d’affaires ont porté sur la durée de la procé-
dure, que la Cour, comme le comité des ministres du Conseil de l’Europe, ont jugée
trop longue dans des affaires mettant en cause la France.
Nous l’avons vu, le contrôle juridictionnel de toute détention est prévu au
paragraphe 4 de l’article 5 de la Convention européenne des droits de l’homme.
Cet article correspond en termes presque identiques à ceux d’autres textes inter-
nationaux relatifs aux droits de l’homme. Nous citerons par exemple l’article 8
de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Toute personne a le droit à
un recours effectif devant les juridictions nationales compétentes contre les actes violant
les droits fondamentaux qui lui sont reconnus par la Constitution ou par la loi. » La
particularité de la Convention est que ce paragraphe 4 concerne toute personne
228 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

visée par le paragraphe 1 de l’article 5, à savoir aussi bien les personnes en état
d’arrestation ou en détention pour actes délictueux que toute personne privée
de sa liberté dans une visée socio-médicale, c’est-à-dire, pour reprendre les
termes de l’alinéa e) de l’article 5 § 1, les aliénés, les toxicomanes et alcooliques,
les vagabonds et les patients contagieux. Si le droit de faire appel en contestant
une décision administrative ou judiciaire apparaît, du moins dans les pays
d’esprit démocratique et au pouvoir judiciaire indépendant, comme un droit
intangible et pour ainsi dire naturel, il est d’autant plus étonnant que la Cour
européenne des droits de l’homme ait pu constater autant de violations dans les
affaires portant sur des hospitalisations involontaires. La violation de l’article 5
§ 4 a été alléguée dans de nombreuses requêtes, de façon isolée ou, le plus
souvent, associée aux autres paragraphes de l’article 5. La Cour a conclu à cette
violation à propos d’une dizaine d’affaires et le comité des ministres du Conseil
de l’Europe a établi cette violation en adoptant les rapports de la Commission
européenne dans cinq affaires mettant en cause la France 60. Ceci est significatif ;
car, si toutes les législations internes, prévoient en Europe, des voies de recours
ou des procédures de contrôle, leur application manque de rigueur et ne
respecte pas les garanties exigées par la Convention européenne des droits de
l’homme. Les organes de la Commission ont dû rappeler que le droit de contrôle
devant un tribunal suivant une procédure rapide est un droit très important
pour une personne privée de sa liberté qui doit être soumise à un traitement, et
que cette voie de recours doit être connue, d’accès facile, simple dans ses
démarches et d’application effective, d’autant qu’il s’agit de personnes souffrant
de troubles mentaux et ayant du mal à se lancer dans une procédure judiciaire :
« Il est essentiel que dans une détention psychiatrique, il y ait un contrôle extérieur et
indépendant, à savoir que la procédure suivie et les motifs de la détention soient
examinés et contrôlés par un tribunal 61. »
Le patient hospitalisé sans son consentement a le droit au contrôle selon
l’article 5 § 4, dans trois circonstances particulières :
– quand la décision initiale a été prise par une autorité administrative ;
– sous forme de contrôle périodique et à des intervalles réguliers et raison-
nables, en cours d’hospitalisation ;
– à tout moment de l’hospitalisation, si un contrôle périodique et à intervalles
réguliers n’est pas prévu par la loi.
Le droit de recours découle d’une série de textes à vocation universelle ou
régionale. Le principe fondamental figure dans la Déclaration universelle des
droits de l’homme : « Toute personne a droit, en pleine égalité, à ce que sa cause soit
entendue équitablement et publiquement par un tribunal indépendant et impartial, qui
décidera, soit de ses droits et obligations, soit du bien-fondé de toute accusation en
matière pénale dirigée contre elle » (art. 10). On retrouve, ici, presque mot pour mot,
la formulation de l’article 6 § 1 de la Convention, bien que la Commission

60. Affaires Benazet c/France, G., A. G. et C. J. c/France, G. et M. L. c/France, J. C. C.


c/France, Delbec c. France, voir infra.
61. Rapport de la Commission, Wassink c/Pays Bas, requête n° 6301, ECHR, série B, n° 31,
p. 75, 1978 1981.
L’apport des principes du droit international 229

européenne considère que cette disposition ne s’applique pas au contentieux de


l’internement psychiatrique, mais seulement aux droits civils de l’interné ou à
toute accusation pénale dont il serait par ailleurs l’objet 62. De son côté, le Pacte
international relatif aux droits civils et politiques prévoit que : « Tout individu a
droit à la liberté et à la sécurité de sa personne. Nul ne peut faire l’objet d’une arresta-
tion ou d’une détention arbitraires. Nul ne peut être privé de sa liberté, si ce n’est pour
des motifs et conformément à la procédure prévue par la loi » (art. 9 § 1). « Quiconque
se trouve privé de sa liberté par arrestation ou détention a le droit d’introduire un
recours devant un tribunal afin que celui-ci statue sans délai sur la légalité de sa déten-
tion et ordonne sa libération si la détention est illégale » (art. 9 § 4). Mais les disposi-
tions des instruments internationaux, relatives au droit de recours, manquent de
netteté et sont susceptibles d’être interprétées et appliquées selon les circons-
tances propres à chaque cas d’espèce. Le problème d’interprétation le plus
délicat concerne le moment auquel l’individu se fait entendre.
En ce qui concerne les incidences juridiques du droit d’être entendu, la
Commission européenne des droits de l’homme de Strasbourg considère que si
un malade mental ne peut pas être entendu par un juge qui ordonne son inter-
nement, il doit pouvoir l’être ensuite. Après un recours introduit par un malade
mental interné de force, la Cour européenne des droits de l’homme a par ailleurs
tiré une conséquence importante du droit de recours garanti par l’article 5 § 4
pour les personnes internées par décision de justice : « on méconnaîtrait le but et
l’objet de l’article 5 […] si l’on interprétait le paragraphe 4 […] comme exemptant en
l’occurrence la détention de tout contrôle ultérieur de légalité pour peu qu’un tribunal
ait pris la décision initiale. Par nature, la privation de liberté dont il s’agit paraît appeler
la possibilité de semblable contrôle, à exercer à des intervalles raisonnables 63 ». D’après
la Cour, il est indispensable que le malade mental interné ait accès à un tribunal
et l’occasion d’être entendu lui-même ou au moyen d’une forme de représenta-
tion. De même, le 5 novembre 1981, l’affaire X. contre le Royaume-Uni a donné
à la Cour l’occasion de réaffirmer le droit de recours et de définir la notion de
tribunal : « En vertu de l’article 5 § 4, un aliéné détenu dans un établissement psychia-
trique pour une durée illimitée ou prolongée a donc en principe le droit, au moins en
l’absence de contrôle judiciaire périodique et automatique, d’introduire à des intervalles
raisonnables un recours devant un tribunal pour contester la « légalité » – au sens de la
Convention […] – de son internement, que ce dernier ait été prescrit par une juridiction
civile ou pénale, ou par une autre autorité. Ainsi, par « tribunal », l’article 5 § 4
n’entend pas nécessairement une juridiction de type classique, intégrée aux structures
judiciaires ordinaires du pays. Tel que l’emploie la Convention dans plusieurs de ses
clauses, dont l’article 5 § 4, ce mot sert à désigner des organes présentant non seulement

62. Voir à ce sujet, l’ensemble des décisions prises par la Commission européenne des
droits de l’homme dans le contentieux dirigé contre la France, depuis la décision Loyen
contre France du 11 mai 1994. Toutefois, la Cour européenne des droits de l’homme a, sur
le premier de ces points, renversé la jurisprudence de la Commission européenne en
posant que l’article 6 § 1 s’applique au contentieux de la liberté individuelle, définie
comme un droit civil (arrêts AERTS c/Belgique, 30 juillet 1998 et Vermeerch c/France,
30 janvier 2001).
63. Arrêt Winterwerp c/Pays Bas, 24 octobre 1979.
230 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

des traits fondamentaux communs, au premier rang desquels se place l’indépendance par
rapport à l’exécutif et aux parties […], mais encore les garanties, adaptées à la nature de
la privation de liberté dont il s’agit, d’une procédure judiciaire dont les modalités
peuvent varier d’un domaine à l’autre. »

LA JURISPRUDENCE DES ORGANES DE LA CONVENTION EUROPÉENNE


DES DROITS DE L’HOMME RELATIVES AUX HOSPITALISATIONS
INVOLONTAIRES

Le développement de la jurisprudence

Avant l’affaire Winterwerp, la Commission avait été appelée à connaître de


nombreuses affaires concernant des hospitalisations involontaires de malades
mentaux 64. Selon sa jurisprudence, elle ne se considérait pas compétente à
examiner si le droit national avait été correctement interprété et appliqué par les
autorités nationales dans le cas des requérants malades mentaux privés de
liberté par suite d’internement 65. Sa tâche s’était alors limitée à s’assurer que
l’hospitalisation involontaire n’avait pas constitué un acte arbitraire. De plus,
chaque fois que la loi autorisait un tribunal à ordonner l’internement d’un
accusé qui avait commis un délit, la Commission estimait que la détention en
question tombait sous le coup de l’article 5 § 1 a), interprétant la notion de
condamnation figurant à cet alinéa, dans un sens large, qui comprenait aussi les
mesures privatives de liberté ordonnées par le juge sous forme de complément
de la peine, ou qui se substituait à celle-ci.
La Cour, par son arrêt relatif à l’affaire de vagabondage mettant en cause la
Belgique, a créé une nouvelle jurisprudence en s’attribuant la compétence de
s’assurer de l’application correcte du droit interne au requérant et d’examiner si
celui-ci avait été détenu conformément au droit national, lequel devait, à son
tour, être conforme à la Convention. Elle prenait alors la compétence d’une Cour
de cassation supranationale 66, traitant des requêtes non seulement en regard des

64. Requête n° 590/59, Muller c/RFA, 2 avril 1960, vol. 1960 1. ; requête n° 950/60,
Engelhardt c/RFA, 11 mai 1962, vol. 1962 1 ; requête n° 973/61, Lidau c/RFA, 6 mars 1962,
vol. 1962 1.
65. La dernière affaire de ce genre sur laquelle la Commission a été appelée à statuer est
celle de M. Giovanni Granata contre la France (req. n° 39626/98, déc. du 21 octobre 1998).
Le requérant se plaignait notamment que le Conseil d’État ait pu juger son admission au
CHS Montperrin d’Aix en Provence régulière, bien qu’elle ait eu lieu sous la contrainte et
sur décision de la police, vingt quatre heures avant que les mesures d’urgence, prévues à
l’ancien art. L. 344 du CSP, aient été prises par le maire compétent. Le Conseil d’État avait
validé cette procédure, pourtant non prévue par la loi. La Commission européenne a
considéré que les juridictions nationales étaient mieux placées que les organes de la
Convention pour vérifier le respect du droit interne, en se référant à cet effet à l’arrêt de
la Cour européenne Quinn c/France du 22 mars 1995, série A, n° 311, p. 19, par. 47.
66. Th. Douraki, La Convention européenne des droits de l’homme et le droit à la liberté de
certains malades et marginaux, Paris, LGDJ, 1986.
L’apport des principes du droit international 231

principes de la Convention, mais aussi de procédures nationales. Trois


requêtes 67 ont ainsi précédé l’affaire Winterwerp. Et après s’être assurée que le
droit interne mis en question était conforme à la Convention et avait été respecté
lors de l’affaire, la Commission avait jugé la détention conforme à l’article 5 § 1
e), notamment au vu des expertises médicales. La jurisprudence de la
Commission et de la Cour en matière d’hospitalisation involontaire s’est
développée à partir de l’affaire Winterwerp, portée devant la Cour en 1978.
Nous développons, ci-après, une quinzaine d’affaires traitées par la Cour. Il
nous a semblé important de reprendre les circonstances des hospitalisations, en
plus des points de droit interne concernés. Nous verrons que, tout au long de ces
arrêts, la jurisprudence de la Commission et de la Cour évolue, se précise et
étend son domaine de protection. L’évolution du travail de la Cour est intéres-
sante à noter. Depuis l’affaire Winterwerp, en 1979, qui a conduit au premier
arrêt de la Cour sur une affaire de « détention d’aliéné » , il y a eu trois autres
affaires traitées avant 1990 (X. c/Royaume-Uni en 1981, Ashingdane
c/Royaume-Uni, en 1985 et Luberti c/Italie, en 1984), et plus d’une dizaine
d’affaires depuis 1990 (E. c/Norvège, Van der Leer c/Autriche, Kœndjbiharie,
Keus, Wassink c/Pays-Bas, tous en 1990, Megyeri c/Allemagne fédérale et
Herczegfalvy, c/Autriche, en 1992, pour ne citer que les principales, sur
lesquelles nous nous arrêterons plus loin) ; on voit ainsi la progression du
nombre des requêtes portées à la Cour et l’actualité de la jurisprudence. De
même, si la Cour a dû initialement se prononcer sur les conditions minimales
d’une hospitalisation non volontaire et d’un recours effectif, conditions qu’elle a
énoncées dans son arrêt Winterwerp et qu’elle a précisées, affinées, lors des arrêts
suivants, elle ne s’est intéressée au droit d’une personne hospitalisée et aux soins
psychiatriques qu’en 1992 avec l’affaire Herczegfalvy.
On doit constater que le nombre d’arrêts concluant à une violation d’un ou
de plusieurs articles de la Convention est désormais important :
– quatre détentions irrégulières (Van der Leer et Wassink c/Pays-Bas, Varbowov
c/Bulgarie et Aerts c/Belgique) sur huit affaires jugées au regard de l’article 5 § 1 e ;
– une violation de l’article 5 § 2 ;
– huit violations du droit de recours prévu à l’article 5 § 4 (Winterwerp, Van der
Leer et Kœndjbiharie c/Pays-Bas, X. c/Royaume-Uni, Luberti c/Italie,
E. c/Norvège, Herczegfalvy c/Autriche et Delbec c/France) ;
– sept violations de l’article 6 (Winterwerp c/Pays-Bas, Bouilly, Ballestra,
Donnadieu et Francisco et Vermeersch c/France et Aerst c/Belgique) ;
– il n’y a pas eu de violation constatée de l’article 3 sur les deux requêtes
(Kœndjbiharie et Herczegfalvy) de traitement inhumain ;
– la violation des articles 8 et 10 a été constatée, lors de la seule affaire qui en a
traité (Herczegfalvy).

67. Requête n° 5692/74, X c/Belgique, décision du 13 mars 1975, Décision et rapports,


vol. 2 ; requête n° 5859/74, X. c/Belgique, décision du 2 novembre 1975, Décision et
rapports, vol. 3 ; requête n° 6852/74, X. c/Pays Bas, décision du 5 décembre 1978, Décision
et rapports, vol. 15.
232 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Par ailleurs, le comité des ministres du Conseil de l’Europe, adoptant les


rapports de la Commission européenne, a constaté plusieurs violations de la
Convention, notamment par la France :
– une violation de l’article 5 § 1 e) pour détention arbitraire d’un an (affaire G. et
M. L. c/France) ;
– une violation de l’article 5 § 2 pour défaut d’information (G., A., G. et C. J.
c/France) ;
– trois violations de l’article 5 § 4 pour la durée excessive des procédures de
sortie judiciaire (affaires précitées, mais aussi J.-C. c/France) ;
– huit violations de l’article 6 § 1 concernant la durée d’instruction des plaintes
pour séquestration, comme la durée des recours indemnitaires (deux affaires
Loyen, deux affaires Ledrut, mais encore Boyer-Manet, Eyoum-Priso, Lambert,
Mathieu) ;
– une violation du protocole additionnel n° 1 pour l’absence de protection des
biens d’une personne internée et mise sous tutelle (affaire Ledrut).
Enfin, trois accords amiables ont été conclus avec le gouvernement français
alors qu’une violation de l’article 6 § 1 de la Convention était en cause, en raison
du délai déraisonnable d’une procédure d’instruction pénale (affaire Francisco)
et d’une procédure indemnitaire instruite par la juridiction administrative
(affaire Bacquet) ainsi que d’une procédure indemnitaire civile (affaire
Pulvirenti). Un accord amiable mettant en cause la violation de l’article 5 § 4 a
également été conclu dans le cadre d’une affaire (Y. L. c/France).
Une dernière remarque générale sur la provenance des requêtes : jusqu’en
1998, le royaume des Pays-Bas totalisait à lui seul six plaintes sur quatorze ayant
abouti devant la Cour. Cela peut s’expliquer autant par une loi interne présen-
tant des défauts certains que par la connaissance des avocats néerlandais de la
Cour européenne des droits de l’homme, comme par le fait que la détention
étant prononcée par un organe juridictionnel, l’épuisement des voies de recours
interne est beaucoup plus rapide qu’en France, où le contentieux national peut
s’éterniser parfois sur plus de dix, voire vingt ans. Il faut ainsi attendre 1991
pour voir le contentieux de l’internement concernant la France se développer
devant la Commission européenne et le Comité des ministres du Conseil de
l’Europe. Aussi reviendrons-nous plus en détail sur celui-ci après avoir exposé
les arrêts de la Cour européenne concernant les autres pays.
La première affaire d’internement psychiatrique portée à la Cour européenne
des droits de l’homme date de 1972. Depuis, plusieurs législations ont été modifiées
afin de suivre la jurisprudence des organes de la Convention et l’évolution des idées
sur le droit en santé mentale. Plusieurs axes méritent d’être soulignés :
– l’évolution de la conception de la maladie mentale a conduit à définir de façon
plus précise la qualification juridique des personnes qui sont susceptibles de
subir une hospitalisation involontaire ;
– les procédures d’hospitalisation involontaire sont, à l’heure actuelle, de nature
juridique. Le juge est devenu, dans le plus grand nombre de législations
européennes, l’autorité qui décide en la matière ;
– le droit de recours et de contrôle a été confirmé, mais surtout largement
amélioré, dans le respect des droits de l’homme ;
– les droits à la vie privée ont été inscrits dans les textes de lois.
L’apport des principes du droit international 233

Les principales affaires portées devant la Cour européenne

Affaire Winterwerp

M. Fritz Winterwerp a saisi en 1972 la Commission européenne des droits de


l’homme d’une requête dirigée contre le Royaume des Pays-Bas à propos de
l’internement psychiatrique dont il avait fait l’objet et qu’il estimait arbitraire. La
requête a été enregistrée en 1973 et a été déclarée recevable le 30 septembre 1975,
la Commission estimant que les questions soulevées au titre de l’article 5 de la
Convention, s’agissant tant de la régularité de la détention de M. Winterwerp
pour cause de maladie mentale que des recours qu’il a disposés pour demander
sa mise en liberté, étaient si complexes que leur solution devait relever d’un
examen du bien-fondé de l’affaire. Le rapport de la Commission a été adopté le
15 décembre 1977 et la Cour européenne des droits de l’homme a été saisie par
la Commission et le gouvernent néerlandais le 3 mars 1978.
Les faits
Fritz Winterwerp, né le 4 février 1924, est sujet du royaume des Pays-Bas.
Marié depuis 1956, père de plusieurs enfants, il travaillait depuis la fin de la
guerre au ministère néerlandais de la Défense. Il a été interné une première fois
en 1966, puis hospitalisé sur sa demande en 1967.
Internement de 1968 à 1973
Le 17 mai 1968, Winterwerp est interné dans un hôpital psychiatrique sur
l’ordre du maire d’Amersfoort, à titre de mesure d’urgence. La décision est fondée
sur les faits suivants : Winterwerp a dérobé des documents dans les registres
d’état civil de la commune et, la police l’ayant incarcéré, il s’est trouvé nu sur le lit
de sa cellule. Le médecin consulté a attesté des troubles mentaux. Le procureur de
la reine a prolongé le délai de détention d’une durée de trois semaines supplé-
mentaires ainsi que le lui permet la loi néerlandaise. Six semaines plus tard, le
24 juin 1968, Mme Winterwerp sollicite auprès de la justice de paix d’Amersfoort la
prolongation de l’hospitalisation par une mesure d’internement provisoire de son
mari dans un établissement psychiatrique dans l’intérêt de l’ordre public et de son
époux. Cette demande est accompagnée d’un certificat médical d’un médecin
généraliste, qui n’était pas son médecin traitant, lequel attestait que Winterwerp
était « un schizoïde souffrant d’idées imaginaires et utopiques, se détruisant depuis assez
longtemps lui-même ainsi que sa famille ». Le juge de paix autorise l’internement
provisoire d’une durée de six mois en s’appuyant sur ce certificat, sans entendre
l’intéressé ni un médecin psychiatre. En novembre 1968, Mme Winterwerp adresse
au tribunal d’arrondissement d’Utrecht une demande d’autorisation d’interne-
ment pour une durée d’un an. Cette demande est accompagnée des annotations
journalières et hebdomadaires du médecin traitant de l’hôpital psychiatrique où
est hospitalisé M. Winterwerp, ainsi que de l’attestation concernant la nécessité de
la poursuite du traitement. Le juge du tribunal d’arrondissement accorde l’autori-
sation d’internement pour un an, autorisation qu’il renouvelle en 1969, suite à la
même procédure. Dans le courant de l’année 1970, M. Winterwerp est transféré
234 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

dans un autre hôpital psychiatrique (le Rijks Psychiatrisch Inrichting d’Eindhoven),


plus éloigné du domicile de sa femme. En décembre 1970, le procureur requiert
de nouveau la prolongation pour un an de l’internement du requérant en
s’appuyant sur les annotations médicales et la déclaration du médecin
d’Eindhoven, ainsi libellée : « Le patient souffre de maladie mentale ainsi caracté-
risée : psychopathe vindicatif et comploteur, tendance paranoïaque, très peu digne de
confiance, présente des signes de démence se manifestant par un effacement affectif,
tendance égocentrique : a besoin d’un grand contrôle et de soins particuliers. Il faut
considérer comme nécessaire la poursuite du traitement en asile 68. »
L’internement a ensuite été renouvelé en 1971, 1972 et 1973.
Les quatre demandes de mise en liberté
En février 1969, M. Winterwerp a adressé à la direction de l’hôpital une
demande d’élargissement qui fut transmise, avec un avis défavorable du direc-
teur de l’hôpital, au procureur qui a soumis cette demande au juge du tribunal
d’arrondissement. Après avoir entendu le requérant à l’hôpital, ce dernier a
rejeté la requête d’élargissement. Winterwerp a déposé ensuite trois demandes
successives de mise en liberté, en avril 1971, juillet 1972 et en février 1973. Il
formule les mêmes arguments, à savoir qu’il est sain d’esprit et accusé à tort de
délits et qu’il ne constitue pas de danger pour lui-même ou pour autrui. Le
procureur à qui l’administration de l’hôpital a envoyé les demandes, après avoir
entendu le requérant, a classé les demandes sans saisir le tribunal, estimant
qu’elles ne pouvaient manifestement pas être satisfaites.
Congé et mise sous tutelle
Au cours de ces années, M. Winterwerp a bénéficié de congés, qui ont été le
plus souvent suivis de rechutes avec trouble du comportement ou incurie dans
son logement, imputables à l’arrêt de son traitement médicamenteux. Il a aussi
dû être rapatrié d’Allemagne où il errait au hasard. La Commission note
d’ailleurs dans son rapport : « À la poursuite de projets chimériques, il s’est rendu à
l’étranger avec toutes les économies familiales et s’est rapidement trouvé sans ressources,
sans réaliser l’état d’abandon dans lequel il laissait sa famille, ni sa propre dépendance à
l’égard des autorités consulaires qui durent l’assister et le rapatrier 69. »
M. F. Winterwerp a été privé de sa capacité de gestion de ses biens au
moment de son hospitalisation involontaire, comme prévu par la loi de 1884. Il
a bénéficié d’un tuteur nommé par le tribunal d’arrondissement en 1971.
Droit néerlandais 70
À l’époque des faits, l’internement des malades mentaux était régi aux Pays-
Bas par la loi du 27 avril 1884. Cette loi a été amendée à plusieurs reprises,

68. Remarquons que le certificat cité dans le rapport de la Commission et l’arrêt de la Cour
diffèrent en quelques points dans sa traduction : « revendicateur » pour « vindicatif, contrôle
strict » pour « grand contrôle » , mais surtout « paranoïde » à la place de « paranoïaque ».
69. Rapport de la Commission, p. 37, § 77.
70. D’après les arrêts Winterwerp, Van der Leer, Wassink, Keus et Kœndjbiharie.
L’apport des principes du droit international 235

notamment en 1970, en 1985 et en 1994. Un projet de réforme a été proposé au


Parlement en 1995.
Internement en cas d’urgence
La loi néerlandaise prévoit qu’en cas d’urgence et de dangerosité manifeste,
le maire a le pouvoir de prescrire l’admission involontaire d’une personne dans
un hôpital psychiatrique. Jusqu’en 1972, un avis médical n’était pas nécessaire
avant l’admission, et la mesure d’urgence valait pour trois semaines 71, mais
avant l’expiration de ce délai, le procureur pouvait décider de l’interruption ou
de la poursuite de la mesure d’urgence. La loi de 1970 a modifié ces disposi-
tions : l’article 35 qui remplace l’article 14 impose l’avis d’un psychiatre, ou à
défaut d’un médecin non spécialiste, avant la décision par le maire d’un inter-
nement en urgence. Dès qu’il a ordonné l’internement, le maire informe le
procureur de sa décision et des motifs en joignant les déclarations médicales. Le
président du tribunal est alors saisi dans les vingt-quatre heures et, après une
enquête, il prolonge, le cas échéant, l’internement pour trois semaines, renouve-
lable une fois, après quoi s’applique la procédure relative aux demandes d’inter-
nement provisoire.
Autorisation d’internement provisoire
Sauf dans des cas de procédure d’urgence, l’internement en hôpital psychia-
trique ne peut se faire, depuis 1884, qu’en vertu d’une décision judiciaire d’auto-
risation de l’internement. Cette décision permet l’hospitalisation involontaire,
elle ne l’ordonne pas.
Le juge de paix se décide sur la demande écrite d’un proche parent ou de
toute personne intéressée dans l’intérêt de la collectivité ou de la personne
concernée 72. Le président du tribunal d’arrondissement est, lui, saisi de la
demande du procureur de la reine 73. La demande d’internement doit être
accompagnée d’une déclaration médicale rédigée au maximum sept jours
auparavant par un médecin n’exerçant pas dans l’établissement d’accueil. Il doit
être précisé sur ce certificat que le traitement dans un hôpital psychiatrique est néces-
saire ou souhaitable. De plus, il doit être précisé si son état rend l’audition de
l’intéressé par le juge absurde ou médicalement contre-indiquée. Jusqu’en 1972,
la législation néerlandaise n’obligeait pas le juge à entendre le patient. La
nouvelle loi l’y contraint, sauf si la déclaration médicale contre-indique l’audi-
tion. Le juge est habilité à adjoindre d’office ou à la demande de l’intéressé un
conseil juridique 74. Il a, de plus, toute possibilité d’entendre témoins et experts 75.
L’autorisation d’internement provisoire est valable six mois. Elle n’est suscep-
tible d’aucun recours, ni, du reste, signifiée à l’intéressé. Le médecin traitant de
l’établissement consigne ses constatations dans un registre, d’abord quotidien-

71. Article 14 de la loi de 1884, cité dans l’arrêt Winterwerp.


72. Article 12.
73. Article 13.
74. Article 17 § 3.
75. Article 17 §§ 5 et 6.
236 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

nement puis, passé les quinze premiers jours, sur une base hebdomadaire
pendant six mois, et mensuelle par la suite. Deux semaines après l’admission, le
médecin traitant adresse au procureur de l’arrondissement où se trouve l’éta-
blissement une déclaration motivée sur l’état mental du patient et sur la néces-
sité ou l’opportunité de poursuivre l’hospitalisation 76.
Autorisation d’internement
Dans le délai de six mois à compter de la délivrance de l’autorisation d’inter-
nement provisoire, une nouvelle demande pour le maintien du patient à
l’hôpital psychiatrique pour une période maximale d’un an peut être adressée
au tribunal d’arrondissement. Le juge peut se prononcer sur les annotations et
déclarations motivées du médecin responsable, sans être obligé d’entendre
l’intéressé ou son conseil. Non susceptible de recours, la décision n’est ni
prononcée en public ni signifiée à l’intéressé. La pratique, modifiée depuis les
arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme, laissait à la direction de
l’hôpital le soin d’apprécier si et quand pareille communication se justifiait
médicalement. La prolongation de l’internement autorisée, le médecin de l’éta-
blissement peut accorder au patient un congé de durée déterminée ; et, sur
proposition du médecin, la direction de l’établissement peut décider de la mise
en liberté. Le patient, la personne qui a demandé l’internement ou un parent
peuvent requérir, par écrit, l’élargissement à la direction de l’hôpital. En cas de
désaccord, la direction transmet au procureur qui en principe défère la requête
au tribunal d’arrondissement 77. Le tribunal se prononce à l’issue d’une procé-
dure identique à celle qui vaut pour une autorisation d’internement.
Capacité civile
L’article 32 de la loi de 1884 prévoyait en outre que tout individu placé en
hôpital psychiatrique perd, de plein droit, sa capacité d’administrer ses biens et
son patrimoine. Il ne recouvre cette capacité qu’une fois officiellement élargi,
mais non durant un congé. Cet article a été abrogé. Subsistent les dispositions
du code civil permettant à toute personne de demander au tribunal d’arrondis-
sement la nomination d’un administrateur provisoire, selon l’article 378.
L’application de la loi lors de l’internement de M. Winterwerp et les questions posées
aux organes de la Convention
M. Winterwerp a été hospitalisé sous contrainte avant la réforme de 1970 de
la loi sur les malades mentaux de 1884. Le maire était donc autorisé à ordonner
une procédure d’urgence, sans certificat médical préalable, et d’une durée de
trois semaines. Le procureur pouvait prolonger cet internement d’urgence
pendant trois semaines. L’autorisation d’internement provisoire d’une durée de

76. Article 21.


77. Toutefois, la loi de 1884 (art. 29) n’obligeait pas le procureur à transmettre la demande
au tribunal si elle lui paraissait non fondée ou si le tribunal avait déjà rejeté une requête
au cours de la période d’internement autorisée et lorsque les circonstances étaient demeu
rées inchangées.
L’apport des principes du droit international 237

six mois a été prise en conformité avec la loi par le juge cantonal, sans qu’il lui
soit nécessaire d’entendre le patient ou son conseil. Une des autorisations de
renouvellement de l’internement (celle de 1971) a été prise avec un retard de
trois semaines à peu près. Quant aux demandes d’élargissement de Winterwerp,
le procureur de la reine avait, selon l’article 29, la possibilité, au vu des circons-
tances, de ne pas en saisir le tribunal. Dès l’admission involontaire,
M. Winterwerp perdait sa capacité civile d’administration de son patrimoine.
Violation alléguée de l’article 5 § 1 e)
S’appuyant sur le caractère exhaustif des dérogations permises par la
Convention au droit à la liberté, le conseil de Winterwerp insiste sur le fait que
la détention d’un aliéné est une mesure exceptionnelle, qu’elle doit être interprétée
strictement et qu’elle ne peut être conçue que comme mesure spécifique de
protection d’autrui ou de l’intéressé. L’aliénation mentale doit donc être
constatée par des experts psychiatres, qui doivent aussi constater que la
« maladie mentale rend la détention nécessaire ou, en d’autres termes, que le malade
présente un danger sérieux pour autrui ou lui-même et qu’il n’existe pas d’alternative
thérapeutique satisfaisante ». Le conseil précise que les éléments relatifs à l’état
mental du patient doivent être vérifiés lors de l’admission, mais aussi tout au
long de l’internement. En l’espèce, le conseil de Winterwerp estime que la décla-
ration de juin 1968, en vue de l’internement provisoire, est « incohérente, ne
reposant que très partiellement sur des observations personnelles du médecin ». De
même, il estime que les certificats ultérieurs « sont trop laconiques, contradictoires
et répétitifs ». La Convention autorise la détention d’un aliéné, selon les voies légales,
à savoir assortie de garanties de procédure. L’avocat doute qu’on puisse parler
de procédure en l’espèce, puisque la procédure s’est déroulée à l’insu du requé-
rant, qui n’a jamais comparu devant le juge, ni reçu signification des autorisa-
tions. Le conseil proteste du caractère routinier de la procédure d’autorisation
d’internement, alors même qu’aux termes de la Convention, il s’agit d’une
privation de liberté nécessitant des garanties juridiques.
Droit au traitement
L’objectif et la justification de la détention d’un aliéné étant l’administration
d’un traitement, l’avocat estime que le patient avait droit à un traitement efficace
« permettant de limiter au strict nécessaire la durée de sa privation de liberté ». Il
indique que son client « n’a eu que des tranquillisants, sans véritable thérapie
psychiatrique et que les rencontres avec le psychiatre (étaient) trop rares et brèves 78 ».
Violation alléguée de l’article 5 § 4
Le conseil rappelle que l’article 5 § 4 garantit le contrôle de la légalité
formelle d’une détention, mais aussi de sa justification matérielle. Quant aux
renouvellements semestriels, puis annuels de l’autorisation d’internement,
l’avocat en récuse la portée, puisque l’intéressé est exceptionnellement entendu.

78. Arrêt Winterwerp, p. 21 § 51.


238 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

De même, il relève les anomalies de la loi de 1884 : « nul droit d’assistance par un
conseiller, nul droit de faire entendre des témoins ou des experts, aucun droit d’être
informé des décisions rendues, qui ne sont pas susceptibles d’appel 79 ». Quant aux
demandes d’élargissement, le pouvoir de filtrage du procureur est une atteinte
au droit de recours. Mais aussi, si la première demande a été portée devant le
tribunal, le fait, pour son avocat, que Winterwerp n’ait pas été assisté par un
conseiller et qu’il n’ait pas reçu l’indication de l’intérêt de cette forme de repré-
sentation, ni de la possibilité d’une contre-expertise, rend la procédure irrégu-
lière.
Son avocat a en outre introduit, en cours de procédure, après que la
Commission se fût prononcée sur la recevabilité de la requête, le grief supplé-
mentaire, portant sur la perte automatique de la capacité de gestion de son patri-
moine lors de l’admission involontaire, qui constitue une atteinte à ses droits et
obligations de caractère civil, non assortie de garantie d’une procédure
judiciaire.
Avis de la Commission et arrêt de la Cour sur la violation de l’article 5 § 1 e)
M. Winterwerp se plaint d’être victime d’une violation de l’article 5 § 1 qui
s’applique en l’espèce comme suit : « Toute personne a le droit à la liberté et à la
sûreté. Nul ne peut être privé de sa liberté, sauf dans les cas suivants et selon les voies
légales :
[…]
e) s’il s’agit de la détention régulière […] d’un aliéné […]. »
La Commission puis la Cour se sont appliquées « à examiner si la privation de
liberté du requérant est couverte par l’alinéa e), comme une détention régulière d’aliéné,
et si cette privation de liberté s’est effectuée selon les voies légales 80 ».
Définition du terme aliéné
Après avoir précisé, comme exposé plus haut, ce que l’on entend par le terme
aliéné, la Cour conclut dans cette première affaire que la législation néerlandaise
qui autorise l’internement d’un malade mental dans son intérêt ou dans celui de
l’ordre public, sur la foi d’un certificat médical attestant que l’intéressé « se
trouve dans un état de démence et que son traitement dans un asile est nécessaire ou
souhaitable » répond au critère de l’article 5 § 1 e). La Commission avait, par
ailleurs, noté dans son rapport que « la pratique générale des juridictions néerlan-
daises consiste à autoriser l’internement de ceux-là seuls que la nature ou la gravité de
leurs troubles mentaux rendent dangereux pour eux-mêmes ou autrui 81 ».
La régularité de la détention
Le deuxième point étudié par la Cour est la régularité de la détention, selon
l’article 5 § 1 e). La Cour rappelle que la Convention stipule la prééminence du
droit : ainsi « une détention arbitraire ne peut jamais passer pour “régulière” ».
L’adjectif régulier englobe à la fois la procédure et le fond. Un certain chevau-

79. Rapport de la Commission, p. 28, § 49.


80. Rapport de la Commission, p. 35, § 72.
81. Rapport de la Commission, p. 36, § 76.
L’apport des principes du droit international 239

chement existe donc entre lui et l’exigence générale du respect des voies légales. La
Commission avait apporté une précision supplémentaire : « Encore faut-il que la
détention autorisée sur la base de la loi échappe à tout arbitraire, c’est-à-dire que le
patient n’ait été admis ni surtout maintenu dans une institution psychiatrique sans
qu’il ait été médicalement établi et confirmé que son état mental pouvait justifier une
hospitalisation forcée 82. » À la lumière des critères précédemment définis par la
Cour, l’internement de Winterwerp a été jugé régulier, les preuves médicales
révélant en substance un trouble mental, la dangerosité étant d’ailleurs attestée
par des actes assez graves commis par Winterwerp sans qu’il en mesure l’impor-
tance, trouble qui a duré pendant l’internement. Il est intéressant de noter que le
point sur lequel la Cour aurait pu conclure à une irrégularité porte sur l’inter-
nement d’urgence prononcé par le maire, et surtout sur le délai avant le
jugement d’autorisation. La Cour dit que « si la nécessité de prolonger un tel inter-
nement durant non moins de six semaines peut inspirer des hésitations, ce délai n’a pas
été excessif au point d’entraîner l’irrégularité de la détention ». Ajoutons que
Winterwerp avait émis des doutes sur les motivations du maire d’Amersfoort.
La Cour mentionne qu’elle ne dispose pas « d’indices d’après lesquels la privation
de liberté incriminée aurait eu un but illicite 83 ». Cette réponse de la Cour montre
bien qu’elle s’est considérée comme compétente pour examiner une requête,
non seulement au niveau de la forme juridique, mais aussi du fond de l’affaire.
Privation de liberté selon les voies légales
La Commission et la Cour ont donc estimé que l’internement de Winterwerp
était régulier. Pour la Commission, la régularité, attestée par l’existence de certi-
ficats médicaux, suffit à déterminer l’absence de violation de l’article 5 § 1 e). En
revanche, la Cour estime qu’il est nécessaire d’examiner l’affaire quant au
respect des voies légales. La détention selon les voies légales se réfère à la loi natio-
nale et à la nécessité de suivre la procédure qu’elle prévoit. Mais de plus, le droit
interne doit être conforme à la Convention et à la jurisprudence de la Cour.
Selon l’avocat de M. Winterwerp, les autorisations d’internement présen-
taient deux vices de forme : le tribunal d’arrondissement n’était constitué que
d’un seul juge et l’autorisation pour un an du 16 décembre 1969 était expirée
quand le tribunal régional a renouvelé cet internement le 7 janvier 1971. Sur le
premier point, la discussion a porté sur des notions jurisprudentielles néerlan-
daises qui ne rentrent pas dans notre sujet. Il est suffisant de noter que ce point
est en conformité avec la loi néerlandaise. En revanche, la conclusion de la Cour
sur le retard de l’autorisation de renouvellement de l’internement est, à notre
sens, surprenante, puisqu’elle conclut : « On ne saurait considérer que le retard
observé ait entraîné une privation arbitraire de liberté : l’intervalle de deux semaines
entre expiration et renouvellement de l’autorisation ne peut en aucune manière passer
pour déraisonnable ou excessif 84. »

82. Arrêt de la Cour, p. 18, § 39.


83. Arrêt de la Cour, p. 19, § 42.
84. Arrêt de la Cour, p. 21, § 49.
240 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

Droit prétendu à un traitement adapté


M. Winterwerp avançait que l’article 5 § 1 e) englobe « le droit à un traitement
adéquat assurant de ne pas demeurer détenu au-delà du strict nécessaire » et il se
plaignait que « les rencontres avec un psychiatre étaient trop rares et brèves ». La Cour
a, au contraire, conclu, comme la Commission, que « le droit d’un patient à un
traitement adapté à son état ne saurait se déduire en tant que tel de l’article 5 § 1 e) 85 ».
Dans son rapport, la Commission faisait expressément référence au droit au
traitement approprié du malade mental enfermé dans un hôpital psychiatrique,
qu’elle considère comme un élément, certes important, mais secondaire par
rapport à celui de la protection de la société du danger que fait courir ce malade :
« De l’avis de la Commission, le droit pour le patient à un traitement médical approprié
à son état ne découle pas, en tant que tel, de la disposition de l’article 5 par. 1 al. e de la
Convention. L’admission forcée dans un établissement psychiatrique doit, certes, remplir
une double fonction, thérapeutique et sociale. La Convention traite uniquement de la
fonction sociale de protection, en autorisant, sous certaines conditions, la privation de
liberté d’un aliéné 86. »
Malgré cette interprétation beaucoup trop restrictive (suivie également par la
Cour dans son arrêt), la Commission poursuit en abordant une série de
questions rhétoriques et relève les points très délicats des fins de la détention et
du traitement du malade mental : « Sans doute, l’absence ou le refus de traitement
pourraient-ils, selon les circonstances, faire naître des interrogations : le malade n’est-il
pas en fait, à la suite d’un détournement de pouvoir, détenu à des fins punitives, en
violation de l’article 18 de la Convention, combiné avec l’article 5 ? N’est-il pas soumis
à un traitement inhumain, prohibé par l’article 3 87 ? » Cela dit, la Commission consi-
dère que « des entretiens trop brefs et trop espacés avec le psychiatre et une médication
trop centrée sur des tranquillisants », ne rendent pas la privation de liberté
contraire à l’article 5 § 1 e) de la Convention. Il est clair que le motif principal
justifiant la détention est bien la protection contre le danger que représenterait
le malade pour la société, le traitement adéquat à l’amélioration de son état
n’étant que secondaire. Les considérations propres au traitement n’échappent
cependant pas totalement aux prescriptions de la Convention ; mais, comme
nous le verrons plus loin, notamment lors de l’examen de l’affaire Herczegfalvy,
elles résultent davantage des dispositions de l’article 8.
Sur la violation de l’article 5 § 4
La Commission et la Cour ont par ailleurs étudié si les renouvellements
d’autorisation de l’internement et les procédures de recours qu’avaient entrepris
M. Winterwerp étaient conformes à l’article 5 § 4 de la Convention. La
Commission rappelle que le contrôle ouvert par la procédure de recours couvre
aussi bien le respect de la procédure d’internement, telle qu’elle est prévue par
la législation en vigueur, que la justification matérielle de la privation de liberté,
à savoir la persistance de l’état mental pathologique, nécessitant l’hospitalisa-

85. Arrêt de la Cour, p. 22, § 51.


86. Par. 84 de l’arrêt Winterwerp.
87. Ibid., par. 85.
L’apport des principes du droit international 241

tion. « L’article 5 § 4 doit donc être interprété comme ouvrant à toute personne qui
s’estime abusivement placée dans une institution psychiatrique, au terme d’une procé-
dure que la Convention laisse largement à la discrétion des États, le droit à une vérifi-
cation juridictionnelle de la légalité matérielle et formelle de sa détention 88 » ; dernier
point que ne tranche pas la Cour et qui posera dès lors, en droit français, de
nombreux problèmes, que nous examinerons plus loin.
Nécessité d’un contrôle judiciaire
La Cour rappelle son arrêt de Wilde, Ooms et Versyp du 18 juin 1971, par
lequel elle a établi que « si la décision privative de liberté émane d’un organe adminis-
tratif, l’article 5 § 4 astreint les États à ouvrir au détenu un recours auprès d’un
tribunal », mais rien n’indique qu’il en aille de même quand elle est rendue par
un tribunal statuant à l’issue d’une procédure judiciaire. Dans cette dernière
hypothèse, le contrôle voulu par l’article 5 § 4 se trouve incorporé à la décision.
Toutefois, la Commission estime que cet avis ne peut valoir pour l’internement
d’une personne en tant qu’aliéné, du moins lorsqu’il est prononcé pour une
durée indéterminée. La Cour insiste sur le fait que du moment que les motifs qui
justifiaient à l’origine l’internement peuvent cesser d’exister, il est nécessaire de
prévoir un contrôle régulier par une instance judiciaire. La Cour précise par
ailleurs que toute détention régulière et légale en matière de santé mentale ne
dispense en aucun cas d’un contrôle ultérieur de la légalité. Ainsi, après une
décision administrative d’hospitalisation involontaire, un contrôle judiciaire est
nécessaire. Mais de plus, même après une décision judiciaire, dans un délai
raisonnable, un contrôle périodique doit être effectué. En matière d’hospitalisa-
tion involontaire, la Convention considère que la meilleure protection et le
meilleur respect du droit de recours est la pratique d’un contrôle périodique à
intervalles raisonnables. Ce contrôle doit être, aux termes mêmes de la
Convention, assuré par un tribunal, ce qui implique des garanties de procédure.
Droit à la représentation
Le gouvernement néerlandais plaidait par ailleurs que Winterwerp avait
bénéficié d’un contrôle périodique semestriel, puis annuel lors des décisions de
renouvellement par le juge de paix, puis le tribunal d’arrondissement. La
Commission et la Cour ont cherché à savoir si ces derniers répondaient au carac-
tère d’un tribunal. Le juge de paix, ainsi que le tribunal d’arrondissement consti-
tuent des tribunaux du point de vue organique, dans le sens qu’ils sont indépen-
dants des parties en cause, ainsi que de l’exécutif. Mais lors de la procédure
d’internement, ces instances judiciaires n’ont pas fourni les garanties fonda-
mentales propres à un tribunal, en l’espèce la présence ou la représentation de
la personne en cause. Ce point est considéré par la Commission et la Cour
comme « le noyau irréductible d’une procédure judiciaire », et ce droit est, pour
l’intéressé « de présenter ses moyens et de contredire les constatations médicales et
sociales invoquées en faveur de sa détention ». Or, la loi néerlandaise n’oblige pas la
présence ou la représentation de la personne concernée. Le gouvernement

88. Rapport de la Commission, p. 40, § 90. Voir aussi décision du 2 octobre 1975, sur la
requête n° 6859/74 c/la Belgique, Décision et rapports, vol. 3, p. 139.
242 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

néerlandais soutenait même devant la Cour que, selon lui, l’article 5 § 4 « n’oblige
pas un tribunal à entendre en personne un individu que son état mental, établi sur la base
d’un avis médical objectif, rend incapable de toute déclaration utile en justice ». Si la
Cour admet que « les maladies mentales peuvent amener à restreindre ou modifier ce
droit dans ses conditions d’exercice, […] elles ne sauraient justifier une atteinte à son
essence même 89 ». Le gouvernement néerlandais a encore plaidé que Winterwerp
avait omis de consulter un avocat, ce qu’il avait eu maintes occasions de faire. La
thèse défendue par le gouvernement est que, puisque l’intéressé n’a jamais
essayé de s’adresser aux tribunaux par l’intermédiaire d’un avocat, lors, notam-
ment, du renouvellement des autorisations d’internement, il n’est pas possible de
considérer qu’il se soit vu refuser le droit d’introduire un recours. La Cour consi-
dère, au contraire – et elle le développera dans des arrêts ultérieurs – que
« l’article 5 § 4 n’exige pas que les individus placés sous surveillance à titre d’ « aliéné »,
s’efforcent eux-mêmes, avant de recourir à un tribunal, de trouver un homme de loi pour
les représenter 90 ». La Commission estime quant à elle qu’« il appartient […] au légis-
lateur national, ou au juge saisi d’une affaire particulière, d’organiser ces droits de la
manière qu’il estime la plus appropriée : audition du recourant par le juge ou représenta-
tion par un avocat, un tuteur […] ; désignation par le juge d’un expert indépendant ou
droit pour le recourant de produire les conclusions d’un médecin de son choix 91 ».
Renouvellement des recours
Winterwerp a bénéficié du recours prévu à l’article 5 § 4 lors de sa première
demande d’élargissement en 1969 où il avait été entendu par le tribunal d’arron-
dissement. Mais ses trois demandes ultérieures n’ont pas été transmises au
tribunal. Le procureur, et même si celui-ci avait entendu Winterwerp et avait pu
estimer, sans doute à juste titre, inutile de poursuivre la procédure, ne peut être
considéré comme offrant les garanties nécessaires à un recours selon l’article 5
§ 4 de la Convention. En l’espèce, Winterwerp a été privé par trois fois de son
droit de recours par décision administrative, aucun tribunal n’ayant été saisi
pour se prononcer sur ses demandes d’élargissement. La Cour conclut donc à
une violation de l’article 5 § 4 au vu de l’absence de recours malgré trois
demandes du requérant.
Sur la violation de l’article 6 § 1
Après que la Commission eût été appelée à se prononcer sur la recevabilité
de la requête, l’avocat avait introduit le grief supplémentaire, portant sur la
perte automatique de la capacité de son client à gérer son patrimoine du
moment où il était interné. Pour l’avocat, cette décision, sans garantie judiciaire,
entre en violation de l’article 6 § 1 ainsi libellé : « Toute personne a droit à ce que sa
cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un
tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations
sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute accusation en

89. Arrêt de la Cour, p. 24, § 60.


90. Arrêt de la Cour, p. 26, § 66.
91. Rapport de la Commission, p. 42, § 101.
L’apport des principes du droit international 243

matière pénale dirigée contre elle. Le jugement doit être rendu publiquement, mais
l’accès de la salle d’audience peut être interdit à la presse et au public […], lorsque les
intérêts des mineurs ou la protection de la vie privée des parties au procès l’exigent. »
Après avoir conclu à la recevabilité du grief malgré sa tardiveté, la Cour se
prononce à l’unanimité sur la violation de l’article 6 § 1, estimant que la garantie
exigée par cet article, à savoir le droit à un tribunal, n’a pas été respectée dans la
privation de la capacité d’administrer ses biens.
Sur l’application de l’article 50 (actuel art. 41)
La Cour a rendu un nouvel arrêt le 27 novembre 1981, qui entérine l’accord
survenu entre M. Winterwerp, son curateur et le gouvernement néerlandais. À
partir de 1979, Winterwerp n’était plus interné, mais restait hospitalisé volontai-
rement. L’accord portait sur l’admission dès que possible dans un foyer théra-
peutique et le versement à son curateur de la somme de 10 000 florins destinée
à couvrir certains frais que le requérant devrait exposer après son admission au
foyer… Enfin, le gouvernement néerlandais a soumis en 1980, à la deuxième
chambre du Parlement, un projet de loi révisé sur « le placement en hôpital psychia-
trique dans des cas spéciaux ».

Affaire X. contre Royaume-Uni 92

Le requérant, sujet britannique, né en 1934, s’est plaint auprès de la


Commission, le 14 juillet 1974, d’une violation de l’article 5 §§ 1, 2, et 4, contre le
Royaume-Uni. Les faits remontent à 1971 et la loi alors en vigueur à propos des
hospitalisations sous contrainte était le Mental Health Act de 1959. La législation
a été modifiée en 1983.
Les faits
X. avait été hospitalisé en 1965 et en 1966, pour « psychose paranoïde ». En
octobre 1968, il frappe un collègue au visage à l’aide d’une lourde clef. Le
22 octobre 1968, il comparaît devant les assises de Sheffield et est reconnu
coupable de blessures ayant causé des lésions corporelles graves. Il est alors placé
en détention provisoire pour expertise psychiatrique. Le tribunal entend les
rapports de deux psychiatres sur l’état mental de X. et décide son internement à
l’hôpital de Broadmoor, établissement spécial de sécurité pour délinquants
aliénés, en vertu de l’article 60 de la loi de 1959. Elle prend, de plus, une ordon-
nance restrictive valable pour une durée indéterminée, en application de
l’article 65.
L’article 60 habilitait les juridictions, lors d’une procédure pénale, à décider
du traitement médical d’une personne reconnue coupable. Cette décision est
prise, à la fois sur les attestations de deux médecins, dont un au moins spécia-
liste, concluant à un trouble mental qui, par son caractère ou son ampleur,

92. Arrêt X. c/Royaume Uni, du 5 novembre 1981, série A, n° 46 ; rapport de la


Commission, affaire X. c/Royaume Uni, ECHR, série B, n° 41.
244 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

justifie une hospitalisation pour traitement, mais aussi en prenant en compte


l’ensemble des circonstances (nature de l’infraction, antécédents psychiatriques
et autres solutions possibles…).
L’ordonnance de restriction (restriction order) pour une période donnée ou
indéterminée relevait de l’article 65 § 1 et était appliquée si la dangerosité de la
personne semblait nécessiter des garanties pour sa sortie. Dans la loi de 1959, la
sortie de l’hôpital d’une personne sous ordonnance de restriction ne relève que
du ministre de l’Intérieur (Secretary of State). Le ministre peut décider le prolon-
gement de l’internement ou décider à tout moment d’ordonner la sortie, avec ou
sans condition. X. est donc hospitalisé en 1968. En 1970, le ministre de l’Intérieur
décide de prolonger l’hospitalisation à Broadmoor après avis de la commission
de santé mentale. C’est en mai 1971 que X. bénéficie d’un élargissement sous
conditions selon l’article 66 § 2 de la loi de 1959. Les obligations auxquelles il
devait se conformer étaient de loger au domicile conjugal, de rester sous
surveillance d’un agent et d’être suivi par le psychiatre d’une clinique psychia-
trique. Il revient vivre avec son épouse et, après une période de chômage,
retrouve un emploi. Durant trois ans, il sera ainsi suivi par un psychiatre de
Sheffield et recevra régulièrement la visite de l’agent de probation. Bien que
souffrant toujours de troubles mentaux, il ne semblait pas avoir besoin d’hospi-
talisation. Mais le 5 avril 1974, sa femme se plaint de son comportement auprès
de l’agent de probation et le décrit comme « halluciné, menaçant et usant de termes
obscènes, l’accusant de mœurs relâchées et s’adonnant à la boisson 93 ». Elle indique son
intention de le quitter dès le lendemain. L’agent de probation alerte alors le
médecin traitant de Broadmoor, lequel saisit le ministre de l’Intérieur. Celui-ci
ordonne la réintégration immédiate à l’hôpital spécial, fondant sa décision sur
ses antécédents d’impulsivité et de dangerosité. X. est appréhendé par la police
le soir même, au retour de son travail, sur mandat du ministère, et réhospitalisé
le lendemain. Il est examiné après son admission à l’hôpital psychiatrique,
examen qui confirme la nécessité de soins en milieu hospitalier. Selon X., aucune
explication ne lui a été notifiée, si ce n’est l’avis de mandat. De même, les motifs
de sa réintégration ne lui sont pas fournis par son psychiatre traitant. X. plaide
devant la Commission qu’après quelques entretiens avec ce dernier, il suppose
que sa réadmission a été provoquée par les griefs de sa femme. Le gouverne-
ment argumente, à propos de cette absence d’éclaircissement sur l’avis de réinté-
gration, que X., « plein d’amertume, perturbé et sujet à des hallucinations, peut ne pas
avoir entièrement compris ou assimilé les éclaircissements fournis 94 ».
Dès le premier jour, X. charge ses avocats de réclamer un mandat d’habeas
corpus. En réponse à la demande des avocats de X. sur les motifs de sa réintégra-
tion, le ministère de l’Intérieur se borne à invoquer que d’après l’agent de proba-
tion et le psychiatre-conseil de Broadmoor, l’état de X. « inspirait des soucis ». La
Divisional Court, chargée du recours d’habeas corpus, examine le recours en juin
1974 et le rejette. Elle considère que la procédure de réintégration était tout à fait
conforme au sens de l’article 66 § 3 ; elle ne s’est prononcée sur la nécessité de cette

93. Arrêt de la Cour, p. 8 § 23.


94. Arrêt de la Cour, p. 8 § 25.
L’apport des principes du droit international 245

hospitalisation qu’en reprenant le principe de cet article et en concluant que « sans


l’accord des autorités de Broadmoor, du psychiatre-conseil et du ministre de l’Intérieur, on
ne peut relâcher des gens comme X., que dans des cas très exceptionnels. La seule manière
d’y arriver consiste à les libérer sous conditions, moyennant une surveillance des plus
étroites, et sauf à réagir d’emblée à tout signe de danger nouveau 95. »
En juillet 1975, X. demande au ministère de l’Intérieur de déférer son cas à la
commission de santé mentale. Celle-ci entend la cause en octobre 1975 et donne
l’avis que si X. souffre d’une maladie mentale, il peut être relâché s’il demeure
assujetti à certaines conditions. Ni l’intéressé ni son conseil n’ont eu connais-
sance de cet avis. En décembre de la même année, le médecin note une amélio-
ration et le ministre consent à l’élargissement sous conditions. X. sort en congé
en février 1976 et obtient sa mise en liberté sous conditions en juillet de la même
année. Il meurt en janvier 1979, à l’âge de 45 ans. La procédure devant les
organes de la Convention européenne est poursuivie par ses héritiers.
Le recours
X. se plaint d’avoir dû réintégrer l’hôpital de Broadmoor après trois ans de
vie normale sans avoir au préalable comparu devant un tribunal et sans avoir
été examiné par un médecin avant son admission (violation de l’article 5 § 1 e).
Il se plaint aussi de ce que la procédure d’habeas corpus n’ait été prononcée que
sur la compatibilité de la décision de réinternement avec le droit anglais et non
sur le bien-fondé de cette décision (violation de l’article 5 § 4). Enfin, il invoque
une violation de l’article 5 § 2, parce qu’il n’a pas eu d’explications suffisantes
lors de sa réintégration. Dans son rapport du 16 juillet 1980, la Commission
estime qu’il n’y a pas eu de violation de l’article 5 § 1 de la Convention, mais
qu’il y a eu infraction aux paragraphes 2 et 4 de l’article 5.
L’arrêt de la Cour sur la violation alléguée de l’article 5 § 1 e)
La Cour a dû tout d’abord trancher le différend entre la Commission et le
gouvernement anglais. Celui-ci plaidait que X. avait été régulièrement détenu
après condamnation d’un tribunal (au sens de l’article 5 § 1 a). En revanche,
pour la Commission, il était clair que l’alinéa (e) régissait le cas d’un accusé
aliéné que l’on interne à des fins curatives plutôt que répressives. La Cour admet
que la condamnation, à savoir la déclaration de culpabilité, relève bien de
l’alinéa (a), mais que du fait qu’il n’y a pas eu prononciation de peine, mais bien
détention pour traitement, l’alinéa (e) s’applique à la détention de X.
Conditions minimales et hospitalisations d’urgence
La Cour rappelle les conditions minimales qu’elle avait énoncées dans son
arrêt Winterwerp. Le conseil de X. plaide que l’article 66 § 3 du Mental Health Act
de 1959 concernant la réintégration sur mandat du ministère de l’Intérieur ne
pouvait être considéré comme conforme à l’article 5 § 1 e) et aux conditions
minimales exigées par la Convention dans l’arrêt Winterwerp. Il remarque que,
effectivement, la détention n’a pas été décidée par une autorité compétente sur

95. Arrêt de la Cour, p. 10, § 29.


246 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

une attestation médicale d’aliénation et de dangerosité. Toutefois, la Cour a


admis, dans l’arrêt Winterwerp, que les cas d’urgence sont considérés comme
« une exception au principe interdisant de priver de sa liberté l’individu concerné sans
avoir établi son aliénation de manière probante ; il n’a pas jugé que dans chacune des
hypothèses imaginables l’expertise médicale objective doit précéder, et non point suivre,
l’internement de quelqu’un d’un chef d’aliénation mentale. La Cour précise que quand
l’un des buts d’une disposition de droit interne consiste à permettre l’internement, au
titre de l’urgence, de personnes risquant de présenter un danger pour autrui, on ne
saurait en pratique exiger un examen médical approfondi antérieur à toute arrestation
ou détention 96 ». Ainsi l’article 66 du Mental Health Act de 1959 est-il compatible
avec la notion de « détention régulière d’un aliéné ».
Examen des faits
La Cour a ensuite cherché à savoir si la réintégration de X. à l’hôpital de
Broadmoor était motivée, à savoir régulière dans sa matérialité. La Cour précise
préalablement que « l’économie de sauvegarde instaurée par la Convention assigne les
limites à l’ampleur du contrôle ; les autorités nationales se trouvant mieux placées pour
apprécier les preuves produites devant elles, il faut leur reconnaître en la matière une
certaine latitude et la tâche de la Cour se borne à examiner leurs décisions sous l’angle
de la Convention 97 ». Toutefois nous avons déjà signalé que la Cour s’est déclarée
compétente pour se prononcer sur le fond des affaires qu’elle traite et sur la
légalité matérielle d’une détention. En tenant compte des faits que nous avons
exposés plus haut, en s’appuyant sur les certificats médicaux avant et surtout
après la réintégration, la Cour ne retient pas de violation de l’article 5 § 1 e).
L’internement d’urgence visant la protection « pour le public et particulièrement
pour la femme de X. » peut ne pas s’entourer des garanties habituelles qu’impli-
quent l’article 5 § 1 e). L’hospitalisation à Broadmoor est bien entourée des
garanties nécessaires, les certificats médicaux révélant, en l’espèce, la persis-
tance d’un état psychotique et la nécessité de l’hospitalisation.
Sur la violation alléguée de l’article 5 § 4
Nécessité d’un contrôle périodique
Dans un premier temps, la Cour rappelle que la détention d’un aliéné forme
une catégorie spécifique en ce qui concerne le recours prévu par l’article 5 § 4 et elle
reprend les conclusions de l’arrêt Winterwerp en soulignant qu’une décision
d’hospitalisation involontaire par un tribunal ne dispense en aucun cas d’un
contrôle périodique ou, à défaut, de la possibilité d’introduire « à des intervalles
raisonnables un recours devant un tribunal pour contester la légalité de cette privation
de liberté au sens de la Convention ». Ainsi dans l’affaire X., le fait d’avoir été
détenu sur décision d’un tribunal ne pouvait en aucun cas être un argument
d’absence de recours lors de sa réintégration, trois ans après le jugement,
contrairement à ce que plaidait le gouvernement britannique. La Cour reprend
ses arguments en comparant une incarcération pénale, où les faits reprochés

96. Arrêt de la Cour, p. 14, § 41.


97. Arrêt de la Cour, p. 15, § 43.
L’apport des principes du droit international 247

ayant motivé la détention sont évidemment inchangés tout au long de la déten-


tion, à une privation de liberté à fin de traitement, où l’état mental de la
personne concernée est susceptible de s’améliorer.
Étendue d’une procédure de recours
X. a joui de son droit de recours lors de la procédure d’habeas corpus. Mais la
Cour a cherché à savoir si cette procédure était conforme aux garanties exigées
par l’article 5 § 4. Si X. a bien eu accès à un contrôle judiciaire par une instance
ayant les caractères propres à un tribunal, à savoir indépendance et débat
contradictoire, la Commission et la Cour ont reproché à la procédure d’habeas
corpus une étendue du contrôle trop restreinte. En effet, le contrôle ouvert se
limite uniquement à la conformité de la détention avec le droit anglais, au
respect de la légalité formelle et non à une « vérification juridictionnelle de la
légalité à la fois formelle et matérielle d’une détention ». La légalité au sens de la
Convention est une notion plus large qu’en droit interne britannique. La Cour a
notamment observé que les certificats médicaux avaient été produits par les
avocats de X. Dans la procédure d’habeas corpus, le ministère de l’Intérieur n’est
pas tenu de justifier l’existence d’un trouble mental nécessitant la réintégration
de X. La Divisionnal Court n’avait, en réponse au recours, qu’à vérifier que X.
était un malade libéré sous conditions, soumis à une ordonnance restrictive, et
que les prescriptions de l’article 66 § 3 en matière de rappel par mandat étaient
respectées. La Cour précise que le caractères du contrôle offert par la procédure
d’habeas corpus « représente une arme efficace contre l’arbitraire […]. On pourrait la
trouver satisfaisante au regard de l’article 5 § 4 de la Convention pour des mesures
d’urgence tendant à l’internement de personnes comme aliénés. Pareilles mesures,
pourvu qu’elles vaillent pour une période courte, peuvent ne pas s’entourer des garan-
ties habituelles 98 ». Mais un recours aussi réduit ne peut suffire pour une priva-
tion de liberté prolongée. Le contrôle doit donc être suffisamment ample pour
s’étendre à chacune des conditions indispensables à la régularité et à la légalité de
la détention d’un aliéné, « d’autant que les motifs propres à justifier cette détention à
l’origine peuvent cesser d’exister ». La Cour a donc conclu à une violation de
l’article 5 § 4.
Nullité d’un contrôle par une instance non judiciaire
Le gouvernement britannique a plaidé que la procédure d’habeas corpus
n’était pas la seule voie de contestation d’une détention et signale que quatre
possibilités étaient offertes à toute personne soumise à un ordre de restriction :
le médecin traitant, un parlementaire et le patient lui-même peuvent demander
l’élargissement au ministre et le patient peut saisir à tout moment la commission
de contrôle psychiatrique. Tout en reconnaissant « la valeur indéniable des
ressources ainsi offertes », la Cour a pu considérer que ces voies ne palliaient pas
les déficiences du recours d’habeas corpus. En effet, le recours auprès du ministre
ne constitue pas un contrôle par un organe indépendant du pouvoir décisionnel.
Quant à la saisine de la commission psychiatrique, il est important de noter que

98. Arrêt de la Cour, p. 19, § 58.


248 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

la Cour l’aurait considérée comme un tribunal, si la procédure s’était entourée


de garanties suffisantes et si l’indépendance de la commission avait été avérée
dans la pratique, mais surtout si celle-ci avait eu la compétence d’ordonner une
libération. En effet, l’article 5 § 4 mentionne que le tribunal « ordonne la libération
si la détention est illégale ». Or, la loi de 1959 ne donnait à cette commission que
des attributions consultatives. Nous verrons plus loin que le Mental Health Act
de 1983 a élargi les compétences de la commission de contrôle psychiatrique,
suivant en cela la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme.
Sur la violation alléguée de l’article 5 § 2
La Cour précise tout d’abord que l’article 5 § 2, ainsi libellé : « Toute personne
arrêtée doit être informée, dans le plus court délai et dans une langue qu’elle comprend,
des raisons de son arrestation et de toute accusation portée contre elle », s’applique
bien à toute personne visée par l’article 5 et donc aussi à une personne hospita-
lisée contre son gré. Elle reconnaît que les termes arrestation et accusation sont
particulièrement inadaptés à la privation de liberté autorisée par l’article 5 § 1 e).
Il faut donc les comprendre comme « les motifs de l’admission ». La Commission
a estimé que, dans le cas de la réintégration de X., les explications fournies à ses
conseils étaient tout à fait insuffisantes. En revanche, elle n’a pas cherché à
savoir si les policiers ou le médecin avaient suffisamment renseigné le plaignant.
La Cour estime en outre qu’il ne s’impose pas de trancher la question de la
violation alléguée de l’article 6 § 1. Elle constate que l’obligation de renseigner
le patient sur les motifs de son hospitalisation ressort du droit de recours. Ayant
déjà constaté la violation de l’article 5 § 4, elle se dispense de se prononcer à
propos de l’article 6 § 1. Toutefois, M. le juge Evrigenis a exprimé l’opinion dissi-
dente que le droit à être informé des raisons de la privation de liberté constitue
une garantie « dont l’importance […] ne saurait être sous-estimée 99 » et un droit
autonome, distinct de celui protégé par le paragraphe 4.
Dans son arrêt du 18 octobre 1982 à propos de l’application de l’article 50
(actuel art. 41), la Cour prend acte des différents amendements insérés dans le
projet de loi sur la santé mentale par le gouvernement britannique et de l’accord
conclu entre celui-ci et les héritiers au sujet des frais attribuables aux procédures
menées devant les organes de Strasbourg et rejette la demande de satisfaction
équitable en faveur des héritiers.

Affaire Luberti

Luciano Luberti a saisi la Commission en mai 1980 ; il se plaint d’avoir été


arbitrairement interné et de la longueur de la procédure de recours.
Les faits
Le 20 janvier 1970, à Rome, Luciano Luberti tue sa maîtresse de plusieurs
coups de feu. Il quitte ensuite son domicile, puis, trois mois après, il avertit la

99. Arrêt de la Cour, opinion dissidente de M. le juge Evrigenis.


L’apport des principes du droit international 249

police au moyen d’une lettre où il s’accuse du crime. Le corps de la victime est


alors découvert. Une procédure pénale s’engage contre lui et il n’est arrêté que
le 10 juillet 1972. Il est condamné en janvier 1976 par la cour d’assises de Rome
à vingt et un ans d’emprisonnement. Le requérant avait plaidé non coupable et
avait évoqué la thèse du suicide de sa compagne. M. Luberti interjette appel et
soulève pour la première fois, entre autres arguments, le fait qu’il était en état de
démence à la date du crime.
Lors de la procédure d’appel, deux expertises pratiquées en 1976 conclurent
que M. Luberti était atteint d’un syndrome paranoïaque le privant de sa capacité
de vouloir (capacità di volere) et, en 1978, trois autres experts parvinrent à la même
conclusion, la partie civile ayant contesté l’opinion des deux premiers experts.
Devant la mégalomanie, le complexe de supériorité à l’égard des experts, la
conviction d’être immortel que présente M. Luberti, ils confirment la maladie
paranoïaque. Il se prétend, de surcroît, victime de vastes complots internationaux.
Les trois experts estiment qu’à l’instant du crime sa capacité de comprendre lui
avait manqué, autant que celle du vouloir (capacità d’intendere e di volere). Ils notent
aussi que le requérant est encore dangereux et nécessite un traitement qui ne peut
être mené qu’en milieu hospitalier. La cour d’assises d’appel de Rome se prononce
en novembre 1979 sur le recours : Luberti est acquitté en raison de sa maladie
mentale (infermità psichica) et est interné sur décision judiciaire le 21 novembre
1979 à l’hôpital psychiatrique judiciaire d’Aversa. Le requérant s’oppose alors à la
décision de plusieurs manières, utilisant tous les recours disponibles : il se
pourvoit en cassation, plaidant toujours le suicide de sa compagne. Il présente dès
le 19 novembre, soit trois jours après la décision d’internement, une demande de
levée de celui-ci à la section de surveillance de Rome. Dans un premier temps,
cette section de surveillance a instruit cette demande puis, en août 1980, s’est
déclarée incompétente en raison du pourvoi en cassation (incompétence selon le
code de procédure pénale et la jurisprudence de la Cour de cassation). M. Luberti
saisit alors la Cour de cassation, laquelle juge en décembre 1980 que c’est la Cour
d’appel de Rome qui a seule compétence pour instruire le recours. Saisie en août
1980, le Cour d’appel suspend la procédure de recours en raison de l’évasion de
l’intéressé de l’hôpital psychiatrique, à l’issue d’une permission de huit heures,
accordée par le juge de surveillance de Naples, compétent pour cet internement
puisque l’hôpital se trouvait près de cette ville. Le requérant est arrêté en mars
1981 et la procédure reprend alors en appel. La Cour rejette le recours en mai 1981.
Mais, en août 1980, Luberti avait adressé à la section de surveillance de Naples la
même demande de levée de l’internement. Dans un premier temps, la Cour attend
le résultat final de la procédure engagée à Rome et finit par fixer l’audience au
12 mai 1981, puis, tenant compte du certificat du médecin chef de l’hôpital qui
conclut que du point de vue clinique rien ne s’oppose à la levée de la mesure de sûreté,
décide, le 4 juin 1981, la levée de l’internement. Quant au pourvoi en cassation, il
fut rejeté le 17 juin 1981.
Arrêt de la Cour sur la violation alléguée de l’article 5 § 1 e)
M. Luberti se plaint d’avoir été interné, alors qu’il ne souffrait pas de troubles
mentaux. La Cour reprend les conditions qu’elle avait développées lors de
250 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

l’affaire Winterwerp et ne voit pas, dans la procédure et la décision de la Cour


d’appel, de tort imputable : l’aliénation, ainsi que son ampleur et son caractère
dangereux étaient attestés par les expertises, non seulement au moment des
faits, mais aussi lors de la décision d’internement. Elle cherche à savoir si cette
détention, compatible initialement avec l’article 5 § 1, a continué au-delà de la
période justifiée par le trouble mental. Elle conclut que rien ne permet d’établir
que cette période ait été trop longue. Il faut souligner qu’à propos de l’attesta-
tion du médecin chef de l’asile judiciaire, la Cour note que « naturellement, ledit
rapport ne constituait pas l’acte ultime de la procédure ; il ne présentait pas le caractère
et ne déployait pas les effets juridiques d’une décision. [La section de surveillance] devait
encore s’assurer que l’état mental de M. Luberti justifiait son élargissement. La levée de
l’internement d’un individu reconnu jadis, par une juridiction, comme un aliéné dange-
reux pour la société, concerne, outre l’intéressé, la communauté dans laquelle il va vivre
si on l’élargit ; en l’occurrence il s’agissait de l’auteur d’un homicide, ce qui accroissait
la difficulté inhérente à toute appréciation dans le domaine psychiatrique. Partant, la
section de surveillance devait témoigner de prudence et elle avait besoin de quelque
temps pour examiner la demande 100 ».
Sur la violation alléguée de l’article 5 § 4
M. Luberti proteste : les tribunaux qu’il a saisi en recours n’ont pas statué à
bref délai.
La Cour rappelle que quand la décision d’internement a été prise par un
organe de caractère judiciaire, « il doit y avoir place pour un contrôle ultérieur, à
exercer à des intervalles raisonnables, car les motifs qui justifiaient à l’origine la déten-
tion, peuvent cesser d’exister ». La Cour note bien que M. Luberti a posé son
premier recours trois jours à peine après l’arrêt et qu’il a multiplié les voies
légales : pourvoi en cassation, demande de levée de l’internement devant la
section de surveillance de Rome, puis celle de Naples. De plus, en contestant la
décision d’incompétence prise par la section de Rome devant la Cour de cassa-
tion, au lieu de la Cour d’appel, il n’a fait qu’allonger la procédure. De même,
son absence irrégulière ne permettant pas de nouvelle expertise ne pouvait
qu’ajourner la procédure de recours. Elle remarque, en outre, que la loi italienne
ne prescrit pas de délai avant le recours d’une décision d’internement et que l’on
ne peut pas dénier à un interné le droit « d’employer l’ensemble des ressources
juridiques dont il dispose pour se défendre », même si la multiplication des recours
avait rendu les procédures particulièrement complexes. Toutefois, même si la
durée de la procédure de recours est imputable à la propre attitude du requé-
rant, cela ne saurait expliquer le délai particulièrement long du recours devant
la section de Rome, qui a duré plus d’un an et demi, « frappant par sa longueur,
dépassant le bref délai dont l’article 5 § 4 de la Convention prescrit le respect », ce dont
convint le gouvernement italien. En revanche, vu les circonstances, le délai de
neuf mois et vingt-cinq jours concernant sa demande devant la section de
Naples ne paraît pas exagéré. Il était tout à fait justifié que la section de Naples

100. Arrêt de la Cour, p. 11, § 29.


L’apport des principes du droit international 251

ait sursis à statuer, jusqu’à ce que la Cour d’appel de Rome eût décidé à propos
de la première demande. La Cour note que, une fois connue cette décision, la
section de surveillance de Naples a statué avec la célérité souhaitée : délai de un
mois pour l’arrêt, et quinze jours entre l’adoption de l’ordonnance et l’applica-
tion, à savoir la levée de l’internement, délai d’application que la Cour ne trouve
pas excessif. La Cour se prononce donc pour une violation de l’article 5 § 4 seule-
ment en raison des retards excessifs qui ont marqué la procédure suivie à Rome.
Sur l’application de l’article 50 (actuel art. 41)
Le requérant réclame une indemnité de 20 000 000 de lires pour dommages
moral et matériel, justifiée selon lui par une année de souffrances dans un asile
psychiatrique. Il « prie la Cour d’avoir égard […] à la dépréciation de la monnaie ».
La Cour ne retient pas de dommage moral ni matériel, la détention ayant été
régulière et réalisée selon les voies légales. Elle estime que rien ne permet
d’estimer que l’internement aurait été levé plus tôt si le recours avait été instruit
plus rapidement. En revanche, elle accepte la demande de M. Luberti sur le
remboursement de ses frais de défense devant la section de surveillance de
Rome et la Cour d’appel, qu’il chiffre à 1 000 000 de lires.

Affaire Ashingdane 101

Leonard John Ashingdane a déposé sa requête contre la Royaume-Uni le


26 octobre 1977 devant la Commission européenne des droits de l’homme. Tout
comme lors de l’affaire X. contre le Royaume-Uni, la législation en vigueur lors
des faits est le Mental Health Act de 1959.
Les circonstances de l’affaire
Ashingdane est citoyen britannique né en 1929. En novembre 1970, il est
reconnu coupable de conduite dangereuse et de détention d’armes à feu. Les
expertises médicales demandées par le juge concluent que M. Ashingdane
souffre d’une schizophrénie paranoïde qui, par son ampleur et son caractère
dangereux, justifie son hospitalisation forcée dans un hôpital psychiatrique en
vertu de l’article 60 du Mental Health Act de 1959, assortie de restrictions à la
libération pour une durée indéterminée. Il est d’abord interné à l’hôpital local
d’Oakwood dans le Kent. Mais à la suite de deux évasions réussies, il est trans-
féré à l’hôpital de Broadmoor, hôpital de haute sécurité. Durant la période de
1971 à 1978, il est hospitalisé dans cet hôpital sans grande amélioration de sa
santé mentale. Les rapports réguliers de son médecin traitant, les quatre
contrôles de la commission de contrôle psychiatrique, ainsi que les deux entre-
tiens avec des médecins indépendants qu’il avait demandés ont régulièrement
conclu à la nécessité de la poursuite de son hospitalisation forcée à l’hôpital de
Broadmoor.

101. Arrêt Ashingdane c/Royaume Uni du 28 avril 1985, série A, n° 93 ; rapport de la


Commission, affaire Ashingdane c/Royaume Uni, ECHR, série B, n° 76.
252 Psychiatrie, droits de l’homme et défense des usagers en Europe

C’est en octobre 1978 que son médecin traitant, le Dr Maguire signale que
Ashingdane « avait cessé de constituer une menace » et recommande son transfert
à Oakwood. En mars 1979, le ministre de l’Intérieur consent à son transfert, mais
l’autorité sanitaire d’Oakwood le refuse. En effet, depuis 1975, les syndicats des
infirmiers de cet hôpital, estimant ne pas disposer des moyens nécessaires,
refusaient l’admission des malades délinquants, assujettis à des ordonnances
restrictives. Imposer cette admission comportait de sérieux risques de grèves…
M. Ashingdane est donc resté à Broadmoor. La commission de contrôle psychia-
trique, consultée à ce sujet par le ministère de la Santé, a jugé que si l’hospitali-
sation dans un hôpital local est souhaitable, la mesure d’internement était
encore nécessaire. Pendant ce temps, l’autorité sanitaire du Kent négocie avec les
syndicats et ne trouve de compromis qu’en septembre 1980, sous la forme d’un
recrutement de personnel supplémentaire. L’avis médical étant toujours en
faveur de la poursuite de l’hospitalisation dans l’hôpital local, les ministres de
l’Intérieur et de la Santé ont accepté ce transfert. En 1985, M. Ashingdane
demeure hospitalisé à l’hôpital d’Oakwood, en service ouvert ; il rentre à son
domicile les week-ends.
La Commission européenne s’est intéressée aux conditions d’hospitalisation à
Broadmoor. Les services sont fermés. L’hôpital est entouré d’un haut mur
d’enceinte. Les sorties des pavillons se font sous escorte. M. Ashingdane
travaillait dans les jardins potagers de l’hôpital. Les sorties accompagnées hors
de l’hôpital « ne sont autorisées qu’à titre exceptionnel et pour des raisons humani-
taires ». Le requérant n’en bénéficia qu’à deux reprises de 1971 à 1980.
Avis de la Commission et arrêt de la Cour sur la violation alléguée de l’article 5 § 1 e