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En douceur

C e fut, certes, un coup politique. Miüs quel nom fui donnea* ? Celui qui vint à l’esprit dë tous, tant rhübitude én est grande, est coup d'Etat Mais, au fur et à mesure que les informations se précisaient, 6n s’aperçut que ce n’en était pas un. « C*estun coup de force, dit ^ s rire Tambas^dëur de France à Tunis, M. Jean. Bressot, puis­ que M. Boiuguiba pas d*acc(xd. » L’é]q)re!ision lïe convenait pas davantage, et l’on parla de la naissance d’une n* Répubfiqtie tuni­ sienne pour s’apercévw, dkmsi

la journée, que rien de tel ne se jfvodui^t en Timisie. La République demeurait réjgié par sa Constitution, le gpuvememient lu i-m ^ e était peu modifié : le pays changeait de prési­ dent et de p r ^ e r ministre. Ce n’était pas peu, mais c’était tout ou presque. Etait-ce un acte de « redr^sement natio­ nal » ou de « salut public » ? Ou bien une « rectification » ? Rien de tel non plus. Ne trouvant d’expression adéquate, on. se am trata dedire « ouf » et de parler de « dé^ livrance ». La Tunisie était grosse d’un évé- nesnent depuis longtemps attendu, qui venait de se produire : alors qu’on apprâiâidait une naissance au « forceps » ou to e « césa­ rienne », oa voyait l’eaifont sortir ra^dôu- ceur, impatioit d’avoir un peu trd|)' mais souriant. La mère, délivrée, ai tout aussi bio). Aux alentours, on n’en revonit sans mélange des amis prodie^ ou sourde d é c ^ o n (ça^ée mais . tra) ch » ceux qui e^)^aient que aurait bescnn d’eux pour accoucher. Mais revenons à l’événemoit et à la ques­ tion posée plus haut : quel nom hii dcxiner ?

n n’aura pas de nom parce qu’il^ ’entre vriu-

ment dans aucune cat^cme. Mais d s’agit ceci ; Bourguiba, c*est SbL Sa mccéssioa est

Vous savez, cette fameuse succession, ou­

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verte depuis dix-sept ans, dont on a tant par­ lé, qm a fait counr (et trébucher) bien des « dauphins » désigné ou autô-nommés. Eh bien, cette suoçession, elle est réglée : le dé- volutaire est M. Zttie El Abidine Ben Ali, un outsider, • Pb<mil^ ûouyeau » que Jeune Afrique découvrait et révâait dans son nu­ méro 1331 du 9 juillet 1986. Entré ti^ tard dam la course, il a trouvé les coureurs de fond qm, eux, étaient partis trop tôt, fatigués bu IniBii sur le bas-côté de la route : il a gagné aU s ^ sans effort appa­ r a t étaVec le i

aisquie^aul

dine der?T ôütà^flélé:^

auquel Ztne El a déddé de succé- -cetJ euocnnmei

jui^u’au^ novdpi);^ 1987, en scteé pôidàilt {dus d’i^4ë^-*siède ? Je le ^ c ^ Jeûné

m deux «1 débonbie et en janHIF diains, avec l’espoir, tout a i lui rmdaüittjüs- ti<^ de faire omtri^idds à l*abo^KliÉte et : ^ v ccÀteuse hai^ogcaphie qu’il a fait iwbtter sur .r

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Boiirguibai je

quéj|||ï^pjnrà^fif»

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jè'jiiii d ^ une gnmdé:partie de

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j p t ^ à e*t ;à)0Ûf 1957;—#

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peüx dii^ Vfflttdnteitiijai

q u e » i^ :

cet hoiilme qiâ

de to i^ mesiiK^ tti^ les a ü ^

itistnunaits ét dm q i^ (Qfui ne poiivait

étioent des

et s’a^m rùt au?ddà

accô>ter d*être

gnor. Cei^ ce <|^ë j’id f d t

in stru n ^

. Qui reàa^jà^ioa>ervice;sans «Mnpiendre c^^ans aed^ie^ qb’fl devenait un de ses ins-

ânipénts nléilàB^^

eimùis. La Êste é^loague

JEUNE AFRIQUE 1^.1402

■is-:

18 NOVEMBREitt?

Le général dç Gaulle a eu son Q iiâ^ le mar6<£al Pétain un ju j^ e n t térriUe : ^ Pé- tain est mort ^ ,1925.» Cda signifie qu’iqprès cette date et jusqu’à' sa mort, tiù 1951, le Marédial n*a plus été que l’o n ^

chiatres n<Mi tunisiens qui l’avaient examiné, ils avaient été fprmejs, et ce dès 1971 : Bour- guiba aura des r^ssi<nis mais jamais il ne retrouvm sa forine int^ectuéUe. Ses facul­ tés d’analyse et de ^ th è se smmt de {dus en

influences e^ttârieures. L’un d’eux, te profes­

de

lui-mdniè i im habuAe en dédm ou en d ^

{dus fragmentaires. Il s’accrodiara de plus en

c r^ tu d è qui vivait sur son capital de gloire.

Je «ois qu’tm ;peut en dire autant de Boiuguiba. Il à été nm d, a atteint son apo; gée a i 19i57 (il âVait alprs 65 ansV a oom- mencé à gcàyemait décliner en 1969. Pùür moi, a èst mort en janvier 1974 à Djabèu L’homme'qui, sans pr^>aration aucune, a à- gné en 4tt«qûes minutes de tête-à-tête avec

plus aux détails, de moins en m dns à Tai- semblè^ D r é s is ^ de moins à i in(»ns aux

seur AJuriaguerra, de la dinique Bdf Air à iG^ève, avoir revu Bourguiba, en fé> vrier |1974,^ au lendonain de Djerba, a dit à l’oitouràge du président : « Des Djerba, vous allez m aycir <^ifuiuejam ou mesque.

K d ^ , dans un salon dliûtel, sur du pi^or

a

Vous devriez prémunir vtOte jKésideat —er

à n - ^

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de cet hdtd, ce fiuneux'

« acte

votre mys —otrntre cda

»

d’unio^ » de la Tunisie àvec la Libye, lequd aurait pu, s*il avait été suivi d’^ t , c o n d ^ à toutes les avmtures, cet hoOiitaiene pouvait pas £ti» Boui^uil». Cétait spn ccàitraite, tout comme te Vian Marédial dtis années de roQCiqMtiç^ aUanande ne pouvait êtré celui.

de VoduîL

Ses coilatKxateurs directs de Toxique et le premier m in i^ d’alors M. Hiâli Noùira, auraient été bien avisés à, de retour de Djer- ba, ils avaient ^ d u à son inb^Mdté. Ce à qwH le. général Ben Ali et M. Hédi Bac- coudie se sont résdiis en novembre 1987 était légitime, v < ^ impérieux^ dès h 12jan­ vier cejour-là, oi|[[du^ la Constitu- timi a sans^doute été vidée.,

n m’est fodle de le <Krè jdùsiéuts an­

nées a | ^ que ce ne Tétait dé,le (^ d o : et

de l’exéiéutar à ce m ^eot-là. Çntés. Je sais que, contriMrement au p ^ t

9 oiq[)e.d*iK)mmes qui a osé, «Mira et eiœcu-

la déstittatidn de Bourguiba te 7 novonlxe

1987, tes hopunes qui poiwaioit ou de^dent

te fiûre œ 1974 n’etidentj ^ unis. Et puis :

avant l’heure, ce n’est pas '

Q pi^ qu’il en $oit. Bourguiba était d ^

«n i!^4> sdon l’oqpfèssioa de sa lonme, > un cendtiSaére à cent bou­ gies, doat sotainte-àix soat Adates. » Cha­ que année en a éteint qud^es-unes de i4us. Qumt aux médecins, neunrfogués et psy­

JËUNE'AFfflQUE N* 1402 - 18N0VEMBRE 1967

Mais, à Tépoque, te premia-ministre M. Hédi ^|^ouira tenait la barre d’une mam ^ferme, ét qui rassurait la îriupart des Tuni­

siens. Le p a ^ était en pldne croissanoe éco­ nomique. On a pensé qu’on pouviut v<w ve­

nir

Et puis Bourguiba, ne 1’ouW<his pas, ins- (Hirait encore respect, affection ^ crainte :

nul, fMumi ses coUalxKateurs, ne se soait avCTtiiré à^liii suggérer de ré||nar sans gou­ verner, encore moins de se retirer.

Je me soUvions l’avoir entendu dire —il était iil(m encwe à s<m apogée —dans un moment de détente et s’amessant à une de- mi-dôuzaine de ses plus proches collalxKa-

teurs, installés autour de lui : « UnjmMr, je dfytàOaâ, dirai et ferai n*importéqam. Au­ cun de vous, j’m suis c&tma, ne me le dira,

ni ne m’àrréfera

\

»

L ’^xè^Bourguiba » a donc oranmenc^

^ pas a p i^ sa mort, ccmmie on l’en-

Visageait communémoit, mais de scm vivànt,.Pe sa résidence du M<Knag, à travers les jominaitt, la radio, la tâévisiôo et sans doute bienffi les visites, il veriia la Tuniste frmctioana sans Bourguiba, ses anciens col­ laborateurs proidre Ions déçisioas sans lui référer. Je continue de pensa, et peut-être en ,coiiviendra-t-p, qu'il aurait pu éviteir la desti­ tution ét la perte de tout s<m pouvoir s’il

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En douceur (suite)

> avait accepté de renoncer volontairement à une partieà&ce pouvoir. C’est ce que je sug­ gérais début 1984 (J.A. n° 1204 du 1» fé­

vrier), m’adressiint a lui et, au passage, aux autres détenteurs de pouvoir dms son cas ;

« n sanblé biétt qti'ü soit èouvmt plus dÊB~

die de quitür le pouvoir quand on Fa exercé longtanps et intensément. De ce c(mstat, pn une

outénd versl’at^ûî

plus il a de cbancè dt gagner en ( longévité ei

plus unpouvotest

de Snt dans la sfyiiÈi liBté.

n’est pas le vide comme on le redoutait. Ce sera au contraire, selon un mot gaullien célè­ bre, le trop-plein. Tout Jhoiüme politique a, tnen 'sûr, leé droits du citoyen et, en plus, celui de s’adôn- hd* à èi qujU ^ t faire : la politique. Néajamp&s,’beaucoup de ceux que le dé-

en 1956 le jour de l’indép(^dainoe, vçMre en 1954 lors de l’autonomie Interne —il y a près de trente-cinq ! —serinent biien sés, euX; aussi, dé prafdi;e volontaitem^t

« A défàut d’une trandiée étiàine — leur retraite-ou, à toutji^pibins, d’éviter de

fiure du « forcing » : ils ont 60,65 ou'mèCDe

pas de pouvmr de gouverner au-delà dé qua-

tre-vingts ans ^ ne peut-on âtr moins linaitèr 70 ans et plus ; ils mit œuvré à riild^>éi|-

les dé^ts ? En obtenant, dans liespays üù le pouvoir est —de Mt ou de droit—à vie, qu% partir de ^tre-vingts ans celui qui lé dé­ tient continue de r^er mais cesse de gou­ verner. * Conunoit le poürrait-il, dès lors que

M intact en quelque sorte de lire, li­

mite coÊmdéràblemokt ce qu’il voit ét at­ tend, Vélmgae de ceux qui pourraient Tédai- rar, le mettant à portée de ceux-là xuls qui ont intérêt à utilker son pouvoir ? € I^ins le Tiers Monde en tout cas, ilrt’est pas raÈkmnaMe de voiàmr Mte gouverner lesSO %de moins de vingt ansfMo-qui àplus

I de quatre-vin^ ans. » ' Mon intrusion, modérée vmrè timide,,a

été mal prise. Et c’est tbutlè omtraire qu’<w

a vu se développer : Bourguiba, qui.dâé-

guait beaucoiq), donnait à ses {te^emiets iiii- nistres des pouvoirs étendus et une ffnmde latitude, s’est mis à tout r^ e n t^ , à s’occuper des détails, à décider de tout Au point d’em'-

ctmchire qu’il ne lui restait qii’à se démettre •

ou à

démettre.

ne senuiine i^rès le d^Kut du dent Biwguiba pour une retraite fo r-' cée, beaucoup de ses anciens édliaibo-

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rateurs qu’il a condamnés à la priscm et/pu â l’exil sont de retour en Tunisie ou sur le point d’y rmtrer. La scène politique se ra n ]^ et ne tardera pas, je pense, à d«mar l’impres­ sion de débo^er: l’après-Bquiguibi^ ce

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dance du. p«ys piiis à l’é^catip n de la publique. Mal PU bien, il$ pnt acopmpli leùi:

misa(Mi. 0 u ’ils fassent place aux jeunes —mi ne le répétera j^ a ik a ^ % de$ siens dnt. mpins de 30 a n ^ et se retiiinfè avant qu*pn les pousse vers la sortie. Je erois que la Tunisie s’eiï pi^Nrtaait niiei|^ qtte le débat politique aiàrait plus de chances de s’axer isùr l’avenir. Un mpt ppùr finir sur ce 4 ^ va se pSasser maintoifmt : leur g ^ d h p ^ e parti, leisTu-^ jiisiens y<mt devoiir et se senior adulf^* Qi

Vpnt peu à prendte pleinéme^ ccHisciràce que Bôurguiba n’est plus llL Dié-, sdrmais, ce qui se fera le sera sans lui ; cesé^

Tkmisiè

Quant au npuveau p ^ d e n t (51 au npuveau premier ministre (57 atis), ils spnt amis, cpmme oa le sait Mais ils dewànt inventer une nouydùe fdaticm de travail tte eux et aitre leurs deux fcmctions, f»$t|- quer une relatipn nouvdle entre eux et autres. L’iqnès-? noV^bre est ppur eux la plus fumidaUe des ^neuves. Peqpke, üju’ils ladpnrâercmt

ra le imduit dé ce qu^est devenue là "

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trente ans d’iàâqpendance.

n sera tout a u ^ difâcÜé fin p ^ ^ tiini- sienetàsa

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à lui: l’adulatipn vobele et <xgmûsée, le àilte de la perstHuialité à tpus les pçrâs de phrases ét de rues n’pnt pa$ peu a»ttibttè & transfèrmer BPurguiba,4 doadiàr de lu la

détestaUe des images.

,-6S, Vt.

, Ne leobmmeaçpns pas. □

JEUNE AFRIQUE N» 1402 - 18

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TUNISIE

 

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Heure par heure, le récit de la destitution du « Combattant suprême ». Pourquoi et comment celui qui est aujourd’hui le nouveau chef de l’Etat a décidé de sauter le pas.

DENOSENVOYÉSSPÉCIAUXSaMIRGhARBIETFrANÇOISSoUDAN

L e crépuscule du « Combattant suprême » s’est donc achevé à l’aube, une aube banale, fris­ quette et grisâtre. Un décor

ordinaire de l’automne tuni­ sien pour le seul acte de sa vie politi­ que qu’Habib Bourguiba, 84 ans, n’ait pas mis en scène : sa chute. Il est six heures, en cette matinée du samedi 7 novembre. L’antenne de la radio nationale s’ouvre et diffuse des romances tendres de Fairouz, des chants de laboureurs et des airs folklo­ riques. Ceux qui écoutent —et ils sont nom­ breux à se lever tôt, pour les intermina­ bles trajets qui mènent aux lieux de travail — remarquent aussitôt que quelque chose, dans leurs habitudes d’auditeurs, a changé. Point de direc­ tives présidentielles, en effet, d’hymnes patriotiques ni de soulaimia, ces sortes de gospels religieux « détournés » à la gloire de Bourguiba. Point de musique militaire non plus. A 6 h 30 précises Triki Mohamed El Hedi, l’un des reporters les plus cé­ lèbres de la radio tunisienne, s’adresse à la nation, maîtrisant avec peine son émotion. Ce qu’il annonce met un point final à l’interminable « nuit du destin » que viennent de vivre, sans le savoir, sept millions et demi de Tuni­ siens : celui qui n’est encore pour une minute que premier ministre : Zine El Abidine Ben Ali déclare Au début, au ton, aux mots des deux premières phrases, beaucoup croient en l’annonce du décès de Ha­ bib Bourguiba. Mais, rapidement, la voix un peu sourde sur les ondes grésil­

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lantes ne laisse plus aucune place au doute : « Face à sa sénilité et à l’aggra­ vation de son état et se fondant sur le rapport y afférent, le devoir national nous impose de le déclarer dans l’inca­ pacité absolue d’assumer les charges de la présidence de la République. De ce fait et en application de l’article 57 de la Constitution, nous prenons en charge, avec l’aide du Tout-Puissant, la présidence de la République et le com­ mandement suprême de nos forces ar-

D ès qu'ils ont appris la les Tunisiens (ici dans un ca fé

nouvelle, d e Tunis)

se son t précipités sur les éditions sp éciales d es journaux.

Peu après, la joie exp lose.

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JEUNE AFRIQUE N ' 1402 - 18 NOVEMBRE 198/

TUNISIE

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mées (voir texte complet page 46).» Tout vient donc de basculer et tout

bascule dans la tête de ceux qui écou­ tent : trente ans avec lui, pour le meil­ leur et pour le pire, et, aujourd’hui, l’avenir sans lui. Passe un long moment d’incrédulité. La plupart des auditeurs

— la déclaration de Ben A li sera, par la

suite, reprise toutes les demi-heures — se sentent comme engourdis par une sorte d’immense soulagement, comme pétrifiés face à cette chape de plomb qui, tout à coup, disparait. Certains pourtant, des femmes sur­ tout, pleurent discrètement la mort po­ litique du Père et l’effondrement de ce qui était, pour eux, un pan de leur uni­ vers. « Je l’aime, il est tout pour moi, nous dira une petite employée d’hôtel. Pourquoi lui ont-ils fait cela ? » Pourquoi ? A l’évidence, Fatma Achour, l’épouse du « vieux lion » , le leader syndicaliste Habib Achour, pri­ vé de liberté depuis deux ans en butte depuis bien plus longtemps à l’hostilité déclarée de l’hôte du palais de C a r- thage, ne se pose pas cette question. Sa soeur vient de lui téléphoner pour lui annoncer la nouvelle. Elle se précipite dans la chambre où son époux som­ meille encore. Fatma esquisse un pas de danse, bat des mains, rit aux larmes.

Un artisan tunisien décroche du mur de son atelier le portrait de l'homme du passé pour lui substituer celui du nouveau chef de l'Etat.

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TUNISIE

« Mais enfin, que se passe-t-il ? », de­

mande Habib Achour. « Bourguiba est tombé », répond Fatma. Habib Achour repose sa tête sur l’oreiller et murmure : « Dieu existe. Dieu existe

» A u même moment, à quelques kilo­ mètres de là, dans une autre villa. A h ­ med Mestiri, le président du Mouve­ ment des démocrates socialistes (M .D .S ., principale formation de l’op­

position), est, lui aussi, réveillé par un coup de téléphone. Il a tout juste le temps de se précipiter sur sa radio pour capter les dernières phrases de la déclaration du nouveau chef de l’Etat. Pas d’euphorie, guère d’étonnement.

« Je m ’y attendais un peu, nous dira-t-

il. Depuis deux semaines, c’était Bour­ guiba ou Ben A li. » Ahm ed Mestiri voyait peut-être k drame se nouer, mais Béchir Khan- touche, vice-président de l’Assemblée nationale et membre du Bureau politi­ que du parti destourien, l’a reçu comme un direct au foie, avant de faire la preuve de ses étonnantes facultés de récupération. Le jeune avocat est à Tripoli, en Libye, dans sa chambre de l’hôtel Bab el Bahr, lorsqu’un collègue syrien, venu comme lui assister à un congrès de juristes arabes, le tire de

Dans l'enceinte du Palais du Bardo, siège de l'Assemblée nationale, le président Zine El Abidine Ben Ali s'incline devant le drapeau tunisien.

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JEUNE AFRIQUE N’ 1402 - 18 NOVEMBRE 198/

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son profond sommeil. « Bourguiba

Khantouche blêmit, se

crispe et écoute, sidéré, les radios étrmigères. Mais, rapidement, son vi­ sage se transforme et se détend. « La Tunisie avait besoin d’un homme, elle l’a trouvé », confie-t-il à son entou­ rage, avant de manifester bruyamment son soulagement à l’annonce de l’ar­ restation du ministre d’Etat chargé de l’Education, de l’Enseignement et de la Redierche scientifique Mohamed Sayah. De retour à Tunis, un peu plus tard dans la journée, il ira directement de l’aéroport au ministère de l’Inté­ rieur, pour se jeter dans les bras de ZineËlA bidineBenA li. Plus de discrétion enfin chez Ismaïl Khélil, gouverneur de la Banque cen­ trale avec rang de ministre et trésorier du P.S.D. n est à Genève ce matin-là, oül il anime un forum avec des investis­ seurs étrangers. A sept heures, l’am­ bassadeur de Tunisie en Suisse, Abdel- miÿid Chaker, le tire de son sommeil :

Ben

Ali

»

« Le palais est à Zine. » Khélil n’est pas vraiment surpris, mais il peut répri­ mer un sentiment d’angoisse difiuse :

et si tout cela tournait au carnage ? 0 sera vite rassuré. Outrées ou affectées, indifférentes ou soulagées, sincères ou opportu­ nistes, ces quelques réactions sont, somme toute, significatives de celles de la majorité des Tunisiens, même s’il ne feut pas sous-estimer la frange des nos-

.’attente bienveillante est un senti­ ment quasi-général et les> islamistes eux-mânes, qui ont repris, dès le 9 no­ vembre, leurs distributions de tracts sur les campus, p artid ^ ^ t de cet état de grâce dont on ne sait pas très bien encore s’il est dû à la disparition de l’un, à l’i^pariticm de l’autre, ou aw^ deux à la fois. Une chose est sûre, pourtant : la nuit la plus longue, cdle du. 6 au 7 no­ vembre, entrera duos l’Histoire comme le dénouement d’un conflit shakespea­ rien, d’un diune de sérail et de cou­ lisses que le peuple tunisien a vécu en — depuis l’aube du dimandie

Cmq semaines, dnq actes qui ébran­

premières

lèrent

un

régime.

Aux

■ y a PMI. cahii qui «taH Mcora !• char <te l'Etat appatalt (d<ontr«). Ion d'un* céfémonia offlciaHa. ao u t^ par aa nièca Srida Saari, amaAtéadaaoiipfamlari ' «ralon ZliMal AbMna Ban Ail.

JEUNE AFRIQUE N» 1402 - 18 NOVEMBRE 1987

■TUNISIE

« Que se passe-t-il ? » demande le vieux syndicaliste Habib Achour. Sa femme répond :

« Bourguiba est tombé ! » Achour murmure :

« Dieu existe. »

heures de ce dimanche-là, après un mois d’orages et de menaces, le procès à grand spectacle des militants isla­ mistes accouche d’un verdict relative­ ment clément. Plusieurs condamna­ tions à mort, certes, dont deux seront exécutées, mais le leader, l’« imam » du Mouvement de la tendance islami­ que (MTI), Rached Ghannouchi, ^ h a p ^ à la potence. Autant que l’ab­ sence de preuves irréfutables, l’in­ fluence pondératrice du ministre d’Etat chargé de l’Intérieur, Zine El Abidine Ben Ali, a été déterminante dans cette retenue que chacun ac­

Début oetobra. la présidant Bourguiba viant da choisir Zlna El AbMina Ban Ali comma pramlar minittra. Ni la cliaf da rEtat ni aon chamballan MahmoudBalhaaaina (ci-daasua, à la gaudia da Bourguiba) na aa doutant •lors qua l'un aani destitué et l*autra |até an priaon.

cueille avec soulagement. Présidée par le procureur Hadiemi Zammel, 64 ans, la Cour de sûreté de l’Etat a, en effet, refusé, par trois voix contre deux, la pendaison de Ghan­ nouchi (majorité r^ u ise ; 4 sur SV « Victoire » pour Zine, donc. Mais de- faite pour la tendance dure de l’entou­ rage bourguibien, en particulier pour Mohamed SayiA, ministre d’Etat char­ gé de l’Education, f$e l’Enseignement et de la Recherdie scientifique, Man- sour Skhiri, l’homme auk quatre porte­ feuilles fTransports, Equi^m ent, Ha­ bitat et Tourisme), et Mahmoud fiel- hassine, chargé de mission et homme de compagnie de Bourp^iba. Revm aussi pour le premier mmistre fodiid SCar, qui n’avait g^ère contribué à limi­ ter les surendières. « Vous faites un pas en avant et dix en arrière », lui dit Bourguiba. Mots terribles, anncmcia- teurs de disgrâce. Cinq jours plus tard, le 2 octobre, Sfar est effectivement écarté de I9 pri­ mauté au profit de Zine El AMtmie Ben Ali. Si auparavant et notamment pendant le mois d'août, le nom dé Mo­ hamed Sayah a p e u r é l’esprit prési­

dentiel comme candidat ^ en tu d

poste de p r ^ e r m in i^ . Bourguiba

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s’est rapidement rendu compte que

son < ^ spirituel » n’était guère po*

pulaire et que sa nomination provo- quosit une aggravation des troubles

sodaux. Zine, par contre, bénéficie dans le pays d’une image de marque relativement imprécise mais bonne. Ce tedmiden de l’ordre apparaît comme rh(»nme de la situation. On ne parle

dm c plus de Sayah.

L’ennui, c’est que Sayah, lui, y a cru, qu’il est exacei^ par cette nouvelle déception et qu’il compte peut-être, cette fois, f<»o^ la chance. Pour cela,

cet

liomme intelligent dispose d’ami­

tiés

de circonstance à Carthage et de la

relative comfdaisance d’un personn^e comme Mahjoub Ben Ali (aucun lien dè paienté avec le premier ministre), 61 ans, nommé le 2 octobre à la tête du

Parti. Activiste, femilier des rodomon­ tades et du pistolet à la cdnture. Ben

M s’est distingué, au cours des mois

précédents par ses débordements à la t^ e des milices du PSD qu’il a Iftdiées dans là chasse aux intégristes. Mais rien n’est simple en Tunisie, surtout pas les querelles de dans. Mah­ joub Ben Ali, parce qu’il eh feit un peu trop et va juiqU’à heurter de frmit la tOufe-puissante Mme Süda Sassi, nièçç du président, tfmibe rapidement en di^rfice. Le 17 odotoe, A hm |d Karoui, 60 ans, le remplace. N(m sans

que Sayah ait esssayé, pour sauver tes

meubles en quelque sorte, de faire re­

nommer à ce poste le très actif Hédi Baocoudie, ministre des Affaires so­ ciales et « tête pensante », dit-çn de Zine El Abidine Bm Ali. Baccoudie a vivement refusé, mais

TUNISIEi

Le 28 octobre, Zine a présenté à Bourguiba ses nouveaux ministres. Bourguiba a api)rouvé. Le lendemain, il refuse tout en bloc. « Trop de jeunes ! » dit-ü.

cette passe d’armes n’a fait qu’électri- fier un peu plus l’atmosphère. Désor­ mais, il y a Sayah d’un coté et Zine de l’autre. Savamment, en manipulant les volte-face pathologiques du vieillard, l’hagiographe du Mouvement national va tenter de déstabiliser le premier mi­ nistre. Déjà, à travers les cellules du Parti, circule une rumeur inspirée :

Zine veut écarter Bourguiba. De nuits des longs couteaux en journées d’ex­ trême tension sur fond de tragi-comé­ die d’un ^ u v d r sénescent, l’atmo­ sphère devient irrespirable. ZiiK El Abidine Ben Ali trouve pourtant le moyen de travailler. Après les avantages financiers accordés aux paysans, le 16 odobre, il décrète, six jours plus tard, une amnistie fiscale et une augmentatimi génén^ des salaires de base. Tout le ipoMMide aiÿlaudit, sauf Sayah, Skhiri et BdhiBissme qui trou­ vent cela « démagogique » et le font savoir à qui de droit^ Amor Chadli, le directeur du Càbinet présidentiel, et Mme Saïda Sassi, qui n’est pas h o ^ e

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7

t

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7

E toonant, le rôle qu’a joué le chiffre 7 dans ce qui vient d’avoir lieu en Tunisie. Souvenez-vous : c’est en 1957 que Bourguiba déposa le dernier suze­ rain de la dynastie husseinite, Mohamed Lamine Pacto Bey. Cela se passa préénémcnt k 25 (2 + S - 7) juillet, septième mois de l’année 1957, le joinr où l’AssemUée nationale abofit la monarchie et proclama Habib Bourguiba président de la République. Trente ans {dustaid, le 7 novembre 1987, M. Ben AU, premier ministre, a destitué le « C(wnbattant siQweme » en vertu de l’article 57 de la Constitution et sur la foi d’un rapport médical signé par 7 inédedns. A SI ans, le nouveau chef de l’Etat a succédé à un vieillard de 87 ans

(son

Un Sabélien pouvant toujours en cacher un autre, k natifde Monastir a cédé la place à un fils de Hammam Sousse qui se trouve à 27 kilomètres de

la ville quasiment sainte de l’ère bourguilMenne. Pendant ce temps, les Tu­ nisiens donnaient. La plupart d’entre eux n’ont appris la nouvelle qu’à

7 heures du matin.

M.H. Laujimi

réel).

à Zine tout en révérant celui qu’elle

dorlote comme une nurse, tentent en vain de calmer le jeu. Le 28 octobre, un pas de plus est franchi, pour Zine, dans l’inaccepta­ ble, presque dans le ridicule. Un rema­ niement ministériel partiel (dnq minis­ tres et trois secrétaires d’Etat) est in­ tervenu la veille. Longuement, le pre­ mier ministre a présenté au FÎrésident les nouveaux membres de son équipe,

curriculum vitae et photos à l’appui. Bourguiba approuve, opinant du dief.

Mais le lendemain matin, brusque­ ment et contre toute attente, il refuse tout en bloc. Trop de jeunes, dit-il, trop de Soussiens parmi ces nouveaux ministres. Et puis, il,|i .« oublié » ce qui s’est p a ^ la ve01el''Ainor Chadli et Zine, à bout dë nerfs, lui expliquent et lui réexpliqueht des heures durant. Le 29, murguiba consent enfin a recevoir un promu, dont la {Aysiraïo- mie lui plaît. Puis quatre autres, le 31. Mais, dans ce' lot, figure un certain M(4iamed Ghannouchi, ministre du Plan, simple homonyme du dief isla­ mique condamné à la détention à per­ pétuité, Rached GhanMuchi. Com­ mence alors l’ade final. Vun des cpu^ tisans de la garde rapprodiéeg^isise, en effet, à l’oreille de Bourguiba : « Vous avez un Ghannoudii au gouveinemait

et un autre en prison. »

Cette petite phrase perfide titille la susceptibilité du vieux président. Il exige que l’imam du MTI soit à nou- veàu jugé, condamné à mort et exécuté en même temps que la poignée d’isla-

m ^es arrêta depuis le début du mois. Aussitôt, le ministre de la Justice Mdiamed Salah Aÿari, le prodireur de la République Hadiemi Zammel et, bien sûr, Zine El Abidine Ben Ali sont convoqués à Carthage pour s’entendre réclamer la t&e de Rached Ghannôü- chi. Tous trois e]q)liquent que les mo­ tifs d’inculpation <mf été épuisés d on ne peut revenir en ariière. Bourguiba semble convaincu, mais,

le lundi 2 novembre, il r â l ^ scm exi­

gence, devant les mêmes perst»neil Üne nouvelle fws, celles-d parvien- nent à le faire patienta:, en évoquant la nécessaire révKsi(Mde là loi sitf la Cour

de sûreté de l’Etat. Depuis quelque temps, Zine, Hedi Baccoudie et qudques-uns de teuis prodies s(Mit amvaincus de la néce»tté d’agir. L’«affaire Ghannouchi» ne fait que renforcer leur détermination. Les mcohérences présidoitidlés de- viennent catastr<^hiques, pathologi­ ques. Ainsi, le 3 novembre après avdr

JEUNE AFRIQUE N° 1402 - 18 NOVEMBRE 1987

JEUNL APRIQUL N 1402 - )H NOVLVlBRt. l'Jd/

TUNISIE

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>

écouté le sénateur américain George

McGovem, en visite à Tunis, lui décer­

ner le titre de « l’un des plus grands d’Etat du monde », Bourguiba décide-t-il d’annuler, sjms motif, la no­ mination d’Ahmed G h ^ à la tête de lïi représentation tunisienne aux Na­ tions unies. Nomination qu’il avait pourtant approuvée le 16 o<Âobre Ainsi exige-t-il, le 4 novembre, le i^tour de Mahjoub Ben Ali à la tète du Parti. Avec une infinie patience, le premier ministre lui rappielle Im cir­ constances qui ont présidé à la nomi­ nation à ce po^e de Hamed Karoui.

« Ah, c’est vrai, j’avais oublié, s’ex-

dame Bouiguiba. C’est lui qui m’a in-

d ^ t en erreur. Qu’on lé cha»e. » Lui,

c’^ Mahmoud Belhasdne, l’himune de comi»gnie, le confident, le lecteur

des journaux présidentiels. Et il est effectivement éliminé sur l’heure. N ouv^e victdre à la Pyrrhus pour ZJne ? Apparemment oui. Mais,

a l’évidence. Bourguiba peut demain,

cet iq[>rès-mi(^ même, tout remettre en

cause. En bon militaire, le premier mi­ nistre juge que cette situation n’est plus gérable, encore moins contrôlable. Le 5 novembre, comme pour lui donner raison, le p i^ d e n t revient une trmsième fois à la diarge, dans une de ces obères froides dont il a le secret. CMe il décide : le deuxième pro­ cès des isbunistes, Ghannoudii en tête s’ouvrira au matin du lundi 9. Dès lo^, tout bascule vraiment pour Zine et Hédi Baccoudie. Le premier ministre sait qu’un nouveau procès si- ^ifierait, pour lui, une défaite politi­ que incontournable, n a la certitude que Booriipiba est mentalement « fi­ ni ». Pour le l^ahste qu’il a toujours

â é , ce constat est cqntal. n croit enfin savoir, lui, l’homme le mieux rm sdgné de Tunisie, que le

« dan Sayah » travdlle a ^ e m e n t à sa

perte. Le scénario retenu, affirment amottrd’hui certaines souxees, était le sorvant: ouvertive du procès, |imo- de 2 n e , ycnre son arrestation, ^’on nouveau gouverné^ ment sous la houlette de Mohamed Saÿah, avec Mansour Skhiri et Hédi Mabrouk (ininistres d’Etat diargés res­ pectivement de la Défense et des Af­ faires étrangères), Hamadi Skhiri de retour à la Banque centrale, Abdelaziz Ghatÿfan, doyài de la Faculté de Mé­ decine^ à la Santé, Hédi Attia, P-DG de Tunis Air et frunilier des milices et autres réseaux par^èles, à l’Intérieur, Mahmoud Belhassine, bien sûr, au se­ crétariat d’Etat à la Présidence.

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iTUNISK'

Si l’on retient cette thèse du complot

et du contre-complot, une véritable

course de vitesse s’engage dès l’après- midi du jeudi 5 novembre. Minutieusement, Zine, Baccouche et Habib Ammar, 51 ans, commandant

de

la Garde nationale et ami personnel

du

premier ministre, préparent la dé­

position de Habib B our^ba, confor­ mément à la Constitution. Le 6 novembre, B our^ba, qui ne se doute de rien, reçoit Zline et Souad LyagouÜ, ministre de la Santé. On pa­ rle de banalité. Mansour Skhiri est dans le Sud, en tournée d’inspection, et Hédi Mabrouk à Ryad, d’ou il doit gagner Amman, pour assister au som­

met de la Ligue arabe. L’obscurité tombe sur Tunis. A par­

tir du milieu de la nuit, les rares ba­

dauds peuvent apercevoir quelques mouvements de blindés légers de la Gendarmerie, reconnai^bles à leur couleur bleue. Très discrètement, un dispositif lé­

ger de sécurité se met en place autour des centres né^^giques de la capitale.

A aucun moment, l’armée, dont les

Bourguiba veut faire pendre Rached Ghannouchi. Zine ne peut l’accepter :

ce serait sa défEÛte. Bourguiba, pense-t-il, est mentalement « fini »

prindpaux chefe ont été mis dans la confidence, n’interviendra dans le pro­ cessus en cours. Surtout, que cela —

qui n’est pas un putsch —ne ressemble

pas à un putsdi Le sdège de la Radio-télévision, celui des Postes et télécommunications, le

ministère de l’In t^ e u r et, bien sûr, Carthage stmt encerclés. Les gardés du Palais présidentiel se laissent désarmer sans résistance. Les gendarmes de Ha­

bib Ammar prenneitt leur place.

Informés, consultés, les génâ^ux

Youssef Baraket et Saïd el Kateb, le colond Youssef Ben Slimane et le di­ recteur des Services spéciaux, Noure- dine Behamadi, supervisent, aux côtés

de Habib Ammar, les aspects « tedmi-

ques » de l'opération, y compris en province. Personne ne bouge, per­ sonne ne résiste. Le finit, il est vrai, était plus que mûr. A trois heures du matin. Bourguiba dort. Les hommes du « gouvernement fentôme » de Mohamed Sayad, eux, se font l’un après l’autre cueillir au saut du Ut : Belhassine, Attia et Sayah, bien sûr, à Tunis ; Skhiri dans sa d ia m ^

du Sahara Palace de Nefta. Quelques

dizaines d’autres personnalités ausâ, dont Habib B o u r^ b a junior, placées

en résidence survâllée. Mahjoub Bett Ali et le général Ah­ med No<mian, dief d’état-major de

l’armée de l’air et iieveu de Saïda Sassi. Et Ameur Ben Aicha, Hassen Kacem, Habib Fathallah, Abdelhàmid Chou- diane, Mahmoud Charchour, tous les chefs de la milice du parti. La plupart

des arrestations se déroulent sans ind-

dents. Seul Mansour Skhiri, réveillé en

pleine nuit par deux policiers m dvil^

qui lui passent les menottes aux mains,

proteste ün peu. On l’m barque dans

une fourgonnette, pliis dans une voi­ ture particulière, direction Tunis et la caserne de la garde nationale d’El Aouina oÿ liont regroupés la plupart

des « Saydhistes ».

^

A trois

heures, toujours, au t^é-

phône, la voix anonyme d’iln h«at, fonctionnaire convoque individueUb^

ment sept médedns, (deux militaires ^ cinq dvils) parmi les plus réputés dé Tunis, au siège dii. miiâstère de l’Inté­ rieur, avenue Bourij^uiba. Tous ont en commun d’avoir, à un moment ou à un , autre, so i^ é le président. Notammënt Mdiamed Gbedidie^ cardiologue, qui a « sauvé » Bourguiba lors de sa dernière attaque en 1984,

son

frère Ezzeddine Guedidie, méde-

dn

m ilitaire et p^diiatre, et le profes­

seur AMeUazizAnnabi, neurologue.

Accueillis par Zine, Baccoudie, te ministre de la Santé, Souiul Lyàgoubi

d le procureur général, Hadiami

Zammel, «iteur de la réquisiticm, q ^ leur exfdiqudit ce dont il s’a ^ ils si­

gnent dans le(^ locaux

communiqué médical dmimün rédigé par Ezzeddine Guedidie sur papier

blanc sans M -tête ctwstatant P in o ^ -

dté de Bourguiba. Constat à distantic^

certes, effectué sans exaincai préalaldè. Mai&il est vrai que cdte inciqiMcité e^

notoire depuis

Cette année-là en effet, BaU Lad- gham alors premier ministre aurait fort bien pu profita* de la présence de Bourguiba à Paris pour fiiirè jouer l’ar- tide 57 de la Constitution. Les méde-

JEUNE AFRIQUE N» 1402 - 18 NOVEMBRE 1907

du m inistre un

1970.

dns français du président ne venaient-

ils

pas de lui annoncer que « la science

ne

peut plus rien pour vous » ? Mais

Ladgham ne fit rien, question de tem- pénunent, sans doute. Ni Hédi Nouira quatre ans plus tard, ni Driss Guiga en

janvier 1984, lors des émeutes du pain

ne voulurent ou ne surent profiter de

circonstances identiques. «Tout est bien en moi, sauf moi », avait déclaré Bourguiba à ses médecins américains. Zine El Abidine Ben Ali sera le pre­

mier à tirer les conclusions de cette pe­ tite phrase, d’une terrible lucidité.

G nq heures. A l’abri des murs du

ministère de l’Intérieur, Zine et Bac- couche mettent une dernière main à la déclaration «historique» du futur président. La version définitive de ce texte est rédigée par Hédi Baccouche pour qui chaque mot, chaque virgule compte. Puis Zine El Abidine Ben Ali s’isole, n sait qu’à cette heure —il est dnq heures trente —Bourguiba se lève Hans son palais encerclé. Alors, il dé­ croche son téléphone, joint Carthage, puis Bourguiba, et lui annonce lui- m&me qu’U a décidé de le déposer. Aussi étonnante qu’eDe puisse paraî­ tre, la réaction du « Combattant su­ prême » aurait été la suivante : « Vous avez raison, j’aurais dû y penser depuis

longtemps. » Dieu seul sait ce qui tra­ verse à cette seconde le cœur et le cer­ veau de cet homme. Le jour point à l’horizon lorsque Zine se rend au siège de la radio natio­ nale, avenue de la liberté. D’une voix

un peu sourde, mais sans le moindre

trac, a ffir m e un témoin, il lit la dizaine

de paragraphes de sa déclaration,

« ^ v e la Tunisie, vive la Républi­

une page vient de se refermer,

n est six heures trente. Au même moment, Amor Chadli,

médecin personnel de Bourguiba, se rend comme chaque matin au palais

de Carthage. On lui refuse l’e n té , n

donande pourquoi : on le lui explique courtoisement, et on ajoute que le télé- phcme du psdais est coupé. Amor Cha­

dli foit demi-tour et se rend à l’Institut

Pasteur, dont il est le directeur, n ne sera pas inquiété. L’annonce de la for- maticm du nouveau gouvernement, di- r ^ par Hédi Baccoudie — trente monbres, dont qeuf nouveaux « seule­ ment » sm it-on i.'nté de dire —suit de peu ceOe de la déclaration offidelle du

«changnnent constituticHmel » selon

la terminologie « i vigueur.

D erri^e les murs de la caserne d’El

Aouina, le long de la route Tunis-Car- thage, qudques hommes savent qu’ils

JEUNE AFRIQUE N" 1402 - 18 NOVEMBRE 1987

que »

ITUNISIEI

ont tout perdu, ou presque. Parmi eux : Sayah, Skhiri et Belhassine, Ben Aicha, Kacem, Charchour et Attia. Que vont-ils devenir? «Nous ne voulons pas de p^rocès politiques » dé­ clare aujourd’hui Hédi Baccouche, ce qui n’exclut pas évidemment les autres types de procédures. Ainsi, Mahmoud Belhassine a-t-il été transféré le 9 no­ vembre (tens une cellule de la prison dvile du 9 avril, à Tunis, sous une in­ culpation de droit commun. Ainsi, préparait-on quelques dossiers concer­ nant la gestion de Mohamed Sayah au ministère de l’Equipement Tunis, 7 novembre, quinze heures. Le quatrième enfiuit de la famille Ben Ali (six garçons et cinq filles) prend la route du Bardo pour sa prestation de serment devant l’Assemblée nationale. Lunettes à bords dorés, cravate et po­ chette mauves, chemise blanche, cos­ tume et chaussures noires. Son épouse, ses trois filles et son unique petite fille Mariam re n d e n t l’enfant d’Hammam Sousse s’âoigner de son domicile de la rue du Docteur Bumet.

Flanqué de Saïda Sassi en lannes, Bourguiba refuse d’admettre sa destitution. Il tempête et ne veut pas quitter Carthage.

A S i ans et deux mois, Zine El Abi­

dine Ben Ali est devenu le second pré­ sident de la République tunisienne sur fond de chants d’aïd — ni musique martiale, ni soldats. Debout, avec une chaleur qui n’est pas tout à fait le fruit d’un réflexe conditionné, les députés l’acclament. Présente ég^ement, symbolique, Fe- thia Mzali, l’épouse coun^euse d’un anden premier ministre qui aurait tant aimé, lui aussi, prêter serment. Au même moment, devançant tous ses concurrents, le quotidien gouverne­ mental La liesse distribue cinquante mille exemplaires d’une édition spé­ ciale. On se les arrache.

flanqué de Saïda Sassi

Bourguiba

en larmes, l’ex-président se refuse maintenant à signer le document (ju’on lui présente, aux termes duquel il re­ connaît sa propre incapadté a gouver­

ner. II ne veut plus quitter C artha^ et tempête qu’on l’a «trahi». Suivent alors quarante-huit heures de négoda- tions houleuses pendant lesquelles on tente de le convaincre de se rendre non loin de Sfax, avant de s’incliner devant

sa volonté d’habiter sa i^ d en ce de

Momag à une dizaine de kilomètres de Tunis à vol d’oiseau dans la banlieue

sud de Tunis. Il y est transporté le lun­

di 9 novembre en fin de matinée, par

hélicoptère. Ses cuisiniers, ses méde­ cins, sa domestidté et Saïda Sassi le suivent. Son fils lui rend visite et un ministre du nouveau gouvernement, Mohamed Guedira, responsable de la production agricole, a fait avec lui le court voyage. Se souvient-il, ce grand carnassier échoué sur le rivage, ce nau­ fragé de la vieillesse, de cette scène ef­ farante qui se déroula dans son bureau

douze jours plus tôt ? Ce mercredi 28 octobre, on s’en souvient, B o u r^ b a reçoit U n e El Abidine Ben Ali. La veille, le preinier ministre lui a soumis la composition d’un remaniement partiel du gouver­ nement, sans que cela soulève de sa part la moindre objection. Mais voilà que tout à coup il s’emporte. Amnési­ que ou intoxiqué (par qui ?) peu im­

porte, il a tout oubué : « Alors, lance- t-il à Zine, tu nommes un gouverne­ ment sans me consulter ? »

— « Mais vous avez lu la liste et vous

l’avez signée. » —« Jamais. » Présente à ses côtés, Saïda Sassi in­ tervient alors timidement : «Si, si Monsieur le Président, vous avez si­ gné. » D’un geste d’automate fou. Bourguiba frappe alors sa nièce d’un coup de canne. Effaré, Zine suggère alors d’appeler Amor Oiadli, qui pourra confirmer ce que lui et Saïda avancent. On va donc cherdier le mé­ decin et le médecin confirme : « Oui vous avez bien signé». Bourguiba bougonne et refusera quelques jours durant de recevoir les nouveaux minis­

tres. Ce jour-là, à cette minute, l’idée qui trottait dans la tête de Zine s’est

^ t e chair : cet homme a achevé, de la

puissance à l’afiEBissonent, le parcours

de sa passicm du pouvoir. Il est devenu

ingouvernable et la Tunisie dérive avec

lui comme un bateau ivre. Il faut donc

gouverner à sa place. Avec la coilabontioa de Souhayr Beiliassen et Mohamed Habib LaipHi.

41

TUNISIEi

La dédawiHon de Bon AH à la rmBe

V oid à titre de document le texte intégral de la déclaration de Zine El Abidine Ben Ali prononcé le 7/11 à Radio Tunis à 6 h 30 du matin, n était alors encore premier ministre : « Les énormes sa­ crifices conisentis par le dirigeant Habib Bourguiba, premier prési­

dent de la R^ublique, avec ses valeureux compagnons, pour la lib ation de

la Tünisie et son dévelopi^ment, ne peuvent se compter. Pour cette raison

nous lui avons voué affection et estime et nous avons œuvré de Icmgues an­ nées sous sa direction avec confiance, fidélité et abnégation, dans les rangs de notre armée nationale et populaire comme au sein du gouvernement.

« Face à sa sénilité et à l’aggravation de son état de santé, se fondant sur

un rapport médical, le devoir national nous impose de le déclarer dans l’inca­

pacité absolue d’assumer les charges de la présidence de la République. De

ce fait, et en application de l’article 57 de la Constitution, nous prenons en duu:ge, avec l’aide du Tout-Puissant, la présidence de la République et le cmmnandement suprême de nos forces armées.

« Dans l’exerdce de nos responsabilités nous comptons sur la contribution

de tous les enfants de notre dière patrie, pour assurer un climat de confiance, de sécurité et de sérénité d’où seront bannies la haine et la rancœur. L’indé- poidance de notre ]»ys, l’intégrité de notre territoire, l’invulnérabilité de no­ tre patrie sont l’afEÉ^ de tous les Tlmisiens. L’amour de la patrie, sa protec- tioD et l’actim pour son essor constituent un devoir sacré pour tous les d-

toyms.

« Citoyens, Citoyennes, notre peuple a atteint un tel niveau de responsabi­ lité et de maturité que tous ses éléments et ses composantes sont à même

d’iqjporter leur c<mtribution constructive à la gestion de ses affaires, confor- mânent à l’idée r^uUicaine qui confère aux institutions toute leur plénitude

et garantit les conditions d’une démocratie responsable, ainsi que le respect

de la souvoiiineté populaire telle qu’elle est inscrite dans la Constitution.

« Cette C(Histituti(Hi appelle une révision devenue aujourd’hui impâative.

L’^xtque que nous vivons ne peut plus s’offrir ni présidmce à vie, m succes-

si(» auttxnatique à la tète de l’Etat, desquelles le peuple se trouve exdu. No­ tre peufde est digne d’une vie politique évoluée et institutionnalisée, fondée rédlement sur le multipartisme et la pluralité des organmtions de masse.

« Nous proposerons prodiainonent un projet de loi sur les partis et un

projet de !<msur la i»esse, susceptibles d’assurer une plus kuge paràdpation à

la coostructicm de la Tünisie et a la consdidation de son indépendance, dans

r<xdre et la disdpline. Nous veillerons à la bonne application de la loi, de manike à bannir tout iniquité et injustice. Nous agirons en vue de restaurer

le prestige de l’Etat et de mettre fin au chaos et au laxisme. Point de fav(m-

tisme ^ d’indiffâ«nce face à la diliqndaticm du bien puUic. Nous omtinue- rcMis à oitretenir les b(»s nq>p(»ts et la bonne coopération avec tous les pays,

et notammoit les pays fi:^:es et amis. Nous inodamons notre reqiect ^ u r

nos engagonaits au intanaticmal. Nous acoorda-txis à la sdidarité isla-

m iq^ arabe, africaine et méditmané«me, l’importance qui lui est due.

Nous nous empk»o<»s formonait à réaliser l’unité du grand M a^d) sur la base des intâr^ communs.

« Qtoyens, dtoyom es, Par la grâce de Dieu, nous aitrcms, msemUe,

du» une èie noiivdle, faite d’efCmt, de détmninatimi, qui nous sont dictés pèir notre amour pour la patrie et par l’i^ipel du devoir, ^ e la Tünisie, vive ^République! »

ûôus vivons ne peut plus sou£Erir ni présidence à vie nisiÜcesaon automatique à la tête de FEtat. *

JEUNt AFRIQUt N 1402 - 18 NOVEMBRt 198/

TUNISIE

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