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IPOUTIQUE ET ÉCONOMIEI

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Pour son premier voyage officiel en Occident, le président tunisien a voulu imposer son image de marque : celle d’un homme tranquille, réaliste et sans complexes. Examen de passage difficile. Mais, semble-t-il, réussi.

S ’il M a it démontrer à ceux qui

en doutaient encore qu’une certaine forme de nationa­ lisme n’est pas forcément sy­ nonyme de raideur et de froi­ deur, la visite officielle en France de Zine El Abidine Ben A li (du 12 au 15 septembre) peut être considérée comme un excellent exercice d’école. L ’olqet de ce type de voyage, en effet, est rarement de pren­ dre, sur le champ, des décisions concrètes, mais plutôt de permettre à deux préddents de mieux se compren­

dre. D serait donc excessif d’en juger les résultats à l’aune exclusive des contrats signés et des engagements souscrits, en

o u t ^ t la valeur symbolique du séjour (voir J.A . n“ 1446). En l’occurrence, les hommes qui ont

« M » le 7 novembre ont voulu prou­

ver qu’ils étaient tout aussi capables que leurs prédécesseurs d’entretenir avec

i’andenne puissance coloniale des rap­ ports cordiaux. Cest, apparemment, chose faite. Sans complexe ni inhibi­

tions.’

A preuve sans doute, la sérénité avec

laqudle Ben A li (si ce n’est certaim membres de son entourage) a accueilli, le 13 septembre, ce qui demeurera l’uni­ que petit dérapage de cette visite. Reçu

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à l’hôtel de ville de Paris, il a écouté sans broncher l’orchestre municipal jouer l’ancien hymne tunisien au lieu du

un

« Houmat al Houma ». « C’est

couac», a-t-il simplement murmuré Hans un sourire. Et personne n’a voulu voir là un quelconque lapsus significatif de la part de son hôte, Jacques Giirac, ancien chef d’un gouvernement à qui Tunis reprocha, un moment, de n’avoir pas pris la mesure de la révolution tran­ quille du 7 novembre A preuve aussi, l’insistance avec la­ quelle certains hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay ont tenu à banaliser, au­ près de quelques convives qui n’en de­ mandaient p ^ tant, la prestation en lan­ gue arabe du président tunisien, lors du dîner de gala du 12 septembre, sous les lambris de l’Elysée. Q ai^aient-ils que cet acte de nationalisme linguistique soi­ gneusement pesé - et que la radio li­ byenne a salué comme la démonstration de l’influence bénéfique exercée par Kaddafi sur Ben A li — soit mal ic c e ç ^ té ? < Tout cela est normal, expliquait ainsi un diplomate tunisologue, com-

prenez-le : la coexistence des deux lan­ gues n’a pas eu en Tunisie un effet très construcâ et la question nationale arabe lui tient à cœur ; c’est un geste de politi­ que intérieure et régionale. »

En se rendant, le 14 septembre, en pèlerinage à Saint-Cyr, en compagnie de deux de ses camarades de la promotion Bourguiba de 1956 — Habib Ammar et Abdelhamid Escheikh— Ben A li a pourtant voulu démontrer que le soud de l’authentidté nationale était con^)ati- ble avec une fidélité sans complexes à certains souvenirs (lire encadré page

28). Arabisme et Ocdden^ ouverture et tradition, culture moderniste et culture populaire : sur ces thèmeis dont il se veut la synthèse - par oppœition au bour- guibisme sénescent, perçu comme la cause majeure du dWorce entre l’Etat et la sodété - Ben Ali, dûment conseillé, cherche en effet à construire son image de marque extérieure. Celle d’un TVmi- sien d’aujourd’hui, bien dans sa peau, réaliste, sans inhibitions et non pas, comme celui d’hier, angoissé et culturel­ lement schizophrène. Est-il parvenu à faire passer ce mes­ sage, thème prindpal de la campagpe médiatique qui a précédé son premier ^ voyage en CKxident ? Comme tous les.'

chefs d’Etat - ou presque - de la

conde génération des ind^ndances

aMcaines (Chadli, Biya, Diouf, arap

Moï, Chissano, Dos Saatos

souffre d’un problème d’image. H n’est \ guère aisé de succéder au père fonda- /

se­

),

Ben A li

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28 SEPTEMBRE 1988

Mardi 13 septembre : Mitterrand et Ben Ali, au balcons reçoivent l'ova­ tion de la communauté tunisienne.

Avec Jacques Chirac, maire de Paris, à l'hôtel de ville : « un « couac » vite ou­ blié.

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Saluant Michel Rocard, premier minis­ tre français, accompagné de son épouse : « Des relations entre amis ».

Garde d'honneur à Coëtquidan, le 14 septembre : un retour aux sources pour Ben Ali (et ses deux camarades de la <<promotion Bourguiba »).

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POUnOUE ET tCONONUEl

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Pèterinage à SainMïyr

L es trois hommes, Zine El Abidine Ben Ali, président de la République, Habib Animar,

ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur et Abdelhamid Escheikh, ministre des Affaires étrangères sont debout, émus et l’air grave, au milieu de la cour Rivoli, face à la statue de Marceau. Les élèves officiers de l’Ecole militaire spéciale de Saint-Cyr, casoar au vent et en grand uniforme, leur rendent les honneurs. Le temps est gris, presque pluvieux sur le camp de Coëtquidan qui s’étend sur cinquante-deux km^ au sud-ouest de Rennes. Les trois hommes sont en costume sombre. Près d’eux, très détendu et vêtu de gris clair, le ministre français de la Défense Jean-Pierre Oievènement et, en uniforme, le général Forray. Ce dernier, ancien patron de la Force d’action rapide, puis chef d’état-major particulier de Mitterrand a été récemment nommé chef d’état-major de l’armée de terre. L ’hôte des lieux, c’est le général Lafont, commandant des écoles de Coëtquidan. Ben Ali, Ammar et Escheikh étaient, en 1956, parmi les q^uelques élus choisis pour par­ faire leur formation en France, dès l’indépendance de la Tunisie, afin de devenir les premiers cadres de la nouvelle armée. La vie des élèves officiers à Saint-Cyr n’était pas de tout repos. D ’autant qu’à l’époque, la plupart des jeunes français qui choisissaient la carrière des armes

savaient qu’ils faisaient ce choix pour aller se battre dans les colonies, tout particulièrement en Algérie. Malgré la fra­ ternité d’armes si chère aux militaires et qui visi­ blement a survécu aux drames de la décolonisa­ tion, le climat, pour les élèves officiers maghré­ bins d’alors devait être difficile. D reste que les trois responsables politiques tunisiens ont tenu à visi­ ter le camp de Coëtqui­

dan. Parmi les nouveaux bâtiments qui accueil­ lent, désormais, l’Ecole spéciale militaire, l’Ecole militaire interannes et l’Ecole militaire du corps technique admi­ nistratif ainsi que le bataillon des élèves officiers de réserve, ils n’ont pu retrouver les lieux où ils vivaient à l’époque. Ben A li l’a d’ailleurs écrit sur le livre d’or de l’école : « Je ne retrouve plus mon ilôt B, je ne reconnais plus l’ilôt T. Mais Kléber est encore là, le casoar aussi, sym­ bole de l’étemelle tradition cyrarde à laquelle je suis fier d’appartenir. » Après un déjeuner rapide au cercle des officiers et une visite au pas de charge au Musée du souvenir, les délégations ont procédé, comme il se doit, à l’échange traditionnel de ca­ deaux. Ben A li a reçu un livre sur l’école, le sabre des élèves, un képi semblable à celui qu’il portait lors de son stage et qu’il avait dû rendre. D a lui-même offert un pistolet ancien, un uniforme de l’armée tunisienne et une mosmque. L ’atmosphère est plus détendue qu’au dé­ but de la visite. Surtout quand le général Lafont remet au président tunisien un album de photographies consacrées à l’école dans les années cinquante. Ben Ali, amusé, feuillette l’al­ bum et, Ammar et Escheikh, reconnaît sur les photos certains camarades. Les Saint-Cyriens étaient ravis d’accueillir chez eux le seul chef d’Etat du monde actuelle­ ment au pouvoir qui soit issu de leur rang. Le dernier en date, avant Ben Ali, des présidents saint-cyriens était le général de Gaulle, le froisième ayant été, près d’un siècle avant lui, le

maréchal Mac Mahon. •

Hugo Sada

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Le général Lafont, commandant des écoles de Coëtqui­ dan, remet à Ben Ali un album de photos. On recon­ naît, à la droite du président tunisien, Habib Ammar et, à sa gauche, Abdel­ hamid Escheikh et Jean-Pierre Chevè­ nement, ministre français de la Dé­ fense.

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28 SEPTEMBRE 1988

> teur, encore moins d’endosser ses ha­ bits : le profil se dessine mal, la person­ nalité flotte. Onze mois après le 7 novembre, Ben

A li n’est pas encore tout à fait sorti de

l’ombre tutélaire projetée par la statue du commandeur. Certains de ses pairs, il est vrai, installés depuis bien plus long­ temps au pouvoir, n’y sont toujours pas arrivés. Comme eux, parce qu’il en a lui aussi souffert et parce que sa personnali­ té ne l’y pousse pas, il se refuse à l’omni­ présence médiatique de son prédéces­ seur. Initiative louable, mais qui sup­ pose, de la part de l’opinion, une longue cure de désintoxication. Il n’en demeure pas moins qu’auprès de la presse française - comme auprès de François Mitterrand lui-même — Zine El Abidine Ben A li est incontesta­ blement bien « passé ». Il n’a certes pas crevé l’écran et l’aurait-il voulu, que la visite concomittante au Parlement euro­ péen de Yasser Arafat (venu, lui aussi, de Tunis) l’en aurait empêché. A l’heure du « prime time *, le soir, le Palestinien et la polémique qu’il suscitait ont feiit re­ cette, beaucoup plus que les détails d’un voyage officiel sans heurt ni anecdotes particulières (voir p. 32).

Mais il est évident que les commen­ taires pour le moins fevorables des jour­ naux, pour lesquels Ben A li est avant tout celui qui a « sauvé » le havre tuni­

sien du pire - c’est-à-dire, à leurs yeux, de l’islamisme militant - ont été ac­ cueillis avec une particulière satisfaction par l’entourage du président. Et celui-ci n’a pas caché, à bord du Boeing 727

«

Sidi Bou Saïd » qui, le 15 septembre,

le

ramenait à Tunis, à quel point il esti­

mait avoir réussi cette visite. La presse tunisienne enfin, fort critique il y a un mois encore à rencontre de la « timidi­ té » française, ne tarit plus d’éloges sur cet examen de passage. La forme donc, comptait autant — si ce n’est plus - que le fond. François Mitterrand, qui a promis de se rendre à Tunis, s’est personnellement investi, au- delà de ce qui était protocolairement né­ cessaire, comme il l’avait fait, il y a cinq

ans, avec Chadli Bendjedid, autre « pré­ sident successeur >. Beaucoup moins agacé que les Am é­ ricains par le compagnonnage de route tuniso-libyen (et même, dit-on, intéressé par les perspectives sur le^uelles il pourrait déboucher), le président fian­ çais a fait savoir à son homologue qu’il acceptait sans réserves la médiation tu­ nisienne dans l’affoire du Tchad. Mais si

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Tripoli et Paris ont donné leur accord

sur ce point, les réticences sont encore

sensibles du côté de N ’Djamena, même

si l’audience conjointe accordée par Ben

A li et Mitterrand à l’ambassadeur du

Tchad à Paris, le 14 septembre au soir, a contribué à apaiser certaines interroga­ tions. Pour les Tunisiens d’ailleurs, le dos­ sier tchadien n’est qu’un des aspects de la quasi-plaidoirie à laquelle ils aiment désormais se livrer chaque fois qu’il est question de la Libye et de son chef. Ils ont ainsi entrepris une seconde médiation, moins connue mais sans doute plus aléatoire, entre Tripoli et Le Caire. Et puis, a-t-on pu entendre à Pa­ ris, la Jamahiriya, saisie par une fièvre ^toute relative, il est vrai) de libéralisme économique, est un « marché à pren­ dre » : les Tunisiens ne pourraient-ils pas servir d’« honnêtes courtiers » ?

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perspectives maghrébines

- appréciées positivement à Paris, où

l’on estime qu’elles faciliteront le futur

et délicat d ia lo^ e euro-maghrébin - ni la politique tunisienne de « recentrage » au sein du monde arabe n’ont réelle­ ment été sujettes à débats. Tout juste y voit-on parfois une résurgence de la di­ plomatie préconisée jadis par un certain Mohamed Masmoudi. L ’ancien ministre des Affaires étran­

gères, protagoniste essentiel de l’accord tuniso-libyen avorté de Jerba, en 1974, fut d’ailleurs de toutes les réceptions pa­ risiennes. D eut même, le 14 septembre, à l’ambassade de Tunisie, ce bref échange avec François Mitterrand :

« Monsieur le Président, j ’ai l’hormeur

— W H IfIQ IW

»

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de vous connaître depuis 1952 ! - En

effet. Et vous aviez déjà des problèmes

avec la police

Contacts, explications, présenta­ tions : les dossiers techniques, en fait, se sont effacés devant les relations publi­ ques. La plupart des affaires bilatérales sont toujours en cours de négociation. Et si l’on insiste tant, dans les deux capi­ tales, sur la « volonté politique », c’est bien parce qu’entre le plaidoyer de l’un pour une meilleure adaptation de l’aide de la France aux besoins de son pays (revendication classique de tous les chefs d’Etat de la « seconde généra­ tion » ) et les promesses d’engagements de l’autre (du type « je vous ai com­ pris »), subsiste une certaine marge.

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Qu’il appartiendra désormais aux minis­ tres concernés de réduire. En attendant, seule la négociation sur la seconde tranche du projet de couver­ ture radar de la Tunisie peut être consi­

dérée comme (presque) bouclée — et encore l’était-elle avant la visite de Ben

A li à Paris. Ni les requêtes militaires

complémentaires, ni le montant de

l’aide budgétaire pour 1989, ni le reli­ quat du problème des avoirs fiançais en Tunisie, ni la question de la diffusion en direct d’une chaîne de télévision fran­

çaise n’ont reçu de réponses définitives.

Certes, le premier ministre, Michel Rocard, a annoncé que la France trans­ formerait en don les cinquante mille tonnes d’aide alimentaire (blé) prévues

pour cette année. Mais l’essentiel n’était

sans doute pas là Venu à Paris avec une délégation res­ treinte (cinq ministres), dont chacun des membres avait été « symboliquement » choisi — mais dont aucun ne cherchait à apparaître conune particulièrement

« pro fiançais » - finies, les relations

personnalisées - Ben A li s’est placé à

mi-chemin entre la « continuité » et la

« novation ». « Ce qui nous lie à la

France, ce sont, non p ^ des relations entre frères, mais des relations entre amis », précisait le ministre des Affaires étrangères Abdelhamid Escheikh. Pré­ server (ou recouvrer) une identité natio­ nale arabe, tout en conservant avec l’ex- puissance coloniale des liens de nécessi­ té plutôt que de cœur est un exercice difficile. A l’évidence. Ben A li se sent beaucoup plus à l’aise avec un Kaddafi qu’avec un Mitterrand. Mais cet homme, qui est tout sauf un révolution­ naire, a le sens très tunisien des équili­ bres. Et puis, ne nourrit-il pas le projet de réconcilier le Français et le Libyen ? •

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