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Ni la Suède ni le Chili

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e crois

BÉCHIR BEN

YAHMED

SAMEDI 8 NOVEMBRE

A l'occasion du récent voyage du prési- dent Ben Ali en France, on a beau- coup parlé - sur le ton polémique - de l'homme et son action. La semaine

dernière, Jeune Afrique a consacré plusieurs pages à la Tunisie et aux « années Ben Ali ».

N'ayant moi-même, en dix ans, écrit que deux fois sur le sujet, je voudrais saisir l'occasion du dixième anniversaire de l'arrivée de Zine el- Abidine au sommet de l'Etat tunisien pour donner mon opinion sur l'homme et sur son bilan. On me pardonnera de consacrer au sujet la plus grande partie de cette chronique. C'est hier vendredi qu'on a célébré, en Tunisie, l'an X du changement. Ce vocable désigne la fin de l'ère Bourguiba et le début

des

années Ben Ali. Au matin du 7 novembre 1987, il y a donc

dix

ans, les Tunisiens (et le monde) apprenaient

que le président Habib Bourguiba, qui avait alors 84 ans, avait été destitué dans la nuit. Sans coup férir et à l'initiative d'un homme de 50 ans peu connu à l'époque, même en Tunisie : Zine el-Abidine Ben Ali.

Fondateur de la République tunisienne, libérateur de la femme mais au pouvoir depuis

plus de trente ans, Bourguiba ne s'était malheu- reusement pas contenté du titre de « combattant suprême » accolé à son nom. Il s'était fait

désigner président à vie

« l'erreur suprême » qui allait rendre sa destitu-

tion inévitable. Hors de Tunisie, peu de gens savent que

Bourguiba est toujours en vie. S'il n'en avait été écarté il y a dix ans, il serait donc, à 94 ans, toujours au pouvoir et l'aurait détenu, au total,

pendant

commettant ainsi

quarante ans !

Les Tunisiens, eux, se souviennent que, déjà

en 1987, le vieillard malade et capricieux qu'il

était devenu détenait le pouvoir mais ne l'exer- çait que d'une manière désordonnée, erratique et dangereuse pour le pays. La République, l'Etat et la société elle-même étaient menacés de dislocation. Et, tandis qu'une

camarilla de courtisans se servait de l'Etat au lieu de le servir, les islamistes frappaient à la porte. On peut donc affirmer que l'homme qui a eu le courage de sortir du rang pour mettre un terme à ce pouvoir crépusculaire a sauvé la jeune Tunisie d'un effondrement quasi certain. L'opération elle-même a été conduite en douceur, sans aucune participation étrangère. Par la suite, la succession d'un homme de la sta- ture de Bourguiba a été assurée sans aucun heurt. Cela confère à l'auteur du 7 novembre 1987 (et de ce qui s'est ensuivi) un mérite et un crédit certains auprès de la majorité des Tunisiens.

• • •

Dix ans après, quel est le bilan de Zine el- Abidine Ben Ali et de ceux qu'il a associés à son entreprise ? La réussite économique et sociale n'est pas discutable et, d'ailleurs, personne ne la discute. Dans tous les secteurs de l'activité économique, la production a augmenté, la qualité s'est amélio- rée. Simultanément, le surplus de richesse a été réparti entre les différentes régions du pays, les différentes classes sociales, ainsi qu'entre les hommes et les femmes : peu ou prou, chacun a progressé ; la classe moyenne, ossature de tout pays en voie de constitution, s'est élargie ; l'édu- cation, le logement et les soins médicaux se sont considérablement améliorés. « Et les droits de 1 'homme ? Et l'infor- mation ? Et la justice ? Et l'affairisme ? » interro- gent ceux pour qui la bouteille est à moitié vide. Si l'on en croit certains journaux, français en particulier, et beaucoup de militants - tunisiens et non tunisiens - des droits de l'homme, la Tunisie de Ben Ali ne serait pas loin du Chili de Pinochet. Quelques-uns de ceux qui martèlent ces accusations sont sincères, d'autres sont sub- jectifs ou manipulés, d'autres enfin, mettant les droits de l'homme au-dessus de tout, n'écou- tent plus rien, voient rouge dès qu'on leur signale la moindre entorse. Chaque semaine, je reçois des lettres de Tunisiens de la diaspora, visiblement sincères.

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11 AU 17 NOVEMBRE

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et de non Tunisiens, sincèrement émus, m'enjoi-

gnant de « participer à la croisade pour libérer

la Tunisie de la dictature

»

Il faut raison garder.

Le président Ben Ali lui-même dit ceci : « Si on veut nous dire que nous ne sommes pas

la Suède, qu 'il nous reste beaucoup de chemin à

parcourir

pour parvenir

à un bon

niveau

de démocratie, j'en conviens bien volontiers. » Et, de fait, la Tunisie de 1997, dix ans après la prise du pouvoir par Zine el-Abidine Ben Ali, a de grands progrès à faire dans ce domaine.

On parle volontiers en Tunisie, à propos des entreprises confrontées à la mondialisation de l'économie, de « mise à niveau ». Mais la presse, elle, n'est pas « mise à niveau », ni en passe de l'être. Et la justice pas davantage.

A ce jour, ni les partis ni les élections ne sont

irréprochables. Sur tous ces plans, les progrès, quand ils existent, restent peu visibles et n'ont pas suivi les progrès de la société. Le pays a accumulé des retards. • • •

Va-t-il s'installer dans cette situation et, à la

longue, justifier les critiques qu'on lui adresse ?

Je ne l'ai jamais cru, et c'est la raison pour

du président Zine el-Abidine Ben Ali : c'est un planificateur politique, c'est-à-dire un homme qui sait, plusieurs années à l'avance, où il va aller, par où il va passer et avec quels bagages.

Le deuxième est qu'il a reçu ce viatique indispensable à la réussite en politique :

la baraka, la chance. Le troisième est la connaissance que je pense avoir de la trace qu'il entend laisser : ce n'est pas celle d'un despote. Le quatrième est que c'est dans les pays en proie à la misère que les droits de l'homme sont le plus facilement et le plus communément violés ; à l'inverse et même si les gouvernants ne le veulent pas, le développement et la prospérité économiques conduisent à la démocratie, aussi sûrement que les nuées apportent la pluie. Tout le monde sait cela, le président Ben Ali le premier. Comment croire qu'il puisse vouloir, en même temps, appuyer sur l'accélérateur dans le domaine économique et sur le frein dans celui des libertés politiques ? J'ajouterai ceci pour finir. Ceux qui veulent croire ou faire croire que la Tunisie est un pays privé de liberté se trom- pent et trompent ceux qui les écoutent : la Tuni- sie de 1997 est, sur le plan des droits de

laquelle je n'ai pas attaché à ces retards l'impor-

l'homme, comparable à la plupart des

nations

tance que d'autres ont voulu leur donner.

d'Asie, d'Amérique latine ou d'Afrique

qui sont

Je sais, bien sûr, que le système actuel a ses

lourdeurs, qu'au bout de dix ans, tout pouvoir acquiert des habitudes et perd des réflexes.

Mais je fonde mon optimisme sur quatre facteurs :

Le premier est une caractéristique méconnue

Le géant et le nain

LUNDI 10 NOVEMBRE

J iang Zemin, président de cette Chine

dont on ne peut plus dire d'elle qu'elle

est « innombrable et misérable », est rentré

à Pékin. Mais son voyage aux Etats-Unis

continue de susciter controverses et commen- taires. Connaissez-vous les chiffres relatifs à ces deux pays, dont tout donne à penser qu'ils seront les « deux grands » du siècle prochain ? La Chine, bien qu'elle ait imposé à ses citoyens un seul enfant par couple (elle est, me dit-on, en train de renoncer à cette injonction trop drastique et dont les effets pervers se révèlent terribles), et bien que ses citoyens émigrent beaucoup, est quatre fois plus peuplée que les Etats-Unis qui sont, eux, au contraire, un pays d'immigration (1,25 milliard contre 270 millions).

JEUNE AFRIQUE N° 1923 - DU 11 AU 17 NOVEMBR E

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au même niveau d'évolution économique et cul- turelle qu 'elle. Et, s'agissant de l'avenir, le dessein et la volonté de ceux qui la dirigent sont de la rapprocher de la Suède. Pas de la ramener vers l'Espagne de Franco ou le Chili de Pinochet.

Après vingt ans de croissance à un rythme fantastique (10 % par an), la production chinoise ne représente même pas encore le cinquième de celle des Etats-Unis. Quant à ses dépenses militaires, bien qu'elle y consacre 6 % de son produit national brut (contre 3,5 % pour les Etats-Unis), elles ne sont même pas, en valeur absolue, le dixième de celles de son rival. Comme on le voit, le futur deuxième grand est encore, pour le moment et pour longtemps encore, un nain comparé au géant américain. Son seul avantage est son rythme de crois- sance : il est quatre fois plus important que celui des Etats-Unis. Mais, même s'il se maintient à ce niveau, ce qui n'est guère possible, le rattrapage n'est pas en vue.

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