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PATRIOTE

ET

DE BON COEUR

A la mémoire de nos grand-pères

DOMINIQUE RÉZEAU

A la mémoire de nos grand-pères

Moïse Paquereau

Combattant de la grande guerre

(4 août 1914 - 8 octobre 1914)

Mort au champ d'honneur

Jules Rézeau

Combattant de l'armée d'Orient

(25 septembre 1916 - 6 mai 1918)

Avant-propos

"Au pied d'une meule de blé, je t'écris pour m'entretenir avec toi."

"Il neige toujours, j'écris à Caroline."

Dans les vastes plaines de la Somme et au pied du Mont Olympe, ces mots simples furent écrits, par ces hommes, simples eux aussi, que furent nos grand-pères Moïse et Jules. Du premier nous tenons les lettres qu'il adressa deux mois durant à notre grand-mère Florine, avant d'être enseveli dans un dernier silence; il avait trente ans. Du second nous conservons le carnet de route où il consigna soigneusement et par le menu ses deux années de campagne sur le front d'Orient. Il avait déjà quarante-trois ans, mais lui revint finir doucement ses jours à l'ombre des rosiers grimpants de son jardin. Le crayon du jeune fantassin est plus maladroit peut-être, mais il est tenu par le coeur qui tantôt saigne, tantôt s'épanche, tantôt s'emballe en ces grandes phrases pleines de tendresse qui voudraient déborder le carcan de l'écriture. La plume du vieux territorial est régulière en toute saison, elle se veut comme ces "belles entures bien faites" qu'en homme de l'art il apprécie au passage d'une plantation grecque. Plus d'observation que de sentiment, mais l'âge et le tempérament diffèrent. A nous maintenant de lire et de sourire, avec tendresse. A nous de réentendre ce qui nous fut raconté par bribes, au hasard des soirées d'hiver ou des maladies d'enfants, quand nos grand-mères revivaient ces souvenirs mille fois évoqués.

Dominique Rézeau

Prière

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre Heureux ceux qui sont morts d'une mort solennelle

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles Couchés dessus le sol à la face de dieu Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut-lieu Parmi tout l'appareil des grandes funérailles

Heureux ceux qui sont morts pour les cités charnelles Car elles sont le corps de la cité de dieu Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu Et les pauvres honneurs des maisons paternelles

Heureux les grands vainqueurs, paix aux hommes de guerre Qu'ils soient ensevelis dans un dernier silence Heureux ceux qui sont morts dans ce couronnement Et cette obéissance et cette humilité

Heureux ceux qui sont morts car ils sont retournés Dans la première argile et la première terre Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés

(Charles Péguy)

Moïse Paquereau

Moïse Paquereau naît à Saint-Mesmin, en Vendée, le 11 mai 1884. Menuisier-ébéniste à Saint-Pierre du Chemin, il joint à sa profession, en saison des moissons, le battage des céréales. En 1909, il épouse Florine Verdon, de Menomblet, lingère de son état; de leur "doux mariage" naît en 1911 une petite fille, Marie-Angèle. Au mois d'août 1914, la France et l'Allemagne entrent en guerre et Moïse rejoint le front avec le 137ème régiment d'infanterie. Il y remplit son devoir de "français et de chrétien", lui qui se dit "patriote et de bon coeur". Blessé au combat le 30 septembre à Fricourt, dans la Marne, il meurt à l'hôpital de Caen le 8 octobre 1914, sans avoir revu les siens. Voici la vingtaine de lettres qu'il écrivit "à sa chère épouse et à son petit bébé" durant ces deux mois de guerre, seul souvenir d'un grand-père que nous n'avons pas connu et dont l'âge s'est arrêté avec le temps.

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Incorporé le 4 août 1914 à Fontenay-le-Comte, Moïse Paquereau y demeure jusqu'au 10, jour de son départ vers le front. Voici deux lettres écrites au cours de ces six jours.

Fontenay, le 6 août 1914

Ma chère épouse,

Hier, dans ma grande précipitation à t'écrire, j'ai omis de te dire ce premier doux mot que je prononçais au jour de notre hyménée, au retour de la messe de notre doux mariage. Mais tu excuseras ce petit oubli d'un instant, causé par le bon vouloir de t'écrire bien vite pour que tu reçoives de mes nouvelles tout de suite. Aujourd'hui, moins pressé, je commence par ces doux mots, ma chère épouse, l'éternel objet de ma pensée, avec notre cher petit amour de Marie-Angèle. Elle doit souvent demander son papa chéri, elle doit souffrir de son absence elle aussi, quoique jeune. Elle est si intelligente qu'elle comprend si bien et qu'elle fera beaucoup de choses pour égayer sa maman qui a le bonheur de la serrer dans ses bras et de l'embrasser bien fort pour papa. Tu entends bien, ma petite chérie, sois bien gentille et obéis bien à ta chère maman qui a tant de peine de n'avoir pas son Moïse à côté d'elle. Douce chérie, tu m'a appelé déjà bien des fois depuis ces deux jours d'absence et ton Moïse aussi t'appelle pour t'embrasser, te chérir, comme il faisait aux doux et heureux jours de notre vie commune. Hier soir je me suis endormi après avoir été avec toi dans ma prière si fervente que je t'entendais me répondre le chapelet du soir. Nous le reprendrons ensemble bientôt j'espère, car nos chefs sont animés de bons sentiments et d'espérance. Notre capitaine nous a dit ce matin que nous resterions assez longtemps aux environs de Reims comme réserve, car il y a beaucoup de troupes à passer avant nous à la frontière. Enfin espérons que nous ne serons jamais plus malheureux pendant la campagne que pendant ces jours. Comme je te l'ai dit je suis à l'ordinaire et nous mangeons de bons biftecks avec des frites et du bon pain aussi. Ce matin j'ai pris un quart de café avec huit pierres de sucre et une bonne goutte dedans. J'ai bien attendu à onze heures ce tantôt pour manger mon bifteck arrosé d'un quart d'Othello qu'Henri Bodin m'a versé de son bidon. Pourvu que cela continue! Je tâcherai bien de m'échapper pour revenir sain et sauf et fort. Je ne me sens pas mal du tout pour le moment à l'estomac car je prends mes poudres et j'en achèterai une autre bouteille avant de partir. En tout cas ce petit furoncle que j'avais au poignet gauche a crevé hier matin et maintenant ne me fait plus mal. J'ai vu hier

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ce pauvre Julien, je crois bien qu'il ne fera pas la campagne s'il continue à s'en faire autant. J'ai bien essayé de le remonter, car que

veux-tu ce n'en sera ni plus ni moins, au contraire, si à la veille de revenir il y laisse sa peau par sa faute. Ce n'est pas ce que je compte faire, moi. Je ferai tout ce qu'il faut pour être fort, je t'assure, car je pense que je suis trop attendu pour faire des imprudences pareilles. Il faut être énergique et surmonter ses peines, comme tu le feras toi aussi, douce chérie, car ton devoir est aussi noble à remplir que le mien. Conserve nos chères affaires et vos santés pour mon retour. Au revoir, à bientôt, mille baisers affectueux. Embrasse pour moi ma chère fille ainsi que tes parents et Bénigne.

Ton Moïse

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Fontenay, le 8 août 1914

Mes chers amours,

Jusqu'à demain j'ai bon espoir de retourner auprès de toi, j'ai fait le nécessaire aussitôt hier matin. J'ai envoyé chercher un certificat par une auto qui m'a coûté vingt-deux francs, mais je n'ai pas hésité, quoique cher. Si je pouvais réussir, ce serait trop de bonheur pour nous, inespéré. Enfin si la destinée en est là, ce sera ainsi, et si je ne te reviens pas demain, je partirai faire mon devoir avec toi sur mon coeur, ne te quittant pas un instant dans ma mémoire. Après avoir reçu mon certificat, je l'ai porté chez le colonel et hier soir je suis allé demander d'autres renseignements à la sous-préfecture. On m'a dit d'écrire directement au général, ce que j'ai fait aussitôt hier soir, et maintenant j'attends qu'on me dise de partir pour la machine. Si je ne reviens pas, fais ton possible pour que tout aille bien. Renseigne-toi bien de ce qu'il faut et si tu recevais des instructions spéciales du maire tu t'y soumettrais, mais en attendant fais comme il est dit entre nous. Je t'ai écrit deux fois. J'espère que tu recevras bien mes lettres, mais peut-être pas si tôt que d'habitude car à la poste c'est un encombrement extraordinaire. Tu m'écriras souvent, les lettres me parviendront toujours tôt ou tard. Je serai impatient de savoir de tes nouvelles, d'embrasser ce papier où tes petites mains m'auront traduit les sentiments affectueux de ton amour pour moi, qui me donneront la force de supporter tous les dangers et les dures privations que nous aurons à traverser. Ce soir nous aurons la revue du colonel à 3 heures et je porte ma lettre avant de préparer mes affaires. Au revoir, bons baisers à ma colombe chérie et à ma petite tourterelle de Zézelle.

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Reims, dans le train, le 11 août 1914

Douce chérie,

Nous arrivons à Reims à 3 heures mardi soir. Jusque-là tranquillise-toi, tout va bien. Nous sommes fatigués d'être dans le train, mais nous sommes bien nourris et les populations où nous sommes passés nous ont donné du vin et de l'eau minérale dont je me suis muni pour quelques jours, ainsi que du café et du rhum. Avant d'arriver à Reims il est passé un train de prisonniers allemands. Nos troupes avancées sont déjà rendues en Alsace-Lorraine. Maintenant nous partons de Reims pour je ne sais où, mais je te le dirai aussitôt rendu, car nous partons et je veux mettre ma lettre à la poste avant de sortir de Reims. En passant à Meaux, l'évêque était à la gare. Il a donné la bénédiction au régiment et nous a distribué des croix. Au revoir, à bientôt mes deux joujoux. Bons baisers.

Votre Moïse

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Savigny, le 12 août 1914

Ma chère épouse,

Nous avons débarqué à Charlerange hier soir à la nuit et couché à Montois, à 4 km de la gare. Nous étions bien fatigués d'être dans le train. En arrivant, j'ai acheté un litre de bon vin rouge à 15 sous. Il n'y avait plus de bière dans le pays et pas grand monde non plus. Tous les hommes valides sont partis à la frontière. Ils sont dévoués, je t'assure. Dans ce pays beaucoup n'étaient pas pris pour partir, mais ils sont partis comme volontaires. Il n'y a plus que ces courageuses femmes de l'est qui ramassent les moissons à peine mûres. C'est un beau pays de culture, les Ardennes. Vois sur la carte et tu te rendras compte à peu près où je suis. Je t'écris de Savigny où nous sommes depuis ce matin 11h et nous allons rester là quelques jours en attendant les événements. Pour moi, je te dis ma façon de penser, nous ne serons certainement pas engagés au feu, car, d'où nous sommes jusqu'à Mulhouse et Metz, les armées se touchent toutes et les allemands reculent toujours. Nos soldats sont sous les murs de Metz et cette fois, je t'assure, il n'y aura pas de Bazaine. On nous dit où nous sommes qu'une ferme à la frontière, occupée par les allemands, a été prise par nos soldats. Nos officiers après la bataille ont demandé de l'eau, on a voulu leur vendre 20 sous le litre, car le paysan était un allemand. On les a pris, attachés et brûlés. Tout le village, bêtes et gens, il n'est rien resté de cette canaille. Ma petite chérie, pour moi ne t'en fais pas. Je fais tout ce que je peux pour me soigner. Je viens de faire, avant de t'écrire, deux oeufs, car tu sais que je les aime beaucoup. Je viens aussi de laver chemise, gilet, serviette, mouchoir, et de me laver aussi à grande eau car il fait chaud et on sue beaucoup. J'ai coupé les manches de mes flanelles qui me gênaient. Ce soir, puisque j'aurai du temps, j'irai prier dans l'église pour que le Bon Dieu me fasse retourner auprès de l'ange aimé qu'il m'a donné. J'y ai pleine confiance, c'est ce qui me donne la force de vivre et du courage, car sans toi et le fruit de notre amour je ne pourrais vivre si loin. Mais, je t'en supplie, écris- moi souvent, informe-moi de ce que tu fais, de ce qui se passe, si la machine va bien, ça nous tiendra plus unis encore. J'ai embrassé ce matin une petite fille comme ma Marie-Angèle, dont le papa est parti à la frontière. Mon coeur de père s'est brisé un instant en pensant plus fortement à vous autres dans cette circonstance. Au revoir, mes amours, à bientôt. Ecris-moi, douce chérie.

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Quatre-Champs, le 15 août 1914

Chères aimées,

Je me suis trouvé un peu indisposé ces jours. J'ai fait trouver de l'eau de Vichy à Vouziers par Félix Jadeau qui est au convoi des viandes. Je lui ai dit aussi de me trouver un flacon d'Emoglobine; comme je ne bois pas de vin, ça me donnera un peu de nerf et peut me préserver de maladies contagieuses. Je bois du lait frais et des oeufs car on en trouve dans les fermes. Nous ne sommes pas bien avancés, on n'entend pas encore le canon d'où nous sommes. J'espère qu'on va l'entendre, mais rien ne prouve que nous serons en danger, car je crois bien que notre Sainte Vierge que nous prions tous deux si bien tous les jours nous protégera pour ne plus jamais nous quitter. Dans chaque église où nous sommes passés, je fais toujours un chapelet à l'autel de la Sainte Vierge en ton souvenir. Chère épouse, sois heureuse dans la peine, car tu n'es pas une minute absente de la mémoire de ton époux ainsi que Marie- Angèle qui prie bien pour son papa qui va lui revenir bientôt pour la gâter plus encore, bien plus qu'avant, cette petite volontaire qui était déjà la maîtresse de la maison, mais si mignonne que l'on était obligé de céder à ses caprices. Vous ne me reconnaîtriez peut-être pas, car je garde toute la barbe comme tous les camarades. Mais quand tu me l'auras coupée au retour, j'aurai la figure bien fraîche dessous pour que tu m'embrasses. Bon baisers de ton Moïse.

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Cassines, le 17 août 1914

Ma mignonne chérie et mon petit bébé,

Depuis mon départ, nul moment je n'avais plus souffert et été plus heureux en même temps que le dimanche 16 août. J'étais à Vêpres à Cassines et je ne m'étais pas encore vu si loin de toi, chère amour, car la douce vision de notre mariage m'est apparue soudain, devant l'autel, faisant mon chapelet. O quel bonheur, quel heureux jour quand je t'avais à mon bras. Enfin je te vis dans toute ta blancheur d'épousée, alors ce bon souvenir me déchira la poitrine et je sanglotais d'être si loin de mes deux êtres si aimés. J'ai tant besoin de vous caresser comme autrefois, mais sois heureuse en attendant, douce chérie, car toi et ma fille n'êtes pas oubliées un instant, et moi aussi je sais bien que je ne suis pas oublié et attendu avec impatience. Je te disais dans ma dernière lettre que j'étais indisposé, mais je suis complètement remis et vais très bien. Nous ne sommes pas encore bien fatigués car nous n'avançons pas beaucoup chaque jour. C'est plein de troupes devant nous. Nous sommes occupés à garder les caissons d'obus pour l'artillerie et devons rester de 30 à 40 km du feu. Nous sommes actuellement à 10 km de Sedan et devons entrer en Belgique un de ces jours. Ma chérie, quoique tu feras bien ce qu'il faudra, je veux quand même te donner quelques petits renseignements. Il est paru un arrêté officiel du gouvernement reculant le paiement des loyers de deux à trois mois. Je crois donc que tu pourras ne rien déranger en attendant, puisque tu n'as rien à craindre. Garde bien soigneusement ton argent car nous en aurons besoin après la guerre. La batteuse à trèfle, ce sera bien inutile de la sortir pour cette année avant que je sois retourné; ceux qui en ont pourront le laisser en barge et attendre mon retour. Il sera plus utile de battre le blé. Jusqu'à présent nous ne recevons rien. Pas une seule lettre ne m'est parvenue depuis notre départ. Je veux te donner aussi deux mots sur le pays où nous sommes. Nous campons ce soir dans une ferme de 104 hectares. Ils ont environ quatre-vingt vaches et veaux et trente chevaux à l'écurie, et de beaux chevaux je t'assure. Il ne font qu'un peu de blé pour vivre, du seigle et beaucoup d'avoine pour leurs chevaux. Les fermiers sont sales, dégoûtant, surtout les femmes, de vraies bohémiennes. Elles sont toujours après les bêtes et dans les champs. Autrement le pays est excessivement beau. De vastes prairies qui sont aussi vertes qu'en mai. Ils moissonnent encore, il y a encore de l'avoine qui est verte. Chères aimées, je vais vous dire bonsoir et m'endormir avec vous deux sur le coeur, après vous avoir embrassées follement, comme si réellement je vous avais dans mes bras. Bonsoir, à demain. Mille baisers sur vos corps adorés.

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Arancourt, le 20 août 1914

Chères aimées,

Que devenez-vous? Je ne le sais, je n'ai pas reçu de vos nouvelles depuis Fontenay. Il n'y a eu qu'une distribution de courrier depuis et il n'y en avait pas pour moi. Moi qui suis si impatient d'avoir des nouvelles de mes deux chéries si éloignées. Pourtant tu m'as déjà écrit souvent, mais c'est le retard des communications qui veut encore nous faire souffrir davantage de notre séparation si cruelle pour les coeurs aimants. Pour être plus près de vous, chères aimées, je vais me recueillir aux pieds de la Sainte Vierge et je prie beaucoup, car là nos deux pensées et nos coeurs se retrouvent unis dans un même élan d'amour et je lui demande de me transmettre tes pensées. Hier matin j'étais à la messe avec Georges Roy et là encore mon coeur s'est brisé en pensant à vous et j'ai pleuré longtemps, car tu as bien plus de peine et de travail et d'ennui que moi en ce moment. Nous on se lève, on mange et on attend. Nous faisons parfois dix kilomètres tous les deux jours et c'est tout, en attendant l'heure de la délivrance. Espère d'ici peu, car d'après les nouvelles qui arrivent aux officiers ça va rondement sur la ligne. Hier nous avons tiré sur un aéro allemand qui est tombé à côté de Sedan. Il était monté par des officiers allemands qui sont prisonniers. Pour le moment je me porte bien, ne sois pas inquiète car je trouve du lait, des oeufs, du beurre, ce qui me fait beaucoup de bien. Nous touchons toujours de la bonne viande fraîche mais on s'en fatigue car c'est toujours cuit de la même façon, ça dégoûte. Quand même ce matin nous avons mangé de la mojette avec du beurre, c'était bon. Que je serais heureux de savoir ce que tu fais avec cette petite chérie, où en sont nos affaires, de recevoir tes douces paroles consolatrices et réconfortantes, d'embrasser ce doux papier où tes petites mains m'auront écrit de doux mots d'amour que je ne cesserai de lire pour être avec toi, ma Florine bien-aimée, la douce vision de mes longues nuits d'insomnie sur cette litière de douleur. O notre doux lit d'amour pour pouvoir te serrer, t'embrasser de cet amour si pur et si égoïste que j'ai pour toi. Au revoir, mille bons baisers de ton Moïse

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Arancourt, le 23 août 1914

Chère épouse et chère fille,

Jusqu'à présent je t'assure que je n'avais pas encore trop idée que nous étions à la guerre, car on n'avait entendu le canon que de très loin, mais ce matin je l'ai entendu de bien près. Nous avons avancé hier de 20 kilomètres, nous sommes passés à Bazeilles, là où en 1870 il n'est resté qu'une maison debout. Nous avons passé la nuit dehors à monter la garde. Ce matin au jour nous avons vu la déroute d'un régiment d'artillerie et de chasseurs à cheval de l'infanterie qui ont été surpris par l'artillerie allemande cachée sous bois. Mais cela a été la faute d'un commandant d'artillerie qui a marché sans éclaireur et s'est avancé trop loin. Nous étions assez près pour entendre et voir la déroute, je t'assure que ça donne la chair de poule. Mais ne te tourmente pas, nous nous sommes retirés de 30 kilomètres en arrière, car mon bataillon garde un convoi de munitions pour ravitailler les canons et les troupes de l'avant quand elles en manqueront. Donc ne te fais pas de chimères car je te dis la vérité. Tel que c'est, notre position n'est pas critique, quand je serai en danger je te le dirai bien pour que tu saches au juste où je suis. Tu sais que je n'ai rien à te cacher, ça ne changerait rien à la situation, sois forte et courageuse, il faut supporter la chose telle qu'elle est jusqu'au retour si ardemment désiré malgré tout. Je ne crois pas que ce soit très long maintenant, car toutes les troupes sont en présence et aujourd'hui l'on a entendu un bombardement effrayant toute la journée en avant. Donc, chère adorée, je te le demande bien, compte sur mon retour car moi je t'assure que je me vois bientôt de retour auprès de toi. Mes rêves et mes pensées vont continuellement vers toi et ma petite fille adorée. Je te le redis, mes prévisions ne me tromperont pas. Je crois bien mériter de l'indulgence, nous avons tant souffert depuis que nous nous connaissons qu'il n'est pas possible de nous séparer à tout jamais. Non, non, je ne le veux pas, je reviendrai auprès de mon idole chérie pour lui dire combien je l'aime et veux la faire plus heureuse que jamais. Au revoir, mon doux bijou, à demain. Mille bons baisers.

Ton Moïse

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Lanverny, le 27 août 1914

Chère épouse et chère fille,

Je commence à être énervé, car vois-tu, chérie, je n'ai pas encore reçu de lettre depuis Fontenay. J'espère que toi tu en as reçu, car voilà la 13ème que je t'envoie. Il y en a qui en ont, mais très peu. Georges Roy en a reçu une hier. Je vois Félix Jadeau qui n'en pas reçu lui non plus, aussi nous n'étions pas gais tous les deux en voyant Georges lire sa lettre, mais demain peut-être j'espère que j'en aurai deux d'un coup. Cher amour, ce n'est pas que je suis inquiet de vous autres, je sais bien que vous ne manquez de rien, sinon que de moi, mais quel bonheur si je lisais seulement une lettre tant attendue avec impatience, pour être avec vous, savoir quand même ce que vous devenez, que je sois tranquille en attendant de revenir auprès de vous. Ce ne sera peut-être pas toute de suite malheureusement, mais j'ai bon espoir car nous gardons toujours les convois de ravitaillement qui sont toujours 30 kilomètres en arrière de la ligne de bataille. Hier, le 11ème corps dont nous faisons partie était au feu et, hier soir à la nuit, il s'est retiré pour se reformer et nous aussi nous sommes partis de 17 kilomètres en arrière. Cher trésor, sois tranquille, je te dis bien la vérité. Je ne te dirai que la vérité, car de cette façon tu n'auras pas à croire que je te dis des choses pas vraies pour te tranquilliser. Oh oui, sois tranquille, car malgré tout vous ne manquez de rien matériellement. Nous rencontrons tout le long de la route les habitants, femmes et enfants, qui quittent leurs villages et bourgs et s'en vont sans savoir où, pour échapper aux balles et au feu, car la frontière est toute en feu. Les femmes surtout n'espèrent plus revoir leurs maris qui sont partis depuis un mois et demi les premiers au feu. Chère épouse, reçois de ton époux les plus tendres baisers.

Ton Moïse

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Le 4 septembre 1914

Chère épouse,

Te dire la joie que j'ai éprouvée hier en recevant tes deux lettres, non c'est impossible! Je ne vivais plus car je n'en avais pas reçu depuis Fontenay. Je reçois tes lettres datées du 8 août et du 24 août. Nous changeons si souvent de place que les lettres ne parviennent pas souvent. J'ai hâte de te dire que le 28 août, jour qui ne s'effacera jamais de ma mémoire, nous avons reçu le baptême du feu. Nous sommes arrivés sur le terrain vers 2 heures, nous avons marché sous les obus allemands et les balles jusqu'à la nuit. Là, je t'assure, il a fallu du courage, j'en ai eu. Au coin d'un bois, sous la pluie de balles, j'ai pensé à vous, chers trésors, j'ai bien pensé ne plus jamais vous revoir. Mais, après avoir fait mon Ave Maria et mon acte de contrition, j'étais prêt à tout et j'ai marché la tête haute, ne craignant rien. Seul le sergent a été blessé. Georges Roy s'est échappé aussi mais quatre camarades à côté de lui ont été blessés par un éclat d'obus, il l'a échappé belle. Notre escouade était un peu à part de la compagnie et à quatre gars bien décidés nous avons forcé à se rendre une trentaine d'allemands que nous avons désarmés et menés à coups de crosse. Quelle lutte terrible! Nous étions trempés de sang et de sueur, car nous avons chargé à la baïonnette pour les avoir au bord d'un bois, pendant 600 mètres. L'escouade a été félicitée et portée à l'ordre du jour comme modèle. Nous avons fait notre devoir, je t'assure, et maintenant une autre fois mieux encore, car il ne faut pas qu'il en reste de ces monstres qui souillent les femmes et les enfants sur leur passage. Je suis en bonne santé et ne souffre pas du tout de l'estomac. Je bois un coup de rouge en mangeant, nous en trouvons à 10 sous le litre car la population est généreuse envers nous. J'ai toujours bon appétit et depuis quelques jours c'est moi qui fais la cuisine à l'escouade. Hier c'était bon, j'avais arrangé du boeuf sauce tomate. Si tu savais comme c'était bon, on en a trouvé le goût jusqu'au soir. Aujourd'hui bonne soupe aux légumes, avec frites à l'huile, et nous avons ramassé deux cents escargots que j'ai arrangés à l'huile et vinaigre. Ça remplace les jours où l'on a à manger du pain sec trempé dans l'eau et fait oublier sa misère un peu quand on a l'estomac plein. Ne te tracasse pas, j'ai encore 120 francs et hier j'ai trouvé Monsieur Proust de Saint-Mesmin, lieutenant d'artillerie. Il m'a dit de ne pas me priver qu'il m'en donnerait si j'en manque. Au revoir, bons baisers.

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Le 8 septembre 1914

Ma chère épouse,

Au pied d'une meule de blé, je t'écris pour m'entretenir avec toi, pour avoir la force de supporter cette lourde croix comme tu dis. Mais nous la porterons ensemble bien vaillamment tous les deux, car au bout du chemin un bonheur nous est réservé. J'ai eu une vision dans un rêve, la veille que j'aille au feu comme je te le dis sur ma précédente lettre. Dans un nuage lointain, je vis une croix lumineuse avec deux anges souriants derrière et un peu plus haut que la croix. J'en ai eu la vue deux secondes et depuis je me sens très fort car la confiance ne m'abandonne pas un instant. Que je suis heureux que ma petite Marie-Angèle pense si bien à son papa et console si bien sa petite maman, elle si intelligente à cet âge-là. Que tu dois être heureuse malgré tout pour l'avoir à te causer incessamment. J'aurais bien voulu que tu me donnes plus de détails sur la machine, pour savoir si tu recevais bien ton argent et si c'est toi qui fixes les jours. Avez-vous bien battu chez vous et à Monpertuis? As-tu eu assez de charbon pour battre à peu près chez tous les clients? Est-il venu une autre machine pour t'embêter? Enfin tu auras bien fait tout ce que tu auras pu, mais je serais si content de savoir que tu fais bien les choses. Aussitôt que les batteries seront faites, tâche de faire rentrer la batteuse et surtout les courroies monte-paille avant qu'il ne mouille. Albert la logera bien encore, ou bien, si ça a l'air de le gêner, tu parleras à Béliard pour la mettre au bout de l'autre et le monte-paille tu pourras le loger chez Bâty à la Noinderie si tu les as battus. Mais je crois bien qu'Albert les logera encore en attendant qu'on s'arrange après. Je crois bien que tu n'auras pas fait battre de trèfle, car tu n'auras pas eu trop de charbon pour battre le blé et il ne doit pas s'en être ramassé beaucoup. Maintenant, chérie, écris-moi tout ça pour que je sache. Si Pierre Fernand te demande de l'argent, tu pourras le payer quand tu auras tout reçu. As-tu payé l'assurance- incendie? Pour l'assurance-accident ne paie pas avant mon retour. Maintenant ne bouge rien de nos affaires de la maison, car tu diras à Denis que tu profites du délai de paiement pour les loyers et ne le paie pas sans être forcée. Refuse la traite à Merlin si elle vient, car l'avenir changera sans doute bien des choses dans notre situation. Garde bien tout ton argent et ne fais crédit à personne. Au revoir, à bientôt. Ton Moïse qui vous envoie mille baisers.

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Le 12 septembre 1914

Ma chère Florine,

Je reçois ta lettre du 21 août. Quel bonheur pour moi de pouvoir une fois de plus admirer mon idole chérie. Que je suis heureux que tu t'occupes toi-même de diriger les batteries. Je suis tranquille, malgré toutes les angoisses qui nous tracassent. Et toi, chère amour, quelle douleur de coucher toute seule dans cette maison où le vide s'est fait subitement, pour quelques temps qui paraissent un siècle. Mais le devoir que nous savons placer au-dessus de tout nous fait patienter et être heureux dans la peine. Ce matin je suis parti en patrouille. En nous rendant à Commentryx nous avons fait un prisonnier que j'ai attrapé le premier. Je t'écris avec un crayon pris sur lui car nous l'avons pris vivant et il m'a donné son couteau de guerre. Ils sont armés jusqu'aux dents mais ça ne fait rien, on les aura vite. Ils ont reculé de 30 kilomètres depuis hier matin. Leur ligne de ravitaillement est coupée. A partir de 4 heures nous avons marché avec un élan formidable, car nous courons à la victoire. Victoire bien méritée car qui se défend contre l'oppresseur se dégage toujours glorieusement. Ces jours j'ai vu Aimé Massé, toujours pas bilieux, et Monsieur Proust qui me serre la main chaque fois qu'on se trouve. Il est très content de me voir et moi aussi car il n'y a pas d'hommes de Saint-Mesmin sous ses ordres. Il m'offre chaque fois de l'argent, mais je l'ai remercié, jusqu'à voir, car voici huit jours que nous n'avons rien pu acheter. Tous les bourgs où nous passons sont pillés ou brûlés par les prussiens en déroute. Mais j'ai encore, comme je te l'ai dit, plus de 100 francs. Ne te tourmente pas, ma chère Florine, je me porte bien, je n'ai même pas enrhumé depuis le départ. Ce soir nous avons marché plus que les autres jours et nous étions mouillés. Mes brodequins me gênent car ils ont rétréci à l'eau. Je n'ai quand même ni ampoules ni blessures aux pieds, ce qui me permet de suivre sans me fatiguer car je suis courageux! Je n'ai pas laissé mon sac sur la voiture comme beaucoup le font, pas une minute. Je viens de boire un coup de vin au bidon de Georges Roy qui l'avait rabioté par là. Nous sommes souvent voisins de lit. Je vois aussi tous les jours Henri Bodin des Menuisières. Je me suis fait un grand camarade, Rivière, mécanicien à Mouzeuil, qui est très gentil. Il paraît que Julien Chevallereau a été blessé; il n'a pas de veine ce pauvre Julien. Bonjour chez Georges de sa part. Ton époux et petit papa qui vous envoie ses bons baisers.

Moïse

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Le 15 septembre 1914

Ma petite Marie-Angèle,

Je viens de recevoir ta carte, qui est venue juste au moment où je finissais de me raser et de me couper les cheveux. Tu as étrenné la barbe fraîche de ton petit papa avec Maman. Elle n'était pas si fraîche avant je vous assure. Depuis 25 jours je ne m'étais pas rasé, j'étais affreux à voir, vous n'auriez pas voulu me biser bien fort je crois, car quand ça pique un peu Gégèle ne s'approche pas trop d'habitude. J'ai reçu des nouvelles de Joseph par un artilleur qui l'a vu avant-hier. Il n'est pas malade. Lui, il a de la veine car avec son canon il a du en démolir de ces faces boches, les vilains monstres. Nous sommes toujours depuis le 28 août de garde au convoi de munitions, à 10 ou 15 kilomètres derrière la ligne de feu. Nous n'avons rien à craindre, à moins d'une surprise de la cavalerie qui n'est jamais dangereuse. Nous nous estimons trop heureux à côté de nos camarades. Il y en a qui sont tous les jours au feu, quelquefois deux jours sans manger, continuellement couchés dans l'eau et dans la terre, dehors. Nous n'avons passé que deux nuits entières dehors, ce qui n'est rien. Nous mangeons assez régulièrement car nous sommes quelquefois une journée sans bouger de place. Si notre rôle ne change pas, la guerre sera pour nous une promenade, à côté des autres. Pour le moment je me porte toujours bien. Mes meilleurs baisers à mon épouse chérie et à ma fille bien-aimée. Embrasse pour moi tes parents et Bénigne et bonjour à tous les clients de ma part à mesure que tu les vois, ça fait plaisir.

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Le 18 septembre 1914

Ma chère épouse,

Il n'y a qu'ici que je prends du bonheur. C'est le moment où je puis t'écrire, prononcer ton doux nom d'épouse, t'appeler avec ma chère fille. Tout ce que j'ai de cher au monde, mes deux bijoux chéris qui ne s'absentent jamais de ma mémoire, pas une minute de ces longues journées d'attente qui se suivent sans interruption et sans résultat décisif. Quand viendra la fin de ce martyre d'être séparé de mes êtres adorés? Je le supporte fièrement pour la défense de nos droits de citoyens et de catholiques. Ce matin j'ai pu assister à la messe. J'avais perdu mon chapelet de Lourdes, alors j'en ai demandé un au curé d'où nous étions, à Villers-Erden, près de Reims. Au moment où je t'écris, je viens de bien manger, je me porte toujours très bien et je n'ai pas maigri je t'assure. C'est curieux tout de même car on ne mange pas toujours régulièrement. Mais je mange toujours comme les autres de la viande à tous les repas, de la conserve de boeuf, de la soupe quand on a le temps d'en faire, trois ou quatre cafés par jour. Je viens d'acheter un litre de vin à 15 sous. Je n'avais pas dépensé un sou depuis quinze jours car on ne trouvait absolument rien là où on était. Tout était ravagé par ces monstres de prussiens. Ayons confiance en notre étoile qui nous guide constamment par le chemin qui nous est réservé, pour notre vie corporelle et spirituelle. Au revoir, cher trésor, et à bientôt. J'ai reçu jusqu'à présent cinq de tes lettres tant attendues.

Ton Moïse

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Le 21 septembre 1914

Ma chère épouse et ma fille bien-aimée,

Je viens te dire bonjour ce matin, après n'avoir pas beaucoup dormi car nous avons marché toute la nuit et nous sommes couchés à peu près trois heures de temps. Néanmoins on s'est un peu reposé. C'est aux rayons d'un soleil plus chaud que tous ces jours humides et pluvieux qui viennent de s'écouler que je viens vous embrasser toutes les deux. Que mes baisers traversent l'espace pour aller vers les êtres chéris qui sont si aimés, si adorés, que mon coeur est constamment plein d'angoisse et de douleur amère d'être si loin. Mais le coeur est toujours là, espérant et vivant avec le tien d'un même amour si pur qui nous donne la force de supporter toutes les douleurs et les fatigues de la vie présente et future. Ce matin, après avoir fait la cuisine et mangé, j'ai fait chauffer une marmite d'eau et j'ai fait la lessive. J'ai lavé ma flanelle, ma chemise, mes serviettes et mouchoirs. Il y manquait beaucoup de choses pour que ce soit bien fait: tes petites mains si habiles à faire notre linge si blanc, mais j'ai voulu t'imiter et j'ai fait tout mon possible. Ce sera bientôt sec, car il fait du vent et du soleil. Je le tourne en t'écrivant, car on n'est pas tranquille, chaque jour on peut partir plus loin. J'ai l'intention, si je peux, d'acheter un caleçon de laine en tricot car les nuits sont déjà longues et il fait un peu froid, et mes caleçons de toile sont déjà bien usés. J'ai chargé Félix Jadeau qui va plus souvent dans les grands centres de m'en acheter un, ainsi que deux paires de chaussettes. Georges Roy vient de m'interrompre en m'apportant un quart de tisane de réglisse. J'ai un peu d'eau-de-vie dans ma petite bouteille, nous en mettons une petite goutte et trinquons à la santé de nos chers amours. Georges est toujours un peu blagueur et tire toujours quelques blagues. Je viens de causer aussi avec Georges Tendron de la Gersoulière, le cousin, avec Albert son voisin. Nous avons, l'autre jour, Georges, Henri Bodin et moi, attrapé une perdrix et nous avons fait un bon plat avec un chou que Bodin avait cuisiné. C'était richement bon. Il a fallu que je vienne à la guerre pour manger une perdrix aux choux. Nous en avons mangé une autre encore avant avec Georges, le copain Rivière qui l'avait prise et Mitard de Saint-Pierre qui est aussi à la compagnie avec nous. Ton Moïse qui t'embrasse bien fort et longuement. Mets-moi du papier et des enveloppes en m'écrivant.

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Le 25 septembre 1914

Chère épouse,

Je viens ce matin te dire bonjour et embrasser éperdument tes jolies lèvres roses dans ton lit de chêne. Je t'embrasse à travers l'espace et auprès de toi aussi ma fille que je suis heureux d'avoir conçue pour être ta vie des jours pénibles, pour me remplacer auprès de toi, tout vivant dans ce petit chérubin si gentil. Elle saura te caresser et te faire paraître moins dure l'absence de son petit papa qui fait son devoir de citoyen français et de catholique pour défendre notre indépendance, notre liberté et la sécurité de nos familles. Ceux qui sont déjà morts au champ d'honneur seront heureux là-haut dans les cieux qu'ils ont bien gagnés pour avoir le repos éternel. Ils verront les leurs libres et non opprimés et dépendants de cette race germanique qui voudrait conquérir nos belles plaines de Champagne jusqu'à Paris. Nous marchons bien hardiment à la victoire certaine. On ne sait pas le jour heureux de la paix mais, en espérant bien franchement, les jours paraissent moins longs et moins durs aussi. Chère amour, aie confiance comme je l'ai et nous serons heureux dans les cieux ou sur la terre, à la bonne volonté de Dieu. Sachons nous y résigner sans murmure et de bon coeur. Je t'écris assis auprès de mon feu, en faisant la soupe pour les camarades. Je me dévoue partout et à toute occasion que je trouve. Nous avons ce matin repos après quatre jours de marche pénible; nous avons fait 160 kilomètres. J'ai une petite ampoule au pied gauche. Où nous sommes nous avons trouvé du vin et de l'eau-de-vie, ça nous a remontés un peu. On entend le canon, mais de très loin. Notre régiment marche derrière les anglais. Envoie-moi du papier car on n'en trouve plus. J'en ai juste pour une autre lettre. Milles baisers affectueux sur vos lèvres chéries. Je ne suis pas malade et je n'ai pas besoin d'argent. Ton Moïse

21

Moïse Paquereau monte au front à Albert, le 29 septembre. Le lendemain, 30 septembre, il est atteint par un éclat d'obus en gare de Fricourt. Transporté à l'hôpital militaire de Caen, il y meurt le 8 octobre, après avoir écrit ces deux dernières lettres.

Hôpital militaire de Caen

Ma chère épouse,

Console-toi, je te prie, et ne prends pas mal la situation. J'ai reçu une petite blessure d'agrément qui va me faire rester cinq à six semaines à l'hôpital et après autant de convalescence, pour pouvoir enfin aller te voir, me faire prodiguer tes bons soins. Si tu étais là, je serais encore plus vite guéri, néanmoins nous sommes bien soignés, dorlotés comme des enfants par ces femmes de l'Union qui ont elles aussi des maris et des enfants. Elles nous soignent pour vous, en attendant de nous remettre entre vos mains. Ce matin, le bon vieux docteur qui nous soigne, très doux et d'une patience d'ange, va changer mon pansement qui avait été fait sur le champ de bataille, le champ d'honneur où j'ai fait tout mon devoir de français et de chrétien pour défendre notre sol français de l'invasion des allemands. Tu peux être fière de ton Moïse, il a payé sa dette à la patrie, et la France sortira victorieuse et ses enfants grands et forts de cette lutte de géants. Je t'ai assez parlé de guerre maintenant, ma chère Florine. Que veux-tu, c'est plus fort que moi, je suis si patriote et de bon coeur que je te vois heureuse de m'entendre te parler ainsi. Après le passage du docteur, nous avons déjeuné d'un bon morceau de veau à la purée de petits pois et j'ai arrosé mon déjeuner d'un bol de bon cidre breton. Et, comme dessert, un demi-verre de vin blanc bouché avec un biscuit. A l'instant je viens de me faire raser et je suis frais comme au dimanche matin, et je viens vous embrasser toutes les deux bien tendrement. Je vous écrirai à demi les jours et toi aussi, car maintenant les lettres se rendront plus correctement. Je n'ai pas reçu de tes lettres depuis le 15 septembre.

Hôpital militaire de Caen

Ma chère Florine,

Ma situation ne se gâte pas, mon pied est un peu désenflé et me laisse dormir un peu maintenant. Mais le temps va me durer énormément dans ce lit car je ne pourrai me lever tout de suite. Ces dames viennent bien nous distraire le plus qu'elles peuvent, mais ce n'est pas Florine qui est à mon chevet de lit pour me guérir, m'embrasser, me gâter bien plus encore de tes mille caresses et bons soins. Et cette petite Marie-Angèle qui serait si contente d'apporter de la tisane à son cher papa et de causer et badiner avec lui. Puis j'aurais du bon lait frais et du beurre de ta bonne mère qui s'empresserait de mettre le meilleur de côté et un coup de Perpignan là-dessus, je serais fort en peu de jours. Puisque, cher amour, je suis trop loin pour pouvoir penser à ce que tu viennes me voir, - pourtant j'en serais bien heureux, mais c'est presque impossible que tu entreprennes un aussi long voyage, ce serait long, surtout aujourd'hui rapport aux correspondances qui te feraient attendre peut-être bien longtemps dans les gares, - alors je serais content, en attendant, que tu m'envoies un petit colis de bonnes victuailles. Beurre frais, un fromage bien sec, quelques poires et raisins de notre jardin et une tomate s'il y en a, car il a dû en venir pas mal cette année, avec une bonne bouteille de bon Perpignan que je demande à mon beau-père. Il sera, j'espère, bien heureux de me la tirer à la barrique du coin car elle ne doit pas être vide encore. Et cette bonne Bénigne, que va-t-elle y mettre? Une bonne pêche et me dire si elle a des nouvelles de Gabriel. Et toi, ma petite Gégèle, qu'enverras-tu à papa? Tes bonnes petites prières pour qu'il soit vite guéri afin d'aller voir comme tu as grandi, voir si tu as été gentille pendant l'absence de ton papa. J'espère que tu as été mignonne, dis-moi, tu n'as pas fait de peine à ta chère petite maman? Maintenant, ma chère Florine, je recevrai et toi aussi des lettres assez vite et régulièrement. Dis-moi bien des choses tous les jours et surtout où en est notre pauvre situation. Es-tu venue à Menomblet, tu auras quand même tout laissé à Saint-Pierre en attendant. Ne te laisse pas intimider par Denis. Ne paie pas de ferme avant les termes accordés par le gouvernement comme Monsieur le maire te dira. Qu'as-tu fait de la batterie? As-tu fait battre du trèfle? Les machines sont- elles à l'abri? Sur une des tes lettres tu me demandes combien il faut donner à Albert. Je te l'ai écrit mais tu n'auras peut-être pas reçu la lettre, il s'en est perdu. Ainsi, vois-tu, je n'en ai reçu que sept et une carte de toi. J'avais pensé lui donner trente francs pour les deux morceaux. Ils y ont été à peu près huit mois de l'année, ce qui fait les deux-tiers. Je crois que c'est assez cher. Donne de tes nouvelles vite pour que je lise tes bonnes lettres pour me lier

avec toi. Je n'en ai pas lues depuis ta dernière du 15 septembre. Mille bons baisers.

Ton Moïse

Obsèques d'un militaire

Ce matin, à 9 heures, ont eu lieu les obsèques du soldat Moïse Paquereau, du

337ème régiment d'infanterie, décédé à l'hôpital de l' Ecole Normale. Il était originaire de la Vendée. Il avait 30 ans. Le deuil était conduit par la jeune veuve et ses deux soeurs, accompagnées de Mme Moutier, présidente de l'Union des femmes de France, et de M. Toussaint, directeur de l'hôpital. De nombreuses dames infirmières qui avaient couvert le cercueil de fleurs et des blessés convalescents suivaient le convoi. Nous avons remarqué une couronne de perles, drapée d'une écharpe tricolore portant une inscription: "Les caporaux et soldats du 36ème, du 236ème et du 23ème régiment territorial d'infanterie à leur camarade". Touchant témoignage de solidarité fraternelle. Au cimetière où le corps fut déposé dans le caveau provisoire en attendant le transport en Vendée, M. Toussaint s'est fait l'interprète de l'assistance pour adresser au brave soldat frappé au champ d 'honneur un patriotique adieu.

(La Dépêche de Caen, 9 octobre 1914)

337ème Régiment d'Infanterie

Par arrêté ministériel du 18 octobre 1919, rendu en application des décrets du 13 août 1914 et du 1er octobre 1918, publié au Journal Officiel du 16 décembre 1919, la médaille militaire a été attribuée à la mémoire du soldat Paquereau, Louis, Moïse, Jules, matricule

010034.

Mort pour la France

"Très bon soldat, courageux, a toujours fait preuve au feu d'entrain remarquable, de beaucoup d'énergie et d'abnégation. Mort pour la France le 8 octobre 1914. Croix de guerre, avec étoile de bronze."

Jules Rézeau

Jules Rézeau naît à Vertou, Loire-Inférieure, en 1873. Epoux de Caroline Laubreton, cuisinière au château du Bas-Breuil, où il est lui-même jardinier, il habite à Vouvant en Vendée. En 1916, alors qu'il a déjà 43 ans, notre grand-père Jules est rappelé sous les drapeaux. Il servira sur le front d'Orient, aux environs de Salonique, dans le 113ème régiment territorial, essentiellement composé de vétérans comme lui. En dépit d 'un naufrage en Méditerranée et de quelques accrochages avec les troupes helléniques, il regagne son foyer sain et sauf en 1918, ayant noté scrupuleusement sur un petit carnet de moleskine noire les principaux événements de ses deux années de guerre aux marches de l'Europe; il y a joint de pertinentes observations sur la région et sur le mode de vie de ces "orientaux" bien étranges pour le jardinier vendéen! Nous avons retranscrit quelques passages de ce carnet recouvert d'une écriture fine et régulière, sans rature ni bavure, à l'image des allées et des parterres de son jardin entretenu avec art et minutie.

25

1916

25 septembre. A la date du 25 septembre 1916, je fais partie de l'armée d'Orient. Parti de Montmorency le 25 septembre à 5 heures du matin, débarqué à Villeneuve- Saint-Georges. Là nous sommes équipés et habillés tout à neuf. Revue du colonel:

quelques paroles d'encouragement nous souhaitent bon voyage à Salonique. Nous couchons à Villeneuve. Le lendemain, départ à pied pour Juvisy, 4 kilomètres. Dans la soirée nous partons en permission pour 48 heures. Le premier octobre, départ de Juvisy pour Toulon.

3 octobre. Arrivée à Marseille le 3 octobre à 3 heures du matin puis à Toulon à 10 heures; nous sommes immédiatement dirigés sur le transport croiseur auxiliaire "Gallia". Ce magnifique bateau a 182 mètres de longueur et 19 de largeur. Nous prenons la mer à 6 heures du soir, le 3 octobre. Devant nous se trouve le croiseur cuirassé "Guichen" qui transporte les Russes. Nous avons quitté notre belle France depuis un moment, on ne voit plus que le ciel et la mer. Nous passons une bonne nuit, la mer est calme. Le 4, belle journée, mais hélas, vers 6 heures du soir une torpille touche le "Gallia" par tribord arrière. Sauve-qui-peut général. Je descend par un cordage dans un canot. A ce moment un Serbe se jette sur moi et je me trouve précipité au fond du canot, un peu contusionné à l'épaule et à la jambe. Avec beaucoup de peine on parvient à s'éloigner du "Gallia" qui coulait rapidement, s'enfonçant par l'arrière. Il se dressa subitement debout et coula en 14 minutes. De ce magnifique bateau, il ne restait plus que des épaves. C'était effroyable, sinistre et inoubliable. Le canot à côté de celui où j'étais chavira et c'est comme ça que périrent les vendéens Fauger, Guyonnet, Archambaud et Firmin Bodin. Notre canot, contenant environ 150 hommes, commençait à couler à cause de la surcharge, sa contenance n'étant que de 75 personnes. Des marins purent nous faire passer des radeaux, je pris place sur l'un d'eux avec les vendéens Naud et Morand. Je ne perdis pas courage et j'eus toujours la conviction de pouvoir me sauver. Mais que de victimes! Nous passâmes la nuit sur notre radeau, nous avions de l'eau jusqu'à mi- corps, elle était plutôt tiède. La nuit nous parut longue. La TSF n'ayant pas fonctionné nous nous demandions lorsque nous aurions du secours, enfin vers 5 heures du soir nous apercevons de la fumée, puis un quatre-cheminées, c'est le cuirassé "Château-Renault". Il s'arrête et envoie des canots pour ramasser les hommes qui sont sur les radeaux. Nous montons à bord et il nous ramène à Bizerte (Tunisie) quoiqu' étant déjà chargé de troupes russes pour Salonique.

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Quelques canots qui étaient éloignés furent recueillis le lendemain par le yacht "Athma". Deux canots atterrirent 59 heures après le naufrage sur les côtes de Sardaigne. Tous furent ramenés à Bizerte. Nous passâmes la nuit sur le "Château-Renault" et nous débarquâmes le 6 octobre à 10 heures du matin à Bizerte. Beaucoup de blessés et quelques malades furent conduits à l'hôpital militaire, je fus du nombre et j'y restai 15 jours. N'étant ni trop blessé ni trop malade, je fus très heureux. Cet hôpital à le nom de "Caroubier" à cause d'un bel arbre de ce nom qui se trouve à cet endroit. Nous sommes là une trentaine de rescapés du "Gallia". Les infirmières sont très bonnes, nous sommes très bien nourris, on ne fait que jouer aux cartes et lire. Il y a beaucoup de Serbes; ils sont très bons et très aimables, bien estimés des infirmières. Les autres malades sont des arabes qui sont peu aimables et peu aimés. Rentré à l'hôpital le 6 octobre, sorti le 21 octobre avec une dizaine de copains pour rejoindre les autre du 113ème territorial au camp de l'Ouest. Des mille territoriaux que nous étions, nous ne sommes plus que trois-cent-cinquante quatre. Ici nous sommes mal nourris, mauvais pain, mauvaise viande et surtout le tout mal préparé. Mauvais café, tous les cuisiniers et femmes employés aux cuisines sont des arabes sales et dégoûtants. La cuisine est faites aux tomates, piments et autres saletés du pays, couscous, mélanges de toute sorte. Par contre le pinard est supérieur et pas cher. Alors on se rattrape sur le vin, d'ailleurs il fait très chaud, l'hiver est comme l'été en France. Dans la journée nous faisons des corvées peu fatigantes. Tous les soirs nous sortons en ville, nous allons sur le quai voir les navires, on s'intéresse aux courriers qui nous apportent les lettres et les colis, le "Ville d'Alger" et le "Biskra". Le nouveau quartier est assez joli, il y a de belles maisons, de beaux magasins tenus par des Juifs, des Espagnols et quelques Français. Le vieux quartier est habité par les Arabes; petites rues tortueuses, petites maisons construites les unes sur les autres. Les hommes ne travaillent que très peu, les femmes font tous les travaux, elles sont voilées et ne parlent jamais aux européens. Les hommes sont chaussés et marchent très peu à pied, les femmes et les enfants sont nu-pied et marchent à pied. Mauvaises cultures aux environs de Bizerte, pas de fleurs ni de jardins, pourtant il n'y gèle jamais. La charrue arabe est tout à fait primitive, elle ne rentre en terre que de quelques centimètres et ne passe pas sur la moitié de terrain. Plus loin en Tunisie il y a de riches colons qui cultivent bien.

3 décembre. Grand-messe. Promenade à la Baie Ponty, on approche et on voit de très près les chalutiers, canonnières, torpilleurs, contre-torpilleurs et sous-marins. A l'arsenal nous voyons les torpilles. Tout cela est bien joli mais n'est bon qu'à donner la mort. En revenant nous prenons le train tunisien pour 2 sous. Dîner en ville.

16 décembre. Départ de la caserne Philbert pour la caserne Farre. Nous couchons avec les

zouaves, mais nous sommes en subsistance au 121ème territorial.

25 décembre. Noël. Je vais à la messe de 8 heures. Je fais dix lettres pour le premier de l'an.

Grande chaleur. Nous sommes prévenus que nous partons demain, on ne dit pas pour quelle

direction, mais c'est bien pour Salonique.

27

27 décembre. Nous levons l'ancre à 5 heures du matin et en route pour Salonique. La mer

est un peu agitée, un torpilleur nous accompagne jusqu'à midi.

28 décembre. Beau temps. Nous apercevons les côtes de Sicile et de l'île de Malte, de temps

en temps nous voyons quelques bâtiments. "La Loire" ne va pas vite, dix noeuds à l'heure au maximum. Le noeud est de 1.850 mètres.

29 décembre. La mer est devenue mauvaise, nous avons beaucoup de roulis. J'ai le mal de

mer, je reste couché. Vers 10 heures, alarme. Le navire se couche, nous nous croyons perdus, mais il se relève. Il paraît que nous avons évité une torpille, les sous-marins sont signalés. Tout

à coup un hublot s'ouvre et une nappe d'eau nous arrose sérieusement. "Nous sommes perdus cette fois", dit le caporal Raiffaut qui est complètement inondé.

31 décembre. Nous entrons le soir dans le golfe de Salonique, on commence à voir beaucoup

de navires. Enfin à 10 heures nous arrivons dans le port de Salonique. On mouille au milieu du port pour y passer la nuit.

1917

1er janvier. Le temps est calme, vers 8 heures des remorqueurs viennent nous prendre à leur bord pour nous débarquer sur le quai de Salonique. Nous mettons pied à terre à midi. Que de navires de tous les pays dans ce port, que de monceaux de marchandises sur les quais. Nous partons à pied pour cantonner au camp des orientaux. En traversant la ville nous ne voyons que soldats et autos. Nous mangeons en arrivant, c'est bien propre et très bon. Ensuite on se nettoie, nous en avons grand besoin. J'envoie ma première lettre avec mes impressions.

3 janvier. Repos. On sort tous les soirs en ville à partir de 5 heures. Les rues et les établissements sont littéralement bondés de militaires de toutes armes et de tous pays. Les autos militaires se suivent par séries interminables. La circulation est plutôt difficile. Quand il pleut c'est une boue d'au moins 10 à 15 centimètres d'épaisseur. Dans toutes les rues il y a des cafés-concerts et des cinémas un peu partout.

SALONIQUE (180.000h). Ancien ville turque composée d'éléments turcs et juifs. Tous les grands magasins sont juifs. Ville sale et mal entretenue. Depuis la guerre les français, anglais et italiens ont bien fait des travaux de nettoyage et de propreté, mais quand il fait sec il y à une poussière énorme, quand il pleut c'est le contraire, c'est de la boue. La vie est très chère, hors de prix.

7 janvier. Nous partons à 5 heures du matin de Salonique et arrivons à midi à Katarina, plus une demi-heure de marche pour arriver à la caserne où sont cantonnés des anglais.

KATARINA (10.000h). Ancienne ville turque dont elle a gardé toutes les anciennes habitudes. Ville sale, ni rues ni routes, mais plutôt de mauvais chemins de traverse. Pas d'eau potable, l'air est malsain, on ne trouve même pas de pinard. L'alcool est interdit aux troupes

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comme partout ailleurs. Il y a des platanes énormes comme on en voit rarement, ils sont remplis de nids de cigognes.

8 janvier. Départ de Katarina pour Midja. Marche fatigante car nous sommes trop chargés, environ 18 kilomètres par de mauvais chemins et des ravins. Le lendemain, départ pour Dimitrios, environ 25 kilomètres. Tout le long du parcours on voit les anglais travaillant à faire des routes et des ponts. Nous couchons sur la terre. Le 10, départ pour Kokinoplos, 12 kilomètres à travers la montagne. Les sommets sont couverts de neige, les passages sont difficiles. Kokinoplos est une petite ville de 2.500 habitants, très pauvre. Nous sommes au pied du fameux mont Olympe qui a 2.895 mètres d'altitude. Nous avons une vieille masure pour nous abriter et nous trouvons dans la montagne des fougères pour nous coucher. Tous mes anciens copains sont dispersés, un seul vendéen reste avec moi, c'est Lucas de Bouillé- Courdaud. Nous sommes ici trois petits postes, le mien se compose de 14 hommes et un caporal. Notre rôle consiste en patrouilles et sentinelles de jour et de nuit. Personne ne doit circuler entre les zones délimitées et ne doit laisser passer aucune chose pour la Grèce.

KOKINOPLOS est bien pauvre, les gens vivent misérablement comme une grande partie de la Macédoine. L'hiver est très rigoureux, les montagnes sont couvertes de neige une partie de l'année, puis l'été est très sec aussi il ne pousse pas grand chose. De plus les hommes sont très paresseux, surtout les grecs. Pas de cultures, pas de commerces, pas d'industries. Quelques maigres troupeaux de chèvres et de moutons, très peu de vaches, quelques porcs qui vivent à l'état sauvage, quelques poules, pas de lapins. Les gens mangent de mauvais pain de maïs, quelques poireaux, pommes de terre, tomates, melons et pastèques, des herbes sauvages, orties, oseilles et épinards des montagnes, salsepareilles. Ils boivent de l'eau, très rarement du vin. Les grecs, s'ils ne boivent pas de vin, aiment beaucoup le mastic ou raki, espèce d'eau-de- vie. Jamais en Macédoine on ne voit de femmes dans une boutique, ce sont les hommes qui vendent et achètent, c'est d'ailleurs tout ce qu'ils font. Au contraire, les femmes travaillent beaucoup, elles vont tous les matins par bandes de vingt ou trente chercher chacune un énorme fagot de bois vert. Chaque famille a sa monture, un ou plusieurs ânes ou mulets qui sont continuellement bâtés, car tout se porte à dos de femmes, ânes ou mulets. Les grecs ne portent jamais rien, de plus, comme les arabes, ils sont chaussés et les femmes et enfants vont pied-nus. A Kokinoplos les voitures, les bicyclettes, les brouettes, sont inconnues. Dans les réunions, à la messe, les hommes sont d'un côté et les femmes de l'autre, les hommes dansent ensemble et les jeunes filles ensemble. Ordinairement les femmes lavent avec les pieds et frappent leur linge avec un énorme bois aplati. Elles emploient peu de savon, qui du reste ne vaut pas cher

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Même les gens qui sont un peu plus instruits ou plus riches, instituteurs, popes, ont les mêmes habitudes. Ils sont tous sales et ne se servent jamais de mouchoirs, ils se mouchent avec les doigts. Les femmes des popes sont comme les autres femmes et font le même travail que les plus pauvres. Notre ravitaillement ici est fort difficile car il faut manger de mauvais biscuits et toujours du singe et quand le pinard manque boire du "nero" ou eau, car ici le vin que l'achète est tellement mauvais que je préfère ne pas en acheter. Comme travail, le temps nous dure presque, car nous n'avons fait aucun exercice encore, mais demain nous irons faire une petite manoeuvre pour nous remettre un peu les vieilles habitudes que l'on ne pensait point reprendre au sérieux.

20 janvier.

toujours, j'écris à Caroline. Corvée de sapins sur la montagne pour la cuisine et le chauffage.

Nous recevons nos premières lettres de France, adressées à Bizerte. Il neige

8 avril. Fête des Rameaux à Kokinoplos. J'assiste à la messe, tous les grecs y sont, c'est très

drôle.

18 mai. Temps orageux. Tempête. J'arrête deux soldats grecs déserteurs, je conserve deux de

leurs cartouches.

29 mai. Nous partons de Kokinoplos pour Katarina. Nous sommes cantonnés dans une veille

caserne dont il ne reste plus que les murs. Nous sommes ici pour huit jours. Je suis nommé

cycliste de la compagnie. Maintenant nous commençons à sentir sérieusement la chaleur car nous avons quitté la montagne pour la plaine et les marais.

10 juin. Nous partons de Katarina pour rentrer en Grèce. Nous prenons le train avec un

section de mitrailleuses et le 58ème bataillon de chasseurs alpins. Le train marche à pas d'homme toute la nuit. Une patrouille s'est placée de chaque côté du train, des hommes coupent les fils téléphoniques et télégraphiques, s'emparent des chefs de gare. Enfin nous sommes dispersés aux tunnels, gares, embranchements, routes, etc. Je reste à Platamona. Arrivés le 11 au matin nous prenons un petit poste dans un vieux château fortifié dont il ne reste plus que les murs. Nous sommes dix hommes, un caporal et un sergent. Cet ancien château-fort est situé sur une hauteur à quelques centaines de mètres de la mer. Nous voyons cette dernière à perte de vue, autour de nous on voit des montagnes encore couvertes de neige. Le coup d'oeil est magnifique et le temps calme et plutôt chaud. Nous sommes très mal nourris car le ravitaillement arrive toujours en retard et la viande ne vaut jamais rien. Pour faire notre cuisine nous ne brûlons que du figuier qui se trouve en abondance à l'intérieur de la forteresse. Autour de nous pas de cultures, d'un côté la mer, de l'autre des montagnes, les villages sont rares.

12 juin. Nous sommes sur pied toute la journée, le pays n'est pas sûr. Nous avons pénétré en

Grèce et envahi le pays, les postes grecs s'enfuient à l'approche de nos troupes. Pourtant, à Larissa, les troupes grecques résistèrent et tirèrent sur nous, beaucoup de morts et de blessés.

13 juin. Patrouille au premier petit pays, Plandémone, à 5 ou 6 km. Nous buvons du raki avec

les autorités et les popes qui comme partout aiment bien boire et sont toujours dans les

cabarets.

30

14 juillet.

repartons au soir pour Topouzlar, en Thessalie.

Nous embarquons en gare de Pourlia pour Larissa. Nous arrivons au matin et

16 juillet. Nous sommes à Topouzlar, dans une vaste plaine, pour faire les réquisitions de

céréales. Nous couchons dans la salle de gare et tous les jours nous chargeons ou plutôt nous faisons charger quatre ou cinq wagons de blé, orge ou avoine. La plaine est immense et

complètement cultivée en céréales. La terre est bonne et produit beaucoup.

23 juillet. Je suis rappelé à Larissa comme téléphoniste à la caserne grecque.

LARISSA (25.000h). Cette ville, sans être jolie, est assez curieuse. Il y a quelques belles maisons, de beaux établissements. On trouve un peu de tout en Thessalie, on voit partout de petites charrettes anglaises attelées de deux mules qui servent pour tous les transports. A Salonique et surtout à Katarina ce sont des attelages de buffles sur de mauvaises charrettes avec des roues sans ferrures.

5 août. Le 5 au soir, le bataillon qui était toujours à Katarina reçoit l'ordre de partir pour Bohémica, nous sommes informés et le rejoignons le 6 au matin. En arrivant à la gare de Bohémica nous sommes dirigés aux abris légers sur une colline. Il y fait très chaud. Le 11 nous quittons les abris légers et descendons à Bohémica. Nous sommes cantonnés dans une vaste maison ayant servi à l'élevage des vers à soie. Il ne reste à peu près que les murs et la couverture. Nous sommes à 200 mètres environ du fleuve Varda, entouré de lacs et de marais. Ce pays est très malsain et il y a énormément de moustiques. Bohémica, petit pays de deux ou trois mille habitants, a été évacuée au début de la guerre et n'est guère habitée que par des bulgares et des turcs. Les grecs sont peu nombreux, la population est très pauvre, les gens sont habillés misérablement. Les femmes turques sont voilées, les bulgares sont habillés d'étoffes bariolées de toutes les couleurs. Comme partout ailleurs les hommes ne travaillent presque pas, les femmes sont plus robustes. A Bohémica une partie d'entre nous travaille à la gare au chargement et déchargement des trains, autos, pour le ravitaillement et le matériel. Ce travail est très dur surtout à cause de la grande chaleur. On y travaille surtout la nuit. Quelques-uns sont versés au 284ème régiment d'infanterie, d'autres au CVX pour le ravitaillement par mulets des premières lignes, d'autres à l'artillerie pour l'entretien de la voie de 0 m 60, quelques-uns au génie puis à l'intendance. Je travaille à la gare. Autrefois à Bohémica on cultivait les vers à soie, il y avait de vastes plantations de mûriers. La plus grande partie a été abattue pour les besoins de la troupe. Il y avait un magnifique vignoble mais nous avons coupé tous les ceps pour faire du feu.

18 août. Premier accès sérieux de paludisme, je dépasse 40 degrés.

1er septembre. Je rentre comme cuisinier à la popote des sous-officiers.

17 septembre. Toujours la cuisine, il fait chaud mais je suis à l'ombre et je bois un bon coup

de pinard.

31

27 octobre. J'envoie ma montre à réparer à Salonique, le ressort ne fonctionne plus, coût 5

francs 50.

10 novembre. J'envoie pour la deuxième fois ma montre à Salonique, elle s'obstine à ne pas

vouloir marcher. Ces voleurs de juifs me prennent encore 5 francs.

28 novembre.

nous mangeons des canards sauvages qui sont excellents, des sarcelles, des poules d'eau, des vanneaux, des étourneaux et autres petit oiseaux. Ça améliore sérieusement l'ordinaire.

La cuisine marche de mieux en mieux, les sous-officiers vont à la chasse,

29 décembre. Je suis devenu caporal d'ordinaire à la date de ce jour. Mon prêt sera sensiblement augmenté. Je vais faire la cuisine jusqu'au premier janvier puis à partir de cette date je serai caporal d'ordinaire. Encore une année qui finit sans nous amener la paix, hélas. Quand finira cette maudite guerre!

1918

1er janvier. Espérons que cette nouvelle année sera plus favorable que la précédente et que tout le monde rentrera chez soi assez vite. A l' occasion du premier de l'an il est donné à chaque homme un litre de vin, une bouteille de champagne pour quatre, des oranges, des mandarines et un cigare. C'est par conséquent grande fête à la popote.

2 janvier. Je commence mes fonctions de caporal d'ordinaire qui consiste à se rendre tous

les matins à 8 heures et demi à l'intendance avec un muletier et un homme ou deux de corvée, à voir l'affiche des denrées qui sont inscrites tous les matins, à prendre suivant le nombre de rationnaires. Tous les jours pain de guerre, viande frigorifiée ou de conserve, vin, eau de vie, sucre, café, sel, végétaline, puis tous les jours alternativement des pommes de terre, haricots, pâtes alimentaires, riz, pois chiche, lentilles, julienne, potages salés. Tous les dix jours bougies,

savon, tabac, allumettes. Puis, en remboursable, assez rarement, légumes verts, confitures, fromage de gruyère, conserves de tomates, vinaigre, huile, conserves de poisson, sardines, haricots de conserve, oignons, ail, etc. Ce fourbi me plaît bien et je m'en acquitte fort bien. On arrive vers 10 heures et demi, aussitôt distribution que je fais moi-même aux hommes du pain, vin, eau-de-vie, tabac, savon quand il y en a. Après je donne au cuisinier tout ce qu'il lui faut pour faire la cuisine. Je n'ai à faire qu'au sergent-major qui est aimable comme c'est rare d'en trouver un pareil. C'est un parisien qui était avec nous sur le "Gallia".

24 janvier.

monde. Pour la première fois je commande une section. C'est vraiment drôle et stupide de

Aujourd'hui réunion de tous les gradés. Conférence et exercice pour tout le

faire faire le pantin à des hommes de 45 ans, et dire que cette comédie ne finit pas.

8 février. Prise d'armes. Toute la journée le roi de Grèce visite notre front. Il passe trois fois

devant nous. Le 115ème territorial fournit le piquet pour rendre les honneurs, nous passons

toute la journée sous les armes.

16 avril. Nous quittons Bohémica. Arrivée au camp de Zeitenlick au soir, puis départ pour Salonique.

23 avril. Nous partons pour la France. Pris le train à Salonique, passé à Katarina,

Larissa, arrivée à Brallo. Repartis le lendemain de Brallo à Itéa. Panorama magnifique. Dans la vallée d' Itéa belles plantations d'oliviers. Arrivée à Itéa à 5 heures du soir. Petit port, quelques milliers d'habitants dans le golfe de Corinthe.

27 avril. Nous embarquons à 7 heures du matin sur le transport "Timgad". Le

transport "Timgad" marche de concert avec le cuirassé "Guichem" également chargé de permissionnaires. Nous somme escortés par des torpilleurs.

28 avril.

train et nous voyageons toute la nuit.

Arrivée le matin à 8 heures à Tarente, port italien. Le 29 nous prenons le

1er mai. Arrivée à Rome à 8 heures le matin.

3 mai.

Nous passons à San Remo, Bordighera, Vintimille, enfin nous arrivons en

France.

6 mai. Arrivée à Fontenay-le-Comte à 4 heures l'après-midi.

Les yeux

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux Des yeux sans nombre ont vu l'aurore Ils dorment au fond des tombeaux Et le soleil se lève encore

Les nuits, plus douces que les jours Ont chanté des yeux sans nombre Les étoiles brillent toujours Et les yeux se sont remplis d'ombre

Oh qu'ils aient perdu le regard Non, non, cela n'est pas possible Ils se sont tournés quelque part Vers ce qu'on nomme l'invisible

Et comme les astres penchants Nous quittent mais au ciel demeurent Les prunelles ont leur couchant Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux Ouverts à quelque immense aurore De l'autre côté des tombeaux Les yeux qu'on ferme voient encore

(Sully-Prudhomme)