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LA LEGENDE DE ROBERT MACAIRE 673 n’était encore qu’une esquisse, estimait-il, et il révait d’une grande piéce od le personnage pat s’étaler & l’aise. I] en parlait beaucoup, échafaudant et remaniant des scénarios, les enri- chissant sans cesse de lazzi, de mots a effet et de prétentions philosophiques. Peut-étre n’eit-il jamais fait qu’en parler si, & la suite d’une discussion avec Harel durant laquelle les deux hommes s’étaient injuriés et battus, il n’avait quitté bruyamment la Porte Saint-Martin. Harel essaya d’obtenir un accord de tous les directeurs pour ne plus engager un pension- naire si violent et de si mauvais caractére. Frédérick offrit ses canevas aux auteurs de L’ Auberge des Adrets. Saint-Amand et Benjamin Antier acceptérent sa pro- position et se mirent au travail, ce qui ne l’empéchera pas de se faire nommer seul a la premiére représentation. La piéce baclée en quelques semaines, aucun des théatres classés n’osa Ja risquer et Frédérick dut se rabattre sur les Folies Dramatiques. C’était, étranglée entre la Gaieté et le Cirque, une salle minable fréquentée 4 l’ordinaire par les ouvriers du faubourg du Temple et les petits rentiers du Marais. Les places les plus chéres se payaient deux francs cinquante, sur des banquettes dures au velours rouge élimé. Mais il fallait bien s’en contenter ; encore Mourier, le directeur, soucieux de réduire sa mise au minimum, imposa-t-il au « Talma du Bou- levard » une combinaison basée sur un partage de la recette. La premiére eut lieu Je 14 juin 1834. Il n’y avait, autour du protagoniste, que la troupe ordinaire du théatre. Bertrand était Phonnéte Rebard, chef d’emploi des premiers réles qui devait bientét mourir du choléra, et Eloa, une queleonque Elise qui passa ensuite 4 Montparnasse. Quant au baron de Wormspire, c’était Clément, ce comique-grime qui ne signait un engagement qu’avec cet article additionnel : « Le directeur s’oblige a ne pas faire jouer l’artiste le lundi de chaque semaine, ce jour étant réservé A M. Clément pour se livrer & son irrésis- tible passion pour la boisson. » Tout cela n’était pas trés bril- lant ; mais Frédérick suffit & tout sauver. Surpris, amusé, conquis, le public trépignait d’enthou- siasme. La presse dite sérieuse cria au scandale et la virulence des attaques, notamment de Jules Janin et de Léon Gozlan, ne manqua pas d’accroitre encore le suceés. Janin, amant de la maitresse d’Harel, ]’impériale Me George, servait en ami les