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Protocole Circé

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Mardi matin, neuf heures moins vingt cinq, le RER A est déjà plein à craquer quand Astrid Wan se faufile
entre deux golden boys directement sortis des années 80, cravate au vent et mèche bien gominée sur le
front. Astrid ne supportait pas vraiment ces types mais ils descendaient à la Défense, une station avant elle,
et elle ne pouvait pas choisir ses compagnons de route. Astrid reconnaissait qu’elle avait très mal choisi
l’heure de son rendez-vous. Avant dix heures, prendre ce moyen de transport trop sollicité par les parisiens
et les banlieusards volontairement relevait de la bêtise. A moins de ne pas avoir le choix, et si Astrid avait
réfléchi un peu, elle aurait eu le choix.
Ce jour-là, elle avait pris rendez-vous avec un marabout dont la carte “professionnelle” trainait dans le métro
un matin. Astrid se jetait systématiquement sur les cartes de ces spécialistes qu’on récupérait en général
dans les boîtes aux lettres ou qu’on se faisait refiler en marchant un peu lentement dans les quartiers
pauvres de Paris. Ca faisait partie de son boulot.

Comme elle était assez petite, Astrid avait réussi à se faufiler jusqu’à un coin de la rame de RER ce qui lui
permettait de traîner tranquillement sur internet grâce à son smartphone. Elle n’était pas sûre de l’adresse
de son client?, c’était même la première fois qu’elle venait à Nanterre. D’habitude, elle essayait d’éviter les
missions en banlieue et en province. Née à Paris trente deux ans plus tôt, elle était une habituée de la cité et
de ses rythmes, en particulier de ceux du quartier chinois dont elle était originaire et n’arrivait pas s’habituer
à la campagne, à la verdure et à tout ce qui ne ressemblait pas de très près à ce qu’elle considérait comme
son milieu naturel.

Arrivée à Nanterre préfecture, elle essaya de se repérer en sortant du RER. La place sur laquelle elle se
trouvait était très laide, bordée d’immeubles de verre typiques des années 90, hideux mais fonctionnels. Ils
abritaient sûrement des banques ou des services d’assurances et devaient être désertés dès que la pendule
du bureau affichait l’heure de la libération pour les centaines de salariés obligés d’y venir tous les jours. Ce
mardi matin, un marché occupait la place et rendait les déplacements encore plus difficiles.
Traversant les étals de contrefaçons de montres et de fruits plus ou moins frais, Astrid jetait un oeil distrait
sur les marchandises présentées mais cherchait surtout à quitter cette place et trouver son point de rendez-
vous. D’après le plan qu’elle avait trouvé sur internet, elle devait traverser un grand parc et contourner un
immeuble très haut. “Avenue Pablo Picasso, au coin de l’Allée de l’Etang” disait le prospectus du marabout.
Beaucoup de poésie pour un environnement gris et triste.
Astrid remarqua un panneau qui indiquait la direction du fameux parc. Elle traversa la longue avenue
piétonne et trouva les grilles de l’espace vert. Il s’agissait d’un grand parc bien propre, assez accueillant,
malgré une vue sur les gratte-cielS environnants qui gâchaient une partie du charme des lieux.
De l’autre côté du parc, l’avenue Picasso ressemblait à une grande artère quelconque qui aurait pu être la
sortie d’autoroute dans une grande ville de province. Bordée de grands ensembles construits à la va-vite
pour gommer la présence du bidonville des années 70 et reloger vite fait mal fait les habitants les plus
pauvres de cette banlieue mal-aimée, ses immeubles ressemblaient à ceux que l’on voyait à la télévision
quand les journalistes font leurs choux gras d’un fait divers démoralisant.

L’immeuble au coin de l’Allée de l’Etang présentait un petit mieux par rapport aux autres. Un ravalement
récent et quelques couleurs moins tristes lui donnaient (donnait => immeuble) presque un aspect agréable.
Astrid sonna à l’interphone mais personne ne répondit. Elle essaya de tirer la poignée de la porte qui se
révèlait (révéla) être ouverte et entra dans le bâtiment. Le marabout exercait au troisième. Au vu de l’état du
hall, Astrid se décida pour l’escalier plutôt que l’ascenseur. Trois étages, elle s’en sentait capable et un tout
petit peu de sport n’avais (avait) jamais fait de mal à personne.
La cage d’escalier ressemblait à moitié à un dépotoir. Des mégots de cigarettes douteux trainaient sur les
bords des marches, laissant juste la place sur chaque marche pour passer. L’odeur d’urine était à la limite du
supportable, en particulier sur les paliers. Au deuxième, la lumière ne fonctionnait pas et Astrid fut obligée
d’utiliser le rétroéclairage de son téléphone pour éviter de trébucher.
Arrivée au troisième, elle poussa du coude la porte palière et chercha la porte de Papa N’Diaye. Le palier
était large, avec six portes d’appartements, et mal éclairé mais Astrid parvint à trouver la porte du premier
coup. Un petit coup de chance, elle n’aurait pas voulu rester trop longtemps sur ce palier qui sentait
mauvais, d’autant plus que derrière une autre porte, elle entendait plusieurs chiens aboyer. Elle frappait chez
“Docteur N’Diaye, sonnez puis entrez”. La sonnette semblait prête à exploser ou à électrocuter l’utilisateur
au moindre contact. Astrid frappa fort et entra.

Astrid fut prise d’un léger haut le coeur en passant la tête à travers la porte. L’odeur d’encens mélée à celui
du chou bouilli était très forte dans l’appartement. En face d’elle, une porte s’ouvrit, un jeune homme, environ
vingt cinq ans, d’origine africaine et vêtu d’un boubou traditionnel bleu électrique se tenait dans
l’encadrement de la porte et observait Astrid d’un air stupéfait.
Il faut reconnaître que le look d’Astrid avait de quoi surprendre. La trentaine et asiatique, elle avait toujours
été plutôt mince et correspondait aux canons de beauté des magazines de mode. Suffisamment pour être la
cible fréquente de remarques grivoises, déplacées, sexistes et racistes des uns et des autres. Souvent des
hommes. La plupart blancs et qu’elle estimait frustrés sexuellement et intellectuellement. Pour couper court
à leurs remarques, elle avait choisi de changer de style. De la petite asiatique copie conforme d’un modèle
de Playboy, elle passa à un look qui risquait d’attirer plus de commentaires mais beaucoup moins d’ennuis.
Elle avait coupé ses cheveux au carré, les avait teints en rouge et avait choisi de s’habiller en gothique.
Toute vétue de noir, tatouée et avec plusieurs piercings, la plupart des hommes étaient intimidés et n’osaient
plus la prendre de haut. Quant aux commentaires sur son apparence, Astrid s’en foutait.
Son interlocuteur du jour semblait secoué par l’arrivée d’Astrid. Il mit une seconde à reprendre ses esprits
puis l’invita à le suivre “Je suis Papa”. Il n’avait aucun accent, si ce n’est celui que l’on attrapait dans les
banlieues du nord de Paris. “Tu as trouvé facilement?
_ Avec l’adresse et un téléphone. Ca allait.” Il l’invita à le suivre puis s’installa sur un coussin devant une
table basse et fit signe à Astrid de s’asseoir en face d’elle. “Tu veux du café? Je ne reçois pas si tôt
d’habitude.
_ Non merci. J’ai déjà déjeuné.” Astrid restait méfiante. On ne sait jamais. Elle n’était pas bien grande et si
Papa se mettait en tête de la violenter, elle ne pourrait pas facilement se défendre. Elle avait fait un peu de
judo au collège, à cause d’un prof de sport ancien champion de France qui tenait à faire découvrir sa
discipline préférée à ses élèves, mais elle n’avait jamais pu dépasser la ceinture orange en quatre ans d’une
pratique peu intensive.

Papa semblait un peu sur la défensive. Il avait l’habitude, plus ou moins, de clients qui arrivaient à des
heures qui ne lui convenaient pas vraiment, mais cette femme lui faisait mauvaise impression. D’habitude,
ses clients venaient d’Afrique, souvent immigrés récemment et n’avaient rien à voir avec cette fille au look
bizarre. “Si je me souviens bien de ton coup de fil, tu es là pour un problème de coeur c’est ça?”
Astrid avait usé d’un stratagème un peu minable pour obtenir cet entretien. Le prospectus du prétendu mage
parlait de retour garanti de l’amour, réparation de PC à distance et début de la chance. Un classique du
genre. Pour pouvoir enquêter, Astrid devait prétendre avoir un problème et s’y tenir tout au long de la
conversation.
“Oui, il s’appelle Thomas. Pour paraître crédible, elle se pinça légèrement l’avant bras de manière discrète
et laissa un début de larme couler sur sa joue.
_ Pour le faire revenir, il me faudra quelques ingrédients. Je vais t’écrire une liste. Tu m’amèneras tout au
prochain rendez-vous.” Il prit un stylo et griffona quelques notes sur un post it. La liste étant trop longue, il
retourna le post it pour ajouter deux notes et une série de chiffres, puis il tendit le papier jaune à Astrid.
“Rappelle-moi quand tu auras tout. Le prochain rendez-vous sera plus long, peut être une heure, pour que
je puisse accomplir tout le rituel comme il faut. En bas du post-it, je t’ai mis le prix de la prestation.”
Astrid parcourut le papier rapidement. Mèches de cheveux, bout d’ongles, un oignon vert, un jus de citron,
du gingembre frais, une aile de poulet fraîche, de la menthe, de la terre du pays natal de la victime.
A quelques détails près, ça ressemblait à une liste de courses classique. Astrid sourit et promit d’appeler
rapidement. Papa se leva et quand elle fut debout, il serra la main de sa cliente en souriant. Astrid ne
ressentit rien de spécial à son contact. La teneur de la liste d’ingrédients “magiques”, le ressenti d’Astrid et
l’ambiance des lieux ne correspondait (correspondaient) pas à ce qu’elle cherchait.
En quittant l’appartement du marabout, elle s’inquiéta de devoir à nouveau descendre les escaliers à l’odeur
nauséabonde puis reprit le trajet du RER. Elle pouvait rayer le nom de Papa N’Diaye de sa liste. Il s’agissait
d’un petit escroc minable, il n’y avait rien de magique dans ses prestations. A la limite, elle pouvait le
balancer pour escroquerie mais ce n’est pas ça qui lui rapporterait une prime.
Arrivée à l’arrêt du RER, Astrid jeta le post-it et la carte de visite de Papa N’Diaye et vérifia l’adresse de son
second travail de la journée. Un salon de massage, accupuncture et magnétisme dans le 19e
arrondissement. Elle profita de l’heure perdue dans les transports pour se reposer un peu.

En sortant du métro à Stalingrad, Astrid fut déçue de remarquer qu’il pleuvait. Probablement depuis peu, le
sol était à peine humide. Elle vérifia le plan de quartier pour se rendre compte rapidement qu’elle se trouvait
déjà dans l’avenue qu’elle cherchait. En observant la plaque sur le bâtiment devant elle, Astrid retint un
juron. Elle se trouvait au numéro deux de la rue et cherchait une enseigne au cent quatorze. L’avenue de
Flandres était longue, mais elle n’avait plus envie de prendre le métro. Résignée, elle entama le chemin
sous la pluie.
Elle arriva presque trempée devant la porte du petit salon de massage. Il était encore tôt et la boutique était
fermée. D’après la petite affichette, la porte serait fermée jusqu’à quatorze heures. C’était l’occasion pour
Astrid d’user de ses petits talents magiques. A l’époque de ses études thaumaturgiques, la période du lycée
pour les autres ados, elle avait montré des dispositions pour la recherche et l’annulation des capacités
magiques. Par contre, le lancement de sorts, l’utilisation de rituels et l’alchimie lui restaient obscurs. En
sortant de l’école, elle ne connaissait véritablement que deux sorts. Un qu’elle avait appris en cours
d’autodéfense et lui permettait de faire tomber une cible de taille humaine d’un geste. Et un autre appris
auprès d’un ami peu recommandable qui lui avait montré ce fameux sort pour ouvrir les serrures.
Lancer un sort n’est pas quelque chose de très compliqué. Sur le papier du moins. Il faut connaître une
formule, se trouver à un endroit où la formule peut fonctionner, ce n’est pas possible de faire de feu dans un
aquarium ou dans l’espace par exemple, mais avec un peu de papier ou dans un bois ça marche très bien.
Ensuite, il faut faire passer une énergie magique à travers son corps. En théorie, tout le monde peut le faire.
Mais l’effort nécessaire pour faire utiliser l’énergie magique est quasi impossible pour la majeure partie des
gens. Et la plupart des humains n’ont pas la patience pour apprendre les formules de toutes façons. Astrid
était déjà une sorte de très bonne magicienne rien que par sa capacité à utiliser la magie. Elle se concentra,
posa la main sur la poignée de la porte de la boutique et prononça la courte formule. Le verrou se déplaça et
la porte s’ouvrit tout naturellement. Astrid entra, en essayant d’avoir l’air naturelle.

La salle d’attente du salon semblait tout à fait normale. Entièrement peinte en blanc avec une frise verte à
mi-hauteur, des affiches vantaient les bienfaits de telle ou telle thérapie. Il y avait aussi quelques brochures
pour des séjours de relaxation à prix d’or et un meuble haut qui servait de bureau et abritait les opérations
comptables de l’entreprise au quotidien. Une porte donnait sur un petit couloir qui permettait d’accéder à des
cabines individuelles. Astrid avait déjà repéré les lieux en prenant un rendez-vous dans le salon quelques
jours plus tôt. Pour sa part, elle avait eu droit à une séance d’acupuncture classique qui lui avait coûté
cinquante euros mais n’avait rien ressenti de particulier. Par contre, en quittant la cabine où elle se trouvait,
elle avait cru remarquer une légère émanation d’énergie magique en passant devant une autre porte. Dans
son souvenir, elle avait été reçue dans la dernière cabine. Elle entreprit de fouiller toutes les pièces jusqu’à
retrouver la bonne.
Ressentir la magie n’est en soi pas très compliqué. A vrai dire, presque tout le monde peut le faire. On
ressent un léger malaise, une impression de bizarre, de quelque chose qui cloche et on passe rapidement à
autre chose, car chez le commun des mortels, l’impression est fugace et disparaît sitôt apparue. Par contre,
avec de l’entraînement, il était possible de repérer précisément ces ressentis fugaces et de les suivre à la
trace assez longuement. Astrid avait beaucoup d’entraînement et avait l’impression, quand elle était à
quelques mètres d’une source de magie, de voir littéralement la magie émaner de l’objet ou de la personne
concernée. Un peu comme on pouvait voir les flammes sortir de Songoku quand il s’énervait dans le dessin
animé.
La deuxième cabine était la bonne. Astrid voyait des flammèches de magie parcourir la poignée de la porte.
Elle poussa la porte et remarqua rapidement d’où venait l’émanation magique. La pièce comportait le strict
nécessaire aux manipulations habituelles d’acupuncture. Une table médicalisée, une chaise de bar et deux
petites armoires pleines de produits et de notices médicales, parfois rédigées en chinois pour donner un air
ancestral aux opérations. Une des armoires disposait de deux tiroirs. Un des deux attirait l’oeil d’Astrid
directement. Le tiroir était fermé à clé mais la clé avait été laissée sur le tiroir. Le propriétaire des objets qui
s’y trouvait n’était pas très prudent.
Astrid ouvrit le tiroir et y découvrit quelques composants alchimiques classiques. Quelques poudres, deux
petites fioles de liquide. Quelques documents rédigés à la main. L’ensemble laissait échapper des traces
résiduelles d’utilisation magique. Une étude rapide des documents présents permit à Astrid de comprendre
quel genre de magie était à l’oeuvre : des philtres d’amour. Un classique.

Attention maintenant. Classique, ça ne signifie pas courant, ni même sans danger. Tout ce qui touche à la
magie est un minimum dangereux a priori. Mais c’est comme l’électricité ou le feu. Tant qu’on fait attention, il
n’y a pas souci. Là où le philtre d’amour pose problème, c’est que l’image qu’on en a est très Disney. Un truc
magique, vachement bien et qui permet à quelqu’un qu’on aime de tomber amoureux. En réalité, ceci est un
mensonge, ne fable qui a l’apparence du romantisme. Au moyen-âge, les filtres d’amour étaient appelés par
un nom latin que l’on pourrait traduire par “Potion d’esclavage”. Son effet rend la personne qui la boit
entièrement soumise aux désirs de celui qui l’a concocté. Les effets durent entre quelques jours et quelques
semaines, mais pendant ce temps, la victime perd tout libre arbitre.
Evidemment, la préparation de la potion est complexe et les violeurs modernes ont tendance à ne pas
s’encombrer de ce genre de potions quand quelques gouttes de drogues de synthèse suffisent. Les
utilisateurs les plus dangereux sont ceux qui veulent vivre définitivement avec leur victime, puisqu’ils doivent
faire consommer la potion à la cible tous les mois au minimum pour être certains que l’effet dure.
Avec ce genre d’alchimistes, Astrid ne prenait pas de gants. D’abord, elle l’empêchait de nuire, ensuite, elle
le dénonçait à son employeur. Le problème de l’alchimie, c’est que les rituels sont particulièrement pénibles
à dissiper. Avec un sort classique, Astrid utilise une simple contre incantation ou absorbe l’énergie magique
au bon moment et le sort ne fait pas effet. La meilleure solution restant d’empêcher le magicien de
prononcer la formule, avec un bâillon pour sadomasos ou un bon coup de poing s’il le faut. Mais pour une
potion, il faut un peu plus de finesse. D’abord, on ne peut pas juste mettre un ingrédient à la poubelle, parce
qu’il suffit d’en recommander sur internet pour en retrouver et la potion circulera à nouveau. Ajouter un
ingrédient à la potion est particulièrement dangereux et doit être à proscrire. Astrid ne voulait pas prendre le
risque d’empoisonner une victime en transformant un produit chimique dangereux en produit mortel suite à
une réaction imprévue. La seule solution valable consistait à désacraliser la formule.
Astrid utilisait un procédé un peu long pour ce faire. Ce n’était pas particulièrement compliqué, mais le rituel
nécessitait qu’elle utilise l’énergie magique d’une bougie qui se serait entièrement consumée. Elle sortit la
bougie de son sac à dos, la posa sur un petit candélabre portable et l’alluma avec son briquet. Elle en avait
pour au moins une demi-heure d’attente et utilisa ce temps pour récupérer le maximum d’informations
possible sur l’alchimiste.

La bougie d’Astrid se consumait lentement. Elle fouilla d’abord le reste des affaires rangées dans le tiroir
d’alchimie mais ne trouva aucune information sur l’identité du responsable. Il ne contenait que des bibelots
sans intérêt et quelques bijoux, dont une paire de boucles d’oreilles en or et un collier avec une jolie
émeraude. Dans l’autre tiroir se trouvait un carnet de rendez-vous au nom de “Claire”. Un prénom, c’était
mieux que rien. Astrid remarqua dans le carnet que cette Claire travaillait toute la semaine et qu’elle avait
des rendez-vous programmés très régulièrement. Les autres objets du tiroir étaient sans grand intérêt. Une
brosse à cheveux, un miroir, quelques produits de maquillage et une crème pour les pieds gonflés. Pas facile
de localiser quelqu’un avec pour seules informations son prénom et “a les pieds qui gonflent”...
Astrid inspecta les meubles de la pièce mais elle n’y trouva que des effets professionnels et une tenue
blanche avec un liseré vert portant le nom de l’institut en taille 38. Elle sortit de la cabine pour vérifier ce qui
se trouvait derrière la porte “interdit au public” de l’autre côté du couloir. Elle ouvrit la porte et découvrit un
placard à balais. Elle revint dans la salle d’attente et regarda rapidement les registres qui s’y trouvaient. Elle
y trouva les fiches de paye des employés de l’institut. Elle recopia rapidement le nom et l’adresse de la seule
Claire qui se trouvait sur ces fiches et entreprit de lui rendre une petite visite surprise.
Astrid retourna dans la cabine d’acupuncture pour regarder la bougie finir de se consumer et acheva
rapidement son rituel. Elle songea un instant qu’elle gagnerait du temps en utilisant de plus petites bougies
ou des bougies de moins bonne qualité qui brûlaient plus vite. Une fois le rituel terminé, les potions de Claire
aux pieds gonflés ne fonctionneraient plus avant quelques temps. Il lui restait une petite heure avant
l’ouverture de l’institut et Astrid décida de ne pas traîner plus longtemps dans la boutique. Elle éteint les
lumières derrière elle et s’assura de ne pas avoir déplacé trop les objets qui se trouvaient là. Elle sortit de
l’institut et ferma la porte qui donnait sur la rue en la claquant simplement. Avec un peu de chance, la
personne qui ouvrirait l’institut penserait simplement que la porte avait été mal verrouillée la veille.
La pluie tombait toujours finement. Astrid partit se chercher un sandwich et s’installa sur un banc en face de
l’institut en attendant l’ouverture des portes. Une première femme, la cinquantaine, plutôt enveloppée et
bardée de bijoux en plaqué or, avec un sac à main imitation vuitton arriva la première. En ouvrant la porte, la
fausse blonde semblait furieuse mais entra malgré tout. Elle alluma toutes les lumières dans la boutique en
semblant fulminer derrière les rideaux de la petite enseigne. Deux autres filles arrivèrent quelques minutes
plus tard et se firent engueuler par celle qui était sûrement la patronne. Astrid se sentait un peu coupable de
voir deux personnes se faire disputer pour quelque chose qu’elle avait fait, mais elle ne risquait pas pour
autant de se dénoncer à la mégère. Une dernière fille arriva quelques minutes plus tard puis à quatorze
heures pétantes, les premiers clients faisaient leur apparition.

Astrid rassembla ses affaires et vérifia l’adresse de miss pieds gonflés. Claire Martin, 14 rue du Bac. A côté
du Louvre. Plutôt un beau quartier, mais un peu loin de là où Astrid se trouvait. Le trajet en métro prenait
presque une demi-heure et il fallait ajouter une vingtaine de minutes de marche. Mais au moins la balade
serait agréable. Traverser la cour du Louvre, devant la Pyramide, puis passer au dessus de la Seine. Malgré
la pluie, Astrid prenait du plaisir à traverser ces quartiers pourtant souvent envahis de touristes.
Au croisement de la rue du Bac, Astrid se demanda comment une simple acupunctrice dans le dix-neuvième
avait les moyens de s’offrir un logement dans ce quartier huppé. Ses fiches de paye ne mentionnaient pas
des salaires très élevés. La vente de philtres d’amour devaient rapporter beaucoup. Astrid avança jusqu’au
numéro 17. Une gardienne à l’air mauvais se trouvait dans le hall de l’immeuble. Les portes étaient ouvertes
et elle regardait Astrid d’un oeil suspicieux en passant le balai. La cerbère de la porte avait un tablier en
vichy rouge et blanc et une coupe de cheveux digne des meilleurs feuilletons brésiliens des années 80.
Forcément méfiante envers la jeune arrivante, qu’elle pouvait prendre pour une sans-abri, une représentante
ou pire, un agent du fisc, la gardienne éructa : ”Vous êtes là pour quoi?”.
Astrid, fouilla dans son sac et en sortit un trousseau de clés qu’elle secoua devant son nez et répondit en
donnant l’air d’hésiter, comme si la concierge pouvait représenter la pire des menaces pour elle : “Ma copine
Claire, je veux dire mademoiselle Martin. Elle m’a laissé les clés et m’a dit de passer. Je dois récupérer des
affaires chez elle.
_ C’est au troisième. Répondit la femme acariâtre. Faites attention en montant, je viens de nettoyer.
_ Merci madame.” ajouta Astrid dans un grand sourire en se lançant vers l’escalier.
Astrid chercha la porte de pieds gonflés. Il n’y avait que trois appartements par palier. Elle trouva rapidement
la sonnette au nom de Martin. Astrid appuya sur le bouton et comme elle n’entendit aucun mouvement
derrière la porte, put faire jouer ses talents de magicienne sur la serrure et se faufila dans l’appartement.

Astrid s’y attendait un peu, mais elle fut toutefois surprise par le luxe offert par les lieux. L’appartement
disposait de cinq grandes pièces, toutes décorées avec soin, probablement par de grandes marques de
l'ameublement. En visitant la chambre, Astrid fut définitivement convaincue que madame Pieds Gonflés
arrondissait ses fins de mois avec son travail dans le 19e mais que ses vrais revenus venaient d’ailleurs. Le
dressing contenait uniquement des vêtements de grands couturiers, Chanel, Dior et quelques autres, parfois
moins connus et plus modernes. Astrid remarqua aussi un ensemble de bijoux qui valait probablement plus
cher à lui seul que la totalité des articles du manège à bijoux du supermarché dans lequel elle faisait ses
courses habituellement.
Dans le bureau voisin de la chambre, Astrid trouva les objets magiques qu’elle cherchait. A nouveau les
ingrédients destinés aux philtres d’amour et un carnet rose avec un logo Hello Kitty. Elle parcourut le carnet
et découvrit que Claire distribuait son philtre à différents mécènes qui se faisaient ensuite un plaisir de lui
offrir des cadeaux ou de l’argent. A chaque distribution de philtre, elle notait le nom de la victime, et la date.
Chaque fois qu’elle recevait un cadeau, elle faisait de même et consignait les sommes, très prudemment.
Dans la petite bibliothèque, Astrid trouva trois ou quatre ouvrages ésotériques sans intérêt, des mauvaises
copies de mauvaises copies de bouquins inutiles. Elle mit un peu de temps à trouver un petit guide magique
digne d’y jeter un oeil, qui contenait surtout la formule du philtre d’amour, mais aussi trois ou quatre potions
aux effets néfastes, voire mortels. Astrid emporta le livret avec elle et mit les ouvrages ésotériques dans son
sac. Un sac à dos plein lui permettrait de montrer à la gardienne qu’elle n’avait pas menti.
Elle rassembla les différents ingrédients des philtres d’amour et les renversa dans l’évier. Comme il y en
avait beaucoup, autant éviter qu’ils puissent servir et Astrid n’avait plus de bougies pour refaire le rituel
d’annulation. Elle s’arrêta sur quelques cadres photos de Claire, il s’agissait bien de la petite brune au grand
sourire qu’elle avait vue arriver en dernier à l’institut avenue de Flandre. Elle prit un des cadres en photo
pour garder une image de la jeune femme et l’ajouter à son dossier puis nota les noms et les adresses des
différentes victimes et estima rapidement les montants extorqués. Depuis le début du mois, Claire avait
réussi à prendre à ses victimes plus de dix milles euros.
Avant de partir, elle chercha un moyen de faire comprendre à l’alchimiste qui était venu et pourquoi. Pas
question de mettre le feu à l’appartement ou quelque chose d’aussi visible. La gardienne avait vu Astrid et
elle ne voulait pas se retrouver en prison pour effraction, destruction de biens meubles, éventuellement
tentative d’incendie ou quelque chose d’aussi grave. Mais elle voulait faire comprendre à sa cible que la
magie, c’était fini pour elle.

Astrid retourna dans le bureau de Pieds Gonflés et chercha une carte de visite qu’elle avait aperçu plus tôt.
Dessus, elle trouva le numéro de l’institut où travaille Claire. Elle décrocha le téléphone fixe qui se trouvait à
côté de l’ordinateur et composa le numéro de l’institut. La patronne décrocha “Salon Chantal beauté,
bonjour, Chantal à votre écoute, que puis-je faire pour vous?” Astrid n’aimait pas beaucoup le téléphone. Les
gens avaient une façon d’y répondre complètement surréaliste, et plus la société qu’on appelait était une
grosse structure, plus la façon de répondre était stupide. Elle prit une voix suraiguë pour s’expliquer..
“Je voudrais parler à Claire s’il vous plaît.
_ Oui, c’est à quel sujet?
_ Je suis la gardienne de son immeuble, c’est personnel mais un peu urgent.
_ Je file vous la chercher. Veuillez patienter merci.” Astrid pouvait imaginer la patronne de l’institut en train de
se ruer vers les cabines de travail et sommer Claire de régler ses problèmes personnels rapidement.
Une voix légèrement essoufflée se fit entendre après une minute d’attente :“Allo, ici Claire Martin, vous
voulez me parler?”
Astrid reprit sa voix habituelle :”Salut Claire. Tu ne me connais pas. Je suis chez toi en ce moment, je
t’appelle de ton téléphone fixe, assise dans ton fauteuil, en train de regarder ta déco et tes jolis fringues. Je
vais te dire une chose : Je sais comment tu gagnes ta vie avec tes petites potions. Je viens de foutre ton
business en l’air. Si jamais tu essaies encore de faire boire ces saloperies magiques à un de tes généreux
donateurs, je te fais boire un truc qui te fera regretter d’être en vie.
_ Qui êtes-vous?
_ Quelqu’un qui ne veut que ton bien. D’ailleurs pour m’assurer que tout ira bien, je te prends tes livres de
recettes et j’ai fait en sorte que tu ne puisses plus faire de mixtures pendant quelques temps.” Elle
raccrocha. A peu près certaine que ses menaces pouvaient impressionner la frêle alchimiste. Pour appuyer
ses propos, elle écrit quelques mots au rouge à lèvres sur le miroir du dressing. “Si tu retouches à la magie,
je serai sans pitié.” Sans trop savoir d’ailleurs ce qu’elle pourrait faire à la jeune esthéticienne si elle
récidivait.
Astrid nota sur son agenda de penser à surveiller de temps en temps Pieds Gonflés et sortit tranquillement
de l’appartement. Saluant la concierge au passage. Quinze heures trente cinq, la journée avait déjà été bien
chargée et elle savait qu’elle aurait droit à sa prime.

3
Revenue dans son studio une heure plus tard, Astrid se fit couler un café. Elle mit son ordinateur en marche
et profita du temps perdu à attendre que Windows se mette à jour pour commencer à siroter sa boisson. Elle
rangea les quelques livres prélevés chez Pieds Gonflés dans un carton et sortit ses notes du jour pour
s’installer à son bureau. Elle consulta rapidement sa messagerie personnelle et perdit un peu de temps sur
des sites d’information ou des pages qu’elle apprécie. Elle se mit enfin réellement au travail et consulta sa
messagerie sécurisée.
L’appartement d’Astrid se trouvait au coeur du Marais, dans le quartier à la mode recherché par les artistes
qui n’ont pas encore les moyens de migrer dans les quartiers chics ou sur la Cote d’Azur. Elle parvenait à
payer le loyer en faisant très attention à ses dépenses mais espérait que le tarif n’augmenterait pas trop
chaque année. Il s’agissait d’un petit appartement au quatrième étage sans ascenseur. Astrid avait meublé
les lieux avec un seul mot d’ordre en tête, gagner de la place. A vrai dire, elle tenait surtout à deux choses
dans sa maison, son ordinateur et sa bibliothèque. L’ordinateur lui servait à la fois pour le travail et pour ses
loisirs du quotidien, quant à la bibliothèque, elle contenait toute une collection de romans auxquels elle tenait
mais aussi un grand nombre d’ouvrages de magie qu’elle avait pu confisquer à des sorciers qu’elle avait
estimés dangereux.

Astrid travaillait en indépendante pour le compte de l’agence Europol. Son boulot consistait à repérer et lister
tous les magiciens, sorciers, marabouts et alchimistes ou leurs équivalents locaux qu’elle pouvait repérer et
transmettre un maximum d’informations sur leur compte à son employeur. Pour chaque sorcier qu’elle
trouvait, elle touchait une prime qui pouvait aller jusqu’à trois fois son salaire mensuel. Son salaire n’était pas
très élevé, à peine plus que le Smic, et les primes n’arrivaient pas souvent. En vérité, en six mois, elle n’avait
découvert que deux véritables praticiens et beaucoup de petits escrocs qui prétendaient avoir des pouvoirs
mais ne pouvaient en réalité rien faire de magique. Une fois un magicien localisé, Astrid devait essayer de
tout savoir à son sujet et envoyer tous les éléments disponibles à son supérieur à Europol.
Elle avait trouvé ce travail grâce à une vieille connaissance, Pierre Lambert. Il avait deux ou trois ans de plus
qu’Astrid et ils avaient découvert leurs capacités magiques en même temps. Sans être un ami d’enfance ou
un véritable proche, elle l’avait toujours plus ou moins connu. Ils avaient cependant des styles très différents.
Dès le début, Lambert s’était montré habile dans l’utilisation de formes de magie qu’Astrid n’arrivait même
pas à cerner. En revanche, elle le battait systématiquement pour la contre-magie. Il y a une dizaine
d’années, il avait réussi à vendre un projet de recensement des magiciens à Europol, projet qu’il avait appelé
“Protocole Circé” et était devenu, de fait, chef d’un service d’enquête spécialisé que tous ceux qui en
connaissaient l’existence appelaient Poudlard.
Poudlard n’était qu’une minuscule structure au sein de la gigantesque agence basée aux Pays Bas. Elle
n’employait qu’un agent à temps plein, Lambert, qui servait à la fois de point de contact, d’analyste et de
chef de service. Au quotidien, il était surtout en relation avec ses agents de terrain, tous recrutés par lui en
fonction de leur talents à dénicher les autres magiciens, à la façon d’Astrid, un peu partout en Europe. Au
sein d’Europol, Poudlard passait pour une usine à geeks sans grand intérêt réel et les gens importants de
l’agence n’y mettaient jamais les pieds, même le personnel d’entretien état mieux vu que Lambert.
Quand il avait conçu le protocole Circé, Lambert en avait rapidement parlé à Astrid. L’idée était inspirée de
ce qui se faisait déjà pour les terroristes. Il voulait tout savoir sur tous ceux qui pouvaient pratiquer la magie
et pour les retrouver, il comptait s’inspirer des pires délires paranoïaques qu’il avait pu trouver dans l’histoire
ou dans les ouvrages de fiction. Europol avait accepté très rapidement son projet et lui avait donné un
budget très large pour recruter des enquêteurs spécialisés. Astrid avait été la première recrue.
Quant à la ressemblance avec la fameuse école de magie d’Harry Potter, c’était simple, il n’y en avait pas.
Lambert ressemblait à un petit geek à lunettes d’une trentaine d’années avec un léger cheveu sur la langue
et une coupe de jeune ténor du barreau. Il s’habillait en costumes chics et ne ressemblait en rien à Merlin
l’Enchanteur ou aux vieilles sorcières de dessins animés.

Aux yeux d’Astrid, ce travail n’était pas particulièrement nécessaire à la communauté. Elle identifiait les
magiciens pour Europol qui les répertoriait, avec leurs noms, dates de naissances, spécialité, et niveau de
dangerosité, mais ça n’allait pas plus loin. Les Sorciers, les vrais étaient particulièrement peu nombreux et
ceux capables de se révèler dangereux et assez allumés pour mettre des projets néfastes à exécution
devaient se compter sur les doigts de la main sur la planète entière.
Astrid remplit toutefois scrupuleusement la fiche de Pieds Gonflés. Elle insista sur la spécialité - Alchimiste,
potions - et le niveau de dangerosité “moyen, son activité pourrait subir une forte baisse dans les jours à
venir suite à l’intervention de l’agent”. Elle ajouta les copies des photos qu’elle avait prise rue du Bac, relût
son dossier et l’envoya à Poudlard.
Elle espéra que les informations qu’elle avait ajoutées au dossier n'enverraient pas Claire Martin en prison.
Pas tout de suite. Elle avait essayé de détailler ce qu’elle avait fait pour l’empêcher de nuire, mais avec
quelqu’un d’aussi pointilleux que Lambert, il valait mieux être prudent. S’il soupçonnait mademoiselle Martin
d’être un véritable danger pour la société, il risquait de lui tomber dessus à bras raccourcis et toute l’histoire
pouvait se terminer devant un juge à la main lourde. En moyenne, les gens n’appréciaient pas beaucoup les
sorciers. C’était d’ailleurs pour aider à retrouver les plus mauvais d’entre eux qu’Astrid avait accepté, un peu
par dépit, de travailler pour Lambert.

Astrid vérifia calmement le planning qu’elle s’était fixé pour le reste de la semaine. Avec son bon travail du
jour, elle n’avait pas vraiment besoin de se presser pour trouver de nouveaux mages. Elle reporta deux
rendez-vous et se décida pour une douche bien chaude avant de se lancer dans autre chose. En sortant,
elle se fit couler un nouveau café, en se rappelant que tout le monde, surtout sa mère, lui conseillait
régulièrement d’en boire moins. Elle s’installa dans son lit, télécommande à la main, histoire de faire passer
le temps.

Elle venait de trouver une émission qui l’intéressait quand son portable sonna. Numéro étranger, mais pas
inconnu. Elle décrocha. “Salut Pierre. Comment ça va?
_ Ca va et toi? J’ai vu que mon enquêtrice préférée avait encore clos un dossier?
_ Je ne savais pas que j’étais la préférée. Mais oui, je viens de terminer un truc. Une connasse mais pas
méchante par contre. Tu ne la classes pas avec les sérial killers pour le moment d’accord?
_ J’y veillerais. Mais je ne t’appelle pas pour ça.
_ Tu vas augmenter ma prime?
_ Ne rêve pas. Tu as eu des nouvelles sur le dossier que je t’avais confié il y a quelques mois? Ce type qui
vit dans le quartier chinois?
_ Des nouvelles d’un type dont on a parlé il y a quelques mois? Pourquoi tu me demandes ça?
_ On m’en a reparlé récemment. Ca t’ennuierait de retourner le voir?
_ Je peux le faire. Mais tu peux m’en....
_ Tiens moi au courant, merci.” Il raccrocha.
“Le dossier sur le type qui habite le quartier chinois d’il y a quelques mois”. Evidemment, Astrid n’avait
aucun souvenir de ce cas. Il lui faudrait relire plusieurs de ses mails et vérifier si elle n’avait pas oublié
quelque chose. Elle se leva et se rapprocha de son ordinateur. Il lui fallut quelques minutes pour retrouver
les messages de Lambert sur le fameux type.
Thierry Pique, 47 ans, Paris treizième. Astrid n’avait pas grand chose sur cette cible. Elle avait enquêté à
son sujet rapidement il y a quatre mois, mais ne pensait pas qu’il serait nécessaire de retourner travailler sur
lui. Elle reprit le téléphone. “Pierre? C’est Astrid. Pourquoi tu me demandes de retourner voir ce mec?
Thierry Pique? C’est bien lui dont tu me parlais?
_ Exactement.
_ Je ne vais pas enquêter à nouveau sur ce minable. Relis sa fiche. Il est mentaliste-hypnotiseur. Même
sans me déplacer, c’est évident que ce type est un simple imposteur et qu’il n’y a pas un gramme de magie
dans ses activités.
_ C’est là que tu te trompes. D’après ce que j’ai compris, depuis ton enquête, il aurait monté un nouveau
spectacle et à une de ses dernières représentations, il aurait véritablement hypnotisé quelqu’un.
_ Si tu te mets à croire la presse à sensation, je risque d’avoir pas mal de boulot. Tu as lu ça dans Voici ou
dans un autre journal scientifique?
_ Si tu ne veux pas de l’enquête et de la prime qui va avec, je te retire le dossier?
_ C’est bon, je le fais. Mais je n’achète pas le billet pour le spectacle de cet escroc, c’est toi qui payes.
_ Je te le fais parvenir directement sur ta messagerie. Travaille bien.”
Il raccrocha à nouveau. Il avait toujours l’air pressé. Comme si vingt dossiers extrêmement urgents
l’attendaient. Astrid relut ses notes sur Thierry Pique. Elle fut surprise d’entendre les informations de Pierre.
Dans son expérience, quelqu’un qui pratique la magie spectacle et les tours de cartes de ce genre n’a pas
grand chose à voir avec un vrai praticien et les chances de découvrir les secrets de la manipulation de
l’énergie magique à 47 ans sont faibles, dans le meilleur des cas. Soit elle avait raté quelque chose lors de
la première enquête, soit Europol et Lambert se trompaient et Astrid pariait plutôt pour cette hypothèse.

Astrid reçut les billets pour le spectacle de “Pique Le Suprême” quelques minutes seulement après avoir
parlé à Pierre. A sa grande surprise, Pierre lui avait envoyé deux billets au lieu d’un seul. Le spectacle aurait
lieu jeudi à 17 heures dans un petit théâtre du vingtième arrondissement où Pique avait un contrat pour trois
mois. Au moins, Astrid ne serait pas loin et serait rentrée tôt chez elle. Elle imprima les deux billets et donna
un nouveau coup de fil.

Jérôme était un vieil ami maintenant. Astrid l’avait rencontré il y a trois ans sur internet. Ils étaient sortis
ensemble deux ou trois fois mais s’étaient vite rendus compte qu’ils n’avaient aucun avenir en tant que
couple. Par contre, ils avaient réussi à se rapprocher et étaient restés amis tout ce temps. Astrid faisait appel
à lui pour découvrir de nouveaux restos, aller au cinéma et faire un jogging occasionnel. Parfois, elle l’invitait
à participer à ses enquêtes. Quand elle avait besoin d’impressionner quelqu’un surtout.
Il faut dire que Jérôme avait un physique impressionnant. D’origine africaine, avec presque deux mètres de
haut et des muscles de terminator, il avait une balafre en travers du visage qui lui donnait un air de méchant
de film d’Hollywood. Depuis son adolescence, il se rasait la tête, au départ pour ressembler à une star du
foot, mais sa calvitie naissante rendait maintenant cet artifice plus nécessaire qu’autre chose. Il aurait pu
servir de figurant dans le seigneur des anneaux sans maquillage.
Son seul vrai défaut pour le rôle, c’est que Jérôme est quelqu’un de foncièrement gentil. Depuis quelques
mois, il travaillait comme vigile dans un supermarché mais était sur la sellette parce qu’il laissait trop souvent
filer les gamins qui chippaient des bonbons ou les pauvres qui avaient piqué de quoi manger dans la
boutique.
Astrid n’avait pas eu besoin de son aide, professionnellement parlant, depuis au moins six mois. Astrid se
disait que le spectacle de ce soir, même s’il n’avait aucun intérêt, serait certainement une bonne occasion de
rire un peu d’un magicien amateur qui s’y croyait sûrement un peu trop. Elle rejoignit Jérôme en milieu
d’après midi, chez lui dans le sud du vingtième. Ils se détendirent autour d’un café et d’un joint roulé des
mains expertes de Jérôme.

Ils arrivèrent détendus à la salle de spectacle. Ils avaient fait le chemin à pied et avaient plaisanté tout le
long du trajet. La salle de spectacle se trouvait dans une petite rue à sens unique à proximité du quartier de
Charonne. En fait de salle de spectacle, il s’agissait plutôt d’une sorte d’ancienne cantine scolaire aménagée
avec des bancs d’églises rassemblés en rangs vaguement organisés et la scène consistait en un simple
assemblage en bois au dessus d’une série de briques qui servaient de fondations. Le rideau rouge était
délabré, recousu et par endroits rapiécé. La salle sentait vaguement les résidus de friture et le tabac froid.
Astrid et Jérôme étaient à peine à l’heure pour le début du spectacle, mais ils remarquèrent que les
volontaires pour assister à l'événement étaient peu nombreux. Moins d’une dizaine de personnes se
trouvaient dans le public et attendaient les trois coups. Astrid trouvait déjà admirable qu’une dizaine
d’andouilles aient consenti à payer dix euros chacun pour assister à un spectacle aussi minable. Ils étaient
sûrement invités par le prestidigitateur.

L’obscurité se fit et le rideau rouge et sale s’ouvrit avec un tout petit peu de retard. Le public applaudit
timidement - on est toujours timides à dix - on entendit le générique de Rocky et Astrid faillit partir dans un
fou rire incontrôlable, puis Pique apparut. Il n’apparut pas dans une gerbe de flammes ou une colonne de
fumée, comme on pourrait s’y attendre d’un grand magicien, il entra simplement sur scène en marchant,
lentement. Il était vêtu d’un costume noir sans imagination, avec pour seule touche d’originalité une cravate
bleu fluo à paillettes qui brillait bizarrement sous la lumière du seul spot de la salle de spectacle.
Le mentaliste n’avait pas vraiment changé depuis l’enquête précédente. Il avait un physique médiocre de
petit bonhomme brimé, qu’on aurait bien vu derrière un guichet de la poste ou guide au musée du napperon
dans le Vercors. Ces derniers mois, il s’était laissé pousser un bouc qui aurait certainement été à la mode s’il
avait été un peu plus entretenu.
Pour démarrer son spectacle, Pique offrit au public un laïus qu’Astrid et Jérôme trouvèrent interminable.
Puis, il fit monter une spectatrice sur scène pour commencer la démonstration de son pouvoir. Astrid
connaissait les quelques tours qu’il présentait. Rien de bien méchant. De la suggestion, de la lecture froide
et quelques rapides tours de passe passe mais elle ne remarqua à aucun moment une trace de la véritable
magie.
A un moment, elle fut tentée d’utiliser ses propres pouvoirs pour le faire trébucher et le rendre ridicule devant
le petit public à peine amusé qui trouverait enfin dans ce spectacle une source d’amusement. Elle renonça à
cette idée et laissa le spectacle se dérouler. Jérôme avait l’air de s’endormir à côté d’elle. Au fond, le
responsable de la régie avait arrêté de suivre le spectacle et la lumière ou la musique n’étaient pour ainsi
dire jamais raccords avec le reste du spectacle.

Astrid perdit une heure à observer plus ou moins attentivement les différents numéros de Pique. Elle força
même Jérôme à monter sur scène un moment pour servir de faire valoir - de cobbaye - dans un tour
impliquant des cuillères mais sans grand intérêt, hormis l’air effrayé de Jérôme à l’idée de monter sur scène
devant tout le monde.
Une fois le spectacle terminé, Astrid et jérôme se roulèrent un joint dans la rue. Ils se décidèrent ensuite
pour un restaurant chinois un peu plus loin et se mirent en route une fois le joint terminé. Astrid fut bousculée
alors qu’elle jetait le mégot à la poubelle par un individu manifestement très pressé. A sa démarche, sa tenue
sobre et son allure renfrognée, elle reconnut immédiatement Pique. Elle le regarda s’éloigner puis passer au
coin de la rue. Quelques secondes plus tard, alors qu’elle continuait à regarder dans sa direction, elle
remarqua qu’une forme d’énergie magique apparaissait là où Pique pouvait se trouver. “Il s’est passé un
truc. cria-t-elle, Jérôme attends moi là.”. elle partit en courant vers l’émanation magique.

Elle arriva au coin de la rue mais l’émanation magique était dissipée en grande partie. Sans surprise, les
émanations magiques violentes, surtout les plus importantes, ne duraient jamais très longtemps. Et cette
fois, la manifestation de pouvoir avait été particulièrement violente, puisqu’Astrid avait pu la remarquer alors
qu’elle était partiellement masquée par un pâté de maisons. Elle cessa de courir quand elle comprit ce qui
s’était passé. Pique était au sol, son corps était carbonisé à quelques mètres seulement de la jeune femme.
Des flammes magiques semblaient danser au dessus du corps. Elle recula et fit venir Jérôme.
Jérôme la rejoignit et fut pris d’un haut-le-coeur en voyant le corps. “C’est qui, le magicien?
_ Oui, mais il y a un truc qui ne va pas.
_ Tu m’étonnes, il est mort, tu as remarqué? J’appelle la police?
_ Vas-y. Et Assure toi que personne ne touche à rien. Par contre il va falloir que tu trouves une histoire parce
que je ne vais pas pouvoir rester.” Elle avait à peine terminé sa phrase qu’elle se mit à courir vers le quartier
Bastille, laissant Jérôme se débrouiller seul avec son coup de fil aux autorités.

Astrid avait remarqué que du corps de Pique, au dessus des flammes magiques, il subsistait une sorte de
filament magique. Comme un résidu du pouvoir qui venait d’être utilisé et avait carbonisé le mentaliste. Le fil
était mince, mais Astrid avait une légère chance d’arrêter celui ou celle qui était responsable de ce meurtre.
Elle suivit la piste jusqu’au carrefour proche où le filament se dissipait et devenait inexploitable. C’était
probablement là le point d’origine du sort. Elle essaya d’analyser les traces de magie mais ne trouva rien.
Elle se concentra pour essayer de repérer le magicien à l’origine de ce sort, mais celui-ci devait se tenir
tranquille depuis le meurtre et Astrid ne put repérer aucune trace magique à proximité.
Elle revint vers Jérôme qui était encore au téléphone à attendre qu’un policier réponde enfin à l’appel. La
ligne des appels d’urgence était fréquemment saturée et la plupart du temps, il fallait compter plus de dix
minutes d’attente avant d’être en contact avec un véritable être humain. Cette petite attente permit à Astrid
de revenir près de Pique et de vérifier l’état du corps. Evidemment, elle n’était pas légiste, mais elle espérait
repérer quelque chose à la vue des émanations magiques qui s’échappaient encore de Pique. Il lui fallait
faire vite, le filament qu’elle avait suivi plus tôt avait déjà entièrement disparu et les courtes flammes
faiblissaient à vue d’oeil.

Habituellement, les émanations de magie ne subsistaient que quelques minutes, au mieux, après qu’un sort
ait été lancé, et encore ces émanations ne duraient que pour les sorts véritablement puissants. Avec les
sorts qu’Astrid savait lancer, en trois secondes, les traces de magie disparaissaient. Et pourtant elle était très
douée pour suivre ce type de traces. La puissance du sortilège qui avait été utilisé dans cette rue était
manifestement de très loin supérieure à tout ce qu’Astrid avait rencontré jusqu’ici.
L’observation des flammes ne rappela rien à Astrid. Chaque sort laisse toujours une sorte de signature
quand il est lancé. Avec un peu d’attention, il était possible de repérer cette signature et identifier le magicien
à l’origine du sort. Cette fois, la signature ressemblait à une odeur de mélange d’épices. Cette marque était
clairement inconnue d’Astrid. A sa connaissance, il était impossible de changer de signature et chacune
d’entre elles étaient clairement liée à un seul mage. Elle manquait d’informations.

Jérôme raccrocha le téléphone et prévint Astrid “les flics arrivent. Ils risquent de nous interroger.”.
5

La police arriva sur le lieu du crime relativement vite, en particulier si l’on tient compte des difficultés de
circulation dans Paris et de l’étroitesse des rues de la capitale. Les fonctionnaires firent preuve d’efficacité
dès l’arrivée du premier véhicule d’intervention. Les trois personnes qui en descendirent bloquèrent les
accès à la rue, ne laissant passer que leurs collègues. Les suivants apportèrent leur renfort à ce barrage,
puis quelqu’un s’approcha d’Astrid et de Jérôme pour vérifier qu’ils allaient bien. Quelques minutes plus tard,
un capitaine de police était sur place et prenait l’enquête en charge. La quarantaine, avec un physique
moyen et un air mal réveillé et pas frais - à presque vingt heures - l’homme avait tout l’air de quelqu’un qui
avait espérer passer un week end tranquille et se retrouvait avec un meurtre sur les bras. Le capitaine
Castel avait tout du gosse de petits bourgeois moyen qui ne savait pas quoi faire de sa vie et avait cherché
un poste à l’ombre de la fonction publique pour y travailler le moins possible. Sa tenue, baskets, jean élimé,
chemise qui dépassait de la veste et rasage très inégal, tranchait avec les uniformes de ses collègues.
Il fit séparer Jérôme et Astrid dès son arrivée, considérant leur présence comme suspecte d’emblée. Il prit un
instant pour regarder le corps et, dès que les médecins furent sur place pour une première analyse et que
l’équipe technique fut parvenue à cet angle de rue, il laissa quelques agents s’occuper de toutes les
formalités et évacua la scène, ordonnant à ses collègues d’emmener Astrid et Jérôme au poste.

Le commissariat où exerçait le capitaine Castel n’était probablement pas le mieux tenu de Paris. Situé dans
un vieil immeuble de trois étages, il avait du être acheté par l’administration à un prix exorbitant puis jamais
refait à neuf et aurait aujourd’hui besoin d’un réaménagement complet. Il était sale et sentait mauvais. Astrid
et Jérôme, présents en tant que simples témoins - “pour l’instant” avait précisé l’enquêteur - avaient été
isolés dans des bureaux séparés, privés de leurs téléphones portables et attendaient leur interrogatoire.
Astrid se trouvait dans un petit bureau mal fichu. On l’avait installée sur une chaise probablement empruntée
dans une école primaire, en bois repeint en jaune et tubes métalliques bleus, devant un bureau en métal
peint en bleu ciel, avec un gobelet en plastique de café qu’on lui a imposé.
La pièce en elle-même était assez laide et petite. Des murs délavés, vert sombre en bas et blanc sale au
dessus d’un mince liseré noir, supportaient des étagères où se trouvaient des livres de droit et de procédure
pénale qui devaient dater au mieux des années 90. Astrid remarqua aussi trois exemplaires des pages
jaunes de l’arrondissement, qui dataient d’avant sa naissance. Si ces ouvrages étaient toujours utilisés, ce
n’était sûrement pas pour y trouver des numéros de téléphone, dans le souvenir d’Astrid, les numéros de
l’époque ne comptaient encore que sept chiffres. Astrid sirota lentement son café, hélas sucré alors qu’elle
détestait ça. Il était presque froid quand elle le termina.

Elle s’ennuyait ainsi depuis au moins une heure quand enfin, un policier en uniforme, un ordinateur portable
sous le bras, entra. Il salua Astrid, s’excusa pour l’attente et s’installa en face d’elle. Castel pénétra ensuite
dans le bureau. Il prit une chaise et repoussa l’agent qui était entré plus tôt sur un coin du bureau, s’assit et
posa les pieds sur la table, gardant ses mains libres pour tourner méthodiquement sa cuiller dans la tasse de
café fumant qu’il tenait à la main :“Votre ami vient de nous faire sa déposition. A vous maintenant. Nom,
prénom, date de naissance et profession.”
C’étaient des questions mais elles avaient été débitées sur un ton monocorde, comme des ordres. Astrid
était toujours un peu gênée par le dernier point. La plupart des gens connaissaient la magie, mais rares
étaient ceux qui la prennaient au sérieux. Imaginer que des gens étaient payés pour suivre des sorciers était
proprement inimaginable pour beaucoup de monde. Habituellement, elle rusait et prétendait être journaliste
d’investigation. Avec la police, c’était différent.
“Astrid WAN, 20 juillet 1981, je travaille en indépendante
_ Dans quel domaine?
_ J’aide Europol dans ses enquêtes. Mon contact là-bas est Pierre Lambert à Poudlard.
_ Europol? Vous aidez Europol? Et vous n’êtes pas de la maison?
_ La maison? La police? Non, je travaille en indépendante.
_ Indépendante. Bien sûr. Pierre Lambert, vous dites? Je me renseigne.” Il pointa Astrid du doigt et ajouta
menaçant :”Ne bougez-pas”, puis, se tournant vers son subordonné :”Tu t’occupes des petites formalités,
histoire que ça ne traîne pas trop”. L’agent acquiesça et Castel quitta la pièce en claquant la porte,
apparemment déçu de ne pas avoir pu finir tranquillement son café.

L’agent derrière son portable secoua la tête pour montrer sa désapprobation. Un peu plus jeune que Castel,
il ne semblait pas aussi démotivé par son travail. “Astrid ce n’est pas courant. Surtout pour quelqu’un de
votre âge.
_ Mes parents ont lancé une fléchette sur un calendrier. Un centimètre plus bas, je m’appellais Luc. Comme
ils ne parlent pas bien français, j’ai eu du bol.” L’agent sourit et poursuivit l’interrogatoire en vérifiant les
coordonnées d’Astrid. “Pour les questions plus compliquées, je dois attendre le capitaine, désolé de vous
faire perdre votre temps”. L’agent était beaucoup plus agréable que son chef.
Ils attendirent ensemble une dizaine de minutes avant que Castel ne revienne dans le bureau. “Votre copain
à Europol n’est pas très causant. Il n’a pas voulu me dire grand chose.
_ Il vous a confirmé qui je suis je pense?
_ Oui, répondit Castel en faisant la moue. Mais il ne m’a pas dit ce que vous foutiez sur une scène de crime.
_ J’étais là par hasard. J’avais assisté au spectacle de la victime. Mon ami et moi sommes sortis quelques
minutes après le show. Nous avons trainé quelques instants devant la salle quand le magicien est sorti,
presque en courant et est parti vers Bastille. Quand je me suis souvenu que je voulais l’interroger sur un
point, j’ai essayé de le rattraper, mais je l’ai trouvé, au sol, dans l’état dans lequel vous l’avez vu.
_ Il s’est passé combien de temps entre le moment où il est sorti et le moment où vous l’avez trouvé?
_ Moins d’une minute.
_ C’est peu. Et quand vous êtes arrivée sur place, il n’y avait personne d’autre?
_ Personne.
_ Vous vous rendez-compte que ça fait de vous la principale suspecte dans cette affaire?
_ Pas vraiment. Vous avez pu vous rendre compte que le corps était carbonisé. Et ça c’est un truc que je ne
sais pas faire.
_ C’est vous qui le dites ça.
_ N’hésitez pas à recontacter Lambert, il vous le confirmera.
_ Admettons. Connaissiez-vous bien la victime?
_ Non. J’enquêtais à son sujet. Mais les informations dont je dispose sont secrètes et je ne les
communiquerai qu’à Lambert.”
S’ensuivit un dialogue de sourds qui dura plus de vingt minutes et ne s’acheva que quand quelqu’un frappa
à la porte. Un agent en civil se tenait dans à travers l’ouverture et parla à voix basse “Nicolas, tu peux venir
une seconde?”
Castel se leva et rejoignit l’autre policier. Ils fermèrent la porte et le capitaine revint trois minutes plus tard,
manifestement agacé. “Plusieurs témoins ont vu la scène en entier. Votre version tient la route. Vous êtes
libre. Par contre ne quittez pas Paris quelques temps. S’il y a de la magie dans cette histoire, j’aurai
sûrement des questions à vous poser.”
Astrid et Jérôme quittèrent le poste de police vers vingt trois heures. Fatigués, ils se séparèrent rapidement
et rejoignirent leurs appartements respectifs épuisés. Astrid se coucha après avoir ingurgité trois yaourts et
sombra rapidement dans un profond sommeil, malgré les questions restées sans réponse.

La sonnerie du téléphone réveilla Astrid à huit heures dix du matin. C’était Lambert. “C’est quoi cette
histoire?” Sa voix était pleine de colère. Astrid, pas encore réveillée, n’avait pas encore compris ce qui lui
arrivait “De quoi tu me parles?
_ De cette histoire de meurtre. Tu n’es pas au courant? Un enquêteur m’a appelé hier pour me dire qu’il
t’avait trouvée sur les lieux d’un crime. Ca te rappelle quelque chose là?
_ Oui. Deux secondes. Je me lève à peine.” Astrid s’assit dans son lit, rajusta son pyjama et reprit le
téléphone :”C’est bon, je t’écoute.
_ Explique moi ce qui se passe. Il y a deux jours, je te confie une mission pour repérer un type. Tu me dis
que l’enquête ne sert à rien et tu reviens avec un meurtre. Et encore, hier soir, quand je lui ai parlé,
l’enquêteur ne savait pas si tu étais témoin ou suspect. Ca commence à t’évoquer quelque chose là?”. Sa
voix était pleine de colère.
“Calme toi un peu. Je vais te raconter.” Astrid expliqua rapidement à Lambert ce qui lui était arrivé la veille.
Au bout du fil, son interlocuteur ne semblait pas ravi mais finit par comprendre ce qui s’était produit et se
calma après quelques minutes de conversation. “Je t’avais dit que ce type avait un rapport avec la magie.
_ Doucement Pierre. Le seul rapport de ce Pique avec de la vraie magie, c’est qu’il est mort carbonisé,
sûrement à cause d’un sort. Maintenant tu sais comme moi que les sorts de boule de feu, ça ne marche pas
aussi facilement que ça peut en avoir l’air.
_ Sur ce point tu as raison. A vrai dire, je ne suis pas sûr d’en avoir déjà vu une vraiment fonctionner. Ceci
dit, pour cette enquête, je vais te demander de bosser directement avec le capitaine machin que tu as vu
hier. C’est son enquête, tu bosses avec lui et c’est lui le chef. Compris?
_ Castel? Il ne peut pas me supporter, ça se voit. Et honnêtement, je ne l’apprécie pas non plus. D’ailleurs,
tu sais bien que je bosse seule.
_ Pas cette fois, c’est trop gros. Tu l’appelles, tu t’excuses pour les ennuis que tu as provoqués et tu bosses
avec lui. Et quand je dis avec, tu partages tes informations. Si un type peut lancer des boules de feu dans
Paris et qu’on le laisse se promener librement, il va y avoir des problèmes. Alors tu mets tes petits soucis de
côté et tu fais en sorte d’aider la police à coffrer ce malade ok?
_ C’est bon, ne gueule pas. Tu as prévenu Castel qu’il fallait qu’on coopère?
_ Le mail est parti avant que je ne t’appelle.
_ J’ai compris. Je lis mes mails et je te tiens au courant.” Astrid raccrocha et alluma son ordinateur. Le temps
que ce dernier ne se mette correctement en marche, elle prit une douche et se fit couler un café.
Revenue devant l’écran, habillée et prête à attaquer la journée, elle parcourut ses mails. Trois messages de
Castel, deux de Pierre et des spams. Astrid nettoya sa messagerie et prit connaissance des mails
importants. Après vingt minutes de lecture attentive, elle décida de se rendre chez Thierry Pique pour voir à
quoi pouvait ressembler l’antre d’un mentaliste.

Thierry Pique vivait à Pantin, en proche banlieue. Proche banlieue c’est un nom qu’on donnait aux banlieues
relativement proches de paris et accessibles en métro, mais dans le cas de Pantin, Astrid avait eu deux
métros à prendre et le trajet lui sembla extrêmement long, la ligne faisait un détour assez curieux avant
d’atteindre sa destination. Elle s’occupa en relisant les copies des messages que Castel et Lambert s’étaient
échangés et qu’elle avait imprimé. Le plus intéressant dans ces messages concernait ce qui avait échappé à
Astrid la veille, quand elle était coincée par l’audition au commissariat.
C’était bien Thierry Pique qui avait été victime d’un meurtre. Le moyen utilisé était incertain. Les légistes
avaient pu déterminer qu’il avait souffert de brûlures multiples mais était mort asphyxié rapidement. Les
témoins avaient tous vu un individu dissimulé par un imperméable, un chapeau large et des lunettes noires,
sorti d’une voiture au coin de la rue et faisait des manipulations étranges. Dans les secondes qui suivirent,
Pique était mort et l’individu remontait dans la voiture, côté conducteur. D’après les témoins, il s’agissait
d’une Renault Mégane blanche avec des vitres teintées, mais personne n’a pu relever le numéro
d’immatriculation. D’après les échanges de mails, la police cherchait activement la voiture et son
propriétaire.

A la sortie du métro, Astrid fut surprise de découvrir Pantin. Le quartier ne ressemblait pas à un ensemble de
barres d’habitation ultra laides que l’on pouvait voir dans la banlieue nord ou à un ensemble délabré du sud
parisien. Ce n’était évidemment pas non plus les quartiers chics de Neuilly ou de Saint Mandé, mais l’endroit
était plutôt paisible et construit avec goût. De petites places séparaient les bâtiments de petite taille et des
commerces en tous genres donnaient au quartier un aspect agréable.. Passée la surprise, Astrid chercha
son chemin jusqu’à la rue où résidait Pique.
Il s’agissait d’une petite rue bordée de courts immeubles de quatre étages et modernes. La rue était
tranquille et la circulation assez rare, d’autant plus que deux voitures de police stationnaient devant le
numéro trois. Astrid prépara ses impressions de messages, persuadée qu’elle devrait faire face à un agent
de police méfiant qui ne la laisserait pas monter chez Pique sur sa seule bonne foi. Devant l’immeuble, elle
fut confrontée à deux agents armés qui la laissèrent monter sans même jeter un oeil à ses papiers. L’un
d’eux lui indiqua que ce qu’elle cherchait se trouvait au premier et qu’elle était attendue. Castel avait
sûrement prévenu ses hommes et le look d’Astrid ne passait pas inaperçu.
L’affichage digital de l’ascenseur indiquait le quatrième et dernier étage. Comme Astrid n’avait pas envie
d’attendre, elle prit l’escalier et arriva sur un palier où deux autres policiers attendaient devant une porte en
parlant de foot.Astrid se présenta devant les deux policiers de faction. Un des agents lui adressa un “ah oui,
c’est vous…” plein de sous-entendus mais la laissa passer la porte sans autre forme de problème.

L’appartement de Pique était un grand meublé de deux pièces, dans un bâtiment aux coins arrondis. La
pièce à vivre de l’appartement se trouvait au coin de l’immeuble et le logement était par conséquent
impossible à meubler correctement puisqu’un des murs était courbé et qu’on ne pouvait pas y fixer de
meubles aux angles toujours droits. La décoration était simple mais assez moderne, les seuls
aménagements que Pique semblait avoir fait dans la location étaient une console de jeux - dotée d’une seule
manette - et un ordinateur customisé relié à un grand écran de télévision.
Castel se trouvait accoudé au bar de la cuisine, côté salon, avec un café fumant sous le nez. Il semblait
s’ennuyer profondément. Autour de lui, une demi douzaine d’agents s’activaient et fouillaient tous les
placards et espaces disponibles de l’appartement, à l’exception d’un type, plus gros et plus âgé, avec un air
de se foutre de tout, accoudé face à Castel, qui avait une tasse fumante en main et ne semblait pas
concerné par l’agitation ambiante. Il lisait la page des sports d’un journal gratuit.
Castel soupira en voyant Astrid. “Vous arrivez trop tard pour le café.
_ C’est comme ça que vous comptez coopérer?
_ Je n’ai pas besoin de coopérer. On m’impose votre présence et on m’impose cette enquête un samedi
matin alors que je serai mieux chez moi devant ma télé. Alors faites vos trucs magiques, envoyez moi votre
rapport et foutez moi le camp.” Manifestement Castel n’était pas d’humeur joyeuse, mais Astrid ne comptait
pas se laisser faire “Vous savez qu’on m’impose aussi cette enquête alors que ça ne m’apporte rien. Alors
j’attends aussi votre rapport et si quelque chose se passe mal, je me plains à mon contact à Europol et je
pense que là, vous entendrez parler de moi.
_ Pas forcément. Lundi, l’enquête passe dans les mains de la brigade spécialisée dans les meurtres. Tout ce
que les types en uniforme derrière vous sont en train de faire, d’autres couillons le feront à nouveau lundi
matin. En attendant, je prends mon café, vous faites vos trucs magiques et pour les partages d’informations,
vous verrez avec le quai des orfèvres. En attendant, je finis mon café et vous me foutez la paix. Et n’oubliez
pas le rapport.”
Il sourit en sirotant son breuvage chaud. L’agent qui lui faisait face semblait s’amuser comme un petit fou en
écoutant la réponse de son supérieur. Astrid, vexée, se retourna et contempla la pièce. Elle voulait enquêter
vite et sortir rapidement de cet endroit. En se retournant, Astrid marmonna, mais pas assez fort pour se faire
véritablement entendre “Bravo la police, c’est une belle façon d’enquêter”.

Comme Astrid s’y attendait, la pièce principale, salon et cuisine, ne comportait aucune trace de magie. Elle
suivit un policier vers la chambre où elle ne trouva rien de plus. La salle de bains s’avéra elle aussi
décevante. Alors qu’elle s’apprêtait à quitter les lieux, une des fonctionnaires en uniforme appela Astrid et lui
demanda de l’aider. Astrid se retourna et rejoignit la jeune policière dans la chambre. L’agent avait fouillé le
dressing de Pique et y avait trouvé deux sacs de voyage qui semblaient pleins sur lesquels étaient écrit au
blanc “Thierry le magnifique”. La policière prit les deux sacs qu’elle posa sur le lit et les ouvrit.
Dans le premier sac, Astrid découvrit deux costumes noirs et un chapeau haut de forme emballés dans des
plastiques hermétiques et des sous-vêtements de marque, apparemment anti-transpirants, ce qui semble
normal quand on se produit sur scène, surtout occasionnellement. Dans l’autre sac, des gadgets et quelques
objets destinés à des tours de magie classique, paquets de cartes, baguettes rétractables, gobelets et
foulards. Rien de véritablement magique dans ces deux sacs.
La policière ouvrit les sacs plastiques qui contenaient les costumes pour vérifier si rien ne se trouvait à
l’intérieur. Lors de l’ouverture, une odeur désagréable de citron s’échappa et indisposa Astrid qui faillit
éternuer. La policière vérifia l’intérieur des poches et les doublures des vêtements mais ne trouva rien de
plus. Astrid vérifia une dernière fois le dressing puis quitta la pièce. Elle regarda rapidement sous les
meubles du salon, inspecta sommairement les placards mais ne trouva aucune trace de magie véritable ni
même le moindre ouvrage traitant de magie. Astrid partit en saluant rapidement les policiers présents. Castel
lui demanda de laisser son numéro de téléphone pour que l’enquêteur de lundi puisse la contacter
rapidement.

Astrid était au moins soulagée de ne plus risquer de croiser Castel à nouveau avant quelques temps. Pour
elle, enquêter chez la victime ne servait à rien de toutes façons. Pour faire avancer l’enquête, il fallait des
informations plus précises sur le tueur. Chercher des liens entre la victime et ses éventuelles relations était
le boulot de la police, pas le sien. La seule chose dont Astrid était certaine, c’était que la victime avait pris
feu rapidement et qu’une forme de magie avait été utilisée. Il lui fallait en savoir plus sur les gens capables
d’un tel exploit et elle se décida à retrouver le seul expert qu’elle connaissait sur le sujet. Elle prit la direction
de la Tour Eiffel et une heure dix plus tard, elle se trouvait au métro Cambronne. Accueillie par une pluie
nourrie, elle se précipita vers la boutique de sortilèges à cinq minutes à pied de la sortie du métro.
Trempée, elle arriva ravie devant la petite échoppe de son ami Gauthier. La boutique ne payait pas de mine.
Il s’agissait d’une boutique sombre, bardée de bibelots en forme de fées, de trolls ou de lutins en résine ou
en plastique peint, avec de petits rayonnages de bibliothèque en bois brut qui montaient jusqu’aux plafonds
sur un des pans de murs. La caisse à l’entrée était tenue par un bonhomme jovial d’une cinquantaine
d’années, un peu rond et à la voix grave. Il avait la particularité d’avoir une forte calvitie mais les quelques
cheveux qui lui restaient, derrière les oreilles et sur l’arrière de la tête, poussaient librement et lui donnaient
l’apparence de Benjamin Franklin. Chaque fois qu’on lui demandait quelque chose, Gauthier mettait ses
lunettes et semblait chercher à tâtons dans le capharnaüm de sa boutique les articles qu’on lui demandait,
alors qu’il en connaissait chaque recoin par coeur.
Astrid pénétra dans la boutique et fit la bise immédiatement à son vieil ami. Elle le connaissait depuis qu’elle
avait une dizaine d’années, c’est lui qui avait initié Astrid et Pierre aux rudiments de la magie quand ils
étaient plus jeunes. Encore aujourd’hui, il lui arrivait de donner des cours à de jeunes pratiquants. Quand il
repérait un sujet doué, comme Pierre Lambert l’avait été à l’époque, il faisait en sorte de l’envoyer à l’école
de magie, quelque part en banlieue parisienne, où il rejoignait d’autres étudiants qui pourraient y pratiquer la
magie à un niveau plus élevé. Quand Astrid venait, il lui préparait un café à la vanille qu’il préparait lui-même
en trempant des gousses de vanille qu’un de ses correspondants de la Réunion lui envoyait directement par
fret postal. On avait l’impression que pour Gauthier, il s’agissait d’un rituel magique destiné à resserrer les
liens amicaux.

Astrid et Gauthier s’installèrent dans le fond de la boutique après avoir placé un petit panneau “de retour
dans cinq minutes” sur la porte du magasin. Le café chauffait doucement et Astrid regarda rapidement si
quelque chose avait changé dans la vieille échoppe. Ça la rassurait de voir que quelque chose était aussi
immuable dans sa vie. En général, elle trouvait que les choses allaient souvent trop vite et on manquait
toujours de temps pour tout. Au moins, chez Gauthier, elle avait vraiment le temps de se poser et de
contempler un paysage serein et tranquille, ou du moins familier. Après avoir échangé les banalités d’usage,
Gauthier demanda : “Qu’est-ce que je peux faire pour toi?
_ Je bosse sur une enquête pour le compte de Pierre. C’est une affaire bizarre. Tu t’y connais en boules de
feu?
_ Un peu. Mais ce n’est pas mon domaine préféré. A vrai dire je n’en ai jamais vu en vrai. Tu veux apprendre
à en lancer une?
_ Non, je bosse sur une histoire de meurtre où la victime a été tuée par ce que je suppose être une boule de
feu.
_ Tué par une boule de feu? C’est peu probable. J’avais lu que ces trucs se déplaçaient assez lentement
pour que ma grande mère puisse les esquiver. Et on l’a enterrée en 1987.
_ Tu en es sûr?
_ Oui, en janvier 1987, je m’en souviens très bien.
_ Ne fais pas le con, je te parlais des boules de feu. Tu es sûr qu’elles ne présentent pas vraiment de
risque?
_ Pas complètement sûr. Mais presque. Pour plus d’informations il faut que tu voies l’école. Là-bas ils auront
plus d’informations. Tu veux que je prenne un rendez-vous pour toi?
_ Oui. Merci. Pour le plus tôt possible.
_ Je les contacte dès que tu sors, ils me répondront lundi, je t’envoie un mail et je te tiens au courant.”
Ils discutèrent encore quelques minutes de tout et de rien, puis Astrid quitta son vieil ami.

Astrid passa sa soirée du samedi à comater devant des séries télé et ne sortit le dimanche que pour faire
quelques courses. Le dimanche, en fin d’après midi, au moment où la plupart des gens commencent à
déprimer à l’idée de revenir au travail le lendemain matin, Astrid reçut un courriel d’une adresse du ministère
de l’intérieur, en provenance du quai des Orfèvres. Il s’agissait d’une invitation à rencontrer le légiste le
lendemain à dix heures pour qu’elle puisse l’assister dans sa tâche et communiquer directement aux
nouveaux enquêteurs en charge du dossier Pique, les éléments dont elle pourrait disposer.
Elle sentait d’un coup que les nouveaux enquêteurs seraient d’un autre genre que l’insupportable Castel. Au
moins ce serait plus simple de collaborer avec de vrais professionnels plutôt qu’avec un incapable démotivé
et aigri. Elle traina un peu le dimanche avant d’aller se coucher, elle eut du mal à trouver le sommeil, elle
angoissait un peu à l’idée de rencontrer un légiste, dans les séries qu’elle regardait, ces types étaient
toujours bizarres et déroutants.
Le lundi matin, elle a eu du mal à se lever, il lui manquait plusieurs heures de sommeil. Elle avala presque
coup sur coup trois cafés en se promettant d’arrêter prochainement. Elle vérifia le trajet qu’elle devait
emprunter pour se rendre au quai des Orfèvres. Il lui fallait compter une vingtaine de minutes de transport et
trois minutes de marche, elle partit avec presque une heure d’avance. Arrivée à destination, elle vérifia son
téléphone, et, se rendant compte qu’elle ne pouvait pas arriver avec plus d’une demi-heure d’avance, elle se
balada un peu près de Notre Dame en se promettant de ne plus jamais partir aussi tôt.

Dans son bureau, le commandant El Aloumi attendait en relisant les rapports transmis par le poste de police
local. Le travail réalisé par Castel et son équipe ne satisfaisait pas vraiment la jeune femme. Le travail avait
été bâclé et beaucoup de temps avait été perdu. Le rapport était criblé de fautes d’orthographe et de
barbarisme et l’enquêteur semblait incapable de collaborer avec l’experte envoyée par Europol.
Farah El Aloumi devait sa carrière express dans les rangs de la hiérarchie policière à deux affaires de
meurtres très médiatisés sur lesquels elle avait enquêté à sa sortie de l’école de police. Le hasard l’avait
mise sur le chemin de deux meurtriers et elle avait désormais une certaine aura dans la presse et parmi les
juges d’instruction. A peine âgée de 35 ans, elle était la plus jeune commandante à la tête d’une équipe
d’enquête de la police judiciaire.
Le procureur de permanence l’avait contactée samedi vers quinze heures sur son portable pour la prévenir
qu’elle serait en charge d’un dossier étrange qui concernait une victime tuée par magie. Comme la plupart
des gens, Farah ne croyait pas vraiment à la magie, du moins elle ne croyait pas que ça marchait vraiment.
Elle relut la fiche que Castel lui avait fait parvenir sur Astrid, pas un mot positif sur cette magicienne. Qu’il
s’agisse d’une experte mandatée par Europol l’inquiétait quelque peu et elle avait surtout peur de tomber sur
une de ces bureaucrates acharnée et insupportables. Quelqu’un frappa à la porte.

Astrid passa le filtre d’entrée du bâtiment austère du quai des orfèvres sous les yeux médusés des deux
agents armés qui étaient de faction devant le bâtiment. Astrid se demandait si son look un peu particulier
n’allait pas lui causer des problèmes, après tout elle ressemblait plus à un délinquant qu’à un auxiliaire de
police et des gens habillés en uniforme et armaient avaient souvent tendance à prendre les citoyens
lambdas pour ce qu’ils ne sont pas. Elle passa un portique de sécurité puis se présenta à l’accueil pour
indiquer qu’elle avait rendez-vous avec le commandant El Aloumi. L’agent administratif à l’accueil lui
demanda de laisser sa carte d’identité et la fit attendre quelques minutes. Un agent en uniforme vint
chercher Astrid et l’amena au troisième étage où se trouvaient les services d’enquête. Les couloirs étaient
étroits et mal aménagés, il était difficile d’y passer à deux de front.
La personne qui l’escortait salua rapidement un homme en costume qui attendait devant une porte close
avec un attaché case sur les genoux, l’invita à se lever et frappa à la porte. Astrid salua de la tête le
quinquagénaire puis suivit les deux autres dans le bureau exigu où ils étaient attendus.
Le bureau était minuscule aux yeux d’Astrid, plus petit encore que la chambre de bonne que louait Jérôme. A
son bureau, une jeune femme sérieuse, presque austère, brune avec un regard inquisiteur, les attendait. Elle
serra la main d’Astrid en se présentant, salua l’homme en costume puis les invita à s’asseoir. L’agent en
uniforme quitta la pièce et ferma la porte derrière lui.

Le Commandant El Aloumi prit la parole :”Monsieur Leclerc, permettez-moi de vous présenter mademoiselle
Wan. C’est la personne qu’Europol nous a envoyée, elle est experte en magie et par hasard, il s’agit de
notre principal témoin dans cette affaire. Elle se trouvait juste à côté de la victime au moment du meurtre.”
Puis, se tournant vers Astrid :”Monsieur Leclerc est notre chef légiste. Vous avez eu accès au contenu de
ses conclusions grâce à capitaine Castel?
_ Non, monsieur Castel ne semblait pas vouloir beaucoup coopérer avec moi.
_ Monsieur Leclerc, vous pourrez envoyer le dossier à mademoiselle Wan s’il vous plaît?
_ Bien entendu, je vais prendre ses coordonnées et envoyer nos notes dès mon retour au bureau.” Astrid
donna son adresse de messagerie au chef légiste, celui-ci nota les informations sur un post-it et souligna
urgent deux fois.
“Pour résumer le dossier mademoiselle Wan, monsieur Leclerc m’a expliqué que la victime était morte
asphyxiée et les brûlures ne sont pas la cause directe du décès mais seulement une conséquence de la
combustion.
_ C’est bien celà.” Le légiste prit une seconde pour rajuster son col. Il prononçait chaque mot avec une
relative lenteur, comme s’il devait réfléchir avant de prononcer la moindre syllabe, de peur de commettre une
erreur ou de provoquer un incident. ”Le corps était carbonisé puisque soumis aux flammes mais la victime
n’est pas morte de ses brûlures. Vous trouverez les détails dans le dossier que je vous enverrai. Pour
l’heure, nous n’avons pas identifié tous les objets que la victime portait dans son sac et dans ses poches.
Beaucoup de choses avaient fondu ou n’étaient pas aisément identifiables. En fait, nous ne sommes pour
ainsi dire pas encore certains de son identité. Du moins sur le plan légal.
_ Pourtant je l’ai vu tourner au coin de la rue. Argumenta Astrid. Je suis sûre que c’était Pique.
_ Rien ne prouve que c’est monsieur Pique qui soit mort pour le moment. Monsieur Leclerc a raison.
Quelqu’un est mort asphyxié, probablement monsieur Pique d’après vos observations, c’est tout ce que nous
savons pour l’heure. Mademoiselle Wan, en tant que témoin et spécialiste occulte, vous pouvez ajouter
quelque chose?
_ C’est confus. Pour moi, quelqu’un a utilisé une forme de magie puissante, mais j’étais trop loin pour voir
quoi que ce soit quand le sort a été lancé. Quand je suis arrivé près de la source de magie, j’ai vu le corps
carbonisé. J’ai pensé qu’il s’agissait de Pique, comme vous le faites remarquer, parce que je l’avais vu
tourner au carrefour quelques instants plus tôt. J’ai immédiatement cherché la source du sort et j’ai pu
remonter un mince filet d’énergie magique qui partait du coin de la rue suivante. Je n’ai pas grand chose
d’utile en plus à vous annoncer.
_ Donc vous n’avez pas vu de boule de feu?
_ Je n’ai pas vu grand chose à vrai dire. Je suis arrivée trop tard.
_ Et pour vous il peut s’agir d’une boule de feu ou nous avons affaire à autre chose? Autre chose de
magique?
_ Je ne sais pas. De la magie a été utilisée, j’en suis certaine, mais impossible de dire si c’était une boule de
feu ou non. D’après mes sources et mon expérience, une boule de feu, c’est compliqué à lancer et les
utilisateurs de magie capables de le faire sont extrêmement rares. Je dois rencontrer quelqu’un qui s’y
connaît mieux que moi dans la semaine. J’attends qu’elle me contacte.
_ Quand vous aurez des nouvelles de votre source d’informations, vous pourrez me tenir au courant? Je
vous laisse mon numéro”. El Aloumi tendit à Astrid une carte de visite avec un drapeau français en chapeau
et des informations de contact rédigées sans aucune originalité..
Leclerc et El Aloumi parlèrent encore quelques minutes des détails de l’autopsie. Astrid ne s’intéressait que
vaguement à cette partie, trop technique pour elle. A la fin de la conversation, El Aloumi appela un gardien
de la paix qui devait reconduire Astrid et Leclerc à l’extérieur du bâtiment.

Avant de quitter le quai des orfèvres, Astrid récupéra sa carte d’identité et serra cordialement la main du
légiste. Au moins l’enquête commençait véritablement. Et à sa plus grande satisfaction, elle n’avait pas été
obligée de regarder un scientifique à moitié fou découper un corps carbonisé.
Le téléphone d’Astrid avait vibré trois fois pendant son entretien avec la policière. Deux textos de Jérôme qui
voulait savoir si tout allait bien et si Astrid s’était remise de ses émotions. Un mail de Gauthier qui lui donnait
rendez-vous directement à l’école le jour-même, en fin d’après midi.

Se rendre à l’école n’était pas aussi simple qu’il pourrait paraître de prime abord. Même en connaissant sa
localisation exacte - près de Melun, au bord de la Seine - l’immeuble ne pouvait pas être découvert, pas
même par hasard ou en suivant les indications d’un GPS. On ne peut y arriver que sur invitation et en
suivant un chemin déterminé à l’avance. Gauthier savait contacter la Directrice, celle-ci envoyait l’invitation
et il ne restait plus qu’à suivre les indications.
Pour se rendre à l’école, Astrid avait emprunté un premier RER puis un bus qui l’avait amenée dans une
zone quasi désertique, alors qu’elle ne se trouvait qu’à une cinquantaine de kilomètres de Paris à vol
d’oiseau. De là, elle avait suivi, en marchant, une route départementale dans une forêt sur un kilomètre
environ puis avait tourné sur un chemin de terre sous les arbres, indiqué par une simple borne kilométrique
jaune. Quelques minutes plus tard, elle passait à travers un bosquet de noyers et entrait dans une clairière,
le domaine de l’école.
L’école ressemblait à un petit manoir aux murs blancs de deux étages, avec de grandes fenêtres de style
Renaissance et des murs qui se couvraient lentement de lierre. Un grand parc recouvert de gazon
parfaitement entretenu entourait le manoir. Astrid osait à peine marcher sur ce gazon qui lui barrait le
passage et se dirigea à grandes enjambées vers la porte d’entrée. Celle-ci était légèrement surélevée, il
fallait monter cinq marches d’un petit escalier en pierre pour accéder au bâtiment. Les rampes de l’escalier,
en pierre elles aussi, donnaient à cette petite structure un air solennel. Devant la porte, Astrid chercha en
vain une sonnette, comme elle l’aurait trouvée dans un bâtiment moderne. Il n’y avait qu’un heurtoir en
bronze patiné. Astrid se saisit de l’objet et frappa trois fois, sans trop savoir pourquoi.
Astrid n’était pas très à l’aise avec cet endroit. Elle le connaissait de réputation mais s’y trouvait pour la
première fois. Lambert avait eu la chance d’y suivre de véritables cours de magie mais elle n’avait jamais eu
un niveau suffisant pour y assister et personne au sein de ce respectable établissement ne se serait jamais
intéressé à Astrid, petite mage de bas niveau. L’endroit lui semblait être à la fois lointain et inaccessible alors
qu’elle avait rêvé, par le passé, y étudier et y apprendre une magie bien plus efficace que les petits sorts
qu’elle avait découverts sur le tas.
La porte s’ouvrit. Astrid s’attendait à voir derrière celle-ci un laquais en livrée, un sosie d’Alfred, le
majordome de Batman ou un balais magique de Fantasia. Elle fût accueillie par une dame d’une soixantaine
d’années, souriante et un peu enrobée, habillée en jardinière, avec une paire de sécateurs dans la main et
un chapeau de paille sur la tête. “Astrid? Je t’attendais.”
La Directrice - Astrid ignorait son véritable nom - était une institution dans le monde de la magie. Elle avait
remplacé l’ancien directeur, une personne désagréable et tyrannique qui terrorisait les élèves d’après ce
qu’avait dit Gauthier. Cette femme avait repris l’institution et l’avait rénovée. Depuis son arrivée,
l’enseignement était plus serein et tout le monde semblait heureux. Dans sa jeunesse, la Directrice avait été
enseignante dans l’école. Malgré son air sympathique, elle se specialisait avant tout dans la connaissance
théorique des sorts dangereux et de l’alchimie. Pour Astrid, son apparence affable était un moyen d’adoucir
sa personnalité réelle aux yeux de ses interlocuteurs.
Elle fit entrer Astrid dans le manoir. L’intérieur ressemblait à l’idée qu’Astrid s’en faisait. Elle se trouvait dans
un grand vestibule, menant sur cinq portes à cet étage et donnant sur un grand escalier de marbre qui
montait vers les chambres. Au rez de chaussée, les portes, blanches, comme les murs portaient de petits
panneaux qui indiquaient la fonction des pièces : dortoirs, réfectoire, salles de cours, bureau de la
Directrice.Le sol était carrelé en noir et blanc. Sur les murs, on voyait quelques photos d’anciens élèves et
les portraits des anciens directeurs de l’établissement, souvent peints à la manière classique, à l’exception
d’un portrait cubiste de celui qui dirigeait l’école au début du vingtième siècle. Une vitrine renfermait
quelques objets de collection, bibelots ayant appartenu à tel ou tel directeur, coupures de journaux.
La Directrice tendit la main en direction de son bureau et invita Astrid à l’y suivre. Ce bureau ressemblait à
un musée. La pièce était volumineuse, avec deux grandes fenêtres donnant sur la façade avant du bâtiment,
la Directrice ne pouvait rater l’arrivée de personne. Le bureau était encombré de dossiers de couleur et
d’objets incongrus. Une bibliothèque sur un pan de mur contenait ce qui devait être la plus belle collection du
pays, si ce n’est du monde, d’ouvrages de magie, Astrid y reconnut des titres qui devaient dater de
l’Antiquité. Le fauteuil de la Directrice, en cuir brun, semblait particulièrement accueillant. Astrid fut invitée à
s’asseoir en face de la vieille femme. Deux tasses à thé attendaient le contenu d’une bouilloire d’où
s’échappait une odeur sucrée. La Directrice fit le service et démarra la conversation sur un sourire :“Nous
n’avons pas le plaisir de nous connaître. Je me trompe?
_ En effet. Je n’ai pas étudié ici. J’ai appris avec Gauthier.
_ C’est un vieil ami. Nous avons étudié ensemble ici à l’époque. Quand j’ai eu son message, j’ai tout fait
pour vous rencontrer rapidement. Si j’ai bien compris, vous aidez la police dans une affaire délicate?
_ Exactement. Je travaille avec un magicien qui travaille pour Europol. Il m’a demandé d’aider la police dans
une affaire de meurtre. Par hasard, j’étais sur les lieux quand le meurtre a eu lieu.
_ Et vous avez perçu de la magie sur les lieux du crime?
_ Oui, une forte décharge concentrée, j’étais trop loin pour voir ce qui se passait. Quand je suis arrivée sur
place, il restait de l’énergie magique sur le corps de la victime. Et un mince filet d'énergie partait d’un peu
plus loin.
_ Vous n’avez pas reconnu de signature?
_ Non, rien. Mais je ne suis pas très douée avec les signatures. Il faut que je voie plusieurs sorts d’une
même personne à plusieurs reprises pour parvenir à les reconnaître. J’ai rencontré le légiste plus tôt qui m’a
indiqué que la victime était morte asphyxiée. Jusqu’ici, la thèse privilégiée serait celle d’une boule de feu.
_ Ca m’étonnerait.” La Directrice recula dans son siège et sourit, ravie de son effet.
“Pourquoi?
_ Il y a plusieurs raisons. La première est que plus personne n’apprend ce sort car il est strictement inutile.
De nos jours, un revolver moderne fait plus de dégâts. Et de mon temps, un gamin avec un lance-pierre
pouvait se révéler bien plus dangereux qu’un excellent sorcier avec ce sort. Les plus jeunes pratiquants qui
savent lancer ce type de sort ont au moins mon âge. Ensuite, ça demande pas mal d’énergie pour faire une
boule qui serait assez grosse pour représenter un danger pour un être humain. Ensuite…” En deux
secondes, la Directrice fit quelques gestes, d’abord, une des fenêtres s’ouvrit en grand. Astrid voyait
littéralement la magie parcourir le corps de la vieille femme et la fenêtre. Ensuite, la Directrice tendit la main
en direction de l’extérieur et une énergie magique importante se concentra dans sa main. Une odeur de
mandarine chatouilla le nez d’Astrid. De la paume de la Directrice, sortit une petite flamme d’à peine cinq
centimètres de haut qui fut propulsée vers l’extérieur. Il fallut presque une minute à la flamme pour atteindre
la fenêtre et quand elle eut fini de parcourir les trois mètres entre la paume de la Directrice et l’ouverture, la
flamme était presque éteinte. Toutefois, Astrid percevait encore la somme formidable d’énergie magique qui
était concentrée dans ce simple geste. Quand la flamme fut éteinte, juste après avoir atteint l’extérieur du
bâtiment, la Directrice se leva et ferma la fenêtre. Elle revint s’asseoir, essoufflée. “Voilà pourquoi avec la
meilleur volonté du monde, aucun magicien ne pourrait commettre un meurtre avec une boule de feu.
_ Je ne savais pas. Gauthier me l’avait dit. Mais je ne pensais pas que c’était aussi faible.
_ Dans les films et les livres, ce sort est un moyen d’attaque très efficace. En réalité, il faut que je me
concentre énormément et que j’utilise beaucoup d’énergie pour une simple flamme que n’importe qui
pourrait esquiver en faisant un minimum attention. Et comme tu l’as vu, s’il y a le moindre souffle de vent, la
flamme ne dure pas. Ta victime n’est pas morte à cause d’une boule de feu. J’en suis certaine.
_ Pourtant j’ai perçu une forte énergie magique.
_ Certainement, mais ce n’était pas une boule de feu. Il est possible d’obtenir cet effet rémanent à partir de
n’importe quel sort en se concentrant bien, regarde”. La Directrice fit un geste en direction de sa tasse de thé
qui se déplaça de cinq centimètres. Contrairement à ce que supposait Astrid, l’énergie utilisée pour ce sort
était au moins aussi importante que pour la boule de feu qui avait été produite quelques instants plus tôt.
L’énergie resta en place longtemps après que la tasse ait terminé son déplacement. “C’est plus facile à faire
qu’une boule de feu.
_ Et tout le monde peut faire ça?
_ On l’enseigne ici. Aux élèves d’une quinzaine d’années. Je suppose que tous les magiciens un peu
entraînés savent le faire. A vrai dire, on peut découvrir ça tout seul avec un peu d'expérience et de curiosité.
_ Donc la seule chose dont je sois sûre, c’est qu’on essaie d’orienter l’enquête de la police vers un lanceur
de boule de feu et celui qui nous manipule s’y connait un peu en magie. Peut être un ancien élève d’ici?
_ Ce n’est pas certain, mais possible. J’ai une liste des anciens élèves. Je peux vote la faire parvenir. Si tu
me promets de rester discrète et de ne pas utiliser cette liste n’importe comment. Je ne souhaite pas que la
police en sache trop sur cet endroit. Les autorités n’aiment pas beaucoup la magie en général et s’ils
disposaient de listes de noms, qui sait ce qu’ils pourraient en faire.
_ Vous croyez que la police nous ficherait comme des délinquants?
_ C’est arrivé par le passé. Juste avant ma naissance pour la dernière fois. Ca n’a pas duré heureusement.
Assure toi donc que ma liste ne tombe pas entre de mauvaises mains.
_ Promis. Je ne suis pas obligée de communiquer toutes mes informations.
_ Très bien. Si nous avons terminé, je te raccompagne, j’ai encore beaucoup à faire.
_ Merci pour votre aide madame la Directrice”. Astrid serra chaleureusement la main de la Directrice et elles
sortirent ensemble du bureau. “Si tu as besoin d’autres informations, je te laisse mon numéro”. Astrid
remercia encore une fois la vieille dame et prit le chemin de Paris.

Dans le RER du retour, Astrid prit des notes sur tout ce qu’elle avait appris durant cette journée. La victime
asphyxiée, les effets réels des boules de feu et l’utilisation de l’énergie magique. Il lui faudrait sûrement
reprendre son enquête à zéro, et, avec un peu de malchance, vérifier les alibis de l’intégralité des anciens
élèves de l’école. Elle arriva à son domicile assez tard et passa rapidement au japonais le plus proche pour
emporter des sushis et finir la soirée devant une série télé.

Astrid se réveilla le lendemain reposée et prête à attaquer cette nouvelle journée, plutôt de bonne humeur.
Elle n’avait pour ainsi dire rien de prévu et commençait déjà à envisager une séance de cinéma et une
balade. A peine sortie de sa douche, elle remarqua deux notifications sur son téléphone, deux appels de
Lambert. Elle se fit couler un café avant d’appeler son contact à La Haye : ”Salut Pierre, j’ai raté tes appels.
_ Merci de me rappeler. Tu as lu la presse?
_ Je viens de me lever. On parle de moi?
_ Ce n’est pas le moment de rigoler. On parle de Pique, le mec sur qui je t’avais demandé d’enquêter et qui
est mort sous tes yeux. On est à la limite du scandale. Une partie de la presse parle des magiciens
dangereux qui se baladent en liberté et de choses comme ça. C’est toi qui as contacté la presse?
_ Non mais tu me prends pour qui? Je sais bosser discrètement. Je ne suis pas folle.
_ Admettons. Du coup vous en êtes où?
_ L’enquête avance, mais il faut que tu contactes El Aloumi qui en saura plus que moi.
_ Je compte le faire immédiatement. En attendant, tu es gentille, mais pas question de flâner. J’aimerai que
l’affaire soit vite réglée.
_ Je fais ce que je peux. J’étais à l’école hier. J’ai vu la Directrice.”
Leur conversation dura ainsi une dizaine de minutes avec un Lambert accusateur qui blâmait Astrid de tout
et l’accablait de reproches. Astrid raccrocha le téléphone agacée. Cette enquête ne lui plaisait pas.

Elle alluma son ordinateur et consulta rapidement les titres de la presse. Deux articles dans des quotidiens
nationaux évoquaient le meurtre de Pique mais on était loin du scandale national. Il s’agissait plutôt de
courts articles dans la rubrique faits divers que l’on risquait de rater si on ne les cherchait pas activement.
Elle lut rapidement les articles et constata que les journalistes restaient très factuels tandis que les
commentaires étaient beaucoup plus véhéments envers les sorciers. Un des lecteurs appelait même à
l’enfermement définitif de tous les magiciens connus des services de police. Agacée par la lecture des
commentaires, Astrid vérifia sa messagerie mais ne trouva rien d’intéressant.
Bien décidée à faire quelque chose d’utile, elle vérifia les dossiers qu’elle n’avait pas fini d’enregistrer pour
Poudlard et abandonna pour la journée l’idée d’aller au cinéma. Vers onze heures, elle s’offrit un café et
appela Jérôme. Elle ne put contacter que le répondeur. Il travaillait certainement à cette heure-là. Astrid
completa encore quelques dossiers avant de devoir sortir faire quelques courses au supermarché.
Ca faisait partie du boulot. Quand elle avait le temps, elle complétait les fiches de compte rendus d’enquêtes
qu’elle avait faites. C’était un moyen de tenir le compte des enquêtes qu’elle menait et d’écarter par la suite
le risque d’enquêter deux fois sur une même personne.

En triant ses dossiers, elle songea à mettre à jour la fiche de Thierry Pique. Elle relut les informations qui s’y
trouvaient. L’enquête datait de l’année précédente. Au cours de ses recherches, Astrid s’était concentrée sur
le numéro de prestidigitateur de Pique et n’avait rien remarqué d’anormal ou qui sorte de l’ordinaire. Elle
remarqua sur la fiche une information qu’elle avait notée lui avait semblait anodine “prépare un nouveau
numéro avec télékinésie - tout seul ou aide par vrai magicien?” Elle relut cette ligne puis continua sa lecture
de la fiche. “S’est rendu chez Gauthier, vérifier pourquoi”. Évidemment, prise par des dossiers plus
importants, Astrid n’avait pas pensé à vérifier cette information à l’époque. Elle mit à jour la fiche de Pique en
indiquant la date de décès et imprima la fiche et la photo puis se mit en route vers le quinzième.

Arrivée au métro Cambronne, son téléphone sonna. Un numéro qu’elle ne connaissait pas. Comme tout le
monde dans ce cas, elle laissa le téléphone épuiser les cinq sonneries et attendit que le répondeur se
charge de cette communication à sa place. Deux minutes plus tard, le répondeur appellait Astrid à son tour.
“Vous avez... un … nouveau message. Aujourd’hui à … quatorze heures… trente sept....
_ Bonjour mademoiselle Wan, c’est Armand Leclerc, on s’est vus hier dans le bureau de madame El Aloumi.
J’ai des informations nouvelles à vous communiquer. Merci de me rappeler rapidement ou de vous présenter
dans nos locaux, deux voie Mazas, en demandant à me voir. J’y suis tous les jours aux horaires de bureau.
Bonne journée et à très vite, je vous attends”. Elle raccrocha et se décida à rendre visite au légiste après sa
visite à Gauthier.

Gauthier, comme à son habitude, attendait tranquillement les clients en feuilletant un livre quand Astrid
arriva. Comme toujours, il fit chauffer un café à la vanille et invita son amie à s’asseoir. “Bonjour Astrid, que
puis-je faire pour toi?
_ Faire appel à ta mémoire. Il y a quelques mois, ce type - elle sortit la fiche avec la photo de Pique de son
sac - est venu te voir. Tu te souviens pourquoi?
_ Vaguement. C’est un habitué du magasin en quelque sorte. Il vient de temps en temps, on se tutoie, mais
je ne connais pas son nom, comme la plupart des clients de son genre d’ailleurs. Il fait des tours de cartes et
des trucs dans le genre. La dernière fois que je l’ai vu, il cherchait un partenaire, un vrai magicien, pour
mettre en place un spectacle.
_ C’était quand?
_ Il y a quelques semaines. Peut être deux mois. Je ne suis pas sûr.
_ Tu as pu l’orienter vers quelqu’un?
_ Je lui ai donné les numéros de deux clients. Des gens sympas qui sont de vrais pratiquants. Ils savent
faire des petits sorts simples. Rien de bien impressionant, ils n’ont pas fait l’école. Mais ça n’empêche pas
de leur filer un coup de pouce.
_ Ils font quel genre de magie?
_ Lévitation de petits objets ou jeux de lumières il me semble. Pas de boule de feu si c’est ce que tu
cherches.
_ Ce n’était pas une boule de feu. La Directrice m’a bien aidée. Tu as encore les numéros des deux
magiciens?
_ Bien sûr. Je te les envoie par texto.” Gauthier se leva, prit son téléphone, mit ses lunettes sur son nez et
prit cinq minutes pour trouver comment réaliser l’exploit d’envoyer deux numéros à un tiers. Astrid reçut le
texto. “Merci Gauthier.
_ Sois discrète avec mes clients s’il te plait. Je ne les imagine pas en meurtriers et ils n’y connaissent rien en
boules de feu. En plus je ne suis pas une balance.
_ Promis.” Elle termina son café, fit la bise à Gauthier puis quitta la boutique.

Depuis quelques jours, Astrid avait l’impression de passer son temps en réunion avec des policiers ou dans
les transports. Cette journée ne faisait pas exception. Elle rejoignit l’institut médico-légal à l’heure du goûter.
L’immeuble se trouvait dans un quartier de Paris en bord de Seine rénové au cours des années 80 et 90.
Tout autour de l’institut, les bâtiments modernes se disputaient le ciel de Paris et les grandes avenues
encombrées de voitures s’étalaient de toute leur longueur entre la Gare de Lyon et la Grande Bibliothèque.
Un bâtiment unique de deux étages en brique rouge se tenait là, mal intégré dans cet océan de modernité et
semblait défier les immeubles modernes par son archaïsme.
L’entrée ressemblait à celle d’un bunker de la seconde guerre mondiale : une porte blindée rouge tout en
métal de plusieurs centimètres d’épaisseur, avec un judas de la taille d’une boîte aux lettres. Sur le côté, une
plaque dorée, ressemblant à celle des médecins généralistes, indiquait l’emplacement de l’institut. La
sonnette fonctionnait, à la grande surprise d’Astrid et la porte s’ouvrit automatiquement dès qu’elle eut
appuyé sur le bouton. Elle entra dans le bâtiment et découvrit ce qui ressemblait à s’y méprendre à l’intérieur
d’un hôpital. Le contraste entre un extérieur vétuste et un intérieur moderne et clair était déroutant. Un
homme dans le début de la soixantaine, gros et chauve, avec une barbe grise et un regard éteint, attendait
derrière une table en lisant un journal.
“Bonjour madame”. Il avait un fort accent du sud. “Que peut-on faire pour vous?
_ J’ai rendez-vous avec monsieur Leclerc. Je suis mademoiselle Wan.
_ Monsieur Leclerc. Une seconde s’il vous plait”. Il sortit d’un tiroir une feuille sur laquelle se trouvait un
tableau imprimé, annoté à la main et rayé à plusieurs endroits. Le gros homme mit le doigt sur une ligne du
milieu du tableau et saisit le téléphone. Il appela un numéro et demanda à Astrid d’attendre quelques
instants.
Cinq minutes plus tard, Leclerc poussa la double porte à battants qui isolait l’accueil du reste du bâtiment. Il
salua Astrid et remercia l’homme de l’accueil puis emmena Astrid dans les entrailles de la morgue.

Les couloirs blancs de l’institut avaient quelque chose de rassurant. Leclerc fit rapidement visiter à Astrid le
bâtiment. Chambres froides, bureaux, zone d’accueil des familles, laboratoires, tables d’opération. Astrid fut
rassurée par le côté aseptisé des bâtiments, tout était loin d’être aussi glauque que dans les films. Elle ne
remarqua aucune odeur bizarre et ne vit aucun corps, pas même une trace de sang. Ils arrivèrent au bureau
de Leclerc. Il s’agissait d’un bureau fonctionnel, peint en blanc, avec un ordinateur simple et deux armoires
pleines de dossiers. Deux chaises faisaient face à celle de Leclerc, Astrid s’installa dans une des chaises et
posa ses affaires sur l’autre. Leclerc fouilla une des armoires et tira un dossier de la rangée portant un P
majuscule.
“Nous avons terminé de vérifier les objets que portait la victime dans notre affaire. Monsieur Pique, puisque
maintenant nous avons déterminé son identité avec précision, portait un sac au moment de la mort. Dans le
sac, nous avons trouvé un objet insolite. Une boîte, façon canette de soda, qui se révèlait contenir un liquide
hautement inflammable. La boîte était reliée à un dispositif explosif et à une sorte de bouton déclencheur.
_ Pique portait une bombe?
_ Plus ou moins. Il portait un dispositif inflammable. C’est sensiblement différent. C’est d’ailleurs ce dispositif
qui a provoqué la mort. D’après nos recherches, ils suffisait d’appuyer sur l’interrupteur pour déclencher le
dispositif.
_ C’était dangereux de se promener avec un truc comme ça?
_ Pas vraiment. Il y avait un dispositif de sécurité sur le bouton. C’est là que vous pouvez nous aider. Est-ce
qu’un magicien pourrait déclencher un dispositif à distance, un peu comme Dark Vador?
_ Potentiellement. A vrai dire ça me paraît assez logique. J’ai consulté des spécialistes et d’après eux, l’idée
d’une véritable boule de feu comme dans les films est hautement improbable. Par contre, déplacer un
interrupteur à distance, même sans le voir, n’est pas un véritable problème.
_ Nous allons essayer de concentrer nos efforts sur le fabricant de ce dispositif. Voici une copie du schéma
du dispositif si ça peut vous aider. Merci pour votre aide.” Il lui tendit une feuille sur laquelle le système
cylindrique était reproduit. Une partie basse semblait vide mais une flèche indiquait “liquide inflammable,
type à déterminer”. Au dessus, un système électronique (une flèche parlait de “détonateur”) était relié à un
bouton par un fil. Au dessus du bouton, un cache semblable à une soupape de cocotte-minute protégeait
l’ensemble.

L’entretien avec le légiste avait apporté à Astrid ce qu’il lui manquait. Elle rentra chez elle et termina son
rapport pour le commandant El Aloumi qu’elle lui envoya immédiatement. Elle termina sa journée de travail
en contactant Lambert par courriel, pour lui expliquer ce qu’elle avait découvert. Le lendemain, il lui faudrait
retrouver les deux magiciens dont Gauthier lui avait fourni les numéros. Elle voulait se coucher tôt mais resta
jusqu’à plus de minuit devant des séries, café à la main. Astrid s’était endormie sans voir la réponse d’El
Aloumi dans sa boîte mail.

10

Comme à son habitude, Astrid commença la journée par une douche et un café, puis vérifia ses messages
sur son ordinateur. Le plus important était le message de la commandant de police qui lui demandait de ne
pas intervenir seule pour interroger les deux témoins potentiels. Astrid contacta le quai des Orfèvres et
demanda à El Aloumi plus de précisions. Un rendez-vous fut convenu avec un lieutenant de l’équipe
d’enquête devant le domicile du premier témoin vers quinze heures.
Quinze heures, ça semblait loin mais Astrid se rendait bien compte que ça lui laissait peu de temps. Le
témoin habitait Versailles, autant dire au bout du monde. Elle compta environ une heure de trajet pour
atteindre le point de rendez-vous et une petite demi-heure pour se préparer. Avant de partir, elle vérifia si elle
disposait déjà d’informations sur les deux noms que Gauthier lui avait fournis.

Le premier, celui qu’elle devait rencontrer aujourd’hui, était déjà connu d’Astrid et de Poudlard. L’autre en
revanche, n’avait jamais été soupçonné par Astrid. Lambert n’avait d’ailleurs jamais soumis son nom pour
une enquête et il n’était pas sur la liste fournie par la Directrice.
Elle vérifia sa fiche sur le témoin du jour. Bertrand Branccusi, né le 22 octobre 1975 à Versailles. Garagiste à
Versailles. Utilise des sorts de lévitation. S’intéresse aux spectacles de magie mais n’a jamais pratiqué en
public. Usage rare de ses pouvoirs. Astrid se souvenait avoir suivi cet homme quelques temps mais sans
parvenir à le prendre en faute. Plutôt grand et qui faisait attention à sa ligne, il présentait bien, hormis dans
son garage quand il s’occupait de mécanique et était recouvert de graisse de moteur. Elle contacta
rapidement El Aloumi pour fixer ses rendez-vous avec les policiers chargés des interrogatoires.

Astrid arriva un peu en avance à Versailles. Comme convenu, une voiture de police sérigraphiée l’attendait
devant la station de RER. Les agents en uniforme qui s’y trouvaient conduisirent Astrid à quelques minutes
de là, au garage de Branccusi qu’elle connaissait déjà. Les quelques rues de Versailles traversées par la
voiture de police faisaient penser à une cité idéale. Du moins idéale pour les bourgeois. Propre avec des
rues très large, la ville bénéficiait d’une économie poussée par le tourisme et semblait avoir relégué les
questions de mixité sociale aux autres communes de l’agglomération, clairement rien à voir avec Nanterre
ou La Courneuve..
Les policiers arrêtèrent leur véhicule à trente mètres du garage branccusi, sur un passage piéton. Astrid
descendit et un des agents l’accompagna. Il tendit le doigt en direction d’un jeune homme en blouson de cuir
qui détonnait un peu dans ce quartier bourgeois “c’est le lieutenant de la police judiciaire avec qui vous avez
rendez-vous. Quand vous aurez terminé, retrouvez-nous à la voiture, on vous déposera au RER.” Astrid
remercia l’agent de police et se dirigea vers le lieutenant en cuir. Il s’agissait d’un jeune homme,
probablement à peine sorti de l’école de police, avec un grand sourire charmeur “Bonjour mademoiselle
Wan, je suis le lieutenant Hoareau.” Ils se dirigèrent vers la grande porte du garage, Hoareau présenta sa
carte de police à un employé et il demanda à parler à Branccusi.

Branccusi n’avait pour ainsi dire pas changé depuis la courte enquête d’Astrid. Il semblait avoir un peu grossi
et s’était laissé poussé un bouc grisonnant légèrement. La carte de police du lieutenant Hoareau semblait
inquiéter ce témoin. Ils s’écartèrent du bruit de l’atelier et se rendirent dans le bureau de la direction. Le
bureau était mal rangé et encombré d’outils, de publicités pour des accessoires automobiles et de
documents administratifs parfois tachés. Aux murs, deux calendriers montraient des jeunes femmes en
maillot de bain qui se penchaient lascivement sur des tas de pneus ou un camion rouge chromé.
Hoareau expliqua rapidement le contexte de l’affaire, sans entrer dans les détails magiques. Il expliqua
rapidement que Pique était mort et demanda à Branccusi s’ils se connaissaient. Astrid précisa rapidement
que c’est Gauthier qui les avait mis en relation. “Pique? Je ne connaissais pas son nom. Il se faisait appeler
Thierry le Magnifique quand on s’est rencontrés. Je ne l’ai vu qu’une fois. Il cherchait un partenaire pour un
spectacle de magie. Il voulait quelqu’un capable de faire des sorts pyrotechniques spectaculaires. Comme
ce n’est pas mon domaine, ce n’est pas allé plus loin et je ne l’ai jamais revu.” L’entretien ne dura pas
beaucoup plus longtemps. Ils quittèrent le garage sans avoir rien appris. Le lieutenant Horeau repartit en
moto et Astrid fut accompagnée au RER par les deux policiers en voiture.

Le deuxième rendez-vous avec Hoareau eut lieu dans un environnement complètement différent. Le second
témoin était propriétaire d’un sexshop à Pigalle. Astrid et Hoareau devaient se retrouver au métro Blanche
en fin d’après midi. Astrid connaissait le quartier de réputation, elle ne s’y était jamais vraiment arrêtée. Il
s’agissait d’un quartier plein de lumières, de néons et de touristes. Sur environ cinq cent mètres, on trouvait
des sexshops tous les trois mètres, des deux côtés de la grande avenue. Souvent, devant les échoppes aux
vitrines sombres, des commerçants faisaient l’article et invitaient les touristes à entrer dans leur boutique
pour profiter du “meilleur spectacle de Paris”. Hoareau attendait Astrid sur le terre plein central, en face de la
boutique qu’ils allaient visiter.
Hoareau avait l’air très à l’aise dans cet environnement. Il entra dans la boutique comme s’il était chez lui et
interrogeant une jeune femme sur l’endroit où se trouvait le patron. La carte de police qu’il sortit de sa poche
incita la vendeuse à coopérer rapidement. Astrid suivait le lieutenant en regardant avec beaucoup de
curiosité les jouets et les jaquettes de DVD exposés dans les rayons. Hoareau frappa à une porte sur
laquelle il n’y avait qu’un panneau “privé” et ouvrit la porte sans attendre la réponse. Dans le bureau, un petit
homme à l’air sinistre en costume gris, chauve, avec des lunettes épaisses, feuilletait des copies de factures
et reportait des chiffres à la main dans une grande grille dessinée avec soin. Le petit homme leva la
tête :”Bonjour, que puis-je faire pour vous?
_ Monsieur Morin? Je suis le lieutenant Hoareau et voici mademoiselle Wan. J’aurai deux ou trois questions
à vous poser.
_ Asseyez-vous inspecteur.” La voix même de l’homme était triste. Astrid se disait qu’elle n’aurait jamais
imaginé un type comme lui propriétaire d’un sexshop. Il avait tout du comptable à deux doigts de la retraite
ou de l’agent d’assurance has been.
“Mademoiselle wan est avec moi parce qu’elle est experte dans les questions magiques. J’ai cru
comprendre que vous étiez vous-même magicien?
_ Si on veut” Morin leva la main droite et murmura un mot. Une boule de lumière de la taille d’une bille en
jaillit puis grossit jusqu’à atteindre la taille d’une boule de pétanque. La lumière était suffisante pour pouvoir
lire sans s’abîmer les yeux. “Je peux faire d’autres formes, y compris des choses plus jolies. La police
enquête sur les magiciens?” Astrid avait repéré que le sort avait demandé à Morin d’utiliser une grande
quantité d’énergie magique. Elle voulut poser des questions mais Hoareau fut plus rapide “Vous connaissez
un certain Thierry Pique?
_ Plutôt bien. Il m’a contacté il y a quelques semaines parce qu’il voulait faire un spectacle de magie avec de
véritables sorts. J’ai rapidement vu qu’il n’y connaissait rien mais il avait très envie de monter quelque chose.
Nous avons travaillé ensemble quelques jours jusqu’à ce qu’un différend éclate entre nous. Je ne l’ai plus
revu depuis et il n’y a pas eu de spectacle à ma connaissance.
_ Un différend à quel sujet?
_ Il me demandait de faire des sorts que je ne connais pas. Des effets pyrotechniques. Mais je ne sais faire
que de la lumière et déplacer ces lumières à distance. Ca ne suffisait pas à ses idées de spectacles. En
outre, il voulait être seul sur scène et on n’aurait vu mon nom uniquement parmi les membres de la régie.
Alors on s’est disputés et on a cessé de collaborer.
_ Vous ne l’avez jamais revu?
_ Jamais. Pourquoi?” Hoareau ne répondit pas. “Mademoiselle Wan, vous avez des questions?
_ Oui, monsieur Morin, vous êtes allé à l’école?” Le mot avait été prononcé sur un ton très respectueux.
Aucun doute possible sur l’établissement scolaire dont parlait Astrid n’était possible.
“Non. Je n’ai pas le niveau. Mais j’aurai bien aimé.
_ Que savez-vous de la télékinésie?
_ Ce qu’on en voit dans les films. Je n’ai jamais réussi à faire léviter la moindre plume.
_ Vous pratiquez votre magie régulièrement?
_ Pour ainsi dire jamais. Ma boutique marche bien. Le spectacle avec Pique, c’était pour voir si j’en étais
capable.
_ Merci, je n’ai pas d’autre question”. Astrid se fit l’impression d’être une insupportable pétasse en posant
ces quelques questions. Habituellement, elle procédait en toute discrétion et n’interrogeait presque jamais
ses cibles directement.
Hoareau se leva le premier et remercia Morin. Astrid suivit le mouvement et ils quittèrent la boutique. Astrid
essaya de mémoriser l’adresse, ça pourrait toujours servir.

Une fois dehors, Hoareau et Astrid se séparèrent :“Merci pour votre aide mademoiselle. A priori, il n’y a pas
de motif magique dans toute cette histoire. Je pense que nous allons continuer l’enquête de notre côté. Je
pense que le mobile du crime n’avait pas grand chose à voir avec de la magie. Si par hasard vous avez du
nouveau, n’hésitez pas à nous contacter directement.
_ Merci lieutenant. A bientôt”. Répondit Astrid en serrant la main du policier.
Elle flâna pendant un petit quart d’heure dans le quartier en regardant les vitrines puis rentra chez elle en
métro. Mettre de côté cette histoire de meurtre sordide quelques temps lui ferait du bien. Elle voulait
retourner à des dossiers plus traditionnels.

11

Trois jours plus tard, Astrid avait repris son travail habituel et ne songeait plus tout à fait à cette affaire de
meurtre. Elle enquêtait sur une personne soupçonnée par Europol de pratiquer la magie mais l’histoire
n’avait aucun rapport avec un crime aussi grave qu’un meurtre. La magicienne à surveiller n’était même pas
signalée comme “dangereuse” sur la fiche que Lambert avait envoyé alors qu’habituellement, il donnait ce
statut à presque tous les utilisateurs de magie potentiels, y compris ceux qui n’étaient que de petits escrocs.
La notion de dangerosité n’est pas la même derrière un bureau et sur le terrain au contact des personnes.
Astrid se trouvait à nouveau dans le RER, en direction de Cergy le Haut. Dans la rame, elle parcourait sans
trop y prêter attention les articles du journal gratuit distribué à l’entrée d’une station de métro. L’affaire du
meurtre magique était à nouveau évoquée, mais le journaliste n’avait pondu qu’un papier sur le risque de
“complot des magiciens”. L’article expliquait en substance que le meurtre était dû à une dispute entre deux
clans de magiciens qui luttent pour le contrôle de la planète, une théorie de complot assez proche des
classiques du genre. Si Lambert lisait ça à Lahaye, il ne serait sûrement pas ravi et rédigerait une nouvelle
note avec un gros coup de marqueur rouge sur le haut de la page : “dangerosité élevée - Urgent”.
Arrivée à la gare de Cergy, Astrid fut un peu perdue devant les grands immeubles qui encerclaient un centre
commercial. Il s’agissait d’un quartier piéton et le GPS de son téléphone était incapable de la guider
correctement dans ces ruelles qui se ressemblaient trop et étaient agrémentées de séries d’escaliers qui
rendaient les trajets pénibles. Elle demanda son chemin à un passant qui lui indiqua sommairement la route
à prendre, mais ces quelques informations ne suffirent pas à Astrid qui réussit à perdre dix minutes
supplémentaires à chercher une volée de marches qui n’existait, cette fois, que dans l’imagination du
passant. Elle eut la chance de croiser un livreur de pizzas qui roulait sur le trottoir en scooter et lui indiqua le
véritable chemin à suivre. En réalité, l’adresse qu’elle cherchait n’était qu’à trois minutes de la station de
RER, mais elle avait fait un tour complet du quartier avant de trouver le bon chemin.
Elle passa au dessus d’une large voie de circulation en empruntant un petit pont réservé aux piétons puis
trouva les immeubles en brique orangée qu’elle cherchait. Elle s’arrêta au numéro dix et appuya sur tous les
boutons d’interphone à la fois. Parfois, recourir à la magie était parfaitement inutile. Dans ces grands
immeubles qui contenaient des centaines d’appartements, les interphones marchaient souvent mal et un
grand nombre de personnes appuyaient sur le bouton d’ouverture des sas d’entrée avant même d’avoir
entendu le nom des individus qui s’y présentaient. Il était encore tôt, Astrid appuya sur la série de boutons en
quelques secondes et quelqu’un ouvrit la porte tout de suite.
L’intérieur du hall était d’une propreté moyenne et l’ascenseur n’avait pas été nettoyé depuis au moins une
semaine. Il y régnait une vague odeur de vomi et Astrid eut un haut-le-coeur avant d’avoir appuyé sur le
bouton du cinquième étage. Arrivée sur le palier, pas assez vite à son goût, elle chercha l’interrupteur puis la
porte de sa cible du jour. Il s’agissait de la troisième porte à gauche. Un seul nom affiché sur la sonnette,
Saint Pierre Véronique. Astrid appuya longuement sur le bouton. Aucune réponse. Après quelques minutes,
elle sonna à nouveau. En l’absence de réponse, elle inspira et usa de magie pour déverrouiller la porte et
pénétrer dans les lieux.

L’appartement de Saint Pierre était un petit une pièce lumineux dont les fenêtres donnaient sur la station de
RER en contrebas. Astrid se maudit une fois de plus de ne pas avoir trouvé l’adresse plus vite en arrivant en
ville. Aux murs, toute la décoration du petit F2 évoquait la Réunion et ses paysages. Photos de plages
ensoleillées et vues d’un volcan surmontées de locutions en créole encombraient les murs. Une minuscule
cuisine à peine équipée était agrémentée de deux étagères pleines d’épices et un sac de riz de vingt kilos
bloquait l’accès à un meuble bas. Contre un des murs, quelques photos d’une famille en tenues
traditionnelles indiennes étaient mélangées à des photos prises dans des bars ou à des fêtes d’anniversaire.
Astrid fouilla rapidement l’appartement mais ne trouva pas de traces de magie ou d’ouvrages insolites, ni
même d’objets qui n’auraient rien à faire chez un particulier. Elle se trouvait dans la salle de bains qui jouxtait
la porte d’entrée quand elle entendit un bruit de clés dans la serrure à côté. La locataire revenait. En plein
après midi, Astrid ne s’y attendait pas. Elle chercha un endroit où se cacher et pensa à se jeter sous le lit.
Elle sortit rapidement de la salle d’eau et se dirigea vers le petit salon mais elle avait à peine parcouru quatre
pas qu’elle entendit un cri effrayé dans son dos. Trop tard. Elle se retourna en levant les mains vers le ciel,
pour montrer qu’elle n’était pas armée ou dangereuse.
En face d’elle, une jeune femme d’une trentaine d’années aux grands yeux noirs fixait Astrid, un peu
effrayée. Il s’agissait d’une des femmes qu’Astrid avait vu en saree sur les photos du salon. La jeune femme,
probablement originaire d’Inde, était cette fois vêtue d’un simple jean et d’un pull sous un manteau rouge
ouvert.
“Qui êtes-vous, qu’est-ce que vous faites là?
_ N’ayez pas peur, je ne vous veux pas de mal.” En voyant que l’intrus était une petite femme, Saint Pierre
sembla rassurée un instant. Mais il s’agissait néanmoins d’une intrusion dans son espace et elle ne
comprennait pas ce qui arrivait : “Que faites-vous là?
_ Je dois m’excuser.” Astrid prit des accents de vérité et baissa doucement les mains. Elle recula contre la
fenêtre derrière elle. Saint Pierre avança prudemment vers la cuisine et se saisit d’un long couteau. “Je ne
devrais pas être ici. Je travaille pour la police, Europol.
_ Je n’ai rien à me reprocher. Et si vous êtes de la police, ce n’est pas une façon d’entrer chez les gens.
Vous avez un mandat?”
Astrid s’attendait à cette réplique. Tellement entendue dans les films et les séries américaines que c’était
passé dans le langage courant. En vérité, la première personne un peu au courant de la législation savait
que les mandats n’existent pas en France. De toutes façons, dans la situation dans laquelle Astrid se
trouvait, il n’y avait plus qu’à prendre un bon avocat. Et encore. Son boulot impliquait qu’elle devait enquêter
sur les gens, mais personne ne lui avait jamais dit de commettre des délits pour y parvenir et elle ne pensait
pas être couverte par Lambert pour ses agissements.

_ Je ne suis pas de la police à proprement parler. Je les aide sur des enquêtes, c’est tout. Vous avez
entendu parler de cette histoire de meurtre avec une boule de feu?
_ Ce n’est pas moi, je suis innocente. Vous m’accusez?” La voix de la jeune femme trahissait le stress. Elle
était sincère mais n’avait probablement aucun moyen de prouver son innocence.
“Non. Sûrement pas. En fait je suis chargé d’identifier des gens capables de faire de la magie. C’est tout. Et
vous en êtes capable. Je voulais juste vérifier si c’était vrai.
_ Et pour ça vous cambriolez chez moi?
_ Je n’ai rien pris. J’ai un peu fouillé mais je n’ai rien pris. Vous pouvez regarder dans mon sac.” Astrid pointa
du doigt l’objet en question. Il trainait à quelques pas de Saint Pierre, juste à côté de l’entrée du salon. Saint
Pierre regarda à peine le sac à dos noir. “Comment savez-vous que je fais de la magie?
_ C’est Europol qui m’a demandé de vérifier ce que vous savez faire. Pour eux, vous n’êtes pas dangereuse.
Vous savez traverser les murs. C’est un pouvoir sympa je suppose. Mais peut être qu’ils se trompent.”
A ces mots, Saint Pierre se détendit un peu. “C’est vrai. Je sais faire ça. Mais s’ils le savent, pourquoi
enquêtent-ils sur moi? Je n’ai rien fait.
_ Vous ne pratiquez presque pas la magie?
_ Pas vraiment. Ado j’ai un peu tenté des trucs mais aujourd’hui j’ai abandonné.” Saint Pierre avait l’air
stressée. Astrid ne mit pas cette tension sur le compte d’un mensonge mais plutôt sur une situation
inhabituelle. “Je comprends. Je vous ai fait peur et je vous ai dérangée pour rien.”

Saint Pierre se dirigea vers la cuisine et posa dans l’évier le couteau qu’elle tenait toujours en main en
tremblant. “Si vous me promettez de ne plus me déranger et de ne plus jamais revenir, je ne porte pas
plainte. “
Astrid leva la main droite “Promis. Je ne reviendrai pas”.
Elle contourna comme elle le pouvait l’autre jeune femme, prit son sac et sortit sans rien dire. Dès qu’elle fut
dans le couloir, elle entendit le bruit de la porte qu’on fermait à double tour.
Astrid n’avait aucune preuve de ce qu’avait avancé Saint Pierre, mais elle avait eu de la chance. Si la police
avait été mêlée à ça, Astrid aurait pu avoir de graves ennuis et Lambert n’aurait certainement rien fait pour
elle.
Astrid prit les escaliers en descendant pour éviter l’odeur atroce de l’ascenseur. Arrivée en bas, elle reprit le
chemin du RER et cette fois-ci, elle ne se perdit pas. En jetant un oeil à la tour d’où elle sortait, elle reconnut
la silhouette de Saint Pierre sur un des balcons. Celle-ci utilisait son smartphone et le pointait vers la rue, là
où se trouvait Astrid. Astrid continua son chemin l’air de rien, jusqu’à l’entrée de la station de transports en
commun.
D’ordinaire, Astrid se rendait chez sa cible en milieu de journée et s’arrangeait pour récupérer un maximum
d’informations à son sujet rapidement. Ensuite, en cas de besoin, elle essayait de rencontrer la cible pour en
apprendre plus ou la suivre à distance quelques jours afin de faciliter la rencontre. Souvent, elle n’avait
même pas besoin de se trouver face à face avec le magicien sur lequel elle enquêtait. Le retour de
Véronique Saint Pierre à son domicile au mauvais moment compromettait tous les plans d’Astrid et il lui
faudrait avoir recours à un sous traitant qui serait capable de mener à bien la phase d’espionnage tout seul.
Elle contacta Jérôme.

Jérôme arriva à Cergy près de deux heures plus tard. Occasionnellement, il aimait bien rendre de petits
services à Astrid pour ses enquêtes. Elle le payait sur les notes de frais d’Europol et s’arrangeait en général
pour l’emmener au restaurant ou dans des bars sympas. Astrid l’avait attendu dans un parc à proximité du
RER, sous un grand arbre un peu à l’écart de l’entrée. Jérôme arriva en nage, comme s’il avait couru tout au
long du trajet depuis Paris. Il salua Astrid d’un simple geste :“je me suis perdu entre les tours. C’est
compliqué de trouver son chemin par ici. Je transpire, désolé, je ne te fais pas la bise
_ J’ai eu le même problème tout à l’heure. J’ai tourné en rond pendant une heure avant de trouver mon
adresse.
_ C’est quoi le problème?
_ Il va falloir que tu suives quelqu’un. Trois quatre jours maximum. Mais si ça peut te rassurer, c’est une jolie
fille.
_ Pourquoi tu ne le fais pas toi-même?
_ Elle m’a grillée. J’étais chez elle et elle est rentrée au mauvais moment. Le manque de bol en fait.
_ Et je ne risque pas de me retrouver au poste? La dernière fois, pour un simple spectacle de magie, j’ai
perdu ma soirée.
_ A priori non. D’autant plus qu’elle n’a pas l’air d’être hyper active sur le plan magique. Au pire, elle fait ma
taille, tu ne risques pas grand chose et tu devrais même pouvoir te défendre.
_ C’est bon, je m’en occupe. Qui c’est cette fille?”
Astrid donna à Jérôme toutes les informations qu’elle avait sur Véronique Saint Pierre, y compris sa
description et son adresse complète. Elle lui montra rapidement la série de bâtiment où trouver la bonne
personne et lui dessina un petit plan pour l’aider à trouver l’adresse du premier coup. Ils se quittèrent
quelques minutes plus tard.

12

Dans le RER, sur le chemin du retour, Astrid repensa plusieurs fois à son court entretien avec Saint Pierre.
Elle n’avait finalement pas appris grand chose et était bien forcée d’admettre que la jeune femme l’avait
coincée. C’était la première fois qu’une enquête se passait aussi mal. Elle espérait que Jérôme saurait
récupérer assez d’informations pour clôturer le dossier définitivement et ne plus avoir à y penser. Elle arriva
vers dix huit heures à la gare Saint lazare. Elle prit un autre RER en direction de la gare du nord. Elle voulait
passer un peu de temps à traîner dans le quartier indien. Les photos qu’elle avait vues chez Saint Pierre
laissaient supposer que ce quartier était fréquenté par sa cible et avec un peu de chance, elle y trouverait
des traces d’activités magiques. Au pire, elle prendrait de la nourriture à emporter pour le repas du soir.
En arrivant à la sortie du métro sur le parvis de la gare, Astrid prit la grande rue vers le nord et marcha
tranquillement en regardant tout autour d’elle. Elle fut prise par les odeurs de nourriture de quelques
marchands ambulants de maïs grillé mais un peu déçue de ne pas trouver d’équivalent indiens. Sur tous les
murs, des affiches en tamoul, en hindi ou en anglais incitaient probablement les clients à consommer les
meilleurs produits directement importés du pays. Elle s’arrêta quelques instants devant un étal de DVD qui
présentait les meilleurs films Bollywood de l’année écoulée. Plus loin, elle regarda les menus d’un restaurant
végétarien dont l’enseigne représentait un enfant bleu qui semblait mettre les deux mains dans un gros pot
de crème en or. Parfois, elle identifiait sur une image le dessin de Ganesh, la divinité à tête d’éléphant que
tout le monde connaissait, ne serait-ce que de nom. Elle remarqua à plusieurs endroits les vitrines pleines
de vêtements aux couleurs criardes, copies conformes à ses yeux, des vêtements des stars des films qu’elle
avait remarquées plus tôt. Dans toutes les vitrines, des objets en or ou plaqués or par dizaines et des
images de divinités colorées et souriantes qui levaient leurs bras - parfois une dizaine - et étaient juchées
sur des paons, des souris ou des fleurs de lotus.

En tournant à un coin de rue, elle découvrit une boutique d’objets religieux qui contenait de quoi faire le
bonheur de tous les croyants du monde. Crucifix et statuettes de Ganesh côtoyaient Hanuman et des
portraits de saints, ici des cadres sur lesquels des phrases étaient calligraphiées en écriture arabe et là des
symboles religieux bouddhistes. Astrid s’arrêta un instant devant la boutique et comme les produits n’y
étaient pas chers, elle entra. Ses parents étaient croyants et respectaient un certain nombre de traditions
bouddhistes mais n’avaient jamais trop fait d’efforts pour enseigner plus que les bases les plus sommaires à
Astrid et à son frère. Elle connaissait vaguement les grands principes de la religion de ses parents, mais
aurait été incapable d’expliquer les détails ou les gestes du culte à quelqu’un. D’ailleurs la plupart du temps,
elle n’essayait même pas et quand on lui posait la question, ce qui ne arrivait finalement pas souvent.
Elle compara attentivement des statuettes de bouddha de toutes les couleurs et de toutes les tailles et son
choix se porta sur une reproduction en bois peint à la peinture dorée d’un bouddha couché. Elle vaqua
quelques instants dans la boutique et remarqua de légères traces de magie sur un objet. Il s’agissait d’une
sorte de plaque en verre transparent et à l’intérieur se trouvait une image de Jésus recouverte par endroits
de paillettes dorées. Sous le visage, une inscription en gothique qu’Astrid ne pouvaient pas déchiffrer,
probablement du latin pensa Astrid.. La trace de magie était faible mais il ne pouvait pas s’agir d’autre chose.
Astrid vérifia le cadre en verre sous toutes ses coutures. Made in China. Et un nom de société en caractères
chinois qu’elle ne parvint pas à déchiffrer.
Comme pour la religion, et malgré des parents à peine francophones, Astrid ne connaissait presque rien de
la langue chinoise, en dehors des mots du vocabulaire courant et d’un certain nombre d’insultes et de jurons
que ses parents ne prononçaient que quand ils pensaient que les enfants n’entendaient pas. Elle était
incapable de lire ou d’écrire le chinois correctement et n’avait jamais été incitée à s’y mettre. Par contre, elle
connaissait plusieurs personnes capables de lire la langue correctement. Le cadre était moche et assez
cher, mais elle en avait besoin. Elle le prit et se dirigea vers la caisse, chargée de son Bouddha en bois et de
son Jésus sous verre.
Derrière la caisse, deux hommes, moustachus, au teint brun et plutôt grands, suivaient avec une attention
incroyable un match de cricket sur un petit écran de télévision. Astrid attira leur attention en toussant devant
leur caisse puis en posant les deux objets sur leur comptoir, mais seul le plus petit tourna la tête dans sa
direction quand les joueurs semblaient faire une pause. D’après les calculs d’Astrid, les deux objets lui
coûteraient un peu plus de quarante cinq euros. A la caisse, le marchand regarda les étiquettes rapidement,
tapa les chiffres sur la caisse qui afficha le chiffre trente quatre et demanda seulement trente euros. Astrid
paya en liquide et sortit de la boutique convaincue d’avoir fait une bonne affaire.
Elle s’arrêta plus loin dans la rue principale du quartier indien pour acheter quelques samoussas et un plat à
base d’épinards à emporter et reprit le métro en direction de son appartement, en sentant la friture et
chargée d’objets religieux. Arrivée chez elle, Astrid déballa son sac de samoussas et goûta le premier. Ils
étaient trop épicés et elle ne put pas les terminer.

Vers vingt heures, elle appela via internet son amie sinophone pour lui montrer le cadre étrange qu’elle avait
trouvé. A l’aide de la caméra de son ordinateur et en faisant preuve d’un peu de patience, elle put montrer
les sinogrammes de l’étiquette. De l’autre côté de l’écran, les traits n’apparaissaient pas clairement, mais il
fut possible en prenant une photographie avec le téléphone et en envoyant un texto à sa correspondante de
lire “Xī túbiāo corp.” et une adresse à Shanghai. Astrid nota toutes ces informations et fit quelques
recherches en ligne sur cette société.
Elle découvrit rapidement grâce à un traducteur en ligne que Xī túbiāo signifiait quelque chose qui
ressemblait à “Icônes de l’occident”. La confiance d’Astrid dans les traductions en ligne était très limitée,
mais pour le coup, elle n’avait pas le choix et du accepter cette traduction sommaire. D’après son site
internet, en anglais, la société chinoise se spécialisait dans la fabrication d’objets religieux destinés au
marché occidental. Astrid réfléchit et songea un instant que la trace de magie ne venait pas forcément de la
fabrication mais peut être de la boutique ou d’un des clients antérieurs. Elle prit quelques notes et prépara
son programme pour la journée du lendemain. Elle passa ensuite la soirée devant un film romantique avec
Julia Roberts, une tasse de café fumant dans une main, des petits gâteaux au chocolat blanc dans l’autre.

A cinq heures et demie le lendemain matin, elle était déjà dans le métro en direction de la porte de La
Chapelle pour retrouver la boutique où elle avait fait ses emplettes la veille. Elle avait remarqué dans le fond
de la boutique une porte qui menait sûrement vers la réserve de l’échoppe. A peine levée, une heure plus
tôt, elle avait fait couler un café qu’elle avait mis dans une gourde et grignotait maintenant un croissant dans
la rame quasi vide en raison de l’heure matinale. A cette heure-ci, on ne trouvait dans le métro que les gens
qui avaient des emplois précaires et misérables, souvent dans les entreprises de nettoyage des beaux
bureaux dont les employés n’aimaient pas croiser les agents de surface, et parfois quelques fêtards
éméchés qui rentraient chez eux. Elle entra dans le quartier indien vers six heures. Là où la veille, elle avait
du mal à circuler entre les femmes en sarees et les groupes d’hommes, elle trouva une avenue vide de tout
occupant. Elle se hâta vers la ruelle où se trouvait la boutique. Celle-ci était fermée, une grille de métal à
moitié rouillée bloquait la porte. Astrid usa de sa magie pour entrer et se glissa à l’intérieur de l’immeuble.
Elle refit le tour de la boutique à la lueur de son téléphone pour vérifier si elle ne trouvait aucune trace de
magie. Comme elle ne trouvait rien, y compris là où elle avait trouvé son cadre la veille, elle s’approcha de la
porte du fond. Cette porte n’était pas verrouillée. De l’autre côté, Astrid trouva un espace de stockage, tout
en longueur, avec des toilettes au fond. La pièce faisait moins de deux mètres de large et une dizaine de
long. Sur les deux côtés, des étagères métalliques bon marché montant jusqu’au plafond abritaient des
dizaines de cartons d’origines diverses étiquetés dans leur langue de départ et en tamoul. Astrid chercha un
carton qui porterait des sinogrammes identiques à ceux du cadre qu’elle avait acheté. Elle tomba dessus au
bout du couloir. Au niveau du sol, sous l’étagère de gauche, un gros carton marqué d’autocollants “fragile” en
noir sur fond jaune.
Elle tira le carton vers elle pour pouvoir le manipuler et fouilla l’objet avec sa lampe improvisée. Sur
l’ensemble des cadres en verre, elle trouva la même trace de magie. Ca ne pouvait plus être une
coïncidence. Elle referma le carton qu’elle repoussa du pied à sa place et quitta les lieux le plus vite
possible. Elle courut s’abriter à cause de la pluie qui avait repris pendant ses recherches. Elle reprit un petit
déjeuner, avec un café bien chaud, dans un bar près du quartier Répblique et revint dans le quartier indien à
l’heure de l’ouverture des magasins .

Devant la boutique à dix heures quarante cinq, Astrid fut surprise de découvrir une porte fermée, alors que le
panneau sur la devanture annonçait une ouverture pour dix heures trente. Deux personnes d’origine
indienne attendaient déjà devant la porte quand elle arriva. Elle demanda en français aux deux personnes si
la boutique n’était pas fermée ce matin là. Il lui fut répondu, en français mais avec un fort accent, qu’il n’y
avait pas vraiment d’heure, parce que la caissière du matin se levait tard. Vers onze heures cinq, une femme
d’à peine vingt ans, avec de très longs cheveux raides et noirs et vêtue d’un simple ensemble jean baskets,
arrivait devant l’échoppe. Elle chercha des clés dans sa veste et fut surprise en se rendant compte que la
porte n’était pas fermée à clé et que la grille n’était pas verrouillée. Elle regarda une des femmes qui
attendait devant la boutique et lui dit sur un ton gêné “Je crois que j’ai oublié de fermer la porte hier soir en
partant. Tu ne dis rien à Daljeet, d’accord?”. L’autre femme sourit et la boutique put ouvrir normalement.
Une fois à l’intérieur, Astrid fit semblant de découvrir l’endroit et regarda les étagères une à une comme elle
l’avait fait la veille. En arrivant devant le cadre qui l’intéressait, elle le prit et trouva, comme elle s’y attendait,
la trace d’énergie magique. Elle se présenta à la caisse avec l’objet en main et demanda à la jeune caissière
si elle savait où cet objet était fabriqué.
“En Chine sûrement, comme la plupart des objets qu’on trouve ici. On a bien quelques petites choses qui
viennent d’inde, mais seulement des objets de culte hindous.
_ Les produits arrivent directement de Chine?
_ Je crois. Mon beau-frère commande là-bas. Un livreur vient toutes les semaines nous apporter les
commandes.
_ Vous connaissez le nom du livreur?
_ Pas vraiment. Sur son camion, il y a marqué Eurofret. Pourquoi vous voulez savoir ça? Vous voulez ouvrir
une boutique de souvenirs?
_ J’y songe. Désolée de vous avoir importunée, bonne journée. Astrid reposa le care à sa place et quitta la
boutique indienne sans acheter quoi que ce soit. Elle consulta son téléphone. Eurofret. Une seule référence
valable dans le moteur de recherches. A Roissy. Comme la pluie tombait de plus en plus fort, elle se mit en
route vers la station de métro et rentra chez elle, profiter d’une douche bien chaude et méritée.

Quand elle fut réchauffée elle appela Lambert.”Salut Pierre. J’ai besoin de toi.
_ Tu as encore un meurtre sur les bras?
_ Très drôle. Non, c’est pour une recherche. Une société Eurofret à Roissy, ça te dit quelque chose?
_ Avec un nom pareil, répondit Lambert, un peu excédé, il va y en avoir des dizaines des sociétés comme
ça.
_ Sûrement mais ma société serait spécialisée dans les envois en provenance de Chine.
_ Je regarde rapidement et je t’envoie un mail dans l’après midi pour te dire tout ce que j’ai à leur sujet.
_ Merci à plus tard”. Lambert raccrocha. Astrid remarqua que Lambert pouvait être très agréable face à face
mais extrêmement tendu au téléphone. Il avait toujours l’air pressé et stressé.

13

Astrid reçut le mail de lambert en fin d’après midi. Les informations sur Eurofret étaient toutes d’ordre
administratives, son adresse, son numéro d’enregistrement à la chambre de commerce, si elle payait ses
impôts. Lambert avait trouvé énormément d’informations, jusqu’aux numéros de téléphones des employés.
Tout n’était pas utile. Il s’agissait d’une société de livraison de marchandises, spécialisée dans les petits
colis, en provenance de Chine. Le dossier ne mentionnait aucune activité magique, pas même une note en
rouge dans la marge et écrite de la main de Lambert. L’adresse indiquée sur les documents d’Europol
correspondait aux informations qu’Astrid avait trouvées sur le net. Elle décida de se rendre sur place le jour
même, en espérant que l’endroit ne soit pas trop bien gardé. D’après les informations de la RATP, il faudrait
près d’une heure et demie à Astrid pour arriver sur place. Les photos de google street view ne montraient
rien de plus qu’un grand entrepôt gris et assez laid, sans marquage particulier.
En attendant l’heure du départ, elle se prépara un repas à emporter pour le trajet et dormit quelques heures.
Une fois réveillée, elle regarda les informations. Pendant ces quelques jours, une polémique avait enflé dans
les médias et sur les réseaux sociaux. Elle portait sur les sorciers, les pouvoirs magiques et le danger qu’ils
représentaient. A la télévision, une émission spéciale “Enquête et investigation sur les Sorciers” était
diffusée. Elle n’écouta que d’une oreille en préparant son sac. Elle entendit un grand nombre de bêtises et
de rumeurs infondées au cours de l’émission. Ce qu’elle retint avant tout, c’est que les journalistes mettaient
en avant les questions de sécurité de la population et de dangerosité des magiciens. L’affaire du meurtre de
Pique était à peine évoquée, mais l’analyse qui en était faite impliquait surtout les ratés de la police et
l’incapacité du gouvernement à diminuer les menaces qui pèsent sur les citoyens.

Vers seize heures, peu reposée et un peu anxieuse, Astrid arrivait à Roissy. Comme les touristes trop
chargés, elle descendit à la dernière station et suivit la foule pour se rendre compte qu’elle n’avait rien
compris au plan de l’aéroport qu’elle avait trouvé sur internet. Elle demanda son chemin à un douanier en
uniforme qui lui indiqua qu’elle devait se rendre à l’autre bout de la zone de fret et que le seul moyen d’y aller
sans se faire écraser était de prendre un bus, dont le terminus se trouvait à dix minutes de là, en navette.
Astrid trouva, avec quelques difficultés la navette et s’inquiéta de n’avoir aucun titre de transport. Deux arrêts
plus loin, elle avait lu les panneaux dans la rame qui annonçaient que celle-ci transportait gratuitement les
voyageurs. Arrivée au bon terminal, elle chercha l’arrêt de bus et se rendit compte, au moment où elle l’avait
trouvé, que son bus venait de partir et que le suivant n’arriverait que vingt minutes plus tard. Elle s’installa
sur un banc et mangea son sandwich dans le froid. Quarante minutes plus tard, elle était arrivée devant
l’entrepôt Eurofret.

L’entrepôt de la société ressemblait aux autres entrepôts de la zone aéroportuaire. Astrid avait pu les
contempler longuement pendant le trajet en bus. Ces bâtiments de la taille d’un petit immeuble de deux
étages et d’une laideur absolue, semblaient, malgré leur taille, n’être que de petits champignons de métal qui
poussaient autour des pistes de l’aéroport. Certains entrepôts, dont celui d’Eurofret, étaient entourés d’un
grillage surmonté de barbelés. Une guérite gardait une barrière simple et bloquait l’accès à la seule porte de
la structure.
Dans la guérite, qui ressemblait à un assemblage en placo jusqu’à mi-hauteur et recouvert d’un toit
sommaire en plastique transparent permettant aux intempéries d’affecter directement tous ceux qui
essayaient de se réfugier à l’intérieur, un homme en tenue noire avec un brassard sécurité jaune fluo était
debout et regardait son téléphone avec attention. Il ne semblait pas surchargé de travail et ne faisait que
vérifier rapidement les véhicules qui entraient ou sortaient du parking. L’activité de l’entrepôt n’était pas très
impressionnante. En dix minutes, Astrid n’avait vu qu’une camionnette entrer et deux autres sortir de la zone
protégée. Autour de l’entrepôt, un autre homme, vêtu de noir et portant le brassard sécurité, passait devant
la guérite puis faisait le tour du bâtiment, en marchant au ralenti. Une porte en métal verdâtre était
accessible à moins de trois mètres de la guérite.
Astrid choisit d’entrer par la grande porte, en se présentant à la guérite en présentant sa carte d’identité.
L’homme de la guérite lui demanda ce qu’elle faisait là. “Je viens voir le patron. Un souci de livraison.” Elle
laissa sa carte d’identité à la guérite et reçut en échange un badge d’accès vert pour l’intérieur de l’entrepôt.
Avant d’entrer dans le bâtiment, l’autre garde vérifia son badge. A l’occasion de ce contrôle, Astrid remarqua
que l’homme portait une arme, genre flashball, dans le dos. L’idée originelle d’Astrid d’entrer par effraction et
de nuit semblait d’un coup beaucoup moins intelligente que prévue. Et même si elle parvenait à entrer, rien
ne garantissait qu’elle aurait pu ressortir.

L’entrée de l’entrepôt surprit Astrid. Elle s’attendait à entrer dans une grande structure pleine de caisses
rangées dans un ordre bien précis, à la façon de celles où les américains stockent l’arche d’alliance dans
Indiana Jones. En fait de grand entrepôt, elle arriva dans une pièce minuscule dans laquelle trois personnes
debout se seraient gênées, bloquée devant un guichet donnant sur une porte blindée vert sombre. Le
guichet était séparé de la partie où se trouvait Astrid par un grillage et une plaque de verre qui descendaient
à quelques centimètres seulement de la planche du guichet et ne permettait le passage que de quelques
documents.
Les murs vert sombre de la minuscule pièce étaient couverts de documents, informations, modèles et avis
de la douane. De l’autre côté du guichet, aucune décoration personnalisée, Astrid ne voyait que les sinistres
murs verts et un tableau de vacation imprimé rapidement et rempli de croix au crayon de papier. En face
d’elle, derrière le guichet, un employé à l’air déprimé la regardait en attendant qu’elle parle. “Je voudrais voir
le patron s’il vous plait.
_ A quel sujet?
_ Un problème d’importation.
_ Attendez une minute.” L’homme était complètement apathique. Il prit son téléphone portable et composa
un numéro. Il parla quelques instants à son interlocuteur et raccrocha. “Attendez ici. Il arrive”. Astrid espérait
ne pas avoir à attendre trop longtemps. Derrière le guichet, l’employé mou avait déjà repris son activité
professionnelle et apposait avec une certaine violence des coups de cachet sur des documents qui se
ressemblaient tous.

La patron d’Eurofret, Pascal Deguale arriva rapidement et serra la main d’Astrid. Il s’agissait d’un homme
d’une cinquantaine d’années, maigre et trop grand, qui semblait manquer lui aussi d’énergie. Il souria à
Astrid et l’invita à le suivre. Ils passèrent la porte verte et Astrid put enfin voir l’intérieur de l’entrepôt, tel
qu’elle l’imaginait, avec ses rangées de cartons sur des étagères et les transpalettes qui circulaient entre les
travées. L’activité à l’intérieur de l’entrepôt ne reflétait pas l’impression qu’Astrid avait eu de l’extérieur. Ici,
une sorte de microcosme s’activait frénétiquement sous sa cloche de métal. A droite d’Astrid, elle trouva un
escalier en métal qui menait vers un bureau où se rendirent Astrid et le patron de la société.
Le bureau était aussi moche et mal rangé que le guichet. Les sièges étaient des chaises en bois brut, le
bureau reposait sur des tréteaux et les étagères métalliques grises n’invitaient pas au rangement. La
planche de bois qui servait de bureau était encombrée d’un vieil ordinateur portable gris et de papiers de
toutes les couleurs. La patron d’Eurofret semblait toutefois satisfait de la situation. Il s’assit à son bureau et
proposa à Astrid de s’installer face à lui. “Que puis-je faire pour vous?
_ J’ai trouvé un article dans une boutique à Paris, une boutique d’objets religieux du quartier indien. J’ai
trouvé ça sympa et je pensais en importer aussi. J’aimerais plus d’informations sur le fournisseur.
_ Ca peut se faire. C’est quel article? - Il cliqua sur la souris de son ordinateur et tapa une série de chiffres. Il
attendait la réponse d’Astrid.
_ Un cadre en verre transparent. Il fait cette taille environ et il y a des paillettes à l’intérieur.
_ Vous n’avez pas un numéro de référence? Un nom? Une marque? Parce que dans mon ordinateur, je n’ai
rien à paillettes…
_ Si, attendez un instant”. Elle prit son téléphone et montra à Deguale la photo qu’elle avait prise la veille.
Deguale fit une recherche rapide sur son ordinateur et répondit : “Je crois que nous en avons en stock en ce
moment. Vous souhaitez les voir?
_ Ce serait possible? Ca me permettrait d’être sûre que c’est la bonne référence.”
Deguale vérifia son écran :” Venez”. Deguale se leva et sortit de son bureau suivit d’Astrid. Il prit la direction
d’une travée et héla un des employés sur un transpalette pour descendre un carton volumineux d’une des
étagères. Le carton fut posé au sol avec une étonnante délicatesse compte tenu de sa taille. Il était déjà
ouvert sur le dessus. A l’intérieur, se trouvaient d’autres cartons. Deguale en ouvrit un et montra les cadres
enveloppés dans du papier bulle qui s’y trouvaient. Cette fois, il n’y avait aucune trace de magie. Astrid prit le
cadre en main et l’observa d’un air intéressé. “Ils arrivent directement de Chine?” Deguale regarda le carton
“Oui. C’est marqué là. Ceux-là sont arrivés avant-hier.
_ Vous livrez les clients directement ou il y a d’autres intermédiaires?
_ Ca dépend, certains clients demandent à faire transiter les marchandises par un entrepôt qui leur
appartient avant la livraison. D’autres préfèrent une livraison directe par camion. On fait ce qui vous arrange.
_ Et les produits sont parfois modifiés dans l’entrepôt?
_ Pas par nos soins. Jamais, on livre, c’est tout. Ce carton part demain midi. Il vaut mieux que je le remette à
sa place.” Au moment où Deguale fermait le carton, Astrid photographia l’étiquette portant l’adresse de
livraison. Il s’agissait de l’adresse d’un particulier, près d’Orleans. L’étiquette sur le carton annonçait un
départ à midi dix le lendemain.
“Je vous laisse mon numéro, vous demandez directement à me parler. Je pourrai vous mettre en contact
directement avec le fournisseur. Pour ma commission, on fait du classique. Tout se fait par contrat, comme
ça pas d’embrouilles.” Il tendit une carte de visite à Astrid. Elle prit la carte que lui donnait Deguale et quitta
l’entrepôt. A la guérite elle reprit sa carte d’identité et prit d’abord un bus puis un RER et enfin un métro pour
rentrer chez elle. Il était déjà vingt heures trente quand elle arriva à la gare du nord. Sur le chemin du retour,
elle vit que Jérôme avait essayé de l’appeler plusieurs fois. Comme elle ne pouvait pas rappeler depuis le
RER par manque de réseau, elle décida de le recontacter en arrivant chez elle, après un café bien mérité.
Elle se voyait déjà commander des sushis à emporter quand elle ouvrit la porte de son studio. Une fois
rentrée et en remettant les clés dans la serrure, elle entendit une voix derrière elle : “Je ne pensais pas que
tu avais besoin de clés”.

14

Astrid se retourna lentement. Elle ne reconnut pas immédiatement la voix féminine qu’elle venait d’entendre.
Quant elle vit la femme qui l’interpellait, elle ne fut qu’à moitié surprise. Saint Pierre. Elle était entrée chez
Astrid à son tour. “On se tutoie?
_ C’est aussi bien je crois. Désolée pour la frayeur mais c’est de bonne guerre non?
_ Si tu veux. Que cherches tu ici?”
Saint Pierre tendit le doigt vers la bibliothèque d’Astrid, plus précisément, vers les ouvrages magiques. Astrid
remarqua alors que son interlocuteur portait un pistolet dans l’autre main main et la menaçait directement.
Astrid songea un instant à utiliser sa magie pour la faire tomber et lui voler son arme. Elle abandonna l’idée
qui se révélait un brin trop dangereuse. “J’aime bien ta collection.
_ Tu cherchais quelque chose?
_ Si on veut. Je n’ai pas aimé que tu entres chez moi comme tu l’as fait. Et le grand mec qui m’a suivie toute
la journée n’était pas vraiment discret. Du coup je veux savoir qui tu es.
_ Je te l’ai dit chez toi. Je bosse pour Europol.
_ Arrête avec ça. Mon contact à La Haye m’a dit que j’étais la seule ici à bosser pour lui.
_ Ton contact à Europol?” Astrid était surprise. Lambert lui avait aussi assuré qu’elle était la seule à travailler
pour lui en France. “Ton contact, c’est Pierre Lambert?”
Saint Pierre se leva d’un bon et s’approcha d’Astrid, menaçante :”Comment tu sais ça? Tu as eu le temps de
fouiller mon ordinateur?
_ Je pense qu’il nous mène en bateau toutes les deux. Laisse moi passer un coup de fil et ne dis rien s’il te
plait. Ca risque de t’intéresser”. Saint Pierre s’assit sur le lit d’Astrid et baissa la main qui tenait son arme.
Astrid prit son téléphone et passa un appel et activa le haut parleur.

“Allo?
_ Pierre? C’est Astrid.
_ J’ai reconnu ton numéro. Qu’est-ce que je peux faire pour toi, je suis un peu pressé là?
_ J’ai commencé mon enquête sur Saint Pierre. Ca ne donne pas grand chose. A mon avis, elle ne fait
même pas de magie. Je te tiens au courant de toutes façons.
_ Ok, envoie moi un dossier complet dès que tu as tout. Mais à mon avis, tu peux enquêter sérieusement, je
suis sûr de ma source. A plus tard”.
Astrid raccrocha. Saint Pierre était ébahie :”Il s’est foutu de nous.
_ Il t’a demandé d’enquêter sur moi aussi?
_ Oui. Il y a quelques jours. Je ne comprends rien.” Astrid, un peu abattue s’installa à côté de Saint Pierre
sur le lit : ”Qu’est-ce qu’on fait?”

Astrid et Saint Pierre restèrent quelques minutes assises sans rien se dire. Au bout d’un moment, Astrid se
leva en silence et prépara deux cafés. Elle revint vers sa collègue avec les deux mugs de liquide bien chaud.
Il s’agissait de mugs dont le dessin changeait avec la chaleur. “Tu préfères Songoku ou Vegeta?” Saint
Pierre sourit, prit la tasse Vegeta mais toucha à peine à la boisson. Astrid termina son café et prit Saint
Pierre dans ses bras :”Je pense que ce mec a un souci. A mon avis on a deux solutions possibles. Soit on lui
dit qu’on sait la vérité, soit on lui ment jusqu’à en savoir plus. En attendant, on essaie de bosser ensemble
pour se faciliter la vie.
_ Je préfèrerais lui mentir. Je n’aime pas être trahie. Et je voudrais savoir pourquoi il a fait ça.
_ Ca me va.” Les deux filles passèrent la fin d’après midi à décider d’un plan d’action. Vers dix neuf heures,
Astrid écouta enfin les messages de Jérôme sur son portable. Il abandonnait la filature puisque Saint Pierre
arrivait chez Astrid. Dans un message plus tardif, il promettait de continuer plus tard.
Les deux enquêtrices décidèrent de passer en revue leurs enquêtes des derniers mois. Saint Pierre devait
travailler de mémoire puisqu’elle ne se baladait pas avec son ordinateur, mais elles découvrirent rapidement,
en analysant une à une les fiches d’Astrid, qu’elles avaient travaillé sur de nombreux dossiers en commun.
L’une vérifiant, sans le savoir, toutes les enquêtes de l’autre et inversement. Quand Saint Pierre quitta
l’appartement d’Astrid, elles avaient admis qu’elles devraient se faire mutuellement confiance.

Astrid relut la fiche dont elle disposait sur Saint Pierre puis la supprima définitivement de la mémoire de son
ordinateur.. En dehors de l’adresse et du nom, elle ne savait pas grand chose avant la discussion qui venait
d’avoir lieu et Astrid ne souhaitait pas que Lambert en apprenne trop. Elle envisagea un instant l’idée de lui
envoyer un faux rapport d’enquête, plein d’erreurs volontaires, juste pour voir.. Elle se demanda à nouveau
pourquoi Lambert les avait envoyées l’une vers l’autre. Avant d’aller se coucher, elle vérifia la liste des
choses qu’elle devait faire le lendemain.
La journée démarra assez tôt. Astrid ne voulait pas perdre trop de temps. Elle loua une voiture pour la
journée et se rendit à Roissy, à proximité de l’entrepôt Eurofret. A cause des embouteillages, il lui falut
beaucoup de temps pour quitter Paris et elle arriva vers onze heures sur le parking en face de l’entrepôt, à
un endroit d’où elle pourrait surveiller l’entrée discrètement. Vingt minutes après son arrivée, une
camionnette blanche sérigraphiée “Eurofret” passait la barrière et passa sous le portique d’accès pour les
véhicules. A midi quinze, la même camionnette - ou une autre qui lui ressemblait furieusement - passait la
barrière dans l’autre sens et prit la route en direction du sud. Astrid la suivit, convaincue de suivre la piste du
carton qu’elle avait remarqué avec Deguale.
La camionnette quitta Roissy et prit l’autoroute en direction de Paris, puis de Chartres. Vers treize heures, le
chauffeur s’arrêta dans une brasserie sur une aire de repos. Astrid en profita pour prendre un sandwich dans
la boutique qui se trouvait à côté du restaurant pour routiers. Elle avait très faim mais se contenta d’un
sandwich, de peur de se faire repérer par le chauffeur de la camionnette. Elle reçut un message de Saint
Pierre alors qu’elle revenait à sa voiture de location pour attendre le départ de la camionnette.
“Je pars voir la boutique indienne dont tu m’as parlé. Je te tiens au courant”.

Quand la camionnette reprit la route, Astrid était déjà prête à rouler. Ils prirent la direction du sud et arrivèrent
en banlieue d’Orleans, à proximité des rives de la Loire. La camionnette s’arrêta devant un pavillon dans une
zone résidentielle. Astrid s’arrêta non loin. Elle pouvait voir la camionnette et ses alentours d’où elle était
garée. Elle observa un instant la zone résidentielle dans laquelle elle se trouvait. Un ensemble de maisons
toutes semblables mais légèrement différentes, où chaque habitant essayait de montrer à son voisin qu’il
avait la plus belle porte, la plus grosse voiture, la plus grand piscine, le gazon le mieux tondu. Une sorte de
concours de qui a la plus grosse mais à l’échelle d’une petite ville.
Le chauffeur de la camionette en descendit et sonna à la porte du pavillon devant lequel il était garé. Un
homme lui ouvrit. Plutôt grand, avec un look de hipster, il portait un pull rayé rouge et blanc à la façon de
Charlie et un bonnet gris. Ensemble, ils prirent un carton dans le garage du pavillon et l’échangèrent avec
celui qui se trouvait dans la camionnette. Ils décollèrent les étiquettes des deux cartons et les intervèrtirent.
Le chauffeur serra la main du hipster et reprit sa route. Le barbu rentra chez lui. Astrid chercha une place
discrète où garer la voiture de location en vue du pavillon et attendit un peu à l’ombre d’un arbre dont les
feuilles étaient déjà toutes rougies par l’automne.

Après une dizaine de minutes de patience, comme il ne se passait rien, elle quitta sa voiture et s’approcha
de la maison du hipster. Elle essaya d’observer plus ou moins discrètement à travers les fenêtres ce qui se
passait à l’intérieur et ne vit le barbu nulle part. Il était sûrement dans le garage sur lequel ne donnait aucune
fenêtre. Astrid ne prit pas de risques et préféra quitter la zone avant d’attirer l’attention. Dans ce genre de
quartiers, les voisins sont toujours attentifs au bien-être des autres et l y a toujours quelqu’un pour vérifier
qui se balade dans le quartier et pourquoi. Elle reprit la voiture et se dirigea vers le centre d’Orleans où elle
réserva une chambre dans un hôtel de la vieille ville, près de la maison de Jeanne d’Arc. Elle perdit une
heure à faire du tourisme et fut déçue de découvrir que la “maison de Jeanne d’Arc” n’avait en réalité
hebergé la pucelle que quelques jours. Elle se balada dans le quartier de la ville proche de la Loire et dîna
rapidement dans un kebab parce que les restaurants ne servaient plus après neuf heures .
Vers minuit, elle reprit la voiture en direction de la banlieue et s’arrêta non loin de la maison où elle souhaitait
pénétrer. A cette heure, le quartier état sinistre. Les lampes des habitations étaient éteintes et la totalité des
banlieusards rêvaient de leurs prochains crédits auto, de vacances aux seychelles ou de gains au loto. Les
rues n’étaient éclairées que par des réverbères assez rares. Elle avait prit son téléphone avec elle pour lui
servir de lampe de poche et l’utilisa pour s’assurer d’entrer dans la bonne maison. Ce n’était pas aussi
évident que ça peut en avoir l’air car dans ces banlieues, toutes les maisons se ressemblent finalement, à
quelques détails insignifiants près. Les lumières de la demeure du barbu étaient éteintes et Astrid fit le tour
de la bâtisse pour s’assurer que personne ne risquait de la déranger. Grâce à la magie, la porte du garage
ne lui posa aucun problème. Elle l’ouvrit en essayant de ne pas faire de bruit. Juste assez pour qu’elle
puisse se glisser sous l’ouverture en rampant, puis pénétra dans l’antre du hipster.

15

Le garage dans lequel se trouvait Astrid ne contenait pas de voiture, seulement une moto, assez ancienne
mais apparemment bien entretenue et dont les chromes brillaient. Sur un des murs, quelques outils
trainaient. Le carton que cherchait Astrid était dans le fond, près d’une porte qui menait vers l’intérieur de la
maison et entouré d’autres cartons similaires et portant des marquages quasi-identiques. Astrid s’assura que
la porte vers la partie habitation était bien fermée à clef et vérifia les différents cartons un par un. Dans celui
qu’elle avait vu le matin à Roissy, il ne restait presque plus rien, à part quelques cadres sans magie. Dans
les autres en revanche, elle vit des cadres identiques mais chargés de la même magie que celle contenue
dans le cadre qu’elle avait acheté. Elle trouva d’autres objets, au moins aussi laids, mais tous diffusaient une
énergie magique qui provenait du même sorcier.
Elle les photographia sous toutes les coutures pour ses archives. Evidemment, les traces de magie ne
subsistent pas sur une photographie, il faut les voir directement pour s’apercevoir de leur présence, mais les
photos pourraient servir pour identifier les livraisons plus tard. Astrid vérifia dans un meuble qui ressemblait à
un placard de cuisine intégrée à la mode dans les années 70 si elle trouvait des indications sur des rituels
magiques ou des ingrédients spécifiques. Elle ne trouva que de la vaisselle de moche à fleurs et des
produits ménagers. La fouille des quelques étagères du garage ne donna rien non plus. Aucun objet digne
d’intérêt ou de résidu magique ne se trouvait dans ce garage. Elle se dirigea vers la porte qui donnait dans la
maison et l’ouvrit avec son sort favori.

La lumière du téléphone portable éclaira un intérieur qui ressemblait à une maison refaite pour une émission
de télé. Des murs blancs dont la monotonie n’était rompue que par des teintes grises assez sombres, des
meubles repeints à la va-vite et un grand espace qui donnait sur une grande télévision. Un coin cuisine avec
un bar et des meubles en hauteur peints à la manière des murs donnait sur le salon. Au fond deux petites
portes entouraient la porte d’entrée et d’où elle était, Astrid devinait l’escalier qui menait à l’étage, là où se
trouvaient sûrement les chambres repeintes récemment en bleu ou en saumon. Elle ouvrit plusieurs placards
en essayant de faire le moins de bruit possible. Elle ne trouva que de la vaisselle, des produits alimentaires
et quelques bibelots mais aucune trace de magie. Elle se dirigea sur la pointe des pieds vers les deux portes
du fond mais ne découvrit que les toilettes - avec une peinture vert pomme abîmée cette fois ;
apparemment, l’agent immobilier avait oublié de prendre de quoi repeindre toutes les pièces - et un placard
à balais qui servait aussi de penderie.
Elle se retourna et regarda l’escalier de bois, repeint lui aussi en blanc, qui menait à l’étage. A priori, elle
devait s’y rendre, mais avait un peu peur de faire grincer le bois des marches. Elle ôta ses chaussures pour
essayer de marcher sans bruit et entreprit l’escalade des dix sept marches qui la mèneraient au premier. A la
troisième et à la septième marche, elle fut désagréablement surprise par un grincement insupportable. Les
deux fois, elle s’interrompit dans son ascension pour vérifier si elle n’entendait aucun bruit.
Arrivée en haut de l’escalier, elle découvrit de la moquette sombre qui étouffait les bruits. Le palier donnait
sur trois portes différentes, toutes du même côté, à gauche d’Astrid. Elle éteint son téléphone et prit
quelques minutes pour s’habituer à l’obscurité. Elle ouvrit la première porte, la plus proche. Elle grinça
légèrement et Astrid découvrit une salle de bains peinte en rouge et blanc cassé, “petite mais fonctionnelle”
comme on dit à la télé. Elle ouvrit la seconde porte qui ne fit aucun bruit. Astrid y découvrit immédiatement,
et malgré l’obscurité, les traces de magie qu’elle cherchait. Elle referma la porte derrière elle et reprit son
téléphone. La pièce était un véritable laboratoire d’alchimiste moderne. Il y avait de tout, des livres assez
anciens, des alambics, des objets qui rayonnaient de magie, principalement des icônes religieuses en tous
genre, y compris des copies du cadre que s’était procuré Astrid.
Elle regarda les ouvrages qui se trouvaient dans la bibliothèque. Habituellement, on utilise le terme de
grimoire pour parler des ouvrages utilisés par les magiciens et les sorciers, du moins c’est ce qu’en dit le
dictionnaire. Mais quand on dit grimoire, on imagine avant tout un ouvrage très ancien, rempli de feuilles
jaunies par le temps et rédigé en gothique ou dans une écriture codée, entre deux épaisses couvertures
reliées en peau de buffle et protégées par des serrures en fer. En réalité, la plupart du temps, Astrid trouvait
des livres modernes, au format poche, souvent peu épais et qui ressemblaient à des livres de recettes assez
courts, avec des photos en couleur, sur du papier recyclé et avec une couverture en carton simple. La seule
chose qui différenciait ces livres des ouvrages pseudo-scientifiques de guérison par les plantes ou du
pouvoir de l’esprit, c’était la trace de magie qui émanait de ces livres, et leur contenu, qui fonctionnait
effectivement si on savait manipuler l’énergie magique.
Ici, deux livres de la bibliothèque en particulier intéressèrent Astrid. L’un traitait de protection contre les
forces magiques - c’était plus ou moins la spécialité d’Astrid, mais elle ne pensait pas avoir le temps de le
lire ou d’en faire des copies pour ses archives personnelles - l’autre de magie pyrotechnique. Un domaine
dont Astrid ignorait presque tout. Sur le bureau, près des cadres enchantés, un troisième livre était ouvert et
ses pages étaient maintenues par une souris d’ordinateur et une montre à une page sur l’inscrustation de
magie dans les objets.
La technique était connue, pas d’Astrid qui n’était pas une grande magicienne, mais l’école l’enseignait et
elle savait que Gauthier, par exemple, savait très bien le faire. Sa spécialité était d’appliquer un sort de
croissance accélérée à des pots en plastique pour que les plantes qui s’y trouvent poussent plus vite. Astrid
connaissait vaguement la théorie de cette pratique, il fallait utiliser un sort particulier qui enchantait l’objet
juste avant de lancer le sort principal à intégrer. A partir du moment où un objet était enchanté, l’effet du sort
pouvait être permanent ou ne s’activer qu’à la demande du sorcier, même à distance et sans voir l’objet. Par
contre, de l’extérieur, il était impossible pour Astrid de savoir quel sort était contenu dans un objet, on ne
pouvait que déceler la présence d’une forme de magie. Astrid vérifia les différents objets enchantés qui se
trouvaient sur le bureau, toutes les traces de magie qui émanaient des artefacts ressemblaient à celle du
cadre qu’elle avait acheté. Elle prit une petite icône montrant un portrait de la vierge et diffusant une énergie
magique substantielle et la mit dans sa poche. Une fois dissimulée, la magie émanant de l’icône ne se voyait
plus du tout.

Penchée sur les différents livres qui se trouvaient dans la pièce, Astrid ne remarqua pas qu’on avait ouvert la
porte dans son dos. Soudain, la lumière s’alluma et Astrid se retourna, surprise et effrayée. Dans
l’encadrement de la porte, le barbu qu’elle avait aperçu plus tôt la menaçait d’un couteau de cuisine long
comme un avant bras. “Qu’est-ce qui se passe ici?” Astrid était coincée, l’homme était plus grand qu’elle et
menaçant. Elle n’avait prévu aucune réponse et espérait avoir le temps de sortir avant de se faire repérer.
Elle leva lentement les mains. “Je ne vous veux pas de mal, ne vous inquiétez pas.
_ Vous êtes peut être la nouvelle femme de ménage? Sortez de là. Gardez vos mains au dessus de la tête.”
Il s’écarta de la porte pour laisser passer Astrid devant lui. Il lui ordonna de descendre l’escalier, toujours
sous la menace de son arme. Quand elle fut engagée, il utilisa l’interrupteur et éclaira le couloir et les
marches. “Tu vas me dire qui tu es ce que tu fous là et ensuite j’appelerai la police.” Les chances d’être
couverte par Lambert suite à une effraction étaient minces. Astrid se retourna quand elle arriva en bas des
marches. Le barbu se trouvait en haut de l’escalier, il surveillait Astrid et allait poser le pied sur la première
marche. A cet instant, Astrid déplaça ses deux mains sur le côté et murmura “falas”. Un peu d’énergie
magique quitta ses mains et se dirigea vers les pieds du barbu, le sort prit effet immédiatement. Le hipster
trébucha et tomba sur le côté, heurtant avec ses côtes le garde-corps de l’escalier puis se cognant sur
plusieurs marches dans sa chute. Il arriva au sol les bras en avant et lâcha son couteau quand il fut aux
pieds d’Astrid. Elle poussa le couteau vers la cuisine d’un grand coup de pied. Puis, pour assurer son
avance, elle flanqua deux grands coups de poing sur le nez du barbu alors qu’il était par terre et profita de
son évanouissement pour quitter la pièce en courant.
Elle retourna à toute vitesse vers la porte d’entrée qu’elle ouvrit à l’aide d’un sort et se précipita vers
l’exterieur. Elle arriva en nage à sa voiture, qu’elle n’avait pas fermée et se jeta à l’intérieur. Elle démarra le
moteur et partit vers son hôtel aussi vite qu’elle le pouvait, oubliant toutes les consignes de sécurité. Elle ne
se remit de ses émotions qu’après une dizaine de minutes de trajet, une fois qu’elle était certaine d’avoir
quitté le quartier. Une courte analyse de la situation lui permit de se rendre compte qu’elle venait de faire une
grosse erreur. Dans sa recherche d’objets enchantés, son travail légitime, elle avait commis plusieurs délits,
une effraction, un vol, d’un petit médaillon, c’est peu mais ça reste un délit, et une agression qui risquait de
valoir au barbu quelques jours d’immobilisation. Il ne restait plus à Astrid qu’à espérer que le barbu serait
incapable de la décrire quand il irait porter plainte. Encore une fois les chances étaient minces : Chinoise,
francophone, la trentaine, gothique avec des piercings, la police la repérerait au premier coup d’oeil. Elle
arriva exténuée à l’hôtel, après avoir perdu vingt minutes à trouver une place de parking. Dans sa chambre,
elle se précipita sous la douche, se coucha dès qu’elle fut sèche et s’endormit profondément.

16

Dès son réveil, vers dix heures et demie, Astrid contacta l’Ecole, pour demander de l’aide à la Directrice. Il lui
fallut appeler trois fois à des heures différentes pour réussir à joindre la vieille dame. Entre temps, elle avait
repris la route vers Paris et par mesure de prudence, n’appelait que pendant ses pauses pour éviter de subir
les foudres d’un contrôle de police. Quand la Directrice lui répondit enfin, Astrid se trouvait sur une aire de
repos à une vingtaine de mètres de l’autoroute, à un peu moins d’une heure de route de Paris. Elles
convinrent de se retrouver dans le début d’après midi. Astrid devait se garer devant le portail de l’Ecole. La
Directrice lui indiqua quelle route suivre pour arriver jusque là. Astrid nota toutes les indications sur un papier
mais mit malgré tout presque trois heures à trouver le chemin correct pour se rendre à l’école. Arrivée sur
place, elle gara son véhicule de location à l’endroit convenu.
Sortie de la voiture, la grande grille s’ouvrit et laissa passer Astrid. Elle eut l’impression que les lieux avaient
changé depuis la dernière fois. Les rangées d’arbres étaient sensiblement différentes, plus proches et plus
angoissantes malgré leurs couleurs chaudes d’automne et un gravier fin avait remplacé le gazon. Astrid
songea que sa mémoire devait lui jouer des tours. Elle marcha jusqu’aux escaliers en marbre et n’eut même
pas à frapper à la porte avec le heurtoir, la Directrice attendait sur le perron, vêtue cette fois en professeur
de biologie de lycée, d’une blouse blanche et de lunettes de protection. Dans la main, elle avait un petit
sécateur et Astrid la soupçonnait d’avoir posé un arrosoir et un couteau de jardinier derrière la porte. La
Directrice invita de nouveau Astrid dans son bureau où deux cafés bien chauds attendaient les deux
femmes. La vieille dame enleva ses accessoires de jardinage qu’elle posa sur une chaise à l’entrée du
bureau. Sous sa tenue, elle portait un ensemble simple, bleu et très élégant.
“Qu’aviez-vous donc de si important à me montrer?” Astrid sortit l’icône enchantée qu’elle avait volée à
Orléans de sa poche “J’ai trouvé ça chez un sorcier indépendant. C’est enchanté, mais je ne sais pas quel
sort est contenu dans cette image. Vous pouvez l’analyser?
_ L’analyser si on veut. Je ne suis pas un laboratoire comme on peut en voir à la télévision. Je peux étudier
la signature et te dire si celui qui a enchanté ça est venu étudier ici. Mais pour une analyse plus fine, ça va
dépendre de ce que tu me demandes.
_ Je voudrais savoir quel sort est contenu dans cet objet.
_ C’est possible, mais il me faudra deux ou trois jours. Ca va dépendre de la technicité du sort, de celui qui
l’a lancé et si je connais sa signature ou non, ça peut faciliter les choses.
_ Comment fait-on pour déterminer quel sort se trouve dans un objet?
_ La procédure est assez simple mais relativement longue. Il faut en gros faire l’opération inverse de celle
qui a permis d’enchanter l’objet. Plus le sort est complexe, plus c’est long, c’est tout.
_ Ca ne vous ennuie pas de vérifier ça pour moi?
_ Aucun souci, je te tiendrais au courant.” Astrid laissa l’icône sur le bureau de la Directrice. Celle-ci examina
l’image avec attention et la laissa devant elle. Je m’occupe de ton problème en priorité.” Astrid remercia et
salua la vieille dame d’une poignée de main puis quitta le bureau de la Directrice.
Elle rentra à Paris rapidement et rendit le véhicule de location à l’agence. Elle passa ensuite la soirée devant
des séries pour rattraper son retard et oublia toutes ces histoires de magie pendant quelques heures.

Le lendemain matin, elle retourna voir Gauthier avec le cadre qu’elle avait gardé chez elle. Elle avait oublié
que la boutique n’ouvrait jamais avant midi et elle dût perdre deux heures à se balader dans les beaux
quartiers avant de retourner voir son ami. Sous la Tour Eiffel, elle fut sollicitée par des groupes de touristes
qui lui demandaient de la prendre en photo. Cet excès d’altruisme l’épuisa et elle passa le reste de ce temps
perdu plus au sud du quinzième arrondissement, dans un petit bar reposant, dans lequel elle ne prit qu’un
café et un croissant tout en passant le temps sur son téléphone. A midi, elle était arrivée à la boutique bien
avant Gauthier et fût obligée d’attendre encore quelques minutes.
Gauthier arriva sur sa trotinette avec un quart d’heure de retard.
Il ouvrit son magasin en discutant de tout et de rien avec Astrid. Une fois dans la boutique, ils essayèrent de
repérer la signature du barbu dans le cadre magique. L’exercice était difficile et Astrid n’y parvint pas. Au
bout de deux heures, malgré les interruptions des différents clients, Gauthier parvint à ressentir une
signature spécifique. Il s’agissait d’une marque qu’il ne connaissait pas, une impression assez vague et ses
conclusions ne purent pas aider Astrid dans son enquête. En quittant Gauthier, elle espéra que la Directrice
pourrait l’aider plus efficacement et avec un peu de chance, la vieille femme pourrait lui donner un nom.

Sur le chemin du retour, elle fit quelques courses et appela Saint Pierre pour savoir comment son enquête
se déroulait : “Salut, quelle sont les nouvelles?
_ Salut Astrid, je voulais t’appeler. J’ai un truc à te demander, promets moi de ne pas mal le prendre.
_ Dis-moi.
_ Tu peux demander à ton ami d’arrêter de me suivre? Au début c’était rigolo, mais je l’ai grillé assez vite et
maintenant qu’on travaille ensemble toi et moi, je finis par trouver ça gênant d’avoir un garde du corps que je
n’ai jamais demandé. Ce n’est pas qu’il me gêne, mais tu sais, c’est compliqué.
_ J’ai oublié de lui demander d’arrêter la filature. Désolée. Je lui envoie un texto tout de suite. Comment ça
s’est passé dans le quartier indien?
_ Je n’ai pas trouvé grand chose. J’ai fait le tour des boutiques et j’ai découvert à quelques endroits des
objets enchantés de la même façon que le cadre. J’ai pu interroger rapidement quelques employés dans les
boutiques et tous m’ont parlé d’Eurofret. Ils sont livrés par camionnette de façon régulière. Je suis allée voir
l’entrepôt cette nuit, les cartons que j’y ai trouvé n’ont rien de spécial.
_ Tu as pu entrer dans l’entrepôt? Il était gardé pourtant.
_ Je suis douée pour ce genre de choses. Par contre je ne sais pas ce qui arrive aux colis après Eurofret.
_ Je me doutais que tu étais forte, mais pas à ce point. Pour les colis, je sais que le livreur d’Eurofret
emmène les objets à un enchanteur à Orléans. Je suis entrée chez lui.” Astrid détailla son aventure à
Orléans et expliqua à Véronique que le médaillon qu’elle avait volé serait analysé par la Directrice.
“Tu as été invitée à l’école? Demanda Saint Pierre.
_ Oui, deux fois. Je crois que la Directrice m’aime bien.
_ Tu es meilleure magicienne que moi alors.
_ On fera un concours un jour si tu veux. Tu sais à qui sont vendus les objets magiques qui passent dans les
mains du barbu?
_ Un peu n’importe qui. Ce sont des objets courants. Moches mais courants. Je n’ai pas repéré de gros
acheteurs ou de groupes. Et aucun des acheteurs que j’ai pu repérer n’est magicien. Mais je n’ai vu que trois
ou quatre personnes. Ces articles ne sont pas si demandés. On en saura plus quand l’Ecole t’aura contactée
j’espère. Si on sait à quoi sert le sort, on pourra enquêter plus sérieusement.
_ Tu as raison. J’attends le coup de fil de la Directrice et je t’appelle. Tu as eu des nouvelles de Lambert?
_ Si on veut. Il m’a envoyé une liste d’enquête. Rien de très important. Tu m’appelles quand la Directrice t’a
recontactée?
_ Bien sûr. A très vite”.
Astrid contacta Jérôme par texto pour lui demander d’arrêter sa filature. Sa réponse, bien que laconique
montrait sa déception. Il aimait suivre la jolie réunionnaise apparemment. Une légère pointe de jalousie prit
Astrid au coeur en lisant la réaction de son ami. Elle passa la fin de journée à ruminer. Jusqu’à vingt heures
environ, quand son téléphone sonna. Lambert. Ce type n’avait vraiment aucune limite et appelait même à
des heures où la plupart des gens restent tranquillement chez eux à regarder la télé et attendre que la
journée se termine.
“Bonjour Astrid. Je venais aux nouvelles.
_ Bonjour, tu appelles un peu tard. Tu veux des nouvelles de quel dossier?
_ Le meurtre de Pique évidemment. On me presse sur cette histoire. Quoi de neuf du côté de l’enquête?
_ Non. Les flics ne m’ont pas recontactée.
_ Ils auraient dû. J’ai contacté El Aloumi. Elle a rendez-vous avec moi et des spécialistes des histoires de
meurtre ici après demain matin.
_ C’est censé me concerner?
_ Oui Tu as participé à l’enquête. Je voudrais que tu viennes avec El Aloumi. Je viens de t’envoyer tes billets
pour La Haye. Départ demain quinze heures dix, gare du nord. Ne le rate pas.”

17

A Quatorze heures, Astrid était déjà gare du nord. A force d’avoir entendu ses parents lui dire qu’il fallait être
la première à l’école, elle avait fini par prendre le pli et arrivait toujours la première. Du moins, elle était
toujours en avance. Parfois de beaucoup. Elle devait se trouver sur le quai presque une heure plus tard et
perdit une heure dans la gare à regarder les grands titres de la presse, les magazines et les boutiques de
gadgets idiots et colorés. Il commençait à faire froid dans la gare, la fin de l’automne approchait doucement.
Dans la presse, quelques titres mentionnaient encore les risques liés à la magie et aux magiciens, mais ils
se raréfiaient. Comme elle n’avait perdu que dix minutes à ces activités futiles, Astrid se mit en quête de
quelque chose de plus intéressant à faire. Comme elle ne trouvait rien à faire, elle vérifia son billet de train.
Première classe, repas inclus. Lambert avait bien fait les choses. Elle se demanda si un secrétaire à Europol
s’était chargé de ça et qui avait payé.

Vingt minutes avant le départ, Astrid s’engageait sur le quai le plus à gauche de la gare. Elle passa le
contrôle de sécurité sans problème. Elle n’avait qu’un sac qui ne contenait que quelques vêtements pour les
deux jours à venir. A vrai dire, par prudence, elle avait des vêtements pour trois jours, au cas où… Son
ordinateur portable ne semblait présenter aucun risque pour les agents en uniforme gris de la gare. Sur le
quai, elle chercha à repérer la commissaire El Aloumi. Avec un peu de chance, elle aurait quelqu’un avec qui
discuter pendant le trajet en train. Elle attendit un peu devant son wagon mais après quelques minutes à
tourner en rond sur le quai, elle préféra rejoindre sa place. Lambert avait insisté lourdement pour qu’elle ne
rate pas ce train.
Le trajet se passa bien. Astrid avait une place isolée dans le sens de la marche et attendit son plateau repas
en surfant sur internet. Le repas en lui-même la satisfait. Sans être forcément très copieux, les plats étaient
bons et n’avaient rien à voir avec l’image du sandwich SNCF auquel avait immédiatement songé Astrid en
voyant que le repas était compris avec le billet. Entrée, plat et dessert, avec un verre de jus de fruits. La fin
du repas se termina sur un café. A Rotterdam, le Thalys interrompit sa course et Astrid dut changer de quai
dans le hangar en verre de la triste cité. Elle demanda son chemin dans un anglais approximatif et des
personnes souriantes l’aidèrent à trouver le bon quai, à l’étage supérieur.
Le train de La Haye ressemblait à un RER, en plus propre, mais aussi saturé de voyageurs. Astrid nota
qu’un grand nombre de voyageurs montaient dans le train avec leurs vélos, et prennaient encore plus de
place que prévu. Coloré de jaune et de bleu, il avançait lentement dans les campagnes néerlandaises en
s’arrêtant dans toutes ces gares aux noms imprononçables pour Astrid. A la sortie de la gare de La Haye, la
pluie tombait. Une pluie fine, légèrement trop froide et très désagréable. Astrid vérifia le plan que Lambert lui
avait envoyé. Il fallait prendre un tram pour trouver son hôtel qui se situait à trois minutes à pied du siège
d’Europol. En regardant attentivement le plan, elle constata que le trajet à pied prendrait plus d’une demi-
heure. Elle chercha la station de tram. Un peu en vain. Dans un pays qu’on ne connaît pas et dont on ne
parle pas la langue,on se sent vite perdu.

Elle remarqua une voiture de police et voulut interroger la policière blonde qui allait y entrer, mais elle fut
interrompue d’un geste ferme. La femme blonde refusait de répondre et interdisait même à Astrid de
s’approcher de la voiture en grommelant quelque chose en anglais. Astrid entendit “Operation”. Elle n’était
pas sûre. Elle demanda son chemin à une trentenaire qui attendait sur un banc et lui indiqua du bout du
doigt où trouver la station et comment se rendre à sa destination.
Le tram de La Haye était laid. Même en étant de très bonne humeur, il faisait penser à un modèle obsolète
du début du vingtième siècle, repeint à la va-vite en rouge vif pour donner un peu de gaieté aux wagonnets.
L’intérieur avait peut être été blanc à une époque, mais aujourd’hui, les parois étaient jaunies par le temps et
les sièges peu confortables à l’origine était devenus désagréables et la place manquait pour des bagages.
Au moins, il y avait des vitres et un toit pour protéger de la pluie verglacée. Le tram mit une vingtaine de
minutes pour atteindre Sheveningen Avenue, sa destination. Plus elle approchait de la plage, plus la pluie
tombait. Astrid descendit à la station et découvrit un paysage qu’elle n’attendait pas. Elle s’attendait à
découvrir une suite ininterrompue de grands immeubles assez laids et tout en verre, l’image qu’on peut se
faire de la City de Londres ou de New York, mais elle se trouvait sous la frondaison de grands arbres encore
verts malgré la saison. Elle avait l’impression de se trouver au coeur d’une forêt. Un peu plus loin, elle voyait
trois grands immeubles émerger, dont un qui portait le nom de son hôtel en grosses lettres blanches sur la
façade. Elle s’y rendit en courant pour ne pas être encore plus trempée en y arrivant.

L’hôtel d’Eisenhowerslann était luxueux. Quatre étoiles. Trop pour Astrid qui avait pris l’habitude des hôtels à
cinquante euros la nuit, grand maximum. Sa chambre, au cinquième étage, donnait sur la rue et en
regardant par la fenêtre, elle voyait le tribunal pénal international et l’immeuble d’Europol à une centaine de
mètres de distance. La chambre était presque aussi grande que son studio à Paris. Le lit était grand et
confortable. Vers vingt heures, Astrid voulut descendre au restaurant de l’hôtel pour manger.
Malheureusement pour elle, dans cet établissement, le restaurant fermait à dix neuf heures trente et le
concierge lui fit comprendre qu’aucun restaurant de la ville ne servait plus à cette heure tardive. Déçue,
Astrid se rabattit sur un paquet de chips et un coca qu’elle paya à prix d’or dans une station service du bout
de la rue.
Le lendemain, elle avait rendez-vous avec Lambert et El Aloumi dans le lobby de l’hôtel à sept heures
quinze. Pour donner une bonne image d’elle-même, Astrid fit un effort vestimentaire rare et se présenta à
l’heure habillée d’un ensemble pantalon et veste noirs qui ne risquaient pas de choquer les gens. Lambert
attendait déjà dans le hall quand Astrid descendit “Tu as fait un effort sur la tenue. Je t’en remercie, j’avoue
que j’ai eu peur ce matin en imaginant que tu viendrais avec ton look de Lisbeth Sallander habituel”. Astrid
sourit mais eut envie d’assommer lambert dans son petit costume moche avec sa cravate et ses lunettes à
la Harry Potter. El Aloumi arriva la dernière, quelques minutes plus tard. Après les salutations, cordiales,
d’usage, ils partirent au restaurant de l’hôtel et prirent un copieux petit déjeuner. Vers huit heures, ils
quittèrent l’hôtel et se rendirent, à pied, vers le siège d’Europol.

Le bâtiment, bien que relativement petit avec ses huit étages, semblait immense comparé aux arbres qui
bordaient l’avenue où il était situé. Il s’agissait d’une sorte de tour de verre en forme d’étoile à trois branches.
L’immeuble disposait d’au moins deux entrées. Une entrée principale donnait sur la grande rue, face au
tribunal international et qu’Astrid voyait de sa chambre. L’autre était plus petite et semblait n’être qu’une
entrée de service pour les visiteurs simples. Lambert guida les deux françaises vers l’entrée la moins
prestigieuse.
Malgré le manque de prestige, la sécurité restait impressionnante. Lambert et ses invitées furent obligés de
traverser un sas de sécurité dans lequel on leur demanda de laisser leurs téléphones et où on les passa à
deux reprises au détecteur de métaux, en vue d’éviter qu’elles n’entrent dans l’immeuble en portant des
armes ou des objets dangereux. Outre les téléphones, les bouteilles d’eau et les appareils photos étaient
interdits dans le bâtiment. Une fois le sas de sécurité passé, Lambert les emmena vers un local fermé à
triple tour pour enregistrer leurs empreintes et leur délivrer un pass d’accès au bâtiment pour la journée.
“Chaque fois que vous passez une porte, vous badgez, c’est obligatoire ici”. Astrid s’était amusée à compter
le nombre de fois où le mot “Obligatoire” avait été prononcé depuis le matin. Après douze, elle en avait eu
assez et avait cessé de compter.

Passé les deux filtres, Astrid et El Aloumi eurent droit à une visite rapide des locaux. En tous cas du rez de
chaussée. Lambert leur fit visiter la cantine, les salles de réunions gigantesques. Il insista lourdement sur la
modernité de la salle de conférence où des caméras reliées à des écrans géants permettaient de montrer à
l’ensemble des éventuels participants aux réunions qui était en train de s’exprimer et les salles de traduction
où des personnels autorités traduisaient en temps réel les discours des intervenants. La visite de cet étage
se termina sur le centre de sécurité du bâtiment. Astrid se rendit compte que l’immeuble était une véritable
forteresse moderne en verre. L’équivalent au vingt et unième siècle d’un château du moyen-âge. Des
caméras scrutaient tous les mouvements du rez de chaussée, chacun des accès et les alentours du
bâtiment, les accès aux ascenseurs étaient sécurisés par des badges d’accès et à plusieurs endroits, des
sas sécurisés par des lasers invisibles bloquaient toute intrusion non désirée entre deux plaques de métal de
cinq centimètres d’épaisseur. A deux reprises au cours de cette visite et malgré - ou à cause de - la présence
de Lambert, des agents en uniforme et équipés comme des Space Marines contrôlèrent les badges et les
identités d’Astrid et d’El Aloumi.
El Aloumi avait l’air d’apprécier la visite. Astrid aurait préféré aller visiter la ville plutôt que ce bâtiment. Les
papiers de l’office du tourisme qu’elle avait trouvés dans sa chambre parlaient de plages de sables blanc, de
centre ville animé et de bâtiments historiques, pas de protections blindées ni de contrôles d’accès. Les
mesures de sécurité payées par le contribuable européen ne l’intéressaient pas dans le fond. Elle n’avait
jamais eu le sentiment d’appartenir aux services de police et ne se sentait pas concernée par la plupart des
choses qui se passaient entre ces murs. Lambert les emmena vers une salle de réunion de petite taille aux
murs immaculés. La salle contenait une douzaine de sièges seulement, et trois personnes y attendaient
déjà. Devant chaque place, un panneau avec le nom de la personne et un drapeau du pays indiquaient les
endroits où chacun devait s’asseoir. Astrid serait à côté de Lambert. Elle se demanda si une escouade de
guerriers viendrait l’arrêter si elle osait s’asseoir à une autre place que la sienne. En voyant les drapeaux sur
devant les autres personnes, elle comprit qu’elle aurait un problème de compréhension pour cette réunion,
son anglais, durement acquis au cours de ses sept années de collège et de lycée, n’était pas forcément à
niveau pour une réunion de travail internationale.

18

Lambert, El Aloumi et Astrid n’étaient pas les premiers dans la salle de réunion, mais ils étaient loin d’être les
derniers. Lambert prit la parole le premier et immédiatement, la barrière de la langue posa problème à Astrid.
Elle parvenait à comprendre quelques mots de-ci de-là mais était complètement incapable de comprendre
l’intégralité des conversations. Heureusement pour elle, personne ne lui posa directement de question.
Autour de la table, il y avait trois allemands, deux anglais, un letton et trois hongrois. Tous avaient des airs
sérieux et particulièrement stricts, en costume ou en tailleur, avec des ordinateurs portables et que certains
d’entre eux manipulaient frénétiquement dès que quelqu’un ouvrait la bouche. Certains intervenants étaient
venus avec des dossiers volumineux sous le bras, parfois dans des chemises en carton de couleur. Pour
faire bonne mesure, Astrid posa son téléphone portable sur la table devant elle, mais elle se doutait que
l’illusion ne durerait pas.
Tout le monde discutait avec animation autour de la table. El Aloumi prit la parole et fit passer aux autres
intervenants des photos qui avaient été prises à Paris dans le cadre de l’affaire Pique. Astrid entendit le nom
à plusieurs reprises. Pour se donner un air impliqué, elle hocha la tête plusieurs fois pendant qu’El Aloumi
parlait. Elle comprit qu’il était question de magie, mais n’était pas capable d’entrer dans les détails. El Aloumi
semblait intarissable sur le sujet en revanche, même en anglais et elle eut à répondre à plusieurs questions
sans aucune aide de Lambert. Après plus de trois heures de réunion, interrompues par une simple pause
café de dix minutes, les discussions prirent fin et les différentes délégations s’éparpillèrent dans le bâtiment.
Lambert traina Astrid et El Aloumi au sixième étage, où se situait son bureau.

L’accès au sixième était encore plus compliqué que l’entrée dans le bâtiment. Il a fallu traverser deux postes
de garde où attendaient des agents armés, mais curieusement assez souriants, puis utiliser le badge
d’accès avant d’utiliser l’ascenseur mais aussi en sortant de l’ascenseur pour accéder au corridor de l’étage.
Le bureau de Lambert se trouvait à quelques dizaines de mètres de l’ascenseur, sur la droite. Le couloir était
constitué de parois en verre transparent et de l’extérieur, on pouvait toujours voir ce qui se passait à
l’intérieur. Quelques unes de ces vitres étaient rendues opaques par un dispositif électronique et
permettaient aux occupants de ne pas être observés du couloir. De l’extérieur, elle remarqua que le bureau
de Lambert était entouré d’énergie magique. Elle voulut poser une question à son collègue, mais hésita en
présence d’El Aloumi.
Lambert entra le premier dans son espace et invita les deux femmes à le suivre et ferma la porte derrière
elles. Il offrit à ses invitées un verre d’eau gazeuse et opacifia les murs du bureau en appuyant sur un des
nombreux boutons qui se trouvaient à côté de son téléphone. Une fois assuré que personne ne pouvait les
déranger, Lambert prit la parole : ”Astrid, je vais te résumer vite fait ce qui s’est passé, puisque j’ai
l’impression que tu n’as pas tout compris?
_ En effet. J’ai compris quelques mots, mais franchement, je n’ai pas le niveau en anglais pour suivre ce
genre de conversation. Et encore une fois, je ne vois pas bien ce que je foutais là.
_ D’autant plus qu’ici on utilise un anglais très particulier, de type administratif et peu courant. Bref. Tu as
participé à une réunion sur différents dossiers qui concernent mon bureau. En gros, il y a eu en Europe et
récemment, plusieurs cas de meurtres ou d’attaques violentes, voire de vols avec violences, qui ont impliqué
des magiciens. Tu travailles avec le commissaire El Aloumi sur un de ces dossiers. J’ai réuni tous les gens
que tu as vus tout à l’heure pour confronter les méthodes et essayer de déterminer s’il s’agit de faits isolés
ou d’un groupe organisé.
_ Et qu’a donné la réunion?”
Astrid attendait la réponse “Pas grand chose”. Ecouter une dizaine de personnes en costume déblatérer
dans une langue inconnue n’aidait certainement pas, mais depuis longtemps, Astrid était persuadée depuis
longtemps que les comités et les réunions ne faisaient jamais avancer les dossiers. La plupart du temps, les
intervenants ne sont pas ceux qui ont les meilleures idées, mais les plus charismatiques et les bonnes idées,
souvent, étaient reléguées au second plan car ceux qui les avaient n’étaient pas souvent les plus écoutés.
“C’était très intéressant. On a bien avancé”. La réponse du commandant El Aloumi surprit Astrid. Lambert
confirma “C’est vrai. On a pu identifier des schémas récurrents et il est probable que nous soyons face à un
groupe organisé.
_ Organisé comment? Vous avez identifié quel schéma?
_ Rien de bien précis.On n’a pas de signature ou de mode opératoire, mais on retrouve des similitudes et
nos bases de données permettent des recoupements précis sur des téléphones, on va fnir par trouver des
individus impliqués dans tous ces évènements.
_ Et à quoi ont servi les photos que vous avez fait passer?
_ Pas vraiment, mais ton rapport a bien servi, en particulier la description de la signature que tu as faite. En
Allemagne, notre contact a pu reconnaître une signature très précise et nous en a fait une description très
complète. A priori, ça correspond aux impressions qu’avaient les enquêteurs partout ailleurs en Europe.
_ C’est la même personne qui a lancé tous ces sorts?
_ C’est possible mais pas certain. A ce que je sais, des signatures de gens très proches ou ayant étudié
ensemble la magie pourraient se ressembler. De plus, cette signature, ou ce qui y ressemble n’apparaît que
pour les crimes les plus graves. Pour les délits de droit commun, nous sommes face à des signatures
variées. Et c’est là que ton travail prend toute son importance.
_ Ton protocole Circé?
_ Oui. Chaque fois qu’un magicien est identifié précisément, on gagne du temps le jour où il commet un
forfait.
_ Ca fait un peu nazi comme méthode non?
_ Pas tout à fait, et c’est un gage de sécurité. Ce n’est pas le moment d’en discuter. Je communiquerai à
Madame El Aloumi le compte rendu complet de la réunion, elle te contactera pour en discuter avec toi.”

Lambert expliqua à El Aloumi comment Europol comptait l’aider pour la suite de son enquête. Ensuite, elle
quitta le bureau, apparemment ravie de sa participation à cette enquête. Une nouvelle occasion de faire les
gros titres peut être. Astrid allait se lever pour partir elle aussi, mais Lambert la retint :”Je voulais te parler en
tête à tête. J’ai utilisé différentes techniques pour protéger le bâtiment magiquement contre les intrusions. Tu
as vu quelque chose?
_ J’ai remarqué les traces de magie sur la porte du bureau. C’est pas mal.
_ Tu n’as pas remarqué celles du bâtiment?
_ Non. Il y en a?
_ Quelques traces. Je les trouve difficiles à remarquer.
_ Tu as utilisé quels sorts?
_ Des sorts anti-intrusion. Si un utilisateur de magie entre dans l’immeuble, je le sais immédiatement. Ca
marche bien.
_ C’est la même chose pour ton bureau?
_ Une version améliorée. Si quelqu’un y entre, magicien ou non, je le sais et un autre sort, plus puissant, qui
fonctionne comme une barrière mentale. Si tu essaies d’entrer sans y être invité, le sort t’en empêche et te
donne envie de rester dehors et d’aller voir ailleurs.
_ C’est impressionnant. Ca marche bien?
_ Tu veux essayer?
_ Non pas la peine. Qui t’as appris ces deux sorts?
_ L’école. Leurs cours sont excellents tu sais. Tu aurais du essayer.
_ Je n’avais pas le niveau. Tu le sais bien. Je ne sais faire qu’un seul truc sérieusement, le reste ne rentrait
pas. Et ton sort marche même si tu es absent?
_ Celui qui affecte mon bureau oui. Il marche très bien quand je sors. Par contre la protection du bâtiment
est trop difficile à maintenir. J’y arriverai peut être un jour. Il paraît que la Directrice sait le faire à grande
échelle.
_ Si je la vois, je lui demande comment elle fait.
_ Je compte aussi faire quelques recherches de mon côté. J’ai pas mal de contacts dans toute l’Europe
grâce à mon protocole.
_ Au fait, c’est quoi ce nom? Je ne t’ai jamais demandé.
_ Circé? C’est la magicienne qui a transformé les compagnons d’Ulysse en cochons dans l’Odyssée. J’ai
trouvé que ça sonnait bien.
_ Ca reste un procédé de facho ton truc. Au final, tu fiches tout le monde.
_ A vrai dire, tu n’as pas tout à fait tort. L’idée originale vient des fascistes italiens qui avaient organisé plus
ou moins la même chose. Ils demandaient à des magiciens de trouver les autres sorciers et de les recenser
au début. Mais eux ont terminé en enfermant les sorciers dans des camps en 1943. Je n’ai pas l’intention
d’aller jusque là
_ Je l’espère bien. Si jamais tu en viens à enfermer des gens, je démissionne et je fais en sorte qu’il t’arrive
quelque chose.
_ D’accord. Répondit Lambert en souriant. De toutes façons, je ne peux pas enfermer tout le monde, j’ai trop
besoin de toi.
_Ca me rassure. Astrid essaya de marquer cette phrase d’une pointe de cynisme. Pour revenir à nos
moutons, tu penses que cette réunion a vraiment changé quelque chose?
_ Oui et non. Au moins les flics qui enquêtent sur ces affaires semblent avoir compris qu’il se passait
quelque chose. Je ne voulais rien dire devant la commissaire, mais je crois que les non pratiquants n’ont
aucune idée du fonctionnement réel de la magie.
_ Les moldus sont des gros nazes.
_ Ce n’est pas la question. El Aloumi est perdue dans cette histoire. Elle a besoin de ton aide. Dès qu’elle
t’appelle à l’aide, tu cours la secourir. Elle n’est pas conne, elle saura te demander.
_ Si tu veux. En attendant, je fais quoi chef?
_ Tu cherches des infos sur les signatures de sorts. Tu essaies de retrouver tous les détails de celle du
meurtre de Pique. Je t’envoie le dossier complet tout à l’heure. Tu pourras étudier tout ça à fond.
_ Ok merci.
_ Ton train part à quelle heure?
_ Ce soir, vingt et une heures. Ca va me laisser le temps de visiter la ville.
_ Ca m’étonnerait. Ici, à seize heures trente, tout est fermé et les néerlandais mangent tôt. A mon avis, tu
vas t’ennuyer. Pour passer le temps, je te conseille la plage.” Ils discutèrent de quelques vieux dossiers
classés par Astrid au cours de l’année et finirent par se quitter vers dix sept heures. Astrid était épuisée et
avait surtout envie de rentrer vite chez elle.

Avant de repartir, elle récupéra ses bagages à l’hôtel, se changea pour mettre un vêtement plus confortable
et essaya de prendre le premier train pour Paris, mais son enthousiasme fut limité par un agent de la
compagnie ferroviaire néerlandaise qui obligea Astrid à prendre le train pour lequel son billet était payé. Elle
découvrit rapidement que Lambert avait eu raison. On s’ennuie ferme à La Haye après dix sept heures.
Astrid aurait voulu visiter un coffee shop pour ramener un petit cadeau à son ami jérôme, mais elle fut jetée
de tous les établissements sans ménagement - interdit aux personnes de nationalité étrangère. Elle termina
sur la magnifique plage de sable blanc de La Haye, emmitouflée dans sa parka pour se protéger du froid et
des pluies abondantes qui tombaient par intermittence.
Après cette journée trop chargée, le trajet du retour parût bien long à Astrid. Elle avait espéré faire le chemin
avec la commandant El Aloumi, mais celle-ci avait réservé sur un train plus tôt. Astrid ne réussit pas à
s’endormir dans le train et fit passer le temps en regardant de vieux épisodes de sa série favorite sur son
ordinateur en attendant la collation des premières classes. Curieusement, elle prit moins de plaisir à ce
repas qu’à celui de la veille. Même le court trajet de la gare du nord vers son domicile lui sembla trop long.
Chez elle, elle jeta ses affaires dans un coin et partit se coucher tôt.

19

Dans la nuit, le hipster barbu d’Orleans, malgré sa jambe cassée et ses côtes fêlées depuis le cambriolage,
était passé à l’action. Leto Groc n’était pourtant pas franchement un homme d’action. Depuis sa jeunesse, il
avait toujours été plus à l’aise avec les questions théoriques qu’avec les applications pratiques. Il était venu
à la magie par hasard, après avoir fréquenté pendant une douzaine d’années des clubs de jeux de rôles plus
ou moins obscurs. Sa passion pour le fantastique et la magie, son envie d’apprendre et son assiduité lui
avaient permis de rassembler rapidement des grimoires sérieux sur le sujet. Comme il était motivé et
particulièrement intelligent, il avait réussi à manipuler des sorts particulièrement complexes et était assez fier
de ses réussites. Sa seule erreur, fut de croiser celui qu’il nommait l’homme au chapeau.
Un soir d’automne, il y a deux ans, un type bizarre avec un chapeau, des lunettes noires et un imperméable
avait frappé à sa porte. Leto lui avait ouvert, pensant avoir à faire à un témoin de Jéhovah ou à un vendeur
ambulant qui ne lâcherait pas sa porte avant d’avoir parlé à quelqu’un et qu’il se ferait un plaisir d’expulser.
Curieusement, l’homme parlait avec un accent étranger un peu forcé, comme s’il essayait de masquer son
véritable accent. Ils parlèrent de magie, en particulier des activités de Leto et de leur caractère dangereux,
voire illégal. L’homme au chapeau promit de ne rien révéler à personne à condition que Leto accepte de se
mettre à son service. Tiraillé par sa peur, Leto avait accepté les conditions du maître chanteur.

Depuis cette soirée, la vie de Leto avait radicalement changée. L’homme au chapeau le contactait et lui
ordonnait régulièrement d'exécuter de petites tâches magiques sans importance au départ. Puis petit à petit,
il avait fallu entreprendre des actions plus risquées. Mais le risque était payant et l’homme au chapeau avait
fini par rémunérer Leto et lui envoyait maintenant tous les mois de quoi vivre sereinement de son activité
magique. L’an dernier, il lui avait demandé d’enchanter des dizaines d’objets. Il avait fallu intégrer un sort
pyrotechnique dangereux dans des bibelots tous plus laids les uns que les autres. Il y a quelques jours, il
avait eu la visite d’une petite chinoise gothique bizarre qui fouinait dans sa bibliothèque et elle avait pu
s’échapper quand il était tombé dans l’escalier. Heureusement, elle n’avait rien emporté. Il n’avait pas osé
porter plainte par peur des représailles et à l’hôpital, il avait assuré être tombé seul dans l’escalier par
maladresse.

Ce matin, Leto avait reçu un simple courriel de l’homme au chapeau. “Ce soir, vingt deux heures dix. Activez
tout”. Leto connaissait les conséquences de son geste, mais désormais il pensait à l’argent et aux menaces
de l’homme au chapeau avant tout. Avec la somme qui lui avait été promise pour ce geste, il pourrait partir,
définitivement. Il pensait au Pérou ou à la Thaïlande, là où il serait anonyme mais surtout riche. Il était monté
dans son bureau pour y relire ses notes et consulter ses livres. Il passa la journée à vérifier qu’il disposait
bien de tous les ingrédients nécessaires et qu’il connaissait le rituel sur le bout des doigts. Il était prêt. A
vingt deux heures, il était dans le garage et commença le rituel. A vingt deux heures dix, il prononçait le
dernier mot et l’énergie magique se répandit à travers son corps.

Aux quatre coins du pays, à vingt deux heures dix, les bibelots enchantés par Leto se mirent à grésiller.
D’abord doucement. Un son quasi inaudible émanait des cadres, statuettes ou crucifix. Quelques minutes
plus tard, le niveau sonore du grésillement était perceptible par tout le monde. Pas très fort mais assez pour
être gênant pour quelqu’un qui voulait se concentrer. Quelques personnes s’étaient approchées des objets
pour regarder ce qui se passait. D’un coup, une lueur jaune sembla irradier de l’intérieur de chacun des
bibelots. Puis, à vingt deux heures vingt deux très précisément, tous les bibelots prirent feu puis explosèrent,
violemment.

Ce soir là, Leto alla se coucher tôt. Il n’avait plus qu’à attendre le gros tas d’argent liquide que l’homme au
chapeau lui avait promis. Ses valises étaient déjà prêtes.

20

En se levant, Astrid ne comprenait pas ce qui s’était passé. Son téléphone débordait de textos qui lui
indiquaient de faire attention et de signaler à tout le monde qu’elle allait bien. Lambert avait essayé d’appeler
plusieurs fois. Elle ne voulait pas le contacter avant d’en savoir un peu plus sur ce qui s’était passé. Elle
venait seulement d’allumer son ordinateur pour en apprendre plus dans la presse quand Saint Pierre
l’appela à son tour.
“Tu as vu ce qui s’est passé? Tu as vu les images?
_ Pas encore. Je me lève Qu’est-ce qui se passe?
_ Des explosions. Plusieurs. Partout. C’est l’horreur.
_ Je ne comprends pas. Mon ordi est un peu lent. Attends une seconde.” Astrid finit par réussir à se
connecter à un site d’information en ligne. Un peu partout en France, vers vingt deux heures trente, des
objets avaient explosé sans prévenir, tous en même temps a priori. Sans revendication pour l’instant. Les
journalistes mentionnaient des milliers de victimes, dont une centaine de morts et des millions d’euros de
dégâts matériels au bas mot.
Astrid appella immédiatement ses parents, pour voir si tout allait bien. Par habitude, ils ne répondaient
jamais au téléphone. Le démarchage à distance et les plateformes d’appels téléphoniques avaient fini par
les dissuader de toucher à l’appareil trop souvent. Astrid laissa un message en désespoir de cause. Elle se
décida à faire le trajet jusqu’à leur domicile, pour vérifier que tout allait bien. En chemin, elle contacta
plusieurs de ses proches, dont Jérôme. Tout le monde était indemne, mais inquiet. Elle n’avait toujours
aucune nouvelle de Gauthier, mais elle ne disposait que du numéro de la boutique, pas de son numéro
personnel, et il était trop tôt pour qu’il ouvre quoi qu’il arrive. Dans les rues, des policiers portants leurs gilets
pare-balles et des mitraillettes patrouillaient dans les rues, par groupe de trois. Des voitures de police,
sirènes hurlantes, sillonaient les rues, gyrophares allumés. Sur quelques places, des exités harranguaient la
foule en hurlant leur haine des magiciens qui mettaient le feu à nos villes, vite rejoint par des cortèges
d’autres excités qui braillaient dans le même sens. Quelques personnes pleuraient et déposaient de petites
bougies ou des fleurs par terre, dans les rues, près des lieux publics.

Arrivée chez ses parents, dans le sud du treizième arrondissement, Astrid fut rassurée de constater que tout
allait bien. Ils regardaient les informations sur la chaîne chinoise d’informations en continu. Les attentats en
France n’étaient mentionnés que rapidement et sans vraiment entrer dans les détails, mais les journalistes
appelaient régulièrement la population à ne pas faire confiance aux magiciens astrid resta avec ses parents
près d’une heure, le temps de prendre un thé noir - qu’elle n’avait jamais aimé. Ses parents savaient depuis
longtemps qu’elle pratiquait la magie mais aujourd’hui, ils lui ont suggéré de changer de métier. Trop
dangereux, trop risqué. Astrid était attristée de voir que ses parents avaient déjà rejoint la meute des
inquisiteurs. Elle partit sans leur montrer sa déception mais pleura à chaudes larmes dans l’ascenseur qui la
ramenait vers le rez-de-chaussée et la rue.
Dès qu’elle retrouva son calme, elle consulta ses textos. La messagerie de son téléphone débordait
toujours. Il était presque onze heures et Astrid décida de prendre la direction du quinzième arrondissement
pour essayer de retrouver gauthier à l’ouverture de la boutique. Sur le chemin, elle profita des moments où
le métro était aérien pour envoyer des messages à Saint Pierre et à Lambert. Quand Astrid sortit du métro à
Cambronne, vers midi moins le quart, elle appela Saint Pierre pour passer le temps avant l’ouverture de la
boutique de Gauthier. “Salut Véronique, ça va de ton côté?
_ Ca va, je n’ai pas eu d’explosion chez moi. Et toi?
_ Pas de problème pour moi a priori. J’attends encore quelques nouvelles.
_ J’ai regardé les articles sur les explosions ce matin. Je voudrais vérifier une chose ou deux et je te
recontacte. Mais avant ça, tu peux retourner voir la boutique où tu avais trouvé les cadres magiques? Celle
qui t’a conduit à Orléans? Je suis sur Pontoise, je ne vais pas pouvoir venir facilement.
_ Je veux bien. J’irai voir ça en début d’après midi. A tout à l’heure”.

Avant d’arriver en vue de la boutique de Gauthier, Astrid fut prise d’une forte inquiétude. Un camion de
pompiers se trouvait à peu près devant la boutique et trois policiers armés gardaient l’entrée de la rue. Elle
s’approcha et demanda ce qui se passait. “La boutique d’un magicien a explosé. Le type était dedans. Il est
sûrement responsable de tout ça. On a retrouvé son corps dans l’arrière boutique à côté d’un cadre moche.
Il n’y a pas d’autre victime heureusement, mais beaucoup de dégâts matériels.”
Astrid fut choquée.
La mort de son ami était un coup dur. La façon dont on le lui avait annoncé était encore pire. Pour la
deuxième fois de la journée, elle versa des larmes. Un des policiers lui demanda si ça allait, mais elle voulait
surtout être seule et avoir la paix.

Il lui fallut une demi-heure environ pour se remettre de ses émotions. Elle ignorait encore ce qui avait pu se
produire en réalité, mais elle était profondément affectée par la mort de Gauthier. Elle prit la route du quartier
indien pour retrouver la boutique de bibelots. Dans la ruelle où elle espérait trouver le magasin, elle fut
confrontée au même problème que dans le quinzième : deux camions de pompiers essayaient d’éteindre
l’incendie d’un bâtiment haussmannien en flammes. Un cordon de policiers - composé d’un seul agent de
chaque côté de la rue, les effectifs étant moins élevés que dans le quinzième - bloquait là aussi l’accès à la
rue. L’homme était débordé à cause des passants qui le harcelaient de questions, la plupart du temps en
penjabi ou en tamoul, qu’il ne parlait pas et auxquelles il n’avait pas la possibilité de répondre quand
quelqu’un pouvait les lui traduire.
Astrid reprit son téléphone : “Véronique? C’est moi, tu voulais que je vérifie quoi à la boutique indienne?
_ Je voulais savoir s’ils avaient eu un problème.
_ La boutique a pris feu, elle a disparu. Tu penses que c’est un problème?” Véronique marqua une légère
pause avant de reprendre :”On peut se retrouver chez toi dans une heure? J’ai une hypothèse sur le
responsable de tout ça. Mais je ne veux pas discuter par téléphone.
_ A tout de suite, je t’attends.”

Dans le métro qui la ramenait chez elle, Astrid regarda rapidement les sites d’information. Elle trouva
beaucoup de unes sur les explosions, qui étaient déjà appelées “attentats” dans la presse, quelques
décomptes de victimes et des compte rendus des évènements par des spécialistes. La seule chose sur
laquelle tout le monde s’accordait, c’était que les magiciens étaient responsables de tout. Les déclarations
des responsables politiques appelaient parfois au calme et à l’unité, mais la plupart du temps ils lançaient
des formules toutes faites et pleines de préjugés anti-sorciers comme on aurait pu en trouver au quinzième
siècle.
En sortant du métro, Astrid se rappela qu’elle voulait appeler la Directrice à l’école. Elle composa le numéro
de portable de la vieille femme “Allo Astrid, c’est bien toi? Tu n’as rien?
_ Je n’ai rien, mais je suis passé chez Gauthier ce matin, il est mort. Je suis navré de vous prévenir comme
ça. Et vous, comment allez-vous?
_ C’est la catastrophe. J’aimais beaucoup Gauthier, c’était un vieil ami.” Elle marqua une pause, assez
longue. “Ici, ça va. Mon bureau a brûlé cette nuit. Je pense que c’est le cadre que tu m’as laissé qui a
explosé. Il n’y a pas eu d’autres dégâts, heureusement. Et surtout aucune victime. Je n’ai pas eu le temps
d’étudier le cadre, mais si besoin, je peux reconnaître la signature et témoigner devant un juge si ça peut
aider.
_ Pour le juge je ne sais pas. Je demanderai à mon contact à Europol. Pour la signature, ou autre chose, je
vous contacterai directement en cas de besoin. Merci.” Astrid s’arrêta un instant, puis :”Je voulais vous dire,
j’aimais beaucoup Gauthier.”

Vers quatorze heures, Saint Pierre arrivait enfin chez Astrid. En sonnant à l’interphone et en se présentant à
la porte cette fois. “Désolée, il y avait du monde sur la route et j’ai eu du mal à me garer.” Les deux
magiciennes se firent la bise, puis Astrid laissa entrer Saint Pierre qui s’installa dans le canapé. Astrid fit
couler un café en discutant des événements récents.
“Je crois savoir d’où viennent les attaques, dit Véronique, certaine d’avoir un coup d’avance.
_ D’Orleans? Le barbu chez qui j’étais il y a quelques jours?
_ Comment tu as deviné?
_ J’ai vu la boutique dans le quartier indien et deux personnes à qui j’ai confié des bibelots ont eu des
soucis. Je ne sais pas si tu connaissais Gauthier, il a sa boutique dans le quinzième.
_ Jamais entendu parler, désolée.”
Elles discutèrent un moment de Gauthier. Astrid, submergée par l’émotion en parlant de son ami, versa à
nouveau quelques larmes. Véronique essaya de la réconforter en lui faisant un câlin. Astrid se remit de son
chagrin et put continuer la discussion. “Qu’est-ce qu’on fait maintenant?
_ Tu contactes Lambert pour lui dire que tu es sur une piste, et on part ensemble à Orleans, retrouver ton
hipster. J’ai contacté Jérôme, il arrive.
_ Tu avais son numéro?
_ Oui, il est venu me voir, sans enquêter il y a trois jours. Je l’aime bien.
_ Je rassemble quelques affaires et on y va. Tu as une voiture?
_ Oui. On pourra se relayer pour conduire. J’ai aussi des paquets de chips et des boissons pour la route.”
Avant de préparer son sac, Astrid envoya un texto à Lambert. “Tout va bien pour moi. Suis sur une piste pour
explosions. Te tiens au courant. XO”.

21

Saint Pierre avait garé sa voiture en bas de l’immeuble d’Astrid. Jérôme attendait à côté de la 207 bleue, il
avait un sac à dos bien rempli aux pieds. Il fit la bise à Astrid et embrassa Saint Pierre sur les lèvres. Astrid
eut un nouveau pincement de jalousie au coeur en les voyant ensemble. Saint Pierre ouvrit la voiture et prit
la place du chauffeur. Jérôme et Astrid mirent leurs sacs dans le coffre, à côté de celui de Saint Pierre et
Astrid laissa Jérôme à la place du mort, à côté de sa nouvelle conquête.
Pendant le trajet, ils parlèrent, comme tout le monde ce jour-là, des explosions et de leurs conséquences.
L’avis de Jérôme, qui n’était pas magicien mais sympathisant, inquiétait un peu Astrid. L’existence des
sorciers ne le gênait pas mais le risque d’attentat magique l’inquiétait. Comme tout le monde. Et il ne se
sentait plus en sécurité. La discussion dans la voiture fut un peu houleuse. Astrid pensa qu’elle allait assister
à une rupture en direct, mais la fin du trajet se passa bien.

A Orléans, la sortie de l’autoroute était bloquée par des manifestants anti-magie qui empêchaient les
voitures de circuler. La police intervint presque une heure après que la 207 n’avance plus. Les manifestants
furent priés, très poliment de laisser circuler les véhicules et la manifestation sauvage mit une petite heure à
se disperser. Ils arrivèrent au centre d’Orléans juste avant la tombée de la nuit. Dans les rues, l’ambiance
était sordide. Les patrouilles de police étaient suivies par des groupes de gens armés de bâtons et de vieilles
pétoires qui circulaient en groupe et semblaient se livrer à des chasses aux sorcières désorganisées. Astrid
se demandait comment ces groupes pouvaient reconnaître les sorciers des autres personnes. L’image de la
sorcière sur un balais magique et complètement habillée de noir n’étant plus forcément d’actualité. En y
réfléchissant, Astrid se dit qu’elle n’avait même jamais vu de chaudron. Elle s’inquiéta un instant de sa tenue
en revanche, tout de noir vêtue et avec ses tatouages, certains chasseurs de sorcières risquaient de vouloir
faire du zèle.

A la sortie de la ville, Astrid guida Saint Pierre pour retrouver l’adresse de Leto. Elles garèrent la 207 là où
Astrid s’était garée la première fois et demandèrent à Jérôme de rester dans la voiture et de rester au volant
afin d’être prêt à démarrer rapidement en cas de problème. Astrid et Saint Pierre se précipitèrent vers le
pavillon, prêtes à appréhender celui qu’elles soupçonnaient d’être le responsable des attentats. De
l’extérieur, toutes les lumières étaient éteintes, pourtant il n’était pas encore vingt heures. Saint Pierre
traversa la porte principale et ouvrit à Astrid de l’intérieur. Équipées de leurs téléphones portables, elles
avançaient prudemment dans la maison. Saint Pierre avait à nouveau sorti son pistolet et avançait en le
pointant vers l’avant pour paraître menaçante. Astrid regardait tout autour d’elle pour s’assurer que le barbu
ne leur tendait pas un piège. Elle cherchait en particulier des traces de magie qui pourraient signaler un
risque.
Astrid ouvrit la porte intérieure qui donnait sur le garage et les deux jeunes femmes entrèrent en même
temps dans la pièce. L’endroit n’avais pas changé depuis la visite d’Astrid. Elles supposèrent que le barbu
avait certainement eu beaucoup de travail pour achever son rituel et manquait de temps pour enchanter
d’autres objets. Les enquêtrices ne restèrent pas trop longtemps dans le garage et prirent la direction de
l’escalier pour se rendre dans le bureau.

L’étage était aussi plongé dans l’obscurité. En montant, saint Pierre balançait la lampe de son téléphone
dans toutes les directions pour s’assurer qu’elles ne risquaient rien, un peu comme Sigourney Weaver dans
Alien. Devant la porte du bureau, elles remarquèrent un rai de lumière qui se glissait sous la porte. Elles
supposèrent que le magicien était là et se positionnèrent à la manière des policiers dans les séries télé, une
de chaque côté de la porte, prêtes à se ruer et à se jeter sur leur suspect numéro un. Astrid ouvrit la porte en
poussant la poussant violemment avec le pied tandis que saint Pierre se jetait en avant, arme au poing.
Saint Pierre venait d’entrer quand elle hurla, effrayée. Astrid qui suivait de peu entra à son tour, en posant
les yeux sur ce que voyait Saint Pierre, elle eut du mal à conserver son calme.
Leto était avachi, la tête contre le plateau de son bureau, les bras ballants dans le vide, avec un grand
couteau de cuisine - celui qu’il avait utilisé pour menacer Astrid plus tôt - planté dans le milieu du dos. Une
flaque de sang maculait le sol et finissait de donner une allure macabre à la scène. Astrid prit quelques
secondes pour faire sortir Saint Pierre puis essayer de la calmer. Elle l’envoya dans la salle de bains pour
s’éponger le visage et se détendre un peu. Elle s’approcha du corps pour étudier son deuxième cadavre en
quelques jours.
Leto était assis et face à son bureau. Il n’y avait pas de document ouvert devant lui, tous les livres
semblaient avoir été rangés dans la bibliothèque sur l’autre mur. Astrid, malgré son dégoût, fouilla les poches
du cadavre. Elle trouva un smartphone qu’elle “emprunta” à la victime. Elle essaya de l’activer, mais
l’appareil demandait un mot de passe pour être utilisé et Astrid ne voulait pas prendre le risque de le bloquer.
Elle mit le téléphone dans sa poche en attendant de trouver comment débloquer le mot de passe et fouilla le
reste de la pièce. Astrid remarqua que les grimoires, qu’elle avait vus à sa visite précédente sur le bureau,
avaient tous regagné une place dans la bibliothèque. Elle nota cependant que tous les livres étaient
méticuleusement rangés. Les ouvrages, quels qu’ils soient, y compris les albums de bande dessinée, étaient
rangés par ordre alphabétique, puis par numéro dans la collection, à l’exception des trois grimoires qui
étaient rangés au hasard, sans aucun ordre.

Saint Pierre revint dans la pièce et inspecta les lieux à son tour. Les deux enquêtrices décidèrent de ne
toucher à rien et d’avertir directement Lambert, puis la police. Pendant que Saint Pierre parcourait le bureau
et vérifiait les trois tomes de magie, Astrid partit jeter un oeil à la chambre de Leto, pour s’assurer qu’elle
n’oubliait pas quelque chose d’important. Saint Pierre informa Astrid qu’elle appelerait Lambert dès qu’elle
aurait terminé sa fouille.
Comme il s’agissait de la seule pièce qu’elle n’avait pas encore vu dans l’appartement, Astrid fit très
attention en pénétrant dans la chambre. Elle alluma la lampe halogène commandée par l’interrupteur à
l’entrée et ne trouva rien qui l’intéressait a priori. Elle remarqua cependant près du lit un téléphone fixe assez
récent, qui comportait un affichage digital. Elle prit le téléphone et parcourut le répertoire des numéros
enregistrés. Il ne lui fallut pas longtemps pour parcourir la liste des numéros puisque les deux seuls numéros
enregistrés étaient “maman” et “portable”. Elle nota le numéro du portable sur son téléphone, laissant de
côté le numéro de “maman”.
Elle sortit de la chambre et trouva Saint Pierre en communication téléphonique sur le palier. Astrid comprit
qu’elle préférait rester éloignée du corps. Elle prévenait Lambert qu’elles avaient trouvé un corps et détailla
rapidement la situation. Celui-ci promit de se charger de prévenir la police, et exigea que les filles quittent
rapidement les lieux sans laisser de traces, si possible. Astrid savait, à force de regarder des séries télé, que
pour les traces, c’était déjà trop tard. Il suffisait d’avoir trainé un peu dans une pièce pour y laisser des traces
d’ADN et Saint Pierre avait utilisé les toilettes du rez-de-chaussée.
Surprises, par cette proposition, les enquêtrices acceptèrent et quittèrent les lieux sans demander leur reste
et en vérifiant qu’elles n’avaient rien laissé derrière elles qui les incrimine encore d’avantage. Elles quittèrent
le quartier rapidement et se dirigèrent vers le centre-ville où Jérôme avait reservé deux chambres d’hôtel.
Pour le plus grand plaisir d’Astrid, sa chambre n’était pas voisine de celle des deux tourtereaux. Ils partirent
ensuite dîner dans un restaurant chinois proche de la gare, qui était le dernier endroit encore ouvert après
vingt et une heures dans la petite bourgade provinciale qui semblait déjà s’endormir, malgré les patrouilles
de militants anti-magie qu’Astrid avait remarqué à plusieurs endroits de la ville.

Le lendemain matin, Astrid frappa à la porte de la chambre de Saint Pierre et Jérôme vers neuf heures du
matin. Jérôme lui ouvrit et lui apprit que Véronique dormait encore. Astrid leur souhaita une bonne grasse
matinée et avertit qu’elle allait faire un peu de tourisme en ville. Après un petit déjeuner copieux, du genre
qu’elle n’aurait jamais osé prendre chez elle mais qu’il était normal de trouver dans un hôtel, elle nota sur un
morceau de papier le numéro de téléphone qu’elle avait trouvé chez le Hipster, quitta l’hôtel et se rendit dans
le premier centre commercial qu’elle trouva, à côté de la gare. Passé le filtre des trois agents de sécurité à
l’entrée, elle demanda le chemin de la boutique d’un opérateur téléphonique.
Elle trouva à l’endroit qu’on lui avait indiqué la boutique d’un vendeur de téléphones qui offrait des forfaits
des trois grands opérateurs du marché. La boutique était identique à toutes les enseignes du même genre.
Elle débordait d’affiches aux trois couleurs des grands opérateurs de téléphonie et des publicités pour des
téléphones de marque à prix cassés encombraient l’horizon du consommateur. Astrid pensait se trouver
dans un Rubik’s Cube géant à la vue des couleurs débordant de partout. Elle attendit qu’une personne âgée
termine de se faire fourguer le dernier smartphone à la mode dont elle ne saurait jamais se servir pour
entamer la discussion avec le vendeur.
“Bonjour, dit-elle en tendant au commercial gominé et souriant le téléphone de Leto, j’ai oublié mon code pin
et j’ai peur de bloquer mon téléphone. Vous pouvez faire quelque chose?
_ C’est possible. Vous avez le numéro de téléphone?” Elle lui tendit le morceau de papier où elle avait noté
la série de chiffres. L’homme prit le papier et le téléphone et s’installa sur une chaise haute, devant un écran
placé à hauteur des yeux des clients. “Ce n’est pas votre téléphone?
_ Non, c’est celui de mon copain. Il me l’a laissé parce que le mien ne marche plus depuis hier.
_ Votre ami s’appelle...Leto Groc?
_ C’est ça” Astrid apprit ainsi le nom du barbu. Elle ajouta pour faire bonne figure “rue de la Chevauchée à
Saint Jean le Blanc.
_ C’est bien ça. Je débloque tout de suite le téléphone.” Il effectua quelques manipulations sur son
ordinateur et quelques autres sur le smartphone. Il nota quatre chiffres sur un post-it et le tendit à Astrid.
“Voilà votre nouveau code. Faites-y attention surtout.”

Elle sortit du centre commercial et s’arrêta dans un café proche de son hôtel. Elle utilisa le code PIN que le
commercial lui avait donné et débloqua le téléphone de Leto. Elle trouva, comme sur tous les smartphones,
un nombre impressionnant de fichiers audios, de photos plus ou moins intéressantes et des applications
sans grand intérêt avant de parcourir les derniers textos reçus. Un message attira son attention. Le matin qui
précédait les explosions, en provenance d’un contact nommé “chapeau”, le message était explicite : “Ce soir,
vingt deux heures dix. Activez tout”. Astrid essaya d’enregistrer le numéro de téléphone sur son propre
appareil.
“Contact en double. Souhaitez-vous cloner ce numéro?” répondit le smartphone.
Elle relut le message d’avertissement trois fois. Le numéro de l’homme au chapeau qu’elle cherchait depuis
tout ce temps était déjà dans son répertoire.

22

Astrid tambourinait à la porte de la chambre qui faisait face à la sienne :“Levez-vous. C’est important”. Elle
entendit rapidement du bruit derrière la porte de la chambre d’hôtel. Jérôme ouvrit, il avait l’air agacé : “Qu’y
a-t-il cette fois?
_ Levez-vous vite. On repart. J’ai des informations importantes. Je file chercher des croissants et vous vous
habillez. On doit quitter Orléans le plus vite possible. Allez on ne traîne pas.” Astrid avait employé ce ton qui
signifiait “pas de questions, on s’active” que Jérôme connaissait bien. Il opina et ferma la porte de la
chambre. Astrid se rendit à la première boulangerie qu’elle pouvait trouver et emporta assez de pâtisseries
pour nourrir six personnes. Elle passa par la réception de l’hôtel pour régler la note des deux chambres et
faire en sorte de partir plus vite.
Dix minutes plus tard, le couple arrivait enfin dans le hall de l’hôtel. Saint Pierre avait encore les yeux tout
embués par le sommeil et Jérôme n’avait pas l’air très frais non plus. Les deux réveils qu’Astrid lui avaient
imposés l’avaient marqué. Ils se rendirent, aussi vite que possible, vers le parking où la voiture de Saint
Pierre était garée. Astrid prit le volant et ils prirent la route. Après avoir avalé son deuxième - et dernier -
croissant, Saint Pierre demanda pourquoi Astrid les avait tirés du lit. “Je sais qui a organisé les attentats.
_ Raconte.
_ C’est Lambert.” Astrid marqua une pause. Le temps pour les autres de digérer l’information.
“Pierre Lambert? Tu en es certaine?
_ Absolument. Hier chez le barbu, j’ai subtilisé un téléphone portable. Véro t’a raconté ce qu’on a vu?
_ Oui. Vous êtes certaines que personne ne vous a remarquées?
_ Pas vraiment. La bonne nouvelle c’est que j’ai réussi à débloquer le téléphone.
_ Comment tu as fait ça? demanda Jérôme, tu n’es pas experte en télécommunications ou un truc du genre.
C’est grâce à ta magie?
_ Si on veut. J’ai fait un tour de passe-passe chez un opérateur. J’ai demandé poliment et on m’a répondu.
Bref. J’ai pu consulter la liste des derniers textos envoyés et reçus du portable .
_ C’est légal ça?
_ Je ne sais pas. Je ne suis pas avocate après tout. Ce qui compte c’est ce que j’ai appris.
_ Tu as trouvé quoi dans ces textos?
_ Le dernier message reçu et digne d’intérêt disait “ce soir, vingt deux heures dix, activez tout”. Le message
venait certainement de celui qui a commandité les attentats.
_ Et comment tu l’as retrouvé?
_ J’ai regardé son numéro et j’ai voulu le recopier sur mon portable. Il s’avère que ce numéro est aussi dans
les contacts de mon téléphone, c’est le portable de Lambert. Je n’ai pas encore essayé de le contacter. Je
propose qu’on essaie de lui tendre un piège.
_ Comment?
_ J’ai gardé le téléphone du barbu.”
Le reste du trajet se fit dans un silence relatif. A chaque pause, ils changeaient de chauffeur pour que tout le
monde ait un peu le temps de se reposer durant ce long trajet en voiture.

Arrivés à Lahaye, assez tard dans l’après midi et sous une pluie torrentielle, les filles commencèrent par
envoyer Jérôme, avec la voiture et les bagages, chercher un hôtel. Il parlait un anglais moyen qui serait
suffisant pour ce type de démarches, mais surtout ça éviterait qu’il ne traîne dans leurs pattes pendant
qu’elles enquèteraient sur Lambert. Astrid était déjà assez facile à repérer, pas la peine d’ajouter un grand
noir costaud encore plus susceptible d’attirer l’attention. Astrid et Saint Pierre se rendirent en tram jusqu’au
siège d’Europol. Tandis qu’elles étaient en route, la pluie avait cessé. Trempées mais rassurées en voyant
une éclaircie, elles se détendirent pendant la fin du trajet. Quand le tram s’arrêta devant l’arrêt qu’Astrid
connaissait déjà, sous les frondaisons de Sheveningen Avenue, la pluie reprenait, encore plus fort que la fois
précédente, avec un vent très violent de très courts épisodes de grêle.
Elles s’installèrent sur un banc à peine abrité par un arbre pour observer le grand immeuble sécurisé. Astrid
indiqua à Saint Pierre les traces du sort de protection que Lambert avait lancé sur le bâtiment. “Je ne les
vois pas bien. La détection des sorts ce n’est pas ma spécialité. Tu penses qu’on peut entrer sans
déclencher la moindre alarme? Demanda Saint Pierre.
_ Impossible, il y a des dizaines de flics armés à l’intérieur. En plus, ils ont installé un système de sécurité
très sophistiqué, avec des détecteurs de mouvement, des caméras, sûrement des portiques pour les métaux
et des chiens. Et j’ai surtout l’impression que les ascenseurs ne fonctionnent pas sans badge.
_ On peut monter par un escalier de secours ou un truc dans le genre?
_ On peut peut être ouvrir des portes mais les accès de secours sont certainement gardés d’une manière ou
d’une autre. En plus, je ne me sens pas de monter au sixième à pied.
_ J’ai compris. On fait quoi du coup? On vole jusqu’au bureau de Lambert? Tu sais faire ça?
_ Même pas. En plus arrivées à son bureau, on se ferait repérer, il utilise des protections magiques très
difficiles à détecter pour sécuriser l’endroit.
_ Tu veux qu’on l’attende à la sortie pour l’emmener directement en prison? On le menace et il se rend
directement? Ne le prends pas mal, mais ça ne marchera pas.
_ Je m’en doute. D’ailleurs, menacer un responsable d’Europol avec une arme, juste devant le bâtiment le
mieux gardé de la ville ne faisait pas partie non plus de mes projets. J’ai une autre idée.
_ Qui est?
_ On lui tend un piège.”

Les filles rejoignirent Jérôme dans un fast food près de la plage. La décoration faisait penser à celle d’un
restaurant sur la thématique des années quatre vingt de retour vers le futur, pleine de couleurs flashy et
d’affiches bizarres, avec des écrans géants qui envoyaient aux clients des informations anxiogènes en
permanence. Astrid se demanda un moment comment un restaurateur pouvait imaginer que les clients
étaient détendus dans son établissement en y voyant uniquement des informations macabres en continu.
Jérôme avait trouvé un hôtel à un prix raisonnable à moins de vingt minutes en voiture de ce restaurant et
Astrid avait faim. Ils avaient donc estimé qu’ils se trouvaient dans l’endroit idéal.
Astrid tendit le téléphone de Leto au dessus de la table :“Jérôme, j’ai besoin de toi. Il ne te connaît pas, donc
tu vas appeler Lambert avec cet appareil. Tu vas lui dire que tu as des informations urgentes à lui donner.
Que tu es à La Haye et que tu veux le voir ce soir, sur la plage, à côté de ce centre commercial. Là entre les
deux paillottes qu’on voit d’ici.
_ Tu es sûre qu’il ne trouvera pas ça bizarre?
_ Bien sûr que si. C’est le but. Je le soupçonne d’avoir tué le hipster à qui appartenait ce téléphone. Il
devrait au moins être surpris. Prends une grosse voix et sois sûr de toi.
_ Et s’il ne me croit pas?
_ Tu lui dis que tu balances tout à la police. Que tu as déjà le téléphone de Leto Groc. Et que tu as d’autres
preuves. Il faut qu’il croie que tu le fais chanter et que tu veux de l’argent ou autre chose.
_ J’ai compris. Et pour la suite, quand j’ai le rendez-vous?
_ Tu l’attendras sur la plage.
_ Attends, tu veux que je serve d’appât?” Astrid hésitait à répondre.
“C’est ça, répondit Saint Pierre. Tu fais le cabri. Mais nous sommes derrière, on te protège et on le capture
pour le livrer à la police.
_ Le cabri? Demanda Astrid.
_ La chèvre. Désolée, c’est du créole. Quand je suis enthousiaste, je fais moins attention à mon français.
_ Et s’il est armé? Demanda Jérôme.
_ On peut faire de la magie et j’ai un pistolet aussi, le rassura Saint Pierre. A trois contre un, avec un grand
costaud et deux magiciennes, dont une armée, il ne peut pas faire le poids.
_ Il est très fort en magie tout de même. Assura Astrid.
_ Sa magie ne peut pas arrêter à la fois les balles, les magiciennes et les grands costauds.”

23

Le rendez-vous avec Lambert avait été fixé à minuit, sur la plage, devant le centre commercial dans lequel
Astrid et ses compagnons avaient mangé. Après la tombée de la nuit, il n’y avait plus grand monde dans les
rues de ce côté de la ville et les derniers couche-tard étaient sortis du cinéma vers vingt trois heures,
épuisés et ravis de retrouver leurs pénates et leurs lits. La Haye se levait tôt. Jérôme était sur la plage de
sable fin, assis sur une barque renversée.Dans l’après midi, il avait acheté une veste à capuche
imperméable qui cachait son visage. Il écoutait le bruit de la mer, en tenant le téléphone de Leto à la main
comme s’il s’agissait d’un fétiche censé le protéger. A quelques mètres à droite et à gauche, Astrid et Saint
Pierre s’étaient cachées, comme elles le pouvaient, derrière des paillottes colorées caractéristiques de cette
partie de la plage très fréquentée par les touristes quand il faisait beau. La lumière de l’éclairage public était
faible à cet endroit, Jérôme voyait à moins de cinq mètres devant lui. A vingt trois heures dix, une silhouette
approchait sur la dune et descendait vers la plage. Habillé d’un long imperméable et d’un chapeau large,
Astrid eut du mal à reconnaître la silhouette de Lambert. Il avait les mains dans les poches et espérait que
son air menaçant suffirait.
Soudain, le corps de Lambert fut enveloppé d’énergie magique, Astrid pensa immédiatement à une forme de
protection, comme un écran contre les coups. Elle reconnut enfin la signature qu’elle cherchait depuis le
début. La même que sur le corps de Pique. Lambert état un fou dangereux et meurtrier. Elle voulut prévenir
jérôme. Lui dire de se cacher. Mais leur piège n’aurait alors plus aucune chance de fonctionner.

Jérôme essaya de se redresser pour avoir l’air menaçant. Il s’approcha à trois pas environ de Lambert. Ils
n’étaient éclairés que par les néons des paillottes qui donnaient à la silhouette de Jérôme une couleur rose
surréaliste. Jérôme était plus grand d’une tête que Lambert, mais Astrid le connaissait bien, ce n’était pas
quelqu’un de méchant. C’était d’ailleurs son problème dans son travail d’agent de sécurité. Il était trop gentil.
Astrid et Saint Pierre avaient insisté pour qu’il se montre agressif immédiatement avec Lambert. Elles
espéraient le pousser rapidement dans ses derniers retranchements.
“Qui êtes-vous et que me voulez-vous? Demande Lambert. Astrid reconnut sa voix dès la première syllabe
prononcée.
_ Je sais tout. Jérôme essayait de hausser le ton en montrant le téléphone portable de Leto Groc.
_ Et que comptez-vous faire? M’arrêter? Avec un téléphone pour seule preuve? Vous ne savez pas qui je
suis?
_ Ce téléphone contient tout ce qui est nécessaire pour vous trainer devant un juge.” Jérôme termina sa
phrase en avançant de deux pas vers Lambert. Il n’y avait plus que trente centimètres entre les deux
hommes. Jérôme regardait son adversaire de haut, en essayant de le fixer dans les yeux. Il reproduisait le
geste que Véronique avait essayé de lui montrer au cours de l’après midi.”Je suis au courant pour Pique. Je
sais que c’est vous”. Astrid avait lourdement insisté sur ce point : c’est le seul élément qui lui manquait dans
cette affaire. A priori, Pique n’avait rien à voir dans cette histoire et était mort pour rien et Astrid n’aimait pas
ça.
“Pique? C’était un guignol. Il n’y connaissait rien en magie. Comme toi.
_ Pourquoi l’avez-vous tué alors? S’il ne servait à rien, il fallait le laisser en vie.
_ Pour tester mes petits dispositifs. Je voulais absolument savoir si tout fonctionnait bien. La seule chose qui
me gêne, c’est que je n’ai pas réussi à faire accuser cette fouille merde de Wan en prime.” Lambert fit un
signe discret de la main gauche et Jérôme fut repoussé d’un mètre et projeté au sol avec une violence
inouïe. Astrid reconnut le sort, c’était celui qu’elle avait utilisé sur Leto quelques jours plus tôt, mais dans une
version améliorée. Le téléphone chuta sur le sable et Lambert se précipita pour l’attraper. Jérôme était
surpris et étalé au sol, sous le choc et incapable de se lever pour le moment.
Lambert prit le téléphone et le jeta vers la mer, sans être sûr de l’atteindre. Il revint à Jérôme et sortit une
arme de sa poche. Il la pointa vers le visage de Jérôme : “Et maintenant? Monsieur le maître chanteur? On
fait moins le malin?”. Il pointa son revolver vers la jambe de Jérôme et tira. “Maintenant dis-moi, pourriture,
tu n’es pas magicien, tu n’as pas pu me retrouver tout seul. Qui t’a aidé? Qui est derrière toi? Réponds ou je
te crève.”
Jérôme se tordait de douleur. Derrière sa cachette, Saint Pierre bondit, arme au poing :”Tu vas me le payer
salaud.” et elle tira trois fois dans la direction de Lambert. Astrid remarqua qu’une portion d’énergie magique
s’échappait de Lambert après chaque tir. L’aura protectrice qu’il avait créée semblait le protéger
efficacement.
“Véronique? Tu es là aussi? C’est donc toi? Finalement tu es moins mauvaise que je ne le pensais. Par
contre on voit bien que tu ne me connais pas. En dernière année, à l’école, on apprend ce sort de protection
contre les projectiles qui est très efficace. J’y ai aussi appris à faire ça”. Il avança la main gauche en
direction de Saint Pierre. L’énergie magique s’accumula dans sa main et avança assez rapidement dans la
direction de la réunionnaise. Astrid sortit de sa cachette et prononça une formule de désinvocation rapide et
le flux magique s’interrompit immédiatement. Lambert la remarqua à ce moment-là :”Je ne pensais pas que
vous vous rencontreriez pour de bon. Ca tombe bien, je vais pouvoir me débarrasser tranquillement de vous
deux en même temps.” Il leva son arme vers Astrid en reculant pour avoir les deux jeunes femmes face à
lui :”Maintenant vous allez lever les mains et approcher sagement, à côté de votre copain. Véro tu laisses
ton arme au sol ou je butte tes deux amis maintenant.”

Saint Pierre posa son arme au sol et les deux filles levèrent les mains bien haut. Elles approchèrent
calmement. A trois mètres environ de Lambert, il les arrêta d’un geste. Il les maintenait en joue. “Pourquoi tu
as fait ça? Demanda Astrid.
_ Avant de te répondre, dis-moi juste une chose. Tu as donné un des bibelots à la Directrice?
_ Oui pourquoi?
_ C’est la meilleure nouvelle de la journée.
_ Tu en veux à l’Ecole? Ils t’ont tout appris pourtant.
_ J’étais le plus doué et ils m’ont fichu dehors à la fin de la dernière année. Cette salope de Directrice ne
voulait pas de moi, elle m’a rejeté. Je suis bien content qu’elle soit morte. Maintenant, terminons cette
histoire”. Il visa avec précaution en direction de Saint Pierre.
“La Directrice n’est pas morte. Lança Astrid, espérant arrêter le geste de Lambert.
_ Comment?
_ Elle était vivante. L’explosion a eut lieu dans son bureau et elle n’y était pas à ce moment-là. Je lui ai parlé
au téléphone le lendemain des attentats.
_ C’est impossible. J’avais tout prévu. Elle devait mourir.” Lambert avait l’air très affecté par cette nouvelle. Il
s’écroula à genou dans le sable. Astrid utilisa ses talents magiques pour annuler l’aura de protection qui
l’entourait. La magie se dissipa trop lentement mais lambert ne semblait pas vouloir réagir. Saint Pierre
s’approcha et frappa Lambert au visage avec force.
“Pourquoi tu voulais la tuer? Pourquoi tu as fait tout ça? Demanda Saint Pierre.
_ Ma propre mère m’avait rejeté. Pour une connerie. je voulais qu’elle souffre. Qu’elle crève. Je n’en reviens
pas de l’avoir ratée. Si elle ne m’avait pas rejeté et fait quitter l’Ecole, j’aurai été quelqu’un, j’aurai pu devenir
le Directeur moi aussi. Je la déteste” En disant ces mots, ces traits étaient déformés par la rage qui l’habitait.
Il pleurait à moitié en hurlant de toutes ses forces.
“Puisque c’est comme ça, il ne me reste qu’à crever et à vous faire payer pour mon échec” dit lambert en
levant son arme. Il visa la poitrine d’Astrid en tremblant et tira. Le coup porta et atteint la jeune femme sous
l’épaule droite. Saint Pierre, malgré la surprise, se précipita vers son amie, Lambert la visa à son tour en
tremblant et tira. La balle manqua largement sa cible qui se déplaçait trop vite, mais Saint Pierre trébucha
dans le sable et finit au sol, elle baissa la tête pour s’abriter d’une prochaine balle qui ne tarderait pas à
venir.
Lambert hurla, on entendait des larmes dans sa voix “Je vous déteste tous. Putains de sorciers”. Saint Pierre
entendit un dernier coup de feu. Puis plus rien.

Astrid attendit quelques secondes, très inquiète. Elle avait peur. Elle avait mal. Elle leva la tête, tout
doucement, afin de ne rien brusquer. En se relevant avec difficulté, elle découvrit le corps sans vie de
Lambert allongé sur le sable. Saint Pierre se releva et vint à son chevet pour vérifier que tout allait bien puis
elle rejoint Jérôme et appela les secours qui prirent quelques minutes seulement pour arriver. Les pompiers
prirent en charge Astrid et Jérôme qui furent emmenés à l'hôpital le plus proche. Saint Pierre eut
l’autorisation d’accompagner ses amis dans l’ambulance. La police arriva quelques minutes plus tard pour
s’occuper de Lambert dont ils recouvrirent le corps d’un simple drap.

24

Quelques mois plus tard, Astrid avait cessé de porter son atèle et pouvait bouger son bras droit sans
douleur. Les journées d'hôpital aux Pays Bas avaient été atroces. On lui avait interdit l’usage de son
smartphone et la télévision ne diffusait que des programmes en néerlandais ou en anglais. Heureusement
pour elle, Saint Pierre était venue tous les jours pour lui remonter le moral et était passée la chercher à sa
sortie. Jérôme avait eu besoin de béquilles pendant quelques temps mais on l’avait autorisé à sortir de
l’hôpital beaucoup plus vite qu’Astrid. Sa meilleure constitution lui avait garantit un rétablissement plus
rapide.

Ce jour-là, à la fin du printemps, Astrid se rendait à l’endroit où se trouvait la boutique de Gauthier autrefois.
L’endroit avait été racheté par la Directrice qui avait abandonné l’Ecole à la suite des évènements de
l’automne précédent. Elle avait transformé l’endroit en café agréable, bien qu’un peu vieillot, et attirait une
clientèle principalement constituée d’anciens élèves. La tenancière accueillait toujours bien Astrid. Elles
s’installèrent dans le coin où à l’époque de Gauthier, il faisait couler son café pour Astrid.
La décoration avait radicalement changé. Là où on trouvait une bibliothèque se trouvait le bar. Les figurines
de fées ou de dragon en résine peinte avaient été remplacées par des tables et des fauteuils en cuir
confortables. A la place de la caisse de Gauthier, il y avait un frigo où la Directrice gardait des pâtisseries
colorées et appétissantes. Astrid n’osait pas regarder dans cette direction.
“Comment vas-tu ma belle? Demanda la Directrice.
_ Je me remets tranquillement. Et vous?
_ Ca va mieux. Je m’occupe comme tu le vois. Tu as des nouvelles de ton amie? La réunionnaise dont j’ai
oublié le prénom.
_ Véronique? Oui. Elle bosse à Poudlard maintenant. Elle aide le nouveau chef là-bas. Le mec n’est pas
magicien mais est très sérieux et fait bien son boulot il paraît. Elle l’aide à comprendre les questions
compliquées sur la magie. Sinon elle est toujours avec Jérôme.
_ Le beau jeune homme qui vous avait accompagnées dont tu m’avais parlé?
_ Oui. Il s’est trouvé un petit boulot à Rotterdam, dans l’informatique. Il bosse pour une boîte française et il
fait pas mal de trucs. Ca a l’air de lui plaire. Et ça lui change des petits délinquants qui essaient de piquer
des boîtes de biscuits ou des bonbons.
_ Et toi? Le boulot?
_ Après l’affaire avec Lamb…avec votre fils, j’ai profité d’un peu de repos. Depuis j’ai repris mon boulot
d’enquêtrice. Je travaille directement avec Véronique à La Haye. C’est plutôt pas mal…”Astrid marqua une
pause, pas certaine d’être capable d’aborder un sujet aussi délicat :”Vous vous remettez de la mort de
Pierre?
_ Si on veut. C’est difficile pour une mère. La police ne t’a pas trop ennuyée dans cette histoire?
_ Pas vraiment. La commissaire El Aloumi m’a bien aidée. Elle a servi d’intermédiaire avec les policiers
néerlandais. Ils m’ont interrogée deux fois et m’ont laissée partir. Je n’ai jamais eu de nouvelles. J’ai invité El
Aloumi au restaurant pour la remercier. Elle a décliné l’invitation.
_ Elle a pensé que tu la draguais peut être?
_ En tous cas, elle a été vraiment géniale. Sans elle, j’aurai été vraiment ennuyée.
_ Tant mieux. Je suis contente que tu t’en sois bien sortie.
_ Pour être honnête avec vous, je n’ai pas vraiment tout compris dans cette histoire. Pourquoi voulait-il se
venger de vous?
_ C’est compliqué tout ça. Tu sais, quand il était à l’Ecole, il était un des meilleurs élèves dans toutes les
matières. Sauf en sport. Mais à l’Ecole, ce n’est pas la matière principale.” Astrid et la directrice sourirent en
même temps. “Bref, il était bon. Très bon même. Mais je crois qu’il ne supportait pas que je m’occupe en
même temps d’autres élèves. Une forme de rancoeur a grandi dans son coeur. Peut être que j’ai été trop la
mère de substitution des autres pour être véritablement la sienne.
_ Il ne faut pas vous accuser.
_ Tu ne pourras pas m’en empêcher. Je me sens responsable de tout ça.
_ Vous n’êtes pas coupable.
_ J’ai participé. Même indirectement. J’avais renvoyé Pierre parce qu’il avait essayé de pratiquer des formes
magies peu recommandables. Des sorts de nécromancie vaudou, des rituels d’invocation démoniaque.
Quand je l’ai découvert, je ne pouvais plus le garder dans l’enceinte de l’école.
_ Et vous l’avez renvoyé?
_ Oui. Il s’est immédiatement mis en colère et nous nous sommes disputés. A ce moment-là, j’ai été aveugle
et je lui ai dit qu’avec un tel comportement, il ne pourrait jamais devenir un bon enseignant ni envisager de
me remplacer un jour. Il l’a mal pris manifestement.
_ C’est le moins qu’on puisse dire. Mais pourquoi les attentats? Il vous en voulait d’accord, mais de là à
tenter de vous assassiner et risquer de mettre tout le pays à feu et à sang pour ça, c’était complètement fou.
_ Je crois qu’il avait besoin de reconnaissance. Le besoin de faire quelque chose et d’entrer dans l’histoire
en quelque sorte. Il a commis des actes atroces, mais quelque part, il a réussi. La presse a parlé de lui
pendant trois semaines après cette histoire. Peut être qu’il se sentait à l’étroit dans son costume de policier.
Même chef d’un service à Europol ne lui suffisait pas apparemment.” La Directrice sécha une larme qui
coulait sur sa joue à ce moment là.
“Je ne vais pas vous déranger trop longtemps. Dit Astrid. Désolée d’avoir fait remonter de sales souvenirs.”
Astrid termina son café d’un trait, embrassa chaleureusement la vieille dame qui pleurait et sortit du café.
Elle consulta ses messages sur son téléphone, Véronique l’avait contactée et nouvelle affaire l’attendait.