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TOXICOMANE : FIGURE DU MARTYR MODERNE ?

Slavka Balat

ERES | « Psychanalyse »

2016/2 n° 36 | pages 75 à 79
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ISSN 1770-0078
ISBN 9782749251301
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https://www.cairn.inforevue-psychanalyse-2016-2-page-75.htm
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Toxicomane : figure du martyr moderne * ?
Slavka Balat

L’hypothèse, annoncée dans le titre même de mon intervention, m’est venue en


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écoutant un patient que je recevais depuis une dizaine d’années dans un centre d’ac-
cueil et de soins pour toxicomanes. C’est une parole, ou plutôt une histoire qui a pu
être mise au jour grâce au transfert. Je fais le pari que ceux qui osent se lancer dans
l’aventure langagière dans un centre de soins (que j’appellerai pour l’occasion toxico-
manes) peuvent nous enseigner quelque chose à la fois sur ceux qui restent en marge
et sur la subjectivité de notre époque.

Je vous relate succinctement les faits. à l’adolescence, face au mal-être que mon
patient se coltinait depuis son plus jeune âge, un de ses amis lui a donné le nom d’un
médecin auquel il pouvait demander toute une liste de médicaments. Ce qu’il a évi-
demment fait, ne manquant pas de remarquer ni la détermination du médecin de lui
en rajouter, ni le geste de dépit de la pharmacienne qui lui a délivré les médicaments.
L’histoire, sans cesse répétée sous différentes formes, reste suspendue sur une inter­
rogation : « A-t-il voulu me tuer ? » Question complétée par une volonté sans cesse
renouvelée, pour ce patient, d’« être sauvé par un médecin ». Mais l’histoire ne s’arrête
pas là, car un jour le patient en question est tombé sur un médecin qui, parce qu’il
n’envisageait pas son métier ainsi, lui a refusé la prescription. Le patient lui a serré la
main et l’a sincèrement remercié. Depuis, il ne cesse de supplier ses interlocuteurs de
ne pas céder à son « baratin ». Cherche-t-il  un « qui dit que non 1 » ? Ce même patient
s’aménageait régulièrement des moments de souffrance en se mettant volontairement
en manque.

Il est possible de lire cette petite histoire avec, au moins, deux niveaux d’analyse :

– un premier niveau qui envisage la toxicomanie comme symptôme du social ;

Slavka Balat, slavka.balat@gmail.com


* Il s’agit d’un écrit présenté aux journées organisées par l’Association psychanalytique Freud-Lacan à
Athènes les 8 et 9 mai 2015. Il a été légèrement modifié dans la forme pour des raisons de publication,
mais pas sur le fond.
1. Je fais référence à la formule de J. Lacan dans Le séminaire, Livre XIX, …Ou pire, « Théorie des quatre
formules », Paris, Seuil, 2011, p. 202.
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– un deuxième niveau qui tient compte des répercutions du premier niveau sur
les modalités du transfert avec les toxicomanes.

Une telle approche permet de cerner à la fois le contexte (socio-historique) de la


toxicomanie et la façon dont une subjectivité peut s’y loger.

Cette petite histoire, entendue et croisée, dans l’après-coup, avec des lectures sur
l’histoire du corps et des drogues, et avec ce qui est donné à entendre de la vie institu-
tionnelle, m’a permis d’envisager la figure du toxicomane comme une objection interne
au discours capitaliste plutôt que comme sujet idéal pour le discours capitaliste.

Je ne traiterai donc pas de la façon dont le patient en question a pu trouver dans


la toxicomanie une solution subjective, ni des effets indéniables des produits psycho­
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actifs sur l’organisme. Je vous propose plutôt d’examiner l’hypothèse d’une position
que le toxicomane s’emploie à tenir dans la société actuelle et face au discours dont la
plupart des médecins se font passeurs : celle d’un martyr.

La toxicomanie comme symptôme du social

Je me propose d’approcher l’hypothèse de la toxicomanie comme symptôme du


social à travers la question avec laquelle le patient interroge les paradoxes dans lesquels
se trouve la science médicale : « A-t-il voulu me tuer ? »

Plus personne ne s’étonne aujourd’hui du fait que, chaque fois que la société
invente un nouveau remède contre la consommation « abusive » des produits, son usage
préconisé est quasiment immédiatement détourné par les toxicomanes. Ce détourne-
ment (injection, sniff des produits de substitution), qui peut aller jusqu’au suicide par
médicaments prescrits, a au moins deux effets : il pousse aux inventions de nouveaux
produits et il induit de nouvelles façons de « prendre soin » des patients. L’histoire de
l’usage des produits psychoactifs depuis qu’il a été nommé « toxicomanie » est fait de
cette répétition.

Néanmoins, le détournement d’un traitement conduit rarement à la prise en compte


du transfert (dont beaucoup de soignants ne veulent rien savoir). En inventant les pro-
duits et en les administrant à ceux qu’Artaud appelait les « âmes incurables et perdues
pour le reste de la société », au rebut social, le corps médical a inventé les « drogués » et
les a soignés. La toxicomanie, en tant qu’abus, s’origine dans une volonté de la science
d’éradication de la « faiblesse ». Cependant, cette dernière a fait retour par l’abus 2.

2. Je me réfère à l’étude de l’histoire de la toxicomanie de Christian Bachmann et Anne Coppel, La drogue


dans le monde, Hier et aujourd’hui, Paris, Albin Michel, 1989. À la fin du xixe siècle, la morphine était
considérée comme le médicament miraculeux et était utilisée pour traiter autant le diabète, l’anémie,
l’angine de poitrine que la nymphomanie chez les femmes, ces êtres faibles et fragiles… jusqu’à ce que
l’injection de morphine devienne un fléau échappant aux professionnels de santé.
Toxicomane : figure du martyr moderne ? 77

Dans un ouvrage commun, Christian Bachmann et Anne Coppel écrivent : « Le


drogué, rejeton bâtard du progrès, est mis à mort sur l’autel de la modernité. Dans ce
paysage apocalyptique d’un siècle qui finit et d’un autre qui commence, entre la poli-
tique et la morale, entre le féminisme et l’esthétisme, il revêt les habits nouveaux, celui
du bouc émissaire… Miroir et repoussoir des temps modernes […] 3. »

Pour ma part, la figure du martyr empruntée au latin ecclésiastique (1050) me


paraît plus pertinente. Peut se dire martyr « celui qui a souffert de la torture et est
mort pour attester la vérité de la religion chrétienne ». Ce terme a d’abord été employé
à propos du Christ, puis a été repris par les auteurs chrétiens pour désigner « celui qui
témoigne de la vérité par son sacrifice 4 ».
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Certains historiens parlent du « martyre des Temps Modernes 5 », qu’ils décrivent
ainsi : « Le martyre des Temps Modernes se déroule sous le regard de l’autre et le rôle
de cet autre ici est essentiel puisqu’il assure la transmission des faits et leur donne
sens. C’est cette relation qui fait que le corps martyrisé du mystique devient “image
sensible” du corps du Christ. »

Le toxicomane, tel Jésus, se sacrifiant pour faire briller le Père ? Pourquoi pas,
mais la démarche n’est pas réservée au toxicomane. Il y a une autre piste à explorer
avec la toxicomanie, et probablement avec ce qui est aujourd’hui classé sous l’appel-
lation « addictions » : celle du martyre contre le mensonge du discours capitaliste.
Permettez-moi de hasarder une hypothèse inspirée par le travail de Patricia León sur
le mensonge : ce n’est pas l’Autre qui ment 6, c’est la prise dans le discours capitaliste
qui fabrique un Autre menteur.

Si le « consommateur lambda », conscient de l’existence du manque, passe d’un


objet (y compris médical) à un autre « plus performant », dans l’illusion que celui-là
pourrait être comblé, le toxicomane semble être pris dans la croyance que le manque
pourrait ne pas exister 7.

3. C. Bachmann et A. Coppel, « Les drogues de passage », 2e partie : « La médecine contre les fléaux sociaux »,
dans La drogue dans le monde. Hier et aujourd’hui, op. cit.
4. A. Rey (sous la direction de), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 2006.
5. J. Gélis, « Le corps, l’Église et le sacré », dans G. Vigarello (sous la dir. de), Histoire du corps, vol. 1, De
la renaissance aux Lumières, Paris, Seuil, 2005.
6. Je fais référence au travail de Patricia León, « L’Autre contemporain et le mensonge », du 8 février 2003,
dans le séminaire coanimé avec Pierre Bruno Cours et décours d’une psychanalyse, Paris, apjl, 2005.
7. Nombreux toxicomanes disent consommer pour calmer l’angoisse (qui serait donc antérieure à la
prise du produit). Mais qu’est-ce qui calme l’angoisse ? Est-ce la consommation, ou la perspective du
manque à venir ? Si nous suivons ce que Lacan a écrit au sujet de l’angoisse, dans le séminaire L’angoisse
(1962-1963), vol. 1, p. 43 (notes du cours) : « Quand il apparaît quelque chose là, c’est donc, si je puis
m’exprimer ainsi, que le manque vient à manquer », nous pouvons penser que la consommation permet
de réintroduire le manque là où il s’est mis à manquer. Mais où se met-il à manquer, du côté du sujet ou
du côté de l’Autre ? La question du manque dans la toxicomanie est très complexe, car il concerne autant
le sujet (qu’il rend vivant) que l’Autre (qu’il rend impuissant).
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Il me semble que ce que le toxicomane répète, redouble et maintient, c’est moins


la prise que le manque. Il prend sur son corps, à travers le manque dans sa chair,
l’impossible de toute une société qui promet la satisfaction à tout prix. C’est du moins
ainsi que nous pouvons interpréter ces moments de souffrance que le patient cité
s’aménageait en se mettant volontairement en manque. À défaut de s’appuyer sur le
signifiant, le toxicomane s’emploierait-il à incarner la barre sur l’Autre pour débusquer
son mensonge ? Alors que ce n’est pas l’Autre qui est menteur mais la prise dans le
discours capitaliste.

Peut-on dire qu’à rejeter la perte (qui est le lot de tout être parlant) le toxicomane
s’acharne à incarner le manque, quitte à en crever ? Ne pourrait-on pas alors envisager
la toxicomanie, dans son rapport à la science, au savoir (notamment médical) et au
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discours capitaliste, comme une tentative de sauver le désir (à travers une volonté de
jouissance qu’il ne faudrait pas) et cela même quitte à y perdre la vie, la prise de drogue
étant là pour arrêter cette jouissance à incarner le manque 8 ?

À croire que les « gens bons 9 » finiront par parvenir à faire de l’homme une
machine, le toxicomane s’emploierait à incarner l’objection et à son tour démentirait
la division (de structure). À prendre le savoir pour la vérité, les deux sont continuel-
lement rejetés. Comme tout être parlant, le toxicomane est divisé et comme tout un
chacun il recouvre la division par le manque. Sauf que, pour lui, le manque passe par
un forçage, par un redoublement (tel Gribouille) du manque dans la chair qui, elle,
ne devrait pas mentir. De quelle vérité se fait martyr le toxicomane ? La vérité sur le
mensonge ? Est-ce à cela que pousse le discours du capitaliste ? C’est à méconnaître
que la cause de la croisade est déjà un mensonge.

Les modalités du transfert avec les toxicomanes

Le transfert (quand il a lieu) dans le travail avec les toxicomanes est très ­complexe.
Je fais l’hypothèse que cette complexité est liée aux effets de l’inscription de la toxico­
manie dans le social. Je vais tenter de l’éclairer, à partir de la vignette clinique, à
travers la volonté d’être sauvé par un médecin qui introduit la dimension d’un qui dit
que non à la pulsion de mort.

Le discours capitaliste promet le bonheur pour le lendemain. Mais le toxicomane


ne se laisse pas tromper. Souvent accroché à son produit, rarement il court après de
nouvelles molécules. Sa résistance est double. Il ne veut pas de nouveautés, car il veut

8. En d’autres termes, la drogue permettrait d’enrayer la volonté du toxicomane d’être joui par l’Autre.
Selon l’hypothèse avancée par Serge Laye, le toxicomane voudrait à la fois avoir l’Autre à sa disposition et
être joui par l’Autre. Cette hypothèse a été inspirée par la diagonale de Pierre Bruno et mise à l’épreuve de
la clinique avec des toxicomanes. Serge Laye l’a théorisée sous l’intitulé Bricolages en mars 2015 au sein
d’une soirée de travail de « L’(a) psychanalyse » à Saint-Gaudens.
9. Il s’agit d’une des premières équivoques du patient en question.
Toxicomane : figure du martyr moderne ? 79

« s’envoyer en l’air » à sa façon – cependant pas sans faire de l’autre un témoin. Le


témoin de quoi, de sa jouissance ou de son ratage ?

Si la prise dans le discours capitaliste introduit un Autre menteur, pourrait-on


dire que la volonté du patient qui m’a inspiré cet écrit d’être sauvé par un médecin
fait de lui un martyr du manque, qui cherche à débusquer un père « qui tienne » dans
l’Autre menteur ? Se fait-il « objet » supposé à la volonté de jouissance de l’Autre men-
teur pour pousser l’autre jusqu’à ses paradoxes subjectifs ? Cela ne serait donc qu’au
prix de se faire rebut que la manœuvre aurait une chance de réussir. Cette façon
de faire me paraît toucher à quelque chose dans les fondements de l’humain et du
vivre-ensemble. Les toxicomanes ont le chic pour faire sortir l’autre du cadre qu’il
s’est fixé, pour l’inter­peller en tant que sujet 10. Pourtant, la séparation qu’introduit le
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toxicomane entre l’autre et ce qu’il supporte de l’Autre ne fait que masquer la division,
mais donne parfois l’impression d’une grande lucidité.

Que peut-on en tirer pour la pratique des psychanalystes en institution ? Il est


facile de constater qu’entre les toxicomanes et les psychanalystes ce n’est pas le grand
amour. Pourquoi ? Certains avancent le rejet de l’inconscient et de la castration, ce qui,
somme toute, n’est pas réservé aux toxicomanes. On peut également avancer l’hypo­thèse
du refus du paiement, qui est logique si la toxicomanie est adressée au social. Mais il
y a aussi la question du silence. Si le but de la manœuvre du toxicomane est de diviser
l’autre, comment l’introduit-il chez celui qui reste silencieux sinon à travers un agir ?
Comment alors se laisser diviser sans que le patient s’en fasse la cause à travers le
manque agi ? Laisser surgir quelque chose de l’humain, du sujet, dans le « profession-
nel » par la voie de l’amour ?

À chaque changement de discours, avance Lacan, il y a l’émergence du discours


de l’analyste et de l’amour. Séparer l’Autre menteur (sujet supposé avoir) du petit autre,
par l’émergence de l’amour, peut-il permettre la mise en place d’un Autre en tant que
sujet supposé savoir ? Ce serait un pas vers un possible changement du discours et une
sortie du discours capitaliste dans lequel le toxicomane est pris.

10. Lacan ne dit pas autre chose, il me semble, quand il écrit, dans la leçon XXI (20 mai 1959) du séminaire
Le désir et son interprétation, p. 414 de l’édition afi : « C’est donc pour autant que l’Autre lui-même est
marqué des nécessités du langage, que l’Autre s’instaure non pas comme autre réel mais comme Autre,
comme lieu de l’articulation de la parole, que se fait la première position possible d’un sujet comme tel,
d’un sujet qui peut se saisir comme sujet, qui se saisit comme sujet dans l’autre, en tant que l’autre pense
à lui comme sujet. »