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Journal des savants

Les légistes et le gouvernement de Philippe le Bel


Monsieur Jean Favier

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Favier Jean. Les légistes et le gouvernement de Philippe le Bel. In: Journal des savants, 1969, n° pp. 92-108;

doi : https://doi.org/10.3406/jds.1969.1196

https://www.persee.fr/doc/jds_0021-8103_1969_num_2_1_1196

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LES LÉGISTES ET LE GOUVERNEMENT DE PHILIPPE LE BEL

Le seul nom de « légiste » suffit à évoquer ces hommes, professeurs dans


les écoles de droit civil ou simples gradués issus de ces écoles, qui composaient
pour une part l'entourage des derniers Capétiens et qui donnent à l'histoire
de ce temps, celui de Philippe le Bel en particulier, une coloration si originale.
Le règne de Philippe le Bel, c'est le triomphe des légistes. L'affirmation est
péremptoire, peut-être appelle-t-elle quelque mise au point.
Et d'abord, qu'est-ce qu'un légiste ? Qui sont les légistes des derniers
Capétiens ? Ce n'est qu'après avoir répondu à ces questions que l'on pourra
tenter l'analyse politique, celle qui depuis quatre siècles alimente la réflexion
des historiens de la monarchie française. Quel rôle ont joué les légistes ?
Qui, du roi ou de ses légistes, a inspiré et orienté la politique royale ? Quelle
politique ont menée les légistes ?
Parce qu'ils passaient pour les premiers gens de robe du monde
politique, les légistes ont donné matière, sous l'Ancien Régime, à ces gens
de robe qu'étaient parfois les historiens. Pour Etienne Pasquier1, les légistes
étaient des ministres et des favoris à l'instar des grands ministres de
l'Antiquité, d'un Parménion, d'un Séjan ou d'un Bélisaire. Plus perspicace, Antoine
Loisel 2 voyait l'originalité de ces « avocats » au pouvoir, pères de l'esprit
gallican et ouvriers de l'émancipation du pouvoir royal à l'égard de l'Église.
A l'apogée du despotisme royal, Mézeray3 cherchait surtout à exonérer la
personne de Philippe le Bel d'une politique jugée honteuse : les ministres,
Marigny en particulier, étaient responsables des manquements du roi à ses
promesses, de l'inflation monétaire et de la mise à l'écart des princes,
notamment de Charles de Valois.
C'est avec Chéruel, Augustin Thierry, Michelet et Guizot que l'histoire
scientifique s'attaque aux légistes. Mais c'est aussi l'histoire romantique, écrite

1. Etienne PASQUIER, Les Recherches de la France. Amsterdam, 1723.


2. Antoine LOISEL, Dialogue des avocats, éd. par A. Dupin. Paris, 1844.
3. François Eudes DE Mézeray, Histoire de France. Paris, 1643.
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par des hommes que la Révolution de 1789 a fortement marqués. Pour Guizot,
les légistes sont les auteurs d'une métamorphose du pouvoir politique,
métamorphose qui fait de Philippe le Bel le premier des despotes. Agents du
pouvoir royal en lutte contre l'Église et contre la féodalité, serviteurs d'une
autorité publique indivisible dont le droit romain leur a donné les bases, ils le
sont aussi d'une tyrannie que révèlent les commissions auxquelles ils participent
et dont ils seront parfois les victimes. Anticléricaux, antiféodaux, comment
ne seraient-ils pas les ancêtres des constituants de 1789 ? Pour Augustin
Thierry4, les légistes sont l'émanation même des communes et de l'esprit
communal, ils sont donc du Tiers-État, ils sont le Tiers-État. Comme tous les
grands révolutionnaires, ils mènent leur combat loin de la ferveur populaire,
avec la froide violence des hommes de cabinet. Nogaret prefigure Saint-Just.
S'ils servent la royauté, c'est comme l'instrument d'une rénovation sociale :
ils construisent une société égalitaire, unie sous l'autorité royale.
Michelet5 donne à cette vision la touche de son talent. Les légistes
sont les créateurs d'une France moderne, centralisée par et pour
l'administration, égalitaire dans une commune soumission au pouvoir royal. Mais si les
juristes n'ont fait qu'influencer les rois anglais du XIIe siècle, s'ils n'ont fait
que conseiller avec efficacité et discrétion un saint Louis, un Alphonse X
et un Frédéric II, ils sont, sous Philippe le Bel, les véritables maîtres du pouvoir.
La période est entièrement occupée par une lutte sur tous les fronts entre
les barons, qui défendent leur société féodale et privilégiée, et les légistes,
émanation de la « classe moyenne », qui veulent promouvoir une société sans
autre privilège que celui de l'État. L'histoire des légistes est alors un épisode
de la lutte des classes ; les historiens marxistes se souviendront de Michelet.
Ainsi, la Révolution de 1789 s'insère-t-elle dans une longue tradition, comme
la reprise glorieuse d'un combat cinq fois centenaire.
Commencée avec Ernest Renan, dont le mémoire sur Nogaret6 demeure
fondamental, l'application aux légistes des méthodes de l'érudition fit tomber
de haut ces belles envolées. Au vrai, que savait-on de ces gens-là ? Ce fut
le temps des monographies, dont l'ensemble est, aujourd'hui encore, bien
lacunaire. Les personnages de Flote, de Nogaret, de Plaisians, de Raoul de
Presles sortaient de l'ombre, de même que ceux de Charles de Valois,

4. Augustin THIERRY, Dix ans d'études historiques. Paris, 1834. Cf. notamment p. 259-267.
A. THIERRY, Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du Tiers-État. Paris, 1853.
5. Jules MICHELET, Histoire de France. Paris, 1876.
6. Ernest RENAN, Guillaume de Nogaret, dans Histoire littéraire de la France, XXVII,
p. 233-371.
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de Mahaut d'Artois et de Marigny7. Étapes de leur carrière, étapes de leur


fortune, tels sont malheureusement les seules certitudes que l'on puisse acquérir.
Trop souvent, l'épiphénomène l'emporte : l'anecdote est connue, mais qui
décide, qui conçoit, qui inspire ? En 1901, Charles-V. Langlois tirait déjà
la conséquence pessimiste de cet état de nos connaissances : les légistes de
Philippe le Bel demeurent, comme le roi lui-même, « des énigmes » 8.
L'historien de Philippe le Bel, Robert Fawtier, désespérait lui aussi
et consacrait sa vie à l'édition des sources9, faute de croire à l'utilité d'une
nouvelle synthèse. Il n'avait rien à ajouter, nous disait-il quelques années
avant sa mort, aux pages qu'il avait rédigées pour l'Histoire générale de Glotz,
pages qui reflétaient étroitement la pensée de Langlois.
L'opinion semblait cependant prévaloir, voici quelques années, que les
conseillers de Philippe le Bel n'avaient été que les exécutants d'une politique
décidée par le roi. En privé, Robert Fawtier exprimait cet avis. Joseph Reese
Strayer le faisait sien dans un article remarqué10. Tombés du piédestal où
les avaient placés les romantiques, les légistes n'étaient plus que les premiers
grands commis de l'État.
En entreprenant le bilan et l'interprétation des connaissances acquises
en un siècle de recherches scientifiques, l'historien américain Franklin Pegues
assumait donc une tâche délicate. Son propos était des plus simples : réunir
et confronter les indications éparses, relatives aux différents légistes de Philippe
le Bel et de ses fils. Pour l'essentiel, le résultat est excellent, et M. Pegues
répond fort bien à la question : qui sont les légistes, quels hommes sont-ils ? n
Ce sont d'abord les Méridionaux, les plus célèbres. Pierre Flote dirige
la politique anti-pontificale de 1296 à sa mort, en 1302 : c'est surtout un
procédurier habile et un chancelier efficace. Gilles Aiscelin, professeur et
jurisconsulte, diplomate et maître au Parlement, se distingue par sa rectitude

7. René BÉCHON, Pierre Flotte, chancelier de France. Riom, 1891. — Robert HOLTZMANN,
Wilhelm von Nogaret. Freiburg-im-Br., 1898. — Abel HENRY, Guillaume de Plaisians, dans
Le Moyen Age, V, 1892, p. 32-38. — Joseph PETIT, Charles de Valois. Paris, 1900. — Jules-Marie
RICHARD, Une petite-nièce de saint Louis : Mahaut, comtesse d'Artois et de Bourgogne. Paris,
1887. — Jean FAVIER, Un conseiller de Philippe le Bel: Enguerran de Marigny. Paris, 1963.
8. Charles-Victor LANGLOIS, dans : Ernest LAVISSE, Histoire de France, III, 2.
9. Robert FAWTIER, Registres du Trésor des chartes, Règne de Philippe le Bel. Paris,
1958. — Comptes royaux. Paris, 1953-1956.
10. Joseph Reese STRAYER, Philip the Fair, a constitutional king, dans Y American Historical
Review, LXII, 1956-1957, p. 18-32.
11. Franklin J. PEGUES, the Lawyers of the last Capetians. Princeton, 1962. Nous renvoyons
à cet excellent ouvrage, dont la publication nous a donné l'occasion de la présente mise au point,
pour plus de précisions quant à l'historiographie des légistes ; nous ne faisons, à ce propos,
que donner la substance d'un long développement de M. Pegues.
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morale, son indépendance d'esprit, son sens aigu de l'honneur et de la justice,


qui le pousse à s'opposer au roi dans l'affaire Saisset et à présider avec
impartialité la commission pontificale chargée d'interroger les Templiers ;
l'archevêque de Narbonne est légiste avant d'être serviteur du roi, et la raison
d'État cède, pour lui, devant le respect dû aux règles de la procédure ;
son refus d'aider aux poursuites engagées contre Latilly lui fait perdre la
faveur de Louis X, mais lui procure l'occasion d'affirmer, dans une lettre
pleine de sous-entendus, les règles de conduite morale qu'il a observées toute
sa vie. Guillaume de Nogaret, lui, apparaît comme l'infatigable lutteur qui
mène de front plusieurs combats, qui exécute jusqu'au bout le plan qu'il
a adopté ; nous ajouterions au jugement de M. Pegues que la ténacité de
Nogaret ne vas pas sans quelque obstination têtue ; Nogaret est un doctrinaire
en action, ce n'est pas un réaliste. Quant à Plaisians, il n'est pas seulement
l'ombre de Nogaret et le redoutable témoin qui charge Guichard de Troyes,
il est aussi l'administrateur qui mène à bien les innombrables tâches dont
Langlois dressait jadis le catalogue bien incomplet12. Pons d'Aumelas, enfin,
réalise la carrière-type que pouvaient espérer les officiers ambitieux, mais que
peu accomplirent avec autant de bonheur. Nogaret et Plaisians étaient des
officiers de province rapidement aspirés par la cour royale, et la fonction de
juge-mage à Beaucaire n'avait été pour eux qu'un tremplin. Pons d'Aumelas,
au contraire, est l'officier local — juriste à Montpellier, juge-mage en Rouergue
et enfin à Toulouse — qui reçoit à Paris la brillante fin de carrière qu'est une
place au Parlement.
Les légistes du Nord de la France ne sont pas moins distingués. C'est
Pierre Dubois, avocat royal à Coutances, dont les pamphlets suffisent à illustrer
la mémoire, mais dont les ambitions politiques furent déçues : le sort d'Aumelas
lui fut même refusé. C'est Pierre de Belleperche, le grand jurisconsulte de
l'école d'Orléans, conseiller juridique et diplomatique du roi. C'est Simon
de Bucy, qui mène pour le roi enquêtes et procès. C'est Pierre de Mornay,
qui seconde dans leurs négociations ses collègues Flote, Aiscelin et Belleperche.
Quelques figures originales émergent du lot, moins colorées, peut-être, que
celle de Nogaret, mais non moins puissantes. Etienne de Mornay, neveu
de Pierre, est chancelier de Charles de Valois, puis de Louis X ; il est le seul
légiste qui s'affirme plus professeur qu'homme de gouvernement et qui, ayant
siégé au conseil royal, puis à la Chambre des comptes, retourne à toute occasion
et finalement vers son enseignement à l'école d'Orléans. De Pierre de Latilly,

12. Notices et extraits, XXXIX, 1909.


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dernier chancelier de Philippe le Bel, M. Pegues assure qu'il est avant tout
l'auteur de la politique fiscale et des exactions financières ; il lève des impôts,
il saisit les biens des Lombards et ceux des Juifs, il s'occupe du Temple.
Il conçoit la politique et veille à tous les échelons de son exécution. On
s'explique alors le nombre de ses ennemis et la position périlleuse qui est
la sienne. La situation de Philippe de Villepreux — que les documents
appellent Philippe le Convers, nom qu'il serait à notre avis plus simple
de lui laisser — est bien particulière en ce qu'il est le filleul de Philippe
le Bel ; ce Juif converti apparaît comme intouchable et poursuit pendant
quatre règnes, de 1285 à 1327, une carrière qui l'expose cependant aux inimitiés
et aux embuscades féodales. Enquêteur pour les forêts royales, Villepreux
est le maître de la partie la plus considérable du domaine royal, et la plus
chère au roi. Dans ses enquêtes locales comme dans sa tâche d'administration
centrale, il jouit d'une pleine initiative et accomplit une œuvre remarquable
de législation forestière et de gestion fiscale.
Raoul de Presles 13, enfin, à qui M. Pegues ne consacre pas moins de
deux chapitres, est le légiste par excellence. On le connaît surtout pour sa
déposition accablante contre les Templiers. Le reste de son œuvre demeure
dans l'ombre : il est le « principal avocat du roi », avocat du roi auprès
du Parlement, dont le nom n'est jamais cité dans les arrêts mais dont l'action
constante s'exerce pour la défense des droits du roi. Presles apparaît un peu
comme la tête de ces innombrables procéduriers anonymes — ce n'est pas
pour son œuvre d'avocat royal qu'est connu un homme comme Pierre Dubois —
qui défendent devant toutes les cours la cause de l'État contre les intérêts de
la féodalité laïque et ecclésiastique. Ambitieux, capable de parjure, d'usure,
de fraude et d'adultère, capable cependant d'impulsions généreuses 14, tel nous
est dépeint celui qui pourrait à bien des égards passer pour le modèle des
légistes. Sa postérité intellectuelle est assurée, dès le temps des fils de Philippe
le Bel, par ces avocats que sont Jean Hanière 15, Pierre de Maucreux et Pierre
de Cuignières.
13. Qu'il importe de ne pas confondre avec Raoul de Préaux, notaire du roi, que les actes
en latin nomment Radulphus de Perellis, alors que le légiste est appelé de PraelUs ou de Pratellis.
14. Il fonda le collège de Laon et de Soissons pour les étudiants pauvres de ces diocèses.
15. M. Pegues l'appelle constamment Jean d'Asnières, suivant en cela une longue tradition;
cf. Barthélémy HAURÉAU, Jean d'Asnières, avocat, dans l'Histoire littéraire de la France, XXVIII,
p. 456-459. Mais M. Pegues indique (p. 200) que le nom du personnage n'est pas assuré et
qu'il s'appelait d'Asnières ou Hanière. Il nous paraît difficile de demeurer dans le doute. Aucun
document ne donne la forme d'Asnières. Tous les textes donnent Hanière, y compris une
quittance autographe retrouvée par nous : « Je, Jehan Hanière... » ; Arch. d'État de Gand,
Saint Génois n° 1277. Son sceau porte en légende : S. MAGISTRI JOHANNIS DICTI HEINIERE
CLERICI.
LES LÉGISTES ET PHILIPPE LE BEL 97

Voilà donc pour les hommes. Ce que l'on sait de plus sûr, c'est
l'importance de leur fortune immobilière, et M. Pegues fait rapidement, pour chacun,
le bilan d'acquisitions dont le rythme fait une aussi forte impression sur le
lecteur que, jadis, sur les contemporains envieux. Songeons que, pour l'essentiel,
les terres de Raoul de Presles ont été réunies dans le cours de la seule
année 1311 ! On commence toutefois à voir se dessiner le portrait de ces
légistes. Les individus ne sont plus des inconnus. Qu'en est-il de leur rôle ?
Nous heurtons-nous toujours à la barrière dont Langlois craignait qu'elle fût
infranchissable ?

Nous essaierons d'introduire d'abord dans le débat un peu de clarté.


Une notion demande à être préalablement définie, celle même de « légiste ».
La pire des erreurs serait, en effet, de qualifier indistinctement de légiste
tout homme frotté de droit ayant gravité autour de Philippe le Bel.
Il y a tout d'abord les légistes « politiques », ceux qui siègent au conseil
royal. L'histoire a le plus souvent retenu leurs noms. Ce sont Flote, Nogaret,
Plaisians, Aiscelin, Latilly et quelques autres. C'est à propos d'eux que se
pose le problème du gouvernement : qui décide, du roi ou de ces hommes-là ?
Mais le problème est alors mal posé. Pourquoi limiter la question aux seuls
légistes du conseil ? Dans cet organe suprême de gouvernement, il y a
d'autres conseillers, qui ne sont pas légistes et dont l'activité vaut bien celle
des légistes. On oublie trop souvent le rôle joué, même sous Philippe le Bel,
par les princes, frères du roi ; et non seulement par Charles de Valois, dont
Joseph Petit16 a mesuré jadis les ambitions, mais aussi par ce diplomate
discret et peut-être influent que fut Louis d'Évreux. On oublie, surtout, les
hommes d'épée qui siégeaient au conseil et n'étaient pas nécessairement
inaptes à des décisions politiques ou financières. Marigny est le plus connu
de ces non-légistes ; l'énergie de ses interventions à Tournai en 1311, la finesse
de sa lettre à Simon de Pise, l'habileté de ses manœuvres à la curie pontificale
n'en font pas un homme d'État de seconde zone. A Gaucher de Châtillon
M. Pegues consacre un bon développement : dernier des grands barons qui
ont connu saint Louis, le connétable est encore au conseil de Philippe de
Valois lorsqu'à Cassel, en 1328, il charge, octogénaire, pour la dernière
victoire de l'armée féodale traditionnelle. Élément de stabilité, modérateur
efficace, notamment lors des mouvements de 1315, serviteur de sept rois et
16. Au livre de J. PETIT, Charles de Valois, il faut ajouter, pour connaître le rôle politique
du frère du roi, la thèse de Frantz FUNCK-BRENTANO, Philippe le Bel en Flandre. Paris, 1897.
98 JEAN FAVIER

connétable de cinq, Gaucher de Châtillon a peut-être joué, en telle ou telle


circonstance, son rôle dans la détermination de la politique royale. Et n'oublions
pas les autres, ceux dont l'action politique n'est pas évidente mais pour
lesquels on n'a pas le droit de ne pas poser la question que l'on pose pour
les légistes : les Guy de Saint-Pol et les Jean de Grès, par exemple. Le problème
politique ne touche donc pas les légistes de Philippe le Bel, mais bien les
conseillers du roi. Il sera temps, ensuite, de voir si les légistes se distinguent
des autres conseillers.
Un second groupe de légistes est formé des juges et des jurisconsultes
étrangers au conseil ou qui ne participent qu'occasionnellement aux travaux
du conseil. Ce sont essentiellement les gens du Parlement. Que leur arrivée
accélère la transformation en cour judiciaire, en Parlement, de ce qui n'était
auparavant que la Curia régis in parlamento, nul ne peut en disconvenir.
Mais on n'a pas à se demander quel est leur rôle, sauf s'ils sortent de ce rôle
judiciaire pour assumer des tâches politiques. Légistes, ils le sont assurément
au sens strict, en tant que juristes, gradués en droit civil. Ils ne sont pas
les « légistes du roi » au sens où l'on entend traditionnellement cette locution.
Placer Pons d'Aumelas parmi les légistes de Philippe le Bel est une maldonne
qui fausse l'examen du problème, car il est bien évident que ce maître au
Parlement, mêlé au procès de Latilly parce que juge, mais normalement absorbé
par la routine judiciaire, n'a joué aucun rôle politique. Nous voulons bien
que l'on qualifie de légiste, comme le fait M. Pegues 17, le chancelier de
Charles IV, Pierre Rodier, qui était canoniste ; mais on n'a pas le droit
de parler de « gouvernement central » 18 à propos d'un maître au Parlement.
Pons d'Aumelas n'est pas le légiste de « l'administration provinciale » qui a
réussi à terminer sa carrière au gouvernement, c'est un officier qui parvient
au plus haut degré de sa carrière, sans la moindre rupture de fonctions.
Il y a, enfin, les légistes de l'administration, et l'on ne peut en réduire
la liste à ceux qui ont percé, à ceux qui, tels Nogaret ou Plaisians, ont abouti
au conseil royal, ou à ceux qui, tels Dubois, ont laissé quelque écrit doctrinal.
Qu'ils soient ou non membres du conseil, il faut, si l'on veut y voir clair,
distinguer les politiques de ces administrateurs dont un exemple admirable
est fourni par Philippe le Convers. M. Pegues s'étonne que l'enquêteur des
forêts royales, auteur de tant d'exactions et objet de tant de plaintes, n'ait pas
été victime des mouvements de 1315. Il met le fait au compte de la situation
personnelle de Philippe : on n'aurait pas osé toucher au filleul du défunt roi !
17. The Lawyers..., p. 196.
18. Ibid., p. 103.
LES LÉGISTES ET PHILIPPE LE BEL 99

N'est-ce pas plutôt parce que Philippe le Convers, bien que membre du conseil,
demeurait étranger aux problèmes politiques ? Les princes, qui n'admettaient
pas le rôle joué depuis vingt ans par des hommes de peu dans la direction
politique du royaume, trouvaient sans doute plus normal qu'un bon
administrateur s'occupât des forêts royales. Mais, si le Convers est l'exemple parfait
du grand légiste de l'administration, on ne peut séparer son cas de celui
des officiers qui, à tous les niveaux de l'administration locale, défendaient
et géraient les droits du roi. C'est dire qu'une étude prosopographique de
l'administration locale avant 1328 est encore à faire, et que l'on aimerait
savoir quelle est, dans cette administration, la part des légistes.

Si l'on s'attache aux seuls légistes définis en premier lieu, ceux du conseil
royal, et aux autres membres du conseil, la question essentielle peut alors
être discutée. Il n'y a pas, il ne pouvait y avoir une politique de Philippe
le Convers ou de Pons d'Aumelas. Mais Pierre Dubois espérait bien, s'il était
appelé au conseil, qu'il y aurait une politique de Dubois. Y a-t-il une politique
de Flote, de Nogaret, de Latilly, de Presles, de Marigny, ou bien ces gens-là
ne sont-ils que les ouvriers de la politique de Philippe le Bel ?
Le cas de Gilles Aiscelin doit être mis à part. Nous constatons, en effet,
que la modération de l'archevêque s'est finalement soldée par des échecs.
Le roi ne lui a pas tenu rigueur de son attitude trop favorable à Bernard
Saisset et aux Templiers, mais il a passé outre à ses conseils de modération.
M. Pegues voit là l'indice d'une politique personnelle de Philippe le Bel.
Le raisonnement nous paraît insuffisant. Car la constatation que l'on vient
de faire ne prouve guère qu'une chose : on respecte l'archevêque de Narbonne,
mais on ne suit pas toujours ses avis. Au conseil, il n'a pas le dernier mot.
La politique que l'on fait n'est certes pas la sienne, mais elle peut être aussi
bien celle de Flote et de Nogaret que celle du roi servie par Flote et par
Nogaret.
Les événements de 1315 procurent à M. Pegues d'autres arguments.
La chute des légistes aurait, selon l'historien américain, une cause
principalement fiscale. Les revenus de Philippe le Bel avaient semblé considérables,
et cependant le Trésor était vide. L'enquête sur la gestion de Marigny, prescrite
avant la mort de Philippe le Bel et par celui-ci, est une preuve suffisante
du malaise. Comme on ne pouvait en définitive mettre en évidence des
malversations, on recourut aux accusations de rechange, sorcellerie, tentative
d'empoisonnement, etc. Mais pour M. Pegues, tous ceux qui tombent au cours
100 JEAN FAVIER

des mois qui suivent la mort de Philippe le Bel tombent pour des raisons
financières : Marigny et ses fidèles, Bourdenay, Briançon, Le Loquetier,
Guillaume Dubois, mais aussi Latilly qui, « comme chancelier, exerçait des

.
fonctions financières ». Raoul de Presles, seul, n'a joué aucun rôle financier :
il tombe, dit M. Pegues, par analogie ! La chute des financiers étant un
épisode de la politique financière, on cherche des causes financières à la chute
des légistes.
Encore faudrait-il être assuré que les accusations financières ont été
déterminantes contre les financiers. Pour Presles, on n'en trouve pas trace.
Pour Latilly, nous ne croyons pas que l'on puisse sérieusement invoquer
les seules malversations relatives aux frais de justice, au droit de sceau et
aux gages du chancelier. Quant à Marigny et à ses hommes de paille,
l'accusation d'ordre financier n'est-elle pas, comme celle de sorcellerie et avant celle-ci,
une accusation commode contre qui a dirigé les finances du royaume ? Le
quitus du 24 janvier 1315 a été donné à Marigny par une commission où
figurent en bonne place des hommes peu suspects de complaisance envers
l'ancien chambellan, comme Etienne de Mornay, Guillaume d'Harcourt et
Mahieu de Trie. Quant à la portée de cette enquête sur la gestion financière,
M. Pegues l'exagère quelque peu, et c'est à tort qu'il en fait un véritable
procès. M. Pegues affirme, par exemple19, que Marigny demeura aux arrêts
chez lui pendant que la commission poursuivait son travail ; or, le quitus
qui met un terme à ce travail est du 24 janvier, et l'arrestation de Marigny
du 11 mars20.
Autre confusion, et qui masque le véritable caractère des disgrâces de
1315 : M. Pegues met ces révolutions de palais au compte du mouvement
féodal et nous montre les ligues dirigées autant contre Marigny que contre
le roi 21. Or, il nous paraît que le mouvement des barons était avant tout
dirigé contre les baillis et sénéchaux, les officiers forestiers, les subalternes
de Philippe le Convers, celui des conseillers qui, précisément, ne tomba pas.
Le mouvement des barons est dirigé contre les officiers, contre la justice
royale, non contre les chambellans et les trésoriers. Et s'il s'en prend au fisc,
c'est au fisc sans visage. Les victimes de 1315, de leur côté, subissent l'hostilité
de ceux que, depuis des années, elles ont côtoyés à la cour. Il ne faut pas
mêler le mouvement des barons de province et la haine des princes envers
les parvenus de la cour. André Artonne a bien montré que les deux agitations

19. The Lawyers..., p. 64.


20. J. FAVIER, Enguerran de Marigny, p. 206-208.
21. The Lawyers..., p. 63.
LES LÉGISTES ET PHILIPPE LE BEL 101

ne sont que fort peu liées22. Les chartes féodales mentionnent les baillis,
les enquêteurs, mais non les trésoriers.
L'ennemi le plus acharné de Marigny, c'est bien connu, est Charles
de Valois. Mais les autres princes, et le futur Louis X parmi eux, éprouvent
également quelque amertume devant la faveur des gens de peu, dont Marigny
est l'exemple le plus flagrant. On se souvient de ce théâtre de marionnettes
qui faisait rire toute la cour sous les fenêtres même de Philippe le Bel :
on y voyait le puissant chambellan éconduire tous ceux qui prétendaient voir
le roi ! Autre ennemi, Mahaut d'Artois 23 surveillait par l'intermédiaire d'un
émissaire le déroulement du procès et se faisait adresser copie des accusations
développées contre Marigny 24. Or, Mahaut était elle-même attaquée par les
barons artésiens. Quant au comte de Flandre, dont nul ne pourrait penser
qu'il était soucieux des finances royales, nous avons montré qu'il entretenait
à Paris un avocat, et que cet avocat était précisément Jean Hanière, qui
plaida contre Marigny comme avocat du roi 25 et que gageait également la
comtesse d'Artois26.
La chute de Marigny et de ses fidèles est donc d'ordre purement politique.
Ce dont était coupable le chambellan, c'est d'avoir éclipsé au conseil les
princes et les grands officiers de la couronne, bref, les grands barons de
la cour. Latilly et Presles avaient commis la même faute, ils subirent également
la disgrâce. On usa de griefs financiers lorsque cela fut possible, mais le grief
profond fait à ces gens de la classe moyenne, comme disait Michelet, fut
d'être sortis de leur condition pour jouer un rôle politique auquel ne les
destinait pas leur naissance27.
22. André ARTONNE, Le mouvement de 1314 et les chartes provinciales de 1315. Paris, 1912.
Cf. notamment p. 38.
23. J. Favier, op. cit., p. 116-120.
24. Arch. dép. du Pas-de-Calais, A 329, fol. 19 v° et 20 r°.
-25. Grandes Chroniques, éd. Jules Viard, VIII, p. 308-313. — Geoffroi de PARIS, Chronique
métrique, éd. A. Diverrès, p. 223.
26. J. Richard, op. cit., p. 36.
27. Rappelons les paroles que le chapelain de Marigny, Gervais du Bus, place dans la
bouche du cheval Fauvel :
Je suis aujourd'hui roi et sire
Et du royaume et de l'empire.
Tout le monde veez beer
A moy servir et conreer ;
N'y a prélat, ne clerc, ne prestre,
Qui ne vueille bien a moi estre,
Et mit ly prince temporel
Torchent miex Fauvel que Morel.
Le Roman de Fauvel, éd. A. Lângfors, p. 64-65. Ces mots suffisent à exprimer ce que, dans
le monde de la cour, on reprochait au chambellan. Sur l'identification de Fauvel à Marigny,
cf. notre article dans les Annales de Normandie, 1965, p. 517-524.
102 JEAN FAVIER

Nous ne pensons donc pas que l'on puisse retenir l'argument de M. Pegues,
selon qui la chute des légistes — disons : des conseillers — eut des causes
financières, ce qui empêcherait d'incriminer une politique des légistes. Les
affaires de 1315, celle de Marigny comme celles de Latilly et de Presles,
laissent intacte l'alternative : politique du roi ou politique des conseillers.
Pour qu'il y ait une politique « des légistes », il faudrait que ceux-ci
eussent constitué un groupe homogène, ainsi que le voulaient les romantiques,
Guizot, Thierry et Michelet. Sur ce point, la réfutation de M. Pegues est
sans appel. Il n'y a pas de politique des légistes contre les barons, parce que
les légistes ne sont presque jamais au service exclusif du roi et que la plupart
sont aussi, comme conseillers juridiques privés, au service des grands barons.
La clientèle privée d'un Raoul de Presles, principal avocat du roi, est
véritablement considérable : les comtes de Dreux et de Soissons, le connétable,
le sire de Coucy, l'abbé de Prémontré et bien d'autres. Nogaret, Plaisians
et Aumelas ont été conseillers du roi de Majorque à Montpellier et continuent
de donner leurs consultations à des barons languedociens. Pour tous, le roi
n'est que le plus important, le plus exigeant aussi, de leurs patrons.
Quant à la lutte des classes imaginée par les historiens romantiques,
c'est une hypothèse qui ne résiste pas à l'examen des situations individuelles.
Flote, Aiscelin, les Mornay, Mauconduit, Belleperche sont nobles. Aumelas
l'est à sa mort, sinon à sa naissance. Plaisians est anobli par le dauphin de
Viennois Humbert Ier. Nogaret semble donc le seul légiste anobli par Philippe
le Bel : encore un mythe qui s'effondre, celui du roi anoblissant ses légistes
de basse extraction. Pour représenter la classe moyenne, le Tiers-État d'Augustin
Thierry, nous ne trouvons en définitive que Raoul de Presles et le Juif converti
qu'est Philippe de Villepreux, dit le Convers. Encore celui-ci, filleul du roi
et intimement lié à ce dernier, ne saurait-il représenter autre chose que
l'entourage royal. Notons, pour renforcer l'argumentation de M. Pegues,
que c'est Marigny, chevalier d'origine noble, qui passe aux yeux de bien des
contemporains pour sortir de la classe moyenne ; l'auteur de Renart le
Contrefait lui reproche son « petit lignage » M et Geoffroi de Paris son « bas estât »
d'origine 29. La rigueur des légistes envers le peuple, celle de Nogaret comme
celle de Philippe le Convers, met un dernier obstacle à leur assimilation
aux forces profondes de la France populaire. L'un des seuls légistes assurément
issus de la classe moyenne, Raoul de Presles, contribue même à l'abolition
des libertés municipales de la petite commune de Vailly.
28. Renart le Contrefait, éd. G. Raynaud et H. Lemaître, I, p. 31.
29. Geoffroi de PARIS, Chronique métrique, éd. A. Diverrès, p. 209.
LES LÉGISTES ET PHILIPPE LE BEL 103

Si les légistes ne forment pas un bloc homogène, ne peut-on les classer


en quelques groupes simples qui refléteraient quelques orientations politiques ?
M. Pegues s'est attaché à montrer un groupe de légistes méridionaux dont
il a tenté l'étude comparative, sans avouer explicitement qu'elle ne débouchait
sur rien. Il a trouvé, certes, bien des points communs : relations de Flote,
d'Aiscelin et de Plaisians avec la famille de la Tour du Pin, connaissance
des problèmes de la frontière rhodanienne assurée chez les trois mêmes légistes,
origine universitaire commune — Montpellier — à Nogaret, à Pons d'Aumelas
et peut-être à d'autres, Plaisians en particulier. Mais M. Pegues reconnaît
que Nogaret est un homme sans amis, et c'est sans conviction que l'historien
invoque la frontière du royaume à Montpellier pour rapprocher Nogaret des
Rhodaniens.
Il ne nous semble donc pas que ces hommes aient autre chose en commun
que le fait d'être des juristes méridionaux. Les relations avec la famille de
la Tour n'auraient d'intérêt que si Humbert Ier avait été influent à la cour
de France. Quant à la frontière du Rhône, encore faudrait-il démontrer que
Flote, Aiscelin et Plaisians s'en sont spécialement occupés par la suite.
Les relations à la cour paraissent déterminantes pour les carrières : Nogaret
a sans doute fait venir Plaisians à Paris et, de même que Nicolas de Fréauville,
confesseur du roi et futur cardinal, est à l'origine de la carrière de son
cousin Enguerran de Marigny, il semble que la recommandation de ses oncles,
le cardinal Hugues Aiscelin et le chancelier Pierre Flote, ait plus fait pour
introduire au conseil Gilles Aiscelin que la connaissance que pouvait avoir
ce dernier des problèmes posés par la frontière du Rhône. Il nous paraît
que Philippe le Bel était à l'affût d'hommes de valeur pour son gouvernement
et qu'il était prêt à appeler à lui ceux qu'on lui indiquait. Qu'il y ait eu
des légistes méridionaux est un fait : on ne saurait en conclure qu'ils
constituaient un groupe.
Même en matière de relations individuelles, la prudence s'impose.
M. Pegues assure que Simon de Bucy était l'ami intime de Raoul de Presles.
Quelle preuve en donne-t-il ? La transaction de 1313 par laquelle Bucy achète
de Presles une rente de 24 livres... De même nous dit-il que Bucy, chanoine
de Châlons, connut sans le moindre doute Latilly lorsque celui-ci était
archidiacre de Châlons. M. Pegues connaît pourtant les dispenses de résidence !

Nul ne l'a jamais nié, il y eut sous le règne de Philippe le Bel des
politiques successives et différentes, tant sur le plan des idéaux que sur celui
104 JEAN FAVIER

des méthodes. Flote se pose en défenseur de la royauté contre les


empiétements de l'Église, Nogaret en défenseur de l'Église et de la royauté contre
les méfaits d'un pape indigne et usurpateur ; Marigny — dont M. Pegues
n'a pas vu le rôle en politique extérieure — préfère abandonner une lutte
désormais stérile et acquérir, contre les Flamands, l'appui pontifical. Latilly
arrive au pouvoir au moment où commence la politique inflationniste, la
mainmise de Marigny sur les finances correspond à la nouvelle politique
déflationniste de la fin du règne. Bref, on peut mettre un nom, le nom d'un
conseiller, sur chaque orientation politique du règne, et l'on ne peut nier
que chaque époque se caractérise aisément par la prééminence au conseil royal
de l'un des conseillers : Flote, Nogaret, Marigny.
On ne saurait admettre que ces hommes fussent les simples exécutants
d'une politique à l'élaboration de laquelle ils n'auraient eu aucune part.
Certes, le changement de 1302 n'est qu'un changement de tactique, et la mort
de Pierre Flote à Courtrai est un fait contingent. Mais le changement de 1311
est fondamental et parfaitement voulu : on abandonne le procès contre la
mémoire de Boniface VIII en échange de la bulle Rex Gloriae, on met en
sommeil l'alliance guelfe contre la ratification du traité avec Henri VII,
acquise au début de 1312 grâce à l'alliance pontificale, on escamote l'affaire
du Temple devant le concile de Vienne et l'on règle à l'amiable l'affaire
de Guichard de Troyes30, on abandonne pour un temps la lutte contre les
Flamands et l'on arrête l'ost de 1314 pour tâcher d'assurer l'élection d'un
fidèle du roi au siège de saint Pierre. C'est la politique réaliste, souvent
proche du maquignonnage, d'un Marigny qui n'a cure des principes doctrinaux
et qui sacrifie la continuité à l'efficacité.
Deux explications s'offrent. Ou bien le roi laissait son principal conseiller
faire sa propre politique ; ou bien il choisissait son conseiller en fonction
de la politique souhaitée. Ou bien Marigny a mis fin à la politique de Nogaret,
ou bien le roi a décidé d'y mettre fin et fait choix de Marigny comme de
l'homme le plus capable de mener à bien une politique de réalisme.
M. Pegues pose à peine ce problème. A plusieurs reprises, il adopte
le point de vue de M. Strayer, pour qui la direction effective est celle du roi,
les conseillers — il dit « les légistes » — ne sont que des exécutants. Mais
il démontre aussi que l'habitude était d'envoyer en mission pour exécuter
une décision ou en assurer l'exécution celui qui avait pris part à cette décision.
L'exemple de Philippe le Convers est fort net : il est, à Paris comme en
30. Le rôle de Marigny dans le transfert de l'évêque au siège de Diakovar est affirmé par
Jean de Saint- Victor ; Hist. Fr., XXI, p. 644.
LES LÉGISTES ET PHILIPPE LE BEL 105

mission, le maître des forêts royales. Mais il y a un abîme entre la direction


des forêts et celle de la diplomatie, et M. Pegues se contente de noter que
les légistes en mission jouissaient d'une grande initiative. Nogaret en
Languedoc, Marigny en Flandre illustrent cette capacité d'initiative. Celle-ci
n'en est pas moins sujette à caution. L'envoyé a-t-il ses instructions orales ?
Quelle est la portée de ces éventuelles instructions ? C'est ce que nous sommes
malheureusement condamnés à ignorer.
Il y a quand même une institution au sujet de laquelle nous sommes
bien renseignés, et que M. Pegues ne cite que d'aventure, au hasard de la
carrière des légistes qu'il évoque. C'est le conseil royal. On parle des conseillers,
il faudrait peut-être parler du conseil !
Or, le conseil existe bien, dès le temps de Philippe le Bel, comme une
institution déterminée. Ce n'est pas l'ensemble des conseillers que le roi
appelle à lui en particulier, c'est un organe de travail qui siège, qui délibère
et qui décide. Le roi préside, les conseillers donnent leurs avis. Qui tranche ?
Tout est là.
De même que l'auteur de Fauvel, les chroniqueurs ont déjà répondu.
Un conseiller sans l'accord et l'avis de qui rien ne pouvait être décemment
fait à la cour du roi, ainsi l'auteur de la Chronographia, entre autres, définit-il
Marigny31. Plus importante encore est la déclaration faite en décembre 1310
par l'abbé de Saint-Médard de Soissons : Marigny et lui-même jugeaient
bon de faire différer par le pape le couronnement de Henri VII32. Surtout,
nous avons des témoignages précis sur deux séances du conseil où la politique
royale fut déterminée après discussion et contre le premier avis de Philippe
le Bel.
Le premier cas se situe à Vienne, le 22 avril 1312, et l'on y décida
de l'attitude française à propos des biens du Temple. La majorité des pères
conciliaires souhaitait que l'on créât un nouvel ordre ; Philippe le Bel avait
partagé cet avis. Au conseil, nous apprennent les envoyés aragonais dont
l'information était assurée par de remarquables « fuites », Marigny et Charles
de Valois furent les seuls à défendre la dévolution des biens du Temple
à l'ordre de l'Hôpital33. On sait que le roi se rangea finalement à leur avis
et emporta la décision de Clément V.
Le second cas est encore plus net. A la fin de 1313, le pape avait demandé

31. Chronographia regum Francorum, éd. H. Moranvillé, I, p. 221.


32. Arch, nat., J 704, n° 179 ; J. SCHWALM, Constitutiones et acta publica imperatorum
et regum (M. G. H.), IV, n° 467, p. 414.
33. H. FlNKE, Papsttum und Untergang des Templercrdens (Munster, 1907), II, p. 299-300.
106 JEAN FAVIER

au roi un subside pour l'armement de galères destinées à la Croisade. Au conseil


royal, le roi et presque tous les conseillers étaient d'avis que l'on accordât
le subside. Marigny seul s'y opposa, pour des raisons d'opportunité
diplomatique autant que de trésorerie. Le roi se rallia à l'opinion de son chambellan,
et se joignit à lui pour exposer les raisons du refus à Pierre Barrière, qu'ils
envoyaient au pape. Barrière, exécutant ses consignes, assura même le pape
que Marigny souhaitait au plus haut point la réalisation de la Croisade34.
A chaque fois, bien sûr, c'est le roi qui décide. Il ne pouvait en être
autrement, et l'on ne peut concevoir qu'un conseiller décidât contre l'avis
définitif du roi. Mais à chaque fois, nous voyons le roi suivre l'avis de son
conseiller. La décision n'est donc pas prise lorsque le roi réunit le conseil,
elle est prise par le roi en conseil et selon l'opinion du plus influent des
conseillers. Car les avis ne se valent pas, et certains sont limités à une étroite
spécialité. Philippe le Convers n'a évidemment pas de politique flamande,
la majorité du conseil ignore la situation financière35, et l'on s'explique
l'amertume des princes et des grands barons tenus en échec par tel ou tel
parvenu.
La politique royale nous paraît donc bien une politique du conseil et,
en fait, du plus influent des conseillers. Nous reprendrons alors
l'argumentation de M. Pegues pour affirmer que l'on peut attribuer les grandes
orientations politiques du règne à ceux qui en furent les exécutants publics :
Flote, Nogaret secondé par Plaisians, Marigny. Pour la routine de
l'administration du royaume, nul doute que l'on doive attribuer aux gens du conseil
le rôle d'hommes de gouvernement : tel serait le rôle de Latilly, des Mornay,
de Philippe le Convers et de tant d'autres.
C'est alors que l'on peut chercher à définir, parmi ces conseillers, la place
des légistes. On a vu qu'ils n'étaient pas seuls ; ont-ils leurs départements
propres ?
Nous ne le croyons pas. On les trouve, avec les princes et les chevaliers,
dans les missions diplomatiques en Flandre et en Angleterre — ainsi Belle-
perche et Latilly — pour lesquelles la connaissance du droit civil était de
peu d'utilité. On les trouve, avant Marigny et Briançon, dans les fonctions
financières et fiscales — ainsi Latilly et le Convers — pour lesquelles toute
compétence était essentiellement pratique. Inversement, nous ne les trouvons
pas seuls sur les chemins de la diplomatie pontificale, non plus que dans

34. Texte publié par J. SCHWALM, dans le Neues Archiv der Gesellschaft fur altère deutsche
Geschichtskunde, XXV, 1900, p. 564-566.
35. Ibid., p. 564.
LES LÉGISTES ET PHILIPPE LE BEL 107

les difficiles relations avec les ligues italiennes. Un seul domaine leur appartient
en propre, celui, fondamental, de la justice. Peut-être est-ce pour cela que
l'on ne pourra dresser le bilan de l'œuvre des légistes tant que l'on n'aura
pas dressé le tableau de ce corps d'officiers qui, dans toutes les juridictions
du domaine royal et des apanages, animaient la machine de guerre montée
contre la féodalité.
Chercher à opposer quelques grands légistes, ceux du conseil ou du
Parlement, à la féodalité laïque et ecclésiastique est un non-sens. Nous
adhérons sur ce point aux vues de M. Pegues. Mais il faudrait se préoccuper
de tous les légistes, et non de ceux-là seuls qui donnaient, contre de
substantielles rentes, leurs consultations aux grands feudataires du royaume. Si l'on
connaissait l'action de Pierre Dubois en dehors des loisirs qu'il consacrait
à la rédaction de mémoires sans effet, on apprécierait mieux le rôle des légistes.
Que Philippe le Bel ait prisé fort haut les services que pouvaient rendre
à son conseil des gradués en droit et des maîtres de Montpellier ou d'Orléans,
c'est chose assurée. Qu'il leur ait réservé une part de sa politique l'est moins.
Mais chaque conseiller a donné à son action politique ou administrative
l'allure qui tenait à sa formation intellectuelle. Ce n'est pas parce qu'il était
légiste que Nogaret a, pendant sept ou huit ans, dominé le conseil ; mais
sa politique eût été autre s'il n'avait été légiste.
Peut-on, dans ces conditions, conclure sur l'œuvre des légistes et en
dresser le bilan ? M. Pegues l'a courageusement tenté, cherchant, comme
ses illustres devanciers du XIXe siècle, à situer les légistes des derniers Capétiens
dans l'évolution politique générale de la France.
Le moteur de toute la politique de Philippe le Bel, c'est, selon M. Pegues,
la nécessité financière née du renversement de la conjoncture. Un roi besogneux,
tel serait le dernier grand Capétien, et la révolte de 1314 serait moins
dirigée contre l'expansion des justices royales que contre les subsides, les
altérations monétaires et les favoris dépensiers. Il y a, dans cette vue, du vrai.
Mais le texte des chartes de 1315 ne corrobore guère la conclusion de
l'historien américain. Que toute occasion ait été bonne pour alimenter
le trésor royal, certes. Mais le traité d'Athis n'était-il pas conçu pour
humilier des rebelles à l'autorité royale, au moins autant que pour exiger
une indemnité exorbitante ? Nous persistons à croire que la grande pensée
du règne — c'est-à-dire du roi et de ses principaux conseillers, étroitement
unis dans un même culte de la royauté — fut d'asseoir l'autorité royale,
d'assurer le respect des droits du roi et de faire, en un mot, que le roi
soit seul maître chez lui. Il semblait normal qu'une telle politique fournît
108 JEAN FAVIER

elle-même les moyens financiers de son exécution. Faire, avec M. Pegues,


de l'absolutisme fiscal la grande étape de l'évolution politique, c'est négliger
l'aspect pragmatique des exigences financières des derniers Capétiens. L'impôt
royal est né sous Philippe le Bel, mais parler d'absolutisme fiscal, c'est oublier
le roi anxieux, face aux délégués des villes, se levant pour mieux voir
« ceux qui lui voudraient faire aide » 36. C'est oublier, aussi, que l'impôt
levé pour l'ost de 1313 contre les Flamands fut reversé aux contribuables,
l'expédition n'ayant pas eu lieu37.
Nous suivons davantage M. Pegues lorsqu'il fait des légistes les pères
du « service civil » du roi, les pionniers de la bureaucratie. Les études de
droit mènent Nogaret à l'anoblissement comme l'eussent fait des services
de guerre. La tradition du service politique s'établit dans les familles, et
l'on voit des lignées de légistes. Un fils de Pierre Flote sera conseiller du
comte de Flandre, un autre maître des requêtes et chancelier. Le fils de Simon
de Bucy, procureur de Philippe le Bel, sera premier président au Parlement,
et son petit-fils, Renaud, conseiller de Charles V et de Charles VI. La première
génération de légistes a su faire de sa compétence un moyen d'accéder à la
noblesse ; les mariages illustres suivront. Flote, Nogaret, Presles et leurs
semblables n'ont certes pas établi la Robe, mais ils en ont creusé les
fondations. Nous sommes loin, maintenant, des brillantes exceptions comme Suger.
Un monde politique nouveau se développe en France autour de l'an 1300,
et l'on ne saurait refuser à Philippe le Bel l'honneur d'en avoir été le créateur.
La politique du roi fut, croyons-nous, la politique des conseillers ; ce qui
demeure à l'actif du souverain, c'est le discernement avec lequel il les choisit,
l'esprit novateur avec lequel il les imposa, et la constance avec laquelle
il les soutint38.
Jean Favier.

36. Grandes Chroniques, loc. cit., p. 300.


37. Joseph R. STRAYER et Charles H. TAYLOR, Studies in early French Taxation (Cambridge,
Mass., 1938), p. 86-87.
38. Pas un conseiller de Philippe le Bel ne fut disgracié par son maître. Nogaret demeura
au conseil jusqu'à sa mort, alors qu'il eût été profitable de le disgracier après la mort de
Boniface VIII. Nous avons montré que l'enquête sur la gestion de Marigny n'était en rien une
marque de défiance (Enguerran de Marigny, p. 205), et que le dernier acte du roi mourant,
celui qui donnait au comté de Poitiers le statut d'un apanage, fut instrumenté sur ordre de
Marigny {ibid., p. 201). M. Pegues n'est donc pas fondé à écrire (p. 63) que Philippe le Bel
sacrifiait Marigny aux barons en révolte lorsqu'il prescrivit, en octobre-novembre 1314, l'enquête
sur la gestion financière. Cette enquête avait été prévue par l'ordonnance du 19 janvier 1314,
celle-là même qui donnait à Marigny le monopole — avec le roi — de l'ordonnancement des
dépenses et faisait de lui le maître absolu des finances royales. En se donnant les pleins pouvoirs,
le chambellan de Philippe le Bel donnait un gage de son intégrité. On comprend alors le quitus
de l'année suivante.