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La thématique proposée interroge l’articulation entre l’œuvre d’Albert Camus [1913-1960] et

la possibilité de valorisation touristique de ce patrimoine littéraire algérien d’expression


française dans son cadre de gestation et d’élaboration. Il s’agit donc d’une réflexion
prospective fondée sur une approche pluridisciplinaire et empirique nourrie d’observations
recueillies in situ dans la diversité de leurs implications et potentialités. En d’autres termes,
la présente recherche, issue de la mise en regard d’une ressource culturelle et de la quasi-
absence de construction d’une offre touristique à partir de cette même ressource, est d’abord
esquisse d’un projet à naître. Elle est proposition d’une intelligence de l’écriture et de la
pensée de Camus, et de la conception d’un itinéraire destiné à en faciliter l’appréhension par
un parcours des lieux et des textes fondateurs. Notre objectif premier est de mettre en
lumière la richesse de l’héritage camusien en terre d’Algérie, les sens dont il est porteur et
celui que prendrait son ouverture au tourisme. Nous avons à cette fin choisi de nous rendre
sur le terrain, puis de revisiter notre expérience de lecture et de voyage à l’aune d’un travail
d’analyse transversal croisant savoirs littéraire, historique et géopolitique, de façon à tenter
de rendre compte de la complexité – complexité de la pensée de Camus, complexité de
l’histoire dont elle est issue et de ses résonances dans les sociétés algérienne et française du
XXIe siècle, complexité du nécessaire dialogue interculturel dont pourrait participer la mise
en tourisme d’une mémoire partagée.

2Pénétrer véritablement une œuvre implique de connaître la terre qui l’a portée, vue naître
et nourrie. Ce paradoxe traduit la recherche du lieu unique auquel appartient l’écriture aux
fins d’approcher au plus près, au plus juste, son caractère original, irréductible, en d’autres
termes : son authenticité. La symbiose entre l’œuvre de Camus et l’Algérie illustre ce type de
projet.

3Rappelons que l’œuvre littéraire devient ressource patrimoniale et touristique émergente


dans le sillage de la formalisation par l’ICOMOS (Conseil international des monuments et des
sites) du tourisme culturel dont le tourisme littéraire est souvent considéré comme une
« déclinaison thématique » (Hoppen et al, 2013 ; Bonniot-Mirloup, 2016a ; Fournier et Le
Bel, 2017). La Charte du tourisme culturel (1976), puis La Charte internationale du tourisme
culturel (1999) définissent les principes de protection et de valorisation des sites culturels,
porteurs de la dimension fondatrice de la pratique touristique en tant que confrontation à
l’altérité, apprentissage et transformation de soi. L’acquisition de connaissances est la
motivation première de l’expérience viatique dès la Renaissance, l’ars apodemica (l’art de
voyager) prône alors la collecte des connaissances et leur transmission par voie de
publication (Stagl, 1995 : 70-81). Au cours du XVIIe siècle, le voyage à finalité savante est
progressivement remplacé par le voyage didactique, tour ou grand tour (qui ne portent pas
encore leur nom), formation morale, intellectuelle, politique, esthétique, destinée à préparer
le jeune noble à occuper la fonction qui lui est dévolue dans la société. La redécouverte
officielle de la dimension culturelle de l’activité touristique intervient donc dans les années
1980, intimement liée à celle de patrimoine dans ses aspects matériel, symbolique et
fonctionnel (Nora, 1984 : XXXIV), constitutive de l’identité d’un territoire, donc appelant à
être conservée. Le lieu de mémoire, terme récent formalisé en 1993 par le Grand Robert de
la langue française, est un concept créé par Pierre Nora dans l’ouvrage en plusieurs volumes
intitulé Les lieux de mémoire publié entre 1984 et 1993 sous sa direction. Ces lieux sont de
plus en plus souvent les supports d’un tourisme de mémoire (Rieutort et Spingler, 2015).

4Le tourisme littéraire, objet d’études notamment dans la recherche anglophone, pionnière
en la matière (Pocock, 1981 ; Squire, 1994 ; Herbert, 1996 ; 2001 ; Fawcett et Cormack,
2001 ; Robinson et Andersen, 2002 ; Watson, 2006 ; 2009), est fondé majoritairement sur
le séjour et le circuit – autrement dit sur le triptyque hébergement, restauration, transport –
et consiste en l’exploitation commerciale du produit d’appel que sont les lieux fréquentés par
un écrivain, lieux de vie et d’inspiration, cadre de ses travaux de création, et, du point de
vue du lecteur-touriste, espaces de représentation reliant imaginaire et réel (Fournier,
2016 ; Fournier et Le Bel, 2017). Les maisons d’écrivains retiennent particulièrement
l’attention (Renouf et Culot, 1990 ; Seron, 1990 : 82 et suiv. ; Melot, 1996, 2005 ; Poisson,
1998 ; Fabre, 2001 ; Bonniot-Mirloup, 2016b). Autour de ces demeures se développe la
notion de « patrimoine littéraire », trait d’union entre passé et présent, processus
d’élaboration de références communes ancrées dans un terreau mémoriel.

 1 Européens vivant en Algérie entre 1830, date de la conquête de l’Algérie par la France, et 1962, da (...)
5La mise en tourisme de ces lieux, devenus destinations, conjugue donc tourisme littéraire et
tourisme mémoriel. La mémoire du texte, de l’auteur et du site, fidèlement décrits, fictifs ou
réinventés, accompagne les pratiques spatiales et revêt dans le cas de l’Algérie postcoloniale
une résonance en lien avec un « tourisme des racines » (Fourcade, 2010) – quête filiale,
familiale, généalogique, identitaire à « dimension cathartique » (Savarese, 2010) que
l’invitation au retour lancée, en 1999, par le président algérien Abdelaziz Bouteflika aux
Français d’Algérie1, semble favoriser.

 2 <http://www.algerie-tours.com/programmes/circuit-traces-albert-camus.aspx, consulté le 11 juillet 2 (...)

6Une expérience de tourisme littéraire camusien a d’ailleurs récemment émergé en Algérie


sous forme du circuit « Sur les traces d’Albert Camus2 », créé en 2013 à l’occasion du
centenaire de la naissance de l’écrivain. Le circuit proposé par le réceptif Algérie Tours longe
le littoral algérien d’ouest en est, soit d’Oran à Annaba, en passant par Tipaza et Alger, et
suit donc une logique géographique qui relie un des derniers lieux de vie et de création de
Camus au premier, chronologie inverse de celle que nous suggérons. Notre intention est en
effet de reconstituer l’assise de l’œuvre littéraire en prenant comme point de départ les
origines de son élaboration. Les positionnements sont donc différents. Chacun d’eux trouve
justification : la proposition Oran-Annaba relève du choix de couvrir l’ensemble des lieux
signifiants de la vie et de la production de Camus sur une zone de plus de 900 kilomètres.
Notre proposition (Alger-Oran-Alger) représente une distance à peu près équivalente à
parcourir, mais en boucle, dans le but de revisiter les ferments d’une pensée et d’une
écriture. Elle est donc à la fois plus modeste et plus ambitieuse : elle n’embrasse pas la
totalité de l’espace camusien, mais part à la découverte de ce qui le fonde.

 3 Front de libération nationale, engagé dans la lutte contre la colonisation française.

7Á ce jour, la clientèle prioritairement, voire exclusivement, visée par les concepteurs du


circuit « Sur les traces d’Albert Camus », est celle des Français d’Algérie. Ce modèle de
tourisme ne peut, pour le moment, s’inscrire ailleurs que dans le cadre d’un « tourisme des
racines », la controverse autour de Camus demeurant vive en Algérie. En effet, si certains
reconnaissent à Camus une « algérianité », donc une légitimité à être célébré en terre
algérienne, d’autres la lui dénient et la dénoncent en tant qu’expression néo-colonialiste.
L’histoire officielle algérienne semble se résumer à celle du FLN 3 et nier toute autre
mémoire, dont celle de Camus. Celui-ci n’est pas enseigné à l’école algérienne. Il est inconnu
des jeunes générations – et persiste à diviser les anciennes. Ainsi, en 2010, alors que la
venue à Alger d’une « Caravane Albert Camus » était organisée par le Centre culturel
algérien de Paris dirigé par Yasmina Khadra, dans le cadre du cinquantenaire de la mort de
l’écrivain, une pétition titrée « Alerte aux consciences anticolonialistes » était lancée pour la
faire annuler – ce qui fut effectivement fait. « Misère des deux bords qui repoussent ou se
disputent cet enfant du mauvais couple », écrit Kamel Daoud (2017 : 247). Ces perceptions
paradoxales témoignent de la place très singulière qu’occupe Camus dans le contexte d’une
relation coloniale dont la configuration est unique et les chocs en retour multiples.

8Le tourisme en Algérie est né conjointement au processus de colonisation dont il est partie
intégrante, les mêmes conditions économiques, sociales et politiques générant mainmise
territoriale et mise en tourisme. L’Algérie, terre de tourisme de Colette Zytnicki, paru en mai
2016, traite justement du tourisme en situation coloniale. Fortement associé au contexte
d’un affrontement à ce jour non soldé, le secteur touristique algérien est encore plongé dans
l’inertie et son immense potentiel, particulièrement diversifié, est peu exploité. La volonté
politique affirmée de hisser le tourisme au rang de priorité nationale s’avère peu effective. En
2017, l’Algérie est classée 118e sur 136 en matière de compétitivité touristique par le World
Economic Forum (WEF). Au-delà de la situation sécuritaire, de l’insuffisance de capacité
d’accueil et de production de produits touristiques, au-delà aussi du déficit d’image dont
souffre le pays, la société algérienne se montre réfractaire aux activités de service qui
convoquent la mémoire coloniale. Ce terrain d’étude est donc particulièrement sensible. Doit-
on se borner à ce constat ? Ou concevoir des possibilités d’évolution ? En ce cas, comment
l’œuvre de Camus peut-elle s’y inscrire ? Et pourquoi Camus ?

9Parce que, au-delà des passions, interprétations et captations, seule « une authentique
appropriation de [son] œuvre » est susceptible de « provoquer un choc de la conscience
collective » (Babey, 2013 : 7), de restituer la densité de son juste projet, de resituer la
vérité profonde de sa pensée, celle de la dissidence, et d’appréhender cette liberté adverse à
tout parti et parti pris. Le cadre d’analyse, s’il prend racine dans le passé, parle au présent.
La guerre d’Algérie (1954-1962) étend ses rhizomes dans l’actualité française et
internationale formant le terreau de la montée des extrémismes identitaires : Front islamiste
du salut (FIS) en Algérie au début de la décennie 1990, plus récemment Al-Qaïda au
Maghreb islamique (AQMI), organisation djihadiste terroriste d’origine algérienne, dont une
faction rallie Daech en septembre 2014 sous l’appellation Les Soldats du califat (Jund al-
Khilafa), tandis que progresse, en France, le Front national (FN), parti d’extrême-droite, qui
puise ses sources historiques dans l’Algérie coloniale (Stora, 2016 : 12).

10Notre projet s’adosse à l’œuvre littéraire dans le but d’en proposer une lecture qui est la
nôtre, laquelle justifie à la fois la structuration de notre démarche de recherche et
l’ordonnancement du circuit touristique conçu. La portée du projet dépasse cependant la
dimension littéraire pour rejoindre les fragments de représentations d’une histoire dont la
construction collective fait défaut. Ainsi l’entreprise s’inscrit dans la « bataille culturelle »
prônée par Benjamin Stora (2016 : 17) : « Si l’on ne veut pas d’une guerre des mémoires, il
faut mener une bataille culturelle pour connaître l’histoire, celle de la France et des pays du
Sud. C’est une bataille longue, difficile, complexe, mais il n’y a pas d’autre choix. »

11Notre préalable, à visée d’abord assez globalisant, cependant continûment sous-tendu par
notre objet, porte sur l’analyse des procédures qui convertissent le lecteur en touriste. Quelle
motivation préside à ce déplacement entre deux espaces reliés par la conjonction du mot, de
la représentation et de la valeur par lui créées ? Quels types de mécanismes sont à l’œuvre ?
Comment la lecture suscite-t-elle une demande de nature touristique ? Notre approche du
lecteur-touriste fait référence à la mémoire, mais aussi à la puissance de l’imaginaire qui, par
le tiers narratif, éveille le désir de passage (à l’acte).

12Il nous est apparu pertinent d’aborder ainsi la présentation de notre recherche pour deux
raisons : d’abord parce que la lecture précède (en principe) le voyage, elle le suscite, le
motive, le justifie ; ensuite parce que le thème du passage, de la transition, de la rupture–
jonction que nous nommons « l’entre-deux », la traversée de l’espace du texte à celui du
territoire, de l’espace de la représentation à celui de l’expérience, fait écho à l’entre-deux
que sont la vie et l’œuvre de Camus et à l’entre-deux des contextes géographique et
historique qui les déterminent. Ce thème de l’entre-deux est le fil directeur de notre
réflexion.

13Dans une seconde partie, nous nous attachons à tracer un itinéraire camusien sur la terre
algérienne qui l’a engendré et construit sous forme d’aller-retour entre textes et lieux, poésie
et paysages, et autres effets de miroir. Comment aborder et organiser un parcours qui, par
sa complexité, offre de multiples possibilités d’agencement ? Notre choix, à la différence de
ce qui est majoritairement proposé en matière de tourisme littéraire, porte sur une
reconstitution bibliographique. L’objectif est de revisiter la genèse de l’élaboration de
l’écriture de Camus.

L’expérience de l’entre-deux
14L’entre-deux est « une forme de coupure–lien entre deux termes, à ceci près que l’espace
de la coupure et celui du lien sont plus vastes qu’on ne le croit ; et que chacune des deux
entités a toujours partie liée avec l’autre. Il n’y a pas de no man’s land entre les deux, il n’y
a pas un seul bord qui départage, il y a deux bords mais qui se touchent ou qui sont tels que
des flux circulent entre eux. » (Sibony, 1991 : 11). La mise en relation (le lien) ne résulte
pas en une fusion : en effet, « les deux parties, liées du fait de la coupure qui les sépare, ne
forment pas un tout (encore moins sont-elles le tout) quand elles sont réunies » (ibid. : 17).
Envisager des polarités opposées dans une même représentation, ou penser la synthèse des
contraires, permet de saisir la substance de l’entre-deux. Toute élaboration littéraire y
renvoie dans la traversée du réel au fictionnel et inversement. Le passage de la lecture à la
pratique touristique, de l’imaginé au tangible, convoque l’entre-deux du texte, comme la vie
même de Camus le nourrit.
L’entre-deux textuel
15Comment le lecteur devient-il touriste ? Quelle nécessité le guide de l’écrit à sa source, du
narratif à l’expérience, de la sédentarité au mouvement ? Quelle est la nature de ce
glissement de l’espace littéraire à l’espace touristique ? Quel est cet « entre-lieux » ?

16La relation entre écrit et tourisme est historique, voire ontologique. La route et le papier
sont liés par la longue tradition du récit de voyage, dont le courant néo-latin a été initié par
le poète et géographe allemand Conrad Celtis avec la publication de Hodoeporica en 1502
(Stagl, 2000 : 287). Le récit de voyage, témoignage et courroie de transmission, clôt
l’expérience, mais également la suscite. En position de passeur, le texte littéraire, destination
de l’auteur, est point de départ du lecteur. Le même mécanisme s’observe dans tout récit,
autre que de voyage mais qui y invite, en rencontrant les projections oniriques du lecteur et
son aspiration à vivre le texte, à en appréhender l’acte de naissance et de déploiement dans
son environnement singulier et ses résonances spécifiques à chaque sensibilité. L’ensemble
crée une intertextualité, réseaux de signes et de sens, soulignant une double triangulation de
circulation langagière : auteur/texte/lecteur et fictionnel/texte/réel. Le texte, espace médian,
relie et sépare.

17En guise d’exemple, relisons l’incipit de « Noces à Tipasa » de Camus, premier essai
de Noces écrit en 1936 et publié en 1938 : « Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux
et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel
bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de
pierres. » (Camus, rééd. 1965 : 55) De ces lignes surgit un site sacré mêlant vestiges
antiques, profusion végétale, éveil spirituel et sensoriel, lieu désert et pourtant habité d’une
religiosité primitive proche de l’animisme. Les dieux parlent à travers les quatre éléments
(feu, terre, mer et air) dans la généreuse harmonie du don de l’instant qui lie ciel et terre,
terre et mer, passé et présent, humain et divin. Le lecteur est d’emblée projeté dans la
densité éclatante d’un lieu qui ne peut que fasciner, faisant jaillir images, sensations et
senteurs.

18La charge émotionnelle donne existence au lieu. Désormais à la fois réel et immatériel, il
est part de rêve, et de ce fait revêt une aura particulière. Cette émanation échappée du
texte habite le lecteur et engendre le désir de l’expérience. Ainsi le mot met en mouvement,
ouvre la voie, oriente le cheminement, d’abord intérieur, contemplatif, avant de se faire,
sous certaines conditions, opératif. « Pour affronter la navigation, il faut des intérêts
puissants. Or les véritables intérêts puissants sont les intérêts chimériques. Ce sont les
intérêts qu’on rêve, ce ne sont pas ceux qu’on calcule. » (Bachelard, 1947 : 101).
« Médiateur de désir » (Urbain, 2003 : 292) dans sa relation d’être au manque, le texte
structure l’univers subjectif du lecteur. Vecteur d’attraction, il le projette vers la mise en
œuvre, vers la synthèse expérimentale liée à celle vécue au fil des pages. Cohérence, non
exempte de curiosité, d’éprouver dans la chair ce que l’émotion a perçu et l’imaginaire
conçu. En cela, le tourisme littéraire apparaît comme un entre-deux multidimensionnel.

19Il se situe en effet à la croisée de deux formes de mobilité, celle de l’espace du


« dedans », de l’intériorité, de l’entre-soi, et celle de l’espace du « dehors », de la
confrontation avec la matérialité préservée ou recréée d’un lieu, d’une sensation, d’un temps
révolu. Il se situe également à la convergence de la culture – littéraire, philosophique,
sociale, historique, géographique – et de la mémoire. Il y a de la mémoire – à retrouver, à
éprouver ou à identifier – dans le voyage littéraire, mais l’écriture n’est-elle pas, par
essence, mémoire ?

 4 Supplétifs engagés dans l’Armée française de 1957 à 1962. Considérés comme traîtres par les Algérie (...)

 5 Avoir vingt ans dans les Aurès, film de René Vautier, prix de la critique internationale au Festiva (...)

20Cette mémoire questionne le rapport de la société française avec son passé colonial au
prisme de l’affrontement de visions divergentes portées par différents groupes et leurs
descendants : Algériens d’Algérie, Algériens de France, Français de métropole, Européens
d’Algérie, Français issus de l’émigration algérienne, réfugiés ou rapatriés dont les harkis 4.
Sans oublier de mentionner les trois millions d’appelés du contingent, non volontaires
expédiés de métropole, qui ont eu vingt ans dans les Aurès 5. Ces perceptions discordantes
catégorielles sont régulièrement soumises à des regains de turbulence, ainsi par exemple
lors du vote par l’Assemblée nationale de la loi reconnaissant « le rôle positif de la présence
française outre-mer » (Loi française no 2005-158 du 23 février 2005) ou lors de la
déclaration de Claude Guéant, alors ministre de l’Intérieur : « Toutes les civilisations ne se
valent pas » (4 février 2012). Dans la trame du drame historique qui a renversé la
Quatrième République s’insèrent bien sûr les mémoires familiales et individuelles, autant de
jalons à un parcours auquel convie l’œuvre de Camus.

21Il y a conjointement, comme précédemment évoqué, de l’imaginaire, « faculté du


possible, […] puissance de contingence du futur » (Durand, 1960 : 467), qui impulse la
tentation de voir, savoir, humer, goûter, bref connaître, ce que la traversée des pages a fait
naître, ou renaître, en soi. Il y a enquête au sens de procédure d’investigation aux fins de
contrôle et de vérification, mais aussi quête de la vérité, vraie ou falsifiée, du texte, de l’au-
delà du texte, et in fine de soi-même. Le tourisme littéraire, lié au tourisme culturel, le
dépasse cependant par l’ampleur de ce qu’il convoque et mobilise en termes d’introspectif et
de scénographique exposés au risque du choc iconoclaste du réel. Ces franchissements
successifs plongent le texte en nous, comme ils nous immergent en lui, et conduisent à
franchir d’autres espaces, dans le cas présent celui de la Méditerranée, entre-deux s’il en est,
du latin mare medi terra, « mer au milieu des terres », fracture des terres et des mémoires,
lieu précisément où se rencontrent et se séparent les eaux.

L’entre-deux camusien : repères


biographiques et philosophiques
22« Entre cet endroit et cet envers du monde, je ne veux pas choisir […] » (Camus, 1965 :
49). L’entre-deux fondateur de la pensée de Camus est présent dès ses premières œuvres
sous forme d’association d’images dichotomiques : misère–soleil, mort–lumière, pauvreté–
joie, unité–fragmentation… comme un fil d’Ariane dans le labyrinthe de l’œuvre. De là naîtra
l’absurde.

23La vie de l’écrivain ne résume-t-elle pas cet entre-deux tensionnel ? Camus est français
d’Algérie (entre-deux identitaire), auteur algérien (terre natale et, écrit-il, « vraie patrie »
[p. 850]) d’expression française (langue natale), entre deux pays au croisement de l’Afrique
et de l’Europe, de l’Orient et de l’Occident (ce qui soulève la question de l’appartenance,
donc de la légitimité). Il est également à la croisée de deux milieux socioculturels (milieu
familial et milieu dans lequel il s’élève par les études), deux conceptions de l’existence
(amour de la vie, hédonisme, présence précoce de la mort – disparition du père, tué en 1914
au début de la Grande Guerre – et tuberculose dont il apprend qu’il est atteint en 1930, à
l’âge de dix-sept ans), deux idéologies (sommé de faire le choix d’un camp), face auxquelles
il prend le parti de l’art. Le 10 décembre 1957, dans son discours lors de la réception du prix
Nobel de littérature, il se définit en tant qu’artiste et précise : « Les vrais artistes ne
méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre
en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne
régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel. » (p. 1072)

24Contre l’idéologie, Camus choisit la liberté et la justice. Contre l’opinion, par définition
binaire et figée, il choisit la pensée, qui est remise en question de l’opinion. Entre deux
camps qui s’affrontent – partisans de l’émancipation algérienne et partisans de l’Algérie
coloniale –, il choisit celui des forces de la vie, « un attachement sans bornes à ce qui est
vivant dans l’homme » (La mort heureuse, 1936-1938, publication posthume, 1971 : 200). À
l’encontre d’un temps où l’intellectuel se détermine par son appartenance politique, Camus
affirme son appartenance esthétique et philosophique. Esquive pour les uns, utopie pour
d’autres. Ni paradoxe, ni ambiguïté, comme il a été maintes fois compris, mais tentative
solitaire d’enrayer la machine de mort qui allait broyer l’ensemble du peuple d’Algérie dans
sa diversité. Camus a toujours vécu en prise avec son temps : « on ne peut surtout
m’accuser de refuser l’histoire, qu’à condition de déclarer que la seule manière d’entrer dans
l’histoire, est de légitimer une tyrannie », écrit-il à Roland Barthes le 11 janvier 1955 (1962 :
1966-1967). Il s’engage contre le fascisme et le franquisme, contre la guerre, et dans la
Résistance au cours de la Seconde Guerre mondiale.

 6 Organisation de l’armée secrète, faction radicale d’une partie de l’Armée et de civils pour la défe (...)

25Il revendique, dès 1937, la liberté d’expression pour le peuple arabe et dénonce
l’oppression coloniale dans « Misère de la Kabylie », série d’articles journalistiques publiés du
5 au 15 juin 1939 par Alger républicain, quotidien d’inspiration progressiste, reproduits en
partie dans Chroniques algériennes 1939-1958 (1965 : 905-938). Il la dénonce encore en
1945, au lendemain des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, dans les colonnes du
journal Combat(13 au 23 mai 1945) : « Sur le plan politique, je voudrais rappeler aussi que
le peuple arabe existe. Je veux dire par là qu’il n’est pas cette foule anonyme et misérable,
où l’Occident ne voit rien à respecter ni à défendre. Il s’agit au contraire d’un peuple de
grandes traditions et dont les vertus, pour peu qu’on veuille l’approcher sans préjugés, sont
parmi les premières », et il demande « de faire jouer à leur propos les principes
démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes ». Le 22 janvier 1956, il appelle à la
« trêve civile » dans l’objectif « de sauver […] des vies humaines, et de préparer […] un
climat plus favorable à une discussion enfin raisonnable », entendu en cela par des Algériens
proches du FLN, hué et menacé de mort par de futurs membres de l’OAS6 (Roblès, 1995 :
110-113). Mais le temps est alors aux « mains sales » (Sartre, 1948). De là à déceler un
« inconscient colonial » (Saïd, 2000) chez Camus qui, certes écrit dans un contexte colonial,
mais dont le propos dépasse doxas et clivages et condamne justement le joug colonial… Mais
si Camus ne cesse de faire couler de l’encre et de générer des controverses, n’est-ce pas
parce qu’il est inclassable ? Il échappe aux systèmes et, en cela, dérange. « Il dérange
profondément et c’est sans aucun doute ce qui le rend vivant. » (Babey, 2013 : 7)

26L’entre-deux prend également place dans le questionnement identitaire qui accompagne le


passage géographique et culturel entre France et Algérie. Tourisme littéraire et mémoriel se
côtoient jusqu’à se confondre, porteurs de potentialités de développement touristique et de
contribution à la résilience des consciences françaises et algériennes dans leur modes de
penser (panser ?) l’histoire.

Propositions pour un itinéraire


touristique camusien
27Le tourisme littéraire s’organise en divers circuits (voir Neault, 2010) dont nous exposons
ci-après une typologie succincte. Le circuit « biographique » inclut la visite du lieu de
naissance de l’écrivain, resituant son environnement familial et social originel, le lieu où il a
vécu qui est aussi lieu de création, éventuellement les endroits qu’il a fréquentés
(restaurants, cafés, librairies…) si leur notoriété le justifie, et le lieu où il est enterré (Fabre,
2001 ; Melot, 2005 ; Hendrix, 2008). Le circuit « paysage littéraire » offre un maillage des
sites mis en écriture. Décrits avec réalisme ou simples sources d’inspiration, ils permettent
d’approcher la distorsion entre matériau et processus de création (Aitchison et al., 2000 ;
MacLeod et al., 2009 ; George, 2010 ; Philips, 2011). Le circuit dit « générique » valorise la
production littéraire d’un territoire. Différents auteurs issus d’un même espace sont
regroupés. Ce modèle pourrait se décliner en circuits thématiques réunissant des auteurs qui
appartiennent à un même courant littéraire (romantisme, naturalisme, symbolisme,
surréalisme…). Festivals et salons du livre s’inscrivent également dans ces circuits
touristiques littéraires (Fournier et Le Bel, 2017). Ce sont autant de façons d’aborder un
itinéraire touristique camusien.

28Nous proposons une hybridation du circuit « biographique » et du circuit « paysage


littéraire » tant les deux sont imbriqués, les lieux n’étant pas chez Camus de simples décors.
En effet, s’y exprime pleinement le « sens des lieux » dans l’acception anglaise de
l’expression sense of place qui évoque « à la fois le (ou les) sens du lieu et l’atmosphère ou
l’esprit du lieu (bref le sens dans le sens de sentir et non seulement de signifier) » (Brosseau
et Cambron, 2003). La sélection faite dans l’œuvre prolifique de Camus privilégie les textes
qui marquent les fondements de son élaboration. Ce parcours est structuré en trois étapes
dont Alger est le point de départ et de retour. À partir de la capitale, plus précisément des
quartiers de Belcourt et de Bab-El-Oued, l’itinéraire conduit vers l’ouest : Tipaza, Hadjout
(ex-Marengo) et Oran. Ces escales correspondent respectivement à la genèse de l’écriture
(La maison mauresque, inédit 1933, et Les voix du quartier pauvre devenu L’envers et
l’endroit, 1937), d’une poétique méditerranéenne (Noces, 1938), et du cycle de l’absurde
(L’Étranger, 1942, premier roman, et La peste, 1947). Notre guide touristique est l’œuvre de
Camus qui, en deux volumes dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade » aux éditions
Gallimard (Théâtre, récits, nouvelles, 1962 ; Essais, 1965), ancienne édition établie et
annotée par Roger Quilliot, trouve facilement place dans le sac de voyage.

Illustration 1 : À partir d’Alger, l’itinéraire proposé conduit vers l’ouest : Tipaza, Hadjout
et Oran

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Source : Frédérique Van Celst, UMR Territoires

Belcourt ou la naissance d’une œuvre


29Né le 7 novembre 1913 à Dréan (ex-Mondovi) au sud d’Annaba (ex-Bône), dans le
Constantinois, Camus passe ses années de formation, enfance et adolescence, à Belcourt,
quartier populaire ouvert sur le port d’Alger, dans un milieu pauvre et illettré. C’est là que
commence le voyage, à la source évoquée par Camus dans la préface de sa première œuvre
publiée, L’envers et l’endroit (1937) : « Chaque artiste garde ainsi, au fond de lui, une
source unique qui alimente pendant sa vie ce qu’il est et ce qu’il dit […] Pour moi, je sais que
ma source est dans L’envers et l’endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai
longtemps vécu […] » (1965 : 5-6). Le sombre trois-pièces au premier étage du 93, rue
Mohamed Belouizdad (ex-rue de Lyon), est toujours le même par-delà le siècle écoulé.
Aucune trace de la famille Camus bien sûr, mais une coïncidence : son actuel propriétaire
travaille au port d’Alger, comme Meursault, personnage de L’Étranger (1942), qui, lui aussi,
vivait à Belcourt. Découvrir les rues de Belcourt, s’imprégner de leur ambiance animée,
colorée et chaleureuse, en explorer les environs, tout cela permet de commencer à cerner le
contexte social de l’enfance de Camus qui est aussi celui de L’Étranger, sachant que Camus
restera toute sa vie fidèle à ses origines ouvrières. Le lecteur-touriste est d’emblée mis en
situation, plongé à la source d’une vie, d’une écriture, et de l’entre-deux où se forgent la
pensée et l’œuvre de Camus « entre oui et non » (1965 : 23-30), entre lumière et obscurité.
Cet entrelacs tridimensionnel – biographique, fictionnel et philosophique – orientera la
construction de la suite de l’itinéraire littéraire proposé.

30Cette étape initiale inclut un détour par les lieux de formation de Camus dont la
présentation est a-chronologique du fait de contraintes géographiques. Tout d’abord, l’école
communale de garçons de la rue Aumerat où l’instituteur Louis Germain remarque Camus, le
fait travailler en dehors des cours, intercède auprès de sa famille pour lui permettre de
poursuivre sa scolarité et le présente au concours des bourses. Camus, après son prix Nobel
de littérature, lui rend hommage dans la lettre qu’il lui adresse le 19 novembre 1957 :
« Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que
j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. »
(2000 : 371). Au bout de la rue Mohamed Belouizdad (ex-rue de Lyon), une visite au jardin
d’Essai (El-Hamma) où Camus jouait enfant et aime y flâner par la suite, s’impose. Ce jardin
qui s’étend en amphithéâtre, classé quatrième parmi les plus belles réserves botaniques du
monde, est le point de départ d’une méditation dans La maison mauresque (1933). Il est
surplombé par le Musée national des beaux-arts, lui-même dominé par la massive verticalité
de béton du mémorial de l’Indépendance, qui a substitué à la botte coloniale dénoncée par
Camus celle d’un nationalisme populiste qu’il aurait également dénoncé. À l’ouest du jardin
d’Essai, la Bibliothèque nationale jouxte l’hôtel Sofitel.

31Une traversée de Belcourt vers l’ouest mène à la Faculté d’Alger, rue Didouche Mourad
(ex-rue Michelet), première université algérienne fondée en 1901, où Camus poursuit des
études de philosophie et rédige, en 1936, un mémoire sur les rapports de l’hellénisme et du
christianisme, Entre Plotin et saint Augustin(1965 : 1220-1313). Pause à la terrasse du café
des Facultés fréquenté par Camus. De là, le parcours vers l’ouest se poursuit jusqu’au Lycée
Émir Abdelkader (ex-Bugeaud, ex-Grand Lycée d’Alger), à Bab-El-Oued, entre la Casbah et
le jardin de Prague (ex-Marengo). Camus est admis, en tant que boursier, dans cette
prestigieuse institution qui ne recrute que des enseignants hautement diplômés – l’historien
Fernand Braudel dans les années 1920 et le géographe fondateur de l’école française de
géopolitique Yves Lacoste au début des années 1950, entre autres. Camus y étudie la
philosophie sous la direction de Jean Grenier. Ce long trajet à travers Alger permet de
découvrir le cœur de la ville coloniale à l’architecture d’inspiration haussmannienne teintée
d’orientalisme, hautes façades blanches aux fenêtres et volets outremer, entre la Grande
poste de style néo-mauresque et la rue Larbi Ben M’Hidi (ex-rue d’Isly). Une promenade le
long du front de mer, boulevard Che Guevara (ex-boulevard de la République), bordé
d’arcades, en compagnie de « L’été à Alger », deuxième nouvelle de Noces (1938), complète
cette immersion introductive.

Tipaza ou la source d’une poétique


32Départ d’Alger pour Tipaza. Les 70 kilomètres de la route panoramique de la Corniche vers
Tipaza longent « la côte turquoise ». Cette côte, fortement découpée, abrite dans ses criques
et ses anses les plus grandes structures balnéaires de l’Algérie, notamment le Club des pins
où, outre les plages de sable fin, se trouvent le Palais des nations, Sidi Fredj (ex-Sidi
Ferruch) et son théâtre de verdure derrière le fort, lieu du débarquement français en 1830,
et Zeralda. En toile de fond s’allonge le djebel Chenoua, point culminant des collines du
Sahel algérois. La station balnéaire Tipaza Village et à l’ouest Tipaza Matares, réalisations
emblématiques de l’architecte Fernand Pouillon, sont les visages modernes de Tipaza,
d’abord comptoir phénicien puis colonie romaine, classée au Patrimoine mondial par
l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) en 2002.

33En pénétrant dans Tipaza, nous allons avec Noces « à la rencontre de l’amour et du désir.
Nous ne cherchons pas de leçons […] ». La parole est aux dieux, aux couleurs, aux senteurs,
au « bruit de baisers », au toucher (« que d’heures passées à écraser les absinthes, à
caresser les ruines »). Éveil de tous les sens dans le « grand libertinage de la nature et de la
mer », dans le « mariage des ruines et du printemps », dans « l’heureuse lassitude d’un jour
de noces avec le monde ». Mais la conscience « d’accomplir une vérité qui est celle du soleil
et sera aussi celle de ma mort » est conjointement présente. Les premières pages
de Noces contiennent les thèmes fondamentaux de l’œuvre de Camus : l’unité du monde, la
jouissance de vivre et la perception de la finitude, entre-deux présent dans l’évocation du
soleil qui « chauffe un seul côté du visage » (1965 : 55-58).

34La visite s’organise en deux temps : la grande nécropole avec la basilique funéraire de
Sainte-Salsa, puis le parc archéologique, musée à ciel ouvert niché dans une crique
rocheuse, avec « au fond du paysage […] la masse noire du Chenoua qui prend racine dans
les collines autour du village, et s’ébranle d’un rythme sûr et pesant pour aller s’accroupir
dans la mer ». La visite du site commence dans les pas de Camus : « ce temple dont les
colonnes mesurent la course du soleil et d’où l’on voit le village entier », « cette basilique sur
la colline Est : elle a gardé ses murs et dans un grand rayon autour d’elle s’alignent des
sarcophages exhumés », « La basilique Sainte-Salsa est chrétienne, mais chaque fois qu’on
regarde par une ouverture, c’est la mélodie du monde qui parvient jusqu’à nous » (ibid. : 55-
57). Une promenade entre les vestiges – amphithéâtre, temples, basilique judiciaire, forum,
villa des fresques, grande basilique, mausolée circulaire, théâtre, nymphée, fontaine
publique circulaire – dans la magie et le recueillement du lieu accompagne le texte.

35La stèle érigée en hommage à Camus par ses amis en 1961 se situe sur une ligne reliant
le sommet du Chenoua au tombeau de la Chrétienne (Qobr Erroumia), mausolée datant de
l’époque mauritanienne. Une citation extraite de Noces : « Je comprends ici ce qu’on appelle
gloire : le droit d’aimer sans mesure » y est gravée. Rappelons que Camus, tué dans un
accident de voiture le 4 janvier 1960 à la sortie du village de Villeblevin dans l’Yonne, est
inhumé dans le cimetière de Lourmarin dans le Luberon. La visite se termine au modeste
musée constitué d’une salle et d’un patio où sont conservés des fragments de stèles
puniques, romaines et chrétiennes, des urnes, céramiques, poteries, statues, et des
sarcophages païens.

Illustration 2 : Stèle d’Albert Camus érigée sur le site archéologique de Tipaza

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Il s’agit d’un ensemble unique de vestiges mauritaniens, phéniciens, romains, paléochrétiens et


byzantins, source d’inspiration pour Camus, cadre et substance d’un des essais de Noces

Photo : Catherine Sicart

Hadjout et Oran ou les fondements


de l’absurde
 7 Plaine sublittorale agricole – principalement viticole et agrumicole – dominée par les collines du (...)

36Départ de Tipaza pour Hadjout (ex-Marengo) à douze kilomètres au sud de Tipaza dans la
plaine de la Mitidja7, à la rencontre du cadre de la scène d’ouverture de L’Étranger, premier
roman de Camus. Meursault, narrateur, personnage central et double de l’auteur, ainsi que
quelques thèmes sont empruntés à La mort heureuse, récit sur lequel Camus travaille entre
1935 et 1938 et qu’il renonce à publier, comme en témoignent ses Carnets. Achevé en 1940,
paru en 1942, la même année que Le mythe de Sisyphe, L’Étranger inaugure le « cycle de
l’absurde », fondement de la philosophie camusienne. Meursault est « étranger à la société
où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle », écrit
Camus en 1955 dans « Préface à l’édition universitaire américaine » (1962 : 1920).
Meursault refuse de jouer le jeu et en cela la société se sent menacée, donc le condamne.
L’annonce de la mort de la mère ouvre le roman : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-
être hier, je ne sais pas » (ibid. : 1125). Meursault se rend de ce fait à l’hospice de Marengo.
Il y veille sa mère toute la nuit et le lendemain assiste à l’enterrement. De l’église au
cimetière chrétien (cadenassé mais accessible), c’est le personnage central du roman,
toujours aussi présent et pesant en ces lieux, qui est à rencontrer : le soleil, dont le rôle
dans le meurtre, ci-après évoqué, sera déterminant. Retour à Tipaza.

Illustration 3 : Première de couverture de L’Étranger (1942).

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Le parti pris esthétique sobre, distancié, de l’iconographie traduit le minimalisme stylistique de ce


roman, annonciateur de l’« écriture blanche » conceptualisée par Roland Barthes en 1953
Source : collection personnelle

37Départ de Tipaza pour Oran, toujours en direction de l’ouest, par la route côtière
historique, ou retour sur les lieux du meurtre. Nous suivons toujours les traces de L’Étranger.
Le meurtre commis par Meursault, situé dans le roman sur une plage de la banlieue
algéroise, est inspiré en fait par la plage de Bouisseville sur la côte oranaise où une escale
est prévue. Reconstitution du meurtre à onze heures par la lecture de la fin du chapitre 6, en
présence du troisième acteur du drame et principal coupable : le soleil, dont la mesure de la
puissance s’exprime ici (ibid. : 1165-1166) : « Il y avait déjà deux heures que la journée
n’avançait plus, deux heures qu’elle avait jeté l’ancre dans un océan de métal bouillant » ;
« La brûlure du soleil gagnait mes joues » ; « C’était le même soleil que le jour où j’avais
enterré maman ». Dans ce temps suspendu, c’est la brûlure solaire à laquelle Meursault
tente d’échapper qui déclenche le drame : Meursault fait un pas en avant, ce qui amène
l’Arabe à tirer son couteau. « La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame
étincelante qui m’atteignait au front. » Meursault est aveuglé par l’éclat de la lame dans le
soleil et par la sueur qui ruisselle sur son front. Lecture intégrale à partir de « C’est alors que
tout a vacillé », pluie de feu tombée du ciel, coup de feu, mort, expression de ce que Camus
nomme « le tragique solaire ». L’équilibre du monde est détruit. À la mort de l’Arabe
répondra la mort du Français, condamné à la guillotine à l’issue de son procès. Double
annihilation à la symbolique manifeste. Une conférence sur Meursault, contre-enquête de
Kamel Daoud (2014) et/ou une projection-débat de l’adaptation cinématographique
de L’Étranger de Luchino Visconti (1967) peuvent compléter cette approche.

38Camus séjourne à Oran entre janvier 1941 et août 1942 dans des circonstances difficiles
et y termine la rédaction du Mythe de Sisyphe (1942). Oran semble être le lieu de l’absurde
dans l’imaginaire camusien. C’est à Oran, « ville ordinaire », que Camus choisit de situer des
événements « sortant un peu de l’ordinaire » (1962 : 1218), comme on peut lire dans
l’incipit de La peste, paru en 1947, mais conçu dès 1939. En 1941, l’écrivain souligne le lien
entre L’Étranger, qu’il considère comme le point zéro de sa réflexion, et La peste : « La
peste est un progrès, non du zéro vers l’infini, mais vers une complexité plus grande qui
reste à définir » (ibid. : 1928). En 1942, il ajoute : « L’Étranger décrit la nudité de l’homme
en face de l’absurde. La pestel’équivalence profonde des points de vue individuels en face du
même absurde. C’est un progrès qui se précisera dans d’autres œuvres. Mais, de plus, La
peste démontre que l’absurde n’apprend rien. C’est le progrès définitif » (ibid. : 1928).
Toujours dans la continuité de L’Étranger, La pestemarque le passage de la révolte
individuelle (Meursault) à la révolte collective (Rambert). La peste est, selon Camus lui-
même, une transposition de la lutte contre le nazisme et, plus largement, contre toutes les
tyrannies (ibid. : 1965).

39En 1939, Camus écrit (1965 : 811) « Le Minotaure ou la halte d’Oran »,premier essai
de L’été, dont l’épigraphe précise : « Cité heureuse et réaliste, Oran désormais n’a plus
besoin d’écrivains : elle attend des touristes. » La double figure du désert et du labyrinthe
traverse le texte qui peut être utilisé pour organiser la visite de la ville en gardant en
mémoire l’avertissement de Camus : « Cet essai date de 1939 ; le lecteur devra s’en
souvenir pour juger de ce que pourrait être l’Oran d’aujourd’hui » : le centre historique, Sidi
El Houari, au nord-ouest de la ville, aux influences espagnole, ottomane et française, le
fort de Santa-Cruz sur les hauteurs, le centre-ville industrieux dédié à la transaction et au
commerce, et le front de mer à l’architecture représentative de l’époque coloniale.

40Retour à Alger, et dernière lecture, celle de « Petit guide pour des villes sans passé »
(1965 : 845-850), quatrième nouvelle de L’été qui s’ouvre ainsi : « La douceur d’Alger est
plutôt italienne. L’éclat cruel d’Oran a quelque chose d’espagnol. Perchée sur un rocher au-
dessus des gorges du Rummel, Constantine fait penser à Tolède. » (p. 848). Camus
s’adresse au voyageur, lui recommandant, entre autres, d’aller boire de l’anisette sous les
voûtes du port d’Alger, d’y manger du poisson fraîchement pêché, d’aller écouter de la
musique arabe dans un petit café de la rue de la Lyre qui mène à la Casbah (p. 849). La
visite de la ville haute, comptoir phénicien et médina berbère, sur les contreforts du massif
de la Bouzareah, clôt le circuit. Le séjour se termine avec la projection-débat du film Le
premier homme (2011) de Gianni Amello, adaptation du roman éponyme inachevé de
Camus, qui retrace l’enfance de l’écrivain (publication posthume, 1994).
Conclusion
 8 Division administrative, équivalent à un département ou à une province.

41Le parcours touristique à la rencontre d’Albert Camus présenté ici est partiel. Nous l’avons
en effet circonscrit aux œuvres de jeunesse – de La maison mauresque (inédit 1933) à La
peste (1947) – et géographiquement, à la côte ouest. L’écriture des lieux et les textes visités
recèlent cependant en germe l’œuvre camusienne. D’autres choix sont possibles et seront
explorés à l’issue de cette approche initiatrice. Par exemple, la côte est, de Djemila,
wilaya8 de Sétif, en Kabylie (« Le vent à Djemila », Noces) à Annaba (ex-Bône) et la
basilique Saint-Augustin, premier « homme chrétien » qui succède à « l’homme grec »
auquel Camus consacre une partie de son mémoire de philosophie. Un circuit « générique »
peut également être envisagé autour de l’École d’Alger, ou École nord-africaine des lettres
(1935-1954), qui fédère une nouvelle génération d’écrivains soucieux de promouvoir un
universalisme méditerranéen.

42Cependant, la question essentielle se situe ailleurs pour l’Algérie dont le passé colonial
semble entraver tout avenir touristique. Nous avons fait le choix de situer notre recherche
sur une zone de faille et de turbulence – rupture des terres et des mémoires –, point de
blocage exposé dans la pluralité de ses dynamiques et lectures, dans le projet de tracer les
contours de ce que pourrait en être le dépassement. L’originalité de la démarche présentée
tient tout d’abord à la virginité du champ d’investigation en matière de tourisme littéraire en
Algérie autour d’Albert Camus, mais également aux entrées adoptées qui embrassent les
diverses strates des logiques à l’œuvre aux fins d’en mettre en lumière la complexité par une
approche pluridisciplinaire. La valorisation touristique de ce patrimoine littéraire algérien
d’expression française peut-elle se constituer ? Et, ce faisant, contribuer au développement
du tourisme algérien qui, en dépit de discours politiques réitérés, peine à se concrétiser ?