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RobertMuchamore

CHERUB

MISSION1

100joursenenfer

(Therecruit)

TraductiondeAntoinePinchot

Avant-propos

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, des civils français s’organisèrentenmouvementsclandestinspourcombattrelesforces d’occupationnazies.Parmieux,oncomptaitbonnombred’enfants chargésd’accomplirdesmissionsdereconnaissance,detransmettredes messagesoudeselieràdessoldatsallemandssouffrantdumaldupays, afin de rassembler les informations nécessaires au sabotage des opérationsmilitairesennemies. L’espionanglaisCharlesHenderson,quisetrouvaitenFranceen

1940,menaainsiplusieursmissionsavecdejeunesadolescents.Dèsson

retourenGrande-Bretagne,fortdecetteexpérience,ilfondaCHERUB, une unité de renseignement composée d’une vingtaine de jeunes garçons.

Hendersonestdécédéen1946,maissonorganisationluiasurvécu.

Elle compte aujourd’hui plus de deux cent cinquante agents opérationnels âgés de dix à dix-sept ans. Bien que les techniques d’espionnage aient considérablement évolué depuis la fondation de CHERUB,saraisond’existern’apaschangé:auxyeuxdescriminels adultes,lesenfantssontinsoupçonnables.

1.Unsimpleaccident

JamesChokedétestaitlescoursdechimie.Avantd’entreraucollège,

ils’imaginaitquecettedisciplineconsistaitàmanierdestubesàessaiafin

deprovoquerdesjetsdegazetdesgerbesd’étincelles.Enréalité,il

passaitchaqueleçon,assissuruntabouret,àrecopierlesformulesque

MissVooltgribouillaitsurletableaunoir,quaranteansaprèsl’invention

delaphotocopieuse.

C’étaitl’avant-derniercoursdelajournée.Dehors,lapluietombaitet

lejourcommençaitàdécliner.Jamessomnolait.Lelaboratoireétait

surchauffé,etilavaitpasséunegrandepartiedelanuitprécédenteà

joueràGrandTheftAuto.

SamanthaJenningsétaitassiseàsescôtés.Lesprofesseursadoraient

soncaractèrevolontaire,sonuniformeimpeccableetsesonglesvernis.

Elleprenaitsesnotesavectroisstylosdecouleursdifférentesetcouvrait

sescahierspourlesgarderenbonétat.Maisdèsqu’ilsavaientledos

tourné,ellesecomportaitcommeunevraiepeaudevache.Jamesla

haïssait.Ellenecessaitdesemoquerouvertementdel’aspectphysiquede

samère.

—LamèredeJamesestsigrossequ’elledoitbeurrerlesbordsdesa

baignoirepournepasrestercoincée.

Lesfillesdesabandeéclatèrentderire,commeàleurhabitude.

Álavérité,lamèredeJamesétaiténorme.Ellecommandaitses

vêtementsdansuncataloguedeventeàdistanceréservéauxpersonnes

souffrantd’obésité.Fairelescoursesensacompagnieétaitunvéritable

cauchemar.Lesgenslamontraientdudoigt,ouladévisageaientavec

insistance.Lesenfantsimitaientsadémarchemaladroite.Jamesl’aimait,

maisils’arrangeaittoujourspourtrouverunmoyendenepassemontrer

ensacompagnie.

—Hier,j’aifaitunfootingdehuitkilomètres,ditSamantha.Deux

foisletourdelamèredeJames.

Cedernierlevalatêtedesoncahierd’exercicesetplongeasesyeux

bleusdansceuxdelajeunefille.

—Cettevanneestàcreverderire,Samantha.Encoreplusdrôleque

lestroispremièresfoisoùtunousl’asservie. Jamesétaitl’undesélèveslesplusbagarreursducollège.Siun garçons’étaitpermisdedirequoiquecesoitsursamère,illuiaurait flanquéunedérouilléemémorable.Maiscommentdevait-ilréagirdevant unefille?Ilpritladécisiondes’asseoiraussiloinquepossibledecette vipèredèslecourssuivant. —Essaiedetemettreànotreplace,James.Tamèreestunmonstre. Jamesétaitàboutdenerfs.Ilsedressad’unbond,sibrutalement qu’ilrenversasontabouret. —C’estquoitonproblème,Samantha?cria-t-il.Unsilencepesant régnaitdanslelaboratoire.Touslesregardsétaientbraquéssurlui. —Qu’est-cequinevapas,James?demandaSamantha,toutsourire. Tuasperdutonsensdel’humour? —MonsieurChoke,veuillez-vousrasseoiretvousremettreautravail immédiatement,ordonnaMissVoolt. —Situajoutesquoiquecesoit,Samantha,jete…Jamesn’avait jamaisbrilléparsarepartie. —…jetejurequeje… Ungloussementstupidejaillitdelagorgedelajeunefille. —Qu’est-cequetuvasfaire,James?Rentreràlamaisonpourfaire ungroscâlinàmamanbaleine? James voulait voir ce sourire stupide disparaître du visage de Samantha.Illasaisitparlecol,lasoulevadesontabouret,laplaquaface contrelemurpuislafitpivoterpourluidiredroitdanslesyeuxcequ’il pensaitdesonattitude.Alors,ilsefigea.Unflotdesangruisselaitsurle visagedelajeunefille,jaillissantd’unelonguecoupureàlajoue.Puisil aperçutleclourouilléquidépassaitdumur. Terrorisé,ilfitunpasenarrière.Samanthaportaunemainàsajoue, puissemitàhurleràpleinspoumons. —JamesChoke!s’exclamaMissVoolt.Cettefois,tuasététroploin! Lesélèvesprésentsdanslasallemurmurèrent.Jamesn’eutpasle couraged’affronterl’actequ’ilvenaitdecommettre.Personnenecroirait qu’ils’agissaitd’unaccident.Ilseprécipitaverslaporte. MissVooltleretintparlebras. —Eh,oùvas-tu,commeça? —Poussez-vous!criaJamesenluiadministrantunviolentcoup d’épaule.

Stupéfaiteetchoquée,lafemmechancelaversl’arrièreenbattant vainementdesbras. Jamesdétaladanslecouloir.Lesgrillesducollègeétaientcloses.Il les franchit d’un bond et quitta l’établissement par le parking des professeurs.

***

Ilmarchaitsouslabruinecommeunautomate.Sacolèreavaitpeuà peucédélaplaceàl’anxiété.Jamaisilnes’étaitfourrédansunesituation aussidramatique. Sondouzièmeanniversaireapprochait,etilsedemandaits’ilvivrait assezlongtempspourlecélébrer.Ilallaitêtreexcluducollège,carcequ’il avaitcommisétaitimpardonnable.Enoutre,ilétaitcertainquesamère allaitl’étrangler. Lorsqu’ilatteignitlepetitparcdejeuxsituéprèsdechezlui,ilsentit lanauséelegagner.Ilconsultasamontre.Ilétaittroptôtpourrentrerà lamaisonsansrisqued’éveillerlessoupçons.Iln’avaitpasunsouen pochepours’offriruncocaàl’épicerieducoin.Iln’avaitd’autresolution quedeseréfugierdansleparcetsemettreàl’abrisousletunnelen béton. Celui-ciétaitplusétroitquedanssessouvenirs.Lesparoisétaient recouvertesdetags,etilexhalaitunerévoltanteodeurd’urinecanine. Jamess’enmoquait.Ilavaitlesentimentdemériterceséjourdansune cachetteglacéeetmalodorante.Ilfrottasesmainspourlesréchauffer. Alors,desimagesdupasséluirevinrentenmémoire. Ilrevitlevisagedesamère,mince,éclairéd’unsourire,apparaissant àl’extrémitédutunnel.Jevaistemanger,James,grondait-elle.Lesmots résonnaientsouslavoûtedebéton.C’étaitchouette. —Jenesuisqu’unpauvreminable,murmuraJames. Sesparolesrésonnèrentenécho.IlremontalafermetureÉclairde sonblousonetyenfouitsonvisage. Une heure plus tard, James parvint à la conclusion que deux possibilitéss’offraientàlui:ildevaitserésoudreàcroupirdanscetunnel jusqu’àlafindesesjours,ourentreràlamaisonpouraffronterlafureur desamère.

***

Danslevestibule,iljetaunœilautéléphoneposésurlatablette.

12appelsenabsence

Àl’évidence,ledirecteurdel’écoles’étaitacharnéàjoindresamère. Jamessefélicitaqu’iln’ysoitpasparvenu,maisilsedemandaitpourquoi elle n’avait pas décroché. Puis il remarqua la veste de l’oncle Ron suspendueauportemanteau. Cetypeavaitsurgidanssaviealorsqu’iln’étaitencorequ’unbébé. C’étaitunvéritablebouletquifumait,buvaitetnequittaitlamaisonque pourpicoleraupub.Ilavaiteuunjob,unefois,maiss’étaitfaitvirerau boutdedeuxsemaines. SiJamesavaittoujourssuqueRonétaitunbonàrien,samèreavait misdutempsàenprendreconscienceetàserésoudreàlemettreàla porte.Hélas,ilavaiteuletempsdel’épouseretdeluifaireunenfant. Pourquelqueraisonétrange,elleconservaitdel’affectionpourluiet n’avaitjamaisdemandéledivorce.Ronsepointaitunefoisparsemaine, sousprétextedevoirsafilleLauren.Enréalité,ilfaisaitsonapparition lorsqu’ellesetrouvaitàl’école,dansleseulbutdesoutirerquelques billets. Samère,Gwen,étaitaffaléesurlesofadusalon.Sespiedsétaient poséssuruntabouret.Elleportaitunbandageàlachevillegauche.Ron, lui,étaitavachidansunfauteuil,lestalonssurlatablebasse,lesorteils saillantdeseschaussettestrouées.Ilsétaienttousdeuxivresmorts. —Maman,tusaisbienquetun’aspasledroitdeboire,avecton traitement,protestaJames,oubliantaussitôttoussesproblèmes. Ronseredressapéniblemententirantsursacigarette. —Salut,monpetit,dit-ilenexhibantsesdentsdéchaussées.Papaest deretouràlamaison. JamesetRonsejaugèrentensilence. —Tun’espasmonpère. —Exact,fiston.Tonpèreaprissescliquesetsesclaqueslejouroùil aaperçutasalepetitefacederat. Jameshésitaàévoquerdevantsonbeau-pèrel’incidentquis’était produitaucollège,maissafauteétaitunpoidstroplourdàporter. —Maman,ilm’estarrivéuntrucaubahut.C’étaitunaccident.

—Tuasencoremouillétonpantalon?ricanaRon.

Jamesrestasourdàcetteprovocation.

—Écoute,monchéri,ditGwend’unevoixpâteuse,nousdiscuterons

detoutçaplustard.Pourlemoment,vacherchertasœuràl’école.J’aibu

quelquesverresdetropetjenedevraispasconduiredanscetétat.

—Maman,c’estvraimentsérieux.Ilfautqu’onenparle.

—Faiscequejetedemande,James.J’aiunemigraineabominable.

—Laurenestassezgrandepourrentrertouteseule.

—Obéis,pourunefois!aboyaRon.Gwen,situveuxmonavis,ce

petitconabesoind’unboncoupdepiedoùjepense.

—Maman,ilt’apiquécombien,aujourd’hui?demandaJamesd’un

tonacide.

Gwensecouaunemaindevantsonvisage.Elledétestaitcesdisputes

incessantes.

—Bonsang,est-cequevousnepouvezpaspassercinqminutesdans

lamêmepiècesansvousfairelaguerre?James,vavoirdansmonporte-

monnaie.Achetez-vousquelquechosepourdînerenrentrant.Jen’aipas

enviedecuisiner,cesoir.

—Mais…

—Débarrasse-nousleplancheravantquejeperdepatience,gronda

Ron.

Jamesétaitimpatientd’êtredetailleàflanqueruneracléeàson

beau-pèreetdedébarrasserunebonnefoispourtoutessamèredece

parasite.

Ilseretiradanslacuisineetinspectalecontenuduporte-monnaie.

Unbilletdedixlivresauraitlargementfaitl’affaire,maisilenpritquatre.

Ronavaitladésagréablehabitudededérobertoutl’argentquipassaitàsa

portée,etilsavaitqu’ilneseraitpassoupçonné.Ilfourralesquarante

livresdansunepochearrièredesonpantalon.Gwennesefaisaitaucune

illusionsurlesespècesqu’ellelaissaittraîner.Ellegardaitseséconomies

dansuncoffre,àl’étage.

2.Lauren

Laplupartdesenfantssecontententd’uneseuleconsoledejeux. James Choke, lui, possédait toutes les machines disponibles sur le marché,touslesjeuxettouslesaccessoiresimaginables.UnPC,un

lecteurMP3,unNokia,unetélé16/9etungraveurdeDVD.Iln’en

prenaitaucunsoin.Lorsqu’unappareilrendaitl’âme,ils’enprocuraitun

autre,toutsimplement.HuitpairesdeNike.Unskateboardderniercri.

Unvéloàsixcentslivres.Descentainesdejouetssophistiqués.Quandsa

chambreétaitendésordre,c’étaitcommesiunebombevenaitd’exploser

dansunmagasinToys’R’Us.

SiJamespossédaittoutcela,c’estparcequeGwenChokevivait

d’escroqueries.Depuissonsalon,toutensegavantdepizzasdevantles

sériestélédel’après-midi,elledirigeaitunréseaudevoleursquipillaient

lesgrandsmagasins.Elleneprenaitjamaispartàcesméfaits.Ellese

contentaitdenoterdescommandesetdecommuniquerdesordresàses

complices.Ellesurveillaitsesarrières.Ellesetenaitàl’écartdesstocksde

matérielvoléetchangeaitfréquemmentdemobilepouréviterquela

policenetracesesappels.

***

Jamesn’étaitpasretournéàl’écoleprimairedepuislafinduCM2,

avantlesvacancesd’été.Quelquesmèresdefamillebavardaientdevantle portail. —Commentvatamère?demandal’uned’elles. —Ellecuve,répondit-ild’untonamer. Ellevenaitdelechasserdelamaison,etiln’avaitaucuneenviedela ménager.Lesfemmeséchangèrentdesregardsentendus.

—JechercheledernierCallofDutypourPlayStation2.Ellepeutme

trouverça?

Ilhaussalesépaules.

—Évidemment.Cinquantepourcentduprixpublic,enliquide.

—Tut’ensouviendras?

—Non.Notez-moiçasurunboutdepapier,avecvotrenometvotre

numérodetéléphone.Jeferaipasserlacommande.

Lesmèresdefamilles’exécutèrentenjacassant.Desbaskets,des

bijoux,desvoituresradiocommandées.

—Ilmefautçapourmardi,exigeal’uned’elles.

Jamesn’étaitpasd’humeur.

—Sivousavezdesprécisionsàapporter,mettez-lesparécrit.Jene

peuxpasmesouvenirdetout.

Lorsquelaclochesonna,unflotd’enfantsdéferlahorsdel’école.

Lauren,neufans,futladernièreàquitterl’établissement.Elleétait

blonde,commeJames,maiselleétaitparvenueàpersuadersamèredela

laisserseteindrelescheveuxennoir.Ellegardaitlesmainsenfoncées

danslespochesdesonbomber.Sonjeanétaittachédeboue.Elleavait

passél’heuredudéjeuneràjoueraufootballaveclesgarçons.

Ellenevivaitpassurlamêmeplanètequelesautresfillesdesonâge.

Ellenepossédaitpasuneseulerobe.ElleavaitpassésesBarbieaumicro-

ondesàl’âgedecinqanset,lorsquedeuxpossibilitéss’offraientàelle,

ellechoisissaittoujourslatroisième.

—Jehaiscettevieillechouette,lâcha-t-elleenseplantantdevant

James.

—Quiça?

—MissReed.Ellenousacolléuneinterrodemaths.J’aifinitoutes

lesopérationsendeuxminutes,maisellem’aforcéeàresterassise,àme

tournerlespouces,enattendantquelesautresdébilesterminentleurs

additions.Ellenem’amêmepasautoriséeàallercherchermonbouquin

auxvestiaires.

JamessesouvintqueMissReedsecomportaitdelamêmemanière

lorsqu’ilétaitdanssaclasse,troisannéesplustôt.Elleluidonnait

l’impressiond’infligerdespunitionsauxélèvesquisemontraienttrop

brillants.

—Qu’est-cequetufaisici?demandaLauren.

—Mamanestencorebourrée.

—Maisellen’apasdroitdeboireàcausedesonopération.

—Jesais.Qu’est-cequ’onpeutfaire?

—Ettoi,tun’espasaucollège?

—Jemesuisbattu.Ilsm’ontrenvoyé.

Laurensecoualatêtemaisneparvintpasàréprimerunsourire.

—Etunebagarredeplus.Çafaittroiscetrimestre,simessouvenirs

sontbons.

Jamespréféranepass’attardersurlesujet.

—J’aiunebonneetunemauvaisenouvelle.Parquoijecommence?

Laurenhaussalesépaules.

—Jem’enfous.Allez,videtonsac.

—Lamauvaise,c’estquetonpèreestàlamaison.Labonne,c’estque

mamanm’afilédufricpouracheteràdîner.Ildevraits’êtrebarréavant

notreretour.

***

Aufast-food,Jamess’offritunmenudoublecheese-burger.Lauren n’avaitpastrèsfaim.Ellecommandadesoignonsfritsetuncoca,puis s’emparad’unepoignéedesachetsdeketchupetdemayonnaise.Tandis quesonfrèreengloutissaitsondîner,ellelesdéchiraetenvidalecontenu surlatable. —Pourquoitufaisça?demanda-t-il. — En fait, répondit-elle, l’air absent, en mélangeant les deux ingrédientsaveclesdoigts,jedoisdessinerunsmiley.Ilenvadelasurvie dumondelibre. —Turéalisesquequelqu’unvadevoirnettoyertoutça? —M’enfous,répliqua-t-elle,levisagefermé. Jamesavalaladernièrebouchéedesoncheese-burgerpuis,nese sentantpasrassasié,lorgnaverslesoignonsdesasœur. —Tulesfinispas? —Prends-lessituveux.Ilssontfroidsdetoutefaçon. —Iln’yarienàmangeràlamaison,Lauren.Tuferaismieuxd’en profiter. —Jen’aipasfaim,ditLauren.Jemeferaidessandwichs,plustard. James adorait les sandwichs de Lauren. Ils étaient démentiels. Nutella, miel, sucre glace, sirop d’érable, pépites de chocolat. Peu importaientlesingrédients,pourvuqu’ilssoientsucrés,enquantité industrielle,quelepainsoitcroustillant,lagarniturechaude,collanteet épaisse.Cesspécialitésvalaientlapeinedesebrûlerlesdoigts. —D’accord,maist’aurasintérêtànettoyerlacuisine.Ladernière fois,mamanafaillidevenircinglée.

***

Ilfaisaitnuitlorsqu’ilstournèrentaucoindelarueoùilsvivaient.A peines’yétaient-ilsengagésquedeuxgarçonsbondirentau-dessusd’une clôture.L’und’euxplaquaJamesfaceàunmur,puisluitorditlebras derrièreledos. —Salutmonpote,murmura-t-il,labouchecolléeàsonoreille.Je t’attendaisavecimpatience. L’autregarçonceinturaLauren,puiscollaunemainsursabouche pourétouffersescris. Jamess’envoulaitd’avoirétéaussistupide.Ils’étaitinquiétédela réactiondesamère,dudirecteurducollègeetdelapolice,maisilavait oubliéqueSamanthaJenningsavaitunfrèredeseizeans. GregJenningsétaitlechefd’unebandedevoyousquirégnaitparla terreursurlequartierdeJames.Ilscassaientdesvoitures,détroussaient lespassantsetn’hésitaientpasàfaireusagedeleurspoings.Ilvalait mieuxbaisserlesyeuxsurleurpassage.Ceuxquiavaientaffaireàeux pouvaients’estimerheureuxdes’entireravecunepairedegifleset quelques pièces de moins dans leur porte-monnaie. Aux yeux des membresdecegang,iln’yavaitpaspireoffensequedes’enprendreà l’unedeleurssœurs. GregJenningsécrasalevisagedeJamescontrelabrique. —Prépare-toiàsouffriràtontour. Jamessentitlesangcoulerlelongdesajoue.Touterésistanceétait inutile.Gregauraitpulebrisercommeunebrindille. —Tuaspeur? Jamesrestamuet,maissestremblementsétaientéloquents. —File-moitonfric. Illuitenditcequirestaitdesesquarantelivres. —Nefaispasdemalàmasœur,jet’ensupplie. Legarçontiradesapocheuncouteau. —Lamienneestrentréeàlamaisonavechuitpointsdesutureau visage,ditGreg.Heureusementpourvous,charcuterlespetitesfillesne m’amusepas. IltranchalacravatedeJames,coupalesboutonsdesachemiseet déchirasesjambesdepantalondehautenbas.

—Prépare-toiàvivredesjoursdifficiles.Onvaserevoirsouvent,toi

etmoi.

Surcesmots,illefrappaàl’estomacpuisdisparutdansl’obscuritéen

compagniedesoncomplice.Jamess’étaitdéjàfaitcorrigerparRon,mais

jamaisiln’avaitreçuuncoupaussiviolent.Ils’effondrasurletrottoir.

Laurens’accroupitàsescôtéset,sansmanifesterlamoindrepitié,lui

demanda:

—Tut’esbattuavecSamanthaJennings?

Illevalesyeuxverssasœur.Lahonteétaitplusfortequeladouleur.

—C’étaitunaccident.Jevoulaisjusteluifairepeur.

Laurenseredressa,tournalestalonsetsedirigeaverslamaison.

—Aide-moiàmerelever.Jenepeuxpasmarcher.

—Tun’asqu’àramper,fumier.

Maisauboutdequelquesmètres,elleréalisaqu’ellenepouvaitse

résoudreàabandonnersonfrère,mêmesic’étaitunparfaitcrétin.Elle

rebroussacheminpuis,tantbienquemal,l’aidaàsetraînerjusqu’àla

maison.

3.Rougesang

James tituba dans l’entrée, une main plaquée sur l’estomac. Il inspectal’écrandumobile:

48appelsenabsence

4SMS

Iléteignitl’appareilpuisrisquaunœildanslesalon.Lapièceétait

plongéedanslapénombre,maislatéléétaitrestéeallumée.Samère

dormaitsurlecanapé.Ronavaitquittélamaison.

—Ilestparti,chuchota-t-il.

—Ouf,soupiraLauren.Jen’auraipasàsupportersesbaisersbaveux

etsonhaleinedeponey.

Ellesebaissapourramasseruneenveloppeglisséesouslepaillasson.

—Tiens,çavientducollège.

Elledéchiffralaborieusementlanotemanuscrite:

ChèreMrsChoke,veuillezavoirl’obligeancedemecontacterau plusviteaunumérofigurantci-dessous,con…«con»quelquechose. Concernant,devinaJames. —… concernant le comportement de votre fils. Michael Rook, directeur. LaurensuivitJamesjusqu’àlacuisine.Ilseversaunverred’eaupuis selaissatombersurunechaise.Elles’assitenfacedeluietôtases baskets. —Mamanvatemassacrer,dit-elleavecunsourireradieux. Asesyeux,sonfrèreméritaitd’enbaver. —Tunepeuxpaslafermer?J’essayedenepasypenser.

***

Jamess’enfermadanslasalledebains.Sonrefletdanslemiroirlefit

sursauter.Lapartiegauchedesonvisageetsescheveuxblondsétaient

barbouillésdesang.Ilvidasespochesetfourrasesvêtementsdéchirés

danslapoubelle.Ildevaits’endébarrasseravantquesamèreneles

découvre.

Lesquestionssebousculaientdanssonesprit.Ilignoraitcequile poussaitàsemettredansdetellessituations.Ilpassaitsontempsàse battre.Ilétaitintelligent,maisnetravaillaitjamaisetrécoltaitdesnotes catastrophiques.Sesprofesseursluirépétaientsanscessequ’ilgâchait sonpotentieletqu’ilfiniraitparmaltourner.Ilcommençaitàpartager leuravisetillesdétestaitplusquejamais. Ilseglissadanslacabinededoucheettournalerobinet.Aussitôt,ses douleurss’estompèrent.Ilregardauntourbillonrougeâtreseformeràses pieds. James doutait de l’existence de Dieu, mais ce qui lui arrivait ressemblaitàunepunitioncéleste.Ilsedemandas’ilétaitpermisdeprier toutnusousladouche,jugeaqueçan’avaitaucuneimportanceetjoignit lesmains. —Salut,Dieu.Jesais,jenemecomportepastoujourscommejele devrais.Jamais,enfait.S’ilteplaît,aide-moiàêtrebon,oujusteunpeu meilleur.EtnelaissepasGregJenningsm’envoyeraucimetière.Amen.À plus. Ilcontemplasesmains,malàl’aise,peuconvaincudel’utilitédu rituelqu’ilvenaitd’accomplir.Ilsortitdeladoucheetdévissalebouchon duflacond’antiseptique.

***

Jamesenfilasesvêtementsfavoris:unmaillotd’Arsenaletun pantalondejoggingNikeuséjusqu’àlacorde.Illescachaitaufondd’un placard,carsamèrefichaitàlapoubelletoutcequin’avaitpasl’air d’avoirétévolélaveille.Ellen’avaitjamaiscomprisàquelpointilétait agréabledeporterdesvieillesfringuesrienqu’àsoi. IlavalaunverredelaitetlesdeuxsandwichsqueLaurenluiavait

préparés,puisiljouaunedemi-heureàGT4souslacouette.Ilsesentait

mieux,maissonventreluifaisaitunmaldechienchaquefoisqu’ilfaisait unmouvementbrusque. LavoituredeJamess’écrasadansunraildesécurité.Aussitôt,six bolidesledoublèrent,etilseretrouvaendernièreposition.Ilenvoya valserlamanette.Iln’arrivaitjamaisànégociercevirage.Lesbagnoles dirigées par la console tournaient comme sur des rails. Il avait la convictionquelejeutrichait.Etpuisilenavaitassezdejouerseul.

Laurendétestaitlesjeuxvidéo.Ellen’aimaitquelefootetledessin. Ils’emparadesonportableetcomposalenumérodesoncopain Sam,quihabitaitlamaisonvoisine. —Bonsoir,MrsSmith.C’estJamesChoke.Est-cequejepeuxparlerà Sam? Le garçon décrocha le téléphone dans sa chambre. Il semblait surexcité. —Salut,pauvrecinglé,dit-ilenriant.Ehbien,tut’esfoutudansune sacréegalère! Jamesnes’attendaitpasàunetelleentréeenmatière. —Qu’est-cequis’estpasséquandjesuisparti? —Untrucdedingue,mec.Samanthaavaitdusangpartout.Une ambulanceestvenuelachercher.MissVooltacomplètementperdules pédales.Elleaditquec’étaitlagouttequifaisaitdéborderlevase,et qu’elleallaitprendresaretraiteanticipée.Ledirecteurenpersonneest venuremettredel’ordre.Ilacollétroisjoursd’exclusionàMiles,juste parcequ’ilarigolé. Jamesn’encroyaitpassesoreilles. —Troisjoursd’exclusionpouravoirrigolé? —Ilétaitfouderage.Ah,aufait,tuesrenvoyédéfinitivement. —Arrêtededélirer. —Jeparlesérieusement.Tun’asmêmepasterminélepremier trimestre.Jecroisquec’estunrecord.J’imaginequetamèret’afaitla têteaucarré. —Ellen’estpasencoreaucourant.Elleroupille. Saméclataderire. —Elledort?Tunecroispasquetudevraislaréveillerpourlui apprendrelabonnenouvelle? —Ellen’enarienàcirer,mentitJames,d’untonfaussement détaché.TuveuxpasserpourjoueràlaPlayStation? Sonamisefitplussérieux. —Désolé,monvieux.J’aidesdevoirsàfinir. Jamespouffa. —Tunefaisjamaistesdevoirs. —J’aiétéobligédem’ymettre.Mesparentsm’ontcollélapression. Mescadeauxd’anniversairesontenjeu. Jamessavaitquesoncamaradementait,maisilignoraitlesmotifs

quilepoussaientàlerejeter.D’habitude,samèrelelaissaitfairetoutce

qu’ilvoulait.

—Arrêtetoncinéma,tuveux?Qu’est-cequisepasse?Tuesfâché

contremoi?

—C’estpasça,James,mais…

—Maisquoi,Sam?

—Essaiedetemettreàmaplace,bordel.

—Jenecomprendspas.

—Tuesunpote,maisjecroisqu’onnepourrapassevoirpendantun

moment,letempsqueleschosessecalmentunpeu.

—Pourquoi,Sam?

—ParcequeGregJenningsajuréd’avoirtapeau.Jepréfèrequ’onne

mevoiepastraîneravectoi.

—Adeux,onpourraitsedéfendre.

Samn’avaitjamaisrienentendud’aussidrôle.

—Tum’asbienregardé,James?Jesuistaillécommeunecrevette.

Queveux-tuquejefassecontrecestypes?Jet’aimebien,monvieux.

Vraiment.Maisilnefaitpasbonêtretoncopain,parlestempsqui

courent.

—Mercidetonsoutien,Sam.

—Tuauraisdûréfléchiravantdeplanterlasœurdecemaladeàun

clourouillé.

—Jenel’aipasfaitexprès.C’étaitunaccident.

—Rappelle-moiquandtuserasarrivéàfaireavalerçaàGreg

Jennings.

—J’arrivepasàcroirequetumefassesça.

—Tuferaiscommemoisituétaisàmaplace.Ettulesaistrèsbien.

—OK.Alors,commeça,jesuisenquarantaine.

—Nerendspasleschosesplusdifficiles,James.Jesuisdésolé.

—Ouais,ouais,c’estça.

—Onpeuttoujourssetéléphoner,tusais.Onresteamis.

—Merciencore,Sam.

—Ilfautquejetelaisse,là.

—Éclate-toibienavectesdevoirs,espècedesalaud.Jamesraccrocha

etsedemandas’ildevaitprierdenouveau.

***

Ils’endormitdevantuntalk-showdébile.IlrêvaqueGregJennings

piétinaitsesboyauxetseréveillaensursaut.

Sonventreétaitsidouloureuxqu’ilparvintàpeineàsetraîner

jusqu’auxtoilettes.Illâchaunegoutted’urineécarlate.Iln’encroyaitpas

sesyeux.Rougevif.Dusang.Unefoissavessievidée,ladouleurse

dissipa.Maisilcrevaitdetrouille.

Ilfallaitqu’ilavertissesamère.

Danslesalon,latéléétaitrestéeallumée,levolumeàfond.Il

l’éteignit.

—Maman,murmura-t-il.

Quelquechoseclochait.Samèreétaitétrangementcalme.Trop

calme.Iltouchasonbras.Ilétaitglacé.Ilpassaunemaindevantson

visage.Ellenerespiraitpas.Pasdepouls.Plusrien.

***

Àl’arrièredel’ambulance,JamesserraitLaurendanssesbras.Le corpsdeleurmère,dissimulésousunecouverturegrise,reposaitsurun brancardàmoinsd’unmètred’eux.Ilsesentaitperdu,maisils’efforçait degarderunecontenancedevantsapetitesœuréplorée. Levéhicules’immobilisadevantl’hôpital.Jamesregardasamère pourladernièrefois.Ilréalisaavecamertumequ’ilgarderaitd’ellele souvenir d’une masse informe illuminée par la lumière bleutée des gyrophares. Ildescenditdel’ambulance.Laurenrestaitagrippéeàsonbras,et rienaumonden’auraitpuluifairelâcherprise.Elleavaitcesséde pleurer,maisellehaletaitcommeunanimalblessé. Ilsmarchèrentcommedesrobotsjusqu’auguichetd’accueil.Une infirmièrelesconduisitjusqu’àunesalled’examenoùlesattendaitune jeunefemmebrunevêtued’uneblouseblanche. —JesuisledocteurMay.VousdevezêtreJamesetLauren. Ilcaressadoucementl’épauledesasœur. —Lauren,peux-tulâchertonfrère?Ilfautquenousparlions. Lapetitefillerestasansréaction. —Ondiraitqu’elleestsourdeetmuette,ditJames. —Elleestenétatdechoc.Jevaisluiadministreruncalmant,pourla

soulagerunpeu.

LedocteurMaysaisituneseringuesurunchariotpuisrelevala

manchedeLauren.

—Tiens-la,s’ilteplaît.

Elleplantal’aiguilleaucreuxdesonbras.Aussitôt,lapetitefillese

détendit.Jamesl’aidaàs’allongersurunecouchette.Lafemmeposaune

couverturesursesjambes.

—Merci,murmuraJamesd’unevoixétranglée.

—Tuasditàl’ambulancierquetuavaisdusangdanstesurines.

—Oui.

—Tuasreçuuncoupàl’estomac?

—Jemesuisbattu.C’estgrave?

—Tusaignesàl’intérieur.Enprincipe,cen’estpasplusgravequ’une

coupureexterne.Çadevraitpassertoutseul.Reviensmevoirsirienn’a

changéd’icidemainsoir.

—Qu’est-cequ’onvafairedenous?

—Uneassistantesocialevacontacterlesmembresdetafamille.

—Jen’aipersonne.Magrand-mèreestmortel’annéedernièreetje

nesaismêmepasquiestmonpère.

4.Seulsaumonde

Le lendemain matin, James se réveilla entre des draps qui empestaientledésinfectant.Ilignoraitoùilsetrouvait.Ladernièrechose dontilsesouvenait,c’étaitd’avoiravaléunsomnifèreavantdemonterà bordd’unevoiture,latêtelourde. Ilavaitdormitouthabillé.Sesbasketstraînaientsurlesol.Lauren dormaitàsescôtés,dansunlitdemétalidentiqueàceluiqu’iloccupait. Ellesuçaitsonpouce,unehabitudeabandonnéedepuissapetiteenfance. Cen’étaitpasbonsigne. Ilseleva,l’espritconfusetlesmâchoiresraides.Ilavaitunemigraine épouvantable.Ilfitcoulisseruneporteetdécouvrituncabinetdetoilette. Ilconstataavecsoulagementquesavessiefonctionnaitnormalement.Il s’aspergealevisage.Ilavaitconsciencequ’ilauraitdûêtreanéantiparla mortdesamère,maisilneressentaitabsolumentrien.Toutluisemblait irréel.Ilavaitl’impressiondeseregarderagirdel’extérieur,commes’il étaitassisdevantunpostedetélévision. Ilécartaunrideau,jetauncoupd’œilparlafenêtreetaperçutdes enfantsquicouraiententoussens.Samèrel’avaitfréquemmentmenacé del’envoyerenpension.Al’évidence,sonvœuavaitenfinétéexaucé. Aumomentoùilquittalachambre,unealarmediscrèteretentitdans lecouloir.Aussitôt,unejeunefemmeauxcheveuxvioletsvintàsa rencontre. — Bienvenue au centre Nebraska, James. Je m’appelle Rachel. Commenttesens-tu? Ilhaussalesépaules. —Jesuisvraimentdésoléepourcequiestarrivéàtamère. —Merci,mademoiselle. Ellesourit. —Ici,onmedonnetoutessortesdesurnomsgrossiers,maisonne m’appellejamaismademoiselle. —Excusez-moi. —Jevaiscommencerpartefairevisiterlecentre.Ensuite,tu prendrastonpetitdéjeuner.Est-cequetuasfaim?

—Unpeu. —Jevaisêtrefranche.Cecentreestunevraiepoubelle.Cen’estpas l’endroitrêvépoursereconstruireaprèsledramequetuasvécu,mais sachequetoutel’équipeestlàpourt’aider. —Entendu. —Voicinotrepiscineolympique. Derrièreunefenêtre,Jamesaperçutunepataugeoireoùstagnaitun mélangebrunâtred’eaudepluieetdemégotsdecigarette.Ilesquissaun sourire.Rachelavaitl’airsympa,mêmesielleservaitsansdoutelemême sketchàtouslesnaufragésquiatterrissaientdanssonétablissement. —Notrecomplexesportif.Sonaccèsestrigoureusementinterditaux pensionnairesquin’ontpasfaitleursdevoirs. Unjeudefléchettesfixéàunmurjauni.Deuxtablesdebillardaux tapis raccommodés avec du papier adhésif. Un porte-parapluies où étaientrangéesdesqueuesébréchées. —Leschambressontau-dessus.Lesvôtresaupremierétage,celles desfillesausecond.Lesbaignoiresetlesdouchessontàl’entresol.Ona souventdumalàvousytraîner,vous,lesgarçons. —J’aiunedouchedansmachambre. —Tun’ypasserasqu’unenuit,James.Elleestréservéeauxnouveaux arrivants. D’autres pensionnaires vêtus d’uniformes scolaires étaient rassemblésdansleréfectoire. —Lescouvertssontici,lescéréalesetlesjusdefruitslà,lesplats chaudsauself-service.Vas-y,faiscommecheztoi. —Super. Il se sentait mal à l’aise, intimidé de se trouver en présence d’inconnus. —Rejoins-moidansmonbureauquandtuaurasterminé. —Etmasœur? —Tupourraslavoirdèsqu’elleseraréveillée. James se servit une assiette de Frosties et s’assit à une table inoccupée.Lesautrespensionnairesl’ignorèrent.L’arrivéed’unnouveau n’avaitapparemmentriend’exceptionnelàleursyeux.

***

Rachel était pendue au téléphone. Son bureau était couvert de dossiersetdeclasseurs.Unecigaretteseconsumaitdanslecendrier.Elle raccrochaettiraunebouffée.EllevitleregarddeJamesseposersurle panneauInterditdefumer. —Ilsnepeuventpasmemettreàlaporte,dit-elle.Noussommes déjàensous-effectif.Tuenveuxune? Jamesétaitscandaliséqu’unadulteluifasseunetelleproposition. —Jenefumepas. —C’estbien.Cestrucs-làfilentlecancer,maisjepréfèrevousen offrirquedevousvoirvolerdanslesmagasins.Trouve-toiunendroitoù t’asseoir.Mets-toiàl’aise. Jamesôtalahautepiledepapiersposéesurunechaiseets’installa. —Alors,commenttesens-tu? —Jecroisquelesomnifèrequ’ilsm’ontdonném’aunpeuassommé. —Ça,çavapasser.Cen’estpascequejevoulaisdire.Commentte sens-tuparrapportàcequiestarrivéàtamère? Ilhaussalesépaules. —Pastrèsbien. —L’important,c’estdenepasruminerd’idéesnoires.Unpsyvate recevoir,maistupeuxparleràtouslesmembresdel’équipe.Mêmeà troisheuresdumatin. —Commentest-ellemorte? —D’aprèscequejesais,tamèreprenaitdesanalgésiques.Elle souffraitd’unulcèreàlajambe. —Ellen’étaitpascenséeboire.Çaaquelquechoseàvoiravecça, n’est-cepas? —Lemélangeaplongétamèredansunprofondsommeil,etson cœuraflanché.Sachequ’ellen’apassouffert,siçapeutteconsoler. —Qu’est-cequ’onvafairedenous? —Jecroisquevousn’avezpasdefamille. —Justemonbeau-père.Jel’appelleoncleRon. —Lapolicel’acontactélanuitdernière. —J’espèrequ’ilsl’ontjetéenprison. Rachelsourit. —Nousavonséchangéquelquesmots.Sijecomprendsbien,cen’est paslegrandamourentrevous.Tut’entendsbienavecLauren? —Pasmal.Onsedisputedixfoisparjour,maisjecroisqu’onnepeut

passepasserl’undel’autre. —Auxyeuxdelaloi,tamèreettonbeau-pèreétaienttoujours mariés, même s’ils vivaient séparés. Ron est le père de Lauren. Il obtiendraautomatiquementsagardes’ilenfaitlademande. —Nousnepouvonspasvivreaveclui.C’estuneespècedeclochard. —IlnesouhaitepasqueLaurensoitplacéedansuneinstitution. Légalement,nousn’avonspasderecours,saufencasdemaltraitance. James,ilyaunechosequ’ilfautquejetedise… Ilcompritaussitôtdequoiilretournait. —Ilneveutpasdemoi,c’estça? —Jesuisnavrée. Ilfixalesolets’efforçadenepass’abandonneràlacolère. Sifinirdansunorphelinatétaitunsortpeuenviable,êtreconfiéàla gardedeRonétaitbienpireencore. RachelfitletourdubureauetserraJamesdanssesbras. —Jesuisvraimentdésolée. Ilsedemandaitpourquoisonbeau-pèretenaittantàobtenirlagarde desademi-sœur. —Combiendetempsilnousresteavantd’êtreséparés? —Ronviendralachercherenfindematinée. —Onnepeutvraimentpaspasserquelquesjoursensemble? —Çapeutêtredifficileàavaler,James,maisdifférercetteséparation neferaitquerendreleschosesplusdifficiles.Vousaureztoujoursla possibilitédevousrendrevisite. —Ilestincapabledes’occuperd’elle.Mamanfaisaittoutàlamaison. Laurenapeurdunoir.Ellenepeutpasalleràl’écoletouteseule.Ronne s’ensortirapas.C’estunminable. —Net’inquiètepas,James.Nouseffectueronsdescontrôlespour nousassurerqu’elleestbientraitée.Sicen’estpaslecas,nousprendrons lesmesuresquis’imposeront. —Etmoi?Jevaisresterici? —Oui,jusqu’àcequenoustetrouvionsunefamilled’accueil.Des gensquiontl’habitudederecevoirdesjeunesgenscommetoipourdes périodesdequelquesmois.Ilestmêmepossiblequ’uncouples’attacheà toietdécidedet’adopter. —Combiendetempsçaprendra? —Nousmanquonsdefamillesd’accueilencemoment.Quelques

mois,auminimum.Tudevraispasserunpeudetempsavectasœur

avantl’arrivéedeRon.

JamesregagnasachambreetsecouagentimentLauren.Elles’éveilla,

sefrottalesyeuxpuisseredressalentement.

—Oùest-cequ’onest?demanda-t-elle.Àl’hôpital?

—Non.Al’orphelinat.

—J’aimalàlatête.J’aimalaucœur.

—Tuterappellescequis’estpassécettenuit?

—Jemesouviensquetum’asditquemamanétaitmorte,etpuison

aattendul’ambulance.Après,jecroisquejemesuisendormie.

—Ont’afaitunepiqûre.Lemédecinaditquetutesentiraisunpeu

bizarreàtonréveil.

—C’esticiqu’onvavivre,maintenant?

—Ronvavenirtechercherunpeuplustard.

—Justemoi?

—Oui,justetoi.

—Jecroisquejevaisvomir.

Elleposaunemainsursabouche.Ilrecula.

—C’estparlà,dit-ilendésignantlaportecoulissante.

Laurenseruaverslestoilettes.Jamesentenditdessonsécœurants.

Elletoussaunpeu,puisactionnalachassed’eau.Auboutd’uneminute,il

frappaàlaporte.

—Toutvabien?

Lapetitefilleneréponditpas.Ilentra.Ellesanglotaitensilence,

accroupiesurlecarrelage.

—Àquoivaressemblermavieavecpapa?

Jameslaserradanssesbras.Elleavaittoujoursétéàsescôtés,etil

réalisaitàquelpointelleallaitluimanquer.

Ayantretrouvésoncalme,ellepritunedouchepuis,commeelleétait

incapabled’avalerquoiquecesoit,ilss’assirentdanslasalledejeux.Le

centreétaitdésert.Lesautrespensionnairesétaientpartispourl’école.

Cesdernièresminutespasséesensemblefurentdouloureuses.James

cherchavainementdesparolespropresàsoutenirlemoraldeLaurenetà

rendrelaséparationplusfacile.Maisellegardaitlesyeuxrivésausol,

martelantlespiedsdesachaisedutalondesesReebok.

Ronfitirruptiondanslapièce,uncornetdeglaceàlamain.Lauren

prétenditqu’ellen’avaitpasfaim,maisfinitparl’accepter.Sagorgeétait

serrée.James,lui,faisaitdeseffortsdémesuréspournepasfondreen

larmesdevantsonbeau-père.

—Tiens,ditRonenluitendantunmorceaudepapier.C’estmon

numéro,aucasoùtuvoudraisrevoirLauren.Ilfautquejevidelamaison.

L’assistantesocialem’aditqu’ilsvontt’emmenerlà-bas.T’asintérêtà

ramassertoutestesaffaires.Toutcequiseraencorelàvendredipasseraà

lapoubelle.

Jamesétaitabasourdi.Commentpouvait-ilsemontreraussicruelen

untelmoment?

—C’esttoiquiasamenédel’alcoolàlamaison,murmura-t-il.Tul’as

tuée.

—Personnenel’aforcéeàboire.Pendantquej’ypense,nevapas

t’imaginerquetuverrasLaurentrèssouvent.

Jamesétaitsurlepointd’exploser.

—Quandjeseraigrand,jetetuerai.JelejuredevantDieu.

Ronéclataderire.

—Hou,jesuismortdetrouille,James.Attendsunpeuqueles

garçonsducentret’apprennentlesbonnesmanières.Ilestgrandtemps

quequelqu’uns’encharge.

Surcesmots,ilsaisitlamaindeLaurenetlatraînaversleparkingde

l’orphelinat.

5.Lachasseautrésor

Jamesarmalaqueueetfrappalabilleblanchedetoutessesforces. Lerésultatluiimportaitpeu.Ilcherchaitàseviderl’esprit.Iljouait depuis plusieurs heures lorsqu’un jeune homme d’une vingtaine d’années,unrouquinauxoreillesdécollées,seprésentaàlui. —KevinMcHugh.Hommeàtoutfaire.Anciendétenu. Ilgloussaavantd’ajouter:

—Jeveuxdireancienpensionnaire,bienentendu. —Salut,ditJames,quecetteentréeenmatièren’avaitpasdéridé. —Nousdevonspassercheztoipourprendretesaffaires. Ilsmontèrentàbordd’unminibusgarésurleparking. —Jesuisaucourantpourtamère.Jesaisàquelpointc’estdifficile. Levéhicules’engageadansletrafic. —Merci,Kevin.Commenttuasatterridanscecentre? —Jesuisarrivéàl’âgedequatorzeans,parcequemonpèreétaiten prisonpourvolàmainarméeetquemamèreenafaitunedépression.Le jourdemesdix-septans,commejem’entendais bienavectoutle personnel,ilsm’ontoffertceboulot. —Tuesrestépensionnairependanttroisans? —Ilyapirecommeorphelinat.Maissurveillequandmêmetes affaires.Certainsobjetsonttendanceàdisparaître.Dèsquepossible, offre-toiuncadenassolidepourfermertoncasier.Gardelaclefautourde toncou.Nel’enlèvejamais,mêmepaspourdormirouprendreune douche. —Ilyadesproblèmes?Ilssontcommentlesautres? —Oh,ilyabienquelquesgrosdurs,maistuasl’airdequelqu’unqui neselaissepasmarchersurlespieds.Tâchedenepasleurmanquerde respect,ettoutirabien.

***

Lamaisonétaitunevéritabledéchargepublique.Laplupartdes

objetsdevaleuravaientdisparu.Latélé,lemagnétoscope,lahi-fi.Le

téléphonefixe.Lemicro-ondes. —Qu’est-cequis’estpasséici?s’étonnaKevin. —Monbeau-pèreatoutembarqué.Jem’endoutaisunpeu.J’espère aumoinsqu’iln’apastouchéàmesaffaires. Ilgravitlesescaliersmenantàl’étageetpénétradanssachambre.Sa télé,savidéoetsonordinateurs’étaientvolatilisés. —Jevaisluifairelapeau,gronda-t-il.

D’uncoupdepied,ilouvritlaportedesonplacard.LaPlayStation2

etlaplupartdesautresobjetsauxquelsiltenaitavaientéchappéau pillage.Kevinentraàsontour. — Ta mère devait vraiment être pleine aux as, lâcha-t-il en

considérantlemonceaudematérielélectronique.Maistunepeuxpas emportertoutça. — Prenons le maximum. Ron a dit que la maison serait définitivementvidéevendredi. Uneidéepritcorpsdansl’espritdeJames.IldemandaàKevinde commenceràrassemblersesvêtementsdansdessacs-poubellesetse renditdanslachambredesamère.Ronavaitemportélatéléportableet laboîteàbijoux.C’étaitsansimportance,carilavaitdéjàsubtilisétoutes lespiècesdevaleurdesannéesauparavant. Jamesouvritlapenderieets’accroupitpourexaminerlecoffre-fort. Ilsavaitqu’ilcontenaitdesmilliersdelivressterling.LebutindeGwen Choke.Ellenepouvaitpasplacersonargentàlabanque.Onluiaurait demandédescomptes.Ilremarquadesoutilsdisperséssurlamoquette. Desentaillessurlaporteblindée.Ronavaitvainementessayédemettre lamainsurletrésor,maisiln’étaitpashommeàs’avouervaincuetallait certainementreveniravecdavantaged’équipement. Cependant,Jamessavaitquesonbeau-pèren’avaitaucunechance d’ouvrirlecoffre.Leslivreursavaientdûs’ymettreàtroispourlemonter àl’étageetilétaitéquipéd’uncadranrotatifsophistiqué.Unjour,ilavait surprissamèreàgenouxdevantlapenderie,unromandeDanielleSteele àlamain,unouvragequeniluiniRonn’auraienteul’idéedefeuilleter.A l’évidence,c’étaitunindiceimportant,mêmesielleavaitpuchangerla combinaisondepuiscetincident.Ildevaitessayer.C’étaitsaseulechance d’empêchersonbeau-pèredefairemainbassesurlepactole.

Unevingtainedelivresdepocheétaientalignéssurunetablette,au-

dessusdulit.Jamestrouvaceluiqu’ilcherchaitetlefeuilletaàlahâte.

—Toutsepassebien,James?criaKevindepuisl’autrechambre. Jamessursautasiviolemmentqueleromanluiéchappadesmains. —Çaroule,répondit-il. Lelivres’étaitouvertdelui-mêmeàunepagesouventlue.James remarqua une suite de nombres griffonnés dans la marge. Pour la premièrefoisdepuisquesasérienoireavaitdébuté,ilavaitlesentiment quelachanceétaitdesoncôté.Ilseruaverslecoffreetdéplaçalaflèche

ducadranàcinqreprises:262,118,320,145,077.Lapoignéerefusade

tourner.Alapenséedevoirl’oncleRonposersesmainssurcetargent,il

sentitlaragel’étouffer.

Puisilremarquaunautocollantplacésurunflancducoffre.Un

moded’emploi.Illeparcourutavecdifficultédanslapénombredela

penderie.

(1)Composezlepremierchiffredelacombinaisonentournantle

cadrandanslesenshoraire.

Jamesn’avaitpasimaginéquelefonctionnementdumécanisme

dépendaitdusensderotationducadran.Ilplaçalaflèchesurlepremier

nombreetpoursuivitlalecturedesinstructions.

(2) Composez les quatre nombres suivants en tournant successivementlecadrandanslessenshoraire,antihoraire,antihoraire puishoraire.Lenon-respectdecesinstructionsrendral’ouverture impossible.

Ilcomposalesquatrepremiersnombres.

—Aquoitujoues?demandaKevin.

Jamesseretournabrusquement.Lejeunehommesetenaitàl’entrée

delachambre.Parchance,laportedelapenderiel’empêchaitdevoirce

qu’ilfabriquait.Ilavaitl’airsympa,maisc’étaitunadulte,etJamesavait

lacertitudequ’ilexigeraitquelecontenuducoffresoitremisàlapolice

ouàl’oncleRon.

—Jechercheuntruc,répondit-il,d’unevoixmalassurée.

—Viensm’aideràemballertesaffaires.Ilfautquetufassesletri.

—J’arrivedansuneminute.Jen’arrivepasàmettrelamainsurles

albumsphotos.

—Tuasbesoind’aide?

—Non!s’exclama-t-il,sansparveniràmaîtrisersonémotion.

—Ilnousrestevingtminutes.Jedoiscommencerleramassage

scolairedansuneheure.

Surcesmots,ilbattitenretraitedansl’autrepièce.Jamescomposale

cinquièmenuméro.Undéclicseproduisit.Endéchiffrantladernière

ligne,ilneputs’empêcherdesourire.

(3)Pourdesraisonsdesécurité,retirezcetautocollantdèsquele

fonctionnementdumécanismevousserafamilier.

Jamestournalapoignéeetlaportes’ouvrit.Lesparoisducoffre

étaientépaisses,àtelpointquel’espacedisponibleàl’intérieurétait

extrêmementréduit.Ilcontenaitquatrepilesdebilletsdebanqueetune

petiteenveloppe.Jamess’emparad’unsac-poubelleetplaçal’argentà

l’intérieur.Puisilglissal’enveloppedanssapoche.

IlimaginaavecsatisfactionlatêtedeRonlorsqu’ilentreraitdansla

pièceettrouveraitlecoffreouvert.Alorsuneidéediaboliqueluivintà

l’esprit.Ilarrachal’autocollantetleposaàlaplacedesbillets,avecle

romandeDanielleSteele.Enguisedetouchefinale,pourêtrecertainde

rendresonbeau-pèrefouderage,ils’emparasurlatabledenuitd’une

photoencadréelereprésentantetlaglissaàl’intérieur.LorsqueRon

parviendraitenfinàouvrirlecoffre,ceseraitlapremièrechosequ’il

verrait.Ilfermalaporte,donnauntourdecadranetreplaçalesoutils

dansleurpositioninitiale.

***

Jamesregagnasachambred’excellentehumeur,lesaccontenant

l’argentàlamain.Lapiècesemblaitétrangementnue.Kevinavait

emballétouslesvêtementsquitraînaienthabituellementàmêmele

parquet.

—C’estbon,j’aitrouvélesalbums.

—Parfait.Maisj’aipeurqu’ilnetefaillefairequelquessacrifices.Au

centreNebraska,tunedisposerasqued’unependerie,unecommodeet

uncasiermétallique.

Jamesexaminalesobjetséparpilléssurlesol.Ilsemoquaitdela

plupartd’entreeux.Ilnetenaitqu’àsaPlayStation2,àsonportableetà

sonlecteurMP3.Ilétaitrésoluàabandonnersesjouetsettousles

gadgetsquin’étaientplusdesonâge.Sonseulsouci,c’étaitqueRonavait dérobésatéléetqu’ilsedemandaitoùilallaitbienpouvoirbranchersa console. LeregarddeKevinseposasurlaSegaDreamcastetlaNintendo Gamecube. —Tunelesprendspas? —JenemesersquedelaPlayStation.Jetelesdonne,situveux. —Jenepeuxrienaccepterdelapartdespensionnaires. Jamesdonnauncoupdepiedrageurdanslesconsoles. — Je ne veux pas que mon beau-père se fasse du fric en les revendant.Situnelesveuxpas,jelesbalanceàlapoubelle. Kevinrestahésitant.JamesécrasalaSegad’uncoupdetalon.Ason grandétonnement,ilneseproduisitpasgrand-chose.Illasoulevapuisla jetacontrelemur.Leboîtierexplosa.Desfragmentsdeplastiqueetdes composantsélectroniquestombèrentenpluiederrièrelelit.Kevinfit rempartdesoncorpspoursauverlaGamecube. —OK,James.Voilàcequ’onvafaire.Jeprendslaconsoleetlesjeux, mais,enéchange,jetepaieunsupercadenassurlecheminduretour. Qu’est-cequet’endis? —Marchéconclu.

***

Ils portèrent les sacs-poubelles jusqu’au minibus, puis James inspectaunedernièrefoischaquepiècedelamaisonoùilavaitvécu depuissanaissance.Leslarmesluimontèrentauxyeux. Kevintournalaclédecontactetdonnauncoupdeklaxon.James ignorasonappel.Ilnepouvaitpasquitterlamaisonsansemporterun souvenirdesamère. Lorsqu’ilétaitpetitgarçon,aprèsavoirprissonbain,ils’asseyait devantlacoiffeusedeGwen.Ilserappelaitl’odeurdushampooing.La fatiguedelafindejournée.Ellel’aidaitàmettresonpyjamapuislui brossaitlescheveux.C’étaitavantlanaissancedeLauren.Lorsqu’ils étaienttouslesdeux.Jamessentituneboulemonterdanssagorge.Il trouvalavieillebrosseàmanchedeboisetlaglissadansl’élastiquede

sonpantalondejogging.

6.Kyle

Jamesréalisaqu’ilavaitcommisuneerreurlourdedeconséquences. Laphotoconstituaituneprovocationamusante,maisc’étaitaussiune façondesignersonforfait.Ilauraitdûlaisserquelquesbilletsdansle coffre.Ainsi,Ronn’auraitjamaissuqu’ils’étaitemparédesoncontenu. Désormais, son beau-père ferait tout pour récupérer l’argent. Et il disposaitd’unmoyendepression:Lauren.Ilavaitlepouvoirdeles sépareràjamais.

***

KevinconduisitJamesjusqu’àsanouvellechambreetluiexpliqua

brièvementlesficellesdelavieaucentre,commelefonctionnementdes

machinesàlaveretlaprocédurepourseprocurerdesproduitsdetoilette.

Puisillelaissadéballersesaffaires.Lachambreétaitmeubléededeux

lits,unecommode,unependerie,deuxcasiersenmétaletdeuxbureaux.

LesmursétaientdécorésdepostersdesgroupesdemétalKornet

Slipknot.Ilremarquaunskateboardsurlesoletdesfringuesstreetwear

soigneusementrangéesdanslapenderie:desbaggies,unhoodie,desT-

shirtsdemarquesPornstaretGravis.Soncompagnondechambreavait

l’airplutôtcool.Unetéléportableétaitposéesursonbureau,cequi

réglaitleproblèmedelaPlayStation.

Ilconsultasamontre.Illuirestaitenvironuneheureàtueravantle

retourdesautrespensionnaires.Ilsortitl’argentdusac-poubelle,des

liasses de billets de vingt et de cinquante livres retenues par des

élastiques.Chacuned’ellecontenaitmillelivres.Ilencomptaquarante-

trois.Ilfutaussitôtsaisidevertiges.

IldevaittrouverauplusviteunecachetteoùRonn’auraitpasl’idée

defourrersonnez.Ilexaminasaminichaîneportable.Elleétaitbonne

pourlapoubelle.Lamoitiédesboutonsmanquaient,etlatoucherewind

dulecteurdecassettesétaitinopérante.Jamesl’avaitemportéefautede

mieux,carsonbeau-pèreavaitfaitmainbassesursasoundmachine

touteneuve.

Ilfouilladansunsac,ensortituncouteausuisse,puisdévissale panneauarrièredel’appareil.Illevidaconsciencieusementdesescircuits imprimésetdesesfilsélectriques,nelaissantquecequiétaitvisiblede l’extérieur,commelehaut-parleuretleboîtierdulecteurdecassettes.Il mitquatremillelivresdecôté,fourralerestededans,replaçalesvispuis glissalaminichaînedanssoncasier. Ilenfouituneliassedanslapoched’unjean,uneautredansune chaussure,unetroisièmeentrelespagesd’unroman.Iltiracentlivresde ladernière,afindeconserverunpeud’argentdepoche,puisposalereste danslecasier. Si,commeilleprévoyait,Ronsemettaitentêtedecambriolersa chambre, il trouverait rapidement les quatre mille livres et ne soupçonnerait même pas l’existence des trente-neuf mille livres dissimuléesdanslaminichaîne,unappareilensimauvaisétatqu’ilnese donneraitpaslapeinedelevoler. Ilentassalerestedesonmatérieldanslecasier,fermalaporteà l’aideducadenasetpassalaclefautourdesoncou.Enfin,ilentassases sacsdanslapenderie. Ils’allongeasursonlitetcontemplalemurconstellédeminuscules trous,làoùd’innombrablespensionnaires,aufildesans,avaientpunaisé despostersetdesphotos.PuisilpensaàLauren.

***

Peuaprèsquatreheures,ungarçonfitirruptiondanslachambre.Il étaitbrun,mince,unpeuplusgrandqueJames,etportaitununiforme scolaire.Ilclaqualaporteetessayafébrilementdefairetournerlaclé danslaserrure. Maisunautrepensionnaireplusâgéetplusrobusteforçalepassage d’uncoupd’épauleavantqu’iln’ysoitparvenu.Ilrenversalegarçon,le traîna sur le sol, s’assit à califourchon sur son torse et le frappa violemmentàplusieursreprises. —Rends-lemoi,Kyle,dit-il. —Çava,tupeuxmelâcher. L’agresseurluiassenaunegiflemagistraleavantderécupérerun cahierdanssaveste. —Toucheencoreunefoisàmesaffaires,mec,etjetedémontela

tête.

Illibérasavictimeaprèsl’avoirfrappéeunedernièrefois,puisquitta lachambre. Legarçonessayadesecomportercommesiriennes’étaitpassé, maisilseredressaavecdifficultéetboitajusqu’àsonlit. —Salut,lança-t-il.Commenttut’appelles? —James.Pourquoiilt’enveut,celui-là? —Sonjournalintimeaglissédesapochecematin.Jesuistombé dessusparhasard.Riendetrèscroustillant,àpartunpoème. Jamess’esclaffa. —Tuveuxdirequecegroslardécritdespoèmes? —Ouais,confirmaKyleensefrottantlesjoues.J’ailuquelquesvers devantsescopains.Ill’asupermalpris. —Ilt’amisunesacréedérouillée.Riendecassé? —Jenem’attendaispasàcequ’ilréagissecommeça,maisçaen valaitlapeine.Ecouteunpeu:Tufaisbattremoncœurcommeunpetit animal.Tumefaissouriremêmequandjemesensmal.C’estpas mignon,toutça?Ehmec,est-cequejevoiscequejevois? —Dequoituparles? —Ceskateboard,là,soustonlit.Iladûtecoûterplusdecentlivres. —Tucrois?Jenel’aiutiliséquedeuxfois. Kyleétaitconsterné. —Cetteplancheestunelégende,James.J’enconnaisquivendraient leurâmeaudiablepourlaposséder.Jepeuxlavoir? Jameshaussalesépaules. —Pasdeproblème. Legarçonramassaleskateboardets’allongeapourl’examiner.

—Superroues.Des101A.Elledoitêtrehyperrapide.Jepeux

l’essayer?

—Biensûr,tantquejepeuxbranchermaPlayStation2surtatélé.

—UnePlayStation2!OnaunePlayStation2danslachambre?

James,t’esunamour.T’asquoi,commejeux?

—Jesaisplus.J’enaiunesoixantaine.

Bouchebée,Kylelâchalaplanche.

—Soixantejeux?J’arrivepasàlecroire.Tudoissansdouteêtrele

mecleplusgâtédel’univers,ettunet’enrendsmêmepascompte.

—Tuveuxdirequejesuisleseulàavoiruneconsole,ici?

—Onreçoittroislivresd’argentdepocheparsemaine.TuvoisceT-

shirtGravissurlesol?Vingt-cinqlivres.J’aimisdeuxlivresdecôté pendantdouzesemainespourmelepayer.QuantàceshortStussy,j’ai dûlevolerdansuneboutiquedumarchédeCamdenLock,etj’aifaillime fairepincerparl’agentdesécurité. —Tuveuxjouer? —Toutàl’heure.Jedoisd’abordfairemesdevoirs. Jamesselaissatomberenarrièresurlelit,sedemandantsiKyle n’étaitpasl’undecesinsupportablesfayotsquiluitapaientsurlesnerfs aucollège.Onfrappaàlaporte. —Entrez,lança-t-il. C’étaitl’undeséducateurs,uneespècedehippielymphatiqueportant unelonguebarbe. —James,noust’avonstrouvéuneplaceaucollègedeWestRoad.Tu commencesdemainmatin.Tudevrasreveniràl’heuredudéjeunerpour tonrendez-vousaveclapsy. Jamesétaitcontrarié.Aprèsledramequ’ilvenaitdevivre,ils’était imaginé qu’on l’autoriserait à sécher les cours pendant plusieurs semaines. —Commevousvoudrez,dit-il. —Kyle,peux-tuaiderJamesàtrouverununiforme?

***

Son travail achevé, Kyle accompagna James au réfectoire. La nourrituren’étaitpasgénialemais,malgrétout,bienmeilleurequeles repasimprovisésdelamaison.Leurdîneravalé,ilsregagnèrentleur chambre,branchèrentlaPlayStationetjouèrentenparlantdetoutetde rien.Defootball.Debagarres.Desraisonsquilesavaientmenésà l’orphelinat.Jamesfutsurprisd’apprendrequeKyleavaittreizeans.Illui semblait petit pour son âge. Il était déjà en troisième et obtenait d’excellents résultats dans toutes les disciplines, à l’exception de l’éducationphysique.Ilvivaitparfoisdesmomentsdifficiles,carles élèvesdesaclasseétaienttousnettementplusrobustesquelui.James avouaqu’ilnebrillaitguèrequ’ensportetenmaths. Avantdesemettreaulit,KyleconduisitJamesàlalaverie.Ils fouillèrentdansuncartonremplid’uniformesscolaires.Lechoixétait

mince.Laplupartdesvêtementsétaientsalesetenmauvaisétat.Ils

finirentpardénicherunevesteconvenable,portantl’écussondeWest

Road,etunecravateélimée.

***

Kyles’endormitcommeunemasse,maisJamesétaitpréoccupé.Il étaitàl’aubed’unenouvelleexistence.Ilallaitluifalloirapprendreàvivre encompagniedefillesetdegarçonsinconnus,fréquenterunnouveau collègeetpartagersachambreavecKyle.Cen’étaitpaslafindumonde, maisilauraitaiméqueLaurensoitàsescôtés. Ilsesouvintalorsdelapetiteenveloppequ’ilavaittrouvéedansle coffre-fort.Ilseglissahorsdulit,enfilasonpantalondejoggingetse dirigeaverslestoilettes. Il s’isola dans une cabine et décolla délicatement le rabat de l’enveloppepours’assurerdepouvoirlarefermer.Ellecontenaituneclef etunecartedevisite:

REXBOXES Déposezvosbiensdevaleurentoutediscrétion.Boxesindividuels

sécurisés24h/24.Huitvolumesdisponiblesenfonctiondevosbesoins.

Jamesretournalacarte.Uneadressefiguraitaudos.Al’évidence,sa

mèrepossédaitunautretrésordeguerre.Ilpassalaclefautourdeson

cou.

7.Surledivan

Jamesavaittoujoursfréquentédesétablissementsmixtes.West Roadétaituncollègeréservéauxgarçons,etilyrégnaituneambiance pesante.Sescouloirsétaientbruyants.Lesélèvess’ybousculaientavec brutalité.Latensionétaitpalpable.Ilsemblaitqueleschosespouvaient maltourneràtoutmoment. Il vit un élève de seconde heurter violemment un garçon de cinquième.Cedernierroulasurlesoletpoussaunhurlementlorsqueson agresseurluiécrasalamaindutalon.Jamesétaitdésorientécarleplan qu’onluiavaitremisétaitincompréhensible,quelquesoitlesensdans lequelilleconsultait. —Joliecravate,fillette,ditquelqu’undanslafoule. Jamespensaquecetteprovocationluiétaitadressée.Sacravateétait enlambeaux.Ilpritladécisiondedérobercelled’unautreélèvedèsque l’occasionseprésenterait.Peuàpeu,lessallesdeclasseseremplirentet, auboutdequelquesminutes,iln’eutplusquequelquesretardataires pourtoutecompagnie. Deuxélèvesdesecondeàl’airpatibulairesemirententraversdeson chemin.L’und’euxportaitdescheveuxhérissésetunT-shirtMetallica soussavested’uniforme,l’autredescheveuxnoirs,longsetgras.Tousles deuxétaientchaussésdegrossesbottesàcoquesapparentes. —Tuvasoù,nabot? Jamespensaqu’ilallaitmouriravantmêmesonpremiercoursà WestRoad. —Auxbureauxdel’administration,dit-il. LegarçonauT-shirtMetallicaluiarrachaleplandesmains. —Tun’asaucunechanced’yarriver. Jamessepréparaàessuyerunepluiedecoups. —Turegardaisleplandel’annexe.Celuidubâtimentprincipalestde l’autrecôté.Tiens,regarde,c’estlà. Legarçontournalafeuilledepapieretlaluirendit.Puisildésigna uneporteauboutd’uncouloir. —Merci,ditJames,avantdes’éloigner.

—Etretirecettecravate,petit.

Ilétaitperplexe.Iln’ignoraitpasquesacravateétaitusée,maisilne

comprenaitpascequiluivalaittoutescesremarques.

***

Jamestenditunformulaireauprofesseur.Touslesélèvesdelaclasse

gardaientlesyeuxbraquéssurlui.Ilcherchauneplacelibreets’assitau

boutd’unerangée,prèsd’ungarçonnoirprénomméLloyd.

—Tuesundecestypesdel’orphelinat?demandacedernier.

Jamessavaitquecemomentétaitcapital.S’ilneréagissaitpas,il

seraitconsidérécommeunfaible.Saréponsedevaitêtrecinglante,mais

pasinsultanteaupointdeprovoquerunebagarre.

—Commenttulesais?Ahoui,biensûr.Tamèreadûm’apercevoir

ennettoyantlestoilettes.

Lesautresgarçonséclatèrentderire.Lloydluilançaunregard

mauvais,puisils’esclaffaàsontour.

—J’adoretacravate,majolie!lança-t-il.

Jamesétaitexcédé.Ilretirasacravate,l’examinaattentivementpuis

étudiacelledesonvoisin.Ellesn’étaientpasdelamêmecouleur.

—Quelqu’unpeut-ilmedirecequisepasse?

—Labonnenouvelle,monpote,c’estquetuportesbienunecravate

deWestRoad.Lamauvaise,c’estquec’estcelleducollègedesfilles.

Jamessetorditderire.Finalement,lesautresélèvesavaientl’air

sympa.MaisilétaitfurieuxdutourqueKyleluiavaitjoué.

***

JamesquittalecollègeàmidipourrejoindrelecentreNebraska.Le

bureaudelapsyétaitsituéaudeuxièmeétage.JenniferMitchumétait

unebruned’unequarantained’années,maigreàfairepeur,àpeineplus

grandequelui.Sonaccentétaitterriblementsnob.

—Préfères-tulefauteuiloulesofa?

Ilavaitvudenombreusesscènesdepsysàlatélévision.Ilpensait

devoirs’allongerpourqueletableausoitcomplet.

—Trèsconfortable,dit-ilens’installantsurlabanquette.Jecroisque

jevaism’endormir.

Jennifer ferma les persiennes pour plonger le bureau dans la pénombre,puiselles’assitdanssondos,dansunfauteuildecuir. —Jeveuxquetumeparlesàcœurouvert,James.Toutcequetu

dirasresteraentrenous.Essaiedenepastropcherchertesmots.Laisse-

toialler,etsouviens-toiquejesuislàpourt’aider.

—Entendu.

—Tuasditquetuallaist’endormir.As-tutrouvélesommeillanuit

dernière?

—Paslongtemps.J’avaistropdetrucsentête.

—Tuveuxm’enparler?

—Jemedemandesimapetitesœurvabien.

—Danstondossier,ilestnotéquetuasdesdoutessurlescapacités

deRonàs’occuperdeLauren.

—C’estundébilemental.Ilnepourraitmêmepaséleverunhamster.

Jenecomprendspaspourquoiilainsistépourobtenirsagarde.

—Sansdouteaime-t-ilsincèrementLauren.Peut-êtrequelamortde

tamèreafaitresurgircesentiment?

Jamesricana.

—N’importequoi.Onvoitbienquevousneleconnaissezpas.

—Ilestimportantquetuvoiestasœurrégulièrement.Çavousaidera

touslesdeuxàfranchircecapdifficile.

—Ilrefusera.

—Jeluiparlerai.Nousessaieronsd’établirunprogrammedevisites.

Touslessamedis,çat’irait?

—Vouspouveztoujoursessayer,maisRonmehaitdetoutsoncœur.

Jecroisquevousperdezvotretemps.

—Parle-moidetamère,James.

Ilhaussalesépaules.

—Elleestpartie.Jenepeuxrienyfaire.Jeregrettedeluiavoir

rendulaviedifficile.

—Queveux-tudire?

—Jem’attiretoujoursdesennuis.Desbagarres,cegenredetrucs.

—Pourquoifais-tuça?

Jamesréfléchitlonguement.

—Jenesaispas.Jenelefaispasexprès.Jepensequejesuis

mauvais,toutsimplement.

—Tuasditquetut’inquiétaispourtasœur.Unepersonnemauvaise

nepenserait-ellepasd’abordàelle-même? —J’aimebeaucoupLauren.Jepeuxvousraconterquelquechoseque jen’aijamaisditàpersonne? —Biensûr,James. —L’annéedernière,àl’école,jemesuisembrouilléavecl’institutrice. J’aiquittélasalledeclasseetjemesuisréfugiédanslestoilettes.Un garçonplusjeunequemoisetrouvaitlà.Jel’aifrappé.Jemesuisdéfoulé surlui,sansaucuneraison. —Surlemoment,avais-tuconscienced’agirmal? —Evidemment. —Alors,pourquoias-tucontinué? —Parceque… Jamescherchavainementuneexplication. —Pendantquetufrappaiscegarçon,qu’est-cequeturessentais? —C’étaitlepied.Ilpleurait,ilappelaitsamère,etjemesentais hyperpuissant. Il dévisagea Jennifer, persuadée qu’elle serait révoltée par ses propos,maisellenetrahitaucuneémotion. —Selontoi,pourquoienas-turetirétantdeplaisir? —Jenesuispastrèsnet,jecrois.Àlamoindrecontrariété,jedeviens incontrôlable. —Essayededécrirecequeturessentaisàl’égarddetavictime. —Jelepossédais.Ilétaitcomplètementvulnérable.Jepouvaisfaire deluicequejevoulais. —Tuvenaisd’avoirunaccrochageavectoninstitutrice.Faceàelle, c’esttoiquiétaisimpuissant.Tudevaisobéir.Danslestoilettes,tuas trouvéquelqu’undeplusfaiblequetoi,ettuaspudémontrerton pouvoir.C’estçaquit’asatisfait. —Onpeutdireleschosescommeça. —Cesentimentdefrustrationestfréquentàtonâge.Tupasseston tempsàobéir,ettun’aspastonmotàdire.Alleràl’école,temettreaulit, fairetesdevoirs.Tuaslesentimentquetunecontrôlespastonexistence. C’estpourcelaquecertainsgarçonscommetoiabusentdeleurforce surlesplusfaibles. —Jevaisfinirparavoirdesérieuxproblèmessijenechangepas d’attitude. —Lorsdenosprochainesséances,jetedonneraiquelquesconseils

pourmaîtrisertacolère.D’icilà,essayedetesouvenirquetun’esqu’un

garçondeonzeansetquepersonnen’attenddetoiquetusoisparfait.

Sachequetun’esnimauvaisnifou.Nousallonsutiliserunetechnique

appeléerenforcementpositif.Jeveuxqueturépètescequejeviensdete

dire.

—Quoi?

—Dis:jenesuispasmauvais.

Jenesuispasmauvais.

—Dis:jenesuispasfou.

Jenesuispasfou,répétaJamesensouriant.C’estcomplètement

débile,votretruc.

—Jememoquedecequetupensés.Contente-toideprononcerles

motsetd’ensaisirlesens.

Ilréalisaquecetteséancel’avaitapaisé.C’étaitinattendu.

—D’accord,jenesuisnimauvaisnifou.

—Excellent.Jeproposequenousrestionssurcettenotepositive.

Nousnousreverronslundi.

Jamesseleva.

—Avantquetut’enailles,j’aimeraisteparlerd’undétailquifigure

dansledossiertransmispartonancienneécole.Combienfontcent

quatre-vingt-septfoisseize?

Jamesréfléchittroissecondes.

—Deuxmilleneufcentquatre-vingt-douze.

—Trèsimpressionnant.Commentfais-tuça?

—Aucuneidée,dit-ilenhaussantlesépaules.Jedétestequandles

gensmedemandentdefaireça.J’ail’impressiond’êtreunmonstrede

foire.

—C’estundon,ditlapsychologue.Tudevraisenêtrefier.

***

Jamesregagnasachambre.Ils’attelaàundevoirdegéographie

mais,lecourageluimanquant,ilallumalaPlayStation.

—Comments’estpassécepremierjourdeclasse?demandaKyle,de

retourducollège.

—J’aisurvécu.Maisjecroisqu’ilfautqu’ons’explique.

—Ah,lecoupdelacravate.Marrant,non?

JamesbonditsurKyleetl’attrapaparlecoldesaveste.Cedernierle repoussa violemment, l’envoyant valser contre le bureau. Il était beaucoupplusfortqu’ilnel’avaitimaginé. —BonDieu,James,jecroyaisquetuétaiscool. —Jedevraistediremerci,c’estça?Tum’asfaitpasserpourun crétin! Legarçonposasonsacdeclasse. —Jesuisdésolé.Sij’avaissuquetuleprendraiscommeça,jeme seraisabstenu. KyleétaitleseulpensionnaireducentreNebraskasurlequelJames pouvaitmettreunnom.Iln’avaitpasvraimentenviedesefâcheraveclui. —Resteendehorsdemonchemin,secontenta-t-ildelâcher. Ils’assitsursonlit,lamineboudeuse,tandisqueKyletravaillaità sonbureau.Puisl’ennuilegagnaetildécidad’allerfaireuntour.Au détourd’uncouloir,ilrevitlegarçonauT-shirtMetallicaqu’ilavait rencontréaucollège.Ilétaitaccompagnédetroistypesantipathiques. —Mercipourlecoupdemain,toutàl’heure,dit-il. Legarçonl’étudiadespiedsàlatête. —Pasdequoi,mec.Jem’appelleRob.Eux,c’estmespotes.Vince,le grosPauletlepetitPaul. —Moi,c’estJames. Ilyeutunsilencepesant. —Tuasbesoind’autrechose,minable?demandalegrosPaul,un garçonenrobéaucrânetonduetauregardvide. —Non. —Alorstudégages. Sentantlerougeluimonterauxjoues,iltournalestalons. —Eh,James!s’exclamaRob.Tuveuxfairelemuravecnous,cette nuit? —Etcomment!

***

Aprèsledîner,Jamesregagnasachambrepourôtersonuniforme.

Kyleavaitfinisesdevoirs.Allongésursonlit,ilfeuilletaitunmagazine

spécialiséconsacréauskateboard.

—OnjoueàlaPlayStation?demandaKyle.Jesuisdésolépourtoutà

l’heure.Tuavaisraison.C’étaitpassympadetefaireçapourtonpremier

jourdeclasse.

—Jouesituveux.Moi,jesors.

—Avecqui?

—Robetsescopains.

—TuveuxparlerdeRobertVaughn?Letypeaveclescheveux

hérissésetlelookheavymétal?

—Ouais.

—Netraînepasaveceux.Jesuissérieux.Cesontdesmalades.Ils

piquentdesbagnoles,ilsbraquentdesmagasinsettoutça.

—Jenevaispasresterassisàteregarderfairetesdevoirstousles

soirs.Trouve-toidespotes,mec.

Jamesenfilasesbasketspuissedirigeaverslaporte.Kylesemblait

vexé.

—Jet’auraiprévenu.Nevienspaspleurnicherlorsquetuteseras

attirédesennuis.

***

Jamesétaitassissurunmurdebriquesderrièrelazoneindustrielle.

Touslesmembresdelabandeétaientplusâgésquelui.Robetlegros

Paulavaientquinzeans,Vincequatorze.Cedernieravaitl’aird’unevraie

teigne,avecsonregarddur,sescheveuxdécolorésetsonnezcassé.Son

frère,lepetitPaul,unpetitbrunauteintjaune,avaitdouzeans.

Robluitenditunecigarette.Ilavouaqu’ilnefumaitpas.Ilregrettait

denepaspasserpourunmeccoolàleursyeux,maisilvalaitmieuxêtre

honnêtequefinirpliéendeuxsurletrottoiràcrachersespoumons.

—Jemefaischier,ditlepetitPaul.Onfaitquoi?

Ilsgravirentuneclôtureetpénétrèrentdansunparking.Vinceet

Robactionnèrentméthodiquementlapoignéedelaportearrièrede

chaquevoiture.

—Bingo!s’exclamacedernier.

Ilexaminalecontenuducoffreetensortitunetrousseàoutils.Illa

posasurlesoletfitglisserlafermetureEclair.

—Tuesprêtàfoutrelamerde,James?demanda-t-il.

Chacundesgarçonsdelabandes’armad’unoutil.

Jameschoisitunmarteau.

Ilignoraitcequesescamaradesavaiententête.Ilétaitnerveux,mais marcherenbandeaumilieudelarue,marteauxetclefsanglaisesàla main,avaitquelquechosed’excitant.Quelquesmètresdevanteux,une femme changea de trottoir en courant. Vince s’arrêta devant une Mercedesflambantneuve. —Onyva!hurlaRob. Surcesmots,ilabattitsonmarteaudanslepare-brisearrièredela voiture.Unsignald’alarmeretentit.Lesautresgarçonssejoignirentàlui. Jameshésita,puiss’attaquaàunevitrelatérale,détruisitlerétroviseuret enfonçalaportière.Envingtsecondes,lavoiturefutréduiteàl’état d’épave,pharesetfenêtresbrisés.Vincesifflalesignaldelaretraite.Ils détalèrent,pulvérisantdeuxautrespare-briseaupassage. Ilss’engouffrèrentdansuneruelleetdébouchèrentsuruneplace encadréed’immeublesdebéton.Jamesétaitàboutdesouffle,maisil étaitcommedopéparl’adrénaline.Ilsescaladèrentunepalissadeet trouvèrentrefugedansunparcdejeux.Leurhaleineproduisaitdespetits nuagesblancsdansl’airglacé.Jameséclataderire,malgrélepointde côtéquiletorturait.Robposaunemainsursonépaule. —Bienvenuedanslabande,monvieux. —C’étaitgénial. Lapeur,lafatigueetl’excitationluifaisaienttournerlatête.Cequ’il venaitd’accomplirluisemblaitirréel.

8.Joyeuxanniversaire

Jamesavaitlesentimentquesonexistencen’avaitplusaucunsens.

Chaquejourétaitsemblableauprécédent.Ilselevait,allaitaucollège,

regagnaitlecentrepuisjouaitaufootoutraînaitencompagniedeRob

Vaughnetdesabande.Ilnesecouchaitjamaisavantminuit,carilne

parvenaitàtrouverlesommeilquelorsqu’ilétaitépuisé.Ilpensaitsans

cesseàLaurenetàsamère.

Depuisledramesurvenutroissemainesplustôt,iln’avaitvusasœur

qu’unefois,àl’occasiondesfunérailles.Ronluiavaitcommuniquéun

fauxnumérodetéléphone.IlavaitditàJenniferMitchumqueJames

avaitunemauvaiseinfluencesurLauren.Ilnevoulaitpaslevoirtraîner

prèsdesafille.

***

—Tusensmauvais,ditKyle. Jamess’assitauborddesonlitensefrottantlesyeux.Ilavaitdormi avecsonmaillotd’Arsenaletsonpantalondejogging. —Tuporteslesmêmeschaussettesdepuisdessiècles. —Tun’espasmamère,Kyle. —Tamèrenedormaitpasdanstachambre.Ellen’avaitpasà supportertesodeurscorporelles. James contempla ses chaussettes grisâtres. Elles exhalaient une puanteurdiscrète,maisils’yétaithabitué. —D’accord,dit-il.Jevaisprendreunedouche. KylejetaunpaquetdeTwixsursonlit. —Joyeuxanniversaire,lâcha-t-il.J’auraismieuxfaitdet’acheterdu déodorantpourtesdouzeans. Jamesétaitraviquesoncompagnons’ensoitsouvenu.Cen’étaitpas grand-chose,maisungestegénéreuxdelapartdequelqu’unquirecevait troislivresparsemaine. — Allez, file à la douche. Tu es convoqué au commissariat, aujourd’hui.Rachelm’ademandédetepasserlemessage.

JamesremarquaqueKyleavaitmisdugeldanssescheveuxnoirs.

Sonuniformeétaitimpeccable,sachemiserepasséeetsacravatenouée

justeàlabonnelongueur,contrairementàcelledelaplupartdesgarçons

ducollège,quinedépassaitjamaislesdixcentimètres.Ilcontemplases

onglesetpassaunemaindanssescheveuxgras.Savieétaitunchaos.Il

éclataderire.

***

Rachelétaitd’unehumeurexécrable.Lavoitureétaitsurchauffée,les bouchonsinextricablesetleparkingducommissariatbondé. —Jenepeuxpasmegarer.Jevaistedéposer.Tuasdel’argentpour rentrerenbus? —Oui,assuraJames. Ilquittalevéhiculeetgravitlesmarchesdupostedepolice.Ilportait unpantalonentoile,unsweat-shirtneuf,ets’étaitmêmedonnéuncoup depeigneausortirdeladouche.Selonlesgarçonsducentre,recevoirun avertissementdelapolicen’avaitriendedramatique,maisiln’enmenait paslarge. —Asseyez-vous, dit la femme policierqui se tenait derrière le guichet,endésignantunerangéedechaises. Jamespatientaplusd’uneheure.Unefouledegensseprésentèrentà l’accueil.Laplupartvenaientsignalerunvoldevoitureoudetéléphone portable. Un policier à la silhouette athlétique et à la moustache soigneusementtailléevintseplanterdevantlui. —JamesChoke? Jamesseleva.L’hommeluiserralamainàluifairemal. —JesuislesergentPeterDavies,responsabledelapriseencharge desmineurs. Ilsmontèrentàl’étageets’installèrentdansunboxd’interrogatoire. Lepoliciersortitd’untiroirmétalliqueuntamponencreuretunefiche cartonnée. —Donne-moitamaindroiteetlaisse-toifaire. Ilpressal’extrémitédesdoigtsdeJamessurletampon,puislesroula l’unaprèsl’autresurlafiche.Cedernierauraitaiméposséderunecopie desesempreintesdigitales.Ellesauraientfaituneffetterriblesurlemur

desachambre. — Il s’agit d’une mesure de précaution. Est-ce que tu as des questions? Jameshaussalesépaules.LesergentDaviesconsultaundocumentà en-têtedesservicesdepolice. — Le neuf octobre dernier, au collège Holloway Dale, tu as violemment attaqué l’une de tes camarades de classe, Samantha Jennings.Aucoursdel’agression,elleareçuuneprofondecoupureàla jouequianécessitélaposedehuitpointsdesuture.Aucoursdumême incident,tut’eneségalementprisàtonprofesseur,MissCassandra Voolt,ettuluiasinfligéuneblessureaudos.Commeils’agitdeton premiersignalementauprèsdenosservices,nousnouscontenteronsd’un avertissementformel.Admets-tuavoircommislesactesquitesont reprochés? —Oui. —Situcommetsunautredélitavantl’âgededix-huitans,ces informations seront transmises au magistrat chargé d’instruire la procédure,etilestprobablequetapeineseraaggravée. LesergentDaviesluiadressaunsourireréservé. —Tuasl’aird’ungarçonbien,James. —Jen’aipasvoululablesser.Jevoulaisjustequ’ellelaferme. —Nemedispasquetun’espasresponsabledecequiestarrivéàta camarade.Lorsqu’onfaitusagedelaviolence,ilfautenaffronterles conséquences.Lastupiditén’estpasunecirconstanceatténuante. Jameshochalatête. —Vousavezraison. —Jeneveuxplusterevoirici.C’estcompris? —J’espèrequeçan’arriverapas. —Tun’aspasl’airtrèssûrdetoi.Sais-tuquellepeinetuencouraissi tuétaismajeur? —Aucuneidée. —Deuxansdeprison.Tuavaisconsciencedeça? —Non,murmuraJamesenbaissantlesyeux.

***

Jamesétaitsoulagéd’enavoirterminéaveccetteleçondemorale.

Lesgarçonsdelabandeavaientraison.Cen’étaitpaspirequedesefaire remonterlesbretellesparleprincipalducollège. Il avait emporté un peu d’argent pour s’offrir un cadeau d’anniversaire.IlsepayaunjeuPlayStationetunsurvêtementNike,puis ildéjeunachezPizzaHut.Lorsqu’ilfutcertainqu’ilétaittroptardpour qu’onlerenvoieaucollège,ilregagnalecentre.

***

Ilglissasonnouveaujeudanslaconsole,puisperdittoutenotiondu

temps.Asonretour,Kyles’assitauborddulit,commeàsonhabitude,et

sentitunebosseinhabituellesoussacouette.Illasoulevaetdécouvritle

maillotd’Arsenaldesoncamaradedechambre.

—Qu’est-cequecetteloquepuantefaitdansmonlit?

Jamesavaitprévuquesoncompagnonseraitfurieux.

C’étaitunmaniaquedel’hygiène.Kylesoulevalemaillotduboutdes

doigts,etundiscmanflambantneufglissasurlematelas.

—James,tul’asvolé?

—Jesavaisquetudiraisça.J’ailaissélafacturedanslaboîte.

—C’estpourmoi?

—Tun’arrêtespasdeteplaindrequeletienaunfauxcontact.

—Oùas-tutrouvél’argent?

IlaimaitbienKyle,maisilneluifaisaitpasconfianceaupointdelui

parlerdesaplanque.

—J’aiattachéunevieilledameàunarbreetjel’aibattuepourlui

volersaretraite.

—Sérieusement,oùas-tutrouvésoixantelivres?

—Bon,tucomptesleprendreoumeposerdesquestionsdébiles

toutelasoirée?

—C’estsupersympa.J’espèrejustequetun’aspasfaitdebêtise.Dès

quej’auraitouchémonargentdepoche,jet’achèterailedéodorantqueje

t’aipromis.Ilyaurgence.

—Mercid’avancepourcettedélicateattention.

—Tuveuxfairequelquechosecesoir,pourfêterça?Alleraucinéma

ouuntrucdanscegenre?

—Non.J’aiprévudesortiravecRobetlabande.

—J’aimeraisvraimentquetuarrêtesdetraîneraveccestarés.

Jamesétaitcontrarié.

—Etmoi,j’aimeraisquetuarrêtesdemefairelaleçon.

***

Ilgelaitàpierrefendre.Commetouslessoirs,Jamesetlesgarçons

delabandeétaientassissurlemuret,derrièrelazoneindustrielle.

Depuislapremièrefoisqu’illesavaitaccompagnés,ilsn’avaientfaitque

discuterenfumantcigarettesurcigarette.LegrosPaulavaitbienfrappé

unélèvedel’écoleprivéevoisinepourluivolersontéléphoneportableet

sonportefeuille,mais,cetaprès-midi-là,Jamesnesetrouvaitpasenleur

compagnie.

Leganglefélicitapoursonpremieravertissement.Vinceprécisaqu’il

avaitétéarrêtéàquinzereprises,qu’ilavaitunedemi-douzainedeprocès

encoursetencouraitunepeined’unandansuncentredecorrection.

—Jem’enfous,dit-il.Monfrèreestdéjàlà-bas.Monpèreetmon

grand-pèresontenprison.

—Superfamille,lâchaJames.

RobetlegrosPauléclatèrentderire.Vinceluijetaunregardsinistre.

—Situdisencoreuntrucsurmafamille,James,jetebute.

—Excuse-moi.J’auraispasdû.

—Lècheletrottoir.

—Quoi?Eh,j’aiditquej’étaisdésolé.

—Laissetomber,ditRob.C’étaitjusteuneblague.

—J’aidit:lècheletrottoir.Etjenelerépéteraipasunetroisième

fois.

S’attaquerphysiquementàVincerelevaitdusuicide.Jamesdescendit dumuretets’accroupit.Danscetteposition,ilsesentaitvulnérable.Son adversairepouvaitàtoutmomentsejetersursondosoulefrapperau visage.Maisiln’avaitpaslechoix.Ilplaquasesmainssurl’asphalte,se penchaenavantetposalapointedesalanguesurlesolglacé.Ilessuyasa bouche d’un revers de manche puis se releva, espérant que Vince s’estimeraitsatisfait. — Vous savez ce qui nous réchaufferait ? demanda Rob pour détendrel’atmosphère.Unebonnebière. —Personnen’accepteradenousservirdanslecoin,ditlepetitPaul. Etonapasunrond.

—Ilyacemagasind’alcool,enhautdelarue.Levendeurrangedes

packsdevingt-quatretoutprèsdelaporte.Onpourraitentrer,enpiquer

unetnousbarrerencourantavantquecegroslardaitletempsderéagir.

—Quis’ycolle?demandalepetitPaul.

—Quifêtesonanniversaire,aujourd’hui?ricanaVince.

Jamespensaàl’humiliationqu’ilvenaitdesubir.Uneoccasionse

présentaitderedorersonblasonauxyeuxdesescamarades.Enoutre,

Vinceprenaittoutemanifestationdefaiblessepouruneinvitationau

carnage.Maislesouvenirdesaconvocationaupostedepoliceétait

encorefraisdanssamémoire.

—Mec,dit-il,jeviensjusted’avoirunavertissement.

—Situveuxcontinueràtraîneravecnous,ilvafalloirprouverquetu

enas.

—Non,jerentreaucentre.Detoutefaçon,jem’emmerdeavecvous.

Vincelesaisitparlecouetleplaquacontrelemur.

—Tuvasfairecequejetedis.

—Fous-luiunpeulapaix,nomdeDieu,ditRob.

Legarçonlâchaprise.JameshochalatêteendirectiondeRob,en

signederemerciement.

—Tudevraisfairecequ’iltedemande,ditcedernier.Etpuisj’aipas

tropappréciéquetudisesquetut’emmerdesavecnous.

Jamescommençaitàregretterdenepasavoirprêtéattentionaux

avertissementsdeKyle.

—OK,dit-il,réalisantqu’iln’avaitpluslechoix.Jevaism’encharger.

Labandes’arrêtadevantlavitrinedumagasin.LegrosPaulgardait

unemainposéesurl’épauledeJamespours’assurerqu’ilneleurfausse

pascompagnie.

—Magne-toi,dit-il.Tuentres,tusors,l’affaireestdanslesac.

Lesnerfsàvif,ilpénétradanslaboutique.Ilfaisaitchaud.Ilfrotta

sesmainsglacéesetrassemblatoutsoncourage.

—Jepeuxt’aider,petit?demandalevendeur.

Jamesn’avaitaucuneraisondesetrouverlà.

L’hommesavaitquequelquechosenetournaitpasrond.James

s’emparad’unpackdebière.Ilétaittroplourdpoursesdoigtsengourdis.

—Reposeça,espècede…

Jamestournalestalonsetsaisitlapoignéedelaporte.Ellenebougea

pasd’unmillimètre.VinceetlegrosPaulmaintenaientlaporteferméede

l’extérieur.

—Laissez-moisortir!hurla-t-ilenfrappantàlavitre.

Levendeurbonditpar-dessuslecomptoir.

—S’ilvousplaît,suppliaJames.

Vinceluiadressaunsourirecrueletluifitundoigtd’honneur.

—Tuescoincé,tuescoincé!répétaitlepetitPaulensautillantde

joie.

L’hommeceinturaJamespuisletiraversl’arrière-boutique. —Passeunebonnenuitenprison,saletapette,lançaVinceavantde lâcherlaporteetdes’éloigneràlahâteencompagniedugrosPaul. James cessa de se débattre. Il n’avait plus aucun espoir de s’échapper.Levendeurlefitasseoirsurunechaisepuisilappelalapolice.

***

Ilavaitpassétroisheuressurunebanquette,adosséaumurcouvert degraffitis,latêtedanslesgenoux.Onluiavaitconfisquéseschaussures etvidélecontenudesespoches.Uneodeurinfecteplanaitdanslacellule, unmélangededésinfectantindustrieletdetoutcequ’uncorpshumain pouvaitproduiredeplusfétide. LesergentDaviesdéverrouillalagrilleetentra.Jamesavaitespéré qu’onconfieraitsondossieràunautrepolicier.Illevalatête,nerveux, s’attendantàlevoirexploserderage,maisl’hommesemblaittrouverla situationplutôtamusante. —Tuaslamémoirecourte,mongarçon.Attends,laisse-moideviner. Tupensaist’enêtretiréfacilement,c’estça?Tuavaisbesoindequelques bièrespourfêterça?Jemetrompe? Illeconduisitjusqu’auboxd’interrogatoireoùlesattendaitRachel. Lajeunefemme,visiblementfurieuse,luijetauncoupd’œilassassin. Sans cesser de sourire, le policier glissa une cassette dans un magnétophonepuispressalatoucheenregistrement. —James,demanda-t-il,jedoistesignalerquelemagasinoùtuasété arrêtéétaitéquipédetroiscamérasdesurveillance.Admets-tuavoir essayéd’ycommettreunvol? —Oui,monsieur. —Surlavidéo,onvoitdistinctementdeuxespècesdechimpanzés t’empêcherdesortir.Pourrais-tumediredequiils’agit?

—Aucuneidée.

Ilétaithorsdequestiondelivreràlapolicequatredespensionnaires

lesplusviolentsducentreNebraska.Iltenaittropàlavie.

—Pourquoinepasmedirelavérité?Jesaisquec’estàcaused’eux

quetutetrouvesici.

—Jenelesaijamaisvusavantcesoir,insistaJames.

—Moi,jetrouvequ’ilsressemblentdrôlementàVincentStJohnet

PaulPuffin.Cesnomstedisentquelquechose?

—Jamaisentenduparler.

—Commetuvoudras.Cetinterrogatoireestterminé.

LesergentDaviesinterrompitl’enregistrement.

—Quandonjoueaveclefeu,onsebrûle.Ettraîneraveccesdeux-là,

c’estcommejoueravecdeladynamite.

—J’aifaituneconnerie.Quellequesoitmapunition,jelamérite.

—Net’inquiètepaspourça.Tuvasêtredéférédevantletribunaldes

enfants.Lejugetecollerasansdouteuneamendedevingtlivres.Maisce

n’estqu’undébut,mongarçon.

—Qu’est-cequevousvoulezdire?

—J’aiconnudescentainesdegarçonscommetoi.Çacommence

toujourspareil.Audébut,cen’étaientquedesgaminsturbulentsqui

faisaientbeaucoupdebêtises.Puisilleurapoussédesboutonsetdes

poilsaumenton,etilssesontmisàcollectionnerlesembrouilles,mais

riendevraimentsérieux.Etpuisunjour,ilsontcommisunactevraiment

stupide.Uncoupdecouteau,undealdeshit,unvolàmainarmée,j’en

passeetdesmeilleures.Aseizeoudix-septans,ilssesontretrouvésen

cabanepourseptlonguesannées.Tupeuxencoret’ensortir,maissitune

commencespasàréfléchiràlaportéedetesactes,tupasseraslamoitié

detavieenprison.

9.Trounoir

Jamesjetaunregardcirculaireàlapièce.Plusclairequesacelluledu

centreNebraska,elleressemblaitàcelleoùilavaitséjourné,quelques

annéesplustôt,encompagniedesamèreetdesasœur,lorsd’unséjourà

DisneyWorld,enFloride.Iln’avaitpaslamoindreidéedel’endroitoùil

setrouvait.C’étaitunechambreindividuelleéquipéed’unetélé,d’une

bouilloireélectriqueetd’unréfrigérateur.IlsesouvenaitqueJennifer

Mitchum,lapsychologue,l’avaitconvoquédanssonbureauàsonretour

dupostedepolice,puisplusrien.Letrounoir. Iljetauncoupd’œilsouslacouetteetréalisaqu’ilétaitnu.Ils’assit auborddulitetregardaparlafenêtre.Lachambre,situéeàunétage élevé, dominait une piste d’athlétisme où des enfants de son âge, chaussésdebasketsàpointes,pratiquaientdesétirements.Plusloin, d’autrespensionnairesassistaientàuneleçondetennissuruncoursen terrebattue.Al’évidence,s’ilsetrouvaitdansunorphelinat,c’étaitun établissementinfinimentplusluxueuxqueletrouàratsoùilavaitpassé cesderniersjours. Desvêtementsétaientposéssurlecarrelage:deschaussettesetun caleçonblancs,unT-shirtorangeimpeccablementrepassé,unpantalon detreilliskakietunepairederangers.Ilsepenchapourexaminerces dernières.Ellessentaientlecuir.Lessemellesétaientnoiresetbrillantes. Ellesétaientneuves. AuxyeuxdeJames,l’aspectmilitairedelatenueétaitinquiétant.Il sedemandaits’ilnesetrouvaitpasdansuncentrederedressement destinéauxjeunesdélinquantsrécidivistes.Ilenfilalessous-vêtementset étudialelogoimprimésurleT-shirt:unbébéailéassissurunglobeoù

l’ondevinaitlescontoursdel’Europeetducontinentaméricain.Au-

dessousfiguraitl’inscriptionCHERUB.Cemotn’éveillaitriendansson

esprit.

Ilquittalachambreets’aventuradansuncouloirarpentépardes

pensionnairesvêtusdelamêmetenue.LeursT-shirtsfrappésdulogo

CHERUBétaientnoirsougris.

Ils’adressaàjeunehommequimarchaitdanssadirection.

—Oùest-cequejesuis?demanda-t-il. —Jen’aipasledroitdeparlerauxorange,ditlegarçonsansralentir lepas. Jamesaperçutdeuxjeunesfillesauboutducouloir. —Salut,dit-il.Jeviensd’arriver.Jenesaispascequejesuiscensé faire. —Jen’aipasledroitdeparlerauxorange,répliqual’uned’elles. Sacamaradeluiadressaunsourire. —Jen’aipasledroitdeparlerauxorange,dit-elleàsontour. Surcesmots,elledésignaunascenseurpuistenditl’indexverslebas. —J’aicompris,lâchaJames. D’autres garçons et filles se trouvaient dans l’ascenseur, accompagnésd’unadulteportantlatenueréglementaireetunT-shirt blanc. —Pouvez-vousmedireoù… —Jen’aipasledroitdeparlerauxorange,ditl’hommeenpointant undoigtverslesol. Jusqu’alors,Jamesavaitcruqu’ils’agissaitd’unritueld’initiation réservéauxnouveauxvenus,maisiln’imaginaitpasqu’unadultepuisse participeràuntelcanular.Soudain,ilcompritquesongestesignifiait qu’ildevaitserendreaurez-de-chaussée. Lesportess’ouvrirentsurunvastehallderéception.Derrièreles baiesvitrées,ilaperçut,aucentred’unepelouse,unefontained’où s’élevaitunjetd’eau,unesculpturereprésentantunglobeterrestre surmontéd’unbébéailé,semblableaulogofigurantsursonT-shirt.Il s’approchaduguichetd’accueiloùsetenaitunefemmed’âgemûr. —S’ilvousplaît,nemeditespasquevousn’avezpasledroitde parlerauxorange!Jeveuxjustesavoiroù… Ilneputacheversaphrase. —Bonjour,James.LedocteurMcAffertyt’attenddanssonbureau. Sansajouterunmot,elleleguidaversuncouloiretfrappaàune doubleporte. —Entrez,fitunevoixquitrahissaitunlégeraccentécossais. Jamespénétradansunepiècedontlesmurs,àl’exceptiondedeux hautesfenêtresetd’unecheminée,étaiententièrementrecouvertsde livresreliésdecuir.Unhommeaucrânedégarni,grandetmince,d’une soixantained’années,selevadesonbureaupourluiserrerlamainavec

énergie. —BienvenueaucampusdeCHERUB,James.Jesuisledocteur McAfferty,directeurdecetétablissement.Maistoutlemondem’appelle Mac.Assieds-toi,s’ilteplaît. Jamestiral’unedeschaisesplacéesdevantlebureau. —Non,pasici.Installons-nousprèsdelacheminée.Nousavons beaucoupdechosesànousdire. Ils s’installèrent dans de profonds fauteuils de cuir. James ne s’attendaitpasàunteltraitement.Ilsedemandaitsisonhôten’allaitpas poserunecouverturesursesgenouxetluiservirunetassedethé. —Jesaisqueçapeutparaîtredingue,maisjevousavouequejen’ai paslamoindreidéedelafaçondontjesuisarrivéici. Macsourit. —Lapersonnequit’aconduitjusqu’ànoust’aadministréunepiqûre sédativepourt’aideràdormir.C’étaitplutôtagréable,non?Jesuppose quetuneressensaucuneffetsecondaire. Jameshaussalesépaules. —Jemesensreposé.Maispourquoivousm’avezdrogué? —Laisse-moid’abordt’expliquercequ’estCHERUB.Ensuite,tu pourrasmeposertouteslesquestionsquiteviennentàl’esprit. —Commevousvoudrez. —Alors,quellessonttespremièresimpressions? —Ondiraitquecertainsétablissementsreçoiventplusdedonsque d’autres,ditJames.Cetendroitestgénial. LedocteurMcAffertyéclataderire. —Jesuisheureuxquetut’yplaises.Noushébergeonsdeuxcent quatre-vingtspensionnaires.Nousdisposons,entreautres,dequatre

piscines,sixcourtsdetenniscouverts,unterraindefootball,ungymnase,

unstanddetir.Nousavonsnotrepropreétablissementscolaire.Les

classesnecomptentpasplusdedixélèves.Chacund’euxétudieaumoins

deuxlanguesétrangères.Nousavonsdavantaged’étudiantsadmisdans

lesgrandesuniversitésquelesmeilleuresécolesprivéesdupays.Penses-

tuquetuaimeraisvivreici?

—Oui,c’estsympa,leparc,ettoutça.Maisjesuisuncancre.

—Racinecarréedequatrecentquaranteetun?

—Vingtetun,réponditJamesaprèsunedemi-secondederéflexion.

—Jeconnaisdesgenstrèsbrillantsquiseraientincapablesde

répondreàcettequestion,ditMacensouriant.Etj’avouequej’enfais partie. —Bon,c’estvrai,jesuisfortenmaths,admitJames,embarrassé. Maisjesuisnuldanstouteslesautresdisciplines. —Etpourquoiselontoi?Parcequetuesunidiotouparcequetune travaillespas? —Jem’ennuieencours,etjefinistoujoursparfairedesbêtises. —Pourêtreadmisparminous,chaquepensionnairedoitremplir deuxcritères.Primo,ildoitréussirl’examend’entrée.Secundo–et j’admetsquec’estplusinhabituel–,ildoitaccepterdefairepartiedes servicesderenseignementbritanniques. —Qu’est-cequevousdites?demandaJames,persuadéqu’ilavait malentendu. — De devenir un agent secret, James. CHERUB fait partie de l’IntelligenceService. —Maisiln’yaquedesenfantsici! —C’estexact.Carilspeuventsechargerdemissionsquedesadultes seraient incapables de remplir. D’ailleurs, c’est ainsi qu’agissent de nombreux criminels. Prenons un exemple, si tu le veux bien : un cambrioleurfrappeàlaported’unevieilledame,aubeaumilieudela nuit.Bienentendu,elleseméfie.L’hommeabeausupplier,prétendre qu’il a eu un accident, jurer qu’il est à l’agonie, elle appelle une ambulance,peut-être,maisellenelelaissepasentrer.Maintenant, imaginequelamêmevieilledametrouveunjeunegarçonenpleurssurle seuildesaporte.Madame,monpèreaeuunaccident.Ilnebougeplus. S’il vous plaît, aidez-moi. Crois-moi, la femme ouvre la porte immédiatement.Lepèredugarçonpeutalorsbondirdesacachette, assommersavictimeetdéroberleséconomiescachéessoussonmatelas. Lesgensneseméfientpasdesenfants.C’estpourcetteraisonqueles criminelslesemploient.Nous,àCHERUB,nouslesprenonsàleurpropre piège.Nousmettonsenœuvreleursproprestechniquespourlesjeteren prison. —Pourquoivousm’avezchoisi? —Parcequetuesintelligent,enbonneconditionphysiqueetquetu necrainspasdetefourrerdanslespiressituations. —Vousêteslepremieràmeféliciterdecollectionnerlesconneries. —Noussommesàlarecherchedejeunesgensayantlegoûtdu

risque.Certainesdetestendancespourraienttevaloirlaprisondansle

mondenormal.Ici,nouslesconsidéronscommedesqualités.

—Toutçaestplutôttentant.Maisc’estpasunpeudangereux?

—Laplupartdesmissionscomportentpeuderisques.CHERUBest

enactivitédepuisplusdecinquanteans.Aucoursdecettepériode,

quatredenosagentsontperdulavie,etquelques-unsontétégravement

blessés.Statistiquement,autantd’enfantsonttrouvélamortaucours

d’accidentsdelaroutedanslesétablissementsscolairesd’unetaille

comparable.Mais,bienentendu,denotrepointdevue,c’estquatrede

trop.Jesuisdirecteurdeceservicedepuisdixans,etjen’aieuàdéplorer

qu’unvilaincasdemalariaetuneblessureparballeàlajambe.Tousles

ordresdemissionsontsoumisàl’approbationd’uncomitéd’éthique.

Nousneconfionsjamaisàunagentunetâchequipourraitêtreeffectuée

parunadulte.Chaqueagentesttenuinformédetouslesdétailsde

l’opération.Ilaledroitderefuserd’yprendrepartetdeseretireràtoute

étapedesondéroulement.

—Qu’est-cequim’empêchederefuservotreproposition,desortir

d’icietdeparleràtoutlemondedevotreorganisation?

Macseraiditdanssonfauteuil,visiblementmalàl’aise.

—Onditqu’unsecretestfaitpourêtrebrisé,James,maispourquoi

ferais-tuça?

—Çaferaitunarticleformidable.

—Sansdoute.Maintenant,imaginequetucomposeslenumérod’un

quotidiennational.Tutombessurlastandardiste.Qu’est-cequetului

dis?

—Hum…Ilexisteunserviced’espionnagequin’emploiequedes

enfants.J’aivisitéleurcentre.

—Trèsbien.Etoùsetrouve-t-il?

—Jenesaispas…Ah,jevois.C’estpourçaquej’aiétédrogué,n’est-

cepas?

Machochalatête.

—Exactement,James.Questionsuivantedelastandardiste:avez-

vousramenélamoindrepreuve? —Ehbien… —Tuserasfouilléavantdepartir,James. —Alorsjesupposequenon. — Connaissez-vous une personne ayant un lien avec cette

organisation?

—Non.

—Possédez-vouslemoindreindice?

—Non.

—Penses-tuquelejournalpublieraittonhistoire,James?

—Non.

—Situparlaisdetoutçaàtonmeilleurami,penses-tuqu’ilte

croirait?

—C’estbon,j’aicompris.Jen’aiplusqu’àlaboucler.

Macsourit.

—Parfaitementrésumé,James.D’autresinterrogations?

—JemedemandecequesignifieCHERUB.

—Excellentequestion.C’estlepremierdirecteurduservicequia

trouvécesigle.Ilaaussitôtfaitimprimersixmillefeuillesdepapieràen-

tête.Malheureusement,sesrelationsavecsafemmeétaientpourlemoins

orageuses,etellel’aabattud’uneballedegroscalibreaucoursd’une

disputeconjugale,avantqu’ilaitpudireàquiconquecequesignifiaient

cesinitiales.Toutcelasepassaitjusteaprèslaguerre,etilétaithorsde

questiondemettretoutcematérielàlapoubelle.LesigleCHERUBa

doncétéconservé.Situasuneidéedecequeçapeutsignifier,n’hésite

pasàmeteniraucourant.C’estunpeuembarrassant,danscertaines

circonstances.

—Jenesaispassijedoisvouscroire,ditJames.

—Tuaspeut-êtreraison.Maispourquoitementirais-je?

—Peut-êtrequelasignificationréelledecesiglepourraitmefournir

desindicesconcernantlalocalisationducampus.Peut-êtrecontient-ille

nomdequelqu’un,oudequelquechosed’important.

—Ettuessaiesdemeconvaincrequetuneferaispasunbonagent…

Jamesneputs’empêcherdesourire.

—Quoiqu’ilensoit,James,tupeuxpasserl’examend’entrée,situle

souhaites.Situréussis,jet’offriraiuneplacedansnotreorganisation.Tu

retournerasalorsaucentreNebraska,ettuaurasdeuxjourspourprendre

unedécisiondéfinitive.L’examencomportecinqépreuvesetildurera

toutlerestedelajournée.Es-tuprêt?

—Oui,jecrois.

10.Surlegril

À bord d’une voiture de golf, Mac conduisit James jusqu’à un bâtimentdestyletraditionneljaponais.Ilstraversèrentunjardinzende sableetdegalets,puiscontournèrentunbassinpeuplédepoissons rouges. —Cebâtimentestrécent,ditl’homme.L’unedenospensionnairesa démanteléuntraficdefauxmédicaments.Elleaépargnédesmilliersde viesetpermisàunecompagniepharmaceutiquejaponaisedesauverdes milliardsdeyens.Larécompensequecettesociétéaofferteauxservices derenseignementbritanniquesapermisdefaireconstruirecenouveau dojo. —Undojo? — C’est un mot japonais qui désigne une salle d’entraînement consacréeauxartsmartiaux. Al’intérieur,unetrentained’élèvesvêtusdekimonosrépétaient inlassablementlesmêmesprises,adoptantdesposturescompliquéesou selaissantrenverserbrutalementsurlesolavantdeseredresserd’un bond, sans effort apparent. Une femme asiatique au visage austère marchaitparmieux,s’arrêtantdetempsàautrepouradresserdes critiques dans un mélange d’anglais et de japonais dont James ne comprenaitpasuntraîtremot. Macconduisitsonélèvejusqu’àunepetitepièceausolrecouvertde finsmatelasbleus.Ungarçonbrunetmaigreauregardvif,latailledeson kimonoserréeparuneceinturenoire,ypratiquaitdesétirements.James ledominaitdedixbonscentimètres. — Enlève tes chaussures, dit Mac. As-tu déjà pratiqué les arts martiaux? —J’aiprisdeuxoutroisleçons,quandj’avaishuitans.J’aitrouvéça ennuyeux.Legymnaseétaitvieuxetsale,pascommeici. —JeteprésenteBruce,tonpartenaire. Le garçon s’inclina puis lui tendit la main. James serra vigoureusementsesdoigtsosseux.Ilétaitconfiant.Cegamindevaitsans douteconnaîtreuneoudeuxastucesd’ordretechnique,maissapetite

tailleetsonfaiblepoidsjouaientensadéfaveur. —Voicilesrègles,annonçaMac.Lepremieràgagnercinqmanches remporteralecombat.Vousavezledroitdemettrefinàunemancheen criantjemesoumetsouenfrappantlesoldelapaumedelamain.En outre,vouspouvezabandonnerendéclarantforfaitàtoutmoment.Tous lescoupssontpermis,àl’exceptiondesattaquesaubas-ventreetaux yeux.M’avez-vousbiencompris? Lesdeuxgarçonshochèrentlatête.Mactenditunprotège-dentsà James. —Préparez-vouspourlapremièremanche. Ilsseplacèrentaucentredelapièce. —Jevaistecasserlenez,ditBruceavecleplusgrandcalme. Jamessourit. —Tupeuxtoujoursrêver,nabot. —Combattez,lâchaMac. Bruce effectua un assaut fulgurant. James n’eut pas le temps d’esquisserungeste.Frappéenpleinvisage,ilchancelaversl’arrière.Un filetdesangjaillitdesonnez.Ilsentitsesjambessedéroberetroulasur

lesol.Sonadversaireleretournasurleventre,saisitl’undesespoignets,

luiimprimaunetorsiondouloureusepuisplaquasamainlibresurson

visagesanglant.

—Jemesoumets,gémitJamessansdesserrerlesmâchoires.

Bruces’écarta.Lecombatn’avaitpasduréplusdecinqsecondes.

JamesépongealesangquicoulaitdesonmentonsurlamanchedesonT-

shirt.

—Prêts?demandaMac.

Jameséprouvaitdesdifficultésàrespirer.

—Uninstant,ditBruce.Est-ildroitierougaucher?

Jamesprofitadecesquelquessecondesderépitpours’interroger.

PourquoidiableBruceavait-ilposécettequestion?

—Dequellemainécris-tu?luidemandaMac.

—Delagauche.

—Entendu.Reprenezlecombat.

Cettefois,serefusantàessuyerlepremiercoup,Jamesbonditsur

sonadversaire,quiesquivalachargeavecunefacilitédéconcertante.Ilse

sentitsoulevéparlesépaules,puisprojetéviolemmentsurlesol.Bruce

s’assitàcalifourchonsursapoitrineetrefermaviolemmentsescuisses

sursacagethoracique.Jamessedébattitenvain,incapablederespirer. Legarçonsaisitsonbrasdroitpuistorditsonpoucejusqu’àcequ’il émetteuncraquementsinistre. Jamespoussaunhurlement.Brucebranditunpoingmenaçantpuis crachasonprotège-dents. —Situnetesoumetspas,jetefrappeauvisageunedeuxièmefois. Jamescontemplaaveceffroilamainqu’ilavaitserréequelques minutesplustôtavectantdeconfiance. —Jemesoumets,dit-il. Ilseredressamaladroitementenserrantsonpouce.Ilavaitungoût desangdanslabouche.Lesolétaitconstellédetachesécarlates. —Veux-tucontinuer?demandaMac. Ilhochalatête.Lesdeuxadversairessefirentfacepourlatroisième fois. James savait désormais qu’il n’avait aucune chance. Le sang l’aveuglait,etsamaindroiteétaitsidouloureusequ’ilnepouvaitpas bougerundoigt.Maisilétaitfurieuxetdéterminéàporteruncoup,quoi qu’ilencoûte. —S’ilteplaît,abandonne,imploraBruce.Jepourraisteblesser gravement. Jamespassaàl’attaquesansmêmeattendrequeMacdonnelesignal. Ilreçutuncoupdetalonàl’estomacetsepliaendeux,prisdevertiges. Destachesvertesetbleuesdansèrentdevantsesyeux.Ilsentitqu’onlui tordaitlebras. —Jevaislecasser,cettefois,ditBruce.Cen’estpascequeje souhaite. Jamescompritalorsquetouterésistanceétaitinutile. —J’abandonne,murmura-t-il.Jedéclareforfait. Brucereculapuisadressaunsourireàsonadversaire. —Tut’esbienbattu. —Jecroisquetum’ascassélepouce. —Ilestjustedéboîté.Faisvoir. Jamestenditlamain. —Çavafairemal,ditlegarçon. Ilpressaviolemmentl’articulationetl’osregagnasonlogementen craquant.LadouleurfutsivivequeJamestombaàgenoux. Bruceéclataderire. —Tutrouvesçadouloureux?Unjour,quelqu’unm’ainfligéneuf

fracturesàlamêmejambe.

Jamesn’avaitpaslecœuràplaisanter.Sonnezlefaisaittantsouffrir

qu’ilavaitl’impressionquesatêteallaits’ouvrirendeux.Maisilétaittrop

fierpourpleurer.

—Es-tuprêtpourl’épreuvesuivante?demandaMac.

***

Jamesétaitassisdansunesallemeubléededizainesdetables

identiques.IlcomprenaitenfinpourquoiBruceavaittenuàsavoirs’il

étaitgaucheroudroitier.Samainblesséelefaisaitatrocementsouffrir.Il

étaitseulàpasserl’examen.Desboulesdecotonsanglantesdépassaient

desesnarinesetsesvêtementsétaientdéchirés.

—Ils’agitd’unsimpletestscolaire,James.Desquestionspour

mesurertescompétencesverbalesetmathématiques.Tuasquarante-

cinqminutes.

Lesquestionssefaisaientpluscomplexesàmesurequ’iltournaitles

pages.Entempsnormal,ellesn’auraientrieneud’insurmontable,mais

Jamessouffraitlemartyreet,chaquefoisqu’ilfermaitlesyeux,ilavait

l’impressionquelapiècetournoyaitautourdelui.Alafindutempsqui

luiavaitétéimparti,illaissatroispagesinachevées.

***

Àl’heuredudéjeuner,Jamesavaitretrouvél’usagedesamaindroite

etsonnezavaitcessédesaigner.Maisiln’étaitpasd’humeuràseréjouir.

Ilavaitlacertituded’avoiréchouéauxdeuxpremièresépreuves.

Lorsqu’ilpénétradanslacafétériabondée,touslespensionnairesse

turent.Ilessuyatrois«jeneparlepasauxorange»avantquel’un

d’entreeuxnepointeunindexendirectiondescouverts.Jameschoisit

unplatdelasagnesetuneappétissantemousseaucitronsaupoudréede

pépitesdechocolat.Ilpritplaceàunetableinoccupéeetréalisaqu’il

n’avaitrienmangédepuislaveille.Ilmouraitdefaim.Ilconstataavec

plaisirquelanourritureducampusétaitinfinimentmeilleurequeles

platssurgelésducentreNebraska.

***

—Tuaimeslepoulet,James?

—Biensûr.

JamesetMacsetrouvaientseulsdansuneminusculeremise,depart

etd’autred’unetablesurlaquelleétaitposéeunecagecontenantun

poulet.

—Tuaimeraismangercelui-là?

—Ilestvivant.

—Jenesuispasaveugle,James.Serais-tuprêtàletuer?

—Jamaisdelavie.

—Etpourquoipas?

—C’estcruel.

—Es-tuentraindemedirequetuesvégétarien?

—Non.

—Ainsi,tutrouvescrueldetuerunpouletmaistunevoispas

d’objectionàcequ’ilatterrissedanstonassiette?

—Jenesaispas.J’aidouzeans,j’avalecequ’onmesertsansme

poserdequestions.

—James,jeveuxquetutuescepoulet.

—Cetteépreuveestcomplètementdébile.Qu’est-cequejesuiscensé

prouver?

—Jeneferaipasdecommentaireavantlafindel’examen.Allez,tue-

le.Detoutefaçon,situnelefaispas,uncuisiniers’enchargera.Pourquoi

nepaslesoulagerdecesaleboulot?

—Ilestpayépourça.

Macsortitsonportefeuilledesavesteetposaunbilletdecinqlivres surlatable. —Voilàtonsalaire,James.Maintenant,faistontravail. —Je… Jamesétaitàboutd’arguments.Ilétaitpressédesedébarrasserau plusvitedecettecorvéeetdepasseràl’épreuvesuivante. —D’accord.Commentjem’yprends? Macluitenditunstylo-bille. —Frappesouslatête.Situes habile,tusectionneras l’artère principaleetlatrachée.Ildevraitmourirenmoinsdetrentesecondes. —C’estatroce. — Essaye de ne pas te tacher. L’hémorragie peut être

impressionnante.

Jamessaisitlestyloetouvritlatrappedelacage.

***

Lorsqu’il aperçut le parcours d’obstacles, James cessa de se préoccuperpourlabouilliedeplumes,desangetdeviscèresquicouvrait sesvêtements.C’étaitunesuccessiond’échellesdecordes,derampes verticales,deplates-formesetdepoutresquisurplombaientlevideetse perdaientparmilesarbresduparc.Ilconstataavecanxiétéquela structure s’élevait à une hauteur vertigineuse, et qu’elle n’était pas équipéedefiletsdesécurité. MacluiprésentaPauletArif,deuxgarçonsd’environseizeans, d’allureathlétique,quiportaientdesT-shirtsCHERUBbleumarine.Tous troissehissèrentsurunelargeéchelledecorde,lesdeuxplusâgés encadrantleplusjeune. —Neregardejamaisenbas,conseillaArif.Surceparcours,levertige seratonpireennemi. Parvenuausommetdel’obstacle,Jamesposasesmainssurune rampeets’ylaissaglisser,ens’efforçantd’ignorersonpoucedouloureux. Puis,souslesencouragementsdesesdeuxcamarades,ilfranchitd’un bond l’espace d’un mètre qui séparait deux plates-formes. Ils poursuivirent leur ascension le long d’une deuxième échelle et s’engagèrentsurdesplanchesétroites.Acepointduparcours,ilsse trouvaient à une vingtaine de mètres au-dessus du sol. James mit prudemmentunpieddevantl’autre,lesyeuxfixéssurlaligned’horizon. Unventlégerfaisaitcraquertoutelastructure. Unmètreetdemiséparaitlesdeuxplates-formessuivantes.Franchir cetobstacleauraitétéunjeud’enfantauniveaudusol,maislà,faceàces deuxplanchetteshumides,perchéàcettehauteureffrayante,Jamesse raidit.Arifpritunpasd’élanetbonditavecaisanceau-dessusduvide. —Tunerisquesrien,dit-il.Allez,nousysommespresque. L’attentiondeJamesfutattiréeparlescrisd’unoiseauquiplanait au-dessusdesatête.Instinctivement,sesyeuxsuivirentsatrajectoire jusqu’ausol.Ilréalisaalorsdansquellesituationilsetrouvaitetsentitla paniquelegagner.Ilsetournaversleciel.Desnuagesyglissaient lentement,luidonnantl’impressionqu’ilbasculaitenarrière.

—Jenepeuxpasresterdebout,gémit-il.Jecroisquejevaisvomir.

Paulsaisitsamain.

—Allez,saute.

—Jenepeuxpas.

—Biensûrquesi.Situétaisenbas,tuneprendraismêmepasd’élan.

—Maisjenesuispasenbas!rugitJames.Jesuiscoincéàvingt

mètresdehaut,avecunmaldecrâneinsupportable,unpouceen

compoteetdusangdepouletpleinmesvêtements!

AlorsilpensaaucentreNebraska,àsescouloirssinistres,aux

prédictionsdusergentDaviesconcernantsonavenirdecriminel.Cesaut

valaitlapeined’êtretenté.Ilpouvaitchangersavie.

Ilpritsonélan.Laplanchevibraviolemmentlorsqu’ilseréceptionna.

Arifleceinturapourlestabiliser,puisilsmarchèrentjusqu’àlaplate-

formefinaleencadréedegarde-fous. —Tut’ensorscommeunchef,luiconfialegarçon. Encoreunpeudecourage.Nousn’avonsplusqu’unobstacleà franchir. — Quel obstacle ? s’étonna James. Nous n’avons plus qu’à descendre… Ils’approchadubordetremarqualesdeuxcrochetsoùauraitdûêtre fixéel’échelledecorde.Maiselleavaitétéretirée. —Ondoitretournersurnospas? —Non,réponditArif.Nousdevonssauter. Jamesn’encroyaitpassesoreilles. —Inutiledet’inquiéter.Contente-toidetelaissertomber.Lematelas amortiratachute. Jamesregardaenbasetaperçutunrectanglebleutachédeboue. —Etquefais-tudesbranchesd’arbresurlatrajectoire? —Oh,ça?Cesonttoutjustedesbranchages.Jeteconseillequand mêmedenepast’yfrotter.Tupourraisrécolterdeméchantescoupures. Arifplongealepremier. —Tupeuxyaller,cria-t-ilaprèss’êtreréceptionnévingtmètresplus

bas.

Jamesrestahésitantauboutdelaplanche.Paullepoussadansledos

avantqu’iln’aitpuprendresadécision.

Lachutedanslafrondaisonfutvertigineuse.Ilatteignitlematelas

avecunsonmat,l’avant-braszébréderouge,làoùunebranchel’avait

violemmentfouetté.

***

Jamesn’avaitjamaispuenchaînerdeuxbrassessansboirelatasse.Il

n’avaitpaseudepèrepourluiapprendreànageretsamèren’avait

jamaismisunpiedàlapiscine,àcausedesonpoids.Ellecraignaitqu’on

nesemoqued’ellesielleosaitapparaîtreenpublicvêtued’unmaillotde

bain.Jamesn’avaitpratiquélanatationqu’unefois,danslecadred’une

sortiescolaire.Deuxenfantsàquiilavaitjouédessalestoursl’avaient

entraînéàl’endroitleplusprofonddubassinetl’avaientabandonné.Le

maîtrenageuravaitdûlerepêcherpuispratiquerlebouche-à-bouche

pourleréanimer.Dèslors,ilavaitrefuséd’enfilerunmaillotdebainet

passétouteslesleçonsdenatationàfeuilleterdesmagazinesdansles

vestiaires.

Jamessetenaitauborddelapiscine,entièrementvêtu.

—Tudoisplonger,attraperlabriquequisetrouveaufondetnager

jusqu’àl’autrebord,ditMac.

Jamesregardalabriquesouslasurfacescintillanteetimaginases

poumonsremplisd’eauchlorée.Ilrecula,lapeurauventre.

—Jerenonce.Jenesaispasnager.

***

Jamesétaitderetourlàoùcettelonguejournéeavaitcommencé, devantlacheminée,danslebureaududocteurMcAfferty. —Fortbien.Selontoi,auvudecestests,crois-tuquenousdevrions teproposeruneplacedansnotreorganisation? —J’imaginequenon. —Tut’esbientirédelapremièreépreuve. —Jen’aimêmepasréussiàletoucher. —Bruceestunexpertenartsmartiaux.Biensûr,tuauraisréussi l’épreuve si tu étais parvenu à le vaincre, mais c’était hautement improbable.TuasdéclaréforfaitaumomentoùBrucet’amenacéde t’infligerunegraveblessure.C’estimportant.S’infligerunetellepunition parorgueiln’ariend’héroïque.Mieuxencore,tun’aspasexigédete reposeravantdepoursuivrel’examenettunet’espasplaintdetes

blessures.Cetteattitudedémontretaforcedecaractèreetundésir sincèredefairepartiedeCHERUB. —Cetypefaisaitdemoicequ’ilvoulait.Jen’avaisaucunechance. —C’estexact,James.Aucoursd’uncombatréel,Bruceauraitpu t’envoyerautapisenquelquessecondes,t’assommerout’expédierdans l’autre monde. Tu as également obtenu un résultat honorable dans l’épreuved’intelligence.Exceptionnelenmathématiques,moyenpourle reste.Commentpenses-tut’êtresortidelatroisièmeépreuve? —J’aituélepoulet. —Celasignifie-t-ilquetuasréussi? —J’aifaitcequevousm’avezdemandé. —Ils’agissaitd’éprouvertoncouragemoral.Dansl’idéal,tuaurais dûtuerlepouletsansteposerdequestions,ourefusertoutnet.Jepense quetunet’espasmontrétrèsbrillant.Al’évidence,tunevoulaispastuer cepoulet,maistut’eslaisséforcerlamain.Jetemetslamoyenne,parce quetuasfiniparprendreunedécisionetmeneràbientamission.Tu auraiséchouésituavaistergiverséousitut’étaismisencolère. Jamesétaitravid’avoirréussilestroispremierstests. —Tuasbrillammentaccomplilaquatrièmeépreuve.Tuasconnu quelquesmomentsd’hésitation,maistuasréussiàrassemblertoutton courageetfranchilatotalitédesobstacles.Aprésent,parlonsdutest final. —Là,j’aiéchoué,c’estcertain. —Noussavionsquetunesavaispasnager.Situavaisplongéet ramassélabrique,tuauraisobtenulanotemaximale.Sinousavionsété obligésdeterepêcher,tuauraisdémontrétonmanquedelucidité,ettu auraiséchoué.Maistuasdécidéquelatâchedépassaittescapacités,ettu asrenoncéavecsagesse.C’estexactementcequenousattendionsdetoi. Pourconclure,James,jet’annoncequetuasréussil’examen.Jesuis heureuxdet’offriruneplaceàCHERUB.Pourlemoment,nousallonste reconduireaucentreNebraska,ettunousdonnerastaréponsedéfinitive dansdeuxjours.

11.Bassevengeance

Jamesfutreconduitdenuitàbordd’unecamionnette.Enferméà l’arrièreduvéhicule,malgrésonextrêmefatigueetlesilenceobstinédu conducteur,ilneparvintpasàs’endormir.Auboutdedeuxheures,ils firenthalteàunestation-servicepourboireunetassedethéetserendre auxtoilettes.Jamesfutautoriséàeffectuerlerestedutrajetdansla cabine.Unpanneaudesignalisationluiappritqu’ilssetrouvaientprèsde BirminghametfaisaientrouteversLondres.Ilsdevaientavoirparcouru unecentainedekilomètres,maiscesindicesétaientinsuffisantspour devinerlalocalisationdeCHERUB. Ilsarrivèrentaucentreverstroisheuresdumatin.Laported’entrée étaitferméeàclef.Jamesactionnalasonnettepuispatientadelongues minutes.Unéducateurbraquaunelampetorcheverssonvisageavantde lelaisserentrer. —Oùest-cequetuétaispassé,bonsang? James n’avait pas imaginé que CHERUB ait pu l’enlever sans prévenirlepersonneldel’orphelinat.Prisdecours,ilbredouillaune excuse. —Jesuisallémebalader. —Pendantvingt-sixheures? —Ben… —Aulit,James.Ons’occuperadetoncasdemainmatin. Aprèslajournéequ’ilavaitpasséedanslesinstallationsdeCHERUB, Jamestrouvalecentreplussaleetplustristequejamais.Ilregagnasa chambreensilence,maisKyleseréveillalorsqu’ilrefermalaporte. —Salut,Einstein.T’étaispasséoù? —T’occupe,rendors-toi. —J’aientenduparlerdetesexploitsdanslaboutiqued’alcool.Tuas vraimentlechicpourtemettredanslespiressituations. Jamessortitdesapochelesprayantidouleurqueluiavaitdonné l’infirmièredeCHERUB,s’administraunepulvérisationdanschaque narine,puiscommençaàsedéshabiller. —Jenepeuxpasdirequetunem’avaispasprévenu,dit-il.

—Vinceflippecommeunmalade.Ilpensequetul’asbalancéet

qu’ilst’ontenvoyédansunautrecentrepourassurertaprotection.

—Jenesuispasunebalance.Jetrouveraiunautremoyendeme

venger.

—Laissetomber,James.Neluidonnepasl’occasiondetefairedu

mal.

***

RachelréveillaJamesenlesecouantviolemmentparlesépaules.

—Tuesencoreaulit?Ilestdixheurestrente.Tudevraisdéjàêtreau

collège.

Ils’assitetsefrottalevisage.Sonnezlefaisaitsouffrirmaissa

migraines’étaitdissipée.

—Jesuisrentréàtroisheuresdumatin.

—Tunecroispasquetuesunpeujeunepourtraînerenboîtede

nuit?

—J’aijuste,commentdire…

Ilneparvenaittoujourspasàtrouveruneexcusecrédiblepour

justifiersonescapade.

—Jeveuxtevoirenuniformedevantlaportedansvingtminutes.

—Jesuiscrevé.

—Lafauteàqui?

—J’aimal,ajouta-t-ilendésignantsonnez.

—Encoreunebagarre,jesuppose?

—Non.

—Alors,qu’est-cequis’estpassé?

—Jecroisquej’aidormidansunepositionbizarre.

Racheléclataderire.

—James,c’estl’excuselaplusbidonquej’aiejamaisentendue.Ton

nezadoublédevolumeettuasunœilaubeurrenoir.

—Unœilaubeurrenoir?

Jamesposalesdoigtssursapaupièregonflée.Ilavaittoujoursrêvé

d’avoiruncocardquiluidonneraitl’aird’unvraidur.

—Jepeuxvoirl’infirmière?demanda-t-il.

—TuverrascelledeWestRoad.

—S’ilteplaît,Rachel.Nem’envoiepasaucollège.Jecroisquej’en

mourrai. —Tuesicidepuistroissemaines,James.Tuaseuunavertissement delapolice,tuasétéarrêtépourvol,nousavonsreçuuneplaintedu collège concernant ton comportement en classe, et maintenant, tu disparaispendantunjouretdemi.Onestplutôtcoulantsici,maisnotre patienceadeslimites.Metstonuniforme.Situasunproblèmeavecmes méthodes,prendsrendez-vousavecledirecteur.

***

JamesétaitentraindepréparersonsacdeclasselorsqueJennifer

Mitchumfitirruptiondanssachambre.

—Tun’espastropfatiguépouralleraucollège?

—OrdredeRachel.

Lapsychologueverrouillalaporteets’assitsurlelitdeJames.

—Cestestssontépuisants,n’est-cepas?

—Qu’est-cequevousdites?

—Jesaisoùtutetrouvais,James.Jesuisl’unedespersonnesqui

t’ontrecommandéauprèsdudocteurMcAfferty.

—Ladernièrechosedontjemesouviens,c’estd’êtremontédans

votrebureau,aprèsmaconvocationaupostedepolice.C’estvousqui

m’avezfaitunepiqûre?

Lafemmesourit.

—Jeplaidecoupable.Alors,envisages-tuderejoindreCHERUB?

—Cecampusestgénial.Jenevoisaucuneraisonderefuser.

—C’estuneformidableopportunité.J’aiadorélesannéesquej’ai

passéeslà-bas.

—VousfaisiezpartiedeCHERUB?

—Oh,çaremonteàl’âgedepierre.Mesparentssontmortsdans

l’explosiond’uneconduitedegaz.J’aiétérecrutéedansunorphelinat,

toutcommetoi.

—Vousavezparticipéàdesmissions?

—Vingt-quatre.LargementassezpourobtenirmonT-shirtnoir.

—Dequoiparlez-vous?

—Tun’aspasremarquéquelesrésidentsducampusportentdesT-

shirtsdecouleursdifférentes?

—Si.Là-bas,personnenem’aadressélaparolesousprétextequeje

portaisunT-shirtorange.

—C’estlacouleurréservéeàceuxquenousappelonslesinvités.Il

fautobtenirl’autorisationdeMacpourleurparler.LeT-shirtrougeest

réservéauxpensionnaireslesplusjeunes.Dèsl’âgededixans,ils

reçoiventunT-shirtbleuciel,cequisignifiequ’ilssontprêtsàpasserle

programmed’entraînementinitialquileurpermettradedevenirdes

agentsopérationnels.Unefoiscesépreuvesfranchies,ilsreçoiventunT-

shirtgris.Lesagentsayantaccompliuneperformanceexceptionnelleau

coursd’unemissionpeuventsevoirdécernerleT-shirtbleumarine.Les

plus brillants portent le T-shirt noir, qui récompense un travail irréprochableaucoursd’ungrandnombred’opérations. —Combien? —Ilfautavoirmenéàbientroisouquatremissionsparticulièrement

délicates,parfoisunedizaine.C’estledirecteurquidécide.Enfin,leT-

shirtblancestréservéauxmembresdupersonneletauxgrandesfilles

commemoi.

—VoustravailleztoujourspourCHERUB?

—Non,jetravaillepourlamairiedeCamden,maisquandjecroise

quelqu’uncommetoi,j’eninformeMac.Maisjedoistemettreengarde.

—Jevousécoute.

—Laviesurlecampusestdifficile,audébut.Tudevrasacquérirun

grandnombredecompétencesenunminimumdetemps,carCHERUB

souhaitequetupuisseslesmettreenœuvreavantd’êtretropvieux.Lors

despremiersjours,tuconstaterasquetescamaradestesurclasseront

danstouslesdomaines.Tucroisquetupourraslesupporter?

—Jeveuxessayer.Quandjemesuisfaitarrêter,l’autrenuit,leflic

m’aditquelesgarçonscommemoifinissaienttoujoursparpousserle

bouchontroploinetparatterrirenprison.Çam’afoutulatrouille.Ce

typeavaitraison.Mavie,c’estcommeunespirale.D’unefaçonoud’une

autre,sanslevouloir,jem’attirelespiresennuis.

—Veux-tuquejetelaissedutempspourréfléchiroupréfères-tuque

j’appelleCHERUBpourleurannoncerquetuacceptesleurproposition?

—Madécisionestprise.

***

LedépartdeJamesavaitétéfixéàtroisheures,cequiluilaissait

largementletempsdefairesesbagages.Ilsesentaitunpeudésolépour

Kyle.C’étaituntypesympaquiméritaitmieuxqu’unechambreminable

aucentreNebraskaettroislivresd’argentdepocheparsemaine.James

tiracinquantelivresdesonmagotetlesglissasousl’oreillerdesonami.

Puisilgribouillauncourtmessage:

Kyle, Content de t’avoir connu. Je suis transféré vers un autre pensionnat.

James.

Aumêmemoment,Kyleentradanslachambre.Jamessesentit

gagnéparlapanique.Trouverdesexcusesn’étaitpassonfort.

—Àquelleheureilsviennentnouschercher?demandalegarçon.

—Quoi?

—ÀquelleheurepasselebuspourCHERUB?

—Ilst’ontrecruté,toiaussi?

—Oui,quandj’avaishuitans.

—Attends,jenecomprendspas,là.

Kylecommençaàvidersapenderie.

—Ilyaquatremois,j’étaisenmissionpourCHERUBdansles

Caraïbes.J’aireplacéunobjetaumauvaisendroit,untrucquejen’étais

pascenséavoirtouché.Lestypesquejesurveillaiss’ensontaperçus,etils

ontmislesvoilessansdemanderleurreste.Nousavonsperduleurtrace.

J’aifoutuenl’airdeuxansdetravaild’unedouzained’agentsduMI5 [1] . —Maisquelrapportavectaprésenceici? —Macn’apasvraimentappréciémaboulette,alorsilm’achargé d’unemissionderecrutement. —Ici? —Tuastoutcompris.Ilm’aenvoyédanscetrouàratspourrepérer desrecrues.Tondossierscolaireaattirél’attentiondeJennifer.Elleafait ensortequenoussoyonslogésdanslamêmechambrepourquejepuisse t’évaluer. —Alors,toutcequetum’asracontéàproposdetesparents,c’était desbobards? Kylesourit.

—Centpourcentbidon.Désolé.Tiens,pourmefairepardonner,je veuxbient’aideràtevengerdeVince.Tuasunplan? —Tum’asconseillédelaissertomber. —Jesais,maisjehaiscetype.Unjour,dansunefamilled’accueil,il aflanquéunedérouilléeàungamindeseptans.Ill’apoussédutoit,etle mômes’estcassélesvertèbres.Ilestdansunechaiseroulantepourle restedesesjours. —Quelleordure! —Tusaisoùilsrangentlesablederechangepourl’airedejeudes petits?demandaKyle. —Souslacaged’escalier. —Prendsdeuxsacs.JeteretrouvedevantlachambredeVince. —Elleseraferméeàclef. —T’inquiète,jem’enoccupe. Jameseuttouteslespeinesdumondeàmonterlesdeuxsacsdesable àl’étage.Kylesetrouvaitdéjàdanslachambre. —Etdirequejepensaisquetuétaisletypeleplussaledel’univers, lâcha-t-il. VinceetsonpetitfrèrePauln’étaientpasàproprementparlerdes fées du logis. Des vêtements crasseux, des magazines et des CD jonchaientlesol. — Bof, dit James. Pour moi, c’est une chambre de garçon parfaitementnormale. —OK,faisonsvite.Metsdusablepartout.Jevaistrouverdequoi arrosertoutça. Jamesrépanditdusablesurleslits,danslestiroirsetsurles bureaux.KylerevintavecdeuxgrandesbouteillesdePepsidérobéesdans lacuisine.Ilslessecouèrentsilongtempsquelesbouchonsfinirentpar sauter.Lorsqu’ilseurentachevéleurforfait,lachambreétaitentièrement recouverted’unebouebrunâtre. Jamessetordaitderire. —Qu’est-cequejedonneraispourvoirsatête! —Onserapartisdepuislongtemps.Eh,sionregardaitcequ’ilya danssoncasier? Kylesortituninstrumentétrangedesapoche,unesorted’agrafeuse d’oùsortaientdefinestigesdemétal. —Qu’est-cequec’est?demandaJames.

—Unpistoletàaiguilles.Çamarchesurpresquetouteslesserrures. Tuapprendrasàt’enservir,àCHERUB. —Cool. KyleglissalestigesdanslecadenasdeVinceetactionnarapidement ladétentedel’outil.Laportes’ouvritaussitôt. —Desmagazinesérotiques,ditKyleavantdelesjetersurlesol.Oh, attendsuneminute. —Quoi? —Regardeunpeuça. Despoignardsauxformesagressivesétaientalignésaufonddu casier. — Confisqué, s’exclama Kyle. Trouve quelque chose pour les envelopper. —Toutestcouvertdeboue. —Cherchebien.Jenepeuxpasmepromenerdanslecouloiravecces enginsdemort. Jamestrouvaunsweat-shirtintactsouslelitdePaul.Kyleyenroula lescouteaux. —OK.Aquelleheureondécolle? —Dansdixminutes. —C’estdixminutesdetrop.Bonsang,James,jedétestevraimentcet endroit.

12.Home,sweethome

James,vêtud’ununiformeCHERUBassortid’unT-shirtbleuciel,

étaitassisdanslebureaudeMerylSpencer,saresponsabledeformation.

MédailléeauxJeuxolympiquesd’Atlanta,cettejeunefilleauxyeux

superbes,àlapeaunoire,àlahautestatureetauxmusclessaillants,

enseignaitl’athlétismesurlecampus.

Elletenaitlaclefduboxindividuelaucreuxdesamain.

—Peudepensionnairesarriventcheznousavecdetelsobjets,dit-

elle.

—Jel’airécupéréeàlamortdemamère.Jenesaispasceque contientcebox. —Jevois,ditMeryl,l’airsuspicieux.Jelagardepourlemoment. Quepeux-tumedireausujetdel’argentqueKyleatrouvédansta chambre? Jamess’étaitpréparéàaffronterlesquestionsconcernantsonmagot. IlavaitcomprisqueKyleavaitinspectésesaffairesaumomentmêmeoù ill’avaitvucrocheterlecasierdeVince. —Ilétaitàmamère. —Combienyavait-il? —Quatremillelivres,maisj’enaidépenséquelquescentaines. —Quatremille?Seulement? Merylouvritletiroirdesonbureauetensortituncircuitimpriméet une pelote de fils électriques. James reconnut les composants électroniquesqu’ilavaitôtésducorpsdesaminichaîne. —Oh.Vousêtesaucourant. Merylhochalatête. —Kyleatrouvétoutçadanslapoubelle,lelendemaindetonarrivée. Puisiladénichétonargentliquide,etnousavonsdécouvertqu’ilvenait ducoffredetamère.Tuenasmisunpeupartout,dansdeslieux évidents,pourtrompertonbeau-père,sijamaisils’avisaitdevenir perquisitionnertachambre.Ici,toutlemondeaététrèsimpressionné partastratégie.C’estl’unedesraisonspourlesquellesnoust’avons proposéderejoindreCHERUB.

—Jen’arrivepasàcroirequevousayezréussiàsavoirtoutçasans

quejem’enaperçoive.

Meryléclataderire.

—James,notremétierconsisteàrassemblerdesinformationssur

descartelsdenarcotrafiquantsetdesgroupesterroristes.Comment

pouvais-tut’imaginerquenousnouslaisserionsbernerparungarçonde

douzeans?

Ilsourit,unpeumalàl’aise.

—D’accord,j’aimenti.Jen’yavaispasréfléchi.

—Tuvoiscettepisted’athlétisme,parlafenêtre?demandalajeune

femme.

—Oui.

—Situmemensencoreunefois,turisquesd’ypasserdesmoments

difficiles.Joue-larégloavecmoi,c’estcompris?

Jameshochalatête.

—Alors,qu’allez-vousfairedemonargent?Leremettreauxflics?

—Ohnon.Tucroisvraimentquenoustenonsàcequelapolice

s’intéresseàtoncas?Macetmoienavonsdiscutéavanttonarrivée.Je

pensequenousavonstrouvéunesolutionraisonnable.

Lajeunefemmeposadeuxpetitslivretsrougessurlebureau.

—Cesontdescomptesépargne.Lamoitiépourtoi,lamoitiépourta

sœur,disponiblesàvotremajorité.Tupourrasretirertrentelivrespar

mois,etcentdeplusàtonanniversaireetàNoël.Çateparaîtcorrect?

Jameshochalatête.

—Quelestlenomdetasœur?

—LaurenZœOnions.

—Etletien?

—JamesRobertChoke.

—Jetedemandetonnouveaunom.

—Qu’est-cequevousracontez?

—Macnet’apasdemandéderéfléchiraunouveaunomquetu

souhaitesporter?

—Non.

—Tupeuxconservertonprénomsituveux,maistudoistetrouver

unnouveaunomdefamille.

—C’estmoiquichoisis?

—Dansleslimitesduraisonnable,James.Choisisunnomcrédible,

etquicolleàtesoriginesethniques. —Commentça? —Tuesblond,tapeauestblanche.Çaveutdirequetunepeuxpas t’appelerJamesBalakrishnanouJamesBenSaïd. —Jepeuxréfléchirdeuxminutes? —Désolée,maisj’aidesformulairesàremplir. Jamesétaitexcitéàl’idéed’adopterunnouveaunomdefamille,mais sonespritétaitétrangementvide. —Bon,s’impatientaMeryl.Quelesttapopstaroutonfootballeur préféré? —J’adoreAvrilLavigne. —JamesLavigne,alors. —Ahnon,jesais.TonyAdams,l’ancienjoueurd’Arsenal.Jeveux m’appelerJamesAdams. —Trèsbien,allons-ypourJamesAdams.Veux-tuconserverRobert commesecondprénom? —JamesRobertTonyAdams,c’estpossible? —Tonyestundiminutifd’Anthony.Quedirais-tudeJamesRobert AnthonyAdams? —Parfait. James Robert Anthony Adams trouvait son nouveau nom absolumentirrésistible. —Kylevatemontrertachambre.Leprogrammed’entraînement initialdébutedanstroissemaines.Pouryparticiper,tudevrasêtre déclaréaptelorsdelavisitemédicaleetapprendreànager. —Quoi? —Tum’asbienentendue.Tudoispouvoirnageraumoinscinquante mètres.Tuprendrasdeuxleçonsparjour.

***

KyleconduisitJamesàl’étage.

—BruceNorrisaditqu’ilvoulaittevoir,annonça-t-ilavantde

frapperàuneporte.

—C’estouvert.

Jamessuivitsonamiàl’intérieur.Ilremarquauneétagèreoùtrônait

uneimpressionnantecollectiondetrophéessportifs.L’undesmursétait

entièrementrecouvertdepostersd’artsmartiaux. —Salut,ditBruceenselevantsursonlit.Jevoulaisêtrecertainque tunem’envoulaispaspourcequej’aidûfairependantletest. —T’inquiète. —Tuveuxunverre?demanda-t-ilendésignantsonréfrigérateur. —Iln’apasencorevusachambre,ditKyle. —Elleestaumêmeétagequelesnôtres? —Ouais,enfacedelamienne. —Cool,ditBruce.Alors,onseretrouvepourledîner? JamesetKyleregagnèrentlecouloir. —Ilmefaitunpeupeur,ditJames.Çafaitbizarredesetrouverdans lamêmepiècequ’unmeccapabledetetueràmainsnues. —Oh,alorstudevraisavoirpeurdelaplupartdesrésidents,moiy compris.Brucemefaitrigoler.Iljouelesdurs,mais,enfait,c’estunvrai bébé.Aprèsavoirpasséleprogrammed’entraînementetreçusonT-shirt gris,ilaapprisqu’unechasseauxœufsétaitorganisée,ledimanchede Pâques,pourlesT-shirtsrouges.Quandilsontrefuséqu’ilyparticipe,ila chialésursonlitpendantàpeuprèstroisheures.Etc’estpastout. —Quoi? —Ildortavecunoursenpeluche. —Turigoles. —Jetejure.Unenuit,ilaoubliédefermersaporte.Toutlemondea défilédanssachambrepouradmirersonravissantpetitoursbleu. Kyles’arrêtaàl’entréed’unechambre.Uneclefétaitglisséedansla serrure. —Voilà,c’estcheztoi. DessacscontenantlesaffairesdeJameslesavaientprécédés.Tous lesobjetsprésentsdanslapiècesemblaientparfaitementneufs,delatélé grand format au lecteur-enregistreur de DVD, en passant par l’ordinateur,labouilloire,lemicro-ondes,lefrigo,lelitdouble,lacouette épaisseetlapiled’uniformesCHERUBimpeccablementrepassés. —Jevaistelaissert’installer.Jeviendraitechercherpourledîner. Jamesouvritlesrideaux.Desgarçonsetdesfillesdetousâges disputaientunepartiedefootballsurunterrainensurfacesynthétique. Ilsnesemblaientpasprendrecettecompétitiontrèsausérieux.Ilsnese disputaientpas.Lespluspetitsétaientjuchéssurlesépaulesdesplus grands.

Jamesavaitenviedesejoindreàeux,maissanouvellechambre

méritaitunexamenapprofondi.Ildécrochaletéléphonesituéprèsdulit

etsedemandaàquiilpourraitpasseruncoupdefil.Unmessage

enregistrémituntermeàsesréflexions:Lesappelsversl’extérieursont

actuellementsuspendus.

L’ordinateurdisposaitd’unécranLCDetd’unaccèsInternet.Ilfit

coulisseruneporteetcrutdéfaillirdebonheur:pourlapremièrefoisde

savie,ilavaitsapropresalledebains.Unpeignoirenépongeétait

suspenduàlaporte,desserviettesdetoutestaillesempiléessurune

étagère.LabaignoireétaitsigrandequeJamesauraitpus’yétendrede

toutsonlong.

Ilexaminalesflaconsetlessachetsalignéssurlatabletteau-dessus

dulavabo:savon,shampooing,brosseàdentsélectrique,déodorant,et

mêmeuneboîtedeboulesdebainparfuméesauchocolat.

Ilselaissatombersurlelitpuisplongeasouslacouette.Ilrebondit

doucementsurlematelaspourestimersafermetéetsouritdefaçon

incontrôlable.

***

Ledînerauraitdûêtreinoubliable.Lanourritureétaitdélicieuse.Le

self-serviceproposaitunlargechoixdeviandeetdepoisson,dela

nourriturechinoiseetindienne,etdesdessertsàtomberparterre.James

s’assitencompagniedeBruce,Kyleetd’autresrésidentsinconnus.Ils

avaienttousl’airtrèssympa,etiltrouvaitcertainesfillesmignonnesà

croquerdansleursuniformesCHERUB.Leseulpointnoir,c’estqu’àla

vuedesonT-shirtbleuciel,toutlemondesemitàraconterdeshorreurs

concernantleprogrammed’entraînementinitial:lefroid,laboue,la

faim,lesfractures,lesblessuresrecousuesàvif,lesexercicespoussés

jusqu’àlapertedeconnaissance.Toutcelaluifaisaitfroiddansledos.

***

Lesrayonnagesdel’entrepôtcroulaientsouslesfriandisesetles

packsdesoda.

—Tupeuxprendretoutcequetuveuxpourremplirtonfrigo,

annonçaKyle.C’estgratuit.

James jeta un regard consterné sur les réserves, incapable de décrocherunmot. —Ilst’ontpourrilemoral,c’estça? Ilhochalatête. —C’estaussidurqu’ilsledisent? —Jenevaispastementir.Ceprogrammed’entraînement,çaaété lespirescentjoursdemavie.C’estlebutrecherché.Unefoisquetuen aurasfini,tun’auraspluspeurdegrand-chose.Etpuis,dis-toiqu’ilte restetroissemainespourtepréparer. Jamesregagnasachambre.Unemploidutempsavaitétéglissésous saportependantledîner.Auprogrammedulendemain,unexamen dentaireetdeuxleçonsdenatation.

13.Leprinciped’Archimède

Leréveilsonnaàsixheures.Jamesremarquaquedeuxmaillotsde bainetunplanducampusavaientétédéposéssursonbureaupendant sonsommeil.Lescouloirsdubâtimentétaientvidesetsilencieux.Il marcha vers le réfectoire où deux instructeurs prenaient leur petit déjeuner.Ilconsultalespagessportivesd’unquotidienendégustantun boldecéréales. Leplanétaitparfaitementclair,maisJameshésitalorsqu’illut l’inscriptionsurlaportedelapiscine:Bassind’apprentissageréservé

auxenfantsdemoinsde10ans.

Ilpassalatêteparlaporte.Lapiscineétaitdéserte,àl’exception d’unefilleblonded’unequinzained’annéesquieffectuaitdeslongueurs. Lorsqu’ellel’aperçut,ellenageadanssadirectionpuisposasescoudes surlereborddubassin. —TuesJames? —Oui,c’estmoi. — Je m’appelle Amy Collins. C’est moi qui suis chargée de t’apprendreànager.Vatechanger. Eblouiparlabeautédelajeunefille,ilrejoignitlesvestiaires,se dévêtitpuisenfilasonmaillotdebain.Surunbanc,ilremarqualeT-shirt noird’Amy.Sesyeuxglissèrentverssessous-vêtementssuspendusàune patère. Avantderencontrerlajeunefille,ils’étaitimaginéuninstructeur taillécommeunearmoireàglace,ungrosdurhabituéàbraillerdes ordres.Toutbienconsidéré,ilétaitencoreplusinquietàl’idéedese ridiculiserdevantelle.Ilsortitdesvestiairesetseplaçaenhautdes marches,àl’extrémitélamoinsprofondedelapiscine. —Viensdel’autrecôté,ditAmy. Toutenmarchantlelongdubassin,Jamesdéchiffralesmarques

indiquantlaprofondeur.Arrivéàdestination,illut:3,50m.

—Mets-toitoutaubord,aveclesorteilsrecourbés.

Ilobéit.Ilavaitl’impressiondeseteniraubordd’unprécipice.

L’odeurduchloreluirappelaitlejouroùilavaitfaillisenoyer.

—Prendstarespiration,sauteetretienstonsoufflejusqu’àcequetu remontesàlasurface. —Jenevaispascouler? —Lesêtreshumainsflottent,James.Surtoutlorsqueleurspoumons sontremplisd’air.Tuconnaisleprinciped’Archimède? Ilfléchitlesgenoux.Lesouvenirdel’eauinondantsespoumons revintàsamémoire. —Jenepeuxpas. —Jeterattraperai.N’aiepaspeur. Ilserefusaitàfairepreuvedefaiblessedevantlajeunefille,il rassemblasoncourageetbondit.Lorsquesatêtes’enfonçasousl’eau,le silenceetlecalmeétrangequirégnaientautourdeluileremplirent d’effroi.Sespiedstouchèrentlefonddubassin,etildonnauncoupde talonpourregagnerlasurface.Lorsquesonvisageémergea,ilremplitses poumonspuissemitàbattredesbras.IlnevoyaitpasAmy.Ilsesentit gagné par le sentiment de terreur qu’il avait éprouvé lorsque ses camaradesdeclasseavaientessayédelenoyer. Amylesaisitparlecoupuis,enquelquesbattementsdejambes,le tiraversleborddelapiscine.Jamessehissahorsdubassinetsepliaen deuxentoussant. — C’est parfait, James. Tu viens d’apprendre la chose la plus importante:lorsquetusautesdansl’eau,turemontesàlasurface. —Tuavaisditquetumerattraperais. Ilessayad’adopteruneexpressionfurieuse,maisillaissaéchapper unprofondsanglotaumilieudesaphrase. —Pourquoies-tuencolère?Tut’enestrèsbiensorti. —Jen’yarriveraijamais.Jesaisquec’estridicule,maisj’aipeurde l’eau.Masœurdeneufanssaitnager,maismoi,j’ensuisincapable. —Calme-toi,James.C’estmafaute.Jen’étaispasaucourant.Je n’auraisjamaisdûtedemanderdesauterdanslegrandbain. AmyconduisitJamesverslecôtélemoinsprofond.Ilss’assirentcôte àcôte,lespiedsdansl’eau,etelleluimurmuradesparolesrassurantes. —Tudoismeprendrepouruntrouillard,dit-il. —Toutlemondeapeurdequelquechose.J’aiapprisànageràune fouledegens.Avectoi,jemettraipeut-êtreunpeuplusdetempsqu’avec unélèveconfiant,maisj’yarriverai,jetelepromets. —J’auraisdûresteràl’orphelinat.Leniveauesttropélevé,surce

campus.

Amypassaunbrasautourdesesépaules.Ilétaitmalàl’aise.Ilse

sentaittropvieuxpourêtreconsolédecettefaçon,maiscettefilleétait

vraimentadorable.

***

—Descendsdutapisdecourse,ordonnalemédecin.

Ils’exprimaitavecunaccentgermaniquetrèsprononcé,commeles

méchantsdanslesfilmssurlaSecondeGuerremondiale.

Jamesportaitunshortetdesbaskets.Lasueurruisselaitsurson

visage.Uneinfirmièredécollalespatchsposéssursapoitrine.Chacun d’euxétaitreliéparunfilélectriqueàundispositifdecontrôle.Le médecin enfonça un bouton et une bande de papier de cinquante centimètressortitd’uneimprimante.Ilexaminaledocumentensecouant latête. —Turegardesbeaucouplatélé,James? —Jenepeuxpasdirelecontraire. —Tun’ascouruqu’unkilomètre,ettuescomplètementépuisé.Tu faisdusport? —Pasbeaucoup.Ledocteurpinçaunbourreletdegraissequi dépassaitdesonshort. —Regarde-moicesbouées.Ondiraitquetuasquaranteans. LemédecinsoulevasonpropreT-shirtetfrappasesabdominaux parfaitementdessinés. —Monventreestdurcommedubéton.Etj’aisoixanteans. Jamesn’avaitjamaisréaliséqu’ilsouffraitd’unproblèmedepoids. Maisàyregarderdeplusprès,ilconstataitquesonventreétaitunpeu troprebondi.

—Quandtasessiondeprogrammed’entraînementcommence-t-

elle? —Danstroissemaines.Sij’airéussiàapprendreànager. —Ah,parceque,enplus,tunesaispasnager?MonDieu,c’est pathétique.Maistuvassansdoutemedirequec’estinutilelorsqu’on resteplantétoutelajournéedevantlatélévision,n’est-cepas,James?Je vais avertir le département athlétisme et te prescrire un peu d’entraînement.Adaterdecejour,oublielespâtisseriesetlechocolat.La

bonnenouvelle,àpartcetexcèsdegraisse,c’estquetuesenbonne conditionphysique.Maintenant,passonsauxvaccins. L’infirmièreouvritlaported’unréfrigérateuretensortitunplateau deplastiquesurlequelétaientalignéesdesdizainesdeseringues. —Qu’est-cequec’est?demandaJames,paniqué. —LesagentsdeCHERUBpeuventêtreenvoyésdansn’importequel pointduglobedujouraulendemain.Tudoisêtrevaccinécontrela grippe,lecholéra,latyphoïde,leshépatitesAetC,larubéole,lafièvre jaune,lafièvredeLassa,letétanos,l’encéphalitejaponaise,latuberculose etlaméningite. —Vousallezmefairetoutescespiqûresmaintenant? —Non,tonsystèmeimmunitairen’yrésisteraitpas.Aujourd’hui, nousnouscontenteronsdeseptinjections.Tuenrecevrascinqaucours desdeuxjoursàveniretquatreautresdurantlasemaine. —Vousallezmefaireseizepiqûres? —Vingt-trois,enfait,encomptantlesrappelsdanssixmois. AvantqueJamesn’aitpuprendreconsciencedel’horreurdela situation, l’infirmière frotta son bras avec une solution stérile. Le médecinarrachal’enveloppeenplastiqued’uneseringueetlaplantasans ménagement.Ilnesentitpresquerien. —Influenza,ditl’homme.Jepréfèrecommencerparunefacile.La suivanteestuneintramusculaire.Çavapeut-êtrepincerunpetitpeu. Ledocteurretiralacapsuled’uneseringue,dévoilantuneaiguillede cinqcentimètresdelong. LehurlementdeJamesrésonnalonguementdanslescouloirsdu bâtiment.

***

Assisdanslesvestiairesenmaillotdebain,Jamesattendaitl’arrivée

d’Amypoursaleçondel’après-midi.Lajeunefilleseprésentaavec

quelquesminutesderetard,jetasonsacdeclassesurlesoletcommença

àdélacersesrangers.

—Désolée,jediscutaisetjen’aipasvul’heuretourner.Comment

s’estpasséetajournée?

—Atroce.

—Tuasunevoixbizarre,James.

—Dentiste.Quatreplombages.Jesensplusmalangue.

—Çafaitmal?demanda-t-elleenôtantsonshort.

—Pasaussimalquelesdeuxseringuesquelemédecinaplantées

dansmesfesses.Enplus,ilditquejesuisgros.Jedoisfairequinzetours

depistecinqjoursparsemaineetjesuisprivédedessert.

Amysourit.

—Pourrésumer,c’estpasvraimenttonjour.

14.Delasueuretdeslarmes

James ne tarda pas à réaliser que quinze tours de piste représentaienttrèsexactementsixkilomètres.L’instructeurneluifixa aucunelimitedetemps.S’illesouhaitait,ilpouvaitlesparcouriren marchant,maisilétaitpressédesedébarrasserdecettecorvée.Le premierjour,ildémarracommeuneflècheetseretrouvavidédetoute énergieauboutdetroistours.Ilacheval’exerciceentitubant,lesjambes chancelantesetlespoumonsenfeu,enprèsd’uneheureetquart.Le lendemainmatin,seschevillesétaientgonflées,etchacundesespas constituaitunevéritabletorture. MerylSpencerluienseignaquelquestechniquesd’échauffementetde récupération.Elleluiconseilladenecourirqu’untoursurtrois,puis d’augmentergraduellementladifficulté:couriruntouretdemisurtrois, puis deux sur trois, jusqu’à ce qu’il soit capable de parcourir six kilomètressansmarcher. Letroisièmejour,ilpleuvaitsifortqu’ilpouvaitàpeineapercevoirla pisteentrelesmèchesdecheveuxblondsdétrempéesquitombaientsur sesyeuxbleus.Meryletl’instructeurs’étaienttenusàl’abridudéluge. Persuadéquepersonnenel’observait,ilregagnalesvestiairesaprèsavoir parcourutreizetours,etseprécipitaverslesdouches. —Tuessûrquetuasfaitquinzetours?demandaMeryl. Ausondesavoix,Jamescompritaussitôtqu’ils’étaitfaitpincer. —Allez,quoi,gémit-il,ilpleutdescordes. —Tuastriché,James.Turecommencesdepuisledébut.Quinze tours.Exécution. —Quoi? —Tuasparfaitemententendu.Etsitucontinuesàdiscuter,tum’en ferastrente. Àlafindel’épreuve,Jamesavaitl’impressionquesespoumons étaientsurlepointd’exploser.SamésaventureamusabeaucoupKyleet Bruce.Amy,elle,affirmaquecetteexpériencedouloureuseluiavait permisdeprendreconsciencequeladisciplineenvigueuràCHERUB était plus stricte que celle des établissements qu’il avait fréquentés

auparavant.

***

Auboutdequinzejours,Jamescommençaàobserverdesrésultats encourageants. Il était désormais capable de parcourir deux tours consécutifsencourantetdetrottinerletroisième.Cevendredi-là,il sentaitlesveinesdesoncoubattreàtoutrompre.Toutsoncorpsle suppliaitderenoncer,maisilétaitdécidéàterminerl’exerciceenmoins d’unedemi-heurepourlapremièrefois.Iln’allaitpass’arrêtersiprèsdu but.

Enabordantleviragefinal,Jamesaperçutdeuxgarçonsblonds

rigoureusementidentiquesquis’échauffaientprèsdelazoned’arrivée.Il

sprintadansleurdirection.Enfranchissantlaligne,ilconsultasamontre chronomètre : vingt-neuf minutes, quarante-sept secondes. Vingt secondesdemieuxquesonprécédentrecord.Alors,ilsentitlesolse dérobersoussonpieddroit,perditl’équilibreets’étaladetoutsonlong. Ils’assitpourmesurerl’ampleurdesdégâts:l’undesesgenouxsaignait,

sonépaulegauchelefaisaithorriblementsouffriretilavaitdéchirésonT-

shirt.Maisils’enmoquait.Toutcequicomptaitàsesyeux,c’étaitd’avoir parcourulessixkilomètresenmoinsdetrenteminutes. Lesjumeauxaccoururentpourl’aideràserelever. —Riendecassé?demandal’und’eux. —Toutvabien,mentitJames. Ilnelesavaitjamaisrencontrésauparavant.Ilremarquaqu’ils portaientdesT-shirtsbleuciel,assortisàleursyeux. — Vous commencez le programme d’entraînement la semaine prochaine? —Oui.Moi,c’estCallum,etlui,c’estmonfrèreConnor.Tuasbesoin d’uncoupdemainpourrentrerauxvestiaires? —Merci,maisjecroisquejepeuxyarrivertoutseul.

***

—Aujourd’hui,c’estmonanniversaire,annonçaAmyaudébutd’une

énièmeleçondenatation.

Jamessautadansl’eauchloréeetsentitsaplaieaugenouseréveiller.

—Çatefaitquelâge?

—Seizeans.

—Tuauraisdûmeledireavant.Jet’auraisaumoinsécritunepetite

carte.

—Cesoir,j’organiseunefêtedansmachambre,avecquelquesamis.

Tuveuxvenir?

—Pourquoipas?

Jamess’efforçad’adopteruneexpressiondétachée,maisilétaitfou

dejoieàl’idéedeserendreàcettesoirée.Amyluiplaisaitbeaucoup.Illa

trouvaitsublimeetpleined’humour.Ilpensaitqu’elleavaitdel’affection

pourlui,maisdecellequ’onéprouvepourunpetitfrère.Ilsavaitqu’il

n’avaitaucunechance.

—Maistudevrasd’abordfairequelquechosepourmoi,ajouta-t-elle.

—Jet’écoute.

—Nagedel’échelledumilieudelapiscinejusqu’aucoinopposé.

—Çafaitpresqueunelongueur.

—Oui,presque.Tupeuxlefaire,James.Toncoupdebrass’améliore

dejourenjour.Leprogrammed’entraînementcommencedansneuf

jours.Situn’atteinspastesobjectifs,tudevraspatientertroismoisavant

lanouvellesession.

—Çameva.Çamelaisseraplusdetempspourapprendreànager.

—IlsteforcerontàporterunT-shirtrouge.

—J’aidouzeans.LesT-shirtsrougessontréservésauxenfants.

—Non,James.LesT-shirtsrougessontréservésauxrésidentsquine

sontpasencorequalifiéspourparticiperauprogramme.Engénéral,c’est

parcequ’ilssonttropjeunes.Maisdanstoncas,ceseraitjusteparceque

lunesaispasnager.

—Eh,j’aiaumoinsdeuxansdeplusqueleplusâgédecesgamins.

Tuimagineslahonte?

—James,jenetedispasçapourtemettrelapression,maissitudois

passertroismoisenT-shirtrouge,lavievadevenirunenfer.

—Moi,jecroisquetuessaiesdemefairepeur.

—Voisleboncôtédeschoses.LesT-shirtsrougessontautorisésà

posséderunhamsterouuncochond’inde.

—Trèsamusant,Amy.

Lasituationétaitgrave.Ilnepouvaitpassepermettred’apparaître

enT-shirtrougedevantKyle,Bruceetlesautresrésidentsdesonâge.Il

sedirigeaversl’échelledumilieu,déterminéànagerplusloinqu’à l’ordinaire. Lorsqu’ilatteignit,àboutdeforces,lecoinopposé,Amylepritdans sesbras. —Génial.Jesuissûrequetuvasyarriver. MaisJamesnepartageaitpassonenthousiasme. Lecouloiretlachambred’Amygrouillaientdegarçonsetdefilles portantdesvêtementscivilsquisedéhanchaientausond’unestéréo pousséeàpleinvolume.Aucoursdesdeuxsemainesqu’ilavaitpassées surlecampus,ànecroiserquedesrésidentsenpantalonskakietrangers, Jamesavaitfiniparoublierquelesjupesexistaient. Amyportaitunrougeàlèvresroseclaircoordonnéàsaminijupe. Jamesremarquaquetouslesinvitésétaientplusâgésquelui.Ilne connaissaitpersonne. Ellevintaussitôtàsarencontre,cigarettedansunemainetbouteille debièredansl’autre.Elledéposaunbaisersursajoueetylaissaune tracebrillante. —Salut,James.Jepensequejeneseraipasenétatd’assurertaleçon dedemainmatin. —C’estlepetitquinesaitpasnager?demandaàhautevoixun garçonassissurlesol. Toutel’assistancel’avaitentendu.Jamessentaitdesregardsbraqués surlui.Ilcraignaitqu’onneleprennepourunepoulemouillée. — Tu veux une bière ? lui demanda un type en ouvrant le réfrigérateur. Ilhésita.S’ilacceptait,toutlemondeallaitriredeluiparcequ’ilétait tropjeune.S’ilrefusait,ilpasseraitpourungamin. —D’accord,lâcha-t-il. Il n’essuya aucune moquerie. Il saisit la bouteille et dévissa la capsule.Aussitôt,Amylaluiarrachadesmains. —Neluidonnepasd’alcool,Charles.Iln’aquedouzeans. —Excellent,réponditcedernier.J’aimeraisbienlevoirbourré.La premièrefois,c’esttoujoursàmourirderire. LajeunefillesouritpuisrenditlabouteilleàJames. —Uneseule,c’esttout.Etn’enparleàpersonne.

***

Unjour,Jamesavaitchipédeuxbièresdel’oncleRondansle réfrigérateur.Ilavaitressentiunelégèreivresse,maisriendecomparable avec ce qu’il éprouvait, perdu parmi les copines d’Amy qui tourbillonnaientautourdelui.Ellesluiavaientoffertd’autresbouteilles. L’une d’elles l’embrassa sur la joue, et il rougit. Intriguées par le phénomène,ellesentreprirentdecouvrirsonvisagederougeàlèvres. L’alcoolaidant,ellesdécidèrentqu’ilseraitamusantdeluifaireunsuçon. Elleslechatouillèrentjusqu’àcequ’ilabandonnetouterésistance.James savaitqu’iln’étaitàleursyeuxqu’unpetitanimaldecompagnieivreet innocent,maisiladoraitêtrelecentredetouteslesattentions. Auxalentoursdeminuit,quelquespensionnairesdel’étages’étant plaints du tapage, les convives décidèrent de continuer la fête à l’extérieur.Leparcducampusétaitplongédansl’obscurité,etilfaisaitun froidglacial. Jamesserepéraauxsonsprovenantdupostestéréoportabled’Amy. —Attendez-moi,cria-t-il.Unbesoinpressant. Ils’enfonçadansunbuissonetsentitaussitôtlesolsedérobersous sespieds.Ilatterritdeuxmètresplusbas,àplatventredansunfossé boueux. Il se redressa, recracha une gorgée d’eau sale et constata avec agacementqu’ilavaitdenouveaudéchirésonT-shirt.Ilappelaàl’aide, maisAmyetsescamarades,abrutisparlamusique,nel’entendirentpas. Ilgravitlaparoietréalisaqu’ilétaitseul. Leparcétaitplusvastequ’ilnel’avaitimaginé.Durantdelongues minutes,ilcherchaenvainlebâtimentprincipal.Labièreluifaisaitmal auventre,etilcommençaàpaniquer.Enfin,parhasard,iltrouvalapiste d’athlétismeetsedirigeaverslesvestiaires. Il jeta un œil à la fenêtre. Il y faisait noir. Il constata avec soulagementquelaporten’étaitpasverrouilléeetentra.Lechauffagene fonctionnaitpas,maislefroidétaitmoinsvifqu’àl’extérieur.Sesdoigts engourdisrencontrèrentuneséried’interrupteurs.Ilactionnal’und’eux etunplafonnierilluminalevestiairedesgarçons.Ilpréféralaisserles autreslampeséteintes.Toutelueurfiltrantparlesvitresrecouvertesde givreauraitpuattirerl’attentiond’unmembredupersonnel.Ilôtases chaussurespouréviterdelaisserdestracessurlesol. Consterné,ilcontemplasonrefletdanslegrandmiroirfixéau-dessus

deslavabos.Ilavaitmissesvêtementspréféréspourserendreàlafête. SapairedeNikeneuveetlebasdesjambesdesonjeanDieselétaient maculésdeboue.Ilsavaitquelcheminemprunterpourrejoindresa chambre,maisl’étatdanslequelilsetrouvaitrisquaitd’attirerl’attention. Ildécidadel’aireunbrindetoilette. Lapeurdesefairepincerl’avaitdégrisé.Ilflottaitdanslapièceune forteodeurdesueuretlecarrelageétaitparsemédevêtementssales. JamestrouvaunT-shirtCHERUBgrisrouléenboulesousunbanc.Il sentaitmauvais,maisilétaitmoinssuspectquesonT-shirtdéchiré.Il cherchaenvainunpantalondesurvêtementpourremplacersonjean souillé,puisdutserésoudreàbaissersonDieselsurseshanchesetà retrousserlebasdesjambespourdissimulerlestachesdeboue.Ilnelui restait plus qu’à trouver des chaussures qui ne laisseraient pas d’empreintessursonpassage.Ildénichaquelquespairesdebaskets d’athlétisme,maisilnepouvaitpastraverserlehalldubâtimentprincipal chaussédepointes. Anxieux,ils’aventurapourlapremièrefoisdanslevestiairedes filles.Lecontrasteavecceluidesgarçonsétaitfrappant.Ilyflottaitun parfumagréable.Desproduitsdetoiletteetdesflaconsdeparfumétaient disposéssuruneétagère.Jamesdécouvritdeuxpairesdebasketsposées suruncasier.L’uneétaitàsapointuremaisdecouleurrose.L’autreétait troppetite,maisilpréféraitsouffrirenparcourantlesquelquescentaines de mètres qui le séparaient du bâtiment principal que de se faire surprendrechaussédebasketsdefille. Ilseregardadenouveaudanslemiroiretréalisaàquelpointson visageétaitsale.Lamortdansl’âme,ilrenonçaàmontreràKyleles tracesderougeàlèvresquiconstellaientsonvisage.Ilsefrottaavecune serviettehumide,vaporisadudéodorantsursonT-shirt,puissegargarisa avecdudentifricepourmasquerl’odeurdelabière. Iljetaunderniercoupd’œildanslaglaceets’estimasatisfaitdu résultat.Siquelqu’unluidemandaitcequ’ilfaisaitdeboutàuneheure aussitardive,ildiraitqu’iln’avaitpasréussiàs’endormir,étaitalléfaire unepromenadeets’étaitégaré.Leseulsouci,c’étaitceT-shirtgrisqu’il n’avaitpasledroitdeporter. Jamesregagnal’entrée.Unemainserefermaautourdesonpoignet. Ilcrutquesoncœurallaits’arrêterdebattre. —Qu’est-cequetufabriquesdanslevestiairedesfilles,salepetit

pervers?fitunevoixfémininequ’ilnereconnaissaitpas.

Unelampetorcheéclairasonvisage.Amyetlafillequiluiavaitfait

unsuçonéclatèrentderire.Ellesavaientôtéleursvêtementscivilset

revêtuleuruniforme.

—Jet’aiposéunequestion,insistaAmy.

Lasituationétaitextrêmementembarrassante.

—Jesuistombédansunfossé.Jenepouvaispasretournerau

bâtimentprincipalcouvertdeboue,alorsjesuisvenuréparerlesdégâts.

—Détends-toi,jerigole.Quandonaréaliséquetun’étaispasdansta

chambre,onestpartiesàtarecherche.Onaaperçudelalumière.Enfait,

çafaitcinqminutesqu’ont’observeparlafenêtre.

Jamespoussaunsoupirdesoulagement.

—Jepensaisquetuallaisraconteràtoutlemondequejetraînaisla

nuitdanslevestiairedesfilles.

—Nousn’avonspasditnotrederniermot,gloussal’autrefille.

—J’aitropbu.Jem’excuse,Amy.Çanesereproduirapas.

—Qu’est-cequitefaitdirequetuserasdenouveauinvité?Allez,

suis-moi,jeconnaisunraccourcipourrentrer.Netraînonspasici.

—Tum’assauvélavie.

Lajeunefilleéclataderire.

—Siont’avaittrouvéivremortalorsquelamoitiéducampust’avuà

mafête,onauraitétédeuxàavoirdesérieuxproblèmes.

15.Clandestins

Jamessejuradeneplusjamaisboireunegoutted’alcooldetoutesa

vie.Ilavaitpasséunenuitépouvantable.Saisidevertiges,ilavaitvomi

tripesetboyaux,multipliantlesallers-retoursentresonlitetlestoilettes

jusqu’àtroisheuresdumatin.Enfin,ilavaitplongédansunsommeil

agité,peupléderêvesabsurdesetinquiétants.

—James!criaKyle.Réveille-toi.Ilestseptheures.Ils’assitsurson

litetsefrottalesyeux.Saboucheétaitsècheetsalanguesemblableàdu

papierdeverre.

—Tuaspicolé,c’estça?

—Ouais.

—Cettechambreempestelabière.

—Jecroisquejevaiscrever.Commenttuesentré?

—J’aifrappéàlaportependantdixminutes.Commetunerépondais

pas,j’aidûcrocheterlaserrure.

—Tupeuxmelaissermourirenpaix?

—Ecoute-moi,James.Noussommesneufàpartirenmissionpour

Londres,aujourd’hui.Tun’espascensénousaccompagner,maistout

s’estdécidéàladernièreminuteetonnageenpleineimprovisation.En

plus,c’estDennisKingquisupervisel’opération.Nousn’auronsaucun

malàtefairemonterdansletrainavecnous.

—QuiestDennisKing?

—L’undenoscontrôleursdemission.Unvieuxtypetrèssympa,

maisunpeuauxfraises.Ilneremarquerapasunagentdeplusoude

moins.

—J’aiunegueuledeboisatroce.Etjesuisfatiguédem’attirerdes

ennuis.

—Tuveuxdirequetuneveuxpasrevoirtasœur?

Jamesbonditdulit.

—Tucroisquec’estpossible?JamaisRonnemelaisseraentrer.

—Ontrouveraunmoyen.Jevoulaist’aideràvoirLauren,lorsqu’on

étaitaucentreNebraska,maisjenepouvaispasdévoilermacouverture.

Tudevraissaisirtachance.Quandleprogrammed’entraînementaura

commencé,tuserascoupédumondependanttroismois.

—Onpartquand?

—Dansvingtminutes.Prendsunedoucheetmetsdesvêtements

civils.Jet’attendsenbas.

***

C’étaitbizarrederevoirLondres.Cettevilleoùilavaitvécudepuissa

naissanceluisemblaitdésormaissaleetbruyante.Dèsl’arrivéedutrain

engaredeKing’sCross,lesagentssenoyèrentdanslafoule.Ungroupe

defillespartitfairedushoppingdansOxfordStreet;laplupartdes

garçonsserendirentàlaNamcoStation,unegrandesalledejeuxvidéo

situéeenfacedeBigBen.Ilss’étaientdonnérendez-vousàdix-huit

heuresàlastationdemétroEdgware.Malgrésondésirévidentdesuivre

sescopains,BruceinsistapouraccompagnerKyleetJames.Illesavait

entendusparlerdeleurpetiteopérationclandestine,etleursprojets

avaientaiguisésacuriosité.

—Cen’estpaslapeine,ditKyle.Onvajustefaireuntourdans

l’ancienquartierdeJamespouressayerdevoirsapetitesœur.

—Vousn’avezpasbesoind’ungardeducorps?

—Onnepartpasenmissionsuicide.Tupeuxveniravecnous,situy

tiens,maisneteplainspassil’actionn’estpasaurendez-vous.

Brucen’avaitjamaisprislemétro.Ileffectualetrajetlesyeuxrivés

surleplan,àcompterlesstationsenremuantlatêtecommeunenfantde

cinqans.RonvivaitprèsdumétroKentishTown,àdeuxruesdel’ancien

domiciledeJames.

—Vousavezunestratégie?demandaJameslorsqu’ilsatteignirentle

palierdel’appartement.

—Appuiesurlasonnette,ditBruce.

—Ronrefuserademelaisserentrer.Jen’auraispaseubesoinde

vouss’ilmesuffisaitdesonnerpourentrer.

—Oh,jevois.Etsijedéfonçaislaporte?

—Tun’asrientrouvédeplusdiscret?répliquaKyled’unton

sarcastique.James,tupensesquetasœurestàl’intérieur?

—Jecrois.Ellepassesessamedisàdessinerouàregarderlatélé.

—EtRon?

—Iladûsesoûlertoutelanuit,commed’habitude.Ilselève

rarementavantuneheuredel’après-midi. Kyleintroduisitl’extrémitédesonpistoletàaiguillesdanslaserrure. Iltournalapoignée,maislaportenebougeapasd’unmillimètre. —Leverrouaétéfermédel’intérieur,expliqua-t-il. —Lasonnette,répétaBruce. —Bonsang,protestaJames.Jecroyaist’avoirdéjàexpliqué. —Ecoute-moi,pourunefois.ToietKyle,vousallezvouscacherà l’étagedudessus.Moi,jevaissonner.Vuquetonbeau-pèreestsans douteendormi,jepariequec’esttasœurquiviendraouvrir.Sic’estRon quisepointe,jeluidiraiquec’estuneerreur. KyleetJamesapprouvèrentceplan.Brucepressaleboutondela sonnette.Quelquessecondesplustard,lesyeuxdeLaurenapparurent derrièrelafentedelaboîteauxlettres. —Combiendepaquets?demanda-t-elle. —Jesuisunamidetonfrère.Est-cequetonpèreestréveillé? —Vousnevoulezpasdecigarettes? Bruce fit signe à James de sortir de sa cachette. Ce dernier s’accroupitdevantlafente. —Laisse-nousentrer,dit-il. —James!s’exclamaLauren,toutsourire.Ilvaudraitmieuxquepapa ne te trouve pas ici. Chaque fois que je prononce ton nom, j’ai l’impressionqu’ilvatoutcasser. Elletiraleverrou. —Ildort? — Il se lève tous les jours à l’heure du tiercé, dit Lauren en entrouvrantlaporte. —Emmène-nousdanstachambre. Lapetitefilleguidalesgarçonsjusqu’àunepièceexiguë.Elleétait coupéeendeuxparunecloisonconstituéedemilliersdepaquetsde cigarettes. —Qu’est-cequec’estqueça?demandaJames.Tut’esmiseàfumer? —PapalesachèteenEspagneàprixréduit,puisillesfaitentreren fraude.Ilsefaitunpaquetdefric. —C’esttoiquiasconstruitcemur? —Jem’ennuyais. —Eh,c’estgénial,lâchaBruce. —Elles’esttoujoursamuséeavectroisfoisrien,expliquaJames.

Quandelleaeularougeole,elleaconstruitunepyramideavecdesboîtes

deCDetdecassettesvidéo.

Laurens’assitsursonlit.

—Alors,quoideneuf?demandasonfrère.

—Oh,pasgrand-chose.Jetraîneaveclesenfantsdel’appartement

dudessous.Rondonnedel’argentàleurmèrepourqu’ellem’emmèneà

l’écoleetmefasseàdîner.

—Ettuvasbien?

—Bof.Çapourraitêtrepire.Ettoi,tut’esencoreattirédesennuis?

—Non,non,çaroule.

KyleetBruceéchangèrentunsourireentendu.

—Tuveuxqu’onaillefaireuntour?

—Super.Jevaislaisserunmotàpapapourluidirequejesuischez

unecopine.

***

Jamesemmenasapetitesœurfairedushopping.Illuioffritlejean desesrêveschezGapKids,l’emmenadéjeunerchezPizzaHutpuisils disputèrentunepartiedebowlingcontreBruceetKyle.Lorsquelanuit commençaàtomber,illeurrestaituneheureàtueravantderetrouverles autresagentsàlastationEdgware. Ilstraînèrentdanslepetitparcdejeuxsituéprèsdel’ancienne maisondeJames.Iln’yétaitpasretournédepuislejouroùilavaittrouvé refugedansletunneldebéton,lejouroùsamèreétaitmorte.Kyleet Bruce s’amusèrent à éprouver leur résistance à la nausée sur le tourniquet.LaurenetJamess’assirentcôteàcôtesurdesbalançoires, oscillant doucement, leurs baskets traînant dans le gravier. Ils se sentaienttouslesdeuxunpeutristes,carlajournéetouchaitàsafinetil leurfallaitseséparer. —Mamannousemmenaiticiquandonétaitpetits,ditJames. Laurenhochalatête. —Ons’amusaitbienavecelle,quandelleavaitlemoral. —Tutesouviensquandtuescaladaisletobogganàl’envers?Tu n’arrivaisjamaisàredescendreetjedevaisveniràtonsecours. —Non,jenemesouvienspas.J’avaisquelâge? —Deuxoutroisans,jecrois.Tusais,jenepourraipasrevenirà

LondresavantNoël. —Ah. Elleévitasonregardetsentituneboulegrossirdanssagorge. —Çanet’empêchepasdem’envoyeruncadeau. Jamesluiadressaunsourire. —Jeveuxbien,maisc’estdonnantdonnant. —Jepeuxt’offrirunecartouchedeclopes,siçatedit. —Tiens,tiens,fitunevoixdansleurdos.CebonvieuxJamesChoke. Çafaitunbail.Oùest-cequetuteplanquais? JamesetLaurenfirentvolte-face.GregJenningsetdeuxdeses copainssetenaientderrièreeux. —Jet’aicherchépartout,poursuivit-il.Jesavaisbienquetufinirais parmontrertasalefacederat. Les trois garçons formèrent un cercle autour de James. Ils le dominaienttousd’aumoinsunetête.Gregplaqualasemelledesa chaussuresursacuisse,lemaintenantclouéàlabalançoire. —Grâceàtoi,masœurestdéfigurée.Laseulechosequiluiremonte unpeulemoral,c’estdesavoirquetamèreestcrevée. —Laissemamèreendehorsdetoutça!hurlaJames,fouderage,en serrantlespoings. —Ausecours,lesgars,ditGregd’unevoixdefausset.Cettepetite fiotteperdlecontrôledesesnerfs.Jesuisvraimentmortdetrouille. Alorsuncailloul’atteignitàlatempe. —Eh,connard,criaBruce.Çat’excitedet’enprendreàpluspetitque

toi?

Gregseretourna.Iln’arrivaitpasàcroirequ’ungarçonaussimaigre

oseluiparlersurceton.

—Toi,tudégagesoujetepètelesjambes,répliqua-t:–ilenpointant

verssoninterlocuteurundoigtmenaçant.

Cedernierlançaunnouveaucaillouquiatteignitsacibleenplein

visage.Jameséclataderire.Gregluiflanquaunegiflepuiss’adressaàses

deuxcomplices.

—Corrigez-moicepetitcon.

JamessavaitqueBruceétaituncombattanthorspair,maisiln’avait

queonzeans,etsesdeuxadversairesledominaientdelatêteetdes

épaules.Kyle,lui,semblaitavoirprislafuite.

Brucereculajusqu’autourniquetenroulantdesyeuxterrifiés,les

mainslevéesensignedesoumission.Puis,avecunerapiditéinouïe,il empoignalesbarresdelastructureetjetasesdeuxpiedsenavant. Frappéenpleinepoitrine,l’undesgarçonss’effondraengémissant. Profitantdel’effetdesurprise,Kylesurgitdutunneldebétonetsejeta surlesecondagresseur.Illerenversapuisluiadressaunviolentcoupde coudesurl’arêtedunez,lelaissantinconscient. Brucebonditsurl’adversairerestéausol.Cedernier,pluspuissant, parvintàleretournersurledosetaplaquersesdeuxmainssurses épaules.Brucelefrappaaubas-ventrepuislepinçaàlanuque,lui écrasantuneartèreducou.Lesoudainaffluxdesangaucerveauluifit aussitôtperdreconnaissance.Brucerepoussalecorpsinerte,seredressa d’unbondetcourutdroitversGregJennings. CederniermaintenaittoujoursJamesassissurlabalançoire.Une lueurétrangebrillaitdanssonregard.Ilsemblaitnepascroireàlascène quisedéroulaitsoussesyeux.Ilglissaunemaindanslapocheintérieure desonmanteau.Jamescompritaussitôtqu’ilallaitentirerunearme. Avec l’énergie du désespoir, il bascula en arrière, échappant à son ennemi,ettiraLaurenàl’écart. Gregbranditunpoignard.Bruceseplantadevantlui. —Situnelâchespascecouteau,ditcedernier,jeseraiobligéde m’enservircontretoi. Gregfitsifflerlalamedanslesairs.Brucerecula.Voyantson adversairefaireunpasdanssadirection,ilglissalesdoigtsdanssapoche desonjean,s’emparad’unepiècedemonnaieetlaluilançaauvisage. Parréflexe,cedernierseprotégealesyeuxdesamainlibre.Bruceen profitapoursaisirsonpoignet,luitordrelepouceets’emparerdu couteau.Lesdeuxennemisseretrouvèrentdenouveaufaceàface,mais l’armeavaitchangédepropriétaire. —Cours,lâchaBruce.Coursoujetecharcute. Gregétaittropfierpourseplieràcetordre,maisils’éloignad’unpas vif,latêtebaissée.Laurencourutfélicitersonsauveur. —OnseseraitcrusdansunfilmdeJackieChan.Tuesleplusgrand combattantdetouslestemps. —Ilm’arrivedelepenser,réponditlegarçond’untondétaché, glissantlapiècedemonnaiedanssapoche.Entoutcas,cequiestclair, c’estqu’aucunmecdemonâgenem’arriveàlacheville. Jamesétaitsidéré.Ildébordaitdereconnaissanceenverssesamis.

L’unavaitprisdesrisquespourluipermettrederevoirsasœur,l’autrelui avaitpermisd’échapperàsonpireennemi. —Vousêtesgéniaux,lesmecs.Jenesaisvraimentpascommentvous remercier. — Quelques billets feront l’affaire, dit Kyle en considérant son pantaloncouvertdepoussière.Bonsang,j’aiflinguéunBillabongà soixantelivres. —Moi,ditl’autregarçon,jevoudraisdescartesdevisiteavec l’inscription:Vousavezeul’honneurdevousfairebotterleculpar BruceNorris.Jepourraileslaissersurlecorpsdestypesquej’ai assommés,histoiredeleurrafraîchirlamémoireàleurréveil. —Bruce,ditKyle,cedonttuasvraimentbesoin,c’estd’unlong séjourdansunhôpitalpsychiatrique.

***

Lesagentsétaientréunisdansuncoindésertduparkingdelastation

d’Edgware.DennisKingdistribuaàchacund’euxunexemplairede

l’ordredemission.

—Vousconnaissezlaprocédure,dit-il.Lisezledocumentetsignezen

bassivousacceptezdeparticiperàl’opération.

—Nesignepas,James,chuchotaKyle.Souviens-toiquetun’espas

censétetrouverici.

ORDREDEMISSIONCONFIDENTIEL

LOCALISATION:

BishopsAvenue,Londres.DomiciledeSolomonGold,propriétaire

deArmamentsExchange.Goldestsoupçonnédevendreillégalementdes

missilesanticharsdefabricationaméricaineàdesgroupesterroristes

enPalestineetenAngola.

OBJECTIFS:

SolomonGoldseraabsentpendanttoutleweek-end.Savillaest protégéepardeuxgardespostésdansunlocaldesécuritéàl’entréedela propriété.Cesemployésserontneutralisésàl’aided’ungazsoporifique

parunagentduMI5avantledébutdel’opération.Leseffetsduproduit

durerontenvirontroisheures. M.Goldsemontreextrêmementsoupçonneux.Sapropriétéest équipéedetrente-sixcamérasdesurveillance.

Toutintrusadulteseraitsuspectéd’êtreunagentduMI5oudela

policesecrète.C’estcequiamotivéladécisiondefaireappelauxagents deCHERUB.Ilsdevrontsecomportercommedesvandalesafinde minimiserlessoupçons. Ilspénétrerontdanslapropriétéparlaporteprincipale.Trois d’entreeuxfouillerontlebureausituéaupremierétageàlarecherchede preuveseteffectuerontdescopiesàl’aidedescannersdepoche.Lessix autresserontéquipésdebombesdepeinture,debattesetdemasses.Ils devrontprocéderàdesdégradationssurlesmursetlemobilier,afinde créer l’impression que les intrus n’étaient motivés que par un vandalismegratuit. Unefoisleurmissionaccomplie,lesagentsdeCHERUBquitteront lapropriétéetserassemblerontàunpointconvenuàl’avance,àdeux kilomètresdelà. Lapolicelocalen’apasététenueinforméedecetteopération.Sil’un desagentsvenaitàêtreappréhendé,ildéclineraunefausseidentitéet attendrasaremiseenliberté.

LesvillasdeBishopsAvenueétaientsiluxueusesqueleshabitants

desalentoursl’avaientsurnommée«BoulevarddesMillionnaires».La

plupartd’entreellesétaientprotégéespardesmursdesixmètresdehaut.

Descamérasdesurveillanceétaientbraquéesdanstouteslesdirections.

Malgrélapluiebattante,lebusdéposalesdixagentsàunquart

d’heuredemarchedeleurobjectif.James,BruceetKylemarchaientà

l’arrièredugroupe.

—Tuesexcité?demandacedernier.

—Nerveux,réponditJames.Sijamaisjesuisarrêté,Macsauraque

j’aiparticipéàlamission.

—Onferaensortequetunetefassespaspincer.Bruceresteraàtes

côtés.

—Ettoi?

—Jeseraiàl’étage,pourscannerlesdocuments.

—Lesaleboulot,quoi,ditBruce.Nous,onvatoutcasser.Çava

déchirer.

LacorrectioninfligéeàGregJenningsetàsesamisl’avaitmis d’excellentehumeur. —Jepensaisquelesmissionsconsistaientàsefaireleplusdiscret possible,ditJames.Pasàdéfoncerdesportesetàdétruiredesmeubles. —Sansblague?s’étonnaKyle.Tuimaginaisqu’onallaitsepointer avecdesgantsetdescagoules,pourdésactiverlessystèmesd’alarmeet entrerendécoupantlesvitres?Ceseraitlemeilleurmoyendesefaire repérer. La première chose que tu apprendras lors du programme d’entraînement,c’estqu’unagentdeCHERUBdoittoujourssecomporter commequelqu’undesonâge. Bruceéclataderire. —CHERUB,c’estcinquanteansd’expériencedansledomainedu chaosetdeladestruction. —Jenevoyaispasleschosescommeça,ditJames.C’estcool. Lachefdemission,unefilleroussedequinzeansprénommée Jennie,s’arrêtadevantunportailmétallique. —C’estparti,dit-elle. Jamesfutledernieràfranchirlagrille.Ilremarquaaupassageles gardesendormisdanslepostedesécurité.Deuxagentsétaiententrain delesfouillerpourrécupérerleursclefs. —Nousavonsvingtminutes,chuchotaJennie.Entrezsansfairede bruitettirezlesrideauxavantd’allumerlalumière.Iln’yapasdesortie desecours.Nousdevronsquitterlapropriétéparleportaild’entrée.Sila policesepointe,nouspasseronstouslanuitencellule. Unealléed’unecentainedemètresencadréedebuissonstaillés menaitàlavilla.Lehalld’entréeétaitimmense.Kylesortitunscannerde pochedesonsacàdosetgravitlesescalierspourrejoindrelebureau. JamesetBrucepénétrèrentdanslacuisine.Cedernierinspectale contenuduréfrigérateur.Ildénichaunpaquetdegâteauxàlacrèmeet unbrickdelait. —Alléluia,s’exclama-t-ilenfourrantungâteauentierdanssabouche puisenavalantunegorgéedelait.J’étaismortdefaim. Jamesôtalecapuchondesabombedepeintureetinscrivitlemot ARSENALenlettresd’unmètredehautsurlesplacards.Bruceouvritle vaisselier,vidasoncontenusurlesol,puisfouladupiedlesrares assiettesquiavaientéchappéàl’hécatombe.Unefillefitirruptiondansla cuisine.

—Bruce,James,onabesoind’aide. Ilslasuivirentjusqu’àuneluxueusepiscinecouverte.Quelques chaisesflottaientdéjààlasurface.Deuxagentspoussaientunpianoà queueverslebassin. —Vouspouveznousfileruncoupdemain?gémitl’und’eux. Ilsnefurentpastropdecinqpourfairebasculerl’instrumentdansle bassin.Ilsoulevauneénormegerbed’eaupuispercutalefond,créant unelargefissuredanslecarrelage.Alors,àlasurprisegénérale,il remontaàlasurface.Brucebonditsurlepianoflottant,baissal’élastique desonsurvêtement,etcommençaàurinerdanslapiscine.Soudain,une gigantesquebulled’airjaillitducouvercleetleradeauimprovisése retournamajestueusement.Brucetombaàl’eauetdutregagnerlebordà lanage.Lesagentsquiavaientassistéàlascènesetordaientderire. Ilsrejoignirentleurscamaradesquiavaientcommencéàdévasterle salon.Lapièceempestaitlapeintureaérosol.JamesfourraquelquesDVD danslespochesdesaveste,jetaunepetitetablebassedansl’écrandu téléviseurplasma,puisentrepritderéduireenpoussièretoutcequi passaitsoussamain.Ilsesentaitgagnéparuneétrangefoliedestructrice lorsqu’unsignald’alarmeassourdissantretentit.Uninstantplustard,un nuagedefuméeviolettecommençaàserépandredanslapièce. —Onévacue!hurlaJenniedepuislevestibule. —Resteprèsdemoi,James,luiordonnaBruce. Lachefdemissioncomptalesagentstandisqu’ilsfranchissaientle portail. —Dispersez-vous,dit-elle.Courez. JamesetBruceremontèrentBishopsAvenueensprintant.Deux fourgonsdepoliceroulaientàtombeauouvertdansleurdirection. —Marche,ditBruce.Nenousfaisonspasremarquer. Lesvéhiculespassèrentàleurhauteursansralentir. LesvêtementsetlapeaudeJamesétaientconstellésdetaches violettes. —Qu’est-cequec’estquecetruc?demanda-t-il. —C’estlapremièrefoisquejevoisça.Ducolorantalimentaire,sans

doute.Net’inquiètepas,c’estinoffensif.Maisl’agentduMI5quiétait

censédésactiverlesystèmedesécuritévasefaireremonterlesbretelles.

—C’estbizarre,tun’asaucunetrace.

—C’estparcequej’étaistrempé,jesuppose.

—EtKyle?Tul’asvusortir?

—Ilétaitàl’étage.Iln’apaseuletemps.Jecroisqu’onferaitmieux

deseremettreàcourir.Lesflicsnousontaperçus.Quandilsverrontl’état

delavilla,jetepariequ’ilsvontselancerànotrerecherche.

16.Sanctions

—Cettefois,vousavezdépassélesbornes.Cettemissionestunfiasco absolu.Franchement,lesmotsmemanquent.Vousêteslespirescrétins delacréation. Furieux,Macfaisaitlescentpasderrièresonbureau.Kyle,Bruceet James,recroquevilléssurleurchaise,fixaienthonteusementlapointede leursbaskets. Kyleavaitunénormecocardetunbrasenécharpe.Ilavaitfrappé unefemmepolicieraucoursdesonarrestation.Lestroiscollèguesdesa victimeleluiavaientfaitchèrementpayer,lorsqu’ils’étaitretrouvé menottéàl’arrièredufourgon. —Lesystèmedesécuritéauraitdûêtreneutralisé,plaida-t-il.C’estle

MI5quin’apasfaitsonboulot.

—Touteslesmesuresavaientétéprises,répliquaMac.Seulement,

vousavezeulabrillanteidéedejeterunpianoàqueueaufonddela

piscine.Vousavezcauséunefuitequiaprovoquéuncourt-circuitdansle

systèmeélectriquedelavilla.

JamesetBruces’affaissèrentsurleurschaises.

—Fortbien.Àprésent,venons-enauxsanctions.Voyons…Kyle,mon

petit,onpeutdirequetulescollectionnes.Tuasfaitavorterlamission

danslesCaraïbes,tut’esfaitremarqueraucentreNebraskaettut’es

comportécommeunvoyoulorsdetadernièreopération.

—Eh,vousm’avezfélicitépourmontravailaucentre,protestale

garçon.

—Lorsquetuesrevenu,j’admetsquej’étaissatisfait.Seulement,

deuxjoursplustard,JenniferMitchumm’ainforméqueleséducateurs

s’étaientplaintsdetoncomportement.Unehistoiredechambre,desable

etdeCoca-Cola,jecrois.

—Oh,ça?Cetypeétaituneordure.

—Jamesettoiétiezcensésquittercetétablissementdiscrètement.A

présent,lepersonnelexigequetusoispuni.Ilsveulentsavoiroùtuasété

transféré.Jedétesteperdremontempsàréglercegenredeproblèmes.Je

mevoiscontraintdeteconfierunenouvellemissionderecrutement.

—Non,parpitié. — Tu pars pour l’Ecosse. Tu séjourneras dans un charmant orphelinatsituédansunquartierdéfavorisédeGlasgow.Acequ’ondit, lespensionnairesàl’accentanglaisysontparticulièrementimpopulaires. —Jerefusecettemission. —Obéis,oujeteplacedansunefamilled’accueil. Kyleenrestabouchebée. —Vousnepouvezpasmevirer. —Si,j’enailedroit,etj’enferaiusagesinécessaire.Faistesbagages. SituneprendspasletrainpourGlasgowdemainmatin,jetefousàla portepourdebon.Maintenant,venons-enaucasdenotrecherBruce. Cedernierseredressasursachaise. —Peux-tumedirepourquoituasapprouvél’idéedeKyled’emmener Jamesenmission? —Parcequejesuisuncrétin. —Réponseexacte.Tuaimespasserdutempsdansledojo,n’est-ce pas? —Oui. —Parfait.Tuvasêtresatisfait.Aucoursdestroisprochainsmois,tu neparticiperasàaucunemission.Jeveuxquetuoccupestouttontemps libreaudojo.Lesoir,tunettoieraslesol.Tubriqueraslesmiroirs.Tu balaieraslesvestiaires.Tulaveraslesserviettesetleskimonos.Lematin, tulesferassécher,tulesrepasserasettulesplieras.Çanedevraitpaste prendreplusdetroisheuresparjour,situtravaillesvite. —Compris,Docteur,lâchaBruceenbaissantlesyeux. —Autourdenotrejeunerecrue,àprésent. Jamessetortillaitnerveusement.Iln’osaitpascroiserleregardde Mac. —J’aiconsciencequetuesnouveauparminousetquetucherchesà tefairedesamis.Tut’eslaisséentraînerpardeuxagentsopérationnels,et jenetetienspaspourresponsable.Cependant,jeterappellequele programmed’entraînementinitialdébutedansquelquesjours,etjete conseillevivementdetereprendre.Jenet’infligeraipasdepunitionpour cettefois,maisjet’inviteàteteniràcarreau.Tum’asbiencompris? —Oui,Mac. —Appelle-moiDocteur.Jenesuispasdansunbonjour. —Oui,Docteur.

James lui adressa un sourire reconnaissant. Kyle et Bruce lui lancèrentunregardnoir. —Vousdeux,vouspouvezpartir. Lesgarçonsobéirentensilence. —J’aiapprisquetuétaisalléàLondrespourrevoirtasœur,ditMac. —Jesaisquej’aimalagi,maisjetenaisvraimentàlavoiravant Noël. — Je ne savais rien de tes problèmes, James. Je tâcherai d’y remédier. —Monbeau-pèrefaittoutpournousséparer. —Sachequejepeuxmemontrerextrêmementpersuasif.Jenete prometsrien,maisjeferaidemonmieux. —Mercibeaucoup.Sijepeuxmepermettre,Docteur,jepenseque vousêtestropduravecKyle.Ilvoulaitjustem’aideràvoirLauren. —Ilapresquequatorzeans.IldevraitporterunT-shirtbleumarine etparticiperauxopérationslesplusdélicates.Aulieudecela,ilpersisteà commettredelourdeserreursdejugement.Situétaisvenumeparlerde tesproblèmes,jet’auraisautoriséàterendreàLondres.Tuauraispu patienteràlagarependantquelesautresagentsremplissaientleur mission.Apropos,es-tuparvenuànagercinquantemètres? —Non,Docteur. —Ilneterestequecinqjours,James.Unéchecdetapartme mettraitdetrèsmauvaisehumeur.

17.Eneauxtroubles

Jamesmarchaitdansleparcencompagnied’Amy.

—J’aiparléauresponsabledesmaîtresnageurs,ditlajeunefille.Il

m’aconseilléd’employeruneautreméthode.C’estunpeuradical,maisil

nenousresteplusquedeuxjours.Selonmoi,tonniveautechniqueest

convenable.Tonseulproblème,c’esttapeurdel’eau.

Lorsqu’ilsatteignirentlebâtimentquiabritaitlapiscine,Jamesse

dirigeaversl’entréedubassindesdébutants.

—Non,ditAmy.Pascematin.

Elleleconduisitversuneautreporteoùfiguraitl’inscription:

Danger – L’accès au bassin n’est autorisé qu’en présence d’un instructeurqualifié. Cettepiscine-làmesuraitcinquantemètresdelong.Jamesremarqua unetenuedeplongéeetunebouteilled’oxygènesuspenduesàunepatère.

L’eauétaitlégèrementtroubleetnesentaitpaslechlore.Ilexaminales

marquesdeprofondeur:sixmètresducôtélemoinsprofond,quinze

mètresàl’autreextrémité.

—Ilesthorsdequestionquejeplongelà-dedans,dit-il,glacéd’effroi.

—Désolée,maisl’heuren’estplusauxméthodesdouces.

PauletAriffirentleurapparition,vêtusdeshortsdebainetdeT-

shirtsrougevifportantl’inscriptionInstructeurdeplongée.Jamesles

avaitcroisésàplusieursreprisessurlecampus,maisilneleuravaitpas

adressélaparoledepuislejouroùilsl’avaientaidéàfranchirleparcours

d’obstacles.

—Approche,lâchaPaul.Dépêche-toi.

Jamesobéit.IljetaunregardsuppliantversAmyetsurpritune

expressionanxieusesursonvisage.Lesdeuxgarçonsleconduisirent

jusqu’àl’extrémitélaplusprofondedubassin.

—Voicilesrègles,expliquaPaul.Soittuplonges,soitontejetteà

l’eau.Chaquefoisquetusortirasdubassinavantd’avoirnagécinquante

mètres,tudisposerasd’uneminutepouryretourner.Situdépassescette

limite,nousnousenchargerons.Auboutd’unedemiheure,tuauras

droitàunepausededixminutes,puisturecommencerasl’épreuve.

N’essaiepasdetedéfiler.Netedébatspas.Nepleurepas.N’oubliepas

quenoussommesplusgrandsetplusfortsquetoi.Çanetemènerait

nullepartettugâcheraisinutilementtesforces.Tuasbiencompris?

—Jen’yarriveraijamais.

—Tun’aspaslechoix.

—Plonge,ordonnaArif.

Jamesrestahésitantauborddubassin.Lesdeuxgarçonslesaisirent

parlesbrasetlesjambes,etlejetèrentàl’eau.

Elleétaitfroideetextrêmementsalée.Ilsepositionnaàl’horizontale

etcommençaànager.Satêtedisparutsouslasurface.Ilbutlatasseet

sentitlapaniquelegagner.Lebordlatéraldelapiscinen’étaitqu’à

quelquesmètres.Ilparvintàl’atteindre,sehissahorsdubassinet

s’efforçadereprendresonsouffle.

—Uneminute,lâchaArifenconsultantsamontredeplongée.

—S’ilteplaît,nemeforcepasàyretourner.

Legarçonrestamuet,puislança:

—Trentesecondes. —Parpitié.Jenepeuxpas. PaulsaisitJamesparlebrasetletiraverslebassin. —Situplonges,l’élanteferagagnerquelquesmètres.Siontejette, tudevrasremonteràlasurfaceettuylaisserasdesforces. —Tempsécoulé,ditArif. Jamesessayaitdenepaspenseràlaprofondeureffrayantedela piscine.S’ilsecontentaitd’alignermécaniquementlesbattementsdebras etdenepasboirelatasse,ilpouvaityarriver.Ilparcourutdixmètres, puis,aveugléparl’eausalée,dutrenoncerànouveau. Alaquatrièmetentative,ilcommençaàs’habitueraucontactdel’eau froideetsalée.Ilfranchitlamoitiédeladistance,pulvérisantsonrecord personnel. —Génial!s’exclamaAmy.Tuvasyarriver. Insensibles à son état de fatigue, Paul et Arif se montrèrent impitoyables.Ilslelaissèrentreprendresonsoufflependantsoixante secondes,puislepoussèrentàl’eau.Lorsdelatentativesuivante,victime decrampesauxépaules,ilparvintàpeineànagerquelquesmètres. —C’étaitminable,grondaArif.Tuneméritespasdeprendreune pause. James,lecœurbattantetlesoufflecourt,sentitqu’onletraînaitvers

lebassin.Cettefois,ilpréférasauterquedesubirunefoisdeplus

l’humiliation d’être jeté à l’eau. Son épuisement était tel qu’il ne ressentaitpluslapeur.Ilnageaquelquesmètresmais,neparvenantplus àcoordonnerlesmouvementsdesesbras,ilavalaunegrandequantité d’eausalée.Pauldutletirerhorsdelapiscine.Ilsepliaendeuxetvomit delabilesurlecarrelage.Arifluijetauneserviette. —Essuie.Vite. Exténué,Jamessemitàquatrepattesetnettoyalesol.LorsquePaul voulutletraînerverslebassin,ilsedébattitetessayadeluiporterun coupdepoing. —Fous-moilapaix!hurla-t-il. Paulbloqualecoupavecautoritépuisluitorditviolemmentlebras dansledos.Jameséclataensanglots. —Qu’est-cequetucroyais,petit?Jepèsevingtkilosdeplusquetoi. Jesuisceinturenoiredejudoetdekaraté.Situveuxvraimentqueça s’arrête,faiscequ’ontedemande.Tun’aspasd’alternative. Surcesmots,illepoussaunenouvellefoisàl’eau. —Alorscommeça,tuasvoulumefrapper?cria-t-il.Nageaumoins vingtmètres,cettefois,ouc’estmoiquit’encolleune. Jamesétaitanéanti,maisilcraignaitlacorrectionquiluiavaitété promise.Ilparcourutvingt-deuxmètrespuisnageaverslebord.Paulse penchapourlerepêcher.Ilsaisitsamainentremblant. —Pasmal,ditlegarçon.Lademi-heureestécoulée.Tuasdroitàune pausededixminutes. Jamess’écroulaauborddelapiscine.Amyluitenditunbrickdejus d’orange.ArifetPauls’assirentensilencesurunbanc,àquelquesmètres delà. —Tutesensbien?demandalajeunefille. —Jesuisenpleineforme,réponditJamesenravalantunsanglot. —Nepleurepas.Jesaisquec’estdur.Montre-leurquetuasducran. —Jenepleurepas.J’aijusteunpeufroid. Ilengloutitlejusd’orangeentroislonguesgorgéespuiss’accordaun peudetempspourréfléchir.S’ilavaitlamoindrechancedeparcourir cinquantemètresd’uneseuletraite,c’étaitjusteaprèslapause.S’iln’y

parvenaitpasimmédiatement,ildevraitaffronterunenouvelledemi-

heured’humiliations.Cetteperspectiveluisemblaitpirequecelledela

noyade.Ilétaitprêtàtoutpourenfiniraveccetteséancedetorture.

—Tempsécoulé,lançaArif.

Jamess’avançaverslebassin.Malgrésesbonnesrésolutions,la

piscineluiinspiraittoujourslemêmeeffroi.Ils’yjetaetsemitànager

frénétiquement.Ilavalaunegorgéed’eausaléeetlarecrachasansperdre

sonrythme.Pourlapremièrefois,ilparvintàdomptersapeur.Trente

mètres.Nouveaurecordpersonnel.

Cinqmètresdeplus.Ilperdaitprogressivementdelavitesse.Il

éprouvaitlespiresdifficultésàgarderlatêtehorsdel’eau.Quarante

mètres.Sesépaulesétaientàl’agonie.Amyhurlaitdesencouragements

dontilnecomprenaitpasuntraîtremot.

—Tuyespresque,James.Accroche-toi.

Ilparcourutlesderniersmètresdansunétatsecond.Ilneparvenait

plusàcoordonnerlesmouvementsdesesbras.Ilbutlatasseune

dernièrefois,bloquasarespirationetfermalesyeux.Enfin,samain

touchaleborddubassin.

Ilsehissahorsdel’eauetputenfinrespireràpleinspoumons.

Amy,enlarmes,accourutpourleserrerdanssesbras.Iléclataen

sanglots.PauletArifs’approchèrentàleurtour.

—Merci,ditJames.Bonsang,jen’arrivepasàcroirequejedisça.

—Excuse-nous,ditPaul,maistudevaisavoirpluspeurdenousque

del’eau.Cen’étaitpasunepartiedeplaisir,maisonaréussi.

18.Bienvenueenenfer

Jamesavaitreçul’ordredeseprésenteraucampd’entraînementà

cinqheuresdumatin.Anxieux,ilseretournadanssonlitpendantdes

heuresavantdeparveniràs’endormir.Lorsqu’ils’éveilla,ilfaisaitjour.A

cetteépoquedel’année,lesoleilselevaitàseptheurespassées.Ilbondit

desonlit,complètementpaniqué.

Iln’avaitpasentenduleréveilsonner.Ilnel’avaitpasmalréglé,ni fait tomber accidentellement au cours de la nuit. Quelqu’un s’était introduitdanssachambrependantsonsommeiletl’avaitfaitdisparaître. Kylel’avaitmisengardeàdenombreusesreprises.Lesinstructeurs chargésdel’entraînementavaientpourhabitudedejouerdetelstoursà leursélèves,maisilnes’attendaitpasàsefairepiégeravantmêmele débutduprogramme. Aupieddesonlit,ildécouvritunsacàdosetununiforme.Lechiffre septétaitcoususurleT-shirtetlepantalondetreillis.Contrairementaux vêtementsréglementairesqu’ilétaithabituéàporter,ilsétaienttachéset rapiécés.Lecaleçonetleschaussettesétaientcrasseuxetlesrangers avaientvisiblementserviàd’autresagentsenformation.Ilsoulevalesac àdos.Ilpesaitunetonne,maisiln’avaitpasletempsd’enexaminerle contenu. Ilsedemandas’ildevaitportersesproprescaleçonsetrangers,au

risqued’êtrepunipouravoirdésobéiàunordretacite,ouenfilerlessous-

vêtements sales et les bottes usées, et essuyer les railleries de ses camarades.Iljetaunderniercoupd’œilaucaleçonetoptapourla premièresolution. Iln’eutpasletempsdeselaverlesdents,desecoifferoudeprendre unedouche.Dansl’ascenseur,ilrencontraunpensionnaireplusâgéque lui.Leregarddugarçonseposasurleschiffrescousussursonuniforme. Ilconsultasamontre. —Premierjourduprogrammed’entraînement? —Oui. —Tusaisqu’ilestseptheuresetdemie? —Jesais,ditJames.Jesuisenretard.

Legarçonéclataderire.

—Enretardpourl’enfer,lâcha-t-ilensecouantlatête.

***

Lecentred’entraînementétaituncubedebéton,sansfenêtreni

chauffage,poséaumilieud’unchampdeboue.Uneclôturedecinq

mètresséparaitlazoneduresteducampus.Àsavue,Jamesfutsaisi

d’effroi.

Ilfranchitl’uniqueporteetdébouchadansundortoirauxmursnus.

Troisfillesetquatregarçonsétaientaccroupisdevantdeslitsdemétal,

lesmainssurlatête.Ilsavaientconservécettepositionpendantdeux

heuresetdemie,enattendantsonarrivée.

L’instructeurenchefetsesdeuxassistants,toustroisvêtusd’unT-

shirtblanc,vinrentàsarencontre.Ilfrémitdevantcecolossed’une quarantained’années,auphysiquedeculturiste,aucrâneraséetàla moustacheroussesoigneusementtaillée. —Bonjour,James,dit-ild’untonposé.Jem’appelleNormanLarge. C’estgentilàtoidenousrendrevisite.Tuasprisunbonpetitdéjeuner? Riendetelpourcommencerunejournée,pasvrai?J’imaginequetuas euletempsdelirelesjournaux.Quellessontlesnouvellesdumonde? Commetulevois,jenevoulaispascommencersanstoi.J’aidonc demandé à tes petits camarades de t’attendre dans cette position extrêmementinconfortable.Tucroisquejepeuxleurpermettredese relever,àprésent?

—Oui,réponditJamesd’unevoixàpeineaudible.

—Trèsbien,mesenfants.Levez-vous.James,pourquoituneserres

paslamaindetescamarades?Jecroisqu’ilst’adorentdéjà.

Lesmusclesdesjambestétanisés,lesélèvesseredressèrenten

gémissant.Jamessaluachacund’eux,maisnerécoltaquedesregards

haineux.

—Aprésent,place-toidevantlelitnumérosept.Oh,maisjeconstate

quetesrangerssontimpeccables.

Ilsoulevasesbasdepantalon.

—Toutcommeteschaussettes,àcequejevois.Yena-t-ild’autres

parmivousquiportentdesrangersetdessous-vêtementsneufs?

Jamesvitavecsoulagementquelquesmainsselever.

—Excellenteinitiative,ditl’instructeur.J’ignorepourquoionvousa fournidessous-vêtementsetdesbottesusagés.Ildoits’agird’uneterrible méprise.Quoiqu’ilensoit,sachezquevousdevrezporterlesmêmes pendantcentjours. Jamessourit.Unefilleauxcheveuxroux,chausséederangersdans unétatdéplorable,luilançauncoupd’œilassassin. —Laissez-moimaintenantvousprésenterlesdeuxmerveilleuxamis quim’assisterontaucoursdescentjoursparadisiaquesquenousallons passerensemble.VoiciMrSpeaksetMissSmoke. Les adjoints, tous deux âgés d’une vingtaine d’années, étaient presqueaussimusclésqueMrLarge.Speaks,unhommenoiraucrâne raséportantdegrosseslunettesdesoleil,étaitl’incarnationdelabrute épaisse.MissSmokeavaitdesyeuxbleus,delongscheveuxblondset raides,maissacarrured’athlètelarendaitàpeuprèsaussiséduisanteet fémininequ’uncamionpoubelles. —MissSmoke,auriez-vousl’obligeancedem’apporterunseau? James,jetepried’avoirlagentillessedetemettreenéquilibresurun pied. Ilobéit.LajeunefemmetenditàNormanLargeunseaudemétal. —J’espèrequececit’apprendraàtemontrerplusponctuelàl’avenir. LargeenfonçalerécipientsurlatêtedeJames,quiseretrouva aussitôtaveugléetassailliparuneforteodeurdedésinfectant.Ilpouvait entendrelesautresélèvesricaner.Largetiraunematraquedesaceinture. —Est-cequetum’entends,numérosept?demandal’instructeur. —Oui,monsieur. — Fort bien. Chaque fois que ton pied touchera le sol, je me permettraideterappeleràl’ordre,commececi. Largefrappasurleseaudetoutessesforces.Al’intérieur,lefracas étaitinsoutenable.Jamesnetardapasàréaliserquesetenirenéquilibre surunpiedétaitplusdélicatlorsqu’onétaitplongédanslenoir. —Mescherspetits,vousêtestoutàmoipourlescentjoursàvenir. Chacunedecesjournéesseraégalementréjouissante.Pasdecongé.Pas deweek-end.Réveilàcinqheuresquarante-cinq.Douchefroidepour toutlemonde,habillement,puisparcours-combat.Septheures,petit déjeunersuivid’exercicesphysiques.Neufheures,débutdescours.Au programme,techniquesd’espionnage,languesétrangères,maniement d’armesetentraînementàlasurvieenmilieuhostile.Quatorzeheures,

parcours-combat. Quinze heures, déjeuner. Seize heures, exercices physiques.Dix-huitheures,retouraudortoir. LepieddeJameseffleuralesol.Largeécrasalamatraquesurleseau. Ilcrutquesoncrâneallaitexploser. —Garde-moicefoutupiedenl’air,monpetit.Oùenétais-je?Ahoui. Dix-huitheures,retouraudortoir,douche,chaudesivosperformances ontétésatisfaisantes.Vousenprofiterezpourlaveretsuspendrevos vêtements,afinqu’ilssoientsecslelendemainmatin.Ensuite,vous cirerezvosrangers.Dix-neufheures,dîner.Dedix-neufheurestrenteà

vingtheurestrente,travailscolaireindividuel.Vingtheuresquarante-

cinq,brossagedesdents,puisextinctiondesfeux.Nousvousoffrirons

quelquesexcursionsàl’extérieurducampus.Desstagesdesurvie,pour

vouschangerlesidées.Ledernierd’entreeuxauralieuenMalaisie,un

paystrès,trèsensoleillé.Àtousceuxqui,aucoursdeceprogramme,

trouveraientmesméthodescruelles,jerappellequelesclôturesqui

entourentcecampd’entraînementnesontpaslàpourvousretenir,mais

pourempêchervospetitscamaradesrestésàl’extérieurdevousdonner

uncoupdemainoudevousfairepasserdelanourritureendouce.Vous

êteslibresderenonceràtoutmoment,maissivousvoulezdevenirun

agentdeCHERUB,ilvousfaudrarecommencerleprogrammedepuisle

début.Mêmepunitionpourceuxquiauraientlamauvaiseidéedese

blesseretd’êtreimmobilisésplusdetroisjours.James,poselepiedpar

terreetretire-moiceseauridicule.

Ils’exécutaetmitquelquessecondesàs’habitueràlaclartédu

dortoir.

—Tuétaistrèsenretardcematin,n’est-cepas?

—Oui,monsieur.

—Ecoutez-moibien,voustous.VuqueJamesafaitlagrassematinée

etprisunpetitdéjeunerunpeutroplourd,jecroisqu’ilestpréférablede

nousabstenirdedéjeuner.Rassurez-vous.Ilnevousrestequeonze

heuresetdemieàpatienteravantledîner.

***

Leshuitélèvesfurentrépartisenbinômes.Lepremierd’entreeux

étaitconstituédesnumérosunetdeux,ShakeeletMo.Adixans,Shakeel

étaitdéjàaussigrandetpuissantqueJames.NéenEgypte,ilvivaitau

campus depuis trois ans et avait déjà acquis un grand nombre de compétencesutileslorsduprogrammed’entraînement.Jamesréalisa

qu’ilseraitdésavantagéparrapportauxrésidentsquiavaientportéleT-

shirtrougedepuisleurpetiteenfance. Moétaitunautrevétérandedixansettroisjours.Unpolicierl’avait trouvéerrantdansl’aéroportd’Heathrowàl’âgedequatreans.Ses parentsn’avaientjamaisétéidentifiés.C’étaitungarçonrondouillard, extrêmement nerveux, qui ne tenait pas en place et agitait perpétuellementlesbrasentoussens,commes’ilessayaitdechasserles mouches. ConnoretCallum,lesjumeauxqueJamesavaitcroiséssurlapiste d’athlétisme,s’étaientvuattribuerlesnumérostroisetquatre.Ilavait bavardéaveceuxàplusieursreprisesetillestrouvaittrèssympas. LesnuméroscinqetsixétaientGabrielleO’BrienetNicoleEddison. GabrielleétaitunegrandeetmincemétisseoriginairedesCaraïbes.Ses parentsavaientperdulaviequelquesmoisplustôtaucoursd’unaccident devoiture.Elleavaitonzeans,ettoutd’unedureàcuire.Nicoleétaitplus petite.Elleavaitdouzeans,descheveuxroux,etsouffraitd’unléger embonpoint. Lenumérohuit,lapartenairedeJames,senommaitKerryChang. C’étaitunepetiteAsiatiquedeonzeans,auvisageunpeuplatetauxyeux noirscommeducharbon.Sescheveuxbrunsavaientétépassésàla tondeuse,cequiluidonnaitl’aird’ungarçonmanqué.Jamesl’avait remarquéequelquesjoursplustôt,maiselleportaitalorsunT-shirt rouge et de longs cheveux tombant sur les épaules. Elle semblait totalementdifférente,àprésent,etaffichaituncalmeolympien.

***

Largelesmenaaupasdecoursejusqu’auparcours-combat. —Faisexactementcequejetedis,soufflaKerryàl’oreilledeJames. —T’esqui,toi,pourmedonnerdesordres? — Je vis sur le campus depuis l’âge de six ans. J’ai suivi ce programmependantsoixante-quatrejours,l’annéedernière,avantdeme fracturerlarotule.Tueslàdepuisquand,toi?Deuxsemaines? —Presquetrois,précisaJames.Pourquoias-tucoupétescheveux? —Plusfacilesàlaver,plusrapidesàsécher,etilsnesebaladentpas

devantmesyeuxàlongueurdejournée.Ici,chaqueminutederepos

gagnéesurl’emploidutempspeutfairetouteladifférence.Jeferaitout

monpossiblepourterendrelavieplusfacile,James,maisjevoudrais

quetufassesquelquechosepourmoi.

—Jet’écoute.

—Aide-moiàépargnermongenou.Ilestrafistoléàl’aidedebroches

entitane.Pendantlescoursdekaraté,essaiedenepasmeviseràcet

endroit-là.Sinousdevonstransporterdessacsunpeulourds,donne-moi

uncoupdemain.Tuesd’accord?

—Toutcequetuveux.Noussommespartenaires,maintenant.

Pourquoiilstelaissenteffectuerleparcours-combatsitongenouestsi

fragile?

—Ilsnesontpasaucourant.Jeleuraiditquejen’avaisplusmal.

Touslesgarçonsetlesfillesavecquij’aigrandiviventaujourd’huidansle

bâtimentprincipaletparticipentàdesopérations.Moi,jepassemavie

avecdesgossesdesixans.Cettefois,jesuisdécidéeàallerauboutdu

programme,quoiqu’ilencoûte.

***

Kerryconnaissaittouteslesastucespermettantdefranchiraisément

lesobstaclesduparcours-combat.Elleavaitremarquéquel’undescôtés

dutunnelétaitmoinsboueuxquel’autre.Ellesavaitoùsaisirlacorde

avantdesebalancerau-dessusdulac.Elleconnaissaitl’emplacementdes

camérascachées.Lorsqu’unélèveétaitconvaincudetricherielorsde

l’examendesbandesvidéo,lesinstructeursletiraientdulitàtroisheures

dumatinetluifaisaientrefairel’ensembleduparcours.Enfin,augrand

soulagementdeJames,elleavaitrepéréunbancdesableimmergéqui

permettaitdefranchirunebonnepartiedelarivièreenmarchant.

—Tunagescommeungamindecinqans,luidit-elle.

Ilsétaientcouvertsdeboueetglacésjusqu’auxos,maisilsavaient

achevéleparcoursdixminutesavantlesautresélèves.

Kerrytournaunrobinet,retirasonT-shirtetlemitsouslefiletd’eau.

—Jeteconseilledefairecommemoi.Jel’utilisepourm’essuyer,puis

jelelaveunesecondefois.Evidemment,quandjeleremets,ilestglacé,

maisçam’évited’avoirlecorpscouvertdeboueséchéepourlerestedela

journée.Tunepeuxpasimagineràquelpointçagratte.

—Etpourlepantalon?

—Pasletemps.Maischaquefoisquejelepeux,jeretiremesrangers

etj’essoremeschaussettes.Tuasfaim?

—Jen’aipasprisdepetitdéjeuner,contrairementàcequeprétend

Large.Jenetiendraijamaisjusqu’àcesoir.

Kerryfouilladanslapochelatéraledesonpantalonetentiraune

énormebarredeMars.

—Cool,ditJames.Jesuisdésolé.C’estmafautesinoussommes

privésdenourriture.

—Tun’yespourrien.Largetrouvetoujoursdesexcusespournous

affamer,nousobligeràrefaireleparcours-combat,ounoustirerdulitau

milieudelanuitpournousfairedormiràlabelleétoilesanscouverture.

Ilessaiedecréerdestensionsentrenous.Netefaispasd’illusions,

chacundenousseretrouveratôtoutardenpositiond’accusé.

Ellecoupalabarredechocolatendeux.

—Tuenveuxlamoitié?

—Parpitié.

—Maisd’abord,tudoispromettredeveillersurmongenou.

—Jelejure.

—Ouvrelabouche.

ElleyglissalemorceaudeMars.

***

ShakeeletMoétaiententraindefranchirledernierobstacle.Callum

etConnorlessuivaientdeprès.Auloin,JamesentendaitLargehurlersur

Nicole:

—Bougetesgrossesfessesderouquine,numérosix,avantquejen’y

collelasemelledemesrangers!

Ilsesentaitàlafoisnavréetsoulagé.Tantquelesinstructeurss’en

prenaientàNicole,ilsnes’occupaientpasdesoncas.

***

Lajournéesepoursuivitparuneséanced’exercicesphysiquesen

pleinair.Abdominaux,tractions,pompes,flexions.Aprèsuneheuredece

régime,Jamesnesentaitplusniladouleurnilefroid.Sonuniforme

n’étaitplusqu’unemassedeboueinforme. Nicoleétaitallongéesurlesol,àboutdeforces.MissSmokeposaun piedsursajoueetécrasasonvisagedanslaterre. —Lève-toi,grossevache,dit-elle. Étantparvenueàseredresser,lajeunefilletitubaversleportail. —Situfranchislaclôture,c’estterminépourtoi!crial’instructrice. Restant sourde à cet avertissement, elle quitta le camp d’entraînementetsedirigeaverslebâtimentprincipal. Quinzeminutesplustard,elleétaitderetour,pleuranttoutesles larmesdesoncorpsetimplorantqu’onluioffreunedernièrechance. —Reviensnousvoirdanstroismois,monpetitange,ditLarge.En attendant,débarrasse-moitesgrossesfessesdelà,oujetefaischasser définitivementducampus.

***

Lesélèvesn’avaientpasimaginéuneseulesecondeêtreréduitsàsept dèslepremierjour.L’échecdeNicolealimentatouteslesconversations. Tousclamaienthautetfortqu’elleavaitmanquédecourage,mais l’enviaient secrètement. Ils auraient payé cher pour retrouver leur chambre,prendreunbainbrûlantetseprélasserdevantlatélé. Ilsprirentunedouchechaudepuisseréunirentautourdelatablede lasalleàmanger,impatientsdevoirarriverleurdîner.Jamessefélicitait d’avoirKerrypourpartenaire.Voirtouslesautrescommettreleserreurs contrelesquellesellel’avaitmisengardeétaitunrégal. Unmembredupersonnelentraenpoussantunchariot.Smoke distribua un plateau métallique à chaque élève. James souleva son couvercle.Lerizétaitunpeusec,maisilétaitsiaffaméqu’illetrouva délicieux.Kerryfutladernièreservie.Jamessentitquequelquechose clochaitausonquefitsonplateauentouchantlatable. Elleôtalecouvercle.SonplatcontenaitunemballagedeMars.Les traitsdesonvisages’affaissèrent.Largeposasonénormemainsurson épaule. —MapetiteKerry,tun’espaslapremièreàeffectuerundeuxième séjourparminous.Tupensespeut-êtreconnaîtretouteslesficelles,mais jepeuxt’assurerquetun’asaucunechancedenousavoiràcepetitjeu. Ellecontemplasonassiettevide.Jamesnepouvaitpaslalaisser

mourirdefaimaprèstoutlemalqu’elles’étaitdonnépourlui.Iltraça

uneligneaumilieudesonassietteetoffritlamoitiédesonrepasàsa

nouvelleamie.

—Merci,partenaire,dit-elle.

19.Quedubonheur!

Imaginezquevousvenezd’acquérirunnouveaujeuvidéo.Vousêtes aupremierniveau,etvouséprouvezlespiresdifficultés.Lesennemisse déplacenttropvite,vousmaîtrisezmallescommandes,maisvous finisseztantbienquemalparaccéderauniveausuivant.Puis,depoint desauvegardeenpointdesauvegarde,vousparvenezàterrasserle dernierboss. Unjour,parcuriosité,vousrejouezlepremierniveau.Cequivous apparaissaitsidifficileestdevenuunjeud’enfant. C’estsurceprincipedeprogressionqu’estfondéleprogramme d’entraînementinitial.Enaccomplissantdesépreuvesdifficilessousune fortepressionphysiqueetpsychologique,vousatteindrezunniveaude compétencesquevousn’auriezjamaisoséimaginer.Lorsquevotre formationseraachevée,votreespritetvotrecorpsserontcapablesde performancesexceptionnelles. (Extrait de la préface du Manuel d’entraînement initial de CHERUB.) Callumquittaleprogrammeauvingt-sixièmejour,lepoignetgauche fracturésurleparcours-combat.Lesobstaclesneprésentaientaucune difficulté insurmontable, mais l’épuisement des élèves rendait les accidentsfréquents.Commesilesactivitéséprouvantesdelajournéene suffisaientpas,Largeprenaitunmalinplaisiràlespriverdesommeil, n’hésitantpasàarroserleurslitsenpleinenuitavecunelanced’incendie. AssociéàGabrielleauseind’unnouveaubinôme,Connor,quin’avait jamaisétéséparédesonfrèrejumeauplusdequelquesheures,envisagea d’abandonner. Les exercices physiques étaient éreintants. Lors de la première séance, James avait vomi de douleur. Kerry lui avait ordonné de continueràcourir,maisilétaitenétatdechoc.Speaksluiavaitlancéun violentcoupdepieddansledos. —Tantquetuneseraspasinconscientoumort,tuvasmefairele plaisirdecontinueràcourir,avait-illâché. Cejour-là,Jamesavaitétéàdeuxdoigtsd’abandonner.

Ilavaitfinipars’habitueràcetteexistenceinfernale.Unjour,ilavait dénombrésursoncorpsdouzeplaiesetvingt-sixecchymoses.Ilse douchaitdeuxfoisparjour,maisn’avaitpasletempsdesedébarrasser delaterreaccumuléeauxendroitslesplusdifficilesd’accès,commeles onglesetlesoreilles.Sescheveuxavaientlaconsistancedelapaille,et desparticulesdeboueséchéeentombaientchaquefoisqu’ilypassaitla main.Ilregrettaitamèrementdenepass’êtrerasélatête. Lasensationpermanentedefroidétaitpirequelafatigue.Lanuit,ils nedisposaientqued’unefinecouverture,etledortoirn’étaitpaschauffé. Aumatin,lesoldebétonétaitglacé,maislesinstructeurslesforçaientà prendreunedouchefroide.Lepetitdéjeunern’étaitcomposéquede céréalesetdejusdefruits.Leursvêtementsn’avaientjamaisletempsde sécher.Lesenfilerétaitunetorture,maiscen’étaitqu’unmauvais momentàpasser.Auboutdecinqminutessurleparcours-combat,tous lesélèvesétaienttrempésjusqu’àl’osetcouvertsdebouepourlerestede lajournée. Lesoccasionsdeseréchaufferétaientrares:boissonschaudesà l’heuredudéjeuner,doucheenfind’après-midietdîner.Ilsvivaientces instantsdansunétatprochedel’extase.Toussouhaitaientrecevoirune blessure légère, un simple bobo n’impliquant pas une exclusion du programme,afindepasserquelquesheuresàl’infirmerie,unepièce

chaufféeà22°C.Uneoccasioninespéréedeboireunthébienchaudetd’y

tremper quelques délicieux biscuits au chocolat. Shakeel et Connor avaienteucettechance.PourJames,celarestaitunrêveinaccessible. Lescinqheuresdecoursconstituaientlemomentleplusreposantde lajournée.Jamesadoraitlemaniementd’armes.L’entraînementautir n’enconstituaitqu’unepetitepartie.Ilsavaitdésormaisdémonteret nettoyer un revolver, neutraliser une cartouche, rétablir le fonctionnementd’unearmeenrayéeetsaboteruneculassepourquela balleexplosedanslecanonetblessesonutilisateur. Encoursd’espionnage,ilappritàutilisertouteunepanopliede

gadgets,desdispositifsd’écouteélectroniques,depiratageinformatique,

decrochetage,dephotographieetdenumérisation.Cen’étaitpasaussi

excitantquedanslesfilms.MrsFlagg,l’instructrice,unancienagentdu

KGB,nequittaitjamaissesbottesfourrées,sonépaismanteau,sachapka

etsonécharpeenrenard,tandisquelesélèvesfrissonnaientdansleursT-

shirtshumides.Parfois,elleallaitjusqu’àfrappersesmainsgantéesl’une

contrel’autreenpestantàhautevoixcontrelefroidqui,selonelle, n’amélioraitpasl’étatdesesvarices. MrLargeenpersonnesechargeadeleurenseignerlemaniementdes explosifs. Abandonnant pour quelques heures son personnage de dangereuxpsychopathe,iljonglaavecunplaisirenfantinaveclesbâtons dedynamiteetlespainsdeplastic.Ilfitexplosertoutcequiluitombait souslamain,allantjusqu’àposerunechargedirectionnellesurlatêtede James.Leprojectiledécollaàlaverticaleetfituntroudelatailled’une balledegolfdansleplafond. —Commevousl’avezcompris,nousaurionsdûdireadieuànotre cherpetitJamessij’avaisplacélachargeàl’envers,ousiunincident s’étaitproduitpendantlapréparationdudispositif. Jamessedemandas’ilplaisantait.Illevalesyeuxversleplafondet estimaquec’étaitpeuprobable. Lescoursdesurviedonnaientlieuàdesexcursionsenforêt,horsdu campd’entraînement.C’étaitunedisciplinepassionnante,consistant essentiellement à construire des abris et à connaître les parties comestiblesdesanimauxetdesplantes.Lesélèvesapprirentàfairedu feu.Jamessuivitcetteleçonavecbeaucoupd’attention,carilétaitdécidé àmangerchaudentouteoccasion,mêmes’ildevaitsecontenterd’unrôti d’écureuiloudehérisson. Enrevanche,ildétestaitlescoursdelangueétrangère.Ilétaiten retardsurlesélèvesquiavaientpasséplusieursannéesàCHERUB.Kerry parlaitcourammentl’espagnoletsedébrouillaitenfrançaisetenarabe. Lorsduprogramme,chaqueélèvedevaitétudierunenouvellelangue correspondantàsescaractéristiquesethniquesetmémoriserunmillier demotsdevocabulaireavantlafindelasession.MoetShakeelapprirent l’arabe,Kerrylejaponais,Gabrielleleswahili,JamesetConnorlerusse, autant d’idiomes qui n’utilisaient pas l’alphabet latin. Il leur fallait apprendre à déchiffrer des caractères inconnus avant de pouvoir prononcerlemoindremot. Deux heures par jour, James et Connor durent supporter les hurlementsetlesinsultesdeleurprofesseurderusse.MrGrwgoskine cessaitdebriserdescrayonsentresesdoigts,delesfrapperavecsarègle etdelesbombarderdepostillons.Lesdeuxgarçonsfinissaientchaque leçondansunétatd’épuisementtotal,lesmainsdouloureusesetl’esprit confus.Jamesn’avaitpaslasensationdefairedesprogrès,maisilsavait

désormais que le russe donnait la migraine. Grwgoski se plaignait fréquemmentdeleurcomportementauprèsdesautresinstructeurset exigeaitdespunitionsexemplaires,cequileurvalaitgénéralementde passerdeuxheuresencaleçondanslefroid,auxdépensdeleurprécieux sommeil,oud’êtreréveillésaumilieudelanuitparlejetglacédelalance d’incendiedeLarge. Mais,plusquetouteautrediscipline,Jamesdétestaitlekaraté.

***

—Vingt-neuvièmejour!s’exclamaLarge.

Contrairementàseshabitudes,ilétaitcoifféd’unecasquettedebase-

ballverte.Pourlapremièrefoisdepuisledébutduprogramme,sesdeux

acolytesnesetrouvaientpasàsescôtés.Ilétaitcinqheurescinquante,et

lessixélèvesrescapéssetenaientdeboutaupieddeleurlit.

—Quelqu’unpeutmedirecequecejouradeparticulier?

IlsavaientapprisàseméfierdeLarge.Touteréponse,bonneou

mauvaise,pouvaitavoirdesconséquencesdésastreuses.Mieuxvalait

croiserlesdoigtsettâcherdenepasattirerl’attention.

—Numérosept,peux-turépondreàmaquestion?

Jamesmauditsamalchance.

—C’estlejourdeNoël.

—Exact,monpetitlapin.LejourdeNoël.L’anniversairedeNotre-

SeigneurJésus-Christ.Selontoi,James,quedevrions-nousfairepour célébrercetévénementexceptionnel? C’étaitexactementlegenredequestionsperfidesqu’ilredoutait. —Vouspourriezpeut-êtrenousoffrirunpeuderepos,monsieur. —Excellenteidée.Vousserezheureuxd’apprendrequej’aiaccordé unjourdecongéàMissSmokeetàMrSpeaks,ainsiqu’àtousvos professeurs.Noussommesenfinseuls,mespetitschéris.Vousallez pouvoir profiter pleinement de votre bon vieux Large. Nous allons commencerlajournéeparunepetitefête,puisnousnousadonnerons auxjoiesdukaratéetdel’exercicephysique,sansqu’aucunedeces ennuyeusesleçonsnevienneternirnotrebonheur. Surcesmots,ilappuyasurunboutonàl’arrièredesacasquette.Des diodesclignotantesenformedesapins’illuminèrentau-dessusdela visière.UneinsupportableversionélectroniquedeJingleBellsrésonna

dansledortoir.

—DouxJésus,c’étaitsiémouvantquej’aifailliessuyerunelarme,dit

l’instructeurenretirantsoncouvre-chef.Maintenantquecettepetite

célébrationestterminée,jesuggèrequenousnousmettionsautravail.

***

Lesélèvesn’étaientpashabituésausolélastiquedudojo.Jusqu’àce jour,ilss’étaiententraînéspiedsnusdanslechampdebouequientourait lebunkerducampd’entraînement.Cesséancesétaientassommantes. L’instructeur détaillait un ou deux mouvements, puis les élèves les répétaientjusqu’àcequ’ilssoientcapablesdelesexécuteràlaperfection. Ensuite,ilspassaientenrevuelesenchaînementsapprislorsdesleçons précédentes.Chaquecourss’achevaitparuncombatentrepartenairesde binôme. Jamesn’avaitriencontrelekaraté.Ilavaittoujourseuenviede s’inscrireàunclub,maisiln’avaitjamaiseulecouragedemeneràbien ceprojet.Araisondecinqleçonsparsemaine,ilprogressaitrapidement. MaisKerryétaitdéjàceinturenoire,etl’avoirpouradversairen’étaitpas unepartiedeplaisir.Elleaccomplissaitchaquemouvementavecune facilité déconcertante. Elle lui prodiguait des conseils et lui évitait souventd’êtrepuniparlesinstructeurs,maisildétestaitletonsupérieur surlequelellesoulignaitseserreursetlafaçondontelleledominaitau coursdeleursaffrontements. Ilétaitcenséanticiperetbloquerlesattaquesdesacamarade,mais elleétaittroprapideetmaîtrisaitdesenchaînementsquiluiétaient inconnus.Ilseretrouvaitausolàlafindechaqueassaut,alorsqu’elle paraittoussesmouvements.Jamesétaittropfierpouradmettrequ’ilse sentaithumilié.Elleétaitpluspetiteetplusjeunequelui.Et,comble d’horreur,c’étaitunefille.

***

LajournéedeNoëlsepoursuivitparsixheuresd’entraînement

physiqueimpitoyable.Lesélèvesfinirentsurlesrotules,lesmainssi

engourdiesparlefroidqu’ilsneparvenaientplusàessuyerlabouequi

dégoulinaitsurleurvisage.Jamesavaitmalàunecôte,souvenird’un

coupportéparKerryaucoursdelaleçondekaraté.Insensibleàleurs souffrances,Largelesavaitunefoisdeplusprivésdepetitdéjeuner. Atreizeheuresprécises,illesconduisitàl’extérieurduterrain d’entraînementetsedirigeaverslebâtimentprincipal.Ilsétaienttout excités.Mêmes’ilsétaienthabituésauxcoupstordusdeleurinstructeur, ils se demandaient s’ils n’allaient pas enfin bénéficier de quelques momentsdereposenrécompensedeseffortsaccomplisaucoursdumois écoulé. Illeurordonnades’arrêteràquelquesmètresdesfenêtresdu réfectoire. Un arbre de Noël de quatre mètres de haut, décoré de guirlandesélectriques,yavaitétédressé.Lestables,recouvertesde nappesenpapierdoré,avaientétédéplacéespourformerunampleU. Descouvertsenargentetdesassiettesenporcelaineyavaientété disposés.Jamesrestaitinsensibleàcetétalagedeluxe.Ilnepensaitqu’à lachaleurquidevaitrégnerdanslapièce. —Mescherspetits,jevousoffreunechancedequitterleprogramme, annonçaLarge.Sivousvousdécidezimmédiatement,vousaurezletemps deregagnervotrechambre,deprendreunebonnedoucheetd’êtrede retourauréfectoirepourprofiterdudéjeunerdeNoël. JamessavaitqueConnorenvisageaitsérieusementdeseretirer depuisladéfectiondesonfrère.Ilcraignaitquecetteprovocationnele pousseàfranchirlepas.Largeordonnaàsesélèvesd’effectuerunesérie d’abdominaux.Derrièrelesvitres,despensionnairesprenaientplaceàla tabledebanquet.Quelques-unslessaluèrentd’ungestedelamain. JamescherchavainementKyle,BruceetAmyduregard. —Allez,laissez-voustenter!crial’instructeur.Detoutefaçon,aucun d’entrevousn’alamoindrechancedetenirjusqu’aucentièmejour. Rompezlesrangs,mesmignons.Profitezdufestin.Discutezavecvos amis.Jesaisquevousenmourezd’envie.Quediriez-vousdevingt pompespourvousaideràprendrevotredécision? Lorsqu’ilsserelevèrentaprèsavoiraccomplicetexercice,Bruceet Callumsetrouvaientderrièrelesvitres.Cedernieravaitunplâtreau poignet.Ilentrouvritunefenêtre. —Tiensbon,petitfrère!cria-t-il.Laprochainefoisqu’onsevoit,tu asunintérêtàporterunT-shirtgris. Connorhochalatête. —Jeferaicequejepeux.JoyeuxNoël.

BrucepoussaCallumdelafenêtre.

—Nevouslaissezpasimpressionnerparcemalade!hurla-t-il.C’est

unraté,unvieuxsadiquequiadores’enprendreauxplusfaiblesquelui.

Jamesesquissaunsourire.Largecourutversleréfectoire.

—Fermezcettefenêtre,c’estunordre.

—Commetuvoudras,espècedenazi,lâchaBruce.

Largefitvolte-face,levisageécarlate.

—Trèsbien,voustous.Vousavezgagné.Directionleparcours-

combat,etautrot.

***

JamesetKerryfurentlespremiersàs’élancer.Ilsétaienthabituésà franchirlaligned’arrivéeavecuneavanceconsidérablesurlesautres binômes. Large avait regagné son bureau chauffé pour avaler son déjeunerdeNoëlenlesregardantsouffrirsurlesécransdesurveillance. Ladernièrepartieduparcoursétaituneétenduededeuxcents mètresconstituéederochersauxarêtestranchantes.Aboutdesouffle, Kerrytrébuchaetposaunemainausol.Enunéclair,Jamessesouvint deshumiliationssubiesaucoursdesleçonsdekaraté.Submergéparun accèsdecolèreincontrôlable,ilécrasavolontairementlesdoigtsdesa partenaire.Lajeunefillehurladedouleur. —Pourquoituasfaitça,espècedesalaud? —Jen’aipasfaitexprès. —Si,jet’aivuvisermamain.Tuaschangédetrajectoireaudernier moment. —Tuescomplètementfolle,Kerry. Ellelepoussaenarrière. —Onestcensésfaireéquipe,James.C’estquoitonproblème? —Calme-toi,tuveux?Tucroisquetunemefaispasmal,toi, pendantlescoursdekaraté? —Tuasmalparcequetuesnul. —Tupourraisretenirtescoups.Tun’aspasbesoindemeréduireen bouillieàchaqueleçon. —MaismonpauvreJames,jeretiensdéjàmescoups. JamessoulevasonT-shirtetdévoilasonabdomencouvertdebleus. —Ahoui,vraiment?

Elleluilançauncoupdepiedquil’atteignitàl’aine.Ilsepliaen deux,enproieàunedouleurindescriptible. —Voilàcequejepourraistefaire,sijelevoulais.Tun’asrien compris, pauvre imbécile. Si je retenais vraiment mes coups, les instructeursm’accuseraientdenepasmedonneràfondetnousserions punistouslesdeux. JamessavaitqueKerryavaitraison.Ils’étaitcomportécommelepire desidiots.Mais,aveugléparlacolère,ilbonditsurelle.Déséquilibrée, elle s’effondra parmi les rochers. Il commença à la bourrer maladroitementdecoupsdepoing.Ellelefrappaàl’arêtedunez.Ilse sentitsoulevédeterre. —Arrêtez!hurlaGabrielle. Connoraccourutpourlesséparer.Largejaillitdubâtiment. —Est-cequequelqu’unpourraitmedirecequisepasse? Lesélèvesrestèrentmuets. —ConnoretGabrielle,retournezaudortoir.Kerry,montre-moita main. L’instructeurexaminasablessure. —Al’infirmerie. Puisils’accroupitdevantJamesetinspectasonnez. —Tuferaisbiendel’accompagner.Profitez-enbien,mesamours,et préparez-vousàenbaveràvotreretour.

***

Jamessecalaconfortablementdansunfauteuildelasalled’attente

del’infirmerie,ungobeletdethébrûlantdansunemain,unbiscuitau

chocolatdansl’autre.Kerrys’assitenfacedeluisansmêmecroiserson

regard.

20.Laguerredufeu

—Bienvenue,mespetitslapins!s’exclamaLarge.Vousavezpassé

l’après-midibienauchaud?L’infirmièrevousafaitungroscâlin?Je

vousairéservéuntraitementspécial,mesoiseauxd’amour.Enlevezvotre

T-shirt,votrepantalonetvosrangers.Negardezquevossous-vêtements.

Vouspasserezlanuitdehors.Dansl’hypothèsefortimprobableoùvous

seriezencoreenviedemainmatin,jevouslaisseraientrer.Etn’oubliez

pasqu’unechambredouillettevousattenddanslebâtimentprincipal.

JamesetKerryluiadressèrentunregardimplorant.

—JoyeuxNoël,ajouta-t-ilenclaquantlaporte.

L’obscuritélesenveloppa.Unventglacialbalayaitlechampdeboue

durecommedelapierre.Lajeunefilleéclataensanglots.

—Jesuisdésolé,ditJames.Toutestdemafaute.

Ellerestamuette.

—Parle-moi,jet’enprie.Jesaisquej’aiétéstupide.Voirtousles