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L'ORGANISATION DE BANK AL-MAGHRIB DE 1959 À NOS JOURS :

L'ÉMERGENCE DE LA BANQUE CENTRALE AU MAROC

Olivier Feiertag

Armand Colin | « Histoire, économie & société »

2016/4 35e année | pages 36 à 52


ISSN 0752-5702
ISBN 9782200930387
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.inforevue-histoire-economie-et-societe-2016-4-page-36.htm
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L’organisation de Bank Al-Maghrib de 1959 à
nos jours : l’émergence de la banque centrale
au Maroc
Olivier Feiertag

Résumé
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L’histoire de Bank Al-Maghrib, la banque centrale du Maroc, constitue un cas d’école pour
étudier les évolutions de l’organisation et de la gouvernance d’une banque centrale. Fondée en 1959,
à partir de l’ancienne Banque d’État du Maroc qui datait du protectorat français, Bank Al-Maghrib
présente les trois modèles du central banking qui se sont succédé des années 1960 à nos jours :
banque d’émission nationale, elle met son organisation au service du financement de l’économie
marocaine en pleine croissance ; la crise de la dette et le plan d’ajustement structurel négocié avec
le FMI dans les années 1980 et 1990 font évoluer ce modèle dans le sens d’une banque centrale
indépendante qui débouche dans les années 2000 sur une révolution managériale inséparable de
l’émergence de l’économie et de la société marocaine.

Abstract
The history of Bank Al-Maghrib, the central bank of Morocco, provides a case-study for the
evolution of the organization and governance of a central bank from the 20th to the 21st Century.
Founded in 1959, from the former colonial Banque d’État du Maroc, Bank Al-Maghrib is first
designed as « a national bank of issue », financing the economic growth under the aegis of the State ;
The debt crisis of the 1980s and the influence of the IMF until the end of the 1990s changed the
pattern : Bank Al-Maghrib became an independant central bank which emerged in the 2000s through
a managerial revolution at the same time with the emergence of the Moroccan economy and society.

L’histoire de la Banque centrale du Maroc — Bank Al-Maghrib dans toutes les langues
du monde depuis 1987 — relève de l’histoire du temps présent. Elle s’inscrit pleinement
dans l’histoire de la décolonisation et de l’accession à l’indépendance nationale du Maroc.
Bank Al-Maghrib est fondée le 30 juin 1959. Elle se substitue à la Banque d’État du Maroc,
l’ancienne banque d’émission internationale créée par l’acte d’Algésiras de 1906 dans le
L’organisation de Bank Al-Maghrib de 1959 à nos jours 37

contexte des rivalités impérialistes de notre première mondialisation1 . Le 17 octobre 1959


est institué, dans la foulée, le dirham, nouvelle unité monétaire du Maroc indépendant
en remplacement du franc marocain introduit en 1921, moins de dix ans après le début
du protectorat français. La création du dirham détache brutalement le Maroc de la zone
franc. Il ne fait pas de doute que cette mesure double, création d’un Institut d’émission
national et introduction d’une monnaie souveraine, pour reprendre les mots de Daniel Rivet,
« clôt symboliquement le processus d’émancipation de la tutelle coloniale entrepris par le
Maroc » depuis au moins les années 19302.
« Symboliquement » ? Oui, car la monnaie est d’abord un signe et l’on ne méconnaît
pas bien sûr la force des symboles pour l’histoire des États nations. Mais, pour autant,
qu’en est-il en réalité ? C’est bien le problème historique principal de toute histoire post-
coloniale : la rupture du lien de domination politique entre les colonisateurs et les anciens
colonisés s’est-elle accompagnée de la fin des rapports de domination économique ? En
d’autres termes : la décolonisation politique ne masque-t-elle pas la persistance longue
d’un néo-colonialisme de nature économique et financière, moins visible mais tout aussi
préjudiciable, jusqu’à nos jours, au développement des anciens territoires coloniaux ? C’est
la question que pose explicitement Mohamed Lazhar Gharbi à propos de la création de la
banque centrale de Tunisie de 1955 à 19583.
À cette question — comme l’écrivait dès 1965 Jacques Berque, grand connaisseur
du Maghreb — la réponse n’est pas univoque4 . Elle ne peut être qu’historique. D’une
part, le monde colonial n’est pas un bloc. C’est l’une des leçons principales des post-
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colonial studies : plusieurs modèles de décolonisation coexistent. D’autre part et surtout,
la décolonisation est un processus de durée variable, pas nécessairement achevé moins
d’un demi-siècle après le début des indépendances et qu’il convient donc avant toute
chose d’historiciser. Dans le cas du Maroc, on doit en effet se demander si la transition
postcoloniale, enclenchée avec le retour d’exil du sultan Mohammed Ben Youssef en
1955, est aujourd’hui achevée5 . De cette manière seulement, on peut espérer contribuer
à l’histoire encore largement en friche de l’émergence, notion qui, sans cela, risque de
demeurer au stade du slogan ou, au mieux, de concept mou6 .
L’histoire de Bank Al-Maghrib, comme de toutes banques centrales dans le monde,
offre une vue pour ainsi dire en coupe des évolutions du Maroc contemporain. Il ne
s’agit pas de chercher ici à rendre compte de toute l’histoire de la banque centrale du
Maroc, mais bien d’analyser les mutations successives de son organisation7. Comment ont

1. Cf. Samir Saul, « La Banque d’État du Maroc et la monnaie sous le protectorat », in La France et
l’outre-mer, un siècle de relations monétaires et financières, Paris, CHEFF, 1998, p. 389-427.
2. Daniel Rivet, Histoire du Maroc de Moulay Idrîs à Mohammed VI, Paris, Fayard, 2012, p. 359.
3. Mohamed Lazhar Gharbi, « Une volonté de décolonisation financière : la création de la banque centrale
de Tunisie 1955-1958 », Publications de l’Institut des Belles Lettres arabes, 2e semestre 2003, p. 161-178.
4. Jacques Berque, « Quelques perspectives d’histoire économique coloniale », in De l’impérialisme à la
colonisation, Paris, Les Éditions de Minuit, 1965, p. 91-100.
5. Cf. Pierre Vermeren, Le Maroc en transition, Paris, La Découverte, 2001.
6. Cf. Growing Faster, Finding Jobs, Choices for Morocco, World Bank Middle East and North Africa
Economic Studies, The World Bank, Washington, D.C., août 1996, préface de Kemal Dervis ; Sylvie Delannoy,
Géopolitique des pays émergents ; ils changent le monde, Paris, PUF, 2012.
7. Cette recherche n’aurait pas été possible sans l’accueil qui nous a été réservé à Bank Al-Maghrib depuis
2010 dans le cadre plus général de la rédaction d’une histoire de Bank Al-Maghrib de 1959 à nos jours, entreprise
grâce à la médiation des éditions du Cherche-Midi et en particulier du regretté Jean-Pierre Taillandier. Que soient
ici remerciées toutes les personnes qui au Maroc, à la banque centrale comme ailleurs, m’ont donné accès aux
multiples sources, écrites et orales, primaires et publiées, sans lesquelles aucune histoire n’est possible. Nous

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évolué, de la (re) fondation de Bank Al-Maghrib en 1959 jusqu’à nos jours, le modèle de
gestion théorique et les modalités du fonctionnement pratique de la banque centrale du
Maroc ? Elle apparaît, à l’instar des autres banques centrales dans le monde, comme une
organisation complexe et spécifique, en évolution continuelle, juridiquement sui generis
et véritablement sans pareil dans le paysage du management, à la croisée des modèles
antagonistes de l’entreprise et de l’institution8 .
L’enquête est d’autant plus fondée que le central banking est au cœur de la thématique
de l’émergence9 . Sur la banque centrale repose, en fait, l’ensemble du processus « d’ap-
profondissement financier » (financial deepening) qui constitue le vecteur principal de
l’insertion réussie d’une économie nationale en développement dans le marché mondia-
lisé10 . Ce qui est proprement la définition de l’émergence. À la banque centrale, la tâche
essentielle « d’ouvrir le système financier » et de « superviser » son fonctionnement en se
dotant des « moyens humains et matériels » appropriés11 . Le rôle crucial que le central
banking est appelé à jouer dans les politiques de l’émergence est une raison majeure pour
tenter d’ouvrir la « boîte noire » de la banque centrale. Mais il y a une autre raison, tout
aussi importante : toute banque centrale, de quelque manière qu’on l’envisage, participe
de l’État, y compris et peut-être surtout quand ses statuts garantissent son indépendance
vis-à-vis du pouvoir exécutif12 .
On mesure la fécondité de cette approche dans le cas de l’histoire des nations postcolo-
niales et singulièrement du Maroc où l’État – qu’on désigne encore en ce sens comme le
Makhzen (makhzân), c’est-à-dire le lieu où l’on entrepose le produit en nature de l’impôt —
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a longtemps été « plus fort que la société » (Daniel Rivet)13 . Analyser l’organisation d’une
banque centrale, dans les pays émergents du sud comme d’ailleurs dans les « vieux » pays
du nord, c’est donc aussi contribuer à mieux mettre en lumière la part qui revient à l’État
et à son territoire, c’est-à-dire aux États-nations, dans ce processus historique complexe,
encore mal identifié, qu’on appelle aujourd’hui la « mondialisation »14 .
Dans cette perspective, nous analyserons, dans un premier temps, l’organisation de
Bank Al-Maghrib, au lendemain de l’indépendance, sur le modèle de la banque d’émission
nationale qui est alors à son apogée partout dans le monde. Il faudra, dans un deuxième
temps, évaluer l’impact sur l’organisation de la banque centrale de la crise de la dette
souveraine que traverse le Maroc à partir du tournant de 1983 qui correspond aussi au
début d’application du plan d’ajustement structurel (PAS) sous l’égide du FMI et de
la Banque mondiale. Une troisième partie, enfin, esquissera les traits principaux de la

remercions aussi M. le directeur général de Bank Al-Maghrib de nous avoir autorisé à publier cette contribution.
Cf. Olivier Feiertag, Bank Al-Maghrib, l’émergence d’une banque centrale du XXe au XXIe siècle, Paris et Rabat,
Le Cherche Midi Éditeur, 2016.
8. Cf. Olivier Feiertag, « Administrer la monnaie : pour une histoire des banques centrales comme
organisations », Entreprises et Histoire, n° 48, septembre 2007, p. 73-91.
9. Cf. Maxwell Fry, Charles Goodhart et Alfonso Almeida (dir.), Central Banking in Developing Countries,
Londres, Routledge, 1996 ; Sylvia Maxfield, Gatekeepers of Growth : the International Political Economy of
Central Banking in Developing Countries, Princeton, Princeton University Press, 1997 ; Richard Grossman, « The
emergence of central banks and banking regulation in comparative perspective », Wesleyan Economic Working
Papers, n° 21, 2006.
10. Growing Faster, op. cit., p. 19-24.
11. Ibid., p. 23-24 (« Bank Al-Maghrib will need to acquire the staff and equipment »).
12. Cf. Olivier Feiertag et Michel Margairaz (dir.), Les banques centrales, les États et la Nation, Paris,
Presses de la FNSP, 2014.
13. D. Rivet, Histoire du Maroc, op. cit., p. 351.
14. Cf. Ali Sedjari (dir.), La revanche des territoires, Rabat, L’Harmattan-GRET, 1997.

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révolution managériale qui caractérise l’organisation de Bank Al-Maghrib depuis le début


des années 2000 au moment où de multiples indicateurs semblent confirmer l’émergence
de l’économie marocaine.

Décolonisation et nationalisation de la Banque du Maroc


La création de Bank Al-Maghrib en 1959 marque assurément une rupture forte. Au Maroc,
comme dans tous les États nés de la disparition des empires coloniaux, la fondation d’une
banque d’émission nationale concrétise la décolonisation monétaire et financière15 . Rien
ne l’exprime mieux que le discours prononcé par le roi Mohammed V le 2 juillet 1959
pour l’inauguration de Bank Al-Maghrib à Rabat : « La souveraineté de toute nation se
manifeste par des attributs, notamment la liberté d’action dans la conduite de la politique
financière et monétaire et l’orientation de son économie conformément à ses intérêts,
et par la possession d’une monnaie nationale émise par une banque nationale et non
une monnaie satellite émise par un institut étranger. [...] Notre pays se trouve ainsi doté
d’une institution nationale dirigée par des nationaux16 ». Comme en écho, le ministre de
l’Économie nationale, Abderrahim Bouabid, membre important de l’Istiqlal, déclare plus
nettement encore : « la création d’un institut d’émission de la monnaie est un acte décisif
dans la vie d’une nation. Elle est l’expression élémentaire de l’indépendance politique et
économique d’un État moderne : elle est un attribut indispensable de la souveraineté, une
composante de la notion même d’État »17 .
La (re)création d’une banque centrale au Maroc consacre, en fait, une double rupture
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dont les conséquences sur l’organisation du nouvel Institut d’émission sont évidentes. Il
s’agit du même mouvement de la décolonisation et de la nationalisation de la banque
d’émission. Bank Al-Maghrib succède en effet à la Banque d’État du Maroc, modèle de la
banque d’émission impériale qui conjugue à la fois la domination des intérêts bancaires
privés et celle de la puissance politique métropolitaine. Constituée le 25 février 1907,
avant l’établissement du protectorat français, la Banque d’État du Maroc, à l’instar de la
Banque ottomane par exemple, est à l’origine une banque proprement internationale dont le
capital est partagé entre douze nationalités, dont la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni,
l’Espagne, l’Italie, la Suède, mais encore le Maroc et même les États-Unis, signataires au
même titre de l’acte d’Algésiras du 7 avril 1906, mais qui renoncent finalement à entrer
au capital de la première banque d’émission du Maroc18 . Dans le même ordre d’idée, le
siège social de la Banque d’État est fixé à Tanger, zone franche et capitale diplomatique
de l’Empire chérifien. La Banque est statutairement une société anonyme de droit français,
mais tout différend pouvant survenir entre elle et le gouvernement marocain ou entre les
actionnaires est dévolu à l’arbitrage de la cour fédérale de Lausanne. La nomination des
membres de la direction de la banque d’État confirme ce caractère multinational puisque

15. Cette histoire a surtout été étudiée dans le cas de la décolonisation britannique et de la zone sterling : cf.
Catherine R. Schenk, « The origins of a central bank in Malaya and the transition to independance, 1954-1959 »,
Journal of Imperial and Commonwealth History, 21, 2, 1993, p. 409-431 ; id., « Monetary institutions in newly
independant countries : the experience of Malaya, Ghana and Nigeria in the 1950’s », Financial History Review,
4, 2, 1997, p. 181-198.
16. Archives historiques de Bank Al-Maghrib (désormais ABAM), « Discours prononcé par sa Majesté le
Roi le 2 juillet 1959 à l’occasion de l’inauguration de la Banque du Maroc », in Statuts de la Banque du Maroc,
s.l., s.d., 47 p.
17. ABAM, « Discours prononcé par S.E. M. Abderrahim Bouabid, ministre de l’Économie nationale et des
Finances », in Statuts de la Banque du Maroc, doc. cité.
18. Cf. Mohamed Bouarfa, Le rial et le franc, les antécédents internationaux du système monétaire marocain,
Rabat, INMA, 1988.

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le directeur général français est flanqué d’un sous-directeur espagnol et de deux fondés de
pouvoirs de nationalité allemande et britannique. Ainsi conçue la gouvernance de Banque
d’État illustre donc parfaitement, au moins à ses débuts, le principe de la porte ouverte et
« sans aucune inégalité » qui a servi de modus vivendi aux rivalités impérialistes au Maroc
dans la première phase de la mondialisation19.
L’instauration du protectorat française en 1912 mais surtout la Première Guerre mon-
diale contribuent à faire évoluer, par étapes, ce modèle d’organisation d’une banque d’émis-
sion internationale et privée vers une institution de plus en plus nettement française. Cette
mutation dans la gouvernance de la Banque d’État du Maroc prend la forme d’une pro-
gressive francisation du capital – et donc des structures d’administration et de contrôle —
comme dans le cas de la suppression du poste de censeur exercé depuis 1906 par la Reichs-
bank en vertu de l’article 141 du traité de Versailles, ou encore à travers le rachat par la
Banque de Paris et des Pays-Bas des parts allemandes, autrichienne, suédoise et britannique
au début des années 192020 . Mais elle prend également la forme d’une mainmise de plus
en plus directe de la Banque de Paris et des Pays-Bas, actionnaire de référence à l’origine,
aboutissant à faire de la Banque d’État du Maroc « le château fort de Paribas » à la veille
de l’Indépendance21 . La conjonction n’est paradoxale qu’en apparence tant la période
ouverte par la Première Guerre mondiale est caractérisée par un nationalisme économique
assez puissant pour unifier durablement logiques politiques et intérêts privés. Cette réalité
est parfaitement analysée par l’Istiqlal au moment où s’achèvent les négociations entre le
gouvernement marocain et la Banque d’État du Maroc en 1959 pour définir les conditions
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de la transition du régime monétaire colonial : la Banque d’État, « instrument essentiel
de la colonisation française » est à la fois « soumise aux injonctions du gouvernement
français » et génératrice pour Paribas « de bénéfices énormes au profit de ses actionnaires
et de ses filiales et au détriment du Maroc »22 .
Dans ce contexte, les conditions pratiques du processus de substitution de Bank Al-
Maghrib à l’ancienne Banque d’État du Maroc sont éclairantes à plus d’un titre. Elles nous
sont connues, pour l’essentiel, à travers le témoignage oral de François Bizard qui exerce
sans discontinuer les fonctions de directeur adjoint puis de directeur général de la Banque
d’État du Maroc puis de Bank Al-Maghrib de 1954 à 196423 :

Cela a été, si j’ose parler comme un épicier, une opération loyale et marchande. Cela
n’a été ni une négociation de marchand de tapis, ni une négociation politique. [...]
L’évaluation du prix d’achat a été très stricte et méthodique. Tous les éléments d’actif
ont été étalés. Dans les créances, il y avait une créance sur le gouvernement marocain,
mais quelle est sa valeur quand c’est le gouvernement marocain qui rachète ? C’était
vraiment une négociation de rachat d’entreprise. [...] Mais le prix qu’ils ont payé valait
largement les encaisses, les immeubles et un certain goodwill. Le fonds de commerce

19. Cf. Sophia Broubrahimi, Le Maroc au cœur des convoitises européennes, l’impact de la conférence
d’Algésiras sur le régime douanier marocain jusqu’au protectorat français en 1912, mémoire de recherche sous
la direction de Bouda Etemad, université de Genève, 2014.
20. Cf. Éric Bussière, « Paribas et la prise de contrôle de la Banque d’État du Maroc », in La France et
l’Outre-mer : un siècle de relations monétaires et financières, Paris, CHEFF, 1998, p. 429-435.
21. Georges Hatton, Les enjeux financiers et économiques du protectorat marocain (1936-1956), politique
publique et investisseurs privés, Paris, Publications de la SFHOM, 2009, p. 287 sqq.
22. Archives Wilfrid Baumgartner (désormais AWB), Centre d’Histoire de Sciences Po, 2BA54, Mémoire
sur la Banque d’État du Maroc présenté par le parti de l’Istiqlal à sa Majesté le Roi, 28 juin 1959.
23. Archives orales de l’IGPDE (Ministère de l’Économie et des Finances), (désormais AO), Paris, Entretien
biographique de François Bizard mené par Agathe Georges-Picot en décembre 1989.

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d’un institut d’émission, cela ne veut pas dire grand’chose... Enfin, incluons dans le
goodwill, les personnels et, si j’ose dire, moi y compris24 .

Précieux témoignage qui confirme que la création de Bank Al-Maghrib correspond


bien à la nationalisation, au sens juridique du terme, de l’Institut d’émission privé qui
existait depuis plus d’un demi-siècle. C’est-à-dire de l’appropriation de son capital par
la puissance publique comme cela se produit pour la plupart des banques d’émission du
monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans l’histoire du central banking, au
Maroc comme ailleurs, c’est une vraie rupture. La Banque d’État du Maroc est globalement
demeurée business like jusqu’à la fin du protectorat. Son organisation est restée plus proche
du modèle de l’entreprise que de l’institution. Ses profits, par exemple, proviennent très
majoritairement non pas de l’émission en contrepartie de l’escompte d’effets de commerce,
dont le volume est structurellement très faible au Maroc, mais de ses placements à court
terme sur le marché monétaire parisien et de ses multiples participations dans les très
nombreuses filiales de Paribas au Maroc : comme le résume bien Samir Saul, à la veille de
la Seconde Guerre mondiale, « la Banque d’État du Maroc ressemble de plus en plus à une
affaire de gestion de portefeuille »25 .

Le modèle de la banque nationale d’émission


Dans ces conditions, l’organisation mise en place à l’origine de Bank Al-Maghrib en 1959
est en effet radicalement nouvelle. Elle est conçue sur le modèle de la banque nationale
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d’émission qui est alors à son apogée en Europe et dans le reste du monde, y compris
et surtout dans le tiers-monde. Ce modèle a trois caractéristiques majeures : son modus
operandi principal repose sur le crédit, aussi bien à court terme à travers l’escompte
classique d’effets de commerce qu’à moyen et même long terme à travers des mécanismes
non orthodoxes de mobilisation de crédit bancaire d’investissement. Cette fonction de
crédit permet à la banque centrale de remplir sa mission primordiale : le financement,
y compris par la création monétaire, de la croissance économique et du plein emploi.
Cette mission implique toutefois que la banque centrale soit également partie prenante de
la politique monétaire externe, c’est-à-dire du contrôle des changes. C’est la deuxième
caractéristique. La banque d’émission nationale est légalement située à la zone frontière
entre le système financier domestique et le marché international de l’argent. Ce contrôle
des frontières monétaires nationales, dont l’arme atomique est la dévaluation, donne à la
banque centrale la capacité à réguler les tensions inflationnistes inhérentes à un financement
quasi monétaire de la croissance. Mais la responsabilité souveraine de la valeur externe de
la monnaie, même partagée avec le gouvernement, conduit à la troisième caractéristique
du modèle de la banque nationale d’émission : sa dépendance fonctionnelle vis-à-vis du
pouvoir proprement politique. Ainsi comprise, la banque nationale d’émission est au centre
de ce que l’économiste britannique et néo-keynésien, John R. Hicks, appelait en 1973, à la
veille de la crise économique internationale, une « économie d’endettement » (overdraft
economy)26.

24. AO, Entretien avec F. Bizard n° 7, cassette n° 9, du 14 décembre 1989.


25. S. Saul, « La Banque d’État du Maroc... », op. cit., p. 417.
26. John Richard Hicks, The Crisis in Keynesian Economics, Oxford, Basil Blackwell, 1974, p. 50-57.
Cf. aussi Olivier Feiertag, « Les banques d’émission et la croissance économique en Europe (1945-1973) »,
dans Politiques et pratiques des banques d’émission en Europe (XVIIe -XXe siècle), dir. Olivier Feiertag et Michel
Margairaz, Paris, Albin Michel, 2003. p. 595-622 ; Éric Monnet, Politique monétaire et politique du crédit en
France pendant les Trente Glorieuses 1945-1973, thèse de l’EHESS/PSE, sous la direction de Pierre-Cyrille
Hautcœur, 2012.

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Le modèle de la banque nationale d’émission détermine directement l’organisation de


Bank Al-Maghrib dans toute la première phase de son histoire, au moins jusqu’au tournant
de l’ajustement dans les années 1980-1990. Au sein de l’organigramme, la direction
du Crédit est prédominante. Tous les témoignages concordent pour en faire jusqu’au
début des années 1990 encore, la « direction-reine » qui concentre le véritable pouvoir
et assure à ses cadres le plus de prestige27 . Le pouvoir de la direction du Crédit repose
sur le réseau des 15 agences que compte Bank Al-Maghrib au milieu des années 1980,
dont les deux succursales de Rabat et surtout de Casablanca, qui concentre l’essentiel de
l’activité bancaire et financière du pays et où tous les jeunes cadres de la banque centrale
commencent alors leur carrière. L’existence de ce réseau est à la base de la politique
monétaire – c’est-à-dire de la politique du crédit – de Bank Al-Maghrib. Les agences sont
étroitement articulées aux réseaux superposés des organismes financiers spécialisés, de
nature publique ou parapublique (Crédit Agricole, Crédit foncier, Banque nationale de
Développement économique, Crédit hôtelier...). Toutes ces institutions forment un « jardin
à la française » qui dessine, au-delà de la banque centrale, un système bancaire et financier
très hiérarchisé et strictement spécialisé.
Mais dès le début des années 1960, le « département des services étrangers » de
Bank Al-Maghrib monte en puissance au sein de l’organigramme au fur et à mesure
que la gestion des relations monétaires internationales (et aussi des relations avec les
institutions financières internationales) gagne en importance. Mohammed Benjelloun entré
à Bank Al-Maghrib en 1960 se souvient avoir été à l’origine de la constitution en 1962
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de son département étranger à l’initiative de François Bizard qui avait été dès l’origine
son « mentor »28 . L’une de ses premières tâches à ce poste est d’exercer la fonction
de « correspondant statistique » pour le FMI, dont le Maroc était devenu membre dès
1958. Le département des « Services étrangers » voit dès lors son importance s’accroître
continûment, devenant une pépinière de jeunes cadres et s’affirmant de plus en plus comme
le think tank du gouverneur de la banque29.
La concurrence entre le Crédit et les Services étrangers est illustrée par l’enjeu que
représente l’émergence de la fonction des études à Bank Al-Maghrib. Rouquia Sqalli-
Boutaleb, première femme cadre de Bank Al-Maghrib, se souvient avoir été affectée dès
novembre 1966 au petit service des Études dont l’activité principale consistait à préparer et
à rédiger en français et en arabe le rapport annuel de la banque d’émission30 . C’est à cette
époque que la Banque de France détache un de ses agents de sa propre direction générale
des Services étrangers au département étrangers de Bank Al-Maghrib à la demande de
M. Benjelloun qui désire « créer dans son service une petite section “Études”, chargée
notamment des relations avec les organismes internationaux et des questions de balance
des paiements31 ». Cette évolution, aux yeux de l’expert français, avait l’inconvénient de
« disperser » la fonction des Études, mais, ajoutait-il, cette situation n’est « pas trop grave
aussi longtemps que le service des Études restera français ».

27. Entretien de l’auteur à Rabat le 14 janvier 2011 avec Mounir Razki, directeur de la direction des
Opérations monétaires et des Changes.
28. Entretien de l’auteur à Casablanca le 20 avril 2011 avec Mohamed Benjelloun.
29. Entretien de l’auteur à Rabat le 21 avril 2011 avec Abdelmalek Ouenniche affecté au département
étranger en juin 1966.
30. Entretien de l’auteur à Rabat le 14 décembre 2011 avec Madame Boutaleb.
31. Archives de la Banque de France (désormais ABF), 1373200602/41, Note de G. Le Gal du 30 décembre
1966.

n° 4, 2016
L’organisation de Bank Al-Maghrib de 1959 à nos jours 43

Le rôle de la Banque de France dans la construction postcoloniale de Bank Al-Maghrib


ne fait historiquement aucun doute. « L’organisation de Bank Al-Maghrib a été plus
ou moins calquée sur celle de la Banque de France » se souvient Rouquia Boutaleb
évoquant son recrutement au milieu des années 196032 : « le directeur des Études à cette
époque venait de la Banque de France. On l’appelait « assistant technique » ou encore
« conseiller du gouverneur », car il occupait en général les deux fonctions. Quand je
suis arrivée, c’était Monsieur Le Poupon, un inspecteur de la Banque de France ». Cette
continuité est également soulignée par le témoignage de François Bizard : « Au moment
de l’indépendance, tous les cadres de la Banque étaient français. Je me rappelle que le
plus ancien de nos agents marocains était devenu un cadre, mais c’était un vieux sage. Il
était plutôt là pour la façade. Certains de mes collaborateurs français sont restés au Maroc
bien après mon propre départ. J’ai continué à recevoir des cartes de vœux jusqu’à une
date très récente... »33 . En sens contraire, les stages des cadres marocains à la Banque
de France ont existé dès le début et se sont poursuivis sans solution de continuité par la
suite. De la sorte s’est opéré, dans la longue durée, un transfert de technologie qui est
aussi un transfert culturel entre la Banque de France et Bank Al-Maghrib. C’est un élément
important de l’organisation de la banque centrale du Maroc sur le modèle de la banque
nationale d’émission dont la Banque de France constitue, au début des années 1960, un des
types les plus achevés.
Cette continuité d’influence de l’ancien colonisateur bien après l’indépendance poli-
tique ne doit pas, pour autant, masquer la réalité concomitante de la marocanisation du
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personnel de Bank Al-Maghrib. La figure du premier gouverneur de l’institut d’émission
marocain, M’Hammed Zeghari, de 1959 à 1969, l’illustre parfaitement : né en 1902 à
Fès, issu de la bonne bourgeoisie fassi, comme la plupart des premiers dirigeants de Bank
Al-Maghrib, formé au collège Moulay Idriss créé par Lyautey, il s’engage très tôt dans le
mouvement nationaliste marocain. Signataire du manifeste de l’indépendance du 11 jan-
vier 1944, emprisonné pendant 18 mois au pénitencier d’Ali Moumen, il fait partie du
premier gouvernement marocain indépendant en 1955-1956, occupant notamment le poste
de ministre de la Défense nationale dans le contexte tendu de la guerre d’Algérie avant
d’être nommé au début de 1957 par le Roi ambassadeur du Maroc à Paris au moment
délicat où reprennent les relations diplomatiques entre la France et le Maroc, suspendues
après l’enlèvement de Ben Bella par la France. C’est cet homme de confiance, lié à son
souverain de manière quasi féodale, que Mohammed V nomme wali de Bank Al-Maghrib
en 195934 . Zeghari est sans conteste une personnalité politique. Tout comme la figure de
Driss Slaoui qui a remplacé Zeghari de manière temporaire de 1964 à 1967 dans le contexte
politique et social instable des débuts du règne de Hassan II, marqué par la proclamation
de l’état d’urgence en juin 1965. Le poids du politique est un élément caractéristique de
la première phase de l’émergence de toute banque centrale postcoloniale. Le couple ainsi
formé par M’Hammed Zeghari et François Bizard, au moins jusqu’à son remplacement
par M’Hammed Bargach en juin 1964, met bien en lumière la double dualité à l’origine de
Bank Al-Maghrib : politique et technique, mais aussi maroco-française, fondée sur la réa-
lité d’échanges culturels réciproques qui voient le directeur général nommé fonctionnaire
marocain par un dahir royal avec l’approbation écrite du ministre des Affaires étrangères
français, Antoine Pinay, et signant sur les billets de banque de son nom en arabe ! Cette
mixité dont témoigne l’organisation première de Bank Al-Maghrib n’est pas exceptionnelle.

32. Entretien de l’auteur à Rabat le 14 décembre 2011 avec Madame Boutaleb.


33. Entretien cité du 14 décembre 1989.
34. Cf. le portait qu’en fait le résident général Gilbert Grandval, Ma mission au Maroc, Paris, Plon, 1956,
p. 119-120.

n° 4, 2016
44 Olivier Feiertag

Elle est partie intégrante de l’expérience de la décolonisation, au Maroc comme ailleurs.


De ce point de vue, la période d’ajustement structurel qui s’ouvre avec la crise de la dette
au début des années 1980 marque un tournant véritable.

Bank Al-Maghrib et le tournant de l’ajustement structurel


Les années 1980 ont globalement correspondu à la décennie de « l’ajustement » : la
destruction au cours des années 1970 du système économique international né de la Seconde
Guerre mondiale a obligé toutes les économies nationales à se transformer pour s’ajuster
au nouvel état de l’économie mondiale. Cette mutation concerne tout particulièrement
les jeunes économies nationales issues de la décolonisation, plus vulnérables aux chocs
exogènes car restées à plus d’un titre dépendantes de l’ancienne puissance coloniale. Le
cas du Maroc l’illustre parfaitement.
Dès la fin des années 1970, l’économie marocaine entre en crise sous l’effet des chocs
pétroliers et de la hausse mondiale des taux d’intérêt qui renchérit brutalement le service
de sa dette extérieure. La crise de ses paiements extérieurs le contraint à faire appel au
Fonds Monétaire International en novembre 197935. Le Maroc pénètre dès lors pour plus
de quinze ans dans le cycle des plans d’ajustement structurels (PAS). Il ne s’agit pas de
raconter ici en détail l’histoire des politiques d’ajustement structurel du Maroc dans les
années 1980-199036. Mais il faut s’interroger sur l’impact de l’ajustement et du rôle majeur
joué dans ce contexte nouveau par le FMI sur l’organisation de Bank Al-Maghrib.
La banque centrale se trouve en effet véritablement placée, tout au long de la crise
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d’ajustement, dans l’œil du cyclone. Harold James a bien analysé les raisons qui font
évoluer le FMI, à partir des années 1980 et singulièrement de la crise de la dette mexicaine
en 1982, vers la fonction de prêteur en dernier ressort international37 . Cette évolution le
rapproche des fonctions d’une banque centrale dans deux domaines principaux : la politique
des changes et la supervision bancaire. Les banques centrales nationales apparaissent dès
lors comme l’interlocuteur privilégié du FMI. Leur propre rôle dans la phase de négociation
puis d’application des politiques d’ajustement structurel est essentiel. Au Maroc, Bank Al-
Maghrib et la direction du Trésor du ministère des Finances sont, à parts égales, associées
aux missions des experts du FMI. Rattan Bhatia, le directeur adjoint du département
Afrique du FMI et qui a dirigé toutes les missions au Maroc de 1979 à 1989 en témoigne :

The central bank was an equal partner with the Ministry of Finance in the negocia-
tions with the Fund. Issues relating to monetary policy, exchange rate, and balance
of payments were held primarly by the central bank, and the Governor was briefed
by the Mission on how we were approaching and discussing budgetary matters with
the Ministry of Finance. [...] We perceived no tension between the two institutions
in negociations with the Fund mission [...] In principle, we assumed that it was the
Ministry of Finance that was ‘leading’the negociations but in practice we perceived
that both of them were ‘co-leaders’38.

35. ABAM, Dossier FMI (1), Lettre d’intention du ministre des Finances, Abdelkamel Rerhaye au directeur
général du FMI, 12 novembre 1979. Cf. Lahcen Boutahar, Contribution à l’analyse du FMI aux pays en voie de
développement : l’expérience du Maroc, thèse de l’université d’Orléans sous la dir. de M. Lelart, 1982.
36. Cf. Olivier Feiertag, Histoire de Bank Al-Maghrib de 1959 à nos jours, op. cit., chapitre III.
37. Harold James, « The International Monetary Fund and Central Banking », dans The Emergence of
Modern Central Banking from 1918 to the Present, dir. Carl-Ludwig Holtfrerich, Jaime Reis et Gianni Toniolo
Alderhot, Ashgate, 1999, p. 328 sqq
38. Témoignage écrit de Rattan J. Bhatia à l’auteur du 11 juin 2013.

n° 4, 2016
L’organisation de Bank Al-Maghrib de 1959 à nos jours 45

Le contexte nouveau de négociation permanente induite par la politique d’ajustement


entre le FMI et les « autorités monétaires », pluriel auguste qui renvoie effectivement au
couple formé par le ministère des Finances et la banque centrale, a pour conséquence de
faire progressivement évoluer la fonction du gouverneur de Bank Al-Maghrib. Dans toute
la période de l’ajustement, c’est Ahmed Bennani (1926-2009) qui incarne pendant plus
de vingt ans cette fonction à la tête de l’Institut d’émission. Nommé vice-gouverneur en
1968, il seconde d’abord Zeghari puis, à partir de 1969, le Prince Moulay Hassan Ben El
Mehdi, le propre cousin du roi, nommé gouverneur de manière honorifique jusqu’à ce que
Bennani finisse par être nommé gouverneur en titre de 1985 à 1989.
La trajectoire de Ahmed Bennani est très différente de celles des premiers gouverneurs
« politiques » de Bank Al-Maghrib. Sa formation d’origine est d’abord clairement market
oriented : issu d’un milieu de négociants longtemps fixés en Angleterre, diplômé de l’École
supérieure de commerce de Paris en 1951, il travaille ensuite comme cadre à Shell France ;
il passe en 1954 son diplôme d’expert-comptable mais retourne au Maroc à partir de
1956 pour faire partie de plusieurs cabinets ministériels dans les gouvernements formés
à l’indépendance avant d’intégrer la haute fonction publique du jeune État marocain :
secrétaire général du ministère des Finances en 1961, il est placé en 1965 à la tête de la
Caisse de dépôt et de gestion, bras armé du Trésor sur les marchés de l’argent, forte du
drainage des ressources de l’épargne nationale. À ce poste important, Bennani donne une
impulsion décisive à la politique de développement du tourisme qui marque la période39 .
Il est ainsi à l’origine de la création de la Société africaine de tourisme détenue à parts
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égales par la Caisse de dépôt et de gestion et par la Banque de Paris et des Pays-Bas
dont Bennani connaît bien le président de l’époque, Henri Deroy, ancien président de
la Banque d’État du Maroc. C’est ce grand commis, à la croisée du monde des affaires
et de la chose publique, qui préside aux destinées de Bank Al-Maghrib durant toute la
période décisive de l’ajustement. Son profil en fait le premier véritable « banquier central »
marocain. Cette évolution de la gouvernance de Bank Al-Maghrib doit donc beaucoup au
contexte spécifique des négociations entre les institutions internationales et le Maroc. Dans
le jeu de « take and give », pour reprendre l’expression de Rattan Bhatia, qui caractérise
le processus d’ajustement le gouvernement marocain et au premier chef son ministre des
Finances, tout comme le FMI avaient intérêt à s’appuyer sur la fonction supposée neutre
car technicienne du banquier central, à l’interface de la Nation souveraine et des logiques
internationales. Cette mutation de la situation de la banque centrale influe également, de
manière plus structurelle, sur les modalités de son organisation.
La finalité de l’ajustement structurel qui caractérise les années 1980 et l’ensemble des
pratiques et des normes alors mis en œuvre par les institutions internationales au nom de ce
qu’on commence alors à appeler le « consensus de Washington », sont depuis longtemps
nettement identifiés : ouvrir les économies nationales en voie de développement sur le reste
du monde de manière à les intégrer plus fortement aux dynamiques du marché global et
permettre ainsi, à terme, leur « émergence »40 . Dans cette optique, l’ajustement implique
une réorganisation de la banque centrale propre à permettre, pour reprendre l’expression
employée en avril 1994 au conseil de Bank Al-Maghrib par le gouverneur Mohamed Seqat
qui a succédé à Bennani, « le passage de l’économie marocaine de sa situation actuelle

39. Cf. Mohammed Chiguer, La rescapée, histoire romancée de la Caisse de dépôt et de gestion, Rabat,
Confluence, 2010, p. 81-90.
40. Cf. Joan M. Nelson (dir.), Economic Crisis and Policy Choice : The Politics of Adjustement in the Third
World, Princeton, Princeton University Press, 1990 ; Stephan Haggard et Robert R. Kaufman, (dir.), The Politics
of Economic Adjustment : International Constraint, Ditributive Conflicts, and The State, Princeton, Princeton
University Press, 1992.

n° 4, 2016
46 Olivier Feiertag

d’économie d’endettement vers une économie de marché »41 . Ce changement d’univers


impliquait une profonde réorientation de l’organisation de la banque centrale vers les
logiques de marché. La création en 1995 d’un département juridique autonome, directement
rattaché au gouverneur, traduit largement cette volonté42 . Mais rien ne concrétise mieux
cette réalité nouvelle que la métamorphose qu’amorce au cours de la seconde moitié des
années 1990 l’ancienne direction générale du Crédit. Elle devient finalement en 1998 la
direction du Crédit et du Marché monétaire. La même année est inaugurée la première
salle des marchés à Bank Al-Maghrib. Rouquia Boutaleb, nommée dès l’origine à la tête
de la nouvelle direction en témoigne :

La direction du Crédit devait évoluer, car à cette époque le crédit lui-même évoluait,
c’était la fin de l’encadrement ; il fallait donc adapter la direction aux formes
nouvelles de la politique monétaire et aux nouveaux instruments de la politique
monétaire ; le marché des Bons du Trésor s’était beaucoup développé. Il fallait
réformer la direction et c’est pour cela qu’on était venu me chercher. [...] Avant il
y avait des relations personnelles entre les banquiers de la Place et le directeur du
Crédit. Désormais c’est le marché43 .

Cette mutation radicale de la politique monétaire ne touche pas seulement la direc-


tion du Crédit. Elle remet en fait en question l’ensemble de l’organigramme de Bank
Al-Maghrib. L’innovation la plus significative concerne les rapports entre la banque cen-
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trale et le système bancaire marocain. La loi bancaire de 1993 a fortement contribué à
homogénéiser et à universaliser le statut juridique des banques, atténuant notablement la
hiérarchisation et la spécialisation des différents établissements financiers. Cette évolution
est à l’origine de la mutation rapide de la fonction de supervision du système bancaire
assumée par la banque centrale. Installée à partir de 1999 à Casablanca, au cœur du centre
financier du pays, dans une extension nouvellement construite des bâtiments de la succur-
sale historique de Bank Al-Maghrib, la direction du Contrôle des établissements de crédit,
héritière de la vieille direction de l’Inspection, s’affirme dès la fin des années 1990 comme
l’instrument le plus adapté à la mission de stabilité financière que la banque centrale voit
alors de plus en plus nettement s’ajouter à sa mission traditionnelle de stabilité monétaire.
À l’issue de la période d’ajustement, inaugurée par la sortie du rééchelonnement de la
dette souveraine en 1993, la mue de l’organisation de Bank Al-Maghrib est pourtant loin
d’être achevée — à l’image des pesanteurs qui bloquent, à une autre échelle, les évolutions
de l’État marocain. La banque centrale se retrouve plus que jamais située à l’intersection
des logiques politiques de l’État souverain et des dynamiques globales d’un marché en
voie de mondialisation accélérée. C’est le sens que revêt l’inauguration en 1987, en pleine
période du plan d’ajustement structurel, de Dar As-Sikkah, la « Maison de la monnaie »,
dont la construction a été décidée dès 1976. Elle dote Bank Al-Maghrib de sa propre usine
de fabrication des billets, mettant fin à sa dépendance technologique vis-à-vis de la Banque
de France jusqu’en 1974 puis de l’imprimeur britannique privé, Thomas De La Rue. Dans
le même ordre d’idée, les réticences de Bank Al-Maghrib à libéraliser le marché des devises
et à sortir du contrôle des changes tout au long des années 1990 sont évidentes. Elles sont
très bien perçues par la mission d’assistance technique que la Banque de France effectue à
Rabat en 1993 pour envisager les modalités d’une libéralisation rapide des changes : « La

41. ABAM, Procès-verbaux du conseil de Bank Al-Maghrib, 159e séance du 19 avril 1994, p. 10.
42. ABAM, Archives du service juridique, « Création d’un département juridique », note du 26 juillet 1995.
43. Entretien de l’auteur avec Madame Boutaleb du 14 décembre 2013.

n° 4, 2016
L’organisation de Bank Al-Maghrib de 1959 à nos jours 47

Banque du Maroc ne paraît pas disposée à s’engager pour le moment à cause d’une situation
des comptes extérieurs jugée encore trop fragile. La banque centrale paraît donc ne pas
partager le point de vue « très en flèche » du Trésor marocain »44 . Rien n’illustre mieux
cette période d’attente que le témoignage de la génération des cadres intermédiaires – le
mid-management – de Bank Al-Maghrib : née au moment de l’Indépendance, diplômée des
universités marocaines, entrée au service de la Banque centrale au milieu des années 1980,
au moment du PAS, elle est impatiente de contribuer à son tour au changement du système
et de poursuivre la réforme. Mais elle se heurte à l’immobilisme global des structures de
pouvoir. C’est le sens du témoignage de Lahcen Hadouni, né en 1956, ingénieur commercial
de formation, il est affecté en avril 1985 à la direction de la Fabrication des billets et des
monnaies. À la fin des années 1990, avec d’autres cadres « de deuxième ligne », il travaille
à rédiger un projet de réorganisation de Dar As-Sikkah, le « livre jaune » : « un diagnostic
force-faiblesses-contraintes. On évoquait déjà les notions de système d’information, de
qualité, de stratégie et de marketing. On était en avance sur notre temps, mais il manquait
alors l’impulsion d’en haut pour réaliser tout cela... »45 . Il ne fait pas de doute que Bank Al-
Maghrib, comme l’économie et la société marocaine, se trouve au tournant du XXIe siècle
à la croisée des chemins. C’est dans ce contexte que la banque centrale marocaine est le
théâtre, au cours des années 2000, d’une véritable révolution managériale.

La révolution managériale de Bank Al-Maghrib


Le Maroc depuis le début des années 2000 s’affirme assurément comme un pays émergent.
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C’est le sens du constat qu’a dressé en mai 2014 Christine Lagarde, la directrice générale
du FMI, à l’issue d’une visite officielle à Rabat et à Casablanca46 . Il ne s’agit pas ici
de discuter de la portée exacte de cette mutation pour laquelle le recul historique dans
un monde en mouvement très rapide manque encore. Mais il faut néanmoins prendre la
mesure du problème que représente pour Bank Al-Maghrib l’adaptation de son organisation
à l’environnement monétaire et financier nouveau qui caractérise le processus d’émergence.
L’émergence, en ce sens, est inséparable de la mondialisation des marchés de l’argent.
Cette ouverture sur le reste du monde de systèmes financiers nationaux, longtemps protégés
à l’intérieur de leurs frontières, constitue un défi considérable pour les banques centrales.
Ce changement d’échelle met en question leur capacité à conduire la politique monétaire et
à assurer leur mandat essentiel : la préservation de la stabilité des prix et la supervision des
établissements de crédit. Bank Al-Maghrib, confrontée à ce défi, entreprend de réformer ses
statuts demeurés, pour l’essentiel, inchangés depuis sa fondation en 1959. Elle remet égale-
ment sur le métier la loi bancaire qui depuis 1993 définit les modalités du contrôle qu’elle
exerce sur le système bancaire. Cette double réforme aboutit en février 2006 à la publi-
cation conjointe de la nouvelle loi bancaire et des nouveaux statuts de Bank Al-Maghrib.
Elle pose les bases d’une véritable reconstruction de l’autorité monétaire de la banque
centrale, fondée sur la valeur cardinale de son indépendance, mais aussi – contrepartie de
cette indépendance – de sa transparence et de sa responsabilité (accountability).
La transformation de l’autorité monétaire de Bank Al-Maghrib entraîne ipso facto la
question de la réforme de son organisation interne et des modalités de sa gouvernance.
La gouvernance externe qu’une banque centrale exerce sur son environnement monétaire

44. ABF, 1495200501/571, Note-bilan sur la mission technique de la Banque de France au Maroc d’Yves
Nachbaur, adjoint au directeur des Changes de la Banque de France du 19 novembre 1993.
45. Entretien de l’auteur avec Lahcen Hadouni, directeur de Dar As-Sikkah, le 13 décembre 2011 ; ABAM,
Rapport sur la réorganisation de Dar As-Sikkah, avril 1998.
46. FMI, Communiqué de presse n° 14/215 du 9 mai 2014.

n° 4, 2016
48 Olivier Feiertag

et financier est indissociable des formes de sa gouvernance interne. Cette réalité est au
cœur du processus de réforme qui caractérise l’ensemble de l’organisation de Bank Al-
Maghrib à compter de 2003. La Banque remodèle à la fois son organigramme, son système
d’information et sa gestion des ressources humaines. Elle réforme aussi en profondeur
son mode de gouvernance et les formes de son processus de prise de décision. Pour Bank
Al-Maghrib, forte d’une histoire de près de cinquante ans, c’est une mue décisive qui
correspond à une sorte de « révolution culturelle ».
La transformation la plus manifeste de l’organisation et de la culture d’entreprise de
Bank Al-Maghrib concerne ses structures d’exercice du pouvoir – ce qu’on appelle aujour-
d’hui communément ses modalités de gouvernance. La nomination par le roi d’Abdellatif
Jouahri à la tête de la banque centrale en avril 2003 est décisive. Elle s’inscrit à la fois dans
un contexte économique international favorable marqué par une nette accélération de la
mondialisation et dans un contexte national nouveau, dominé par le lancement des grands
chantiers de réformes entrepris sous l’égide de Mohammed VI qui a succédé à Hassan II
en 1999. La trajectoire du nouveau gouverneur éclaire à plus d’un titre les conditions dans
lesquelles s’est opérée la réforme radicale de l’organisation de Bank Al-Maghrib dans les
années 2000. Sa biographie suggère que l’émergence du Maroc au seuil du XXIe siècle
s’enracine dans une temporalité plus longue et qu’il n’y a pas de réelle solution de conti-
nuité entre le Maroc en voie de développement des années 1960 et le Maroc émergent
du temps présent. Né le 10 juin 1939 à Fès, son père, Sidi Taleb Jouahri, était mohtassib
de Fès, c’est-à-dire haut dignitaire municipal chargé de la régulation des marchés et de
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la voirie. Après des études de droit à la faculté de Rabat, Abdellatif Jouahri entre à Bank
Al-Maghrib en 1962. Une fois effectué le stage rituel de douze mois à la succursale de
Casablanca pour apprendre le métier, il prépare et réussit le concours de l’inspection de la
Banque sous l’autorité directe du directeur central, Mohammed Bouarfa. En 1969, il est
nommé à la tête du nouveau service des banques apparu dans l’organigramme de Bank
Al-Maghrib au lendemain de la promulgation de la première loi bancaire de 1967. En
1971, le service est érigé en direction des Banques et Abdellatif Jouahri est nommé à sa
tête. En 1974, enfin, il est nommé par le vice-gouverneur Bennani à la tête de la direction
du Crédit qui, à cette date, apparaît comme la direction reine de la banque centrale. À
partir de 1978, Abdellatif Jouahri quitte pourtant la banque centrale pour embrasser une
carrière de ministre-technicien, proche du palais royal. En octobre 1978, il est nommé
ministre délégué auprès du premier ministre, Maâti Bouabid, et chargé de la réforme des
entreprises publiques. Dans son rapport, inspiré du précédent français du rapport Nora
de 1967, il préconise d’accorder une autonomie plus grande aux entreprises publiques, le
remplacement des contrôles a priori par des contrôles « d’accompagnement » et surtout
la signature de « contrats de développement » entre l’État et les entreprises publiques. En
1981, au lendemain des émeutes de la vie chère, il est rappelé par Hassan II. De 1981 à
1986, il détient le portefeuille du ministère des Finances dans les gouvernements de Maâti
Bouabid puis de Mohammed Karim Lamrani. À ce poste, il est directement confronté à
la gestion de la crise des finances extérieures et à la négociation du rééchelonnement de
la dette marocaine et du Plan d’Ajustement structurel imposé par le FMI et la Banque
mondiale. Il mène aussi à ce poste une lutte résolue contre l’évasion fiscale et l’économie
souterraine. Le 7 avril 1986, il quitte les fonctions gouvernementales pour les métiers de
la banque commerciale. Il est nommé président-directeur-général de la BMCE (Banque
Marocaine du Commerce Extérieur), une banque publique créée en 1959 pour financer à
l’origine les échanges commerciaux du Royaume avec l’étranger. À ce poste, il contribue à
réorienter fortement l’établissement vers les activités d’une banque universelle, réforme en
profondeur sa gestion des ressources humaines et travaille résolument à sa privatisation qui

n° 4, 2016
L’organisation de Bank Al-Maghrib de 1959 à nos jours 49

intervient en 1995. Durant cette période de sa carrière de banquier, il préside également le


Groupement Professionnel des Banques Marocaines (GPBM). C’est à ce titre, qu’il est le
père de la loi bancaire de 1993, dont il rédige le projet à la demande du roi. En 2002, il est
nommé à la tête de la Caisse Marocaine Interprofessionnelle de Retraite (CMIR) avec le
mandat d’en réformer le système de cotisation. Les équilibres financiers de la Caisse, pour
des raisons qui tiennent à sa gestion mais aussi aux évolutions démographiques, sont mena-
cés à court terme. Ce plan de refinancement est adopté en mars 2003, à la veille du retour à
Bank Al-Maghrib. L’arrivée d’Abdellatif Jouahri à la tête de Bank Al-Maghrib confirmait
que l’institution allait doubler un nouveau cap et connaître d’inévitables ruptures mais
continuerait pourtant à s’inscrire dans la continuité de l’histoire du Maroc postcolonial.
Dès le 23 octobre 2003, le nouveau gouverneur réunit l’ensemble des 800 cadres et
responsables de Bank Al-Maghrib et leur expose « l’urgence d’un diagnostic sans complai-
sance » de l’état de l’organisation de la banque centrale afin d’ouvrir sans délais le chantier
de sa nécessaire réforme. Dès juin 2004 est diffusé à l’intérieur de la Banque les grandes
lignes du diagnostic, « sans complaisance » et « mettant l’accent plus sur les insuffisances
que sur les aspects positifs », établi par les agents eux-mêmes et propre à mettre au jour les
orientations d’une réforme à court et moyen terme des onze « domaines d’activité » qui
sont alors identifiés au sein de la Banque. C’est une remarquable photographie, prise sur
le vif et de l’intérieur, de l’état de Bank Al-Maghrib comme organisation au milieu des
années 200047 . C’est sur la base de ce constat que Bank Al-Maghrib négocie son tournant
managérial entre 2004 et 2006. Elle se dote ainsi d’un organigramme qui consacre une
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nouvelle structuration de ses activités : six « entités métiers » correspondant aux missions
fondamentales de la Banque, six entités supports qui assurent de manière transversale le
fonctionnement des différents métiers et une entité de pilotage, la direction de l’Audit et
de la Prévention des Risques. Conjointement les structures de la gouvernance interne sont
remodelées par la constitution d’un comité de direction qui réunit au moins une fois par
mois autour du gouverneur et du directeur général les responsables des différentes entités
de la Banque. Une série de comités internes spécialisés, comme le comité monétaire et
financier ou encore le comité des systèmes de paiement, sont également constitués. Ces
instances de décision horizontales visent à mettre fin au cloisonnement, voire aux rivalités
de personnes, qui prévalaient à la fin des années 1990 entre les différents services de la
Banque.
Mais le « levier principal » du tournant managérial, comme en témoigne Zakaria
Hamirifou, qui, venu de la Banque marocaine pour le commerce et l’industrie (BMCI),
rejoint en 2004 la nouvelle direction des Ressources humaines, de la Formation et des
Affaires sociales, réside dans une mutation radicale des principes, des normes et des
modalités de la gestion du personnel de la banque centrale. « Tout l’enjeu, explique-t-
il, était de refondre entièrement l’ancien dispositif de gestion du personnel, fondé sur
l’égalitarisme administratif et la promotion à l’ancienneté » pour passer à « un mode de
gestion résolument moderne, reposant sur la culture de l’évaluation et de la performance
individuelle »48 . Cette conversion implique une nouvelle classification du personnel, non
plus par catégorie administrative ou par grades, mais par métiers et fonctions. Elle substitue
au système de notation administré, un mode d’évaluation individuelle, basée sur le dialogue
et l’auto-évaluation de l’agent. Elle conduit aussi à étendre considérablement les échelles
de rémunération en fonction de la rareté ou de la spécialisation des profils professionnels

47. Bank Al-Maghrib, Plan stratégique 2004-2006, (juin 2004).


48. Entretien de l’auteur avec Zacaria Hamirifou, directeur des Ressources humaines de Bank Al-Maghrib,
à Rabat le 14 janvier 2011.

n° 4, 2016
50 Olivier Feiertag

et de l’état du marché du travail. La rupture avec les grilles de rémunération calées sur
la fonction publique était consommée. C’est sur la base de ce nouveau schéma directeur
des ressources humaines qu’est mise en chantier à partir de la fin 2005 par la direction
des Ressources humaines, appuyée sur l’expertise du cabinet de conseil en management
Towers Perrin, la refonte du statut du personnel de Bank Al-Maghrib qui n’avait pas
fondamentalement évolué depuis la fondation de la Banque en 1959.
Le 19 juin 2007, à l’issue d’un processus de négociation parfois tendu avec les organi-
sations syndicales de la Banque, les nouveaux statuts du personnel de Bank Al-Maghrib
sont adoptés par le conseil de la Banque. Il entre en vigueur le 1er janvier 2008. Dans le
même temps, le renouvellement des agents de la Banque s’accélère pour répondre aux
besoins de recrutement des directions dont les missions sont rénovées en profondeur par
la réforme bancaire de 2006. C’est ainsi que la direction des Opérations monétaires et
du Change (DOMC), formée en 2004 à partir de certaines des attributions de l’ancienne
direction du Crédit et du Marché monétaire, voit dès la fin de sa première année d’existence
ses effectifs renouvelés à hauteur de 20 % du total. En 2010, la proportion d’agents de la
DOMC recrutés depuis 2004 atteint plus de 80 %. La direction de la Supervision bancaire,
issue en 2004 de l’ancienne direction du Contrôle des établissements de crédit, connaît un
renouvellement semblable de ses cadres, notamment du fait des recrutements rendus néces-
saires par l’adoption de Bâle II, de nouveaux profils tels que des auditeurs, des analystes
financiers, des juristes. À l’issue du premier plan stratégique en 2006, comme le note, non
sans satisfaction, la Banque dans son rapport annuel, elle « s’est dotée d’un système de
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gouvernance moderne et d’un organigramme mieux adapté à ses missions fondamentales ».
La mutation, sans conteste, est considérable. Mais elle n’est pas propre à Bank Al-Maghrib.
Elle participe plus largement de la révolution managériale qui, au Maroc comme dans le
reste du monde, notamment dans les pays les plus avancés, caractérise massivement, depuis
le tournant du nouveau siècle, la plupart des grandes entreprises et institutions.
Mais cette révolution ne concerne pas que les modalités de la gouvernance interne,
elle s’accompagne aussi d’une mutation d’ordre culturel. Elle contribue à renouveler
rapidement l’outillage mental des acteurs de l’institution et de l’entreprise, impliquant
notamment le passage d’une culture du contrôle à une culture de l’audit et du risque.
Mais la mutation la plus spectaculaire que connaît Bank Al-Maghrib comme organisation
concerne sa politique d’information et de communication, aussi bien interne qu’externe.
Ce n’est pas le moindre mérite de son gouverneur que d’avoir très tôt perçu les enjeux de
l’information et de la communication pour une banque centrale moderne. Il s’en ouvre à la
presse, au lendemain immédiat de sa nomination, passant en revue les grands chantiers qui
l’attendent : « La Banque, estimait-il, reste trop discrète dans un monde supermédiatisé. Il
s’agira de communiquer davantage »49 .
La mutation du système d’information de Bank Al-Maghrib, comme dans toutes les
grandes organisations du monde, s’appuie au premier chef dans les années 2000 sur le
développement accéléré de la fonction informatique. La percée à partir de 2004 de la
direction de l’Organisation et des Systèmes d’Information (DOSI) constitue le fait majeur
de la mutation de son organigramme. En quelques années, les ingénieurs-informaticiens
de la DOSI s’imposent au cœur de l’organisation de la banque centrale. « C’est l’entité
la plus transversale de la Banque. Tous les métiers sont concernés », témoigne Nour-dine
Hajjami, responsable de la DOSI50 . Les années 2000 ont indéniablement correspondu
au tournant de l’informatisation de Bank Al-Maghrib. Mais la modernisation du système

49. « Les chantiers de Jouahri », L’Économiste du 28 avril 2003.


50. Entretien avec l’auteur du 12 juillet 2012.

n° 4, 2016
L’organisation de Bank Al-Maghrib de 1959 à nos jours 51

d’information de la banque centrale se nourrit aussi, en amont, des travaux d’élaboration


et d’analyse de données conduits par la direction rénovée des Études et des Relations
internationales (DERI). C’est vers elle que convergent toutes les données produites par
les différentes entités de la Banque. Au début des années 2000, son rayonnement est
pourtant, souligne Karim El Aynaoui, des plus réduit. « L’insuffisance de ses ressources
humaines », « l’obsolescence des instruments d’analyse ainsi que du dispositif d’enquêtes
de conjoncture », les faiblesses « de l’outil informatique et des locaux », tout concourt à
expliquer l’effacement de la fonction des études au sein de la banque centrale51 . Dans le
cadre du premier plan stratégique, elle se dote pourtant de moyens humains et matériels qui
lui permettent de revenir de la périphérie au centre de l’organisation de la banque centrale.
En 2005 est créé le comité consultatif de la Communication externe qui contribue
à réorganiser la politique de communication de la banque centrale vers l’extérieur. Il
contribue à formuler les grandes lignes de la Charte de la communication externe adoptée
à la fin de 2005 : transparence, crédibilité et proximité de la banque centrale. Dans
cette optique, les relations avec les médias font dès l’arrivée du nouveau gouverneur
l’objet d’une attention particulière. Nizha Saadani, arrivée à la tête de la direction de
la Communication de Bank Al-Maghrib au début de 2009, témoigne ainsi de la petite
révolution qu’a constituée, à partir de 2008, l’organisation d’une rencontre régulière à
l’issue de chaque réunion du conseil de la Banque entre le gouverneur et la presse et
l’innovation considérable qu’a représenté la possibilité désormais laissée aux journalistes
de poser des questions qui n’étaient pas communiquées à l’avance aux services de la
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banque centrale !52 En peu de temps, la figure du gouverneur s’impose donc dans le
paysage médiatique marocain. Le wali de Bank Al-Maghrib devient un personnage public
à part entière. C’est une évolution qui depuis le début des années 2000, concerne toutes
les banques centrales du monde. Elle n’aurait pas été possible sans la rapide mutation
des modalités de leur gouvernance et de leur organisation qui a tout autant marqué en
profondeur la période.
L’histoire de l’organisation de Bank Al-Maghrib de 1959 à nos jours procure une
remarquable vue en coupe de l’histoire postcoloniale du Maroc. Les banques centrales
ne sont pas des boîtes vides. Mais leur modèle n’est pas non plus fixé ne varietur. Leur
organisation – normes, instruments, métiers et gouvernance – évolue inévitablement avec
le temps. Elle dépend aussi de la mutation d’un jeu d’acteurs complexe et de nature
nécessairement politique. C’est une réalité que la théorie standard du central banking
gagnerait à reconnaître.
Le cas de Bank Al-Maghrib, de ce point de vue, est exemplaire. L’organisation de
la banque centrale du Maroc a d’abord été conformée, au lendemain immédiat de l’In-
dépendance, sur le modèle dominant à l’époque de la banque nationale d’émission. La
rupture avec le modèle de la banque d’émission impériale qui sous-tendait l’organisation de
l’ancienne Banque d’État du Maroc, à laquelle Bank Al-Maghrib s’est substituée, est évi-
dente. C’est une des formes prises au Maroc comme dans bien d’autres États nouvellement
indépendants, de la décolonisation économique.
Mais une mutation plus profonde encore se produit dans le contexte de la crise d’ajus-
tement structurel qui caractérise les années 1980-1990. La banque centrale voit son organi-
sation remise en question du fait de la position spécifique qui est la sienne à l’intersection

51. Entretien de l’auteur avec Karim El Aynaoui, directeur des Études et des Relations internationales de
Bank Al-Maghrib, le 25 mai 2010.
52. Entretien de l’auteur avec Nizha Saadani, chargée de la Communication de Bank Al-Maghrib, le 27 mai
2010.

n° 4, 2016
52 Olivier Feiertag

des logiques politiques de l’État et des dynamiques économiques globales d’un marché en
voie de mondialisation accélérée.
Cette évolution amène Bank Al-Maghrib à effectuer dans l’environnement mondial
nouveau des années 2000, marqué par l’émergence avérée de l’économie marocaine, une
réorganisation profonde de ses structures et de ses pratiques sous la forme d’une révolution
managériale qui est aussi une révolution culturelle.
Ainsi comprise, cette histoire suggère que l’émergence économique, à l’image de
l’émergence de la banque centrale, n’est pas seulement un phénomène récent. Elle s’enra-
cine dans le temps long des pays en voie de développement, remontant aux tout débuts de
l’indépendance et plongeant même à plus d’un titre ses racines dans la période coloniale.
Dans cette perspective renouvelée, l’émergence ne serait rien d’autre que l’achèvement de
la décolonisation.
Mais cette histoire met également nettement en lumière, à travers les métamorphoses
de Bank Al-Maghrib (comme de toutes les banques centrales du monde), que l’émergence
– tout comme d’ailleurs ce qu’on appelle la mondialisation – renvoie autant aux logiques
politiques persistantes des États-nations qu’aux dynamiques économiques globales du
marché mondial. C’est une leçon d’histoire, on en conviendra, plus que jamais d’actualité.

U NIVERSITÉ DE ROUEN -N ORMANDIE


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