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Annales.

Economies, sociétés,
civilisations

Y a-t-il un État des XIVe et XVe siècles ?


Bernard Guenée

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Guenée Bernard. Y a-t-il un État des XIVe et XVe siècles ?. In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 26ᵉ année, N. 2,
1971. pp. 399-406;

doi : https://doi.org/10.3406/ahess.1971.422364

https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1971_num_26_2_422364

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LES DOMAINES DE L'HISTOIRE

Ya-t-il un État des XIVe et XVe siècles ? *

ÉtatsII d'Occident
est, depuis aux
longtemps,
XIVe et XVe
bien siècles,
peu d'historiens
ne les définissent
qui, ayantpas,
à caractériser
plus ou moins
les
implicitement, comme des « États de transition ». Certes, comme le souligne
Fr. Graus dans le rapport qui a ouvert ce Symposium, chacun est parfaitement
conscient que « toute époque est, dans un certain sens, une époque de transition
au cours de laquelle disparaît quelque chose d'ancien et naît quelque chose de
nouveau ». Mais chacun a aussi le sentiment plus ou moins conscient qu'il y a,
aux XIVe et XVe siècles, nettement plus de morts et de naissances que d'habitude,
que ces siècles sont par essence des siècles de transition. Transition entre l'État
médiéval et l'État moderne, entre la monarchie féodale et la monarchie absolue,
entre le Lehnstaat et le Stândestaat, entre le temps du féodalisme et le temps du
capitalisme, toutes ces vues si différentes ont, en commun, l'idée de transition et
justifient assez le titre que W.K. Ferguson a donné à la synthèse où il retrace
l'histoire de l'Europe de 1 300 à 1 520 : Europe en transition \ Je me demande,
avec Fr. Graus, s'il n'y a pas lieu de libérer les XIVe et XVe siècles de leur complexe
dé transition et de partir à la recherche de leur personnalité propre. Pour ce faire,
je suivrai l'exemple de F. Chabod qui se demandait à Paris, en 1956, s'il y avait un
État de la Renaissance 2, et je poserai la question suivante : « Y a-t-il un État des
XIVe et XVe siècles ? »

A l'institution vassalique, c'est-à-dire à l'hommage et au fief, qui avait été


l'institution centrale de la période précédente, tout le monde reconnaît encore
un rôle aux XIVe et XVe siècles, mais on ne lui accorde le plus souvent qu'un rôle

* Texte d'une communication prononcée lors du IIIe Symposium Pragense, qui s'est tenu à
Smolenice (Tchécoslovaquie) en septembre 1969.
1. W. K. FERGUSON, Europe in transition, 1300-1520, Boston, 1962.
2. F. CHABOD, Y a-t-il un État de la Renaissance? dans Actes du Colloque sur la
Renaissance.... Coll. « De Pétrarque à Descartes », t. Ill, Paris, 1958, pp. 57-78.

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Annales (28* année, mars-avril 1971, n* 2) 10


LES DOMAINES DE L'HISTOIRE

négatif : on dit que le prince a dû lutter contre la féodalité pour construire l'État
moderne \ Bien des études sont encore ici nécessaires, mais il n'est dès
maintenant pas douteux que la féodalité a joué dans l'État, aux XIVe et XVe siècles,
un rôle positif. Les princes ont d'abord tiré de leurs vassaux des sommes qu'Henri VII
d'Angleterre lui-même se serait bien gardé de négliger 2. Ils ont aussi joué de la
féodalité pour accroître, à l'intérieur de leurs frontières, leurs prérogatives
judiciaires. Mieux encore, ils ont souvent attendu des vassaux qu'un hommage liait
à eux la fidélité et les services qu'un seigneur du XIIe siècle en attendait déjà.
Pour ne prendre qu'un exemple désormais bien mis en lumière, les Sforza, à
Milan, dans la seconde moitié du XVe siècle, ont procédé à de massives inféoda-
tions de vastes seigneuries et les nouveaux vassaux ont dû effectivement entretenir
et défendre les châteaux à eux confiés, rejoindre au besoin l'armée de leur seigneur
et secourir ses finances lorsqu'elles étaient en difficultés 3. Il ne faut pas dire que
les princes des XIVe et XVe siècles ont construit leurs États en luttant contre la
féodalité, mais qu'ils se sont aidés de la féodalité pour construire leurs États.
D'ailleurs, ils nous le disent eux-mêmes. Un roi de France s'est d'abord aidé
de ses seuls vassaux. Plus tard, il n'a voulu voir, dans tout son royaume, que des
sujets : « Le Duc de Bourgogne est subject du Roy » dit l'avocat du roi au
Parlement de Paris en 1448 4 et B.-A. Pocquet du Haut-Jussé a montré comment
Louis XI, dès son avènement, avait entendu traiter les plus grands seigneurs
français, duc de Bourgogne ou duc de Bretagne, en sujets 6. Mais, dans
l'intervalle, il est un temps où le roi de France et ses gens peuvent invoquer sur le même
plan et la vassalité et la sujétion. Si, après l'assassinat du duc d'Orléans, en 1407,
le duc de Bourgogne doit se présenter devant le roi, c'est, reconnaît-il, qu'il est
tenu, comme « tout subject et vassal », de défendre son seigneur et son prince •;
si le duc de Bretagne, après le sac de Fougères, en 1449, demande du secours au
roi de France, c'est « qu'il estoit vassal, homme subject du roy de France, et son
nepveu » 7; si, selon Henri Baude, Charles VII a été un roi heureux, c'est qu'il
était « obéy de ses vassaulx et subjects » 8. Il ne faut pas dire qu'on passe aux
XIVe et XVe siècles du temps du vassal au temps du sujet, mais qu'entre le temps
du vassal et le temps du sujet, il y a eu, jusque vers le milieu du XVe siècle, un
temps du vassal et du sujet.
Si les institutions féodo-vassaliques jouent encore un rôle positif, elles ne
jouent plus un rôle exclusif. Les historiens anglais ont bien étudié en Angleterre ce
système par lequel des seigneurs assez puissants, et aussi le roi, retenaient à leur

1. Voir B. GUENÉE, « L'histoire de l'État en France à la fin du Moyen-Age vue par les
historiens français depuis cent ans », dans Revue historique, t. 232 (1964), pp. 331 -360.
2. J. M.W. BEAN, The Decline of English Feudalism, 1215-1540, Manchester, 1968.
3. D. M. BUENO DE MESQUITA, «Ludovico Sforza and his vassals» dans Italian Renaissance
Studies. A tribute to the late CM. Ady, ed. by E.F. Jacob, Londres, 1 960, pp. 1 84-21 6.
4. Arch. nat. Paris, Xla 4801, fol. 485 v°, cité dans D. NÉE, Les idées et les mots politiques
dans les plaidoiries des gens du roi au Parlement de Paris au milieu du XVe siècle (1436-1461),
Mémoire dactylographié, Paris, 1 968, pp. 48 et 1 08.
5. B.-A. POCQUET DU HAUT-JUSSÉ, « Une idée politique de Louis XI : la sujétion éclipse
la vassalité », dans Revue historique, t. 226 (1 961 ), pp. 383-398.
6. L. DOU ET D'ARCQ, La chronique d'Enguerrand de Monstre/et..., 1. 1, Paris, 1 857, pp. 1 78-
179 et 220-221.
7. J. STEVENSON, Narratives of the expulsion of the English from Normandy, Londres
1863, p. 243.
8. G. DU FRESNE DE BEAUCOURT, Histoire de Char/es VI/, t. VI, Paris, 1 891, p. 449.

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ÉTAT ET MONARCHIE AU XIV-XV SIÈCLE B. GUENÉE

service par contrat des gens qu'ils entretenaient 1. Comme ces retainers pouvaient
eux-mêmes engager d'autres retainers, il se constituait ainsi une hiérarchie de
services que les historiens ont voulu baptiser « féodalité prolongée », « féodalité
bâtarde » ou « nouvelle féodalité », mais qui, à la vérité, sans hommage, sans fief,
sans hérédité, n'a rien à voir avec la féodalité et représente tout simplement
un nouveau moyen de s'assurer des services propre aux XIVe et XVe siècles.
Pendant longtemps, on a cru que ce système de contrat avait été inconnu du
continent; mais des recherches récentes menées par les historiens anglais ou
inspirées par eux ont montré qu'en France, du moins, ce type de contrat n'avait
pas été rare 2. De nouveaux travaux devront montrer si, en France même et
ailleurs sur le continent, il n'a pas été plus répandu encore.
Ce qui permet de le supposer, c'est la grande faveur dont ont joui en Europe,
aux XIVe et XVe siècles, les ordres de chevalerie. N'oublions pas que le premier
ordre de chevalerie connu est l'ordre de l'Écharpe, institué par Alphonse XI de
Castille en 1330. En 1348, Edouard III créait l'ordre de Saint-Georges. En 1351-
1352, c'était au tour de Jean le Bon de fonder l'ordre de l'Étoile 3. Après quoi et
pendant plus d'un siècle les ordres de chevalerie se multiplièrent jusqu'à cet ordre
de Saint- Michel que fonda Louis XI en 1469 et qui fut sans doute le dernier. Or,
qu'est-ce qu'un ordre de chevalerie sinon le vêtement courtois et mondain dont
s'habillent les contrats par lesquels se lient des seigneurs, de même rang ou de
rang différent? Le système du contrat et l'ordre de chevalerie représentent deux
aspects parallèles et complémentaires d'une même réalité, deux institutions,
propres aux XIVe et XVe siècles, par lesquelles s'organise dans l'État, en dehors de
la féodalité, la hiérarchie des services 4.

F. Chabod accordait peu d'importance au sentiment national dans la cohésion


des États européens du XVIe siècle; a fortiori dans la cohésion des États des
XIVe et XVe siècles. Mais c'est que l'historien italien était avant tout averti des
réalités italiennes. Certes, il va de soi qu'il n'y avait pas dans un sentiment national
du XIVe ou XVe siècle tout ce qu'on devait y trouver au XIXe ou au XXe. Mais
comment peut-on dire qu'en Angleterre, en France ou en Bohême, à la fin du
Moyen Age, le sentiment national ne comptait pas? S'il est vrai que dès le début
du XIVe siècle des Français regardaient le royaume de France comme leur pays,
s'en sentaient les habitants naturels, s'opposaient aux étrangers, étaient fiers
de leur « origine troyenne » commune, de leur passé commun, étaient convaincus

1. K. B. MCFARLANE, « Bastard Feudalism », dans Bulletin of the Institute of Historical


Research, t. 20 (1943-1945), pp. 161-180; W. H. DUNHAM Jr, « Lord Hastings' Indentured
Retainers, 1461 -1483. The Lawfulness of Livery and Retaining under the Yorkists and Tudors »,
dans Transactions of the Connecticut Academy of Arts and Sciences, t. 39 (1955), pp. 1 -175.
2. P. S. LEWIS, « Decayed and Non-Feudalism in Later Medieval France », dans Bulletin
of the Institute of Historical Research, t. 37 (1964), pp. 157-184.
3. J. HUIZINGA, « La valeur politique et militaire des idées de chevalerie à la fin du Moyen
Age », dans Revue d'Histoire Diplomatique, t. 35 (1 921 ), pp. 1 26-1 38 ; Y. RENOUARD, « L'Ordre
de la Jarretière et l'Ordre de l'Étoile. Étude sur la genèse des Ordres laïcs de Chevalerie et sur le
développement progressif de leur caractère national », dans Le Moyen Age, t. 55 (1 949), pp. 281 -
300, reproduit dans Y. RENOUARD, Études d'histoire médiévale, t. L Paris, 1968, pp. 93-106.
4. B.-A. POCQUET DU HAUT-JUSSÉ, « Les pensionnaires fieffés des ducs de Bourgogne
de 1352 à 1419 », dans Mémoires de la Société pour l'Histoire du Droit et des Institutions des
anciens pays bourguignons, comtois et romands, t. 8 (1942), pp. 127-150.

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LES DOMAINES DE L'HISTOIRE

de former une nation, et refusaient obstinément d'avoir un roi anglais1; s'il est
vrai, comme le dit excellemment R. Kalivoda, que, dès le début du XVe siècle, les
Tchèques avaient si fort le sentiment de leur communauté que la Bohême fut la
première nation à naître, non de l'État, mais contre l'État 2. Il n'est pas douteux
que, dans de nombreux pays d'Occident aux XIVe et XVe siècles, un sentiment
national renforçait déjà la cohésion de l'État.
Mais il est sûr que le sentiment monarchique était un ciment au moins aussi
puissant. On a souvent observé qu'une des raisons du constant échec des révoltes
des XIVe et XVe siècles était précisément le loyalisme qui autorisait aux émeutiers
la violence contre les mauvais riches, contre les mauvais conseillers du prince,
mais non contre le prince lui-même. Et n'allons pas dire que les XIVe et XVe siècles
ont simplement hérité des temps antérieurs la conception de la royauté sacrée,
et que leur seul mérite est d'avoir su encore en jouer. Car, pendant ces deux cents
ans, la religion royale n'a pas simplement survécu, elle s'est développée; elle est
devenue un élément de plus en plus conscient de la politique des États. L'effort
des penseurs de l'entourage de Charles V en est une preuve bien connue. Ce sont
eux qui ont renouvelé et approfondi le sens du sacre 3. Ce sont eux, sans doute,
qui ont inspiré cette autre innovation : à l'imitation de la Fête-Dieu où, depuis
quelques décennies, dans la procession du Saint-Sacrement, le corps du Christ
était couvert d'un dais, on a imaginé, en 1388, de porter un dais au-dessus du roi
lorsqu'il entrait dans une de ses bonnes villes, transformant ainsi l'entrée royale
en une véritable Fête- Roi 4.
Si toutes les ressources du surnaturel sont ainsi mobilisées pour contre-
bouter l'autorité du prince, la puissance de ce dernier s'appuie aussi de plus en
plus solidement sur une bureaucratie de plus en plus florissante. Le trait est bien
connu, et F. Chabod fait même de la bureaucratie la caractéristique de l'État de la
Renaissance. « L'État, dit-il, se concentre tout autour de ces deux pôles, le pouvoir
du souverain, la hiérarchie des officiers », et en particulier l'État princier italien du
XVe siècle est déjà l'État d'un prince et de fonctionnaires. La tendance générale
de la bureaucratie à se développer, partout en Occident, du XIIe au XXe siècle,
n'est pas douteuse. Il n'est pas douteux, non plus, que la bureaucratie a progressé,
dans l'ensemble, de 1 300 à 1 500. Encore faut-il préciser. En France, dès avant 1 300,
mais surtout dans la première moitié du XIVe siècle, les « légistes » jouent un rôle
prépondérant, les grands corps de l'État se définissent, la prolifération des
fonctionnaires est considérable. R.-H. Bautier cite un rapport présenté au roi en 1343
qui établit qu'entre l'extrême fin du règne de Philippe le Bel et 1 343, en trente ans,
le nombre des conseillers à la Grand Chambre du Parlement de Paris est passé de
20 à 62, celui des conseillers aux Enquêtes de 22 à 92, celui des conseillers aux
Requêtes du Palais de 4 à 29 ; et l'on sait par ailleurs que dans le même temps
le nombre des maîtres des Monnaies est passé de 2 à 6, et celui des notaires du

1. B. GUENÉE, « État et nation en France au Moyen-Age », dans Revue historique, t. 237


(1967) pp. 17-30.
2. R. KALIVODA, « Seibt's « Hussitica » und die hussitische Revolution », dans Historica,
1. 14 (1967), p. 228.
3. Marc BLOCH, Les rois thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la
puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, 1923; nouveau tirage, Paris, 1961,
pp. 478-489.
4. B. GUENÉE et Fr. LEHOUX, Les entrées royales françaises de 1328 à 1515, Paris, 1968,
pp. 13-18.

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ÉTAT ET MONARCHIE AU XIV-XV SIÈCLE B. GUENÉE

roi de 25 à 98 1. Mais après ce temps de bureaucratisation galopante, entre 1 345


et 1360, les choses se stabilisent et, un siècle plus tard, au milieu du XVe siècle,
les grands corps de l'État ont toujours le même nombre d'officiers qu'au milieu
du XIVe siècle : en 1454, le Parlement, mal remis encore de sa double vie de
1418-1436, retrouve à peine le nombre de conseillers qu'avait fixé l'ordonnance
de 1345 2, et la Chambre des Comptes, qui avait eu jusqu'à 29 membres en 1338,
qui n'en avait plus que 21 en 1360, n'en avait encore que 24 au milieu du
XVe siècle ». C'est simplement dans la seconde moitié du XVe siècle que reprend
la montée des effectifs. Dans la Chambre des Comptes, en 1484, les présidents,
maîtres, correcteurs et clercs sont au total 45, et si le personnel du Parlement de
Paris reste stable, c'est que sont créés de nombreux parlements provinciaux.
L'histoire des offices des bailliages et des sénéchaussées confirmerait cette
évolution parisienne 4. J'ignore à quels résultats aboutirait l'étude d'autres pays.
Pour la France, en tout cas, il nous faut conclure que, si le nombre des
fonctionnaires est incontestablement plus élevé en 1500 qu'en 1300, cette
progression n'a rien eu de régulier. Entre un temps de bureaucratisation spectaculaire,
la première moitié du XIVe siècle, et un temps de bureaucratisation relativement
modérée, la seconde moitié du XVe siècle, apparaît, à l'évidence, un siècle de
stagnation. La bureaucratisation est bien loin d'être le phénomène central de
l'histoire de l'Europe aux XIVe et XVe siècles.

Dans le temps même où la bureaucratie marquait le pas, s'épanouissaient des


idées nourries par des romanistes, des canonistes, des philosophes et des publi-
cistes, que l'on peut bien appeler « démocratiques ». Dans l'ensemble de l'Europe,
aussi bien dans le cadre de l'Église que dans celui de l'État, le développement
de ces idées jusqu'au concile de Constance, puis, après le concile de Constance,
leur reflux, commencent à être bien connus par de nombreux et souvent excellents
travaux, dont je préfère ne citer aucun pour ne pas avoir à les citer tous. Mais
c'est un fait qu'à lire les historiens français, ce courant démocratique qui a traversé
l'Europe aux XIVe et XVe siècles et surtout du milieu du XIVe au milieu du XVe siècle
semble à peine avoir touché la France. En effet, trop d'historiens français ou bien
ignorent purement et simplement les positions démocratiques des Français de
ce temps ou bien, les connaissant, n'y attachent aucune importance et affirment
d'une part que ces idées ne pèsent rien en face des théories qui entendent
accroître l'autorité du prince et d'autre part que ces idées n'ont débouché,
dans la vie politique, sur rien.
Et pourtant, il y a bien eu une révolution à Paris, en 1356-1358. Certes, un
courant historique maintenant plus que séculaire tend à ne pas prendre au sérieux
les idées des révolutionnaires parisiens; E. Faral, en 1945 encore, ne voyait dans

1. R.-H. BAUTIER, « Recherches sur la Chancellerie royale au temps de Philippe VI », dans


Bibliothèque de l'École des Chartes, t. 1 22 (1 964), p. 90.
2. F. LOT et R. FAWTIER,Histoire des institutions françaises au Moyen-Age, t. Il, institutions
royales, Paris, 1 958, p. 351 .
3. On n'a compté ici que les présidents, les maîtres, les correcteurs et les clercs; H. JASSE-
Ml N, La Chambre des comptes de Paris au XV siècle, Paris, 1 933, pp. 3-1 7.
4. B. GUENÉE, Tribunaux et gens de justice dans le bailliage de Sentis à la fin du Moyen Agé
(vers 1380-vers 1550), Paris, 1963, p. 162.

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LES DOMAINES DE L'HISTOIRE

les ennemis du dauphin que de médiocres intrigants à la vue courte x; mais il n'a
pas manqué d'historiens, de F.-T. Perrens, sous le Second Empire, jusqu'à
R. Fawtier, en 1953 2, pour considérer les projets de réforme des États comme
un modèle de sagesse et de clairvoyance politique. Après cette révolution, l'effort
de Charles V et de son entourage pour accroître le pouvoir royal, développer
l'autorité royale, favoriser la religion royale, a été maintes et maintes fois souligné.
Mais on ne savait pas encore, avant un tout récent article de Sh. Shahar 3, que
Nicolas Oresme avait pris à Marsile de Padoue beaucoup de ses idées; et l'on ne
sait pas bien encore tout ce qu'il y a d'audacieusement démocratique dans le
« Songe du Verger ». Or il n'y a pas de doute que le ou les auteurs du « Songe »
et Nicolas Oresme ont tenu, aux côtés de Charles V, une aussi grande place que
Raoul de Presles ou Jean Golein. Cent ans plus tard, Thomas Basin, en des pages
très claires, au nom de principes démocratiques, a beau, entre autres, condamner
l'armée mercenaire et permanente, justifier la révolte d'un peuple qui se veut
libre contre le tyran 4, jamais les historiens français plus ou moins consciemment
obsédés par le mythe de Louis XI n'ont voulu voir en lui plus qu'un courtisan
aigri.
A supposer que ces historiens soient un jour convaincus qu'il y a eu en
France, aux XIVe et XVe siècles, des idées démocratiques qu'il faut bien prendre
au sérieux, je vois tout de suite leur position de repli : ces idées, diront-ils, n'ont
eu en tout cas aucune conséquence pratique. Voire ! Je ne prendrai qu'un seul
exemple. L'élection est une procédure profondément démocratique
recommandée par Marsile de Padoue. On sait depuis longtemps, depuis S. Luce 5,
comment Charles V a fait élire quelques-uns des hauts officiers de la couronne.
Tout récemment, Fr. Autrand vient de préciser comment ces élections ont été,
sous Charles VI, étendues à tous les officiers e. A la fin du XVe siècle encore,
lorsque les fermes des prévôtés furent supprimées, et instituées leurs gardes, il fut
prévu que les nouveaux prévôts seraient désignés par l'élection, et des élections
eurent effectivement lieu. Ainsi, même en France, aux XIVe et XVe siècles, il y eut
des idées démocratiques, et elles eurent de l'importance.
Il est vrai que ces idées démocratiques, faisant sonner haut les droits du
peuple, sont tombées sur des sociétés si divisées, si hiérarchisées, que personne
ou presque ne songeait, après les avoir énoncées, à les appliquer au corps politique
tout entier. Tout le monde ou presque proclamait les droits du peuple, mais, le
peuple, c'était ici les bourgeois ayant pignon sur rue, là les chanoines du chapitre

1 . E. FARAL, « Robert Le Coq et les États généraux d'octobre 1 356 », dans Revue historique
de droit français et étranger, 1 945, pp. 1 71 -21 4.
2. R. FAWTIER, « Parlement d'Angleterre et États généraux de France au Moyen-Age »,
dans Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1 953, pp. 275-284.
3. Sh. SHAHAR, Nicolas Oresme, penseur politique indépendant de l'entourage du roi
Charles V, à paraître.
4. Th. BASIN, Histoire de Char/es VII, éd. et trad, par Ch. Samaran, t. Il, 1445-1450, Paris,
1944, pp. 24-46; Id., Histoire de Louis XI, éd. et trad, par Ch. Samaran, t. I, 1461-1469, Paris,
1963, pp. 164-184; etc.
5. S. LUCE, « Le principe électif, les traductions d'Aristote et les parvenus au XIVe siècle »,
dans La France pendant la guerre de cent ans, Paris, 1 890, pp. 1 79-202.
6. Fr. AUTRAND, « Offices et officiers royaux en France sous Charles VI », dans Revue
historique, t. 242 (1969), pp. 285-338.

404
ÉTAT ET MONARCHIE AU XIV-XV SIÈCLE B. GUENÉE

cathedral, ici les nobles, là les sept princes électeurs 1. Les idées démocratiques
aux XIVe et XVe siècles n'ont jamais, ou presque, abouti à la contestation des
structures d'ensemble de la société, mais, à l'intérieur de chaque corps, à
l'intérieur de chaque ordre, il n'est pas douteux qu'elles ont changé l'atmosphère,
favorisé une évolution, aidant ici, comme en Pologne ou en Hongrie, la création
de républiques nobiliaires, marquant là, comme en France, le statut naissant de la
fonction publique. La caractéristique essentielle des États des XIVe et XVe siècles
est sans doute d'avoir été des démocraties de privilégiés.

Précisons maintenant les dates. C'est au milieu du XIVe siècle, entre 1 345 et
1 360 semble-t-il, que sont nés les premiers ordres chevaleresques, que les progrès
de la bureaucratisation ont été pour longtemps stoppés, que la première grande
vague révolutionnaire a déferlé sur l'Europe, que les assemblées représentatives
ont connu leurs premiers grands succès 2, que les peuples ont arraché aux princes
leurs plus beaux privilèges 3.
Cinquante ans plus tard, le poids du Parlement anglais est si considérable
que Stubbs a pu parler, abusivement d'ailleurs, de parlementarisme lancastrien;
une nouvelle onde révolutionnaire parcourt la France et la Catalogne 4, les Stânde
atteignent en Allemagne le maximum de leur importance 5, le concile de Constance
sape les fondements de la monarchie pontificale, la révolution hussite ébranle
l'Empire et met en question la société. Après quoi, c'est le reflux. Peu à peu, le
pape et les princes se ressaisissent, les convictions démocratiques s'étiolent, les
ordres de chevalerie se meurent, et la bureaucratisation reprend son cours.
Il n'est pas dans mes intentions de rechercher ici les causes de ce grand
mouvement, d'y peser la part des crises économiques, des épidémies, des
convictions ou des guerres. D'autres en ont été et en seront plus capables que moi. Je
me contenterai d'une remarque. Il est couramment admis, en France, que la guerre
a favorisé la bureaucratisation et que la royauté est sortie de la guerre de cent ans
plus forte qu'elle n'y était entrée. Il me semble au contraire évident que la guerre,
avec ses déboires et ses difficultés financières, a bloqué pour cent ans la
bureaucratisation triomphalement entamée de Philippe III à Philippe VI. Et il ne semble
pas qu'en Angleterre ou en Allemagne les choses se présentent si différemment.

1. J. QUILLET, La philosophie politique de Marsile de Padoue, Paris, 1970.


2. Un seul exemple : en 1352, le roi d'Angleterre promet de ne plus muer la monnaie sans le
consentement des Communes; de même, en 1355, le roi de France, sans le consentement des
États généraux; de même, en 1356, le duc de Brabant, sans le consentement de tout le pays;
P. SPUFFORD, « Assemblies of Estates, Taxation and Control of Coinage in Medieval Europe »,
dans XIIe Congrès International des Sciences Historiques. Vienne, 1965. Études présentées à la
Commission Internationale pour l'Histoire des Assemblées d'États, t. XXXI, Louvain- Paris, 1966,
p. 125.
3. Un seul exemple : E. LOUSSE, « La Joyeuse Entrée brabançonne du 3 janvier 1356 »,
dans Schweizer Beitrâge zur Allgemeinen Geschichte, 1. 10 (1952), pp. 139-162.
4. A. COVILLE, Les Cabochiens et l'ordonnance de 1413, Paris, 1888; P. VILAR, La
Catalogne dans l'Espagne moderne. Recherches sur les fondements économiques des structures
nationales, t. I, Paris 1962, pp. 468-469.
5. R. FOLZ, « Les assemblées d'États dans les principautés allemandes (fin XIIIe-début
XVI» siècles) », dans Schweizer Beitrâge zur Allgemeinen Geschichte, t. 20 (1962-1963), p. 184.

405
LES DOMAINES DE L'HISTOIRE

Aux XIVe et XVe siècles, pour maintenir et accroître leur pouvoir, les princes
ont fait flèche de tout bois. Ils ont joué de la féodalité, ils ont créé des ordres
chevaleresques, ils ont exhorté leurs sujets à l'obéissance et excité leur
patriotisme, ils ont encouragé la prolifération de leurs services et de leurs serviteurs.
Mais la misère des temps, les guerres, le manque d'argent les ont affaiblis en
même temps qu'ils gonflaient des courants démocratiques qui atteignaient, dans
le premier quart du XVe siècle, leur paroxysme. Même alors, sauf exception,
ces courants ne mirent vraiment en danger ni l'autorité du prince, ni la structure
globale de la société, qu'ils ne contestaient pas. Et leur décrue laissait les choses
sinon inchangées, du moins intactes pour l'essentiel. C'est surtout ce flux et ce
reflux qui me semble donner à l'État d'Occident aux XIVe et XVe siècles son
originalité et sa personnalité propres.
Bernard GUENÉE.

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