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Le 26 mai 19262, Cleorita Henry donne naissance à Miles Deway Davis III, à Alton (Illinois), sur

les bords du Mississippi. L'enfant grandit dans un milieu familial relativement riche (son père Miles
Dewey Davis II est chirurgien-dentiste) et mélomane : sa mère joue du piano et du violon, et sa
grand-mère maternelle était professeur d'orgue dans l'Arkansas3,4 ; sa sœur aînée, Dorothy, et son
frère cadet, Vernon, étudient également la musique5.
L'année suivante, la famille déménage et s'installe à East Saint Louis, Illinois, où son père a ouvert
un cabinet dentaire. Lorsque le jeune Miles fréquente l’école primaire, sa famille habite un quartier
à prédominance blanche, où il fait pour la première fois la douloureuse expérience du racisme6. Le
garçon se passionne pour le sport — baseball, football américain, basket-ball, natation et surtout
boxe — mais aussi pour la musique : il suit avec passion l'émission radiophonique de jazz Harlem
Rhythms3. À l'âge de neuf ou dix ans, un ami de son père, le docteur John Eubanks, lui offre une
trompette, dont il commence rapidement à jouer3.
En 1939, collégien à la Crispus Attucks Junior High, il prend des cours de trompette avec Elwood
Buchanan, un autre ami de son père, professeur à la Lincoln High où Miles étudie bientôt. C’est ce
maître qui fait découvrir les particularités de la trompette jazz au jeune Miles, et qui l’aide à
développer les fondements de son style, en l’encourageant, d’une part, à jouer sans vibrato, et en
l’initiant, d’autre part, au jeu de trompettistes comme Bobby Hackett et Harold Baker, caractérisé
par la sobriété, la douceur et le lyrisme7. Il suit également des leçons avec Joseph Gustat, la
première trompette et le chef de pupitre de l'orchestre symphonique de Saint-Louis3, et il joue dans
l'orchestre de son école, dont il est le plus jeune élément.
Après sa rencontre avec le trompettiste Clark Terry, figure du jazz local, qui exerce sur lui une
profonde influence, Miles devient professionnel vers 1942, en s'inscrivant à la Fédération
américaine des musiciens8. Fréquentant assidûment les clubs de la ville, malgré son jeune âge qui
lui en interdit en principe l'accès, il commence à jouer en public dès que possible, acquérant une
petite réputation régionale, tout en continuant à fréquenter la high school.
En 1942, à l'âge de 16 ans, il fait la connaissance d'Irene Birth, sa première véritable petite amie,
dont il aura trois enfants. Irene le défie d'appeler Eddie Randle pour se faire engager dans son
orchestre de rhythm and blues, les Blue Devils. À la suite d'une audition, il est engagé comme
trompettiste, mais se voit également confier de nombreuses corvées, comme l'organisation des
répétitions, acquérant ainsi une solide connaissance du métier3. Comme Miles le confirmera plus
tard dans des entrevues, c’est également au cours de cette période qu’il développe un goût prononcé
pour la théorie musicale9, goût qui allait concourir à rendre possibles les nombreuses évolutions
stylistiques qui caractérisent sa carrière. En plus de morceaux essentiellement blues10, les Blue
Devils jouent, entre East Saint Louis et Saint-Louis (Missouri), du Duke Ellington, Lionel Hampton
ou Benny Goodman, donnant à Miles l'occasion de hanter les jam-sessions aux côtés de son nouvel
ami Clark Terry, « faisant le bœuf » avec des musiciens célèbres comme Roy Eldridge, Kenny
Dorham, Benny Carter et surtout Lester Young3, idole des saxophonistes et l'un des modèles de
Miles.
En 1944, alors que, jeune diplômé de Lincoln High et très demandé par les orchestres de la région,
Miles hésite sur la carrière à suivre, naît sa première fille, Cheryl. À la même époque, ses parents
divorcent et ses relations avec sa mère, depuis longtemps conflictuelles, se dégradent encore11.

Années bebop (1944-1948)


En juin 1944, à 18 ans, après être revenu déçu de son bref engagement au sein d'un groupe de La
Nouvelle-Orléans, les Six Brown Cats d'Adam Lambert, pour lesquels il a quitté les Blue Devils (les
autres orchestres de la région ne pouvant pas s'offrir les quatre-vingts dollars par semaine qu'il
exigeait3), Miles Davis hésite entre rejoindre la Faculté de chirurgie dentaire, ou suivre Clark Terry
dans l'orchestre de l'U.S. Navy3. C'est à cette époque que le big band de Billy Eckstine vient jouer
dans un club de St Louis. Ce groupe pas comme les autres cherche à adapter au format big band la
révolution bebop qui secoue le milieu du Jazz depuis le début des années 1940. Il réunit les deux
créateurs et plus célèbres musiciens du genre, le trompettiste Dizzy Gillespie et le saxophoniste
Charlie Parker. Au début du concert, coup de chance : Gillespie vient trouver Davis dans la salle
pour lui demander de les rejoindre sur scène pour remplacer un trompettiste défaillant12.
Émerveillé par cette rencontre musicale, Miles prend une décision essentielle : il rejoindra le groupe
à New York.
Grâce à l'aide financière de son père (qui l’a toujours énormément encouragé et soutenu, à la fois
moralement et matériellement), il s'inscrit à la rentrée 1944 à la célèbre école de musique Juilliard
de New York, dont l'enseignement l'ennuie assez rapidement. Mais son véritable but est ailleurs : il
commence à fréquenter assidûment le Minton's dans la 118e rue, berceau légendaire du Bebop, à la
recherche de Parker et Gillespie. C'est à cette époque qu'il rencontre les trompettistes Freddie
Webster et Fats Navarro, qui deviennent ses amis et complices musicaux. Ayant finalement mis la
main sur Gillespie et Parker (qui, fauché comme toujours, s'installera quelque temps chez Miles12),
il s'initie aux subtilités du Bebop, style musical particulièrement complexe et ardu. De plus, Parker,
alias Bird, le présente aux autres légendes du style, dont le pianiste Thelonious Monk.
Parallèlement à ses études à la Juilliard School, où il apprend le piano et s'initie aux compositeurs
contemporains comme Prokofiev, Miles devient un habitué des jam-sessions de la nuit new-
yorkaise. Il accompagne notamment la grande chanteuse Billie Holiday au sein de l'orchestre du
saxophoniste Coleman Hawkins12. À propos de cette époque, il confiera plus tard : « Je pouvais en
apprendre plus en une nuit au Minton's qu'en deux ans d'études à la Juilliard School »3.
Les choses commencent à bouger pour le jeune trompettiste : il obtient son premier engagement
officiel début 1945, aux côtés du saxophoniste ténor Eddie « Lockjaw » Davis. Le 24 avril, il réalise
son premier enregistrement en studio, gravant quatre premiers morceaux avec un quintet
accompagnant le chanteur Rubberlegs (« jambes de caoutchouc ») Williams sous la direction du
saxophoniste Herbie Fields. Ces morceaux de blues fantaisistes, centrés sur le chant, ne lui donnent
guère l'occasion de montrer son talent, mais c'est un début12.
En octobre, il intègre enfin le quintet de Charlie Parker, en tant que remplaçant de Dizzy Gillespie,
qui a quitté le groupe. Le 26 novembre, le groupe enregistre, Gillespie étant de retour... au piano. Le
28 mars 1946, Miles enregistre à nouveau, avec un Parker au sommet de son succès, les classiques
Moose The Mooche, Yardbird Suite, Ornithology et A Night in Tunisia. La sonorité douce et le
calme de son jeu, s'opposant à la véhémence de Charlie Parker, s'éloignent également beaucoup du
style Gillespie, qu'il a d'abord tenté d'imiter avant de renoncer12. Cette différence lui attire quelques
critiques négatives, mais Davis impose rapidement son style propre. Le magazine Esquire le
proclame « Nouvelle Star de la Trompette Jazz ». Le 8 mai, Miles compose et enregistre sa
première composition personnelle, Donna Lee, qui attire l'attention du célèbre arrangeur Gil Evans.
Il restera trois ans dans le groupe de Parker, apprenant beaucoup et gravant plusieurs morceaux
légendaires, mais faisant également connaissance avec les mauvaises habitudes du saxophoniste et
de son entourage, au premier rang desquels la drogue, principalement l'héroïne, qui fait des ravages
chez les « boppers ». Miles parvient dans un premier temps à ne pas tomber dans la toxicomanie,
mais supporte de plus en plus mal le comportement erratique qu'elle induit chez ses collègues12.
À l'automne 1946, Charlie Parker, à bout de forces, est hospitalisé pour sept mois à Camarillo. Sans
groupe, Miles Davis joue notamment avec Charles Mingus, avant de rejoindre à nouveau l'orchestre
de Billy Eckstine pour une tournée. Au printemps 1947, le groupe est dissout, et Miles est sans
travail ; après des années de résistance il plonge dans la cocaïne et l'héroïne13. Pendant quelques
semaines, il joue au sein du big band de Dizzy Gillespie, puis rejoint un Charlie Parker remis sur
pied. Célébré par les lecteurs de magazines jazz prestigieux dans leurs référendums annuels,
participant à des enregistrements légendaires avec les musiciens les plus réputés du Bebop, Davis
est pourtant en 1948 un homme frustré, impatient de créer une musique qui lui soit propre.

Naissance du cool jazz (1948-1949)


À l'été 1948, Miles Davis, en collaboration avec l'arrangeur Gil Evans, rencontré plusieurs années
auparavant, décide de mettre son projet à exécution en se détachant des principes du bebop pour
participer à une nouvelle forme de jazz. Installé à New York, il fonde un nouveau groupe,
intermédiaire entre le big band et les petites formations bebop, un nonette, où chaque section devra,
dans l'esprit de ses créateurs, imiter l'un des registres de la voix humaine14 : la section rythmique
comprend contrebasse, batterie et piano, tenu par l'ancien batteur de Charlie Parker, Max Roach.
Pour les instruments à vent, on trouve en plus de la trompette de Davis et du saxophone de Gerry
Mulligan, un trombone, un cor d'harmonie, un saxophone baryton et un tuba. Le 18 septembre
1948, le nonette se produit pour la première fois en public, assurant la première partie du spectacle
de Count Basie au Royal Roost de New York, sous le titre Nonet de Miles Davis, arrangement de
Gerry Mulligan, Gil Evans et John Lewis. Une dénomination inhabituelle qui trahit la volonté de
créer une musique reposant largement sur les arrangements. Jouant une musique dont l'orchestration
riche, les arrangements soignés et la relative lenteur rompent radicalement avec l'urgence du bebop,
le groupe est notamment remarqué par le directeur artistique des disques Capitol Records, Pete
Rugolo, qui se montre très intéressé14.
Après un contretemps dû à la grève des enregistrements de 1948, pendant laquelle Miles refuse de
rejoindre le groupe de Duke Ellington, le nonette entre finalement en studio, début 1949, à New
York, pour une série de trois séances qui vont changer la face du jazz. En quinze mois et avec de
nombreux musiciens différents, le groupe enregistre une douzaine de morceaux, dont les titres
Godchild, Move, Budo, Jeru, Boplicity et Israel. Six d'entre eux sortent en 78 tours, le reste devra
attendre les années 1950 et le célèbre album Birth of the Cool, sorti longtemps après les faits, pour
voir le jour14.
Le cool jazz est né, mais ce n'est pas une révolution immédiate : le nonette rapidement dissous, cette
nouvelle musique mettra plusieurs années à s'imposer auprès des musiciens et du public. En 1949,
Miles Davis effectue son premier voyage à l'étranger pour participer, le 8 mai, au Festival
international de jazz à Paris, salle Pleyel. Co-dirigeant un groupe avec le pianiste Tadd Dameron, il
rencontre l'élite intellectuelle et artistique parisienne de l'époque : Jean-Paul Sartre, Boris Vian,
Pablo Picasso et surtout Juliette Gréco. Pour le trompettiste, c'est une véritable révélation. La
France est à l'époque un pays beaucoup moins raciste que les États-Unis, surtout dans le milieu qu'il
fréquente à Paris. Il a pour la première fois la sensation, comme il le dira dans son autobiographie
« d'être traité comme un être humain »14. Amoureux de Juliette Gréco, il hésite à l'épouser, ce qui
serait tout simplement impensable dans son pays natal (à l'époque, les unions « mixtes » entre Noirs
et Blancs sont encore tout simplement illégales dans de nombreux États américains). Ne voulant pas
lui imposer une vie aux États-Unis en tant qu'épouse d'un Noir américain, et elle ne voulant pas
abandonner sa carrière en France, il renonce et rentre à New York à la fin mai.

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