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La philanthropie à l’aune d’une éthique de

la joie ou de la vertu. Henry David Thoreau.


Descartes. Spinoza.
Posted By Simone MANON On 14 mars 2013 @ 9 h 16 min In Chapitre V - Bonheur et
moralité.,Textes | 4 Comments

Qu’en est-il de la philanthropie du point de vue d’une éthique de la vertu, qu’il s’agisse de
celle de la générosité [1] cartésienne ou de la joie spinoziste [2] ? Est-elle si vertueuse qu’on
se plaît à le croire ? Question irrévérencieuse pour beaucoup tant elle est communément
appréciée. Et il est bien vrai qu’il vaut mieux être une personne secourable aux autres
qu’indifférente à leurs maux. Mais il se peut que nous surestimions la valeur de la
philanthropie. C’est en tout cas le soupçon d’Henri David Thoreau et je crois que les réserves
de cet esprit indépendant à l’égard de la tendance philanthropique ont un fondement
autrement plus solide que le simple goût du paradoxe qu’on lui a parfois, à juste titre,
reproché.

C’est pourquoi, je crois judicieux de mettre en perspective son discours avec les analyses de
Descartes et de Spinoza. Les uns et les autres pointent la distance séparant l’authentique vertu
de ses apparences. Car que l’excellence morale implique d’être officieux avec tout un
chacun ne signifie pas que l’empressement à soulager la misère du monde procède d’une
source aussi admirable.

Il y a chez ces trois auteurs un sens aigu des hiérarchies morales. Aucun ne fait injustice à la
philanthropie mais nul ne méconnaît qu’elle procède rarement de la virile, aristocratique
vertu, dont Thoreau souligne qu’elle est la fleur et le fruit de l’humanité, bien plus que sa tige
et ses feuilles. Il signifie par là que ce qui mérite d’être célébré sans restriction, ce qui est une
bénédiction pour l’humanité, c’est ce qui fait briller sa grandeur plus que ce qui se nourrit de
ses faiblesses.
Or, nul besoin de surenchérir dans le cynisme ou le pessimisme pour reconnaître que la
philanthropie est plus chez elle au pays de la faiblesse humaine qu’à celui de sa force. Elle
n’est point débordement d’amour de la santé des âmes mais sympathie d’existences
souffrantes. Voilà le grand grief. La philanthropie s’origine le plus souvent dans des affects
négatifs. Elle a à voir avec la pitié et la sanctification de la Croix et cela ne peut que rebuter
les chantres de la vertu humaine. Car celle-ci se conquérant toujours dans une certaine
manière de se rendre supérieur à l’adversité, rien n’est plus contraire à la disposition vertueuse
que la complaisance à l’endroit de ce qui rend l’homme inférieur à lui-même.

« C’est notre courage que nous devrions partager, non pas notre désespoir, c’est notre santé
et notre aise, non pas notre malaise, et prendre garde à ce que celui-ci ne se répande par
contagion » écrit Thoreau.

Ce propos fait écho aux paroles de Descartes ou de Spinoza. C’est la joie (Spinoza), la force
d’âme (Descartes) qui doivent cimenter la communauté humaine dans l’amour, non le partage
de la tristesse. Le dolorisme chrétien est disqualifié par les grandes sagesses. Ecoutons
Descartes qui est pourtant chrétien : « Ceux qui se sentent fort faibles et fort sujets aux
adversités de la fortune semblent être plus enclins à cette passion (la pitié) que les autres, à
cause qu’ils se représentent le mal d’autrui comme leur pouvant arriver; et ainsi ils sont émus
à la pitié, plutôt par l’amour qu’ils se portent à eux-mêmes, que par celle qu’ils ont pour les
autres ».

Et Spinoza insiste sur la négativité de la pitié, « la pitié est une tristesse ; et donc elle est
mauvaise par elle-même. Quant au bien qui en résulte, à savoir que nous nous efforçons de
délivrer de son malheur l’homme dont nous avons pitié, c’est par le seul commandement de la
Raison que nous désirons le faire, et ce n’est que par le seul commandement de la Raison que
nous pouvons faire quelque chose que nous savons avec certitude être bon. Et par conséquent
la pitié chez l’homme qui vit sous la conduite de la Raison est par elle-même mauvaise et
inutile ».

La seule manière de rendre louange à Dieu et d’être utile aux hommes est de « confirmer les
espérances humaines » bien davantage que de « consoler leurs craintes » (Thoreau).

Voilà pourquoi, il me semble que ni Descartes, ni Spinoza ne désavoueraient cette


profession de foi de Thoreau : « Toute annonce de santé et de succès me fait du bien, aussi
lointain et retiré que soit le lieu où ils se manifestent ; toute annonce de maladie et de non-
réussite contribue à me rendre triste et me fait du mal, quelque sympathie qui puisse exister
d’elle à moi ou de moi à elle. Si donc nous voulons en effet rétablir l’humanité suivant les
moyens vraiment indiens, botaniques, magnétiques, ou naturels, commençons par être nous-
mêmes aussi simples et aussi bien portants que la Nature, dissipons les nuages suspendus sur
nos propres fronts, et ramassons un peu de vie dans nos pores. Ne restez pas là à remplir le
rôle d’inspecteur des pauvres, mais efforcez-vous de devenir une des gloires du monde ».