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La vie quotidienne des moines

en Orient et en Occident
(ive-xe siècle)

R
U
E
Volume I

T
L’ état des sources

U
A
Édité par
Olivier Delouis et Maria Mossakowska-Gaubert
N
E
IM
C
E
SP

ÉC O L E
FR A N Ç A I S E
D 'AT H È N E S

Avec le soutien de l’UMR 8167 – Orient et Méditerranée.

INSTITUT FRANÇAIS D’ARCHÉOLOGIE ORIENTALE ÉCOLE FRANÇAISE D’ATHÈNES

BIBLIOTHÈQUE D’ÉTUDE 163 – 2015


Sommaire

R
U
Introduction ................................................................................................................................... ix

E
T
Abréviations ................................................................................................................................ xiii

U
égypte et nubie A
Włodzimierz Godlewski
Monastic Architecture
and its Adaptation to Local Land Features (Egypt)........................................................... 3
N

Maria Mossakowska-Gaubert
Alimentation, hygiène, vêtements et sommeil
E

chez les moines égyptiens (ive-viiie siècle) :


IM

l’état des sources archéologiques et écrites ........................................................................ 23


Ewa Wipszycka
Les activités de production et la structure sociale
C

des communautés monastiques égyptiennes .................................................................... 57


Anne Boud’hors
E

Production, diffusion et usage de la norme monastique :


SP

les sources coptes ................................................................................................................. 69


Włodzimierz Godlewski
Monastic Life in Makuria.................................................................................................... 81
Bibliographie ................................................................................................................................. 99

V
Sommaire
palestine, syrie
et mésopotamie du nord
Joseph Patrich
Daily Life in the Desert of Jerusalem............................................................................... 125
Lorenzo Perrone
La vie quotidienne des moines en Palestine (ive-xe siècle) :
l’état des sources littéraires.................................................................................................. 151

R
André Binggeli
La vie quotidienne des moines en Syrie-Mésopotamie

U
au miroir déformant des sources littéraires (ive-xe siècle).............................................. 179

E
Bibliographie ................................................................................................................................ 193

T
le monde byzantin

U
Cathernine Jolivet-Lévy
La vie des moines en Cappadoce (vie-xe siècle) :
A
contribution à un inventaire des sources archéologiques ............................................... 215
Olivier Delouis
Portée et limites de l’archéologie monastique
N

dans les Balkans et en Asie Mineure jusqu’au xe siècle .................................................. 251


E

Vincent Déroche
La vie des moines : les sources pour l’Asie Mineure
IM

et les Balkans, ca 300-1000 apr. J.-C. ................................................................................ 275


Annick Peters-Custot
La vie quotidienne des moines d’Orient
C

et d’Occident, ive-xe siècle. L’Italie méridionale byzantine ........................................... 289


E

Bibliographie ................................................................................................................................ 305


SP

afrique du nord
et espagne wisigothique
Przemysław Nehring
Literary Sources for Everyday Life
of the Early Monastic Communities in North Africa.................................................... 325
Pablo de la Cruz Díaz Martínez
Visigothic Monasticism. Written Sources and Everyday Life ...................................... 337
Bibliographie ................................................................................................................................. 351

VI La vie quotidienne des moines en Orient et en Occident (ive-xe siècle)


gaule et italie du nord
Cécile Treffort
Des mots aux choses :
traces de la vie quotidienne des moines en Gaule avant l’an mil ................................... 359
Anne-Marie Helvétius
Normes et pratiques de la vie monastique en Gaule avant 1050 :
présentation des sources écrites ........................................................................................ 371

R
Eleonora Destefanis
La vie quotidienne des moines

U
et des moniales en Italie du Nord jusqu’au xe siècle :
état des sources archéologiques ........................................................................................ 387

E
Peter Erhart

T
La vie quotidienne des moines en Italie du Nord
jusqu’au ixe siècle d’après les sources littéraires .............................................................. 413

U
Bibliographie ............................................................................................................................... 429
A
irlande,
monde anglo-saxon et germanique
N

Bernadette McCarthy
Living as a Monk in Early Medieval Ireland:
E

an Archaeological Perspective ......................................................................................... 457


IM

John-Henry Clay
The Everyday Life of Monactic Communities in Anglo-Saxon England
and Germanic West up to 1000: the Literary Sources ................................................. 493
C

Bibliographie ............................................................................................................................... 509


E

Résumés ........................................................................................................................................ 525


SP

Liste des contributeurs ............................................................................................................... 547

VII
Sommaire
Ewa Wipszycka

Les activités de production


et la structure sociale
des communautés monastiques égyptiennes

R
EU
L
’exposé d  e Maria Mossakowska-Gaubert et celui de Włodzimierz Godlewski me­
dispensent de présenter en détail les sources monastiques égyptiennes et les études qui

T
les concernent. Je ne suis pas non plus tenue de commencer mon exposé par un éloge
de la richesse de nos sources. Il suffira de dire qu’elles sont non seulement très nombreuses
AU
et multiformes, mais aussi complémentaires les unes par rapport aux autres. Profitant de ce
qui a été fait par mes collègues, je peux aborder directement la question de l’utilité du dossier
égyptien pour l’étude des activités de production que les moines – tous les moines – exerçaient
dans les ermitages et dans les communautés monastiques 1.
EN

1. LES ACTIVITÉS DE PRODUCTION

Dans nos sources littéraires, le moine type apparaît comme une personne qui travaille avec
M

zèle. Tous les moines étaient tenus de travailler, à moins qu’ils ne fussent malades. À ce sujet,
le milieu monastique avait une opinion assez uniforme et condamnait les moines qui, affirmant la
I

priorité absolue de la prière, ne travaillaient pas 2. Compte tenu de cela, l’insistance avec laquelle
EC

les textes littéraires répètent que le moine doit travailler, peut nous surprendre. Manifestement,
chez les moines, la tentation de vivre au moyen de leurs biens et des dons qu’ils recevaient de
leurs parents et de leurs hôtes, a dû être toujours présente ; c’est pour cette raison qu’il était
nécessaire de rappeler à tous, mais spécialement aux moines débutants, quel était leur devoir.
SP

Les scènes de la vie des ascètes célèbres, où on les voit au travail dans différentes situations,

1.  Peu de chercheurs se sont occupés de façon systématique de la production dans les communautés monastiques.
La base de nos connaissances en la matière demeure la publication des objets et des textes trouvés dans la laure
d’Épiphanios : Winlock, Crum 1926. Voir aussi l’article de Gascou 1991. Les travaux les plus récents sont :
le chapitre « Le monastère d’apa Apollô de Baouît » d’Alain Delattre dans son édition de P.Brux.Bawit, p. 29-109 ;
Wipszycka 2009, notamment le chapitre « Questions économiques », p. 471-565. À ces études s’ajoutent de
nombreuses publications de fouilles, où le besoin d’éclaircir la nature des objets trouvés sur place a amené des
archéologues à s’occuper de la production dans les communautés monastiques.
2.  Plusieurs articles ont été publiés à ce sujet, mais ils ne sont pas allés au-delà de ce qu’avaient écrit Dörries
1931 et Guillaumont 1979.

Les activités de production et la structure sociale des communautés monastiques égyptiennes 57


remplissaient, elles aussi, une fonction didactique : elles rappelaient que les mains du moine
devaient être toujours occupées, de préférence par un travail qui pût accompagner la prière.
L’historien n’a donc pas besoin de démontrer que les moines travaillaient. Il doit en ­revanche
se demander quels étaient les métiers qu’ils exerçaient, d’où ils prenaient les matières pre-
mières, comment et à qui ils vendaient leurs produits, combien ils gagnaient par leur vente.
Pour ­répondre à ces questions, il faut prendre en considération toute sorte de sources : textes
littéraires, textes documentaires, trouvailles d’objets mobiliers, vestiges de sites monastiques.

R
A. LA PRODUCTION ARTISANALE

EU
Il est relativement facile, sur la base des textes aussi bien que des données archéologiques,
de faire une liste des métiers artisanaux pratiqués par des moines vivant dans des ermitages
ou des laures 3 : vannerie, tissage, production d’objets en cuir ou en bois (boîtes, peignes, éven-

T
tails), copie de livres et confection des reliures pour ceux-ci. Nous savons en outre que certains
monastères produisaient du pain non seulement pour la consommation intérieure, mais aussi
pour les gens du dehors 4. AU
La situation est un peu différente lorsqu’il s’agit de moines vivant dans de grandes ­communautés
(de grands koinobia). Au sujet d’un monastère situé à Panopolis, Pallade écrit dans son
­Histoire ­Lausiaque  (32, 9) : « … j’y trouvai trois cents hommes. Dans ce monastère, j’ai vu quinze
tailleurs, sept forgerons, quatre charpentiers, douze chameliers, quinze foulons. Ils travaillent
EN

de tout métier, et avec le superflu ils entretiennent aussi les monastères de femmes et des
prisons. » En outre (32, 11-12) : « … l’un travaille à la terre en labourant, un autre au jardin, un
autre à la forge, un autre à la boulangerie, un autre à l’atelier de charpentier, un autre à celui de
foulon, un autre en tressant les grandes corbeilles, un autre à la tannerie, un autre à l’atelier de
M

­cordonnerie, un autre à la calligraphie, un autre en tressant les petits paniers. » Dans la préface
à sa traduction de la Règle pachômienne (§ 6), Jérôme précise au sujet des moines de Tabennèse :
I

« Les frères exerçant un même métier sont réunis dans une seule maison sous un seul chef : par
EC

exemple, ceux qui tissent des toiles de lin se trouvent ensemble, ceux qui tissent des nattes sont
classés dans une seule famille, et les tailleurs, les charpentiers, les foulons, les cordonniers sont
gouvernés séparément par leurs chefs respectifs. Chaque semaine, ils présentent au père du
monastère les comptes de leurs travaux. » Un témoignage analogue est fourni par une lettre
SP

de Bèsa, qui dirigea la congrégation chénoutienne après la mort de C ­ hénouté 5 : dans le grand
monastère dont il parle, il y aurait des charpentiers, des forgerons, des potiers, des fabricants de
sacs, des tisserands de lin, des tailleurs, des fabricants de corbeilles et « avant tout des copistes

3.  Sur la structure du monachisme égyptien et sur le sens du terme « laure », voir Maria Mossakowska-Gaubert,
dans ce même volume, p. 25.
4.  Voir, par exemple, P. Oxy. LXXII 4926-4929 (564 apr. J.-C.). Le monastère de Mousaios – dont nous ne
savons rien d’autre – produit, sur une commande de l’administration des Apions, du pain pour 100 personnes
(300 petits pains) le 26 Pachon, et trois jours après, pour 213 personnes (639 petits pains). Ces nombres témoignent
que nous avons affaire à un monastère possédant plus de dix fours.
5.  L’édition de Kuhn, CSCO 157-158, p. 33.

58 Ewa Wipszycka
de livres et des fabricants de couvertures pour les livres ». Espérons que les fouilles qui sont en
cours au « monastère Blanc » fourniront des données qui puissent nous éclairer sur la production
artisanale de cette communauté ; ce qui a été découvert jusqu’ici n’est pas utile à ce point de vue.
Les informations que les textes cités fournissent au sujet des métiers pratiqués par les moines
de ces deux congrégations sont à traiter avec esprit critique. Cette remarque vaut en particulier
pour les nombres. Il est évident que certains nombres donnés par les deux auteurs sont ­absurdes
au point de vue économique ; par exemple, quinze tailleurs dans un monastère, c’est un nombre
invraisemblable, étant donné que la plupart des vêtements, à cette époque, étaient faits sans

R
l’intervention d’un tailleur : il suffisait de coudre ensemble les bords d’une pièce de tissu.
D’après le tableau de la vie quotidienne des moines vivant dans des ermitages ou des laures,

EU
tel qu’il ressort d’un grand nombre de textes littéraires, leur travail aurait consisté principa-
lement à faire des corbeilles, des cordes et d’autres objets avec des fibres végétales (la liste de
ces objets est longue). À première vue, les données que fournissent les fouilles archéologiques
des sites monastiques sembleraient le confirmer : en effet, les cellules et les cours (par exemple

T
dans les ermitages de Naqlun) sont pleines de restes de matières premières nécessaires pour
la fabrication de pareils objets, ainsi que de semi-produits, à savoir des tresses. Cependant,
AU
il serait faux de penser que ce type de travail ait été à peu près la seule activité de production
des moines. La fabrication d’objets de vannerie était en Égypte une occupation très répandue,
qu’on pratiquait à la maison, en marge des activités de production essentielles ; elle ne rapportait
pas beaucoup, sans doute pas assez pour qu’on pût en vivre 6. Les auteurs pieux qui ont créé le
topos du moine faiseur de corbeilles et de cordes ont voulu souligner par là le train de vie très
EN

modeste des ascètes. La pauvreté et le renoncement extrême se laissaient voir plus clairement
si l’on présentait les moines comme vivant de ce qui était normalement un travail d’appoint,
exercé en marge des activités domestiques et surtout par les femmes. Les métiers proprement
dits, exercés par des professionnels et qui faisaient vivre des familles entières, ne se prêtaient
M

pas aussi bien à fournir des images susceptibles de créer une atmosphère d’humilité et de
renoncement pour la représentation de la vie ascétique. Le sentiment de la distance entre la
I

vie au désert et la vie dans « le monde », du renversement des valeurs, aurait été plus difficile
EC

à susciter, si l’on avait placé les moines dans des cadres économiques normaux.
Fabriquer des corbeilles ou des cordes était un travail facile ; n’importe quel moine (ou ­n’importe
quelle moniale) pouvait en apprendre rapidement la technique (s’il – ou si elle – ne la c­ onnaissait
pas déjà). En revanche, d’autres types de travail ne pouvaient être exécutés que par des per-
SP

sonnes ayant une préparation spéciale. C’est le cas notamment de la production de tissus, qui est
­d ’habitude mentionnée immédiatement après la vannerie aussi bien dans des textes concernant
les ermitages que dans des textes relatifs aux koinobia.
L’habileté technique requise pour la production textile, toutes les femmes de toute condi-
tion sociale la possédaient, car dans toutes les maisons, les filles, dès leur enfance, apprenaient,
sous la direction des femmes de la famille ou de femmes esclaves, à filer, à tisser, à broder et
à confectionner des vêtements. Si une femme devenait une moniale, elle pouvait commencer
à travailler dans ces genres d’activités dès son entrée au monastère.

6.  Pour plus d’informations sur la vannerie, voir Wipszycka 2009, p. 477-479, 533-545.

Les activités de production et la structure sociale des communautés monastiques égyptiennes 59


Je me demande s’il y avait, dans les monastères féminins de Pachôme, des moniales occupées
dans d’autres activités artisanales. Autant que je sache, aucun de nos textes ne contient de
témoignages allant dans ce sens, mais le silence des textes pourrait être l’effet d’une idée sté-
réotypée de la vie des moniales. En tout cas, les textes relatifs aux moniales de la congrégation
de Chénouté les montrent affairées dans la production de tissus. Des données intéressantes,
qui confirment l’importance de cette activité chez les moniales de cette congrégation, ont été
fournies par les fouilles à Athribis-Wannina, où se trouvait un monastère féminin : ici, les
archéologues ont mis au jour un système de bassins qui servaient à teindre le fil et les tissus 7.

R
Pour les hommes, la situation était différente. Ceux que leurs familles destinaient au métier
de tisserand, apprenaient ce métier lorsqu’ils étaient adolescents, normalement hors de la maison,

EU
travaillant comme apprentis chez un spécialiste, pendant au moins deux ou trois ans. Si des
tisserands se faisaient moines, ils pouvaient, dans leur monastère, enseigner le métier à ceux
parmi les frères qui étaient en mesure de l’apprendre : aux individus intelligents, jeunes, dont
la vue était bonne et les doigts n’étaient pas encore déformés par un travail physique lourd 8.

T
Outre les textes littéraires, les sources archéologiques peuvent fournir des témoignages de
la présence de tisserands parmi les moines. Une exploration attentive des espaces destinés au
AU
travail (pièces et cours) permet de déceler des traces laissées par l’installation de métiers à
tisser 9. D’autres preuves peuvent venir de l’examen des fibres et des fils qu’on trouve en grande
quantité dans les tas d’ordures près des habitations monastiques 10.
Les moines tisserands produisaient des vêtements surtout pour les vendre à des clients
­vivant « dans le monde » ou à des moines d’autres communautés 11. Il vaudrait la peine d’étudier
EN

la correspondance des moines, qui mentionne parfois la vente de tissus, pour déterminer qui
étaient les acheteurs.
Après le tissage, il faut prendre en considération le travail consistant à copier des livres. Il est
mentionné aussi bien dans des textes littéraires que dans la correspondance des moines 12. Ceux
M

parmi les moines qui exerçaient ce métier étaient sans doute tous des gens qui avaient acquis une
solide éducation scolaire avant de commencer la vie ascétique. Certes, il y avait des moines qui
I

apprenaient à lire et à écrire dans leur monastère ou leur ermitage, mais copier des livres était une
EC

activité qui demandait des qualifications bien supérieures à celles qui suffisaient pour écrire une lettre.

7.  Communication orale de Jacek Kościuk, qui a participé aux fouilles archéologiques à Athribis. Malheureusement,
deux livres consacrés à l’étude d’un monastère féminin n’ont pas traité du travail des moniales : je fais allusion
SP

à Krawiec 2002 et Schroeder 2007.


8.  Dans le P. Kellis 12 (ive siècle) il est question d’un garçon qu’on envoie dans un monastère pour qu’il y apprenne
la technē linoüphikē.
9.  Winlock, Crum 1926, p. 67-71.
10.  Je dois cette observation à Tomasz Górecki, qui dirige les fouilles de l’ermitage dans la tombe TT 1152
(Cheikh Abd el-Gourna).
11.  Un témoignage intéressant, malheureusement isolé, d’une production de vêtements à grande échelle dans un
monastère, plus précisément – chose curieuse – dans un petit monastère, est fourni par une inscription copte
du vie siècle gravée sur un mur du temple de Hathor à Deir el-Medina et qui commence ainsi : « Le compte pour
les tuniques : dix palmes de large sur vingt et une palmes de long » (voir Heurtel 2004, nº 25). L’inscription
a été gravée avec beaucoup de soin, ce qui permet d’exclure qu’on ait affaire à un graffito éphémère. Personne
jusqu’à présent n’a expliqué quel était le but de cette inscription.
12.  Un exemple d’une lettre de ce genre a été publié, avec un commentaire très soigneux, par Koenen 1975.

60 Ewa Wipszycka
Dans les ermitages et les laures, les moines-copistes travaillaient seuls 13 pour des ouvrages
de commande. Leurs clients pouvaient être d’autres moines ou des communautés monastiques,
des églises, des personnes vivant dans « le monde » et désirant faire un cadeau à une institution
pieuse, ou des personnes aisées, désirant se procurer des livres pour des lectures édifiantes.
Il faut poser la question de savoir s’il existait, dans les grands monastères, des scriptoria analo-
gues à ceux qui sont bien attestés dans les monastères médiévaux en Occident (à savoir des ateliers
où plusieurs moines, travaillant ensemble dans un local spécial, copiaient des livres, souvent sous la
dictée, et où des correcteurs amendaient les copies déjà terminées et des enlumineurs les embellis-

R
saient). Il en était certainement ainsi dans les monastères de la congrégation de Chénouté, car on a
pu reconnaître un type d’écriture et d’ornement caractéristique des livres copiés dans le « monas-

EU
tère Blanc 14 ». Dans un passage cité ci-dessus et décrivant le monastère pachômien situé près de
Panopolis, Pallade mentionne des moines calligraphes ; bien qu’on ne trouve pas de témoignages
analogues dans les autres textes du dossier pachômien, il est raisonnable de supposer que d’autres
monastères pachômiens possédaient des scriptoria, ne fût-ce que pour les besoins de leurs biblio-

T
thèques. Nous connaissons en outre des produits du scriptorium d’un monastère situé à Toutoun
(près de Tebtunis, dans le Fayoum) dont provient un important groupe de codices 15. Certes, dans
AU
le cas de ce monastère aussi bien que dans celui du « monastère Blanc », la production attestée de
livres appartient au Moyen Âge ; mais au moins en ce qui concerne le second monastère, il n’y a, a
priori, aucune raison de penser que le scriptorium n’existait pas déjà à l’époque qui nous intéresse
ici. Il est dommage qu’on n’ait pas encore trouvé de traces archéologiques de scriptoria monastiques.
Les métiers produisant ou utilisant le cuir jouaient un rôle important dans la production
EN

artisanale monastique. C’est ce qui ressort aussi bien des sources littéraires (voir les listes citées
ci-dessus) que des sources archéologiques (restes de cuir trouvés dans les sites monastiques) 16.
Certains des métiers qui, selon les listes citées, étaient exercés par des moines de la congré-
gation de Pachôme et de celle de Chénouté, ne pouvaient être pratiqués que dans des ateliers
M

spécialement équipés : le métier de forgeron, celui de foulon et celui de potier. Une forge était
sûrement utile dans la vie d’une communauté dont les membres n’étaient pas moins nombreux
I

que les habitants d’un village égyptien de dimensions moyennes. Les moines qui cultivaient
EC

la terre avaient besoin d’outils en fer ; des objets métalliques étaient en outre nécessaires aux
cuisiniers du monastère et aux artisans de différentes spécialités.
L’ utilité d’une foulerie et d’une teinturerie dans un monastère est moins évidente. Ce type
d’ateliers pouvait avoir un sens économique dans la congrégation de Chénouté, où le volume
SP

de la production textile était considérable, mais les autres communautés avaient probablement
recours aux services d’artisans de l’extérieur.

13.  C’est le cas de Frangé, un moine que nous connaissons par sa correspondance, conservée par quelques centaines
d’ostraca ; il vivait dans un ermitage aménagé dans un des tombeaux thébains (TT 29, selon la numérotation
générale des tombeaux). Voir Heurtel 2002 ; Heurtel 2008b ; Boud’hors 2008 et surtout O. TT 29.
14.  Orlandi 2002 ; Emmel 2004.
15.  Depuydt 1993, p. cxii-cxvi.
16.  Lorsque j’ai visité l’ermitage dans la tombe TT 1152 (Cheikh Abd el-Gourna), Tomasz Górecki m’a montré de
gros morceaux de cuir et des coupures de différentes dimensions et formes, qui sont des indices de la production
d’objets dans cette matière.

Les activités de production et la structure sociale des communautés monastiques égyptiennes 61


En ce qui concerne les objets en terre cuite – céramique de cuisine et de table, récipients
pour le vin, l’huile et d’autres liquides –, les besoins des grandes communautés monastiques
étaient certes considérables, mais cette constatation ne doit pas nous amener à imaginer qu’elles
avaient leur propre production de céramique. Pour faire de la céramique, il était indispensable
d’employer une argile spéciale, qui n’était pas présente partout. Les archéologues qui ont fouillé
les Kellia n’y ont trouvé ni traces de fours de potiers, ni rebuts de poterie, de même à Naqlun.
Nous ne savons pas s’il y avait une production de céramique à Baouît, où la production de
vin exigeait l’emploi d’une grande quantité de récipients. Il n’y a pas de doute que les petites

R
communautés achetaient chez des potiers les vases dont elles avaient besoin.

EU
B. L’AGRICULTURE

Dans le sujet « l’agriculture », j’entends aborder trois thématiques distinctes : le travail des

T
moines dans les champs, la propriété de la terre, la manière de l’exploiter.
Commençons par la première thématique. Dans les grands textes monastiques (­l ’Historia ­Lausiaca,
AU
l’Historia monachorum in Aegypto, les Apophtegmes, les œuvres de Jean Cassien), rares sont les
passages qui parlent de moines travaillant dans les champs, et dans ces cas, il s’agit presque
exclusivement des moissons. Nous voyons des moines qui vont moissonner chez des proprié-
taires fonciers, comme le faisaient normalement, dans tous les pays de la Méditerranée, les gens
qui n’avaient pas beaucoup de biens, mais qui possédaient une force physique. Nos auteurs ne
EN

mentionnent que les moissons, mais rien n’empêche d’envisager que les moines allaient travailler
également lors de la récolte des olives, qui demandait la mobilisation du plus grand nombre
possible de travailleurs. Peut-être participaient-ils également aux vendanges. Comme tous les
autres personnels embauchés pour ces travaux saisonniers, les moines passaient un contrat avec
M

le propriétaire. Ils étaient rémunérés en nature : ils obtenaient un pourcentage déterminé de


la récolte et ils l’emportaient dans leurs ermitages ou dans les magasins de leurs monastères 17.
I

Une seule fois, dans les textes mentionnés ci-dessus, le travail agricole est mentionné comme
EC

étant une occupation permanente d’un moine. L’un des Apophtegmes raconte en effet 18 :
« Un frère vint chez l’abbé Pœmen et lui dit : “Je sème mon champ et je fais l’aumône avec ce
que j’en tire.” Le vieillard lui dit : “Tu fais bien”. Il s’en alla avec ardeur et augmenta ses aumônes.
Or l’abbé Anoub avait entendu la parole et il dit à l’abbé Pœmen : “Tu n’as donc aucune crainte de
SP

Dieu pour parler ainsi à ce frère ?” Le vieillard garda le silence. Deux jours après, l’abbé ­Pœmen
fit venir le frère et lui dit en présence de l’abbé Anoub : “Qu’est-ce que tu m’as demandé l’autre
jour ? Mon esprit était distrait.” Le frère dit : “J’ai dit que je sème mon champ et que je fais
l’aumône avec ce que j’en tire.” Et l’abbé Pœmen lui dit : “Je croyais que tu parlais de ton frère,
le séculier. Si c’est toi qui fais ce travail, ce n’est pas un travail de moine.” À ces mots, le frère fut
désolé et dit : “Je ne sais rien faire d’autre et il est impossible que je ne sème pas mon champ”.

17. Voir Wipszycka 2009, p. 474-487.


18.  Apoph. 596 (Poe 22 = Sys. X 66). Je modifie légèrement la traduction de Lucien Regnault, Collection
alphabétique (p. 228) : au lieu de « métier », j’écris « travail » (en grec il y a ergon).

62 Ewa Wipszycka
Quand donc il se fut retiré, l’abbé Anoub fit une métanie et dit : “Pardonne-moi”. L’abbé Pœmen
dit : “Moi aussi, dès le début, je savais que ce n’est pas un travail de moine ; mais j’ai parlé selon
sa pensée à lui et je lui ai donné du courage pour accroître ses aumônes. Maintenant, il est parti
contristé, mais il fera encore la même chose.” »
La déclaration qui est ici mise dans la bouche d’un des principaux Pères du désert et ­selon
laquelle le travail agricole ne serait « pas un travail de moine », a souvent été citée par les ­savants
modernes sans être pour autant commentée. Et pourtant elle nécessite un commentaire.
En ­effet, l’apophtegme lui-même n’explique pas pourquoi les moines ne devraient pas cultiver

R
la terre. La déclaration attribuée à Pœmen est d’autant plus surprenante qu’elle contraste avec
les témoignages du dossier pachômien et du dossier chénoutien. Ainsi qu’il arrive souvent avec

EU
les apophtegmes, ce récit ne reflète pas tant une situation réelle qu’un élément de l’idéal de vie
ascétique né dans le milieu des moines vivant dans des ermitages groupés dans des laures. Selon
cet idéal, le travail du moine devait se faire loin du « monde », à l’endroit même où le moine
pratiquait l’ascèse, dans son ermitage. Les contacts avec le « monde » étaient certes inévitables,

T
mais il fallait les restreindre le plus possible (le mieux, c’était que les acheteurs des marchandises
produites par le moine viennent les acheter chez lui, dans son ermitage). Un travail systéma-
AU
tique dans son champ aurait relâché le lien qui attachait le moine à sa cellule, aurait mis le
moine tous les jours en contact avec le « monde » (car dans les champs, il y avait d’autres gens
qui travaillaient, et il fallait traiter avec eux, ne fût-ce que pour louer des animaux de labour et
pour se mettre d’accord au sujet de l’irrigation ; et sur le chemin des champs le moine risquait
de rencontrer des femmes). À un niveau d’abstraction plus élevé, la même idée apparaît chez
EN

Jean Cassien (Conl. XXIV, 3) : « Voilà pourquoi celui qu’anime le souci toujours vigilant de la
pureté de l’homme intérieur, doit rechercher des lieux qui ne le sollicitent pas à une culture
absorbante par leur richesse et leur fertilité, ni ne l’empêchent de faire de sa cellule un séjour
fixe et immuable, en le poussant à quelque travail en plein air. Ses pensées se donneraient alors
M

carrière, pour ainsi parler, dans l’espace ouvert devant elles ; et toute la direction de son âme,
ce regard vers l’unique but, qui est quelque chose de si subtil, s’évanouirait parmi tant d’objets
I

divers. » Retenons l’expression « faire de sa cellule un séjour fixe et immuable » : elle renferme
EC

d’une manière admirablement concise l’un des principaux préceptes de la tactique ascétique.
Il en était autrement s’il s’agissait de travailler dans les champs d’autrui pendant les ­moissons :
ce travail ne durait pas longtemps, et c’était souvent un groupe de moines (et non des moines
isolés) qui allait travailler ; ils étaient hébergés ensemble chez un propriétaire. Ce genre de
SP

travail saisonnier ne risquait pas de troubler la vie ascétique.


Les dossiers, et notamment les règles, des deux grandes congrégations ou fédérations, celles
de Pachôme et celle de Chénouté, témoignent que le travail agricole était l’occupation principale
de ces moines et la source principale des revenus de ces communautés.
Deuxième thématique : la propriété de la terre. À ce sujet, il n’y a rien à trouver dans les
textes littéraires, car leurs auteurs n’avaient pas de motifs pour s’en occuper ; mais heureusement
les documents papyrologiques témoignent que les communautés monastiques possédaient
des terres. La plupart des informations contenues dans ces documents concernent des cas
concrets (telle ou telle communauté et un lot de terre qui lui appartient) et ne nous donnent
pas la possibilité d’établir quelles étaient les dimensions des propriétés foncières monastiques.

Les activités de production et la structure sociale des communautés monastiques égyptiennes 63


Il existe cependant une exception : les documents du bureau fiscal d’un gros village du nome
antaiopolite, Aphroditè (vie siècle). Il ressort de ces documents que les terres appartenant à sept
monastères constituaient à peu près un tiers de l’ensemble des terres cultivables 19. Les propriétés
de ces monastères n’étaient pas des ensembles compacts : elles étaient composées de plusieurs
lots de terre, qui pouvaient se trouver à une distance considérable les uns des autres. C’était là
évidemment une conséquence de l’origine des propriétés monastiques : celles-ci se formaient
et croissaient à la suite de donations, principalement de donations faites par des individus au
moment où ils voyaient s’approcher la mort. Dans la plupart des cas, ceux qui décidaient de

R
faire une donation avaient à leur disposition, eux aussi, plusieurs lots de dimensions différentes.
Non seulement les communautés monastiques, mais aussi leurs membres pouvaient posséder

EU
de la terre. On sait que ceux qui avaient été des propriétaires de terre avant la prise d’habit,
pouvaient garder leurs biens et disposer librement des revenus qu’ils en tiraient. 20 Après leur
mort, au moins une partie des biens qui leur avaient appartenu passait à la communauté, aug-
mentant la propriété de celle-ci.

T
Enfin, la troisième thématique : les formes de l’exploitation de la propriété foncière. En dépit
de la critique que j’ai faite de l’opinion exprimée par Pœmen dans l’apophtegme cité ci-dessus,
AU
je suis persuadée que les lots de terre appartenant aux communautés monastiques ou person-
nellement à certains de leurs membres n’étaient pas habituellement cultivés par les moines
directement. À en juger par les documents papyrologiques, le plus souvent ils étaient donnés à
bail à des fermiers, qui s’engageaient à livrer un pourcentage déterminé des récoltes ou à payer
un loyer fixe en nature ou en argent 21. Une partie de la terre (combien ?) demeurait dans la
EN

gestion directe de la communauté ou des moines-propriétaires, qui embauchaient des paysans


pour l’exécution de travaux 22. Le choix de la forme de l’exploitation dépendait sans doute de
divers facteurs : de la distance des champs par rapport au monastère ou à l’ermitage, de l’âge
et de l’état de santé du moine, du type de la terre et des cultures, etc.
M

Deux grands dossiers, provenant de Wadi Sarga et de Baouît, prouvent que certains
­monastères possédaient des vignes. Il existe en outre plusieurs documents isolés, qui s’ajoutent
I

à ces ­dossiers. Particulièrement intéressants sont des documents de Baouît : ils montrent que la
EC

dernière phase de la production du vin se faisait dans le monastère ; en effet, ceux qui ­cultivaient
les vignes envoyaient au monastère le moût, et non pas le vin 23. Les papyrus montrent ­également
quelle était la destination du vin des vignes du monastère. Il était destiné en ­premier lieu
à la consommation dans le monastère. Les moines, ainsi que Maria ­Mossakowska l’a ­montré,
SP

buvaient régulièrement du vin. Un très grand nombre d’amphores trouvées dans les sites
­monastiques portent en effet des traces d’un enduit de poix. Des gens « séculiers » ­travaillant

19.  Zuckerman 2004, p. 226-229.


20.  C’est là un trait caractéristique du monachisme égyptien : ceux qui devenaient moines pouvaient soit
renoncer à la terre qu’ils possédaient et la laisser à leur famille ou en faire don à la communauté, soit la garder
pour eux-mêmes. Voir à ce sujet : Krause 1985 ; Goehring 2007 ; Wipszycka 2009, p. 314-315, 493-494.
21.  Wipszycka 2008, p. 263.
22.  Sur la situation complexe en ce qui concerne l’exploitation des propriétés foncières en Égypte, voir Banaji 2001 :
chapitre 7 (Estates) et 8 (Wage Labour and the Peasantry).
23.  Bacot 1998.

64 Ewa Wipszycka
pour le monastère recevaient, eux aussi, du vin : c’était là une partie traditionnelle des paiements
en nature. Il est vraisemblable, cependant, qu’une partie du vin était vendue par le monastère,
qui se procurait ainsi de l’argent.
Quant à l’huile, nous ne connaissons pas de documents témoignant de sa production dans des
communautés monastiques, alors que nous en connaissons qui mentionnent la consommation,
l’achat ou l’envoi d’huile par des communautés. Cependant, les données archéologiques attestent
de la production de l’huile dans le monastère de Jérémie à Saqqara et dans celui d’Anba Hadrā
près d’Assouan 24. En outre, dans deux grands monastères de l’époque moderne (celui de

R
Saint-Antoine et celui de Saint-Paul), on trouve des outils qui étaient employés pour presser
les olives ; mais cela ne peut pas servir pour reconstituer la situation de la fin de ­l ’Antiquité.

EU
Notons qu’à l’intérieur des murs du monastère de Saint-Antoine, il y avait une oliveraie assez
étendue, situation très particulière, que nous ne retrouvons pas ailleurs. Il vaudrait certainement
la peine de voir si dans les publications des fouilles de sites monastiques et dans les descriptions
de monastères, il n’y a pas, à ce sujet, plus de données qui seraient passées inaperçues.

T
C.
AU
RECHERCHES SUR LES ACTIVITÉS DE PRODUCTION
DES COMMUNAUTÉS MONASTIQUES – PERSPECTIVES 25

Les recherches qui ont été faites jusqu’ici sur les activités de production des moines se
bornaient à enregistrer des témoignages. Elles n’essayaient que rarement de reconstruire les
EN

mécanismes économiques de tel ou tel domaine de la production. Je pense qu’à présent, on


connaît assez de faits pour pouvoir entreprendre systématiquement des tentatives de ce genre.
Voici quelques-unes des problématiques sur lesquelles les futures recherches devraient porter :
a.  Était-il normal qu’un même moine exerce plus d’un métier, comme les sources littéraires
M

semblent le suggérer ? Au point de vue technologique, cela n’aurait pas toujours été facile.
Lorsque les données archéologiques attestent que dans tel ou tel ermitage on travaillait dans
I

plus d’un domaine, pouvons-nous en tirer la conclusion que dans l’ermitage donné, vivaient
EC

deux ou trois moines, dont chacun avait une qualification artisanale différente ?
b.  Est-ce que dans les grands monastères, qui disposaient de moyens économiques consi-
dérables et avaient besoin d’objets en métal, en verre, en céramique, on créait des ateliers pour
le production de tels objets ?
SP

c.  Qui étaient les clients qui achetaient les produits artisanaux des moines ?
d.  Les moines travaillaient, certes, mais nous savons aussi qu’ils employaient parfois des
hommes de l’extérieur. À quelles occasions le faisaient-ils ? Et à quelles conditions ?
e.  D’où provenait la matière première employée dans des productions autres que la vannerie ?
Était-elle fournie par les clients qui faisaient des commandes chez les moines ? Était-elle achetée ?
f.  Que savons-nous des propriétés terriennes des monastères ? Quelles étaient leurs dimen-
sions ? Qu’est-ce qu’on y cultivait ? Comment étaient-elles administrées ?

24.  Walters 1974, p. 216-217.


25.  Ces questions ont été développées dans Wipszycka 2011 et Wipszycka à paraître.

Les activités de production et la structure sociale des communautés monastiques égyptiennes 65


2. SOCIOLOGIE DU MILIEU MONASTIQUE

Avant d’envisager des questions concernant les moines en tant que groupe social ayant ses
structures et ses normes de comportement, il est nécessaire de rappeler des observations qui
ont été faites récemment au sujet de leur provenance sociale.
Pendant longtemps, les savants partageaient l’opinion que les moines étaient, dans la presque
totalité des cas, d’origine paysanne. Ce n’est que dans les dernières décennies qu’on a commencé
à changer d’avis.

R
L’ ancienne opinion se fondait, d’une part, sur le fait que, parmi les moines, les Coptes étaient
incontestablement en nette majorité par rapport aux Grecs, et d’autre part, sur l’idée que toute

EU
l’élite de l’Égypte byzantine était hellénophone et que la langue copte n’était parlée que par les
gens du peuple. Or, cette dernière prémisse était fausse. Il existait, dans l’Égypte byzantine,
une élite copte, qui allait prendre de l’importance avec le temps. C’était sans doute une élite
située, dans la hiérarchie sociale, au-dessous de l’élite grecque. Elle était composée de notables

T
de gros bourgs, et de familles aisées dans les villes. Les rapports entre la culture copte et la
culture grecque constituent une question complexe que je n’ai pas l’intention de développer ;
AU
en ce qui concerne la question qui nous intéresse ici, il suffit d’attirer l’attention sur le fait
indubitable que tous les Coptes n’étaient pas des paysans. Si l’on tient compte de ce fait, on
devra reconnaître que la prépondérance des Coptes parmi les moines ne constitue pas un bon
argument pour penser que la très grande majorité des moines étaient issus de la paysannerie.
La présence d’hommes relativement riches dans les communautés monastiques est bien
EN

attestée par les sources archéologiques : il suffit, pour s’en convaincre, de feuilleter un album
de reproductions des peintures trouvées aux Kellia. À Naqlun, des restes de tissus délicats et
d’objets en céramique et en verre de bonne qualité témoignent de la richesse de certains de ses
habitants. C’était une richesse qui appartenait à des individus, et non pas à la communauté ;
M

et elle leur appartenait déjà avant qu’ils ne prennent l’habit.


Ces remarques, fondées avant tout sur des témoignages archéologiques, n’entraînent évi-
I

demment pas la conclusion qu’il n’y avait pas de pauvres parmi les moines. Mon propos était
EC

de montrer que dans les milieux monastiques, il y avait beaucoup d’hommes issus de l’élite.
Un autre argument à l’appui de cette thèse est, à mon avis, la littérature d’expression grecque
et copte que les centres monastiques ont produite ou lue. Ce sont des hommes provenant de
l’élite qui ont introduit dans le milieu monastique le besoin d’élaborer en récits littéraires les
SP

expériences de la vie ascétique ; ce sont eux qui étaient habitués à lire des textes hagiographiques,
en satisfaisant à la fois aux besoins de piété et de curiosité. Il est vrai que certains moines
­acquéraient leur instruction dans les centres monastiques et que, par conséquent, nous n’avons
pas le droit de voir en chaque moine quelque peu instruit un homme provenant des couches
sociales où les enfants recevaient une instruction moyenne. Cependant, les cas de ce genre ne
devaient pas être très fréquents, ne fût-ce qu’à cause du fait que ceux qui entraient dans un
monastère ou dans une laure étaient souvent des hommes mûrs ou vieux : des analphabètes de
cet âge n’avaient sans doute pas beaucoup de chance d’aller au-delà des rudiments de lecture
et d’écriture.

66 Ewa Wipszycka
En somme, il ne fait aucun doute que ceux qui possédaient des biens au moment où ils se
faisaient moines, ne renonçaient normalement pas à leurs avoirs. Par conséquent, les commu-
nautés monastiques étaient des groupes composés d’individus inégaux du point de vue des
conditions matérielles. Certains d’entre eux pouvaient se maintenir non seulement avec leur
travail, mais aussi avec les revenus de leurs biens immeubles ; ils possédaient probablement
aussi des sommes d’argent.
Certes, les deux grandes fédérations monastiques, fondées respectivement par Pachôme et
par Chénouté, exigeaient la renonciation aux biens personnels et tenaient beaucoup à l’égalité

R
dans le domaine de la vie quotidienne (même nourriture, même vêtement, mêmes conditions
dans la cellule, même devoir de travail) 26. Mais dans la mentalité des autres moines, le besoin

EU
d’égalité était présent d’une manière moins obsessive ; hors des dossiers pachômien et chénou-
tien, il ne semble pas s’être exprimé dans les textes littéraires. C’est là une question qui mérite
d’être étudiée ; je ne crois pas qu’on ait assez exploré les textes de ce point de vue.
Les communautés monastiques – toutes les communautés, petites ou grandes, laures ou

T
grands monastères cénobitiques – étaient des groupes dotés d’une structure hiérarchique. C’est
un fait très important, si l’on veut comprendre leur vie quotidienne 27.
AU
La hiérarchie interne dépendait de plusieurs critères à la fois. Il en résultait une grille
­complexe de préséances qui, en pratique, devait créer de nombreuses complications, car il n’était
pas facile d’établir qui avait droit à la priorité dans telle situation donnée.
Le premier critère, le plus important, qui organise la hiérarchie dans une communauté
monastique est la date de la prise d’habit. Ce critère correspond à la règle du bénéfice de l’âge
EN

au sein de la famille. Les moines considèrent la date de la prise d’habit comme leur date de
naissance dans la vie monastique. Aussi, le frère qui a été admis plus tôt dans la communauté
devient-il tout naturellement frère aîné selon le critère monastique.
En deuxième lieu, se place la fonction exercée au sein de la communauté. Dans les petits
M

groupes, les fonctions ne sont pas nombreuses : il y a le chef de la communauté, éventuellement


aussi son suppléant et l’économe ; dans les grandes communautés et les congrégations, il y a
I

le « père » de la congrégation, puis les chefs de maisons et de monastères et leurs suppléants.


EC

Les chefs des communautés sont dotés de très vastes attributions, quasi monarchiques, d’autant
que les communautés – en dehors des congrégations – ne possèdent pas de règles. Les autres
fonctions monastiques ont une bien moindre importance. Ainsi, au rang inférieur, se situent le
préposé aux caves dans des communautés qui cultivent la vigne ou s’occupent du commerce de
SP

vin, le chef des tisserands et des menuisiers, le bibliothécaire, etc. Ces fonctions, pour ­modestes
qu’elles soient, mettent ceux qui les exercent au-dessus du niveau des simples moines. Dans des
situations déterminées, les moines exerçant ces fonctions sont autorisés à donner des ordres
à leurs confrères.
Un autre critère de hiérarchisation est l’ordination. Souvent, ceux qui entrent dans une
communauté monastique sont des hommes qui ont déjà été consacrés, d’autres reçoivent

26.  À ce sujet, il y a de bons exposés chez Ruppert 1971, p. 337-343 (chapitre « Die Einheitlichkeit der
Gemeinschaft »), et Vecoli 2007, p. 103-124.
27. Voir Wipszycka 2009, p. 383-389.

Les activités de production et la structure sociale des communautés monastiques égyptiennes 67


l­ ’ordination pendant leur vie monastique. Il est évident qu’une structure hiérarchique découlant
de l’ancienneté de la prise d’habit ne pouvait pas correspondre à celle établie à partir des critères
de fonction ou d’ordination. Les moines ayant une longue expérience de vie monastique devaient
vivre des moments difficiles quand ils voyaient leurs plus jeunes confrères, plus compétents,
plus pieux ou tout simplement plus habiles, prendre place avant eux.
L’ attitude des moines à l’égard de l’ordination variait en fonction de la période et des
­convictions personnelles. Pachôme, très résolument, refusait la présence de membres du clergé
dans ses monastères, craignant d’une part les réactions négatives des autres moines, telles que

R
jalousie ou méfiance, et, de l’autre, les manifestations d’orgueil de la part des ecclésiastiques
ou leurs sollicitations concernant l’octroi de privilèges. Lui-même, malgré les propositions qui

EU
lui avaient été faites, ne reçu jamais l’ordination ; ses trois premiers successeurs ne le firent pas
non plus. Une telle attitude s’observe beaucoup plus rarement parmi les moines vivant vers
la fin du ive siècle. Ceux-ci tenaient à faire partie du clergé ; dans l’appartenance à celui-ci, ils
voyaient une position témoignant de leurs mérites et les qualifiant pour diriger les autres.

T
Il existait encore un autre facteur qui contribuait à déterminer la position hiérarchique dans
l’univers monastique : la propriété de biens. C’est de ceux-ci que dépendaient les conditions
AU
privilégiées de l’existence quotidienne de certains moines : habitations spacieuses, fresques sur
les murs, livres dans les niches, serviteurs prenant soin des malades et des vieux.
Par l’effet de tous les facteurs que je viens d’énumérer, les communautés monastiques étaient
des groupes hiérarchiques, où chacun était censé connaître et garder sa place, pour que la
communauté remplisse ses fonctions.
EN
I M
EC
SP

68 Ewa Wipszycka