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P réface

Lorsqu a la mi-2012, aiguillonné par une conversation avec le Professeur


Mary Lefkowitz, je décidai de reprendre le dossier linguistique de Black
Athena, il me sembla vite que Tune des raisons pour lesquelles Martin Bernal
avait pu maintenir si longtemps sa toquade sémitocentrique sans apparaitre
comme le touche a tout peu crédible qu’il était avait forcément trait soit á
l’absence des outils permettant de se faire une idee nuancée des principaux
témoignages grecs sur l’Égypte, soit a leur inadéquation pour cause de rigidi-
té, susceptible de passer pour de rhellénocentrisme. Abordant Hérodote, Pla­
ton ou Diodore de l’extérieur et plaquant des pans de documentation égyp-
tienne luxés et peu représentatifs sur de simples morceaux choisis de leurs
oeuvres qu’il entendait au pied de la lettre comme autant de témoignages
transparents représentatifs de ce que devaient penser tous les Grecs sur la
longue durée, il lui fut facile de justifier son mépris pour la big picture dé-
peinte par les spécialistes de ces auteurs. II présenta les hellénistes peu ou pas
familiers des langues sémitiques comme autant d’incompétents, et vitupéra le
prétendu biais idéologique par lequel les rares travaux pluridisciplinaires
consacrés a ces témoins grecs auraient couché leur texte dans un lit de Pro-
custe européanisé et raciste. Le status quaestionis encourageait ce contour-
nement de la bibliographic de référence tout en compliquant la tache des
premiers lecteurs critiques de Black Athena qui souhaitaient entrer en ma-
tiére sur divers points précis de son scénario. D’un cóté, le De Iside et Osiride
de Plutarque avait re§u une édition commentée a la mesure de sa dificulté et
de sa richesse, par Gwyn Griffiths, cependant que Lloyd consacrait trois forts
volumes au logos égyptien d’Hérodote, dont une mise á jour partidle existe
dans l’édition de la collection Lorenzo Valla puis dans sa traduction anglaise
de 2007. Ces travaux grandioses, mais discursifs plutót que synthétiques et
pas toujours aisément accessibles, ont vieilli a proportion des avancées consi-
dérables réalisées par l’histoire des idées religieuses et la compréhension des
principaux corpus égyptologiques. En outre, leur monumentalité a eu pour
effet pervers d’engendrer chez l’utilisateur de Lloyd ou de Gwyn Griffiths une
certaine lassitude, voire du découragement, devant la perspective de les re-
faire ou de prendre leur contrepied. De l’autre cóté, trop d’auteurs égyptiani-
sants laissent leur lecteur occasionnel presque démuni de tout secours. II

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n’existe qu’un commentaire frugal, de surcroit fragilisé par les insuffisances


flagrantes de sa critique des témoignages, pour le livre I de Diodore, tandis
que les fragments de Manéthon ou Hécatée (mal édités par Jacoby et jamais
commentés avant le Brill’s New Jacoby) et de Chérémon (insufisamment an-
notés par P. van der Horst) ainsi que les allusions platoniciennes á l’Egypte
(jamais rassemblées, encore moins étudiées de concert aux plans thématique
et littéraire) attendent toujours des investigations menées suivant des normes
modernes. Naviguant entre abondance de biens, oü les lignes de force res-
sortent mal, et pénurie de travaux d'approche fiables par des savants respon­
sables, les hellénistes qui eurent á se prononcer sur les tomes de Black Athe­
na sont relativement excusables pour avoir reservé leur jugement en ména-
geant le prolifique trublion. Tout en préparant ma demolition des principales
hérésies de Black Athena III , que la mort de Bernal rendit encore plus ur­
gente, j’entrepris de jeter les bases dun programme de recherches sur ces
Graeco-Mgyptiana qui füt de nature á démontrer par l’exemple l’inanité des
deux classes de suspicion attachées par lui a la Spezialforschung. En effet, si
ses épigones ne semblent plus tres nombreux, certaines de ses idées ont inté­
gre le mainstream académique, avec des conséquences qu’il ne faudrait pas
mésestimer dans l’actuel climat de post-postmodernisme métissé. La nécessi-
té d’écrire un ou plusieurs commentaires sans cedieres aux plus négligées de
ces oeuvres s’imposa bientót a moi. Mais une fois bouclé ‘Black Athena Fades
Away’, qui parut en février 2014, un intérét assez ancien pour 1'Histoire A u ­
guste porta tout á coup du fruit scientifique et G. Scafoglio me proposa de
travailíer sur les débris des épopées cycliques, textes qui m’attiraient depuis
longtemps en marge de mes intéréts homériques. Je dus renoncer au projet
d’étudier de plus prés les informateurs grecs sur l’Égypte. Je n’y retournai
qu’au printemps 2015, aprés avoir achevé ‘L’Orient dans le Cycle’ dans les in­
tervalles de la préparation d’un review-article du livre de Haubold sur les
dialogues helléno-mésopotamiens et tout en menant de front une puis deux
enquétes sur la Tendenz paienne dans YHA. A ce moment, mon choix s’était
porté sur le traité plutarchéen, dont les prolégoménes, en particulier, venaient
juste d’etre analysés par G. Roskam avec une extréme finesse littéraire et
beaucoup de rigueur mais sans trop d’attention aux détails du texte. Je décidai
de compléter cette étude, surtout axée sur la composition et l’enchamement
des idées, en y injectant une bonne dose de critique textuelle ou sourciére, en
reconsidérant l’argumentation doctrínale, et en réouvrant un certain nombre
de dossiers litigieux, sans rechercher une exhaustivité qui eüt été assez vaine
ni cultiver un discours égyptologique qui, pour étre adapté aux considéra-
tions méthodologiques développées par Plutarque, devait avoir élucidé la sec­
tion suivante du traité, mais en m’appuyant sur une bibliographic plus impor­
tante que chez Roskam et les exégétes. Le commentaire des onze premiers
chapitres achevé durant l’été 2015, j’hésitai alors entre sauter la narration du
mythe osirien pour m’intéresser á l’un des segments constituant un ensemble

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L’Osiris de P lutarque

thématique de l’exégése théologico-philosophique de ce récit que propose


Plutarque (chapitres 20-71) et affronter les 0eoA.oyoup.eva du logos égyptien
de Diodore, avec l’intention de faire mieux que Burton et de conjurer l’in-
fluence toujours considérable de Spoerri sur la critique des sources de ces cu-
rieux développements. Compte tenu des forces et surtout des faiblesses des
travaux existants sur les chapitres 12-19 du De Iside ; considérant aussi cer-
taine propensión persistante, chez les hellénistes comme chez des égyptolo-
gues, a monter en épingle des scenes ou des détails isolés des tribulations de la
famille d’Osiris sans reflexion d’ensemble suffisante sur les sources et la
Tendenz de la version du mythe composée par le Chéronéen ; eu égard enfin
a l’actualité savante sur ce traite {infra, 16-17), l’urgence se trouvait sans
contestation du cóté de l’Osiris de Plutarque. Méme en soup§onnant la fai-
blesse de la synthése de Hani, je pensáis initialement qu’un article comparable
en volume a celui sur le prologue viendrait a bout de cette tache ; c’est que la
richesse du commentaire de Gwyn Griffiths et l’imposante technicité du cha-
pitre de Ciho donnaient le change sur son ampleur. Ayant constaté l’inadé-
quation de ces travaux en de nombreux endroits, et découvert les défauts
béants, compliqués d’infractions a la déontologie savante, qui abondent chez
Hani (nul ne s’est avisé que ses citations primaires, a fort peu de vétilles prés
comme la transformation d’ ‘Anoubis’ en ‘Anubis’ ou d’*Horus le Vieux’ en
‘Horus l’Ancien’, reproduisent le plus souvent la traduction Meunier, jamais
mentionnée dans le livre), ces amours supplémentaires ont fini par devenir
l’ouvrage que voici, qualecumque est. Je ne puis me convaincre qu’il est trop
épais pour les mille cinq cent neuf mots grecs dont on lira une recension nou-
velle dans l’appendice. Je voudrais juste qu’on n’y dépiste pas trop clairement
les traits caractéristiques propres aux ‘commentaires-mammouth’, en l’espéce
: les dimensions inversement proportionnelles á la vigueur de la pensée et a
l’acuité du jugement mis en ceuvre ; la surannotation obsessive de banalités
associée á l’ignorance des dificultes les plus insidieuses ; un désir, aussi naif
que pédantesque, d’enrober chaqué passage d’érudition primaire ou secon-
daire quand bien méme elle n’en illuminerait pas beaucoup la teneur (a
contrario, plus le texte-source s eloigne du mainstream valant selon les cas
pour le genre littéraire, l’époque ou la longue durée, plus urgente était la mise
au point détaillée des connaissances de fond par rapport auxquelles il se situé)
; et la tendance au simple catalogage factuel, óde Stoffsammlung, prenant
peu ou pas parti sur les intentions probables, les aptitudes, les faiblesses de
l’auteur par rapport á son sujet. II convient d’y insister : un commentaire
ambitieux de cette tranche du De Iside ne pouvait en aucun cas se couler dans
les cadres accoutumés.
Aprés que des historiens des religions (Hopfner, Hani, le fin égyptologue
Gwyn Griffiths) ou des idées (Froidefond), des spécialistes de Plutarque (Por­
domingo, García, Górgemanns), et de purs égyptologues (Ciho), aient pris a
bras le corps cette section difficile chacun selon sa sensibilité personnelle, il

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n’était pas mauvais qu’un helléniste classique versé dans le Proche et le Moyen
Orient ancien et intéressé par la philologie, la critique textuelle, l’exploration
des sources, s’approprie l’ensemble du dossier. L’expérience acquise sur la
tranche precedente du traite ne fut pas de trop pour cette tache delicate requé-
rant de nombreuses qualités, a commencer par la puissance de travail, une
curiosité encyclopédique et l’esprit de synthése. Considérant mon ouverture
disciplinaire, j’ose croire que le commentaire qui suit refléte des horizons plus
larges que ses devanciers, en accord avec les exigences contemporaines en
matiére d’exégése de documents techniques. L’insistance sur la nécessité d’un
établissement personnel du texte a commenter passera sans doute pour une
innovation sur cette partie de l’opuscule ; les elements de commentarius cri-
ticus ajouteront une plus-value a ma lecture. Si je n’attache pas une impor­
tance indue a mes conjectures, je crois que la plupart vont dans le bon sens, en
éliminant des única stylistiques ou lexicographiques dont on n’a pas vu qu’ils
sont des monstra , en effaqant des extravagances ethnographiques ayant tout
d’excroissances, et en supprimant des cas de banalisation. « The truth of the
matter is that, in textual criticism (...), you win some and you lose some;
new evidence is noticed, fresh arguments are devised, and no edition is sacro­
sanct » (Nisbet, ‘On Housman’s M anilius, in Collected Papers on Latin
Literature, 292). Confessons-le : je suis moins certain d’etre toujours arrive a
me maintenir sur la ligne de Crete oil se chevauchent harmonieusement la
philologie grecque, l’égyptologie hardcore et l’histoire des idees religieuses ou
philosophiques. Pour n’étre pas cruel, on voudra bien ne point exiger de ces
pages plus que je pouvais y mettre, de la rehabilitation de la coherence doc­
trínale de Plutarque au pointillisme sourcilleux des égyptologues (sauf quand
ils exploitent notre traite...) en passant par un état des lieux de la religion
isienne, osirienne, horienne ou séthienne a Basse Epoque. Malgré des avan-
cées majeures ces deux derniéres décennies, qui laissent espérer le rajeunisse-
ment des grandes syntheses égyptologiques sur ces figures du cuite, les tra-
vaux d’approche sont encore trop dispersés et fragmentaires, mon expertise
trop incertaine par déla les efforts que j’ai déployés afin de rendre compte des
points de detail cultuels ou théologiques sous-entendus par le texte plutar-
chéen, la publication, la traduction et l’analyse des documents émanant des
grands centres religieux de l’Égypte gréco-romaine toujours trop incom-
plétes, pour espérer consolider mes explications de texte avec les attendus
magistraux requis par les principales figures divines de notre section, consi­
dérant le degré de déformation et de simplification que le Chéronéen leur fait
subir. En ce qui regarde la critique des témoignages, j’ai refusé résolument
d’appliquer au De Iside le déconstructionnisme qui fait consensus de nos
jours a propos de Diodore, Apulée ou les historiens hellénistiques au profit
dune conception traditionnelle de la Quellenforschung qu’on jugera sans
doute austere. Hopfner, Gwyn Griffiths, Hani, Ciho admettent sans trop de
difficultés une dépendance plutarchéenne, le cas échéant médiatisée par les

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L ’O siris de P lutarque

intermédiaires auteurs d'Aigyptiaka dont 1’opuscule mentionne de loin en


loin les noms ou les titres, envers une pluralité de sources autochtones. En
ceci, ils rejoignent la pratique, sinon les principes, d’innombrables philolo-
gues, historiens, philosophes dans leur traitement des ceuvres anciennes : les
auteurs grecs ou latins mériteraient qu’on leur étende un principe de charité
par lequel il vaut mieux les supposer bien informes de ce dont ils parlent, sauf
a disposer d’un dossier peu ou prou inattaquable compromettant leur crédibi-
lité d’ensemble ou de detail, que leur appliquer une critique philologique si
rigoureuse qu’elle rabougrit ou tue nos traditions scripturaires comme le fait
toute dose disproportionnée de réactif dans une coupe microscopique. S.
Mouravieff écrit ain si: « sous peine de se priver de sa source documentaire, le
philologue doit faire preuve du maximum d’humilité vis-a-vis des textes du
corpus héraclitéen, se laisser guider par eux aussi longtemps et aussi loin que
possible, en leur accordant le maximum de credit, de confiance et d’indul-
gence. Ce n’est que lorsque d’autres sources ou la structure interne de celles-ci
l’y contraindront impérieusement et que toutes les tentatives de conciliation
auront échoué, qu’il pourra légitimement corriger ou rejeter tel ou tel témoi-
gnage, telle ou telle leqon, telle ou telle citation comme erroné, corrompu ou
faux, et cela non sans avoir essayé en méme temps d’identifier les causes de
l’erreur, de la corruption ou de la falsification » (‘Comprendre Héraclite’,
L ’A ge de la science 3,1990,193, cf. id., Heraclitea, III. 3. B/i, Sankt Augus­
tin 2006, XV-XVI, qui pose comme préalable déontologique le fait de « re-
noncer au principe de suspicion systématique, a la présomption de culpabili-
té, d’inexactitude etc de toute source ancienne analysée, présomption qui
régne encore presque sans partage dans les arcanes de la philologie histori-
co-philosophique moderne »). Pour paraphraser M. Rambaud, l’érudition lit-
téraire est-elle discipline si chétive que la mise a l’épreuve draconienne du
pedigree de ses sources inspire tant de craintes (L ’art de la deformation
historique dans les Commentaires de César2, Paris 1966,5) ? La méthodo-
logie préchée par Mouravieff revient surtout a étendre au travail de commen-
taire la posture irrationnelle caractéristique du conservatisme en Textkritik ;
et quand bien méme refuserait-on ce jugement qu’on devrait encore admettre
que le postulat selon lequel toute affirmation d’un passage ancien mérite un
accueil bienveillant au motif que l’auteur devait savoir ce qu’il faisait, ne sau-
rait valoir lorsque nous Modernes sommes réellement en position de mieux
cerner une question que ne le pouvait aucun Grec ou Romain. Or c’est le cas
pour l’osirisme de Plutarque, quelques reserves que l’on doive formuler tou-
chant aux lacunes et aux limites de notre information archéologique ou
scripturaire et a la maitrise encore imparfaite qu’ont les experts de l’égyptien
de l’Ancien Empire. Sans s’accorder une position de surplomb par rapport
aux propos du Chéronéen ni verser dans une hypercritique stérilisante, mon
commentaire refuse en consequence toute crédulité dont l’état de la docu­
mentation échouerait á offrir les justificatifs. C’est que l’« on ne peut pas

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compter que l’historien, en cherchant les faits seuls, se déprendra totalement


des suggestions littéraires de la source », énonce Rambaud (372) ; « il risque
au contraireden étre impressionné malgrélui et a son insu tandisqu’il croyait
faire la critique des données fournies par le texte ». II nest, sauf inadvertance,
jamais question sous ma plume des sources égyptiennes de Plutarque, mais de
racines autochtones, de paralleles égyptologiques, d’inspirations outre Nil, a
cote des autorités ou intermédiaires grecs desquels il a extrait son digest my-
thographique. La difference est d’importance, considérant en particulier son
eifacement chez les principaux interpretes de l’opuscule confrontés a des pé-
ricopes réguliérement trop parlantes ou au contraire absconses pour ne pas
induire de réponses instinctives simplistes. Mon grand format m’a permis
d’essayer de faire mieux, sur le versant de la critique des sources, que mes de-
vanciers astreints au schématisme par la nécessité de ménager la place. Quitte
a composer sous certains lemmes de véritables petits articles savants, je me
suis done réapproprié l’ensemble de la documentation primaire en langues
grecque, latine et égyptienne collectée chez tous mes devanciers, aussi bien les
trois big names que leurs récents et peu originaux épigones, en y ajoutant le
produit de mes propres lectures, qui s’est avéré parfois capital pour ses retom-
bées exégétiques (cf. 356B-C avec la premiere note, 358A rqv 8’ 'Iaiv
TtuBopevqv... Sid Tqv 0eóv, § 3). Ja i détaillé, en assumant mes responsabili-
tés, les raisons de ma confiance ou de mon scepticisme envers ce que dit le
Chéronéen, voire la maniere dont il 1’exprime ; indiqué, aussi explicitement
que je le pouvais sans alourdir encore plus des discussions déja trop circons-
tanciées, mes accords et mes désaccords doctrinaux avec Gwyn Griffiths,
Hani, Ciho, voire Hopfner si son exégése était encore soutenable, dans le
double objectif d’éviter aussi bien des furta que de kisser mon avis dans le
doute ; et loyalement signalé comme telles toutes les fois oü mes conclusions
dépendent dune prise de position sourciére á mes propres yeux aventureuse
ou contrólée, en derniére analyse et faute de mieux, par le simple Gefühl. Ce
dernier point distingue, je pense favorablement, mon exégése de celle de
Hani. Il commande aussi la polémique vigoureuse que j’ai estimé devoir
conduire contre ce dernier toutes les fois ou il rend le texte primaire captif de
préjugés exagérés découlant de ses mauvaises habitudes en histoire des idées
philosophiques ou religieuses.
Cela m’améne a une autre considération d’ordre sourcier qui a fagonné le
travail qu’on va lire. Le souci de laisser la part la plus faible possible du com-
mentaire reposer sur l’acquiescement acritique aux conclusions des spécialistes
d’histoire religieuse, dont l’unanimité apparait quelquefois de facade, voire de
connivence entre co-évaux, m’a induit á adopter des points de vue décapants,
sinon iconoclastes, que je soumets au lecteur pour informer son jugement. On
voudra bien me faire la charité de n’y lire aucun vain désir de polémiquer ou de
faire valoir ma différence. Seúl l’examen des textes m’a conduit a émettre des
réserves, que je considere percutantes, sur l’importance qui reviendrait dans le

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L’Osiris de P lutarque

mythe osirien du De Iside au syncrétisme Osiris-Dionysos ou sur la réalité et


l’extension de ¡’assimilation entre Adonis et Osiris dans la Phénicie tardive et
/ ou hellénistique qui met d’accord quasiment tous les spécialistes. L’épisode
giblite compose par Plutarque sert de piece maitresse dans le dossier, en réa­
lité fort maigre, de ces derniers sur un pied d egalité avec le chapitre 7 du De
dea Syria lucianesque. II aurait fallu de toute maniere y regarder de tres prés
méme si je m’étais aligné sur la lecture qu’en donne C. Bonnet dans son gros
traité sur la religion phénicienne de l’ére hellénistique. En effet, cette derniére
a été jusqu a se dispenser de consulter les commentaires du De Iside, y com-
pris celui de Gwyn Griffiths, aimant mieux adopter les lectures d’interprétes
sans familiarité aucune avec cette ceuvre élusive ; B. Soyez, dans son livre sur
les Adonies, ne renvoie au méme Gwyn Griffiths que pour un infime détail ;
et Ton pourrait multiplier chez les historiens de la religion phénicienne les
exemples de l’attitude péremptoire consistant a tirer de Plutarque les conclu­
sions requises sans entendre ses connaisseurs les plus avisés. J’avais done mon
mot á dire qualitate qua, Conscient des limites que m’imposait le genre du
Detailkommentar, oü une digression en forme sur Adonis n’avait pas sa place
dans la mesure oü Plutarque ne prononce jamais le nom du dieu renaissant, il a
fallu borner les éléments démonstratifs au strict nécessaire, en les adaptant a ce
qu’exigeait l’entreprise de mise au clair du passage source dans le cadre duquel
j evoque le prétendu Osiris-Adonis. La encore, le lecteur de bonne foi devra
comprendre, et accepter, que je n’aborde jamais pour lui-méme ce syncrétisme
contrairement a Bonnet, Petit et Ribichini. II en va de méme pour Osiris-Dio­
nysos ; j’en ai dispersé la discussion sous les tétes de chapitre bénéficiant le
mieux d eclaircissements sur ce rapprochement sans jamais atteindre la masse
critique d’un excursus. Le livre que je présente en a gagné un embonpoint sup-
plémentaire ; mais j’ai craint d’en amenuiser l’utilité par une abstention en ce
domaine oü l’outillage technique décourageant et la complexité protéiforme
de la matiére engagent souvent les lecteurs des pundits, méme chevronnés, a
un suivisme blámable envers les conclusions de ces derniers. Les maitres es his-
toire religieuse grecque ou phénicienne seraient certainement moins enclins
aux attendus de haute virtuosité creuse si les philologues dont ils exploitent
les travaux au sujet des textes sources s’étaient montrés plus tranchants ; aprés
Lightfoot commentatrice du De dea Syria récalcitrante envers les syncré-
tismes hátifs, il serait temps d’instituer un nouveau standard sur la mytho-
logie osirienne de Plutarque, kccAov tó ctBAov m i q eArriq pe^áXq. De toute
fa$on, je n’entretiens aucune illusion sur ma capacité, ou celle de quiconque,
a éclaircir complétement la besogne de documentaliste abattue par le Chéro-
néen ; je me suis juste refusé a jeter le manche avant la cognée et a désespérer
sans avoir tenté l’épreuve, quand méme les recherches les plus impression-
nantes ou concordantes des spécialistes aiguillaient sur une voie toute tracée.
II a été tenu compte de cette marge d’incertitude dans la conclusion ; de la un
certain caractére abrupt et ramassé, non sans combativité.

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Ce livre ne veut rien devoir aux théories postcoloniales en vogue chez les
classicistes qui explorent les ‘dialogues’ de la Gréce avec l’Egypte (P. Vasunia,
I. Moyer) ou la Mésopotamie (C. López-Ruiz, Haubold). Je ne méprise pas
forcément ces approches, malgré leur manque de réussite concrete souvent
assez flagrant rapporté a la révolution qu’elles prétendent apporter ; Moyer
et Haubold en particulier méritent le respect pour leur érudition considé-
rable et leur esprit pénétrant. Mais j’avais a rendre compte dans un maximum
de compartiments d’un texte-source parmi les plus complexes que nous ait
transmis l’Antiquité ; cela impliquait sans discussion possible la minimisa­
tion de la superstructure théorique ainsi qu’une soumission a 1’original ( lower
criticism) incompatible avec 1’application de tout questionnement préconqu
dont la capacité explicative repose sur une proliferation d’hypothéses sophis-
tiquées non susceptibles de démonstrations. Un Detailkommentar se prend
pour une monographic théorique aux risques et périls non seulement de son
auteur mais surtout du lecteur, cf. l’avertissement de B. A. van Groningen,
Théognis. Le premier livre édité avec un commentaire, Amsterdam 1966,
3 : « on s’est eíforcé, trop souvent, de préciser ce qui, par défaut de données,
ne peut que nous échapper. Les hypotheses gratuites, les fantaisies foncié-
rement aléatoires, ne ménent a rien. Un commentaire ne doit pas étre écrit
pour prouver l’ingéniosité du commentateur, mais pour expliquer l’explicable
et pour confesser, partout oü cela est inévitable, une ignorance due á Pétat
de la tradition ou á la pénurie et l’incertitude de données matérielles ». Trop
souvent dans 1erudition littéraire l’ingéniosité représente le refuge des phra-
seurs impénitents et creux ; on en subit tres réguliérement les conséquences
á présent que le literary scholarship, débordant le cadre de la monographic
spéculative, se coule dans le format du commentaire oh il entend supplan-
ter l’étude philologique traditionnelle. Peut-étre outrepasserai-je ma phobie
théorique dans une synthése ultérieure sur la higher criticism du De Iside
et Osiride, transcendant le pointillisme sourcilleux et le refus des surinter-
prétations faute desquels on ne peut guére produire la lecture perpétuelle ri-
goureuse que je poursuivais. Ceci dit, je pense fermement que le moment des
grandes syntheses sur legyptologie de Plutarque n’est pas encore venu. Le
livre de Hani, dans une moindre mesure Pintroduction monographique de
Froidefond (demeurée presque entiérement ignorante de son prédécesseur, et
pas toujours pour le pire), ont donné un coup d’arrét á la recherche dans ce
domaine ; il n’est plus guére paru, depuis lors, que des contributions d’orien-
tation philosophique qui en appellent ponctuellement au De Iside (e.g.,
J. Opsomer, ‘Plutarch on the One and the Dyad’, dans R. Sorabji et R. W.
Sharpies (edd.), Greek and Roman Philosophy 100 BC to 200 AD, Londres
2007, 384-385) ou des lectures systématiques, parfois tres développées mais
toujours conduites indépendamment de tout questionnement égyptologique,
de sa superstructure mythologique ou bien ontologique (Ferrari, ‘La gene-
razione precosmica e la struttura della materia in Plutarco’ ; Bernard, Spa-

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L’Osiris de P lutarque

tantike Dichtungstheorien. Untersuchungen zu Proklos, Herakleitos


und Plutarch, 183-275 ; etc). Or, quels que soient la profondeur et l’intérét
des discussions du dualisme platonicien applique a la cosmologie osiriaque de
Plutarque ou des enquétes sur l’ontologie d’obédience médio-platonicienne
prenant Isis pour truchement dans l’oeuvre, ces travaux, loin de faire dia-
loguer le sous-bassement cultuel égyptien et la superstructure métaphysique
grecque, évacuent abusivement le premier au profit de la seconde, comme si
Brenk n’avait jamais constaté que « instead of just being an allegorist and
domesticating Isis, Plutarch became something of an egyptomaniac, preser­
ving for future generations a goldmine of information. Platonists might have
shuddered but Egyptologists are grateful » ( With Unperfumed Voice, 342).
La seule investigation globale parue depuis Hani, celle de Ciho, n est sortie de
l’orniére que pour donner de plus belle dans le panneau de legyptrocentrisme
mésestimant l’impact que la philologie et la philosophie helléniques ont eu
sur le mythe plutarchéen, par ignorance non moins que par une adhésion
mal renseignée et peu indépendante aux positions prises par Froidefond ou
Hani. Le present livre aimerait contribuer a rapprocher les points de vue,
trop systématiques pour rendre leur confrontation vraiment fructueuse, de
l’historien de la religion tardo-égyptienne et de l’expert en platonisme(s) de
l’époque impériale ; si je permets de háter l’écriture d’une synthése harmo-
nieuse de l’apport de ces deux disciplines aux chapitres 12-19 du De Iside, nul
ne s’en réjouira davantage que moi.
Quoique l’enquéte repose sur des lectures comparatives dont les fonde-
ments ne datent pas d’hier, ce travail a été bouclé dans un délai assez bref
(d’octobre 2015 á avril 2016, revisé entre mai et décembre, et formaté au debut
2017 ; la bibliographic s’efforce d’etre a jour pour le milieu de l’année 2016).
II aurait certainement bénéficié d’un plus long mürissement, ne serait-ce que
pour la sécurité qu’eüt apportée l’utilisation du Following Osiris. Perspec­
tives on the Osirian Afterlife from Four Millennia de Mark Smith (prévu
fin février 2017) et des premiers volumes de l’anthologie égyptienne de B.
Mathieu. Cependant le temps qui s’écoule n’accroit pas ipso facto la perfec­
tion philologique : « it is a mistake to suppose that an editor who commences
his work with a fair knowledge derived, as it can only be, from the long
study of his author, must make twice as good a book taking twice the time
in its preparation. There are some considerable advantages in that energy
which prompts us to write while the interest is freshly and keenly excited,
and which expends itself upon a work while memories are recent and ad­
miration is ardent; while the mind seems to be teeming and labouring with
the author’s conceptions, and his very words are constantly sounding in our
ears » (F. A. Paley, Euripides. With an English Commentary, II, Londres
1858, VII-VIII). Je n’ai pas davantage recherché un trop long commerce avec
l’ensemble du corpus plutarchéen, ainsi que son intertexte érudit moderne ;
s’agissant de la portion la moins grecque du traité le plus atypique et savant du

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Chéronéen, la sécurité linguistique qu’on acquerrait avec une telle innutrition


aurait risqué de se payer trop cher. II ne pouvait étre question de minimiser
l’étrangeté de nos chapitres au profit de la reconnaissance de leurs continuités,
comme il est naturel de voir les spécialistes de notre auteur le faire ; les exé-
gétes n’ont que trop tendance a scruter cette section d’aprés l’immense expli­
cation allégorique de type platonicien qu’en détaille Plutarque lui-méme dans
le restant de l’opuscule. De toute maniere, une nouvelle exposition du cceur
mythologique de celui-ci ne souffrait pas d’etre repoussée. Une interpretation
du role revenant au mythe osirien dans le traité par les soins de P. Sarischouli
est en effet a l’impression chez Brill. Cette papyrologue experte de l’Egypte
grecque des Ptolémées a publié, pour toute préparation, une petite édition
bilingüe en §qp.oTiicr| du De Iside, 12-21, avec 100 pages d’introduction et 130
de ayóAux, en réalité une paraphrase explicative perpétuelle que ne marque
aucun intérét en Textkritik (malgré des notes critiques en général avisées) et
dont la tres faible culture égyptologique, l’enquéte mythographique rudimen-
taire, la superficialité de l’exégése délibérément orientée du cóté de l’intertexte
scripturaire hellénique, ainsi qu’une dépendance exagérée envers Hopfner et
Gwyn Griffiths pour la compréhension élémentaire du texte, hypothéquent
fortement la valeur. Comme dans son futur The Osiris Legend in Plutarch’s
De Iside et Osiride. An Interpretive Approach, je trouve extraordinaire de
prétendre lire notre section sur la base fort insuffisante des commentaires exis-
tants sans s’étre préalablement réapproprié 1’original ligne a ligne ; a fortiori
lorsque, comme Sarischouli, on choisit les papyri grecs comme chambre de
transmission de cette exégése. Quelque logique que puisse paraitre une telle
approche (ni Hopfner ni Gwyn Griffiths, a plus forte raison Ies epigones Hani
et Ciho, n’ont exploité cette documentation au déla des Papyri Graecae Ma-
gicae), elle ne saurait manquer de coucher la totalité de De Iside dans un lit de
Procuste oh il y a toute chance que se perde le relief du texte — á moins d’avoir
préalablement soumis l’oeuvre au type de lecture égyptologique perpétuelle
que j’offre. La consciencieuse érudition de Plutarque, sa finesse de trait, et son
instinct théologique ou historique remarquable de perceptivité pour un Grec
(par tradition non moins fier de sa itaiSeía qu’imbu du sens de sa supériorité
culturelle), ainsi que les défauts dont il fait montre dans son exposition du
mythe, ses erreurs, approximations et embrouillaminis compliqués de graves
lacunes et de maints développements filandreux sur des motifs de faible inté­
rét, ne ressortent en effet jamais mieux qua une confrontation des données
pharaoniques, tardo-égyptiennes, ptolémaiques ou d’époque impériale avec les
traditions grecques collatérales. A contrario, choisir un prisme hellénique, si
largement qu’on en convolve les limites et quelque science et profondeur de ju-
gement qu’on y mette, revient a nous faire plus ignorants que nous le sommes.
Malgré ses imperfections, ainsi qu’un contingent d’erreurs dont je n’ose espé-
rer qu’il sera minime, je ne doute done pas que le travail qu’on va lire était non
seulement nécessaire et utile aprés Gwyn Griffiths, Hani, Ciho, mais qu’il sera

16 ExClass A nejo IX , 2017


L’Osiris de Plutarque

indispensable comme companion volume (osons le mot : comme garde-fou)


de la monographic trop systématique de Sarischouli. Cela devrait rester vrai
quand méme les classicistes et les égyptologues trouveraient que jai souvent
excessivement vulgarise l’exposition ou l’analyse de ce qui relevait de leurs do-
maines de competences. Considérant leur insularité, je gage que les seconds se-
ront les plus récriminants, a proportion de la quantité et du degré de détail des
res /.Egyptiacae dans le commentaire ; mais les premiers ne devraient guere
étre en reste, vu les risques philologiques, historiographiques, philosophiques
que j’ai courus, en pratiquant une critique des sources old school comme en
ne tentant pas d echantillonner 1’abondante production d’historiens du plato-
nisme ou de la pensée tardive se rapportant de pres ou de loin á nos chapitres.
Le public savant, lui, disposera de deux instrumenta dont il faut espérer qu’ils
ne se neutraliseront pas mais se completeront, comme en leur temps Gwyn
Griffiths et Hani, afin de promouvoir une meilleure comprehension de cette
section ardue. II était done important que le traité de Sarischouli et le com­
mentaire de Nardelli paraissent á intervalle aussi bref que possible.
R. Syme écrivait en tete de son Sallust (Berkeley-Los Angeles 20022,
LI) « nor need a preface be long, unless the author has been abnormally in­
competent or expect dull readers » ; le caractére unique du mythe osirien de
Plutarque, sinon du travail d’exposition tel que je Tai conqu, méritait que Ton
fasse ici exception a cette regle. Avant de prendre congé, ce m’est une joie de
dédier ce nouvel instalment de mes recherches greco-orientales á sa lointaine
inspiratrice, Mary Lefkowitz ; de nos échanges, je suis toujours ressorti l’es-
prit plus clair et le cceur plus vaillant. J’ai contráete envers Ghislaine Widmer
une dette personnelle (je ne lui ai sciemment rien montré du manuscrit afin
de préserver la plus grande indépendance possible, quitte á perdre en qualité
égyptologique) dont je m’acquitte avec plaisir. Puisse le produit fini ne pas
trop encourir ses foudres ! Nombre d’ouvrages rares me furent communiques
par Stéphane Bordelais, a la bibliothéque du Musée d’archéologie méditerra-
néenne (La Vieille Charité), ou dénichés a mon profit par les libraires Brigitte
Cordelle (Antinoé) et Francois Olivier Maresquier (Meretseger Books) — pro
quibus gratias máximas ago. Une mention toute particuliére va aux re-
lecteurs anonymes d ’Exemplaria Classica, pour leurs remarques si stimu­
la te s , ainsi qu’au staff technique, capable de toutes les prouesses typogra-
phiques. Enfin, aux amis, par-dessus tout Stéphane Ratti et Bernard Fragu,
qui ont toléré avec bonne humeur l’intrusion incessante de Plutarque dans
nos conversations, ainsi qu’a ma mere, qui m’a soutenu héro'iquement en des
circonstances matérielles et affectives tres difficiles, accroissant toujours plus
la reconnaissance que je lui dois depuis vingt ans, j’adresse toute ma gratitude.

Marseille, le 28.01.2017

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