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PRÉFACE

par Étienne Balibar

Le livre que publie Yoshiyuki Sato sous le titre de Pouvoir et


résistance est issu d’une thèse brillante sur « Le structuralisme
et le problème de la résistance » soutenue à l’Université de
Paris X Nanterre devant un jury composé, outre moi-même, de
Judith Butler, Pierre Macherey, Catherine Malabou et Bertrand
Ogilvie. Il témoigne avec éclat de l’acuité, de la profondeur et
de l’originalité des lectures de la philosophie française du XXe
siècle qui sont opérées aujourd’hui par les JEUNES philosophes
étrangers, et notamment japonais. A travers elles, c’est une
nouvelle fraicheur, une remise en perspective et en question,
et donc ce sont les conditions d’une relance de débats naguère
passionnés qui nous parviennent au moment opportun. Comme
participant, avec quelques autres, de ces débats dont je croyais
— bien à tort — avoir parcouru toutes les avenues, c’est avec un
immense plaisir que je salue ce retour critique et cette relance.
Le livre de Yoshiyuki Sato se caractérise à la fois par l’intérêt
de son contenu et par ses qualités de forme. La condensation
extrême est ici signe de maîtrise. Elle va avec la clarté, mais
surtout la rigueur de l’argumentation et la force de l’architec-
tonique. Dans cette rédaction, pas un gramme n’est de trop.
Tout y est-il dit ? Tout ce qu’il faut, à coup sûr, pour poser
et instruire une question, peut-être la question fondamentale
que soulève le « structuralisme » (au sens large, incluant le
« post-structuralisme », que Yoshiyuki Sato donne à ce terme,
raisons à l’appui), qui court tout au long de son existence et
qui continue de faire son actualité. La connaissance des textes
et de leur arrière-plan philosophique est parfaite. D’emblée,
Sato énonce l’idée de la double comparaison — Foucault avec
6 POUVOIR ET RÉSISTANCE

Deleuze, Althusser avec Derrida — qui forme le fil conducteur


de son travail, mais cette idée pivote et se renouvelle autour
de deux questions paradoxales surgies en cours de route : celle
de « l’immanence de la résistance à la domination » et celle de
la contradiction du concept freudien de la « pulsion de mort »,
clé du rapport de tous les « structuralismes » à la psychanalyse.
On échappe ainsi à toute banalité, et surtout on s’assure que la
notion fondamentale, celle de « résistance », soit effectivement
problématisée.
Le schéma construit par Sato a lui-même de remarquables
propriétés structurales : il suscite des questions plutôt qu’il ne
se contente de récapituler et de classer des réponses. Parmi ces
questions, formellement repérables, certaines concernent le grou-
pement des discours. Sato n’ignore pas l’insistance dans le dis-
cours critique contemporain d’un groupement Derrida-Deleuze
(philosophies de la « différence ») en face de Foucault-Althusser
(philosophes du « pouvoir » et du « conflit »). Mais il lui préfère
un groupement transversal : Foucault avec Deleuze (et Guattari),
Althusser avec Derrida. C’est par ce biais notamment qu’il fait
surgir la place singulière du discours de Lacan : l’autre du
structuralisme, à moins qu’il ne soit plutôt son représentant le plus
« typique », au sens d’un discours qui semble annuler toute pos-
sibilité de penser la résistance. Sato tient bien compte du fait que
cette thèse peut être articulée à deux niveaux différents : d’un côté
celui, historique et psychologique, d’un pessimisme politique
(« en tant que révolutionnaires, vous cherchez un maître : eh bien,
vous l’aurez ! »), de l’autre celui, transcendantal, d’une « philoso-
phie du destin », comme dira Althusser, où « l’excentration du
centre » (à propos de laquelle Lacan forge le néologisme : « exti-
mité », qui fait nécessairement penser à Saint-Augustin) marque
à tout jamais l’impossibilité de dégager le sujet de l’emprise
de l’Autre. Cette démonstration s’ouvre sur une extraordinaire
lecture des rapports antithétiques de Derrida et de Lacan aux
textes de Freud, laquelle contient à son tour la clé du rapport entre
l’assujettissement à la structure et l’assujettissement au pouvoir,
ou même de leur identification, comme c’est le cas en particulier
chez Foucault à qui Sato emprunte ses formulations de départ.
Enfin le même schéma formel, par le parallélisme qu’il induit
entre les relations Deleuze-Foucault et Althusser-Derrida, amène
à se demander si, dans ce second cas également, on a affaire à
PRÉFACE 7

une sorte de « seconde position » médiée par la confrontation


entre les discours à la fois proches et irréductibles des deux
philosophes. Il n’est pas impossible que les clés de cette grande
analogie soient à rechercher en particulier dans la philosophie
de Judith Butler ici longuement utilisée. C’est ce qui explique
l’intérêt que celle-ci, au cours de la soutenance de Yoshiyuki
Sato, a manifesté pour ses analyses, en particulier sur le point du
rapport entre la problématique de la pulsion de mort et la question
de la contingence des structures, entendue comme une rupture
incontrôlable de leurs effets d’assujettissement. Un dialogue s’est
esquissé là qui, probablement est appelé à se poursuivre.
Parmi les nombreuses questions d’interprétation et de doc-
trine discutées dans l’essai de Sato auxquelles, pour ma part, je
voudrais continuer à réfléchir en élargissant à de nouveaux parti-
cipants le cercle du débat, j’en mentionnerai deux en particulier.
Elles communiquent justement entre elles par l’intermédiaire de
l’idée profonde de la « nouvelle antinomie », spécifiquement liée
à la pulsion de mort en tant qu’elle est à la fois nécessité et
indétermination, destruction et conservation de la vie, et qui vient
ici au sens fort relever l’antinomie classique (kantienne) de la
causalité et de la liberté.
La première concerne la relativisation de l’opposition entre
« extériorité » et « intériorité », et l’importance centrale acquise
par la problématique de l’activité et de la passivité dans le
développement du structuralisme et de ses élaborations critiques.
La possibilité paradoxale d’une « passivité active », ou mieux,
d’un au-delà de la passivité par le moyen de la passivité même,
destinée à écarter la perspective d’une « résistance » qui soit
purement réactive, dessine une nouvelle figure du transcendantal,
distincte de ce que, d’après la critique foucaldienne de Kant,
Sato a appelé le « regard transcendantal ». C’est à propos de
Derrida (et donc, virtuellement, d’Althusser) que Sato en étudie
la signification. Qu’en est-il du côté de Foucault, de Deleuze et
Guattari ? On est tenté de retrouver ici la pertinence de l’idée
de « philosophies de la différence » car c’est chez Deleuze, aussi
bien que chez Derrida, que l’idée d’un au-delà de la passivité où
elle deviendrait comme telle résistance (à la cruauté, à la maîtrise
ou à l’emprise), ou d’un « devenir autre », est la plus explicite.
Là se joue la question de savoir si l’idée de « résistance » est
vraiment univoque. La même remarque vaut pour la question la
8 POUVOIR ET RÉSISTANCE

plus difficile posée par le discours de Derrida, en tout cas par


la présentation qui en est faite ici : la rupture événementielle
du temps de la reproduction ouvre-t-elle nécessairement à une
libération, à un surgissement de la justice, ou bien contient-elle
toujours encore la possibilité d’une autre issue, oppressive et
« démoniaque », ce qui voudrait dire qu’il faut toujours encore
faire intervenir, en abîme, une décision ou une liberté pratique
choisissant entre les possibles antinomiques ? C’est peut-être
pour échapper à cette « fuite en avant » ou à cette réitération
de la difficulté politique, à l’infini, qu’Althusser a maintenu, en
face de son autre idée de la « surdétermination », l’idée de la
« détermination en dernière instance » dans ses présentations du
schème de la « cause absente ». Car, conformément à la tradition
marxiste, cette dernière instance lui « garantissait » la bonne
orientation de l’histoire, d’autant plus qu’en fait son « heure » ne
« sonnait jamais ».
On n’aura pas l’illusion de croire que ces questions spécula-
tives mais aussi directement articulées à l’éthique et à la politique
puissent être définitivement « réglées » : mais la présentation à
la fois claire et subtile que Yoshiyuki Sato en a donnée ne devrait
pas rester sans effets. Merci à lui d’être venu de si loin (et pourtant
de si près) pour nous les proposer.
INTRODUCTION

L’essai qui va suivre propose une réinterprétation de la pensée


« structuraliste ». Mais avant de se lancer dans cette tentative,
il convient de définir la pensée « structuraliste ». Lors de la
conférence « Qu’est-ce qu’un auteur ? » prononcée par Michel
Foucault en 1969 — où il propose un « retour au texte même »
(« le réexamen des textes de Freud modifie, dit-il, la psychanalyse
elle-même et ceux de Marx, le marxisme »1) —, Jacques Lacan
intervient de la manière suivante :
[...] je voudrais faire remarquer que, structuralisme ou pas, il
me semble qu’il n’est nulle part question, dans le champ vaguement
déterminé par cette étiquette, de la négation du sujet. Il s’agit de
la dépendance du sujet, ce qui est extrêmement différent ; et tout
particulièrement, au niveau du retour à Freud, de la dépendance du
sujet par rapport à quelque chose de vraiment élémentaire, et que
nous avons tenté d’isoler sous le terme de « signifiant »2.
Cette intervention de Lacan nous fournit deux perspectives
importantes. Tout d’abord, la pensée structuraliste n’est pas celle
de la « négation du sujet » : il y est plutôt question de la
« dépendance du sujet par rapport à quelque chose de vraiment
élémentaire ». En affirmant que le sujet est formé par les éléments
qui lui sont extérieurs, cette pensée privilégie la problématique
de la formation du sujet. En ce sens, elle n’est pas une pensée
de la négation du sujet, mais une « théorie du sujet »3. Autrement
1. Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », in Dits et écrits, t. I,
Gallimard, 1994, p. 809. Il s’agit d’une allusion aux travaux de Lacan et
d’Althusser.
2. Intervention de Jacques Lacan dans la conférence de Michel Foucault :
« Qu’est-ce qu’un auteur ? », in Dits et écrits, t. I, p. 820.
3. Cf. Alain Badiou, Théorie du sujet, Seuil, 1982.
10 POUVOIR ET RÉSISTANCE

dit, elle ne consiste pas en une simple disqualification du sujet,


mais en un mouvement de « renversement du sujet constituant
en subjectivité constituée », c’est-à-dire qu’elle procède à « une
opération simultanée de déconstruction et de reconstruction du
sujet, ou de déconstruction du sujet comme archè (cause, prin-
cipe, origine) et de reconstruction de la subjectivité comme
effet »4. Elle apparaît ainsi comme une théorie de la subjectivité
constituée.
Le deuxième point concerne le « quelque chose de vraiment
élémentaire ». Dans la théorie lacanienne, le sujet dépend du
« signifiant » ou du « signifiant du manque ». Influencées par cette
lecture « structuraliste » de Freud par Lacan, certaines théories
« structuralistes » du pouvoir substituent le « pouvoir intériorisé »
au « signifiant ». Dans ces théories, le sujet assujetti dépend du
pouvoir intériorisé.
On doit cependant immédiatement noter que cette substitu-
tion ne signifie jamais que le pouvoir intériorisé est identique
au signifiant. Le mécanisme du pouvoir n’a effectivement rien
à voir avec celui du signifiant. Les emprunts de ces théories
du pouvoir à la théorie psychanalytique concernent plutôt le
mécanisme d’« intériorisation (Verinnerlichung) » ou d’« intro-
jection (Introjektion) de l’objet » (Freud) et la « position ex-
centrique du sujet » (Lacan) qui en découle : le sujet y est
déterminé par « quelque chose » qu’il intériorise mais qui n’est
pas sous son propre contrôle ; et c’est en ce sens que le sujet
est « excentrique » par rapport à ce « quelque chose ». De la
même manière que le signifiant intériorisé détermine le sujet,
le pouvoir intériorisé détermine le sujet, de l’intérieur du sujet
même, par l’effet de son intériorisation. Puisque le sujet lui-même
est constitué par cette intériorisation, il est alors « excentrique »
par rapport au pouvoir intériorisé. Cette conception se situe
au cœur des théories du pouvoir développées par Althusser,
Deleuze/Guattari, et Foucault. Sous des approches critiques, mais
indéniablement influencées par la théorie « structuraliste » de
Lacan, Althusser a théorisé les mécanismes d’interpellation et de
reconnaissance/méconnaissance idéologiques, Deleuze/Guattari
ceux d’assujettissement œdipien par le système familial capita-
liste, et Foucault ceux d’investissement et d’intériorisation du
4. Étienne Balibar, « Le structuralisme : une destitution du sujet ? », in Revue
de métaphysique et de morale, no 1, 2005, p. 15.
INTRODUCTION 11

pouvoir réalisés par les dispositifs disciplinaires5. Ces trois théo-


risations, apparemment différentes, partagent la même théorie de
l’assujettissement effectué par l’intériorisation du pouvoir, ainsi
que celle de la position « excentrique » du sujet. C’est en ce sens
que nous désignons par théories « structuralistes » du pouvoir ces
théorisations qui toutes les trois fondent leurs approches sur la
théorie psychanalytique « structuraliste » de Lacan.
Si ce « quelque chose de vraiment élémentaire » dont parle
Lacan correspond, dans ces théorisations, au pouvoir que le sujet
intériorise, y-a-t-il alors une possibilité pour lui de résister à
cet assujettissement effectué par le pouvoir ? C’est précisément
la question que nous voudrions traiter dans cet essai. Nous
désignons par « théorie “structuraliste” du pouvoir » la théori-
sation dans laquelle la formation du sujet dépend du pouvoir
« intériorisé », la théorie recherchant une résistance à ce pouvoir
comprendra donc nécessairement la critique interne de cette
théorie « structuraliste » ainsi que son auto-transformation. Dans
la mesure où le problème de la résistance au pouvoir comprend
implicitement le dépassement interne de la pensée structuraliste
elle-même, nous traiterons des penseurs (Deleuze/Guattari, et
Derrida) qui se situent au-delà même du domaine déterminé par
le « structuralisme ». Nous pouvons appeler ce mouvement de
dépassement un « post-structuralisme », mais, il suffira ici de
constater qu’il partage certaines problématiques (par exemple, la
subjectivité constituée comme effet, la négation de l’arché, etc.)
avec le mouvement structuraliste, et qu’il tente d’en dépasser la
limite de manière interne.
Notre intention consiste, il faut le répéter, en une réinterpré-
tation de la pensée « structuraliste » et un dépassement interne
du problème qu’elle postule. Nous ne la critiquons donc pas de
manière externe, par exemple à partir du concept moderne de
sujet constituant (la pensée structuraliste est une « régression »
vers l’idée pré-moderne, etc.), et n’en déduisons donc pas trop
facilement un « retour au sujet »6. S’il s’agit d’un « retour » de la

5. Cf. Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’État » (1970),


in Sur la reproduction, PUF, 1995 ; Gilles Deleuze / Félix Guattari, L’Anti-
Œdipe, Minuit, 1972/73 ; Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975.
6. Voir la critique néo-kantienne du mouvement « structuraliste » : Luc Ferry
/ Alain Renaut, La pensée 68, Gallimard, 1985. Et pour un autre type de critique
plus systématique du mouvement « structuraliste » et « post-structuraliste » par
12 POUVOIR ET RÉSISTANCE

pensée, il doit être, comme le signalait Foucault dans « Qu’est-ce


qu’un auteur ? », retour au texte même : « un travail effectif et
nécessaire de transformation de la discursivité elle-même »7 à
laquelle appartient la pensée structuraliste.
Si la thèse de « dépendance du sujet par rapport au pouvoir »
résulte de la façon dont la théorie psychanalytique — notamment
la théorie lacanienne — affecte la philosophie, alors la pensée
de la résistance au pouvoir implique aussi une « résistance » à
la théorie psychanalytique qui postule la « dépendance du sujet
par rapport à quelque chose » et l’« excentricité » du sujet. Les
philosophies « structuralistes », affectées par la psychanalyse, cet
« autre » de la philosophie, se sont transformées en essayant de
dépasser le problème que cette dernière leur posait. De fait, ce
processus constitue une sorte d’auto-dépassement de la pensée
structuraliste qui inclut à la fois la philosophie et la psychanalyse.
Au cours de la présente recherche, nous aborderons souvent
la théorie psychanalytique de manière critique, cependant notre
intention n’est jamais de dénier son apport révolutionnaire dans le
renouvellement des sciences humaines. Il s’agit pour nous plutôt
d’analyser l’auto-dépassement de la pensée structuraliste dans
son rapport avec la théorie psychanalytique.

Qu’est-ce que l’intériorisation ?

Avant de commencer la lecture des théories « structuralistes »


du pouvoir, il faut se poser une question fondamentale : qu’est-ce
que l’intériorisation ou l’introjection qui produit et reproduit le
sujet ? Les textes de Freud nous fournissent ici le cadre de ré-
flexion. Dans un texte de 1921, Psychologie des masses et analyse
du moi, Freud analyse le mécanisme de la formation des masses
en construisant une théorie psychanalytique du mécanisme de
pouvoir. Considérant l’identification comme un mécanisme de
formation des masses, il utilise la notion d’« introjection » : le
sujet s’identifie avec un certain objet en l’introjectant dans le moi.
Ce processus se révèle surtout dans la mélancolie :
la raison communicationnelle, voir : Jürgen Habermas, Der Philosophische
Diskurs der Moderne, Suhrkamp, 1985 ; Le discours philosophique de la
modernité, trad. fr., Gallimard, 1988.
7. « Qu’est-ce qu’un auteur ? », in Dits et écrits, t. I, p. 808.
INTRODUCTION 13

Un autre exemple d’une telle introjection de l’objet nous a été


donné par l’analyse de la mélancolie, affection qui compte bien la
perte réelle ou affective de l’objet aimé au nombre de ses circons-
tances occasionnantes les plus frappantes. Un caractère majeur de
ces cas est le cruel auto-abaissement du moi, en liaison avec une
autocritique sans ménagement et d’amers auto-reproches8.
En somme, dans la mélancolie, le sujet s’identifie à l’objet
d’affection perdu en l’introjectant dans le moi ; et par cette
introjection, la structure du moi se trouve étrangement modifiée :
« un caractère majeur de ces cas est le cruel auto-abaissement
du moi, en liaison avec une autocritique sans ménagement et
d’amères auto-reproches ». Dans ce cruel auto-abaissement du
moi, « l’ombre de l’objet est tombée sur le moi »9. Mais que se
passe-t-il exactement dans le moi avec cette introjection de l’objet
perdu ? Freud l’explique :
Elles [les mélancolies] nous montrent le moi partagé, dissocié
en deux parts dont l’une fait rage contre l’autre. Cette autre part
est celle modifiée par introjection, qui inclut l’objet perdu. Mais
la part qui déploie une activité si cruelle ne nous est pas non plus
inconnue. Elle inclut la conscience morale, instance critique dans le
moi, qui même en temps normal s’est mise face au moi en position
critique, jamais toutefois si inexorablement ni si injustement. Nous
avons déjà dû, en des occasions antérieures, faire l’hypothèse (Nar-
cissisme, Deuil et mélancolie) que se développe dans notre moi une
telle instance qui peut se mettre à part de l’autre moi et s’engager
dans des conflits avec lui. Nous l’avons appelée l’« idéal du moi »
(Ichideal) et lui avons attribué comme fonctions l’auto-observation,
la conscience morale, la censure de rêve et l’influence majeure dans
le refoulement10.

8. Sigmund Freud, Massenpsychologie und Ich-Analyse, in Gesammelte


Werke, Bd. XIII, Fischer, 1999, p. 120 ; Psychologie des masses et analyse du
moi, trad. fr., in Œuvres complètes, t. XVI, PUF, 1991, p. 47.
9. Ibid. Cette phrase est une auto-citation de Freud. Cf. Sigmund Freud,
« Trauer und Melancholie », in Gesammelte Werke, Bd. X, p. 435 ; « Deuil et
mélancolie », trad. fr., in Œuvres complètes, t. XIII, PUF, 1994, p. 270.
10. Massenpsychologie und Ich-Analyse, in Gesammelte Werke, Bd. XIII,
pp. 120-121 ; Psychologie des masses et analyse du moi, trad. fr., in Œuvres
complètes, t. XVI, pp. 47-48.
14 POUVOIR ET RÉSISTANCE

Les mélancolies montrent « le moi partagé, dissocié en deux


parts dont l’une fait rage contre l’autre », dit Freud. L’introjection
de l’objet perdu crée ainsi la division du moi (Ichspaltung) qui
s’observe par réflexivité et s’inflige violence. Cette analyse nous
permet de dégager deux points essentiels. En premier lieu, ce
qu’il appelle ici « idéal du moi » (Ichideal) est l’instance supé-
rieure du moi, qui regarde l’instance inférieure du moi comme
objet d’« autocritique » et d’« auto-reproche ». Cela désigne la
formation du sujet réflexif dont l’instance supérieure regarde et
contrôle l’instance inférieure. Il appellera plus tard cette première
le « surmoi », établi par l’introjection de l’autorité paternelle ou
parentale11. En deuxième lieu, si ce système de réflexivité du moi
provient de l’introjection de l’objet perdu, il fonctionne, par cette
introjection, à la fois, indépendamment de l’objet réel, et dans
la dépendance de l’objet intériorisé. Nous pouvons remarquer
ici une sorte d’autonomisation du sujet, qui dépend de l’objet
intériorisé.
À partir de ce principe d’introjection, Freud analyse le mé-
canisme de formation des « masses » comme l’armée et l’église.
Il définit ainsi le mécanisme de l’introjection : « installation de
l’objet à la place de l’idéal du moi » (Einsetzung des Objekts
an die Stelle des Ichideals)12. Dans ce cas, l’objet est intro-
jecté et se place à un niveau supérieur du moi qui surveille
l’instance inférieure de manière réflexive. Cette analyse nous
mène directement à celle des appareils idéologiques d’État d’Al-
thusser. L’introjection de l’objet correspond, chez ce dernier, à
l’intériorisation de l’interpellation idéologique : en intériorisant
l’interpellation idéologique par les appareils idéologiques d’État,
les sujets s’identifient à l’idéologie dominante ; et par cette identi-

11. Freud a introduit le terme « surmoi » (Über-ich) dans Le moi et le ça


(1923). Sur le rapport entre le surmoi et l’introjection de l’autorité parentale,
voir par exemple : Sigmund Freud, « Der Untergang des Ödipuskomplexes », in
Gesammelte Werke, Bd. XIII, p. 399 ; « La disparition du complexe d’Œdipe »,
trad. fr., in Œuvres complètes, t. XVII, PUF, 1992, p. 30 : « Les investissements
d’objet sont abandonnés et remplacés par identification. L’autorité paternelle ou
parentale introjectée dans le moi y forme le noyau du surmoi, lequel emprunte
au père sa sévérité, perpétue son interdit de l’inceste et assure ainsi le moi contre
le retour de l’investissement d’objet libidinal ».
12. Massenpsychologie und Ich-Analyse, in Gesammelte Werke, Bd. XIII,
p. 145 ; Psychologie des masses et analyse du moi, trad. fr., in Œuvres
complètes, t. XVI, p. 68.
INTRODUCTION 15

fication, ils « marchent tout seuls » en tant que sujets assujettis13.


Nous retrouverons ultérieurement, dans notre analyse, la même
problématique du pouvoir intériorisé chez Foucault (Surveiller et
punir) et Deleuze/Guattari (L’Anti-Œdipe). Les théories « struc-
turalistes » du pouvoir ont ainsi interprété l’introjection de l’objet
au sens freudien comme intériorisation du pouvoir.

Itinéraire textuel

À ce point de notre réflexion, il sera possible de formuler ainsi


notre problème de réinterprétation des théories « structuralistes »
du pouvoir : comment le sujet peut-il résister au pouvoir qui est
intériorisé, introjecté par « lui-même » ?
Dans la première partie de cette étude, nous envisagerons les
théories de Foucault et de Deleuze/Guattari en tant que pensées de
la formation du sujet dans leurs rapports aux dispositifs de pou-
voir. C’est au sein même de ces théories que nous identifierons la
possibilité de résistance à ces dispositifs.
Dans le premier chapitre intitulé « Topique », nous partirons
du « doublet empirico-transcendantal » (système réflexif du sujet)
défini par Foucault comme structure du sujet moderne. Nous
suivrons la déconstruction de ce « doublet » (que nous allons
nommer « sujet topique ») à partir de la « pensée du dehors »
nietzschéenne. C’est au cours de ce processus qu’apparaît une
aporie de la théorie foucaldienne du pouvoir, à savoir l’impossi-
bilité de résistance au pouvoir.
Dans le deuxième chapitre intitulé « Économique », L’Anti-
Œdipe de Deleuze et Guattari nous permettra d’éclairer cette
aporie foucaldienne sous un autre aspect. Leur lutte contre et pour
la psychanalyse offre en effet une possibilité de résistance au pou-
voir. C’est dans leur critique interne de la théorie psychanalytique
que se trouve un autre concept de sujet : le sujet économique qui
ne cesse d’être en devenir par sa puissance impersonnelle. Cette
notion de sujet économique suggère une possibilité de penser
la résistance au pouvoir qui fait défaut dans Surveiller et punir.

13. Voir sa fameuse formulation de l’idéologie religieuse chrétienne : Louis


Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’État », in Sur la reproduction,
pp. 310-311.
16 POUVOIR ET RÉSISTANCE

Cette possibilité est inscrite dans leur articulation de l’économie


libidinale à l’économie capitaliste.
Dans le troisième chapitre, nous reviendrons à Foucault.
Nous trouverons une stratégie de résistance au pouvoir dans sa
Kehre située entre le premier volume (La volonté de savoir :
1976) et les deuxième et troisième volumes (L’usage des plaisir
et Le souci de soi : 1984) de L’histoire de la sexualité. Pour
cela, nous partirons — en nous référant à Bodies that matter
de Judith Butler — du rapport entre le corps et la formation du
moi, et nous montrerons que le point d’appui de la résistance
au « moi réactif » (Deleuze/Nietzsche) formé par le pouvoir
disciplinaire réside, chez le dernier Foucault, dans le corps, le
soi, voire la singularité. Il sera donc question de transformer la
structure régulatrice du « doublet empirico-transcendantal » en
hétérogénéité dans laquelle s’entrecroisent la domination et la
résistance. Nous trouverons là une conséquence de sa critique
interne du concept kantien du sujet.
Notre objectif dans cette première partie consiste bien à
rechercher une modalité de résistance aux dispositifs de pouvoir
qui produisent le sujet docile. Mais ces dispositifs ne produisent
et ne reproduisent pas seulement le sujet assujetti, mais aussi la
structure ou la formation sociale. Autour de ce point-là, nous
serons donc amenés à réfléchir à la pensée de la « rupture »
— celle que nous appelons la théorie du changement structural
— qui résiste à la reproduction de la structure. Cette théorie
du changement structural doit être posée avec la « théorie du
sujet », puisque le sujet est inclus, comme un élément minimal
structuré, dans la structure de la formation sociale elle-même.
Notre deuxième partie analysera, dans les pensées de Derrida
et d’Althusser, cette autre modalité de résistance pour réaliser le
changement structural.
Dans le quatrième chapitre, nous envisagerons le problème de
la contingence et de la résistance chez Derrida en nous référant à
son analyse de la pulsion, notamment de la pulsion de mort au
sens freudien. Notre réflexion prendra alors deux directions. En
premier lieu, en nous référant à la théorie derridienne, nous mon-
trerons que la théorie lacanienne ne peut pas penser le problème
du changement structural et de la contingence, et que c’est par un
processus d’altération de cette théorie que Derrida tente pour sa
part de le penser. En deuxième lieu, Derrida analyse le pouvoir
INTRODUCTION 17

à partir de la question de la « pulsion » (« pulsion d’emprise :


Bemächtigungstrieb »), et envisage le problème de la résistance
et du changement structural dans son rapport avec la notion de
« pulsion de mort ». Nous éluciderons donc, tout d’abord, en nous
référant aux textes de Freud, les deux modalités antinomiques
de la pulsion de mort (celle qui menace la vie humaine, et
celle qui résiste à cette cruauté même de la pulsion), et ensuite
nous montrerons comment les résistances au sens derridien (don,
pardon, hospitalité) se rattachent à ces deux modalités de la
pulsion de mort. Cette réflexion convoquera finalement l’analyse
de Spectres de Marx autour de la thématique de l’événement et
de la rupture.
Reprenant notre analyse de la contingence et de l’altération
de la théorie lacanienne chez Derrida, nous aborderons, dans
les cinquième et sixième chapitres, la question de la causalité
du changement structural et de la contingence chez Althusser.
Le cinquième chapitre sera consacré à la théorie de l’interpel-
lation idéologique qui produit et reproduit le sujet assujetti et
la formation sociale. Nous montrerons là comment le facteur
contingent intervient, en tant que « déviation » de l’interpellation,
dans le processus de l’interpellation/introjection idéologique. Par
cette argumentation, il s’agit d’éclairer la manière dont Althusser
intervient dans la théorie psychanalytique lacanienne et modifie,
voire matérialise ses dispositifs théoriques.
Cette analyse de la « déviation » contingente de l’interpel-
lation idéologique sera rattachée, dans le sixième chapitre, au
problème de la causalité du changement structural. Nous soutien-
drons alors que la théorie de la causalité du changement structural
est conceptualisée et développée, dans la continuité d’une lecture
singulière des textes de Marx par Althusser, dans la relation
avec la contingence (perturbation et déviation de la loi). Notre
intention consistera à montrer comment la formation sociale,
cette structure qui ne cesse d’être reproduite par les dispositifs
de pouvoir de manière répétitive, peut se trouver altérée par
l’irruption d’un « autre » par rapport à la loi de reproduction.
18 POUVOIR ET RÉSISTANCE

***

Cet essai a originairement été rédigé pour l’obtention du


doctorat à l’Université Paris X - Nanterre en 2004, puis remanié
en 2005-2006. Je remercie sincèrement Étienne Balibar, mon
directeur de thèse, sans son soutien et les nombreuses discussions,
ce travail n’existerait pas. Je remercie également Akira Asada,
Judith Butler, Yves Duroux, Yoshihiko Ichida, Pierre Macherey,
Catherine Malabou, et Bertrand Ogilvie, qui ont lu mon travail
et m’ont donné des conseils détaillés et précis. J’évoque aussi le
fait que ce travail est réalisé avec le soutien de mes amis, j’adresse
mes remerciements pour leurs réactions, leurs suggestions et leurs
avis, entre autres, à Livio Boni, Mathias Lavin, Izumi Sekizawa,
Valérie Spaëth et Masaaki Takeda.
PREMIÈRE PARTIE

TOPIQUE ET ÉCONOMIQUE