Vous êtes sur la page 1sur 4

Des victimes soudanaises demandent à la justice française

d’enquêter sur l’implication de la BNP Paribas


Fiche d’information
Lire notre communiqué de presse:
https://www.fidh.org/fr/regions/afrique/soudan/9-victimes-soudanaises-portent-plainte-contre-bnp-
paribas-pour

Neuf victimes soudanaises avec la FIDH et la Ligue des droits de l’Homme (France), et le soutien de
Project Expedite Justice, d’African Centre for Justice and Peace Studies (Soudan) et de Sudan
Human Rights Monitor, ont déposé plainte en se constituant partie civile contre la banque française
BNP Paribas et sa filiale suisse, soupçonnées de complicité de crimes contre l’humanité, d’actes de
torture et de génocide au Soudan. Dans cette affaire, la banque est également soupçonnée de crimes
financiers.

Le dossier

Qualifiée de « banque centrale de fait » du Soudan, BNP Paribas (BNPP) a reconnu avoir tenu le rôle
de première banque étrangère pour le gouvernement soudanais entre 2002 et 2008. 1

Pendant cette période, le gouvernement, par le biais de ses forces militaires et de sécurité et des
milices Janjaweed, a commis des violations massives des droits humains relevant de crimes
internationaux, notamment des actes de torture, des crimes contre l’humanité et un génocide, à
l’encontre la population soudanaise. Ces violations ciblaient les Soudanais et les Soudanaises de
tribus non arabes (notamment Masalit, Fur et Zaghawa) au Darfour, ainsi que d’autres zones
marginalisées sur le territoire national.2 Ce sont des dizaines de milliers de militants et de civils
soudanais, qui ont subi les agissements des autorités nationales caractérisés par des viol et autres
formes de violences sexuelles, des assassinats, déplacements forcés, détentions arbitraires, tortures
et traitements dégradants.3

Le Conseil de sécurité des Nations unies a déféré la situation au Darfour à la Cour pénale
internationale (CPI) en 2005. Depuis lors, la CPI enquête sur les soupçons de génocide, de crimes de
guerre et de crimes contre l’humanité commis au Darfour depuis le 1 er juillet 2002. La CPI a émis
plusieurs mandats d’arrêt dans le cadre de son enquête sur le Darfour, y compris contre son ancien
président Omar al-Bashir, accusé de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre.
Ces mandats d’arrêt n’ont pas été exécutés à ce jour.4 Les graves violations des droits humains et
crimes internationaux commis au Soudan depuis 2002 restent par conséquent totalement impunis.

Les plaignantes et plaignants, tous survivants des crimes commis au Soudan, affirment qu’en délivrant
des services bancaires au gouvernement soudanais, BNPP se serait rendue complice des violations
perpétrées par les forces militaires et de sécurité soudanaises et les milices Janjaweed. En d’autres

1
Financial Times, Payback for BNP, Sudan’s ‘de facto’ bank, 1er juillet 2014 :
https://www.ft.com/content/64073d84-00a6-11e4-9a62-00144feab7de ; négociation de peine, exposé des faits,
28 juin 2014.
2
Rapport de la Commission internationale d’enquête sur le Darfour au Secrétaire général des Nations unies,
S/2005/60, 25 janvier 2005.
3
Rapport du groupe d’experts sur le Soudan auprès du Conseil de sécurité des Nations unies, S/2008/647,
11 novembre 2008.
4
Pour en savoir davantage sur l’enquête de la CPI, lire : https://www.icc-cpi.int/darfur.

26 septembre 2019
termes, en octroyant des facilités de crédit au gouvernement soudanais, en l’autorisant à exporter son
pétrole et en lui donnant accès aux marchés monétaires étrangers, la banque aurait, selon les
plaignants, facilité la perpétration de violations des droits humains relevant de crimes internationaux
par le gouvernement soudanais.

Les plaignants accusent en particulier la banque de s’être rendue complice de torture, de génocide et
de crimes contre l’humanité commis au Soudan au moins entre 2002 et 2008. En outre, les plaignants
affirment que la banque a commis des délits financiers, dont le blanchiment d’argent et le recel de
produits d’activités criminelles.

Les plaignants demandent donc au doyen des juges d’instruction du Tribunal de grande instance de
Paris d’ouvrir une enquête pénale sur les agissements de la banque afin de déterminer si BNPP peut
être tenue pénalement responsable de ses transactions avec le gouvernement soudanais.

Les plaignants

Ils sont onze personnes physiques à porter plainte.

Abdalhaleim Hassan est un militant soudanais basé aux États-Unis. Il s’est exprimé dans plusieurs
médias traditionnels à propos de la situation politique et des droits humains au Soudan. En 2003,
Monsieur Hassan a été gravement blessé lorsque la milice Janjaweed a attaqué son village, Nertiti,
dans la région du Darfour. À la suite de ses blessures, il n’a plus pu marcher normalement pendant
plusieurs années. Plusieurs de ses proches ont été assassinés lors de cette attaque et dans celles qui
ont suivi. Contraint de fuir son village, Monsieur Hassan a commencé à fréquenter le lycée de
Khartoum, où il a été arrêté une première fois en 2006 pour avoir osé critiquer les agissements du
gouvernement soudanais sur ses propres ressortissants. Quelques années plus tard, à l’université,
Monsieur Hassan a été à nouveau arrêté, cette fois pour avoir participé à une manifestation contre les
exactions perpétrées au Darfour. Il a été gravement battu en détention avec 50 autres manifestants.

Hawa Salih est une militante soudanaise des droits humains, basée aux États-Unis. En 2012, elle a
reçu l’International Women of Courage Award des mains de l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton
et de Michelle Obama5. Elle lutte notamment pour les droits des femmes et de la population
soudanaise déplacée. Après l’attaque de son village, Tina, en 2003, les forces Janjaweed loyales au
gouvernement soudanais ont exécuté 100 membres de sa famille, l’ont prise en otage et gravement
torturée. Elle a réussi à s’échapper et a été contrainte de vivre dans un camp de déplacés pendant
huit ans. Pendant cette période, Mme Salih a pris la tête de mouvements de jeunesse en devenant
une véritable voix pour les personnes déplacées et a commencé à militer en dénonçant les atrocités
commises par les autorités soudanaises. Entre 2006 et 2011, les forces de sécurité soudanaises l’ont
arrêté à quatre reprises en raison de son militantisme. Pendant sa détention, elle a été frappée et
torturée, physiquement et psychologiquement, avant d’être condamnée à mort.

Sept autres victimes soudanaises ayant toutes souffert d’exactions relevant de crimes contre
l’humanité, d’actes de torture ou de génocide, font également partie des plaignants. Elles préfèrent
rester anonymes à ce stade.

Leur histoire est représentative de la douleur vécue par des dizaines de milliers de civils soudanais
depuis le début du conflit en 2002. Si la plainte devait aboutir à l’ouverture d’une information judiciaire,
la FIDH et son partenaire, Project Expedite Justice (PEJ), s’assureraient que d’autres victimes du
Darfour et de diverses zones marginalisées au Soudan, comme le Kordofan du Sud et le Nil bleu,
puissent participer à l’affaire en qualité de plaignants.

La FIDH et son organisation membre, la Ligue des droits de l’Homme (France), agissent également en
qualité de plaignantes dans ce dossier.

Les avocats du Groupe d’action judiciaire de la FIDH représentent les onze plaignants.

5
En reconnaissance de ses efforts en faveur des droits des femmes au Soudan et dans le monde. Voir :
https://www.youtube.com/watch?v=p8zXsMsbIzg.

26 septembre 2019
BNP Paribas a-t-elle déjà été mise en cause judiciairement pour ses agissements au Soudan ?

Oui. La relation étroite entre BNPP et les autorités soudanaises a éclaté au grand jour en juin 2014
dans les poursuites pénales intentées contre la banque aux États-Unis. La banque était accusée
d’avoir enfreint l’embargo américain restreignant les transactions financières avec le Soudan, l’Iran et
Cuba. La procédure s’est conclue lorsque BNPP a plaidé coupable et payé en conséquence une
amende record de 8,9 milliards de dollars.

Nombre de victimes identifiées au cours de la procédure ont témoigné devant le ministère de la


Justice américain. Cependant, avant que ces témoignages aient pu être pris en considération, le
Congrès a voté une loi reversant l’amende versée par BNPP à des victimes d’attentats terroristes
perpétrés aux Etats unis. Les victimes soudanaises se sont donc retrouvées sans aucune forme de
dédommagement pour les souffrances endurées, pour lesquelles la banque est censée avoir joué un
rôle.6

Dans la foulée des poursuites pour violation de l’embargo des États-Unis, un groupe de victimes
soudanaises réfugiées aux États-Unis ont intenté un procès civil à la banque devant un tribunal new
yorkais. Elles mettaient en cause, sur le fondement du droit américain, la responsabilité civile directe
ou indirecte de la banque dans les viols, actes de torture, de détention arbitraire, et les déplacements
et assassinats commis par les autorités soudanaises. En mai 2019, l’affaire a été relancée par la Cour
d’appel des États-Unis après avoir été initialement rejetée. 7

La plainte déposée aujourd’hui en France marque la première tentative de faire reconnaître la


responsabilité pénale de BNPP pour les soupçons de complicité dans les crimes internationaux
perpétrés au Soudan.

La banque fait déjà l’objet d’une enquête en France pour son rôle allégué en 1994 dans le génocide
des tutsis au Rwanda. Les accusations portent entre autres sur le fait que les transferts d’argent
effectués via BNPP auraient permis l’achat de 80 tonnes d’armes destinées aux autorités
génocidaires.8

Quelles sont les prochaines étapes ?

Le doyen des juges d’instruction du Tribunal de grande instance de Paris, saisi de la plainte avec
constitution de partie civile visant la BNPP, doit maintenant décider de l’ouverture d’une information
judiciaire, après avoir demandé au procureur de la République de Paris de prendre ses réquisitions.

Si une information judiciaire devait être ouverte les plaignants se constitueraient partie civile, et des
juges d’instruction seraient nommés pour instruire le dossier. Les parties civiles seraient autorisées à
accéder au dossier confidentiel de la procédure (via leurs avocats) et à contribuer activement à
l’enquête en déposant des mémoires, et des demandes d’actes, comme des auditions de témoins,
des demandes d’expertise ou de confrontations. Les parties civiles peuvent, en outre, faire appel de
certaines décisions prises par les juges d’instruction.

Si ces derniers estiment que les preuves réunies au cours de l’enquête son suffisantes, ils pourraient
décider de mettre BNPP et sa filiale en examen ainsi que des personnes physiques et en particulier
les dirigeants à l’époque des faits incriminés.

Étant donné la complexité du dossier, l’instruction pourrait durer plusieurs années. À la fin de cette
étape, les juges d’instruction peuvent une ordonnance de non lieu ou de mise en accusation devant
6
Courrier du procureur des États-Unis, district sud de New York, 7 janvier 2016.
7
Reuters, BNP Paribas to face revived lawsuit over Sudanese genocide: U.S. appeals court, 22 mai
2019 : https://www.reuters.com/article/us-bnp-paribas-sudan-lawsuit/bnp-paribas-to-face-revived-
lawsuit-over-sudanese-genocide-u-s-appeals-court-idUSKCN1SS20D.
8
Financial Times, BNP Paribas under investigation over role in Rwanda genocide, 25 septembre 2017
: https://www.ft.com/content/25abe656-a1f3-11e7-9e4f-7f5e6a7c98a2.

26 septembre 2019
une cour d’assises, ordonnant ainsi le procès de la banque et d’un ou plusieurs cadres de la banque,
sur le fondement d’un ou plusieurs chefs d’inculpation parmi les délits faisant l’objet de l’enquête.

S’ils étaient reconnus coupables, les personnes physiques inculpées encoureraient une peine de
prison. BNPP en tant que personne morale pourrait se voir infliger une amende jusqu’à cinq fois
supérieure à celle des personnes physiques,9 et tout un assortiment d’autres peines comme la
dissolution, le placement sous surveillance judiciaire ou l’interdiction de percevoir des financements
publics. Par ailleurs, les parties civiles pourraient réclamer des dommages à BNPP au titre des
souffrances endurées en lien avec le comportement criminel de la banque.

Quel rôle les banques peuvent-elles jouer dans les crimes internationaux et comment leur faire
assumer leur responsabilité ?

À ce jour, le droit pénal international ne permet pas de poursuivre les banques ou d’autres entreprises
devant la CPI, mais seulement ses responsables ou ses employés. Certains pays disposent de
législations qui prévoient la responsabilité des personnes morales qui seraient reconnues
responsables de graves violations des droits humains. Selon le pays, les sociétés peuvent faire face à
des poursuites civiles ou pénales. En France, les sociétés peuvent être poursuivies si elles ont
participé à des crimes commis à l’étranger.

Cette affaire démontre dans quelle mesure le financement de régimes répressifs, et à travers ce
financement la possible assistance ou facilitation de violations graves des droits humains, pourrait
ouvrir la voie à une mise en cause pénale.

Au niveau international, les responsabilités des entreprises sont définies par les Principes directeurs
relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme des Nations unies. Le principe 11 affirme clairement
que les entreprises (catégorie dont font partie les banques et les établissements financiers) doivent
respecter les droits humains, et que cette responsabilité s’applique « où que l’entreprise exerce ses
activités ». Un traité des Nations unies en cours de négociation envisage de créer des obligations
juridiques contraignant les entreprises à respecter les droits humains.

**
Pour en lire davantage sur les travaux de la FIDH à propos du Soudan :
https://www.fidh.org/fr/regions/afrique/soudan/

Pour en lire davantage sur les travaux de la FIDH en matière d’actions judiciaires :
https://www.fidh.org/fr/themes/actions-judiciaires/

Pour en savoir davantage sur les actions de la FIDH en matière de responsabilité des entreprises
quant à leur rôle dans la violation des droits humains à travers la planète :
https://www.fidh.org/fr/themes/mondialisation-droits-humains/

Pour en savoir davantage sur PEJ et ses travaux : https://www.projectexpeditejustice.org

9
Code pénal français, article 131-38.

26 septembre 2019