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ROCK&FOLK N°623 ★ JUILLET 2019 ★ THE RACONTEURS

L 19766 - 623 S - F: 6,50 € - RD

JUILLET 2019
N°623 / 6,50 € / MENSUEL
BEL 7,15 €
SUISSE 11,30 CHF
LUX 7,15 €
PORTUGAL CONT 7,40 €
CAN 11,30 $ CAN / ITA 7,40 €
DOM 7,40 €
N CAL (S) 975 XPF
POL (S) 1090 XPF
ESPAGNE 7,40 €
ILE MAURICE 7,40 €
Edito

La danse du pingouin
Dans la famille des noms de groupes qui n’évoquent ni la révolution
ni l’anarchie, ni le sadomasochisme ni la drogue, pas l’alcool
(ou éventuellement le banyuls), pas le cuir mais davantage
le chandail en mohair, qui n’a rien à voir avec le danger
et encore moins avec le satanisme, Raconteurs se pose
un peu en mètre étalon du genre.
Ce nom, Raconteurs, ça évoque “Les Belles Histoires
De L’Oncle Paul” ou Alain Decaux, l’odeur de tabac à pipe (l’objet),
le tic-tac de la comtoise tant qu’on y est. Un truc chaleureux,
rassurant et ancien, lié à l’ennui de l’enfance. Lent.
Radoteurs, un peu ? Non. Raconteurs, car c’est de manière
revendiquée, assumée, l’intention de Jack White et de Brendan
Benson que de se poser comme les gardiens de cette tradition rock,
de ses coutumes, de ses légendes, de les raconter, donc, d’en être
les biographes en refusant l’idée même de la disparition de celui-ci.
En tout cas artistiquement. Jack White : “Il m’est apparu que
c’était effectivement notre boulot de représenter le rock’n’roll.
Il y a toujours eu, au cours de l’histoire, cette idée que le rock était
mort ou sur le point de disparaître, et j’avais le sentiment, en faisant
cet album, que nous avions une responsabilité. Je ne prétends pas
que nous sommes l’essence du rock ou quoi que ce soit, non, je dis
juste que nous avons une responsabilité à l’égard de son histoire.”
Et c’est précisément ce que montre “Help Us Stranger”,
leur nouvel album. Un disque crépitant, qui revisite, sans états
d’âme, les gammes classiques d’un album de rock classique.
Qui ouvre la malle du grenier, feuillète l’album photos,
révèle quelques secrets à ceux trop jeunes pour les avoir vécus.
Sans dire pour autant que c’était mieux avant mais plutôt dire
que c’était comme ça avant. Relisant les contes de cette
musique, répétant ses légendes, ses exploits…
Radotant ? Non, racontant, donc !
C’est qu’il paraît indispensable, essentiel aujourd’hui de raconter,
de redire encore et toujours, de resituer et ça, particulièrement
au moment où sur une idée de génie, une version du très cool
“Walk Like An Egyptian” des plus que très cools Bangles,
illustre une publicité pour la barre chocolatée Kinder Pingui
dans une mouture intitulée “La Danse Du Pingouin” et qui met
en scène une mère en plein burn out (elle travaille, va chercher
les enfants à l’école, fait du vélo, lave du linge...) mimant,
à l’heure du goûter, la marche comique du palmipède sous l’œil
de voisins effondrés en train de repeindre une barrière et à
deux doigts de prévenir les services sociaux... Il faudra bien
expliquer à ces enfants, plus tard, que la danse des pingouins
n’existe pas, que leur maman va bientôt sortir de cure et que
les Bangles étaient des rockeuses américaines des années 80.
Leur raconter...
VINCENT TANNIERES

JUILLET 2019 R&F 003


Sommaire 623
Parution le 20 de chaque mois

Mes Disques A Moi


Christophe Ernault VALLI 12
Prospect

Photo Ken Regan-DR


Jean-William Thoury LES GRYS-GRYS 16
Tête d’affiche
Jean-Emmanuel Deluxe DRUGDEALER 18 46 Bob Dylan
Alexandre Breton WHISPERING SONS 20
In memoriam
Nicolas Ungemuth ROKY ERICKSON 22
En vedette
Thomas E. Florin TEENAGE FANCLUB 28
Isabelle Chelley THE DIVINE COMEDY 32
PRINCE 36
Olivier Cachin

Nicolas Ungemuth RICHARD HAWLEY 40


BOB DYLAN 46
François Kahn

ELTON JOHN 52
Christophe Ernault

Ce numéro
En couverture
comprend le
programme des
“Eurockéennes
Alexandre Breton THE RACONTEURS 58
de Belfort 2019”
déposé sur la
totalité de la
diffusion. La vie en rock
www.rocknfolk.com Patrick Eudeline VENOM 66
COUVERTURE PHOTO : CLAUDE GASSIAN GRAPHISME : FRANK LORIOU 58 The Raconteurs
RUBRIQUES EDITO 003 COURRIER 006 TELEGRAMMES 008 DISQUE DU MOIS 071 DISQUES 072 REEDITIONS 080 REHAB’ 084 VINYLES 086
DISCOGRAPHISME 088 QUALITE FRANCE 090 HIGHWAY 666 REVISITED 092 ERUDIT ROCK 094 FILM DU MOIS 096 CINEMA 097 SERIE DU
MOIS 099 DVD MUSIQUE 100 BANDE DESSINEE 102 LIVRES 103 AGENDA 104 LIVE 108 ROCK’N’ROLL FLASHBACK 113 PEU DE GENS LE SAVENT 114

Rock&Folk Espace Clichy - Immeuble Agena 12 rue Mozart 92587 Clichy Cedex – Tél : 01 41 40 32 99 – Fax : 01 41 40 34 71 – e-mail : rock&folk@editions-lariviere.com
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Courrier des lecteurs
Qui parle encore de Kajagoogoo aujourd’hui ? Encyclopédick
Very Dick... La nouvelle apprise ce
matin au travail m’a prise par surprise.
Le décès de Dick Rivers. C’est grâce
à cet homme, ce fan de rock’n’roll
originel devant l’Eternel que j’ai
68 étoiles A la volée découvert la musique, la vraie, celle des
Rock&Folk de mai 2019. C’est pas Clairement, Roger Federer, années 50 et 60. Entre 1982 et 1992,
encore ce mois-ci que je vais pouvoir vous lui collez les cheveux longs, il animait son émission “L’Age D’Or”
faire des économies ! Accrochez-vous : un monceau de barbe psychédélique sur Radio Monte-Carlo. J’avais sept
dans les chroniques de disques de ce jouxtant un tamis à six cordes en le ans, j’écoutais la radio en cachette
mois, pas moins de 17 (dix-sept) opus délestant de sa paire de chaussettes. dans mon lit à Bordeaux, grâce au
4 (quatre) étoiles ! Sans compter la Et vous avez : Kevin Parker ! poste que m’avait offert ma grand-mère
disco de Generation X, les rééditions Typiquement le genre de gars paternelle. Et Dick, avec sa belle
du bon Nicolas Ungemuth, la Réhab’ dans la pinte duquel vous boiriez, au voix grave, m’en a fait découvrir
de Benoît Sabatier, les vinyles d’Eric changement de côté, sans hésitation. des groupes : Kinks, Rolling Stones,
Delsart, la chronique Highway 666 EUGENIE Beatles, Who, Pretty Things, Them
de Jonathan... Moi qui croyais Réponse : Avez-vous plus Elvis, bien sûr. C’est aussi grâce à
que le rock était mort ! Ben non ! également remarqué lui que j’ai gagné à un jeu concours la
Il vit encore sous les plumes de l’incroyable ressemblance entre compilation en double 33 tours et en
Vincent Tannières et de son équipe... Yannick Noah et le chanteur cassette audio “Le Top Des Sixties
Merci à tous, mais faites gaffe, de “Saga Africa” ? Volume 2”. Le plus jeune gagnant d’un
nos fins de mois vont être difficiles ! concours RMC à l’époque ! J’ai même
ALAIN DOUNONT eu droit à une carte dédicacée par
Illustration : Jampur Fraize Dick et toute l’équipe de “L’Age D’Or”.
Je l’ai vu pour la seule et unique fois
en concert à Bobital, où cette année-là
Piège à gogo ? Trust, Chuck Berry, Little Richard,
Il faudrait que quelqu’un explique à Jerry Lee Lewis officiaient aussi. J’ai eu
Benoît Sabatier que plus personne, en l’occasion de lui parler et il se souvenait
2019, n’ose comparer Duran Duran du petit Gaël, sept ans. Encore une
et Kajagoogoo. C’est à peu près aussi victime de ce foutu crabe. Tu as ma
subtil que de mettre Christophe et reconnaissance éternelle, Dick, pour
Richard Anthony dans le même panier, m’avoir fait découvrir la musique qui
au motif qu’ils ont tous deux débuté rythme aujourd’hui chaque minute de
dans la période yé-yé ! Qui parle encore ma vie. Repose en paix, tu seras
de Kajagoogoo aujourd’hui, à part toujours dans un coin de mon cœur.
Benoît Sabatier ? (Les traumatismes, “Nice Baie Des Anges” pour l’éternité...
c’est fait pour être dépassé !). Quant à GAEL NINGRE
Duran Duran, c’est (à ce jour) quarante
années de carrière, des producteurs
prestigieux : Alex Sadkin (Talking Gaz lacrymogène
Heads), Nile Rodgers (vous avez dû en Bonjour. A Nicolas : Tear Gas, soit, un
entendre parler), Chris Kimsey (Rolling groupe écossais, mais pas n’importe
Stones), David Richards (Queen), Ken lequel : Zal Cleminson, Chris Glen,
Scott (David Bowie), Mark Ronson (Amy Ted et Hugh McKenna. Ils deviendront,
Winehouse). Rien que ça ! Par ailleurs avec un autre chanteur, le célèbre
Duran Duran est l’un des seuls groupes The Sensational Alex Harvey Band.
de l’histoire à avoir été classé Top 10 A Jérôme : vous vérifierez, mais selon
aux Etats-Unis dans trois décennies moi le chanteur Arnel Pineda (Journey)
différentes (on les compte sur les n’a rien d’un gamin (si ce n’est son
doigts d’une main). Un groupe qui a apparence) où alors j’en suis un aussi,
littéralement enterré la concurrence à 52 ans... Voilà, et merci pour tout.
qu’on lui prêtait dans les années 80 En attendant, je continue d’acheter mon
(hormis Depeche Mode) et qui influence Rock&Folk mois après mois depuis...
aujourd’hui tellement d’artistes qu’il 1981. Les kiosques ayant disparu,
est impossible de les citer tous. Est-ce c’est désormais dans le fouillis des
là le fait de comiques, Mr Sabatier ? supermarchés que je recherche la
VINCENT PRIQUE revue. Un petit rituel : si il y a au moins
deux exemplaires (généralement bien
Tu n’es plus là Terminal cachés) j’en prends un que je pose bien
Le sketch Biquet est mort. Paix à son âme de I, II, III et IV en évidence à l’endroit le plus visible !
de l’Espagne rocker. Ecoutez “L’Homme Sans Age”... Quitte à donner un nom de rocker à un Si ça, ça ne mérite pas un CD alors je
¡ Hola ! R&F 622, page 15 : et mordez vous les doigts... ? aéroport autant l’appeler Led Zeppelin. ne sais plus quoi faire... Salutations
“Sketches Of Pain” de Miles Davis... RENAUD ANTOINE GRISONI REMY
Super vanne ?! Le grand Miles aurait Réponse : Consolation, la rubrique
sûrement apprécié... les mélomanes Highway 666 Revisited de ce mois
transpyrénéens moins... Beano Blues blues Francisation est consacrée à Tear Gas.
¡ Adios muchachos ! Beano Blues est mort, Maintenant un aphorisme eudelinien :
PHILIPPE BOUCKENOOGHE vive Beano Blues ! Merci mec ! que ceux qui commettent le sacrilège
JUAN MARQUEZ LEON d’ajouter un u français à rocker
sachent qu’ils n’en sont pas vraiment.
Ecrivez à Rock&Folk, 12 rue Mozart 92587 Clichy cedex Un Ramoniaque de la première heure :
ou par courriel à rock&folk@editions-lariviere.com HEISERT ERIC A ROCK SOLDIER
Chaque publié reçoit un CD

006 R&F JUILLET 2019


Télégrammes PAR YASMINE AOUDI

APPLE ALAIN BASHUNG Axel Bauer, Will Barber Trio, DEFERLANTES SUD DE FRANCE
La marque a annoncé la fin de sa Le chanteur disparu voici une Jessie Lee & The Alchemists, Du 5 au 8 juillet, Thirty Seconds
plateforme iTunes, créée en 2001. décennie sera à l’honneur les Malted Milk Soul Orchestra To Mars, ZZ Top, The B-52’s,
Elle sera remplacée par trois 22 et 23 juin à Strasbourg pour une feat. Hugh Coltman. IAM, Supertramp’s Roger Hodgson,
nouvelles applications appelées exposition à ciel ouvert. La ville Delgres et Trust joueront dans le
Musique, Télévision et Podcast. s’associe à l’INA et propose une DANIEL DARC Parc de Valmy d’Argelès-sur-Mer.
immersion à travers des photos, Le documentaire “Pieces Of My
COURTNEY BARNETT émissions télé, archives sonores... Life”, réalisé par Marc Dufaud BRIAN ENO
L’Australienne poursuit sa et Thierry Villeneuve sortira “Apollo Atmospheres &
tournée en France et passera BB BRUNES le 24 juillet. Il témoigne de la Soundtracks” bande originale
par le festival Cabaret Vert Le trio parisien vient de dévoiler destinée complexe et chaotique du documentaire “For All
(Charleville-Mézières). Elle “Habibi”, nouveau single très du chanteur de Taxi Girl. En Mankind” d’Al Reinert, écrite,
partagera l’affiche avec Johnny synthétique. Album à suivre. parallèle et jusqu’au 31 juillet, produite et chantée par Brian Eno,
Marr, Oh Sees, Patti Smith, l’exposition Darc Dark Darker son frère Roger et Daniel Lanois
Kelley Stoltz, The Murder CAHORS BLUES FESTIVAL à la Galerie Stardust (Le Pré- en 1983, fera l’objet d’une
Capital, Airbourne, Steve La 38ème édition du festival Saint-Gervais) présente des nouvelle édition remasterisée
Gunn... du 22 au 23 août. aura lieu du 12 au 16 juillet avec photos de Julien Lachaussée. et augmentée le 19 juillet.

Photo Archives Rock&Folk-DR


Photo Julien Lachaussée-DR

Daniel Darc

008 R&F JUILLET 2019


Dr John
Le musicien de La Nouvelle-
Orléans est mort à 77 ans,
le 6 juin, d’une crise cardiaque.
Guitariste sous-estimé et
pianiste brillant — il fut un
session man demandé dans une
ville qui n’en manque pas —
Malcolm John Rebbenack Jr
s’est lancé en solo à la fin des
années 60, enregistrant jusqu’à
2014 une trentaine d’albums
aux teintes blues, funk, soul,
rock’n’roll, psychédéliques,
zydeco... Nous rendrons
hommage, en longueur, au
Night Tripper le mois prochain.
Télégrammes
“En fait je suis rock, j’ai commencé dans un groupe de rock.
Je me suis faite gentille après car c’était plus facile à vendre”
JEANNE MAAS
FESTIVAL EUROPAVOX MAVIS STAPLES
Du 27 au 30 juin, le festival La soulwoman présentera son
clermontois verra défiler dernier album “We Get By”
Franz Ferdinand, Jeanne Added, le 5 juillet à la Cigale (Paris).
Balthazar, Morcheeba...
TEMPLES
GAROROCK “Hot Motion”, troisième album
La 23ème édition du festival du groupe verra le jour
de Marmande (Lot-et-Garonne) le 27 septembre. Les anglais se
accueillera Ben Harper & The produiront au festival Minuit
Innocent Criminals, Christine Avant La Nuit (Amiens) le 26
And The Queens, Sum 41, juin et au Trabendo (Paris)
De La Soul, Interpol, Bagarre, le 20 novembre.
Roméo Elvis, Feu! Chatterton
ou Les Hurlements D’Léo. TWIN PEAKS
Du 27 au 30 juin. Le quintette garage rock
de Chicago est de retour en
GUNS N’ROSES Europe. Le Fall Tour fera
Slash a révélé que le groupe escale le 15 octobre à la
prévoyait de plancher sur un Boule Noire (Paris).
prochain album. Il se réunira en
studio en octobre, qui marquera VIEILLES CHARRUES
la fin de sa tournée. Nile Rodgers & Chic, Skunk
Anansie, Iggy Pop, Tears For
INXS Fears, Etienne de Crécy,
La bande-annonce du Gainsbourg Symphonique avec
documentaire “Mystify” Jane Birkin, Fontaines DC, Primal
a été dévoilée. Le film retrace Scream, Razorlight ou Tamino
l’histoire tragique de Michael sont à l’affiche du festival breton,
Hutchence, sa relation avec Kylie du 18 au 21 juillet.
Minogue (présente dans le film),
avec divers témoignages (dont BILL WYMAN
celui de Bono) et interviews des Le documentaire “The Quiet
membres survivants du combo. One”, consacré à l’ancien
bassiste des Rolling Stones,
PAUL McCARTNEY sortira le 21 juin dans les salles
“Wings Over America”, britanniques. Il est parsemé
“Choba B CCCP”, “Paul Is d’une quantité considérable
Live” et “Amoeba Gig”, quatre d’interviews (Eric Clapton,
albums live de Paul McCartney Andrew Loog Oldham, Bob
et des Wings seront réédités Geldof) et de vidéos personnelles,
en CD et vinyle le 12 juillet. photos ou coupures de journaux
amassées durant ses 30 ans
Photo DR

MAIN SQUARE FESTIVAL passés au sein du groupe.


Temples
Editors, Eddy de Pretto, Cypress
Hill, Idles, Jonathan Wilson,
Miles Kane, Rival Sons, Shame, MOTOWN Allemagne en 1998. Le groupe Condoléances
Skip The Use font partis des têtes Du 1er juillet au 22 septembre, de Charlie Watts, reprendra sa Bushwick Bill (rappeur et acteur
d’affiche de la prochaine édition de les Rencontres d’Arles tournée le même jour à Chicago. américain, fondateur des Geto
festival d’Arras, du 5 au 7 juillet. célèbreront les 60 ans du label de Boys), Doris Day (actrice, chanteuse
Detroit créé en 1959 par Berry BILL RYDER-JONES américaine), Dr John (pianiste,
METRONOMY Gordy avec la rétrospective Plus de six mois après la sortie guitariste et chanteur américain),
Le groupe du Devon a dévoilé photographique “Hey! What’s “Yawn”, l’ex-Coral revisite Roky Erickson (guitariste,
“Lately”, premier single d’un Going On”. 10 chansons en version compositeur américain), Nilda
sixième album attendu pour piano/ voix. Elles seront Fernandez (auteur, compositeur,
l’automne. Tournée en France, PROPHETS OF RAGE disponibles le 26 juillet. interprète franco-espagnol),
pour 5 dates, en octobre. Tom Morello, Tim Commerford, Silver King (catcheur mexicain),
Brad Wilk (RATM), Chuck D et TY SEGALL Peggy Lipton (actrice, mannequin
MIDNIGHT OIL DJ Lords (Public Enemy) et B- “First Taste”, le successeur de américaine, Norma Jennings dans
Les Australiens se produiront Real (Cypress Hill) seront à “Freedom’s Goblin”, est espéré “Twin Peaks”), Andre Matos (ex-
le 27 juin au Grand Rex (Paris), l’Olympia le 8 août. pour le 2 août. Le prolifique chanteur d’Angra), Mick Micheyl
le 29 à Retro C trop (Château rocker donnera deux concerts à (chanteuse et sculptrice française),
du Tilloloy), le 9 juillet aux ROLLING STONES Paris (Cigale) les 9 et 10 octobre. Leon Redbone (chanteur, guitariste
Nuits de Fourvière et le 11 Eagle Vision annonce la canadien de jazz), Geneviève Waïte
à Guitare En Scène (Saint parution de “Bridges To Bremen” (actrice, chanteuse, mannequin
Julien-en-Genevois). pour le 21 juin, concert filmé en sud-africaine).

010 R&F JUILLET 2019


Mes disques à moi

“Beatles à mort !”

VALLI
La Franco-Américaine, animatrice sur France Inter et chanteuse
des légendaires Chagrin D’Amour, évoque ses impeccables goûts musicaux.
Désormais, chacun sait ce qui lui plaît, plaît, plaît.
RECUEILLI PAR CHRISTOPHE ERNAULT - PHOTOS WILLIAM BEAUCARDET
RENDEZ-VOUS EST DONC PRIS CHEZ VALLI, plus voir le spectacle. Ce qui est drôle c’est que Gregory Ken, avec qui j’ai
que jamais ex-Chagrin D’Amour (une réédition du formé Chagrin D’Amour, était dans la version française avec Julien
premier album du duo français pointant son nez chez Clerc...
Because), plus que jamais américaine (elle signe, en R&F : Vos parents étaient intéressés par la musique ?
toute logique, un coffret DVD/ livre “British Invasion” Valli : Mon père jouait du violoncelle. Ma mère était une fanatique de
écrit en français pour la Fnac), elle reçoit telle Frank Sinatra et elle adorait aussi les comédies musicales comme “My
qu’on la connaît : élégante, humble, et, surtout Fair Lady”, l’un des premiers disques que j’ai adoré aussi dans la version
pour la rubrique qui nous concerne, connaisseuse. cinéma avec Audrey Hepburn. J’écoutais ça avec les Beatles, dont j’ai
Rapidement, s’organise une revue des troupes au été immédiatement fan quand je les ai vus au Ed Sullivan Show en 1964.
milieu de boîtes en bois remplies de vinyles, dont R&F : On a justement notre question freudienne : Beatles ou
beaucoup ramenés des Etats-Unis, où figurent quelques Rolling Stones ?
très beaux spécimens, tel ce “The Man Who Sold Valli : Beatles à mort ! “She Loves You”,
The World” de David Bowie pochette américaine, wooo... Tu vois comme il était mignon Paul !
ce premier album de Madonna flanqué d’un sticker J’ai encore leur premier album “Meet The
Lido Musique, l’intégrale de Cat Stevens, ou ce “Silk Beatles”. Premier album américain, hein,
Degrees” de Boz Scaggs shooté par Moshe Brakha chez Capitol. J’avais aussi des bubble gum
arboré nonchalamment en face de l’ensemble, cards Beatles que ma mère a jetées un jour
mais sentant bon la compétence de notre invitée. en déménageant ! J’étais fascinée. J’aimais
Dès lors, comme disait l’autre, l’impression que nous bien les Stones aussi, mais plus des trucs
n’avons pas fait le voyage pour rien se confirme... comme “Ruby Tuesday”...
R&F : Un disque des Beatles ?
Valli : “Revolver”, mais je ne peux pas renier “Meet The Beatles”...
L’époque des radios AM “I Saw Her Standing There”, laisse tomber, c’est tellement parfait !
ROCK&FOLK : Premier disque acheté ? Et puis “A Day In The Life”, sur “Sgt. Pepper”, so perfect aussi !
Valli : “Hair”, l’album original, “The American Tribal Love-Rock R&F : Vous venez d’ailleurs de coécrire un livre sur la British
Musical” ! Je l’ai acheté avec mon propre Invasion...
argent au bookstore (magasin coopératif Valli : On m’a dit : “Ce serait marrant qu’une Américaine parle de rock
estudiantin) de l’université de Yale, anglais.” J’ai toujours adoré l’Angleterre. J’ai habité à Londres avec
Connecticut, car mon père y était pro- mes parents entre 1964 et 1965. Un jour, on nous a emmenés dans un
fesseur de médecine. Evidemment, il y a cirque, et au milieu des clowns, il y a eu un interlude avec un groupe
des chansons dont je ne comprenais pas de rock inconnu, les filles hurlaient... Un moment ils se tournent et
les paroles mais que je chantais... montrent leurs fesses ! J’avais 6 ans ! Je me suis longtemps demandé
“Sodomy”, à 10 ans, tu imagines... Mais quel était ce groupe... Un jour, j’interviewe Andrew Loog Oldham et
mes parents n’étaient pas plus inquiets lui demande qui est ce que ça pouvait bien être. Il m’a dit : “Peut-être
que ça. En 1972, ils m’ont même emmené Herman’s Hermits”. Well, j’ai vu Herman’s Hermits à 6 ans...

JUILLET 2019 R&F 013


MES DISQUES A MOI VALLI

R&F : Début des années 70, il y a toute la clique des R&F : C’est quoi votre idée de la musique française quand vous
singers-songwriters qui arrive, le glam explose... Vous êtes posez les pieds à Paris ?
une adolescente américaine, vous écoutez quoi ? Valli : Ecoute, j’avais acheté le premier album de Françoise Hardy à
Valli : Elton John, “Madman Across The Water”. Un album qu’on m’a Gramercy Park pour 2 dollars. J’adorais ce look un peu sixties, un peu
offert en 1972, parce que j’allais déménager du Connecticut au Nouveau- Nouvelle Vague, dont j’étais fan. Et surtout Philippe m’a fait écouter
Mexique. J’étais tellement triste. Tous “Histoire De Melody Nelson”. Il ne faut
les amis de ma classe m’ont offert ça. Quel pas oublier qu’à cette époque, peu de
album ! “Tiny Dancer” ! La chair de monde écoutait encore Gainsbourg, c’était
poule... Je l’ai vu en concert lors de sa juste avant le comeback reggae. Donc,
tournée Goodbye Yellow Brick Road, on avait cette intégrale en vinyle chez
c’était dingo ! J’avoue, j’adore Elton Philips (parue en 1978) qu’on écoutait
John... Ça fait peut-être un peu ringard souvent. On avait “Amoureuse” de
aujourd’hui ? Véronique Sanson aussi. Et Julien Clerc,
R&F : Et au rayon soul ? période Roda-Gil... “Elle Voulait Qu’On
Valli : Il ne faut pas oublier le pouvoir à L’Appelle Venise”. Génial ! Et, enfin,
l’époque des radios AM aux Etats-Unis. Ils passaient toute la British “Pizza” de Bashung... J’ai appris à parler français avec ça (elle chante) :
Invasion mais aussi Stax, Motown etc. Ce n’était pas le truc formaté, il “J’aurais pas dû ouvrir à la rouquine carmélite”... J’étais fan à mort.
y avait de tout. Tu passais de “Mr Big Stuff” de Jean Knight à “Hot R&F : Vous l’avez rencontré, Gainsbourg ?
Love” de T Rex, puis “You Can’t Hurry Love” des Supremes, “Tears Valli : Une fois. C’était à une fête Europe 1, sur une péniche...
Of A Clown” de Smokey Robinson, fuckin’ eh !, que je mets toujours On nous présente : “Voilà Chagrin D’Amour” et il a juste fait un geste
quand je fais DJ. Et puis on avait les Jackson 5 tous les jours à la de jackpot avec son bras ! C’est tout. Il était comme ça.
télévision, hein. R&F : Tout a été dit sur “Chacun Fait (C’Qui Lui Plaît)”, mais
moins sur l’album qui a suivi, qui lorgne pas mal sur l’afrobeat...
Valli : Oui, j’adorais “I Zimbra” des Talking Heads sur “Fear Of Music”,
On n’avait pas le fric et puis, après, “Remain In Light” évidemment... On se disait : “Mais
R&F : En 1977, vous arrivez à New qu’est-ce que c’est que ce truc ?” Pour cet album, on a beaucoup
York. travaillé avec Slim Pezin, un guitariste français qui bossait avec tout
Valli : J’étais à l’université NYU Film le monde, notamment Manu Dibango, et qui était entouré de femmes
School. Il y avait, en même temps, le CBGB noires (rires). C’est lui qui a amené cette touche africaine. Et c’est ce
avec les Ramones, Talking Heads, Patti qui fait que ça sonne encore moderne je pense. Même si, sur le moment,
Smith, où j’allais souvent, et le Studio 54 il n’a eu aucun succès. Mais on ne voulait pas refaire “Chacun Fait
avec le disco, là c’est plutôt mon frère (C’Qui Lui Plaît)”.
qui y allait. Une époque dingo. J’ai ren- R&F : Pochette signée Richard Avedon. Pas vraiment un
contré alors Jean-Michel Basquiat et Keith débutant. Photo prise dans son studio à New York. Il fallait le
Haring parce qu’on suivait les B-52’s faire, quand même.
partout, période “Rock Lobster”, groupe Valli : C’est Philippe qui a eu l’idée. On
super important pour moi. On était fan. a écrit une lettre : “Nous sommes Chagrin
Jean-Michel était un peu croque de moi d’amour, nous venons de vendre 2 500 000
aussi... Ils n’étaient pas du tout connus à disques en France blabla”. Il répond :
l’époque. “OK”. Mais payé en cash. On arrive à New
R&F : Les disques de cette époque ? York, Philippe se fait avaler sa carte de
La bande-son ? crédit ! On n’avait pas le fric ! Heureuse-
Valli : “Blank Generation” de Richard ment que mes parents étaient là, ils nous
Hell & The Voidoids. “Horses” de Patti ont prêté la somme... Avedon était beau
Smith. Le premier Talking Heads. Tous comme un dieu et très affable. Sur la
ces gens que je croisais dans le Village. pochette, c’est nous en Adam et Eve, ce qui était le concept de
R&F : Vous arrivez à Paris en mai 1981, et vous enregistrez l’album. Pour l’anecdote, Gregory était sur un bottin (rires).
immédiatement “Chacun Fait (C’Qui Lui Plaît)”... R&F : Après, vous faites quelques disques en solo, mais vous
Valli : J’avais rencontré Philippe Bourgoin (producteur et coauteur de passez très vite à la radio...
“Chacun Fait...”) à l’université à New York. Il écoutait tout le temps Valli : J’ai toujours adoré la radio. Quand j’étais petite je suivais tous
“Sandinista!” des Clash, et “The Magnificent Seven”, notamment. les hit-parades... Je voulais savoir qui était numéro 1. J’ai commencé
“5 heures du mat’ j’ai des frissons” ça vient de “Hey hey 7 AM”... C’est à Europe 2 et puis, après, France Inter...
le moment où tous les groupes de rock com- R&F : Où vous avez longtemps présenté une émission sur
mencent à faire du rap. Comme Blondie l’industrie musicale qui s’appelait Système Disque... Que pensez-
avec “Rapture”. D’ailleurs, la première vous de la situation actuelle ?
fois que j’ai entendu le mot rap, c’est à la Valli : Ca va un peu mieux. Le modèle du streaming semble s’installer,
radio dans la bouche de Debbie Harry. même si, pour les artistes, c’est toujours catastrophique. Ils touchent
Je ne savais pas trop ce que c’était, toute 0,0034 euros par écoute. A moins de faire des synchros, ou des
new-yorkaise que j’étais... On sentait bien mégatournées, ce n’est pas vivable.
un truc venir, avec “Rapper’s Delight” R&F : Qu’avez-vous écouté d’intéressant, récemment ?
évidemment, mais on ne pouvait pas encore Valli : Depuis quelques années, j’aime beaucoup la pop française qui
poser un mot dessus. chante en français. Parce que moi, quand j’entendais chanter les français
en anglais, ça me faisait marrer. Chantez dans votre langue, putain !

014 R&F JUILLET 2019


“J’aime beaucoup la pop française
qui chante en français”
Alors La Femme, Clara Luciani, Juliette Armanet, Voyou, Flavien Berger, pleine période CBGB... Ce n’est pas un
Fishbach, toute cette génération c’est très bien ! album facile. Mais, une fois que tu entres
R&F : OK, alors en rock pur et dur, vous aimez quoi ? dedans, tu ne peux plus en sortir. Moi
Valli : Led Zeppelin me faisait tellement peur quand j’avais 14 ans. qui n’écoute jamais de jazz, c’est un album
J’ai refusé d’aller les voir en concert à Albuquerque avec mes copines, qui s’en approche. Les textes sont tellement
qui en était folles, à l’époque. Retrospectivement, j’aurais dû... Sinon, extraordinaires... “Song For Sharon”, c’est
le “Nevermind” de Nirvana : les mélodies de Kurt Cobain, c’est hallucinant. magnifique. ★
Du niveau des Beatles, selon moi... C’est les Beatles, en punk.
R&F : Le disque de l’île déserte ? Album “Chagrin D’Amour” (Because)
Valli : My god ! Je crois que je vais dire “Hejira” de Joni Mitchell... Coffret livre et 5-DVD “British Invasion —
C’est un album que j’ai écouté durant l’été 1978, où j’étais pourtant en Pop Save The Queen” par Valli et Stephen Clarke (GM Editions/Fnac)

JUILLET 2019 R&F 015


Prospect “Y, ça fait très classe dans un nom”

LES GRYS-GRYS
Energique et lettré, le groupe cévenol sort un flamboyant premier album
constellé de références garage, beat et rhythm’n’blues.
FORMES IL Y A SEPT ANS Au début, c’était Gris-Gris, mais comme il R&F : Les séances ont été effectuées à
à Alès, les Grys-Grys s’imposent existait un groupe homonyme, nous avons Londres, aux fameux studios Toe Rag.
à coups de concerts échevelés. remplacé les i par des y. Comme les Byrds. Les Grys-Grys : Liam Watson et sa
Forts de références imparables, Y, ça fait très classe dans un nom. femme, Fabienne, étaient venus nous voir
ils insufflent leur personnalité en concert là-bas et, ayant beaucoup aimé,
débordante d’énergie à une nouvelle R&F : Vous avez répété deux ans nous ont proposé une collaboration. Leur
forme de rock garage. Frais, séduisants, puis tourné pendant cinq ans studio est totalement analogique. D’autre
reçus comme des princes partout en avant de proposer un album. part, Liam Watson est un vrai producteur.
Europe et même outre-Atlantique, Les Grys-Grys : Il faut prendre son Il n’hésite pas à dire : “Ça, c’est de la
Almir Phelge (chant, basse), Vincent temps, se sentir prêts. Nous avons fait merde” ou : “Ça, c’est bien”. C’est cool
Bassou (guitare, chant), Roméo nos premières armes en jouant beaucoup de travailler avec lui. Il nous a donné son
Lachasseigne (guitare), Manuel Monnier pour des clubs de bikers, dans des avis sur divers aspects du répertoire.
(harmonica, tambourin) et Esteban concentrations comme la Punta Bagna Le premier jour, après une nuit blanche,
Grisey (double batterie Premier) ont ou le Linkert Attack, et puis des mods une nuit de fête suivant un concert
enfin enregistré un premier album, se sont intéressés à notre musique. à Lille, la fatigue se faisant sentir,
naturellement gorgé d’un R&B furieux Nous jouons pour les deux extrêmes, les choses ne se sont pas très bien
parfois pimenté de beat, voire de mods et rockers ! Nous avons enregistré passées. Lui nous attendait au tournant,
power pop. De rock’n’roll, donc. quatre simples, mais deux seulement il nous testait en quelque sorte.
ont été publiés. Plusieurs labels se sont Heureusement, le lendemain, nous
déclarés intéressés par un album et avons enregistré onze morceaux. Comme
Une nuit de fête nous avons choisi Groovie que dirige producteur, il est habitué à travailler avec
Rock&Folk : Votre nom intrigue Edgar Raposo à Lisbonne, qui de bons musiciens. Si tu fais une prise, ça
ceux qui vous découvrent. nous a déjà fait jouer au Portugal. marche, deux, il fronce les sourcils, trois,
Les Grys-Grys : C’est la traduction il sort de la cabine et te hurle dessus !
de ju-ju, il est censé porter chance. Ça fait bosser... On a profité du studio
au maximum, chaque seconde.

R&F : Lorsque vous reprenez “Got


Love If You Want It” de Slim Harpo,
qui a déjà été joué par tant de gens,
dont Warren Smith, les Who, les
Yardbirds ou les Boots, à qui vous
référez-vous principalement ?
Les Grys-Grys : D’abord aux Kinks.
Aux Pretty Things également qui l’ont
intitulé “13 Chester Street” alors que,
pour les High Numbers (futurs Who),
c’est “I’m The Face”. Au départ, la
musique beat nous a beaucoup inspirés.
Avant de commencer à composer, nous
reprenions tous ces groupes. Mais nous
ne sommes pas restés collés à ce style,
nous avons évolué, écouté ce qui vient
de Hollande, Outsiders, Q65, d’Australie
aussi, avec les Master’s Apprentices...
Un peu de rock’n’roll des seventies,
de pub rock, MC5, les Flamin’ Groovies...
Pendant un temps, on nous a comparés aux
Strypes. Apparemment, ils ont annoncé leur
Photo Théo Combes-DR

séparation. Nous leur avons survécu ! ★

RECUEILLI PAR JEAN-WILLIAM THOURY


Album “Les Grys-Grys” (Groovie Records)
Tête d’affiche

“Certaines chansons de
Fleetwood Mac ont calmé mes crises”

DRUGDEALER
Sur ce deuxième album, le moustachu Michael Collins remet au goût du jour
une certaine idée du cool californien, qui dissimule pourtant une réelle gravité.
MICHAEL COLLINS, AVEC SA moi c’est la meilleure critique possible. Ils ne mais il est diplômé en philosophie. Il est très
DEGAINE DE PERSONNAGE DE lisent pas Pitchfork. En fait, je fais de la musique inspiré par l’école de pensée de Jean Baudrillard.
LA SERIE “THAT 70’S SHOW”, pour mes parents et je suis content qu’ils l’aiment. Il est capable d’intégrer de l’humour dans les
pourrait donner l’impression du problématiques que ma génération doit affronter.
gentil revivaliste cool à la Jellyfish. R&F : Le soft rock a été pendant longtemps Il était toujours là quand je concevais mon album
En réalité, “Raw Honey” est un mal considéré et voilà qu’il redevient tendance. et je lui confiais mes interrogations. Je lui ai
album bien plus complexe qu’il Michael Collins : Je ne sais pas vraiment ce demandé pourquoi certaines choses devaient être
n’y paraît. Et Collins, un Bostonien qui a changé mais, si le but des critiques est de faites, comme ce disque par exemple. Si tout a
installé de fraîche date en Californie nous descendre en nous taxant d’être des déjà été fait, à quoi bon vivre dans une chambre
qui utilise l’esthétique soft rock pasticheurs, on s’écarte du sujet. Une chanson d’écho qui reproduit le passé ? Il m’a transmis
afin de réveiller le romantisme est bonne ou ne l’est pas. Si c’est un hommage son analyse des idéologies modernes. J’aime
qui sommeille en chacun. Tout en mais que ça suscite une émotion, alors il s’agit beaucoup le livre “America” de Jean Baudrillard.
questionnant sur le sens du simulacre d’une bonne chanson. Par contre, si ce que tu Je ne sais qu’exprimer mes idées de manière
postmoderne cher à Baudrillard. écoutes essaie d’être nouveau mais n’est pas une empirique par le biais de la musique.
bonne chanson, c’est pire qu’un pastiche. Je suis
quelqu’un de cérébral qui analyse beaucoup trop
sa propre vie ; c’est pour cela que j’ai besoin de La solitude absolue
L’âme universelle musiques qui peuvent soigner. Si les critiques R&F : L’histoire du soft rock recèle de
ROCK&FOLK : Avant Drugdealer (créé n’aiment pas ça, c’est leur problème. nombreuses tragédies. On pense au destin
en 2016), Salvia Plath était un projet davan- de Harry Nilsson ou aux psychodrames au
tage psychédélique et expérimental. R&F : Qui est Joseph McMurray ? Ses notes sein de Fleetwood Mac...
Michael Collins : Je suis venu à la musique sur de pochettes dans “Raw Honey” sont assez Michael Collins : Les artistes qui composent
le tard. A mes débuts, il était plus facile pour intrigantes. les chansons les plus joyeuses sont souvent ceux
moi de produire du rock expérimental. Par la Michael Collins : C’est mon colocataire et le qui explorent au plus profond la condition hu-
suite, parvenu à un certain niveau, je me suis batteur de Mac DeMarco depuis dix ans. Tout maine. Ceux qui jouent du doom metal ne sont
rendu compte que le soft rock, quand il est le monde pense que c’est un beau gosse insouciant pas nécessairement aussi sombres que les musi-
bon, parvient à toucher l’âme universelle. Quand ciens qui jouent de la pop douce et lumineuse.
les harmonies, l’histoire racontée et les suites Même quand tout va bien, je ne peux m’empêcher
d’accords sont parfaites, ça me plonge dans un de me remettre en question d’un point. Certaines
état de nostalgie très émotionnel. J’ai l’impression chansons de Fleetwood Mac ont calmé mes crises.
que mes excellents musiciens ont développé une Leurs paroles, tout comme les miennes, ne sont
addiction pour mes petites chansons ! pas si joyeuses. Quand Three Dog Night a repris
la chanson “One” de Harry Nilsson, on avait
R&F : Des chansons qui sont une sorte l’impression d’écouter de la pop sucrée. Mais quand
d’artisanat. tu étudies la vie de ce type qui n’arrivait même
Michael Collins : Oui et une expérience pas à communiquer avec ses enfants, tu comprends
religieuse. Parfois, j’oublie mon propre ego
afin d’être au service des chansons et j’arrive à
Coïncidence ?
Le graphisme de la pochette de “Raw
que ses paroles sur la solitude absolue étaient très
profondes. La discographie des Beach Boys paraît
les apprécier en tant que simple auditeur. Si Honey”, avec son patchwork circulaire de superficielle parce que leurs chansons sont
j’aime vraiment une de mes chansons, je préfère photos noir et blanc, n’est pas sans rappeler parfaites. C’est ce que j’essaie de faire, de manière
que ce soit un de mes musiciens qui la chante, celui de l’unique album, homonyme, de subversive. Faire croire aux auditeurs qu’il n’y a
Photo Raymond Molinar-DR

The United States Of America, paru


plutôt que moi. J’ai constaté que, lors de nos en 1968. Les fulgurances expérimentales rien de plus qu’une jolie mélodie. Alors qu’en réalité
concerts, il y’a des gens plus vieux dans le public. (mais mélodieuses) du groupe de Joseph on y a caché nos tragédies personnelles. ★
Des gens normaux, pas des branchés, peut- Byrd et Dorothy Moskowitz seraient-elles
une référence pour Drugdealer ?
être des parents. On sent en tout cas qu’ils adorent Seul Michael Collins le sait... RECUEILLI PAR JEAN-EMMANUEL DELUXE
ces titres qui leur rappellent leur époque. Pour Album “Raw Honey” (Mexican Summer)

JUILLET 2019 R&F 019


Tête d’affiche

“Notre musique n’est pas belle, elle est dure”

WHISPERINGSONS Un peu de cold wave flamande ?


Le quintette de Helchteren publie un premier album à la noirceur impeccable.
AVRIL 2016. La mythique Ancienne R&F : Commençons par cette photogra- Je n’ai aucun message politique à délivrer. C’est
Belgique accueille la finale du prestigieux phie de l’artiste belge Flor Maesen sur la juste une réaction, la tentative de résister à ce
Humo’s Rock Rally. Le nouveau groupe pochette. On y voit cinq corps nus, un hom- qui y est aliénant. Mais ce n’est pas agir sur ce
de l’année est un quintette, quatre musiciens me et quatre femmes dont l’une, assise monde non plus : seulement témoigner de sa
et une chanteuse, originaire de Helchteren, alors que les autres sont étendus, se tient situation, de l’extérieur. Un titre comme
cité minière au cœur du Limbourg fla- la tête entre les mains. Ni visages, ni mou- “Stalemate”, qui est inspiré d’un passage de
mand, sinistrée depuis des lustres. C’est vement. Cette staticité, autant que les “Crash !” de JG Ballard, part de cela : tu ne peux
une consécration pour les Whispering Sons couleurs dominantes — le vert glauque et pas agir, tu observes, tu te tiens de côté, ne joues
qui n’avaient jusque-là publié que deux EP le rouge-sang — intriguent... pas le jeu. J’écris parce que je me sens déses-
déjà prometteurs : un 4-titres autoproduit, Fenne Kuppens : Cette scène de Flor nous a pérée, oui. Et plus j’écris, plus je le suis !
en 2014, et, fin 2015, un splendide beaucoup inspirés. Elle montrait exactement,
6-titres, “Endless Party”. après coup, ce sentiment de frustration, d’iso-
lement, d’aliénation dont il est question dans Rechercher
l’album : ne pas se sentir en adéquation avec le la beauté
Concert au Gibus monde extérieur, comme quand tu assistes à R&F : L’album est riche de références
Ce sont leurs concerts, véritables sabbats élec- quelque chose sans pouvoir y prendre part. multiples. Est-il possible d’en évoquer
triques dominés par une chanteuse-prêtresse, qui, quelques-unes ?
de Berlin à Athènes, focalisent l’attention. Leur R&F : Ces sentiments d’aliénation et de Fenne Kuppens : Je ne me vois pas comme
premier album est enfin sorti. Sobrement intitulé désespoir exprimés par les textes ne vous une écrivaine, mais je suis toujours entourée
“Image”, ce disque est un chef-d’œuvre. La exposent-ils pas au reproche de justifier, de livres quand j’écris, j’en ai besoin. Je lis
densité, la puissance évocatrice, la cohérence, finalement, un état du monde qui les suscite ? quelque chose, quelque part, que je note et qui
la beauté littéraire et même plastique du disque, Fenne Kuppens : Mes émotions, qui sont à la opère ensuite comme une sorte de matrice. Je
tout cela témoigne d’un groupe maître de son art base de toutes les chansons, prennent pour origine construis ma chanson dedans, en réinterprétant
dont l’originalité doit aussi à la singularité l’état du monde, la manière dont il tourne, ou plutôt tel ou tel fragment. “Hollow”, par exemple, est
fascinante du timbre de la Valkyrie androgyne ne tourne pas rond. C’est une réaction à cela. initialement construite à partir d’un poème de
Fenne Kuppens, au baryton sépulcral à souhait. TS Eliot, “Les Hommes Creux”. J’ai repris
A l’écoute du tout premier EP, que Fenne Kuppens certains mots, un vers, mais en transformant tout
clôt sur la reprise de “Whispering Sons”, titre ça en quelque chose de personnel. L’album a
entêtant des Danois oubliés de Moral qui don- Beau belge aussi été nourri de phrases de Bret Easton Ellis,
nera son nom au groupe, on mesure la clarté des Quelles pépites recèle le plat pays ? d’images de “Twin Peaks” de David Lynch dont
prémices et la nature de la fidélité aux prédé- Kobe Ljinnen : Charlotte Adigéry/ l’univers m’est très proche.
WWWater. L’artiste belge actuelle la plus
cesseurs — Joy Division, The Cure, Sisters Of cool. Elle a deux projets distincts, très
Mercy, en gros — par l’abîme franchi en un simple impressionnants. En concert, c’est une R&F : Dans cette noirceur, il y a aussi une
changement de timbre, décidé à sa suite. Kuppens, super performeuse ! grande beauté. Est-ce une dimension de votre
dès le motorik “Stalmate” qui ouvre “Image”, Sander Hermans : Brutus est l’un de travail, la beauté ? Penseriez-vous, comme
mes groupes favoris. Un mélange brillant de
convoque chez l’auditeur une tradition de graves hardcore et de post-rock. Ecoutez le dernier ce personnage de Dostoïevski dans “L’Idiot”,
monochromes à l’héroïsme enténébré allant de LP, “Nest”, puissant et émouvant. qu’elle seule “sauvera le monde” ?
Nico à Larissa Iceglass (Lebanon Hanover). On Sander Pelsmaekers : The Germans Fenne Kuppens : Notre musique n’est pas belle
sont toujours aussi surprenants, entre rock
baigne dans des eaux épaisses et sombres, et ce psyché et tribal. Leurs concerts sont à proprement parler. Elle est dure, froide. Mais
ne sont ni la rythmique martiale de Ture d’incroyables expériences. il y est question d’émotions, et aussi de rechercher
Vandeborne (basse minimale) et Sander Ture Vandeborne : Dans Dans. Entre la beauté. La beauté étant liée à l’amour, le
blues et jazz psychédélique. La guitare de
Pelsmaekers (batterie), ni la somptueuse guitare Bert Dockx est prodigieuse. Allez aussi jeter
suscitant. Nous ne faisons pas une musique belle
au flanger réverbéré de Kobe Ljinnen ou les salves une oreille sur ses deux projets solos, Flying mais une musique qui cherche à inspirer quelque
électroniques de Sander Hermans qui nous en Horseman et Ottla. chose de beau. C’est peut-être ça qui peut
sortiront. Les plus beaux chants ne sont-ils pas Fenne Kuppens : El Yunque mélange sauver le monde, non ? ★
poésie, performance et musique en quelque
les plus désespérés ? Avant un concert au Gibus, chose d’unique en Belgique. L’expérience
Photo DR

Fenne Kuppens et Kobe Ljinnen ont accepté live est ahurissante. Sans compromis. RECUEILLI PAR ALEXANDRE BRETON
d’apporter quelques lumières. Album “Image” (Pias)

020 R&F JUILLET 2019


in memoriam

Syd, Skip, Roky sont tous partis...


La Sainte-Trinité des dingues n’est plus

Roky Erickson
1947-2019 L’ancien chanteur des 13th Floor Elevators
a quitté ce monde à l’âge de 71 ans après une vie pour le moins compliquée
et vraiment psychédélique, partagée entre démence pure et retours en grâce.
AINSI, ROKY ERICKSON S’EN EST ALLE... de treizième étage dans les ascenseurs, c’est encore souvent vrai
Il était de ceux qui ont largement contribué à aujourd’hui, en particulier dans les hôtels d’un certain âge). Une
alimenter la mythologie du rock’n’roll, réjouissant nouvelle version de “You’re Gonna Miss Me”, nettement meilleure
les amateurs de fantasmes les plus délirants. (l’originale des Spades est disponible sur un volume des “Pebbles” :
La Sainte-Trinité des dingues n’est plus : Syd Barrett, on peut constater qu’elle est nettement moins percutante) est mise
Skip Spence, Roky Erickson sont tous partis... en boîte et un album sort durant l’été 1966. Roky a 19 ans. Certains
Trois êtres tourmentés et dérangés, trois compositeurs puristes y voient le tout premier disque psychédélique. Le titre de
d’exception. Mais Erickson a fait plus fort : il a duré l’album n’y est sans doute pas pour rien : “The Psychedelic Sounds
plus longtemps. Et a continué, même de manière Of The 13th Floor Elevators”. Mais rien, là-dedans, n’est vraiment
erratique, à sortir des choses intéressantes bien après psychédélique à la manière de “Tomorrow Never Knows”, qui
ses années de gloire. Les trois sont tous passés par un explose “Revolver” des Beatles, paru la même année. Il s’agit en
groupe culte : Syd Barrett chez Pink Floyd, Skip fait de rock garage à la sauce psychédélique, la fameuse jarre
Spence chez Moby Grape, Roky chez les 13th Floor en terre cuite électrifiée (electric jug) de Tommy Hall accentuant
Elevators. Les trois n’ont pas laissé le même héritage l’étrangeté de ce groupe singulier, doté d’un Roky qui chante comme
après leurs passages dans leurs groupes respectifs : Van Morrison chez les Them après avoir mis les doigts dans la prise.
deux albums officiels en solo pour Syd (plus le contenu L’album est devenu un classique, truffé de morceaux légendaires
de “Opal”), un seul pour Skip, trois pour Roky plus (“You’re Gonna Miss Me”, “Fire Engine” — qui sonne comme
nombre de singles, albums live, séances bizarres et les Cramps en accéléré — “Reverberation”, “Roller Coaster”),
collaborations diverses. Ce n’est guère plus que les repris par beaucoup de gens d’Iggy Pop aux Jesus & Mary Chain,
deux autres, mais le Texan, contrairement aux deux en passant par les Spacemen 3 ou ZZ Top), et le single, ce fameux
autres, ne s’est pas purement et simplement évaporé “You’re Gonna Miss Me” est un tube raisonnable. Ce qui permet
au milieu des années 70 : il n’a cessé de disparaître puis au groupe d’enchaîner assez rapidement sur le suivant, “Easter
de revenir. Dans des états psychiques divers et variés. Everywhere” (Pâques, partout. Tommy Hall voulait dire par là que
chacun peut renaître en permanence, comme le Christ en personne).
Plus précis et mieux réalisé que son prédécesseur, “Easter
Everywhere” pousse plus loin le psychédélisme et offre à nouveau
Jarre en terre cuite électrifiée une série de morceaux impressionnants qui marqueront les esprits,
Roger Kynard Erickson naît à Dallas en 1947. Il apprend le piano, parmi lesquels “Slip Inside This House”, “I’ve Got Levitation”,
puis la guitare, adore Little Richard qu’il considérera toute sa vie “Dust”, et une belle reprise de “It’s All Over Now, Baby Blue”.
comme son influence principale, puis s’installe à Austin, quitte Roky y montre ses talents de chanteurs, au pluriel, car l’homme
l’université quelques jours avant son examen final car il refuse de a plusieurs voix : celle violente et furieuse de “You’re Gonna
se couper les cheveux, monte un groupe, les Spades, pour lesquels Miss Me” (des années plus tard, il sera ici et là capable de chanter
il compose et enregistre une première version de sa chanson la plus presque comme Bon Scott), et celle plus tendre et sublime qui fera le
Photo Zlotnik/ Dalle

connue, “You’re Gonna Miss Me”. Tommy Hall, un hippie obsédé charme de ses ballades dérangées. “The Psychedelic Sounds Of The
par le LSD et l’expansion de l’esprit, lui propose de le rejoindre 13th Floor Elevators” et “Easter Everywhere” seront les deux seuls
pour son grand projet, les 13th Floor Elevators (les Américains véritables albums du groupe... En 1968, Roky est arrêté par la police
sont tellement superstitieux qu’à cette époque-là, il n’y avait pas en possession d’un joint. On ne plaisante pas avec la police texane

JUILLET 2019 R&F 023


IN MEMORIAM ROKY ERICKSON

C’est le début d’une longue obsession


pour les vampires, les zombies,
les extraterrestres
et Satan en personne
qui, à la fin des sixties, n’apprécie pas vraiment ces jeunes hommes Eyes” évoque un autre Texan, Buddy Holly, et “Two Headed Dog”
chevelus et leurs chansons au message suspect. Afin d’éviter dix ans s’engage dans un rock violent, protopunk, que les Elevators, même
de prison (pour un simple joint !) Roky plaide la folie et est interné en pleine forme, n’avaient jamais abordé. Installé en Californie,
fissa à la prison de Rusk, établissement réunissant les criminels Erickson continue sur sa lancée et enregistre “Bermuda” et “The
mentalement malades. Le diagnostic des médecins est catégorique : Interpreter”, qui sort sur le tout nouveau label Rhino, jusque-là un
l’homme est atteint de schizophrénie aiguë. On lui administre des magasin de disques... Le chanteur est devenu culte : “You’re Gonna
électrochocs et un puissant sédatif, la Thorazine. Il reste enfermé Miss Me” figure sur la légendaire compilation de Lenny Kaye,
trois ans et demi, monte un groupe avec une bande d’authentiques “Nuggets : Original Artyfacts From The First Psychedelic Era 1965-
malades et criminels, et publie un recueil de poèmes. Pendant ce 1968”, qui marque tous les futurs punks et de nombreux
temps-là, son label sort un faux live (“The 13th Floor Elevators journalistes : en France, Philippe Garnier, journaliste à Rock&Folk,
Live”) qui est un assemblage de chutes et de prises diverses sort sur son label Sponge un EP (“Mine Mine Mind”, “Click Your
agrémenté de cris d’un faux public), puis un dernier album, “Bull Fingers Applauding The Play”, “Two Headed Dog” dans une
Of The Woods”, également bric-à-brac d’un groupe qui n’existe nouvelle version, et le sublime “I Have Always Been Here Before”)
plus, globalement conçu par le guitariste Gary Sutherland. Il n’y a en 1977. En attendant, se met en place l’un des albums dont la
quasiment plus rien de Tommy Hall ni de Roky dans ce patchwork, conception aura été la plus notoirement laborieuse et compliquée...
hormis quelques bricoles, dont le sublime “May The Circle Avec les Bleib Alien, qui comptent désormais, à la demande
Remain Unbroken”, que les Spacemen 3 ont dû beaucoup écouter. expresse de Roky, un musicien jouant de l’autoharpe électrifiée, le
chanteur est approché par Columbia qui propose un contrat pour un
album réalisé par Stu Cook, de Creedence Clearwater Revival, dans
Longs silences les studios Cosmo’s Factory, à San Francisco, destiné à sortir en
Lorsqu’il sort de son hôpital psychiatrique en 1972, l’homme est Europe (et non aux Etats-Unis). Mais Roky commence à dérailler
désorienté. Un autre héros de la scène texane, Doug Sahm, dont le sérieusement. Il ne peut plus chanter. Il oublie les paroles. Il n’arrive
Sir Douglas Quintet a partagé l’affiche avec les Elevators à San pas à jouer de la guitare correctement. Il repart au Texas, est arrêté
Francisco, décide d’aider le musicien qu’il admire et qui est devenu par la police alors qu’il fracture des voitures nuitamment pour
son ami. Il crée son propre label, Mars Records (quoi d’autre ?), s’emparer d’un paquet de cigarettes, repart en hôpital psychiatrique.
Photo Archives Rock&Folk-DR

et présente à Roky les musiciens qui deviendront les Bleib L’album se fait cahin-caha, avec beaucoup d’editing et des voyages
(anagramme de Bible) Alien. En 1975, Roky et Bleib Alien incessants des producteurs entre le Texas et la Californie, Roky étant
enregistrent à Austin un single monstrueux : “Starry Eyes”/ “Red autorisé à quitter l’hôpital durant la journée. Tandis que la santé
Temple Prayer (Two Headed Dog)”. C’est le début d’une longue mentale de Roky se détériore, l’album met deux ans à se concrétiser
obsession pour les vampires, les zombies, les extraterrestres et Satan et sort en Europe, en 1980 chez CBS. Le tracklisting est assez
en personne, mais c’est aussi un nouveau départ musical. “Starry inquiétant, voire franchement grand-guignolesque, pour rester poli :

024 R&F JUILLET 2019


IN MEMORIAM ROKY ERICKSON

désormais obsédé par les catalogues et publicités qu’il reçoit dans


“La dernière fois, sa boîte à lettres, il vole le courrier des autres et en tapisse
son appartement. Après plusieurs plaintes, le service postal
je l’ai invité local le repère, on l’envoie en prison, à nouveau dans un
établissement psychiatrique, à Springfield, dans le Missouri...
à dîner dans un C’est là qu’un vieil ami et admirateur, Tary Owens, l’homme qui
avait présenté Roky à Tommy Hall au début des Elevators, lance le
bon restaurant, projet “Where The Pyramid Meets The Eye : A Tribute To Roky
Erickson”, qui verra le jour en 1990, sur une major (Sire/ Warner).
et il est resté C’est la grande époque des albums tribute qui pullulent chaque année,
mais celui-ci est destiné à aider la famille de Roky à payer ses frais
deux heures médicaux. Le casting est éclectique mais ramène de nombreux
clients : Julian Cope, REM en pleine gloire, The Jesus And Mary
aux toilettes Chain, ZZ Top (Billy Gibbons connaît Roky et l’admire depuis les
sixties : il jouait lui-même dans un groupe garage psychédélique
à se laver texan, les Moving Sidewalks), les Butthole Surfers, les Lyres, Doug
Sahm, Richard Lloyd, Primal Scream... L’album fait grand bruit et se
les mains...” vend bien, Roky Erickson est à la fête. Il sort de son institution dans
un état très encourageant. C’est une résurrection à la Brian Wilson.
Quelques années plus tard, le batteur des Butthole Surfers, qui a
monté son label, Trance Syndicate, apprend qu’à Austin, Roky aurait
“Night Of The Vampire”, “I Walked With A Zombie”, “Don’t Shake enregistré quelques titres avec des pointures locales, dont Charlie
Me Lucifer”, “Creature With The Atom Brain”, “I Think Of Demons”, Sexton (qui a quasiment été élevé par Doug Sahm) et Lou Ann Barton.
“Two Headed Dogs” (“I worked for the Kremlin with a two-headed Admirateur du musicien, le batteur des surfeurs du trou de balle lui
dog”), “Bloody Hammer”, “Stand For The Fire Demon”, etc. (plus fait enregistrer un single, “Please Judge”/ “We Are Never Talking”.
tard, il composera un morceau intitulé “Bo Diddley’s A Headhunter”). Le résultat est encourageant et, rapidement, un album est envisagé.
Même ce trépané d’Ozzy Osbourne n’aurait pas osé. On l’envoie faire “All That May Do My Rhyme”, sort en 1995. Le nombre de reprises
de la promo et donner des interviews. Il en est incapable. A Londres, de ses classiques (“Starry Eyes”, “Don’t Slander Me”, encore une fois)
Nick Kent doit le rencontrer à deux reprises pour déboucher sur montre qu’il ne déborde pas franchement de nouvelles compositions,
ce qui est l’un des passages les plus délirants de son recueil culte, mais le disque, plus roots que tout ce qu’il a pu faire auparavant,
“The Dark Stuff”. Il affirme au journaliste star du NME être “l’ami globalement plus acoustique, montre une nouvelle facette du
du diable”. Lequel “n’aime pas quand on fait des choses mauvaises” musicien. Avec une nouvelle thérapie, mieux appropriée, qui
(on pensait que c’était plutôt son ancien patron). A la lecture de cet lui permet de se refaire une santé, Roky rejoint son petit frère Sumner
entretien mythique, il est difficile de savoir si Roky est fou ou tout (qui s’est battu et a obtenu que Roky touche enfin les royalties
simplement idiot. Ou les deux. A cette époque, ses interviews sont de son catalogue) à Pittsburgh, puis revient à Austin en 2004...
hallucinantes, fragmentées, incohérentes, ponctuées de longs
silences. L’album en question, “Roky Erickson And The Aliens”
— son unique disque en solo réalisé pour une major — est plein de Unité carcérale
bonnes compositions, mais le groupe est lourd et patauge dans un En 2010, il sort “True Love Cast Out All Evil”, dont le titre
hard rock mou, boogie et désuet en 1980 (voir la pénible purée en dit long sur son rétablissement (comme la chanson “God Is
de “Night Of The Vampire”). Pour ajouter à la confusion, un Everywhere”), avec le groupe Okkervil River. Le début et la fin
microlabel de San Francisco, 415 Records, le ressort en 1981 avec du disque réunissent des chansons composées durant son séjour
un tracklisting différent sous l’intitulé sensationnaliste “The Evil à l’unité carcérale de soins psychiatriques de Rusk au début des
One”. Le musicien perd à nouveau la boule, retourne à Austin vivre années 70. Au milieu, le musicien évoque sa rédemption et chante
chez sa mère, sort des albums live (le meilleur étant “Gremlins avec une voix d’or. Pour certains de ses admirateurs, ce dernier
Have Pictures”, avec une étonnante reprise de “Heroin” du Velvet album compte parmi ce qu’il a fait de mieux. Il n’y en aura pas
Undeground), cachetonne pour différents labels : des CD proposent d’autres : Roky Erickson est mort neuf ans plus tard, après avoir
des interviews incompréhensibles à la radio durant lesquelles il tourné à l’étranger et remonté les Elevators en compagnie de son
menace de tuer le DJ. Patrick Mathé, de New Rose, l’enregistre propre fils, des Black Angels (adorateurs également établis à Austin)
dans une chambre d’hôtel avec un magnétocassette. On demandait et de membres originels du groupe mythique, dont Tommy Hall. Il lui
souvent à Mathé, qui passait une grande partie de sa vie à Austin, sera épargné le cauchemar d’un énième anniversaire de Woodstock.
des nouvelles de Roky, et ses réponses laissaient invariablement De toute manière, à l’époque de cette niaiserie dans la boue, il était
perplexe : “La dernière fois, je l’ai invité à dîner dans un bon en HP : pour lui, c’était plus “Vol Au-Dessus D’Un Nid De Coucou”
restaurant, et il est resté deux heures aux toilettes à se laver les mains...” pendant trois ans que “Trois jours de paix et de musique”... ★
Ou bien : “Il a décidé de ne plus jamais se couper les ongles”. NICOLAS UNGEMUTH
Ou encore : “Je le ramène chez lui en voiture et il me dit : ‘Tu vois
ce lampadaire ? Il n’était pas là hier. Ils l’ont changé de place’...
Je lui demande de qui il parle... ‘Les extraterrestres, évidemment !’.” Les albums des 13th Floor Elevators ont été superbement réédités et
En 1986, Roky trouve le moyen d’enregistrer un bon album en remasterisés par Charly Records (et récemment réunis en un coffret
solo, “Don’t Slander Me”, avec Jack Casady de Jefferson Airplane économique), ceux en solo par Light In The Attic. Pour débuter, une
et de Hot Tuna à la basse. Le disque revisite d’anciens titres mais compilation parfaite de 2 CD, “I Have Always Been Here Before —
apporte de belles nouveautés comme “You Drive Me Crazy” ou The Roky Erickson Anthology” (Shout Factory), réunissant le meilleur
l’extraordinaire “The Damn Thing”... Mais les ennuis reprennent : de sa période avec les Elevators puis en solo, est plus que recommandée.

026 R&F JUILLET 2019


En vedette

Splendeurs et misères de l’une


des grandes énigmes écossaises

TEENAGE
FANCLUB
Toujours actif et fidèlement révéré par ses fans, le groupe écossais
composait à la fin du siècle dernier les plus belles chansons pop du royaume.
Sans obtenir, hélas, le succès qu’il méritait.
PAR THOMAS E FLORIN
SUR LE PAPIER, Teenage Fanclub aurait dû être qu’ils seraient le next big thing n’a, au fond, jamais explosé ? Pour des
le plus grand groupe de la fin du siècle. Parce raisons encore inconnues, Glasgow, dans les années 80, est devenue
que Norman Blake, Raymond McGinley et Gerard la capitale mondiale de l’indie rock, transformant l’Ecosse, royaume du
Love écrivaient les meilleures chansons au monde, golf, des fantômes et du navet, en mecque du cool. De manière encore
qu’ils jouaient de manière exceptionnelle et que plus inexplicable, beaucoup des groupes originaires de cette ville allaient
leurs albums, à la production parfaite, s’avéraient verser dans une pop décantée de tout effet, atteignant une naïveté telle
grandioses. Musicalement, ce groupe a atteint des que le genre en devenait radical. Que l’on pense à The Jesus And
sommets. Mais, pour le reste, on frise la catastrophe : Mary Chain, ces délinquants juvéniles composant des morceaux de girl
ces Ecossais n’ont aucune attitude, un look nul, groups sonnant comme “White Light/ White Heat”, aux Vaselines,
des pochettes au mieux banales. Splendeurs duo qui changea les manières des chanteuses pour trois décennies, tout
et misères de l’une des grandes énigmes écossaises. ici transpire la rêverie, l’ennui et les éclaircies de fin de journée. Deux
ans après le punk, Glasgow n’était plus cette ville que l’on fuyait par
lassitude, et ce grâce à cet étrange groupe mixte, Orange Juice et son
Chœurs sublimes label Postcard Records. Vingt ans après l’explosion mondiale de la
En 2019, soit exactement 30 ans après sa formation, Teenage Fanclub pop culture, l’Ecosse y prenait enfin part et régénèrerait le mouvement
n’a rien perdu de la pureté de son style. Au Trabendo, à Paris, le par la fertilité de son sol. Après Orange Juice et Aztec Camera, les
17 avril, le groupe, sans Gerard Love mais avec Dave McGowan de Belle Pastels prirent le relais, mené par Stephen Pastel, un étrange dandy aux
& Sebastian et Euros Child de Gorky’s Zygotic Mynci, chantait si juste manières victoriennes qui fera à tout jamais du duffle-coat le manteau
et sonnait si bien, que leur concert ressemblait à un spot contre la des poppeux. De l’autre côté du spectre se trouvaient les frères Reid
maltraitance des guitares électriques. “Sachez nous caresser délicatement”, (Jesus And Mary Chain) et Bobby Gillespie, premier batteur de ces
semblait ronronner cette Fender Jaguar lovée contre le corps de Raymond derniers, avant de fonder Primal Scream. Toutes ces formations seront
McGinley, un des grands guitaristes de sa génération. Dans la salle, signées par Creation et 53rd & 3rd, le premier devenant le modèle du
beaucoup de couples, de chemises à pois et de barbes poivre et label indépendant ayant réussi, le second celui du label indépendant
sel formaient un parterre assez élégant, extrêmement heureux de retrouver voulant le rester. Au milieu de ce sandwich, trois amis vivant dans la
Photo Pail Natkin/ WireImage/ Getty Images

ses héros. Ce public était si excité, qu’avant même que la première note même rue de Bellshill, en banlieue de Glasgow, vont participer à l’aventure
fût jouée, un fan cria “About You”, titre de l’incipit de “Grand Prix”, locale en fondant chacun son groupe : Sean Dickson aura les Soup
peut-être le plus bel album des années 90. L’injonction fut prise au bond Dragons, Douglas Stewart les BMX Bandits et Norman Blake, figure
par le groupe qui entama le titre, rapidement enrichi de chœurs sublimes, centrale de Teenage Fanclub, les Boy Hairdressers. Jeune homme roux
ceux que la presse compara si souvent aux Beach Boys alors que, non, à la coupe en brosse, Norman Blake a un rêve : devenir réalisateur. Avec
ce groupe sonne avant tout comme Big Star. Si “She Said She Said” un caméscope de fortune, il drague les filles et fait de petits films de
des Beatles avait donné naissance à une famille musicale, Teenage ses copains, notamment l’excentrique Duglas Stewart, un autre dandy
Fanclub en ferait assurément partie. Alors, pourquoi ces musiciens des pavillons qui s’endort chaque soir sous un mur de posters des Pastels,
exemplaires, à qui David Geffen assurait, après avoir sorti “Nevermind”, en jouant des albums de Throbbing Gristle sur une coiffeuse Barbie.

JUILLET 2019 R&F 029


TEENAGE FANCLUB

Rapidement, avec leur ami Sean Dickson, un voisin que Norman voit
régulièrement remonter la rue pour aller à son cours de guitare, ils se
La touche écossaise
A l’instar de Teenage Fanclub, une grande partie des
mettent à la musique. Grâce à la caméra, ils se filment jouant de leurs
instruments et des marionnettes dans le salon de monsieur et madame
Blake, entre un papier peint à fleurs couleur nicotine et un téléviseur
groupes intéressants anglais de cette fin de siècle en Bakélite coiffé d’un napperon. Leurs chansons, hautement influencées
venaient de Glasgow. Rapide tour d’horizon.
par Television Personalities, comme celles de l’ensemble des gamins
THOMAS E. FLORIN
de cette ville, montre cet instant charnière où l’underground cessait
Orange Juice d’être un choix politique pour devenir esthétique. A Glasgow, on écrivait
“Rip It Up” (1982) et jouait de la pop, mais lo-fi. Avec Frances McKee, future chanteuse
Ce groupe au nom parfait avait, des Vaselines et l’une des figures les plus attachantes du rock, ils fondent
dès son premier single, “Falling les très éphémères Child Molesters, qui ne firent jamais aucun
And Laughing” sur Postcard, concert à cause de leur nom. Voici la génération héritière des punks,
parfaitement mélangé romantisme, celle capturée sur la cassette “C86” du NME, compilation qui marquera
Velvet Underground et funk blanc. Mais le changement de paradigme du rock anglais. Remarquons qu’en France,
c’est avec “Rip It Up”, son deuxième en cette même année 1986, se fondera un nouveau journal musical :
album, qu’il imposa dans le Royaume
les Inrockuptibles.
sa blue eyed soul très proche du Style
Council de Paul Weller. Idéal pour
danser uniquement avec les épaules.
Trois songwriters d’exception
The Jesus And Mary Chain Trois ans plus tard, alors que Primal Scream, BMX Bandits et de nouveaux
“Psychocandy” (1985) groupes comme My Bloody Valentine sortent leurs albums, les Boy
Ils avaient la morgue des Stooges du Hairdressers n’ont rien donné. Ils ont sorti un single sur le label de Stephen
premier album, un son plus strident Pastel et ont fréquenté le Splash One, le club de Bobby Gillespie, mais
que le Velvet de 1968, la radicalité du toujours côté public. Face aux percées de leurs amis dans les charts indie,
premier Suicide et leurs chansons Norman Blake, Raymond McGinley et leur batteur Francis Macdonald
semblaient sorties d’un cauchemar Phil Spector. Les Jesus And Mary
décident de monter un nouveau groupe avec lequel ils enregistreront un
Chain faisaient flipper, et c’est pourquoi ils sont l’un des groupes les
album sans même avoir donné un concert. Ainsi débutent les séances,
plus importants de l’histoire du rock.
entièrement autofinancées, de “A Catholic Education”, qui montrent que
The Pastels le Teenage Fanclub de la première période était sous haute influence Sonic
“Sittin’ Pretty” (1989) Youth. Gerard Love les rejoint en cours d’enregistrement, finissant de
Il y eut deux Pastels : la former ce trio fonctionnant comme la parfaite association de trois songwriters
formation des années 80 avec la d’exception ayant anéanti tout ego. Les egos auront été si bien laissés au
géniale Berenice Simpson à la batterie, vestiaire qu’au fond, la plus grande excentricité dans ce groupe est l’accent
responsable à elle seule de l’esthétique délirant de Gerard Love, sorte de Speedy Gonzales incompréhensible.
de Glasgow. Puis celle des années 90, Parti à l’aventure sans aucun label, le groupe se fait rapidement repérer
où Stephen Pastels se partageait
par Matador qui sort leur album. Teenage Fanclub partage la scène avec
le chant avec Katrina Mitchell, ce qui les faisait fortement
Sonic Youth, Dinosaur (avant qu’il n’ajoute le Jr à son nom), devient ami
ressembler aux Vaselines. “Sittin’ Pretty”, sorti en 1989,
mélange superbement ces deux périodes. avec Kurt Cobain (une photo immortalise la rencontre entre Kurt et Eugene
Kelly des Vaselines, accompagnés de Norman). Tout cela est annonciateur
The Vaselines du grunge à venir et Teenage Fanclub aurait pu devenir un énième groupe
“Dum-Dum” (1989) maltraitant les guitares si le producteur Don Fleming, responsable du
Encore plus lo-fi que les Pastels — dans lesquels joua premier Hole, ne lui avait offert une planche de salut : “Vous êtes capables
Eugene Kelly — les Vaselines, à l’époque où ils étaient un couple, de chanter de superbes harmonies et d’écrire de grandes mélodies. Faites
ne firent qu’un seul album : celui-ci. Plus noisy que leurs excellents ça et vous serrez les seuls.”
singles, les chansons drôlatiques 1991, un Kurt Cobain enthousiaste qualifie Teenage Fanclub de meilleur
d’Eugene Kelly et Frances McKee, écrites
groupe au monde. Il faut dire que les Ecossais ont suivi le conseil de
en grande partie en prenant le train,
Don Fleming — qui est devenu leur producteur — à la lettre. Ensemble,
regorgent de ce qu’il manque à beaucoup
de groupes de rock : du naturel. ils viennent d’enregistrer “Bandwagonesque”, premier classique du
groupe, qu’ils réservent au label d’Alan McGee, Creation. Toujours
Primal Scream redevable à Matador d’un album, le groupe profite de ses fins de session
“Screamadelica” (1991) pour enregistrer, ivre, la chose en une nuit. Entre phases d’improvisation
Le premier appliquait des formules et une superbe reprise dont “Like A Virgin” de Madonna, “The King”
psychédéliques tout en étant dans la est le dernier instantané du Teenage Fanclub première mouture. On a
pure ligne de l’esthétique de Glasgow ; dû faire une drôle de tête chez Matador quand, quelques mois après
le deuxième devenait presque heavy avoir sorti cet ovni, on entendit “The Concept”, la chanson qui ouvre
avec ses guitares viriles et son look
“Bandwagonesque”. Le groupe, métamorphosé, livre une chanson
hard rock, le troisième album du groupe
mélancolique, belle à pleurer, dont la structure, le refrain chanté à trois
de Bobby Gillespie aura été dance.
En ce début d’années 90, Primal Scream voix et la dernière partie lente et sans paroles, puisent à deux mains
s’est frotté à la house pour inventer dans Big Star et les Beatles. D’un seul coup, le groupe bruitiste faisant
la meilleure musique imaginable du sous-Sonic Youth n’écrit que des tubes. “December”, de Gerard
en descente de MDMA. Love, “What You Do To Me” de Blake, “I Don’t Know” de McGinley...
on peut égrener le tracklisting et s’extasier sur chaque plage. DGC, label

030 R&F JUILLET 2019


de Nirvana, qui a sorti l’album aux USA, se frotte les mains : le morceau
“Star Sign” atteint la quatrième place des charts nationaux. Le groupe
fait la tournée des late shows. Ils ne sont qu’à un ongle du succès. Mais,
D’un seul coup, le
quand le rideau se lève, le public découvre un type à chemise verte et
chandail mauve, se fouettant le visage à coup de cheveux roux filasse qui,
groupe bruitiste faisant
entouré de deux autres perruques vivantes, désespèrent tellement les
caméramen qu’ils préfèrent les filmer de dos. Parfois, des courageux,
du sous-Sonic Youth
souvent japonais, leur demandent une interview. Les Fanies les donnent
en mangeant, rendant par la mastication leur accent écossais encore plus
n’écrit que des tubes
incompréhensible. Cette nonchalance estomaque jusqu’à leurs amis de A voir leurs interviews goguenardes, leur non-look, leurs piques à Oasis
Sonic Youth. Et le plus beau dans cette histoire, c’est que ces quatre et leur sourire permanent, fort est à parier que les Teenage Fanclub savaient
copains rentrent chez eux, en haussant les épaules. que leur salut se situerait ailleurs, car l’avenir de chansons de ce calibre
1995, Liam Gallager déclare que Teenage Fanclub est le deuxième ne se joue pas dans les classements, mais dans l’histoire. Pour preuve,
meilleur groupe au monde, évidemment après Oasis. Au fond de son ego ils se sont même permis de souiller leur propre disque en l’affligeant de
boursouflé par l’alcool, la coke et la bêtise, Liam devait savoir qu’en cette pochette ignoble, une voiture de course floquée à leur nom.
1995, Teenage Fanclub était, de facto, numero uno. Après avoir foiré
en beauté leur percée américaine et livrée avec cynisme un quatrième
album enregistré si rapidement que certaines chansons portent encore Un petit pochon de cendres
le nom de leur démo (“Norman 3”), les trois Teenage Fanclub ont pris Et Teenage Fanclub continua, ainsi, avec l’encore très bon “Songs From
le temps de peaufiner leur écriture. Car, et c’est là le secret de leur Northern Britain” en 1997, fermant la période classique du groupe. Depuis
longévité, leur démarche s’apparente plus à celle de l’artisan que de les années 2000, le groupe se contente de livrer un album de très bonne
l’artiste. Ici, on travaille, on fignole, on polit et, à trois compositeurs, il facture tous les 5 ans environ. Si le grand public ne l’a jamais écouté en
suffit que chacun écrive cinq morceaux par an pour avoir un album. masse, Teenage Fanclub a été reconnu par tous ses pairs, loué par tous
Dans ce compagnonnage, “Grand Prix” est assurément le chef-d’œuvre. ses héros. Pied de nez ultime à la dialectique du succès, le grand Alex
Photo Archives Rock&Folk-DR

Album d’une classe folle, un classique à la production entièrement au Chilton, avec qui les Ecossais étaient devenus amis au point de pouvoir
service de ces 13 titres d’orfèvres, dont aucun ne percera jamais dans l’entendre chanter certaines de leurs chansons, continue aujourd’hui à
les charts. McGee et son associé Joe Foster ne comprennent toujours tourner avec eux sous la forme d’un petit pochon de cendres niché dans
pas : “Avec un album comme celui-là, ils auraient dû être les plus un étui de guitare de Norman Blake. Aimer ou réussir, notre époque
grands. Est-ce qu’ils avaient abandonné la partie, ou était-ce nous ? demande de choisir. Teenage Fanclub, au moment de choisir son nom,
Qui sait ? Avec Alan, nous pensons qu’au fond, ils s’en foutaient.” avait annoncé la couleur : rester fidèle à ses amours adolescentes. ★

JUILLET 2019 R&F 031


En vedette

“Le Cinzano...
personne n’en boit plus aujourd’hui”

THE DIVINE
COMEDY Après des décennies passées à chercher
l’orchestration pop parfaite, Neil Hannon
s’essaie aux synthétiseurs dans un onzième
album dont le thème est : l’aliénation de
l’homme face aux machines.
RECUEILLI PAR ISABELLE CHELLEY
AU FIL D’UNE CARRIERE DEBUTEE EN 1989, Divine ‘Quoi ? Vous allez le faire écouter à des gens ? Vraiment, je n’avais pas vu
Comedy a peaufiné son style unique de pop lyrique, ça venir.’ ” Il enchaîne : “C’est un bon résumé de l’industrie du disque,
imprégnée de ce mélange d’humour et de noirceur si bien non ? Des gens qui parlent de disques que personne n’écoutera.”
maîtrisé par Neil Hannon (chanteur, auteur-compositeur Dans les années 1970, la presse aurait parlé de concept album, “Office
et unique membre stable du groupe). Ce onzième album Politics” étant parcouru par le thème des machines bouffant la vie de
aura donc l’air d’un petit séisme sonore pour les fidèles, l’humain moderne. “C’est souvent le cas chez moi. Parfois, c’est plus une
car Hannon a dégainé — oui, on prend une grande ambiance qu’un thème. Sur celui-ci, je ne voulais pas surjouer le côté bureau.
respiration — les synthétiseurs. Ça a commencé par des gens sur leur lieu de travail et ça s’est développé
sur la façon dont nous sommes touchés par la modernité, la vie contemporaine,
les forces qui nous entourent.” Conteur fantastique, parolier hors pair, Neil
Hannon a toujours eu quelque chose d’un Ray Davies et, cette fois, c’est
Charmant libraire celui de l’époque “Village Green Preservation Society”. Sourire gêné.
De prime abord, dans le salon d’un hôtel parisien, Neil Hannon n’a pas “God bless strawberry jam... D’une certaine façon, je suis nostalgique de
l’air fondamentalement transformé par son virage musical. En costume son époque et lui l’était d’une période antérieure à la sienne. On est tous
marron et chemise rose, il ressemble plus à un charmant libraire des vieux ronchons qui geignent sur la vie actuelle.” Le fait de vivre dans
amateur de poésie qu’à une rock star. Apprenant qu’il n’y a pas de séance une ferme en pleine campagne irlandaise, avec sa compagne, la chanteuse
photo, il troque sa veste contre un pull et soupire : “j’ai abusé des pizzas. et songwriter Cathy Davey, et une ménagerie, le pousse-t-il à observer
Les costumes coûtent cher. C’est irritant de ne pas pouvoir boutonner sa veste la vie citadine avec distance ? “Ou dédain... Honnêtement, je ne suis pas
pour cacher son ventre.” L’autodérision est toujours là, également. “Office vraiment un campagnard. Quand je vivais en ville, j’étais aussi un piètre
Politics”, le nouvel album, débute d’ailleurs par “Queuejumper”, dont citadin. Je ne suis fait pour aucun lieu. Je suppose que ça donne un peu de
les arrangements foutraques en décoifferont plus d’un. Comme recul de vivre loin des grands hubs, je flippe plus quand je reviens en ville à
“Psychological Evaluation” où Hannon dialogue avec une intelligence présent, il y a tellement de gens... Je peux passer des jours sans voir
artificielle sortie des années 1950 au plan technologique. Ou ce summum personne et j’aime ça. J’ai de longues conversations avec mes chiens.”
d’excentricité qu’est “Philip And Steve’s Furniture Removal Company”. Et s’il attaque les machines, il n’a pas hésité à s’en servir sur son album.
On trouve aussi du Divine Comedy classique, à l’image de “Norman Pour perturber nos esprits ramollis par la surexposition aux écrans ?
Photo Ben Meadows-DR

And Norma” ou “Opportunity Knox”, mais dans l’ensemble, ces seize “Je suis un affreux hypocrite. J’ai un gros souci avec les jeux vidéo, mais j’y
morceaux peuvent surprendre. Et tant mieux. Les artistes capables de casser joue. Mes préférés sont très calmes, j’aime Civilization où on construit
leurs jouets et leurs formules et de retomber sur leurs pattes sont rares. “Il son empire. Mon problème, c’est qu’ils ont fait dégringoler les ventes de
faut faire ce qu’on veut et voir ce qui se passe. Et soudain, quand on finit disques. Dans le passé, quand on écoutait des disques, qu’on regardait la
d’enregistrer l’album, quelqu’un dit : ‘Nous allons le sortir en juin’ et tu réponds : télé ou qu’on lisait, on en tirait des informations, mais pas avec les jeux vidéo.

032 R&F JUILLET 2019


THE DIVINE COMEDY NEIL HANNON

Et ce n’est pas l’énigmatique “Philip And Steve’s Furniture Removal


Company” qui va dissiper les brumes surréalistes commençant à planer
sur l’album. Le morceau expérimental débute par une intro parlée où
Neil Hannon évoque l’idée d’une série qu’on verrait volontiers. “J’ai
lu que Philip Glass et Steve Reich avaient été déménageurs à la fin de
leurs études et j’ai trouvé ça hilarant. J’ai fait ce petit mémo vocal en me
disant que ça pourrait servir... Je ne comprends
pas vraiment cette chanson. J’ai eu cette idée à
Hannon ? 10 h 00 du matin, c’est pour ça que je ne bois
Bowie ! pas beaucoup ou ne fume pas trop de joints...” Ce
En juillet 2016, la BBC organisait un concert morceau et quelques autres ne seront pas simples
hommage à David Bowie au Royal Albert à jouer sur scène. “J’ai commencé à y penser.
Hall. Avec, entre autres, Neil Hannon qui se
mesurait à “Station To Station”. “On est Puis j’ai arrêté. On va devoir trouver un moyen.
venu me trouver une semaine avant le show Je ne pense pas jouer tout l’album, mais j’ai envie
en me disant que personne ne voulait chanter de faire les trucs bizarres.” On se souvient de la
ce titre. C’est là qu’ils m’ont contacté. Ils
m’ont invité à venir pour me refiler ‘Station
tournée précédente où il arrivait sur scène en
To Station’. Mon dieu, quelle vacherie ! Mais Napoléon (“Je n’arrive toujours pas à croire que
C’est de la distraction pure. Je ne dis pas que c’est c’était intéressant. Parfois, on écoute une j’ai fait ça en France”) dans un décor avec un
mal... C’est un peu comme le sport, un moyen chanson, on croit la connaître, mais on ne la vieux bar en forme de globe. “Ce truc un peu
connaît pas avant d’avoir tenté de la
d’ignorer la réalité. Et j’aime le sport à la télé. C’est reprendre. Les paroles sont d’ailleurs moins bourgeois. Avec du Cinzano dedans et le Cinzano...
l’opium du peuple. Et tant que les gens s’énervent bizarres qu’elles ne semblent, elles parlent personne n’en boit plus aujourd’hui, c’est un peu
aux matchs de foot, ils ne font pas d’émeute.” Du d’une nouvelle histoire d’amour...” triste. Dans mes concerts, j’aime qu’il se passe des
pain et des jeux, ça ne date pas d’hier... Neil choses autres que la musique, mais pas que ce soit
Hannon se lève, prend son téléphone et note une expérience théâtrale, ça me rappelle trop le
l’expression. “Ça ferait un excellent titre d’album.” rock progressif ! J’essaie de trouver des idées simples
“C’est irritant soulignant une partie de la chanson, une émotion
dans le concert. Peut-être qu’on portera tous des
Brumes
surréalistes de ne pas bleus de travail. Et si je renverse une pinte de
Guinness dessus, ça ne sera pas trop grave. Ou des
Il prend l’air perplexe quand on lui demande
quelle a été la première chanson écrite pour
“Office Politics”, celle qui aurait pu influencer
pouvoir costumes en Polyester avec d’énormes cravates à
motifs... ce serait un bon look.” Lorsqu’on lui
demande quelle idée fausse circule à son sujet,
le reste de l’album. “C’est un peu délicat, je ne
sais jamais quand une chanson va aller sur l’album
boutonner sa Hannon n’hésite pas. “Les gens s’imaginent que
je me balade en costume avec une canne et que je
ou attendre le suivant. J’ai écrit ou commencé
ces chansons au même moment que ‘Foreverland’. veste pour suis une sorte d’esthète efféminé. En réalité, il y a
plus de chance de me voir en peignoir devant le
Elles sont naturellement tombées dans deux
catégories : celles sur les relations et celles sur cacher son football à manger une pizza. Le plus drôle, c’est
que parfois je tombe dans mon propre cliché. Mon
l’angoisse existentielle. L’air de ‘Absolutely
Obsolete’ vient d’une chanson écrite en 2005.
J’aime recycler. La mélodie était bien, mais les
ventre” émission préférée est University Challenge et je lis
des gros bouquins d’histoire parce que ça me plaît.”
Alimentons le cliché. A la question, où irait-il s’il
paroles atroces. Quand je me lance dans l’écriture pouvait voyager dans l’espace ou le temps, il
d’un album, je me replonge dans mes démos inutilisées, pas par manque répond : “Tant que j’ai une combinaison me protégeant des maladies, j’irais
d’inspiration, mais je déteste l’idée de gâcher un morceau.” Pas de risque dans l’Angleterre du 18ème siècle, pour entendre comment parlaient les gens.
de dépoussiérer une chanson démodée. Ce n’est pas comme si Divine La façon dont le son des mots a évolué m’intéresse beaucoup. Je suis toujours
Comedy avait un jour surfé sur un quelconque courant musical en vogue, surpris quand j’entends qu’il y avait 400 000 habitants à Londres, ce qui
de toute façon. “Oui. Même l’électronica sur cet album est très démodée. équivaut à la population d’une petite ville d’Irlande.”
J’ai utilisé du matériel vétuste, mais j’espère qu’avec ce que je gagne
pour cet album, je pourrais acheter des instruments vraiment cool. En plus
de nourrir les animaux.” L’inspiration pour le premier single, L’art médiocre
“Queuejumper”, sur le type que tout le monde adore haïr (“Je passe Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Neil Hannon n’est pas du
devant parce que je suis plus intelligent que toi/ Les feux rouges ne sont genre à écouter les conversations pour trouver des idées. “Je pense que
pas pour moi/ Tu es jaloux de l’argent que je gagne”) est plus récente. tout ce dont on a besoin pour écrire, on l’a vécu avant 30 ans. Après, on
“J’ai failli avoir un accident à cause d’un conducteur de BMW, un homme n’absorbe plus tant d’histoires ou d’influences que ça. On peut trouver de
d’affaires en retard pour une réunion. Je suis sûr que ce n’était pas important nouvelles idées — et là j’ai fait des guillemets avec mes doigts — qui au
au point de risquer de me tuer.” On poursuit notre exploration de sa fond dépendent de choses vécues dans l’enfance ou lues à l’adolescence.
galerie de personnages. Sur “Opportunity Knocks”, Billy Bird revient. J’ai plus de mal à regarder des films d’art et d’essai qu’avant. Je n’ai
Serait-il son Major Tom ? “Comme j’ai décidé d’écrire sur le travail, je me pas perdu ma capacité d’attention, mais je les trouve un peu comiques.
Photo Ben Meadows-DR

suis dit que Billy Bird, étant un voyageur international, conviendrait à cet Plus jeune, on est impressionnable, mais ces films ne supportent pas d’être
environnement. Puis je me suis dit : ‘Tiens, ce serait drôle si je le tuais...’ vus par un adulte. On change vraiment. Je suis devenu moins indulgent.
Quand ma manageuse l’a entendue, elle m’a dit : ‘Pauvre Billy junior, il J’ai moins de patience envers l’art médiocre.” ★
est orphelin maintenant.’ Mais je précise ici qu’il n’y a pas eu de procès, on
ne connaît pas les faits, Billy aurait bien pu survivre.” Le mystère s’épaissit. Album “Office Politics” (Pias)

034 R&F JUILLET 2019


En vedette

“Une seule fois je l’ai vu moins coquet :


il était de sale humeur et il a débarqué avec
des cuissardes en cuir noir, sans chemise
et avec un bandana sur la tête”

PRINCE
“Originals”, deuxième parution posthume, dévoile les versions
chantées par l’artiste de compositions offertes à d’autres.
Les protagonistes racontent.
RECUEILLI PAR OLIVIER CACHIN
“PIANO & A MICROPHONE 1983”, enregistrement un jour avec des tennis, pour un match sérieux avec Sheila E et les gars
d’une jam solo miraculeusement préservée sur K7, de The Time. Une seule fois je l’ai vu moins coquet : il était de sale humeur
marquait le début de la carrière posthume de ce génie et il a débarqué avec des cuissardes en cuir noir, sans chemise et avec un
en talonnettes qu’était Prince. Avec “Originals”, on bandana sur la tête”. Peggy a assuré les prises de 6 des 15 morceaux
reste dans les années 1980 et on découvre quinze de “Originals” (“Jungle Love”, “Manic Monday”, “Noon Rendez-Vous”,
chansons que le kid de Minneapolis a offert aux “100 MPH”, “Holly Rock”, “Baby You’re A Trip” et “Gigolos Get Lonely
groupes et artistes de sa galaxie musicale (Sheila E, Too”). “On me demande souvent si je savais à qui étaient destinées les
The Time, Martika, Mazarati, Vanity 6, les Bangles, chansons de cet album mais je n’étais au courant de rien, il ne parlait
etc.), avec la star country Kenny Rogers dans pas. Jamais ‘bonjour’ ni ‘au revoir’, ‘merci’ ou ‘bien joué’. Il apparaissait,
le rôle de l’exception qui confirme la règle. il disparaissait, et voilà ! (rires) Pour ‘Manic Monday’ par contre,
c’était clair au départ que le titre n’était pas pour lui. Avant les Bangles,
Apollonia est venue chanter dessus avec Brenda et Susan aux chœurs (les
deux autres membres du trio Apollonia 6). Pour la version de Prince,
Méthode très particulière on venait de passer une nuit en studio jusqu’à 6 h 00 du matin, et j’étais
L’écoute de ces 15 morceaux dans le secret du luxueux salon de sensée revenir le lendemain à 18 h 00. Je rentre chez moi me coucher et
l’hôtel parisien Fauchon en mai dernier nous replonge dans une époque le studio m’appelle à 10 h 00 du matin : Prince voulait que je vienne à
révolue, peut-être la plus passionnante de celui qui explosa en 1984 midi. J’étais furieuse mais j’y vais et quand je vois Prince, il a plein de
avec “Purple Rain”. Peggy McCreary, qui fut l’ingénieure du son de feuilles manuscrites à la main et il me dit : ‘Je devais revenir parce que
Prince de 1980 à 1985, le rencontre à Los Angeles au studio Sunset j’ai rêvé un couplet pour ce morceau’. Je l’ai fixé : ‘Mais vous rêvez vos
Sound. “La réceptionniste était très inquiète de savoir que j’allais bosser chansons ?’ Il m’a répondu que oui, ça lui arrivait. Donc voilà, ‘Manic
seule avec ce type pendant tout le week-end parce qu’à l’époque il Monday’ est un rêve, et on l’a enregistré d’une traite. Prince vivait la
écrivait des chansons très salaces, et moi je me suis dit : ‘Mais qui je vais musique, même pendant son sommeil. Le studio, c’était sa maison.”
rencontrer, là ?’ En fait il était très calme et discret, tellement discret Jill Jones fut une des égéries de Prince durant les années 1980. Si son
qu’une des premières choses que je lui ai dite, c’est : ‘Il faut me parler si unique album chez Paisley Park est sorti en 1987, la version prin-
vous voulez que je travaille pour vous, ça ne va pas être possible si vous cière de “Baby You’re A Trip” incluse dans “Originals” date de 1982.
marmonnez !’ Quand il est parti après la session, j’ai pensé je ne le reverrais Pourquoi ce délai de cinq ans entre les deux interprétations ? Jill, qui
jamais mais il m’a fait appeler pour l’album ‘1999’ et j’ai bossé avec lui a quasiment quitté le monde de la musique après ce premier solo
pendant cinq ans, donc mon travail a dû lui plaire”. qui ne s’est pas vendu, garde des souvenirs amers de cette période.
Photo Virginia Turbett-DR

Peggy a le souvenir d’un artiste à la méthode très particulière. “A ses “Ça aurait été génial si tout s’était passé comme prévu mais, à l’époque,
débuts il travaillait presque toujours seul, il jouait tous les instruments. Prince allait dans tous les sens, il construisait encore sa légende et pas
Il fallait être prêt à tout quand on travaillait avec Prince. Parfois il mal de choses étaient mises de côté. Je savais que cette chanson était pour
s’arrêtait au milieu d’une chanson pour se mettre à la batterie ou jouer moi, en tout cas il me l’avait dit. La vulnérabilité qu’il exprime dans
au basket. Il jouait avec ses talons hauts, mais il assurait ! Je l’ai vu jouer sa version de ‘Baby You’re A Trip’, c’est la mienne, bizarrement.

JUILLET 2019 R&F 037


“Prince ne donnait pas ses compositions facilement”
C’est assez amusant de l’entendre chanter ça parce The Family (un unique album homonyme au
qu’on n’a pas vraiment l’habitude de l’entendre compteur, sorti en 1985), ex-fiancée de Prince
être humble !” qui faillit l’épouser et qui rédige les notes de
Jill Jones a mal vécu sa parenthèse princière. pochettes de l’album “Originals”. Cette muse
“La musique m’a brisée”, avoue-t-elle avec fran- qui chante les choeurs sur la version Prince de
chise. “J’ai vécu à Paris, je me suis mariée, je suis “Nothing Compares 2 U” raconte la genèse de
devenu une femme et je ne pouvais plus accepter ce morceau devenu un hit mondial pour Sinéad
que Prince me dicte ma conduite. Je ne voulais O’Connor en 1990. “Je suis partie de Minneapolis
plus qu’il fouille dans mon journal intime pour à Los Angeles pour chanter sur le titre, qui était
écrire une chanson, comme il l’a fait pour ‘Baby produit par David Z. Prince avait fini de l’écrire
You’re A Trip’. Je n’étais plus cette jeune fille la nuit précédente, et nous a fait écouter sa version.
qui écrivait des poèmes parce qu’elle était J’étais sa compagne à l’époque, et quand j’ai
amoureuse de lui. On n’était plus connectés. entendu le morceau je l’ai pris comme un cadeau
Quand plus tard j’ai joué dans son film ‘Graffiti qu’il me faisait, une sorte de dialogue entre lui et
Bridge’, j’ai senti qu’il voulait me diminuer avec moi. J’étais profondément touchée de le chanter
cette tenue de chaînes et de perles, et puis cette avec lui. Pour moi c’est vraiment une chanson de
scène... (peut-être Jill fait-elle allusion à une
scène où elle enlève sa culotte devant Prince,
Dirty look
Si le lettrage sur la pochette de ce nouveau
Prince, et Sinéad l’a bien compris. Ce qu’elle en
a fait est splendide, elle a accentué les espaces et
visible dans la bande-annonce). Quand je suis projet fait immédiatement penser à l’album les silences. Alors est-ce que j’ai une certaine
de Michael Jackson “Bad”, la photo choisie
parti, il n’y croyait pas. Non pas qu’il ait été nous rappelle qu’avant le succès mondial
amertume qu’elle ait eu cet énorme succès et pas
amoureux de moi, c’était plus une question de de “Purple Rain” et sa décennie de moi ? Certes. Mais est-ce que je pense que ça a
possession. Il a fait des choses extraordinaires chemises à jabot avec dentelle pourpre et été interprété de façon à correspondre à ce que
pour moi, on a eu un lien très fort, et je suis contente pattes d’éléphant crème, Prince était le Prince voulait pour ce morceau ? Certainement.
satyre hypersexué des albums “Dirty
de l’avoir revu peu de temps avant sa mort. Parce Mind” et “Controversy”, adepte des Il faut savoir que Prince ne donnait pas ses com-
qu’à l’époque où j’ai été libérée de mon contrat, costumes entre SM light et punk classé X. positions facilement. Pour lui, ses chansons étaient
je ne voulais plus rien avoir à faire avec lui.” Cuir zippé, veste en denim cloutée, badge comme ses enfants, et il les protégeait au maxi-
Photo Virginia Turbett-DR

Rude Boy et bandana, Prince est encore


ce lutin priapique qui chante l’inceste mum, comme l’aurait fait un père. Et s’il devait
(“Sister”), la fellation (“Head”) et la leur trouver une famille d’adoption, il était très
Les espaces masturbation (“Jack You Off”), bref, le méticuleux pour ce choix.” ★
et les silences sexe sans complexe. Quinze ans plus tard,
le porno freak deviendra Témoin de
Et puis il y a Susannah, la sœur jumelle de Jéhovah, mais c’est une autre histoire. Album “Originals” (Paisley Estate/ NPG/ Warner)
Wendy Melvoin, membre du groupe éphémère

038 R&F JUILLET 2019


En vedette

“Mon oncle a été le premier guitariste


en Angleterre à posséder une Gibson
à double manche.
Jimmy Page lui a piqué l’idée”

RICHARD
HAWLEYAprès quatre ans de silence, le musicien inclassable,
à ranger entre un Robert Mitchum britannique et un Roy Orbison
joué en 16 tours par minute, publie un nouvel album.
L’occasion de passer en revue avec lui une éducation musicale
dont tout le monde n’a pas la chance de se prévaloir...

RECUEILLI PAR NICOLAS UNGEMUTH

CERTES, CE N’EST PAS NOEL, MAIS LE DIVIN CROONER temps... Un art ancestral sourd à toutes les modes, à toutes les
DE SHEFFIELD EST DE RETOUR. Le temps passe vite, et sans sirènes. “Further”, sensiblement plus rock que ses grands
que l’on s’en rende compte, voici déjà dix-huit ans que l’artiste classiques, commence bizarrement avec une chanson à mi-chemin
exerce son art. Un art préhistorique, un peu comme les peintures entre Oasis dernière époque et les Stooges, puis retrouve la classe
rupestres de Lascaux. Découvrir Richard Hawley en 2001 avec de ces albums que certains d’entre nous avons écouté des millions
son premier et merveilleux (mini) album, c’était un peu de fois (sur “Is There A Pill?”, il renoue avec la vieille magie de
comme trouver au milieu d’une jungle lointaine une civilisation “Run For Me”, mirage de 2003). Car la musique de Richard
vivant encore à l’Age de pierre, le morceau “Sunlight” ayant Hawley est dotée d’un pouvoir étrange : lorsqu’on est joyeux,
fendu plus d’un cœur de marbre. Les chefs-d’œuvre qui ont suivi elle rend plus joyeux encore, lorsqu’on est triste, elle rend plus
(“Late Night Final”, “Lowedges”, “Cole’s Corner” ou “Truelove’s triste encore. L’un des derniers stylistes, l’un des derniers lettrés
Gutter”) montraient le cheminement d’un homme qui aurait (qui à 52 ans, en 2019, peut parler avec émotion de Hank
Photo Chris Saunders-DR

presque totalement ignoré son époque, tout en puisant dans Williams ou de Grady Martin ?) est de passage à Paris. Il aimerait
des croyances qu’on pensait définitivement disparues. Guitare causer guitares, amplis et micros (“Ma préférence va aux P-90
baryton, voix de baryton, lap steel, tempos ralentis à l’extrême, et aux vieux DeArmond de chez Gretsch”, trouve-t-il le temps
cathédrales de réverbération, trémolo, arpèges antiques, paroles de placer), mais nous ne sommes pas à Guitare & Claviers et il
romantiques, quelques cordes discrètes, propos d’un autre s’agit de revenir un peu plus sérieusement sur son parcours...
ROCK&FOLK : Ce nouvel commence avec une chanson qui fait groupes sortaient un album par an et un single tous les deux mois, souvent
beaucoup de bruit, “Off My Mind”. Qu’aviez-vous en tête ? d’ailleurs parce que leurs labels les y obligeaient. Si on fait ça,
Richard Hawley : Le chaos. Un peu comme lorsque j’avais sorti “Standing artistiquement, on crève au bout de sept ans. Soit de fatigue, soit d’ennui.
At The Sky’s Edge” (qui a perturbé plus d’un fan en 2012, NDA), On arrête ou on se répète, ou au contraire, on fait n’importe quoi pour
qui était une réaction à toutes ces années d’austérité et à une vague de ne pas se répéter.
meurtres au couteau entre adolescents. J’étais en colère... Sinon, après
plusieurs années d’absence durant lesquelles j’ai fait, entre autres, de R&F : Vous vivez toujours à Sheffield. Vous n’avez jamais été
la musique de film, j’ai décidé de faire un album bref, avec des chansons tenté de déménager pour vous installer dans un quartier chic
extrêmement concises, dont la plus longue durerait quatre minutes, de Londres ?
sur des tempos sensiblement plus rapides que ceux que je pratique Richard Hawley : Jamais de la vie. Sheffield est ma ville, la ville de
habituellement. Je voulais aller à l’essentiel, sur un format très traditionnel, ma famille, la ville de mes racines. J’y suis très bien et n’ai aucune
pop au sens ancien du terme. intention de bouger, merci bien.

R&F : Trouvez-vous que l’inspiration vient moins facilement R&F : Pour les journalistes, votre musique est un cauchemar
au fil des ans, au bout de près de vingt ans de carrière en à décrire. Quelle est votre éducation musicale, qui avez-vous
solo ? écouté, qui sont les musiciens qui ont fait ce que vous êtes ?
Richard Hawley : C’est une question qui taraude tous les artistes, Richard Hawley : Ce n’était pas seulement écouter les autres, c’était
évidemment, mais je ne le pense pas. Récemment, j’ai diversifié mes aussi et surtout écouter mon père et mon oncle, qui étaient musiciens.
activités : j’en avais besoin pour attaquer un nouvel album. J’ai décidé A la maison il y avait toujours de la musique non stop. Muddy Waters,
de ne pas me presser et il s’est donc écoulé quatre ans entre “Hollow Little Walter, tous les disques Chess, des disques Sun en pressage
Meadows” et “Further”. Nous ne sommes plus dans les sixties, où les original. Mon père et mon oncle étaient chacun à la tête d’un groupe,

042 R&F JUILLET 2019


RICHARD HAWLEY

“Paul Weller
m’envoie des SMS
qui commencent par :
‘Hey ! rocker...’ ”
C’était une fanatique de Hank Williams, donc j’ai tous les Hank Williams
originaux sur MGM, je les possède toujours et les écoute toujours !
Elle m’a aussi donné des singles et albums de Fats Domino et des disques
de Big Bill Broonzy, qu’elle avait bien connu : il est venu en Angleterre
en 1959 et il logeait chez elle. Le dernier soir avant son retour en
Amérique, il s’est assis à la table de la salle à manger, il avait mis sa
serviette autour du cou pour ne pas se tâcher parce que ma grand-
mère avait préparé un repas de fête, et il s’est mis à pleurer... Ma grand-
mère lui a demandé : “Mais que se passe-t-il ?”, et il a répondu : “Ici
chez vous, je me sens comme un homme. Quand je serai de retour en
Amérique, je ne serai plus qu’un nègre.” Donc, quand j’étais un gosse,
on m’avait offert tous ces disques fabuleux, et puis il y avait la collection
personnelle de mon père, qui avait été l’un des premiers teddy boys. Il
a revendu cette collection des années plus tard, lorsqu’il était ouvrier
dans son usine d’acier durant les grandes grèves, pour nous payer à
manger. J’ai passé presque toute ma vie d’adulte à tenter de racheter
les disques qu’il avait revendus.

R&F : Quels étaient vos musiciens favoris ?


Richard Hawley : Quand j’étais enfant, ce qui m’a le plus frappé,
c’était le répertoire Sun. Mon père avait quasiment tout. J’adorais
Jerry Lee Lewis, Johnny Cash, Elvis, qui était et reste une sorte de
dieu pour moi (Hawley a fait de la musique avec sa fille Lisa Marie). Et
puis dans le rockabilly, il y avait ces guitaristes qui m’émerveillaient :
Photo Chris Saunders-DR

Scotty Moore, Cliff Gallup, Grady Martin, qui a joué sur plus de morceaux
de Johnny Burnette que Paul Burlison, je le sais parce que Duane Eddy
en personne me l’a dit !

R&F : Mais vous n’écoutiez aucune musique de votre époque ?


Richard Hawley : Bien sûr que si, sauf la purge néoromantique que
je ne supportais pas. Le punk, les Sex Pistols, Echo & The Bunnymen,
ils étaient les meilleurs guitaristes de Sheffield. Mon père et Frank, mon un très grand groupe, puis les artistes signés sur Creation, Jesus And
oncle, s’occupaient des musiciens américains lorsqu’ils étaient de passage, Mary Chain en particulier...
dès la fin des fifties. Il y avait deux clubs à Sheffield, le Mojo et un autre
nommé l’Esquire. Frank dirigeait le groupe du Mojo et papa celui de R&F : “Just Like Honey” a dû vous plaire...
l’Esquire. Frank a joué avec Little Walter, entre autres. Il a été le premier Richard Hawley : Bien sûr... Mais je l’aimais aussi, parce que, au-
guitariste en Angleterre à posséder une Gibson à double manche. delà des influences évidentes du Velvet Underground, j’entendais bien
Jimmy Page lui a piqué l’idée — j’en ai parlé avec lui et il l’admet qu’ils avaient aussi écouté les Beach Boys et les productions Phil Spector
volontiers — après avoir vu mon oncle jouer de cet instrument au 100 et Lee Hazlewood, alors que les copains de mon âge pensaient que c’était
Club à Londres alors qu’il accompagnait Dave Berry & The Cruisers. Ils entièrement nouveau... Evidemment que c’était neuf, mais la vraie
avaient une chanson intitulée “The Crying Game”, et mon oncle a enregistré nouveauté, c’était l’assemblage de ces influences... J’étais une espèce
le solo de la version studio. Mais comme il n’était pas membre de la de nerd, parce que je savais toujours d’où tout venait. A l’école primaire,
Musicians’ Union, Jimmy Page a été crédité. Peu importe... Tous les il y avait des gamins qui étaient fanatiques des Beatles, et l’un d’eux
musiciens américains se produisant à Sheffield étaient donc accom- passait en boucle “Roll Over Beethoven”, m’affirmant que c’était une
pagnés soit par le groupe de mon père, soit par celui de mon oncle. composition du groupe, et je lui répondais que ce n’était pas le cas. Nous
Frank a joué avec Little Walter, Muddy Waters, Papa a joué avec Sonny en sommes venus aux mains, on s’est battus, puis je lui ai montré le
Boy Williamson, Memphis Slim, il a fait une tournée européenne avec single et le crédit : “Tu vois ? C Berry, c’est pour Chuck Berry, fils de
Bill Monroe, l’auteur de “Blue Moon Of Kentucky”, entre autres merveilles. pute ! Et là c’est Carl Perkins, compris ?” A l’époque, tout était très
Ainsi, quand j’étais gosse, c’est-à-dire bien plus tard puisque je suis né clanique. Ça remonte au début des sixties, lorsqu’il y avait des batailles
en 1967, j’avais la chance incroyable de baigner dans cette culture musicale entre les mods et les rockers... Encore aujourd’hui, Paul Weller m’envoie
extraordinaire. Ma grand-mère m’a offert un vieux gramophone, de la des SMS qui commencent par : “Hey ! rocker...”. Et je lui réponds :
marque Dansette et, dans la foulée, elle m’a donné tous ses 78 tours. “Hey ! mod, ça va comme tu veux ?”

JUILLET 2019 R&F 043


RICHARD HAWLEY

“Ma grand-mère était Après un dernier album avec eux, vers 1999, j’ai décidé d’arrêter la drogue
et quitter le groupe, et j’ai enregistré des démos sur le petit jouet de ma
fille, un truc en plastique avec un micro. J’ai pris une cuite avec un vieil
une fanatique de Hank ami qui est aujourd’hui mon manager, et, ivre mort, je lui ai fait écouter
ces trucs. Le lendemain, je me suis réveillé avec une gueule de bois

Williams, donc j’ai monstrueuse, et mon pote était là, à écouter en boucle ces chansons depuis
la veille, et il m’a dit : “C’est très bon, je veux devenir ton manager”.

tous les Hank Williams Jarvis Cocker, avec qui je jouais chez Pulp et que je connais depuis
l’adolescence, et Steve Mackey également chez Pulp, que je connais,
lui, depuis l’âge de quatre ans, ont été très enthousiastes et m’ont encouragé
originaux sur MGM, je à persévérer. Ça a donné ce premier mini-album... Tout le monde me
disait : “C’est incroyable de faire cette musique si calme alors que la plupart
les possède toujours des musiciens font plein de bruit... On entend ta voix pour la première fois !”
Jusque-là, je n’avais été que guitariste. Je n’avais jamais éprouvé la

et les écoute toujours” nécessité de chanter.

R&F : Un premier mini-album qui est une merveille, le début


d’une longue série débouchant sur “Truelove’s Gutter”, en 2009,
R&F : Vous avez remixé l’un des titres de son dernier album. qui sonne comme le point culminant de cette première période...
Une association inattendue... Tout semble s’être passé comme dans un rêve...
Richard Hawley : Je le connais depuis des années. Corinne Bailey Richard Hawley : Je pensais que “Truelove’s Gutter” serait un four
Rae, une amie, m’avait dit un jour qu’il souhaitait me rencontrer et car il ne comportait que huit chansons dont une durant près de onze
m’a donné son numéro de téléphone. Je venais de sortir “Cole’s Corner”. minutes. Ce n’a pas été le cas. J’ai eu de la chance, mais surtout, j’ai eu
C’était avant les smartphones, à l’époque des gros Nokia ! Je n’ai pas la chance d’avoir été encouragé par des gens vraiment talentueux et
osé le contacter. Puis, un jour, à l’occasion d’un festival en Espagne, bienveillants. L’un de mes souvenirs les plus frappants est mon amitié
je le vois, lui et Steve Craddock, dans le hall de mon hôtel, je passe avec Scott Walker. J’ai assisté à ses funérailles qui étaient très privées,
incognito, et ils m’appellent et ils me courent après... Je me dis et je pense souvent à lui ; c’était un être humain magnifique. Il m’a fait
qu’avec ma banane, ces deux mods doivent vouloir me péter la le plus beau des compliments : lorsque la BBC a organisé son hommage
gueule ! Paul est arrivé, m’a pris dans ses bras, m’a dit qu’il cherchait au Royal Albert Hall en 2017, on m’a contacté pour y participer. J’ai
à me joindre depuis un moment, puis par la suite nous avons chanté dit que je ne le souhaitais pas : je me sentais incapable d’interpréter les
sur scène ensemble “Just Like The Rain”, et j’ai fait des parties de chansons de Scott Walker. Personne ne peut faire ça sans se ridiculiser,
guitares sur certains de ses titres, je l’ai même accompagné sur scène c’est tout simplement impensable. Et le type m’a dit : “Scott a demandé
pour une émission de télé sur “No Tears To Cry”. Après le concert, il en personne que vous y participiez”. J’ai décidé d’appeler Scott pour lui
m’a présenté Siouxsie et nous avons passé la soirée ensemble, avec demander si c’était vrai, parce que je n’y ai pas cru un seul instant.
elle et Paul. J’étais scié. Ils sont très bon amis, contrairement à ce qu’on Et il m’a répondu : “Oui, petit merdeux ! Tu es le seul qui puisse le faire...”
pourrait penser... Depuis, Paul et moi sommes très proches. C’est lui C’est le plus grand compliment qu’on m’ait fait.
qui m’a fait découvrir “Early Morning Rain”, que nous avons également
interprétée ensemble et je lui en suis éternellement reconnaissant : je
ne comprends toujours pas comment j’avais pu passer à côté de cette La main d’Eddie Cochran
chanson pendant si longtemps. J’ai également rencontré Joe Strummer. R&F : Quand l’avez-vous rencontré pour la première fois ?
Un type formidable, un vrai gentleman. Il enregistrait avec les Mescaleros Richard Hawley : C’est une histoire amusante : il produisait le
dans le même studio que moi. On fait connaissance, on parle, on boit dernier album de Pulp en 2001, “We Love Life”, et était réputé très rigide
des coups. Un jour je lui dis : “Tes pompes sont top...”. Ni une ni deux, et exigeant. Chemin faisant vers le studio, je tombe sur un magasin
il me répond : “Je te les donne, elles sont à toi.” Il a commandé un taxi de disques avec un gros panneau “Fermeture : tout doit disparaître !”.
et est rentré chez lui en chaussettes... Je passe la porte et vois tous ces singles et albums Capitol, Imperial et
Liberty à un prix dérisoire. Je me dis que je ne peux pas laisser passer
R&F : Avec toutes ces influences évoquées plus haut, quand avez- ça. Je fouille, j’achète tout ce que je peux, et surtout, tout ce que je
vous décidé que vous aviez quelque chose de personnel à dire ? peux transporter à pied. J’arrive au studio avec quinze minutes de
Richard Hawley : Je me souviens qu’un soir, à l’âge de neuf ans, je retard et un énorme paquet sous le bras. Scott avait sa casquette, ne disait
jouais de la guitare. C’était en semaine. Mon père est rentré tard, et m’a pas un mot et fixait le sol. Jarvis avait l’air très nerveux et me regardait
demandé ce que je faisais à cette heure-là alors qu’il y avait école le fixement. Puis Scott me demande pourquoi je suis en retard. Je lui explique
lendemain. Je lui ai dit : “J’ai trouvé cette chanson, mais je ne sais pas de et il me dit : “Je peux voir ce que tu as acheté ?”. Il fouille dans la pile
qui elle est”. Et il m’a dit : “Elle est à toi. Maintenant, va te coucher et fais de disques et dit : “Ça, j’ai joué dessus, ça aussi” etc., parce qu’il était
de beaux rêves”. Il m’a embrassé et je me souviens m’être dit : “Merde, bassiste de séance aux mythiques studios Goldstar de Los Angeles. Enfin,
qu’est-ce qu’il veut dire par là ?” J’ai mis longtemps à comprendre ce il tombe sur un disque d’Eddie Cochran. Il me dit : “Je l’ai vu en
qu’il voulait me signifier, mais plus tard, j’ai réalisé qu’on pouvait admirer concert en 1957, je l’adorais. Je lui ai serré la main backstage, donc tout
de grands artistes et apporter sa modeste contribution. C’est comme un à l’heure, lorsque tu me serreras la main, tu serreras un peu la main d’Eddie
concours de bites : il y en a toujours un qui aura la plus grosse... Ça ne Cochran !” Et nous nous sommes entendus à merveille. Par conséquent,
sert à rien de vouloir rivaliser avec Hank Williams, c’est impossible. à la fin de cette interview, quand vous me serrerez la main, vous
Photo Chris Saunders-DR

Il ne faut donc pas s’étouffer dans son respect des autres et ses propres serrerez un peu la main de Scott Walker et celle d’Eddie Cochran...
influences. C’est un peu comme marcher sur de la neige fraîche : je sais Vous n’aurez pas perdu votre journée. ★
qui a fabriqué mes chaussures, mais la neige, elle, est nouvelle. Je n’ai
jamais cessé d’écrire mes propres chansons, même lorsqu’elles n’étaient Album “Further” (BMG)
pas utilisées par les groupes dans lesquels je jouais, comme les Longpigs.

044 R&F JUILLET 2019


En vedette

Le visage tartiné
de maquillage blanc

BOBDYLAN
La Rolling Thunder Revue de 1975 a enfin droit à une commémoration à la hauteur :
un coffret généreux et un documentaire signé Martin Scorsese débarquent pour
documenter les quelques semaines où Dylan a fait équipe avec Mick Ronson,
Joan Baez, Joni Mitchell et Roger McGuinn, pour retrouver l’envie de la scène.
PAR FRANÇOIS KAHN
“WHEN I PAINT MY MASTERPIECE” N’EST le jour où il peindra son chef-d’œuvre a peut-être
CERTES PAS LA PLUS GRANDE CHANSON déjà eu lieu. Mais, c’est par ce titre que Bob Dylan va
DE BOB DYLAN. C’est un petit titre sympathique, démarrer ses shows entre octobre et décembre 1975.
Photo Ken Regan-DR

écrit pendant un temps où il était plus occupé à Une tournée surprise où il partage l’affiche avec
élever sa marmaille qu’à composer. Et puis, en 1975, quelques compagnons de route des années 60
pour celui qui a déjà publié “Highway 61 Revisited”, et livre des prestations parmi les plus
“Blonde On Blonde” et “Blood On The Tracks”, possédées de toute sa carrière.
BOB DYLAN THE ROLLING THUNDER REVUE

La Rolling Thunder Revue était un projet démesuré, où plusieurs connaît très bien (du moins quand il ne s’agit pas de produire la
artistes, le visage tartiné de maquillage blanc, se succédaient sur scène défunte série “Vinyl”).
pendant cinq heures dans des ambiances aussi bien folk que manouche Le plus simple à comprendre sur la Rolling Thunder Revue, c’est qu’elle
ou glam (Mick Ronson, des Spiders From Mars de David Bowie, est est le miroir de la tournée précédente de Bob Dylan, celle avec The Band
guitariste lead). C’était un cirque itinérant couvrant les petites villes au début de 1974 qui a donné lieu à “Before The Flood”. En surface,
de la côte de la Nouvelle-Angleterre pour des concerts annoncés et c’est la consécration pour les six musiciens, après les huées et les
mis en vente le jour même à prix modique. Et c’était aussi un projet de polémiques de 1965 et 1966 qui avaient amené Dylan à éviter la scène
film, à mi-chemin entre “Les Enfants Du Paradis” et “Tirez Sur Le pendant de longues années : un public conquis d’avance (12 millions
Pianiste”. La Revue devait encore être plein d’autres choses : une tribune de places demandées) dans des stades à guichets fermés. Si l’on
pour la libération du boxeur Rubin Hurricane Carter, les retrouvailles creuse, la réalité était moins glamour : la tournée est le bébé aux billets
de toute une bande de copains des années 60 rejoints par Joni Mitchell (qui vendus à prix d’or de Billy Graham et surtout de David Geffen, qui a
écrit sur la route certains morceaux de “Hejira”), la création sur scène réussi le coup de signer Dylan avec The Band sur Asylum pour “Planet
des titres de “Blood On The Tracks” et de “Desire” (album encore inédit Waves” et ce double album live. Dans un tel contexte, Dylan a le sentiment
en 1975), un vivier à groupies, une thérapie de couple pour Sara et de perdre en liberté, alors que The Band est motivé par le cachet mirobolant
Bob Dylan (suite au point précédent) et les débuts de Bob en tant que mais déjà rongé par les addictions des uns et des autres (Richard Manuel
chauffeur de bus. Cela fait beaucoup, voire trop, et tous ces projets n’ont boit alors huit bouteilles de Grand Marnier par jour).
pas eu le même bonheur. Dylan n’a tué personne au volant, mais le
film tiré de la tournée, “Renaldo Et Clara”, est une catastrophe, les
quelques images, époustouflantes, des shows étant noyées par de longues Influences gitanes
scènes de mauvais théâtre d’improvisation où Dylan est Renaldo, sa Dylan retourne vite chez Columbia. Il y enregistre (et réenregistre)
femme Clara et le chanteur de rockabilly Ronnie Hawkins Bob Dylan. aussitôt “Blood On The Tracks”, pour le coup un chef-d’œuvre. Il embraye
La tournée de 1975 est un gouffre financier, et lorsqu’elle reprend au encore plus vite sur “Desire”, album où il revoit de fond en comble
printemps, les comptables ont repris le pouvoir. L’étincelle n’est d’ailleurs son processus créatif et s’ouvre pour une fois beaucoup aux influences
plus là quand Dylan enregistre le live “Hard Rain”. Et voilà pourquoi, extérieures. Il s’entoure d’un parolier, Jacques Levy, et d’une choriste
malgré un volume de la “Bootleg Series” sorti en 1998 (“Live 1975”), de luxe, Emmylou Harris. Même s’il ne souhaite plus faire de politique,
il était difficile, même carrément impossible d’avoir un aperçu de la il revient au protest song avec “Hurricane”, parce qu’il a lu les mémoires
Rolling Thunder Revue, avec son énergie et son mélange de bonne du boxeur condamné pour meurtre et s’est pris de sympathie pour
franquette et de délires en sa cause. Plutôt que de
tout genre.
Tout change évidemment Mélange de bonne franquette chroniquer à nouveau les
difficultés de son couple,
avec la sortie simultanée
d’un coffret de 14 CD et
d’un documentaire réalisé
et de délires en tout genre il écrit pour sa femme
“Sara” en espérant sauver
leur mariage. Et il laisse
par Martin Scorsese pour le compte de Netflix. Le coffret reprend l’ensemble du disque baigner dans des influences gitanes, échos d’un
avant tout les cinq sets complets de Dylan qui avaient été enregistrés pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer qui lui a directement inspiré
en multipistes. Il n’y a peut-être donc pas de show intégral de quatre “One More Cup Of Coffee”. Le violon de Scarlet Rivera domine le mix
heures (avec les sets solo de gens comme Bobby Neuwirth ou Ramblin’ d’un album qui ne ressemble, ni de près ni de loin, au reste de la
Jack Elliott à côté de ceux de Joni Mitchell), mais Montréal et le deuxième discographie de Dylan, mais qui sera la base de la tournée qu’il prépare
show de Boston, déjà très réputés en bootleg, montrent un groupe de (les musiciens de l’album, plus l’actrice Ronee Blakley, qui remplace
scène où tout le monde a trouvé ses repères, en pleine symbiose avec Harris, devenant après quelques renforts le groupe de scène de la Revue).
un chanteur habité et pleinement engagé. Quant au documentaire de Quand le Dylan d’aujourd’hui commente pour le documentaire cette
Scorsese, il recycle images de concert et rushs de “Renaldo Et Clara” tournée, il botte d’abord en touche : “Je ne me souviens de rien du tout
et les remet en perspective au travers d’interviews plus récentes, explorant concernant la Rolling Thunder Revue.” Scorsese choisit alors d’enchaîner,
des thèmes les uns après les autres plutôt que de tenter de donner une à la Godard, par une coupe franche dans le même plan sur le rire sardonique
cohérence à un ensemble qui n’en a jamais eu. Plus encore que sur “No de Bob. Bien sûr, ce dernier a encore plein de souvenirs sur les uns et
Direction Home”, Scorsese semble avoir trouvé ses marques dans un les autres, qu’il balance en autant de formules lapidaires sur Joan Baez
projet qui ne couvre que quelques semaines de la vie de Dylan, mais (“une météorite, hier comme aujourd’hui”) ou sur le malheureux
qui, surtout, se déroule au milieu des années 70, celles du Watergate documentariste qui finance le tournage et qui sera ensuite peu à peu
et de la débâcle vietnamienne, où les idées les plus délirantes prennent évincé du générique de “Renaldo Et Clara”. Scorsese a heureusement pu
souvent le dessus, généralement grâce à la coke, un contexte que Scorsese utiliser quelques scènes inédites, comme l’apparition de Patti Smith

Renaldo Et Clara : let it be


Déjà cantonné à quelques rarissimes musicaux, destinés à effacer des premières en studio sous un jour plus positif que
projections officielles (la Cinémathèque versions que l’on ne veut plus montrer. “No le documentaire de 1970, même si tous les
française possède une copie de la version Direction Home” était déjà bâti sur des images témoignages (et les bandes) confirment
courte), “Renaldo Et Clara” ne devrait plus de la tournée de 1966 que Dylan avait tenté à quel point le groupe se faisait la tronche.
émerger maintenant que le documentaire de d’utiliser dans son obscur “Eat The Document”, Le documentaire d’origine sera au moins
Photo Ken Regan-DR

Scorsese est là. C’est un peu dommage, surtout mais les Beatles devraient aller plus loin l’année présent en bonus dans le coffret. En revanche,
qu’il y a quelques passages intéressants non prochaine à l’occasion de la réédition de l’album il est peu probable qu’une version consensuelle
repris dans la nouvelle version. Mais c’est aussi “Let It Be” : ils ont commandé à Peter Jackson de “Cocksucker Blues” sur les Rolling
une nouvelle tendance des documentaires un documentaire destiné à présenter les Beatles Stones en 1972 fasse un jour surface.

048 R&F JUILLET 2019


BOB DYLAN THE ROLLING THUNDER REVUE

Photo Ken Regan-DR


Tout cela permet, au fond, de mieux apprécier quelques-uns des miracles
Les débuts de qui se produisent sur scène et qui sont désormais préservés sur disque :
les duos où les voix de Bob et de Joan se retrouvent naturellement,

Bob en tant que alors que Dylan a sinon parfois tendance à crier en solo, le télescopage
de trois ou quatre styles musicaux différents qui électrifie un vieux titre

chauffeur de bus folk comme “The Lonesome Death Of Hattie Carroll” ou transforme le
plus récent “Isis” en célébration quasi orgiaque. Et c’est au fond le
moment où Dylan réussit à sortir du carcan de la setlist et à réinjecter,
jour après jour, de la vitalité à des titres qu’il pensait connaître par cœur,
lors du concert surprise chez Gerde’s à New York qui marque les débuts
en lâchant la bride à ses musiciens et en prolongeant ensuite leurs
officieux de la Revue, ou les répétitions, sur lesquelles le coffret s’étend
explorations. Son mariage va bientôt sombrer : quand en 1978 il repartira
plus en détail. Même si la qualité sonore y est très variable (et que quelqu’un
en tournée mondiale, ça sera avant tout pour payer son divorce. Mais
a oublié “Sad-Eyed Lady Of The Lowlands”, tenté à cette occasion). Il y a
cette étincelle se ranime ponctuellement sur les dates européennes de
ainsi d’incroyables versions de “She Belongs To Me”, “I Want You” ou
la tournée, pendant les concerts de sa période chrétienne, ou sur son
“This Wheel’s On Fire”... qui ne seront plus jouées ensuite.
passage télé de 1984 chez Letterman. Et elle revient surtout, de façon
Le documentaire de Scorsese ne prétend donc pas donner une logique à
plus diffuse mais aussi plus durable, sur le Never Ending Tour. Lors de
une tournée qui s’appelle quand même tonnerre roulant, un titre qui est
son passage à Paris en avril, Dylan a ainsi tiré de son chapeau un “When
venu à l’artiste pendant un rêve, et qui s’avère aussi une expression
I Paint My Masterpiece” méconnaissable, pas entièrement réussi mais
indienne pour dire la vérité (c’est aussi le nom de code d’une opération
traversé par quelques fulgurances. Car Bob Dylan a encore quelque part
américaine de bombardements au Vietnam, ce qui a moins dû l’emballer).
l’envie de trouver, en changeant d’angle, une évidence et une nouvelle
Il évoque la camaraderie retrouvée de Bob Dylan et de Joan Baez, après
vérité même sur un titre déjà joué des centaines de fois. Le jour où il
dix ans de brouilles, mais il n’exclut pas non plus les piques, comme ce
peindra son chef-d’œuvre n’arrivera pas. C’est la conviction qu’il pourrait
jour où Baez se grime en Dylan, barbe comprise, et se fait aussitôt traiter
y parvenir et qu’il doit toujours continuer à créer qui compte. Et il peut
comme un demi-dieu par l’entourage de Bob jusqu’à ce qu’elle dévoile
remercier la Rolling Thunder Revue pour ça. ★
son travestissement. Il invente même la rencontre entre Dylan et une
Sharon Stone qui vient tout juste de sortir du lycée et n’est encore que
Album “The Rolling Thunder Revue : The 1975 Recordings” (Legacy/ Sony Music)
modèle débutante. Le film ne néglige pas non plus l’excentricité de la
violoniste Scarlet Rivera, brune élancée que le reste du groupe
considère comme une diseuse de bonne aventure cinglée.

050 R&F JUILLET 2019


En vedette

ELTON
JOHN
LES CINQ GLORIEUSES
(1970-1975)
Le jeune Anglais dénommé Reginald
Kenneth Dwight, né en 1947, dodu,
binoclard, passionné de disques et de
football, imaginait-il un jour qu’il finirait
comme sujet, et de Sa Majesté, et d’un
film hollywoodien quelque 70 ans après ?
Photo SSPL/ Getty Images

Certes non. Retour sur les années


les plus brillantes de sa carrière.
PAR CHRISTOPHE ERNAULT
Avec Bernie Taupin
Photo Michael Ochs Archives/ Getty Images

A l’instar de David Bowie ou Rod Stewart,


il fait partie de ces superstars anglaises
qui ont attendu leur tour après la première
vague de la British Invasion
DEBOULANT A TOUTE BERZINGUE SUR LA PENTE Song’ pour la première fois, je me suis dit : ‘Cool... C’est le premier truc
POURTANT GLISSANTE DE L’ANNEE 1970, l’une des vraiment nouveau depuis les Beatles.’ Il y avait quelque chose dans sa
pires du rock, qui voit les Beatles se séparer, les Rolling voix qui correspondait vraiment à une évolution pour tous les chanteurs
Stones procrastiner (“Get Yer Ya-Ya’s Out!”), les Who anglais.”) qui va lancer la mode de l’accent transatlantique (mélange
s’alourdir (“Live At Leeds”) et Jimi Joplin clamser, Elton de prononciation britannique et américaine), il développe une technique
John va tisser sa gigantesque toile en moins de cinq ans, de piano singulière qui va devenir sa signature et conditionner tous
aboutissant non seulement à un triomphe romain mais ses premiers coups d’éclat (“Border Song”, “Take Me To The Pilot”).
transformant le business de la décennie qui se présente. Ses influences ébène et ivoire sont diverses : Ray Charles, évidemment,
pour le martèlement funky (et par porosité, Aretha Franklin), le pianiste
de country Floyd Cramer pour le délié cluster, Jerry Lee Lewis ou Liberace,
Déclassés de la profession pour la pose excentrique et, enfin, Leon Russell, vieux soutier de Phil
Son arrivée sur l’échiquier binaire est tonitruante, en plus d’imposer Spector, pour la street credibility. Russell qu’Elton John rencontre lors
alors une voix singulière (John Lennon dira : “Quand j’ai entendu ‘Your de son premier séjour aux Etats-Unis en 1970 quand il se produit au

054 R&F JUILLET 2019


ELTON JOHN

Troubadour de Los Angeles, créant alors une hype fulgurante, loin de Dès lors, ce que va accomplir la paire John/ Taupin entre 1970 et 1975,
son Angleterre natale, qui, jusque-là, l’ignore. Mais, contrairement à restera comme l’un des plus beaux sans-faute de l’histoire de la musique
ses cousins de Liverpool, célèbres sur leurs terres avant leur arrivée à pop. Neuf albums studio (dont un double et, parallèlement, un live, une
New York, ce sont les Etats-Unis qui feront Elton, et ce détail, fonda- compilation et une BO), dont six numéros 1 au Billboard américain...
mental, influence au plus haut point le destin Albums magistraux, dont la succession s’organise
de ce fils à sa maman. Fils à sa maman, juste-
ment, comme Bernie Taupin, parolier du ré-
pertoire qui nous intéresse, et dont la mère a
En 1975, comme trois trilogies distinctes que nous pourrons
classer ainsi, selon leurs lieux d’enregistrement :
la période anglaise (“Elton John”, “Tumbleweed
répondu en 1969 à une annonce du Melody
Maker publiée par la maison d’éditions Liberty
4% de la Connection”, “Madman Across The Water”),
la période française (“Honky Château”, “Don’t
qui cherche alors un compagnon de songwriting
à Elton, en allant récupérer la lettre de totalité des Shoot Me I’m Only The Piano Player”, “Goodbye
Yellow Brick Road”) et la période américaine
candidature de son rejeton dans la poubelle.
Taupin, c’est le petit cousin provincial, la teigne, disques (“Caribou”, “Captain Fantastic”, “Rock Of The
Westies”)... Paradoxalement, la première est
le punk de l’histoire. Il vient du Lincolnshire
(une Creuse anglaise), élevé entre les chèvres
et les moutons. Son inspiration est à la fois
vendus dans marquée par l’influence de la musique améri-
caine, et notamment du gospel de The Band.
“Border Song” et le grandiose “My Father’s Gun”
ésotérique, pastorale, tolkenienne. Mais maligne,
toujours, sachant ramener les bateaux à bon port le monde sont en étant les parfaits représentants avec, à la
marge, des plongées dans la variété internatio-
(non sans rappeler Keith Reid, le parolier de
Procol Harum) et se marier aux déambulations des disques nale (“Your Song”, donc) ou le country rock
(“Tiny Dancer”). Le tout enrubanné par de majes-
harmoniques léchées d’Elton. C’est le cas dans
“Daniel”, qui manie à merveille la fraternité et
le Big Bang, ou “Mona Lisas & Mad Hatters”,
d’Elton John tueuses cordes signées Paul Buckmaster. La
deuxième séquence commence en 1972, alors
que la fusée Elton commence à fatiguer (l’album
instantané new-yorkais au sfumato si élégant. “Madman” est un bide). Pour se renouveler, il
Malgré cette rencontre décisive, Elton John n’est engage un guitariste blond (ça existe), Davey
pour l’instant qu’un vétéran, à 23 ans seulement, “Rocketman” Johnstone, et part enregistrer en France au
du circuit pop rosbif. Il joue, en effet, depuis Etait-il possible de faire pire que château d’Hérouville, studio récemment monté
1966 avec un groupe de ballroom dancing, “Bohemian Rhapsody” ? Oui, par le compositeur Michel Magne, responsable
apparemment. On nage ici en plein délire
Bluesology spécialisé en reprises R&B, puis thérapeutique asséné au monde entier. de la BO des “Tontons Flingueurs”. “Ce n’était
accompagne le doyen Long John Baldry dans Mais, plus gênant que la leçon freudienne pas le studio le plus high-tech, mais il y avait de
des tournées plus que moins minables. A l’instar fatigante (papa est méchant, maman la magie dans cet endroit. On y enregistrait jusqu’à
de David Bowie ou Rod Stewart, il fait ainsi partie est gentille, etc.), un révisionnisme 5 titres par jour” dira le pianiste. A Hérouville,
biographique qui laisse songeur...
de ces futures superstars anglaises qui ont pa- En effet, alors que Mercury a l’excuse Elton va insuffler à son art, jusque-là plutôt
tiemment attendu leur tour après la première d’être poussière, Elton, bien vivant, et sombre, du fun, du glam... Ça tombe bien, c’est
vague de la British Invasion. Ces trois-là sont Obersturmführer du projet, déglingue dans l’air du temps. Vont y être alors enregistrés,
complètement sa chronologie, se faisant
en quelque sorte des déclassés de la profession même chanter son “I Guess That’s Why en l’espace de 16 mois, les goguenards “Honky
quand tous font le break en ce tournant de They Call It The Blues” de 1983 lors de sa Cat”, “Crocodile Rock”, “Saturday Night’s
décennie, Bowie avec “Space Oddity”, Rod avec première audition en 1969... Imagine-t-on Alright”, “Bennie & The Jets”, tranches de
un film sur Napoléon où Austerlitz succède
“Maggie May”, et Elton avec “Your Song”. à Waterloo ? A partir de là, il est difficile de
power-pop britonne impeccables mais aussi
Malgré tout, Elton se rêve encore en singer- croire en cette pièce mal montée, hésitant les ciné-mascopiques “Rocket Man”, “Have
songwriter à la mode québecoise (“Je voudrais perpétuellement entre biopic vérité à la Blues For Baby And Me” et “I’ve Seen That Movie
être Leonard Cohen qui peut faire un album, “Walk The Line” et guignolade Too”, compositions savantes ne délaissant jamais
chorégraphiée à la “Mamma Mia” (cette
disparaître, refaire un album, disparaître, etc.”) deuxième option eut été préférable). Le seul le souffle lyrique, qui laissent penser que leur
et travaille toujours comme vendeur dans une mérite de l’ensemble étant d’afficher, à com-positeur, tel Mary Poppins, est alors en
boutique de disques spécialisée en imports : “Je quelques occasions, l’homosexualité du lévitation totale. Parallèlement, le personnage
protagoniste de façon aussi franche
me disais que si ça ne marchait pas pour moi, (comparé au Queen on nage en plein public se cartoonise, s’éloignant du look d’étudiant
mon rêve serait d’avoir suffisamment d’argent Pasolini, certes). Dès lors, le vrai grand attardé, pour désormais se trimballer en platform
pour ouvrir une telle boutique et écouter tous les sujet du film, l’unique, était là. boots, boas chinchillas, pantalons à sequins et
jours des nouveautés.” toute la quincaillerie afférente...

JUILLET 2019 R&F 055


ELTON JOHN

1976 va être son annus horribilis : celle du


burn-out, de la pose des premiers implants
Offrant ainsi, si l’on osait, une version overground de Bowie. Les deux Il faudra attendre 1976 pour qu’Elton daigne revenir en concert, à l’occasion
hommes ayant d’ailleurs beaucoup de points communs : le producteur du succès local, et complètement à contretemps, de “Blues Moves”, l’un
Gus Dudgeon (responsable de “Space Oddity”), un goût pour les des albums préférés de Michel Sardou.
soirées déguisées, une sexualité double jeu et une certaine Lennon-
compatibilité (les deux collaborent avec le Beatle en 1974-1975). En
revanche, ils ne s’apprécient guère (“David est froid et calculateur... Il n’a Doigts boudinés
pas de vrai style, seulement de bonnes idées. Il a beaucoup de talent, mais Elton n’a alors que 29 ans mais cette année 1976 va être son annus
il n’a pas ce talent si particulier, ce flair qui permet de faire les choses horribilis : celle du burn-out, de la pose des premiers implants, de “Don’t
naturellement.” — propos tenus dans Rock&Folk en 1977). La troisième Go Breaking My Heart” et surtout celle de son coming-out dans une
période annonce la chute de l’empire eltonien mais ne perd pas interview pour Rolling Stone. Sortie du placard qui va longuement le
complètement la face grâce à “Captain Fantastic”, l’un des disques les crucifier aux Etats-Unis, où il faudra attendre 1992 pour renouer avec
plus maîtrisés de sa carrière, faiblement entouré des branlants “Caribou” un numéro 1, qui se trouvera être, ironie absolue, une reprise de
et “Rock Of The Westies”, albums enregistrés dans les hauteurs neigeuses “Don’t Let The Sun Go Down On Me” (composée en 1974) avec
du Colorado, où l’on sent fortement l’odeur d’une autre poudre blanche, George Michael. Depuis, musicalement, il s’est assuré une deuxième
avec la complaisance caractéristique de ceux qui la consomment. Voilà, carrière pépère (le dernier vrai bon titre, “I’m Still Standing”, date de
nous sommes en 1975, et 4% de la totalité des disques vendus dans le 1983) mais commercialement royale (BO du “Roi Lion”, “Candle In
monde sont des disques d’Elton John. Les concerts monstres donnés au The Wind” pour Lady Di dans les années 90). Il a surtout construit sa
Dodger Stadium de Los Angeles en octobre constituant le climax d’une légende (dont le biopic “Rocket Man” sera sans doute la dernière pierre),
carrière dont aucun alors se demande où elle s’arrêtera. Comme le dira opportunément, sans jamais disparaître des radars... Il déambulera ainsi
Taupin, écœuré par son monstre : “En 1975, on ne pouvait plus péter sans doute jusqu’à la fin sur la route de brique jaune célébrée en
sans entendre Elton”. A cette époque, il n’y a guère qu’en France, et ce 1973, dans son magnum opus “Goodbye Yellow Brick Road”, retrouvant
malgré Hérouville, que la sauce ne prend pas. Deux expériences ayant au bout, le petit Reginald aux doigts boudinés, qui lui chantera : “Quand
fini de décourager le chanteur d’y faire un quelconque effort. D’abord, est-ce que tu vas redescendre ?/ Quand est-ce que tu vas atterrir ?/ J’aurais
une première partie catastrophique pour Sergio Mendes (sic) en 1970 dû rester à la ferme/ J’aurais dû écouter mon père/ Tu ne pourras pas me
au théâtre des Champs-Elysées. Et, plus grave, un showcase au Midem garder tout le temps/ Je n’ai pas signé avec toi/ Je ne suis pas un cadeau
de 1971 devant le gratin de l’industrie, se transformant là-aussi en désastre. à faire ouvrir à tes amis/ Ce garçon est trop jeune pour chanter le blues”... ★

Des tonnes John Lennon


“Whatever Gets You Thru The Night” (1974)
Partenaire de beuverie du Lost Weekend,

d’Elton
Les superpouvoirs acquis par Elton John
Elton vient faire les harmonies vocales sur
ce qui deviendra le dernier numéro 1 US
de Lennon de son vivant et qui vaudra à
la paire de se réunir quelques mois plus
au début des années 70 vont lui permettre, tard au Madison Square Garden pour la
comme David Bowie, de produire ses dernière apparition en concert du Walrus.
idoles, de couver des protégés, de jammer
avec des potes et de refourguer sa
came à la mule qui le souhaite. Sélection. Ringo Starr
“Snookeroo” (1974)
Long John Baldry Du cousu main pour l’ami Ricoré de la pop
“Let’s Burn Down The Cornfield” (1971) music. En résumé : une daube. Mais de qualité.
Elton coproduit avec Rod Stewart l’album
de ce vétéran de la scène du british blues
boom, à la voix à éloigner un grizzli. Avec Rod Stewart
notamment une reprise pyromane de “Let Me Be Your Car” (1974)
“Let’s Burn Down The Cornfield” de Un tape-cul diesel écolo-irresponsable
Randy Newman où Elton fait des étincelles. spécialement écrit pour le blood brother Rod
Stewart. Une pensée pour l’ingénieur du son.

T Rex
“Children Of The Revolution” (1972) Kevin Ayers
Photo Estate Of Keith Morris/ Redferns/ Getty Images

Dans le documentaire “Born To Boogie” “Circular Letter” (1975)


consacré à Marc Bolan réalisé par Ringo Elton signe l’ancien Soft Machine sur
Starr, Elton prend le piano en main son label Rocket Records (monté en 1974) et
pour une version thermidorienne de vient soutenir sa recrue sur cette “Circular
“Children Of The Revolution”. Avec Marc Bolan Letter” à la partie de piano démoniaque.

Jackson Browne Kiki Dee Colin Blunstone


“Redneck Friend” (1973) “Loving & Free” (1973) “Planes” (1976)
Immédiatement coopté par la mafia Elton, le producteur, montre souvent beaucoup Autre CDD décroché pour Rocket,
des cowboys cocaïnés de LA, Elton plus de discernement que sur ses propres le chanteur des Zombies qui, en bon
sous pseudo fait son Jerry Lee Lewis compositions. A l’exemple de ce mid tempo à la employé du mois, se voit offrir
sur le grinçant “Redneck Friend”. Bacharach, tout en labyrinthes harmoniques. un inédit de la paire John/ Taupin. CE

056 R&F JUILLET 2019


En couverture

“Une certaine idée du rock”

THE RACONTEURS Après une décennie passée à fabriquer des vinyles et ses propres
œuvres solo, Jack White retrouve Brendan Benson pour le troisième
album du plus excitant de ses supergroupes. Aubaine : les deux
mystérieux ont accepté de parler avant un concert à l’Olympia.
RECUEILLI PAR ALEXANDRE BRETON
Photo David James Swanson-DR
“J’espère qu’on n’aura jamais à faire un
album par nécessité, parce qu’on est fauchés
ou parce qu’il faut payer nos traites”
L’HISTOIRE DE LA MUSIQUE POPULAIRE R&F : Qui est l’étranger du titre ?
EST FAITE DE DUOS LEGENDAIRES : Jan Jack White : Brendan avait composé le refrain de cette chanson, “Help
And Dean, Sonny And Cher, Ike And Tina Turner, Me Stranger”, et c’était bien parce que les paroles que j’avais initialement
Sam & Dave, mais aussi les Righteous et Everly écrites pour les premiers vers étaient presque imprononçables, genre
Brothers, Suicide, les Black Keys, et les White Stripes, “bobobobobo”, donc, quand Brendan m’a joué ce refrain, tout d’un coup,
évidemment. Entre autres. Dans le cas de Jack White, tout devenait plus facile à écrire et à chanter. C’est important que les
un autre binome vient aussi à l’esprit : celui qu’il gens puissent chanter la chanson, en concert ou sous leur douche, et
forme avec Brendan Benson. Après avoir stoppé net, que ce soit autre chose que : “je t’aime, tu m’aimes” etc. Et c’était comme
en 2011, son duo avec Meg White (dont il a tout un appel à l’aide, oui.
de même gardé le patronyme), voici notre Citizen
Kane version Tim Burton de retour au sein des R&F : Oui, mais derrière ce titre, y a-t-il quelque chose d’autre ?
Raconteurs, dont le troisième album “Help Us Cet étranger, cet appel à l’aide, ça ne relevait d’aucune prise
Stranger”, sortira onze ans après l’excellent de position particulière ?
“Consolers Of The Lonely”. Flanqué, donc, de Brendan Benson : Pas quand Jack a écrit la chanson, non. Le
l’imperturbable Brendan Benson, Jack White forme, refrain n’a aucun sous-entendu politique explicite, en tout cas ce n’était
avec les fidèles exfiltrés des Greenhornes de Detroit pas intentionnel de notre part. Il était même plutôt pensé pour rester
Jack Lawrence (basse) et Patrick Keeler (batterie), ouvert à toutes les interprétations. C’est un sentiment plutôt noble, en
une version alternative du duo-étalon McCartney & effet, puisque l’étranger n’est plus celui qu’on doit aider, mais dont on
Lennon. A l’un la pop ouvragée, à l’autre le rock’n’roll demande l’aide. Donc, oui, il y a bien appel à l’aide, désespoir, tristesse...
saturé de larsens. Car White est un increvable Mais c’est ouvert.
preacher, une tornade d’électricité, et un bavard Jack White : Un peu comme pour le titre du précédent album, “Consolers
insatiable que contient avec placidité le raisonnable Of The Lonely”. Nous étions tombés sur cette formule tout à fait par
Benson, tous deux façonnant un joyeux hybride de hasard et l’avions adoptée parce que ça sonnait comme le Lonely Hearts
rock gorgé de réminiscences blues, pop estampillée Club des Beatles. Alors là, le titre est venu comme ça, effectivement
sixties, Nashville soul, psyché et heavy rock, sans avec cette idée : “Nous avons besoin de ton aide, étranger”. Cette idée
oublier, donc, les Beatles. Rencontre à 200 à l’heure collait bien, pour moi.
avec les intéressés, dans les loges de l’Olympia. Brendan Benson : “Aide-nous, étranger”, c’est comme une prière,
pour nous aider à tenir, à continuer...

R&F : Cet étranger, a-t-il un rapport avec le gitan de “Hey


Aucun sous-entendu Gyp (Dig The Slowness)”, la chanson de Donovan que vous
Jack White : (à peine entré en trombes, se décapsulant une canette de reprenez au milieu du disque, et avec l’ “enfant naufragé”
Coca) Quel superbe temps, n’est-ce pas ? Nous étions à Londres hier, qui apparaît dans la dernière chanson de l’album, “Thougts
pour cinq ou six jours. C’était fantastique ! Il faisait si bon, tout le monde And Prayers” ?
était dehors, et les filles portaient de jolies jupes ! Jack White : C’est intéressant. Il y a en effet un vers dans la dernière
chanson, où il est question du seul enfant sur terre, qui était aussi une
ROCK&FOLK : C’est le début de votre tournée, n’est-ce manière de revenir symboliquement à la figure centrale de la troisième
pas ? chanson, “Only Child”, qu’a composée Brendan. Le seul enfant n’est
Jack White : Oui, on a seulement joué deux concerts jusqu’à présent, plus l’enfant prodigue de cette chanson, mais le dernier enfant de
à Londres. Un petit club et un gros festival, hier. En fait (il compte sur l’humanité, dans un contexte post-nucléaire. Ce n’est pas un album-
ses doigts, fronçant les sourcils), on a déjà fait trois concerts à concept, mais tout ça fait sens pour moi.
Nashville, un en Nouvelle-Zélande, trois en Australie, deux au Japon,
deux à Londres. C’est donc notre douzième concert ! Mais, aujourd’hui, R&F : Qu’est-ce qui, après onze ans de silence, a décidé le groupe
c’est différent. Hier, à ce festival à Londres, il y avait 40 000 personnes à retourner en studio ?
venues voir les Strokes et je me suis dit que ce n’est pas possible, tu Jack White : C’est difficile à dire, je ne m’en souviens même pas !
ne peux vraiment pas jouer 30 concerts d’affilée devant autant de Tu sais, c’est comme des petits pas de bébé...
personnes ! C’est trop ! Alors ce soir, à l’Olympia, c’est ce qu’il y a de Brendan Benson : Oui, je crois que ça s’est fait progressivement.
mieux : la taille de la salle, pas de sièges, pas plus de 2000 personnes... C’était le moment. On continuait à se voir, et ça s’est fait de soi-même
Photo Marion Ruszniewski

Tu peux presque jouer pour chacune d’entre elles. sans qu’on ait à le décider.
Brendan Benson : (venant d’arriver, s’installant calmement) Oui, on Jack White : Il y avait une chanson, “Shine A Light On Me”, que j’avais
adore cette salle, elle a un charme fou. C’est comme la véritable première enregistrée pour mon dernier album, “Boarding House Reach” (2017),
date de la tournée. et je me souviens que cette chanson sonnait pour moi comme un titre
des Raconteurs, alors je me suis dit que j’allais la jouer à Brendan.
Suite page 64
060 R&F JUILLET 2019
Supergroupes,
groupes super?
Avec les Raconteurs, Jack White relance Keith Richards (basse) et Mitch Mitchell
(batterie). Deux titres sont joués : “Yer
une tradition très prisée chez les musiciens célèbres : Blues”, impeccable et, pour coller à la
jouer avec d’autres musiciens célèbres. thématique spectacle vivant, “Whole Lotta
Yoko”, une jam en compagnie de l’artiste
Explosion créative ou soustraction de talents ? nippone et du violoniste Ivry Gitlis.
Quelques cas historiques, pour juger. PAR BASILE FARKAS
Humble Pie
au groupe avec l’article du lendemain. Formé par Steve Marriott après les
Million Dollar Quartet La spontanéité et la productivité de la Small Faces, l’humble tourte britannique
Survenu le 4 décembre 1956 à Memphis, séance (une quarantaine de chansons) incarne une histoire typique : une vedette
cet épisode mythologique du rock’n’roll est laissent encore rêveur... des sixties qui désire changer de décennie
extrêmement connu : Carl Perkins enregistre avec de plus gros amplis, des musiciens
ce jour-là au studio Sun avec son groupe The Dirty Mac qui jouent (Peter Frampton de The Herd,
et un pianiste qui n’a encore rien sorti Décembre 1968 : la télévision anglaise Greg Riddley de Spooky Tooth et le
(Jerry Lee Lewis). Deux artistes du label consacre aux Rolling Stones une émission jeune prodige Jerry Shirley à la batterie).
(Johnny Cash et Elvis Presley), de passage, spéciale dans un décor de cirque. Pour De quoi usiner huit albums en autant
se mettent donc à jouer et chanter avec égayer la liste d’invités (Who, Taj Mahal, d’années, avec une généreuse rusticité.
les autres. Sam Phillips enclenche le Jethro Tull, Marianne Faithfull), un groupe
magnétophone et appelle fissa le journal est créé pour l’occasion : John Lennon Blind Faith
local, qui donne sans le vouloir son nom (chant, guitare), Eric Clapton (guitare), L’une des huit (!) superformations
d’Eric Clapton. En 1969, après Cream,
Slowhand — également champion des
surnoms — retrouve Ginger Baker, Steve
Winwood et Rick Grech, bassiste de Family
et joue son premier concert à Hyde Park.
L’unique album du quartette, malgré
sa pochette passible d’emprisonnement et
l’énormité des égos, recèle des passages
étonnamment subtils et contemplatifs.

Beck, Bogert And Appice


Derrière Clapton, Jeff Beck est un
digne candidat au titre de recordman
des supergroupes (trois participations).
Celui-ci, assemblé en 1972, avec la section
rythmique de Vanilla Fudge et Cactus
— l’équivalent musical de la charnière
centrale Beckenbauer-Schwarzenbeck —
était lourdement gracieux.
Photo Archives Rock&Folk-DR

The Highwaymen
Johnny Cash, Willie Nelson, Waylon
Jennings et Kris Kristofferson ensemble
dans le même studio ? Alléchant. Sauf que
la chose a lieu en 1985, un âge d’or pour les
fans de reverb gate, moins pour les amateurs
The Dirty Mac de country outlaw. La bande, un peu dans le

062 R&F JUILLET 2019


creux de la vague, enregistre néanmoins
trois albums, se relance dans les charts
country et laisse une poignée de chansons
au charme suranné certes, mais jamais
déterré par le moindre digger.

Traveling Wilburys
Contrairement à la plupart des groupes de
cette sélection, une certaine magie a lieu ici.
Le casting est connu : Bob Dylan, Tom Petty,
Roy Orbison, George Harrison et Jeff Lynne.
Les deux derniers, en charge de la production,
confèrent une couleur pop étonnamment
fraîche aux deux albums de la troupe. Le
premier, “The Traveling Wilburys Vol 1”
(1988), est un classique, aussi touchant
que “Mystery Girl”, disque du grand
retour d’Orbison sorti à la même époque.

Velvet Revolver
Sans leur dictateur à bandana, les anciens
Guns N’Roses s’ennuient. En 2003, après
quelques tâtonnements, Matt Sorum, Duff
McKagan et Slash recrutent Scott Weiland
de Stone Temple Pilots. Il n’est pas vraiment
question de plaisir ici, mais de showbiz.
Velvet Revolver publie deux albums de
hard rock Pro Tools à la ramasse. Le budget
Photo Floria Sigismondi-DR

promotionnel est démesuré, le succès riquiqui.

Atoms For Peace


Le groupe naît un peu par hasard en 2009,
quand Thom Yorke cherche à recruter
des musiciens pour jouer sur scène son The Dead Weather
difficile répertoire solo électronique.
Flea, le producteur Nigel Godrich, le Tony Allen, Paul Simonon et Simon Tong
batteur Joey Waronker et le percussionniste Wild Flag (passé par The Verve). Surprise, cette
Mauro Refosco acceptent de participer Peu s’en souviennent, mais ce quartette, sono mondiale version londonienne
à l’entreprise, cocktail terrifiant de slap, fondé par Janet Weiss et Carrie Brownstein sonne parfois comme du Kinks.
de marmonnements, de rythmes heurtés (de Sleater-Kinney), Mary Timony (qui joue
et de bidouillages synthétiques. Les fans actuellement dans Ex Hex) et Rebecca Prophets Of Rage
d’electronica et de rock sont pour une Cole (The Minders) a, en 2011, publié Les musiciens de Rage Against The
fois unanimes : tout cela est très pénible. un superbe et énergique album, au moins Machine sont des récidivistes. Après
aussi bon que les carrières respectives l’aventure Audioslave (2001-2007) avec
The Dead Weather de ces Américaines. le défunt Chris Cornell, Tom Morello, Tim
2009. Les White Stripes touchent à leur fin, Commerford et Brad Wilk initient en 2016
les Raconteurs ont du succès, mais Jack Hollywood Vampires une fusion-acquisition de Public Enemy
White a ce vieux fantasme : être reconnu La myriade d’étoiles attribuée ici au (Chuck D et DJ Lord) et Cypress Hill
en tant que batteur. Il monte alors en premier album (2015) du groupe de (B-Real) pour un résultat évidemment aussi
compagnie d’Alison Mosshart (The Kills), Joe Perry, Alice Cooper et Johnny Depp rap que metal. Les morceaux originaux
Dean Fertita (QOTSA) et Jack Lawrence était, peut-être, un tantinet exagérée. ne sont pas fulgurants, mais ces Prophets
(Greenhornes et Raconteurs) ce groupe- En attendant, ces jet-setters à bague tête sont assez compétents pour engendrer un
oxymore, spécialisé dans les jams sans de mort jouent, aujourd’hui encore, pogo au moindre “Killing In The Name”.
plaisir et le hard rock sans amusement. des reprises hard rock avec un goût
contestable certes, mais beaucoup de plaisir. L’Epée
Them Crooked Vultures Anton Newcombe, les Limiñanas et
Au même moment que Dead Weather, The Good, The Bad Emmanuelle Seigner sont dans un studio...
se déroule une autre partie fine, And The Queen L’album de ce nouveau groupe — dont le
intergénérationnelle, mêlant John Paul Après Gorillaz, ce nouveau projet fomenté nom a été trouvé par le patron du Brian
Jones (basse), Dave Grohl (batterie) et en 2008 par Damon Albarn pouvait laisser Jonestown Massacre — sortira à la rentrée
Josh Homme (guitare et chant). L’unique songeur. En fait, en dépit d’un nom très et dévoilera les obsession habituelles
album du trio, spectaculaire, est une orgie long, même en sigle, TGTBATQ est l’idéal des intéressés : fuzz à tous les étages
de plans hard et stoner. Les compositions, point de convergence des musiciens qui le et chant yé-yé, soit le paradis des adorateurs
en revanche, font cruellement défaut. composent : Albarn donc, mais aussi des compilations “Pop A Paris”.★

JUILLET 2019 R&F 063


Photo David James Swanson-DR
R&F : Il y avait donc un pont entre votre dernier album solo faisant cet album, que nous avions une responsabilité. Je ne prétends
et le nouveau Raconteurs ? pas que nous sommes l’essence du rock ou quoi que ce soit, non, je dis
Brendan Benson : Fondamentalement, oui. Parce que je savais au juste que nous avons une responsabilité, à l’égard de son histoire.
moment du mixage de mon album solo que cette chanson ne collerait Brendan Benson : Nous sommes un peu comme des ambassadeurs !
pas, ce qui est plutôt drôle car cet album est si bizarre que l’on peut se Jack White : (se lissant les cheveux sur les côtés) Oui, c’est ça, et ça
demander s’il y a une seule chanson qui colle (rire tonitruant) ! A ce nous a donné une sacrée énergie ! On a écrit une vingtaine de chansons
moment-là, elle sonnait de façon encore très classique : “Tu ne me très facilement, et je ne sais vraiment pas si on peut dire que cet
comprends pas” etc. Mais elle avait quelque chose qui l’associait davantage album est terminé — peut-on dire qu’un album est fini avant de le jouer
à un album des Raconteurs. sur scène ? — mais en tout cas, il y a de quoi nourrir le prochain, et
Jack White : Il n’y avait pas à proprement parler de nécessité. j’ai terriblement hâte de m’y remettre ! Donc, si tout se passe comme
Et j’espère qu’on n’aura jamais à faire un album par nécessité, parce en ce moment, il y aura bientôt un nouvel album !
qu’on est fauchés ou parce qu’il faut payer nos traites. J’aurais honte.
Tu sais, comme les gars des Ramones, Joey ou Tommy, qui devaient R&F : La mort du rock, c’est une obsession, aussi vieille que
faire un album et partir en tournée pour éviter de se faire virer de le rock’n’roll lui-même, non ?
chez eux... Jack White : Oui, et je crois que c’est déjà présent chez Jerry Lee
Brendan Benson : On l’a d’abord fait pour nous, cet album, chez Jack, Lewis, Little Richard ou Bill Haley & His Comets, à quel point c’est
dans son studio, avec beaucoup de plaisir à se retrouver tous ensemble. fou et agressif... Tu vois les gens danser sur la scène, sauter partout,
On jammait, les idées venaient comme ça, un riff, un texte, c’était devenir complètement fou, et eux disaient : “C’est complètement dingue,
assez facile. continuons comme ça, ça ne durera pas !”
Jack White : C’est toujours la poisse ces questions sur les raisons, le Brendan Benson : De toute façon, ça ne peut pas durer. Tu ne peux
pourquoi, etc. C’est peut-être très américain, je ne sais pas, mais ça a pas être aussi intense très longtemps...
toujours un côté trop forcé, un peu comme quelqu’un qui n’arrête pas Jack White : Et c’est très bien ainsi. Si, il y a quelques années, quelqu’un
de te dire : “Je t’aime, je t’aime !” OK, je t’aime aussi, n’en parlons plus ! m’avait dit que nous irions jusque-là... Tu sais, nous avons eu un public
dingue au Japon, c’était l’un de nos meilleurs concerts. Et à Londres,
R&F : Vous êtes toujours très enracinés dans la tradition, que des gamins de moins de dix-neuf ans, sautant, dansant, surfant
dans l’histoire du rock, et même de ce qui l’a précédé. Avec sur la foule, ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu un truc pareil !
les Raconteurs, dans une certaine mesure, vous soulignez On s’est dit : “Wow, peut-être que ça recommence ?”
davantage encore ce côté gardien du temple... Brendan Benson : Au point que cette idée de la mort du rock’n’roll
Jack White : Oh oui ! Alors que nous enregistrions, à un moment donné, a l’air d’un truc de propagande. Ce n’est pas vrai ! Je crois que les gens
il m’est apparu que c’était effectivement notre boulot de représenter le reviennent à ces concerts et aiment ça. Alors, certes, le rock n’est plus
rock’n’roll. Il y a toujours eu, au cours de l’histoire, cette idée que le aussi populaire qu’à la grande période, mais...
rock était mort ou sur le point de disparaître, et j’avais le sentiment, en

064 R&F JUILLET 2019


THE RACONTEURS

Jack White : La culture des ados aujourd’hui est plutôt axée sur le une blague, sur un manuel de survie post-apocalyptique. Le type y
R&B ou une pop pour téléphone portable. La plupart des ados ne savent racontait des trucs du genre (grosse voix) : “Quand la fin du monde
plus comment on fabrique la musique qu’ils écoutent, comment on sera imminente, et croyez-moi elle l’est, il y a bien des choses qu’il vous
obtient ce son-là, et peut-être même ne savent-ils plus à quoi faudra alors savoir : ce qui peut vous tuer quand vous êtes en pleine
correspondent les instruments. Je le vois avec mes enfants. Déjà, quand forêt, comment bien nettoyer un lapin si vous en attrapez un, comment
j’étais au lycée, en pleine période house music, alors que je me passionnais vous constituer un abri avec quatre fois rien.” Fuck la fin du monde !
pour la musique et m’intéressais aux musiciens, personne autour de moi Et, en même temps, il s’agirait peut-être d’y penser, à ce putain de
ne s’intéressait à cet aspect. Je crois que c’est un truc qui a commencé trou où se planquer, bordel ! C’est dingue, quand tu vis dans le Sud
dans les années 80. Dans les années 60, si tu demandais à l’auditeur des Etats-Unis, tu ne rencontres que des tarés obsédés par l’idée d’avoir
moyen qui jouait de la basse dans les Beatles... à se défendre comme si c’était la guerre ! Ils vivent une vie de merde,
Brendan Benson : ...Tout le monde savait. et sont déjà morts. Plutôt crever que de se taper un manuel sur le nettoyage
Jack White : Mais si tu demandais : “Qui joue de la basse sur d’un lapin !
‘Thriller’ de Michael Jackson ?”, là on te répondait : “Bah, j’en sais
rien, mais c’est cool !”
Comme un voyage
R&F : Vous considérez-vous investis d’une sorte de mission ? R&F : “Don’t Bother Me” a des changements de tempo incro-
Jack White : Une mission... C’est dur à dire. Parfois, on discutait avec yables, on y entend Black Sabbath. De même, dans “Shine The
notre ingénieur du son, Vance Powell, de ce qui nous intéresse le plus : Light On Me”, on entend des échos aux Beatles, à toute une
le son, les tonalités, la qualité de la production, le mixage, le matériel, pop élégante des sixties...
etc. Après tant d’années de perfectionnisme obsessionnel, je me demandais : Jack White : C’est toujours un dialogue, oui.
“Mon Dieu, je ne sais vraiment pas pourquoi je continue comme ça ? Quel Brendan Benson : Ce n’est évidemment pas délibéré, ni conscient.
est l’intérêt?” C’est le même problème dans le cinéma, je crois, où les gens Ces choses sont en nous. Elles reviennent d’elles-mêmes...
se mettent à utiliser du matériel numérique. Tarantino, qui aime vraiment Jack White : Nous sommes pris dans une tradition. C’est ce qui s’est
le cinéma, ne comprend pas pourquoi l’analogique, la pellicule, ce qui passé pour “Hey Gyp” de Donovan...

“Certes, le rock n’est plus aussi populaire


qu’à la grande période, mais...”
faisait la beauté d’un film, est majoritairement renié aujourd’hui et, en Brendan Benson : Au départ, c’était un morceau pour s’échauffer,
plus, devenu si cher. Tu es contraint de t’adapter à ces nouvelles et puis il sonnait si bien, qu’on a fini par le considérer comme partie
technologies. Je ne sais pas si c’est mieux ou pas, parce que, souvent, la intégrante de l’album...
plupart des gens n’ont pas idée de la différence, entre tel ou tel compresseur, Jack White : C’est aussi une certaine idée du rock que nous aimons,
ou tel micro. Donc, pour qui fais-tu tout ça ? Pour toi-même ? Pourquoi que nous voulons faire vivre et faire entendre dans nos chansons. Pour
pas... Dans le milieu du garage rock, nous en parlions tout le temps ! ce titre, il y avait cette section rythmique incroyable, on est repartis de
Pourquoi, alors que dans la pop tout le monde sonne si mal, pourquoi l’original, et puis on a réécouté la version des Animals, puis ensuite
continuons-nous à jouer sur du matériel vintage, etc. Pour qui fais-tu tout celle de Taj Mahal, comme un voyage. Le voyage que tu espères pouvoir
ça, bon sang ? Et, en même temps, comme je te le disais, à nos derniers faire vivre à ceux qui l’écouteront.
concerts, c’étaient majoritairement des ados d’à peine dix-neuf ans qui
étaient là. Tout ça est très curieux. R&F : Vous venez de célébrer les dix ans de votre label Third
Man Records. Quelles réflexions cet anniversaire vous a-t-il
R&F : Il y a une dimension spirituelle que l’on perçoit dans inspirées ?
chacun de vos albums et celui-ci n’y coupe pas. Dans les Jack White : Je suis vraiment heureux, surpris aussi, que nous ayons
blues. Une spiritualité... pu tenir. On a encore beaucoup de choses prévues pour l’avenir. C’est
Brendan Benson : Oui, c’est exact. C’est l’idée avec la musique. Il très difficile, mais ça fait tellement sens, qu’il faut continuer, d’autant
s’agit de permettre à quelqu’un de ressentir quelque chose, de faire une que maintenant la demande en vinyles redevient importante. Je suis
expérience. Tu essaies d’atteindre un point, comment dire... Tu vois très fier de contribuer à cela, à mon niveau.
ce type, Kendrick Lamar, avec ses beats vraiment cool et son flow, Brendan Benson : Third Man a contribué à empêcher l’extinction
c’est incroyable ce qu’il arrive à atteindre, pour des millions de personnes ! du vinyle et la disparition des disquaires.
Il y a une spiritualité chez lui. Ce n’est pas superficiel. Tu sais, tu rentres Jack White : Je me rappelle, à l’époque des White Stripes, quand, en
dans une salle, l’obscurité tombe, et tu t’apprêtes à vivre une expérience 2003, “Elephant” est sorti, nous l’avions envoyé en vinyle aux journalistes.
sensorielle, ce n’est pas coupé de la vraie vie, c’est la vie. Que ça se Ça devait être la seule manière de l’écouter. C’était aussi une façon de
produise encore en 2019, c’est vraiment dingue. s’opposer au déclin du vinyle. On s’est battus et peut-être avons-nous
Jack White : Oui, c’est vrai. Le vinyle est comme une hostie et le réussi, ça nous pousse à continuer. Tout ce que nous faisons, nous le
disquaire, ou la salle de concert, une église. Il s’y déroule une communion, faisons parce que nous aimons vraiment ça, et nous ne voulons pas
il s’y produit quelque chose de sacré. grossir davantage. Mon espoir est qu’un jour les gens parleront de ce
label sans mentionner mon nom. ★
R&F : L’album est hanté par l’idée de la fin : fin d’une époque,
fin du monde... Album “Help Us Stranger” (Third Man Records/ Pias)
Jack White : La dernière chanson, “Thoughts And Prayers” évoque Merci à Sandrine C.
précisément cela. J’avais lu un article, que j’avais pris au départ pour

JUILLET 2019 R&F 065


Venom, 1980
Photo DR
La vie en rock

L’histoire du
rock a toujours
flirté avec
l’image du mal,
de la rébellion
ou de l’ange
maudit

VENOM
Le groupe heavy metal britannique fait l’objet
d’un lourd coffret rétrospectif, frappé de
l’obligatoire pentacle. Occultisme et riffs
extrêmes sont donc, ici aussi, à l’honneur.
PAR PATRICK EUDELINE
Venom, 1984

QUAND ON EST GAMIN, on aime quand c’est rapide, fort Du rock. Ni plus ni moins. Comme les Stones, tiens !
et lourd. Je me souviens de “She Said Yeah” par les Rolling Mais le metal semble avoir pris le dessus.
Stones, de “I’m Down” par les Beatles. Ces morceaux-là nous Et le metal, vu en noir, Venom en a toujours fait. Mieux, il l’a inventé.
mettaient vraiment en transe. Comme plus tard le “Travellin’ Ce groupe à l’erratique carrière pour le moins, a pourtant,
Band” de Creedence Clearwater Revival. De là à dire que sur bien des points, annoncé la suite...
c’est Little Richard, maître en surenchère, hurleur en chef,
roi des tempos dévalés à blinde, des breaks à la hache et des Venom, donc ? BMG réédite, pour les 40 ans
riffs à une note (“Lucille” !) qui a tout inventé, il y a un pas. du groupe, l’intégralité de son œuvre. Tout cela sous la forme
Ou un débat, qui n’est pas celui d’aujourd’hui. Le hard rock, d’un coffret, “In Nomine Satanas”, qui comprend de nombreux
disais-je, est une maladie infantile du rock. Un truc pour les albums remasterisés en vinyle, des posters et des illustrations.
ados. Plus grand, AC/DC ou Grand Funk Railroad, ça ne suffit Il y a notamment, bien sûr, les 4 premiers albums historiques sur
plus. On est prêt à goûter aux délices de...Van Der Graaf Neat Records : “Welcome To Hell”, “Black Metal”, “At War With
Generator ou Tuxedomoon ? Je plaisante. Mais une chose est Satan”, “Possessed”. Ce qui, pour les fans, mettra de l’ordre dans
sûre, le hard est — somme toute — un absolu du rock et une une discographie compliquée où les bootlegs et les rééditions mal
impasse. Vient un moment (à mon sens dépassé depuis 1970, foutues abondent. Comme les changements de personnel malheureux.
au bas mot) où on ne peut aller plus vite, plus loin, plus fort, Tout cela pour ce groupe qu’on pourrait croire mineur. Et qui l’est,
plus saturé. Les essais pour se faire deviennent désespérés. d’ailleurs. Sauf qu’ils sont les inventeurs du metal moderne, qu’on
Et, pourtant, c’est toute l’histoire du metal. l’appelle death, thrash, ou black metal. Sauf que le satanisme,
aujourd’hui — de carton-pâte ou pas — inhérent au genre doit quasi
tout à Venom. Il n’y a plus de rock gothique. Ou quasi. Mais le Hellfest,
Metal qui est pour moi une perversion du hard rock, va réunir les foules une fois encore et on y fera les cornes. Le metal,
jointe à un abandon des racines blues. Grindcore, thrash metal, death c’est même le genre qui se porte le mieux, finalement. Et le metal, sans
et black metal, que sais-je ? Ils n’ont comme point commun que le faire exprès (ou si peu) répète à l’envi cet évident message : Satan
d’être dans la caricature. Le chant growl, les double grosses caisses en et le rock, ça va ensemble depuis le tout début. Depuis le blues même.
cavalcade, tout ça... Que sais-je ? Mais le metal est là pour rester. C’est Certains conspirationnistes, comme John Todd sont même convaincus
même le seul genre né du rock, qui semble ne devoir jamais mourir, et de la nature démoniaque du rock : “De tout temps, la sorcellerie a été
— même — vieillir sans trop de dégâts. Les pionniers du metal ? Black pratiquée au son du beat, qui est identique dans les cultes du vaudou
Sabbath, bon d’accord... Les lamentables Budgie, et surtout Ritchie et dans la musique rock. Impossible de pratiquer la sorcellerie sans
Blackmore, parce que cet homme-là faisait tout pour éviter dans son jeu cet accompagnement (...). Tous les grands producteurs de rock’n’roll
les gammes du blues. Il avait grandi avec ça, mais très vite est passé à sont membres d’une église satanique, et la grande majorité des groupes
Bach. Son “Speed King”, comme “Paranoid”, s’éloigne du blues. Alors rock sont inscrits comme membres de l’une ou l’autre des religions
que Led Zeppelin, Jeff Beck, Cactus, qui on voudra, se vautrent alors lucifériennes. Lorsqu’ils produisent un disque ou doivent composer de
toujours dedans. Seulement, le bouton est tourné à 11. Depuis ? nouvelles chansons, ils demandent aux grands-prêtres et prêtresses de leur
Les derniers à rester hard rock et à ne pas tourner metal ? Motörhead ! temple d’ensorceler leurs œuvres pour qu’elles obtiennent de grands succès.
AC/DC, sans doute... Le reste, d’Aerosmith à Guns N’Roses ?

068 R&F JUILLET 2019


LA VIE EN ROCK

Lorsque les rites consécratoires sont accomplis et que les disques sont le death metal, le grindcore et toutes ces choses pour que Venom soit
envoutés, un grand nombre de démons sont chargés d’exécuter leurs ordres.” rejoint par le reste du troupeau. Ce groupe peu loué a inventé ce qui fait
depuis quasi trente ans le metal. Il faut lui reconnaitre ça. Venom ? Un
Oui, bon. Satanisme, sorcellerie, démonisme, Metallica qui aurait tout loupé. Sa légende reste underground, sa carrière
luciferisme. Grand-Guignol ou plus subtil, il est sûr que ce vent-là en demi-teinte. C’est connu, le diable ne paie pas toujours ses dettes.
souffle depuis Robert Johnson et ses successeurs : Little Richard, Jerry
Lee Lewis, Screamin’ Jay Hawkins, et même Elvis ou James Dean... Cronos, âme damnée du groupe : Venom, c’est lui !
Tous y ont trempé. L’histoire du rock a toujours flirté avec l’image Ingénieur du son chez Neat Records, il sera au milieu de ce renouveau
du mal, de la rébellion ou de l’ange maudit. Un rappel ? Ce fut une hard. Dès 1976, il approche du sujet avec son groupe Dwarfstar, ou
obsession dès la fin des sixties (“Sympathy For The Devil”, Black Guillotine. Mais le punk rock n’offre aucune visibilité à ces chevelus
Sabbath et Led Zeppelin, “Ceremony” de Spooky Tooth, “Race en jeans. Qui pourtant, peu à peu, se forment une identité. A coups
With The Devil” de Gun, “Black Night” de Deep Purple... Dois-je d’imagerie sataniste et de pseudos ronflants (une pratique alors
continuer ? Charles Manson et Bobby Beausoleil ? Anton LaVey ?). guère usitée chez les hard rockers). Natifs de Newcastle, Conrad
Il y eut même, en cette douce année 1970, Black Widow. Ces enfants Lant — lui donc ! — devient Cronos. Et ses acolytes ? Jeffrey Dunn
spirituels de Crowley pratiquaient des cérémonies sur scène. Et pas devient Mantas, Anthony Bray devient Abaddon. Pour Clive Archer,
pour de rire. Ou les Américains de Coven : une vraie messe noire c’est carrément Jesus Christ. Cronos, leader, chante et joue de la
était enregistrée sur “Wichtcraft Destroys Minds & Reaps Souls” basse façon Motörhead. En accords, brouillons et saturés. Jusqu’à
leur premier album et ils furent les premiers à utiliser le signe dit “Calm Before The Storm” (1987), son style restera identique.
des cornes. Aussi réjouissant que les italiens de Jacula ou “Black Mass” C’est de toute façon l’âge d’or du groupe. Avec les quatre premiers
par Lucifer (du Moog, en 1971...) Après cette période, le rock, il est albums susnommés. Le groupe se perdra ensuite, allant jusqu’à
vrai, oublia quelque peu le satanisme et la lecture occulte du monde. virer Cronos ou à se lancer dans des tentatives de funk metal.
On ne voit guère que les obsessions de David Bowie ou la coupe Ce qui le tue, bien sûr. Un moment. En 1989, Venom en est réduit à
de cheveux de Dave Vanian pour tenir ce flambeau-là. Tout cela, faire la première partie de groupes plus que mineurs (Sacred Reich ?).
en plein punk rock, pouvait sembler quelque peu démodé. Entre-temps, il aura tout essayé, le metal épique, l’industriel, l’heroic

Venom ? Un Metallica qui aurait tout loupé


Mais le rock vu en noir corbeau, Venom allait le relancer. Avant même fantasy, les guitaristes intérimaires virtuoses ou les synthétiseurs.
que le rock dit gothique n’explose et que le Batcave ouvre ses portes. De Avant de se reformer — avec Cronos par alternance — et de vivre
plus, Venom, dès 1980, allait annoncer tout ce que nous allions endurer plus ou moins sur sa légende. Jusqu’à aujourd’hui. Le metal, version
en guise de metal. Cronos lui, était un convaincu. Pas comme les noire ? Cronos a beau le nier quand le vent souffle un peu trop fort,
prétendus satanistes de Black Sabbath (le groupe aimait bien les films il fut celui qui ramena tout cela au premier plan. Même s’il déclare,
d’horreur, hein ! ça s’arrêtait là), Le leader de Venom pratiquait, lui. au moment des exactions du black metal norvégien, quand Varg
Ce fut (c’est ?) un des rares. Avant Christian Death ou qui on voudra. Vikernes arbore partout son T-shirt Venom : “Regardez-les, ces groupes
De plus, le son est brouillon et sale comme celui du death metal qui semblent penser que nous sommes les meneurs de leurs sales putains
(Cannibal Corpse), les vocaux growlent et gruntent. Les tempos — d’actions macabres... Je veux que le monde entier sache qu’ils n’ont
même si le premier batteur est trop cruche pour utiliser la double grosse absolument rien à voir avec ce qu’était Venom autrefois, en rien. En fait,
caisse — cavalent vers... l’enfer. Et tout cela... avant tout le monde. tout cela me dégoûte. Que pensent-ils qu’ils sont en train de faire ? (...)
Venom, ça a toujours été du divertissement, c’était juste transposer le
Dès “In League With Satan”, deuxième 45 tours en concept des films d’horreur dans la musique. Mais tuer et brûler ?
1981, tout est dit. Et le pentacle trône sur cette pochette noire au titre Putain de merde ! Personne ne devrait penser que nous puissions
explicite. L’affaire est produite par Neat Records, ce qui les rattache bel jamais pardonner de tels actes !” Du divertissement ? Comme cela est
et bien à cette New Wave Of British Heavy Metal. Mais cela tranche, décevant ! Cronos, en fait, rien qu’un détail, pratique l’escalade en
c’est peu de le dire : c’est que cette prétendue nouvelle vague n’était, professionnel... Parce que c’était le seul sport qu’Aleister Crowley
au fond, comme Dire Straits, apparue au même moment, qu’une volonté ait jamais pratiqué, et qu’il voyait cela comme une transcendance.
de normalisation après le punk rock. Une manière de dire : finies Il le paya d’ailleurs d’une chute en 2002, qui faillit être fatale
les conneries ! On en revient au bon vieux rock prolo de lads qui et l’immobilisa de longs mois. Le fameux prix à payer...
remplissait les stades jusqu’en 1977. Façon Status Quo, Judas Priest,
Peter Frampton. Une normalité en baskets-jeans-bouclettes et Mais on ne lui en voudra pas d’être dans le déni
Stratocaster saturée... On place abusivement Girlschool ou Motörhead et la discrétion. Satanisme, luciférisme sont des arts délicats à
dans l’école. Mais non, c’est Saxon, Iron Maiden (un Wishbone Ash pratiquer au grand jour. Et tout est mélangé : satanisme, occultisme,
en plus ringard), Diamond Head, Def Leppard qui tiennent le game. sorcellerie et luciférisme — qui est une philosophie. Aujourd’hui, et de
Ils rêvent d’Amérique et de stades. Metallica et le hair metal vont nouveau, ces mots ont mauvaise presse. Sur YouTube et ailleurs, alors
embrayer. Avec eux, c’est comme si le punk n’avait pas existé. Ils font que la société s’obsède de théories complotistes, on parle de lobbies,
du rock pour le magazine Kerrang. Du rock comme on n’aime pas. de franc-maçonnerie, du 33ème degré satanique, de pédosorcellerie,
Venom, oui, NWOBHM ou pas, est ailleurs. Même si le groupe joue, en mélangeant tout. Le Hellfest, chaque année est menacé.
lui aussi, sur Aria ou Ibanez. Comme Steve Vai, Slayer ou pire encore. Cronos se fait donc discret désormais, même si un dernier album
Dès le début, Venom, lui, n’est pas particulièrement technique, se du groupe, avec lui, “Storm The Gates” est sorti fin 2018...
fout de la rapidité virtuose, des solos shred envieux de Van Halen, des A l’heure ou Venom Inc, dernière incarnation du groupe (sans Cronos,
power chords, du boogie sans blues. Tout ce que font les autres... Ils sont donc) est programmé au Hellfest et que sort le coffret hommage,
il était temps, sans doute, de saluer ce Soldat inconnu du metal. ★
Photo DR

ailleurs. Si leurs premiers morceaux sont du metal... Alors “Sister Ray”


en est aussi. Il faudra attendre la fin des années 80, avec le thrash metal, Coffret “In Nomine Satanas” (BMG)

JUILLET 2019 R&F 069


Disque du Mois

Quartette de rock’n’roll

The“HELP
Raconteurs
US STRANGER”
THIRD MAN/ PIAS

En 2003, sur la face B de “Seven Fertita) et solo (disques et concerts). Brendan Benson participe beaucoup grosso modo toute l’histoire du rock,
Nation Army”, plus célèbre morceau Après onze ans de réflexion, les aux mélodies, rôle déterminant pour mais acceptent aussi le risque de
des White Stripes, Jack White plaçait Raconteurs reviennent forts d’un l’équilibre, comme quand le beau passer pour des traditionnalistes.
une chanson de Brendan Benson, album brillamment réussi. Jack White “Only Child” précède le rugueux C’est en partie vrai. Jack White
“Good To Me”. C’est dire l’estime semble toujours aussi friand de riffs “Don’t Bother Me” plein des ruptures est après tout l’heureux propriétaire
qui circule entre ces deux musiciens charnus (“Sunday Driver”) et de constitutives du style Jack White. de la première maquette d’Elvis
de Detroit. En 2005, ils unissent leurs distorsion, pour sa voix comme pour La fusion des deux donne “Somedays Presley chez Sun, d’un des cinq
talents et forment les Raconteurs sa guitare. Au “California born and (I Don’t Feel Like Trying)” ou “Shine exemplaires connus de “High Sheriff
avec deux Greenhornes, Jack raised” (né et élevé en Californie) A Light On Me”, qu’on qualifiera Blues” par Charlie Patton chez
Lawrence (basse), Patrick Keeler de “Teenage Head”, le classique de beatlesques. Exagérée, absurde, Vocalion mais aussi d’une usine
(batterie). Sur scène, notamment à des Flamin’ Groovies, les Raconteurs la comparaison vaut pourtant pour de pressage de vinyles. Mais ce
Rock En Seine, renforcés par Dean répondent par un jeu de mots cette osmose particulière qui fait n’est là que le signe de sa totale
Fertita (claviers, guitare), ils se grinçant : “Detroit bored and razed” que les musiques de l’un s’équilibrent implication. Il est entré en rock armé
montrent ardents défenseurs d’un (morfondu et dévasté par Detroit). ou se renforcent par un solo, un d’une foi inébranlable, étudiant
classic rock allant du hard à la power Raison pour laquelle les voici pont ou un chœur de l’autre, signe avec enthousiasme les textes
pop. Fans, ils se régalent à reprendre désormais établis à Nashville ? de la force, de la logique et de fondateurs (blues, rockabilly,
sans œillères Cher, Bo Diddley, Bien que probablement conscients la probité naturelle de cette union. garage, Led Zeppelin, etc.) pour
Gnarls Barkley, les Undertones, que celle des Animals restera En restant fidèles à ce qu’ils en proposer une nouvelle lecture,
Love, etc. Malgré le succès de intouchable, ils proposent une nomment eux-mêmes la formule en faire sa matière première.
“Broken Boy Soldiers” (2006) puis version de “Hey Gyp” (Donovan) à 16 cordes (6 + 6 + 4) — “these Pointilleux, fétichiste, intelligent,
“Consolers Of The Lonely” (2008), au dynamisme réjouissant. 16 strings we’re strumming, inventif, il se confirme d’une
le groupe reste en sommeil, l’emploi Friands de variations, ils passent they will back up every line” — modernité extrême ; jamais aussi
du temps de Jack White rempli par du blues atomique et sensuel (“Now dans les paroles de “Help Me convaincant qu’avec son quartette
les activités de Third Man (label, That You’re Gone”, sujet d’un clip en Stranger”, la chanson qui inspire son de rock’n’roll, les Raconteurs.
studio, éditions), de Dead Weather noir et blanc) au rock’n’roll classique titre à l’ensemble, les Raconteurs ✪✪✪✪
(auquel participent Lawrence et avec une touche punk (“Live A Lie”). assument un héritage certes riche, JEAN-WILLIAM THOURY

PISTE AUX ETOILES ✪✪✪✪✪ INCONTOURNABLE ✪✪✪✪ EXCELLENT ✪✪✪ CONVAINCANT ✪✪ POSSIBLE ✪ DANS TES REVES

JUILLET 2019 R&F 071


Disques poprock
Peter Perrett Mike Donovan The Divine Mattiel
“Humanworld” “Exurbian Quonset” Comedy “Satis Factory”
DOMINO DRAG CITY “Office Politics” HEAVENLY/ PIAS
DIVINE COMEDY / PIAS
Ecrivons-le franco, on a redouté On connaissait la ville aux brumes Un récent concert parisien de la
que “How The West Was Won”, légendaires, terrain de jeu de Sam Le concours pour la pochette de chanteuse d’Atlanta avait suscité
l’album de l’improbable retour Spade et Sal Paradise ; San Francisco disque la plus marquante de 2019 quelques inquiétudes. Mattiel Brown
de Peter Perrett en 2017, soit un l’hédoniste, refuge de tous les outlaws, est terminé. Si Neil Hannon a parfois et ses impeccables musiciens (le
one-shot. Donner suite n’a jamais et desperados ; San Francisco, nouvelle eu tendance à flirter avec le kitsch, batteur Jordan Manley, le bassiste
été la spécialité du singer-songwriter mecque du rock’n’roll des années 2010 on ne l’attendait certainement pas en Travis Murphy et les guitaristes Randy
des Only Ones, un des tout meilleurs (Ty Segall, Tim Presley, John Dwyer, plein trip “The Office” (plus d’ailleurs Michael et Jonah Swilley) lorgnaient
groupes anglais issus du punk. Ripley Johnson et Sanae Yamada, la version d’origine de Ricky Gervais alors vers un rock pompier et presque
Mais voilà, à l’instar d’Iggy Pop que Tim Cohen, Mikal Cronin...). C’était que le remake américain), avec ces trop facile. Un comble pour celle
beaucoup de médisants voyaient avant que les petits robots barbus ordinateurs qui tournent encore sous qui avait sorti, en 2017, un premier
partir avant d’autres, Perrett continue de la Silicon Valley prennent la ville Windows 95 et ses coiffures dont la album aux allures de classique
de faire sensation dans ce siècle qui d’assaut... Heureusement, il en restait laque doit toujours détruire la couche instantané, car joué sans la moindre
le débecte un peu, mais dans lequel encore un, qui trace son sillon depuis d’ozone. Pour l’inspiration musicale, note superfétatoire. La culture
il évolue désormais en famille, ce vingt ans, instillant son attachante folie Hannon est allé creuser du côté musicale de Mattiel est ancienne mais
qui n’était pas gagné non plus. Alors au sein de formations borderline de des années 80, avec leurs synthés mirifique : soul, folk, country, garage,
qu’à l’en croire, sa fidèle épouse était Frisco — dont Big Techno Werewolves, rudimentaires, leurs mélodies pop rhythm’n’blues, rock’n’roll. La jeune
l’inspiration de “How The West Was Yikes, Peacers ou ses excellents Sic qu’on n’arrive pas à se sortir de la Américaine compose bien et virevolte
Won”, “Humanworld” ratisse plus Alps. Ce freak résistant, dont l’art tête, et aussi l’époque du début des entre les genres, elle le prouve
large et peut-être un peu moins consiste à écrire des chansons qui, méthodes de management moderne à nouveau dans cet album à la
profond. Une chose est sûre : les fils finies, n’en sont plus, c’est Mike en entreprise dont l’album se moque. pochette splendide et à la concision
Donovan. Chauffeur de taxi le jour, parfaite (12 titres, 35 minutes).
barde la nuit. Fidèle à une même Un martèlement de tom basse
ligne (brisée), pour ce second acte et des guitares-mandolines
solo produit en plein Chinatown assurent une entrée spectaculaire
par l’orfèvre des consoles vintage, et habitée (“Til The Moment
Eric Bauer, Donovan a rassemblé Of Death”). Mattiel chante avec
l’équivalent de dix transcriptions sensualité des choses existentielles.
sonores d’états de conscience. Un peu comme chez les Shangri-Las,
S’y télescopent accords vrillés, il est question de mort, d’amour et
fragments de voix, bruits urbains de tragédie dans ces chansons qui
ou naturels, pianos liquéfiés et ne dépassent pas les trois minutes.
dissonances troublantes. Là, un air Elle peut s’essayer au français (“Je Ne
semble démarrer (“BOC Rate Applied”), Me Connais Pas”), mettre une raclée
il dérape sur un solo sans suite. à toute la concurrence néo-quelque

de leur père, respectivement guitariste Et c’est un peu dommage que Neil


et bassiste, ont su concocter un son Hannon n’aille pas toujours au bout
idéal et pas daté pour ces échappées du concept électropop rétro. C’est en
et sorties miraculeuses, désabusées fait quand il va chercher du côté de
juste ce qu’il faut et empreintes de ce David Bowie (“Norman And Norma”)
romantisme cynique (“Love Comes ou des Pet Shop Boys (“A Feather In
On Silent Feet”, “Love’s Inferno”) Your Cap”) qu’il trouve ses marques.
qui, depuis la fin des années 70, Ceci dit, notamment dans la deuxième
contribue grandement au charme moitié du disque, Hannon lâche un
du bonhomme. Habilité à le faire peu le concept de l’album et livre
sans qu’on puisse trouver à y redire, alors quelques superbes mélodies
Peter Perrett chatouille le fantôme pour crooner (l’enchaînement “I’m
de Lou Reed dans “The Power Is A Stranger Here”/ “Dark Days Are
In You” et surtout “Heavenly Here Again”, entre Matt Monro et
Day”, certainement la meilleure Ailleurs, un magma de distorsions Scott Walker) ainsi qu’un bricolage chose (“Keep The Change”, beau
chanson que feu le leader du Velvet sans commencement ni fin (“Iwata- vocal virtuose quoiqu’en rupture par comme du Detroit Cobras), évoquer
Underground n’a jamais écrite. Wise”) se voit imposer une structure rapport au reste du disque, “Philip le Velvet Underground (“Millionaire”)
Etonnamment, la voix de Perrett approximative, celle-ci est aussitôt And Steve’s Furniture Removal ou Dolly Parton (“Blisters”), c’est
étant aussi traînarde qu’au premier taillée en pièces ; on est soudain nulle Company” (si les deux grands noms immanquablement réussi. Raison
microsillon, c’est à la concision des part parmi des oiseaux (“Wadsworth de la musique minimaliste étaient des évidente : cette jeune femme est une
morceaux proposés (plus de la moitié March”), une guitare tricote une personnages et compositeurs d’une interprète au gosier immense mais
n’excède pas trois minutes) que comptine épuisée, un piano tente sitcom). Il s’agit donc peut-être pour aux intentions justes. Compliments
“Humanworld” doit sa pétulance. de percer à travers cordes à bout Hannon d’un album de transition, également aux guitaristes, qui,
Et puis, comment ne pas avoir envie de souffle et voix filtrée (“Nowhere comme il en a déjà fait quelques-uns : à la manière de Steve Cropper ou
de tresser une couronne de lauriers Descender”), le silence a le dernier tout ne marche pas, mais ce qui Mick Ronson, réussisent à être
à quelqu’un capable de composer mot. Un blues esquinté (“My System”) fonctionne est ce qui lui permet flamboyants sans être démonstratifs.
une chanson (“War Plan Red”) à couronne le tout, ouvrant sur une de calibrer à nouveau sa boussole Exactement comme cet album.
partir d’un passage mythique d’une hypothèse : et si Frisco-la-déviante pour quelques années. ✪✪✪ ✪✪✪✪
des meilleures de Roxy Music avait encore en Donovan son FRANCOIS KAHN BASILE FARKAS
(“If There Is Something”) ? ✪✪✪ ultime protecteur ? ✪✪✪✪
JEROME SOLIGNY ALEXANDRE BRETON

072 R&F JUILLET 2019


The Black Keys Titus
“Let’s Rock” Andronicus
EASY EYE SOUND/ NONESUCH “An Obelisk”
MERGE
S’ils affichent près de vingt ans
d’existence au compteur, les Black Groupe punk rock protéiforme formé
Keys sont depuis une décennie les dans le New Jersey, Titus Andronicus
improbables porte-étendards du rock tire son nom de la tragédie la plus
américain, un des rares groupes de la sanglante jamais imaginée par William
génération Strokes/ White Stripes à Shakespeare. Considérée en son
remplir des stades. La recette de leur temps comme une ineptie, cette
succès ? Une approche simple, faite pièce a, depuis, acquis ses galons
de grooves lourds, d’élans soul et de dans les années 50 tant elle annonçait
refrains appuyés, qui a fait mouche avec quatre siècles d’avance toute
sur des tubes tels que “Lonely Boy” la violence et la cruauté du vingtième
ou “Gold On The Ceiling”. Vendu siècle. En récupérant le nom, le groupe
comme un retour aux bases après du compositeur et chanteur Patrick
“Turn Blue”, album atmosphérique Stickles fait siennes les appréhensions
produit par Danger Mouse dans lequel du dramaturge anglais sur une
les Black Keys exploraient la richesse époque qu’il n’a cessé de critiquer
de leur palette en allant du blues au en chansons depuis la création du
funk, “Let’s Rock” se veut un disque groupe, présenté ironiquement sur
à l’ancienne : pas prise de tête, direct, son site web comme “le spécialiste
enregistré à la maison et dépourvu en solutions punks depuis 2005”.
Pour ce nouvel album, le quatuor a
confié sa réalisation à Bob Mould,
du légendaire groupe Hüsker Dü.
Le résultat est un disque old school de
dix titres, joués à la mode Undertones,
Ramones ou Germs. Bref, du rock
speed et sans prétention, où l’énergie
est privilégiée, pour un résultat simple
à comprendre. A l’exception des
chœurs, assurés par un membre du
combo Ted Leo And The Pharmacists,
aucun instrument autre que la basse,
la guitare et la batterie utilisées par
Titus Andronicus n’a été ajouté à

de clavier (ou presque). On sent à


plusieurs reprises dans l’album que
le duo cherche à retrouver la vibration
des tubes cités plus haut avec des
tentatives de boogie glam taillées
pour leur public (“Eagle Birds”,
“Go”), efficaces mais sans surprise.
Si “Let’s Rock” s’écoute sans
déplaisir, l’ensemble manque
malheureusement souvent de
mordant (tel ce “Lo/ Hi” en pilotage
automatique ou “Under The
Gun”, poussif). Le groupe tire
son épingle du jeu quand il tente
une approche country teintée de l’ensemble. Le résultat est un joli écrin
gospel sur ce “Get Yourself Together” de barbelés où rien ne vient brouiller
décontracté, ou quand il joue des la série d’engueulades antisystème
ballades ensoleillées comme “Sit que sont des titres comme “Just Like
Around And Miss You”. Des beaux Ringing A Bell”, le très Sex Pistols
titres qui laissent parler les mélodies “Troubleman Unlimited”, “(I Blame)
et jouent moins sur la corde classic Society” où la géniale “Beneath The
rock que le reste de l’album. Une Boot” qui, en moins de 90 secondes,
citation célèbre attribuée à Keith justifie l’invention de l’écoute en
Richards affirme : “Tout le monde boucle. Un disque punk où les clins
parle du rock ces jours-ci ; le d’œil aux années 70 sont aussi
problème est qu’ils oublient le roll”. nombreux que bien vus. ✪✪✪
C’est un peu le problème de ce GEANT VERT
“Let’s Rock” bien exécuté mais
manquant parfois de folie. ✪✪✪
ERIC DELSART

JUILLET 2019 R&F 073


Disques poprock
Hey Satan Maps
“Orange Moon” “Colours Reflect Time Loss”
COLD SMOKE MUTE/ PIAS

Hey Satan est un trio suisse, adoubé Il est des labels mythiques dont
du Kentucky à l’Argentine, et qui l’aura se gâte avec le temps.
pratique un rock tendu, reptilien, à Ce n’est pas le cas de Mute. Avec
la sensualité de combat, celui qu’a Maps, Daniel Miller prouve qu’il n’a
abandonné Josh Homme depuis des rien perdu de son flair. Maps, alias le
lustres, préférant à son rock stoner Britannique James Kenneth Chapman
et boueux impeccable des débuts, n’en est pourtant pas à son premier
un rock arty et chiant comme la pluie album pour le label. Originaire de
que seuls les collectionneurs de vinyles Northampton, Chapman est à l’origine
rive gauche sont encore capables un producteur à qui l’on doit des
de valider... Ce deuxième album, climats sonores pour Moby, Depeche
qui a de quoi brûler bien des paires Mode, Goldfrapp et Erasure. L’homme
d’enceintes, débute par “Housewife a connu les vicissitudes dues aux
Blues” et sa batterie martiale, on addictions. Peut-être que l’obtention
pense à Helmet, à Screaming Trees, du prestigieux Mercury Prize en 2007
à plein de choses autant frontales pour son premier album avait mis la
qu’habitées, à ce qui pouvait se faire barre trop haut. “Colours Reflect Time
de mieux de l’autre côté de l’Atlantique Loss”, conçu à Bruxelles, avec des
avant que le vocodeur ne défigure chœurs, des percussionnistes et
tout sur son passage. “South Is l’Echo Collective, un ensemble
classique est une avancée dans la
carrière de l’Anglais. Il sort enfin
l’artiste des limitations esthétiques
d’une certaine école des musiques
électroniques afin d’offrir d’avantage
de cœur et de réel. L’album invoque
les couleurs de l’ex-Spacemen 3
Peter Kember alias Sonic Boom,
ce qui est un compliment. L’école
kemberienne, faite de couches
répétitives façon descente d’acide
est malheureusement fort peu suivie
de nos jours. Cependant, il serait
faux de croire que l’album est une

The New West” poursuit dans la


même veine, complainte appuyée,
rouleau compresseur qui écrase
les dernières résistances. “Golgotha
Beach”, plus mélancolique, coule
comme une rivière de larmes acides
et c’est très immersif. “Show Me
Your Teeth Fucker!” relance la
cavalcade, sature ce qu’il faut. “KO
Computer” doit moins à Radiohead
qu’à un blues urbain aux ombres
métalliques menaçantes. “Pork
Tournedos” est un tourbillon électrique
qui emporte tout sur son passage.
“Prayers Are For Cowards” est un suite de titres shoegaze narcotiques.
glissement de terrain qui rapproche Des plages telles que “Surveil” et
Seattle, Detroit et New York sur la carte “Just Reflecting” (sortie en single),
de la désobéissance sonique. “Pline avec leur énergie rythmique et leur
’Ancien, We Salute You”, qui suit, et grandeur opératique prouvent le
sa batterie en escalier, fonctionne sur contraire. Dans un monde parfait ce
les mêmes principes. Ça progresse, disque devrait passer sur toutes les
irrésistiblement, c’est un trip radios à la place de Muse ou Coldplay,
d’aujourd’hui, psychédélique et parce qu’il a la force qui pourrait plaire
décomplexé. “Orange Moon” est une au public de la pop de stade tout en
fleur colorée et carnivore qui s’ouvre recelant une véritable âme. Un album
quand le soleil se pointe pour mieux à la fois électronique, organique et,
dévorer les insectes naïfs. Enfin, parfois, acoustique qui prouve qu’il
“Heavy Like A Rose” est presque pop, est encore possible de créer une
une pop barbelée et sans drapeau bande-son novö. ✪✪✪ 1/2
blanc, évidemment. ✪✪✪✪ JEAN-EMMANUEL DELUXE
JEROME REIJASSE

074 R&F JUILLET 2019


Dylan LeBlanc Bill Callahan
“Renegade” “Shepherd In A Sheepskin Vest”
ATO/ PIAS DRAG CITY/ MODULOR

Dès les premières secondes, Après une dizaine d’albums sous


on sait. Ça fait souvent ça et c’est l’appellation Smog, à partir de 2007,
généralement trés mauvais signe. Bill Callahan en a enregistré cinq
Sauf que là, on sait que ça va être autres sous son nom, dont “Dream
formidable. Les guitares nerveuses, River” en 2013 suivi de ses remixes,
le riff accrocheur, les mélodies qui “Have Fun With God”. Entre ce
tuent et cette voix... Incroyable, aiguë, dernier et l’enregistrement de
à la fois naturelle et totalement hors “Shepherd In A Sheepskin Vest”,
du monde. La musique coule, sans est paru l’excellent “Live At Third
effort, les titres s’enchaînent comme Man” dans lequel le chanteur et
dans un rêve. Le son, la production guitariste est accompagné par le seul
sont d’une limpidité confondante. Matt Kinsey à la guitare électrique.
C’est tellement bon qu’on a peur Jusque-là, Callahan aimait prendre
que ce ne soit qu’une première le temps d’installer son univers,
impression, qu’on se lasse. Mais de raconter des histoires de sa voix
non : ça ne faiblit pas. Il y a dans cet grave au milieu d’orchestrations
album un côté power pop qui, pour parfois complexes traversées par
une fois, ne sent pas la poussière. les sonorités saturées, stridentes
Et quand ça se calme, c’est tout des guitares. Cette fois-ci, “Shepherd
aussi magnifique, avec des passages In A Sheepskin Vest” est entièrement
acoustique, les morceaux se
sont multipliés et leur durée s’est
considérablement raccourcie.
Ses complices habituels sont bien
présents, Matt Kinsey à la guitare
acoustique et Brian Beattie à la
contrebasse. L’introspection, les
petits et les grands événements
du quotidien constituent toujours
le matériau dans lequel Callahan
puise son inspiration de même que
l’indicible mélancolie qui émane de
ses chansons. Ainsi, les thématiques
soulignent les changements, les

acoustiques de toute beauté, jusqu’à


en arriver à “Lone Rider”, sorte de
country rock extatique. Genre Gram
Parsons ! Sur le dernier titre, “Honor
Amongst Thieves”, Dylan LeBlanc
sort les arrangements pour cordes,
et c’est d’autant plus superbe qu’on
n’en a pas entendu auparavant.
Ce disque est un bonheur total,
d’un bout à l’autre : pas une mauvaise
chanson, le tout séquencé avec goût.
On se prend à le remettre, encore
et encore... Mais d’où sort ce type ?
De Muscle Shoals, Alabama, la patrie
de la bonne musique, il n’y a pas bouleversements apparus dans sa
de secret. On sent qu’il a ça dans le vie comme le mariage et la naissance
sang. Il ne joue pas à sonner comme. (“Watch Me Get Married”, “Son Of The
Pas besoin de dossier de presse Sea”, “Morning Is My Godmother”),
pour savoir à quoi s’en tenir. C’est les interrogations, les incertitudes
un vrai et ça s’entend. Il a déjà fait (“Writing”, “The Ballad Of The Hulk”,
des disques ? Tant mieux, on va “Icarus”, “Released”, “What Comes
découvrir. Espérons qu’ils sont aussi After Certainty”). Les influences
bons, même si ça va être difficile. musicales folk (“Angela”), pop
Ovni du mois, haut la main. Pas (“747”), country (“Lonesome Valley”,
besoin d’écouter autre chose. “Black Dog On The Beach”), jazz
✪✪✪✪ (“Call Me Anything”, “Camels”)
STAN CUESTA se conjuguent dans “Shepherd In
A Sheepskin Vest”, un album
différent, mais tout aussi beau
que ses prédécesseurs. ✪✪✪✪
PHILIPPE THIEYRE

JUILLET 2019 R&F 075


Disques classic rock / hard
Neil Young + Bruce Rickie Hollywood
Stray Gators Springsteen Lee Jones Vampires
“Tuscaloosa” “Western Stars” “Kicks” “Rise”
REPRISE/ WARNER COLUMBIA/ SONY MUSIC THE OTHER SIDE OF DESIRE/ MODULOR VERYCORDS

Cet album plaira aux gens de goût, La voix démarre sur le premier Rickie Lee Jones revient avec une Contre toute attente, les vents
ceux qui tiennent “Time Fades Away” temps de la première mesure, une collection de dix reprises concoctées mauvais et les sales marées,
pour l’un des chefs-d’œuvre de Neil histoire d’autostop sur une trame à La Nouvelle Orléans avec des Hollywood Vampires persiste et signe
Young. Rappelons que cet album acoustique, lorsque s’élève soudain musiciens du cru. Chez beaucoup un deuxième album qu’on écouterait
live, très sombre, provenait de une saisissante section de cordes. d’auteurs-compositeurs réputés, d’une oreille différente si Alice Cooper,
la tournée censée promouvoir Laquelle se divise en deux mélodies, un tel exercice aurait de quoi Joe Perry et Johnny Depp n’étaient
“Harvest” et ne contenait que de qui enflent chacune d’un côté, jusqu’à intriguer et susciter le soupçon de pas ce qu’ils sont. Retraités qui
fabuleux inédits. Notoirement boudé insuffler à cette ballade folk une panne d’inspiration ou d’obligation s’ignorent pour les deux premiers
par son auteur, pour des raisons qui tension irrespirable (“Hitch Hikin’ ”). contractuelle. Avec elle, c’est loin (ils fricotent avec les soixante-dix
lui appartiennent, il n’a jamais été Ensuite, les mêmes cordes sont d’être le cas, parce qu’elle n’est tenue piges), flanqués de gamins (Depp
réédité en CD. Ce nouveau live a été décuplées par des cuivres, une par aucun contrat discographique et le troisième guitariste, Tommy
enregistré un peu plus tôt sur cette batterie débridée et des chœurs (elle a coproduit ce nouveau disque) Henriksen, ont tout de même déjà
même tournée, le 5 février 1973, féminins (“The Wayfarer”). A l’image et que ce genre d’exercice n’est pas soufflé cinquante-cinq fois les
à l’université de Tuscaloosa, en du mustang qui orne la pochette, pour elle une nouveauté : elle a déjà bougies...), ils ont choisi de la jouer
Alabama. Son antériorité fait qu’on tout cela a de quoi désarçonner. D’un enregistré trois albums de reprises vrai groupe. C’est-à-dire que Cooper
y entend pour la première fois en album de l’homme du New Jersey (dont le célèbre “Pop Pop”) ainsi s’est mis en retrait (il ne monopolise
concert les Stray Gators originaux en 2019, on attendait (redoutait) ceci : qu’un EP avec une version de “My pas le micro), que tous ont participé
— probablement le groupe le plus des murs de guitares et des hymnes Funny Valentine”, quatre ans après à la composition et au choix des
subtil ayant jamais accompagné pour appeler à la destitution du grand ses débuts. Il ne s’agit donc pas d’un reprises. Sur “Rise”, l’inattendue
peroxydé de la Maison Blanche. Tant “People Who Died” du Jim Caroll
s’en faut. Springsteen a visiblement Band côtoie “Heroes” de David Bowie
initié “Western Stars” au moment — qui n’apporte pas d’eau au moulin,
où il écrivait ses mémoires, et ses mais ne lui nuit pas non plus — et
souvenirs des sonorités californiennes “You Can’t Put Your Arms Around A
du début des sixties, Phil Spector Memory”, l’intouchable de Johnny
ou Roy Orbison en tête, lui auraient Thunders. Evidemment, puisque
donné des idées. “Western Stars” la vocation première de Hollywood
arpente les grands espaces (la pedal Vampires est de rendre hommage à
steel est très utilisée), déroule des ces défunts, les créateurs des trois
films à la double narration — celle reprises sont morts. “I Want My
des paroles, celle de l’orchestre —, Now”, en ouverture, vomit dans le pot
jusqu’au final de “Moonlight Motel”, plutôt que de tourner autour, “Who’s
où la caméra s’élève dans un travelling Laughing Now” est tailladée d’accords

Young, doté d’un groove inimitable —, projet opportuniste mais bel et bien de
ceux là-même qui jouaient sur l’élément constitutif d’une démarche
“Harvest” : le géant Tim Drummond à musicale qui, en parallèle de ses
la basse (ex-James Brown et ici chef créations originales, peut contribuer
d’orchestre), le génial Jack Nitzsche à les éclairer. Ainsi, l’éclectisme
au piano, l’excellent Ben Keith à la de cette nouvelle sélection renvoie
pedal steel et le divin Kenny Buttrey à l’aspect inclassable de son
à la batterie. La présence de ce répertoire qui se joue des genres :
dernier est un bonheur, puisqu’au couvrant principalement les décennies
moment de “Time Fades Away”, 1950 à 1970, les morceaux relèvent
il avait été remplacé par Johnny aussi bien du pop-rock (Elton John,
Barbata... Neil Young commence seul Bad Company, Steve Miller Band) que
à la guitare acoustique pour un rare du jazz ou de la musique populaire
“Here We Are In The Years”, extrait américaine, formant la bande son
de son premier album solo, avant arrière sur la grande rue d’une ville de ce qui a façonné son style. Mais, à la Bolan, “Git From Round Me”
de passer au piano pour un sublime de l’Ouest. Entretemps, on aura dansé évidemment, au lieu d’imiter ces renvoie à Metallica et “We Gotta Rise”
“After The Gold Rush”. Le groupe vers la frontière mexicaine (“Sleepy chansons qu’elle écoutait gamine, sonne un peu comme Slade si Shane
rentre ensuite pour cinq extraits de Joe’s Café”), emprunté le “Tucson elle se les approprie avec un culot MacGowan en devenait le leader.
“Harvest” (dont “Alabama”, qu’il Train” et rôdé “Somewhere North phénoménal, car il en faut pour Bien vivant, Jeff Beck fait son show
fallait quand même oser jouer in Of Nashville”. Plusieurs chansons s’attaquer à des ballades du crooner sur “Welcome To The Bushwackers”
situ !). C’est évidemment superbe, semblent grandes (“Stones”, Dean Martin, ou à un standard comme old school’n’roll et qui, parce que
mais les quatre titres restants sont “Hello Sunshine”), d’autres souffrent “Mack The Knife” (immortalisé par ces gens ont les potes qu’il faut,
encore plus extraordinaires : “Time d’un lyrisme appuyé (“Chasin’ Wild Louis Armstrong et Ella Fitzgerald), accueille aussi la voix off de John
Fades Away” et “Don’t Be Denied” Horses”). Reste à voir, sur la durée, et en proposer une relecture inspirée Waters. Sur le plan musical, “Rise”
en versions longues, ainsi que si ce “Western Stars” n’est pas qu’un et mutine : quarante ans après des n’est pas meilleur qu’escompté, mais
deux extraits de “Tonight’s The album acoustique réhaussé par la débuts fracassants (“Chuck E’s pas moins bon. En vérité, le diable est
Night” (alors encore inédit) : malice des arrangements, mais la In Love”), la magie de sa voix dans les détails des paroles, le truc du
“Lookout Joe” et “New Mama”. prise de risques mérite d’être saluée. au swing teinté d’intonations Coop : “Ce que vous ne dites pas n’a
Le tout est à tomber. ✪✪✪✪ ✪✪✪ enfantines opère toujours. pas d’importance de toute façon”.
STAN CUESTA BERTRAND BOUARD ✪✪✪✪ ✪✪✪
H.M. JEROME SOLIGNY

076 R&F JUILLET 2019


Roger Daltrey Nebula Baroness Plague Vendor
“The Who’s Tommy Orchestral” “Holy Shit” “Gold & Grey” “By Night”
POLYDOR/ UNIVERSAL HEAVY PSYCH SOUNDS RELAPSE/ WARNER EPITAPH

Sommet artistique et commercial S’il est un genre qui a le vent en Ultime opus de l’anthologie des Tout dans le rouge, Plage Vendor
dans la carrière du groupe, ce poupe ces temps-ci, c’est bien le couleurs de Baroness, “Gold & offre au rock’n’roll un ravalement
classique inégalé et plus grand opéra stoner. Les festivals qui y sont Grey” vient achever une œuvre de façade. Parti sur l’énergie
rock de tous les temps aura connu consacrés pullulent, et de nombreux impressionnante entamée en 2007 frénétique de concerts sans fin, le
de nombreuses adaptations. Souvent labels documentent rigoureusement avec “Red”, qui demeure à ce jour ce groupe de Californie du Sud s’est
joué à Broadway et dans le reste l’affaire, comme les excellents Riding que le groupe de Savannah (Géorgie) forgé une réputation à l’ancienne,
du monde, très peu en version Easy, Ripple ou encore Heavy Psych a enregistré de plus puissant. De et fait aujourd’hui vibrer le battant
symphonique, en dehors de la Sounds. Ce dernier, particulièrement puissance, “Gold & Grey” en manque en ramenant dans le paysage insipide
fameuse de 1972. L’excellent dynamique, n’a de cesse d’accumuler quelque peu. Ce nouvel effort tombe un peu de danger et d’excitation.
Budapest Scoring Orchestra et la les signatures, entre nouvelles pousses dans un piège bien connu des amateurs Enregistré aux légendaires studios
partition de David Campbell, l’un prometteuses et légendes des années de rock progressif, celui du disque à EastWest à Hollywood, saisi sur le
des arrangeurs les plus en vue 90 : Brant Bjork, Nick Oliveri ou bien transitions. L’ensemble se retrouve vif par le producteur indie John
d’Hollywood, apportent une fraîcheur Yawning Man. Dernièrement, les donc farci de plages instrumentales Congleton, ce troisième album est
à ce chef-d’œuvre qui vient de extraordinaires Nebula ont rejoint sans intérêt si ce n’est celui de expédié une demi-heure. Dans chaque
fêter ses cinquante ans ! Avec Keith la bande pour une campagne de prolonger artificiellement la durée chanson taillée pour la scène et le
Levenson à la baguette, son complice réédition qui comprenait “To The globale. L’écoute, laborieuse, permet vrillage les tympans, Plage Vendor
depuis de nombreuses années, Center” (1999), chef-d’œuvre de hard de faire la lumière sur l’autre problème parvient à tout résumer en trois
Roger Daltrey réussit une véritable rock enfumé et frontal. Le trio mené de Baroness. Depuis 2013, et un minutes, sans faire penser à un
prouesse. Jamais pompeux ou par Eddie Glass, réuni depuis deux dramatique accident de bus qui a failli groupe précis, mais plutôt à un
indigeste, l’orchestre parvient à toujours ans, ne s’est pas arrêté en si bon être fatal au groupe, John Dyer Baizley état d’esprit, avec des influences
chemin, et en a profité pour usiner allant du proto au post-punk. “New
son sixième album à Los Angeles Comedown” colle direct au mur de
avec Matt Lynch (de Snail), le premier son, et donne envie de le démonter
depuis dix longues années. Ce très brique par brique. Avec ses brusques
attendu “Holy Shit” s’ouvre sur des et bruyantes montées d’adrénaline
bases extraordinaires : l’ébouriffante sur des mélodies qui font tourner la
“Man’s Best Friend”, gavée de wah- tête, les neuf chansons suivantes en
wah, prouve que Nebula n’a rien perdu construisent un particulièrement
de sa sève originelle. La puissance des solide. Vrai showman, Brandon Blaine
morceaux qui suivent est soufflante, est bien soutenu dans son entreprise
phénoménale : “It’s All Over” pourrait de démolition. Toutes chargées de
évoquer la rencontre de Black Sabbath la reconstruction, la basse angulaire
et des Queens Of The Stone Age, mise en avant, la guitare trempée
“Witching Hour” est saignante à jusqu’à la moelle dans la reverb et

rester rock et tire le groupe vers le demeure le seul membre original.


haut (le tranchant “I’m Free”). De cet isolement résulte l’impression
Loin des versions orchestrales plutôt que ce qui était autrefois une entité
intéressantes mais souvent barbantes forte est aujourd’hui le projet d’un seul
des incontournables du rock homme. C’est d’autant plus regrettable
britannique, ce “Tommy”, fidèle à que lorsque l’ensemble des musiciens
l’original, s’enrichit des instruments œuvre en harmonie, “Silver & Gold”
classiques traditionnels sans forcer. atteint des sommets. “Front Towards
L’arrangement basse-guitare-batterie Enemy” et “Throw Me An Anchor”
est probablement devenu pour de bénéficient d’appuis solides.
nombreux siècles encore un ensemble “Borderlines” prend son ampleur
musical standard, comme un quatuor à la faveur des harmonies vocales
à cordes. Les musiciens semblent d’une nouvelle recrue, la guitariste
vraiment prendre plaisir à rejouer Gina Gleason, qui brille d’ailleurs sur
ces chansons intemporelles. Simon souhait, les six-cordes déferlent l’ensemble du disque et se révèle la batterie présente sur chaque coup
Townshend, petit frère de Pete, fait et rugissent sur “Let’s Get Lost” un atout majeur. Sur le monumental adhèrent au propos. Une approche
parfaitement le job à la guitare. On et la monstrueuse “Gates Of Eden”. “Seasons”, les capacités de cette qui suinte l’anxiété, le désaccord et
croirait d’ailleurs entendre son aîné Quelques moments de relative formation s’expriment enfin totalement. la dépression, avec des textes qui
sur la géniale “The Acid Queen”, tant accalmie viennent adoucir l’ensemble, Evoluant avec grâce d’un rythme à veulent dire pour une fois quelque
leurs voix se ressemblent. Daltrey, comme “Tomorrow Never Comes” l’autre avant d’exploser sur un refrain chose. “Rien de cool ne se passe
avec une énergie aussi communicative et son étonnante touche latina, final à l’ampleur limite post-rock, ce dans la journée”, note Blaine sur
que dans ses plus grandes heures, ou bien les ballades stoogiennes titre se hisse sur le podium des plus “By Night”, qui pose les bonnes
chante merveilleusement bien. “Messiah” et “The Cry Of A Tortured grisantes compositions de Baroness. questions à l’heure du grand faux
Il est éblouissant sur “Welcome” World”. Au final, ce “Holy Shit” se Pour ces moments de beauté avalisé. Toujours 4 h 20 du matin
ou “Go To The Mirror!”. L’orchestre révèle d’une implacable et admirable sauvage, “Gold & Grey” reste un album chez Plague Vendor, mais, aussi,
accompagnera The Who sur certains densité, et permet à Nebula de se défendable. Il faudrait désormais quelque chose de nouveau à aimer.
titres en juillet à Wembley. Pas de date replacer sans tarder au sommet que la cohésion se fasse entre les ✪✪✪✪
prévue en France malheureusement. de la pyramide du riff. ✪✪✪✪ membres de cette famille recomposée. VINCENT HANON
✪✪✪✪ JONATHAN WITT ✪✪ 1/2
BRIAG MARUANI JOE HUME

JUILLET 2019 R&F 077


Disques français
Washington Equipe De Foot
Dead Cats “Marilou”
IDEAL CRASH
“Attack Of The Giant
Purple Lobsters !”
DEVIL DELUXE MUSIC/ PIAS
Après un premier album, “Chantal”,
tout en brutalité et distorsion, le duo
Depuis leurs fougueux débuts en bordelais revient avec un sens parfait
1984, les Washington Dead Cats ne du timing. Reste à voir si, comme
se sont arrêtés que pour une pause les Bleus, les rockers vont ramener
de sept ans au début des années 90. la coupe à la maison. Un coup de
Et bien après le déclin du rock crâne avec “Bald Is When You’Re Out
alternatif qui les avait propulsés sur Of Hair” et “I Could Go To Sleep And
le devant de la scène (ils jouaient Die” en frappe dévastatrice. Rien que
souvent en compagnie de Bérurier pour ses deux morceaux, le duo a déjà
Noir), leur treizième album reste gagné : “Marilou” sera meilleur que
fidèle à ce mélange de punkabilly et “Chantal”, sans manquer de respect
d’imagerie de série B qui leur avait à qui que ce soit. Le disque continue
permis, à l’époque, de se distinguer à joyeusement gifler l’auditeur avec
des autres pogoteurs en activité. Ils “A Little Disagreement”, que n’aurait
se sont incontestablement bonifiés pas renié Metz (le groupe bruitiste
avec le temps : leur esprit potache de Toronto, pas le club au maillot
et ado est sans doute indélébile, grenat). Un match ne se gagne pas
comme en témoigne cette volonté qu’en attaquant, un champion doit
d’aborder les dangers du nucléaire imposer son rythme. Les Girondins
font ça à la perfection. Que ce soit
avec la très belle mélodie de “Funny
Wife” ou les détours par la case
Weezer comme sur “The Dictionary
Guys” ou “A Plastic Bag Or The Oven”,
on constate que les gars ont gagné
en maîtrise. C’est encore plus flagrant
sur les morceaux calmes. “Be Fine”,
“Not About Wrinkles” ou “Marilou”
sont touchantes, presque émouvantes
grâce à Alex et sa voix posée ou
éraillée. Une voix qui a vécu des
centaines de concerts, qui a été
clairement maltraitée. Ce sont ces

à travers un concept album en


anglais sur l’invasion des homards
violets contaminés par les eaux de
Fukushima. Mais, à la frénésie plus
ou moins contrôlée des débuts s’est
substituée un solide savoir-faire
résultant de multiples concerts,
d’un changement de bassiste et de
guitariste, et de diverses expériences
(album de reprises, prestations
acoustiques, programmation au
Nancy Jazz Pulsations). En un mot,
ils se sont professionnalisés, sans
se renier et leur potion résolument
garage n’en a que plus d’impact : deux chansons qui donnent sa
rock’n’roll, punk rock et noblesse à l’album. Remarquable
rhythm’n’blues mènent la danse. également : la production. Si le
Si l’ensemble manque de concision, premier album était un hommage
les quinze morceaux mettent en aux Pixies, celui-ci pourrait en être
évidence la puissance de frappe un au travail de Steve Albini, à qui
et la cohésion d’une formation le duo semble avoir emprunté la
qui a su dompter son énergie pour science des guitares saturées et
la rendre plus attrayante et cultiver pourtant totalement compréhensibles.
un style alliant rythmiques, cuivres La coupe est à eux. ✪✪✪ 1/2
et guitares à la voix offensive d’un SACHA ROSENBERG
Mat Firehair capable d’impressionner
quand il révèle qu’il a d’autres
cordes à son arc que celle de
harangueur caverneux. ✪✪✪
H.M.

078 R&F JUILLET 2019


Flyin’ Saucers Magma
Gumbo Special “Zëss”
“Nothin’ But” SEVENTH RECORDS
QUART DE LUNE/ L’AUTRE DISTRIBUTION
Ces dernières années, les albums
Hormis les Saucers, ceux qui font imaginés et conçus par Christian
du zydeco en France se comptent Vander alternent entre compostions
sur les doigts de la main d’un actuelles (“Slag Tanz”) et réécriture
homme-tronc. Le zydeco, c’est d’œuvres enregistrées auparavant
le R&B afro-louisianais mais, en (“Rïah Sahïltaahk”) ou, jusque-là,
pratique, c’est presque tous les uniquement interprétées sur scène.
styles du répertoire américain Cinquante ans après la création de
tropicalisés dans les bayous et à Magma, “Zëss” (le jour du néant)
New Orleans, rock’n’roll, soul, funk, appartient à la deuxième catégorie.
country pour les lignes de crêtes, un Apparue pour la première fois à
par un, à plusieurs, ou tous versés Bourges en 1979, toujours présentée
dans le même cocktail, selon comme un extrait d’une œuvre à venir,
divers dosages. On dirait une bonne une version live de “Zëss” figure
franquette mais, gare, il ne s’agit pas sur le disque “Concert Bobino 1981”
d’envoyer n’importe quoi sur un riff sorti en 1995 ainsi que sur “Les Voix
de squeeze-box. Le zydeco est une De Magma” de 1992, indiquant ainsi
orientation pointue qui exige une la part importante accordée au chant.
certaine culture. Les Saucers citent Offering l’avait également inscrite à
Beau Jocque, mais aussi Eddie Bo, son répertoire. Seuls changements
dans la formation actuelle, focalisée
sur le chant, Vander cède la batterie
au Suédois Morgan Agren et accueille
à la guitare Rudy Blas, Stella Vander
dirigeant un impressionnant chœur
à huit voix. La grande nouveauté,
une première dans l’histoire du
groupe, est l’incorporation de
l’orchestre philharmonique de
Prague. Le résultat de cette rencontre
est époustouflant en associant
paradoxalement finesse, lyrisme
et puissance démultipliée. Piano et
basse, au son lourd et menaçant,

Jon Cleary, Meters, Wild Magnolias,


Tony Joe White, Armando Almandarez,
Guitar Slim, Harry Connick Jr, Huey
Smith, Allen Toussaint, références
qui balisent déjà l’étendue de leur
palette. Ce septième album, le plus
composé, le mieux arrangé, le plus
pop avec un soin particulier accordé
aux intros et aux refrains, sonne
moins cajun (Fabio Izquierdo,
l’un des chanteurs, accordéon et
harmonica du groupe, a percé le
secret du zydeco noir : une cellule
d’harmo dans la squeeze-box, le
zinzin branché dans l’ampli), et sont vite submergés par un ensemble
dégage volontiers vers un rock vocal aérien avant que Christian
souple et joyeux (jamais hargneux), Vander ne se lance dans un récitatif en
dans des combinaisons parfois français qui se transforme en kobaïen,
surprenantes, swamp glam (“Nothin’ puis en onomatopées au troisième
But A Party”,“Moonshine”) ou honky- mouvement, au fur et à mesure que
tonk beatlesoïde (“Angel At Home”). le rythme s’accélère et que l’orchestre
Comme de juste, les Saucers sont est de plus en plus présent. Porté par
très bons, chaque pit le certifie. Il l’orchestration somptueuse de Rémi
n’est qu’à entendre, sur la ballade Dumoulin, saxophoniste de l’Orchestre
doo-wop “How Can I Try”, le travail National de Jazz époque Daniel
de Lucas Gautier, leur nouveau Yvinec, le quatrième mouvement,
guitariste, et celui de Cédric Le Goff, en particulier, sublime la rencontre
clavier et autre chanteur redoutable. inattendue de Magma et de Ravel.
✪✪✪✪ Grandiose. Une des plus belles
CHRISTIAN CASONI réussites de Magma. ✪✪✪✪
PHILIPPE THIEYRE

JUILLET 2019 R&F 079


Réédition du mois

Buzzcocks
“A DIFFERENT KIND OF TENSION”
“SINGLES GOING STEADY”
Domino

Encore les Buzzcocks en Réédition


du mois ?! Oui, mais ce sera la dernière fois.
Parce que, contrairement à tous les autres
groupes issus de la scène punk anglaise, les
Buzzcocks se sont distingués par un parcours
sans le moindre faux pas (qui écoute encore
“Give ’Em Enough Rope”, “Valley Of The
Dolls”, “This Is The Modern World” ou
“Music For Pleasure” ?), et qu’il s’agit ici
des dernières parutions de la formation initiale,
le tout prenant une dimension plus poignante
encore depuis la récente disparition du très Malcolm Garrett). Même dépressif, Shelley morceaux (faces A ou B) souvent non inclus
regretté Pete Shelley... D’abord, le dernier signe à nouveau des beautés inouïes sur les albums officiels (voir “Rain” des
album, “A Different Kind Of Tension”, dont le (“Paradise”, “You Say You Don’t Love Me”, Beatles, “Days” des Kinks, “Child Of The
titre était tiré d’une critique de “Love Bites” “I Believe”, “Hollow Inside”) et son coéquipier Moon” des Rolling Stones, ou “Going
par Jon Savage (responsable de l’incontournable est en grande forme : Steve Diggle lâche Underground” des Jam). Ainsi Noel Gallagher
ouvrage “England’s Dreaming”) dans les pages “Sitting Round At Home”, “Mad Mad Judy” estime-t-il que le meilleur disque des Jam
de Sounds. A l’époque de “A Different Kind ou le merveilleux “You Know You Can’t Help (le plus grand groupe à singles de son temps
Of Tension”, Pete Shelley entre en dépression It”. L’ancienne face B (“Money”, “Hollow avec, justement, les Buzzcocks, à la différence
et consomme beaucoup de LSD. Dépression Inside”, “I Believe”, etc.), comme on disait qu’il a duré quelques années de plus) est la
et acide sont des mots qui ne vont pas très à l’époque du vinyle, est une descente dans compilation “Snap!”, d’autres vénèrent à juste
bien ensemble (Syd Barrett n’aurait pas dit la psyché de Shelley, en pleine déliquescence, titre “The Rolling Stones Singles Collection —
le contraire...). Jusqu’à la fin de 1978, le ce qui rend ce dernier album de la période The London Years”, d’autres encore ne jurent
groupe a sorti un single tous les deux mois originale plus touchant encore. Et puis, que par les best of rouge et bleu des Beatles.
et se retrouve sensiblement fatigué. Ce qui ne il y a les simples sortis à l’époque, qui C’est un concept : on ne retient que le meilleur,
l’empêche pas de sortir, une fois de plus, un n’ont pas particulièrement percuté les charts le plus efficace, le plus percutant, on oublie les
chef-d’œuvre pur et simple. Un concentré de — accentuant la dépression de Shelley et morceaux plus subtils, ou ceux de transition.
cet art indescriptible des Buzzcocks, à la fois mettant à rude épreuve le moral des troupes — On peut dire que dans le cas des Buzzcocks,
brutal, énergique et tendre, à la fois sarcastique mais qui comptent parmi ce que le groupe c’est effectivement très impressionnant : de
et mélancolique, à la fois violent et mélodique, a fait de plus beau. Steve Diggle se surpasse “Orgasm Addict” à “What Do You Know”,
le tout à nouveau produit par l’excellent Martin avec le sublime “Harmony In My Head”, c’est un feu d’artifice sans la moindre pause :
Rushent (la sublime pochette, leur plus belle, dont la face B, répétitive et angoissée, “What Do I Get?”, “I Don’t Mind”, “Ever
étant conçue une fois de plus par le surdoué “Something’s Gone Wrong Again”, est une Fallen In Love... (With Someone You

Dépression et acide sont des mots


qui ne vont pas très bien ensemble
bonne photographie de l’ambiance générale, Shouldn’t’ve)”, “Lipstick”, “Noise Annoys”,
tandis que Shelley signe les poignants “Are Everything”, “Promises”, “Whatever
“Everybody’s Happy Nowadays” et “Why Happened To?”, “Harmony In My Head”,
Can’t I Touch It?”. Cette réédition Deluxe “Autonomy”, “Running Free” (Diggle, encore),
reprend celle de 2008 (la vraie nouveauté ou “Airwaves Dream”, l’un des derniers titres
de cette campagne de rééditions est que du groupe, qui sonne comme Joy Division
ces albums sont enfin disponibles en vinyles (avec qui les Buzzcocks avaient tourné, les
Deluxe), soit l’album remasterisé, les singles, deux groupes mancuniens s’entendant à
plus ceux réalisés avec Martin Hannett merveille) et qui est d’ailleurs produit par
(“Are Everything”, “Why She’s A Girl Martin Hannett, il n’y a pas un temps mort
From The Chainstore”, “Airwaves sur cette compilation titanesque. Pour ceux
Dream”, “Strange Thing”), des séances qui ne connaîtraient pas encore la grandeur
pour John Peel et des démos. des Buzzcocks, c’est la porte d’entrée idéale :
Enfin arrive “Singles Going Steady”, paru foudroyés par cette magnificence absolue,
initialement aux Etats-Unis en 1979, pays où ils partiront ensuite à la découverte de
aucun album des Buzzcocks n’avait bénéficié ces trois premiers albums sortis chez United
d’une sortie nationale... Pour beaucoup, il s’agit Artists, ne ressemblant à rien de connu,
du meilleur disque des génies de Manchester menés par deux songwriters époustouflants,
(particulièrement depuis que son tracklisting et désormais intégralement réédités
est passé de seize à vingt-quatre titres). de manière parfaite (livrets, mastering, etc.).
C’est une théorie qui se tient, surtout pour
des groupes qui sortaient en singles de grands NICOLAS UNGEMUTH

080 R&F JUILLET 2019


Rééditions PAR NICOLAS UNGEMUTH

Troisièmes et quatrièmes couteaux


et que Baez était bien incapable de Star où il se métamorphose en chanteur
remplacer), et d’offrir à un public en extase cristallin, puis les déglingueries
un set relativement court reprenant de “Bangkok” et “Like Flies On
classiques sixties et extraits de “Blood On Sherbert”, puis, en fin de parcours,
The Tracks” et de “Desire”, dont les la suite sobre et méconnue, qui mérite
morceaux étaient alors inconnus de ses d’être réévaluée. Ainsi, cette splendide
fans. A l’écoute de ce coffret uniquement compilation qui le voit, revenu de tous
réservé aux fanatiques les plus les excès, reprendre des standards
obsessionnels (le volume 5 des “Bootleg de jazz. Il ne s’agit pas de faux jazz
Series” remplit parfaitement son office pour ou de jazz d’ascenseur comme les
les amateurs lambda), il est évident que Anglais s’y sont adonné au début
Dylan jubile et semble réellement habité le des années 80, mais bien de jazz
temps de cette courte tournée conçue puriste, à l’ancienne, majoritairement
comme une généreuse extravagance dont acoustique. Car ce que l’on découvre
il ne serait pas le seul bénéficiaire, et les dans le livret de cette anthologie
interprétations de ses classiques, comme réunissant de manière très cohérente
les extraits de “Blood On The Tracks” des enregistrements réalisés en solo
et de “Desire”, offrent des variations au tout début des années 90, c’est que
régulièrement passionnantes... On peut le chanteur favori d’Alex n’était autre
aussi trouver que le calme très intimiste du que... Chet Baker ! Chet Baker qu’il
groupe réduit à l’extrême l’accompagnant avait écouté avec ferveur lorsque,
depuis le début du Never Ending Tour enfant, son père passait inlassablement
entamé dans les années 90 (une décennie ses disques de jazz préférés, dans leur
durant laquelle il a donné certains de ses maison de Robin Hood Lane à Memphis.
plus grands concerts), tout en retenue, lui Ici, Chilton a une fois de plus une voix
convient mieux. Affaire de goût... différente. Il croone, mais il swingue,
il joue étonnamment bien de la guitare
jazz, accompagnée de saxophone
Bob Dylan au rassemblement annuel des gitans
aux Saintes-Marie-de-la-Mer et en avait
Alex Chilton impeccable, de contrebasse, de piano,
de batterie aux balais, et même de flûte
“THE ROLLING THUNDER REVUE : “SONGS FROM ROBIN HOOD LANE”
été très impressionné). La réunion avec aérienne. En gros, c’est autre chose
THE 1975 LIVE RECORDINGS” Bar None (Import Gibert Joseph)
Legacy/ Sony Music le Band en 1974, après huit ans d’absence que Sade et Matt Bianco. Le dénuement,
scénique débouchant sur le live à succès Alex Chilton, l’homme insaisissable la simplicité de ces interprétations, toute
La discographie officielle de Bob Dylan “Before The Flood”, ne lui avait pas plu par excellence... Quelle carrière, ou l’ardeur et la délicatesse que Chilton y
est désormais devenue plus pléthorique et il en était revenu exsangue, décidant de plutôt quelles carrières ! Il y a la blue met — il pourrait même fendre un cœur
encore que celle de Frank Zappa. Un ne pas promouvoir sur scène le grandiose eyed soul des Box Tops qu’il habite sur cette vieille scie qu’est “My Baby Just
exploit qu’on pensait irréalisable... En 2002 “Blood On The Tracks”. Après quoi, il d’une voix plus éraillée encore que Cares For Me” — font de cet alignement
paraissait “The Bootleg Series Vol 5 : Bob conçut le splendide “Desire” avec un Rod Stewart, puis les zig zags de Big de standards (“There Will Never Be
Dylan Live 1975”, compilant sur deux CD coauteur (Jacques Levy, avec lequel il
les meilleures performances du barde écrivit des chansons qui ressemblaient à
captées durant la première partie de la des minifilms) et, enchanté par le résultat
tournée intitulée Rolling Thunder Revue, et le violon très gitan de Scarlet Rivera,
considérée par ses fans comme un qu’il avait rencontrée dans la rue, décida
sommet de sa carrière sur scène, maintes de monter une tournée d’un nouveau
fois sorties en bootlegs alors genre, qu’il comptait lancer avant même
que l’artiste, réputé pour ses mauvais la parution de “Desire”. Une sorte de
choix (plus tard, il rejetterait “Series Of caravane (Ronnie Lane avait déjà eu la
Dreams” et “Blind Willie McTell”), décida même idée de l’autre côté de l’Atlantique)
de publier le médiocre live “Hard Rain”, ambulante jouant dans des petites
enregistré plus tard, dans la seconde salles, et dont le poids ne pèserait plus
partie de la tournée, alors que l’esprit n’y uniquement sur ses seules épaules.
était plus. Aujourd’hui, alors que sort un Ainsi embarqua-t-il avec lui plusieurs
film de Martin Scorsese consacré à la musiciens, certains le rejoignant le temps
tournée originale sillonnant durant de quelques dates : Bobby Neuwirth, Jack
quelques semaines enchantées le nord Elliott, Joan Baez, Roger McGuinn, Joni
des Etats-Unis et le Canada dans des Mitchell, Mick Ronson, Gordon Lightfoot,
petites salles à la fin de l’année 1975 Arlo Guthrie, Rick Danko, Ronnie
(31 shows dans 23 villes entre le 30 Hawkins, T-Bone Burnett et même
octobre et le 8 décembre), voici que sort Robbie Robertson. Chacun jouait quelques
rien de moins qu’un coffret de 14 CD morceaux, puis Dylan chantait quelques
réunissant les performances du Bob titres avec Joan Baez (avec qui il n’avait
dans chacun des concerts visibles pas travaillé depuis 1965) ou seul, avant
dans le film, ainsi que des répétitions d’être rejoint par le groupe de “Desire”
de la tournée captées à New York. dont la fameuse violoniste (mais sans,
Une tournée que Dylan avait voulu hélas, Emmylou Harris qui apportait
bohémienne (il avait assisté en France beaucoup de sel à cet album sous-estimé,

JUILLET 2019 R&F 081


Another You”, “All Of You”, “Time After
Time” ou sa version déchirante de “Let’s
Get Lost” popularisée par Baker) un
émerveillement permanent. C’est bien
l’immense talent de cet artiste hors
norme : être aussi bouleversant sur
“Look For The Silver Lining” de Jerome
Kern que sur “Kangaroo” de Big Star...
Tout cela est hautement recommandable,
d’autant que les enregistrements
sonnent nettement mieux que sur
les disques sortis en CD à l’époque.

I’m A Freak 2 Baby


“A FURTHER JOURNEY THROUGH THE
BRITISH HEAVY PSYCH AND HARD ROCK
UNDERGROUND SCENE 1968-73 ”
Grapefruit (Import Gibert Joseph)

Pour les lecteurs de Rock&Folk peu


Big Gold Dreams
friands des délicatesses jazz d’Alex
“A STORY OF SCOTTISH INDEPENDENT
Chilton — on sait qu’il y en a —, mais
MUSIC 1977-1989 ”
Cherry Red Records (Import Gibert Joseph)
plus amateurs d’amplis Marshall qui
montent jusqu’à onze, signalons le Message de l’office du tourisme :
deuxième volume d’une série considérée “L’Ecosse est certes connue pour
comme parfaitement réussie consacrée ses kilts, sa laine et son whisky,
à un genre dur et lourd (hard et heavy) mais il s’agit de ne pas oublier non
ayant émergé à la fin des années plus sa musique”. Dont acte avec
soixante, c’est-à-dire avant qu’il ce généreux coffret de 5 CD et 115
ne devienne totalement formaté. En titres au livret très détaillé réunissant
trois CD, 53 morceaux impeccablement une impressionnante liste de noms
remasterisés montrent la diversité devenus mythiques (Cocteau Twins,
du genre à l’époque. Outre quelques Jesus & Mary Chain, Primal Scream,
bricoles connues (le monstrueux Waterboys, Edwyn Collins) ou très
“Shapes Of Things” du Jeff Beck Group cultes (Biff Bang Pow!, Paul Quinn,
avec Rod au micro, “Sabre Dance” Primevals, Vaselines, Cindytalk,
de Love Sculpture, qui fait un peu figure Altered Images, Skids, Altered Images,
d’alien dans cette anthologie), on trouvera Paul Haig, Josef K, Associates,
des trucs cultes comme Sam Gopal Soup Dragons, Pastels, Bluebells),
avec Lemmy, les Move ou les Rats de voire, à un moment de leur carrière,
Mick Ronson et de Woody Woodmansey, superstars internationales (Simple
Atomic Rooster, les Deviants, Patto, Minds). S’il est naturellement
The Crazy World Of Arthur Brown, impossible de trouver un dénominateur
Budgie ou les merveilleusement commun à ces groupes très disparates,
nommés Orang-Utan... En d’autres le moins qu’on puisse dire, c’est que
termes, il ne s’agit pas de heavy metal ce pays pluvieux comme l’Irlande,
bourrin, mais bien d’un rock lourd né sur aura généré une belle somme de
les cendres encore chaudes du british grands groupes et de grandes
blues boom et du psychédélisme chansons (dommage qu’Orange
(voir le solo furieux de Wicked Lady Juice soit absent de la liste)...
sur “Run The Night”). C’est mieux. Heureux quand il pleut ?

082 R&F JUILLET 2019


Fab Gear de quoi largement assouvir leur
soif de raretés : tout ici n’est pas
“THE BRITISH BEAT EXPLOSION AND ITS bouleversant, loin s’en faut, mais
AFTERSHOCKS 1963-1967” tout y est principalement inconnu.
RPM (Import Gibert Joseph)
Pour certains, certes un peu
Pour cette énième compilation malades, c’est ce qui prime...
consacrée à la très féconde scène
britannique sixties, RPM a décidé
de s’adresser aux maniaques : outre
quelques très rares noms bien connus
Rollin’ The Blues
des amateurs (Kinks, Artwoods, Moody
“BRIAN JONES PRESENTS HIS
Blues, Alan Bown Set, Rocking Vicars,
FAVOURITE SONGS ”
Le Chant Du Monde/ PIAS
Searchers, Rockin’ Berries, Untamed,
Riot Squad, Sorrows, Action, David Pour célébrer le cinquantième
Bowie With The Lower Third pour anniversaire de la disparition de Brian
le superbe “And I Say To Myself”...), Jones, il était difficile de concevoir
ce beau coffret de six CD s’intéresse une compilation de ses meilleures
majoritairement aux troisièmes compositions puisqu’il n’y en a pas.
et quatrièmes couteaux, souvent Alors, un label a eu l’idée de sortir
anecdotiques, mais qui feront la joie un disque réunissant ses “chansons
des complétistes, balayant un spectre favorites”, carrément “présentées”
assez large, passant de la pop la plus par l’homme en personne. On ignore
sucrée aux furies les plus sanglantes, si le dandy au casque blond envoie
souvent tirées du catalogue Pye. en direct des messages d’outre-tombe
Ceux qui ont envie de découvrir ou si, sur le bord de la piscine dans
des groupes aussi obscurs que laquelle il s’est noyé, il a laissé une
The Brood, The Richmond Group, note consignant ses 83 chansons
The Courriers, The Bluechips, The préférées, mais enfin, voici que sort
Majority, The Rogers, The Secrets, ce coffret qui propose, en gros, les
The Cordes, Mal And The Primitives, mêmes morceaux que sur les multiples
The Appalachians, etc., auront compilations du types les chansons
qui ont influencé les Rolling Stones.
Rien de surprenant pour les habitués
de ce type d’anthologie : on y trouve,
outre un peu de jazz (Charlie Parker),
les héros du blues, du R&B et de la
soul habituellement cités lorsqu’on
évoque les Stones, et non pas
seulement Brian Jones en particulier :
Elmore James, Jimmy Reed, Howlin’
Wolf, Robert Johnson, Muddy Waters,
Sonny Boy Williamson, Little Walter,
Chuck Berry, Bo Diddley, Marvin Gaye,
Benny Spellman, etc. Ceux qui ont
déjà ce type de compilation n’ont
donc aucun intérêt à acheter celle-ci,
qui est une sorte de copier-coller,
à quelques exceptions près, des
précédentes, les autres pourront
en revanche foncer dessus : chaque
titre de cette anthologie est tout
bonnement exceptionnel... ❏

JUILLET 2019 R&F 083


Réhab’ PAR BENOIT SABATIER

Ignorés ou injuriés à leur sortie, certains


albums méritent une bonne réhabilitation.
Méconnus au bataillon ?
Place à la défense.

Trop chrétien, trop gros, trop fou, trop narcissique

Daniel Johnston
“FEAR YOURSELF”
Gammon Records

C’EST UNE HISTOIRE DE VETEMENT. Celui que porte Kurt Cobain lors donc en 1990, avant l’affaire du T-shirt, jouit lui aussi d’une grosse cote,
des MTV Video Music Awards, le 9 septembre 1992 : un T-shirt orné d’une largement méritée. Mais après “Fun”, tout le monde lâche l’affaire : reti-
grenouille extraterreste. Marqué dessus : Hi, How Are You — The Unfinished ré dans le sous-sol de ses parents, Daniel Johnston fait peur. Trop chré-
Album — Sept 83, Daniel Johnston. Dès le lendemain, les boutiques de tien, trop gros, trop fou, trop narcissique, il ne voit autour de lui que des
disques et vêtements sont prises d’assaut : une ruée sur les produits Daniel suppôts de Satan. Il ne fait plus rire personne, profitant de sa mise à l’in-
Johnston. Problème : la grande distribution ne dispose pas de ces mar- dex pour enregistrer ses meilleurs albums : “Rejected Unknown” en 1999
chandises, il faut les commander par et “Fear Yourself” en 2003. Deux dis-
voie postale à Jeff Tartakov chez Stress ques qui confirment ce paradoxe : le
Records. Ceux qui reçoivent la cas- lo-fi, c’est super, surtout quand c’est
sette de “Hi, How Are You” pensent bien produit. Torcher une chanson vi-
être en possession d’un chef-d’œuvre te fait dans ses toilettes avec une gui-
oublié des Beatles, ils croient ce que tare en carton et un magnéto une de-
clame le critique du Austin Chronicle mi-piste, ce n’est pas obligatoirement
— “C’est comme si Bob Dylan vous don- un gage de qualité. L’authenticité a
nait ses six premiers albums et vous di- bon dos. Quand Alex Chilton enregis-
sait : ‘Je travaille là-dessus en ce mo- trait avec plusieurs musiciens et un
ment’.” L’album écouté : erreur d’en- producteur dans un vrai studio, il ne
voi ? Pour vérifier, il faut commander se transformait pas en Michael Bolton.
l’autre cassette conseillée par Cobain, “Rejected Unknown” bénéficie de plu-
“Yip/ Jump Music”. Mais non, pareil : sieurs guitaristes, d’un piano, d’un vrai
un cinglé à voix de canard couine des batteur et producteur, de cordes (vio-
histoires sur Casper le gentil fantôme lons et violoncelle), et même d’une
sur fond d’instrumentation ultraprimi- saxophoniste. Johnston parle de son
tive — un clavier manifestement limi- sujet favori : son rejet, alors qu’il
té à deux ou trois touches. A côté, mérite la gloire. Dans “I Lose” : “J’ai
Jonathan Richman, c’est Foreigner. été exclu par les branchés/ J’ai vu à
Pas évident à se cogner, comme toutes quoi ils ressemblaient/ Un groupe de
les cassettes que Johnston a gravées merdeux qui fait sa loi”. Une fois n’est
dans les années 80 (une douzaine), pas coutume, la majorité de l’album
mais l’industrie s’en moque : il faut est fantastique — surtout “Dream
surfer sur cet engouement. Elektra, la Scream”, “Davinare”, “Girl Of My
maison de disques de Mötley Crüe et Dreams”. Quatre ans plus tard, “Fear
Tracy Chapman, veut le signer. Où le Yourself” gravit un échelon supplé-
dénicher ? Elektra finit par obtenir un mentaire — c’est l’œuvre la plus so-
rendez-vous. A l’asile : Daniel Johnston est en HP. La major repart avec la phistiquée du maniacodépressif, et pour cause : Mark Linkous (Sparklehorse)
signature du maboule. Qui rompt dans la foulée le contrat, pour une raison est aux manettes. Il a apporté sa guitare, mais aussi des cordes, cymbales,
logique : Elektra héberge Metallica, groupe qui fricote avec Satan. Atlantic harpe, glockenspiel, thérémin, il a également trimballé son comparse Alan
Photo Frank Mullen/ Wire Image/ Getty Images

saisit l’aubaine, récupère l’artiste, lui fait enregistrer en 1994 l’album “Fun”, Weatherhead avec ses vieux claviers (Mellotron, Chamberlin, Orchestron,
splendide. Il serait illusoire d’espérer un succès à la “Nevermind”, trente célesta). Il y a aussi des cuivres, un synthé et un pedal steel : le disque
millions de ventes, mais s’en approcher reste un objectif raisonnable. bedonnant du bibendum ? Non : si l’on doit ici parler de surproduction,
Verdict : 5800 exemplaires écoulés. La major vire le dingo, déjà passé de alors il le faut également pour les Tindersticks ou “Tonight’s The Night”.
mode — seuls ses T-shirts suscitent l’intérêt (intégrés dans la collection Il n’y a pas que les arrangements : les chansons aussi atteignent des som-
printemps-été 2017 de la marque japonaise Sacai). mets — “Forever Your Love”, “Must”, “Mountain Top”, tout l’album, en
Les albums les plus cités et célébrés de Daniel Johnston restent les deux fait. Qui pourtant a été rejeté du grand public (faut-il le préciser ?) aux
mêmes : “Hi, How Are You” et “Yip/ Jump Music”, enregistrés en 1983, critiques et aux fans, vexés que le fou chantant ne se cantonne pas à ses
ceux pour lesquels le chanteur s’est vu attribuer le titre de génie du lo-fi. cassettes autoproduites. Il leur reste les T-shirts. ★
Des disques remplis de chansons bouleversantes, mais façon Wild Man
Fischer : désaxés, désaccordés, décharnés. Mieux produit, “1990”, sorti Première parution : 25 mars 2003

084 R&F JUILLET 2019


Vinyles PAR ERIC DELSART

Membres de Bauhaus en goguette


Rééditions, nouveautés et 45 tours : le point sur les meilleurs microsillons du moment.
Rééditions Primal Scream
“Maximum Rock’n’Roll :
Television
Personalities
d’une carte postale et d’une réédition
45 tours du single publié sous le pseu-
donyme The Gifted. Absolument essentiel.
The Singles Volume1”, “Some Kind
Michael Nesmith “Volume 2” Of Happening
& The First Sony Music — Singles 1978-1989”
National Band Alors qu’il s’apprête à écumer les
“Some Kind Of Trip The Jazz Butcher
“Loose Salute” festivals cet été, le groupe de Bobby
— Singles 1990-1994” “A Scandal In Bohemia”,
Music On Vinyl
Gillespie vient de compiler ses singles
Fire “Distressed Gentlefolk”,
Quand il quitta les Monkees en 1970, sur deux vinyles doubles qui retracent Que devient Dan Treacy ? Depuis son
“Sex And Travel”
Fire
peu donnaient cher de la carrière de trente ans de carrière (un geste à accident cérébral en 2011, le leader
Michael Nesmith en tant qu’artiste saluer, tant certains coûtent une des Television Personalities vit à l’écart Excentrique chanteur anglais, sorte
solo. Pourtant, l’homme au bonnet fortune). Cette anthologie permet du monde et sa santé demeure une d’équivalent britannique de Jonathan
vert avait un plan : former un groupe donc de se plonger dans l’histoire énigme. Les campagnes pour le soutenir Richman, Pat Fish mène depuis le
qui mêlerait rock et country. Il créa du groupe et ses incessantes mutations, sont nombreuses : concerts, publication début des années 80 une drôle de
ainsi The First National Band à partir de groupe new wave aux guitares de rééditions et de compilations. Après carrière sous le nom The Jazz Butcher.
de musiciens rencontrés au long de carillonnantes (“Velocity Girl”) à un gros travail de récupération des Portées par un humour absurde et
sa carrière, dont le joueur de pedal garage façon MC5 (“Ivy Ivy Ivy”), puis droits, Fire sort deux compilations qui des choix d’arrangements souvent
steel OJ Rhodes. Après un premier à pionniers du dance rock (“Loaded”), contiennent tous les singles et EP publiés déroutants, ses chansons sont des
album magnifique (“Magnetic South”, rockers stoniens (“Rocks”), punks par les Television Personalities (sous vignettes new wave inclassables. Trois
considéré comme un des premiers électroniques (“Kill All Hippies”)... On diverses identités) ainsi que quelques albums viennent d’être réédités pour
exemples de country rock), le groupe pourra toujours ergoter sur l’absence inédits. Le contenu est évidement la première fois depuis 30 ans, dont
sortit son successeur “Loose Salute” à de certains morceaux (notamment fabuleux, des débuts post-punk (avec le fameux “A Scandal In Bohemia”
peine six mois après. Introuvable chez le premier single du groupe “All Fall les hymnes “14th Floor” et “Part Time (avec des membres de Bauhaus en
nous, il est réédité sur un joli vinyle Down”), mais l’essentiel est ici. Punks” au psychédélisme sombre de goguette) et, surtout, ce “Distressed
transparent et regorge de chansons “I Don’t Want To Live This Life”. Le Gentlefolk” empli de mélodies
douces et ensoleillées (“Silver Moon”). premier double album est accompagné mémorables (“Nothing Special”).

086 R&F JUILLET 2019


toujours, Uranium Club fait mouche
Kameras
“Kameras”
Pierre Bachelet
“Coup de Tête”
sur trois ou quatre saillies (“Man Is
The Loneliest Animal”, “Grease
45 tours
Caméléon Le Pop Club Records
Monkey”, “Geodesic Son”). Les Tikis
Groupe anglais actif dans la scène punk S’il est connu pour ses tubes de
dès l’émergence du mouvement, Kameras variété et l’hymne du RC Lens (“Les
“Soul Time”
Dangerhouse Skylab
n’a jamais publié d’album ni de single de Corons”), Pierre Bachelet est l’auteur The Burnin’
son vivant. Tombé dans l’oubli, le groupe de quelques BO de films remarquables Si Les Tikis ne sont pas totalement
vient d’être redécouvert par Caméleon qui (“Emmanuelle”, “Histoire D’O”). Parmi
Jacks inconnus (on y retrouve deux
poursuit son exploration du punk français. elles, celle de “Coup de Tête”, film
“Naked Music” membres des Playboys), le premier
The Burnin’ Jacks
La connexion s’est faite ici par Philippe de Jean-Jacques Annaud considéré EP de ce groupe soul porté par deux
Siegfried, guitariste français du groupe, comme le meilleur film consacré En voilà qui savent prendre leur chanteuses est une belle surprise.
passé ensuite par Panoramas, qui joue au football, vient d’être édité pour temps. Après un premier EP en 2014, Au programme : quatre reprises
ici des lignes de guitare alambiquées. la première fois en vinyle par les les Parisiens publient un premier Northern Soul interprétées avec
Quelques titres ici, tel “Artificial Joy” esthètes du Pop Club Records. album nerveux. Punk et garage dans classe et énergie (notamment
ou “Homosexual” méritent l’attention On retrouve ici plusieurs variations l’approche (“Can’t Find My Way To un superbe “Gone With The Wind
des amateurs de post-punk déviant. de cet obsédant thème sifflé et le Be A Man”), mais orné de flamboyances Is My Love” emprunté à Rita
fameux “Hymne De Trincamp”. glam (“Everynight”), l’album brille & The Tiaras).
par sa variété, notamment quand
The Easybeats le groupe dévoile des ouvertures
pop (“Waiting For The Day”) et “Bungalow
“It’s 2 Easy”
BMG/ MUSIC ON VINYL Nouveautés psychédéliques (“Forever Blind”).
Sessions”
Dangerhouse Skylab/ Kizmiaz/
Si on connaît surtout en France les Uranium Club Les Disques Furax
Easybeats pour l’éternel “Friday On My Principles Of Joy
Mind”, le groupe australien a, durant
“The Cosmo Cleaners” Documentaire réalisé par Nicolas
les années 60, publié de nombreux
Static Shock “Strong Ain’t Wrong” Drolc, “Bungalow Sessions” part
Q-Sounds
albums éminemment populaires au Ils sont un des groupes les plus du postulat que certaines tribus
pays des wallabies. Parmi eux, le passionnants du moment mais Avec son fonctionnement inspiré amérindiennes estimaient impossible
deuxième, “It’s 2 Easy” est considéré persistent à n’en faire qu’à leur tête. de Motown — où la direction de bien connaître un lieu au-delà
comme un des plus accomplis de Ces Américains continuent de se bicéphale du label écrit et compose de 500 yards autour de son habitation.
son répertoire. Porté par de douces construire une discographie singulière quasiment tout le répertoire des Le réalisateur a ainsi rencontré des
ballades (“You Are The Light”), mais faite de mini-albums contenant 7 orchestres du label — Q-Sounds chanteurs folk tels que Dad Horse
ouvert sur la dissonance (“Women”), à 8 morceaux (dont un tiers sont des est une maison de disques à part. Experience, Danny Kroha ou encore
c’est un disque imparfait mais blagues potaches). Comme toujours Principles Of Joy représente la faction Possessed By Paul James pour en
empli de belles chansons (“Sad And chez eux, “The Cosmo Cleaners” deep soul d’une écurie riche de groupes discuter. Les sessions acoustiques
Lonely And Blue”). Il revient sur propose des textes à l’ironie grinçante classieux (Adelians, Vogs). Son premier saisies lors de ces rencontres
vinyle argenté, en mono évidemment, (tel le spoken-word “Michael’s album est porté par des grooves sont compilées sur un superbe
pour le plaisir des complétistes qui Soliloquy”) balancés sur des rythmes suaves et la voix envoûtante de vinyle 25 centimètres. ❏
ont trop usé leurs disques des Kinks. post-punk façon Devo et, comme Sarah Ibrahim (“Ill At Ease”).
Photo Bruno Berbessou

JUILLET 2019 R&F 087


Discographisme_21
PAR PATRICK BOUDET

On ne juge pas un livre à sa couverture. les maisons de disques intéressées par cette
Et un album ? Chaque mois, notre révolution musicale s’annonçant très lucrative,
appliquent néanmoins une politique de lissage
spécialiste retrace l’histoire visuelle pour préserver les bonnes mœurs. Ainsi, les
d’un disque, célèbre ou non. pochettes des turbulents Chuck Berry, Little
Richard, Bo Diddley et consorts ressemblent
à celles des chanteurs de variété que sont
Eddie Fisher, Perry Como, The Crew-Cuts
ou Dean Martin caracolant un dernier instant
en tête des charts avant l’ouragan Presley.
Toutefois, la pochette de l’album “Elvis
Presley” sortie en mars 1956 échappe au
couperet moralisateur. Ce magnifique cliché
en noir en blanc, auquel on rendra hommage
maintes fois, rend visible la débauche d’énergie
du rock’n’roll sur scène. Les pochettes
suivantes d’Elvis afficheront des postures
plus standardisées et moins aventureuses.
Gene Vincent, quant à lui, réussit à s’extraire
de cette nasse normative pour son deuxième
album. Il apparaît en plein effort au premier plan
et ses accompagnateurs, les Blue Caps, sont
saisis par la même pulsion. Outre le placement,
le dress code souligne la structure hiérarchique
— le soliste et le reste des musiciens —
amplifiée par le changement typographique
qui a transformé le pronom possessif habituel
His Blue Caps en un article défini The Blue
Caps, plus impersonnel. Néanmoins, la notion
de groupe n’est pas encore à l’ordre du jour.
Elle sera inventée par les Beatles dont le
nom — jeu de mots entre le rythme (beat)
et les scarabées (beetles) — est une référence
explicite à ces formations musicales des
années 50 et notamment celle de Buddy Holly.
Portant l’emblématique T-shirt blanc sous sa
chemise, Gene Vincent est débraillé. En effet,
il ne porte pas de cravate, de nœud papillon

“Gene Vincent ou de bolo tie (cravate texane) ; il participe de


ce cool vestimentaire incarné par James Dean
dans “Rebel Without A Cause”, mais aussi de
And The Blue Caps” cette soustraction aux convenances. En effet,
ainsi habillé, Vincent affirme son impossibilité
de vivre les normes et les institutions que sont
Gene Vincent l’école telle qu’elle se donne (“Blackboard
Jungle”), la famille (“Rebel”) et, d’une

And The Blue Caps manière plus générale, la société.


En affirmant son insubordination, il affirme
son rejet sans appel du monde des adultes.
Première parution : 4 mars 1957 Avec Gene Vincent et les autres, le rock
propose un nouveau choix d’existence où les
ous sommes dans les premiers moments Brando y arbore un des premiers looks rock : pulsions multiples et émancipées deviennent
N de la représentation rock ; un moment
rare où une culture construit les référents
Perfecto sur T-shirt blanc, jeans avec revers
apparents, casquette et gants de cuir.
une quête essentielle. “Live Fast, Love Hard,
Die Young” chante Eddie Cochran, ce qui
et la mythologie qui influenceront le cours La nonchalance, si commune à tout ce sera très proche, dans l’esprit, du “hope
de son histoire, qu’elle développera mouvement, et l’arrogance complètent cette I die before I get old” des Who dans
et réinterprétera à volonté. panoplie transgressive, qui sera prolongée sur “My Generation”, une décennie plus tard.
Entre 1954 et 1958 vont se créer les grands les écrans par les films “Blackboard Jungle” Sur ce cliché, Gene Vincent ne semble
classiques du rock’n’roll, écrits, interprétés, (“Graine De Violence”, sorti en mars 1955) pas poser, pas plus qu’il ne chante, il illustre
ou bien les deux à la fois, par une poignée et “Rebel Without A Cause” (“La Fureur cette frénésie libératoire du rock’n’roll,
de jeunes gens venus d’horizons musicaux De Vivre”, octobre 1955), associant dès bouche ouverte, cheveux décoiffés et mèche
et géographiques divers. Tous ont grandi sa naissance le rock à la délinquance. rebelle. Cette transe est également partagée
dans cet après-guerre où une nouvelle tribu a Les premières apparitions télévisuelles des par les Blue Caps en pleine action où l’un
émergé : les adolescents. Nouvelle puissance rockers sont quant à elles très policées sur le plan deux, le guitariste Paul Peek, les genoux
économique parce qu’ils travaillent ou vestimentaire, mais la gestuelle des chanteurs et fléchis, reprend la gestuelle de Presley.
reçoivent de l’argent de poche, les adolescents musiciens révèle, à elle seule, la substance de ce Il est saisissant de constater sur les images
vont exprimer leur besoin de rupture avec les mouvement. Les déhanchements d’Elvis Presley d’époque que Pat Boone, qui connaitra un
parents en affirmant des goûts vestimentaires (censurés), la gestuelle exacerbée de Jerry Lee succès immense en reprenant les hymnes
et musicaux en rapport avec le désir de Lewis, les éructations de Little Richard et le jeu rock, dansera à peine en les interprétant,
donner à leur corps une nouvelle liberté. de jambes de Chuck Berry sont des références claquant seulement des doigts. Boone rassure
Pourtant, l’image rock naît au cinéma avec explicites à l’acte sexuel, c’est connu, mais aussi la société car il désubstantialise le rock en
“The Wild One” (“L’Equipée Sauvage”), sorti à l’étymologie du mot rock’n’roll qui désigne à écartant ses figures les plus dangereuses :
en décembre 1953, où Marlon Brando incarne la fois deux activités bien distinctes, le fait de la soumission aux pulsions animales et
un chef de gang de motards qui affronte une danser et celle de baiser, pas de faire l’amour. son expression esthétique, ce que réunit
bande rivale dans un bled de Californie. Dans ce cadre d’insurrection des pulsions, en une seule pochette Gene Vincent. ■

088 R&F JUILLET 2019


Qualité France PAR H.M.

Multi-instrumentiste
du Vaucluse
On ne soulignera jamais assez l’impact
des premiers morceaux pendant l’écoute
d’un disque : ce sont eux qui influent sur le
jugement de l’auditeur. Si un artiste connu
peut se permettre de différer ses coups
d’éclat et de jouer sur la distance, les

Sur son second album depuis 2013, Son premier album solo réalisé à la
Simon Polaris retient maison permet à Bord de se livrer
instantanément l’attention avec une à une opération de charme d’entrée
superbe introduction (“Je Vais Bien de jeu (“The Chimes Of Freedom”). Il a
Ne T’En Fais Pas”) où sa voix et un du métier (depuis 1990, il a multiplié les
texte attachant sont magnifiés par une expériences dans le rhythm’n’blues et la
mélodie prégnante et des envolées de country) et ça s’entend : avec sa guitare
cuivres. Entre deux incursions dans un voluptueuse et sa voix séduisante, ce
rock plus touffu mais moins personnel, défenseur de la ligne claire a de quoi
ce multi-instrumentiste du Vaucluse, impressionner. Tout au long de ces
entouré de quelques complices, douze morceaux en anglais, son terrain
retrouve par la suite cette veine avec de prédilection reste la ballade et le mid
des chansons qui oscillent entre tempo teinté d’americana, mais il est
dépouillement et luxuriance et qui également à l’aise quand il se laisse
sont mises en valeur par un beau travail aller à de rares accélérations de
de production (“Le Reste Du Monde”, rythme (“For Better And For Worse”,
Hymono Prod, simonpolaris.com). Bord Music, bordmusic.com).

Fondé en 2016 du côté d’Aix-en- Avec ce cinquième album, Matthieu


Provence, The Grasslers réunit Malon poursuit une discographie
cinq musiciens qui n’utilisent que prolixe enclenchée dès les années
des instruments à cordes : banjo, quatre-vingt dix. Cet adepte d’un chanté-
mandoline, violon, guitare, contrebasse. parlé rehaussé de parties mélodiques
Ils ont opté pour le bluegrass et un (quelque part entre Etienne Daho et
répertoire composé uniquement de Diabologum) s’immerge totalement dans
reprises, et pas n’importe lesquelles : la musique électronique et les morceaux
de “Get Lucky” de Daft Punk à “Should qu’il a composés sur son iPad célèbrent
I Stay Or Should I Go” de Clash en une option synthétique souvent éthérée,
passant par “Dancing In The Dark” parfois plus sombre quand elle flirte avec
de Bruce Springsteen, le tout revu la new wave. Il s’appuie sur des textes
à la sauce folk avec une énergie et raffinés qui trouvent le ton juste pour
un aplomb qui redonnent à ces prendre la forme d’une déclaration
titres emblématiques une nouvelle amoureuse ou évoquer le souvenir
fraîcheur (“Bluegrass Time Machine”, d’un vélo d’enfance (“Le Pas De Côté”,
Music BFDL, thegrasslers.net). Monopsone, matthieumalon.fr ).

090 R&F JUILLET 2019


autoproduits ont tout intérêt à mettre le paquet
rapidement pour sortir du lot. La plupart des
huit sélectionnés du mois (parmi cinquante et
un reçus à la rédaction) l’ont bien compris en
plaçant en ouverture ou en deuxième position
l’un de leurs morceaux les plus attrayants.

En 2012, le duo The Blue Sous le pseudo de Ryder The


Butter Pot se formait pour une Eagle, le Toulousain Adrien
unique prestation. Sept ans et pas mal Cassignol, ancien batteur de deux
d’autres concerts plus tard, les deux groupes, s’est reconverti en chanteur
baroudeurs barbus du Morbihan (un multi-instrumentiste et défend ses
batteur et un guitariste-chanteur) compositions en solo depuis deux ans.
publient un second album qui bien Dès l’introduction de son second EP,
que débutant par des bruits de basse- plus intimiste et sombre que le
cour et cultivant ses racines blues précédent, sa voix retient l’attention,
et folk, il marque un virage garage mais le meilleur de ce disque émouvant
et rock concrétisé par la production se situe juste après : se contentant du
offensive de Jim Diamond, qui chant et d’un synthé, “Wounded Bird”
avait œuvré pour les White Stripes est un petit bijou minimaliste porté par
(“Let Them Talk”, Art Force One/ une mélodie forte et une interprétation
Les Facéties De LuluSam, pleine de sensibilité (“Free Porn”,
thebluebutterpot.com, Ryder The Eagle, afx.agency/
distribution L’Autre Distribution). portfolio/ryder-the-eagle).

Après une expérience en trio, les deux En activité depuis 1991, le groupe
jeunes frères jumeaux de The Twin strasbourgeois Divin’O a connu
Souls se sont recentrés sur une bien des changements et des
formule à deux qui leur permet de laisser parenthèses créatives depuis ses
libre cours à leur passion pour les Black débuts électroniques. Devenu quintette
Keys, T Rex ou Jack White. En quatre après l’intégration récente d’un
titres et en anglais, les Toulousains ex-Y Front et d’un ex-LTNO, il reste
défendent un rock offensif et vintage, fidèle à son esthétique underground
illuminé par des harmonies vocales très et arty tout au long de ce nouvel album
pop. Et si le final semble un peu décousu puissant et viscéral qui, avec ses voix
tant il est alambiqué, ils prouvent leur malaxées, ses rythmiques assurées
efficacité sur les autres morceaux et ses ambiances très sombres, se
qui vont à l’essentiel, notamment situe au confluent du rock, de l’indus
“All For You”, tendu et obsédant et des musiques électroniques
(“Twin Souls”, Smoky Sun Records / (“The Flowers Which Brood On
Mad, facebook.com/thetwinsoulsband, Divin Opium”, Bliss Garden,
distribution Pias). facebook.com/divino.band.official). ❏

JUILLET 2019 R&F 091


Highway 666
revisited PAR JONATHAN WITT

Groupes hard rock, groupes cultes


le groupe le plus lourd d’Ecosse, ce qui lui
vaudra le surnom de Fear Gas, puisque les
premiers rangs reculaient dès les premiers
accords, soufflés par la puissance sonore
du désormais quartette. Tear Gas fera la
première partie de tous les mastodontes
de passage dans les Highlands avec, en
particulier, plusieurs dates aux côtés de
Deep Purple, époque Ian Gillan/ Roger
Glover. Après avoir rétamé tous les clubs
susceptibles d’accueillir les ruades de la
bête, un second opus est mis en chantier
aux studios Island de Londres, toujours
avec Tony Chapman et Tom Allom. Ce
dernier œuvrera également sur les premiers
Black Sabbath, et produira, plus tard, les
meilleurs Judas Priest et Def Leppard. La
pochette est confiée au fameux collectif
Hipgnosis et le disque est publié chez
Regal Zonophone en 1971. Dès “That’s
What’s Real”, le ton tranche avec son
prédécesseur. Exit guitares mielleuses
et harmonies rêveuses, place à des riffs
rugissants, sertis de solos incendiaires,
avec une rythmique qui cogne, propulsée
par la frappe rigoureuse et puissante de
McKenna. La voix de Davey Batchelor
manque certes de puissance pour rivaliser
avec les hurleurs de l’époque, mais son style,
Le groupe le plus lourd d’Ecosse moins exubérant, a peut-être mieux vieilli.
Zal Cleminson, lui, scintille et s’embrase,
particulièrement sur l’impressionnante
“I’m Glad”. Survoltée, “Lay It On Me”

TEAR recycle les codes du boogie. Dans un style


résolument heavy, on remarque la rêche
“Woman For Sale” et la reprise monstrueuse
de “All Shook Up” mêlée à celle de

GAS “Jailhouse Rock”, dans des arrangements


très proches de “Beck-Ola”. “Love Story”,
chipée chez Jethro Tull (pour qui Tear Gas
a ouvert à Glasgow) est aussi transfigurée.
VENU DE LA POPULEUSE Nous sommes en 1969, année hard rock Les chiffres ne sont guère flamboyants,
GLASGOW, Tear Gas était vu s’il en est. Led Zeppelin et Black Sabbath mais permettent aux Ecossais de tenter
comme l’attelage hard rock le plus s’apprêtent à tout raser. Un premier effort une incursion en Allemagne. Ereinté, Davey
rétamant d’Ecosse. Il a eu le temps est rapidement capturé avec le producteur Batchelor décide alors de s’orienter vers
d’usiner deux albums aux styles fort Tony Chapman et l’ingénieur du son Tom le travail en studio, plus rémunérateur.
différents avant d’être repérés et Allom, et publié sur le label Famous G, On le retrouvera derrière la console pour
capturés pour devenir le Sensational filiale de Paramount. Il s’agit de “Piggy de nombreux albums du Sensational Alex
Alex Harvey Band et connaître, Go Better”, une étrange série de dix Harvey Band (et même aux débuts d’Oasis).
enfin, une gloire méritée. chansons à la croisée de plusieurs genres, C’est Hugh McKenna, récemment débarqué
tel le Humble Pie des débuts : arpèges pour pianoter, qui se retrouve aux vocalises.
A Glasgow, triste décor fait de briques acoustiques mélodieux, guitares épurées Lors d’une brève installation à Londres,
rouges et de corps stigmatisés par une vie et classieuses, basse ronde, percussions nos gonzes ébahissent Alex Harvey, dont
de galère, le guitariste Zal Cleminson et discrètes. “Nothing Can Change Your ils font la première partie au Marquee.
le claviériste Davey Batchelor, ainsi que Mind” est un hymne au refrain entêtant. Fauché, Tear Gas repart pour Glasgow en
quelques camarades de classe, décident “Big House” lorgne vers le country rock août 1972 et songe à tout plaquer. Alex
de fendre la grisaille, d’inverser le cours tandis que “Mirrors Of Sorrow” se veut Harvey leur passe cependant un coup de
du destin. Inspirés par l’exemple rayonnant plus musclée. L’étonnante “I’m Falling fil, il a besoin de ce groupe de tueurs.
des Beatles, ils forment les Bo Weavies, Far Behind” pourrait évoquer un Cream L’association sera fructueuse puisqu’elle
et se font la corne sur le répertoire Tamla converti au funk, et “Your Woman’s Gone durera six longues années pour une dizaine
Motown. Les allées et venues de personnel And Left You” rappelle même les Kinks. d’albums. Zal Cleminson fera ensuite partie
transforment l’affaire en Mustard, qui prend Malgré une qualité inconstante, le disque de Nazareth. Ted McKenna, lui, aura une
même des airs de petit supergroupe local demeure rafraîchissant aujourd’hui. belle carrière qui le verra soutenir le
en accueillant quelques fines gâchettes. C’est le moment que choisit Munro pour Michael Schenker Group (toujours en
Parmi elles, le bassiste Chris Glen et le quitter la barque. Son suppléant est Ted compagnie de Chris Glen), puis l’immense
batteur Willie Munro, ainsi que le pianiste McKenna, un costaud chevelu, réputé en Rory Gallagher ou bien encore Greg Lake.
Eddie Campbell, qui pousse donc Batchelor ville. Campbell s’éclipse également, et Il nous a quittés en janvier dernier. ❏
vers le micro. Le gaz moutarde a vécu, place Tear Gas durcit son approche. Très vite,
au lacrymogène : Mustard devient Tear Gas. la formation se taille la réputation d’être
Erudit rock PAR PHILIPPE THIEYRE

Farouche opposition à Margaret Thatcher


Cher Erudit, à l’occasion des Sex Pistols, des Damned et
de la réédition des albums des Buzzcocks. A l’été 1983, Tim
de STEREOLAB, j’aimerais Gane forme Uncommunity avec
avoir plus d’informations Joe Manning, Vince Adams,
sur ce groupe anglais dont puis Dave Brown. Entre 1983
la chanteuse est française. et 1985, ce trio expérimental et noise
Jeanne (courriel) autoproduit une série de cassettes
sur Broken Flag et Black Dwarf. Trente
En 1988, à l’occasion d’un concert ans plus tard, le label allemand Vinyl-
parisien du groupe britannique on-demand rassemblera la majorité
McCarthy, le guitariste Tim Gane, des productions de Uncommunity
né le 12 juillet 1964 à Ilford dans dans un coffret de quatre vinyles

Photo Archives Rock&Folk-DR


l’Essex, fait la rencontre de Lætitia intitulé “Black Dwarf Wreckordings
Sadier, une chanteuse née le 6 mai ‘83-85’” (2013). Fin 1984, Gane, qui
1968 à Vincennes, qui deviendra passe à la guitare, et Eden s’associent
sa compagne. Deux ans plus tard, avec le bassiste John Williamson et
le couple crée Stereolab dont ils seront le batteur Gary Baker au sein du trop
les compositeurs attitrés. Auparavant, méconnu McCarthy. Le nom du
encore lycéens, Tim Gane à la batterie groupe est une référence au sénateur
et le guitariste et chanteur Malcolm américain Joseph McCarthy, célèbre
Eden font partie de différentes pour avoir été le meneur de la chasse Capitalism”, “Governing Takes Brain”, de devenir un membre à part entière
formations reprenant des titres aux sorcières, c’est-à-dire aux “Get A Knife Between Your Teeth”. sur “Banking, Violence And The Inner
communistes, bafouant les droits Malgré le succès très limité de leurs Life Today” (1990). En 1990, peu
civils et la liberté d’opinion durant trois albums, McCarthy figure parmi avant le départ de Thatcher du poste
DISCOGRAPHIE les années 1950-1954. Souvent les plus brillants représentants de Premier ministre, McCarthy se
“Peng!” (1992), avec “Enivrez-vous” qualifiée de marxiste, mais se situant britanniques de cette pop à guitares sépare. Tim Gane et Lætitia Sadier,
sur un poème de Charles Baudelaire. plutôt du côté des situationnistes, dans la lignée de Monochrome Set également à l’orgue et au Moog,
“The Group Played Space Age cette nouvelle formation est surtout ou des Smiths avec des positions forment aussitôt Stereolab en
Bachelor Pad Music” (1993) motivée par une farouche opposition politiques diamétralement opposées recrutant Joe Dilworth des Faith
“Transient Ramdom-Noise à Margaret Thatcher. Les titres de à celles de Morrissey : “I Am A Wallet” Healers (batterie) et la journaliste
Bursts With
Announcements” (1993) leurs chansons ne laissent guère (1987) ; “The Enraged Will Inherit The Gina Morris aux chœurs. Parallèlement,
“Mars Audiac Quintet” (1994) planer le doute : “God Made The Earth” (1989), Lætitia Sadier apparait ils montent leur propre label,
“Music For The Amorphous Virus”, “The Procession Of Popular comme traductrice des textes avant Duophonic, pour un premier EP
Body Study Center” (1995),
bande-son pour accompagner une
exposition du sculpteur Charles Long.
“Emperor Tomato
Ketchup” (1996)
“Dots And Loops” (1997)
“Cobra And Phases Group Play
Voltage In The Milky Night” (1999)
“The First Of The Microbe
Hunters” (2000)
“Sound-Dust” (2001)
“Margerine Eclipse” (2004)
“Eaten Horizons Or The
Electrocution Of Rock” (2007),
tirage limité allemand.
“Chemical Chords” (2008)
“Not Music” (2010),
provenant des mêmes sessions

Top 5
que “Chemical Chords”.
“Transient Ramdom- “Mars Audiac Quintet” (1994)
COMPILATIONS Noise Bursts With A l’exemple de “Three-Dee
Dans le cas de Stereolab, les
Announcements” (1993) Melodie”, dans lequel les voix
compilations revêtent un intérêt
McCarthy : “The L’album s’ouvre par “Tone Burst”, combinées de Sadier et Hansen
particulier, car elles rassemblent de
Enraged Will Inherit un puissant mur de son bâti à apportent un contrepoint aérien
nombreux titres uniquement sortis
The Earth” (1990) coups de guitares saturées, aux boucles répétitives de la guitare,
Première véritable association de synthés et de percussions du moog et des percussions,
en singles ou en EP.
de Tim Gane et de Lætitia Sadier. répétitives. Si le chant de Lætitia “Mars Audiac Quintet” offre des
“Switched On” (1992)
Dominé par les sonorités vives Sadier sur “Pack Yr Romantic compositions plus pop, plus
“Refried Ectoplasm (Switched
et aiguës de guitares vibrantes, Mind” évoque celui de Nico homogènes, des mélodies
On Volume 2)” (1995)
en particulier la douze-cordes sur le premier album du Velvet instantanément accrocheuses sans
“Aluminum Tunes (Switched
de Tim Gane, et les textes Underground, “I’m Going Out rien perdre en énergie. “Transona
On Volume 3)” (1998)
revendicatifs de Malcolm Eden, Of My Way” et “Golden Ball” Five” emprunte sa rythmique
“ABC Music : The Radio 1
“The Enraged Will Inherit seraient plutôt des enfants au “Going Up The Country” de
Sessions” (2002), les sessions avec
The Earth” est une merveille de “Sister Ray”. Les dix-huit Canned Heat. Chantés en français,
John Peel à la BBC 1.
de power pop à l’anglaise qui captivantes minutes de “Transporté Sans Bouger”,
“Oscillons From The Anti-Sun”
infuse de la rage et de la beauté “Jenny Ondioline”, entre “L’Enfer Des Formes” et “Des
(2005), coffret trois CD et un DVD.
dans des titres tels que “Use vocaux distanciés et martèlement Etoiles Electroniques” résonnent
“Fab Four Suture” (2006),
A Bank I’d Rather Die”, “And ininterrompu façon Amon Düül, comme de belles réminiscences
compilation de six singles.
Tomorrow The Stock Exchange sont le point d’orgue de l’album. de la new wave des années 80.
“Serene Velocity” (2006),
Will Be The Human Race”, “Now
les années Elektra.
Is The Time For An Iron Hand”.

094 R&F JUILLET 2019


en 1991, “Super 45”. Tout au long de et Joe Watson. En 2002, Stereolab
sa carrière, Stereolab produira un entreprend la construction d’un studio
grand nombre de singles et EP, la d’enregistrement, Instant Zero, au nord
plupart dans des tirages limités pour le de Bordeaux, mais le 9 décembre,
plus grand plaisir des collectionneurs. Mary Hansen, dont la voix apportait
Dès le EP suivant, “Super-Electric”, un contrepoint original à celle de
le Néo-Zélandais Martin Kean, ancien Lætitia Sadier, meurt à Londres,
bassiste des Chills, est intégré au renversée par un bus alors qu’elle
groupe. Même si les textes sont moins roulait à vélo. Après une phase
militants, Gane et Sadier, qui chante d’abattement et d’incertitude,
en anglais et en français, maintiennent Stereolab décide de continuer,
le cap politique, notamment sortant en 2003 un EP, “Instant
anticapitaliste. Avec une utilisation 0 In The Universe”, gravé au studio
récurrente, plus expérimentale, des Instant Zero, puis l’album “Margerine
synthés, du Moog, des loops et des Eclipse”. En 2009, le groupe est mis
claviers vintage, leur spectre musical en sommeil. Par ailleurs, adepte des
s’est élargi, combinant la pop aux projets collectifs et partagés, Stereolab
influences du krautrock allemand, a notamment sorti deux disques avec
notamment le beat motorik de Can Steve Stapleton de Nurse With Wound :
ou de Neu!, et à celles du Velvet “Crumb Duck” (1993) et “Simple
Underground. Gina Morris est partie Headphone Mind” (1997). Dès 2003,
avant l’enregistrement du premier Lætitia Sadier avait formé son propre
album, “Peng!” (1992). Peu après, groupe, Monade, réalisant trois
Andy Ramsay remplace Joe Dilworth albums entre 2003 et 2008 dont le
et Duncan Brown Martin Kean alors premier s’intitule “Socialisme Ou
qu’arrivent l’australienne Mary Hansen Barbarie (The Bedroom Recordings)”,
(chant, tambourin, percussions) et une référence au courant politique
Sean O’Hagan, de Microdisney et des de Cornelius Castoriadis et Claude
High Llamas, (guitare et orgue) pour Lefort, avant de se lancer en solo
“Transient Ramdom-Noise Bursts With en 2010 avec “The Trip”. De son
Announcements” (1993). Sans se côté, Tim Gane a enregistré deux
consacrer complétement à Stereolab, albums avec Sean O’Hagan et trois
O’Hagan restera un collaborateur avec Cavern Of Anti-Matter entre
régulier. Katherine Gifford (claviers 2013 et 2018. En 2018, mettant de
et Moog), puis Morgane Lhote, côté leurs projets personnels, Tim
complètent tour à tour la formation. Gane et Lætitia Sadier repartent
Après Duncan Brown, deux bassistes sur la route avec Stereolab en
vont se succéder, Richard Harrison attendant un nouvel album.
et Simon Johns, ainsi que deux Stereolab demeure une formation
claviéristes après le départ de Morgane emblématique pour sa liberté artistique
Lhote en 2000, Dominic Jeffery et la fidélité à ses engagements. ❏

“Emperor “Chemical Chords” (2008)


Tomato Ketchup” (1996) Pour son incursion sur le label
Sans doute l’album le plus 4AD, Stereolab propose quatorze
connu de Stereolab, “Emperor morceaux plus courts que ses
Tomato Ketchup” combine une standards habituels et plus
architecture sonore parfois ouvertement pop avec, de
complexe à des chansons pop nouveau, cordes et cuivres :
rock avec orchestration de cordes. “Neon Beanbag”, “Chemical
Les très beaux “Cybele’s Reverie” Chords”, “Self Portrait With
et “Monstre Sacre” en sont les Electric Brain”. Alternant entre
parfaits exemples. Quant à pop joyeuse, parfois un peu funky,
“Metronimic Underground”, “Three Women”, “One Finger
“Les Yper-Sound”, “The Noise Symphony”, sixties, “Cellulose
Of Carpet” et “Slow Fast Hazel”, Sunshine”, ou un bref passage
ils sont construits autour krautrock, “Pop Molecule”,
de variations instrumentales “Chemical Chords” est un album
à partir de structures certes moins complexe que les
répétitives et d’un travail précédents, mais réussi et vivifiant.
remarquable sur les voix.

JUILLET 2019 R&F 095


Le film du mois PAR CHRISTOPHE LEMAIRE

Catcheuse prolo

Une Famille Sur Le Ring


DE STEPHEN MERCHANT
Contrairement à la boxe, sport très prisé au cinoche depuis un bail de la partie tout comme son frangin qui, comme elle, s’entraîne dans l’espoir fou
(Rocky Balboa en sait quelque chose), le catch, lui, est toujours passé un peu à l’as. et quasi improbable de gagner un concours qui leur permettront de participer au
Parmi les acteurs de renom ayant osé enfiler des slips en cuir flashy pour aller se mythique championnat de la WWE, pour World Wrestling Entertainment, la plus
retourner les vertèbres sur le ring, on peut citer le toujours amorphe Jean Reno grande entreprise de catch au monde, organisatrice d’évènements télévisuels
dans “L’Homme Au Masque D’Or”, cette gueule cassée de Mickey Rourke dans rameutant 15 millions de téléspectateurs par semaine. Autant dire le nirvana
“The Wrestler” et ce cabot rigolo de Jack Black dans “Super Nacho”. Seul le absolu pour tout catcheur en mal de reconnaissance. Assez classique dans son
Mexique a fait du catch un genre cinématographique à part entière avec une foison déroulement vers la gloire (confrontation parentale, amour filial, entraînement
de séries B et Z débonnaires surjouées (plus qu’interprétées) par El Santo, catcheur à la dure, coach sévère mais juste, abandon, renaissance), “Une Famille Sur
local totalement divinisé au pays de Frida Kahlo et de Guillermo del Toro et héros, Le Ring” repose en grande partie sur la formidable Florence Pugh, géniale actrice
dans les années 1960-1970, d’une cinquantaine de films de lucha libre (catch britannique d’une vingtaine d’années, à l’éclectisme de jeu hallucinant (agent
mexicain) où il affronte — hors et sur le ring — les méchants les plus vicelards terroriste malgré elle dans la série “The Little Drummer Girl”, jeune mariée
passant à la portée de ses biceps graisseux : karatékas psychotiques, gangsters psychopathe dans “The Young Lady”) et qui se donne ici à fond en catcheuse
plein de rictus, zombies décharnés, morts-vivants syndiqués... Voire des femmes prolo et provo. Mais peut-être moins provo quand même que la vraie Paige
vampires sexy dans “Santo Et Le Trésor de Dracula” (le plus culte de tous) dont dont des vidéos d’ébats sexuels ont fuité sur internet il y a deux ans.
la version uncut (où les femmes vampires sexy ont les doudounes à l’air) vient Si son ex est le coupable, il ferait mieux de se méfier... (en salles le 27 juin) ❏
de sortir enfin en DVD chez Bach films. Bref. Une fois devenus acteurs, certaines
grandes stars du catch américain ne reviennent donc plus sur le ring. Du moins
sur les grands écrans. Voir John Cena, trois fois champion du monde poids lourd,
reconverti dans la comédie potache (“Very Bad Dads”, “Contrôle Parental”, tous
deux très drôles cela dit) ou, le plus connu de tous, Dwayne Johnson alias The Rock,
8 fois champion de la WWE, passé roi du box office mondial depuis quinze ans avec
des blockbusters d’action destinés aux spectateurs de 7 mois à 777 ans. The Rock
qui, justement, fait une apparition emblématique dans “Une famille Sur Le Ring”,
très sympathique comédie dramatique sportive, non pas de catcheurs... mais de
catcheuses ! Genre encore plus rare au cinéma, si on excepte le magnifique “Deux
Filles Au Tapis” de Robert Aldrich tourné il y a déjà près de quatre décennies. Sous
ses dehors de success story vaguement sociale (un peu à la “Rocky”, en quelque
sorte), le film de Stephen Marchant romance une vraie tranche de vie consacrée
— non pas à une personnalité vieille ou décédée, comme dans la plupart des
biopics — mais à une jeune catcheuse anglaise de 27 ans. Une certaine Saraya-
Jade Bevis, qui, sous le pseudonyme de Paige s’est rodée sur les rings des circuits
indépendants british avant de cumuler des titres dans toute l’Europe. Le film suit le
parcours de cette catcheuse imberbe (logique puisque c’est une femme) qui s’est
forgée à ce sport par... hérédité. En effet, puisque ses parents sont également
Cinéma PAR CHRISTOPHE LEMAIRE

Un homme, une femme


et... un frigo

Tolkien

Tolkien que techniquement soigné par Dome


Comment surfer de façon calme et posée Karukoski, réalisateur finlandais de
sur les succès mondiaux de la double “Tom Of Finland” (autre biographie
trilogie “Le Seigneur Des Anneaux”/ plutôt sentie sur le dessinateur et peintre
“Le Hobbit” avec un film sans fureur qui inspira toute la culture gay du dernier
destructrice ni effets numériques brise siècle), “Tolkien” se subit au rythme
iris. Simple : en racontant la jeunesse d’une araignée paralytique tissant sa
du créateur de ces sagas littéraires sur toile. Le film dure 1 h 51 : il semble
cette fucking Terre du Milieu. A savoir durer cent siècles (en salles le 19 juin).
JRR Tolkien, né en 1892 et mort en
1973. Et c’est au rythme d’un 78 tours
passé en 16 tours que l’on suit le début
Yves
A travers des courts métrages
de parcours de l’écrivain britannique zazous et un premier long atypique
interprété par le plutôt cool Nicholas (le prophétique “Gaz De France” où
Hoult aperçu dans un “X Men” et dans Philippe Katerine, en président de la
le dernier “Mad Max” : sa jeunesse République largué, doit faire face à
morne dans la campagne anglaise, l’incompétence de son régime), Benoît
son expérience traumatique dans les Forgeard tape discrètement l’incruste
tranchées durant la Première Guerre au sein de comédies françaises plus
mondiale (où est expliqué avec une calibrées, basées généralement sur le
lourdeur métaphorique que l’inspiration vaudeville facile et les gags potaches.
de ses romans mythiques lui est venue Et pourtant, de vaudeville il est quand
sur le front) et son histoire d’amour même question dans “Yves”. Nom
amidonnée avec une jeune donzelle donné à un réfrigérateur numérique
au charisme de femme invisible. Bien intelligent testé par un rappeur loser

Yves

JUILLET 2019 R&F 097


sous l’influence d’une enquêtrice a déjà 60 films au compteur et
travaillant pour une start-up ! Sur cette vient d’être jury au dernier festival
intrigue improbable, Forgeard aurait de Cannes. “Teen Spirit” dose avec
pu partir dans toutes les directions. tact et élégance les rapports entre la
Genre “The Refrigerator”, gore Z des jeune chanteuse, sa mère inquiète
années 90 avec un frigo cannibale et son pygmalion, véritable père de
mangeur de chair humaine. Sauf substitution qui tente de l’amener
que “Yves” est tout le contraire : de façon bourrue et débonnaire
un triolisme romantique et poétique au pays des paillettes et de la
sur fond de romance absurde entre gloire (en salles le 26 juin).
un homme à la ramasse (formidable
William Lebghil), une femme de The Perfection
caractère (la géniale Doria Tillier) Au hasard des films d’horreur
et... un frigo ! C’est atypique, bizarre, programmés régulièrement sur
porté également par des seconds rôles Netflix, on tombe de temps à autre
amusés (dont les deux musiciens sur d’authentiques bizarreries qui
Philippe Katherine et Bertrand Burgalat) ne fonctionnent que par le buzz. La
et différent de tout. Même de la vie chaîne ne faisant jamais la promotion
(en salles le 26 juin). de ces films en amont. Ces temps-ci,
la plupart des fans du genre font une
Teen Spirit fixette justifiée sur “The Perfection”
On pourrait voir “Teen Spirit” comme dont la première demi-heure (la
le “Flashdance” des années 2010 rencontre amoureuse entre deux
mais en version plus posée. Ou encore jeunes femmes violoncellistes
la version musicale de “Une Famille surdouées) ne laisse absolument
Sur Le Ring” (voir film du mois) avec pas présager des multiples et insensés
du chant à la place du catch. Bref, rebondissements qui vont s’aligner
une success story classique de plus. dans l’heure restante. Avec, en vrac,

Teen Spirit

Pour résumer : une adolescente une trahison carabinée, une main


s’ennuie dans sa petite ville natale. coupée à l’arrache, une ballade
Elle sait chanter. Elle est timide. Elle psychotique en bus au cœur de
rencontre un mentor improbable qui la campagne chinoise, des vers
veut faire d’elle une star. On doute. étranges dans du vomi et de la
Elle doute. Elle s’y met. Elle y croit. domination mentale bien flippante.
Elle participe à un télécrochet musical. Et même une pincée d’érotisme
Elle doute à nouveau. Le spectateur lesbien. Malgré ses invraisemblables
moins. Et pourtant... Malgré un air twists, le film de Richard Shepard,
de déjà-vu, cette version cinéma à la fois proféministe, progore et
de l’émission Pop Star réalisée par prodingo se suit de façon ludique.
Anthony Minghella fonctionne à plein. Avec du rire libérateur dans les
Notamment — et surtout — grâce séquences agressives. A la façon,
au charisme angélique de Elle Fanning, finalement, d’un spectacle du Grand-
super actrice qui, à vingt ans à peine, Guignol (disponible sur Netflix). ❏

The Perfection

098 R&F JUILLET 2019


Série du mois PAR CHRISTOPHE LEMAIRE

Sa Brigitte Macron

Fosse/ Verdon
Bob Fosse a été l’un des plus grands Jonglant avec les allers-retours constants entre le Verdon” s’inscrit aussi dans son époque — fin des
chorégraphes du monde. Ses ballets, modernes, passé (la rencontre Fosse/ Verdon et leur histoire sixties/ début des seventies — à travers quelques
entraînants et jazzy, étaient dans la lignée de ceux de d’amour naissante) et le présent (les castings, les références aux films du moment, que ce soit (dans
Jerome Robbins (monsieur “West Side Story”) avant répétitions, le montage difficile de “Cabaret”), la série les dialogues) avec “Le Survivant”, classique du
d’inspirer à son tour les déhanchements de Michael de Steve Levenson et Thomas Kail s’immisce dans cinéma de science-fiction de l’époque ou (via un
Jackson. La chaîne américaine FX propose donc un la relation compliquée du couple, le tout saupoudré court extrait) “Gorge Profonde”, premier porno officiel
biopic sur le cultissime danseur, metteur en scène de miniballets tonifiants censés apportés des virgules de l’histoire du cinéma. Des références évidemment
et réalisateur de génie. On ne saura pas grand-chose entre les scènes dramatiques. A vrai dire, “Fosse/ pas innocentes puisque Bob Fosse, constamment
(en tout cas sur les quatre premiers épisodes visionnés) Verdon” semble stylistiquement inspiré par le génial épuisé par les affres de son quotidien semble toujours
sur ses débuts à Broadway dans les années 50 et “All That Jazz”, troisième long métrage de Bob Fosse, en état de survie tout en se shootant régulièrement
ses petits rôles dans une poignée de films durant qui, en racontant le parcours professionnel et amoureux au sexe. “Fosse/ Verdon” repose aussi et surtout sur
l’âge d’or de la comédie musicale hollywoodienne. d’un chorégraphe accro aux amphétamines et à la clope son formidable duo d’acteurs toujours aussi à l’aise
En fait, la série est centrée sur son histoire d’amour (joué par Roy Scheider) décrivait en fait totalement dans le copier-coller de personnages ayant existé.
sentimentalement compliquée mais professionnellement sa propre vie. “All That Jazz” et “Fosse/ Verdon” La preuve : Michelle Williams (Gwen Verdon), fut déjà
créatrice avec Gwen Verdon, reine des planches à partageant, au final, un même esprit de mélancolie un incroyable clone de Marilyn Monroe dans “My Week
Broadway dans les années 50 et 60 et qui fut, au-delà profonde et la quête d’un absolu mystérieux. Celui, With Marilyn” tandis que Sam Rockwell, en Bob Fosse
de leur love story psychotique, son indispensable muse impalpable et utopique, qui sembler aller au delà de plus vrai que nature, incarnait déjà formidablement
et ange gardien. La femme dans l’ombre de son travail, l’amour et de la gloire mais que Bob Fosse ne saisit George W Bush dans l’excellent “Vice” d’Adam
sa conseillère chérie, son inspiratrice première sans jamais. Pour les cinéphiles aux aguets, “Fosse/ McKay (en replay sur Canal+ Série). ❏
qui il ne serait rien. Sa Brigitte Macron en quelque
sorte. “Fosse/ Verdon” commence à la fin des années
60 alors que Bob Fosse vient de réaliser son premier
long métrage, “Sweet Charity”, adaptation musicale
des “Nuits De Cabiria” de Fellini où, malgré son
Zombie (ESC)
Tout fan de film d’horreur qui se respecte connait par cœur la taille
charme endiablé, Shirley MacLaine a du mal à exacte des moindres lambeaux de peau arrachée dans le “Zombie” de
booster cette romance à l’eau de rose. Malgré les George Romero et Dario Argento, classique absolu du gore festif. Après
chorégraphies bien senties de Fosse, “Sweet Charity” de nombreuses sorties collector en DVD puis Blu-ray, “Zombie” ressort
se plante au box-office. Un des plus gros bides du pour la énième fois à l’occasion de sa quarantième année d’existence.
cinéma hollywoodien des sixties... Dépité, semi- Mais cette fois en 4K, histoire de compter les globules contenus dans
dépressif, Bob Fosse doute de lui, malgré son talent, chaque goutte de sang visible à l’écran. Avec, évidemment, une cascade
et trompe régulièrement sa Verdon avec certaines de de bonus, navigant entre la version director’s cut du film, commentaires
ses danseuses, quitte parfois à se comporter comme audio et interviews des acteurs, du musicien Claudio Simonetti et de spécialistes du genre. Et
un Harvey Weinstein. Pour enfin trouver, en 1972, même du regretté Benoît Lestang, parrain des effets spéciaux de maquillage made in France
pour qui la vision de “Zombie”, à l’âge de 14 ans, changea définitivement le cours de sa vie.
la consécration internationale avec son deuxième
long métrage, “Cabaret”, qui récolte huit Oscars.

JUILLET 2019 R&F 099


DVD musique PAR JEROME SOLIGNY

Vêtue de blanc au bout


d’un piano à queue noir

Carole King
“LIVE AT MONTREUX 1973”
Eagle Vision
Le monde des gens se divise en deux. Ceux à qui la prestation d’Aretha Franklin en
train de chanter “You Make Me Feel (Like A Natural Woman)” en hommage à Carole
King au Kennedy Center en 2015 fait systématiquement verser une larme, et les
autres. Le monde des songwriters se divise aussi en deux : ceux (ou celles) qui
ont été capables d’écrire une ou plusieurs chansons de cette valeur et les autres.
Au décès de Franklin en août 2018, ce clip de “You Make Me Feel (Like A Natural
Woman)” a tourné en boucle sur les réseaux sociaux et certains ont découvert
que King avait composé le morceau. La parution en DVD, CD et album vinyle de
son passage de 1973 par le festival de Montreux (c’est la première fois qu’elle
se produisait ailleurs qu’en Amérique) est prétexte à ce coup de projecteur sur la
lauréate du Library Of Congress Gershwin Prize For Popular Song, attribué depuis
2007 à l’élite des songwriters mondiaux. Paul Simon, Stevie Wonder, Paul McCartney
et Burt Bacharach (et Hal David) l’ont précédée, mais elle est la première femme à
avoir reçu ce prix. On peut lire l’histoire de Carole King comme un rêve américain
mais, en vérité, son magnifique parcours est celui d’une musicienne humble qui se
destinait à l’ombre et, finalement, a su s’accommoder de la lumière. Originaire de
Brooklyn et véritable éponge à musique (enfant, elle écoutait autant Elvis Presley que
de l’opéra), elle publie son premier single en 1958, avant de s’épanouir pleinement
au contact de Gerry Goffin, un parolier particulièrement inspiré qu’elle épousera à
l’âge de dix-sept ans. Pour subvenir à ses besoins, le jeune couple se met à écrire
des chansons en espérant qu’elles séduiront un ponte de Tin Pan Alley, le quartier
new-yorkais des éditeurs de musique avec qui les directeurs artistiques de maisons
de disques, toujours en recherche de titres catchy pour leurs artistes (débutants ou
confirmés), font affaire. A la fin des années 50, King et Goffin signent avec Aldon
Music et vont enchaîner une série de tubes pour les autres : “Take Good Care Of
My Baby” (Bobby Vee), “Crying In The Rain” (les Everly Brothers), “Will You Love
Me Tomorrow” (les Shirelles), “Chains” (qui sera reprise par les Beatles sur leur

100 R&F JUILLET 2019


premier album) et bien sûr “The Loco-Motion” créée par Little Eva, leur baby-sitter (!).
Logiquement, leurs chansons traversent l’Atlantique au milieu des années 60
(Dusty Springfield va populariser “Goin’ Back” et Herman’s Hermits “I’m Into
Something Good”), tandis qu’aux USA, en chantant respectivement “Up On The
Roof” et “You Make Me Feel (Like A Natural Woman)”, les Drifters et Aretha Franklin
continuent à amplifier leur réputation de songwriters habitués des charts. Mais à
la fin des années 60, le couple King-Goffin bat de l’aile et Carole s’installe avec ses
deux filles à Laurel Canyon. En Californie à cette époque-là, comme lui a expliqué le
producteur Lou Adler (qui dirige également le bureau d’Aldon Music à Los Angeles),
la plupart des musiciens écrivent leurs propres chansons. Carole King vient alors
de monter un groupe, The City, dont elle épousera le bassiste, Charles Larkey.
Adler a publié leur unique album sur son label Ode Records et, à l’insistance de
King qui ne voulait pas tirer la couverture à elle, a sous-mixé sa voix. Le disque
ne va pas marcher, mais à Los Angeles, au contact de James Taylor ou Joni Mitchell,
Carole King va s’émanciper et enregistrer un premier album solo, “Writer”, produit
par John Fischbach. Il contient l’excellente “Up On The Roof”, mais ne va pas
se vendre plus que celui de The City. Convaincu du potentiel de l’artiste en tant
qu’interprète de ses propres chansons, Adler prend les choses en main et décide
de produire le 33 tours suivant. Alors que les années 70, en Californie, seront celles
de la sophistication musicale permise par les magnétophones 16-pistes puis
24 (également due au fait que l’Etat est un réservoir de virtuoses), Lou Adler va
mettre un point d’honneur à ce que “Tapestry” sonne, en à peine mieux, comme les
démos qu’enregistrait la singer-songwriter à la va-vite, lorsqu’elle n’ambitionnait
que de placer ses chansons. Car Adler n’a pas manqué de remarquer que lorsqu’il
envoyait des maquettes de Carole à des labels ou des artistes, il avait un mal fou à
les récupérer. Il en a donc déduit que ce son brut, d’une musicienne chantant ses
morceaux en s’accompagnant simplement au piano, était susceptible de séduire
le public. Enregistré aux studios A&M début 1971 avec des musiciens qui vont dans
le sens de la musique qu’on leur propose sans chercher à se distinguer autrement
que par leur efficacité et leur discrétion, “Tapestry” rassemble douze chansons :
certaines de celles écrites pour autrui, deux composées sur des textes de la poétesse
Toni Stern et, la singer-songwriter n’ayant pas coupé le pont professionnel avec
son ex-mari, quelques-unes signées King-Goffin. L’album va connaître un succès
colossal et planétaire, glaner de nombreuses récompenses (quatre Grammy Awards !)
et, comme “Bridge Over Troubled Water” de Simon And Garfunkel ou “The Joshua
Tree” de U2, il figure désormais dans la liste restreinte des disques qui, depuis leur
parution (en y ajoutant les rééditions), se sont vendus à plus de vingt-cinq millions
d’exemplaires. Entre la sortie de “Tapestry” et ce passage au festival de Montreux
dont c’était alors la huitième édition (Miles Davis y a également joué pour la première
fois cette année-là), Carole King a publié trois autres albums (“Music”, “Rhymes
And Reasons” et “Fantasy”), mais naturellement, plusieurs morceaux de “Tapestry”
figurent dans la setlist du concert (six très exactement dont “You’ve Got A Friend”
et “You Make Me Feel (Like A Natural Woman)”. L’intérêt de la prestation est sa
conformité à ce que Lou Adler avait décelé en King : vêtue de blanc au bout d’un
piano à queue noir, habitée par ses chansons dont les mélodies sont pratiquement
toutes devenues des classiques (“I Feel The Earth Move”, “It’s Too Late”...), elle
commence ce voyage en solitaire avant d’être rejointe par des musiciens — David T
Walker (guitare), Charles Larkey (basse), Clarence McDonald (claviers), Harvey Mason
(batterie) et Bobbye Hall (percussion) – recrutés pour faire groover une sélection
d’extraits de “Fantasy”. L’image de cette heure de concert sans bonus n’est pas top
(format 4/3), mais le son a été remasterisé et l’édition vinyle restitue parfaitement la
chaleur et l’authenticité de la parenthèse suisse. Au rappel, Carole revient seule pour
“You’ve Got A Friend” (aussi un formidable carton pour son ami James Taylor qui lui
a judicieusement emprunté) et “You Make Me Feel (Like A Natural Woman)”, une
merveille, oui, mais à laquelle on aurait tort de la résumer. Carole King a commencé
sa carrière il y a un peu plus de six décennies et n’a plus rien publié depuis un album
de Noël fin 2011. Deux ans plus tard, elle faisait l’objet d’une comédie musicale qui
se joue encore aujourd’hui (“Beautiful : The Carole King Musical”) et sera en tournée
anglaise en 2020. On imagine que le haut de sa cheminée n’est pas assez grand
pour y ranger les récompenses qu’elle a amassées en cours de route ; quant
à savoir si on l’aimera toujours demain, la réponse est dans ces lignes. ❏

JUILLET 2019 R&F 101


Bande dessinée PAR GEANT VERT

Winnie l’Ourson version loser


Leader du groupe de rap lyonnais RCP, Loulou Dedola sort de son domaine de prédilection en
écrivant le très prenant scénario de “Fela Back To Lagos” (Glénat) en compagnie du
dessinateur Luca Ferrara. Dans ce thriller mystique qui se déroule principalement dans le
labyrinthe de tôle ondulée qu’est la ville de Lagos, les auteurs racontent la vie pas vraiment
facile d’Adedola, jeune loubard des rues dont la réputation de violence n’est plus à faire. Quand
il a des ennuis, le garçon a pour habitude d’aller se réfugier chez son grand-père loin de la ville.
Là, il l’écoute raconter la vie de Fela Kuti que les deux considèrent comme le dieu de l’afro beat.
Après une dernière embrouille qui suit la mort de son grand-père, Ade est exorcisé à l’acide,
défiguré et laissé pour mort. C’est là que le saxophone de Fela vient le remettre sur le chemin
de justice et de la rédemption. Avec un dessin tout en contraste pour une ambiance étouffante
qui sied à l’intrigue comme un gantelet d’armure, cette BD à suspense mérite acquisition.

Alors qu’une nouvelle version de “Apocalypse Now” se profile à l’horizon, une BD inédite en
France, “Vietnam Journal” (Delirium), réalisée par Don Lomax dans les années 80
débarque dans les bacs. Vétéran de la guerre du Vietnam, Lomax a imaginé les aventures de
Scott Neithammer, un reporter de guerre qui atterrit à Saigon en 1967.
A son arrivée, l’homme est persuadé que l’oncle Sam apporte la paix,
la sérénité et la technologie nécessaire au bon peuple vietnamien dans
sa lutte contre le communisme. Evidemment, au bout de quelques
allers-retours en hélicoptère au-dessus des rizières, le reporter
s’aperçoit que la robe de son destrier est tout sauf blanche.
Dessiné dans un style mêlant réalisme et grotesque, l’ouvrage
dresse un constat affligeant de toutes les erreurs commises
au Vietnam par le gouvernement américain. A lire en écoutant
“Machine Gun Etiquette” des Damned pour conserver le décalage.

Avec “Les Entrailles De New York” (L’Agrume),


l’Américaine Julia Wertz propose une impressionnante virée
nostalgique dans les rues de New York à différentes époques.
Après avoir épluché des tonnes de documents, l’auteure
a patiemment reconstitué avec une minutie d’architecte
l’évolution d’une série de façades et de coins de rues plus
ou moins connus. Au hasard des pages, elle répertorie les
pharmacies, les librairies mais aussi les engins de voirie
qui ont nettoyé les rues de la Grosse Pomme de 1850 à nos
jours. Mais, ce qui rend l’album vraiment passionnant pour
les amateurs de rock ce sont les pages consacrées aux lieux
mythiques de la musique, comme le CBGB, le Max’s Kansas City et le Kenny’s Castaway
dont la programmation punk n’avait rien à envier aux deux premiers. Evidemment,
la transformation des lieux fait peine à voir mais le livre est fascinant et pourrait
presque devenir une alternative aux guides touristiques consacrés à la ville.

Hervé Bourhis s’est fait connaître dans ces colonnes avec quelques publications bien
vues sur le monde du rock. Ce coup-ci, il sort des sentiers battus avec un thriller écolo-
politique choc, “Et Nos Lendemains Seront Radieux” (Gallimard BD).
Derrière un trait plutôt bon enfant, le dessinateur embarque le lecteur dans une histoire
sérieuse qui met en scène une prise d’otage présidentielle dans les murs du fort de
Brégançon. En 1999, la petite Marion vit tranquillement dans une ferme au fin fond
de l’Aveyron. Un beau jour d’été, alors qu’elle est chargée de vérifier l’état des ruches,
elle découvre avec horreur que toutes ces travailleuses du miel sont mortes. Vingt
ans plus tard, Marion et son frère Sylvain font partie de l’entourage de la nouvelle
présidente de la République. Alors qu’un orage coupe l’alimentation électrique
et isole la présidente, les deux la prennent en otage pour l’obliger à revoir sa
politique écologique. Rondement mené, ce huis clos déroule son intrigue haletante
sur fond de collusions entre élites formatées et gros pollueurs de l’industrie. ❏

Le gros plan du Géant


Parmi les idées les plus râpées jusqu’à la corde de loser, rencontre un esprit surnaturel après un soir de cuite.
scénarios de bande-dessinée, le tiercé gagnant pourrait Le deal est simple : maintenant qu’il a le pouvoir de chanter
être : les bons côtés cachés de Louis-Ferdinand Céline, et jouer de la guitare comme un dieu, il doit enregistrer
la vie de souffrance éclairée de Frida Kahlo et celle un disque au studio Delta, la mecque de l’enregistrement.
dissolue du bluesman Robert Johnson. Pour ce dernier, Seules conditions, il doit recruter le meilleur groupe
la dessinatrice québécoise Iris Boudreau prend le du monde et tout faire en moins de cent jours s’il ne
prétexte du célèbre carrefour comme point de départ veut pas perdre son âme. Après ce début en fanfare, si
de “Folk Episode 1” (La Pastèque), une série l’on peut employer l’expression pour du blues, les
animalière où Jug, sorte de Winnie l’Ourson version volumes suivants seront donc attendus avec impatience.

102 R&F JUILLET 2019


Certes, nos perfides voisins Livres
ont inventé la pop music PAR AGNES LEGLISE

La Danse Des Infidèles ne laissait plus transparaître son prodigieux talent, au Le suicide de Paudras, quelques années après la
— Bud Powell à Paris point que plus personne n’espérait encore d’amélioration parution du livre, ajoute un triste post-scriptum à ce
FRANCIS PAUDRAS de son état. Bouleversé par tant de déchéance et de témoignage exceptionnel sur ces deux hommes, unis
Le Mot Et Le Reste désespoir, Paudras prend le musicien sous son aile, par une amitié hors-normes et habités par le jazz,
“Parce que c’était lui, parce que c’était moi” aurait pu l’héberge, le soigne et de fait, l’adopte. Bud Powell n’était cette dévorante obsession qui emporta leurs vies.
écrire Francis Paudras à propos de son extraordinaire hélas pas qu’alcoolique : des troubles mentaux pour le
amitié avec le pianiste de jazz Bud Powell. Extraordinaire moins mal diagnostiqués compliquaient sa situation et
parce que, a priori, rien ne rapprochait ce jeune faisaient de lui, déjà abruti par des médicaments trop British Invasion
banlieusard fou de jazz et le dieu vivant du piano venu puissants, la proie facile des profiteurs et de leurs abus. — Pop Save The Queen
tout droit de son Harlem natal. Extraordinaire aussi S’ajoutera à ça la tuberculose, les ennuis financiers et la VALLI & STEPHEN CLARKE
parce que leur lien fut si étroit et leur amitié si fidèle réputation détruite à reconquérir. Si cette histoire évoque GM Editions
qu’elle transforma profondément leur vie à jamais. un truc, c’est normal. C’est de ce récit que s’inspira Non content de nous insulter sous le couvert
Quand Francis Paudras rencontra Powell à Paris en Bertrand Tavernier pour son film “Autour De Minuit” et fallacieux de l’humour depuis de nombreuses années
1959, il était déjà obsédé par la musique et, dessinateur s’il changea le piano de Powell pour le saxophone de dans ses ouvrages narquois sur notre belle terre de
débutant, passait le plus de temps possible à écouter Dexter Gordon, il en garda la trame et les personnages. France, l’écrivain britannique Stephen Clarke vient
ses idoles, ces jazzmen américains qui jouaient Histoire d’une passion folle tout autant qu’une histoire maintenant nous narguer et saper le moral du pays
régulièrement dans les clubs parisiens, au premier d’amitié, le livre de Paudras raconte aussi tout un tout entier avec cet insolent étalage de pop-culture
rang desquels il plaçait ce Bud Powell qu’il idolâtrait pan de l’histoire de la musique en France, quand les d’outre-Manche qu’il ose présenter sous le titre
littéralement. Powell, génie novateur du piano et du jazz, jazzmen américains, rarement prophètes en leur pays, le plus belliqueux depuis la guerre de cent ans :
ne vivait pas alors ses meilleures heures et, tombé sous trouvaient ici considération, boulot et un racisme moins “British Invasion”. Dialoguant au fil des pages avec
la coupe cruelle de sa fausse épouse et manageuse, institutionnel et moins oppressant. Si Bud Powell ne Valli, notre Américaine préférée depuis son Chagrin
il titubait plus qu’il ne jouait et rien, ou presque, fut pas le seul parmi eux à se perdre corps et âme, D’Amour, la manœuvre est claire, nous humilier,
son véritable génie musical fait de son cas funeste chapitre après chapitre, en soulignant l’importance
un éclatant exemple, hélas, tout à fait représentatif des artistes britanniques dans leurs domaines
des pires traitements subis par les Noirs américains. respectifs. Certes, nos perfides voisins ont inventé
TOP 5 Harcelés par la police, méprisés par les patrons de
clubs, escroqués par leurs labels, tenus à l’écart à
la pop music, James Bond, la minijupe, Damien Hirst,
Harry Potter, les Monty Python, Alexander McQueen
LIVRES MUSIQUE
(source Gibert Joseph)
cause de leur couleur de peau, mal défendus par leurs
avocats, les musiciens les plus célèbres n’étaient pas
et, donc, révolutionné la musique, l’art, le cinéma,
la mode, l’humour, sans oublier la télévision et la
à l’abri des mêmes discriminations que leurs plus littérature mais la reine y est-elle vraiment pour
01 “De Fringues, De Musique Et De Mecs” obscurs frères. L’extrême fragilité de Bud Powell, sa quelque chose, comme essaie de nous le faire
VIV ALBERTINE (Plon) vulnérabilité, sa candeur touchèrent Paudras tout autant avaler ce sujet britannique qui avance masqué
que sa musique et, pour le fan ultime qu’il était, essayer pour mieux cacher son prosélytisme monarchiste ?
02 “Encore Plus De Bruit, L’Age D’Or de le sauver prit le pas sur toute sa vie et devint une Suivant cette logique, c’est notre république qui nous
Du Journalisme Rock En Amérique...” mission sacrée. Mission douloureuse et perdue d’avance aurait condamné à Johnny Hallyday, “La Boum”,
MAUD BERTHOMIER (Tristram) pour laquelle Paudras sacrifia beaucoup, sa famille, Marc Levy et Michel Leeb ? De quoi faire réfléchir
03 “Stoner, Blues For The Red Sun” semble-t-il à le lire même si il ne le dit pas ainsi et des en effet, tant la lecture de ce beau livre rappelle,
JEAN-CHARLES DESGROUX (Le Mot Et Le Reste) années douloureuses quoique riches d’expériences à chaque page et à travers chaque thème, à
extraordinaires et de magiques musiques qu’il eut bien quel point les Britanniques ont changé notre
04 “Woodstock, 3 Jours De Paix sûr le bon sens d’enregistrer. Rarement — jamais ? — monde et ont finalement maintenu et agrandi un
Et De Musique” MIKE EVANS (Martinière) un fan sera allé aussi loin par amour de la musique empire sans frontières. De là à leur pardonner
05 “Just Kids” PATTI SMITH (Gallimard) et jamais une telle passion faite d’admiration pure Azincourt et conséquemment Cabrel, c’est
n’aura été scrutée et exposée si candidement. encore un gros one step beyond. ❏

JUILLET 2019 R&F 103


Agenda concerts PAR MARC LEGENDRE

TOP15 Paris
VINYLES
MAI 2019 29 JUIN de Vincennes) ● Jonsi & Alex Somers
JUIN Brigitte (Casino de Paris) ● Tom Jones (Philharmonie) ● Limp Biszkit (Olympia)
21 JUIN (Salle Pleyel) ● Koffee (Maroquinerie) ● J Mascis (Dinosaur Jr) (Maroquinerie)
Bad Wolves (Maroquinerie) ● Die Antwoord, ● Ozuna (Zénith) ● Vanessa Paradis ● Muse, Mini Mansions, Weezer et Swmrs
Hocus Pocus, Lomepal, Moha La Squale, (Olympia) ● Rammstein (La Défense (Stade de France) ● Milton Nascimento
The Blaze, Vladimir Cauchemar, Macklemore, Arena, complet) ● 2TH (1999) (Casino de Paris) ● Rod Stewart (Bercy)
Niho... (Hippodrome de Longchamp) ● ● 2TH (Boule Noire)
Shelterside et Haigonauts (Bus Palladium) 30 JUIN
● ZZ Top et Richie Katzen (Seine Musicale) Vanessa Paradis (Olympia) 7 JUILLET
Jonsi & Alex Somers et Thom Yorke
22 JUIN (Philharmonie) ● Ministry (La Machine
Gary Clarke Jr (Cigale) ● Koba Lad, Dadju, JUILLET du Moulin Rouge) ● Rolling Blackouts
Salut C’Est Cool, Groundation, John Butler Costal Fever (Point Ephémère)
Trio, Minuit, Le Camion Bazar, Anetha, 1er JUILLET
01 RAMMSTEIN Therapie Taxi (Hippodrome de Longchamp, Corrosion Of Conformity, Desert Storm 8 JUILLET
complet) ● The Intelligence et Flatworms et Witchfinder (Glazart) ● Vanessa Gossip (Salle Pleyel) ● Jessie J (Trianon)
“Rammstein” Universal (Maroquinerie) ● Vanessa Paradis (Olympia) Paradis (Olympia) ● Walk Off The Earth (Olympia)
● Thom Yorke (Philharmonie)
02 QUEEN 23 JUIN 2 JUILLET
“Greatest Hits” Universal Angèle, Suprême NTM, Parcels, Talisco, Fantastic Negrito (New Morning) 9 JUILLET
Guts, Corine, Clea Vincent, J.Baldwin ● Interpol (Olympia) ● Joe Jackson (Cigale) Doolayz, Vex et Gang de Zouaves
03 QUEEN (Hippodrome de Longchamp) ● Band-Maid ● Napalm Death (Gibus) (Dame de Canton) ● Charlotte Gainsbourg
“Soundtrack : Bohemian (Trabendo) ● Fever 333 (Maroquinerie) (Philharmonie) ● Gossip (Bataclan)
Rhapsody” Universal ● Vanessa Paradis (Olympia) 3 JUILLET ● Poison Idea et Grindhouse (Gibus)
● Little Steven (Cigale) Bon Entendeur, Stephan Eicher, Etienne
04 QUEEN De Crécy, Radio Elvis et Léonie Pernet 10 JUILLET
“Greatest Hits II” Universal 24 JUIN (Parvis de l’Hôtel de Ville) ● Converge (La Catastrophe (Safari Boat, quai St-Bernard)
Adele Belmont Quartet & Friends Machine du Moulin Rouge) ● Leto, Cheu-B ● Empire Of The Sun (Casino de Paris)
05 STRAY CATS (New Morning) ● Billy Corgan (Trianon) + Chanje Obj et Daks Le Vrai (Petit Bain) ● Daryl Hall & John Oates (Salle Pleyel)
“40” Wagram ● Vanessa Paradis (Olympia) ● Alien Weaponry (Les Etoiles) ● Vendredi Sur Mer, Herve, Johan
● Velvet Negroni (1999) Papaconstantino, Nelick, Muddy
06 SUPERTRAMP 4 JUILLET Monk et Joanna (Philharmonie)
“Breakfast In America” 25 JUIN Boogarins (Boule Noire) ● Christina Aguilera
Universal
Brigitte (Casino de Paris) ● Flamin’ (Bercy) ● Cat Power et H-Burns (Philharmonie) 11 JUILLET
Groovies (Petit Bain) ● The Jacksons (Palais ● Eddy de Pretto, Suzanne, Bertrand Belin Full Of Hell et The Body (Gibus)
des Sports) ● Joan (1999) ● Love & et Roni Alter (parvis de l’Hôtel de Ville) ● Kraftwerk 3D (Philharmonie)
07 CHRISTOPHE Revenge et 47 Soul (Cabaret Sauvage) ● Martha High & The Soul Cookers et Omar ● John Zorn Bagatelles (Salle Pleyel)
“Christophe etc.” Universal ● Vanessa Paradis (Olympia) ● Dan (New Morning) ● Amber Mark (Les Etoiles)
Tepfer (Café de la Danse) 12 JUILLET
08 JJ CALE 5 JUILLET Kraftwerk 3D (Philharmonie)
“Stay Around” Universal 26 JUIN Battle Of The Bands (Les Etoiles) ● Lucky Peterson (New Morning)
A$AP Rocky (Zénith) ● Brigitte (Casino ● The B-52’s (Olympia) ● Charlotte
09 LADY GAGA de Paris) ● Chilly Gonzales (Trianon) de Witte, Modelselektor, Bicep, Oktober 13 JUILLET
& BRADLEY COOPER ● Magma (Philharmonie de Paris) ● Nouvelle Lieber, Mount Kimbie, Derrick May, Chloe et Apparat (Philharmonie)
“Soundtrack : A Star Is Born” Conscience (Boule Noire) ● Pigalle Rodhad, I Hate Models, Miss Honey Dijon,
Interscope (Maroquinerie) ● Fred Wesley & Bjarki, Jardin, Lorenzo Senni, Denis Sulta, 15 JUILLET
The New JB’s (New Morning) Elena Colombi et Interstellar Funk Blood Orange (Elysée Montmartre) ● Nahko
10 RAGE AGAINST (parc floral du Bois de Vincennes) ● Fatboy and Medecine For The People (Maroquinerie)
THE MACHINE 27 JUIN Slim (Jockey Disque) ● Herve, Johan
“Rage Against The Machine” A$AP Rocky (Zénith) ● The Beach Boys Papaconstantino, Canine, Agoria 16 JUILLET
(Olympia) ● Brigitte (Casino de Paris) et Anna Calvi (parvis de l’Hôtel de Ville) Action Bronson (Elysée Montmartre)
Sony Music
● Dead Boys et The Ghost Wolves (Petit ● Martha High & The Soul Cookers ● Aly & Aj (Maroquinerie)
Bain) ● Chilly Gonzales (Trianon) ● Arma et Omar (New Morning) ● Pantha Du Prince
11 VAMPIRE WEEKEND Jackson (Boule Noire) ● Quincy Jones (Cité de la Musique) ● Mavis Staples (Cigale) 17 JUILLET
“Father Of The Bride” (Bercy) ● Frédéric Lo, Bill Pritchard & H2O, Battery et Sharp/Shock (Gibus)
Sony Music Friends (Café de la Danse) ● Midnight Oil 6 JUILLET ● Skunk Anansie et Allusislove (Cigale)
(Grand Rex) ● Les Satellites (Maroquinerie) Jon Hopkins, The Black Madonna,
12 CRANBERRIES Nicola Cruz, Helena Hauff, Octavian, 18 JUILLET
“In The End” Warner 28 JUIN Motor City Drum Ensemble, Josey Rebelle, Neurosis (Bataclan)
Brigitte (Casino de Paris) ● La Dispute Daphne Aka Caribou, Yaeji, Robert Hood,
13 ROLLING STONES (Trabendo) ● Tom Jones (Salle Pleyel) Len Faki, Clara!, Hunee, Overmono, 20 JUILLET
“Honk” Universal ● Rammstein (La Défense Arena, complet) DJ Brucz et Debonair (parc floral du Bois Jain, Orelsan, Twenty One Pilots, Skip The

14 MICHAEL JACKSON
“Thriller”Sony Music
15 DAFT PUNK
“Discovery”
Prévisions Paris ///////////////////////////
Alice Cooper : 20/9 (La Seine Musicale), Pip Bloom : 5/10 (Point Ephémère), Deafheaven & Touché Amoré : 5/10 (Trabendo), Sebadoh : 7/10 (Petit
Warner
Bain), Bill Callahan : 5/10 (Cigale), Ty Segall : 9 et 10/10 (Cigale), Airbourne : 19 et 20/10 (Cigale), The Divine Comedy : 28/10 (Salle Pleyel), Aldous
Harding : 12/11 (Cigale), Yarol : 1/11 (Cigale), Vampire Weekend : 16/11 (Zénith), Dweezil Zappa : 2/12 (Cigale), Madonna : 19/2/20 (Grand Rex)

104 JUILLET 2019


Use, LEJ, Iam, Martin Garrix, Tash Sultana, Clisson (Val de Moine) ● 23, St-Vulbas
Kungs, Kodaline, Gus Dapperton, Metric, (plaine de l’Ain, avec Phil Campbell And
Jaden Smith, Gryffin, Dynoro, Kayzo, The Bastards Sons) ● 25, Bruxelles (B,
Getter, Kristina Bazan et Alison Forest National)
Wonderland (hippodrome de Longchamp)

JUILLET
Province
JUIN
● Eagle-Eye Cherry et Lucky Peterson : 19,
Vence (plein air) ● Garbage : 4, Albi (base de
loisir de Pratgraussals) ● 6, Cognac (Jardin
Publc) ● 11, Aix-les-Bains (esplanade du lac)
● The Blackstone Co. : 29, Marseille ● Gossip : 10, Ramonville (Bikini) ● Harper :
(Molotov) ● Dogfries et Lecks Inc. : 27, 1er, Vienne (théâtre antique, avec Zac Harmon)
La Penne-sur-Huveaune (Cherrydon) ● 4, Albi (base de loisir de Pratgraussals,

● Jahneration, Eagle-Eye Cherry et avec -M- et Garbage) ● 6, Hérouville-St-Clair


Barry Moore : 27, Ruoms (Sunelia Anula (château de Beauregard) ● 7, Arras (Citadelle)
Vacances) ● -M- : 25, 26 et 27, Lyon ● 15, Juan-les-Pins (Pinède Gould, avec

(théâtre romain de Fourvière) ● 28, Ruoms Delgres) ● Interpol et Idles : 1er, Lyon
(Suneliza Aluna Vacances, ● 30, Chessy (théâtre antique de Fourvière) ● King Crimson
(parc du Bicheret) ● Al Mc Kay’s Earth et Magma : 2, Lyon (théâtre antique
Wind And Fire Experience et The Beach de Fourvière) ● 16, Juan-les-Pins (pinède
Boys : 26, St Vulbas (Polo Club de Lyon) Gould) ● King King, Midnight Oil et John
● New Order : 28, Lyon (théâtre antique Butler Trio : 11, St-Julien-en-Genevois (
de Fourvière) ● Thérapie Taxi, -M-, stade des Burgondes ● ZZ Top : 6, Argelès
Raqoons et Dionysos : 28, Ruoms ( (parc de Valmy) ● 8, Maxéville (Zénith) ●
Sunelia Aluna Vacances) ● ZZ Top : 22, 10, Esch-sur-Alzette (L, Rockhall)
Photo DR

Brigitte, les 25, 26, 27, 28 et 29 juin à Paris (Casino de Paris)

JUILLET 2019 R&F 105


Agenda concerts

Festivals le 11 : Eddy de Pretto, Grace Carter –


le 12 : Chloe, Modelselektor, Joy Orbison,
Ben Ufo, Psycho Weazel – le 13 : Quincy
Jones, Kimberose, Columbine et Suzanne)
■ Hellfest : 21 au 23/6, Clisson (complexe www.montreuxjazzfestival.com
du Val de Moine, avec – le 21 : Ultra Vomit,
Mass Hysteria, Sum 41, Dagoba, No One ■ Festival de Nîmes : 23/6 au 20/7, Nîmes
Is Innocent, Gojira, Dropkick Murphys, (arènes, avec – le 23 : Elton John – le 1er :
All Them Witches, Dream Theater, Lofofora, Slipknot et Avatar – le 3 : Slash, Rival Sons
Sonata Arctica, Radio Moscow, Graveyard, et Myles Kennedy – le 4 : ZZ Top et Status Quo
Manowar, Venom Inc, Me First And The Gimme – le 6 : Nick Mason et Anathema – le 11 :
Gimmes, Impaled Nazararene, Trollfest, Roger Hodgson et Toto – le 15 : Mark Knopfler
Carcass, My Sleeping Karma, Uncle Acid – le 17 : Tears For Fears et UB 40 – le 19 :
and the Dreambeats, Blackrain, Klone... – Twenty One Pilots) www.festivaldenimes.com
le 22 : Le Bal des Enragés, ZZ Top, Les Wampas,
Kiss, Craddle Of Filth, Within Temptation, ■ Rétro C Trop : 29 et 30/6, Tilloloy
Def Leppard, Shaarghot, Architects, Skindred, (château, avec – le 29 : Les Négresses Vertes,
Eagles Of Death Metal, The Adicts, Whitesnake, Stray Cats, Midnight Oil, The Spunyboys,
The Sisters Of Mercy, Sham 69, Koritni, Cut Of The Zombies et The Shiels – le 30 : The Dire
Luna, Punish Yourself ... – le 23 : Slash ft Myles Straits Experience, Tears For Fears,
Kennedy, Tool, Slayer, Lynyrd Skynyrd, Trivium, Les Innocents, Popa Chubby et UB40
Clutch, Cannibal Corpse, Nova Twins, Enter featuring Ali Campbell & Astro) www.ginger.fr
Shikari, , Lam Of God, Deicide, Anthrax,
Testament, Phil Anselmo And The Illegals, ■ Eurockéennes : 4 au 6/7, Belfort (site
Stone Temple Pilots...) www.hellfest.fr de Malsaucy, avec – le 4 : Romeo Elvis,
Suprême NTM, Interpol, Slash, Suicideboys,
■ Europavox : 27 au 30/6, Clermont-Ferrand Fontaines DC, The Hu, The Chainsmokers,
(place du 1er mai, avec – le 27 : Blu Samu, Starcrawler, Sam Fender, Bigger et Sheck
Belako, Muddy Gurdy, Tom Hodge, Kid Simius Wes – le 5 : Alpha Blondy, Jeanne Added,
et Floex – le 28 : Eddy de Pretto, Jeanne John Butler Trio, Petit Biscuit, Kompromat,
Added, The Avener, Georgio, Mome, Barry Rival Sons, Idles, MNNQNS, Rich The Kid,
Moore, Sophie Hunger, Mavi Phoenix et Taf Jambinai, DTSQ et Say Sue Me – le 6 : Angèle,
Lathos – le 29 : Romeo Elvis, Clara Luciani, Jain, Thylacine, Georgio, Mass Hysteria,
PLK, Vendredi Sur Mer, Balthazar, Franz Aloïse Sauvage, Frank Carter & The
Ferdinand, Arnaud Rebotini, Touts et Zyklus – Rattlesnakes, Weezer, Malaa, Kate Tempest,
le 30 : Nekfeu, Columbine, Salut C’Est Cool, Parkway Drive et Hubert Lenoir – le 7 :
Kiddy Smile, Morcheeba, Pongo, Kawrites, Columbine, Christine And The Queens,
Holy Motors et Esinam) www.europavox.com 13 Block, Stray Cats, Smashing
Pumpkins, The Roots et Arnaud Rebotini)
■ Val de Rock : 28 au 30/6, Chessy (parc www.eurockeennes.fr
du Bicheret, avec – le 28 : Deluxe, Hubert- Félix
Théfaine, Les Négresses Vertes, UB40, ■ Beauregard : 4 au 7/7, Hérouville-
Keziah Jones, Minuit et The Dizzy Brains – Saint-Clair (château de Beauregard, avec –
le 29 : VSO, Al McKay’s Earth Wind & Fire le 4 : Angèle, Therapie Taxi, Gringe, John
Experience, De La Soul, Morcheeba, Requin Butler Trio, Gossip, Fatboy Slim, Limp Bizkit
Chagrin, Jimmy Sommerville, Camp Claude, et MNNQNS – le 5 : Lomepal, Suprême NTM,
le 77, 2 Many Dj’s, PV Nova et UTO – The Blaze, Balthazar, Etienne de Crecy, Tamino,
le 30 : -M-, Shaka Ponk, Radio Elvis, Snow Patrol, Fantasti Negrito et We Hate You
The Stranglers, Rendez-Vous, Axel Bauer, Please Die – le 6 : Columbine, Romeo Elvis,
Boy Harsher, The Selecter, Sugarhill Clara Luciani, Ben Harper, Mac Demarco,
Gang, Afrika Bambataa et Nitzer Ebb) Flavien Berger, Idles, The Hives, Mogwai,
Modelselektor et Beach Youth – le 7 : PLK,
■ Printemps de Pérouges : 23 au 27/6, Jeanne Added, Tears For Fears, Interpol,
Pérouges/St Vulbas (château de Chazey et polo Cat Power, Disclosure, Rendez-Vous,
club de Lyon Plaine de l’Ain, avec – le 23 : ZZ Bror Gunnar Jansson et Embrasse-Moi)
Top et Phil Campbell and the Bastards Sons – le www.festivalbeauregard.com
26 : Al McKay’s Earth Wind & Fire Experience et
Tne Beach Boys) www.festival-perouges.org ■ Pause Guitare : 4 au 7/7, Albi (base
de loisirs de Pratgraussals, avec – le 4 : -M-,
■ Montreux Jazz : 28/6 au 13/7, Montreux Ben Harper et Garbage – le 6 : Eddy de Pretto,
(CH, divers lieux avec – le 28 : Sting et Bang Shaka Ponk, Iam et Hyphen Hyphen –
Bang Romeo, Fatoumata Diawara, Ibeyi et le 7 : Arnold Turboust – le 7 : Scorpions,
Nicola Cruz – le 29 : Elton John, Seun Kuti, Toto et Procol Harum) www.pauseguitare.net
Egypt 80 et Soweto Kinch – le 30 : Janet
Jackson, Snarky Puppy, Chassol et Blackwave ■ American Tours : 5 et 6/7, Tours (parc
– le 1er : Slash, Rival Sons et Chilly Gonzales des expositions, avec – le 5 : Scorpions et
– le 2 : ZZ Top, Kenny Wayne Shepherd et Cat The Road Hammers – le 6 : Stray Cats,
Power – le 3 : Joan Baez – le 4 : Thom Yorke, Rival Sons et Knuckle Head)
James Blake, Robben Ford et Melvin Taylor www.americantoursfestival.com
– le 5 : Apparat et David August – le 6 : Worry
Blast et Queenie, Rag N Bone Man, Billy ■ Cognac Blues Passion : 4 au 8/7,
Cobham et Crosswind – le 7 : Bon Iver, Julien Cognac (jardin public, avec – le 4 : Automatic
Baker, FKJ et Tom Misch – le 8 : The Chemical City et Crossborder blues – le 5 : Jean-Louis
Brothers, Amadou & Mariam et The Blind Boys Bertignac, Rickie Lee Jones, PV Nova, Macy
Of Alabama – le 9 : Tom Jones et Tower Of Gray et Tower Of Power – le 6 : Roger
Power, Joe Jackson, Mac DeMarco – Hodgson, Garbage, Fantastic Negrito
le 10 : Suicideboys, Scarlxrd et Night Lovell – et Kaz) www.bluespassion.com

106 JUILLET 2019


Photo Aurore Vinot-DR

Magma, le 26 juin (Philharmonie de Paris), le 2 juillet à Lyon (théâtre antique


de Fourvière), le 16 à Juan-les-Pins (pinède Gould)

■ Plane R Fest : 5 et 6/7, Colombier ■ Musilac : 11 au 14/7, Aix-les-Bains


Saugnieu (champs de foire, avec – le (esplanade du lac, avec – le 11 : Columbine,
5 : Jinjer, Skindred, Korpoklaani, Benighted Boulevard des Airs, Macklemore, Thylacine,
et Rab – le 6 : Rise Of The Northstar, Lou Doillon, Gringe, Thirty Seconds To Mars,
Aqme, Soulfly, Dark Tranquility, Horskh Garbage, MNNQNS et Mainsman – le 12 :
et Finntroll) www.planerfest.com Clara Luciani, Kimberose, Christine And
The Queens, Hyphen Hyphen, Paul Kalkbrenner,
■ Main Square : 5 au 7/7, Arras (Citadelle, Dionysos, Franz Ferdinand, George Ezra,
avec – le 5 : Angèle, Damùso, Christine Morcheeba, Tahiti 80 et Arabella – le 13 :
And The Queens, Cypress Hill, Miles Kane Jain, Therapie Taxi, Stray Cats, Rival Sons,
et Gavin James – le 6 : Skip The Use, Yarol, Claire Laffut, Barry Moore, Arnaud
Mackelmore, Agar Agar, Shame, Weekend Rebotini, Knuckle Head et Graham Nah –
Affair, Matt Corby, Arnaud Rebotini et Jade le 14 : Shaka Ponk, Scorpions, Iam, Balthazar,
Bird – le 7 : Bigflo et Oli, Eddy de Pretto, Ben Lartiste, Agoria, Ugly Kid Joe et Death By
Harper, John Butler Trio, Rival Sons, Idles, Chocolate) www.musilac.com
Editors, Bring Me The Horizon et Fall Of
Messiah) www.mainsquarefestival.fr ■ Garorock : 27 au 29/6, Marmande (plaine
de la Filhole, avec – le 27 : Angèle, James
■ Pointu Festival : 5 au 7/7, Six-Fours- Blake, Bagarre, Blood Red Shoes et La Dispute
les-Plages (ile du Gaou, avec – le 5 : Hot Chip, – le 28 : Columbine, Ben Harper, Vlad,
Slaves, Julia Jacklin et The Japanese House – Thylacine, Christine And The Queens, Paul
le 6 : The Melvins, The Twilight Sad, Penelope Kalkbrenner et Kompromat – le 29 : Lomepal,
Isles et Steve Gunn – le 7 : Mogwai, Converge, Thérapie Taxi, Feu! Chatterton, Georgio,
JC Satan et Metz) www.espace-malraux.fr Jahneration, Sum 41, Naive New Beaters
et Feder) www.garorock.com
■ Montjoux Festival : 11 au 13/7, Thonon-
les-Bains (domaine de Montjoux, avec –
le 11 : Feu! Chatterton et Zazie – le 12 :
Eddy de Pretto et Jeanne Added – le 13 : Hoshi Les dates de concerts pour la période
et Skip The Use) www.montjouxfestival.com 19/07 au 31/08 qui ne seront pas parvenues
au journal le 20/06 au plus tard ne pourront
■ Guitare en Scène : 11 au 14/7, St-Julien- être publiées. Il est préférable de porter la
en-Genevois (stade des Burgondes, avec – mention “Concerts” sur l’enveloppe de
votre envoi. Merci. L’ensemble des dates
le 11 : John Butler Trio, Midnight Oil et King
et des lieux indiqués l’est sous réserve de
King – le 12 : Dream Theater, Frd Chapelier changements ultérieurs. Il est préférable
et Neal Black & The Nealers – le 13 : Joan Baez de s’informer dans la presse locale
et John Illsley from Dire Straits– le 14 : Mark ou auprès des organisateurs des
Knopfler) www.guitare-en-scene.com changements éventuels de programmation

JUILLET 2019 R&F 107


Festivals

Boogie terminal

Desertfest London
3 AU 5 MAI, CAMDEN (LONDRES)
Au nord de la capitale Britannique avait lieu la huitième édition The Roundhouse, superbe salle circulaire
aux élégants piliers qui a vu défiler
de ce stupéfiant festival dédié au rock stoner, sludge, doom... quelques légendes (Rolling Stones, Jimi
Sis dans le bouillonnant quartier de le power trio californien The Shrine, d’une Hendrix, Led Zeppelin). Après les suisses
Camden, le festival Desertfest est devenu classe rock’n’roll extraordinaire, et les de Earthless, versés dans l’improvisation,
un rendez-vous prisé des amateurs de hallucinants RIP, dont le frontman est une viennent les attendus Witch, quartette
stoner. Autre originalité, il se partage entre sorte d’Iggy Pop chicano armé d’une faux sabbathien mené par Kyle Thomas (alias
plusieurs salles, très proches les unes des dissimulant un micro... Le deuxième jour, King Tuff), avec Jay Mascis aux fûts. Bien
autres, de différentes tailles. Le premier la foule se presse à l’Electric Ballroom qu’un peu rouillés — ils n’ont pas joué
jour est riche en découvertes, avec le doom pour déguster le stoner progressif des depuis quatre ans — les gonzes sont
metal sombre et racé d’Alastor, le punk Ukrainiens de Stoned Jesus et le sludge toujours capable de faire frissonner avec
frénétique des Zig Zags, les euphorisants atmosphérique d’Amenra. Entre les l’intense “Rip Van Winkle” et le boogie
Great Electric Quest ou encore Electric deux, Kadavar a livré une performance terminal de “Seer”. C’est ensuite le tour
Citizen, dont la chanteuse arbore extrêmement puissante, les trois barbus des majestueux All Them Witches, dont le
combinaison de cuir façon Suzi Quatro explorant désormais des territoires space blues halluciné et cosmique est toujours
et moue dédaigneuse. La palme est pour rock. L’ultime journée permet de visiter aussi passionnant, avant un final musclé
par les très cultes Fu Manchu, qui assènent
une monstrueuse reprise de “Godzilla” en
guise de rappel. Ce marathon de décibels
s’achève avec les rugueux High Reeper, les
excellents Norvégiens Devil & The Almighty
Blues, qui évoquent Graveyard et, enfin,
la légende Nick Oliveri avec Mondo
Generator, qui gratifiera de versions
échevelées des classiques “Gonna
Leave You” et “Green Machine”.
JONATHAN WITT

Photo Sam Huddlestone-DR

RIP

108 R&F JUILLET 2019


Tame Impala

Exaltation, tympans et confettis

We Love Green
1ER ET 2 JUIN, BOIS DE VINCENNES (PARIS)
Entre les arbres et les stands de nourriture healthy, le festival parisien soixante, que l’on espère voir s’épanouir
proposait une affiche un peu plus moderne que la moyenne. plus tard dans un endroit à la hauteur de son
talent. Dimanche, après la reine Erykah Badu
Les 955 hectares verdoyants du bois de qui fit réellement bouger le public reprenant et une performance de velours accompagnant
Vincennes accueillaient la huitième édition en chœur les refrains entêtants, et avant la le coucher du soleil, la tête d’affiche du
du festival le plus écolo de Paris et un public leçon de société tabassée par les Sleaford festival Tame Impala n’a pas été à la hauteur
avide de son, de bonnes vibrations et d’alcool Mods et leur accent tout droit sorti de la de l’événement... mais au-dessus ! Que ce
bio, le tout sous un soleil de plomb et une série “Peaky Blinders”. L’artiste anglaise soit avec les morceaux de “Currents” ou des
météo caniculaire qui accompagna tout le FKA Twigs semblait être l’inconnue du anciens albums, le groupe psyché Australien
week-end des festivaliers en chemises grand public ce samedi (et ce malgré ses a réuni pendant une heure et demie les fans
hawaïennes, shorts et couronnes de fleurs. 1,3 millions de followers Instagram) mais la des débuts et les jeunes groupies dans une
Retour sur quelques artistes surprenants, fosse, pleine de badauds curieux, fut captivée transe qui a duré bien trop peu mais qui
attendus ou iconiques qui ont animés ce musicalement et visuellement dès les cinq offrait une parfaite conclusion au festival
Photo Romain Bassenne-DR

Nous Aimons Le Vert. Aya Nakamura, connue premières minutes. Drapée des plus belles sur la grande scène avec un rappel tardif
pour son gimmick “Djadja” et son aversion parures et baignée d’une lumière bleutée, elle et inattendu où tout a explosé : exaltation,
pour les mots de la langue française, laissait terminait en apothéose avec un show de pole tympans et confettis. Faisant oublier le
augurer du pire. On craignait pour la jeune dance mettant l’audience en ébullition. Petite fait que lundi, c’était le lendemain...
artiste, mais on assista à un véritable show scène pour une petite artiste d’un mètre H. SEREINNAT
Absolutely live PAR MATTHIEU VATIN
Elégance et mauvais goût

Dead Can Dance Foals Drugdealer


10 MAI, GRAND REX (PARIS) 13 MAI, BATACLAN (PARIS) 16 MAI, POINT EPHEMERE (PARIS)
Fut une époque où les concerts du groupe Dans un Bataclan complet, le rock brutal Une sympathique bande de freaks
étaient de véritables rituels, qui impliquaient et halluciné de Yak fait grimper la tension, californiens déboule sur scène. Le leader,
chez l’auditeur une discipline, une réceptivité insolemment bruyant et talentueux, confirmant Michael Collins, sous un béret et sous
silencieuse. Ces temps sont révolus, mais, les espoirs suscités par ses deux premiers acide “depuis 24 heures”, joue de sommaires
malgré l’excès de présence et d’enthousiasme albums. Puis, leurs ainés oxoniens déroulent une accords de clavier, chante peu et supervise
du public, ce concert ne manqua pas de grâce. setlist de tubes apocalyptiques (“Snake Oil”, l’ensemble : une revue pop qui interprète
Entre le baudelairien “Anywhere Out Of “Inhaler”), de classiques math rock des débuts avec application les deux albums composés
The World” et le mélancolique “Severance”, (“Red Socks Pugie”, “Two Steps, Twice”), et par ce non-musicien. Joué avec une
cette célébration revisita trente-neuf années de quelques échappées contemplatives (“Black certaine innocence, le soft rock de
d’exploration des pouvoirs mystiques de Gold”, “Spanish Sahara”). Les fans jubilent face Drugdealer est tout à fait réjouissant.
la musique, avec ses montées vertigineuses à ce spectacle consensuel et musclé, caractérisé On s’ébaudit ainsi du moindre événement :
(“Mesmerism”, “Avatar“, “Yulunga par la trinité coups de pied, crowdsurfing et saut une harmonie vocale, un solo de trompette,
(Spirit Dance)”), ses stations cristallines du balcon du turbulent Yannis Philippakis. un passage acoustique ou le minitube
(“The Wind That Shakes The Barley”, Presque de quoi oublier l’inégal dernier “Suddenly”, toujours aussi charmant,
“Sanvean”, “Song To The Siren”), ses raretés disque : seul le prophétique “Sunday” même sans Weyes Blood.
(“Labour Of Love”, “Bylar”)... Sublime. manque à l’appel de cette soirée nostalgique. BASILE FARKAS
ALEXANDRE BRETON CHLOE MARECHAL

Wyatt’s Rock Bottom


11 MAI, FESTIVAL ROCK IN OPPOSITION,
ABATTOIRS (BOURGOIN-JALLIEU)
Créé en 1978 par le groupe britannique
Henry Cow, en partie présent cette année, et
après onze éditions françaises à Carmaux, le
festival Rock In Opposition s’est déplacé en
Auvergne-Rhône-Alpes. Ces trois jours de rock
progressif, expérimental et improvisé, offrent
des prestations souvent imprévisibles, parfois
datées, parfois convaincantes ou le meilleur
comme cette formidable réinterprétation
du “Rock Bottom” de Robert Wyatt par le
North Sea Radio Orchestra devant un public
international et fidèle. Avec John Greaves et
l’impressionnante chanteuse italienne Annie
Barbazza, sous la direction de Greg Fortnam,
l’orchestre réussit à donner un nouveau souffle,
de nouvelles intonations à “Rock Bottom”.
Un festival en marge et indispensable.
PHILIPPE THIEYRE

Metallica
12 MAI, STADE DE FRANCE (SAINT-DENIS)
L’antre de France 1998 est déjà bien
remplie quand les Suédois masqués de Ghost
prennent d’assaut la scène, avec leur heavy
metal mélodique (“Dance Macabre”), teinté
de satanisme grand-guignol — le sommet
étant atteint avec la venue d’un pape en tenue
dorée pour jouer un solo de saxophone sur
“Miasma”. Puis, c’est le tour de Metallica,
mené par un James Hetfield en pleine forme,
les cheveux grisonnants. Lars Ulrich est un
peu moins fringant, et semble peiner parfois
pour les morceaux les plus rapides, comme
les très acclamées “Ride The Lightning”,
“One” ou “Master Of Puppets”. La foule aura
même la surprise d’entendre Robert Trujillo,
accompagné par Kirk Hammett, entonner
“Ma Gueule” dans un français approximatif,
en hommage à Jean-Philippe Smet. La setlist
fait la part belle au récent “Hardwired... To
Self-Destruct” et à l’album noir, et s’achève
au bout de deux heures par la venimeuse
charge de “Seek And Destroy”, avant un
Photo Elodie Chapuis

rappel qui comportera les obligatoires


“Nothing Else Matters” et “Enter Sandman”.
JONATHAN WITT
James Hetfield, Metallica

110 R&F JUILLET 2019


Jon Spencer

Photo Titouan Massé

Jon Spencer & The Hitmakers pour une petite heure de bordel rapologique. L’attente colossale est vite oubliée dès
17 MAI, MAROQUINERIE (PARIS) Surprise : le décédé Ol’ Dirty Bastard est l’intro sauvage de “Consoler Of The Lonely”
Jon Spencer a réinventé la roue depuis le remplacé par... son fils Young Dirty Bastard, et, à défaut d’harmonies vocales, le débit
milieu des années 80, puis s’est pris les doigts guère convaincant. Après un greatest hits en mitraillette de l’ancien Bande Blanche répond
dedans au début du siècle lorsque le rock a été mode aléatoire, le collectif s’en va sur le mal idéalement à Benson. Ça récite ses gammes
déclaré officiellement de retour. Bien lui en a nommé “Triumph”, en version zappée comme blues jouées à l’os, tandis que la prodigieuse
pris. De New York et ce soir depuis Paris, sa le reste des morceaux. Bilan : Public Enemy section rythmique Lawrence/ Keeler insuffle
musique blues déstructurée sonne mieux que numéro un, en 2019 comme en 1990. le groove nécessaire pour aérer les solos
jamais, et il vient réclamer son dû tout en OLIVIER CACHIN à l’unisson. “Sunday Driver” et “Now
délivrant un message explosif où il s’agit de That You’Re Gone” en nouveautés sont
sauver la planète. Accompagné de la fine unanimement accueillies avant que l’obsédant
fleur underground américaine, de Bob Bert à Giorgio Moroder tube power rock “Steady As She Goes”
la batterie métallique (qui jouait avec lui dans 22 MAI, GRAND REX (PARIS) et la bluette “Blue Veins” concluent cette
Pussy Galore), et de Sam Coomes aux claviers Le Macumba de Juan-les-Pins ? L’Eurovision soirée royale et rappellent combien ces
(qui a joué avec Elliott Smith), Jon Spencer a les en Russie ? La fête de la saucisse près Bonimenteurs prêchent la bonne parole.
hits et marque même l’arrêt sur “Roadrunner” de Munich ? Ah non, nous sommes au Grand MATTHIEU VATIN
des Modern Lovers. Toujours numéro un, Rex. Les premiers morceaux sont terrifiants
et sans aucun temps mort à signaler. de kitch. Et puis, le charme opère — la pop,
VINCENT HANON et plus encore le disco, n’ont que faire du bon Alice In Chains
goût. Treize musiciens et chanteurs sur scène, 28 MAI, OLYMPIA (PARIS)
le papy moustachu au centre, derrière ses Dès le premier titre, une belle version
Gods Of Rap machines, bonhomme, entraînant, à lancer du classique “Bleed The Freak”, le quatuor
(Wu-Tang Clan, Public Enemy, De La Soul) ses chefs-d’œuvre : “Call Me”, “I Feel de Seattle prend le public de l’Olympia
17 MAI, ACCORHOTELS ARENA (PARIS) Love”, “Chase”, “Love To Love You Baby”... à la gorge. Impérial, Jerry Cantrell balance
Age d’or ou réunion d’anciens combattants ? Pour “Cat People”, l’Italien a l’élégance ensuite le monstrueux riff d’intro de “Check
Affiche alléchante en tout cas pour ce brelan de garder le chant préenregistré de Bowie. My Brain” histoire de crucifier une salle
new-yorkais : De La Soul, Public Enemy et le Frissons d’outre-tombe. Elégance et mauvais aussi pleine que grisonnante. La messe
Wu-Tang Clan, avec en bonus DJ Premier de goût : un cocktail paradoxal, anachronique, est définitivement dite avec une version
Gang Starr pour assurer les transitions avec des pour un résultat incongru, magnifique. lovecraftienne de “Again”. Lourd comme
cuts garantis old school. De La Soul ouvre le BENOIT SABATIER un pogo de Sasquatch, le set d’AIC se divise
bal et peine à séduire, suivi de Public Enemy, ensuite entre totems grunge (“Would?”,
dont le leader Chuck D enchaîne les classiques “Them Bones”, “Dam That River”, “Nutshell”)
sans discontinuer, de “Bring The Noise” à The Raconteurs et titres du nouveau millénaire, en particulier
“Fight The Power” en passant par “Shut ’Em 26 MAI, OLYMPIA (PARIS) de “Rainier Fog”, l’impeccable dernier
Down” et “Don’t Believe The Hype”, sur des Une décennie après leur unique passage francilien album du combo (“The One You Know”,
instrumentaux balancés par DJ Lord. La salle à Rock En Seine, le supergroupe emmené par “Red Giant”). Superbe du début à la fin, le
est pleine et la tension est à son comble quand Jack White et Brendan Benson est enfin de retour concert retrace le parcours exceptionnel et
débarque le Wu-Tang, sans Method Man mais sur les planches et bientôt dans les bacs avec puissant de ces lointains héritiers des Sonics.
avec le reste du Clan, dont un RZA martial son troisième album, “Help Us Stranger”. OLIVIER RICHARD

JUILLET 2019 R&F 111


Ol’ Dirty Bastard est remplacé par son fils Young Dirty Bastard

Paul Simonon à la basse et les guitares


psychédéliques de l’artisan Simon Tong
tapent dans le mille pendant que la tête
pensante de Blur renoue avec sa fragilité
vocale. Nostalgique d’une Angleterre ouverte
au monde, aujourd’hui disparue, Albarn
refuse de céder au populisme et invite à faire
face sur une bande originale somptueuse.
MATTHIEU VATIN

Gov’t Mule
4 JUIN, CIGALE (PARIS)
La Mule célèbre son 25ème anniversaire
et le premier set pioche dans les premiers
albums du (désormais) quartette, comme
pour en réaffirmer l’identité : “Soulshine”
et “Mule” en entrée, deux titres
emblématiques, quelques pépites (“Painted

Photo Titouan Massé


Silver Light”) et les Beatles comme rampe
de lancement psychédélique (“She Said,
She Said”/ “Tomorrow Never Knows”).
Warren Haynes est en verve, ses solos fluides,
Damon Albarn
dynamiques, ne piochant pas dans les
plans prévisibles des soirs où l’inspiration ne
vient pas. Le second set peine à redémarrer,
Et même si l’exercice de style de jouer dix et pas sûr que les nombreux fans arborant
The Good, The Bad morceaux de “Merrie Land” puis dix autres des T-shirts Allman Brothers goûtent les
And The Queen de “TGTBATQ” dans l’ordre après un rapide multiples retours au reggae, mais tout finit
28 MAI, TRIANON (PARIS) intermède peut paraître convenu, interdiction par une jam avec le jeune Tyler Bryant, 28 ans,
Un Bataclan la veille et le théâtre du boulevard de parler de supergroupe à Damon Albarn. sur “I Feel Like Breaking Up Somebody’s
Rochechouart ce soir, complets, l’expérience Et il a raison tant l’apport des trois autres est Home” d’Albert King. Bon esprit.
d’apprécier quatre musiciens légendaires incommensurable : la cogne sèche et précise BERTRAND BOUARD
en formation fonctionne indubitablement. de Tony Allen, les notes rebondies de

112 R&F JUILLET 2019


Çane
s’invente pas
JUILLET 1969 R&F 030 JUILLET 1979 R&F 150

ROCK Un bon quart de la pagination pour


relater deux concerts à l’Olympia : Zappa/ 
Mothers et John Mayall. Rock&Folk, c’est
la Française des Jeux. Le mag et l’ORTF
Notre ami le smic monte à 12,42 F par
tour de cadran. Le régime chinois va ouvrir
3 studios ultramodernes à Pékin, Shanghai
et Canton. Ils seront exploités par deux

’N’ROLL
organisent un grand tournoi de groupes labels d’Etat, Oriental Magnetic et China
amateurs. Les lauréats seront “enregistrés Records. Un officiel : “Les mélomanes
et télévisés en couleurs” par l’ORTF. Le chinois adoreraient une certaine forme
magazine et CBS organisent un concours. de musique américaine”. On rit ? Lire
Il s’agit de débusquer dix erreurs dans des le billet suivant et mesurer la vitesse à

FLASH
textes de pochettes reproduits (Joplin, Sly, laquelle les choses filent. Brian Jones
Spirit, etc.). Premier prix : 15 jours au Club foirait son brevet de maître-nageur
Med pour deux personnes. Un smicard 10 ans plus tôt. Rock&Folk fait témoigner
palpe alors 3,27 F de l’heure. Ian Anderson deux amoureuses : Zouzou la twisteuse et
(Jethro Tull) : “L’underground est dépassé, Amanda Lear que le groupe charrie sous le

BACK
les plus vieux l’associent au nudisme”. nom d’Amanda Jones dans “Between The
C’est le phénomène européen à la mode. Buttons”. Zachary Richard : “Le Cajun est
Frank Zappa le découvre lors d’un séjour arriviste”, français quand ça l’arrange
à Londres. Alvin Lee y voit une “petite “mais l’argent est américain”. Au Québec
révolution contre la société conventionnelle”. on conchie les Yankees mais on respecte
PAR CHRISTIAN CASONI Le scandale de “Hair” vient d’une scène l’espiègle Zachary comme on respecterait un
de nus qui ne dure que sept secondes. Noir américain, pour son blues et son funk.

JUILLET/ AOUT 1989 R&F 265 JUILLET 1999 R&F 383 JUILLET 2009 R&F 503
Après Michael Jackson et Madonna, Les Chemical Brothers ne devraient pas Dans les années 90, internet a transformé
le “Greatest Hits” de Bananarama sera donner d’interview quand ils sont défoncés les mags de presse musicale en mags de
le troisième album occidental à sortir à ce point : Tom : “Juste l’amour, l’amour presse professionnelle. Flattés par des
officiellement en Chine. “Premier pressage : divin. L’amour, quoi. Ce genre de sentiment. intervieweurs devenus très pointus, les
500 000 copies.” Restons un peu chez J’aime la nature. J’aime les champs, les interviewés se sont mis à causer comme
les rouges. “Sous prétexte de perestroïka, bois. La gloire de la nature.” Ed : “Et les des logisticiens, contents d’évoquer leurs
l’URSS nous envoie ses groupes de rock jacinthes.” R&F : “Vous jouez avec les codes relations avec leur nouveau label, leur
les plus pourraves, faussement dissidents, musicaux.” Ed : “Avec quoi ?” Tom : “Les nouveau producteur, à quelle distance de
nomenklaturés à mort”. Pour battre la crème codes.” R&F : “Les codes, oui.” Tom : la batterie il a placé un micro pourri dont
soviétique, Les Enfants du Rock passent le “Une nouvelle ère. C’est gentil de dire ça.” tout le monde se cogne. Heureusement qu’il
doc “De Lénine A Lennon”, avec Televizor ou April March, héritière américaine du yéyé y a Marilyn Manson et que, chaque fois qu’un
Igry. La plupart de ces 12 groupes sont “très français : “Ce que j’aime le plus au monde lycéen hache sa promotion au fusil d’assaut,
médiocres, mais TOUS portent une impatience c’est la musique classique, et la pop française on l’accuse de lui avoir mis le doigt sur la
et un charisme qui n’existent plus dans le est un des genres qui s’en rapproche le plus. détente : “Je me fous de vendre des disques, je
monde du rock anglo-saxon”. Bill Pritchard, Il n’y a presque pas d’influences américaines n’ai qu’à compter les cadavres si c’est comme
“tu es le plus français des chanteurs anglais. chez Polnareff, pas une gamme de blues.” ça qu’on mesure. Je n’ai même pas de flingue,
— Tu veux dire que j’ai l’air d’être le Petula April March, il va falloir acheter des cotons- je suis trop dangereux.” Et Bob Dylan :
Clark des eighties ? C’est vrai que je dois être tiges. A 40,72 F le smic horaire, c’est “Bill Wyman doit réintégrer les Stones.
un des rares Anglais à bien aimer le rock parfaitement jouable. James Brown veut Sans lui ils font du funk.” Tu es smicard, tu
français.” Le smic : 29,91 F de l’heure. faire coter certains titres, estimés à 100 M$. as bossé une heure, accepte ces 8,82 euros.
Concert extra à Besançon. Super accueil, Cérémonie pour les sociétaires admis à la
super salle, super public... trié sur le volet : Sacem ou devenus définitifs en 1969. Françoise
25 spectateurs. On n’a pas d’autre date Hardy n’a pas pu venir, Sanson et Chamfort
prévue. Réponse du tourneur : “Tu veux ont concert, mais Vline Buggy, Jean-Max
que je loue des figurants ?” No comment. Rivière, Jean-Jacques Debout, Hugues de
Plaisir de découvrir l’excellente musique des Courson, Long Chris, Maxime Le Forestier,
Canadiens d’Anemone, en première partie. Gilbert Lafaille, Marie-Paule Belle sont
Eux aussi jouaient avec le sourire : les présents, entourés d’autres artistes impeccables
dates difficiles sont toujours les meilleures. comme Isabelle Mayereau. C’est émouvant
et sympathique de voir ces ouvriers modèles
Disque du mois : “Atypicalman”, l’album réunis autour d’une médaille dessinée par
de Jalsaghar, alias Jérémie Regnier. Boris Mick Micheyl. Emotion aussi de la toujours
Maurussane, Dorian Pimpernel, Wilfried éclatante Pussy Cat retrouvant Slim Pezin,
Paris, Julien Ribot, Orwell : les Zombies, The qui lui rappelle que c’est grâce à son mari, le
Left Banke et Brian Wilson auront eu plus regretté Gérard Hugé, qui dirigeait alors
d’impact sur la pop française aujourd’hui l’orchestre de Noël Deschamps, qu’il a
que de leur temps, comme si la tendance à commencé sa carrière époustouflante.
l’avachissement et au virilisme de la culture
populaire faisait naître un désir de baroque, de A Cannes, Bertrand Tavernier sonne la
clavecin Baldwin et de modulations précieuses. charge pour la musique de film, plus que
jamais négligée. Heureusement qu’il est là,
Bon, quand est-ce qu’on passe au user centric ? mais il faudrait un Tavernier pour s’occuper
Je m’explique : le streaming payant c’est de Tavernier comme il le fait si bien pour les
l’essentiel des revenus numériques pour les autres : il n’a pas pu tourner depuis 2013 et
artistes, mais l’argent des abonnements est “Quai D’Orsay”, pourtant un succès, et ne
ventilé en fonction du nombre total d’écoutes trouve pas de producteur pour son prochain
(qui peuvent être bidonnées), de leur part de film. Sur Europe 1, il confie : “J’y arrive pas.
marché global donc, et non par utilisateur. C’est un projet que j’avais écrit avec Russell
Résultat, si je n’écoute que “Memory Lane” Banks, ce romancier que j’aime énormément.
par Anemone ce mois-ci, l’essentiel de mes C’est un film sur une femme de soixante ans
9,99 € ira quand même aux gros bonnets qui parvient à surmonter un deuil avec l’aide
du top, alors qu’avec le user centric, il sera d’une amie et à trouver une forme d’espoir.
dirigé vers ce que j’ai vraiment entendu. C’est fait de manière très simple, il n’y a pas
L’industrie hésite pour ne pas désespérer de poursuites en voiture, il n’y a pas d’effets
Billancourt, pardon Boulogne, Corbeil, enfin spéciaux, j’ai deux actrices qui avaient accepté,
les poids lourds du rap qui se gavent à coup Susan Sarandon et Jennifer Jason Leigh, et on
de streams anabolisés. “Il faut attendre de ne trouve pas le financement. Voilà. Mais si les
voir ce que disent les études, etc.”, mais on gens ne veulent pas que je fasse des films, je
ne change pas la règle du jeu afin qu’elle passerai à autre chose, j’enseignerai, je lâcherai,
profite à untel, c’est pour qu’elle soit plus je laisserai tomber le cinéma.” La honte totale.
juste et cerne mieux la réalité des usages. Rien n’a changé depuis Marcel Carné.

L’album de Chagrin D’Amour ressort en Accueil triomphal pour “Yves”, projeté en


vinyle (London). Quelle bonne initiative, le clôture de la Quinzaine des réalisateurs, qui
raz-de-marée “Chacun Fait (C’Qui Lui Plaît)” sort en salles le 26 juin. Ce serait chouette
avait englouti les autres titres. Au générique : que ce film marche, non parce que j’en ai
Philippe Bourgoin, Grégory Ken, Gérard fait la BO, avec MiM et Tortoz pour les
Presgurvic, Alain Chamfort, Slim Pezin (voir raps, mais parce qu’il sort du clivage grosse
plus bas), Philippe Drai, Jean-Pierre Sabar comédie ratée concoctée par les chaînes versus
(un des arrangeurs de Gainsbourg les plus cinéma d’auteur nombriliste.
sous-estimés) et Valli, la fille belle, intelligente
et sympa par excellence. Elle continue à Polémique et pétition délicieusement
la radio, intacte, enthousiaste. Vive Valli. lamentables contre la venue d’Alain Delon.
Gabriela Manzoni (auteur de “Comics
Sur France Info, Albert Koski présente Retournés”), avec sa causticité habituelle :
une exposition d’affiches des concerts qu’il “Il a tourné avec Visconti, Antonioni, Zurlini,
organisait (galerie Laurent Godin). Pendant Losey, Melville, Clément, Zurlini, Granier-
15 ans, la charte graphique KCP a habillé les Deferre, Godard, Schlöndorff... et il faudrait
palissades du pays et les piles du périphérique, lui décerner une Palme d’or pour sa carrière ?
quand le culte des divinités naissantes, de A-t-on pensé à tous les gens de gauche qu’il
Bowie aux Stones, était pratiqué dans a heurtés ? Y a-t-on pensé ?” La réalité c’est
d’anciens abattoirs, des halles aux vins ou que, comme Bardot, il n’a cessé d’incarner
des patinoires. Dans une société encore hostile l’humanité et la liberté authentiques, au delà
au rock et déjà gangrénée par les partisans de l’attitude et des fidélités de toute nature
de la gratuité qui forçaient l’entrée, ces posters qu’on n’a cessé de lui reprocher, initiant et
sentaient le soufre, les Hell’s de Crimée au produisant des chefs-d’œuvre comme
compostage des billets et les drogues pas “Monsieur Klein”, “Le Gitan” ou “Deux
hyper récréatives auxquelles succomba Hommes Dans La Ville”, le film définitif pour
le C de KCP, Christophe Cauchoix, alors l’abolition de la peine de mort. Alain Delon.
que le K Koski était déjà un survivant. J’aimerais tellement lui faire un morceau.
Un début d’après-midi de 1983, je l’ai
“Ice Cream”, le nouveau single de Mika, sur aperçu en bas de chez mes parents. Il était
France Info également. Le meilleur des années seul dans la rue déserte, blazer, cravate tricot,
80, comme dirait RFM, sans les inconvénients pantalon de flanelle, lunettes noires.
des années 80, pêches d’orchestre incluses. Il pleurait. A quelques pas, derrière une
Si toute la pop commerciale (ou impopulaire) grande porte, parvenait une musique étouffée.
était de ce niveau, on serait bien. Les obsèques de Maurice Ronet. 

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