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La société haïtienne à la lisière du politique

À voir le fourmillement des gens, furieux, saccageant les meubles


du parlement, expressément ceux du Sénat de la République, j'ai eu le
sentiment, question de lier ce fait à l'histoire - mauvaise manie des
intellectuels en sciences sociales d'en appeler à l'histoire à chaque fois
qu'un événement apporte une certaine épaisseur au présent-, de
considérer qu'une nouvelle prise de la Bastille vient de se produire, et
que la révolution serait en marche. Ce n'était que rêverie dans un
contexte sociopolitique de profond exténuement. Puisque, en effet, il n'y
a eu pas de peuple (malgré la rumeur qui colporte l'idée que le peuple
avait élu droit de cité à la Chambre haute), il n'y a pas de Bastille ( s'il
est vrai le Sénat, le Parlement de manière générale semble devenir une
caverne d'Hali Baba, on ne saurait la comparer à la Bastille ) et non
plus d'un style de pensée -la fin du système féodal au nom de l'égalité
et de la liberté ( sur ce point non plus on ne saurait trouver de
comparaison. Ce qui s'est passé -n'a eu ni rime ni raison, voire une
pensée élaborée autour d'un argumentaire qu'on pourrait discuter). Au
contraire, il s'agit de la vandalisation de l'institution la plus
caractéristique de la démocratie, posée aujourd'hui comme la
conditionnalité par excellence de l'expérience politique de notre temps,
en dépit des réserves qui lui sont formulées d'une région à l'autre du
monde. Il s'agit du Parlement, et précisément du Sénat. Il s'agit d'un
groupe infime de citoyens qu'on ne saurait réduire au "peuple " peu
importe le sens qu'on aurait attribué à cette notion. Et quand on se
demande, mais diable au nom de quoi on a choisi de mettre à genou
une si prestigieuse institution, qui devrait assurer la souveraineté du
peuple (?), aucune réponse, sinon qu'on peut faire remarquer qu'en
Haïti les oppositions ne se font pas au niveau de la dialectique mais de
la force nue et brutale. Il s'agit en fin de compte de constater que la
seule institution viable de la société est celle de la violence, violence
d'état versus violence d'individus, même combat vers la déstructuration
des institutions qui devraient assurer stabilité, bien-être aux citoyens
et développement économique de la société.
Le plus important, à la suite de cet incident, est moins de
soutenir ou de réprouver les actes de vandalisme que de penser qu'au
fond depuis le pouvoir d'état du président et du gouvernement et de
l'opposition, un (e) mépris (e) indique la probabilité de raturer la
politique en Haïti et d'inaugurer une véritable situation d'animalité, de
"démesure" qui risque de nous conduire à notre propre disparition. Si
l'on prend au sérieux la mise en garde de Hobbes, selon laquelle à force
de se livrer à des luttes de chacun contre chacun ou tous contre tous,
pour n'avoir pas su instituer un espace de commun-auté qui aurait
l'espace de la préservation de l'entité abstraite de la généralité ou de
l'intérêt commun ou général, on s'entre-tuera jusqu'au dernier, le héros
stupide, qui ne saura subvenir à tous ses besoins en dehors de tous
ceux dont il aurait triomphé. Ce qui s'est passé doit nous inquiéter de
la direction anti-politique que nous empruntons naïvement, pour avoir
abandonné cette chose si importante qu'est la politique aux mains
d'amateurs.
Je parle, dans le titre de la société haïtienne à la lisière du
politique pour attirer l’attention sur le grand risque que nous
encourons. Ici , le politique est compris comme la sphère qui marque
l’avènement d’un style de préoccupation propre à l'homme et qui
constitue en lui-même, la mise en œuvre du commun comme condition
de l'humanité.

De la politique. Du commun et de la pluralité contre l'égoïsme

C'est un truisme de dire que la politique s'occupe du commun.


Mais il semble être difficile pour l'opposition politique haïtienne de
toutes périodes que la norme de l'opposition n'est pas la violence, mais
le commun qui structure les modalités de la justice. Une fois, ce
principe posé, il faut mesurer la pertinence des choix politiques, du
pouvoir ou de l'opposition, au regard de ce qui assure le maintien du
commun, son développement au profit du bien-être de chacun et de
tous. Les institutions politiques aussi sont montées dans cette
perspective d'équilibrer les lieux du pouvoir en promouvant la pluralité
des points de vue comme condition de la discussion sur les diverses
modalités d'assurer le bien -être collectif et d'éviter l'enfermement sur
des choix contestables à certains égards. Qu'il soit du pouvoir central
ou de l'opposition politique, l'enjeu de la politique est l'épanouissement
de l'ensemble des citoyens. Au regard de ces éléments liminaires, je
propose de montrer que l'opposition politique et le parti au pouvoir
s'entendent sur la destruction du commun, de la confiance des citoyens
à être ensemble.
Nous devons nous dessaisir d'une fausse évidence qui laisserait
croire que le gouvernement et l'opposition politique seraient de deux
lieux différents de la sphère politique de la société et que leur lutte ne
serait que la lutte pour le sauvetage national. Cette évidence s'effrite
rapidement si l'on revient au sens étymologique de la politique où la
cité divisée entre ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés ne connaît
d'opposition ou de tension qu'au regard du pouvoir qui devient le lieu
d'où l'on tire tous les honneurs. Si le commun est souvent mis en avant
pour proposer des perspectives de sa gestion depuis le pouvoir, il est
difficile de ne pas reconnaître que le souci de soi reste le grand
déterminant de la lutte pour le pouvoir et pour sa conservation. Toute
la rhétorique de la politique de l'accès au pouvoir n'est qu'élucubration
d'un soi qui cherche à s'imposer quitte à améliorer la condition des
citoyens. Cela explique généralement, les bras de fer entre les
adversaires qui passent au premier plan leur intérêt personnel contre le
commun. Il faut une longue culture de l'abnégation, donc une culture
de l'oubli de soi, pour instituer une politique de l'intérêt commun, un
penchant à créer les conditions de véritables discussions au nom du
commun. On comprend qu'il est plus facile d'avoir des chefs de
gouvernement sans scrupule qui dépensent plus de temps à
échafauder des stratégies de mise hors ou de mises à mort qu'à trouver
des lignes médianes de co-gestion de la chose publique.
En Haïti, la situation semble prendre une tournure originale
concernant l'intensification et la densification d'une part de chefs de
parti sans aucune vue sur le commun. Cette défaillance produit à la
fois des présidents et des chefs d'opposition qui mettent à sac au pays
en détruisant les espaces communs, les espaces de communauté tout
en arborant le discours de sauvetage national.
J'en prendrai deux exemples pour rendre mon propos plus
saisissant. D'un côté, depuis plus d'une année environ nous sommes
face à une présidence sans légitimité aucune, sans signe de vie et
d'intelligence sur les impasses politiques de la société. La seule raison
qui tient le président au pouvoir n'est liée qu'à la légalité de son
mandat que la Constitution fixe à 5ans. On le sait trop bien. La légalité
n'est pas la légitimité ( je ne fais que le rappeler). Avoir la force de la loi,
constitutionnelle de surcroît, n'est pas encore s'assurer de la confiance,
de la reconnaissance de ses citoyens. Cet aspect est clairement refusé
au président qui ne sait pas tenir ses promesses, qui est incapable
d'assurer la sécurité alimentaire, la protection des vies et des biens des
citoyens, qui se trouve cité dans plusieurs affaires de corruption. De
tels cas de figure ne peuvent que contribuer à fragiliser l'autorité du
président donc le rendre impuissant à diriger ou consolider le commun,
incapable de mener des discussions avec les partenaires sociaux, les
membres de son parti voire des membres de l'opposition. En ce sens, le
président contribue paradoxalement à la déstabilisation de l'ordre
social, vu qu'au lieu de le consolider en maintenant une ambiance de
confiance, il n'inspire que méfiance et sentiment d'abandon. Il est
incapable à assurer le maintien de l'ordre public et faciliter la libre
circulation des citoyens en dehors de toute peur. Pourtant, aujourd'hui
ce que nous partageons en Haïti c'est la peur de l'avenir, la peur du
présent. La vie devient trop fragile et vulnérable.
Cette impuissance crée une nouvelle situation d'"anomie" qui
rend les liens sociaux trop lâches et renforce à la fois la situation
d'insécurité et le sentiment de peur, la dépression des citoyens.
Dans cette situation de relâchement l'opposition, qui ne s'est
jamais pensée à partir de sa fonction sociale et politique réelle mais
s'est constamment posée par improvisation comme vis-à-vis d'un
pouvoir qui s'est toujours institué dans le non partage, semble trouver
une brèche pour s'offrir des opportunités vers le pouvoir. Jacky
Dahomey, philosophe guadeloupéen, a vu juste lorsqu'il présente
l'héroïsme comme la modalité de la lutte pour le pouvoor et de sa
conservation en Haïti. L'héroïsme indique le refus partagé de
l'opposition ou de ceux qui sont au pouvoir du principe de la
communauté du fait que ce qui est véritablement en jeu dans les jeux
du pouvoir haïtien concerne davantage la mise à mort que
l'amélioration de la vie.
L'opposition et le pouvoir se rencontrent ou s'entendent sur le
mépris de la vie et la mise à sac de toutes les institutions qui devraient
faciliter de meilleures conditions de vie aux citoyens. Ils cultivent le
mépris des institutions, à l'exception évidemment des institutions qui
peuvent mettre en danger la vie: l'armée, l'institution policière,
secondée par moment par le banditisme qui n'a jamais cessé d'être une
institution d'état dès le commencement de l'histoire politique de la
société haïtienne.
Ce qui s'est produit au cours de la semaine dernière est
révélateur de la complicité d'un pouvoir qui s'est épuisé dans des
pratiques de déni du commun -on ne saurait mieux définir la
corruption-, qui se perd dans des promesses non tenues ruinant la
confiance et la solidarité citoyenne au profit de l'expansion de
l'insécurité, de la "rabodayisation" de la politique et de la vie sociale: les
plus jeunes sont sans repère et les adultes sont en perte d'autorité
( quand l'autorité du président est érodée, c'est l'expérience sociale de
l'autorité qui est en crise). L'incident du 11 septembre 2019 qui met en
question l'existence même l'institution parlementaire, de la démocratie,
surtout de la politique dans son sens premier de l'ordre civil contre
l'horde naturelle de la passion mortelle, est l'expression de cette
ignorance de la politique comme régime de droit auquel l'état aussi doit
se soumettre.
Cette incapacité de l'état à faire régner le droit tient aussi de cette
complicité dans le mal politique entre ceux -là qui sont au pouvoir mais
incapables d'exercer le pouvoir et ceux qui se disent de l'opposition
mais se permettant tout jusqu'à la mise en péril de ce qui les rend
possibles comme opposants, l'expérience politique de la démocratie.
Comment justifier l'immixtion d'un petit groupe de gens à la Chambre
des sénateurs tout en se déclarant sénateur de la République ? C'est
une contradiction performative, qui souligne qu'on saurait se définir
par ce que l'on cherche à ébranler. Le grand enjeu est ailleurs.
Comment justifier sa posture de chef en démocratie, quand on ne croit
pas aux règles de jeux des institutions portées par le principe de
l'entente sur les conditions du débat: à commencer par la prohibition
des toutes les de violence qui invalident l'usage de la raison. Il est clair
que cette manière de faire n'appelle pas la discussion, et ne saurait
faire advenir un ordre de discussion, qui exige une grammaire
partagée et le respect mutuel interdisant l'usage de l'instrumentation
comme moyen de triompher de l'autre.
Ce qui s'est passé est un scandale qu'il faut dénoncer du fait qu'il
risque de mettre la société haïtienne à la lisière de la politique, plus
proche d'un ordre de nature ou de violence mettant entre parenthèses
les institutions qui auraient favorisé le commun, le vivre-ensemble,
l'espérance et la communauté de sens en faveur de relations nues de
corps à corps. En d'autres termes, cette manière des hommes et des
femmes de la politique haïtienne de faire usage public de l'action
politique n'est qu'une tentative consciente ou non de plonger la société
dans la barbarie de l'ordre des intérêts personnels, des passions
mineures. Si nous ne nous en appelons pas à un changement de cap,
nous risquons notre avenir de communauté politique pour devenir une
horde de prétentieux qui se concurrencent dans la bêtise.

Réinventer la politique haïtienne

L'historiographie des luttes pour l'accès et pour la conservation


pour le pouvoir politique dans la société haïtienne a permis de
constater que la mise à mort ou la mise hors jeu constituent la
véritable intentionnalité des acteurs politiques haïtiens. Un cas précis
que livre la statistique sommaire des chefs d'état ayant été contraints
d'écourter leur mandat montre qu'une longue tradition et une
dynamique incessante de contestation du pouvoir par l'opposition
généralement composée pour l'occasion constitue la toile de fond de la
politique haïtienne. Ce constat historiographie justifie la lecture
proposée par Jacky Dahomey concernant les formes de lutte à mort que
se livrent les opposants au chef d'état qui accède souvent au pouvoir
pour avoir gagné cette lutte à mort. Selon Jacky Dahomey, l'histoire
politique d'Haïti est l'histoire de ceux qui se livrent une guerre mortelle
dont l'issue se résout dans la victoire de l'un qui accède au pouvoir et
la mort de l'autre laissant sa place à d'autres prétendants. L'important
de cette lecture n'est pas seulement la figure du héros reprise de Hegel
et qui livre une clé importante pour la compréhension de la dynamique
électorale, des luttes militaires pour le contrôle du pouvoir politique
dont témoignent les historiens du 19e siècle. Dahomey propose aussi
en plus de cela une piste que je ne pourrai pas explorer en détail ici
mais qui doit retenir l'attention. En effet, ce que le concept d'héroïsme
met au clair c'est une propension haïtienne à se livrer à des relations
sociopolitiques nues, dépourvues d'aucun cadre légal. Ce sont des
relations de corps à corps où est en jeu non la préservation de la vie, la
vie de l'autre, mais plutôt son effacement, sa mise à mort qui manifeste
un besoin impérieux d'être seul pour jouir sans partage du pouvoir.
Cette analyse originale renvoie à la théorie du panier crabe qui montre
combien à force de vouloir annuler chacun ou tous la communauté
n'est pas seulement marque du dissensus qui en est un trait
caractéristique fondamental mais le rature par souci de triompher seul
et pour soi.
Donc, une dynamique suicidaire semble travailler la politique
haïtienne qui porte comme en jeu en dernière instance l'annulation du
commun, donc de la possibilité même de la politique du fait que le
pouvoir et l'opposition en cherchant à se mettre hors l'un l'autre
servent des citoyens comme chair à canon, comme victimes des feux
croisés qu'ils se lancent l'un à l'autre.
Mise à part, la mise à mort que je dégage comme fondation de
l'être l'un à côté de l'autre (on n'est pas ensemble en Haïti du point de
vue de la politique qui exige des règles de vivre-ensemble. je tiendrais
plutôt l'idée qu'on est l'un à côté que les exigence quotidiennes forcent
à improviser des modus operandi d'occasion qu'on négocie selon les
humeurs et les perspectives), renferme une réalité plus fondamentale,
celle du caractère émotionnel ou singulier des formes d'agir qui
s'accompagnent difficilement des règles générales ou des formes
d'abstraction ou d'impersonnalisation. En dernier lieu, ce sera trop
forcer le trait de dire le nœud du problème politique haïtien est dans
cette forme de vie soutenue par la prédominance du particulier, du
singulier, du personnel sur le général, l'abstrait, l'impersonnel. Cette
prédominance explique la personnalisation des institutions, la culture
des relations rarement médiées par la généralité du droit.
Cet habitus est aussi présent chez ceux qui sont au pouvoir que
chez ceux qui sont dans l'opposition, qui ne sont que des hommes du
pouvoir en attente de la prochaine mise à mort. Que je saisisse la
question du point de vue du pouvoir, comme on dit, ou du point de
l'opposition, l'oubli de la société représente l'invariant, l'usage des
pauvres gens comme chairs à canon dans des luttes qui ne les
concernent guère, montrent l'unité du pouvoir politique haïtien : ne
pas s'occuper de la société, inventer des pratiques diverses de mise à
mort, invalider les règles par les improvisations, prioriser l'informel sur
le formel. Cette posture aussi répond bien au souci du pouvoir et de
l'opposition de ne pas s'enfermer dans les corsets étroits du droit.
Dans ce dispositif, il devient facile de comprendre la raison pour
laquelle l'opposition qui pullule se refuse toute forme
d'institutionnalisation toujours en bonne entente avec les
gouvernements. L'exemple que j'avance est très significatif. Il renvoie
aux allocations qui ont été accordées aux partis politiques pour leur
structuration alors qu'aucune structure d'évaluation n'a été mise en
place pour vérifier le bon usage de cet argent. Actuellement, aucun
rapport n'est disponible pour observer le niveau de structuration de ces
partis qui avaient bénéficié des financements publics. Éventuellement,
il est probable que ces partis deviennent des cadres de silencement, qui
confisquent les revendications populaires pour mieux les étouffer vu
qu'ils n'ont ni légitimité, ni crédibilité de contester les mauvaises
pratique des gouvernements. Ils sont aussi absents et veules que les
gouvernements, sans vision et ni audace d'inventer l'avenir.
La conséquence à cette dépression généralisée est l'irruption
d'individus ("historiques" ?) qui se dressent en porte-parole tout en
réactualisant la pratique héroïque de mise neutralisation des
institutions et de l'aplanissement des normes vers un populisme béat et
dangereux, puisqu'au fond aucun de ces leaders solitaires ne rendent
service aux citoyens dont le sens est dans la culture du droit, dans
l'épreuve des règles impersonnelles des institutions.
Il faut ré-inventer la politique haïtienne tout en inventant
l'opposition. Cela devra passer la critique préalable de la culture de la
mise à mort comme procès d’une passion rêche : la haine de soi, qui
rend difficile l'institution du comm-un puisqu'elle enferme les individus
dans leur individualité en générant une atomisation généralisée, un
difficile avènement de la politique comme quête du commun autour de
la pluralité qui appelle la discussion. Mais, il faut voir là l'ébauche de
tout un programme théorique.

Edelyn DORISMOND
Professeur de philosophie au Campus Henry Christophe de Limonade -UEH
Directeur de Programme au Collège International de Philosophie - Paris
Directeur de l'IPP
Directeur du comité scientifique de CAEC (Centre d'Appui d'Education à la
Citoyenneté)
Responsable de l'axe 2 du laboratoire LADIREP.