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Alain Robbe-Grillet, La Jalousie : résumé

Dans La Jalousie, le romancier fait appel à un narrateur, omniprésent mais sans réelle identité. Tout au
long du récit, il demeure anonyme, aucun trait physique le concernant n'est divulgué. Toutefois, si nous
tenons compte du titre du roman et de son propos - l'histoire classique d'un triangle amoureux formé
par une femme, son possible amant et son mari - nous pouvons supposer que le narrateur est le mari en
question, sans que cela ne soit vraiment explicite. Ce que nous comprenant rapidement cependant, c'est
qu'il s'agit d'un individu maladivement jaloux, qui épie sa femme dans tous ses faits et gestes.

Ce narrateur anonyme constitue le seul témoin du récit. Pour être en mesure de tirer ses conclusions en
ce qui a trait au tempérament de ce personnage, le lecteur n'a d'autre choix que de s'appuyer sur le
comportement que le narrateur a envers sa femme, aux pensées qui l'habitent la concernant, aux doutes
qui l'assaillent. Le lecteur ne peut pas se tourner vers une source extérieure afin de prendre le recul
nécessaire pour bien appréhender le personnage puisque ce dernier monopolise le point de vue dans
son intégralité. La seule certitude du lecteur c'est d'être en présence d'un homme jaloux à l'excès, qui
n'a même pas tout à fait conscience du caractère obsessionnel de son penchant.

La quasi-totalité de son histoire consiste à surveiller son épouse car il a la conviction qu'elle entretient
une relation adultère. Il l'épie par les persiennes des fenêtres, en demeurant aux yeux du lecteur à la fois
omniprésent et discret. Il parle peu, s'abstient d'alimenter les discussions, évite de se laisser percer à
jour autrement que par l'entremise de ses pensées dénaturées par la jalousie.

Le récit fictif que construit de toute pièce le narrateur dans sa paranoïa n'induit pas le lecteur en erreur.
Il est au fait que toutes les réflexions du narrateur sont le fruit d'un piège tendu par son esprit sans son
consentement. Mais par un habile travail inconscient, il tente de rendre crédible et irréfutable le schéma
mental qu'il se fait du monde extérieur qui n'a aucune commune mesure avec la réalité, en s'appuyant
sur des observations qu'il transforme en preuves en les faisant dévier de leur source originelle. Ce
narrateur souffre mentalement et fait souffrir les autres.

Le roman débute avec une description exhaustive et détaillée du lieu de l'histoire, sans jamais le
nommer précisément. Le narrateur se contente de décrire une route bordée de bananiers et le son de la
mer à proximité de celle-ci. Puis, son attention se tourne vers un poteau électrique se trouvant entre
deux bâtiments.

Entre en scène l'un des quatre personnages du récit, Franck, déambulant seul sans se presser et tenant
dans ses mains une bouteille de vin. Derrière lui, dans sa demeure, vivent sa femme et son fils. Mais
c'est vers la maison voisine qu'il se dirige, celle de madame A et de son mari. La description de
l'ambiance romantique qui règne alors laisse croire à une idylle entre A et Franck. Les deux voisins sont
pourtant mariés.

Le narrateur observe ces deux personnages lors d'un dîner en tête-à-tête. Il rapporte leur discussion sans
fin, hautement animée. Il analyse les moindres détails, échafaude des théories, fait part de ses soupçons

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mais ne tire aucune conclusion. Il rapporte en outre une conversation entre A et Franck à propos d'un
roman que celui-ci a prêté à A dont l'histoire tourne autour d'une relation sentimentale triangulaire, la
même en fait que l'histoire de l'œuvre.

Le narrateur invite ensuite le lecteur à le suivre dans sa grande maison qu'il arpente de long en large en
cogitant à propos de l'existence d'une aventure amoureuse qu'il soupçonne entre sa femme et son voisin
Franck. Ses réflexions le conduisent à imaginer des scènes de relation amoureuse entre la femme de
Franck et lui ou encore un combat sans merci qui oppose A, Franck et lui-même.

A, la femme qui suscite la jalousie du narrateur, est peu volubile. En fait, ce ne sont pas les paroles
qu'elle prononce qui inquiètent son mari mais plutôt ses actes. On ne sait rien d'elle à part qu'elle arbore
une magnifique et longue chevelure couleur ébène. Son mari la décrit souvent assise à son bureau à
rédiger une correspondance qu'elle ne signe jamais.

C'est d'ailleurs presque toujours son aspect physique qu'il met de l'avant dans le récit, faisant fi de sa
personnalité pourtant éloquente et enjouée et de ses pensées. Elle représente pour lui davantage un
objet physique, un objet de désir qu'il veut garder pour lui seul qu'un être pensant. L'idée qu'elle puisse
prendre la fuite avec un autre le terrorise.

L'inquiétude du narrateur est d'autant plus grande qu'il lui semble que la présence de Franck suffit à
apporter la joie de vivre à sa femme. Elle converse gaiement avec son ami à chacune de leur rencontre et
paraît faire face à de longs épisodes de tristesse en son absence. A est en outre une femme libérée, qui
possède sa façon bien à elle de concevoir le libertinage. Cette liberté de penser a de quoi pousser son
mari à s'emmurer toujours un peu plus dans la jalousie et à redoubler de vigilance envers son supposé
rival.

Ce rival, Franck, est un homme charmant. Le narrateur ne le spécifie pas clairement dans le récit mais
c'est ce qui s'en dégage car il en est très jaloux. Il imagine dans sa tête des scénarios d'horreur où il voit
Franck brûler sans lui porter secours. Il ne s'autorise cependant aucun geste malheureux envers lui par
crainte de voir sa femme se précipiter dans ses bras.

Selon la vision embrouillée que le mari jaloux a de lui, Franck serait son parfait opposé. Même si aucune
description claire n'est formulée à ce propos, nous imaginons Franck grand, imposant, musclé, au
charme irrésistible, capable de séduire et de voler A, quand lui ne le peut.

Outre leur apparence, le rapport au monde des deux personnages est différent. Franck s'exprime avec
éloquence et défend ses idées, à l'opposé du narrateur peu loquace, obstinément enfermé dans ses
réflexions envahissantes. S'il est résolument replié dans son monde intérieur déboussolé, Franck est
plutôt orienté vers l'extérieur, avide de conquérir l'univers entier.

La seule ombre au tableau pour l'amant charmeur et révélée par A serait un problème en matière de
mécanique, l'impuissance sexuelle. de celui-ci. C'est l'unique terrain sur lequel le narrateur le devance
mais cette petite victoire le satisfait tout de même. Il est clair par conséquent que la relation qui s'établit

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entre le mari et l'amant présumé est basée essentiellement sur un rapport de force et de déséquilibre
entre les aptitudes de l'un et de l'autre.

Le quatrième personnage, c'est Christine, l'épouse de Franck, qui ne se soucie que de la santé de son fils.
À l'opposé de son mari, elle a un tempérament résigné et vit d'espoir sans jamais agir ou faire entendre
sa voix.

La beauté du roman réside dans le fait que le romancier ait choisi comme personnage principal un
narrateur à la santé mentale fragilisée. Il soupçonne sa femme d'infidélité et sans le chercher, la dirige
lentement mais sûrement dans les bras de son rival qui ne lui inspire que crainte et frustration. La
description du récit est empreinte de réalisme et chaque événement est rapporté avec une grande
précision.

L'intrigue est mince, un mari jaloux épie sa femme, A..., et est suspicieux face à la relation de celle-ci
avec un voisin, Franck. Les sensations et les perceptions de ce mari, qui constituent le récit, sont filtrées
par son esprit distortionné par la jalousie. Ces distortions trouvent leur écho dans une fenêtre qui
distortionne les images aperçues au travers celle-ci et dans les jalousies (volets constituées de lamelles
de bois), au travers lesquelles le mari épie les activités de sa femme, qui elles aussi distortionnent ce qui
est perçu.
Le récit n'est pas organisé de façon chronologique, la reconstitution chronologique de la
séquence des événements est impossible en raison des nombreuses répétitions avec des
variations ambigües.
Les distorsions pathologiques des descriptions par le narrateur de ce qu'il voit, de ce qu'il
entend et des événements interrompent sans cesse le déroulement du récit qui devient
accessoire.
La structure dramatique est circulaire, tous les événements se répètent.
Le narrateur n'est jamais décrit.
Résumé de l'intrigue
L’ouvrage est divisé en neuf sections.
Le récit s'ouvre sur une longue et précise description de l'ombre faite par un poteau du coin
sud-est de la propriété qui supporte le toît au dessus de la terrasse.
La maison est sur une plantation quelque part, dans les Antilles ou en Afrique.
Une femme qui est appelée A..., est décrite assise dans sa chambre, brossant ses cheveux,
écrivant une lettre.
Cette lettre semble être dans la poche de Frank, propriétaire d'une plantation voisine.
Un dîner dans la maison est évoqué. L’hôtesse, A., reçoit à dîner, Franck, sa femme Christine
est demeurée à la maison avec leur jeune fils. Ils prennent l’apéritif sur la terrasse. Le
narrateur a l'impression qu"ils ont une relation particulière qui l'exclue. La description de leur
conversation au sujet des problèmes que ce dernier éprouve avec son camion et à propos

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d'un roman que Frank a prêté à A... dont l'intrigue traite d'une situation similaire est
entremêlée à la desription de la salle à manger et de la terrasse.
Le reste de l'intrigue combine, ajoute et analyse ces éléments.
Il y a un événement remarquable qui sera repris continuellement. A... voit un mille-pattes sur
un mur de la salle à dîner. Se rendant compte qu'elle est troublée par la vue de cette
créature, Frank roule sa serviette de table, écrase le mille-pattes sur le mur et merche dessus
après qu'il soit tombé sur le sol. Cette séquence sera décrite 7 fois. À chacune des fois le
mille-pattes grandit de la grandeur d'une assiette avec des pattes énormes et qui fait un bruit
énorme quand il meurt.
Analyse
Refus de toutes les conventions du roman réaliste.
Il n’y a pas de narrateur omniscient, A. et Franck gardent leur mystère.
Le narrateur a un point de vue très restreint sur les faits, il présente sa vision personnelle sur
les choses.
Il n’y a pas les explications psychologiques du roman réaliste.
Refus de " l’effet de réel " du discours direct, distance voulue avec les personnages.
Le lecteur doit avoir une attitude active de déchiffreur d’énigmes. Le récit, insolite, est à
décoder.
Le lecteur, à travers ces jeux de descriptions qui (dé)construisent l'espace, perçoit ce
qu'entend, ce que voit, ce que touche, ce qu'imagine, le narrateur. Focalisation interne
absolue.
La description a perdu sa fonction référentielle : elle n’a plus pour but de planter un décor,
elle devient le reflet de la vision déformée d’un personnage déséquilibré et acquiert une
fonction narrative.
La réalité mouvante d'un monde est perçue par les sens exacerbés d'un homme qui souffre.
Ce monde est envahissant parce que l'état mental de l'observateur qui porte les yeux sur lui
change à tout instant.
La Jalousie se presente comme l'archetype du récit moderne, c'est-à-dire réfractaire à
l'opération "réaliste" de signification.
La création artistique est soustraite à un système de signifiance préetabli, ayant pour effet
d'occulter le travail de l'ecriture.Le sens de l'oeuvre n'est pas soumis à une donnée
exterieure, garante de la transitivité du discours "réaliste"; il se confond plutôt avec le
mouvement même du récit.

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Résumé:
La Jalousie, un des meilleurs exemples de la nouvelle technique romanesque, est une
application merveilleuse des vues théoriques de Robbe-Grillet. Le rôle de l’écriture dans
La Jalousie n’est pas de nous présenter un récit progressif, mais d’exposer des scènes de
la vie d’un mari jaloux avec une structure métaphorique qui fait nous saisir implicitement
sa jalousie. L’écriture de Robbe-Grillet ne raconte pas, elle crée; elle est productrice. C’est
avec une écriture obsessionnelle que Robbe-Grillet fabrique du sens. Avec la répétition
obsessionnelle des scènes, avec un langage analogique et dans un temps toujours
présent, Robbe-Grillet fait saisir d’une manière indirecte à son lecteur le sens essentiel de
son roman. Influencé par l’art du cinéma, l’art romanesque de Robbe-Grillet peut être
assimilé à l’art de la poésie et à celui de la peinture. Pour Robbe Grillet, ce qui est
essentiel dans un roman, c’est la structure. Le sens de l’oeuvre est caché dans sa
structure

Déja en 1852, Flaubert écrivait : “L’art est une représentation: nous ne devons penser qu’à représenter.”
Dans Madame Bovary, pour montrer la médiocrité de la maison où Emma vivait avec son père, Flaubert
se contentait de décrire quelques mouches se noyant au fond des verres, dans le cidre resté. Flaubert ne
disait rien d’explicite en décrivant cette scène; pourtant avec cette description, il voulait nous faire saisir
qu’Emma ressemblait à ces mouches, et qu’elle voulait se sauver de cette maison médiocre comme les
mouches voulaient se sauver du cidre resté dans le fond des verres. Flaubert voulait faire un livre “à
partir de rien” et comme “le mur de Parthénon.” Dans Madame Bovary, l’art de Flaubert était
exposante, mais ce roman nous présentait quand même un récit progressif. Dans L’Education
sentimentale, l’intrigue devenait “la dérisoire recherche d’une intrigue”; le roman ne se nouait jamais et
Frédéric ne parvenait “à aucun moment à devenir personnage de roman.” En réalisant avec Bouvard et
Pécuchet un rêve de sa vie, Flaubert disait que c’était “un livre sur rien, un livre sans attache extérieure
qui tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue en rien
en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet où le sujet serait presque invisible si cela se peut.”
Au début du XX e siècle, Proust rejettait l’action à la périphérie du roman, mais il ne renonçait pas tout à
fait au récit. Il nous représentait le monde tel qu’il apparaissait à la conscience du narrateur. Chez
Proust, tout s’ordonnait par rapport au narrateur; celui-ci ne nous représentait que ce qu’il avait vu ou
ce qu’il avait entendu. Robbe-Grillet avouant la modernité de Flaubert, a voulu faire comme lui un
roman sur rien, un livre “qui tiendrait de lui-même par la force interne de son style.” Et il nous
représente tout, comme l’auteur d’ A la recherche du temps perdu , tel qu’il apparaît dans l’esprit du
narrateur. Et, comme chez Proust encore, chez Robbe- Grillet, tout gravite autour du narrateur. Le
Nouveau Roman, considéré comme une nouvelle école, n’est donc pas un événement sans précédent.
Pourtant, il y a beaucoup de divergences entre le roman de Robbe-Grillet et ceux de Flaubert et de
Proust. Robbe-Grillet a voulu aller jusqu’au bout de l’entreprise de ces deux romanciers. Dans une
certaine mesure, il a développé et refait, en exagérant parfois, ses points de vue littéraires. La parution
de La Jalousie en 1957 avait fait beaucoup rire certaines critiques; car, pour eux, ce roman qui n’avait ni
queue et ni tête ne ressemlait jamais aux romans qu’ils étaient habitués. On disait même qu’il était
“fou.” Le roman de Robbe-Grillet n’était pas pourtant tout à fait sans précédent; nous l’avons dit, il avait
des précurseurs comme Flaubert et Proust. Mais dans les romans de Flaubert et de Proust, bien qu’ils
fussent considérés comme des anti-romans, il y avait des récits qu’on pouvait suivre et le récit continuait
à jouer un rôle important dans la construction de leurs oeuvres. Chez Robbe-Grillet, le narrateur ne
raconte aucune histoire; c’est la structure du roman qui remplace le devoir du narrateur. Le rôle de
l’écriture dans La Jalousie n’est pas de raconter un récit progressif ou de donner des informations, mais
de décrire ce que le narrateur voit et ce qui se passe dans son esprit, afin de faire éprouver un certain
ordre de sensations. Le narrateur de La Jalousie ne fait qu’une chose: il expose; il ne nous informe pas,
il n’interprète pas, il ne nous explique pas ses idées. Dans les premières pages du roman, le lecteur ne
sait même pas qui est le narrateur. Comme un peintre expose ses tableaux dans un musée, Robbe-

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Grillet expose ses écritures sans dire rien; ce sont les lecteurs qui doivent les déchiffrer. Pour lui, “les
valeurs d’un art ne sont jamais des valeurs idéologiques, sociologiques, politiques; elles résident au
contraire dans les formes et les structures” (Morrissette, 1963: 35). Au point de vue de la langue, cette
écriture ne présente aucune difficulté particulière de lecture. Les phrases de Robbe-Grillet sont courtes
et faciles à lire; mais derrière cette écriture simple en apparence, il existe une grande profondeur. Le
thème du roman est communiqué “non pas par un langage qui signifie, mais par une forme récurrente,
obssessionnelle”( Bernal, 1964: 246). Son langage ressemble beaucoup à celui de la poésie . On peut
dire donc qu’il est poétique. Ce langage nous rappelle aussi une peinture non représentative. Le
narrateur de La Jalousie , devenant un peintre, peint tout ce qui est devant ses yeux; ou bien ses yeux
se transforment en un caméra d’un cinéaste qui enregistre. Il nous montre, mais il ne dit presque rien. Il
pense comme Paul Klee qui dit: “L’oeuvre d’art ne restitue pas le visible. Elle rend visible.” “La réalité
pour le romancier, c’est l’inconnu, l’invisible.” Cet invisible que l’oeuvre littéraire rend visible, “n’est pas
la réalité évidente, banale, déjà dévoilée, connue, prospectée en tout sens, et que chacun peut
percevoir sans effort.” (Sarraute, 1996: 1644) Bien que, dans La Jalousie, on ne trouve pas une histoire
racontée, on y trouve une histore cachée que la structure de l’oeuvre rend visible. Pour Genette,
reconstruire “un roman de Robbe- Grillet, comme ‘traduire’ un poème de Mallarmé, c’est l’ effacer ”
(Genette, 1969: 79). Pourtant , nous pouvons, dans une certaine mesure, reproduire le thème de La
Jalousie. Mais c’est la forme du roman qui nous fait le saisir. Les événements se passent entre trois
personnages: un mari, sa femme et leur voisin. Le mari qui est le narrateur du roman a un
tempérament jaloux et il craint une relation amoureuse entre sa femme et leur voisin qui vient presque
chaque jour chez eux. Il guette sa femme, il l’épie dans les moindres de ses occupations. Mais ce n’est
pas le narrateur qui nous raconte tout ça, c’est le lecteur qui le déduit de l’écriture du roman. Dans La
Jalousie , Robbe-Grillet ne reproduit pas la jalousie d’un mari; à travers les jeux d’une écriture, il la crée.
Il la crée “sans jamais employer un seul mot du vocabulaire habituel utilisé pour la décrire.” (Bourneuf,
1972: 191) Le sens de l’oeuvre est “inséparable de sa forme.” (Genette, 1966: 79) Quels sont donc ces
jeux de l’écriture ? Ce sont d’abord les jeux de répétition. L’organisation de La Jalousie repose sur la
répétition obsédante des scènes et des phrases semblables comportant en général “de légères
variantes” (Raimond, 1989: 110). Comme l’a dit Robbe-Grillet lui-même, ce roman est “un des exemples
les plus évidentes de ce systèmes de répétions à variantes” ( Şen, 1996: 45). La plus célébre de ces
répétitions, c’est la scène de l’écrasement des milles- pattes. Cette scène a été reprise cinq fois dans La
Jalousie. Quand leur voisin Frank est chez le Narrateur pour le dîner, la femme du narrateur voit un
mille- pattes sur le mur. Frank se lève de la table et l’écrase. Ce mouvement de virilité de son voisin rend
le narrateur jaloux. Chaque fois qu’il voit la tache du mille-pattes écrasé sur le mur, le narrateur se
rappelle Franck. Cette tache est devenue dans le Roman un signe de présence continuel de Frank et un
signe exitant la jalousie du narrateur. La tache du mille-pattes change selon le degré de la jalousie du
narrateur. Quand la jalousie atteint son paroxisme, la tache du mille-pattes devient gigantesque. Sans
cette écriture obsessionnelle, le lecteur ne pourrait pas comprendre la jalousie du narrateur. La
répétition obssesionnelle de la scène de l’écrasement des mille-pattes rend d’une part visible cette
jalousie; d’autre part, elle la rend vivante et toujours présente. Les mêmes phrases aussi se répètent
parfois dans une même scène. La femme du narrateur et le voisin sont en train de prendre de l’apéritif
sur la terrasse. Ils veulent aller ensemble aller à la ville et parlent de l’heure de leur départ. A...vient
d’apporter les verres, les deux bouteilles et le seau à glace (...) “Nous partirons de bonne heure, dit
Franck. - C’est à dire ? - Six heures, si vous voulez bien. - Oh! Là là... - Ça vous fait peur ? - Mais non.” Elle
rit. Puis, après un silence: “Au contraire, c’est très amusant.” Ils boivent à petites gorgées. “ Si tout va
bien, dit Franck, nous pourrions être en ville vers dix heures et avoir déjà pas mal de temps avant le
déjeuner. - Bien sûr, je préfère aussi”, dit A... Ils boivent à petites gorgées. (81) Dans cette scène, la
phrase “Ils boivent à petites gorgées” se répètent deux fois. Nous rencontrons la même phrase deux
pages après, à la fin de la page 83. On nous présente une scène semblable, mais cette scène se passe un
autre jour, après leur retour de la ville. Franck et A... sont allés à la ville, mais le soir ils ne sont pas

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rentrés. De leur retour, ils ont dit qu’ils avaient été obligés de passer la nuit dans un hôtel à cause d’une
panne de la voiture de Franck. Ils boivent à petites gorgées. Dans les trois verres, les morceaux de glace
ont maintenat tout à fait disparu (...) “Pourtant, dit-il ça avait très bien commencé.” Il se tourne vers A...
pour la prendre à témoin: “Nous étions partis à l’heure prévue et nous avions roulé sans incident. Il était
à peine dix heures quand nous sommes arrivés en ville.” (83-84) Si, sur la terrasse, la femme du
narrateur et le voisin boivent leur boisson côte à côte “à petites gorgées”, c’est qu’ils ne veulent pas
términer leur boisson qui facilite leur relation. Comme la reprise de la scène de l’écrasement du mille-
pattes, la reprise de la phrase “ils boivent à petites gorgées” signifie l’angoisse, c’est-à-dire la jalousie du
mari-narrateur. Robbe- Grillet joue dans son oeuvre avec les signifiants. Il ne s’occupe presque jamais
des signifiés. C’est au lecteur de les trouver. Dans la première scène, quand Franck demande à A... si
leur départ de très bonne heure lui fait peur, A... lui répond qu’elle trouve ça au contraire “très
amusant.” Le lecteur se ramène avec le mari à comprendre que cette femme est heureuse d’être avec
leur voisin. Et cette panne de voiture amène à soupçonner d’une relation secrète entre Franck et la
femme du narrateur. La panne de la voiture était-elle un mensonge ? Le mari et nous, nous en savons
rien. Et cette ignorence enflamme notre doute et bien sûr la doute du narrateur. Dans La Jalousie , il y a
des mots, des adjectifs ou des phrases qui indiquent la répétition des actions gênant le mari. “Pour le
dîner, Franck est encore là, souriant, loquace, affable.” dit le narrateur à la page 17. La même phrase a
été reprise à la page 197. Ces “encore” montrent que Franck vient très souvent chez le narrateur, pour
voir sans doute sa femme, et ces visites le gênent beaucoup. Nous pouvons multiplier facilement de tels
exemples. “ Sur la terrasse, devant les fenêtres du bureau, Franck est assis à sa place habituelle.” (44) “
Elle et Franck, assis dans leurs fauteuils....” (98) “ ... Franck est assis dans son fauteuil....” ( 105) “ Sur la
terrasse, Franck et A... sont demeurés dans leurs fauteuils.” (106) Dans le premier exemple, l’adjectif
possessif “sa” et l’adjectif déterminatif “habituelle” et dans les trois autres exemples, les adjectifs
possessifs “son” et “leurs”, sont des indices des visites continuelles et embêtantes de Franck. Ces
adjectifs possessifs sont des signes de la possesion de la femme du narrateur par Franck. La répétition
tient donc une place très importante dans le roman. L’organisation du roman repose sur la répétition
obsédante des mots, des phrases et des scènes. Parmi les mots répétés, “maintenant” est le mot le plus
répété du roman. La Jalousie commence par l’adverbe de temps “maintenant” et cet adverbe de
temps, repris plusieurs fois dans le texte prend encore une fois sa place dans la dernière phrase du
roman. Le rôle des “maintenant” est très varié. C’est d’abord pour accentuer le temps du roman qui est
presque toujours à l’indicatif présent. Pour Robbe-Grillet tout est dans le présent. Un événement passé
ne peut surgir à l’esprit que dans le présent. D’autre part, en employant l’indicatif présent, Robbe-Grillet
qui est contre un récit progressif et chronologique a voulu rompre l’historicité du récit. Quand il a obligé
de faire des phrases au passé composé, ces phrases sont accompagnées souvent de “maintenant”: “
Maintenant, A... est entrée dans la chambre, par la porte intérieure qui donne sur le couloir central.”
(10) “ Elle s’est maintenant réfugiée, encore plus sur la droite, dans l’angle de la pièce, qui constitue
aussi l’angle sud-ouest de la maison.” (122) Dans ces phrases, Robbe-Grillet a employé le passé composé.
Mais comme on le voit, le temps de ces phrases s’est transformé au présent par l’emploi de “
maintenant”. Le narrateur de La Jalouie est un obsédé. Son obssession ne le quitte jamais; elle est
toujours présente. C’est pourquoi, les mêmes scènes se répètent sans cesse dans “un éternel présent
de la conscience” (Bothorel et al., 1976: 40). Ce qui s’est passé, ce qui est resté dans le passé devient le
présent en se renaissant dans l’esprit du narrateur. Chez Robbe-Grillet, le passé s’assimile toujours au
présent et les “maintenant” justifient bien cette integration du passé au présent. Robbe-Grillet, en un
certain sens, écrit, “à la suite de Proust et Joyce, le roman de ce qui se passe dans l’esprit. Mais au lieu
de se soumettre comme eux à l’écoulement d’une durée, il brise les cadres traditionnels de l’espace et
le temps. Des images, sans cesse, reviennent, des images obsédantes, qui reproduisent, avec des
variantes, les déformations qu’elles peuvent subir dans l’espace intérieur où elles se déploient.”
(Raimond, 1969 : 222) La Jalousie est “l’ouvrage qui contient le plus de répétitions de scènes, ou
d’éléments de scènes. (...) Elles évoluent, se transforment, s’étoffent ou s’amenuisent au rythme des

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nécessités intérieures du narrateur. Sans ces répétitions, le roman ne saurait exister: c’est en elles, et par
elles, que l’ouvrage trouve son tempo et sa forme.” (Morrisette, 1963: 140) L’écriture de Robbe- Grillet
repose donc sur la répétition avec variantes. Cette répétition n’est pas une simple répétition. Elle a un
rôle de créateur. La reprise obssessive des scènes, des phrases et des mots constitue implicitement le
contenu thématique de l’oeuvre. Pour Robbe-Grillet l’essentiel est dans la structure. Il ne refuse pas
“toute signification aux éléments matériels du roman. (Milat,2006).” Ce qu’il rejette, “c’est seulement la
génération autoritaire d’un seul sens.” Robbe-Grillet attend du lecteur “de participer à une création,
d’inventer à son tour l’oeuvre.” (Robbe-Grillet,1963: 134) La thématique psychologique que nous
découvrons grâce à la structure métaphorique de l’oeuvre n’est pas seulement la jalousie du mari. Il y a
un autre sens qui est le sens essentiel de l’oeuvre, c’est la structure de l’oeuvre même. Avec l’emploi de
la mise en abyme qui est “une extension-concentration de la métaphore structurelle” (Caminade,1971:
263), Robbe-Grillet veut nous faire saisir la structure de son roman. La mise en abyme est une micro
histoire. Ce procédé n’est pas nouveau. Dans Les Faux Monnayeurs , Gide met en abyme “les
impossobilités auxquelles il se heurtait dans la rédaction de son livre.” (Raimond, 1976: 116). A la
Recherche du temps perdu est en grand partie une application des tableaux d’un peintre. (Şen, 1996:
32) Dans La Jalousie , le roman africain sur lequel discutent Franck et la femme du narrateur, la forme
du chignon de A... et le chant indigène sont des mises en abyme antithétiques ou révélatrices, qui nous
font penser la structure compliquée et insaisissable du roman. Avec le roman africain, qui est une mise
abyme antithétique, Robbe-Grillet fait indirectement d’une part la critique du roman traditionnel, et
d’autre part, faisant cela, il pose les principes essentiels de son roman. Les répétitions, les infimes
variantes, les coupures, les retours en arrière du chant indigène nous rappellent la structure de La
Jalousie. Mais, le chignon de A...est la mise en abyme qui révèle le mieux la structure du roman. Toutes
les déscriptions des cheveux de la femme du narrateur nous ramènent à la structure de l’oeuvre. Elle
s’est confectionné un chignon bas, dont les torsades savantes sur le point de se dénouer; quelques
épingles cachées doivent cependant le maintenir avec plus de fermeté que l’on ne croit. (45) Le chignon
de A... vu de si près, par derrière, semble d’une grande complication. Il est très difficile d’y suivre dans
leurs emmêlements les différentes mêches: plusieurs solutions conviennent, par endroit, et ailleurs
aucune. (52) Comme on le voit, l’analogie qui se truve entre la structure du chignon de A... et celle de
l’oeuvre est très frappante. Nous pouvons dire que la forme compliquée du chignon de A... est une sorte
de micro structure de La Jalousie. Ces torsades savantes “qui semblent sur le point de se dénouer” et
ces épingles cachées “représentent la machine structurante du roman qui est aussi déroutante que le
chignon de A....” Mais le chignon de A... n’est pas un symbole qui “est une bête noire” pour Robbe-
Grillet. Il s’agit ici d’une métaphore structurelle. L’auteur de La Jalousie nous fait saisir la complexité de
son oeuvre avec une autre complexité. Dans ce roman, l’insaisissable devient visible par l’insaisissable.
Le roman de Robbe-Grillet ne repose pas sur un récit et sur des valeurs sociales et psychologiques, mais
il repose sur son écriture et sur la critique de l’écriture traditionnelle. Robbe-Grillet n’a pas supprimé
l’histoire, il a réduit au minumum sa souveraineté. Dans son roman, nous ne trouvons rien de raconté.
Croyant à l’insaisissabilité de la réalité, il a purifié son roman de tout ce qui est explication et
renseignement. La narration de La Jalousie repose sur une métaphore structurelle. Avec un emploi
systématique de l’analogie structurelle, Robbe-Grillet fait percevoir au lecteur, en le rendant plus
dynamique, le sens de l’oeuvre. Il n’explique pas comme les romanciers traditionnels, mais il sait bien
descendre dans les profondeurs grâce à une structure métaphorique réalisée par une écriture
obssessionnelle. Chez lui, la structure de l’ouevre remplit la fonction du narrateur. Robbe-Grillet a une
écriture muette en apparence, mais capable toute seule de nous dévoiler les significations cachées des
choses en restant à leurs surfaces.

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