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Hugo Bouladou CPES3

Synthèse
L’objet du cours fut d’étudier les liens entre les formes de mondialisation, les modalités
de l’action étatique et l’évolution des marchés au cours de la période 1750-1914 dans une
perspective d’histoire globale. Cette orientation historiographique se donne pour objectif de
dépasser le cadre national traditionnellement mobilisé pour étudier de telles sujets. Cela aboutit
à remettre en cause la vision téléologique d’une mondialisation à sens unique dont notre époque
serait la phase la plus avancée, mais aussi la représentation communément admise d’un
progressif retrait des puissances étatiques au profit d’organismes trans-nationaux. En effet la
comparaison de la période actuelle avec la situation économique et politique de la fin du XIXe
siècle et du début du XXe fait apparaître qu’à bien des niveaux (mouvements transfrontaliers,
ponction fiscal étatique, degré d’extraversion des économies) la densité des interactions
mondialisées et la marginalité des Etats était plus importante antérieurement.

La période étudiée s’étend du milieu du XVIIIe siècle à la Première Guerre mondiale.


Les années 1750 sont le théâtre de l’éclatement de la guerre de Sept Ans, un conflit de très
grande ampleur, les affrontements ayant lieu en Amérique, en Europe, en Afrique et en Asie.
Celui-ci voit s’affronter une alliance française à un groupe de puissances mené par la Grande-
Bretagne. Cette période est aussi marquée par l’avènement d’une nouvelle économie politique,
le libéralisme, et par le développement d’un nouveau mode d’organisation politique, la
souveraineté nationale, dont le nationalisme, son émanation, est au cœur du conflit mondial qui
débute en 1914.

Le premier segment aborde la question de la proto-mondialisation chaotique de la


seconde moitié du XVIIIe siècle, dont les principaux modes d’organisation peuvent se résumer
au commerce triangulaire et au système de l’Exclusif colonial. Les empires coloniaux
européens atteignent des dimensions inédites et mettent en relation de plus en plus de territoires.
Les fronts pionniers en Sibérie et en Amérique progressent. Les comptoirs se multiplient en
Afrique et en Asie. Le commerce reste dynamique avec l’Empire ottoman. Les Européens se
greffent sur des réseaux commerciaux existants sans les ébranler ni les dominer complètement
dans un premier temps. A la fin du XVIIIe siècle, la Chine reste prédominante au niveau
commercial. Elle n’est pas encore dominée technologiquement. Les Etats européens sont
conduits à une telle expansion commerciale en raison des logiques de concurrences structurelles
qui caractérisent le continent. Contrairement aux autres zones géographiques, l’Europe est
divisée en puissances de tailles comparables. Cette configuration entraîne ces monarchies dans
une compétition acharnée qui s’incarne, entre autres, dans des aventures coloniales, à mi-
chemin entre l’expansion commerciale et la conquête militaire. La constitution des empires
coloniaux est conduite par des compagnies des Indes, sociétés par actions, de statut privé mais
régulées par les Etats.

Les théories mercantilistes orientent l’action des monarchies. Le régime de l’Exclusif,


qui oriente l’intégralité du commerce au profit de la métropole, est la norme. L’objectif de ces
Etats est d’acquérir le maximum de métaux précieux par le biais d’une balance commerciale
excédentaire. Un système de commerce triangulaire est mis en place pour approvisionner la
population en produits tropicaux, dont la demande augmente, sans qu’il n’y ait perte d’or et
d’argent. Entreprise de grande ampleur, autant au niveau temporel (cycle de plus d’une année
de voyage) qu’humain (le nombre de personnes réduites en esclavage se compte en millions),
cette structuration des échanges et de la production conduit à la spécialisation et à un
accroissement des interdépendances entre les trois continents, au profit des monarchies
européennes. L’Europe fournit les capitaux et récupère la plus grande partie des bénéfices, bien
que la rentabilité de cette organisation productive soit limitée et incertaine. L’Afrique fournit
la main d’œuvre, l’Amérique les terres. La thèse marxiste d’un lien enrichissement par le
commerce triangulaire et industrialisation est invalide dans la mesure où les zones d’impulsion
de la révolution industrielle (bassins miniers du Nord et de l’Est de la France) sont clairement
distinctes des centres directeurs du système esclavagiste, qui entrent en crise dès la fin du
XVIIIe siècle (ports du Ponant).

En réalité l’Exclusif colonial est souvent contourné. Il faut différencier le discours tenu
par l’Etat sur son pouvoir, par le biais notamment des théories absolutistes, et les fragilités
empiriques. Michael Kwass analyse la contrebande de calicots et de tabac. La monarchie
française développe au XVIIIème siècle un système d’imposition indirecte élaboré qui lui
procure une partie considérable de ses recettes. La levée de cet impôt est assurée par un
organisme privé, la Compagnie des fermiers généraux, qui se rémunère directement sur l’impôt,
et est dotée d’une véritable armée privée. Pourtant la contrebande est généralisée, à toutes les
étapes du processus de production. Les contrebandiers utilisent les marges le Rhin et les marges
de l’Est, aux statuts juridiques et politiques ambivalents, pour faire transiter la marchandise.
La seconde partie du cours fut consacrée à la crise atlantique de l’Etat militaro-fiscal.
Un Etat militaro-fiscal est un Etat qui, intégré à une logique de concurrence serrée, est contraint
de maximiser son potentiel militaire par le biais d’une politique fiscale performante. La
compétition dans laquelle sont engagés ces puissances prend une ampleur inédite au XVIIIe
siècle, qui est le théâtre d’une véritable guerre mondiale de Cent Ans, structurée autour de la
rivalité franco-britannique. A partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle et jusqu’au début du
XIXe, les Etats militaro-fiscaux entrent tous dans des crises d’ampleur variable. La Grande-
Bretagne, si elle perd l’une de ses colonies les plus lucratives, les Treize Colonies, fait preuve
de la plus grande résilience et sort vainqueur de l’affrontement. Les autres concurrents, France,
Espagne et Portugal, perdent la plus grande partie de leurs colonies et de leurs possessions
impériales. Les révolutions atlantiques, tant en métropole que dans les dépendances, doivent se
penser dans le contexte de ces crises de l’Etat militaro-fiscal dans la mesure où la croissance de
la pression fiscale et de l’autoritarisme impérial est un facteur décisif de la déstabilisation des
sociétés et des phénomènes révolutionnaires qui en sont issus. Ces révolutions, si elles résultent
en grande partie de la ruineuse concurrence des Etats militaro-fiscaux, ont un rapport
ambivalent avec ce mode d’existence géopolitique. Il ne faut néanmoins pas résumer le
caractère atlantique de ces révolutions aux concurrences politiques et économiques des empires
coloniaux. Cet espace continental et océanique est traversé de circulations idéologiques et
culturelles qui contribuent à la cohérence de l’expression « révolutions atlantiques » et que
l’histoire globale se doit, selon Lynn Hunt, d’étudier.

La comparaison des Etats coloniaux européens de la période 1750-1820 aux puissances


extra-européennes nous permet aussi de relativiser l’influence mondiale de l’Europe. Ce
continent ne représente que 20% de la population mondiale. Il n’existe pas de différence
majeure de développement urbain entre les principales villes européennes et asiatiques. Il en
est de même pour le niveau de vie moyen. De nombreux Etats asiatiques et africains sont
inaccessibles aux commerçants européens en raison de choix politiques de fermeture ou
d’insuffisances technologiques et logistiques des puissances européennes. Le début de la
domination occidentale sur le reste du monde serait ainsi à déplacer au moment de la Révolution
Industrielle (cf. Kenneth Pomeranz). La colonisation aurait permis à l’Occident de se distinguer
en résolvant le problème du manque de terres qui aurait pu freiner son développement. Les pays
d’Europe ont aussi pour avantage de disposer en grande quantité de ressources nécessaires à
l’industrialisation : bois, eau, charbon, pétrole. Ils disposent aussi d’un riche héritage martial,
issus de siècles de guerres presque ininterrompues, qui leur permet de dominer militairement
les Etats africains et asiatiques.

L’objet du troisième chapitre du cours est l’avènement de l’Etat libéral. Les doctrines
libérales sont formulées à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, au moment où la dynamique
de l’Etat militaro-fiscal atteint son paroxysme. Le libéralisme est théorisé en réaction à l’Ancien
Régime et au mercantilisme. Les libéraux prônent une spécialisation économique multiscalaire.
Chaque individu et Etat doit centrer ses activités économiques dans les domaines où il est le
plus performant. Ce projet économique est adossé à une géopolitique pacifiée, soutenue par la
liberté du commerce et une saine concurrence. Afin de créer cette situation de concurrence pure
et parfaite, qui, selon les libéraux, améliore la compétitivité et les relations entre les peuples,
un recul de l’Etat et un abaissement des barrières douanières sont nécessaires. Le libéralisme
n’est pas réduit à la sphère économique, toutes les libertés (opinions, religions, cultures) sont
concernées. Les droits naturels, inaliénables et inhérents à l’individu, sont opposés par ces
penseurs aux licences d’Ancien Régime, qui résultent du bon vouloir du roi. Au niveau
international, le libéralisme est associé au libre-échange.

En Grande Bretagne, le repli de l’Etat résulte d’une réaction sociale aux excès de l’Etat
militaro-fiscal. Cette transformation de l’appareil étatique est conduite de l’intérieur. Elle avait
été amorcée dès le dernier tiers du XVIIIe siècle mais avait été retardé par les guerres de la
Révolution et de l’Empire. La thèse marxiste d’une subversion de l’ordre aristocratique part la
bourgeoisie libérale ne peut être validée dans la mesure où les élites traditionnelles sont les
principaux acteurs de la libéralisation de l’Etat britannique. La bourgeoisie montante converge
vers le modèle aristocratique. Cette réduction de l’action étatique s’étend des années 1820 aux
années 1850, elle est accomplie successivement par les Torys et les Whigs. Ce repli est un
moyen pour les élites terriennes et la bourgeoisie de sanctuariser l’Etat, garant l’ordre social et
la propriété, en mettant fin à certaines de ses prérogatives et de ses modes d’organisation les
plus honnis.

La transition française vers un Etat libéral est tout aussi progressive. La révolution
française reste un événement décisif en dépit du fait que son importance soit à relativiser par
rapport aux réformes de la fin de l’Ancien Régime, à l’instabilité de la période révolutionnaire
et l’incapacité d’appliquer certains idéaux libéraux dans ce contexte, et surtout la Restauration,
une véritable période d’apprentissage du parlementarisme selon Pierre Rosanvallon. Le nouvel
Etat libéral est marqué par une transparence financière (vote du budget, division du budget en
chapitres spécialisés), par le développement et la diversification qualitative des statistiques
(développement d’institutions spécialisées à partir milieu XVIIIe siècle, statistique morale), par
une réduction du coût de la bureaucratie (fin de la vénalité des charges, fonctionnaires élus).
L’Etat libéral français, comme l’Etat britannique, est paradoxal. Construit contre l’omnipotence
et l’arbitraire d’Ancien Régime, il dispose pourtant d’une puissance très importante résultant
des réformes de modernisation et d’harmonisation.

Le quatrième segment consistait en une analyse du processus d’industrialisation et de la


mondialisation « moderne ». On a longtemps présenté la Révolution Industrielle comme un
choc d’offre caractérisé par une série d’inventions décisives et un développement fulgurant de
l’investissement industriel. Dans cette perspective, le nouveau monde, industriel, s’oppose
radicalement à l’ancien dans la mesure où le surplus économique n’est pas consommé
directement par l’élite aristocratique mais réinvesti par les nouvelles élites capitalistes.

Les travaux récents insistent plutôt sur le caractère continu et progressif de telles
mutations. Le terme industrialisation est préféré à celui de Révolution Industrielle. Il s’agit ici,
dans un premier temps, plutôt d’un développement de la demande, qui s’intègre à une
dynamique de temps long appelée la proto-industrialisation, caractérisée principalement par une
extension considérable du marché du travail par le développement de productions artisanales
rurales et par la diffusion de savoirs techniques dans ces campagnes.

Ce n’est que dans un second moment, dans les années 1820 pour la Grande Bretagne,
que débute l’industrialisation proprement dite. Cette transformation amorce la transition du
monde des indépendants vers celui du salariat, le déplacement de la zone de travail de l’univers
domestique au cadre usinier et le passage de modes de fabrication manuels à des formes plus
mécaniques de production. La notion de productivité, de rapport entre la production et le temps,
devient alors un enjeu central.

Le processus d’industrialisation se doit d’être articulé à la question de la mondialisation


et des échanges inter-étatiques dans la mesure où le cadre économique global joue un rôle
crucial dans l’émergence et le soutien de la croissance industrielle. Si le marché intérieur est
suffisant dans la première phase, la recherche de débouchés à l’étranger est centrale par la suite.
Les industries clés du décollage industriel, textile et sidérurgie, ont besoin des marchés
extérieurs. Les productions d’exportation relaient des marchés intérieurs essoufflés.
L’industrialisation provoque une véritable recomposition de l’espace économique
international. Les différents Etats sont amenés à se spécialiser (la France dans la production de
luxe, les Etats allemands dans les biens intermédiaires, la Russie dans les céréales) et à
développer des interdépendances économiques plus approfondies (la production agricole
britannique devient largement déficitaire). Trois pôles industriels majeurs se distinguent : la
Grande Bretagne, la France et les Etats-Unis. Le protectionnisme est en vigueur dans la majorité
des pays de l’Europe continentale de la première moitié du XIXe siècle. L’empire britannique
écoule alors sa production dans ses colonies, particulièrement en Inde. Les portes du commerce
chinois sont forcées à l’aide des traités inégaux résultant des guerres de l’opium.

L’Exposition Universelle de 1851 est un événement multidimensionnel, qui concentre


des enjeux intra et extra-étatiques, et se déroule dans un moment intermédiaire, marqué par
l’affrontement des libéraux et des protectionnistes, des industriels du nord de l’Angleterre et de
l’aristocratie. Les objectifs de cette exposition sont nombreux : mettre en avant l’industrie et le
libéralisme, affirmer la place de l’Empire britannique à la tête d’un monde de paix, restaurer le
pouvoir des lords et de la royauté vis-à-vis des industriels, et stabiliser une ligne politique
contestée de l’intérieur (protectionnistes, chartistes).

L’avant-dernier chapitre traite des liens entre libre-échange, nationalisme et


protectionnisme. La chronologie de la poussée du libéralisme et de l’abaissement des droits de
douane s’étend des années 1830 aux années 1870. Il s’agit d’une tendance progressive que les
traités bilatéraux des années 1860 parachèvent. La Grande-Bretagne, que l’on a souvent a
présenté comme championne du libre-échange en opposition à une France plus protectionniste,
conserve d’importantes barrières douanières sur les produits agricoles et tropicaux et reste ainsi
plus protectionniste que la France jusque dans la décennie 1880-1890. Les années 1870 sont
marqués par un renversement de la tendance libre-échangiste dans les pays européens. Seule la
Grande Bretagne maintient son cap et limite l’augmentation de ses droits de douane.

Le protectionnisme se constitue comme doctrine économique dans le cadre de l’avancée


du libre-échange, qui sert alors d’étalon, de repère. Les principaux arguments avancés contre le
libre-échangisme économique sont la fragilisation des classes populaires, les avantages dans les
termes de l’échange obtenables à la suite de la fermeture et de la réouverture d’un large marché,
la protection des industries stratégiques et l’inégal développement des industries nationales. Le
protectionnisme éducateur de Friedrich List et l’union douanière mise en place dans les Etats
allemands (Zollverein) en 1834 concentrent des dynamiques contradictoires qui articulent les
questions de libéralisme, de protectionnisme et de nationalisme. Il est en effet question d’unifier
le territoire national allemand en homogénéisant un marché autrefois éclaté. Il s’agit néanmoins
autant d’une ouverture interne (meilleure circulation des biens, des capitaux et des personnes
entre les différents Etats allemands) qu’une forme de fermeture relative (formation d’un
système douanier commun) visant à préserver une économie nationale encore peu développée,
vulnérable à la concurrence internationale.

Le libre-échange peut être une arme impérialiste, dans laquelle l’économique dissimule
le politique. La Grande-Bretagne instaura ainsi une division intercontinentale du travail qui lui
est largement profitable. Le prix à payer est la périphérisation de certaines parties du monde
ayant été mises sous tutelle. Seuls les dominions se voient accordés le droit de mettre en place
des industries sous la protection de barrières douanières. Le Japon évite la marginalisation par
une politique similaire à celle menée par List en Allemagne.

Les enjeux monétaires et commerciaux qui émergent aux Etats-Unis après la guerre de
Sécessions posent la question de la souveraineté nationale, de la concurrence des territoires et
de leur insertion dans le commerce international. L’Etat fédéral américain est contraint à arbitrer
entre plusieurs formes de souveraineté. Le choix du monométallisme or permet un meilleur
accès à des investissement étrangers. Ceux-ci peuvent servir l’unification du territoire national
par le biais de la construction d’infrastructures. Le choix d’une monnaie papier confère à l’Etat
fédéral le moyen d’une politique monétaire qui pourrait permettre de résorber les inégalités
d’accès aux moyens de paiement qui fracturent alors le territoire.

Le segment final du semestre traita de la question des organisations internationales. La


période 1850-1914 est le théâtre d’une nationalisation avancée des sociétés et des Etats. Au
cours des années 1860-1870, les organisations internationales se multiplient. Cette coopération
internationale accrue se concrétise dans des projets d’unification des poids et mesures, des plans
d’union monétaire (qui furent très proches d’aboutir) et dans les institutions qui en sont issues.
Le libre-échange se généralise, les capitaux et les individus circulent assez facilement. Les
théories de l’Etat national circulent et participe de la création d’une communauté de
représentation.

Les partisans de l’internationalisme entrent en rivalité avec les tenants d’une diplomatie
plus traditionnelle. Les premiers sont des savants, des industriels et des commerçants, agissant
sur la scène internationale à titre privé quand les seconds relèvent d’une administration publique
d’origine aristocratique. La rémanence de logiques inter-étatiques machiavélienne, lié aux
rivalités politico-militaires, fait échouer certains projets de coopération internationale,
notamment les plans d’unifications monétaire, abandonnés à la suite de la guerre franco-
prussienne.

Les logiques nationales transcendent cette opposition dans la mesure où elles sont tantôt
mobilisées par des tenants du conservatisme géopolitique que par la bourgeoisie libérale. Elles
sont invoquées autant pour légitimer le libre-échange que le protectionnisme. Les révolutions
nationales sont traversées de circulations : militants, idées, matériel. Elles constituent un cadre
de pensée dominant dans lequel évoluent les figures de l’internationalisme.

Ce cours fut pour moi l’occasion de repenser d’un point de vue épistémologique mon
projet de recherche. J’étudie un sujet qui peut sembler de prime abord complètement franco-
français : les aides de camp (officiers directement dépendant d’un officier plus gradé, chargés
de la transmission des ordres, de l’ordonnancement des camps et de l’intendance) pendant la
période de la révolution et de l’empire. Il s’agit de voir comment ces offices nouvelles, créées
en 1791, occupent ou non une place dans une potentielle révolution logistique qui se déploierait
pendant les French Wars (années 1790-1810). Aux débuts de la formalisation de mon sujet,
j’avais naïvement abandonné l’idée d’adopter une perspective d’histoire globale et
transnationale dans la mesure où je pensais être trop limité en temps, ayant en tête les travaux
de large ampleur chronologique et thématique de Christopher Bayly 1 , Serge Gruzinski 2 et
Patrick Boucheron 3 . La distinction que j’établissais entre histoire transnationale et histoire
globale était, dans un premier temps, floue. Je pensais par ailleurs que ces historiographies
s’accommodaient peu d’objets aussi circonscrits que la logistique au prisme de l’institution des
aides de camp et leurs pratiques dans les guerres de révolution et d’empire.

Le sujet des aides de camp se prête pourtant bien, semble-t-il, à une approche d’histoire
transnationale. Les French Wars sont d’abord dominées par les armées révolutionnaires puis
impériales. Cette prépondérance s’explique en grande partie par les innovations

1
BAYLY, Christopher Alan, La naissance du monde moderne (1780-1914), traduit de l’anglais par CORDILLOT, Michel, Paris,
Les Éditions de l’Atelier – Le Monde diplomatique, 2007 [2006],
2
GRUZINSKI, Serge, Les quatre parties du monde : histoire d’une mondialisation, Paris, Éditions de La
Martinière, 2004.
3
BOUCHERON, Patrick (dir.), Histoire du monde au XVe siècle, Paris, Fayard, 2009.
organisationnelles associées au développement du système divisionnaire. L’introduction de ce
nouvel échelon transforme profondément la façon de conduire la guerre, permet une plus grande
flexibilité dans le mouvement, le ravitaillement et l’occupation du terrain. Ce modèle est
progressivement adopté par les autres belligérants et participe de la défaite finale de Napoléon
Bonaparte. Jean Philippe Cénat, dans un article dont l’objet principal est la comparaison de la
logistique des guerres de Louis XIV et des guerres de la révolution et de l’empire, fait état d’une
révolution logistique, en partie provoquée par la mise en place et la généralisation du système
divisionnaire, qui conditionnerait le passage d’une guerre de sièges à une guerre de mouvement,
transition accomplie nettement au cours des décennies 1790-1810. Si le système divisionnaire
a pu circuler dans toute l’Europe, cela pourrait aussi être le cas du modèle des aides de camp
français et des conceptions logistiques qui y sont adossées. Les transferts de savoirs et de
pratiques pourraient prendre des formes diverses : observation et espionnage dans le cadre
d’affrontements (imitation à la suite de contacts conflictuels), envoi d’officiers et/ou d’écrits
théoriques aux alliés, capture ou défection d’officiers, réforme militaire imposée aux Etats sous
tutelle, etc.

Je pense n’avoir le temps cette année que d’étudier les liens qui pourraient relier
révolution logistique et système divisionnaire d’une part, et aides de camp d’autre part, dans le
cas français. Mais dans un futur proche je souhaiterais étudier ces mutations logistiques et ces
nouvelles fonctions militaires à échelle européenne. Cela me permettrait éventuellement
d’apporter des réponses, nécessairement limitées, à une question qui polarise le champ de
l’histoire de la logistique militaire : peut-on parler d’une révolution logistique à l’âge
napoléonien ? La logistique des guerres du XVIIe siècle est-elle significativement différente de
celle des guerres de révolution et d’empire ? 4 J’aimerais aussi relier ces problématiques
logistiques aux phénomènes de guerre totale et de globalisation militaire. Est-ce que
l’avènement de la guerre totale contribue à un (re)gain d’intérêt pour les questions logistiques,
et réciproquement ?

4
Dans l’ouvrage de référence sur cette question, VAN CREVELD, Martin, Supplying war : logistics from
Wallenstein to Patton, Cambridge university press, Cambridge, New-York, 2004 [1977], l’auteur met en avant la
continuité des systèmes logistiques entre le XVIIe siècle et le début du XIXe. Les troupes auraient ainsi presque
continuellement privilégié le ravitaillement sur le pays et limité l’utilisation des magasins. Cette thèse est remise
en cause dans l’ouvrage : LYNN, John A. (dir.), Feeding Mars : logistics in western warfare from the Middle
Ages to the present, Westview press, Boulder, 1993. Selon John A. Lynn, les armées de l’époque de Louis XIV
étaient très dépendantes des magasins.