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Re v u e d e l a Tr é s o r e r i e G é n é r a l e d u Ro y a u m e - N ° 13 J u i n 2 017

SPECIAL CENTENAIRE
DE LA TRÉSORERIE GÉNÉRALE DU ROYAUME
ET DE LA COMPTABILITÉ PUBLIQUE

La Trésorerie Générale du Royaume, Avenue Dar Al Makhzen, Rabat

Les Oumanas dans l’histoire du système financier


médiéval et précolonial

Aperçu historique sur le recouvrement des créances


publiques au Maroc

Art et histoire du Trésor Public

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 1


SPECIAL

2
CENTENAIRE
SA MAJESTÉ LE ROI MOHAMMED VI
QUE DIEU LE GLORIFIE

«Etre marocain signifie à la fois l’attachement aux constantes de l’identité


marocaine unifiée, riche par ses multiples affluents, et le partage des valeurs et
des aspirations communes de la Nation, d’une part, et d’autre part, l’interaction
féconde et positive avec les nouveautés de la civilisation contemporaine et
l’adhésion à la société du savoir et de la communication».

Extrait du discours de SA MAJESTE LE ROI MOHAMMED VI en date du 20 août 2004.

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 3


SPECIAL

4
CENTENAIRE
SOMMAIRE

6 Editorial

7 Les Oumanas dans l’histoire du système financier


médiéval et précolonial

15 Aperçu historique sur le recouvrement des créances


publiques au Maroc

23 Les modes de gestion des dépenses publiques au


Maroc : quelle évolution historique ?

34 La commande publique, à travers l’histoire

38 Genèse et évolution de la dette publique marocaine


avant le Protectorat

43 Evolution historique des finances des Collectivités


Territoriales au Maroc

52 Le contrôle des Finances Publiques : un regard


rétrospectif

58 Art et histoire du Trésor Public

60 L’histoire terminologique du Trésor Public

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 5


SPECIAL
CENTENAIRE
Editorial

Noureddine BENSOUDA
Trésorier Général du Royaume

Du haut de ses cent ans révolus d’existence, la Trésorerie Générale du Royaume


focalise les attributs d’une administration au cœur de l’édifice institutionnel national
avec lequel elle entretient depuis sa création, une réciprocité dynamique pérenne et
féconde.
Elle prolonge le continuum historique de l’institution du Trésor public ou «Baït Al Mal»,
en tant qu’organisation séculaire ayant marqué et façonné toutes les civilisations et
les dynasties qui se sont succédées sur le règne du Maroc.
De par son histoire profonde, la Trésorie Générale du Royaume constitue l’archétype
d’une institution en quête continue de renouvellement, de progrès, d’ouverture et
d’interaction active toujours affirmée au fil de son histoire, avec l’environnement
ambiant.
Elle s’est forgée, à travers les âges, les marques d’une vocation de gardien des deniers
et des fonds publics de l’Etat, dont les maîtres-mots sont focalisés autour de la rigueur
des chiffres, de l’exactitude des actes financiers et comptables, de la rectitude des
comptes et du sens de l’ordonnancement qu’imposent les exigences d’une institution
au service de l’ordre public financier.
Elle recèle du fait de sa sécularité et de son enracinement, une réserve historique
incommensurable pour qui voudrait comprendre et détenir les clés de déchiffrement
de l’histoire financière et comptable et, même de l’histoire tout court, de notre pays.
Ainsi et loin de restituer dans toute sa complexité l’histoire d’une institution millénaire,
tâche à laquelle il serait mal à propos de prétendre, les contributions présentées dans
le cadre de ce spécial «Al Khazina» n’ont pour toute ambition, que de soustraire
quelques «bribes» de l’histoire du Trésor public de l’amnésie collective et de donner
goût aux chercheurs en finances publiques, d’éclairer d’un jour nouveau l’histoire
financière nationale qui s’est dissipée et estompée à travers le temps.
L’objectif ultime d’une telle entreprise, est de faire du récit financier national, une
opportunité pour revisiter en profondeur le passé et recueillir les forces pour éclairer
notre présent et construire sereinement notre avenir.

6
Les Oumanas dans l’histoire du système
financier public du Maroc médiéval
Nordine LAZRAK
Chef du service de la coopération
et précolonial
internationale en matière de finances
de l’Etat et des collectivités territoriales

Le Maroc, un pays d’une histoire Alors, comment ce système (le l’avènement des Carthaginois qu’un
millénaire dont plus de 12 siècles système des Oumanas) a-t-il évolué système de gouvernement fut mis
d’existence de l’Etat. Une histoire qui à travers l’histoire du Maroc en en place.
peut être lue selon plusieurs grilles termes d’organisation, de modalités
alliant les dimensions politique, de nomination des Oumanas et de Le système financier
militaire, sociale, économique et régime de leur responsabilité? public au Maroc avant
financière. Approcher la réponse à cette l’avènement de l’Islam
La lecture de l’histoire du Maroc, question, dans une perspective Avant l’avènement de l’Islam
notamment en termes de système historique, nous amène d’abord vers les années 680, le Maroc a
financier public et d’évolution des à tracer l’évolution du système connu le règne des Carthaginois,
finances publiques, permet de financier public dans sa globalité des Romains, des Vandales et
depuis l’antiquité jusqu’à l’avènement des Byzantins. Chacun de ces
mettre en exergue un acteur clé dudit
du protectorat (I) avant de mettre un royaumes a instauré son système
système à savoir les Oumanas. Les
focus sur l’évolution du système des d’administration et de gouvernement,
Oumanas assuraient, effectivement,
Oumanas en particulier, depuis sa dont un système financier public
le recouvrement des impôts, le
mise en œuvre au Maroc (II). propre.
paiement des dépenses publiques
et octroyaient des avances à l’Etat.
Un système financier Le système financier des
En effet, le système des Oumanas Carthaginois (814-146 A. J-C)
public en perpétuelle
a été Constitué sous le règne du
évolution Les Carthaginois appartiennent à
Sultan Moulay Slimane (1792-
Si les historiens(1) et les études la couche aristocratique de la ville
1822). Il a été modernisé, organisé
historiographiques démontrent de Tyr ayant résidé à Carthage en
et structuré sous le règne du Sultan
l’existence de la vie et de la civilisation 800 A.J-C, avant de régner sur
Moulay El Hassan 1er (1873-1894) l’ensemble de l’Afrique du Nord y
et comprenait une administration au Maroc pour plus de 3000 ans(2),
la notion même hybride d’un compris le Maroc.
centrale et une Administration locale.
système financier public dans cette Le système de gouvernement et
Ce système a été maintenu jusqu’à zone géographique ne se précise d’administration des Carthaginois
la veille du protectorat où un davantage ni avec les Bochimans(3) était constitué des monarques
changement en profondeur fut opéré ni les Libos(4) ni encore avec les (suflétes) assistés par un conseil dit
par la création du Trésor Chérifien Berbères ou les Phéniciens qui ont conseil de gouvernement constitué
et puis la Trésorerie Générale du vécu en Afrique du Nord(5) depuis le d’un ensemble de fonctionnaires
Royaume. 15ème siècle A.J-C,mais c’est plutôt à appartenant à de grandes familles

1- Gautier, le passé de l’Afrique du Nord, cité par Brahim HARAKAT dans son 3- E.F. Gautier, le passé de l’Afrique du Nord, Petite Bibliothèque Payot, 1952 ; p.
ouvrage «le Maroc à travers l’histoire», tome 1, Dar Errachad Al haditha, 1984, 34. Les Bochimans sont les plus anciens habitants de l’Afrique du Nord et de
p.12 l’Afrique australe où ils vivent depuis au moins 44000 ans.
2- Chronologie : 4- D. Paulme, Les Civilisations africaines, Coll. «Que sais-je ?», 1953 ; les Libos
10 000 Av. J.-C : Apparition des ancêtres directs des Berbères au Maroc. sont les habitants qui ont résidé en Afrique du Nord avant 5000 ans. Les
1100 Av. J.-C : Les Phéniciens installent leurs premiers comptoirs commerciaux. romains appelaient les berbères.
203 Av. J.-C : Massinisa fonde le royaume numide.
105 Av. J.-C : Bocchus 1er étend le royaume des Maures vers l’est. 5- Dans l’histoire le Maroc n’a été appelé entant que tel que tardivement et
40 Ap. J.-C : Assassinat de Ptolémée, dernier roi maure. l’ensemble des études historique de cette région du monde parlent de l’Afrique
285 : Les Romains se replient et abandonnent le Maroc. du nord avant de parler du Maghreb al aqsa.
430 : Début de l’invasion vandale.
533 : Les Byzantins tentent de reconquérir le Maghreb.
681 : Oqba ibn Nafiî arrive au Maroc.

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 7


SPECIAL
CENTENAIRE

dit Conseil des Sages. Ce conseil Maroc, les Vandales ont maintenu impôt «aérikon» (aérien), sans doute
a eu comme attribution en plus le système mis en place par leurs parce qu’il était si inattendu qu’il
de la déclaration de guerre et de prédécesseurs. Les mêmes lois semblait tomber des nues»(6).
paix, de légiférer, de piloter la romaines continuaient à s’appliquer Au Maroc, la situation était similaire
construction des villes et des ports aux romains et aux habitants à l’ensemble des territoires de
et essentiellement d’instituer les autochtones du Maroc antique. l’empire byzantin. L’Empereur
impôts et de mettre en œuvre les nommait un gouverneur à la tête de
Ainsi, à l’exception de la monnaie qui
modes de leur recouvrement. l’administration de chaque pays qui
continuait à être frappée à Carthage,
l’ensemble des impôts prélevés ont est le gouverneur général et le chef
Le système financier des été dépensés au Maroc, sachant de l’administration dans tous ses
Romains (146 A.J-C - 439) que ces impôts étaient en majorité aspects, y compris l’administration
Si les carthaginois ont instauré prélevés en nature et constitués de chargée des finances. Les
un système de gouvernement produit de la récolte agricole ou des gouverneurs des pays exécutaient la
fondé sur le conseil des sages au biens dans le commerce. volonté de l’Empereur, ils recevaient
niveau central et ont laissé la libre les instructions, réceptionnaient
Toutefois, les vandales ont instauré
organisation aux tribus berbères, le les impôts et les renvoyaient à la
un système d’occupation des terres
règne Romain au Maroc a instauré capitale sans aucune autonomie.
fertiles par leur armée stationnaire;
un système de gestion des affaires
le produit de ces terres permettait
publiques basé sur la relation directe
de financer les dépenses desdites
Le système financier
avec Rome dans un premier temps
armées. public au Maroc durant
et à la cathédrale d’Espagne dans l’ère du khalifat
un deuxième. Le système financier des Vers les années 680, le Maroc a
Ainsi, le régime financier était dicté Byzantins (531-646) connu l’avènement de l’Islam. Lors
par le centre (Rome) et était marqué Si les vandales ne constituaient pas de cette période dite du khalifat
par une imposition excessive pour une grande civilisation, l’Empire qui a duré de 681 jusqu’à 708, il y
les municipalités et un régime moins byzantin n’était pas seulement a lieu de constater que le Maroc
lourd fiscalement pour les zones l’empire le plus riche du moyen-âge, était dans une période de mutation
rurales et tribales, qui restaient mais celui dont la richesse paraissait d’une administration sous l’empire
dirigées par des conseils locaux le trait le plus marquant aux yeux de byzantin à une administration selon
avec un président nommé par le l’étranger ; c’était aussi l’Etat dont les normes et règles islamiques.
gouverneur romain de la localité. l’or était l’arme la plus puissante. C’est avec l’intronisation de Moulay
Il est à remarquer que pour les Si l’empire byzantin était tellement Idriss et la constitution de la dynastie
romains, le produit financier des riche, son système de gouvernement Idrissides qu’un nouveau système
impôts était affecté en partie à des provinces occupées tel le Maroc financier public a été mis en place
la construction des routes et des a été marqué par sa centralité autour au Maroc. Ce système a évolué à
villes et davantage aux dépenses du Gouverneur-Empereur de la travers l’ensemble des dynasties
militaires mais le surplus était province. Ainsi en termes financiers, qui se sont succédées sur le pays :
transféré au centre, à Rome. il n’y avait aucune distinction nette les Al Moravides, les Almohades,
entre les finances de l’empereur et les Mérinides, les Wattassides, la
Le système financier des de la province voire même le chef de dynastie Saadienne et les Alaouites.
Vandales (429 - 533) la province, «Le préfet du prétoire
A l’inverse des romains, qui ont procura au trésor, outre les impôts
L’administration financière
modifié complètement le système publics, une contribution de 3.000 sous les Idrissides
de gouvernance carthaginois au livres d’or. On appela ce nouvel L’Etat des Idrissides constitue la

6- Cité par Andréadès A. «Le montant du budget de l’empire byzantin». In: Revue Bordeaux, a discuté toutes les interprétations .proposées dans ses admirables
des Études Grecques, tome 34, fascicule 156, Janviermars, 1921. pp. 20-56. études sur l’Epibolê (Nouvelle Revue historique de Droit, 1892, p. 508-512).
L’étymologie de Procope est évidemment fantaisiste. Mais le terme aérikon Il s’en est depuis ajouté d’autres. Le byzantinologue Pancenko, de l’Institut
est si peu clair que les savants ne sont pas arrivés à se mettre d’accord sur russe de Constantinople, spécialiste de Procope, m’écrivait en 1909 que pour
sa signification. Henri Monnier, le regretté doyen de la faculté de droit de lui le mot vient du verbe αίρω (lever); l’aérikon serait un impôt additionnel
rattaché à «la levée» de l’impôt.

8
forme d’un Etat moderne au Maroc. régime de la Hisba et ont prélevé Le système financier des
Les Idrissides ont ainsi institué un les impôts religieux notamment dynasties Mérinides et
Etat selon les préceptes islamiques le achour, le butin et la zakat Wattassides
et ont cherché à unifier le Maroc et à et ils ont aussi mis en place un
Sous le règne de la dynastie
l’urbaniser en construisant des villes système de iqtaa qui permet aux
Merinide, le système de gestion
telle que Fès, leur capitale. soldats d’occuper des terrains et
des affaires publiques n’était pas
En ce qui concerne le système de bénéficier de leurs récoltes.
diffèrent de celui des Almohades.
financier public de la dynastie des Ces ressources, qui ont connu
Toutefois en terme financier, les
Idrissides, il y a lieu de préciser que une évolution importante et sans
Mérinides ont instauré, dans un
le système était largement inspiré précédent, ont été affectées au
premier temps, un système de
de son homologue des Amaouides financement de la construction et de
concession aux gouverneurs le
en Andalousie. Ainsi, il y avait un l’armement.
droit de recouvrement des impôts
gouvernement restreint qui dirigeait moyennant une somme payable
l’Etat central et des gouverneurs Le régime financier des
Almohades d’avance et annuellement au
au niveau local dont la majorité fait Sultan ou au hasib des souks, en
partie de la famille royale. Le système administratif et financier contrepartie d’une somme fixe
En termes financiers, les ressources des Almohades était constitué d’une payable quotidiennement, avant de
de l’Etat n’étaient constituées que manière bien structurée autour du mettre en place, sous le règne de
des impôts religieux et les dépenses Sultan. Ainsi, le Sulatn était assisté Abou Elhassan Almarini, un Diwan
étaient affectées à la construction par des ministres qui constituent un spécifique pour le recouvrement des
des villes et à l’islamisation des organe consultatif (ahl al jamaa) : les créances publiques(8).
habitants autochtones. ministres avaient comme attributions
les affaires financières(7) et le De même et sous le règne des
suivi des comptes de la dynastie. Wattassides, les impôts étaient
Le système financier des
Le système de règne comportait cédés à plusieurs personnes voire à
Almoravides
également, au niveau central, des une seule, qui peut avoir le droit de
Au cours du règne des almoravides, secrétaires particuliers des Sultans recouvrer l’ensemble des Moukous
le Sultan (l’Amir des musulmans) et des chargés de chancellerie (al au niveau national. Toutefois, le
constituait une autorité exécutive ; hajib), des magistrats particuliers, Sultan qui disposait de personnel
c’est lui qui détenait les pouvoirs. alors qu’ils se constituaient au chargé de la comptabilité et du
Les Sultans des Almoravides niveau local des gouverneurs qui recouvrement, pouvait exonérer
étaient assistés par des ministères représentaient le Sultan et des certaines personnes ou certaines
centraux et des ministres locaux. magistrats. localités du paiement des impôts.
Les ministres centraux n’avaient
pas de pouvoirs réels, alors que En terme financier propre, les
La gestion financière de
les ministres locaux relevaient des Almohades furent la première
la dynastie Saadienne
gouverneurs de l’Andalousie. dynastie à instituer le système de
cadastre pour les besoins fiscaux La dynastie Saadienne a regné sur
En plus des ministres locaux, et une administration fiscale propre. l’ensemble du territoire de l’Afrique
les Almoravides ont institué des A la tête de cette administration, un du nord. C’était une dynastie dont
gouverneurs au niveau du Maroc et responsable dit «saheb al acheghal» la gouvernance de l’Etat au niveau
de l’Andalousie. Ces gouverneurs qui était chargé du recouvrement central était confiée au Sultan qui
avaient les pouvoirs de nomination des impôts et de surveiller les désignait des représentants sur
des responsables locaux et de gouverneurs en la matière. Alors l’ensemble des villes et provinces.
prélèvement des impôts. que pour la zakat, ce sont les juges Sous l’ère des saadiens, le Maroc
En ce qui concerne les finances qui se chargeaient de sa collecte et était considéré comme l’un des pays
proprement dites, il est a préciser de sa redistribution aux populations les plus riches en terme financier
que les almoravides ont instauré le vulnérables. notamment, sous le règne de

7- B. Harakat, le Maroc à travers l’histoire, tome I, Dar Errachad alhaditha, 2000. 8- Ibn Marzouk, revue hisperis, n°1. Année 1925.
P. 318 (ouvrage en arabe)

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 9


SPECIAL
CENTENAIRE

Mansour Dahbi et le mieux organisé structurée et hiérarchisée en termes Les fondements


en termes militaire et administratif. de recettes fiscales, douanières et historiques de
Ainsi, en matière financière les domaniales avec comme acteurs l’organisation de
principaux les Oumanas.
Saadis ont instauré le recensement l’institution des Oumanas
fiscal pour différencier les habitants au Maroc
acquis à leur règne des autres Les Oumanas acteurs
Le concept «Oumanas» provient
populations afin de leur attribuer des principaux du système
de l’appellation «Amine» que le
privilèges fiscaux. financier public
Prophète Sidna Mohamed a attribué
Les recettes de l’Etat sous le règne Le système financier public au Maroc pour le premier responsable du Baït
des Saadiens étaient constituées a connu une évolution, comme nous Al Mal en Islam.
des recettes provenant du Soudan, avons présenté précédemment,
des mostafades, des impôts L’institution des Oumanas a été
en fonction des logiques et des
instaurés sur les usines du sucre, largement modernisée par les
perceptions des affaires publiques
le commerce extérieur et la douane. réformes qu’a connues la période
de leur gestion par les différentes
Ils ont également instauré des du Khalif Omar Ibn el Khattab
dynasties qui se sont succédés
sanctions financières sur les tribus notamment par l’institution des
dans le gouvernement du pays. Ce
rebelles. Diwans. Ladite institution a connu
système financier été le fruit des
une évolution remarquable, au
Le recouvrement des recettes était à successions des périodes glorieuses
Maroc, lors du règne de Moulay
la charge de personnel nommé par et des périodes de crises politiques,
Hassan 1er en 19ème siècle.
le Sultan et non soumis aux pouvoirs économiques et de guerres.
des gouverneurs. A la tête de ces Ladite évolution est le produit de Les Diwans comme
personnels existait un responsable la lutte pour le pouvoir entre les mode d’organisation
du BaÏt Al Mal dit «Amine BaÏt Al dynasties mais aussi entre les administrative
Mal» tribus et les membres des familles
L’institution des premières prémises
régnantes à l’intérieur de la même
Le système financier public d’une administration financière sous
dynastie.
des Alaouites (9) le régime de «l’État musulman»
Toutefois, une constante marque remonte au 2ème Khalife Omar Ibnou
Le système financier des Alaouites
cette évolution voire cette mutation el Khatab.
s’est fondé sur une administration
à travers l’histoire du pays à savoir
centrale liée directement au Sultan. Dans son ouvrage les «Prolégomènes»,
l’existence, sous différentes formes,
Cette administration était constituée Ibn Khaldoune disait que : «Le
d’acteurs principaux de la gestion
des Oumanas, des Receveurs des premier qui introduisit l’administration
financière publique notamment
impôts et des chefs de tribus au financière dans l’Empire musulman
dans son volet exécution, qui sont
niveau des provinces. fut le khalife Omar et cela, dit-on,
les Oumanas.
Il est à noter que la période de règne pour la raison qu’Abou Horeïra avait
En effet, les Oumanas sont des apporté de Bahreïn une somme
des Alaouites a connu des crises
financières et des conventions fonctionnaires ou, selon des périodes, d’argent tellement forte que l’on ne
financières internationales ainsi des personnes qui ont été chargées savait pas comment s’y prendre
que des réformes fiscales qui ont du recouvrement des créances pour en faire le partage entre les
abouti à la mise en place d’un publiques et de l’exécution des musulmans.
système fiscal fondé davantage sur dépenses des Sultans et de l’Etat.
Cela fit souhaiter un moyen de
les moukous au détriment des seuls tenir compte de ces sommes,
impôts religieux qui prévalaient d’enregistrer les paiements de la
jusque-là. solde et de sauvegarder les droits
Cette période est également de l’État. Khalid Ibnou El Oualîd
marquée par la mise en place recommanda l’établissement de
d’une administration financière DIWAN tel qu’il l’avait vu fonctionner
Saâ en bois pour peser les grains
-Musée de la Trésorerie Générale du Royaume-

9- Il est à préciser que la dynastie Alaouite est la dynastie au règne du Maroc partie de cet article en matière des oumanas notamment sous le règne de
jusqu’à aujourd’hui, cette partie de l’article ne traitera que le volet financier au Moulay al Hassan.
18ème et 19ème siècle. Un focus spécial sera fait au niveau de la deuxième
10
chez les princes de la Syrie, et
Omar agréa ce conseil..... Il donna
l’ordre à Akil, fils d’Abou Taleb, à
Makhrema fils de Noufil, et à Djoheïr
Ibn Motâem d’en organiser un.
Ces trois hommes qui étaient du petit
nombre des Qoraïchides sachant
écrire, dressèrent le DIWAN, la liste
de toutes les troupes musulmanes
par ordre de familles et de tribus. Ils
commencèrent par les parents du
prophète, ensuite ils passèrent aux
parents de ceux-ci, et ainsi de suite.
Telle fut l’origine du DIWAN de
l’armée. Quant au DIWAN de la
contribution foncière el des impôts,
L’Amine Al Oumana Si Mohamed Tazi (3ème à partir de la droite)
il resta … comme auparavant : aux comptait parmi les principaux wazirs (ministres) du gouvernement de Moulay El Hassan 1er
bureaux de l’Irak, on employait la
langue persane, et dans celui de la soumission. Par une ordonnance nommés OUMANAS, représentant
Syrie la langue grecque». écrite, il soumit au même tribut les des techniciens du pouvoir, recrutés
Plus tard «le Khalife Abdel Malek individus de race étrangère qui en majorité chez les Andalous.
Ibnou Marouane donna à Soliman vivaient encore en Ifriqiya, ainsi que Ils étaient investis d’une autorité
Ibnou Saad, gouverneur de la cette portion des Berbères et des absolue pour la perception d’impôts.
province du Jourdain, l’ordre de Beranès qui était restée fidèle au L’administration fiscale était
faire traduire du grecque en arabe le christianisme(12)». organisée autour de bureaux :
DIWAN de la Syrie(10)». • Le Diwan principal : confié
Sous l’égide de la dynastie des
De la mise en œuvre des à SAHIB El ACHGAL, chef
Abbassides «le DIWAN fut rangé Diwans dans l’administration de l’administration fiscale et
parmi les institutions soumises à la marocaine financière de l’État. Il était chargé
surveillance du vizir». Au Maroc, c’est sous l’égide des du recensement de la matière
Almohades que la notion des imposable, de la perception et du
D’autre part, dans le chapitre
diwans trouve son essence dans recouvrement des impôts, du suivi
intitulé: «Bureau des finances
l’organisation administrative du pays. du travail des gouverneurs locaux
et des contributions», Ibnou
en matière de recouvrement
Khaldoune déclare qu’un Royaume Ainsi, l’administration fiscale de l’État et d’exécution des dépenses.
ne saurait se «maintenir sans des Almohades était organisée sous L’historien EL MOKRI le qualifie
armée, sans argent et sans moyen forme de Diwan, obligatoirement «de l’homme le plus fort dans
de correspondre avec ceux qui se confié à une personne recrutée chez l’appareil administratif des
trouvent au loin(11)». les «shuyoukhs masmûda» relevant Almohades».
Dès la fin du premier siècle de de la famille du Sultan, en raison de
• Le Diwan Aamal Makhzen :
l’hégire, Hassan Ibnou En Nouran la sensibilité de sa fonction, nommé
c’est un assistant du «SAHIB El
El Chassani (sous le khalife Abd El «Sahib El Achghal», il est le préposé
ACHGAL» ; il travaille sous son
Malek «rentré à Kairouan, organisa à la levée de l’impôt au Royaume.
autorité et son commandement.
des bureaux pour l’administration du En sa qualité de chef du Diawan, Il est chargé du contrôle des
pays et moyennant le paiement de «Sahib El Achghal» disposait d’un recettes de l’État, de l’exécution
l’impôt (Kharadj), il accorda la paix personnel composé de chefs de des recettes et des dépenses
à tous les Berbères qui offraient leur services et de percepteurs d’impôts et du suivi direct des Oumanas.

10- IBN KHALDOUN, Prolégomènes. Trad. de Slane, tome. II, p. 19 et suivant. 12- IBN KHALDOUN, op Cité p. 19 et suivant.
11- IBN KHALDOUN, op Cité p. 19 et suivant.
Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 11
SPECIAL
CENTENAIRE

Ses attributions lui donnaient produits fiscaux et des droits. al aadam). Il paie également
le pourvoir de nommer, de les dépenses du personnel de
C’est avec les almohades que
décharger et même d’incarcérer l’administration et des militaires
l’organisation financière a pris
les gouverneurs et les Oumanas. après visa de l’Amin des
forme et a été structurée. Une
Il avait des auxiliaires dans Oumanas;
restructuration de l’administration
toutes les provinces et les
financière qui a continué sous la 6- Amine chkara ou amine al atba,
villes du Royaume nommés «El
dynastie des Saadiens, mais qui n’a qui s’occupe des dépenses du
Mouchrifoune» les «chargés».
connu une refonte que sous le règne Sultan durant sa résidence au
• Le trésorier en OR ou trésorier de Moulay Hassan 1er, avec la mise palais et contrôle les comptes
des deniers : C’est un assistant en place du système des Oumanas. des Oumanas assaer et leurs
auprès des MOUCHRIFINE / les états des dépenses avant que
En effet, les Oumanas sont des
chargés de recouvrements dans ces derniers ne les présentent au
personnes nommées par le Sultan
les provinces et villes. Il est chargé
par Dahir sultanien. Ledit Dahir Sultan. Il est également chargé de
des encaissements en argent.
précise les fonctions de l’amine veiller sur les caisses du Sultan ;
Il tenait sa comptabilité sur des
et ses attributions ainsi que sa 7- Amine al askar, qui est responsable
registres pour retracer les entrées
circonscription financière. des dépenses de l’armée sous le
et les sorties et rend compte à son
responsable hiérarchique. contrôle du Ministre de l’Armée (al
Les typologies des Oumanas allaf) ;
• Le trésorier de nourriture : chargé et leurs attributions
du suivi des encaissements en 8- Amine al khars, qui est chargé
nature. Il tenait une comptabilité Nous pouvons classifier les de la mesure des zakats et des
matière. Sa mission consiste en Oumanas selon deux sortes de achours dans les terres agricoles ;
l’enregistrement des entrées en classification : une classification
fonctionnelle ou une classification 9- Amine diwana, qui est chargé
nature, l’emmagasinement et
hiérarchique. du recouvrement des droits de
l’acheminement des nourritures
douanes au niveau des frontières
vers les Mouchrifines. Ainsi, en terme fonctionnel,
et des ports. Il est également
• Le chargé du recouvrement : c’est l’historien Brahim HARAKATE a listé
appelé amine al marsa ;
le percepteur chargé d’effectuer le 11 catégories(13) des Oumanas :
recouvrement directement auprès 10- Amine el mers, qui agit en
1- Amine bit al mal,
des populations selon les états complémentarité avec amine al
2- Amin al oumanas, qui a comme khars et se charge de la collecte
établis à partir du recensement des
attribution de contrôler, au niveau des achours et des zakats sur les
terres. Ces états sont contrôlés,
national, le recouvrement des produits agricoles ;
vérifiés et rendus exécutoires par
impôts et les droits de ports ainsi
Saheb El Achghal. Ils sont assistés 11- Amine al hisabates, qui s’occupe
que leurs dépenses ;
par les gouverneurs et l’autorité. au niveau central du suivi et du
3- Amine lkharj qui comptabilise les contrôle des registres comptables
Des Oumanas sous le sorties effectuées au niveau du des oumanas.
règne de Moulay Hassan 1er Baït Al Mal ;
En terme d’organisation
Durant l’histoire du Maroc, le 4- Amine dakhel ou l’amine des hiérarchique, l’historienne Naima
recouvrement des créances recettes qui comptabilise les HARAJ TOUZANI fait(14) une
publiques (impôts religieux ou entrées au niveau de bit al mal distinction entre l’amine des
impôts dits civils : moukous) ont été et soumet à amine bit al mal des Oumanas ayant un statut de ministre
recouvrés au profit du Sultan ou de états de recettes hebdomadaires ; et les autres Oumanas qu’elle
l’Etat soit d’une manière directe par 5- Amine assaer qui est chargé des décompose en amine al hisabates
les gouverneurs assistés des agents dépenses de la maison royale et et les Oumanas de recouvrement et
chargés par eux à cet effet, ou d’une exécute les ordres de donations de dépenses. Pour ces derniers, elle
manière indirecte par le système de décidées par le Sultan ou le les classifie en Oumanas centraux
l’affermage ou de la concession des chef du gouvernement (assadre et les Oumanas territoriaux.

13- Opcité, tome 3. P 451 et suivant. 14- Naima HARAJ TOUZANI, les oumanas au Maroc à l’ère du Sultan Moulay
HASSAN, thèse de doctorat à l’université Mohamed V de Rabat, 1979.

12
Ainsi, au niveau des oumanans fonction d’exécuter les dépenses avant de faire ses propositions, les
territoriaux, l’historienne inscrit les relatives au fonctionnement de Oumanas agissant au niveau de
Oumanas des tribus, les Oumanas l’administration des moussetafades la localité et les chefs des tribus
des ports (al marassi) et les Oumanas (dépenses du personnel, les concernés par la nomination.
des moustafades. Alors qu’au prestataires de services tels que
Les autres Oumanas peuvent
niveau des Oumanas centraux, elles les adouls, les courtiers et les
également faire des propositions
diferencie entre les Oumanas des informateurs, les équipements
de nomination lorsqu’il s’agit
recettes (dakhel) et les Oumanas nécessaires à la bonne marche
essentiellement, de la désignation
des dépenses (assaer), que soit du moussetafade et les dépenses
d’un héritier ou d’un amine à la place
les dépenses des palais (assaer relatives au domaine public).
de son prédécesseur décédé.
latba) ou les dépenses des capitales Ils s’occupaient également des
(essaer lawazem). Les chefs de tribus peuvent faire
dépenses de la ville en termes de
directement des propositions au
En terme d’attributions, les Oumanas maintenance des bâtiments, des
Sultan pour la nomination d’un
des ports avaient comme missions portes et de nettoiement…etc.
amine.
d’abord de contrôler le commerce Les Oumanas des moussetafades
extérieur du Maroc et de recouvrer Quel que soit le mode de proposition,
exécutaient en outre, les dépenses
les droits de douanes sur les la décision finale de nomination
ordonnancées tels que les tanafides
marchandises en exportation des Oumanas restait entre les
(sommes quotidiennes attribuées
comme à l’importation ainsi que de mains de l’amine des Oumanas
aux oulamas et aux chorfas), les
fixer les droits de douanes et de qui pouvait refuser la nomination
mouaans (remboursements des
collecter les achours en nature sur frais de déplacement et de séjour d’une personne pour défaut de
les céréales et parfois, de faire des pour les représentants de l’Etat compétence par rapport au poste.
transactions d’import et d’export. central qui sont de passage au Une fois les Oumanas nommés,
Ils étaient chargés également, niveau de la ville) et les sillates (une ils sont installés à leurs postes ;
d’exécuter les dépenses de la dette rétribution versée aux chorfas et aux mais avant cette installation, un
et les dépenses liées aux des achats mourabitines). ordre est envoyé au gouverneur
et à la maintenance des ports. En ce qui concerne les Oumanas de la localité pour l’informer et lui
Les Oumanas des ports étaient des tribus, qui ont été institués lors demander de faciliter la mission de
responsables enfin, des dépenses de la réforme fiscale dite tertib, ils l’Amine. L’information est également
des villes voisines et du paiement ont eu comme attributions en plus du destinée aux fonctionnaires et aux
des dépenses du personnel civil recouvrement des impôts au niveau autres Oumanas de la localité. Dans
ou militaire de l’Etat, ainsi que des de leur tribude veiller et d’organiser le cas, d’une destitution d’un Amine
dépenses d’ordre général telles la vie des habitants desdites tribus. et son remplacement par un autre, le
que les dépenses relatives à la premier est également destinataire
frappe de la monnaie en argent et Les modalités de nomination de l’ordre du Sultan afin de laisser
le financement des équipements et la responsabilité des place au nouveau et procéder à
militaires. Oumanas la remise de service (documents
comptables et fonds).
Les Oumanas des moussetafades Les Oumanas étaient nommés par
avaient comme charge de recouvrer Dahir du Sultan sur proposition faite Avant leur prise de fonctions, les
au niveau des villes les moukous soit par l’Amine al Oumanas, soit Oumanas passent une période de
(droits de portes, de sabots …etc.) par les gouverneurs. formation et de stage qui variait
qui sont des taxes sur le commerce entre deux et quatre mois. Ce stage
La proposition par le gouverneur
intérieur, les impôts religieux, les est effectué sous la responsabilité
concerne notamment les Oumanas
produits du domaine, les héritages de l’Amine sortant.
des tribus. Elle est faite soit sur
de ceux qui n’ont pas d’héritiers, les La période d’exercice des Oumanas
initiative du gouverneur, soit suite
recettes de la poste…etc. variait d’un poste à l’autre. Ainsi,
à la demande du Sultan. Dans tous
Ils avaient également comme les cas, le gouverneur doit consulter, certains postes étaient héritables,

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 13


SPECIAL
CENTENAIRE

chargé de la ville de public au Maroc a connu une


Fès pour trahison de évolution à travers l’histoire du
la confiance du Sultan. pays et a fait l’objet de réformes
De même, toute son pour répondre, d’un côté, au mode
équipe composée des de gouvernement de chaque
trésoriers en deniers dynastie et aux besoins des crises
et des trésoriers en économiques qu’a connu le pays.
nature chargés de la Les Oumanas constituaient, en
ville de Meknassa, termes de gestion financière,
de Rabat et de Taza l’acteur majeur de ce système.
étaient déchargés,
C’est sur eux que reposait toute
avec confiscation de
la charge financière du pays dans
tout leur argent, et
ses volets recettes, dépenses et le
«mis en débet» pour
maniement des fonds en deniers ou
remboursement de la
en nature et enfin c’est également,
somme de 400.000
sous leur responsabilité, que la
Dinars.
comptabilité a été tenue.
C’est le cas également
Poids et Mesures (Musée de la Trésorerie Générale du Royaume)
pour Abou Ali Omar
Ben Ayoub, qui était
alors que pour d’autres la période
chargé de l’exécution
était de moins de deux années.
des dépenses sous le règne de
D’une manière générale, les
Yaaqoub Al Mansour qui, après
postes des Oumanas d’essaer, des
«une mise en débet» de 15.000
moussetafades et des ports étaient
dinars et son incarcération, a reçu
accusés pour une période moins
une grâce du Sultan.
longue que les autres.
Il est à noter aussi que les chargés
Il est à noter que les Oumanas
de recouvrements (Mouchrifines,
devaient avoir une situation
trésoriers en deniers, trésoriers
sociale aisée et appartiennent
en nature et les oumanas) étaient
généralement, à des familles riches
soumis à un système de mobilité
et notoires au niveau de la ville en
pour éviter toute forme d’abus ou
terme de propriétés foncières ou
de résistance vis à vis du pouvoir
être à l’origine des commerçants.
central et pour garantir leur fidélité
Ils devaient connaitre des calculs et
et leur soumission d’un côté, et la
être instruits.
préservation des deniers publics
En terme de régime de responsabilité, d’un autre côté.
les Oumanas étaient soumis à
Les Oumanas étaient responsables
la responsabilité personnelle et
de la tenue de la comptabilité
pécuniaire. Ils devaient être d’un
dans des registres comptables
haut niveau déontologique.
et de la gestion des fonds et de
Ainsi, Les Almohades ont institué un l’emmagasinement des produits en
système de reddition des comptes, nature, et devaient rendre compte
un contrôle des registres des à l’amine des hissabates, à l’amine
entrées et des sorties. A cet effet, le des Oumanas et au Sultan.
Sultan Abou Yaqoub, a déchargé et
En conclusion, le système financier
incarcéré Abderrahmane Ben Yahya,

14
Aperçu historique sur le recouvrement
des créances publiques au Maroc
Taoufik KOBB
Trésorier Préfectoral
Casablanca Centre Ouest

De par le monde, la construction du Coran et des Hadiths, leur recouvrement des impôts religieux et
de l’État moderne tel qu’il est recouvrement était «accessible» ceux qualifiés de «nouveaux» avec
connu aujourd hui, est faite autour principalement en période de force un focus sur la dualité qui a marqué
de l’impôt, compris comme un fait du pouvoir politique central, mais ces procédures sous le règne du
politique et social(1). De ce fait, également du fait que le refus Sultan Moulay Hassan 1er, entre le
l’évolution de l’histoire des nations de s’acquitter de ces charges recouvrement direct et l’affermage
et des État ne peut être étudiée ni financières religieuses, représentait de ce pouvoir régalien. (II).
évaluée loin de son système fiscal. une violation des principes religieux.
L’organisation financière publique, Tandis que les périodes de faiblesse L’évolution historique
représente la pierre angulaire du du pouvoir politique central, étaient des impositions fiscales
système étatique au travers des toujours des moments de tensions au Maroc
ressources et des moyens qu’elle et de résistances qui prenaient des
Comme dans tous les pays
mobilise pour le pays, permettant formes de «révoltes fiscales» de la
musulmans, les prélèvements
l’ancrage des liens politiques entre part des tribus et de «représailles»
obligatoires composant l’aumône
les gouvernants et les gouvernés, de la part du pouvoir.
légale étaient la «Zakat», et
sa vitalité et son indépendance vis- Les deuxièmes représentaient de «l’Achour». De même, les premiers
à-vis des puissances extérieures nouvelles impositions introduites temps de l’Islam ont été marqués par
ainsi que la pérennité du pouvoir pour répondre au besoin de d’autres «impositions» religieuses
politique. financement de l’Etat, pour qui ont alimenté les ressources de
A travers l’histoire des différentes accompagner son élargissement et «l’État» à savoir le «Butin» résultant
dynasties, le Maroc disposait d’une sa croissance en période de force, des «guerres saintes» et de la
organisation financière, reflétant «un ou même faire face aux dépenses «Djezya» impôt de capitation payé
système financier public», certes, exceptionnelles surtout en période par les non musulmans nommés
loin de la forme institutionnelle telle de faiblesse, marquée par les «Ahl dhimma» qui vivaient dans les
que l’on connait aujourd’hui, mais, révoltes et les guerres. territoires de l’Islam, en contrepartie
structurait et organisait «légalement» Cette contribution se propose de leur protection.
par le pouvoir central, bien que les d’apporter des éclaircissements sur Avec l’agrandissement et l’accroi-
coutumes ne fassent pas défaut non l’organisation financière et surtout ssement du territoire des pays
plus. fiscale du Maroc durant son histoire musulmans, un nouveau droit s’est
Sous le règne des différentes moderne, à travers un aperçu ajouté au panier «légal» à savoir
dynasties qui ont gouverné le Maroc, historique sur les natures d’impôts le «Kharadj», afférent aux droits
le système fiscal était caractérisé par et charges fiscales qui ont formé payés par les territoires vaincus
une dualité des «charges publiques», le panier fiscal du trésor public des en contrepartie de la conservation
permettant une combinaison entre anciens régimes et la dualité des de leurs terres, sous la protection
les prélèvements religieux la Zakat, impositions qui a caractérisé le des musulmans. Ce produit était
l’Achour et le Kharadj et ceux régime financier du Maroc d’autrefois également versé au trésor public
qualifiés de «nouveaux» centrés (I). appelé «Bit El Mal» géré par le
autour des «Moukous». Bien évidement un intérêt bien Sultan en sa qualité de «Khalife».
Les premiers, fondés sur les règles particulier est porté aux modalités de Plus tard, le panier fiscal de «l’État»

1- Seligman, Edwin Robert Anderson, Essais sur l’impôt, édition M. Giard & e.
Brière, 1914

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 15


SPECIAL
CENTENAIRE

a connu un élargissement à travers aux opérations commerciales, les des bases administratives claires,
l’institution de nouveaux impôts, au- droits d’entrée aux Souks et aux préétablis et modernes.
delà de l’aumône légale, marquant marchés et les droits de portes. Au début de leur règne, les
ainsi la dualité des impositions «Almohades», ont adopté la fiscalité
Par contre le «Maghram»
fiscales : impôts religieux et impôts religieuse, à savoir la «Zakat»
représentait une sanction
nouveaux. et «l’Achour». Plus tard, avec la
financière. A qualité d’impôt
Le débat au sujet de cette dualité arbitraire et extraordinaire, il dimension impériale de l’Etat,
entre impôts religieux et impôts était appliqué sur une ville ou les «Almohades» ont développé
«nouveaux», prenait une impulsion une tribu pour dédommagement un nouveau système fiscal plus
qui dépassait l’aspect administratif, ou remboursement à autrui, moderne, adapté aux transformations
organisationnel ou même religieux, généralement des notables ou des du pays et répondant aux contraintes
pour atterrir sur le terrain du politique, agents de l’Etat, suite à un vol ou un budgétaires de l’État.
mettant en cause, dans certains préjudice causé par l’un de membres Les «Almohades» disposant
moments de l’histoire du Maroc et de la tribu. d’une vision très ambitieuse de
dans certains cas, la légitimité du modernisation et de structuration
Il était également fait recours au
pouvoir lui-même. de l’Etat, ils ont lancé un chantier
«Maghram», lors de conduites
Cette première partie présente et d’actions rebelles au sein de de taille visant la réforme des
dans un premier temps un certaines villes ou tribus. Autrement ressources publiques, l’organisation
aperçu historique sur les dit, c’est une «pénalité» financière de l’administration fiscale et la
natures d’impositions chez les issue du système de responsabilité répartition des charges publiques.
«Almoravides» et les «Almohades» collective. Sur la base d’un programme de
(1) et en deuxième temps les recensement général des territoires
Pendant tout son règne, de 453 à de l’empire, le Sultan Abdelmoumen
impositions fiscales dans le cadre
500 de l’hégire, l’émir almoravide Ben Ali a ordonné une répartition
du «Tertib» sous le règne du Sultan
Yousef ben Tachefine ne préleva de l’impôt selon les propriétés
Moulay Hassan 1er (2)
que les charges religieuses : la foncières entre les mains des tribus.
«Zakat» «El Achour», la «Djezya» et Pour y arriver, un «cadastre» fut
Aperçu historique sur le cinquième du «butin». institué pour déterminer les matières
les natures d’impôts sous imposables et maîtriser l’assiette
Suite à la multiplication des besoins
le règne des Almoravides fiscale.
de financement de l’appareil étatique,
et des Almohades les Sultans «Almoravides» ont Dans ce schéma, la tribu
La dynastie des «Almoravides» procédé à l’émission de nouveaux représentait l’unité d’imposition
représentait un retour à la fiscalité impôts nommés «KABALLAT», fiscale. La liquidation de l’impôt était
religieuse pure, en matière «redevances» à l’instar des droits assujettie sur la surface des terres
d’imposition et de perception d’impôts. sur les cérémonies, sur les lieux de détenues par chaque foyer, avec
Durant leur règne, notamment en fêtes, sur les successions, l’impôt un droit d’abattement forfaitaire du
période impériale et de force, ils agricole, les droits de quitter le tiers. (Considéré comme terres non
ont aboli les contributions qu’ils territoire, y compris le voyage d’une exploitées ou non fertiles)
qualifiaient «d’illégales», tels que les ville à une autre, appelé droit de
En sa qualité de chef du Diwan,
«Magharems» et les «Moukous(2)». portes et les droits de passage ou
«Sahib El Achghal» disposait d’un
Pour eux «Le prédicat de la Vérité et d’usage des ponts.
personnel composé de chefs de
l’abolition de toute injustice et toute
Sous le règne de la dynastie des services, de «trésoriers» et de
fiscalité non coranique(3)»
«Almohades», qui considérait que «percepteurs d’impôts» nommés
Les «Moukous» pratiqués bien la force de l’État émane de la force «Oumanas», représentant des
avant le règne des «Almoravides», de son système financier, l’impôt techniciens du pouvoir, recrutés en
comprenaient les impôts afférents fut établi pour la première fois sur majorité parmi les personnalités

2- «ROUDH EL – KARTA, Histoire des Souverains du Maghreb et annales de 3- Daniel Rivet «Histoire du Maroc de Moulay Idris à Mohammed VI» édition
la ville de Fès» traduction A. Beaumier, p 173 et suivantes. Histoire des Fayard, Collection : Biographies Historiques Octobre 2012
Berbères, d’IBN KHALDOUN, traduction, de Slane, tome.1 p.9 et suivantes,
cité par Michaux Bellaire, «l’organisation des finances au Maroc» publication
de la mission scientifique du Maroc, édition Paris Ernest Leroux, 1907.

16
de grandes confiance. Ils étaient Les impositions fiscales Le Sultan ordonnait le recensement
investis d’une autorité absolue, dans le cadre du «Tertib» des tribus, y compris les personnes
sous le contrôle du Sultan, pour la jouissant des exonérations, avec
sous le règne du Sultan
perception d’impôts. une actualisation mensuelle
Moulay Hassan 1er
permettant un suivi de la mobilité
Le panier fiscal était composé de
En 1881, le Sultan Moulay Hassan et des déplacements des tribus et
deux natures d’impôts :
1er a lancé une réforme du système des contribuables(10). Ce principe de
• Les impositions religieuses : la fiscal du pays, intitulée le «Tertib». Il «mobilité» de la matière imposable,
Zakat, la Djezya, l’Achour, le s’agit d’une nouvelle imposition sur institué comme un «droit de suite»
Kharadj, le Butin, le cinquième sur les revenus(6) appliquée sur toutes au profit de l’Etat, a permis de faire
les exploitations minières à l’instar les exploitations productives quel face à l’évasion fiscale, suite à la
de la mine de ZAJNDAR dans le que soit leur caractère, commercial, migration des personnes entre les
Souss, en 578 Hégire. agricole, artisanal, minier etc… tribus.
• Les impositions nouvelles : Le «Tertib» était une tentative de Les «Oumanas» procédaient
- Les investissements publics : il réforme structurelle, permettant un mensuellement à une actualisation
s’agit des revenus du domaine nouveau cadre réglementaire des des rôles et des listes des
public, issus principalement de matières fiscales, des principes contribuables, aux fins d’ajustements
«la réforme agraire» des terres(4), d’impositions, des modalités de des charges fiscales de chaque tribu,
les revenus de la location des liquidation et de recouvrement. Ainsi, en fonction des déplacements et des
bâtiments commerciaux publics(5). la responsabilité de «l’administration changements des «domiciliations»
- Les confiscations et les saisies: fiscale» notamment en matière des contribuables.
Les Sultans des Almohades étaient de recensement, de taxation et
En outre, avec le «Tertib» la matière
très sévères dans le contrôle des de recouvrement, est confiée aux
imposable n’est plus le foyer appelé
gouverneurs, des ministres, et des «Oumanas», avec l’assistance des
«Kanoun» ou «Khayma», mais c’est
responsables de l’administration chefs de tribus et des gouverneurs(7).
la fortune ou le revenu. Bien que
fiscale. A cet effet, ils n’hésitaient Après leur consentement, les l’application de cette nouvelle règle
pas à saisir leurs biens et les «oumanas», les chefs de tribus et est restée limitée aux subdivisions
confisquer au profit du «Bit El Mal» les gouverneurs, avisaient le pouvoir des petites tribus(11), cette innovation
en cas d’abus ou d’enrichissement central de leur travail de recensement représentait une prémisse du
non justifié. des matières imposables de chaque principe de la capacité contributive
En plus des impôts précités, les tribu, pour validation par le Sultan(8). des redevables(12).
«Almohades» lors des périodes de Le facteur d’imposition retenu avec Après recensement des matières
faiblesse de leur règne, prélevaient «Tertib» n’est plus lié aux simples imposables, la liquidation était
les impôts suivants : relations sanguines entre les faite sur la base d’un référentiel
• Les droits de portes et des ponts. membres des différentes familles préétabli, appelé «Mithkal» et non
mais à la «domiciliation». Ainsi, tous plus sur l’estimation sommaire et
• Les «Moukous» : afférent à la
les citoyens se trouvant dans un arbitraire des gouverneurs et des
commercialisation des produits et
territoire, sont des contribuables au «Oumanas». Cette innovation
à leur transformation.
regard du Sultan, quel que soit le était garantie par la régularité des
lien avec la tribu(9). opérations de recensement, le suivi

4- On peut citer l’Olivier de Marrakech avec un revenu annuel de 30.000 dinars, 9- Lettre du Sultan adressée aux Oumanas d’Olad Cheikh et leurs Chioukhs en
de Meknassa avec un revenu annuel de 35.000 dinars et de Fès avec un date du 27 janvier 1885, registre 360 page 212, cité par Heraj Touzani, op
revenu annuel de 50.000 dinars cité.
5- Il s’agit de bâtiments commerciaux construits par l’Etat destinés à la location. 10- Lettre du Sultan adressée aux Oumanas Taleb Abdellah Ben Ghazouani et
Taleb Abdelkader Ben Bouchaib en date du 12 décembre 1885, cité par Heraj
6- TAIB Biad, «le Makhzen, l’impôt et le colonialisme, l’impôt de Tartib 1880 à Touzani, op cité page 161.
1915» édition Africorient 2011, page 196
11- Lettre du Sultan aux Oumanas d’Olad Ziyan Ahl Derroua, en date du 7
7- Lettre du Sultan adressé aux Oumanas de Zenata en date du 19 décembre décembre 1884, cité par Heraj Touzani, op cité page 37
1884, registre n° 360, page 91. Cité par Heraj Touzani, «les Oumanas au
Maroc sous le règne du Sultan Moulay Hassan premier» Publications de la 12- Lettre du Sultan adressée aux Oumanas de Sefafaa et leurs Chioukhs en date
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Rabat, collection, Thèses et du 19 janvier 1885, cité par Heraj Touzani, op cité, page 189.
mémoires, édition Fedalla, janvier 1979.
8- Lettre du Sultan adressée aux Oumanas de Mokhtar en date du 2 décembre
1884, registre n° 360, page 13. Cité par Heraj Touzani, op cité. Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 17
SPECIAL
CENTENAIRE

et l’actualisation des fortunes et des b. Les autres natures tribu ou l’un de ses membres, ou en
biens de l’ensemble des tribus et d’impositions traditionnelles cas de dégâts subis par les biens de
des villes. l’Etat ou l’un de ses agents dans les
Cette catégorie d’impôts était
territoires des tribus(20).
La centralisation des données, composée de :
permettait au pouvoir central, • La Harka : Il s’agit du contingent
• La Hadiya : elle représentait une
d’évaluer les fortunes «matières exigé des tribus à l’occasion des
donation obligatoire faite au Sultan
imposables» des contribuables, sur expéditions militaires de l’État. Cette
par ses sujets, à l’occasion des trois
la base d’un référentiel standard contribution obligatoire représentait
fêtes religieuses ;
de poids et mesures, appelé la participation de la tribu dans le
• La Soukhra : c’est une contribution financement de l’opération militaire
«Mithkal»(13) Cet encadrement a
pécuniaire versée par les tributs aux dirigée directement par le Sultan.
permis, non seulement, de faire
agents du Sultan à l’occasion de Les tribus prenaient en charge
face aux abus et aux décisions
leurs passages ou de leurs missions le financement et l’armement
arbitraires des gouverneurs et des
chez elles, à l’instar des facteurs de nécessaires(21) de leurs «appelés».
Oumanas(14), de tenir des prévisions
poste appelés «RAKAS(16)», des La valeur de cette contribution
des ressources fiscales, mais
experts de recouvrement appelés dépendait du nombre des appelés
surtout, maîtriser le pouvoir fiscal au
«KHARAS(17)» et des groupes de chaque tribu, de la nature et
niveau central.
militaires(18) ; de l’importance de la mission,
Cela dit, qu’en est-il des natures des notamment si elle est dirigée
• La Mouna : Cette contribution en
impositions formant le panier fiscal directement par le Sultan.
nature portait sur les besoins en
de l’Etat sous le règne du Sultan
nourritures, moyens de transports
Moulay Hassan 1er ? c. Les nouvelles impositions
et autres besoins exprimés par les
agents de l’Etat en passage ou Il s’agit principalement des imposi-
a. Les impositions de nature en mission chez les tribus. Dans tions douanières, perçues par les
religieuse certains cas cette contribution «Oumanas» des ports, des «Mou-
Ce sont les prélèvements issus pouvait être exigée en espèces. kous», des recettes domaniales et
des prescriptions du Coran et des L’évaluation de la Mouna et de des recettes de la Poste.
Hadiths appliqués sur l’argent en la Soukhra, dépendait en grande
i. Les impositions douanières :
espèces, le bétail, le commerce et marge, de l’importance et de la nature
l’agriculture : la Zakat et l’Achour et des agents de l’Etat : militaires, Les droits de douanes étaient
la Djezya. La particularité observée, fonctionnaires civiles, magistrats ou conventionnels entre le Maroc et
réside dans la dualité d’organisation même des personnalités d’arbitrage. les pays avec qui il entretenait
de ces «impôts religieux», tout en des relations de commerce. Ces
• La Ghrama : Il s’agit de
gardant les appellations islamiques droits étaient composés de droits à
contributions imposées à titre de
de ces impôts. L’Etat a changé l’importation nommés «Aachars»(22)
punitions ou de sanctions financières
les fondements d’acquittement de et de droits à l’exportation appelés
à l’encontre des tribus(19) qui ont
ces droits à caractère religieux. «Sakas»(23).
connu des actions de séditions, de
Certaines Tribus ont été obligées résistances ou de révoltes contre • Les droits à l’importation : ils
de les payer en espèces selon des l’Etat. Cette contribution obligatoire représentaient le 1/10 du prix de la
montants fixes, abstraction faite du était imposée, également en cas de marchandise. Les «Oumanas» des
niveau des récoltes annuelles(15). crime, de préjudices causés par une ports, avaient la charge de taxation

13- Lettre du Sultan adressée aux Oumanas d’Olad Houcine en date du 9 18- Lettre du Sultan adressée à l’Amine El Ababda et leurs nouveau Cheikh en
décembre 1884. Cité par Heraj Touzani, op cité. Page 48 date du 10 décembre 188, «registre des «Oumanas et Chioukh des tribus de
‫ف‬ ‫ش‬ l’ouest Doukala» Page 39 cité par Heraj Touzani, op cité.
‫ك� البستان الج امع للك نوع حسن وفن مستحسن ي� عد‬
‫السباع املرا ي‬
‫ي‬ ‫ لملؤرخ حممد بن� بإ� ي‬- 14
�‫اه‬
120 ‫مآ� موالي احلسن» ص‬ ‫ث‬ 19- Michaux Bellaire, «les impôts Marocains» Archives Marocaines, Vol I, 1904,
page 71
15- Jermane Ayache «La crise financière au Maroc après l’invasion Espagnole en
1860» page 16 et suivant 20- Lettre du Sultan adressée aux Oumanas de Zenata et leurs Chioukhs, en date
du 11 Janvier 1885, registre n° 360 page 158 cité par Heraj Touzani, op cité.
16- Lettre du Sultan adressée aux Oumanas et chioukhs de Olad Bouzrara en
date du 11 décembre 1884 «registre des Oumanas et Chioukhs des tribus de 21- Lettre du Sultan adressé aux Oumanas et chioukhs d’Olad Ferej en date du
l’ouest Doukala» cité par Heraj Touzani, op cité Page 47. 17 Avril 1885. Cité par Heraj Touzani, op cité page 158
17- Lettre du Sultan adressée à l’Amine Taleb Mohamed Ben Bouaza El Hajoui en 22- Ahmad ibn Khalid al-Nasiri al-Salawi, «Kitâb al-Istiqsa li-Akhbar Al-Maghrib
date du 18 décembre 1884 «registre des Oumanas et Chioukhs des tribus de duwal al-Aqsa Istiqsa», tome 9, page 71 et 183.
l’ouest Doukala» cité par Heraj Touzani, op cité, page 86
23- Ahmad ibn Khalid al-Nasiri al-Salawi, op cité page 71 et 183.
18
sur la base des prix appliqués qui s’arrêtaient dans des villes iii. Les recettes domaniales
dans les marchés locaux du pays. pour escale ne payaient rien(25). La gestion du domaine public était
Généralement cette opération se Les commerçants recevaient des confiée aux «Oumanas» des villes.
faisait au détriment du trésor public, quittances portant justification du Les recettes y affèrent étaient
du fait de l’absence d’un référentiel paiement. composées de trois catégories :
des prix actualisé et normalisé.
• Les droits des souks ou sur les • Les recettes des bâtiments
• Les droits à l’export : il s’agit de ventes domaniaux : comprenaient les
droits fixés selon la nature des
Ces sont des impositions sur les revenus des locations des bâtiments
marchandises et des produits
marchandises et les produits de et des logements, des boutiques,
exportés perçus par les Oumanas
toute nature : produits alimentaires, des hôtels et des magasins, des
des ports en deniers et en natures
matières premières, bétail, épices, étables et des écuries, des fours,
en fonction des marchandises
légumes et fruits, céréales, bois, des moulins et des bains publics ;
exportées.
métaux, produits importés etc. Ces • Les recettes des fermes et des
ii. Les recettes des «Moukous» impositions portaient sur la phase de terres agricoles : les revenus
Ce sont des impositions indirectes, la production ou de la transformation d’exploitation et d’usage des
non religieuses, appliquées sur et la phase de la commercialisation. pâturages, des champs fertiles, des
les marchandises destinées au conduites d’eau d’irrigation relevant
• Moukous et de la production
commerce interne. Ces impôts du domaine public ;
ont été qualifiés d’instables, du fait Appliqués sur les matières
premières destinées à la production • Les recettes provenant des
que leur institution dépendait de la
des produits finis, tels que : le cuir, la ressources naturelles : les revenus
situation financière de l’Etat(24). Ils
sont constitués de droits des portes laine. Ils peuvent également porter émanant des exploitations minières
et de droits sur les ventes aux souks. ou bien sont portés sur la période de toute nature, de la pêche en
de traitement et de fabrication tels fleuve, (pêche de l’alose) etc.
• Les Droits de portes ou du «sabot»
que, les activités de tannage, les iv. Les recettes de la Poste
appelés «Hafer» :
exploitations du savon, les fours de
Les marchandises et produits Suite à une première expérience du
la chaux et d’agglomérés, les fours
en provenance des villes étaient service de la Poste au Nord du pays,
de poterie etc.
soumis à des droits d’entrée et de le Sultan Moulay Hassan 1er, avait
sortie. Le montant de l’imposition • Moukous de commercialisation décidé de généraliser ce service sur
variait selon la nature de la Ces droits portaient sur les opéra- tout le Royaume(27). Soumis, sous
marchandise, des produits et des tions de commercialisation et de la présidence de Hadj Othman ben
bestiaux employés dans le transport, vente des produits et marchandises. Abdelkrim Ben Jaloune, le service de
servant d’indicateur d’estimation et Ils frappaient les transactions com- la Poste assurait la distribution des
de mesure du poids de «la matière lettres moyennant une rémunération
merciales, telle que la taxe sur les
imposable». recouvrée par les «Oumanas» des
ventes des céréales, des huiles, du
villes.
Toutefois, il faut préciser que beurre etc…. La taxe était supportée
ces droits, bien qu’ils portaient à pied d’égalité entre le vendeur et
l’appellation de «droits de portes», l’acheteur. Bien que son nom donne
ne frappaient que les marchandises l’impression d’une taxe supportée
et les produits destinés à la vente par le consommateur, elle était par-
dans la ville. Les commerçants tagée entre les deux parties(26).

24- Après la défaite d’Isli, Moulay Abderrahmane a institué des «Moukous» sur la 26- Selon le Dahir d’organisation de Moustafad de Debdou, «le paiement de la
vente du cuire et du brétaille en 1850 taxe sur la vente des céréales est un dirham par Moude, supporté par le
vendeur et l’acheteur». Dans certain cas la taxe était perçue en nature, à
25- Lettre du Sultan en date du 9 décembre 1884 adressée à Abdelkader Hillali l’instar du savon. Cité par Heraj Touzani, op cité
Amine de Bouzrara, sur la perception par Amine de la ville de Rabat des droits
de portes sur les commerçants de la laine, à destination de la ville de Fès. 27- Dahir relatif à l’organisation du service de la poste au Maroc, en date du 22
Cité par Heraj Touzani, op cité Novembre 1892.

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 19


SPECIAL
CENTENAIRE

Les modes de afin d’assister les «Oumanas» dans nature directement aux magasins
recouvrement des leur mission(29). construits à cet effet par l’État,
différents impôts La campagne de recouvrement était appelés «Amrasses» et «Hangars».

A l’instar de la dualité des natures conditionnée par l’avènement de la L’opération d’emmagasinement


d’impôts, l’Etat avait le choix entre période des récoltes et sur ordre des impôts en nature dans les
un recouvrement direct des impôts direct du Sultan, qui adressait des «Hangars» n’était pas une norme
par ses propres agents, ou bien une lettres dans ce sens aux différents pour l’ensemble des produits.
sous-traitance de cette compétence, gouverneurs et «oumanas» du pays, Les recouvrements en nature
à travers la technique de l’affermage dans tout le Royaume(30). des céréales, étaient par contre
ou de la cession. Dans certaines situations, même en acheminés aux «Oumanas» des
présence des gouverneurs et de leurs ports pour exportation, surtout à
Cette deuxième partie, présente
forces de l’ordre, les «Oumanas» destination des pays européens.
dans un premier temps, les modalités
de recouvrement des impôts directs et les chefs de tribus, se trouvaient Ainsi, les produits de l’impôt sur les
notamment les impôts de nature confrontés à des réticences et voire récoltes des céréales des tribus de
religieuse (1) et en deuxième temps, même de la résistance de la part des «Chaouia» étaient déposés au port
le recouvrement des «Moukous» (2). contribuables. de Casablanca, ceuxi des tribus
Si le refus de paiement émanait d’un de «Doukala», au port d’El Jadida,
Les modalités de contribuable ou d’un groupe limité, le ceux des tribus de «Aabda» au port
recouvrement des impôts Sultan demandait aux gouverneurs de Safi, ceux de «Chiadma» au
directs de les envoyer auprès de lui afin port d’Essaouira, tandis que le port
de recueillir leurs doléances et de Larache recevait le produit des
Le recouvrement des impôts directs impôts des tribus limitrophes.
de prendre, ainsi les décisions
était confié au corps des «Oumanas»,
convenables(31). Après centralisation des recettes
assistés par les chefs des tribus et
les gouverneurs. Après validation Toutefois, s’il s’agit d’un refus collectif et déduction des dépenses, des
du Sultan valant «ordre exécutoire» d’une tribu ou d’une région, le Sultan frais de fonctionnement du «Caïd»
des propositions d’imposition faites envoyait une expédition militaire pour et de son appareil administratif au
au niveau local(28). A l’exception les forcer au paiement des impôts niveau local, ce dernier acheminait
de la «Harkas» liée aux opérations dus. Ces expéditions militaires les montants perçus au Sultan,
militaires du Sultan imprévues, le représentaient une occasion pour à l’exception de la «Hadiya»
recouvrement des autres natures, l’État de rappeler les tribus à l’ordre, qui exigeait le déplacement du
était bien encadré en matière de punir les tribus rebelles et de gouverneur ou de son suppléant
d’échéances et d’exigibilité. réprimer les éventuelles résistances pour la présenter au Sultan selon
au paiement notamment chez les les traditions et coutumes(34), en
Cette opération était bien encadrée,
tribus lointaines(32). cérémonie officielle.
de par la qualité des agents
(«Oumanas», gouverneurs des A la fin de la campagne de S’agissant des droits de douanes
«Adoules» et parfois même des recouvrement ordonnée par le recouvrés par les «oumanas» des
magistrats) chargé de la préparation Sultan, les «Oumanas» et les chefs ports, les contribuables recevaient
des listes et des rôles des de tribus, après comptage et arrêt des quittances justificatives,
redevables. Par ailleurs, le Sultan des recettes, versaient les impôts détaillées, comportant les éléments
pouvait commissionner des experts en espèces(33) entre les mains des d’identification de la partie versante,
en agriculture, en poids et mesures, «Caïds» et déposaient ceux en de la marchandise, avec précision

28- Jermane Aiache, op cité page 16 et suivant. 32- Lettre du Sultan adressée aux «Oumanas «d’Iyala du Caïd Abdellah Ziyadi en
date du 24 janvier 1885, registre 360, page 206, et lettre adressée à l’Amine
29- Lettre du Sultan adressée à l’Amine Taleb Idriss Massoudi en date du 8 juin Touazit en date du 8 décembre 1884. Cité par Heraj Touzani, op cité page 34.
1884. Cité par Heraj Touzani, op cité
33- Lettre du Sultan adressé à l’Amine d’Iyala du Serviteur Tkhili en date du 2
30- Lettre du Sultan adressée aux Oumanas Mokhtar en date du 4 décembre Janvier 1885. Cité par Heraj Touzani, Op cité page 30
1884, Cité par Heraj Touzani, op cité page 19.
‫ة‬
‫ وما بعدها‬151 ‫ص‬1 ‫والصول»ج‬ ‫ بن‬- 34
‫«ا� ز يدان «العز‬
31- Lettre du Sultan adressée à l’Amine Ali Ben Korchi Hanouni et le Cheikh de
la Tribu en date du 16Mai 1885. Cité par Heraj Touzani, op cité page 182.

20
de la nature, du poids et du montant agricoles et des métaux extraits des Moharrem ou de l’Achour(42)»
payé. Cette quittance dispensait mines(39).
Le contrat comportait des clauses
l’exportateur d’un deuxième
imposées par l’Etat, notamment, le
paiement en cas de transition dans Les modes de respect des taux des impositions,
un autre port. recouvrement des les règles de perception des taxes,
Les commerçants pouvaient Moukous le droit de l’administration de retirer
bénéficier de facilités de paiement Le recouvrement des Moukous le droit «d’affermage» suite à une
sous forme d’échelonnement ou se faisait selon deux modes : le meilleure offre présentée par un
de paiement par acomptes(35) des recouvrement direct ou l’affermage. concurrent à n’importe quel moment
sommes dues, sur dérogations du contrat.
spéciales accordées par le Sultan(36). a. Le recouvrement direct des Le contrat prévoyait également les
De même, les «Oumanas» des Moukous échéances de versement du produit
ports percevaient des droits de Les opérations de recouvrement du contrat d’affermage au trésor
débarquement appelés droits étaient confiées aux «Oumanas» public, qui variaient selon la nature
d’accostage des bateaux de des villes appelés «Oumanas el des droits affermés. Généralement
commerce(37) dont la liquidation se Moustafad». Chaque «Amine» il se faisait à la fin de chaque mois
faisait sur la base de la taille des disposait d’un nombre de collecteurs comme c’est indiqué dans une lettre
bateaux. chargés de la perception des du Sultan adressée au «Mouhtassib»
droits de portes et des droits de de la ville de Marrakech en date du
Pour la gestion du domaine, les
Souk, de la tenue des registres et 25 septembre 1892(43).
«oumanas» des villes, tenaient des
registres retraçant l’ensemble des de la centralisation des recettes Dans d’autres cas, le contrat
biens, leurs valeurs locatives, les entre les mains des «Oumanas imposait aux fermiers de verser les
listes actualisées des locataires et al Moustafad», qui veillaient au droits aux «Oumanas» chaque fin
le suivi des versements périodiques. contrôle des versements de leurs de journée(44). Dans son ouvrage
Les clauses des contrats de collecteurs, de l’exactitude de la sur «l’organisation des finances au
location des bâtiments n’étaient pas tenue de leur comptabilité et du Maroc», Michaux Bellaire précisait
identiques, elles différaient selon la respect des règlements(40). que «Par mesure de précaution,
nature des biens, des exploitations l’Amine El Moustafad exige, des
et même des contractants (38). b. L’affermage des droits de fermiers, le paiement d’un mois
Quant aux terres agricoles, aux
recouvrement de loyer d’avance au moment des
Il s’agit d’un contrat de location enchères et chaque mois continue
fermes et aux exploitations minières,
du droit de recouvrement des à être payé à l’avance sous peine
les «Oumanas» étaient libres de
taxes et des impôts conclu avec de rupture du contrat, de façon qu’à
choisir le mode de gestion, qui
une tierce personne, suite à une la fin du contrat il n’y ait ni retards
pouvait être soit la location à l’instar
ni difficultés pour le paiement du
des bâtiments, soit l’exploitation opération d’enchère publique(41)
dernier mois(45)».
directe et soit le versement des «au commencement de l’année
produits de cession des récoltes musulmane, c’est-à-dire au mois de

35- Lettre du Sultan aux «Oumanas «du port de Safi en date du 29 Mars 1878, Février 1884, registre n° 360, Cité par Heraj Touzani, op cité page 46.
Documentation de l’année 1925, Cité par Heraj Touzani, op cité
40- Lettre du Sultan adressée à Amine de la ville de Rabat en date du 9 décembre
36- Lettre du Sultan adressée aux «Oumanas du Port d’Essaouira en date du 1884 citée par Heraj Touzani, op cité, page 121.
29 Mars 1878, relative à une facilité accordée au commerçant Youssef
EL MLIH sur les droits de l’imports et l’export pour une durée de 3 mois. 41- Lettre du Sultan aux «Oumanas «du Moustafad de Marrakech en date du 26
«Documentation de l’année 1925» n° 6/302, archives du Maroc. Cité par Mars 1893, n° 136 «recueil des lettres du Moustafad de Marrakech». Cité par
Heraj Touzani, op cité Heraj Touzani, op cité

37- Article 32,39 et 42 de la convention de 1861 entre le Maroc et l’Espagne. Cité 42- Michaux Bellaire, op cité page 238
par Ibn Zidan dans «Itḥaf Aalam Al-naas Bi-Jamaal Akhbaar Haḍirat Miknas» 43- Lettre du Sultan n° 139 «recueil des lettres du Mouhtassib de Marrakech»,
tome 3 page 506. Cité par Heraj Touzani, op cité
38- Lettre du Sultan adressé aux «Oumanas du Moustafad de Marrakech en date 44- Lettre du Sultan à Amine Moustafad Meknès en date du 3 juin 1887, Cité par
du 22 Aout 1892, sur la réservation des boutiques abritant les manufactures Heraj Touzani, op cité
de bijouterie aux Juifs et Chrétiens. Cité par Heraj Touzani, op cité
45- Michaux Bellaire «l’organisation des finances au Maroc» page 238, publication
39- Lettre du Sultan adressée à Amine Moustafad Casablanca en date du 9 de la mission scientifique du Maroc, édition Paris Ernest Leroux, 1907.

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 21


SPECIAL
CENTENAIRE

arbitraire, c ’ e s t- à - d i r e qu’elle
retombe plus particulièrement sur
les pauvres gens et sur ceux qui
n’ont aucun protecteur influent(50)».
Ces pratiques et abus de la part des
«Oumanas», de leurs collecteurs, de
la part des fermiers et leur personnel,
amplifiait l’opposition et le refus des
«Oulémas» aux «Moukous», de
même, ils alimentaient les tensions
des artisans, des petits commerçants
et des agriculteurs(51).
Le choix entre le recours au
recouvrement direct et l’affermage,
était guidé par des considérations
purement financières de rentabilité.
La nature des impôts ou le critère
géographique n’expliquaient pas la
décision de l’Etat
L’évolution de l’Etat marocain sous
le règne des différentes dynasties
a été marquée par une dualité
d’imposition : impôts religieux et
Perception de l’impôt au Maroc impôts «nouveaux», et une dualité
Le Monde illustré 16 novembre 1861 de recouvrement : recouvrement
direct et affermage.
En plus, le Sultan accordait des sont mis en vente aux enchères(48)». A travers cet encadrement, l’objectif
remises gracieuses aux fermiers sur Cette faculté accordée aux principal de l’Etat, était la maîtrise
demande en cas de pertes(46) liées «Oumanas» de décider du mode de l’appareil administratif fiscal, la
à des événements exceptionnels de recouvrement, encourageait des sécurisation de ces ressources et
notamment, la sécheresse. L’Etat pratiques de malversations et de la garantie de leur recouvrement.
sanctionnait les tentatives de détournements des recettes soit Le Sultan bien qu’il disposait d’une
falsification ou de malversation de la «administration» propre chargée
directement par les «Oumanas»
part d’un fermier par des exclusions de la couverture et la réalisation de
et leurs collecteurs, soit à travers
provisoires ou définitives de la toute l’activité fiscale, était le premier
des compromissions entre les
participation dans les opérations responsable des finances de l’Etat et
d’enchères et d’affermage(47). «Oumanas» et les fermiers(49).
le garant de la bonne marche de ses
L’avis des «Oumanas» locaux était Michaux Bellaire soulignait à ce titre services dans le cadre de l’intérêt
déterminant dans le choix du mode «que la ferme des Meks, donne lieu général.
de recouvrement. Généralement à tous les abus. Les enchères sont
rarement faites sans arrangements
«les droits de marchés, la régie du
particuliers avec l’Amin El Moustafad
tabac, du kif et de l’opium, la régie
et la perception elle-même par les
du soufre et les droits des portes
fermiers ou leurs agents est souvent

46- Lettre du Sultan adressé à Abdellah Benouna Amine Moustafad Essaouira, en 50- Michaux Bellaire, op cité page 70.
date du 14 Février 1893. Cité par Heraj Touzani, op cité
51- Révoltes des tanneurs de Fès en 1873 contre la lourdeur des Moukous et les
47- Ibn Zidan, op cité, tome 3 page 481. abus de recouvrement.
48- Michaux Bellaire, op cité page 238.
49- Cas de la ville de Ksar Kebir, cité dans lettre du Sultan adressé au Mohtassib
de la ville en date du 22 décembre 1893.

22
Les modes de gestion
des dépenses publiques au Maroc :
Quelle évolution historique ?
Abdelhamid ZOUBAA,
Cadre au service de la coopération internationale
en matière de finances de l’Etat et des collectivités territoriales

Traiter de l’histoire de la gestion des adopté une méthode de recherche des faits historiques ayant marqué la
dépenses publiques au Maroc depuis basée sur une lecture sélective des gestion des dépenses des différentes
l’antiquité jusqu’à nos jours n’est documents et des ouvrages traitant dynasties ayant régné sur le Maroc,
à l’évidence, pas une tâche aisée, de l’histoire du Maroc, ainsi que des tout en traitant de la problématique
surtout lorsqu’il s’agit de l’aborder ‘’ Dahirs’’ émanant des Sultans qui se principale articulée autour de
dans un article de quelques pages. sont succédé sur le règne du Maroc, l’évolution des modes de gestion
sous forme d’ordres de paiement des des dépenses publiques à travers
Néanmoins, pour être au fait des
dépenses publiques ou sous forme l’histoire.
aspects majeurs qui ont marqué
d’ordres fixant la nature, la quantité
l’histoire des dépenses publiques Etant donné que le Maroc a connu
et la forme des dépenses à allouer
au Maroc, nous avons opté pour une histoire très riche, et vue la
aux bénéficiaires, et ce, afin de tirer
une approche sélective de quelques diversité des expériences des
des renseignements à caractère
aspects de la gestion des dépenses dynasties qui se sont succédées, à
financier qui peuvent nous éclairer
publiques, à travers l’analyse de travers l’histoire, d’origines romaine,
sur l’évolution historique des modes
leurs natures, de leurs caractères, Vandale, Byzantine, berbère et
de gestion des dépenses au Maroc, à
de leurs typologies, des institutions chérifienne, adoptant chacune des
travers quelques aspects signifiants.
chargées de leur gestion, de la méthodes de gestion diversifiées et
nature du contrôle exercé, ainsi que Ces aspects de gestion, peuvent être variées, nous tenterons de présenter
de l’évolution de leurs modes de présentés à travers des tentatives quelques aspects de gestion pour
de réponses aux problématiques chacune de ces dynasties, tout en
gestion à travers l’histoire, ce qui
suivantes: Comment les dépenses abordant la délimitation des typologies
peut nous aider à disposer d’une
publiques ont été financées ? y avait- de leurs dépenses et en clarifiant
vision aussi sommaire soit-elle de
il des affectations des fonds à des leurs natures, leurs caractéristiques
quelques aspects historiques de la
dépenses spécifiées? y avait-il des et leur mode de gestion, notamment,
gestion des dépenses publiques, à
systèmes de contrôle efficaces?. Ce chez les byzantins (I), le khalifat
même de nous faire comprendre,
sont des questionnements auxquels islamique (II), les Almoravides(III),les
de manière relative, la spécificité de
nous essayerons d’apporter Almohades(IV), les Mérinides(V)
gestion de chaque période.
quelques éléments de réponses à et enfin l’expérience des Alaouites
Pour aborder ce sujet, nous avons travers l’analyse des événements et jusqu’au protectorat(VI).

Le Maroc sous l’Empire Byzantin : le pouvoir absolu de l’Empereur


Pour comprendre le système fonctions de l’Empire. Il était le chef général et le chef de l’administration
financier et en particulier la gestion de l’administration financière. C’est dans tous ses aspects, y compris
des dépenses publiques chez lui qui arrêtait le total des dépenses l’administration chargée des
les Byzantins qui ont régné sur le annuelles, qui déterminait comment finances(2). Il nommait également
Maroc pour plus d’un siècle et demi les dépenser, qui fixait le montant un fonctionnaire appelé’’ ’’Idiologos’’
(533-709 J-C), il faut prendre en des impôts à recouvrer, et c’est lui qui chargé de superviser les recettes du
considération le statut de l’Empereur
détenait les caisses de l’Empire(1). pays ainsi que la perception de ses
qui disposait d’un pouvoir absolu. Sa
volonté constituait la seule source L’Empereur nommait un gouverneur impôts. En principe, ce fonctionnaire
de droit. C’est lui qui distribuait à la tête de l’administration de contrôlait les actes du gouverneur
les pouvoirs et nommait dans les chaque pays qui est le gouverneur dans le domaine financier(3)

1985 ‫ دار تال�اث القاهرة طبعة‬،‫السالمية‬ ‫ة‬


‫للدول إ‬ ‫ خ‬:‫الد� الرئيس‬
‫الراج والنظم املالية‬ ‫حممد ضياء ي ن‬- 1 ‫ حممد ضياء ي ن‬- 3
33:‫ص‬، ‫ نفس املرجع‬:�‫الد‬
‫ وما بعدها‬31: ‫ص‬،
2 -“They were, at the same time, the governors, or rather monarchs, of the
conquered provinces, united the civil with the military character, administered
justice as well as the finances, and exercised both the executive and
legislative power of the state.” Indique E.Gebbon dans le chapitre 6 de son
ouvrage «the hisory of the décline a fall of the roman empire» . Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 23
SPECIAL
CENTENAIRE

Les gouverneurs des pays aux dépenses de l’armée et de son empire» : «l’Empereur avait comme
exécutaient la volonté de L’Empereur, équipement, des forteresses et des premier objectif : d’avoir les fonds
ils recevaient les instructions, casernes militaires(5). nécessaires pour financer les guerres
réceptionnaient les impôts et les qu’il mène».
Une autre partie des dépenses était
renvoyaient à la capitale sans aucune
destinée aux constructions des A noter, qu’en raison de la forte
autonomie(4).
ouvrages publics, des églises et résistance opposée par les tribus
Ensuite, l’Empire byzantin a mené des administrations, et ce, en plus berbères, les byzantins n’ont pas pu
une réforme au niveau de la des dépenses basiques relatives à
généraliser leur système financier sur
gestion des finances en remplaçant l’approvisionnement du palais et aux
tout le Maroc ; ils sont restés confinés
‘‘l’Idilogos’’ par un autre fonctionnaire fêtes et cérémonies officielles.
à un territoire étroit dans certaines
appelé ‘‘Catholicos’’ indépendant
L’ère byzantin était marquée par une villes comme Tanger, Lixus (Larache)
du gouverneur avec une parfaite
mauvaise gestion des dépenses et Ceuta.
séparation de l’administration
publiques, et ce suite aux guerres
chargée des finances et celle des L’Empire Byzantin sera chassé par
qu’a connues l’empire qui ont
affaires générales. les musulmans suite aux conquêtes
causé un déséquilibre fatal entre
La défense de l’Empire a constitué les recettes et les dépenses dû à menées par les Omeyyades, et
une priorité pour l’Empereur ; la masse importante des dépenses la plupart des tribus berbères se
par conséquent, la majorité des militaires. Comme l’a indiqué convertissent à l’islam. Dès lors, la
dépenses de l’Empire Byzantin E.Gebbon dans son ouvrage «history gestion des dépenses publiques
étaient destinées particulièrement of the décline a fall of the roman obéit aux règles de l’Islam.

L’ère du khalifat islamique et le début de l’organisation financière


Le Maroc, à l’instar de tous les premières conquêtes musulmanes musulman fut le khalife Omar, et cela,
pays arabes et nord africains, a été au Maroc, exportant ainsi tout un dit on, pour la raison qu’Abou Horeïra
soumis aux conquêtes islamiques système de gestion des finances avait apporté du Bahreïn une somme
ce, depuis l’ère des Omeyyades, publiques, encadré par des règles et d’argent tellement forte, de huit cent
et par conséquent, et après avoir des institutions mises en place depuis mille dirhams 800 000dh, que l’on
été soumis au système byzantin, l’ère du “khalifa” Omar. ne savait pas comment s’y prendre
son système financier est devenu, pour en faire le partage, sachant que
dès lors, celui adopté par le khalifat
a- La constitution des ’’diwans’’’ le ’’khalifa’’ Omar, veillait lui-même
islamique, notamment, au niveau Dès les premiers temps de l’Islam, régulièrement sur la répartition des
de l’organisation des institutions les dépenses publiques ont occupé dons(6),
financières, de la perception de une place primordiale dans la
Il était donc indispensable de
l’impôt et des modalités de gestion législation financière islamique qui a
trouver un moyen de tenir compte
des dépenses et des deniers publics. veillé à affecter chaque recette à des
de ces sommes, d’enregistrer les
dépenses particulières.
Donc, pour appréhender paiements de la solde de l’armée, et
l’organisation financière et les modes Comme l’indique Iben taymiya dans de sauvegarder les droits de l’État.
de gestion des dépenses publiques son ouvrage (‫السياسة الشرعية في إصالح‬ Khaled Ibn El Ouelîd(7) recommanda
des dynasties du khalifat islamique ‫)الراعي والرعية‬, il n’existait pas de l’établissement d’un ’’diwan’’, tel qu’il
qui ont gouverné le Maroc à travers «diwan» qui regroupe les recettes l’avait vu fonctionner chez les princes
l’histoire, il nous parait nécessaire de et les dépenses à l’ère du prophète. de la Syrie, et Omar agréa ce conseil.
projeter un éclairage sur les aspects Les fonds ont été distribués dés leur Il donna l’ordre à Akîl, fils d’Abou
financiers qui ont marqué le début de perception. Selon leurs origines, ces Taleb, à Makhrema, fils de Naufel, et
la constitution de l’Etat islamique à la fonds étaient affectés à des dépenses à Djobeïr Ibn Motâem, d’en organiser
capitale de «AlKhilafat» jusqu’à l’ère bien déterminées. Et le premier qui un.(8) Ces derniers, dressèrent
des Omeyyades; qui ont mené les introduisit le ’’diwan’’ dans l’Empire le ‘‘diwan’’ de toutes les troupes

‫ حممد ضياء ي ن‬- 4


33:‫ص‬، ‫ نفس املرجع‬:�‫الد‬ 7- Dans une autre version la proposition était faite par El Oualid Ibn Hicham
Ibn el Moughira (voir ibn Taymiya : op cit), on a opté pour la version
‫حممد ضياء ي ن‬- 5
36:‫ص‬، ‫ نفس املرجع‬:�‫الد‬ d’Elmaouardi.
‫أ‬ voir :
‫ف‬
‫ت‬
‫الراع والرعية’’ �قيق‬
‫ف‬ ‫ ‘’السياسة ش‬:‫ا� تيمية‬
‫ال�عية ي� إصالح‬ ‫امحد بن� عبد احلميد بن� عبد السالم بن‬- 6 -‫ الحاكم السلطانية‬:‫ انظر كذلك‬-:‫ درر السلوك ي� سياسة امللوك‬:‫عل بن� حبيب املاوردي‬‫أ� احلسن ي‬‫بي‬
‫ي‬
57:‫ ص‬،‫دار عامل الفوائد‬،‫عل بن� حممد العمران‬ ‫ي‬ ،‫ح� عرص املأمون‬‫السالمية ت‬ ‫ة‬
‫الدول إ‬
‫ف‬ ‫ عبد ي ز‬- 8
�‫ ديوان الج ند نشأته وتطوره ي‬:‫العز� عبد الهل السلوى‬
101 :‫ ص‬،�‫ماجست‬
‫ي‬ ‫ة‬
‫رسال‬
24
musulmanes, par ordre de familles et Les dépenses varient selon elles étaient financées par des
de tribus. l’origine des recettes fonds provenant des autres recettes
telles que : ’’Aljizia’’, ’’Alkharaj’’ et
A cet égard, deux ‘‘diwans’’ ont été Généralement, ce qui a caractérisé
’’Alaachour’’.(13)
constitués à la capitale : le ’’diwan de les dépenses publiques sous l’ère
l’armée’’ (‫ )ديوان الجند‬et le ‘‘diwan des du khalifat islamique c’est qu’elles Généralement, «Le Prince doit
dons’’ (‫)ديوان العطاء‬, ces ’’diwans’’ ont variaient selon l’origine des sommes employer les fonds d’une façon juste:
été ensuite implantés dans toutes les versées à BAIT ELMAL (le lieu où il lui est interdit de les dépenser pour
régions islamiques : à Elbassra, el les fonds sont conservés), qu’elles autres que les musulmans, de les
koufa , khozaa et à homair…etc. proviennent de la ’’Zakat’’ (‫)الزكاة‬, du gaspiller, de les donner à ceux qui
’’Kharaj’’, ’’d’Elfaye’’ (‫)الفيء‬, de ’’Jizia’’, n’y ont pas droit, ou de donner à
Le ’’diwan’’ de l’armée a été constitué
de l’’Aachour’’ ou de ’’Ghanaimes’’ quelqu’un plus que sa part;(14)» et
afin de maîtriser la liste des soldats,
(‫)الغنائم‬. et chaque somme a une l’emploi de ces fonds doit être basé
de préciser les conditions d’intégration
affectation particulière(11) : les sur l’utilité et les besoins et non sur
de l’armée, et de déterminer les dons
recettes de la’’ZaKAT’’ sont l’intérêt.
et les appointements correspondants.
automatiquement distribuées aux
Ensuite, sous l’ère des Omeyyades Donc, les lignes directrices qui
pauvres des musulmans, alors que les
et des Abbacides, ces ’’diwans’’ ont encadraient les dépenses publiques
sommes provenant des “Ghanaims”
connu une parfaite organisation, suite durant cette période étaient fondées
sont destinées aux soldats et à
à leur généralisation dans toutes les sur le respect des limites de la
l’alimentation de ’’BAIT ELMAL’’,(un
régions islamiques soumises aux “Chariaa”, tout en confiant leur gestion
cinquième des “Ghanaimes” est versé
conquêtes(9). à des personnes honnêtes, capables
à ’’BAIT ELMAL’’, alors que les quatre
La dynastie Omeyyade a connu cinquièmes qui restent sont distribués d’assurer une gestion fiable des
l’institution d’un ’’diwan’’ propre aux soldats). dépenses à travers l’enregistrement
aux dépenses appelé ’’diwan des des opérations effectuées dans des
Les dépenses publiques ont été registres afin de garder des traces
dépenses’’, dont le siège était à la
payées sur la base de ce qui est sincères et exactes pour qu’elles soient
capitale de ‘‘Alkhilafat’’, qui était
déterminé dans le Coran d’une part et revues, auditées et réexaminées, en
chargé du paiement des dépenses
dans les ‘‘diwans’’ d’autre part. plus de la rapidité dans l’exécution et
relatives aux affaires de la capitale
telles que l’équipement de l’armée, Le Coran démontre comment les le paiement, c’est-à-dire qu’une fois
les dons et les appointements des fonds doivent être dépensés suivant la dépense constatée et liquidée, elle
soldats. Il supervisait également leur origine, tout en fixant les limites est payée sans aucun retard.
les dépenses effectuées par les de leur emploi ainsi que les ayants Généralement, ce sont des principes
‘‘diwans Elkharaj’’ dans les différentes droits, alors que les ’’diwans’’ qui ont encadré l’exécution et le
régions islamiques et ce, en vérifiant précisent les montants à allouer à paiement des dépenses publiques
et en examinant les registres et les chaque personne (12). sous les dynasties du khalifat
documents envoyés à la capitale islamique et sous celles qui ont
Concernant les autres natures de
pour s’assurer de la fiabilité des
dépenses relatives au fonctionnement gouverné ensuite le Maroc. Parmi
chiffres enregistrés;(10) le ‘‘diwan’’
des services de l’Etat, aux salaires ces dynasties, nous avons choisi de
occupait alors une grande place
des fonctionnaires, à l’équipement et traiter celles qui ont marqué la gestion
dans l’organisation financière des
à l’entretien des locaux administratifs, des dépenses publiques au Maroc à
Omeyyades et dans les États de leurs
au fonctionnement des diwans ainsi travers l’expérience des Almoravides,
successeurs.
que les dépenses de construction des Almohades, des Mérinides et
et d’entretien des ouvrages publics, enfin des Alaouites.

411 :‫ص‬، ‫مرجع سابق‬:�‫الد‬ ‫ حممد ضياء ي ن‬- 9 12- Pour plus de détail voir :
‫ف‬ ‫ السياسة ش‬: ‫…ا� تيمية‬
‫ بن‬.…‫ مرجع سابق‬71 :‫ص‬
‫ز‬ - ‫الراع والرعية‬
‫ي‬ ‫ال�عية ي� إصالح‬
‫ وما بعدها‬294 :‫مرجع سابق ص‬...‫ ديوان الج ند‬:‫العز� عبد الهل السلوى‬
‫ عبد ي‬:‫انظر‬- 10
13 - Pour plus de détail voir: ‫أ‬ ‫أ‬ ‫ن‬
11 - Le coran démontre la distribution de ces fonds comme suit: ‫محيد بن� ج‬
‫ وما بعدها‬251 ‫ الج زء الول ص‬:‫ كتاب الموال‬: ‫ز�بية‬
*Pour
َ ْ la Zakat
َ : ُ ُ َ َّ ْ ْ
�َ‫اب َوالغ ِار ِم ي ن‬
َ‫ُُ ْ َ ف‬ ْ َُْ
َ ُ َ ْ َ َ‫َ َ َ ن َ َ ن‬ ُ ‫الص َد َق‬َّ ‫«إ نَّ َ�ا‬
ِ ّ �‫ات ْ ِل نلفق َر َّ ِاء والسا ِك ي ِ� والع ِام ِل ي� عل ي َ�ا والؤلفةِ قل بو�م و ِ ي‬
ِ ‫الرق‬ َ‫الل ب‬ َّ َ ِ‫َ ف‬
14- Comme l’a indiqué le qadi Abou Omar ben Mansour, dans une réponse,
« ‫ا� الس ِب ِيل‬ ِ ‫و‬ ِ ‫يل‬ ِ ‫و ِ ي� س ِب‬ a propos du kharaj et son application aux denrées‫ز‬Voir : MIchaux billaire:
*Pour ْ les Ghanaims: َ َ l’organisation des finances au Maroc .P: 210
�‫ال َسا ِك ي ِن‬َ ‫� ٍء َفأ َّن ِل َّ ِل �خُ ُ َس ُه َو ِل َّلر ُس ِول َوِل ِذي ْال ُق ْر َ� َو ْال َي َت َام َو‬
‫ب‬ ْ‫َو ْاع َ ُلوا أ نَّ َ�ا َغ ِن ْم تُ ْ� ِم ْن شَ ي‬
” )‫الس ِب ِيل‬ َّ �‫ا‬ ‫َو ْب ن‬
ِ
*pour Elfaye :
�‫ك‬‫القر� واليتاىم واملسا ي ن‬ ‫ب‬ ‫ولدي‬ ‫وللرسول‬ ‫فلهل‬ ،‫القرى‬ ‫أهل‬ ‫من‬ ‫رسوهل‬ ‫عىل‬ ‫الهل‬ ‫أفاء‬ ‫ما‬ .…«
” ‫وا� السبيل‬ ‫بن‬
Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 25
SPECIAL
CENTENAIRE

La gestion des dépenses excessives sous la dynastie Almoravide


La gestion financière des dynasties également consommé une masse Les dépenses de construction
berbères qui ont gouverné le Maroc, très importante des recettes de des ouvrages publics
notamment la dynastie Almoravide l’Etat, vues les sommes importantes
(1060-1147) dont Youssef Ibn Tachfin allouées pour leur équipement et leur Les Almoravides ont donné beaucoup
fonde la capitale à Marrakech entretien. De même, les dépenses d’importance à la construction
en 1062, a été caractérisée par relatives aux appointements et des ouvrages publics tels que la
l’excessivité des dépenses de l’armée aux indemnités des soldats qui construction des villes et des murs
et des salaires des fonctionnaires. dépassaient la somme de cent mille qui les entourent, des châteaux et
dinars (100.000) mensuellement, palais, des forteresses et casernes
Ibn Tachfin a donné au début de militaires, des mosquées, des
vu le nombre important des soldats
son règne, une grande importance écoles, des barrages, et des bassins,
qui dépassait cent cinquante milles
à l’organisation des ‘diwans’ ainsi que la construction des routes
(150 .000) soldats, alourdissaient le
notamment, ceux relatifs aux affaires et des ponts. Des sommes assez
budget de l’Etat(17).
financières. A cet effet, il a institué le importantes étaient dépensées pour
’’diwan Alghanaims’’, le ‘‘diwan des Les appointements des payer ces constructions(18).
dépenses’’, le ‘‘diwan de l’armée’’ fonctionnaires
; le ‘‘diwan des impôts’’, le ‘‘diwan A ce titre, la construction et l’entretien
des recettes’’ ainsi, que le ‘‘diwan’’ Les dépenses relatives aux des murs qui entourent la ville de
du contrôle des dépenses et des appointements des fonctionnaires Fès et de Marrakech ont occupé une
recettes (15). de l’Etat, tels que les salaires part importante du budget de BAIT
des magistrats, des ‘‘fokhas’’ et ALMAL, la construction du seul mur
Les dépenses publiques du temps des Oulémas qui bénéficiaient de Marrakech a nécessité un budget
des almoravides étaient variées de traitements mensuels de BAIT important estimé à soixante dix mille
et diversifiées, et concernaient ELMAL, occupaient une masse Dinars (70 .000) en or. Et le montant
notamment : importante dans les dépenses sous dépensé pour la construction de
cette dynastie. C’est ce qu’affirma la mosquée de ‘‘ Jamaa Elkabir’’ à
Les dépenses de l’armée Marrakech était de soixante dix mille
l’historien Abdel Ouahad El
A cause des guerres qui ont été Merrakchi dans son ouvrage (‫المعجب‬ Dinards (70 000).
menées par les Almoravides pour ‫ )في تلخيص أخبار المغرب‬en signalant
gouverner le Maroc et l’Andalucia, les que les appointements des»fokhas»
dépenses de l’armée, telles que les conduisaient à la richesse excessive.
dépenses militaires relatives à l’achat Fait qui a été confirmé aussi, par
des armes, des bâteaux et navires l’historien Ibn Zaraa en indiquant
militaires, aux salaires de l’armée et aux dans son ouvrage (‫روض القرطاس في‬
équipements des soldats occupaient la ‫)أخبار ملوك المغرب وتاريخ مدينة فأس‬, que Ibn
part la plus importante des dépenses Tachefin aimait beaucoup les Fokhas,
publiques durant cette période. les Oulamas, et les bienfaiteurs, il
A ce titre, Ibn Tachfin envoyait, à leur a alloué des appointements de
plusieurs reprises, des sommes Bait Almal durant toute sa vie, et ce,
importantes à l’Andalusia pour en plus des salaires et indemnités
acheter différentes armes(16). Les octroyés aux ’’Emirs Taouaifes d’Al
dépenses afférentes aux achats Andalus’’ et à leurs élites.
des barques et des navires ont

‫ين‬
..�‫املوحد‬ ‫ النظم واملعامالت املالية ف� املغرب ف� عرص ة‬:�‫البلتا‬
‫دول‬ ‫ي‬ ‫ي‬ ‫ج ي‬ ‫عل‬ ‫ ب‬- 15
‫صا� عبد املنعم حممد ي‬ 18- Pour plus de détail voir :
‫ن‬ ‫ املغرب بع� ي خ‬:‫إ�اه� حراكت‬
34‫ص‬ ،‫ الدار البيضاء طبعة‬.‫ مطبعة دار الرشاد احلديثة‬،�‫الثا‬
‫ الج زء ي‬.�‫التار‬ ‫ب ي‬
225 ‫ ص‬1994
53 :‫مرجع سابق ص‬..‫ النظم‬:�‫البلتا‬
‫ج ي‬ ‫عل‬ ‫ ب‬- 16
‫صا� عبد املنعم حممد ي‬
26 88:‫ ص‬.‫ نفسه‬..‫ النظم‬:�‫البلتا‬
‫ج ي‬ ‫عل‬ ‫ ب‬- 17
‫صا� عبد املنعم حممد ي‬
Les dépenses publiques sous la dynastie Almohade (1147-1269)
La méthode de gestion des dépenses étaient en majorité d’ordre général à Mehdia, Abdelmoumen Ben Ali
publiques chez les Almohades a sans précisions particulières(19). a distribué douze milles dinars
constitué une arme Importante A titre d’exemple, nous citons les (12. 000)(21). Et dans une seule
pour combattre l’image de leur lettres qui ont été adressées par ’’ bataille, Youssef Ibn Abdelmoumen
prédécesseurs Almoravides ; elle leur l’Emir’’ Youssef ben Abdelmoumen a ordonné aux soldats de l’armée
a permis d’ailleurs de gagner un large à tous les walis en 1184 à l’occasion qui ont participé à cette guerre un
soutien populaire. de son arrivée au pouvoir, sous forme million de dinars (1000. 000), et dans
d’ ordre, pour distribuer des fonds et une victoire similaire il a distribué
Sur le plan organisationnel, la
des dons au peuple et aux habitants aux soldats cinq cent mille(500.000)
dynastie Almohade a adopté la même
de leurs régions(20). dinars. En plus de ces dons et
politique que celle des Almoravides
primes, les soldats, bénéficiaient
au niveau de la constitution des
Les types et les formes des des logements, des équipements,
«diwans»et des institutions chargées
dépenses chez les Almohades des habillements ainsi que des
de la gestion des finances publiques.
Comme dans le cas des grandes approvisionnements nécessaires ;
A cet égard, plusieurs ‘diwans’ ont
dynasties marocaines, les ambitions tout était payé par le budget de l’Etat.
été mis en place, notamment :

‘‘Bait Almal’’ : appelé des almohades s’affirmaient par la • Les dépenses de construction
‘‘Almakhzane’’ dans lequel les création d’une nouvelle capitale, d’ouvrages publics
fonds de l’Etat ont été conservés; la construction des villes et le
renforcement de l’armée, ce qui a Les dépenses relatives aux travaux
• ‘‘Diwan al Aamal Almakhzania’’ de construction des ouvrages publics
(‫)ديوان األعمال المخزنية‬, chargé de donné naissance à des dépenses
aussi diverses que multiples. tels que les constructions des villes,
la perception des recettes et du
des châteaux, des palais, des
paiement des dépenses ;
• Les dépenses militaires : forteresses et des casernes militaires,
• ‘’Diwan’’ des soldats, chargé des mosquées et des écoles ont
de maîtriser la liste des soldas, Les dépenses militaires relatives à
occupé une place assez importante
de déterminer les dons et les l’achat des armes, des navires, des
dans le budget des Almohades.
appointements correspondants, équipements militaires et des salaires
de superviser et de contrôler la de l’armée ont constitué, les types Parmi les ouvrages construits sur
gestion financière des walis, et de dépenses les plus dominantes ordre de Yaakoub El Mansour
des chefs des Trésoreries de dans la gestion financière sous cette L’Almohade et qui ont nécessité une
l’Etat. dynastie. masse très importante de fonds,
nous citons à titre d’exemple, la
Sous l’ère des Almohades, les En effet, l’achat des équipements
mosquée de Hassan, la ville de
walis disposaient d’un pouvoir militaires était d’une priorité majeure,
Rabat, les ’’kasabats’’, les palais et
assez important dans la gestion les almohades ont dépensé des
les mosquées à Marrakech. Selon
des finances de l’Etat. Ils avaient sommes importantes pour l’achat
IBN Zaraa, tous ces ouvrages ont
une délégation générale dans de barques et de navires militaires.
été financés par le un cinquième des
la gestion de leur région que ce A cet effet, Abdelmoumen ben Ali,
fonds provenant des ‘‘Ghanaims’’
soit sur le plan administratif ou a ordonné la construction de quatre
des Roumis, en plus des écoles,
financier, notamment au niveau des cent (400) navires militaires, en plus
bibliothèques, hammams, hôtels…
constructions des ouvrages publics, de leur équipement en armes.
etcs(22).
des châteaux, des forteresses et des
De même, les almohades ont accordé
casernes militaires, des dépenses Yaakoub El Mansour a dépensé
aux soldats des salaires, des primes
de l’armée…etc. A cet effet, chaque énormément de fonds pour la
et des dons mensuels, en plus
wali était chargé de payer lui-même construction de la ville de Rabat, qu’
des primes offertes à l’occasion de
les soldes de l’armée après avoir il a regretté ensuite. Les ouvrages qui
chaque guerre menée et à l’occasion
retiré les fonds nécessaires du ’’ Bait traitent de l’histoire du Maroc citent
de chaque victoire.
Elmal’’ central de l’Etat. Alors que les une célèbre phrase qu’il a prononcée
lettres et les ordres des recettes et A ce titre, et à l’occasion de la victoire à sa mort : «J’ai regretté trois choses
des dépenses émanant du ‘‘khalifat’’ des soldats de l’armée maritime dans ma vie en tant que ’’Khalifat’’

85‫ مرجع سابق‬:‫صا� عبد املنعم‬


‫ ب‬- 19 237 :‫ مرجع سابق ص‬:‫صا� عبد املنعم‬‫ ب‬- 21
85 :‫ ص‬،‫ مرجع سابق‬:‫صا� عبد املنعم‬ ‫’’روض القرطاس ف� أخبار ملوك املغرب تو� ير�خ‬:‫ أ� احلسن عبد الهل أ� زرع الفاس‬: ‫ا� زرع‬
‫ بن‬- 22
‫ ب‬- 20 ‫ي‬ ‫ي‬ ‫بي‬ ‫بي‬
35:‫ ص‬:‫ مرجع سابق‬:’’‫مدينة فأس‬
Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 27
SPECIAL
CENTENAIRE

(….) la deuxième c’est la construction des sommes importantes et dota négligence devant la justice.
de la ville de Rabat, pour laquelle j’ai chacun d’eux de mille ‘’MITKAL’’
Le khalifat a sanctionné sévèrement
tellement dépensé de BAIT EL MAL (25) d’or de BAIT EL MAL sous
Abderahman Ibn Yahya, gouverneur
qu’il n’a pas encore récupéré ces forme de prêts qui n’ont jamais été de Fès en découvrant une négligence
fonds…»(23). remboursés. Le magistrat Abi Aabas de sa part, il a sanctionné, également,
IBN Sakar recevait des dons, d’une ses collaborateurs tels que le trésorier
• Les dépenses à caractère manière permanente, avec des de caisse Brahim Lhayyani, ainsi que
politique et social : sommes assez importantes du BAIT le trésorier des denrées (26).
Sous cette dynastie, les dépenses EL MAL qui atteignaient parfois les
500 dinars par opération. Parmi les natures de sanctions
à caractère social et politique, telles
que le khalifat appliquait aux walis,
que les cadeaux qu’offraient les
Le contrôle des opérations de gouverneurs ordonnateurs, et aux
Sultans aux chefs des autres Etats
et aux princes et les dons offerts aux
dépenses ministres figuraient la peine de
mort; la prison et l’exil. En outre,
poètes, aux défendeurs du Royaume, Les almohades ont connu un système
la confiscation des biens était la
et aux hautes personnalités afin de de contrôle financier très efficace, qui
sanction la plus utilisée sous cette
garantir leur fidélité et leur soutien, a permis aux «Khalifats» de faire un dynastie.
les dons et les primes alloués aux suivi des opérations de dépenses
pauvres et démunis, aux «chorfas’’, effectuées par chaque intervenant Comme l’a indiqué Ibn khaldoun
aux «oulémas’’, aux bienfaiteurs et et par conséquent ;de sanctionner dans ses prolégomenes “le saheb
aux étudiants (24), ont été souvent sévèrement les négligences. el achghal, dirigeait la comptabilité
utilisées pour réussir les alliances et le diwan. Il administrait, d’une
Ce système a permis aussi de manière absolue, les revenus de
politiques. De même, les cadeaux et
remplacer les fonctionnaires fraudeurs l’État et les dépenses de toutes
les dons offerts dans les cérémonies
dans l’administration financière par natures; il obligeait les percepteurs à
et les fêtes officielles ont toujours
des fonctionnaires honnêtes. A ce rendre leurs comptes régulièrement;
constitué l’élément le plus efficace
titre, le khalifat, Abdelmoumen Ibn Ali, il pouvait confisquer leurs biens (au
pour gagner la confiance du peuple.
faisait un suivi personnel des dossiers profit du trésor) et leur infliger des
Abdelmoumen Ibn Ali distribuait aux des walis, des gouverneurs et des châtiments corporels en cas de
poètes, aux oulémas et aux étudiants trésoriers accusés de fraude ou de négligence de leur part..(27)”

La gestion financiere des Mérinides (1248 - 1554)


De manière générale, le système dépenses. Par exemple, l’émir
financier des Mérinides était Abi Ainane Elmarini était, wali
caractérisé par la non séparation du ’’Maghrib Alawssat’’ et en
entre la perception des recettes et même temps chargé de la
l’ordonnancement des dépenses. perception de l’impôt et de
En absence d’une unité séparée l’exécution des dépenses.(28)
chargée de la perception des impôts, Seul le chef du “diwan Elkharaj’’
Les ‘‘wali’’ exécutaient toutes les était habilité à contrôler les
tâches en s’engageant en amont walis et les gouverneurs dans
militaire, comme l’a indiqué Ibn
devant le Sultan sur le montant l’exécution des dépenses et de
recettes qu’ils effectuaient. khaldoun, «se trouvent réunies entre
estimé à recouvrer et en procédant
ensuite aux opérations de perception Sous cette dynastie, la comptabilité les mains d’un seul administrateur».
des recettes et de paiement des de l’impôt foncier ¬et de la solde Et tous les comptes publics passent

.‫صا� عبد املنعم مرجع سابق‬ ‫ بن‬- 23


‫ ب‬:‫ انظر كذلك‬36 ‫ ص‬:‫ مرجع سابق‬:‫ا� زرع‬ 27 - Ibn khaldoun op.cit. .p :21
237 :‫ ص‬،‫ مرجع سابق‬:‫صا� عبد املنعم‬ ‫ن‬ ‫ املغرب بع� ي خ‬:‫ إ�اه� حراكت‬- 28
‫ ب‬- 24 ‫ الدار البيضاء طبعة‬.‫ مطبعة دار الرشاد احلديثة‬،�‫الثا‬
‫ الج زء ي‬.�‫التار‬ ‫ب ي‬
120 :‫ص‬:1994
25- Mitkal est une unité de calcule qui vaut environs 5 grammes
133 :‫ مرحع سابق ص‬:‫صا� عبد املنعم‬
‫ ب‬- 26

28
par les bureaux dudit administrateur particulières, telles que les recettes des châteaux et des vaisseaux,
pour «être soumis à son examen et tirées de la ’’Djezya’’ des Juifs de la une partie assez importante des
recevoir son approbation ; mais ses ville de Fès, qui ont été affectées aux dépenses des Mérinides avait un
décisions doivent être contrôlées par dépenses relatives aux bourses des caractère social. L’historien Ibn
le Sultan ou par le Vizir. Sa signature étudiants du ‘‘Jamaa Al karaouine’’ Zaraa a indiqué, dans son ouvrage
est nécessaire pour la validité des et de ses Oulémas(30). Il en est (‫روض القرطاس في أخبار ملوك المغرب وتاريخ‬
comptes fournis par les payeurs de même des recettes de ’’DAR ‫ )مدينة فآس‬que le Sultan des Mérinides
militaires et par les percepteurs de Eddabaghin’’ de la ville de Salé qui a construit des hôpitaux pour les
l’impôt foncier»(29). ont été affectées aux ‘’chourafas’’ malades et pour les fous; il pourvût
Eddabaghines(31). à tous les frais de leur entretien, le
De même, la gestion des dépenses
était caractérisée par l’affectation de En plus des dépenses relatives à tout aux frais du Baït El Mal. «Il en
certaines recettes à des dépenses l’armée, à la construction et l’entretien fit autant pour les lépreux, pour

La gestion des dépenses sous la Dynastie Alaouite


A l’instar des autres dynasties qui auxquels la somme d’or doit être que les hôpitaux et les écoles(36).
ont gouverné le Maroc, la Dynastie distribuée ; des dons ont été Les biens des «Habous» ont été
Alaouite donnait une grande également envoyés aux étudiants et gérés indépendamment du budget
importance aux dépenses relatives ‘‘Oulamas’’ d’El ‘‘Azhar’’ (34). du Sultan jusqu’au règne de Moulay
à la solidarité, aux besoins du Palais Abderrahmane qui a rattaché
Dans un autre Dahir, le Sultan
et à la construction des forteresses, l’administration de cette caisse au
ordonne au Nadir des ‘‘Habous’’
des châteaux, des tours et des Makhzen, en remplaçant chaque
de Fès de distribuer aux ’’Chorffas’’
casernes militaires. Ces dépenses, Nadir désigné par les notables,
de cette ville, des dons et des
ont toujours continué à constituer par deux Nadirs nommés par le
appointements trimestriels. Et dans
les lignes directrices des dépenses Sultan(37).
un troisième, il ordonne au Nadir des
publiques en cette période.
’’Habous’’ de Meknès de payer des Pour mieux comprendre la gestion
Sous le règne de Sidi Med ben salaires mensuels aux étudiants, à des dépenses publiques sous cette
ABDELLAH (1790-1757), la ‘‘l’Imam’’ et aux fonctionnaires de dynastie, il s’avère necessaire
construction des ‘‘kasabah’’, des Moulay Ali Cherif en fixant dans le de projeter un éclairage sur le
tours militaires et des mosquées a Dahir les montants à allouer pour fonctionnement de “Bait El Mal’’
connu un grand essor, notamment chacun d’eux(35). qui supportait ces dépenses
à Casablanca, Rabat, Tanger et
A noter que, auparavant, les tout en traitant les opérations
Larache.
fonds des «Habous» échappaient d’ordonnancement, de contrôle, et de
Les dépenses à caractère social et complètement au contrôle de suivi d’exécution et en analysant la
politique occupaient également une l’Etat. Chaque mosquée, avait un phase du paiement assurée par les
place importante dans les dépenses administrateur particulier appelé “oumanas es-sayar”.
effectuées en cette époque: le Sultan (Nadir) nommé non pas par le
Med ben ABDELLAH distribuait des L’institution de Baït Almal
Makhzen, mais par les notables du
dons et des cadeaux supportés par quartier, et chargé de l’administration Les différentes dynasties qui ont
BAIT ELMAL. des «Habous», de l’entretien de la gouverné le Maroc durant l’histoire
A ce titre, par un document daté de mosquée, du paiement des différents et surtout depuis l’ère islamique, ont
1204 hijria, le Sultan a envoyé à la fonctionnaires, des Imâms, et des veillé à la constitution de “Baït El Mal
Mecque mille plaquettes d’or comme «Mouaddens», etc. Il était également “pour conserver les fonds et l’argent
cadeaux, jointes d’une liste détaillée chargé de l’entretien et du bon qui proviennent de la Zakat (‫)الزكاة‬, du
des «Chourafas’’ et personnalités fonctionnement des institutions telles Kharaj, d’Elfaye”(‫)الفيء‬, de la “Jézya”,

29 - Ibn khaldoun : op.cit. 2eme partie p : 28 33- MIchaux bellaire. op cit P : 189
‫ الج زء ن‬.�‫التار‬
‫ الدار البيضاء‬.‫ مطبعة دار الرشاد احلديثة‬،�‫الثا‬ ‫يخ‬ �‫ املغرب بع‬:‫اه� حراكت‬ ‫ بن‬- 34
‫ي‬ ‫ بإ� ي‬- 30 .‫ا� ز يدان نفس املرجع الج زء الثالث‬
119:‫ص‬:1994 ‫طبعة‬
35 - Ces dépenses ont été supportées par le budget des Habous.
‫ الدار البيضاء‬.‫ مطبعة دار الرشاد احلديثة‬،�‫الثا‬‫ الج زء ن‬.�‫التار‬
‫يخ‬ �‫ املغرب بع‬:‫اه� حراكت‬
‫ي‬ ‫ بإ� ي‬- 31
119:‫ص‬:1994 ‫طبعة‬ 36 - MIchaux bellaire. op cit : 191

32 - Voir: Michaux Bellaire. op cit . p: 190,voir aussi : 37 - MIchaux bellaire. op cit : 192
‫أ‬
‫’’النيس املطرب روض القرطاس ف� أخبار ملوك املغرب تو� ي خ‬:
‫ر� مدينة‬ ‫ي‬ ‫الفاس‬
‫ي‬ ‫أ� زرع‬
‫ ببني‬220 : ‫ص‬
-‫أ� احلسن بن� عبد الهل‬
‫ ب ي‬: ‫فأس’’ ا� زرع‬
Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 29
SPECIAL
CENTENAIRE

et de l’ “Aachour”. Il comportait des De même, les Alaouites ont mis en registres et de la bonne organisation
fonds en monnaie et de l’or ainsi place une nouvelle ’institution dite “El des comptes du budget durant cette
que des produits agricoles et des Quaous” qui jouait le rôle de Baït El période et celle qui la précède(40).
marchandises telles que l’huile, le Mal du” Khalifa du Sultan” pendant
En effet, chaque nature de dépense
blé, le sucre...etc. l’absence du Sultan. Le rôle financier
était enregistrée dans un registre à
du “Quaous” est exactement le
Chez les Alaouites, “Baït El Mal” part, en précisant l’objet, le montant
même que celui du Baït AL MAL.
se trouvait au palais, son chef et le lieu de la dépense. Ibn Zaydan
Il encaisse les mêmes recettes et
administratif était le Sultan, il était confirme cette précision en indiquant
fait face aux mêmes dépenses,
fermé à quatre serrures et ne pouvait ce qui suit : «Nous disposons entre
mais il ne fonctionne que pendant
etre ouvert que suite à ses ordres, nos mains de différents registres ...qui
l’absence du Sultan, et lorsque “Baït
son ouverture comme a dit Michaux comprennent des parties réservées
El Mal” est fermé ; parallèlement
Bellaire donnait lieu à une véritable aux différentes recettes et dépenses
il à été institué “Dar Adial” dirigée
cérémonie, personne ne pouvait budgétaires relatives aux différentes
par “Amin el Moustafad”( Amin des
l’ouvrir seul(38). Il ne pouvait être affaires et différents services de
recettes) où sont réunis les produits
ouvert qu’en présence de quatre l’Etat, telles que les dépenses des
des Moukous. C’est-à-dire les droits
chefs différents, en plus, la présence ambassadeurs, destinées pour servir
de marchés et les droits de portes,
de deux Adouls était toujours requise à des fins politiques ainsi que les
ainsi que les taxes qui n’ont aucun
pour ouvrir la porte de “Baït Al Mal”. dépenses du palais détaillées avec
caractère religieux.
Les sommes versées ou retirées une haute précision....Tout était
de “Bait El Mal” étaient inscrites L’ordonnancement, le connu et décrit dans cette période, et
par les deux Adouls présents à son contrôle et le suivi des a été consulté, revu et examiné par le
ouverture, sur les registres de “l’Amin opérations de dépenses Sultan»(41). A ce titre, il cite l’exemple
Dakhel” ou de “l’Amin Es Sayer” de la dépense relative à l’entretien
Ce qui a caractérisé le système
selon le cas, et sur les registres des de la caravane du Sultan dont les
financier et particulièrement la
dépenses ou des recettes de “Bit El registres comptables indiquent les
gestion des dépenses publiques
Mal”. détails, peu importe leurs tailles
sous la dynastie Alaouite, c’est la
ou importances, ce qui démontre
Ibn Zidan, nous présente dans précision, la sincérité et la maîtrise
la parfaite précision assurée dans
son ouvrage, sus-indiqué, des des opérations des dépenses, et ce,
l’enregistrement des opérations
exemplaires des Dahirs émanant du en détaillant davantage la nature,
relatives aux dépenses publiques.
Sultan par lesquels il donne l’ordre l’enregistrement, la comptabilisation
Cela permettait au Sultan d’exercer
d’ouverture de Bait El Mal à ses et le paiement des opérations
un contrôle minutieux, même sur
Omanas et aux quatre chefs pour desdites dépenses.
les petits détails, en vérifiant les
assister à l’opération de versement
Sous le règne de Mohamed ben comptes(42).
ou de retrait des fonds. Une grande
Abderrahmane (1859-1873) les
sécurité est assurée à son ouverture. Généralement, les registres dont
dépenses publiques ont connu une
Toutes ces personnes doivent veiller disposait l’Etat à cette époque
parfaite organisation et un suivi
à ce que toutes les opérations soient comportaient des informations
permanent par le Sultan. A ce titre,
enregistrées(39). très détaillées sur la nature des
L’historien Ibn Zaydan indique dans
marchandises et des fournitures qui
Chacune des trois capitales, Fés, son ouvrage «‫إتحاف إعالم الناس بجمال‬
ont fait l’objet de dépenses publiques.
Marakech et Meknès de la Dynastie ‫ »أخبار حاضرة مكناس‬que le système de
Alaouite était dotée d’un Baït El Mal,et “BAIT ELMAL” était si exact et si De même, le Sultan faisait lui même
les mêmes conditions d’ouverture juste, que tous ceux qui consultent ou le suivi d’exécution des ordres de
sus-indiquées s’appliquaient pour les examinent les registres comptables, paiement des dépenses publiques,
trois, qui étaient dirigés par les ordres seraient surpris par la précision notamment, celles relatives aux
directs du Sultan. et la parfaite organisation de ces grands projets. Dans une lettre

‫ت‬
38 - Michaux Bellaire. op cit p : 225 et suiv ‫السحملاس «إ�اف أعالم الناس ب�مال أخبار حا�ض ة مكناس‬
‫ي‬ ‫عبد الرمحن بن� حممد‬:‫ا� ز يدان‬
‫ بن‬- 40
630:‫ص‬:‫«الج زء الثالث‬
�‫االح�اس ف ي� التعامل فمع بيت أملال يقول حممد بن� امحد بن‬
‫ فو� وصفه ملا ي ج�ب أن يكون عليه ت‬- 39
‫ف‬ ‫ي‬
‫التيجي� امم ورد ي� ‘’ كتاب ثالث رسائل أندلسية ي� آداب احلسبة واحملتسب ‘’لملحقق‬ ‫ن‬ ‫عبدون‬ 631 :‫ص‬:‫ مرجع سابق‬:‫ا� ز يدان‬ ‫ بن‬- 41
‫ش‬ ‫ن‬ ‫ي‬ ‫ف‬
‫ فانه موضع‬....‫أمكن لك �ر‬
‫ لك عام ولو ض ف‬...‫العامل� فيه‬
‫ي‬ ‫ يتفقد أمر‬....« ‫يل‬‫وفينسال» تما ي‬ � �‫لي‬
‫�و موضع أمانة وموضع‬...�‫القا‬ ‫ف ش‬ ‫ية ب ة‬ ‫ بن‬- 42
623 :‫ مرجع سابق ص‬:‫ا� ز يدان‬
‫�ء منه إال ب�أي من ف ي‬ ‫ و ال ي�ك أحد يترصف ي� ي‬.‫أ لك� وغفل‬
، ‫و� أي ب�ب رصف ما خرج منه‬ ‫ف�ون ما دخل فيه و ما خرج منه ي‬، ‫ ملن استحل دلك أ ي‬،‫أخيانة‬
»‫اليانة وتفسد المانة‬ ‫لال تقع خ‬

30
adressée au “Hajeb” du Sultan, des fournisseurs marocains avec les l’Armée, des forces auxiliaires et
émanant de son fils Moulay El Hassan maisons de commerce européennes des conseillers. Le paiement de ces
“khalifa” du Sultan à Marrakech, ont été cités dans des ouvrages dépenses s’effectuait sur la base
ayant pour objet, l’information sur qui traitent de l’histoire du Maroc, d’un ordre de paiement émanant du
l’état d’avancement des travaux de notamment, les conventions signées Sultan lui même ou du grand Vizir
construction d’une usine de sucre par El Mostafa Doukkali et Mekki el (‫)الصدر األعظم‬, et il ne payait les salaires
à Marrakech, il précisait que (les Kabaj, qui détenaient le monopole de l’Armée et des fonctionnaires
travaux du “kayer el kabir” (grande sur le marché marocain pour certains qu’après le «visa» «d’Amin el
usine) que le Sultan avait donné travaux et marchandises(43). Oumanas’’(45).
l’ordre de construction ont été
Selon le lieu du paiement et la nature
achevés, il est extraordinaire et d’une Le paiement des dépenses de la dépense publique, on distingue
forme magnifique, et on l’a soumis par les “Oumanas Es sayer’’ entre «Amin Es Sayar al Atba» et
aux “Oumanas d’El Aatba” jusqu’a ce
Sous le régne de Moulay El Hassan «Amin Es Sayar» de chaque Capitale.
que le Sultan en donnerait l’ordre..).
1er (1873-1894), le Maroc a connu un
Dans un autre cas cité par L’historien système financier bien organisé. Le • “Amin Es Sayar al Atba”
Ibn Zaydan, le Sultan donna, par Sultan a procédé à une réorganisation Appelé aussi «Amin Ech-Chkara», il
Dahir à son «Khalifa» à Tanger, un parfaite des “Oumanas” à travers était chargé du paiement de toutes
ordre de réception d’un moulin acheté l’installation d’une nouvelle les dépenses du Sultan et de «Dar
d’un pays étranger par l’intermédiaire organisation financière dans laquelle Al Makhzen», ainsi que les dépenses
d’un fournisseur marocain. Dans ce les “Oumanas” occupaient une place relatives aux salaires des agents et
Dahir, le Sultan insiste pour que le primordiale(44). fonctionnaires du Palais, il disposait
“khalifa” fasse attention au moment d’un bureau au sein du Palais appelé
de la réception au prix réel d’achat du A ce titre, les Oumanas, qui jouaient le
«La Beniqa Es Sayar».
moulin, et lui donna l’ordre de déduire rôle de véritables comptables publics
de la facture à payer les sommes que étaient seuls habilités à
le fournisseur doit à l’Etat. exécuter les opérations de
perception des recettes et
En effet, les contrats et les conventions
de paiement des dépenses
constituaient les formes les plus
publiques. L’organisation
courantes des transactions de l’Etat
des Oumanas existait
en matière de commande publique,
depuis 1792 jusqu’au
notamment avec les fournisseurs
Protectorat. Ils étaient
étrangers. Pour la partie marocaine,
placés sous l’autorité de
ces contrats et conventions ont été
l’Amin el Oumana, le chef
souvent signés par un représentant
du corps des Oumanas,
du Sultan. Ibn Zaydan nous présente
dans son ouvrage des exemples de considéré comme un
ministre des Finances. Fels
ces conventions et contrats signés
entre des fournisseurs étrangers et Les “Oumanas” qui ont été chargés L’historien Ibn Zaydan indique que
des fournisseurs marocains, ainsi que du paiement des dépenses publiques chaque corporation de fonctionnaires
des Dahirs ordonnant aux’’khalifats sont les suivants : était payée par un «Allaf Payeur’’ qui
du Sultan’’ de payer les montants
établissait chaque mois la liste de
que comportent ces contrats et • “Amin Es Sayar”(des dépenses)
sa corporation et les appointements
conventions aux fournisseurs Il etait chargé du paiement des correspondants, et la faisait viser
marocains. Ces Dahirs indiquent que dépenses du Palais, il payait les par “El Allaf ElKebir’’, le payeur
ces derniers se sont engagés devant
appointements des ministres et des principal, qui lui délivrait le bon à
le Sultan pour assurer la livraison.
secrétaires de «Dar El Makhzen» payer sur autorisation du ministre des
De même, plusieurs exemples de ainsi que ceux des fonctionnaires, Finances, il se présente avec ce bon
contrats et conventions signés par il payait également les troupes de à la Beniqa de “l’Amin Es Sayar’’(46).

43- Pour plus de détail voir lers ouvrages des auteurs suivants: Michaux bellaire. 45 - “ En 1296, MOULAY El Hasan nomma Amin El Oumana Si Mohammed El
OPCIT, Ibn Zaydan, OPCIT et l’ouvrage ‘’ Al Istiksa’’ OPCIT Hadj Mohammed Et Tazi et lui confia l’administration de tous les revenus
du Maghreb, impôts, ports, mouslafad, ainsi que des dépenses qui en
44- Pour plus de détails sur le fonctionnement du système des Oumanas voir : découlent”: Michaux.Bellaire. OPCIT. P: 216
‫ن‬
‫ مرجع سابق‬:�‫التوزا‬ ‫نعيمة هراج‬
‫ي‬ ‫ن‬
237 :‫ مرجع سابق ص‬: �‫التوزا‬
‫ي‬ ‫ نعيمة هراج‬- 46

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 31


SPECIAL
CENTENAIRE

De même, «Amin Es Sayar al Atba» sont généralement relatives au était assuré par les «Oumanas» de
contrôlait les comptes, les registres séjour du Sultan dans l’une des quatre douanes (Safi, Casa, Salé et
et les pièces que présentaient les trois Capitales, et qui couvrent Tanger(48).
autres «Oumanas Es Sayar» au notamment les besoins en
approvisionnement des soldats Il ressort donc de ce qui précède
Sultan avant qu’ils soient revus par
et des accompagnants du Sultan. que les dépenses payées par les
ce dernier.
Oumanas des douanes étaient
• “Amin Es Sayar” de chaque • Les ‘‘Oumanas des douanes’’ diversifiées et leur paiement était
Capitale (‫)أمناء المراسي‬ caractérisé par une sorte de
Généralement les ‘’Oumanas des décentralisation, du fait que, les fonds
Chacune des trois Capitales des
douanes’’ étaient chargés de la étaient gérés au niveau de chaque
Alaouites, Fès, Marrakech et Meknès
perception des droits de douanes, en douane, en déduisant les sommes
disposait de deux à trois “Oumanas
es sayer”, chargés du paiement plus, ils payaient sur place différentes des dépenses des recettes, et ce qui
des dépenses du Sultan et de ses dépenses, «Certaines de ces reste, une fois les dépenses payées,
accompagnants, ainsi que les salaires dépenses sont prévues et n’exigent est versé à Baït El Mal(49).
de l’Armée de chaque Capitale, sur pas d’autorisation spéciale. Ce sont,
des fonds retirés de «Bait Almal» par exemple, les appointements La gestion des dépenses
mensuellement, dont le montant du personnel des douanes, des publiques sous le protectorat
est fixé par le Sultan lui-même, ou gardes-magasins, des barcassiers, Le protectorat, institué dès 1912,
sur des fonds versés directement de l’équipage des remorqueurs à a cherché à inscrire la gestion des
à ces «Oumanas» par «Oumanas vapeur…(47)», ainsi que les dépenses finances publiques du Maroc dans le
Almostfad» de leurs villes. relatives à l’entretien du sol et des cadre du droit positif inspiré des textes
clôtures marines.
Les fonds retirés de ‘’Baït El Mal’’ sont de droit français, en abandonnant le
inscrits par les deux Adouls présents Toutefois, toutes les dépenses qui système des «Oumanas» qui a pu
à son ouverture, sur les registres de ne font pas partie des prévisions, ne garder son cadre traditionnel pour
l’Amin essayar et les registres de peuvent être faites que sur la base une longue durée depuis l’ère du
dépenses de ‘’Baït El Mal’’. d’un ordre de paiement. Sultan Alaouite Moulay Slimane, et
Les dépenses que payaient ces qui a pu s’adapter au fil des années
Les “Oumanas de douanes” de
«Oumanas» sont soit : aux multiples réformes structurelles
chaque ville disposaient de registres
qui comportaient les biens et les et fonctionnelles, et en délaissant
- des dépenses courantes qui ne
bâtiments appartenant au Sultan dans une partie importante des méthodes
nécessitent pas un ordre de
paiement spécial du Sultan, tels la ville et ses régions, et assuraient le et traditions de gestion financière du
que, les salaires mensuels des paiement des dépenses afférentes à système marocain géré auparavant
serviteurs du Sultan et de ses leur entretien ; ils payaient également par des règles inspirées des textes de
accompagnants, les ‘‘Tanafid’’ les troupes de la ville. «la Chariaa» , des «Fataouis «(‫)الفتاوي‬
(‫ )التنافيد‬réservés aux ‘‘chorafats’’, des»Oulémas»et de l’accumulation
et les approvisionnements En outre, les ‘’Oumanas’’ de d’un savoir-faire séculaire.
alimentaires destinés aux douanes contribuaient au paiement
de la dette publique. à cet égard, A cet égard, la gestion des dépenses
résidents du Palais, ainsi
les douanes supportaient une publiques a été soumise à la nouvelle
que les dépenses relatives
à l’entretien des biens du grande partie du remboursement organisation financière, encadrée
Makhzen et les dépenses des dettes étrangères, et ce, en par le Dahir du 9 juin 1917 portant
relatives au fonctionnement de plus des dépenses relatives au règlement sur la comptabilité publique
l’administration des «Oumanas». paiement des contrats et conventions de l’Empire Chérifien, qui fixait les
- des dépenses exceptionnelles internationaux. Nous citons à titre règles de gestion des dépenses
qui nécessitent obligatoirement d’exemple le paiement des dépenses publiques, des recettes, des règles
des ordres de paiement émanant relatives à la frappe de la monnaie en générales de la comptabilité publique
du Sultan et fixant l’objet et le 1903 par le Sultan Moulay Abdelaziz ainsi que les formes des marchés et
montant de la dépense. Elles en Allemagne et en France qui des commandes publiques.

47- MIchaux bellaire. op cit: 226 ‫ن‬


109 :‫ مرجع سابقص‬، �‫التوزا‬ ‫ نعيمة هراج‬- 49
‫ي‬
‫ن‬ ‫أ‬
‫الداء وعدد الدفعات للك ي ن‬
،�‫التوزا‬
‫ي‬ ‫نعيمة هراج‬: ‫املراس ي�اجع‬
‫ي‬ ‫أم� من أمناء‬ ‫ يف� يتعلق بطر يقة‬- 48
109 :‫مرجع سابقص‬

32
Sous le régime du protectorat, ce
Dahir a encadré la gestion des
dépenses publiques dans son
chapitre IV, et ce, en fixant les
règles relatives à l’engagement, aux
liquidations, à l’ordonnancement,
au mandatement et au paiement de
ces dépenses.
Pour la première fois, l’article
18 du Dahir susvisé impose aux
ordonnateurs, le respect des crédits
ouverts suffisants dans le budget
de l’Etat avant tout engagement
de dépense et exige également,
que les dépenses de l’Etat soient
ordonnancées par le directeur
général des finances sur la caisse
du Trésorier Général ou mandatées
sous son contrôle sur la caisse
du receveur des finances par des
ordonnateurs secondaires(50).
En plus, aucun paiement ne pouvait
être effectué que sur la base d’un Ancienne balance monétaire – 1784 – Musée de la Trésorerie Générale du Royaume
ordre de paiement accompagné des
pièces justificatives de la dépense,
et avec la justification du service fait Dahir «le contrôleur examine les gestion des dépenses publiques
et des droits du véritable créancier, engagements de dépenses du au Maroc sur de nouveaux rails
en listant les pièces justificatives point de vue de la conformité de la instaurant des méthodes de gestion
relatives à chaque nature de dépense avec le programme, de la modernes basées, entre autres,
dépenses, et en détaillant les types disponibilité du crédit, de l’exactitude sur le respect des crédits ouverts
des dépenses et les procédures de l’évaluation, de la répercussion au budget, le contrôle préalable
y afférentes, ainsi que, les formes éventuelle de l’engagement sur des engagements de dépenses, le
et les modes de passation des l’emploi total du crédit ou sur les contrôle de conformité au programme
marchés publics. exercices ultérieurs, de l’application aux lois et règlements…..etc.
des lois et règlement». Sachant
En 1921, un autre Dahir va voir le Après l’Indépendance, la gestion
qu’au moment de l’établissement du
jour, il s’agit du Dahir organisant des dépenses publiques au Maroc,
budget, ce Dahir a exigé également,
le contrôle des engagements de sera soumise aux dispositions du
aux ordonnateurs de soumettre
dépenses de l’Empire chérifien, Dahir n° 1-58-041 du 6 août 1958
au contrôleur des engagements
pris en date du 20 décembre portant règlement général sur la
des dépenses, à l’appui de leurs
1921, en vertu duquel un contrôle comptabilité publique du Royaume
prévisions de dépenses, des
administratif des engagements de inspiré des textes français en
programmes donnant par nature
dépenses a été créé, donnant au adoptant des règles modernes telles
de dépenses le détail des crédits
contrôleur le pouvoir d’exercer un qu’elles sont connues actuellement.
à l’intérieur de chaque article ou
contrôle préalable sur les prévisions paragraphe budgétaire, ce qui a
de dépenses et les propositions permis audit contrôleur d’exercer un
d’engagement. contrôle préalable sur les ordres de
A ce titre et en vertu des paiement avant qu’ils soient liquidés
dispositions de l’article 12 dudit et payés. Ceci a mis le système de

50- Pour plus de détail voir l’article 26 du Dahir du 9juin 1917, portant règlement
sur la comptabilité publique de l’Empire Chérifien, bulletin officiel N° 24 du
25 juin 1917.

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 33


SPECIAL
CENTENAIRE

La commande publique au Maroc


à travers l’histoire
Younes RIAHI
Trésorier Ministériel auprès
du Ministère de la justice et des libertés

Dans son ouvrage de référence Cet Etat aussi ancien fut-il, avait des Une commande
«Le commandeur des croyants»(1), missions à mener sur le plan militaire,
publique étroitement
John Waterbury réduisait l’Etat au social, mais aussi avait il besoin de
se doter d’infrastructures nécessaires
encadrée par les
Maroc à la fonction de collecte des
pour asseoir sa domination.
principes religieux
impôts pour financer son armée
dont la finalité n’était autre que Depuis la Dynastie des Idrissides, la
De ce fait, les prémices d’une gestion
d’assurer le prélèvement de cet commande publique faisait partie du
des finances publiques ne tarderont
impôt. D’après le célèbre chercheur système financier de l’Etat au Maroc.
pas à apparaître dès la Dynastie
américain, la structure étatique au Un système, certes, rigoureusement
des Idrissides d’abord au niveau des
Maroc tournait, depuis des siècles, encadré à la lumière des prescriptions
recettes, ensuite de la dépense.
en boucle pour assurer cette unique du Coran et des Hadits(3), mais qui
mission. A travers cet article, on essayera pour autant, n’était pas rigide, mais
donc de passer en revue l’évolution évoluant d’une manière analogue à
Ce paradigme, confirmé ensuite par de la commande publique au Maroc l’évolution de la structure étatique
d’autres chercheurs, est largement depuis la Dynastie des Idrissides pour répondre à ses besoins de plus
réducteur de la fonction étatique jusqu’à l’avènement du protectorat en plus diversifiés.
de notre pays. Son dépassement français en 1912.
est inévitable pour aborder, Les premières traces de la commande
objectivement, l’histoire de l’Etat Durant ce survol de notre histoire, publique au Maroc remontent à la
au Maroc et par conséquent ses on constatera que la commande période de la Dynastie des Idrissides.
finances publiques. publique va progressivement évoluer A titre d’exemple, les historiens
et se dévitrifier avant de prendre une révèlent que la construction de la
En effet, évoquer l’histoire de la plus grande dimension sous le règne ville de Fès comme future capitale de
commande publique au Maroc de Mly EL HASSAN 1er entrainée par l’Etat s’est faite sur un terrain acquis
c’est d’abord évoquer l’histoire de la réforme globale enclenchée par en deux parcelles pour un montant
l’Etat. Car la commande publique ce dernier pour faire face aux défis total de 6000 dirhams.
est un prolongement de la politique menaçant son Royaume.
Les actes d’acquisition des deux
étatique et de ce fait, elle reflète
La première partie de cet article sera parcelles en question ont été rédigés
sa particularité, ses finalités et ses
consacrée à la commande publique par le savant Abou El hassan
objectifs.
au Maroc depuis la dynastie des Abdullah Ibn Malek Al Kharjrassi Al
Pour le Maroc, la quasi-totalité des Idrissides jusqu’à la fin du règne du Ansari en l’an 191(4) de l’hégire Cet
historiens, nationaux ou étrangers Sultan Mly Abderrahmane vers l’an exemple montre que les transactions
s’accordent à dire que l’Etat est 1873. Durant cette période longue de financières de l’Etat durant la
une réalité très ancienne, peut être, dix siècles, les différentes dynasties Dynastie des Idrissides étaient
pas au sens juridique contemporain ayant gouverné le Maroc ont mis en confiées aux savants.
et «westphalien»(2) du terme, place les jalons d’une commande
Ce choix s’explique par deux raisons.
mais l’existence d’une entité publique qui est demeurée modeste
D’abord, la formalisation de ces
politico-administrative jouissant du et avec un formalisme simplifié à
opérations nécessitait un certain niveau
«monopole de la violence légitime» l’image des structures de l’Etat.
d’instruction. Ensuite, les Sultans
selon la définition notoire de Max
La deuxième partie de cet article traitera préféraient charger des hommes de
Weber existait au Maroc depuis
de l’évolution de la commande publique confiance de ces tâches importantes
des siècles. On appelait cette entité
depuis l’intronisation du sultan Mly El pour leur règne. Seuls les Oulémas
«Makhzen».
Hassan 1er jusqu’à la signature de la disposaient de ces deux qualités,
convention du Protectorat en 1912. instruction nécessaire et confiance.

1- Le commandeur des croyants, la monarchie marocaine et son élite, presse 3- ED , Michaux Bellaire , l’organisation des Finances au Maroc, publication de la
universitaire de France, Paris, 1975. mission scientifique au Maroc, Paris 1906 page 171.
‫ة أ‬
‫ دار ن‬،�‫ العرص الذه‬،‫الدارسة ف� املغرب‬
2- Le traité de Westphalie de 1648 est la base du système international actuel, et ‫ يب�وت‬،‫ال�ضة العر بية‬ ‫بي‬ ‫ي‬ ‫ دول‬،‫ سعدون أعباس نرص الهل‬- 4
notamment la détermination des éléments de définition de l’Etat. .153‫ ص‬،1987 ‫الطبعة الوىل‬
34
Le formalisme relatif de la commande période s’étendra également aux informations dont on dispose et
publique s’étendait également aux contrôles exercés sur les personnes notamment les lettres des Sultans
modalités de gestion des biens chargées de l’exécution des confirment que cette vision s’étendait
de l’Etat acquis ou construits tels commandes publiques, de telle sorte également à la gestion de la
que les hôpitaux et les Ecoles qu’à l’époque de la Dynastie des commande publique.
coraniques. Aussi, les sultans Saadiens, le contrôle et la sanction, le

du Maroc notamment ceux des cas échant, des gouverneurs et des
dynasties des Almoravides et des Caïds était une pratique courante.
La commande publique
Mérinides, constituaient en habous
sous le règne de Moulay
des immeubles comme les fours,
Dans la même optique, l’Etat se El Hassan 1er : une
les fondoques ou les bains dont
chargeait également du recensement évolution en masse pour
les revenus étaient consacrés aux
des biens de ses commis avant un résultat en deçà des
leur nomination pour constater tout attentes
dépenses nécessitées par ces
enrichissement anormal après la fin
institutions(5). Le 19ème siècle est marqué par une
de leurs fonctions(8).
Durant le règne de ces deux augmentation considérable du
À l’issue de cette première partie volume de la commande publique au
dynasties, la formalisation de la
deux conclusions méritent d’être Maroc et sa militarisation accrue. Ce
commande publique va se renforcer
signalées. D’abord, force est de constat s’explique par des facteurs
en confiant cette mission à des
constater que l’évolution de la externes mais aussi internes.
comptables «Mouhtassibs» qui,
commande publique était tributaire
en plus de leurs tâches principales Ainsi, les défaites militaires de l’armée
de la solidité et de la longévité de la
consistant au respect des prix des chérifienne à Isly en l’an 1844 contre
Dynastie en règne. Ainsi, l’étendue et
denrées alimentaires dans les l’armée française, et à Tétouan en
le volume de la commande publique
marchés des grandes villes, se 1860 contre l’armée Espagnole et
dépendaient d’abord, de l’abondance
chargeaient de l’exécution et du leurs conséquences désastreuses
des ressources, et de leur bonne
contrôle des dépenses relatives aux sur le Maroc et son image comme
gestion ensuite.
travaux d’aménagement voire de puissance militaire régionale, ont
construction des biens publics tels La simple comparaison entre les
largement impacté la priorisation des
que les mosquées(6) constructions des infrastructures
choix stratégiques du Sultan Mly EL
et des édifices entre les Dynasties
Durant cette période, on constate que Hassan 1er.
Mérinides et Wattassides le confirme.
l’étendue de la commande publique En effet, pour ce dernier, la priorité
En effet, si ces constructions étaient
dépendait de l’abondance des absolue était désormais la mise à
nombreuses pour les Mérinides.
ressources financières. Ainsi, si les niveau de son armée car il y allait
Pour les Wattassides, la rareté des
Sultans Mérinides ont su faire face même de son règne. L’objectif fixé
ressources financières et l’état de
à leurs nombreuses dépenses telles par le sultan était de moderniser
guerre quasi permanant durant
que la construction des écoles, des son armée afin de faire face aux
leur règne ont considérablement
hôpitaux, des ponts voire l’extension visions colonialistes de ses puissants
impacté leur commande publique
des grandes cités, c’est d’abord
qui est demeurée timide et fortement voisins européens, visions qui se
grâce à une gestion rigoureuse des
militaire(9). sont accrues après les deux défaites
fonds collectés.
militaires en question et qui ont
Ensuite, à travers ces dix siècles
En effet, durant le règne du Sultan montré le degré de faiblesse de
les sultans des différentes
Abou EL Hassan AL MARINI, on l’armée marocaine.
Dynasties ayant régné sur le
s’est même permis le luxe d’abolir
Royaume ont essayé de se doter Cet effort considérable de
tous les impôts ; par conséquent,
d’une administration publique, et en militarisation du Maroc se justifie
les dépenses publiques n’étaient
particulier financière, qui s’accordait aussi par rapport à la volonté du
financées que par la Zakat(7).
avec les principes religieux de Makhzen d’asseoir son autorité face
L’effort de formalisation de la l’Islam(10). Si ce constat s’applique aux différentes rebellions des tribus
commande publique durant cette largement au volet recettes, les marocaines principalement celles

‫آ‬ ‫ة‬ ‫ين‬ ‫ة ف‬ ‫ف‬


5- ED , Michaux Bellaire, page 191. ‫ لكية الداب و‬،‫رسال لنيل دبلوم الدراسات العليا‬ ،�‫السعدي‬ ‫الدول ي� هعد‬ ‫ نظم‬،�‫املصط‬ ‫ ج ي‬-8
�‫فرا‬
‫أ‬ ‫ املغرب بع� ي خ‬،‫ إ�اه� حراكت‬- 6 .101 ‫ ص‬1994-1995 ‫ السنة الج امعية‬،‫الر�ط‬
‫النسانية ب‬
‫العلوم إ‬
.‫ الدار البيضاء‬،‫ دارالرشاد احلديتة‬،‫التار� الج زء الول‬ ‫ب ي‬
‫ن‬ ‫ املغرب بع� ي خ‬،‫ ا�اه� حراكت‬- 7 219 ‫ نفس املرجع ص‬- 9
120 ‫ ص‬،‫ الدار البيضاء‬،‫ دارالرشاد احلديتة‬،�‫الثا‬
‫ي‬ ‫زء‬ ‫الج‬ �‫التار‬ ‫ب ي‬
10- Michaux bellailre page 12.
Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 35
SPECIAL
CENTENAIRE

appartenant à «Blad Assibba» qui Il s’agissait de personnes ayant un et mesurant l’échec de plusieurs
n’hésitaient pas à contester le pouvoir profil similaire, des commerçants contrats d’armement, le Makhzen va
central notamment, lorsque celui maitrisant les techniques de également orienter sa commande
ci instaurait de nouvelles taxes(11), négociation commerciale et jouissant publique vers la mise en place d’une
ou lorsque sa puissance militaire de la confiance du Sultan. Cette industrie locale d’armement pour la
fléchissait. externalisation «forcée» de la fabrication d’armes et de munitions.
fonction d’achat public ne va pas
Ainsi, durant cette période on Mais dans ce domaine aussi, l’échec
constatera la multitude des contrats malheureusement être couronnée de
était palpable. L’exemple de l’usine de
passés avec des fournisseurs succès.
Fès achevée vers la fin du règne de
européens privés ou publics. Ces Ces contrats d’armement, qui Mly EL HASSSAN 1er est révélateur
contrats sont venus progressivement prévoyaient également des stages des difficultés de l’investissement de
remplacer les anciens modes organisés soit au Maroc soit en l’Etat. Alors que ce projet a nécessité
d’acquisition qui consistaient à troquer Europe, obéissaient à une procédure un investissement public de 5 000
le blé local contre les livraisons clairement établie. 000 rials en or, représentant les
d’armes pour le Makhzen(12). frais de construction, d’équipement
Elle commence par l’envoi par le
Cependant, ces contrats n’étaient et les salaires des instructeurs
Sultan d’une délégation aux pays
pas le seul moyen de satisfaire la Italiens, la production ne dépassait
européens pour examiner leurs
commande publique militaire du pas quatre fusils par jour. Et malgré
produits et proposer celui qui convient
Makhzen, car ce dernier disposait plusieurs tentatives pour améliorer le
le plus aux besoins de l’armée
d’autres sources, certes moins rendement de ce site, toutes ayant
chérifienne. C’est ainsi qu’en 1885,
importantes, mais dont l’apport échoué, la décision de le fermer
des délégations marocaines ont visité
était non négligeable. Il s’agit en définitivement fut prise en 1903.
la Belgique, la Grande Bretagne, la
effet, d’armes offertes aux différents France et l’Allemagne. Le même constat peut être élargi à la
Sultans du Maroc, et celles acquises flotte maritime car les résultats sont
illégalement par le biais de la A l’issue de ces visites, des contrats
restés largement en deçà de l’effort
contrebande(13). d’armement étaient signés en
financier déployé. L’exemple du navire
fonction des avantages proposés par
L’étude des contrats conclus par le de guerre nommé «EL BACHIR» est
les vendeurs.
Makhzen durant le 18ème et le début révélateur. Acheté pour un montant
du 19ème siècle, et notamment ceux Les besoins du Maroc se concentraient de 1.500 000 francs en or, il ne
d’armement, nous renseigne sur largement sur les canons dont le sera utilisé que rarement pour être
l’organisation de l’administration au nombre est passé de 16 en 1859 à revendu au gouvernement colombien
Maroc durant cette étape historique 91 en 1894. Par cet effort, le Makhzen 3 ans après, pour la modeste somme
fortement sensible et largement voulait combler le retard cumulé en de 600 000 pesetas(16).
décisive pour son avenir. artillerie, hautement décisive à cette
Ce manque d’efficacité concerne
époque, et que le Maroc avait négligé
La première conclusion à retenir, également les fortifications
depuis la fin de la libération des
est que la fonction d’achat publique construites pour protéger les villes
villes côtières sous le règne de Sidi
était largement centralisée par le côtières du Royaume. C’est le
Mohammed Ibn Abdullah(15).
Makhzen, du fait que lesdits contrats cas de la ville de Rabat. Ainsi, sur
étaient conclus par des émissaires Ainsi, on peut dire que la conclusion un programme prévisionnel de
spéciaux du Sultan lui-même ou son des contrats d’achat d’armes avec construction de neuf tours, seule une
grand vizir. les gouvernements européens et les fût construite vers la fin du 19ème
sociétés d’armement faisait l’objet siècle après dix ans de travaux, bien
A titre d’exemples, on peut citer parmi
de négociations commerciales très que le projet avait couté des millions
les dignitaires ayant appartenu à ce
dures et sont souvent, vu les rapports de rials en or pour financer les travaux
cercle très restreint le grand vizir
de forces, en défaveur du Maroc. et le salaire de l’ingénieur allemand
Lhaj Benjelloun, le consul du Maroc
chargé de leur conduite.
à Gibraltar Benaliol, Mohammed Etant conscient de la limite de ses
Bergach qui était commerçant moyens financiers, de la gravité Même cette unique tour ne pouvait
à Gibraltar avant de devenir de la dépendance vis-à-vis d’une pas faire face aux attaques maritimes
représentant du Sultan à Tanger(14). Europe clairement colonialiste, contre Rabat(17).

.173 ‫ ص‬،‫الر�ط‬ ‫ املطبعة امللكية ب‬1844-1912 ‫ ب�يجة سيمو االصالحات العسكر ية ب�ملغرب‬- 11 .274 ‫ ت� ي� ب�ادة ص‬- 14
‫ ت� ي� ب�ادة الج يش املغر� و تطوره ف� القرن التاسع ش‬- 12
‫ع� منشورات لكية االداب و العلوم االنسانية‬ 267 ‫ نفس املرجع ص‬- 15
‫ي‬ ‫بي‬
266 ‫ ص‬1997 307 ‫ ت� ي� ب�ادة ص‬- 16
.174 ‫ ب�يجة سيمو ص‬- 13 303 ‫ نفس املرجع ص‬- 17
36
Quelle évaluation commandes publiques comportaient Maroc durant le 19ème siècle est
également des clauses financières demeurée centralisée dans un
peut-on faire de la sévères pour la partie marocaine noyau limité constitué du Sultan, le
commande publique notamment, en cas de retard dans grand vizir et les Oumanas, et que
durant cette période de le paiement des armes, de ce fait, le des décennies après le début de
l’Histoire du Maroc ? prix réellement payé par le Makhzen la réforme initiée par le sultan Mly
Bien que le Makhzen ait consacré des dépassait de loin le prix initialement El Hassan 1er, on n’a pas pensé à
ressources financières importantes fixé dans le contrat(19). créer une structure et un budget
pour sa commande publique, les Le contexte international était dédiés à cette fonction d’achat
résultats obtenus demeuraient très marqué par la montée en puissance public. Cette situation provoquait
modestes, on peut même affirmer sans de l’esprit colonialiste et la faiblesse un chevauchement de la même
euphémisme qu’une grande partie de de plus en plus constatée de la partie commande publique entre plusieurs
ses opérations soit d’achat d’armes, marocaine. Ce rapport de force en intervenants. Ainsi, un contrat passé
soit d’édification d’infrastructures se défaveur du Maroc a logiquement par une personne, était ensuite
sont soldées par un échec. impacté les contrats signés en cette payée par une autre personne ce qui
De ce fait, la question qui s’impose époque. En effet, lesdits contrats impactait son prix et sa qualité(22).
est de déterminer les causes de n’étaient que le reflet de ce rapport On ne peut que constater également
cet échec. Cette question est de force. l’absence de réglementation claire
fondamentale vu que les impacts L’autre facteur aggravant fût la définissant les rôles des divers
de cet échec étaient largement qualité organisationnelle du Makhzen intervenants. Il fallait attendre le
déterminants pour l’avenir du Maroc. comme acheteur public. Ainsi, les début du 20ème siècle et l’apparition
Il s’agissait en effet de facteurs besoins étaient souvent mal définis et d’une loi réglementant la fiscalité
tant externes et régionaux liés aux les décisions largement centralisées des ports marocains, et notamment
rapports de forces durant le 19ème au niveau du Sultan lui-même et son chapitre 29, pour avoir les
siécle, qu’internes se rapportant au dans les meilleurs des cas, dans son premières règles juridiques se
processus décisionnel du Makhzen. entourage très restreint, composé rapportant à la dépense publique.
D’emblée, la première lecture des de quelques conseillers à la Cour du Cette loi fixait aux «Oumanas» des
contrats conclus entre les fournisseurs Sultan qui avait des intérêts parfois Ports les modalités de paiement des
d’armes étrangers et les autorités antinomiques(20). frais liés aux prisons et aux besoins
marocaines confirme qu’il s’agissait De même, la lenteur et la des prisonniers relevant de leur
de contrats déséquilibrés contenant centralisation du processus ressort territorial(23).
des clauses en défaveur du Maroc. décisionnel du Makhzen ont
Force est de constater que la
On peut citer comme exemple empêché la réalisation de projets
commande publique au Maroc est
révélateur de ces contrats, celui importants en infrastructures
très ancienne à l’image de l’Etat lui-
conclu avec la société «Freiderick notamment ceux se rapportant à la
même, et que son évolution s’est
Krupp» le 2 juillet 1884 signé par le construction de chemins de fer reliant
faite dans l’ombre de l’évolution de
représentant du Sultan BERGACH les principales villes du Royaume.
cet Etat.
Mohamed portant sur l’acquisition de En effet, ces projets proposés par le
canons pour un montant global de parlementaire anglais DRAMOND Ainsi, après plusieurs décennies
395 950 francs en or(18). Hai s’étaient heurtés au refus du durant lesquelles cette commande
Sultan sur conseil de sa Cour(21). publique était régie, essentiellement,
La troisième clause du contrat en
par les principes de l’Islam.
question imposait le paiement d’une L’efficacité de la commande
avance dès la signature du contrat, publique était aussi négativement L’ouverture du Maroc au 19ème siècle
tandis que la cinquième clause faisait impactée par d’autres facteurs, a largement impacté sa conception
supporter à la partie marocaine les tels que l’état des routes dans le et ses modes de gestion, rendant
frais de transport. Pire encore, si Royaume qui rendait le transport du sa modernisation inévitable. Ce
cette dernière ne procédait pas au matériel acquis aux grandes cités processus va s’accélérer après la
transport de la marchandise, elle très couteux et souvent, l’état du signature de l’acte du Protectorat en
devait supporter les frais d’entretien matériel en question se dégradait 1912 et la promulgation du Dahir de
des locaux de la société où la fortement à l’issue du périple. 1917 portant règlement général de
marchandise était déposée. la comptabilité publique.
En somme, force est de constater
Les contrats relatifs aux différentes que la commande publique au

‫أ‬ ‫الصغ� املغرب و ب� يطانيا العظىم ف� القرن التاسع ش‬


.310 ‫ ت� ي� ب�ادة ص‬- 18 ‫ منشورات لكية الداب و العلوم‬،�‫ع‬ ‫ي‬ ‫ي‬ �‫ خالد بن‬- 21
‫ نفس املرجع السابق‬- 19 399 ‫ ص‬1997 ‫النسانية‬ ‫إ‬
20- Voir à titre d’exemple l’opération d’acquisition d’un pont sur l’oued Oum Rabii .317 ‫ ت� ي� ب�ادة ص‬- 22
qui a couté très cher mais son installation a été abandonnée suite à des ‫املنو� مظاهر يقظة املغرب احلديث ش� كة ش‬
67 ‫الن� و التوز يع املدارس الدار البيضاء ص‬ ‫ حممد ن‬- 23
‫ي‬
mauvais conseilles présentés au Sultan. Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 37
SPECIAL
CENTENAIRE

Genèse et évolution de la dette publique


marocaine avant le protectorat Ahmed ABBAR
Directeur des comptes publics

John Adams, deuxième président commerce avec l’infidèle était une peu de thé (sa vogue commençait à
des Etats-Unis d’Amérique (1797 hémorragie de la substance vive du peine) et du matériel de guerre pour
à 1801), disait que : «il y a deux pays et une source de corruption. Il l’armée et la marine(4)».
manières de conquérir et d’asservir interdit, en 1814, les exportations de
une nation, l’une est par les armes, céréales, de cheptel vif, de peaux Le Maroc entretenait également
l’autre par la dette». et d’huiles, après la levée du blocus des relations commerciales avec
imposé au continent européen par l’Afrique subsaharienne. En effet,
La situation du Maroc avant le Londres. «du Maroc à Tombouctou, les
protectorat constitue une parfaite caravanes […] emportaient vers le
illustration de cette affirmation. En 1815, il porte à 50% ad valorem Soudan des tissus de fabrication
la taxe prélevée sur les entrées de européenne, du thé, du café,
En effet et comme l’ont précisé marchandises dans les ports du du sucre, des épices, du tabac
plusieurs historiens, «le rôle de royaume. Moulay Abdarrahmân marocain, du sel à partir de Taoudeni
la dette dans l’établissement du (1822-1859) s’emploie au contraire et quelques produits fabriqués au
protectorat français au Maroc à réactiver ces échanges maritimes Maroc. Elles rapportaient de la
n’est plus à démontrer. Guy de tombés en langueur. De 1830 à 1840, poudre d’or, des bijoux soudanais,
Maupassant y fait même allusion le chiffre du commerce portuaire, de l’ivoire, de la gomme, des plumes
vingt ans plus tôt dans son roman libellé en francs-or, rebondit de 4 d’autruche, de l’ambre gris(5)».
Bel-Ami (1885). Du milieu du XIX à 20 millions. C’est l’époque où
siècle à 1912, le Maroc affronte s’emballent les achats à l’Europe Sur le plan politique, le Maroc
en effet des difficultés financières de sucre, de thé, de cotonnades et faisait face aux convoitises et aux
croissantes. L’engrenage infernal de de bougies. Ces quatre articles vont ambitions coloniales de plusieurs
la dette qui lui fut fatal ne commence tirer en avant les importations du pays européens, dont la France et
toutefois qu’au début du XXe siècle, Maroc jusqu’à la grande dépression l’Espagne et plus particulièrement
avec l’emprunt de 1904»(1). mondiale de 1929. Ils fixeront pour après la prise d’Alger par la France
dès 1830.
Durant le XIXè siècle, le Maroc, longtemps la hiérarchie des besoins
Empire Chérifien, «occupait une sur le marché intérieur, modèleront Ainsi et à la suite de la guerre
place fort modeste dans la vie la structure des importations et hispano-marocaine perdue par le
internationale. Il n’entretient pas s’érigeront en baromètre de l’activité Maroc (octobre 1859 - avril 1860),
de représentation permanente économique du pays(3)». un traité de paix est signé, à
en Europe où des missions Tétouan, le 26 avril 1860. Le Maroc
Par ailleurs, «sous le règne de Sidi
exceptionnelles, généralement devait s’acquitter d’une lourde
Mohammed Ben Abdellah, le Maroc
conduites par le vizir des affaires indemnité financière, concéder des
échangea des marchandises avec
extérieures se rendent parfois(2)». territoires et s’engager à signer un
quatre puissances européennes :
traité de commerce avec le royaume
Par ailleurs et malgré plusieurs Angleterre, Espagne, France et
ibérique :
accords conclus avec certains Pays-Bas et subsidiairement avec
le Danemark, Gênes et la Suède. • payer comme indemnité pour les
pays européens, les échanges
Le Maroc exportait vers l’Europe frais de guerre, la somme de
commerciaux n’avaient pas
de la laine, du cuir, de la cire, de la 20 millions de piastres soit 400
une grande importance
gomme, de l’huile, des amandes, millions de réaux de vellon ou 85
comparativement aux échanges
des dattes, un peu de raisin, parfois millions de francs ;
avec l’Afrique subsaharienne.
des céréales, de l’ivoire et des • concéder à perpétuité à S.M.
A ce titre, il y a lieu de relever que plumes d’autruche. Il recevait des Catholique, sur la côte de
«Moulay Slimane, à l’unisson des tissus, de l’alun, du métal, du sucre, l’Océan, près de Santa-Cruz la
oulémas, était persuadé que le des épices, de la quincaillerie, un Petite, le territoire suffisant pour

1- Adam Barbe, «Quand la France colonisait le Maroc par la dette», www.cadtm. 4- Roger Le Tourneau, Le Maroc sous le règne de Sidi Mohammed ben Abdellah
org, le 17 février 2017 (1757-1790), In: Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n°1,
2- Jean-claude Allain, Agadir 1911, une crise impérialiste en Europe pour la 1966. pp. 113-133, p.125
conquête du Maroc, publications de la Sorbonne, 1976, p.9 5- Roger Le Tourneau, op. cit.
3- Daniel Rivet, Histoire du Maroc, de Moulays Idris à Mohammed VI, Fayard
38 2012, p.266,
la formation d’un établissement
de pêcherie ;
• étendre le territoire appartenant à
la juridiction de la place de Ceuta.

L’indemnité financière exigée


par l’Espagne représentait à
l’époque une somme considérable
comparativement au budget de l’Etat
et provoqua des tensions financières
énormes pour le Trésor marocain
de l’époque, et devant les difficultés
de paiement de cette indemnité, le
Maroc a été obligé de demander la
modification des termes du traité du
26 avril 1860. En effet, «le versement
de l’indemnité donna lieu à des
difficultés en raison de la pénurie
du Trésor marocain. Les conditions
stipulées tout d’abord durent être
modifiées et firent l’objet d’un traité l’emprunt et le gage de ses revenus et des avances pour soulager sa
additionnel signé à Madrid le 30 douaniers. Le Makhzen put souscrire trésorerie. C’est le cas d’un prêt
octobre 1861(6)». auprès des banques de Londres un commercial de 7.500.000 francs
emprunt de deux millions de piastres consenti par la maison Gautsch le 31
Pour illustrer l’impact de cette au taux de 10%. L’accord réalisé en décembre 1902.
indemnité financière sur les finances septembre et signé en octobre 1861
du Maroc, Daniel Rivet affirme que prévoyait qu’une partie des droits de C’est le cas également en 1903,
«cette somme équivaut alors à 105 douanes devait assurer le service et d’un emprunt de 14.000.000 francs
millions de francs-or. Et quand on sait le remboursement progressif du prêt. mobilisé auprès de l’Espagne et de
que le budget du Makhzen avoisinait C’était également sur les revenus l’Angleterre (les banques Cassel and
seulement 6 à 7 millions de francs- douaniers qu’avait été prévu le Stern pour le cas de l’Angleterre et un
or en année normale, on mesure paiement, par annuités, du restant de consortium de banques pour ce qui
les conséquences de ce tribut de l’indemnité. concerne l’Espagne).
guerre qui fera tomber le Maroc dans
l’engrenage de l’emprunt à l’étranger Des employés espagnols installés En 1904, la France a commencé
par le biais de banquiers londoniens. dans chacun des huit ports marocains à mettre en œuvre sa politique de
De plus, l’État doit rétrocéder 50% ouverts au commerce perçurent pour mainmise sur le Maroc, puisque
de ses revenus douaniers portuaires le compte de l’Espagne 50% de durant cette année «l’entente cordiale
à des recaudadores (percepteurs) droits d’entrée et de sortie. De 1862 à est scellée par un accord de troc : la
pour garantir le remboursement de 1867 les prélèvements s’effectuèrent France renonce une fois pour toutes à
sa dette(7)». régulièrement(8)». l’Égypte, sous indirect rule britannique
depuis 1882, et l’Angleterre consent
Ainsi et selon Jean-Louis Miège, «le L’emprunt anglais du 24 octobre 1861 à une mainmise de la France sur le
paiement de l’indemnité était prévu fut le premier emprunt à l’extérieur Maroc pourvu que Tanger, en face
dans l’article 9 en quatre versements contracté par le Maroc pour un de Gibraltar, devienne une enclave
égaux effectués les 1 juillet, 29 montant de 501.176 livres sterling internationale et que le principe de
août, 29 octobre et 28 décembre (12.529.400 francs), remboursable l’égalité économique entre grandes
1860. La ville de Tétouan restait en vingt ans et garanti par les revenus nations soit respecté(9)».
occupée par les troupes espagnoles de la douane.
jusqu’au versement complet. Le La mise en œuvre de la politique
trésor marocain se révéla insuffisant Le Maroc a ainsi été pris dans de colonisation du Maroc a été
à régler cette somme […] Le Maroc l’engrenage de la dette et dut recourir inaugurée par le consentement du
eut recours à deux solutions : à plusieurs reprises à des emprunts Maroc de procéder à un emprunt de

6- Rouard de Card, Les relations de l’Espagne et du Maroc pendant le 18è et le 8- Jean-Louis Miège, Le Maroc, l’Espagne et la banque européenne 1868-1870,
19è siècles, p.340 HESPERIS, Archives berbères et bulletin de l’institut des hautes études
7- Daniel Rivet, op. cit. marocaines, Année 1958, tome XLV, p.14
9- Daniel Rivet, op. cit., p.266

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 39


SPECIAL
CENTENAIRE

62,5 millions de francs sur 35 ans,


dénommé «Emprunt 5% - 1904 gagé
par le produit des douanes des ports
de l’empire du Maroc».

«Le Makhzen vit longtemps à force


d’avances à court terme et à des taux
usuraires qui lui sont consenties par
des sociétés locales d’import-export,
telle la maison Gautsch en 1902. Pour
unifier le remboursement de cette
dette flottante, il se résigne en 1904
à souscrire, sur la place de Paris, un
emprunt de 62,5 millions de francs-or
qui est lancé par un consortium des
plus grands établissements français,
piloté par une banque d’affaires,
Les Amines percepteurs chérifiens des Douanes,
la Banque de Paris et des Pays-
à Oujda
Bas(10)».

En octobre 1904, Francis devait s’effectuer par mensualités à les recettes douanières n’a pas été
Charmes(11) précisait que «cet partir du 15 octobre 1904, sachant chose facile pour les marocains.
emprunt n’a pas seulement pour que le calcul des intérêts a débuté le
1er juillet 1904. Ainsi, comme le précise Pierre
objet de pourvoir aux besoins
Guillen(15), «l’arrivée des agents
immédiats du Maroc, mais encore de
Les conséquences de cet emprunt des banques et de la légation de
convertir toute sa dette antérieure,
furent lourdes pour la société France provoque une forte émotion.
afin de la mettre entièrement entre
marocaine : La population considère l’emprunt
des mains françaises. Les douanes
- la France devint le seul créancier négocié comme la préface à la
marocaines devant servir de gage à
du Maroc(13); conquête du pays, les notables
ce dernier emprunt qui prend la place
rédigent des pétitions pour que le
de tous les autres, nous les avons - le Maroc a accordé à la France
Sultan refuse tout emprunt. Comme
réorganisées». 60% des recettes douanières
le remarquent les étrangers qui
pour la totalité de la durée du
Les recettes de cet emprunt n’ont séjournent dans la ville, le mot de
prêt, soit 35 ans, de 1904 au 1er
pas été totalement versées au Trésor guerre sainte est sur toutes les
juillet 1941 ;
marocain qui n’a effectivement reçu bouches, un rien risque de mettre le
- la création à Tanger d’un organisme feu aux poudres. […] Selon un rapport
que 10 millions de francs(12). Le
central Emprunt Marocain qui de Regnault, conservé aux archives
reliquat a été réparti comme suit :
«avait un agent dans chaque du Quai d’Orsay : II serait trop long
• commission et frais d’émission : port, qui était chargé de recevoir de relater les incidents de ce pénible
12,5 millions des «Oumana», administrateurs voyage... Je me suis heurté partout
• remboursement des emprunts de des douanes chérifiennes, une à une mauvaise volonté générale...
1902 et 1903 : 22,5 millions partie des revenus des douanes Partout les oumana ont refusé
• remboursement des autres jusqu’à concurrence des d’admettre le contrôle de nos agents».
emprunts : 15,5 millions sommes dues pour les annuités
de l’emprunt(14)». L’emprunt 1904 n’a pas servi
- prélèvement à titre de fonds de
à desserrer l’étau sur le Trésor
réserve : 2 millions A ce titre, il y a lieu de relever que le marocain et les autorités de l’époque
recours à l’emprunt ainsi que l’arrivée ont commencé à recourir à d’autres
Le remboursement de l’emprunt 1904
des agents français pour contrôler

10- Daniel Rivet, op. cit., p.272 premier ordre. Ils ont racheté tout l’emprunt du Maroc…. Ils l’ont racheté très
11- Francis Charmes, Chroniques de la quinzaine, histoire, politique – 14 octobre habilement par le moyen d’agents suspects, véreux qui n’éveillaient aucune
1904, Revue des Deux Mondes, 5e période, tome 23, 1904 (pp. 947-958). méfiance…On va faire l’expédition… L’Etat français garantira la dette…. Nos
amis auront gagné cinquante ou soixante millions»
12- Adam Barbe, Public debt and european expansionism in Morocco from 1860
to 1956, thèse pour l’obtention de master, Ecole d’économie de Paris, August 14- Louis Bouchet (ancien chef de service au Contrôle de la Dette Marocaine),
2016 Le contrôle de la dette marocaine, un jubilé (1910-1935), Imprimerie du
Maghreb, 1936
13- En 1885, dans son livre «Bel-Ami», Guy de Maupassant écrivait déjà :
«Ils vont s’emparer du Maroc !… C’était une grosse affaire préparée dans 15- Guillen Pierre. La résistance du Maroc à l’emprise française au lendemain
l’ombre…. Oh ! c’est très fort ce qu’ils ont fait. Très fort….Vraiment, c’est de des accords franco-anglais d’avril 1904. In: Revue de l’Occident musulman et
de la Méditerranée, n°8, 1970. unica. pp.115-122

40
emprunts de moindre importance Un nouvel emprunt a été consenti le Après l’emprunt de 1910, le contrôle
pour dépasser les crises financières. 4 mai 1910, au taux de 5% pour une des recettes douanières par la France
Et c’est ce qui a fait dire à Edouard durée de 74 ans et portant sur un était total et donna lieu à la création
Michaux-Bellaire que «la façon dont montant de 101.124.000 francs. de l’Administration du Contrôle de la
les fonds avancés par l’emprunt Dette, dont la direction a été confiée
de 1904 ont disparu sans aucun Cet emprunt était garanti par «le à Gaston Guiot.
profit pour l’État marocain démontre produit des douanes pour la part qui
la nécessité pour le Maroc d’une ne serait pas nécessaire au service Le droit de contrôle des douanes
véritable tutelle au point de vue de l’emprunt 1904, par les revenus accordé aux agents français a eu
financier(16)». ‘Mostafadat’ et ‘Sekkat’ dans tous des conséquences considérables
les ports et par les revenus des pour le Maroc, puisque comme cela
Ainsi, les autorités marocaines firent biens domaniaux(17)», de telle sorte a été relevé par Louis Bouchet :
de nouveau appel au concours que «5% seulement du produit des «M. Guiot parvenait à convaincre
de la France en vue de faciliter le douanes […] étaient réservés au le Makhzen de la nécessité d’une
règlement de sa situation financière. trésor du makhzen(18)». collaboration plus étroite et obtenait

Traité de paix de Tétouan, 26 avril 1860 (extraits)

16- Edouard Michaux-Bellaire, L’organisation des finances au Maroc, Publication 18- Administration des douanes et impôts indirects, La douane marocaine à
de la mission scientifique du Maroc, Volume XI, n° II, 1907 travers l’histoire, 2001, 596pages
17- Louis Bouchet, op. cit., p.8
Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 41
SPECIAL
CENTENAIRE

Dans son livre centenaire, la chambre


Française de commerce et d’industrie
au Maroc a relevé que «le Maroc, par
la voie des emprunts, a réalisé en
vingt ans le ‘miracle marocain’(21)».

Pour conclure, il est intéressant de


noter avec Louis Bouchet, ancien
chef de service du contrôle de dette
marocaine, qui écrivait en 1936 que :
«il faut cependant que l’on sache que
le Contrôle de la Dette Marocaine,
dans le domaine économique, a
Cachet (Musée de la Trésorerie Générale du Royaume)
ouvert la voie au Protectorat français
au Maroc. […] le 4 mai 1910, où
d’une façon amicale pour ainsi dire, Afin d’assurer le développement fut signé l’accord franco-marocain
ce résultat magnifique : le contrôle économique du Maroc sous le d’où sortit le Contrôle de la Dette
des douanes: le droit de contrôler protectorat, il a été fait appel à Marocaine, véritable protectorat
les recettes et les dépenses des plusieurs emprunts qui devaient avant la lettre, EST UNE DATE
«Oumana», les trésoriers-payeurs permettre au pays de s’équiper : DANS L’HISTOIRE DU MAROC(22)».
du Sultan (4 juillet 1907). Cet acte, ports, chemins de fer, concessions
hautement politique, pour si imparfait minières, éclairage public dans les
qu’il se révélât dans son application, villes, routes, etc…
introduisait la France dans
l’organisme essentiel de l’Empire, «Pour l’équipement du pays, le
les Finances. Ce fut la clef qui nous général Lyautey, résident général,
permit de pénétrer par la suite dans donne la priorité aux ports, aux routes
les divers services du Makhzen, d’en et aux voies ferrées militaires utilisés
connaitre le fonctionnement et les pour les besoins de la pacification.
ressources(19)». Les travaux portuaires sont payés
grâce aux emprunts de 1910 et de
Et d’ajouter que «c’était l’emprunt 1914, puis par divers emprunts de
marocain 1904 avec des pouvoirs l’après-guerre (1918, 1928, 1932,
plus élargis : c’était la consécration etc.)(20)».
de l’œuvre gigantesque entreprise
pour pénétrer dans ce Moghreb si
fermé et si hostile aux Européens».

Il faut dire que la pénétration du Maroc


ne s’est pas faite attendre, puisque
le 30 mars 1912 fut conclu le Traité
de Fès «afin d’établir l’organisation
du protectorat français dans l’empire
chérifien». Ce traité stipulait que
«le gouvernement de la république
française et le gouvernement de
Sa Majesté Chérifienne, soucieux
d’établir au Maroc un régime régulier
fondé sur l’ordre intérieur et la sécurité
générale, qui permettra l’introduction
des réformes et assurera le
développement économique du Cachet
(Musée de la Trésorerie Générale du Royaume)
pays, etc…».

19- Louis Bouchet, op. cit., p.5 premières décolonisations. pp.317-329, p320
20- D’Angio Agnes, L’électrification du Maroc vue à travers l’action de la société 21- Livre centenaire de la chambre Française de commerce et d’industrie au
Schneider et Cie (1907-1954). In: Outre-mers, tome 89, n°334-335, 1er Maroc, octobre 2013, p.28
semestre 2002. L’électrification outre-mer de la fin du XIXe siècle aux 22- Louis Bouchet, op. cit. , p.12

42
Evolution Historique des Finances des
Collectivités Territoriales au Maroc
Mohamed AZZOUZI
Chef du service des relations avec
les collectivités territoriales

L’histoire des collectivités C’est cet exercice d’historicité que écrites, un modèle d’Etat islamique
territoriales marocaines a du mal à s’efforce modestement de restituer puisant ses ressources juridiques
acter sa généalogie. L’autonomie cette recherche, à travers les deux dans les textes et la pratique de
des collectivités humaines est une grandes phases à savoir, les origines l’Islam, une vie municipale puisée
donnée si présente dans l’histoire anté coloniales et l’organisation dans le rayonnement historique des
marocaine, aussi loin que puisse sous le Protectorat. prestigieuses capitales de l’Empire
remonter la mémoire, que l’on Chérifien , un fonds de coutumes
est presque tenté d’affirmer que tribales concédant une large place
l’existence des collectivités locales
Les structures locales du à la pratique de l’autogestion,
relève d’une sorte de droit naturel. Maroc traditionnel un système d’ordre public et de
On considère, en revanche, que les La réalité historique du Maroc régulation sociale, fondé moins
formes d’organisation traditionnelles, traditionnel avait peu de traits sur le bureaucratisme que sur
qui caractérisent la sociologie communs avec les schémas les symboles de la souveraineté
rurale, ne sauraient être assimilées administratifs, hiérarchisés et nationale et sur l’idéal de l’Islam(4).
à la décentralisation moderne, organisés de notre temps. L’étendue de l’Empire et l’ancrage
bien qu’elles s’y apparentent par L’administration du Makhzen central des autonomies tribales ont
beaucoup d’aspects(1). était sommaire, gardant des entravé l’action de domination et de
Si l’administration locale dans rapports épisodiques, circonstanciés pénétration profonde du Makhzen,
les tribus et dans les vieilles et distants avec un territoire étendu, tous les Sultans, qui en avaient bien
cités du Maroc n’a jamais connu, échappant partiellement à son conscience, ont tenté avec plus
avant le protectorat français du contrôle. Les fonctions de l’Etat ou moins de succès d’étendre leur
début du siècle, les notions de étaient réduites à leur plus simple domination à l’ensemble du pays,
décentralisation et de personnalité expression, face à la propension des à travers un réseau d’autorités
groupements locaux à fonctionner administratives et judiciaires.
juridique, au sens moderne de
selon des usages propres(3). Tout
ces termes, les éléments de leur
comme les tribus qui ne songeaient Les collectivités
organisation rappellent à plusieurs
pas à récuser la légitimité du
égards la signification et les réalités traditionnelles
Makhzen central, celui-ci ne
que recouvrent ces concepts
songeait pas non plus à s’immiscer La structure tribale est la seule
aujourd’hui(2).
profondément dans leurs modes de chose qui n’a pas varié tout au long
Depuis longtemps, les finances gestion propre, pour autant que leur de l’histoire du Maroc. La tribu n’est
des collectivités territoriales sont autonomie n’affecte pas sa légitimité pas seulement le socle de base de
au cœur du dispositif institutionnel et ne menace pas la paix interne. l’Empire précolonial, elle est aussi le
de la décentralisation et du débat lieu d’une autonomie institutionnelle,
S’il n’a pas existé de bureaucratie
politique au Maroc. Elles n’en et la frontière en deçà de laquelle
organisée, d’administration fonctionnant
finissent pas de préoccuper l’Etat, l’autorité du Makhzen s’évanouit
selon les modèles qui forment la
de motiver les hommes politiques et à des degrés divers, jusqu’à
pensée de notre époque, il serait tout
d’inspirer les médias. l’inexistence totale dans le bled siba.
à la fois erroné et abusif d’en conclure
Les finances des collectivités que le Maroc traditionnel était un non- En dehors des villes impériales,
territoriales marocaines de nos jours Etat. Il y avait bien une organisation sièges successifs des différentes
sont le produit d’une accumulation sociale, des autorités et des pouvoirs dynasties ou Empires, le vieux Maroc
qui remonte très loin dans l’histoire. locaux, un fonds de règles non rural présentait une configuration

1- Mohamed BRAHIMI, «la commune marocaine : un siècle d’histoire de la 3- Mohamed BRAHIMI, «la commune marocaine : un siècle d’histoire de la
période précoloniale à nos jours» , thèse de doctorat d’Etat . Faculté des période précoloniale à nos jours» , thèse de doctorat d’Etat . Faculté des
Sciences Juridiques, Economiques et Sociales Casablanca, 2008. Sciences Juridiques, Economiques et Sociales Casablanca, 2008 Op cit.
2- Ibid. 4- Ibid.
Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 43
SPECIAL
CENTENAIRE

irrégulière et à géométrie variable, démocratie moderne. En somme, Le droit coutumier méconnaît le


dont les tribus, les fractions et les depuis les temps immémoriaux, les principe du mandat à durée limitée.
douars constituent les collectivités collectivités tribales fonctionnent sur En effet, la fonction d’Ajemâa est
de fait et les lieux d’une vie la base des mêmes mécanismes en principe viagère. Sauf inaptitude
publique, organisée par les lois de gouvernement que le génie manifeste, âge très avancé ou
asymétriques de l’endroit, et où les démocratique occidental a érigé infraction grave, qui peuvent
notions de parenté, de communauté en canons de la démocratie entraîner l’exclusion d’un membre
ethnique, l’ont toujours emporté sur universelle(6). de la Jemâa, la personne cooptée
toutes les velléités makhzéniennes siège à vie au sein de la Jemâa.
L’exercice du pouvoir de régulation
d’administration du territoire(5).
politique et sociale par le collège Les membres de la Jemâa exercent
Au Maroc, comme dans les autres des Jemâa dont la désignation un mandat à titre gratuit. La
pays du Maghreb, ont toujours s’effectue selon un consensus Jemâa ne perçoit en effet aucune
coexisté deux types de pouvoirs a collectif, a inspiré la thèse du sens rétribution ou bénéfice matériel.
priori incompénétrables : un pouvoir démocratique des tribus. Cette caractéristique, qui rappelle le
centralisé dans la Capitale, prenant principe de la gratuité des mandats
Avec quelques variantes
des formes variables, selon la électifs locaux de notre époque,
insignifiantes, la constitution de la
nature du conquérant, et un pouvoir participe des valeurs tribales
Jemâa et l’éligibilité des candidats à
local plus stable, organisé autour traditionnelles.
cette assemblée sont communes à
des liens étroits de la consanguinité,
toutes les tribus. Le fonctionnement de la Jemâa,
de l’ethnie et de la tribu.
adapté à la simplicité de ces
Les inéligibilités du droit positif
La vie intérieure des tribus a toujours collectivités, des lieux et de
n’étaient pas une inconnue de
été réglée par les lois coutumières l’époque, n’obéit à aucune des
la pratique traditionnelle des
du «orf», qui organisent autant règles de procédure, de forme ou
tribus, même si elles n’étaient
les rapports individuels que la vie de délai des assemblées de notre
pas formellement prescrites. Les
publique de ces collectivités de temps. Ni siège fixe des réunions,
cas d’exclusion rapportés par les
fait. Cette dernière repose sur un ni sessions précises, ni délai de
auteurs concernent en particulier :
ensemble d’institutions, dont la convocation, ni ordre du jour précis,
Jemâa (sorte d’organe délibérant) • l’incapacité due à l’âge avancé ou ni règle de quorum ; aucune de ces
et l’Amghar, qui en est l’exécutif, l’infirmité ; questions qui nous sont aujourd’hui
constituent les principaux rouages. • l’inaptitude morale ; familières, à l’aune desquelles
• l’intransigeance et la propension à s’apprécie la légalité et la validité
La Jemâa : un véritable entretenir les désaccords avec les des délibérations des pouvoirs
organe délibérant autres membres constituent un locaux, n’était connue des rouages
autre facteur d’exclusion ; du Maroc traditionnel(8).
La Jemâa signifie littéralement
«assemblée» ; employée presque • l’atteinte à l’honneur ou la La Jemâa n’avait pas de siège
partout, elle désigne le collectif culpabilité d’infraction grave à la fixe, au sens de local affecté à
qui avait la charge de régler coutume. ses délibérations. Ses réunions
la vie politique et sociale de la pouvaient se tenir au domicile de
Les membres de la Jemâa n’étaient
collectivité, aux différents échelons l’Amghar (son exécutif), chez l’un
pas élus, mais choisis par le procédé
de la stratification tribale, de façon de ses membres qui demande la
de la cooptation. Le principe du
autonome par rapport au Makhzen. réunion de la Jemâa ou que l’on
suffrage universel, les techniques
charge de l’accueillir, ou encore au
Ce mode de self-government de vote du droit positif, ou encore
souk, à la mosquée, à l’occasion
traditionnel repose sur la double l’idée du mandat à durée fixe, et
d’une cérémonie familiale voire au
dimension de la représentation son corollaire, le renouvellement
champ.
populaire et de la collégialité, qui périodique des assemblées, sont
constituent des fondements de la inconnus du droit coutumier(7). Les décisions de la Jemâa ne sont

5- Mohamed BRAHIMI, «la commune marocaine : un siècle d’histoire de la 7- Mohamed BRAHIMI, «la commune marocaine : un siècle d’histoire de la
période précoloniale à nos jours» , thèse de doctorat d’Etat . Faculté des période précoloniale à nos jours» , thèse de doctorat d’Etat . Faculté des
Sciences Juridiques, Economiques et Sociales Casablanca, 2008. Sciences Juridiques, Economiques et Sociales Casablanca, 2008.
6- Ibid. 8- Ibid.

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pas écrites et ne font l’objet d’aucune c’est en été, à l’issue des moissons, mais qui a l’avantage de procéder
transcription ou sauvegarde ; que se tenaient les cérémonies du consensus général et des
mais chacun dans le groupe en solennelles de désignation de valeurs profondes et anciennes de
est comptable et la conscience l’Amghar. la société tribale(11).
collective en est la mémoire fidèle.
La fonction d’Amghar supposait
Le champ d’attribution de la Jemâa une lourde responsabilité à l’égard Le Makhzen territorial
est difficile à délimiter par référence de sa communauté, sans autre Il n’existait pas, dans l’ancien
aux conceptions du droit public de contrepartie que sa dimension Empire, de division administrative
notre époque. Le fait est que tout ce honorifique. Aussi, ce n’était pas territoriale ou de circonscriptions
qui se rapporte à la collectivité se sans résistance qu’elle était parfois bien définies ; les structures de
règle au sein de la Jemâa. acceptée, même si une sorte base reposaient essentiellement
d’obligation morale interdisait à la sur le critère ethnique et les liens de
L’Amghar : un organe personne cooptée de se dérober à consanguinité. Cette organisation
exécutif traditionnel l’honneur que lui faisait la Jemâa. s’imposait au Makhzen qui tentait,
Les collectivités traditionnelles toutes les fois qu’il le pouvait,
L’Amghar a pour rôle d’assurer
disposaient auprès de la Jemâa d’installer ses représentants dans
l’exécution des décisions de
d’un organe exécutif dont la les circonscriptions, nées de la
la Jemâa, de faire respecter la
dénomination, les modes de nature et de l’histoire, formées
coutume, de décider des travaux
désignation, le statut et les par les tribus, les fractions ou les
d’utilité publique à entreprendre, de
attributions connaissent, selon les fédérations de tribus. Le degré
fixer les contributions en espèce ou
lieux, des variantes significatives. et le niveau de représentation du
en nature de chaque groupement,
Ce schéma institutionnel, fondé sur Makhzen, et sa capacité à imposer
de prendre les mesures d’intérêt
un organe délibérant et un pouvoir des autorités de commandement
général. Il assure l’ordre et la
exécutif, rappelle fondamentalement dépendaient de ses rapports
sécurité intérieurs du groupement
la structure dichotomique des de force avec le territoire. Ainsi
en exerçant une véritable fonction de
collectivités territoriales de l’époque variaient-ils dans le temps et dans
police, assortie, le cas échéant, de
moderne(9). l’espace.
l’application d’un régime d’amende,
L’exécutif tribal portait le nom conformément aux usages et sous Le schéma organisationnel du
d’Amghar, qui signifie le chef, ou le contrôle de la Jemâa(10). Makhzen reposait de ce fait, en
encore celui de cheikh, dans les général, sur un double niveau
Telle était, dans ses grandes lignes,
tribus arabes, qui ont adopté cette d’administration, constitué au niveau
l’organisation des tribus dans
institution d’origine berbère. régional par le khalifa provincial et
l’Empire Chérifien qui a précédé le
à l’échelon basique par les amalas,
En règle générale, l’Amghar ou le Protectorat. Le Maroc traditionnel
les pachaliks et les caïdats.
cheikh est élu, ou plus précisément a pu avoir un droit public et des
proclamé par la Jemâa pour un institutions au format conforme à
l’esprit de la démocratie libérale.
Le khalifa Régional
mandat à durée limitée, qui est en
principe d’un an. Le nom de cheikh Autour des liens sacrés de la Le vaste Empire que les Sultans
El Aâm (ou cheikh de l’année), consanguinité, dressés en véritable marocains ont toujours eu à
qui lui est attribué dans certaines rempart face à toute ambition gouverner, ne pouvait se prêter à leur
tribus, procède d’ailleurs de la de pénétration externe ou de domination ou à l’exercice de leur
durée annuelle de son mandat. On gouvernement direct du Makhzen, autorité à partir du siège Sultanien,
l’appelait aussi cheikh Er-rbiâa (ou la communauté tribale a érigé un d’autant que les moyens de l’époque
cheikh du printemps), du fait de sa ordre institutionnel, précurseur des rendaient illusoire toute forme de
proclamation tous les ans, au cours formes démocratiques de notre centralisation excessive. Le Maroc
d’une cérémonie qui avait lieu à époque, fondé sur la souveraineté a, de ce fait, été généralement
cette saison. Dans d’autres tribus, populaire ; fut-il socialement sélectif, scindé en plusieurs territoires ou

9- Mohamed BRAHIMI, «la commune marocaine : un siècle d’histoire de la 11- Mohamed BRAHIMI, «la commune marocaine : un siècle d’histoire de la
période précoloniale à nos jours» , thèse de doctorat d’Etat . Faculté des période précoloniale à nos jours» , thèse de doctorat d’Etat . Faculté des
Sciences Juridiques, Economiques et Sociales Casablanca, 2008. Sciences Juridiques, Economiques et Sociales Casablanca, 2008.
10- Ibid.

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 45


SPECIAL
CENTENAIRE

royaumes, à la tête desquels le protectorat, on n’en comptait plus conséquence pour l’ordre intérieur
souverain nommait en principe que trois : Fès, Marrakech et et pour les intérêts de l’Empire.
des proches de sa famille - fils ou Tafilalet. L’accumulation des richesses par les
frères du Sultan pour l’y représenter. puissants caïds du Maroc précolonial
Ainsi pouvaient-ils, à cette échelle Les autorités locales dépassait parfois l’entendement.
réduite, faire l’apprentissage du Ainsi, la famille El Glaoui possédait,
Une seconde catégorie d’autorités
métier gouvernemental qui pouvait, selon Paul Pascon, plus de 16000
représentait le Makhzen dans le
le cas échéant, leur échoir en tant hectares dans le Haouz ; et son clan
territoire, par nomination et par
qu’héritiers du Trône(12). disposait d’environ 25000 hectares
délégation du Sultan. La relation
titrés. Ne sont pas compris dans
L’échelon régional, à l’inverse multiple et en accordéon du territoire
cet inventaire, le patrimoine foncier
du local ne constituait ni une au Makhzen et les fluctuations de
non titré, quelques 660.000 pieds
unité sociologique, ni un lieu de ces rapports dans le temps et dans
d’oliviers appropriés sans le sol,
solidarités naturelles qui puisse l’espace, ont logiquement engendré
les droits d’eau, et les possessions
faire échec à l’exercice de l’autorité une anatomie administrative
d’El Glaoui en dehors du Haouz,
du Makhzen. Aucune institution territoriale du vieux Maroc aux
notamment dans les vallées du Draâ
représentative ou regroupement formes incertaines, plurielles et
inconstantes. et du Dadès. Il s’agissait de la plus
tribal ne pouvait se réclamer à cette
grande concentration foncière au
échelle d’une certaine légitimité, Les caïds, assistés par des chioukhs Maroc, dépassant de loin le domaine
prétendre y exercer une quelconque et des moquadems représentaient royal durant le protectorat(14).
souveraineté ou tenter de s’opposer le Makhzen dans les zones rurales.
aux structures du Makhzen. L’administration des villes est Tout est prétexte dans l’exercice
en revanche confiée au pacha, de ces fonctions makhzéniennes
Le mode d’administration territoriale
secondé par des khalifas. En zone à prélèvement ; aussi bien ce qui
du Maroc traditionnel reposait ainsi
urbaine, un autre collaborateur du entre dans la sphère légale de la
à la base, sur une structure tribale
pacha, «le Mohtassib» sorte de collecte de l’impôt, que ce qui relève
fortement autonome, imposant son
délégué du Sultan pour les affaires des droits extra fiscaux de diverses
caractère libéral au Makhzen, et au
économiques, jouait un grand rôle natures, que l’autorité s’attribue
niveau intermédiaire, régional, sur
dans l’administration de l’économie pour l’entretien de son confort et de
un système administratif centralisé
et des échanges urbains. sa fortune.
que l’on rangerait de nos jours dans
ce qu’on nomme la déconcentration. Nommées par Dahir, exerçant leur S’agissant des obligations qui
Cette combinaison de l’autonomie pouvoir par délégation du Sultan et composaient l’univers des sujétions
tribale et de la représentation du soumis, en théorie, étroitement à populaires de l’époque, Najia
Makhzen, qui rappelle les schémas son autorité, les différentes autorités Msefer(15), Professeur de Droit,
contemporains du parallélisme locales sont chargées notamment énumère :
de la déconcentration et de la de représenter le Makhzen dans • la frida : c’est une sorte de
décentralisation permet de réaliser leurs circonscriptions, d’assurer contribution ou d’aide due au
l’équilibre et de préserver, somme la sécurité et l’ordre intérieur, de pacha ou au caïd par l’ensemble
toute, l’autorité du pouvoir central veiller à l’exécution des décisions de la population sous son contrôle
sur le territoire(13). du Makhzen, de prélever l’impôt, de pour la couverture des frais
Le nombre et la configuration rendre exécutoires les sentences du d’exercice de sa charge ;
cadi ; voire d’exercer dans certains
spatiale des régions ont varié selon • la hdia : offrandes et présents
cas des fonctions parajudiciaires.
les époques. Il y en eut jusqu’à cinq précieux de toute nature, qui dans
; en l’occurrence les régions de Fès, Le Dahir d’investiture conférait, en la tradition du Makhzen, constituent
Meknès, Marrakech, Taroudant et quelque sorte à son titulaire, une des marques de déférence et
de l’Oriental avec Taza ou Oujda rente de situation, que le Makhzen d’allégeance au Sultan. Sa
comme chef-lieu. A la veille du tolérait tant que cela demeurait sans transposition à l’échelon du caïd

12- Ibid. 14- Mohamed BRAHIMI, «la commune marocaine : un siècle d’histoire de la
période précoloniale à nos jours» , thèse de doctorat d’Etat . Faculté des
13- Mohamed BRAHIMI, «la commune marocaine : un siècle d’histoire de la Sciences Juridiques, Economiques et Sociales Casablanca, 2008.
période précoloniale à nos jours» , thèse de doctorat d’Etat . Faculté des
Sciences Juridiques, Economiques et Sociales Casablanca, 2008. 15- MSEFFER Najia «l’organisation communale sous le Protectorat» Mémoire
sciences politiques Casablanca.

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et du pacha devait prendre des étrangers qui ont tenté d’assimiler au contrôle des prix, à la répression
accents d’institution obligatoire le Mohtassib à quelque institution des fraudes, voire à la police
et la forme de versement en occidentale de leur connaissance judiciaire ou encore aux juridictions
argent. La pratique de la hdia, ont, les uns et les autres, cherché de commerce.
toujours vivante au Maroc, n’a à rapprocher les fonctions du
Les attributions du Mohtassib
pas totalement déserté l’univers Mohtassib de différentes institutions
s’étendaient aussi à d’autres
institutionnel et administratif ; qui leur sont familières : maire,
rouages de la vie urbaine:
• la mouna : c’est le produit des chef de police municipale, juge des
contrôle des bains maures, police
réquisitions auxquelles l’autorité conflits de commerce, prévôt des
de l’urbanisme (notamment le
procédait à l’occasion de ses marchands de Paris…
désencombrement des voies de
tournées ou lors des expéditions Aucune de ces fonctions ne cadre passage, les immeubles menaçant
militaires. Elle consistait à faire tout à fait avec la complexité de ruine…) ; voire même à certains
supporter aux tribus l’entretien des cette institution, qui remonte à une aspects de la vie sociale : police
hommes et de leurs montures; époque lointaine de l’organisation des bonnes mœurs, surveillance
• la koulfa : A l’image du travail de la société musulmane, et ne peut des écoles et du comportement des
gratuit que les serfs, les roturiers restituer valablement son statut maîtres…
devaient au seigneur, c’est une et sa charge réels. La chronique
La place qu’occupait la Hisba dans
corvée imposée par le pacha historique relève son existence à
l’administration de la ville de l’ancien
ou le caïd sur son domaine à la Baghdad depuis le VIIIe siècle. Le
Empire était d’une importance telle,
population. L’autorité s’arrogeait Maroc en a conservé la pratique
pour sa régulation économique,
le droit d’astreindre chaque foyer jusqu’au début de notre siècle(17),
que certains auteurs en vinssent
à quelques jours de travail gratuit avant qu’elle ne soit rétablie sous la
à reprocher aux autorités du
sur ses propriétés. forme qui existe aujourd’hui.
protectorat de la vider de sa
L’institution de la Hisba est ainsi un substance.
Le Mohtassib héritage islamique, dont les grandes
A la fois fonctionnaire, collaborateur villes du vieux Maroc ont continué Les fonctions
du pacha dans les villes, gardien à être les fidèles légataires, administratives et
jusque bien après le début du
de l’éthique et juge des différents financières
protectorat. Les fameux statuts
commerciaux, le Mohtassib n’a pas
gouvernementaux qui ont rendu La fonction administrative
de correspondant précis dans les
célèbre les théories d’Al Mawerdi, de l’autorité locale consistait
rouages occidentaux, même s’il
lui consacrent de longs et précieux essentiellement à recevoir les
pouvait s’apparenter à l’institution
développements. La Moquaddima ordres épisodiques du Makhzen, à
de «prévôt aux marchés»
d’Ibn Khaldoun (Prolégomènes travers une rare correspondance,
Le rôle du Mohtassib, infiniment d’Ibn Khaldoun) évoque avec la et à diffuser notamment par voie de
varié, s’exerçait en effet, non même force de détail et d’intérêt le criée (berrah) les messages que le
seulement sur le terrain civil et rôle fondamental de cette institution Sultan entendait transmettre à ses
commercial mais encore dans le pour la protection des intérêts des sujets. Au besoin, il faisait connaître
domaine de la religion, de la morale, musulmans. dans le sens inverse au Makhzen
de l’ordre public et des mœurs. il central l’information qui pouvait
La fonction du Mohtassib touche
devait écarter la menace et prévenir l’intéresser ou les doléances et les
à tous les instants de la vie
le danger : un mur menaçait-il ruine, pétitions qui lui parvenaient des
économique, des rouages
il en ordonnait la démolition. Rien administrés.
commerciaux et bien au-delà.
de ce qui se passait dans la ville ne
On assimilerait de nos jours son L’absence de prestations
devait le laisser indifférent(16).
périmètre de compétence à la administratives et de service public,
Face à la singularité et à l’originalité police administrative, à la police au sens de notre époque, confinait
de cette institution, les auteurs économique, à la réglementation et le rôle de pachas et de caïds dans

16- LAHBABI M. «Le gouvernement marocain à l’aube de XXème siècle» Editions 17- LAHBABI M. «Le gouvernement marocain à l’aube de XXème siècle» Editions
Maghrébines - Casablanca 1975. Maghrébines - Casablanca 1975.

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 47


SPECIAL
CENTENAIRE

la collecte de l’impôt. La fonction cour, qui en perçoivent le produit, dont les attributions furent précisées
fiscale était ainsi au cœur de l’action ne remettent pour leur part au Baït et étendues, qui a été doté de
administrative du Makhzen local. Al Mal que ce qu’ils ne peuvent pas pouvoirs étendus et qui a reçu une
C’était là en réalité la fonction garder, et un nouvel impôt bouche large délégation y compris pour
principale du caïd comme celle du les trous du précédent mais en ouvre contracter des emprunts pour le
reste des agents d’autorité sous son lui-même d’autres ; de sorte qu’il compte du Trésor Public.
contrôle. reste toujours prétexte à exactions Moulay Hassan 1er entreprit la
et vexations»(19). construction d’un véritable appareil
Jusqu’aux réformes initiées sous le
règne de Moulay Hassan 1er, il n’y Autant que l’appareil fiscal, la fiscal et l’institution d’un contrôle
avait pas d’administration du fisc, matière fiscale elle-même de rigoureux sur l’ensemble des
de gestion organisée de l’impôt. l’ancien Makhzen est rudimentaire, revenus du Makhzen : impôts, droits
Le pacha, le caïd et leurs khalifas, déréglementée, et incontrôlée. Le de douane, moustafads, produits
chioukhs et moquadmines se premier type de fiscalité appliqué et revenus des biens du domaine
chargeaient directement de prélever participe des principes de droit makhzénien.
l’impôt et d’en transmettre le produit, islamique. La communauté est La charge de gérer et de collecter
sans aucune forme de contrôle, à la soumise notamment à la Zakat et à l’impôt est confiée à des Oumanas
Béniqa de l’Amine al Oumana(18). l’Achour, dont sont redevables les ou receveurs soigneusement
marocains musulmans, et à la Jezia, choisis et correctement rémunérés.
La réglementation de la taxation,
sorte d’impôt de capitation payé par Le Sultan a aussi institué la mobilité
les règles d’assiette, la pratique
Ahl Al Kitab (les Gens du Livre), pour les agents du fisc, en ce sens
de l’établissement des rôles, la
principalement par la population que l’Amine ne pouvait rester en
mécanique des recouvrements et le
juive en échange de la sécurité de place au-delà de trois ans pour ne
contentieux fiscal de notre époque
leurs biens et de leurs personnes. Le pas y prendre racines ou céder
étaient inconnus des usages
second type d’impôts, d’inspiration aux déviances et aux contingences
administratifs du vieux Maroc, qui
temporelle, pouvait varier selon les charriées par le temps et l’usure.
pouvait être ainsi livré à l’arbitraire
lieux et relever éventuellement du
fiscal, aux exactions et aux My Hassan 1er, qui avait pris le
pouvoir de taxation que pouvaient
déviances d’un pouvoir fiscal délié. soin de morceler le territoire et de
s’arroger les autorités locales. Les
Ne disposant pas de budget alloué redimensionner ses «amalats»
plus connus sont les «hafer» et les
par le gouvernement central, au et ses caïdats, a parallèlement
«meks» qui sont des droits de porte
fonctionnement de leur juridiction, cantonné les caïds dans leur
et de marchés prélevés à l’entrée
rôle d’autorité exécutive, en
ni de salaires servis à ces autorités des souks, des foires et des lieux de
les dépouillant notamment de
ou à leurs collaborateurs, celles-ci commerce.
leurs prérogatives fiscales. Des
disposaient ipso facto d’un véritable
C’est encore au Sultan Moulay Oumanas, placés auprès d’eux,
droit organisé de ponction des frais
Hassan 1er, que le Maroc mais dépendant de l’autorité directe
de leurs charges sur le produit de
précolonial doit les réformes du vizir des finances, sont chargés
l’impôt ; de sorte qu’elles étaient
structurelles et financières qui ont du recensement des contribuables,
le plus naturellement conduites
tenté de combattre la vénalité de de l’assiette et du recouvrement de
à optimiser le revenu fiscal pour
l’administration du Makhzen et de l’impôt.
en conserver une partie et en
moraliser son fonctionnement.
confisquer le surplus.
Les pachas et caïds ne versent
en effet au Trésor Public qu’une L’une de ses premières initiatives
partie de l’impôt reçu des chioukhs, a été de placer à la tête de toutes
qui se sont eux-mêmes servis au les affaires financières de l’Etat, un
passage. «Les fonctionnaires de la vizir des finances (Ouzir El Malia),

18- LAHBABI M. «Le gouvernement marocain à l’aube de XXème siècle» Editions 19- LAHBABI M. «Le gouvernement marocain à l’aube de XXème siècle» Editions
Maghrébines - Casablanca 1975. Maghrébines - Casablanca 1975.

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L’administration du Royaume. Plusieurs facteurs de contrôle et de représentant du
objectifs et subjectifs ont rendu la Résident général(21).
territoriale sous le capitale de l’époque éligible à ce
protectorat S’agissant du volet financier,
statut initiatique.
dès 1913 les municipalités ont
Il existait bien au Maroc, comme Dans la foulée de cette première été dotées d’une organisation
on l’a décrit précédemment une expérience, deux Dahirs datés budgétaire (un budget primitif pour
vie municipale et des formes respectivement du 1er avril 1913 le fonctionnement et un budget
d’autonomie locale, même si elles et du 8 avril 1917, portant charte additionnel pour les travaux) et
reposaient sur des fondements des municipalités du Royaume, fiscale. La comptabilité municipale,
traditionnels et des principes étendirent cette nouvelle pratique qui a été réglementée par un arrêté
consacrés par l’usage, en dehors de à de nouvelles villes ; bien que viziriel du 4 janvier 1919, est tenue
toute règle écrite. marquant fondamentalement un par un agent de l’Etat relevant de la
L’administration du protectorat recul par rapport au régime de Direction des Finances.
n’a pas cependant bousculé les Fès(20).
Le système fiscal mis en place
institutions locales traditionnelles. La capitale de l’Empire avait en effet à l’origine, qui comprenait
Elle s’est bien gardée de le faire ; à son actif une longue expérience principalement des parts sur la
du moins pas brutalement, agissant d’organisation et d’administration taxe urbaine - instituée après l’acte
par touches successives et avec internes. Les corporations d’Algésiras - et sur les droits de
beaucoup de prudence. professionnelles, la fondation porte et de marché, ainsi que la
Habous, entre autres, y prenaient taxe d’abattage et quelques taxes
La réalité plurielle du Maroc de
une part importante à la gestion traditionnelles sans rendement
l’époque et sa diversité socio-
des intérêts publics et à la prise en significatif, ne permettait même
institutionnelle, s’opposaient par
charge des services édilitaires. pas de couvrir les charges du
ailleurs à ce qu’il fut soumis à
fonctionnement municipal; de
une forme d’administration locale Estimant que le texte du 27 juin
sorte que les municipalités avaient
commune. Il aurait été encore plus 1913 avait fait son temps et qu’il
recours au Trésor Public pour
utopique de la transposer purement comportait un certain nombre
couvrir les déficits de leur budget
et simplement dans le contexte d’insuffisances ou d’inconvénients
ordinaire et a fortiori pour les projets
marocain de 1912. révélés par sa courte pratique ,
d’investissement.
l’administration promulgua 4 ans
L’apport institutionnel du protectorat
plus tard, un Dahir en date du 8 Les ressources municipales sont
en matière d’autonomie locale,
Avril 1917, qu’elle considéra comme en outre constituées de parts, puis
se décline ainsi sous trois grands
la charte municipale définitive du du principal à partir de 1950, des
régimes : un régime municipal
Maroc. impôts directs d’Etat, constitués par
applicable à un ensemble de
la taxe urbaine, la taxe d’habitation
grandes villes, un statut à trois Le Dahir de 1917 définissait ensuite
et la patente, du produit de taxes
variantes applicables aux petits avec précision un large champ
locales – taxe sur spectacles,
centres urbains et un régime d’attributions du pacha, qui avait
taxe d’abattage … - de revenus
velléitaire d’organisation des la triple qualité d’administrateur de
du domaine et de droits sur les
Jemâas rurales. la ville, d’autorité réglementaire
services rendus, dont le produit
en matière municipale et de
s’est accru régulièrement du fait
Le régime des représentant de l’autorité supérieure.
du développement de l’activité
Il précisait aussi la fonction de chef
municipalités économique et des transactions
des services municipaux, créée
commerciales dans les villes(22).
La première initiative du protectorat précédemment par la législation
a concerné la ville de Fès, dont un de 1913, et fixait les pouvoirs de Les municipalités recouraient aussi
Dahir du 2 septembre 1912 a fait ce fonctionnaire français, placé aux emprunts auprès du Crédit
la première municipalité moderne auprès du pacha à titre d’autorité Foncier de France et de la Caisse

20- DE LA CASINIERE H. «Les municipalités marocaines, leur développement, 22- DELANOE Guy - Lyautey, Juin, Mohamed V «Fin d’un protectorat» T.1 Le
leur législation» - Imprimerie de la Vigie marocaine Casablanca 1924. Harmattan 1988
21- DE LA CASINIERE H. «Les municipalités marocaines, leur développement,
leur législation» - Imprimerie de la Vigie marocaine Casablanca 1924 op cit.
Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 49
SPECIAL
CENTENAIRE

de Dépôt et de Consignation pour aux seules villes de Fès et de système de contrôle et joué sur les
le financement des investissements Casablanca. alliances et l’inféodation des grands
municipaux(23). caïds, pour s’assurer la pacification
Nonobstant les quelques ouvertures
progressive, la pénétration du Maroc
En 1921, deux ans après qu’elle véhiculait, la réforme de
profond et l’administration indirecte
l’achèvement de la reconnaissance 1953 a été sévèrement combattue
du monde rural(24).
des biens domaniaux urbains, par le mouvement national, l’opinion
2 textes régissant le domaine publique et le Sultan, parce Le Maroc comptait, selon les
municipal furent promulgués. qu’elle était dictée par des calculs recensements autorisés de l’époque
politiques et sécuritaires, et parce quelques 600 tribus, unies par des
Les pouvoirs exercés par le
qu’elle intervenait dans une période liens de l’ethnie et souvent groupées
Directeur Général des Travaux
de trouble et de soulèvements. en fédérations ou en confédérations
Publics en tant qu’administrateur
de tribus, et éclatées spatialement
du domaine public de l’Etat ont été Le Roi Mohammed Ben Youssef en fractions ou en douars ou ksars,
parallèlement confiés au Pacha manifesta notamment son refus selon le lignage.
en sa qualité d’administrateur des d’apposer son sceau sur les Dahirs
biens municipaux. relatifs à cette réforme municipale, La forme de représentation de la
au motif qu’elle aboutissait, en collectivité, le caractère collégial et
Ainsi comme on le constate, les
consacrant la participation des délibérant de la Jemâa, le statut et
régimes municipaux institués par les
français dans les municipalités de le fonctionnement de son exécutif,
Dahirs de 1913 et de 1917, n’ont rien
l’Empire et en leur reconnaissant rappellent à plusieurs points de
concédé, en termes d’autonomie
les mêmes droits politiques que les vue, dans leur esprit, les principes
municipale ou de pouvoirs
nationaux, à transformer le pays en de la théorie de la décentralisation
délibérants des assemblées et
Etat franco-marocain, en violation moderne.
encore moins à l’exécutif municipal,
purement et simplement confisqué du traité du Protectorat. Comprenant qu’elle ne pouvait, sans
par l’autorité administrative, coût militaire et financier et sans
notamment par l’agent de la L’administration des risques, rompre avec ces pratiques
puissance coloniale. En revanche, collectivités rurales traditionnelles profondément
leurs aspects financiers, fiscaux ancrées dans les tribus de l’Empire,
et comptables ou encore ceux Face à un monde rural pluriel, l’administration du protectorat a
afférents à la propriété domaniale complexe par sa diversité tribale, cherché tout naturellement à les
ont posé les bases fondatrices de la ses modes d’organisation sociale, adapter à son projet de contrôle
gestion municipale, dont certaines ses mœurs et ses usages multiples, du pays. Là où elles existaient, les
continuent de nos jours à servir peu enclin à se soumettre à des Jemâas ont été conservées et leur
de cadre à la gestion communale formes d’organisation et encore organisation soumise à de lentes
contemporaine. moins des formes de dominations évolutions.
venues d’ailleurs, le protectorat a
Le Dahir du 18 septembre 1953, L’existence des tribus, en tant
eu l’intelligence de ne pas y prendre
qui abroge et remplace celui du qu’entités auto-régies par leurs lois
de risques de bouleversement socio
8 avril 1917 ainsi que les textes et coutumes, ne sera cependant
institutionnel.
particuliers de Fès et Casablanca, que formelle. Elles perdront
s’entend désormais comme Pendant toute la durée du progressivement leurs pouvoirs
la charte municipale unifiée. protectorat, l’administration des au profit du caïd, dont le rôle et
L’institution d’assemblées élues et tribus ne connut pas ainsi de les moyens ont été renforcés,
délibérantes, dont le principe a été bouleversement significatif. Tout au mais aussi et surtout au profit du
généralisé à toutes les villes érigées plus, la Résidence générale a-t-elle représentant de la Résidence
en municipalités, justifiait l’adoption superposé au schéma d’organisation générale – le contrôleur civil ou
d’un droit uniforme et l’abandon traditionnel des Jemâas et des l’officier des affaires indigènes –
des privilèges antérieurs reconnus agents locaux du Makhzen, son qui, par-delà sa mission originelle

23- DE LA CASINIERE H. «Les municipalités marocaines, leur développement, 24- Mohamed BRAHIMI, «la commune marocaine : un siècle d’histoire de la
leur législation» - Imprimerie de la Vigie marocaine Casablanca 1924 op cit. période précoloniale à nos jours» , thèse de doctorat d’Etat . Faculté des
Sciences Juridiques, Economiques et Sociales Casablanca, 2008.

50
d’assistance et de contrôle, exercera La puissance protectrice a ainsi Feu Le Roi Mohamed V en
dans la pratique de véritables légué au Maroc, à l’indépendance, avait pourtant bien conscience,
pouvoirs d’administration directe de une mosaïque de régimes, qui ont lui qui indiquait dans la charte
la collectivité(25). eu sans doute le mérite de poser royale de 1958 tous les risques
les bases d’un système communal d’un mimétisme aveugle, d’une
Le caïd ou le Cheikh assure la
moderne et de préparer le milieu à transposition des institutions, qui
présidence de la Jemâa, qui se
sa pratique, mais dont l’application, ne se soucie pas de les adapter à
réunit sur sa convocation et en
qui n’a pas dépassé en général l’évolution historique du pays et au
présence obligatoirement de
le stade formel, a buté contre génie national.
l’autorité française de contrôle.
l’esprit jacobiniste de la Résidence
Le Maroc, en optant pour le modèle
L’hostilité du milieu rural, rendu Générale et de ses agents
français de la décentralisation, a
plus impénétrable par les barrières territoriaux et contre la logique de
fait le choix le plus difficile. Sans
de la langue, des mœurs et des contrôle de l’occupation.
doute n’avait-il pas beaucoup de
traditions a inspiré au maréchal
Les institutions mises en place ne choix aux lendemains immédiats de
Lyautey sa politique des «grands
pouvaient avoir d’autres finalités que l’indépendance, héritier qu’il était
caïds». Elle consiste à confirmer
de servir les intérêts de la France. d’un début de décentralisation et
les chefs traditionnels dans leurs
Le Maroc indépendant, qui n’a pas dépourvu d’expérience et d’expertise
fonctions, à s’allier, en les confortant
choisi, comme d’autres, de rompre nationales. A l’indépendance, les
dans leurs privilèges, voire dans
totalement avec cet héritage, pouvoirs publics ont reproduit le
leurs féodalités, notables agraires
a tiré bénéfice de l’expérience système français, dans lequel l’élu
ou grands seigneurs de l’Atlas
acquise à l’ombre de cette pratique est à la fois l’organe délibérant et
; garantissant, en contrepartie,
administrative de type européen, l’exécutif(28).
les uns et les autres à leur allié et
nonobstant ses limites. Il a su
protecteur français, leur fidélité et Le modèle anglo-saxon, allemand ou
ainsi construire sur les fondations
leurs services. américain, entre autres, a l’avantage
posées par le protectorat les bases
de faire la séparation entre l’organe
La structure générale de de son administration territoriale
politique et l’administration de la
l’administration locale dans la actuelle(27).
collectivité, confiée à un gestionnaire
zone sous occupation espagnole
Les collectivités territoriales - le city-manager - sous le contrôle
est donc sensiblement proche de
marocaines ont entamé de l’organe élu. Ce système
celle de la zone de protectorat
leurs amorçages réels après pragmatique permet de cumuler les
français. Marquées nettement par
l’indépendance du pays. L’attitude avantages de la démocratie et de
la prééminence du représentant
hésitante et sélective du protectorat l’efficacité surtout dans le domaine
du Makhzen et de l’autorité de
avait tenu en effet l’essentiel du financier.
contrôle, l’une et l’autre ont réservé
territoire national, à la marge d’une
aux assemblées des villes, des
vraie pratique de décentralisation.
centres et des tribus, des sorts
variables et des rôles généralement Le Maroc indépendant a choisi
subsidiaires. La multiplicité des d’emblée une version rénovée
statuts que les deux puissances de la décentralisation, inspirée
coloniales ont été amenées à établir du droit occidental, plus engagée
se fonde officiellement sur l’étendue et généralisée que son ancêtre
de leurs différences sociopolitiques colonial, à géométrie variable, et
et culturelles et sur leurs capacités en rupture totale avec les modèles
variables d’assimilation des modes ancestraux du Maroc.
d’organisation municipale de type
européen(26).

25- Mohamed BRAHIMI, «la commune marocaine : un siècle d’histoire de la 28- Mohamed BRAHIMI, «la commune marocaine : un siècle d’histoire de la
période précoloniale à nos jours» , thèse de doctorat d’Etat . Faculté des période précoloniale à nos jours» , thèse de doctorat d’Etat . Faculté des
Sciences Juridiques, Economiques et Sociales Casablanca, 2008. Sciences Juridiques, Economiques et Sociales Casablanca, 2008
26- Ibid.
27- Ibid. Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 51
SPECIAL
CENTENAIRE

Le contrôle des Finances Publiques :


Un regard rétrospectif Rachid AL MARINI
Chef du Service du contrôle interne

Le souci de contrôler les finances des deniers publics dans le Maroc conformité des produits perçus
publiques a toujours existé à travers contemporain. Par conséquent, il aux prescriptions religieuses. Il est
l’histoire depuis les anciennes semble nécessaire de parcourir à préciser que, la sauvegarde des
civilisations(1) jusqu’aux sociétés les pratiques et les dispositifs mis deniers publics a toujours été une
modernes. Ce contrôle a pris en place par nos prédécesseurs fonction principale de l’Etat dont
différentes formes, certes, mais avant de décrire celles adoptées l’attribution est réservée directement
il a existé dans des civilisations par les différentes dynasties qui ont au Commandeur des Croyants(6).
très différentes et fort éloignées gouverné le Maroc. En se basant sur les prescriptions
géographiquement les unes des
Il est important de noter que le de la législation musulmane, les
autres. Approcher le contrôle des
présent travail consiste à jeter un premiers Khalifes n’hésitaient pas
finances publiques tel que pratiqué
regard historique sur les différentes à afficher les grands principes(7) qui
par nos ancêtres, revient à remonter
manifestations du contrôle des ont guidé leurs politiques en matière
le fil du temps vers ses origines les
finances publiques qui ont jalonné de préservation des finances de
plus lointaines(2).
l’histoire du monde musulman en l’Etat.
L’organisation, les moyens, et les général et du Maroc en particulier. La même approche était constatée
méthodes de contrôle déployés
chez toutes les dynasties du monde
jadis, quoique rudimentaires d’un
point de vue actuel, font tout de Le Chef de l’Etat : musulman y compris le Maroc.
contrôleur suprême La surveillance de l’activité des
même ressortir l’intérêt que les
agents en charge de la gestion des
gouvernants manifestaient pour Dès l’aube de l’Islam, le chef de finances de l’Etat était, donc, un
l’organisation des finances et la l’Etat (3) procédait à la nomination de souci largement partagé. Ce type
protection des deniers de l’Etat. délégués (Walis et gouverneurs) à la d’approche qui peut être qualifié
La présente contribution focalise tête des départements composant de contrôle préventif était, ainsi,
l’attention davantage sur les le territoire de l’Etat. Ces derniers abondamment utilisé au Maroc sous
pratiques historiques de contrôle des devaient assurer, entre autres, les le règne des Almohades (1147-
finances publiques dans le monde fonctions de collecteurs de recettes 1269) comme en témoignent les
musulman et plus particulièrement (‫ )جباة‬et de charger des dépenses(4). différentes lettres adressées par les
au Maghreb. Ces délégués, une fois nommés(5), khalifes aux agents financiers de
l’Empire(8).
En effet, la multitude d’institutions recevaient les instructions et
de contrôle (Dawawin, Baît Al- les orientations permettant la Sous le règne de la Dynastie
Mal, Hisba…) nées dans le monde répartition des charges et la maîtrise Saâdienne (1511-1659), les chargés
musulman a considérablement des méthodes de liquidation de la collecte des recettes étaient
influencé les pratiques de protection des recettes, notamment, la nommés directement par le Roi, et

1- En effet, à titre d’illustration, la séparation des fonctions, comme moyen de 5- A mentionner que le 2ème Khalife a imposé, pour la première fois, la déclaration
contrôle du processus d’exécution des opérations financières publiques, obligatoire du patrimoine au moment de la nomination des gouverneurs et
était partie intégrante de l’organisation de l’empire romain. C’est ainsi que, walis. Il leur interdisait, également, l’exercice d’une activité commerciale.
l’autorisation des dépenses et des impôts était de la responsabilité du Sénat ‫ض‬
‫ش‬
‫ (من‬: ‫ فقال‬،‫املبا� عنه‬ ‫ين‬
‫ وانه املسؤول‬،�‫املسمل‬ ‫ر� الهل عنه اختصاصه ب�ال‬ ‫ض‬ ‫بن خ‬
(qui l’a délégué ensuite aux consuls et, plus tard, aux censeurs). Alors ‫ وقد و� معر إ� الطاب ي‬- 6
que, le maniement des fonds était assuré par les questeurs (caissiers) qui ‫بن‬ ‫ث‬ ‫بن‬
‫ ومن‬،‫ ومن أراد أن يسال عن الفقه فليأت معاذ � جبل‬،‫أراد أن يسال عن الفرائض فليأت ز يد � �بت‬
s’occupaient des paiements et des encaissements. Ces derniers étaient ‫ن‬
‫ لملز يد من املعلومات‬.)...‫خاز� وقاامس‬ ‫جعل� هل‬ ‫ن‬ ‫ن‬
‫ فان الهل تبارك وتعاىل‬،�‫فليأت‬ ‫أراد أن يسأل عن املال‬
‫ي‬ ‫أ‬ ‫ي‬
obligés de rendre compte de l’utilisation des fonds et à justifier les soldes ‫ جر يبة بن� أمحد بن� سنيان‬،»‫الطاب‬ ‫معرإ� خ‬
‫بن‬ ‫ين‬
�‫املؤمن‬ �‫الطالع عىل كتاب «الفقه االقتصادي ل يم‬ ‫إ‬
au sénat et à leurs propres successeurs. Pour plus de détails, voir L. Collins ‫أ‬ ‫ث‬
.556 :‫ص‬،2003،‫ دار الندلس الخ�ض اء‬، �‫احلار‬ ‫ي‬
et G. Valin «audit et contrôle internes : aspects financiers opérationnels et
stratégiques», Edition Dalloz, 1992, p : 8. ‫ أن‬: ‫وإ� ما وجدت صالح هذا املال اال بثالث‬ ‫ن‬ ‫ض‬ ‫بن خ‬
‫ (أال ي‬: ‫ر� الهل عنه أنه قال‬ ‫ روي عن معرإ� الطاب ي‬- 7
‫ث‬
، ‫ املرجع السابق‬،�‫احلار‬ ‫سنيان‬ � ‫ جر يبة بن� أمحد بن‬.)‫ يو�نع من ب�طل‬،‫ ويعىط ف ي� حق‬،‫يؤخذ من حق‬
2- Les sumériens, les égyptiens, les phéniciens, les grecs, les romains,… ‫ي‬
.559:‫ص‬
3- Les khalifes, les sultans, les rois, etc.
‫) إىل معاهل «…فاتقوا الهل‬1163-1129( ‫عل‬ ‫بن‬ ‫ة ت‬
‫املومن � ي‬‫ف‬
‫ال� أرسلها عبد‬ ‫ الرسال ي‬،‫ نذكر عىل سبيل املثال‬- 8
4- A titre d’illustration, on peut citer les cas de la nomination, du temps du prophète ‫ وال‬،‫و�دروا إىل كف لك معتد وقبضه‬ ‫ب‬ ،‫أرضه‬ � ‫زونة‬ ‫ملخ‬ ‫ا‬ ‫أمواهل‬ ‫ا‬ ‫ن‬
�‫فإ‬ ‫ة‬
-‫الدول‬ ‫يقصد أموال‬-‫تعاىل يف�ا‬
‫ي‬
(‫)صلى هللا عليه و سلم‬, de Mouad Ibn Jabal envoyé au Yemen, et Abdellah Ibn »…‫كث�ا إىل بعد استئذاننا و تعر يضنا ب�لدقيق والج ليل امم هنالك‬ ‫سبيـل لمك أن تنقدوا ن‬
‫م�ا قليال وال ي‬
Rawaha désigné pour assurer la collecte des droits sur les récoltes auprès ‫ف‬ ‫ف‬ ‫ف‬
‫ «النظم و املعامالت املالية ي� املغرب ي� عرص‬،�‫البلتا‬
‫ج ي‬ ‫عل‬
‫صا� عبد املنعم حممد ي‬ ‫الواردة ي� كتاب ب‬
des tribus de confession juive (Khaibar), et Abou Obaida Ibn Al Jarrah pour le ‫ين‬ ‫ة‬
recouvrement d’ al-Jizia. .129 ‫ ص‬، 2011 ،‫ مكتبة الثقافة الدينية‬،»�‫املوحد‬ ‫دول‬

52
à ce titre, ils échappaient à l’autorité de la part de leurs délégués qui Dawawins en y apportant des
des gouverneurs(9). s’exposaient à des peines de prison améliorations pour renforcer
et à la confiscation de leurs biens en leurs attributions en matière de
Par ailleurs, les chefs de l’Etat
organisaient avec leurs délégués cas de soupçons d’enrichissement contrôle(16) des deniers publics.
des réunions périodiques pour le illégal(11).
Ainsi, les Omeyyades (661-750)
suivi de l’exécution des recettes et A côté de l’institution du chef de ont instauré Diwan Al-Madalim et
des dépenses. Ils utilisaient, aussi, l’Etat, il existait d’autres institutions Diwan al-Mossadara. Ce dernier,
pour l’exercice de leur pouvoir de qui avaient pour missions de avait pour objet de retracer les
supervision, l’information recueillie contrôler les deniers publics. Ces confiscations des biens illégaux des
par des observateurs ad-hoc. institutions, comme les Dawawins, responsables. Ils ont, également,
De même, ils procédaient à la Baît Al Mal, Alhisba, etc., qui ont créé Diwan As-Saltana, connu aussi
convocation des chefs de tribus joué des rôles différents d’une sous le nom de Diwan An-Nadar
pour s’enquérir du comportement époque à l’autre et d’une zone (examen), ou Diwan al-Mokatabates
des gouverneurs. Ils vérifiaient, géographique à l’autre ont tout de (échange d’écrits) ou encore Diwan
également, le train de vie des même constitué les fondements Al-Morajaates (révisions), chargé
délégués et les signes extérieurs de des institutions de contrôle dans le essentiellement, du suivi de la
richesse pour s’assurer de la fiabilité monde musulman. gestion des gouverneurs et de
de l’information produite. l’examen de leurs comptes(17).
De plus, pour assurer un contrôle sur Le rôle de contrôle Mais c’est probablement, sous le
place, les chefs de l’Etat organisaient dévolu aux Dawawins règne de la dynastie Abbasside
des visites inopinées auprès de (‫)الدواوين‬ (750-1258), que le système le plus
leurs délégués et se déplaçaient au point a été élaboré et mis en
personnellement pour s’enquérir Le premier à avoir mis en place,
pratique. Il s’agit notamment de la
de la bonne tenue des finances. Ils dans l’Empire musulman, une
mise en place d’un service nommé
s’appuyaient, également, sur des administration financière et
Diwan Az-Zimaâm (18( )‫)ديوان الزمام‬
enquêteurs et des vérificateurs qui comptable, baptisée Dawawins,
dédié au contrôle des Dawawins
avaient pour rôle de s’assurer de était le Khalife Omar Ibn AL-Khattab.
rattachés à chaque Wali au niveau
la légalité des actes pris. Le choix Il s’agit de services qui avaient
départemental. Ce service était,
des personnes à qui incombait pour charge de tenir des registres
lui-même, soumis à un audit
cette responsabilité était alors comptables dédiés à retracer les
comptable et financier(19), exercé
basé sur des critères très stricts opérations de recettes(12) et de
par un corps de contrôle central
comme la vertu, la bonne moralité, dépenses(13). Il semblerait que
connu sous l’appellation de Diwan
la piété, la sagesse, la maîtrise l’une des raisons d’être de ces
Zimam Al-Azimma (‫)ديوان زمام األزمة‬
de la législation musulmane, la registres était de veiller à garantir la
rattaché directement au Khalife.
compétence technique, etc. traçabilité(14) des dépenses(15).
Ce service avait également pour
Les chefs de l’Etat sanctionnaient Les premières dynasties de l’Islam rôle d’évaluer la performance de
sévèrement(10) tout manquement ont pérennisé cette tradition de l’administration(20).

‫ي خ‬
.361 :‫ ص‬، 2000 ،‫ دار الرشاد احلديثة‬،2 ‫التار�» الج زء‬ �‫ع‬
‫ «املغرب ب‬،‫اه� حراكت‬
‫ با� ي‬:‫ أنظر‬- 9 16- La tenue de la comptabilité, en tant que moyen de contrôle, a ainsi, contribué
à faciliter l’évaluation annuelle des dépenses et des recettes et l’élaboration
. 131 ‫ ص‬، ‫ املرجع السابق‬،�‫البلتا‬
‫ج ي‬ ‫عل‬ ‫ ب‬:‫ أنظر‬- 10
‫صا� عبد املنعم حممد ي‬ du compte général annuel. En effet, Le khalife Omar Ibn AL Khattab se prêtait
11- A signaler au passage que la confiscation au profit du trésor public des régulièrement à l’exercice du rapprochement entre d’un côté les chiffres de
biens d’un responsable qui s’est enrichi illégalement par sa fonction est un l’année en cours et ceux des années antérieures, et de l’autre, les réalisations
phénomène courant dans la vie politique marocaine du 19ème siècle, comme avec les prévisions initiales pour observer les évolutions, dégager et analyser
l’a fait remarquer, Mohammed Lahbabi dans, «La délégation vizirielle dans le les écarts et procéder aux corrections nécessaires, voire prévenir en temps
droit public marocain : le (gouvernement marocain à l’aube du XXe siècle)». opportun (Cette manière de faire nous fait penser à certains aspects du
Thèse pour le doctorat en droit. Paris 1955, imprimerie de l’Agdal. L.G.D.J, processus actuel d’élaboration et d’exécution de la loi de finances, il s’agit
1957. P : 54. en l’occurrence des prévisions budgétaires, et de l’élaboration du compte
général de l’Etat et de la loi de règlement.
12- Par nature (Zakat, al-Kharaj, al-Jizia…) et par département de provenance. ‫ف‬
.207 ‫ ص‬،1983،‫ مؤسسة شباب الج امعة‬،‫السالم» عوف حممود الكفراوي‬
‫ «الرقابة املالية ي� إ‬- 17
13- Par nature (donations au profit des pauvres, équipements de l’armée….) et
par listes des bénéficiaires qui étaient contraints d’émarger avant de recevoir 18- Instauré par le khalife El Mahdi l’an 162 de l’Hégire.
le paiement (Comme gage de service fait et de caractère libératoire). 19- Ahmed EL-Ashker and Rodney Wilson «Islamic Economics : A short History»,
14- A mentionner que ce qui a facilité la traçabilité des opérations financières est Edition Brill, 2006, p. 133
la mise en place par le même khalife du calendrier musulman. 20- Ce qui nous rappelle le rôle joué, de nos jours, par l’inspection générale
‫لع�ن ض‬
‫ فقال ث‬،�‫الدواو‬
‫ين‬ ‫املسمل� ف ي� ي ن‬
‫ين‬ ‫ض‬ ‫بن خ‬ des finances et la montée en puissance des fonctions de contrôle et d’audit
:‫ر� الهل عنه‬ �‫تدو‬ ‫ روي أن معر ا� الطاب ي‬- 15
‫ر� الهل عنه استشار‬
‫شي أ‬ ‫أ‬ ‫ وان مل ي�صوا ت‬،‫ يسع الناس‬،‫كث�ا‬
internes et de contrôle de gestion dans la gestion financière publique
.)‫ينت� المر‬ ‫ح� يعرف من أخذ ممن مل ي�خذ حسبت أن‬ ‫(أرى ماال ي‬ contemporaine.
Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 53
SPECIAL
CENTENAIRE

Au Maroc, les Almoravides (1056- Les Dawawins étaient également contrôle de Diwan Al-Kharaj (‫ديوان‬
1147), sous le règne de Youssef Ben soumis à des vérifications inopinées ‫ )الخراج‬qui était habilité à prononcer
Tachfine (1061-1106), ont ordonné la du Wazir et de Wali Al-Madalim qui à leur encontre des sanctions.
tenue des Dawawine. Ils ont, aussi, étaient investis d’attributions très
mis en place un service dénommé larges en matière de protection
des droits et de réparation des
La préservation
Diwan Mourakabat Ad-Dakhl Wa Al
préjudices occasionnés par les
des ressources via
Kharaj (21( )‫)ديوان مراقبة الدخل والخراج‬,
abus des responsables suspectés
l’institution de Baît
dédié au contrôle des opérations
de recettes et de dépenses et des de vénalité. Ces deux institutions
Al-Mal
agents (Walis et gouverneurs) qui ont été instaurées la 1ère fois, en Concrètement, le terme Baît al-
en avaient la charge. Orient, par les Abbassides. Mal renvoi à l’endroit où sont
placés les avoirs qui constituaient
Les Almohades ont perpétué la Les Almohades ont œuvré pour
les ressources de l’Etat (Trésor
pratique des Dawawins. Ils ont, le renforcement des attributions
public). En tant qu’Institution, il a
notamment, instauré Un Diwan des du Wazir chargé des finances,
vu le jour du temps du prophète
affaires du Makhzen (‫ديوان األعمال‬ en matière de contrôle financier.
(paix et bénédiction soient sur lui)
‫)المخزنية‬. Ce service central était Désigné sous le nom de (‫صاحب‬
au cours de la bataille de «Badr»
chargé de centraliser et de contrôler ‫)األشغال أو والي الخزانة‬, celui-ci avait
qui correspond à la révélation de la
pour missions de veiller à la
les recettes et les dépenses de l’Etat, sourate «Al-Anfal». Et en tant que
mobilisation des ressources
et de surveiller les gestions des lieu, il a été institué la 2ème année
financières, à la perception des
gouverneurs et des Al-Mouchrifiines du règne du Khalife Abou Bakr. Il
recettes et à l’exécution des
(‫)المشرفين‬, et de procéder, en cas était situé dans la maison du Khalife
dépenses publiques. Il supervisait,
de besoin, aux arrestations et aux avant qu’il décide de déconcentrer
au niveau départemental, le travail
sanctions, à l’encontre de ceux parmi les fonctions du Trésor public.
des gouverneurs et walis et de
eux coupables de manquements.
ses propres délégués chargés Le Khalife Omar Ibn AL-Khattab a
Le corps d’Al-Mochrifiines était des finances nommés (‫صاحب‬ renforcé l’autonomie de Baît Al-Mal
un corps déconcentré rattaché au ‫)األعمال‬. Ce dernier était assisté par en vue d’une meilleure maîtrise de
Diwan des affaires du Makhzen, des scribes (‫ )كتاب‬qui eux étaient sa gestion et ce, via l’instauration
notamment au niveau des villes chargés d’enregistrer les recettes d’un Diwan dédié ayant pour
les plus importantes (Fes, Ceuta, en présence de témoins, avant d’en objet l’enregistrement détaillé des
Meknassa, Taza, Sijilmassa, rendre compte au Khalife dont la mouvements des avoirs entrant
Azemour, Tlemcen, Béjaïa …). Les signature était indispensable pour la et sortant de Baît Al-Mal. Cette
Almouchrifines avaient pour rôle validité de ces opérations. pratique a été entretenue durant le
de veiller à la bonne gestion des règne des Omeyyades(25) et des
A signaler que, sous la dynastie
deniers publics, à la surveillance Abbassides.
Mérinide (1269 - 1359), ce même
des agents(22) qui en ont la charge, à dispositif de contrôle, faisant Le 2ème khalife de l’Islam a, aussi,
la prévention des risques de fraude, intervenir le khalife en dernier mis en place certaines mesures
de collusion et de corruption. Pour ressort, a été constaté dans la de contrôle interne comme la
celà ils organisaient régulièrement gestion financière des payeurs séparation des tâches(26) qui
une mobilité géographique des militaires et des collecteurs de l’impôt incombaient aux agents exerçant au
agents chargés du recouvrement foncier(23). Ces mêmes collecteurs sein de cette institution. Il a procédé,
et prononçaient des sanctions à pouvaient assurer en même temps dans le même sens, à la séparation
l’encontre des gouverneurs impliqués les fonctions de gouverneur ce qui des fonctions de trésorier (gardien
dans des affaires financières ou était source d’abus(24). Par ailleurs, du Trésor responsable des rentrées
ayant abusé de leur pouvoir. les gouverneurs étaient soumis au et des sorties des fonds) et de

‫ مكتبة‬،�‫البلتا‬ ‫ين‬ ‫ «النظم و املعامالت املالية ف� املغرب عرص ة‬- 21 .120 :‫ ص‬، ‫ املرجع السابق‬،‫اه� حراكت‬
‫ با� ي‬- 24
‫ج ي‬ ‫عل‬
‫صا� عبد املنعم حممد ي‬،
‫ب‬ »�‫املوحد‬ ‫دول‬ ‫ي‬
.34 ‫ ص‬، 2011 ،‫الثقافة الدينية‬ ‫ن‬
‫إ� فقدت من‬ ‫بن‬ ‫يز‬ ‫ روي عن معر بن� عبد‬- 25
‫أ‬ ‫( ي‬-‫العز� انه كتب اليه وهب � منبه –العامل عىل بيت مال اليمن‬
‫ين‬
�‫لعامل‬ �‫وأيضا ب‬...»�‫ا‬ ‫ن�ض‬ ‫الدواو� املالية ن‬
‫ين‬ ،‫إ� ال تا�م دينك وال أمانتك ولكن تا�م تضيعك وتفر يطك‬ ‫ن‬ ‫ين‬
‫«متول املستخلص» و «� املج ب ي‬
‫ي‬ ‫وم�م‬ ‫ يتعلق المر ب�ؤساء‬- 22 ‫املسمل� دينارا – فكتب إليه معر ي‬ ‫بيت مال‬
‫نأ‬
‫خ‬ ‫ب�لوظائف املالية الصغرى ن‬ ‫ن ف‬
...»‫«الزان‬ ‫ا�» و‬
‫بي‬ ‫و»الج‬ »‫و»املاحس‬ »‫«الاكتب‬ ‫م‬ �‫وم‬ .)‫املسمل� ي� أمواهلم فاحلف هلم والسالم‬ ‫ي‬ ‫وا� جحيج‬
‫ف‬
23- Ibn khaldoun, les prolégomènes, traduits en Français et commentés par W. ،‫ الاكتب‬،‫ العامل‬،‫ املشارف‬، ‫ الناسخ‬،�‫املع‬
‫ ي ن‬،�‫املستو‬
‫ي‬ ،‫متول الديوان‬
‫ي‬ ،‫» الناظر‬: ‫ من أمه هذه املهام‬- 26
Mac Guckin de Slane, 2006, p : 28). ‫ش‬ ‫خ‬ ‫ ئز‬،‫ الدليل‬،‫ املاحس‬،�‫م‬ ‫أ‬
‫ال ي ن‬
‫اليضاح‬
‫ احلا� والضامن» لملز يد من إ‬،‫ الازن‬،�‫احلا‬ ،‫ النائب‬،‫ الشاهد‬،‫الج هبذ‬
‫بن‬ ‫ن أ‬ ‫أن�ض «كتاب ي ن‬
.7 :‫ ص‬،‫أ� سعيد‬ ‫بي‬ � ‫املاكرم‬ ‫بو‬‫«ل‬ �‫الدواو‬
‫ي‬ �‫قوان‬

54
Wali ou gouverneur (qui ordonne agents actifs(30). Les missions sous l’autorité de l’Amine El
la perception des recettes et dévolues à ces derniers étaient Oumanas, qui jouait le rôle d’un
l’exécution des dépenses) au niveau principalement économiques et véritable ministre des finances.
départemental. consistaient en le contrôle des
Faisait partie de ce corps, Amin Al-
marchés et des transactions,
Beaucoup plus tard au Maroc, hisabat (des comptes) avait pour
la répression des fraudes, la
sous le règne des Almoravides, mission de contrôler la comptabilité
vérification des poids et des
Youssef Ben Tachfine, a ordonné la transmise régulièrement par les
mesures, etc.
construction d’un local où devaient Oumanas en fonction sur l’ensemble
être placés les avoirs de l’Etat Ils avaient, parallèlement, un rôle du territoire, ainsi que les états
(Trésor public). Les Almohades, important à jouer en matière de relatifs aux arrêtés définitifs de leurs
ont de leur côté, fait de Diwan Baît contrôle des finances publiques, écritures, après cessation de leurs
Al-Mal l’une des plus importantes notamment, en ce qui concerne le fonctions.
institutions financières chargées de bon fonctionnement des services
En effet, chaque Amin était tenu de
préserver les ressources, au niveau publics, le recouvrement forcé de
transmettre(33) à Amin Al-hisabat,
central et dans les différentes villes la Zakat et le contrôle de l’utilisation
un état hebdomadaire des recettes
de l’Empire. des fonds publics(31).
réalisées, en double exemplaire. De
Cette institution, sera retrouvée Cette Institution se répand plus tard même, il devait lui envoyer, dans
dans l’organisation administrative au Maghreb et en Espagne pour les sept jours qui suivent la fin de
de l’Empire chérifien du 17ème être adoptée par les différentes chaque mois, le compte détaillé du
siècle, sous la dénomination de dynasties qui ont gouverné le Maroc. mois écoulé(34).
Baît Mal Al Mouslimines(27). Il Toutefois, il semblerait que cette
Un exemplaire(35) des états ainsi
est à signaler que, à la veille du fonction existait déjà au Maroc avant
fournis était soumis au Sultan qui le
Protectorat, la responsabilité de la l’avènement de l’ère islamique, sous
communiquait ensuite au contrôle
garde du Trésor public incombait au une appellation différente (Sahib As-
de la Béniqua spéciale (Bureau de
Sultan(28) dans la mesure où il était souk, ‫)صاحب السوق‬. Il est important
Amin Al-hisabat), faisant office de
le premier responsable de la bonne de rappeler à ce titre, que jusqu’à
comptable supérieur du Makhzen,
gestion financière de l’Etat. la veille du Protectorat, la plupart
chargé de centraliser l’ensemble de
des villes marocaines avaient un
ses recettes et de ses dépenses.
Mohtasib, nommé par le Sultan.
Le rôle de contrôle Les techniques comptables qu’il
dévolu à l’Institution de utilisait pour l’apurement des
la Hisba Les Oumanas, un corps comptes des Oumanas consistaient
L’Institution de la «Hisba»
de contrôleurs particulièrement à contrôler la
apparaît en Orient sous le règne Le Maroc d’avant le Protectorat concordance des états produits
des Omeyyades et est ensuite disposait d’une organisation concernant une année par rapport
modernisée par les Abbassides qui financière assez élaborée et axée à ceux de l’année précédente, et à
ont instauré Wilayat Al-Hisba(29), sur l’institution des Oumanas(32). rapprocher les états d’un comptable
dont les Mohtassibines sont les Ces comptables publics agissaient avec ceux d’un autre, ce qui

27- A distinguer de Dar Adyel qui recevait les contributions administratives n’ayant au sein d’un service en charge de l’apurement des remises de service au
pas de caractère religieux, les Meks (droits de marchés, des ports, de la régie moment de la décharge des mohtassibines, baptisé Dar Al-istikhraj (maison
des tabacs, du souffre…). d’extraction) ou Takchif (investigation), à leur interpellation, à la conduite des
missions d’enquêtes, et éventuellement à la confiscation des biens acquis
28- Michaux-Bellaire (E.) a constaté dans «l’organisation des finances au Maroc», illégalement.
Archives marocaines, vol. XI, 1907, p. 225, que le local qui abritait les fonds
était fermé par 4 clefs différentes dont chacune est entre les mains d’un 32- Constitué sous le règne du Sultan Moulay Slimane (1792-1822), le corps des
fonctionnaire (dont Amine Ed dakhel et Amin Baît al-Mal). Pour l’ouvrir, leur Oumanas fut organisé et structuré sous le règne de Sultan Moulay El Hassan
présence est indispensable en plus de la présence de deux «Adouls». (1873-1894) et comprenait une administration centrale et une Administration
locale. Les Oumanas assuraient le recouvrement des impôts, le paiement des
29- Selon El Mawerdi, «Les statuts gouvernementaux», traduit et annoté par dépenses publiques et octroyaient des avances à l’Etat.
E. Fagnan, éd. du patrimoine arabe et islamique, Beyrouth, 1982, p. 513,
la hisba, dans son acception large, consiste «à ordonner ce qui est bien 33- Exception faite des Oumanas El Khers (Oumanas El Kabail), exerçant dans les
quand cela est manifestement négligé et à interdire le mal quand il est fait zones rurales, qui évaluaient l’achour, estimaient les récoltes et encaissaient
ouvertement». les impôts qu’ils versaient a l’Amin El Mostafad de la ville la plus proche.
‫ة‬
‫رسال لنيل دبلوم‬ »‫الوضع دراسة مقارنة‬ ‫السالمية والقانون‬ ‫ «أنظمة الرقابة عىل املال العام ف� ش‬- 30
‫ال� يعة إ‬ 34- Cette fréquence n’était pas toujours respectée, le retard atteignait parfois
‫ي‬ ‫ي‬
‫ق‬ jusqu’à 5 mois.
.1999،�‫صد‬
‫ي‬ ‫ عبداللطيف‬،‫الدراسات العليا‬
35- Le 2ème exemplaire était exploité par l’Amine El Oumanas qui le faisait
31- A signaler que, pour faire face à la propagation de la corruption, sous le règne
transcrire sur un grand livre, tenu constamment à jour, marquant ainsi, en
des Khalifes Abdelmalik Ibn Marouan et Omar Ibn abdelaziz, on procédait,
recettes et en dépenses, la situation exacte du trésor.

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 55


SPECIAL
CENTENAIRE

permettait de détecter les anomalies aussi à l’évaluation du mode de Ainsi, concernant le contrôle relatif
liées à d’éventuelles baisses de fonctionnement des services admi- à l’élaboration du budget, il convient
recettes, ou augmentation de nistratifs relevant d’eux. de préciser que, le projet de budget
dépenses et d’en questionner les devait être transmis pour approbation
Oumanas(36). au ministère des Affaires Etrangères
Le contrôle des finances de la République Française, après
En outre, avant de quitter leurs publiques sous son examen par les commissions
fonctions, les Oumanas se le Protectorat du budget et les délibérations du
présentaient au Makhzen avec
Des crises financières et monétaires Conseil du Gouvernement. Il devait,
un registre (Konnach), composé
ont obligé le Maroc à recourir à des ensuite, être ratifié par le Sultan et
de feuillets numérotés retraçant,
emprunts (1904, 1907, et 1910), promulgué par le Président Général
par mois et par année, le compte
ce qui a constitué un prélude à la avant d’être publié au Bulletin
général de leur gestion, en recettes
prise de contrôle des finances de Officiel (41).
et en dépenses ventilées par nature.
l’Etat marocain. Ceci s’est d’abord
Les totaux de chaque mois étaient S’agissant du règlement définitif (42)
manifesté par l’installation à Tanger,
repris en chiffres et en lettres. de l’exécution des recettes et des
dès 1904, d’une administration
Après vérification des registres, ce dépenses de l’exercice budgétaire,
française chargée du contrôle de la
haut fonctionnaire de l’administration dette(38). il intervenait après le contrôle de la
centrale, délivrait les quitus et Cour des Comptes. Il était, ensuite,
Le Traité du Protectorat, du 30 Mars promulgué par Dahir et publié au
prononçait les débets à l’encontre
1912, ayant été signé, la France Bulletin Officiel.
des Oumanas, assumant, à ce titre,
s’est attelée à refondre l’organisation
des fonctions comparables à celles Le contrôle des comptables(43)
financière du Royaume. Les insti-
d’un juge des comptes(37). sur les ordonnances et mandats
tutions de contrôle traditionnel
En plus du contrôle sur pièces, des finances publiques, décrites émis par les ordonnateurs(44)
la gestion des Oumanas faisait plus haut, ont, alors, été principaux et secondaires s’exerçait
l’objet de missions de vérification systématiquement déconstruites et au moment du visa et lors
sur place diligentées par un corps remplacées par un système conçu à du paiement pour s’assurer,
d’inspection dénommé Oumanas l’image de ce qui existait en France. notamment, de la disponibilité des
Al-Ikhtibar (examen ou test) qui Ainsi, fut installée la direction crédits, de l’imputation budgétaire,
exerçaient un contrôle comptable, générale des finances qui a pris en de l’existence et de la régularité
de conformité réglementaire et main le budget du Maroc(39) et le des justifications produites et que
même de performance. service de la dette. le paiement va s’effectuer entre les
mains du véritable créancier.
En effet, ils examinaient les Pour couronner cette refonte, un
opérations financières et comptables Dahir portant «règlement sur la Les services financiers étaient
des Oumanas et se prononçaient comptabilité publique de l’Empire également soumis aux vérifications
aussi dans des rapports, sur le chérifien» a été mis en vigueur le 19 de l’Inspection Générale des
respect des procédures mises juin 1917(40). Ce texte va introduire Finances(45) et de la Cour des
en œuvre par rapport aux de nouvelles institutions et règles de Comptes françaises. Celle-ci jugeait
textes en vigueur et procédaient contrôle. les opérations de recettes et de

‫ن‬ ‫ف‬ ‫أ‬


،�‫التوزا‬
‫ي‬ ‫ )» نعيمة هراج‬1311/1873-1894 1290-( ‫ «المناء ب�ملغرب ي� هعد السلطان موالي احلسن‬- 36 général des finances d’après les résultats du compte d’exercice, présenté au
‫ة‬
. 1979 ،‫مطبعة فضال‬ résident général appuyé d’un exemplaire du compte du comptable, et soumis
à l’approbation du ministre des affaires étrangères, il est ensuite promulgué
37- Champion : «les finances publiques du Maroc», presse des imprimeries par Dahir.
réunies, rabat, 1961, P : 16.
43- La fonction de trésorier payeur du Maroc a été dévolue au Trésorier général
38- Cette administration était dirigée par un représentant des porteurs de investi d’une double mission : comptable métropolitain et comptable chérifien.
titres représenté dans chaque douane par des délégués qui étaient des Un arrêté viziriel du 21 juin 1920 est venu organiser le personnel relevant
fonctionnaires français chargés de surveiller la perception du produit des du trésorier général qui comprend : les receveurs particuliers opérant à
douanes, des droits de portes et de marchés, ainsi que de l’encaissement de Casablanca, Fès, Marrakech, Taza et Oujda, les receveurs adjoints, les
la taxe urbaine et du produit des monopoles … commis principaux, et commis de trésorerie.
39- Celle-ci établit le premier budget pour l’ensemble du Maroc pour l’exercice 44- Au début du protectorat, cette fonction était attribuée uniquement au directeur
1913-1914. général des finances, et ensuite confiée aux directeurs généraux, aux
directeurs, et enfin aux chefs de services.
40- B.O n° 244 du 25 Juin 1917, p : 715.
45- Article 72 du même Dahir de1917.
41- Article 3 du Dahir du 9 juin 1917 susmentionné.
42- A distinguer du règlement provisoire qui a lieu dans le courant du mois de
décembre qui suit la clôture de l’exercice. Le projet est préparé par le directeur
56
Quant au contrôle des engagements
de dépenses, ce dernier, a été
organisé par le Dahir du 20 décembre
1921(50). Selon les termes duquel
tous les engagements de dépenses
supérieurs à 6.000 francs(51) devaient
être soumis au contrôle préalable du
contrôleur financier(52), exception faite
des marchés de travaux spéciaux
engagés par la Direction Générale
des Travaux Publics, pour lesquels la
limite a été portée à 15.000 francs.
Après l’Indépendance, une première
vague de textes juridiques(53) vont
venir amorcer la dynamique que
vont connaitre, par la suite, les
Institutions en charge du contrôle
des finances publiques marocaines
Bureau du Percepteur et qui va se poursuivre jusqu’à
(Musée de la Trésorerie Générale du Royaume)
aujourd’hui.
dépenses qui lui étaient présentées des comptables des offices et
chaque année par le Trésorier établissements publics de l’Etat, des
Général. Les comptes de gestion budgets municipaux et régionaux et
établis devaient être adressés des établissements publics locaux
au Ministre des Finances de la dont le montant des recettes ordi-
république Française. Celui-ci leur naires constatées pour chacune
adjoignait les pièces de dépenses qui des trois dernières années dépasse
lui étaient adressées mensuellement 250.000 Francs(47). Les comptes
et les titres de perception reçus en qui ne dépassaient pas ce montant
fin d’exercice, mettait ces comptes étaient soumis à la commission
en état d’examen et les transmettait locale marocaine des comptes(48).
à la Cour des Comptes avant le 31 Cette commission a été remplacée
mars de l’année qui suit l’exercice en 1946 par un autre organisme
concerné(46). appelé commission marocaine
Ainsi, le contrôle juridictionnel était des comptes(49). Le plafond de
exercé par la Cour des Comptes compétence de cette commission
Française, dont le domaine de a été fixé à un million de Francs à
compétence va s’élargir pour sa création. Il sera relevé à Vingt
rendre justiciables les comptes millions de Francs en 1951.

46- Article 71du même Dahir. 52- Cette fonction n’a été déconcentrée qu’à partir de 1931 par la mise en place
des contrôleurs secondaires à Marrakech (1er Avril 1931), Fès et Oujda (12
47- B.O n° 1040 du 30 Septembre 1932, p : 1122. Mars 1932), et Casablanca (22 Décembre 1933).
48- Créée par une loi du 21 Janvier 1932, et dont la composition et compétences 53- Il s’agit, notamment, du Dahir n° 1-58-041 du 6 août 1958 portant règlement
étaient précisées par le Dahir du 20 juillet 1932, B.O n° 1040 du 30 Septembre sur la comptabilité publique du royaume du Maroc, du Dahir n° 1-59-216 du 5
1932, p : 1123. septembre 1959 relatif au contrôle des engagements de dépenses, des Dahirs
49- Dahir du 6 Mars 1946 pris en application de la Loi française du 18 Juillet 1942 n°1-59-269, 270 et 271 du 14 Avril 1960 relatifs respectivement à l’inspection
; B.O n° 1743 du 22 Mars 1946, p: 206. générale des finances, à la commission Nationale des comptes, et au
contrôle financier de l’Etat sur les offices, établissements publics et sociétés
50- B.O n° 479 du 27 décembre 1921 tel qu’il a été modifié et complété par les concessionnaires ainsi que sur les sociétés et organismes bénéficiant du
Dahirs du 26 mai 1928, 14 mars 1931, 17 juillet 1934 et 29 mars 1941. concours financier de l’Etat ou de collectivités publiques, et du Dahir 1-59-315
du 23 juin 1960 relatif à l’organisation communale.
51- Au-dessous de ce seuil, les engagements de dépenses sont portés à la
connaissance du contrôleur postérieurement avec une fréquence mensuelle.

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 57


‫‪SPECIAL‬‬
‫‪CENTENAIRE‬‬

‫‪ART ET HISTOIRE DU TRÉSOR PUBLIC‬‬


‫‪Abdelkrim GUIRI‬‬
‫‪Directeur de la recherche, de la règlementation‬‬
‫‪et de la coopération Internationale‬‬

‫‪Lorsque l’art s’en mêle pour éclairer d’un jour nouveau l’histoire du Trésor public‬‬

‫‪1. Un poème en dialectal marocain du temps d’Abou al Hassan al Marini :‬‬


‫‪un véritable lexique fiscal et financier‬‬

‫ل‬ ‫وا‬ ‫ت‬ ‫ع‬‫ْ‬ ‫َ‬ ‫ط‬ ‫َمز ْغدان قَ‬


‫ُّس ْخ َرا‬ ‫ِ‬ ‫خ‬ ‫ل‬ ‫وا‬ ‫والدمة‬
‫ا‬ ‫د‬‫و‬ ‫ا‬ ‫ي‬ ‫ط‬ ‫ْ‬
‫ر االخزان‬ ‫ت‬ ‫ق‬ ‫ط‬ ‫نقت ما‬
‫مك‬ ‫ن‬ ‫م‬
‫وس ومروس‬ ‫َ‬
‫ق‬ ‫م‬ ‫و‬ ‫أ‬ ‫يب‬ ‫عن َغر‬
‫ط‬ ‫ي‬
‫وقطعت الوس ْ ن أو حوزي‬
‫ق من‬
‫هنا للسوس‬ ‫ك‬ ‫يف ماعون‬
‫م‬ ‫ر‬ ‫ف‬ ‫ا‬ ‫ك‬ ‫ل‬
‫خزي‬ ‫ج‬ ‫واذا فر‬
‫ا‬ ‫ذ‬ ‫ن‬ ‫ع‬ ‫ت‬
‫املحبوس‬ ‫ن‬ ‫ص‬ ‫ي‬ ‫ر‬ ‫الت ْخ‬
‫ع‬ ‫ْ‬ ‫ط‬ ‫َ‬
‫ق‬
‫‪ .......‬و مع أ َز ِرزي‬
‫‪..............‬‬
‫ه‬ ‫ال‬ ‫ري‬ ‫م‬ ‫أل‬ ‫ا‬ ‫قالو بعث‬
‫ل الخوص‬ ‫إل‬ ‫ا‬ ‫(‬ ‫ل‬ ‫ب‬
‫َ‬ ‫ْ‬ ‫ل‬ ‫يف زكاة ا‬
‫)‬ ‫ل‬ ‫ب‬
‫شع توخَاد‬ ‫بال ْ َ‬ ‫ل‬ ‫وا‬ ‫ب‬ ‫ا‬ ‫ب‬ ‫من د‬
‫وب ع‬ ‫ع‬ ‫ك‬
‫ىل املنصوص‬ ‫س‬ ‫ل‬ ‫ا‬ ‫ا‬ ‫ور َسل فيه‬
‫م‬ ‫ة‬ ‫ا‬ ‫ع‬ ‫ُّ‬
‫ع األجناد‬ ‫الكفي‬
‫ي‬ ‫ف‬ ‫ك‬ ‫ال‬ ‫ة‬ ‫عب‬ ‫مل‬ ‫ف الزرهوني «‬
‫م‬ ‫ح‬ ‫م‬ ‫ق‬ ‫ي‬ ‫ق‬ ‫حت‬ ‫املطبعة امللكية‪ ،‬الرباط‪ 7 ،‬ف الزرهوني»‬
‫بن شريفة‪،‬‬ ‫د‬ ‫‪( 198‬‬
‫عهد املرينيني)‬

‫‪58‬‬
2. Une petite légende qui en dit long sur le système fiscal du début de l’ère
saadienne (du temps de Abou Abdellah Al qaïm bi amri Allah, père fondateur
de la dynastie)
«Après avoir été proclamé souverain dans la province de Sous, Abou Abdellah Al qaïm bi amri Allah, considérant
sa situation précaire et la modicité de ses ressources pour conserver la royauté qui ne saurait se maintenir sans
argent, ordonna aux habitants du souss de donner un œuf par chaque feu. On réunit ainsi une quantité innombrable
de milliers d’œufs ; tous les gens avaient trouvé cette imposition légère.
Mais quand le Prince eût reçu ces œufs, il donna l’ordre à tous ceux qui avaient fourni un œuf d’apporter un dirham
(oukia, once, la dixième partie d’un mitqal). IL rassembla ainsi une somme considérable avec laquelle il pût améliorer
sa situation et accroître ses forces militaires.
Cette contribution fût la première Naïba imposée par le gouvernement des Chérifs»

Nozhat El Hadi, traduction, Houdas, P.73

3. Un rituel de levée fictive d’impôts par un faux Mohtassib : le Sultan des Tolba
(un faux et éphémère Sultan)
«Une fête (des Tolba : étudiants) annuelle dont les cérémonies et le rituel sont assez curieux.
Quand il est proclamé, le Sultan des Tolba …….. organise son makhzen. Ses camarades se partagent les fonctions
de Vizirs, de chambellan (Hajib), de maître de cérémonie (Caïd el Machouar).
L’une des charges les plus en vue, dans la Cour du nouveau Sultan (fictif) est celle de Mohtassib ou prévôt des
marchands.
Le faux Mohtassib n’est pas toujours un étudiant. Il peut être un homme de la ville ayant une réputation de bouffon.
L’essentiel est qu’il fasse rire : le succès de la collecte en dépend.
Déguisé grotesquement et accompagné de faux Oumana, ou fonctionnaires des finances ; le Mohtassib parcourt
les rues.
Il prétend percevoir les taxes de marchés, contrôler les poids et mesures des marchands et la qualité des denrées
mises en vente. Naturellement, il met à l’amende tous les boutiquiers, qui n’ont pas d’autre ressource pour se
débarrasser des importuns, que de leur donner quelque argent. Ils le font d’ailleurs de bonne grâce, car la fête des
étudiants est populaire et les gens de la ville en prennent leur part.
En même temps, les personnages principaux de Fès reçoivent l’injonction de payer les impôts dus au nouveau
«Sultan». Les ordres qu’il scelle de son sceau, offert par les orfèvres, parodient dans un style burlesque les lettres
chérifiennes (du Sultan), de même que les quêteurs, dans leurs randonnées à travers la ville, caricaturent de manière
souvent mordante les façons des fonctionnaires du makhzen…………………. (même le vrai Sultan) apporte (par le
biais) d’un prince de la famille royale ou (d’un) haut fonctionnaire…….. le cadeau (Hedya) donné par le souverain (le
vrai) qui consiste en mouton, farine, huile, beurre, sucre, thé et aussi en une somme d’argent……….. le Pacha de
la ville et les commerçants ont coutume de leur envoyer (aux étudiants : Tolba) aussi des victuailles, en sorte qu’ils
ont de quoi faire bombance…….
Le souverain lui-même (le vrai), s’il trouve le temps, vient rendre visite au Sultan des Tolba….. (le sultan des Tolba)
présente (à la fin de la cérémonie) une supplique (au souverain) indiquant la grâce qu’il sollicite (qui peut être
notamment) l’exemption d’impôts….».

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 59


SPECIAL
CENTENAIRE

L’histoire terminologique du Trésor Public


Abdelkrim GUIRI
Directeur de la recherche, de la règlementation
et de la coopération Internationale

A travers les époques, le Trésor public rétrécissent en fonction de la réalité quête éperdue sur la vérité historique
a toujours participé à la mise en place historique de l’époque, rendant assez du Trésor public dans notre pays qui,
des structures et des fondements souvent mal aisée et hasardeuse en fonction des périodes de faste ou
de l’Etat et a largement influé sur la toute tentative d’en cerner le sens réel de crises financières, de situations
consolidation des institutions et sur le appliqué pour la période historique de paix ou de guerre, de stabilité ou
développement économique et social considérée. d’instabilité, a toujours su se montrer
des différentes civilisations ayant Les concepts et les vocables tantôt généreux tantôt avare, selon
marqué l’histoire séculaire de notre financiers et comptables de l’époque la volonté et la capacité du pouvoir,
pays. nous révèlent une image symbolique la fortune publique de l’époque et
Ainsi et de par sa vocation d’institution qui, aussi étrange et surannée qu’elle la disponibilité des deniers et des
consubstantielle à l’Etat et au pouvoir puisse paraître aujourd’hui pour ceux réserves financières des dynasties.
politique, le Trésor public est porteur qui considèrent, à tort d’ailleurs, que Il s’agit en définitive d’une
d’une culture façonnée par les apports cette terminologie demeure trop accumulation terminologique sans
et les accumulations de l’histoire. insignifiante pour mériter l’attention, altération historique qui procède
Cette culture est véhiculée par un n’en constituent pas moins les clés d’une chaîne de transmission
système de valeurs, de codes et de de déchiffrement de l’histoire du historique de maîtres à disciples,
concepts immortalisés par les usages Trésor public, de sa centralité, de reliant les vieilles aux nouvelles
et un cortège de règles, rarement sa vitalité dans le temps, et de son générations des gens du chiffre, des
écrites mais souvent transmises, renouvellement en fonction des teneurs de comptes, des manieurs de
ayant valeur de référentiel pour qui transmissions, des successions, des deniers publics, acheminés jusqu’à
veut comprendre l’organisation et emprunts et des accumulations et nous et qu’il nous appartient à tous
le fonctionnement historique des apports civilisationnels. d’épargner de l’amnésie de l’histoire
arcanes du pouvoir et la réciprocité Ce corpus terminologique en dit et de les faire revivre.
dynamique du Trésor public avec long sur la profondeur historique et Ce condensé terminologique
l’Etat. sur l’altérité du Trésor public qui, à constitué de quelques spécimens
En fait, le Trésor public du Maroc travers les périodes historiques, a rarement usités du langage
médiéval et précolonial demeure toujours su sauvegarder sa vocation comptable d’antan demeure une
marqué par un foisonnement essentielle de mise en ordre public illustration simple et même simpliste
terminologique frappant, constitué financier, vocation qu’il a toujours de ce qui nous a été légué par la riche
d’une panoplie très dense de préservée intacte, par delà les aléas histoire du Trésor public à travers les
concepts financiers et comptables et les tribulations de l’histoire. époques.
essentiellement endémiques, En somme, cet héritage Il constitue toutefois, une invitation
mais parfois empruntés à d’autres terminologique précieux est décliné solennelle et pressante aux
civilisations, pour lesquels il serait ci-après, à titre d’illustration, au chercheurs de tous horizons, à
vraiment délicat de trouver des travers d’une liste cursive mais oh faire œuvre utile pour notre pays et
équivalents dans d’autres langues et combien signifiante de l’activité notre Institution, à l’effet d’éclairer
même dans la langue arabe, pour les financière et comptable de notre d’un jour nouveau l’immense
traduire sans en trahir foncièrement pays, dont ces quelques simples et incommensurable réserve
le contenu et la véritable signification vocables qui ont bravé les péripéties terminologique qui attend toujours
de l’époque. et les vicissitudes de l’histoire pour avec impatience, la curiosité des
Le substrat langagier du Trésor arriver jusqu’à nous, nous relatent les générations actuelles et futures, pour
public à travers les âges est traces mémorielles d’une présence en exhumer la mémoire historique,
constitué d’un corpus terminologique sans discontinuité de l’institution du la charge symbolique et les valeurs
et d’un référentiel vocabulaire Trésor public. éthiques auxquelles il est toujours
certes généralement simple mais Aussi simples et démodés qu’ils utile et édifiant de revenir pour
assez souvent emprunt de nuances puissent paraître, ces expressions construire le présent et jeter des
sémantiques qui s’étendent ou langagières peuvent éclairer notre bases solides pour l’avenir.
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Quelques spécimens du langage financier et comptable d’antan

Comptables publics
- Amine al âataba : comptable chargé des dépenses ;
- Amine al Khars : comptable chargé de l’évolution et du recouvrement des impôts agricoles ;
- Amine al moustafad : comptable chargé de la perception des impôts urbains ;
- Abou al maouarith : comptable chargé de la perception des successions vacantes ou en déshérence ;
- Amine assorah : trésorier en charge des dépenses du cortège des pèlerins aux lieux saints de
l’islam ;
- Allaf : comptable chargé du paiement des traitements des militaires, terme qui a désigné par la suite
le ministre de la guerre ;
- Amine el Mers : comptable chargé de la gestion des magasins généraux (Amras) du Makhzen où
sont entreposés les produits reçus des redevables à titre d’impôts ;
- Amine erbiâa : comptable en charge de la caisse de Baît Al Mal ;
- Amine al âadir : comptable chargé d’administrer les pâturages du Makhzen;
- Amine al ikhtibar : chargé des travaux de vérification et d’inspection des différents types d’Oumana
par des missions effectuées sur place ;

Recettes
- Maks : impôt indirect équivalent au droit de marchés ;
- Al Hafer : impôt indirect équivalent au droit de portes ;
- Naïba : quotité d’impôt acquitée en numéraire, en nature ou sous forme d’un contingent de soldats
exigé d’une tribu ;
- Koulfa : corvée exigée par le Makhzen de la part d’une tribu en substitution aux impôts ;
- Attâatib : impôt exigé de la population citadine sous différentes dynasties pour la constitution ou
l’aménagement des remparts des villes ;
- Kbala : impôt sur les marchandises fabriquées et sur les différents commerces, notamment du
temps des Almoravides. Ce terme signifie également sous la même dynastie, l’impôt équivalent à
la location des terres du Makhzen ;
- Frida : quote part des impôts répartis sur les membres d’une tribu ;
- Ouadifa : impôts que les tribus étaient tenues de payer au Sultan notamment, lors des fêtes
religieuses et autres festivités officielles ;
- Wajib al moukhtaf : droit d’ancrage perçu sur les navires au titre du mouillage dans les ports ;

- Iskat : dégrèvement sur les impôts et les droits dus.

Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 61


SPECIAL
CENTENAIRE

Dépenses
- Âamala : salaire d’un fonctionnaire du Makhzen exigé de la tribu ou d’une personne ;
- Tanfida : document équivalent à un ordre de paiement pour effectuer les dépenses ordonnées par
le Makhzen ;
- Soukhra : salaire d’un agent (Moukhazni) ;
- Jamkia : salaire servi au personnel des diouanes notamment, du temps des Almohades ;
- Jerayates : salaires fixes payés aux fonctionnaires et aux militaires réguliers du temps des amohades,
recrutés sous forme de contingents volontaires pour les expéditions militaires ;
- Haouadith : dépenses exceptionnelles et imprévues ;
- Malazim : provisions alimentaires que les Oumana assayer devaient acquérir pour les besoins de
la Cour du Sultan ;
- Assilates : dépenses exceptionnelles payées occasionnellement notamment, aux chorfa et aux
membres des zaouias ;
- Mchahra : fonds mis mensuellement à la disposition des Oumana essayer pour couvrir les dépenses
du mois considéré;
- Btakates : équivalent d’un bon de commande ou d’achat faisant après acquisition office de factures
;
- Jâalate : dépenses requises pour les agents du Makhzen lors de leur déplacement notamment à la
Capitale.

Comptabilité
- Ouafr : excédent ou solde ;
- Zmam : feuille ou registre comptable où sont transcrits les fonds et biens publics et les transactions
y afférentes ;
- Kounach : registre comptable ;
- Nchira : liste ou feuille comptable, notamment ;
- Nfoula : reçu ou quittance comptable ;
- Kachf : relevé comptable ;
- Moudrak : reliquat de fonds resté entre les mains des Oumana, à verser à Baït al mal, déterminé
généralement après vérification des relevés et des situations comptables ;
- Kounach amlak al makhzen : sommier de consistance des biens du Makhzen tenu au niveau des
villes par Amine Al Amlak ;
- Al youmia : feuille volante ou carnet journalier pour l’enregistrement des opérations comptables
quotidiennes. Les youmias étaient expédiées chaque semaine à Dar Al Makhzen dans un rouleau
de fer blanc cacheté à la cire ;
- Rekkas : terme utilisé pour désigner les messagers des ports ;
- Iskat : dégrèvement sur les impôts et les droits dus.

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Revue de la Trésorerie Générale du Royaume 63
SPECIAL
CENTENAIRE

Trésorerie Générale du Royaume


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