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La reprise des cours à l’école

nationale Charlotin Marcadieu suite


au séisme du 12 janvier 2010

La Croix-des-Bouquets
Haïti
(Version basse qualité d’image)

Benoît Goffin (ancien volontaire du Service Civique)


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Ce rapport a été en très grande partie rédigé en Haïti à partir d’observations
que j’ai pu faire lors de mon travail à l’école Charlotin-Marcadieu, en tant que
volontaire du Service Civique français, dès la reprise des cours. J’ai achevé et mis
en page ce texte en France, en octobre 2010, sans avoir vraiment eu le temps de
prendre du recul. Il est largement illustré par des photos afin de rendre compte des
réalités dans une petite école haïtienne. Il est dédié à tous les professeurs qui
répondent présents face à la forte demande d’éducation des enfants haïtiens malgré
des conditions très difficiles.

Photo 1

I) Présentation de l’école
1) Localisation et plan de l’école
2) Organisation du système scolaire haïtien et de l’école avant le séisme
 Une école publique
 Le système haïtien et la répartition des classes
 La question des examens
 La gestion administrative et financière de l’école
3) L’école lors du séisme

II) Les évolutions depuis le séisme


1) La reprise des cours
2) Les différences
 Les horaires
 Le nombre d’élèves
 Les volontaires français
3) La question de la reprise de la cantine
4) La question de la reconstruction
5) Les autres ONG

III) Professeurs et élèves


1) Témoignages de professeurs
2) Témoignages d’élèves

IV) Difficultés que rencontre toujours l’école


1) La question des professeurs
2) Le manque de moyens
3) L’effet Haïti
4) Que faire ?

Annexe : Chronologie de l’école depuis la réouverture

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I) Présentation de l’école
1) Localisation et plan de l’école

L’école Charlotin Marcadieu se trouve à la Croix-des-Bouquets, dans la


banlieue nord de Port-au-Prince, à 12 kilomètres du centre de la ville, dans la
plaine de Cul de sac (18°34'45.09"N ; 72°13'35.58"O).
Cette commune, qui comptait près de 230 000 habitants en 2009 (on en
compterait 300 000 depuis le séisme avec l’arrivée de réfugiés), fait partie de
l’arrondissement qui porte le même nom, La Croix-des-Bouquets étant le chef-lieu.
Elle se trouve dans le département de l’Ouest.
Plus localement, l’école est à 10 minutes à pied du ranch qui abrite le
Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique. Elle est à l’angle des
rues Saint-Dominique et Stenio-Vincent.
Le nom de cette école vient du Colonel Charlotin Marcadieu qui est mort au
côté de Jean-Jacques Dessalines à Pont Rouge, deux ans après la déclaration
d’indépendance du pays.

Document 1 : Localisation de l’école à l’échelle régionale

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Document 2 : Localisation de l’école à l’échelle du quartier

Comme on le voit sur la photo ci-dessus, l’école, qui accueillait environ


1200 élèves avant le séisme, dispose de peu de terrain et n’a pas de possibilités
d’expansion. Elle était constituée d’un bâtiment administratif à étage (l’étage
servant de logement de fonction au directeur) qu’on voit en haut à gauche du plan
ci-dessous, et de salles de classe organisées autour d’une petite cour.

Document 3 : Plan de l’école Charlotin

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2) Organisation du système scolaire haïtien et de l’école avant le séisme

 Une école publique


L’école Charlotin Marcadieu est une école nationale. Ces écoles sont très
minoritaires en Haïti où les écoles privées pullulent. Tout le monde peut en ouvrir
une, de la même façon qu’on ouvre une épicerie, afin de gagner un peu d’argent.
Les écoles publiques sont particulièrement attractives car les frais de scolarité
(« frais d’écolage ») sont limités. L’Etat est censé les prendre en charge, mais n’en
a pas toujours les moyens. Les professeurs reçoivent donc leur salaire directement
du ministère. Les meilleures écoles sont celles, privées, qu’on trouve dans les
quartiers les plus riches ; elles sont souvent tenues par des religieux.

 Le système haïtien et la répartition des classes


Le système scolaire accueille les élèves au « Kindergarten », vers l’âge de 3
ans. A l’âge de 6 ans, ils entrent à l’école fondamentale. Celle-ci compte neuf
années, de la 1ère (où les élèves commencent à apprendre à lire) à la 9ème.
Les classes allant de la 1ère à la 3ème forment le premier cycle, celles de la
4ème à la 6ème le second et celles de la 7ème à la 9ème le troisième.
Les élèves peuvent ensuite rejoindre le secondaire. C’est une période de 4
ans (3ème, 2nde, « Rhéto », « Philo ») qui les conduit jusqu’au Baccalauréat. Les
élèves, après cet examen, peuvent entrer dans la vie active ou continuer leur cursus
à l’université. Cette organisation ressemble donc beaucoup à celle de France.

Document 4 : Organisation du système scolaire haïtien

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A l’école Charlotin Marcadieu, on trouve des classes allant de la 1ère à la 9ème
année, avec en moyenne 54 élèves dans chacune d’elles. Certaines classes ont un
doublon. Le fait d’accueillir des « 3ème cycle » dans les écoles est assez rare ; dans
l’arrondissement de la Croix-des-Bouquets, on en trouve seulement deux ; ici, à
Charlotin, depuis 2006 et à l’école nationale de Beudet. Il en existe d’autres mais
qui n’ont pas d’autorisation ni de reconnaissance du ministère.

L’école fonctionne sur deux sessions : une le matin (8h-13h) et une l’après-
midi (13h-17h). La session de l’après-midi accueille des élèves souvent plus âgés,
mais pas de troisième cycle. Les « Restavec » (enfants-domestiques à Haïti) étaient
assez nombreux il y a quelques années dans cette session. On en compte de moins
en moins, ce qui semble confirmer la baisse de cette pratique. Le matin (voir photo
suivante : le cahier de présence), 12 classes se partagent l’école. Deux des trois
premières années, puis une classe par niveau jusqu’à la 9ème. L’après-midi, on
compte 10 classes. Elles ont toutes un doublon, sauf la 1ère et la 6ème.
Le 3ème cycle (7ème–9ème) fonctionne de façon relativement autonome le
matin. Neuf professeurs sous la direction d’un coordinateur donnent des cours,
chacun ayant sa propre matière. On compte 7 matières différentes :
Communication française (15h), Communication créole (6h), Mathématiques (15h),
Science sociales (9h), Science expérimentale (7h), Anglais (6h) et Espagnol (6h).
Le jour de l’examen, les élèves composent dans toutes les matières, sauf une ; ils
ont en effet le choix entre l’examen d’anglais ou d’espagnol. On peut constater ici
l’absence de sport et d’activités artistiques (chant, dessin…).

L’école accueille aussi une formation professionnelle pour les filles (couture,
cuisine et art floral) qui regroupait 49 étudiantes et 3 professeurs, dont une seule
est vraiment titulaire.

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Le weekend, des cours de langues sont donnés dans l’école. Les locaux de
l’école sont prêtés au fils d’un des professeurs qui les dirige. Les cours ont lieu le
samedi et le dimanche et ne regroupent que quelques personnes. Ainsi, le censeur
de l’école prend des cours le samedi après midi, en compagnie de trois autres
élèves. Cela lui coute 125 gourdes par mois (2,5 euros), les 100 premiers inscrits
ayant droit à une « demi-bourse ».

L’âge des élèves varie dans les classes : dans celle de 6ème , par exemple, des
élèves de 13 ans côtoient des élèves de 17 ans. Certains arrêtent l’école pour toutes
sortes de raisons avant de la reprendre. On a l’exemple de familles qui alternent les
années scolaires entre les enfants pour limiter les frais. Ceux qui se distinguent par
leur âge sont appelés des « surâgés ». Ces écarts d’âge sont très importants : il faut
penser autrement, proposer des choses qui intéresseront tous les élèves malgré
leurs âges très variés.

Document 5 : Cahier de présence des élèves le 11 et 12 janvier 2010

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 La question des examens
De la même façon qu’en France, des examens ponctuent la scolarité. On
compte deux examens, les « examens d’Etat », organisés à l’échelle du pays à la
fin de la 6ème et de la 9ème qui sont des « classes d’examens ». Ces examens
correspondent ainsi plus ou moins au certificat et au brevet en France. L’an dernier
l’école a obtenu 75% de réussite à l’examen de fin d’année pour les 9èmes.
Les autres années, les élèves ont des contrôles, avec des notes sur 20 dont la
moyenne finale, retranscrite sur un carnet (voir document 6), permet ou non le
passage dans une classe supérieure. Pour rentrer en 3ème cycle, le nombre de places
étant assez limité, l’école fait passer un petit concours. Tout redoublement est
interdit dans le troisième cycle. Dans les autres classes, il reste possible.
Les examens sont constitués la plupart du temps de QCM (voir l’exemple
avec les documents suivants). Cela pousse les élèves à apprendre par cœur de
nombreuses choses sans les maîtriser vraiment (« Quel est le fleuve le plus long du
monde ? », « Où se trouve le Kremlin ? »).

Document 6 : Carnet de notes d’élèves

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Document 7 : Examen de sciences sociales,

5èm année, juin 2010

Document 8 : Examen de 2ème année, juin 2010

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 La gestion administrative et financière de l’école
Pour accueillir tous ces élèves, l’école dispose du personnel suivant, sous le
contrôle d’une inspectrice qui est la représentante du ministère sur le terrain. Avant
le séisme, ils étaient aidés par deux comités de parents, un pour les 2 premiers
cycles, et un pour le 3ème.

Directeur : Emond Julneau


Censeur matin : Raymonde Vilsaint
Censeur après midi : Maxime Cuvilly

Gardien : Dieu-Seul
Surveillant : Guillaume Jean Renaud
Photo 2 Monsieur
10 Cuisinières (5 le matin et 5 l’après midi) Emond Julneau

Professeurs 1er et 2ème cycles


Matin Classe Après-midi
- Brutus Marie France 1ère A - Alexandre J Denis
- Exantus Fleury 5ème - Charles Mirose
- Lalane Augustin 6ème - Chery Emiliane
- Limage Venette 3ème A - Duclona Sainvietor
- Pierre Duliana 1ère B - Exumé Evelyne
- Raison Guilbert 3ème B - Jeantelus Anne
- Seide Gertha 2nd B - Pierre Jean Léopold
- Stinford Moïse 2nd A - Rumulus Jacqueline
- Veillard Wildor 5ème - Poyau Carolle

3ème cycle
Directeur : Nérolien Jean Honert
9 professeurs

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Photo 3 : Une partie de l'équipe enseignante du matin

Au sein même de l’école, au niveau de l’entrée, on trouve un petit étal qui


propose aux élèves des cahiers, des stylos, ainsi que des biscuits et autres friandises.
Les prix très bas des marchandises (10 centimes d’euro pour un stylo), montrent
qu’envoyer du matériel depuis l’extérieur n’est pas forcément toujours une bonne
solution, et que l’achat sur place peut s’avérer moins coûteux et plus utile pour
l’économie locale. De temps à autre, un marchand de glaces est autorisé à rentrer
dans l’école avec son petit étal, à l’heure de la récréation.

Financièrement, l’école revient peu chère aux parents d’élèves. Comme on le


voit sur le document suivant, l’inscription coute 100 gourdes (2 euros), auxquelles
il faut ajouter 50 gourdes (1 euro) pour l’achat du carnet scolaire et 200 gourdes
pour la cantine. Lors de la première inscription, il est parfois demandé un droit
d’entrée qui peut coûter 450 gourdes (9 euros). En plus de cela, les élèves peuvent
être sollicités pour des frais divers : pour les examens, ils doivent payer une petite
somme permettant de faire des photocopies. Il y a aussi parfois des collectes. Par

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exemple la professeure de 6ème année peut demander à ses élèves quelques gourdes
afin d’acheter des épices pour la nourriture de la cantine. En plus de ces frais, les
parents doivent acheter un uniforme, obligatoire et indispensable (les élèves
n’ayant pas d’uniforme complet ne sont pas acceptés en cours) et un minimum de
matériel scolaire (cahier, stylo…). L’achat de manuels, pas toujours respecté, reste
un investissement important pour réussir.

Document 9: liste du matériel pour s'inscrire en 6ème année

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3) L’école lors du séisme

Le 12 janvier, au moment du séisme, les élèves de la session de l’après-midi


étaient en classe mais les personnes présentes ont été épargnées. Monsieur Maxime
racontait ainsi l’événement au mois de juillet : « On a senti quelque chose, je ne
pensais pas que c’était un séisme. Je pensais à un gros poids lourd, mais j’ai
entendu quelque chose qui faisait « crac crac crac ». Alors je me suis dit, c’est un
tremblement de terre ! Je suis sorti rapidement, et tous les élèves sont aussi très
vite sortis. Tout le monde s’est mis à courir en criant. « Dieu ! Au secours », «Mon
Dieu, mon Dieu ». J’ai vu beaucoup de poussière. C’était très rapide. Ils sont allés
vers les barrières. Il y a eu quelques blessés, certains élèves qui étaient tombés
dans la bousculade ont été piétinés, mais rien de grave ».

Hors de l’école, plusieurs élèves ont été tués. L’école n’ayant pas fait de
statistiques, on ne connaît pas le nombre de victimes. Il semblerait qu’il y en ait eu
entre 6 et 10. Trois des douze professeurs des premiers cycles du matin ont perdu
leur maison. Un certain nombre d’élèves ont perdu dans la catastrophe des proches
ou des parents.
Matériellement, comme on le voit sur les photos suivantes, l’école est restée
debout, mais le bâtiment de l’administration a subi des dégâts (tel un trou dans le
mur) qui obligent sa destruction. Les autres bâtiments ont subi des dommages plus
légers telle la chute de crépi ou du remblai entre les colonnes de briques.

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Photos 4 à 7: les dégâts causés par le séisme à l'école

II) Les évolutions depuis le séisme

1) La reprise des cours

Suite au séisme, l’école a été fermée du 12 janvier au 5 avril. La semaine


suivant la reprise, les professeurs, encore déboussolés par les événements, n’ont
pas repris les cours. Le ministère avait prévu une semaine consacrée à des activités
orientées vers le psycho-social pour reprendre les choses doucement. Les rares
écoliers qui se sont présentés ont été confiés aux deux volontaires du Service

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Civique français. Le 13, les cours ont finalement repris avec toute l’équipe. Le
directeur, sous la pression des parents d’élèves, d’élèves et de certains professeurs,
n’a pas autorisé un retour dans les salles de classe, malgré une visite des militaires
français du Génie. Tous les élèves se sont ainsi installés dehors pour une reprise
assez chaotique. La première semaine, avant les cours, les élèves étaient tous en
rangs et assistaient au lever de drapeau, chantaient et priaient. Ces habitudes ont
rapidement disparu.
Quelques jours après la rentrée, grâce à l’intervention de personnes
encadrant les volontaires français, des tentes ont été livrées et l’école s’est
réorganisée, comme on le voit sur le plan suivant et les photos. Les tentes,
indispensables, n’ont pas résolu tous les problèmes. Sous ces dernières, la chaleur
y est très forte, et insupportable dès 11h quand elles ne sont pas protégées par un
peu d’ombre. La promiscuité a été un grand problème, et avec tous les bruits, les
professeurs ont eu du mal à communiquer avec leur classe.

Photo 8 : L'école avant la livraison des tentes

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Document 10: La répartition des classes dans la cour

Photo 9: la classe de 4ème et 9ème Photo 10 : les classes du premier cycle dans la cour

Photo 11: la classe de 6ème

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Photo 12 : classes du premier cycle Photo 13 : les élèves du cours professionnel

2) Les différences
 Les horaires
Suite au séisme, les horaires des cours ont changé. Auparavant, les cours
avaient lieu le matin de 8h à 13h, avec une récréation de 10h à 10h45. Après le
séisme, les cours ont été déplacés pour le 2ème cycle de 7h à 11h15 et pour le
premier cycle, de 8h à 11h30 avec une récréation. L’après-midi, les cours ont
dorénavant lieu de 13h à 16/16h30 avec également une récréation. Elles sont
rythmées par la cloche d’un « surveillant ». La fin des cours, elle, se termine de
façon assez aléatoire, parfois selon l’emploi du temps du professeur.
Pour le 3ème cycle, la situation a été plus grave, certains professeurs n’étant
pas revenus enseigner tout de suite, et les absences (qui sont, par ailleurs, très
compréhensibles) ayant été nombreuses.

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Document 11: Lettre du directeur aux enseignants

 Le nombre d’élèves
A partir des tableaux suivants, qui concernent les deux premiers cycles, on
peut voir l’évolution des effectifs, qui ont progressivement retrouvé leur niveau
d’avant le séisme. Pourtant, les élèves ne sont plus tous les mêmes : beaucoup sont
partis en province. A l’inverse, avec les déplacements liés au séisme, beaucoup
d’enfants venus de Port-au-Prince sont arrivés dans l’école, sans que cela ne soit
vraiment remarqué. Ainsi, on compterait près de 50 nouveaux inscrits dans l’école.
Ces tableaux nous fournissent d’autres indications intéressantes, tel le nombre
d’enfants par classe ou la répartition par genre.
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Document 12 : Evolution des effectifs le matin :
Effectifs le 11 Effectifs le 12 Effectifs le 26 Effectifs le 28
Classes
janvier avril avril juillet
Filles Garçons Filles Garçons Filles Garçons Filles Garçons
1 19 20 7 6 21 19 17 17
1 19 24 6 11 17 31 20 30
2 24 24 28 24 39 24
2 26 25 8 9 21 21 22 20
3 26 17 8 4 21 20 28 19
3 26 24 25 29 29 30
4 33 34 14 22 30 36 30 40
5 35 30 10 18 27 26 35 27
6 28 18 18 12 27 19 31 25
9 236 216 71 82 217 225 251 232
classes filles garçons filles garçons filles garçons filles garçons

Document 13 : Evolution des effectifs l’après-midi :


Effectif le 11 Effectifs le 12 Effectifs le 19 Effectif le 28
Classes
janvier avril avril juillet
Filles Garçons Filles Garçons Filles Garçons Filles Garçons
1 33 25 3 4 23 15 27 25
2 33 19 15 8 19 13
2 33 19 7 0 19 10 24 09
3 28 26 5 4 22 13 23 11
3 23 31 21 18 22 11
4 24 26 5 4 20 15 18 10
4 20 16 12 8 09 12
5 22 10 6 1 17 13 23 15
5 19 14 13 10 18 09
6 19 22 4 3 16 19 18 26
9 254 208 30 16 178 129 201 141
classes filles garçons filles garçons filles garçons filles garçons

Document 14 : Totaux
11 janvier 12 avril 19 avril 28 juillet
18 914 élèves 199 749 825

En 3ème cycle, on compte 15 élèves de moins qu’avant le séisme (soit 205


élèves), dont un décédé le 12 janvier. 8 nouveaux élèves venant de Port-au-Prince
ont rejoint l’école. (Soit quatre-vingt-dix 7èmes au lieu de quatre-vingt-seize,
soixante-cinq 8èmes au lieu de soixante-dix et cinquante 9èmes au lieu de cinquante-
quatre)

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 L’arrivée des volontaires français
Le Président de la République française, lors de sa visite en Haïti, a annoncé
que de nombreux jeunes Français allaient être envoyés en Haïti, dans le cadre du
Service Civique instauré par M. Martin Hirsch, suite à une proposition de M.
Daniel Schlosser, responsable de l’éducation au sein de la MIRH (Mission
interministérielle pour la reconstruction d’Haïti).
Deux volontaires du premier contingent ont été présents dès la reprise des
cours et ont travaillé dans cette école. Trois nouveaux volontaires ont aujourd’hui
pris la relève.
Leur présence a apporté un certain dynamisme au sein de l’école, ce qui a
été particulièrement appréciable les premières semaines. Les élèves et les
professeurs, encore traumatisés, ont été heureux de trouver des jeunes assez
« exotiques » et n’ayant pas vécu le séisme. Ils ont pu, grâce à eux, voir que la
langue française n’était pas qu’un outil utilisé à l’école, mais quelque chose de
bien vivant.
Les volontaires ont particulièrement travaillé avec les élèves de 6ème année,
en organisant deux fois par semaine des ateliers de communication ou de lecture
par petits groupes. Ils ont fait ce même travail avec la classe de 5ème. Ils ont aussi
donné des cours d’histoire/géographie en 9ème année dont le professeur était absent
et de communication française en 8ème année.
Ils ont été encadrés par Bruno Delvallé,
spécialisé dans les questions de pédagogie.
Les volontaires ont aussi mis en route la
bibliothèque. En effet, ils ont découvert dans
une salle fermée à clef deux valises de livres
neufs, offertes par le PLAN. Les prêts ont été Photo 14: la valise de livres

un véritable succès, puisqu’on en a comptabilisé 542


en 4 mois. Cela montre combien l’aide n’est utile que si un suivi très sérieux est
fait. Donner des livres ne suffit pas, il faut également expliquer comment les

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utiliser. Bibliothèques Sans Frontières s’est engagée à fournir dans les mois qui
viennent de nouveaux livres pour l’école et à assurer une formation pour les
enseignants.
Un concours d’art a également été réalisé sur les thèmes de « la Coupe du
monde » ou de « l’école Charlotin ».
En plus de cela, les volontaires se sont servis de leur réseau pour appuyer le
travail de la direction. C’est avec leurs contacts que les tentes ou la nourriture ont
pu être livrés.

3) La question de la reprise de la cantine

Jusqu’au 12 juillet, l’école n’a plus fourni de nourriture aux élèves comme
elle le faisait d’habitude grâce aux livraisons du PAM, alors que ceux-ci arrivent
régulièrement le ventre creux.
Après avoir lu un rapport sur la situation à l’école Charlotin, un capitaine de
l’armée française chargé des relations civilo-militaires (CIMIC) a contacté le PAM.
Quelques jours plus tard, le PAM, qui n’avait jamais livré l’école bien qu’au
courant de sa situation, pensant qu’elle n’avait pas d’endroit de stockage, a autorisé
World Vision, le délégué pour cette zone, à livrer 71 sacs de riz de 50 kg, 23 sacs
de pois de 50 kg, 10 bidons d’huile et un sac de 50 kg de sel.
Cette livraison ne réglait pas tous les problèmes. L’école a dû trouver de
l’argent pour embaucher des cuisinières et pour acheter du charbon de bois, ce qui
montre encore une fois l’importance du suivi et le besoin de tout analyser lors
d’actions dites humanitaires pour éviter les gâchis.

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Photo 14: Livraison de la nourriture du PAM Photo 15 : Les cuisinières à l’œuvre

Photo 16 : Service des repas

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4) La question de la reconstruction

Suite au séisme, des ingénieurs du


MTPTC sont passés dans l’école et ont

laissé sur le mur une marque rouge, indiquant, Photo 17 : marque rouge du MTPTC sur l’école

d’après un code couleur, que ces murs étaient


fragilisés et que le bâtiment était à détruire. Quelques jours après la rentrée, des
ingénieurs français sont passés dans l’école, ont confirmé ce jugement et bloqué les
accès aux bâtiments à l’aide de bandes de couleur, mais ont estimé que certaines
salles de classe, dont les fondations étaient solides et le toit très léger, étaient
fiables. Malgré ce jugement et un grand nettoyage par les militaires de l’ensemble
des salles de classes sécurisées, personne n’y est retourné, à l’exception des
volontaires français. Avec le temps, la peur s’est atténuée. Le directeur de l’école a
fini par dormir de nouveau dans son logement de fonction de temps en temps (ce
qui lui évitait d’aller dormir chez sa famille vivant assez loin), de même, lorsque la
cantine a repris, les cuisinières se sont installées dans une salle de classe pourtant
jugée dangereuse.
Le PLAN est venu plusieurs fois dans l’école pour voir s’il était possible
d’installer des constructions provisoires dans la cour. Malheureusement, le manque
d’espace a bloqué ces projets.
Les militaires français ont été contactés pour les travaux. Présents suite au
séisme pour reconstruire, ils se sont illustrés par leur efficacité et ont accepté le
chantier. Ils avaient prévu de détruire la partie dangereuse et de remettre en état les
autres salles de classe. Ils ont donc fait le nécessaire afin d’obtenir des
autorisations du ministère ou du MTPTC pour faire les travaux, et ont fait des
démarches auprès de la MINUSTAH pour obtenir des engins de chantiers de gros

23
gabarit pour la destruction. Des ingénieurs japonais de la MINUSTAH se sont
rendus sur place afin de faire leurs évaluations.
Le jour où les travaux devaient commencer, les militaires ont appris qu’une
ONG (Islamic relief Haïti) avait elle aussi toutes les autorisations nécessaires pour
s’occuper de la reconstruction et l’avaient également planifiée. Rapidement, une
réunion à la mairie entre les différents partenaires a été organisée et les militaires
français se sont retirés, ayant pour consigne de ne pas gêner les ONG. De plus,
l’offre de l’ONG était beaucoup plus intéressante pour l’école, puisqu’il était
question de tout raser et de tout reconstruire avec d’importants moyens. Les
militaires ont donc, à la place, rénové la bibliothèque municipale de la Croix-des-
Bouquets et effectué des travaux à l’école nationale de Tabarre.
Les travaux de l’ONG n’ont malheureusement pas pu commencer. Le
ministère de l’éduction haïtien a en effet bloqué toutes les reconstructions,
attendant que des normes de construction pour les écoles soient adoptées.
On peut donc conclure que d’importants efforts ont été effectués par
beaucoup de partenaires et que beaucoup de temps a été consacré à cette question,
mais qu’au final l’école, hormis l’installation des tentes, n’a pas changé depuis le
séisme.

5) Les autres ONG

Diverses ONG sont passées dans l’école avant que les distributions du PAM
ne reprennent. Celles-ci ont effectué quelques distributions de nourriture qui n’ont
pas eu de suites. Une ONG est ainsi passée quelques jours pour distribuer du lait,
déployant une grande banderole en anglais expliquant que sa mission était de
donner de la nourriture et qu’elle le faisait bien. Ses distributions se sont arrêtées
sans explication après une demande de la direction de l’école de signer des reçus
suite aux livraisons.

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En plus de ces ONG, des sectes évangélistes anglo-saxonnes sont venues à
deux reprises à l’école distribuer de petits livres aux enfants, tout cela avec la
bénédiction du directeur, même si l’école est censée être laïque en Haïti.

Les professeurs avaient des attentes très fortes en appui psycho-social. Une
ONG a donc été contactée afin d’apporter un appui. Elle a envoyé à deux reprises
quelqu’un afin d’évaluer les besoins. Les professeurs ne se sont pas investis dans le
projet et devant ce peu d’enthousiasme, l’école a perdu le lien avec cette ONG. Il
aurait sans doute fallu faire tout un travail de communication auprès des
professeurs pour mieux les impliquer et les informer. Ce travail, qui peut sembler
banal, est d’une rare complexité et demande beaucoup d’énergie.

III) Professeurs et élèves


1) Les professeurs

Les professeurs de l’école sont d’un bon niveau. Néanmoins, les conditions
d’enseignement sont vraiment mauvaises, ce qui pose évidement problème.
Ils ont conscience de l’importance de leur rôle pour le développement du
pays et s’investissent beaucoup, même s’ils aimeraient le faire mieux en recevant
des formations. Les professeurs attendent beaucoup du ministère, qui a tendance à
les laisser pour compte.

Voici quatre témoignages de ces professeurs réalisés pour l’UNESCO. Les


trois premiers sont sous forme narrative, le dernier est une retranscription intégrale
d’un petit échange enregistré sur dictaphone.

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a) Jean Onert Nérolien

Nérolien, toujours parfaitement habillé avec une chemise toujours bien


repassée cache derrière ses vêtements beaucoup de choses. Sa capacité à travailler
malgré tout révèle de l’héroïsme et témoigne de
l’importance qu’il donne à son rôle.
Il n’a toujours pas été payé depuis que le ministère
lui a demandé, il y a près de 3 ans et demi, d’être le
coordinateur du 3ème cycle (plus ou moins l’équivalent du
collège en France). Il s’occupe ainsi de 3 classes pour
lesquelles il doit trouver des professeurs et gérer les
problèmes du quotidien.
Nérolien a aussi perdu sa maison lors du séisme,
condamné à vivre sous tente. Pour venir tous les jours à
l’école, il fait plus de 2 h de transport et dépense près d’un
euro qui ne lui est jamais remboursé.
On comprend alors facilement que s’il continue à
venir tous les jours et ponctuellement, c’est qu’il aime
avec passion son métier. Il évoque ainsi un « plaisir à
partager la connaissance ». Il pense aussi que son rôle est
important car « il faut penser à reconstruire la mentalité de
Photo 19
nos jeunes, notamment au sens civique ». D’après lui les
conséquences du séisme sont en grande partie dues à un
problème d’éducation.
Sa survie passe par l’école privée. Il donne ainsi des cours au collège de
l’excellence à Delma 33 et en est très content : même s’il était enfin payé, il ne
voudrait pas quitter son poste dans cette école où il enseigne les sciences sociales.
On ne constate vraiment l’étendue de ses problèmes qu’avec sa réponse à la
question « conseilleriez-vous à vos enfants d’être professeur ? » : « Sincèrement
j’ai deux enfants, s’ils veulent choisir le métier d’enseignant, je vais faire de mon
mieux pour les décourager, pour les empêcher. Je vais vraiment leur déconseiller
car les professeurs ne sont pas bien traités. On ne peut pas prendre soin de la
famille dans ces conditions ».

b) Gertha Seide

Gertha est encore traumatisée par le séisme qui l’a profondément touchée.
Le 12 janvier, sa maison s’est écroulée et, sans un réflexe de sa fille qui a couru
dans la maison chercher son plus jeune fils, sa famille ne serait plus au complet.

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Aujourd’hui, elle est préoccupée par elle-même : elle n’a pas d’argent et
plus de maison. Elle gère ainsi le quotidien très difficilement. Pourtant elle reçoit
bien son salaire qu’elle est parfois obligée d’aller chercher jusqu’au ministère,
mais celui-ci ne suffit pas.
Avec son éducation, elle cherche de l’aide, mais pour l’instant celle-ci est
très limitée : elle a seulement réussi à faire évacuer les ruines de sa maison. Sa
tente repose sur la dalle de béton. La reconstruction de sa maison sans argent
s’annonce complexe. D’ailleurs, quand on évoque avec elle la reconstruction
d’Haïti, elle ne comprend pas : pour elle, la reconstruction n’a pas commencé. On
ne peut lui donner tort puisque tous les lieux qu’elle fréquente ne sont toujours pas
remis en état.
Sa vie est assez vide et, sans argent, maison ou véhicule, les vacances d’été
n’ont pas été très plaisantes. C’est pour cela que la reprise des cours lui a fait du
bien. Dès la reprise, son fils est venu avec elle à l’école, même s’il est d’un niveau
supérieur, il a pu de cette façon commencer à retrouver une vie normale, en
attendant que son
établissement rouvre ses portes.
« J’aime enseigner, j’ai
la conscience professionnelle
et puis j’aime les enfants », dit-
elle. Mais dans ces conditions,
l’exercice n’est pas facile, bien
qu’il reste fondamental et cela,
elle le sait bien : « Mieux les
élèves seront formés, meilleur
sera l’avenir du pays ».

c) Marie-France Brutus

Marie-France a comme
lourde charge d’apprendre à lire Photo 20 : Gertha sur les restes de sa maison

aux premières années


fondamentales. Cela n’est pas facile surtout avec plus de 50 élèves sous une tente
et 4 autres classes collées à la sienne.
Mais Marie-France garde le moral et continue avec beaucoup de passion son
métier : « j’aime les tout petits » répète-t-elle sans cesse.
Elle s’amuse de les voir courir et chahuter sans arrêt. Ce qui lui plaît le plus,
c’est quand elle en surprend en train de chercher à l’imiter, de s’entraîner à être
professeur.

27
Photo 21

d) Exantus Fleury

1) Pourquoi avez-vous voulu être professeur ?

Pendant mes études classiques, j’ai voulu être professeur. Le professeur est à la fois le docteur et
le remède. On ne peut pas laisser le monde dans le noir. Pour cela je suis rentrée dans une école
pour apprendre ce métier, j’ai du quitter Artibonite où j’habitais pour faire mes études. Les gens
m’ont encouragée.

2) Quels sont les plaisirs que l’on a à faire ce métier ?

C’est quand les élèves comprennent. Après quelques années aussi quand on est reconnu et qu’on
croise d’anciens élèves : « Oh c’est mon professeur ! » Tout le monde t’apprécie parce que tu es
professeur. On cherche toujours à éclairer les autres.

3) Quels sont les difficultés que vous rencontrez ?

Les parents sont démissionnaires. Il y a une question de démocratie à l’école. Tout le monde fait
ce qu’il veut et ce n’est pas constructif. Mais quand les professeurs et la direction prennent des
décisions ensemble, ça marche bien.

4) Pouvez-vous nous dire votre plus grande réussite ?


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Quand on me regarde et qu’on sait que je suis professeur, que j’apporte la connaissance.

5) Conseilleriez-vous à vos élèves de faire ce même métier ?

Il faut la volonté ; je dis toujours à mes élèves, s’ils veulent être président, sénateur ou député, il
suffit qu’ils continuent leurs études classiques et ensuite se lancent.

6) Pensez -vous que tous les


élèves, même sans beaucoup de
moyens, peuvent réussir ?

Oui, avec l’école c’est possible.

7) Comment voyez-vous la
suite de votre carrière ?

Je veux être un grand


professeur parmi les grands et
un grand journaliste parmi les
grands. Je n’ai pas encore
atteint mes objectifs, mais je
me force à les atteindre.
Je veux aller dans une école où
on enseigne les sciences de
l’éducation pour avoir des Photo 22
bagages.

8) Est-ce que le séisme a changé des choses dans l’école ?


Non. Les élèves apprennent maintenant des choses sur les séismes, à l’avenir les élèves vont
faire attention, changer la façon de construire. C’est à l’école qu’on apprend tout.

9) Quel est votre rêve pour l’école haïtienne ?


Que le ministère qui nous coiffe, prenne des mesures, des engagements fiables, pour mettre
élèves et professeurs en confiance. Il faut changer le système. On doit avoir des formations
professionnelles, des écoles techniques. Je veux que cela change.

2) Les élèves

Afin de mieux comprendre les élèves, des questionnaires ont été distribués
lors des toutes dernières semaines de cours à une centaine d’élèves à partir de la
6ème année, précision faite que les réponses seraient anonymes. Un certain nombre
de ces dernières sont présentées ici, intégralement tout d’abord, puis sous forme
d’extraits. Elles sont complétées par quelques textes écrits par les élèves sur leur
pays.

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Les élèves de l’école sont d’origine assez modeste. A la question
« profession de votre père », les élèves ont répondu majoritairement « cultivateur ».
On trouve aussi beaucoup de maçons, de personnes travaillant dans la sécurité,
d’ébénistes ou tailleurs et quelques policiers et professeurs. On peut aussi
remarquer la présence d’un berger et d’un charbonnier. Pour les mères, le résultat
est quasi unanime lorsqu’elles ont un métier : « commerçante ». On ne trouve que
quelques rares exceptions : couturières, agronomes, infirmières. Les élèves font
partie de familles nombreuses, la plupart comptant entre 5 et 10 enfants.
A la lecture des questionnaires, on constate combien les élèves ont été
affectés par le séisme, ce qui est difficile à imaginer quand on les voit rire et courir
tous les jours. Les professeurs expliquent qu’ils ont plus de mal à se concentrer, à
apprendre et que certains sont plus turbulents. Le traumatisme ne s’est
véritablement observé qu’une seule fois : le 26 avril, lors d’une manifestation
organisée par les élèves du lycée Jacques I. Ces derniers, qui ne pouvaient
reprendre les cours, leurs bâtiments étant occupés par des sinistrés, ont manifesté
bruyamment et ont tambouriné sur les portes métalliques de l’école.
Immédiatement, tous les enfants des premiers cycles ont couru dans tous les sens
en pleurant. Les plus grands ont cru à une attaque et plusieurs d’entre eux ont fuit
l’établissement en sautant par-dessus les murs.
L’importance que donnent les élèves à l’éducation est considérable. Ils
voient l’école comme une chance énorme et un besoin pour le développement de
leur pays, même si on sent parfois qu’ils ressortent des formules toutes faites. Ils
réclament aussi plus de rigueur et de discipline.
Tous, sans exception, ont répondu qu’ils avaient confiance en leur avenir.
Leurs ambitions professionnelles sont peu variées : plus de la moitié des élèves
veulent être docteur ou infirmière. Les autres veulent être informaticien, hôtesse de
l’air, banquière, secrétaire, ingénieur « pour mieux construire les maisons », maçon,
artiste peintre, mécanicien.

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Il est vraiment agréable de travailler avec de tels élèves, curieux, ayant envie
d’apprendre et pleins de vie malgré tout. Ils rencontrent des difficultés assez
spécifiques, notamment dans leur rapport à la langue. Tout l’enseignement se fait
en français, alors que les élèves ne sont pas tous francophones. Cela pose bien
évidemment des problèmes graves. Dans un énoncé de mathématiques, il n’est pas
rare de voir un enfant bloqué par le vocabulaire. Néanmoins, penser que
l’enseignement en créole réglerait les problèmes est une illusion. Sans même
évoquer les atouts qu’offre la francophonie, la connaissance des deux langues
nationales est indispensable pour tous les élèves qui vont grandir au sein de la
société haïtienne.
Ces élèves ont aussi des difficultés à sortir des sentiers battus, à se libérer.
Durant le concours d’art, beaucoup ont voulu plus de contraintes, et beaucoup se
sont contentés de recopier des dessins ou poésies déjà existantes. Cela peut
s’expliquer par le fait que les élèves n’ont pas de lien avec l’image. Ils ont peu
accès aux livres, à internet, voire à la télévision. A la question qui tombe presque
tous les ans à l’examen de sciences sociales, « citer des causes de la première
guerre mondiale», un élève a répondu : « l’assassinat des Français Ferdinand ».
Cela est assez révélateur du système scolaire haïtien, ou les élèves apprennent par
cœur sans comprendre et se représenter les choses.

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IV) Difficultés que rencontre toujours l’école
1) La question des professeurs

Les professeurs sont mal encadrés dans leur travail par un ministère dont les
moyens sont très limités.
Cela pose plusieurs problèmes dont le plus grand reste la question des
salaires. Celui-ci n’est pas versé aux professeurs travaillant dans l’école pour qui le
nom n’a pas été inscrit sur les lignes budgétaires. Ainsi, le responsable du 3ème
cycle attend son salaire depuis 3 ans et demi. Le gardien de l’école rencontre
également des problèmes, il n’a pas été payé depuis près de 6 mois. Dans ces
conditions, leur survie tient du miracle, et leur motivation ne peut être intacte.

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Les professeurs, avec un salaire d’environ 120 euros, ont des moyens limités,
et apprécient peu leur condition modeste, qu’ils prennent parfois pour un manque
de reconnaissance de la part de l’Etat. De plus, quand leur salaire est versé, cela
peut être en retard et parfois, il faut aller chercher son chèque directement au
ministère. D’où l’absence ponctuelle de certains professeurs.
Une augmentation du nombre de professeurs serait bien sûr également
souhaitable, mais il faut bien reconnaître que le gouvernement rencontre des
problèmes financiers et que cela demande des investissements pour les formations
importantes.
Il y a également une énorme demande de formation ; comme nous l’avons
dit, tout ce qui touche à la pédagogie intéresse beaucoup les professeurs qui parlent
toujours avec plaisir des méthodes d’enseignement modernes et interactives, avec
l’utilisation de supports.
Cela a des conséquences sur leur motivation. Par exemple, il n’est pas rare
de voir des professeurs arriver très en retard, ou s’absenter. Vues les conditions
dans lesquelles ils travaillent, il n’est pas possible de leur faire des critiques.

2) Le manque de moyens

Si la reconstruction se passe comme prévu, de nombreux problèmes


devraient être résolus. En attendant, voici quelques points négatifs :
-Le manque d’eau : malgré la chaleur sous les tentes, l’école ne dispose pas
d’eau potable. On trouve, dans l’école, quelques installations comme des citernes
ou une sorte de château d’eau, mais qui ne sont pas utilisées. Les WC ne sont donc
pas utilisables.
-L’absence d’électricité est quasi constante dans l’école. Cela empêche
l’utilisation d’ordinateurs ou de télévisions, dont les images seraient pourtant très
utiles pour aider les élèves à se figurer certaines choses qui leur sont très abstraites.
L’école est reliée au réseau national qui ne fonctionne pas souvent. La solution
serait d’avoir une génératrice.
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-Le manque d’espace empêche toutes les activités sportives. Il a été un
temps question d’acheter quelques mètres carrés supplémentaires à un voisin, mais
le projet n’a pas abouti.

3) L’effet Haïti

Après quelque temps passé en Haïti, la motivation décroît car rien n’est
jamais acquis. Tous les projets, même les plus modestes, rencontrent des difficultés
insoupçonnées. Pour de simples photocopies, la photocopieuse (située dans une
boutique spécialisée proche de l’école) peut tomber en panne, les copies peuvent
être de mauvaise qualité et certains exercices ne sont alors plus possibles...
Cela conduit à un état peu constructif, où le risque de tomber dans
l’attentisme est grand. En effet, depuis l’école, on ne contrôle pas grand-chose. On
attend que le ministère s’occupe de la reconstruction, on attend du nouveau
mobilier scolaire. Et quand on demande pourquoi le gardien ne peut pas se charger
de remettre rapidement quelques clous aux pupitres abimés, le censeur répond,
désabusé : « il n’a pas été payé depuis 6 mois, il ne va pas être très motivé ».

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4) Que faire ?

Ne pas terminer ce rapport par des remarques se voulant constructives aurait


probablement été une erreur. Je me permets donc d’en faire, sachant combien la
situation est complexe dans ce pays.
Il me semble évident que le renforcement des capacités du ministère,
notamment - mais pas uniquement - sur le plan financier, et l’amélioration des
conditions de vie des professeurs doit être la priorité.

-Le ministère devrait être en mesure de payer lui-même tous ces instituteurs,
ce qui éviterait que certains passent plusieurs années sans être payés. Cela peut
passer par de l’appui budgétaire.
-Une augmentation des salaires pour combler le manque de reconnaissance
des professeurs semble très importante et aurait des effets non négligeables sur le
moral.
-Le ministère devrait recruter et former plus de professeurs, pour ouvrir par
exemple une session pour le 3ème cycle, l’après midi. Une diminution du nombre
d’élèves par classe est indispensable.
-Le ministère devrait être plus puissant et présent pour mieux faire passer
ces directives et combler le fossé qui existe entre lui et le terrain.
-Il serait bon de trouver rapidement un partenaire s’engageant à faire des
travaux qui pourraient comprendre un accès à l’eau potable, et que le ministère
contrôle cela efficacement.
-L’achat de pupitres ou autres fournitures serait utile mais n’est pas
absolument prioritaire.
-Il existe une demande forte pour que l’école soit dotée d’une bibliothèque et
de matériel informatique. Si cela est évidement nécessaire, l’apport de matériel,
sans un suivi extrêmement poussé et une formation des enseignants pour leur
utilisation, serait un échec total et grossier.
-Une autorisation du ranch situé à proximité pour faire des activités
sportives semble être un bon moyen de faire sortir les élèves de ce petit espace.
-Enfin, il semble important de plus faire réfléchir les enfants et de les sortir
du par cœur.

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Chronologie exhaustive de l’école depuis la réouverture

 5 avril : Réouverture de l’école après le


séisme. Les élèves sont peu nombreux et les
enseignants absents
 9 avril : réunion de l’équipe enseignante
 9 avril : Une dizaine de soldats français du
génie font un grand nettoyage de l’école et
remettent les bancs dans les salles de
classes. Photo 23 : Les militaires français à l’école

 9 avril : Visite de l’école par le ministre de la jeunesse et


des Sports M. Lescoufair et M. l’ambassadeur de France,
en présence de plusieurs médias dont France 2
 13 avril : reprise des cours par le corps enseignant
 14 avril : livraison de tentes par le PLAN
 21 avril : école fermée car les professeurs sont partis
chercher leurs chèques au ministère
 26 avril : Mouvement de panique dans l’école lié à la
manifestation des élèves du Lycée Jacques I qui ne pouvait
rouvrir, occupé par des sinistrés. Photo 24 : Passage de France 2
 4 mai : Passage à l’école de la pédagogue française Odette
pour une formation sur des ateliers de lecture
 13 mai : les élèves du premier cycle ont fabriqué
des drapeaux en papier pour la fête du drapeau le
18 mai (jour férié)
 24 mai : examen des 6 èmes en sciences sociales
 Semaine du 24 mai : lancement du concours d’art
 5 juillet : livraison de nourriture par World Vision,
en lien avec le PAM
 12 juillet : Reprise des distributions de nourriture à Photo 25: Préparation de la fête du drapeau

l’école
 13 juillet : visite de l’école par le Sénateur français représentant les Français établis hors de
France et Président d’ADIFLOR, M. Louis Duvernois

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 13 juillet : réunion à la Mairie de la Croix des
bouquets entre les militaires français et les
membres d’Islamic Relief Haïti au sujet de la
reconstruction
 19 juillet : Début des examens à l’école
 4-5 aout : Examens d’Etat pour les « 6ème
année »
 10-12 août : Examens d’Etat pour les « 9ème
Photo 26: Les 6èmes en examen
année »
 27 juillet : visite de l’écrivain Lionel Trouillot pour un atelier sur la poésie
 27 juillet : petite fête en 6ème année
 9 août : remise des carnets
 août : confirmation que Bibliothèques Sans Frontières donnera de nouveaux livres à l’école
dans les mois à venir et assurera une formation

Photo 27 : La remise des carnets, un événement symbolisant le succès de la reprise des cours malgré le séisme

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Photo 28 à 30 : les élèves dans la cour de l’école

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Ecole Charlotin Marcadieu, année scolaire 2009-2010
Contact : goffinbenoit@hotmail.fr
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