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La littérature d’imagination scientifique

FAUX TITRE

385

Etudes de langue et littérature françaises


publiées sous la direction de

Keith Busby, †M.J. Freeman,


Sjef Houppermans et Paul Pelckmans
La littérature d’imagination scientifique

Daniel Fondanèche

AMSTERDAM - NEW YORK, NY 2012


Couverture : Phototypie « L’Abeille » (c.a. 1910).

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ISBN: 978-90-420-3610-9
E-Book ISBN: 978-94-012-0881-9
© Editions Rodopi B.V., Amsterdam - New York, NY 2012
Printed in The Netherlands
…les merveilleuses découvertes enfantées
par le seul dix-neuvième siècle, (…)
ces découvertes devraient vous faire présager
les miracles que nous réservent les siècles futurs.
Le Faure & de Graffigny
Le Soleil et les petites planètes

On ne connaît pas complètement une science


tant qu’on n’en sait pas l’histoire
Auguste Comte
Cours de philosophie positive

Introduction
Comme j’ai eu l’occasion de le montrer dans Paralittératures1, ces litté-
ratures spécialisées ne sont pas nées ex nihilo, mais elles sont une exten-
sion de la littérature générale, une sorte de spécialisation, tout simple-
ment parce que leurs auteurs ne peuvent faire abstraction de leurs huma-
nités – même si elles ont été limitées en ce qui concerne les autodidactes
–, de leur formation. Ils en sont imprégnés et ceci transparaît plus ou
moins dans leurs écrits : la forme et l’équilibre de la phrase, l’allusion à
un « classique », les contenus culturels, le montage dramatique, tout en
porte témoignage. Le côté innovant de leur travail va porter sur la thé-
matique qu’ils enrichissent par une autre approche, par une perception
nouvelle en créant de nouveaux genres. Par exemple, la littérature élé-
giaque est devenue la littérature amoureuse, puis le roman sentimental
qui a ouvert la porte à la manifestation de l’éros s’est dégradé en porno-
graphie, pendant que le roman à l’eau de rose sauvegardait les « bons
sentiments ». Il en sera de même avec les « littératures d’imagination
scientifiques » qui vont intégrer à un développement romanesque clas-
sique – même s’il lui arrive de tendre vers le rocambolesque – tout un
substrat scientifique que les auteurs vont puiser dans la Révolution in-
dustrielle du XIXe siècle. Pendant que les vulgarisateurs vont « enseigner
les foules » par le biais d’articles dans des revues spécialisées, les écrivains


1 FONDANÈCHE, Daniel. Paralittératures. Paris : Vuibert, 2005, 732 p.
6 La littérature d’imagination scientifique

vont créer une littérature nouvelle qui va ouvrir la voie à la Science-


fiction au siècle suivant.
Cette expression, « littérature d’imagination scientifique », due à Jean-
Jacques Bridenne2, recouvre donc ce que l’on pourrait appeler « l’avant
science-fiction », c’est-à-dire toute cette production romanesque qui
s’appuie sur les découvertes et inventions portées par la seconde révolu-
tion industrielle.
Si la première est celle qui se produit à la Renaissance, la seconde
débute en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle avec des inventions (com-
me la machine à vapeur) qui vont permettre à l’industrie lourde de se dé-
velopper. La source d’énergie reine est alors le charbon et les pays où
cette « révolution » va s’opérer n’en manquent pas : Angleterre, Belgique,
France, Allemagne, États-Unis, Japon et enfin la Russie. On pourrait
croire que, subitement, les hommes sont devenus plus imaginatifs tant le
nombre d’inventions et de brevets déposés est important. C’est une im-
pression fausse.
L’homme a toujours imaginé des solutions qui ont fait progresser les
sciences et les techniques, mais cette révolution est devenue une réalité
grâce à une période historique sans grands conflits et sans pandémies
mondiales (alors que la première révolution a été entravée par des vagues
de peste et de famine).
Ainsi, en France, la Révolution industrielle se produit-elle après le
premier Empire pour culminer sous le Second, une fois que le calme est
revenu (Révolution et période napoléonienne), en dépit des brèves pé-
riodes révolutionnaires de 1830 et de 1848. Entre la période napoléo-
nienne qui va bouleverser l’Europe et la Première Guerre mondiale, le
monde aura été relativement calme. Les effets visibles des inventions
proviennent également de l’usage des brevets qui protègent la création
industrielle.
Jusqu’à 1790-91, époque où le « dépôt de brevet » fut mis au point, le
pouvoir royal accordait des « brevets » qui protégeaient certains types de
productions, comme celles des manufactures royales, qui assuraient à un
groupe un monopole industriel. Le principe du « brevet » protège une
invention et son inventeur, en lui assurant une exploitation exclusive de
sa découverte. Il n’est plus le fait du Prince, mais le résultat du constat de
l’originalité d’un système. À partir de cette époque, on sait qui a inventé
quoi et on connaît les conséquences que cette innovation a pu avoir.


2 BRIDENNE, Jean-Jacques. La littérature française d’imagination scientifique. Paris : Dasson-
ville, 1950, 283 p.
Introduction 7

Cette période faste pour l’invention et le développement industriel


est également liée à une certaine stabilité monétaire et à une quasi ab-
sence d’inflation, les banquiers n’hésitent pas trop à soutenir l’innovation
et les industriels vont faire confiance aux inventeurs. C’est pourquoi,
pendant cette période, on va passer d’une économie centrée sur les ma-
nufactures, à une production industrielle : on peut produire beaucoup
parce que l’on possède des moyens de diffuser ces produits non seule-
ment dans le pays, mais à l’étranger grâce la puissance d’exportation de la
marine marchande. De la même façon, on passe d’une consommation
basée sur l’échange, le troc, le petit commerce de l’échoppe, à une con-
sommation de masse puisque l’on voit naître les premiers grands maga-
sins (Le Bon Marché en 1838 puis 1852, Le Louvre en 1855, Le Prin-
temps en 1865, La Samaritaine en 1869) avec un enrichissement relatif de
la population.
Si le XIXe siècle est celui de la Révolution industrielle, c’est aussi ce-
lui où le roman moderne prend forme. Jusqu’ici la poésie et le théâtre
sont les « genres nobles ». Depuis Aristote le genre romanesque est tenu
pour bas. On ne fait pas fortune avec le roman qui est encore une forme
vulgaire d’expression, en revanche, on peut faire fortune avec le théâtre
(Scribe, avec 400 pièces, fut l’auteur le mieux payé après Hugo) qui reste
le spectacle de masse par excellence et c’est pourquoi certains auteurs
chercheront à dramatiser leurs romans pour en tirer de nouveaux reve-
nus. Certes, La Princesse de Clèves (1678) de Mme de La Fayette (partielle-
ment) est tenu pour être le premier roman « moderne » d’étude psycho-
logique, mais le triangle amoureux qu’il présente est encore très linéaire
et le poids du courant précieux dans son élaboration n’est pas négli-
geable. Nous sommes loin encore de la sophistication des productions
des siècles à venir. C’est en grande partie à Balzac que l’on doit l’émer-
gence du roman, en tant que moyen d’expression « noble ». Il construit
des récits non linéaires, avec une intrigue complexe, des rebondisse-
ments, des personnages qui ne sont plus caricaturaux, mais dont la psy-
chologie évolue en cours de narration. Le roman se diversifie, Balzac en
invente les formes les plus importantes : roman de mœurs, roman senti-
mental, roman d’initiation, roman de l’ambition, roman policier, roman
noir, roman… Parallèlement au roman, nous assistons à l’émergence du
récit court, l’épisode d’un feuilleton ou la nouvelle, ceci grâce au formi-
dable développement que connaît la presse dans le dernier quart du XIXe
siècle. Par la suite, on dépassera rarement la qualité de la production de
cette époque et surtout pas actuellement où les récits sont souvent mal
construits, où l’intrigue est faible pour ne pas dire inexistante, où la nar-
8 La littérature d’imagination scientifique

ration s’enlise au lieu de progresser pour se terminer en queue de pois-


son. Ce sont les débuts de la littérature populaire, qui a ses pendants
nobles dans le Naturalisme et dans le roman réaliste, à la fin du XIXe
siècle. C’est dans le cadre de la littérature populaire qu’une partie du ro-
man d’imagination scientifique va éclore, en s’appuyant d’une part sur les
réalisations de la révolution industrielle, les nombreuses inventions du
temps et d’autre part sur la spéculation, qui aide à repousser les limites de
l’imaginaire.
Tous les auteurs qui ont participé à ce mouvement entre 1845 et
1914 ne sont pas évoqués ici, nous n’avons retenu que les plus remar-
quables, ceux signalés par Pierre Versins comme dignes d’intérêt. Après
les avoir replacés dans le courant de l’imaginaire scientifique ou utopique
qui se manifeste depuis Lucien, nous parlerons d’abord des « petits
maîtres », puis des quatre grands auteurs de ce genre : Verne, Robida,
Wells et Rosny Aîné. Le classement chronologique des auteurs a été fait
à la date de publication de leur premier roman d’imagination scientifique.
1

Les conditions d’émergence


de la littérature d’imagination scientifique

1 – Un peu d’histoire

Même si, globalement, le XIXe siècle a été relativement prospère, il a


connu, après l’épopée napoléonienne, une série de soubresauts révolu-
tionnaires qui vont conduire, après 1848, à un remodelage politique de
l’Europe. Quant à la France, elle va connaître deux Empires, trois rois,
deux Républiques dont une très courte, et deux révolutions. Il est donc
important de refixer les idées en s’attachant aux mouvements des grands
pays européens : en Espagne et au Portugal, c’est l’effondrement de l’em-
pire colonial ; en Italie, c’est le Risogimiento avec la création de l’unité ita-
lienne grâce à Garibaldi après la révolution de 1848 ; les dorures de
l’Empire austro-hongrois en masquent les fissures, mais plus pour très
longtemps ; les Balkans sont enfin délivrés de la tutelle turque et l’unité
de l’Allemagne se fera autour de la Prusse. L’Angleterre affermit son
Empire colonial, s’industrialise et s’enrichit. (Pour plus de détails, voir la
chronologie en annexe)

2 – La révolution industrielle : l’époque des changements

C’est grâce à une presse abondante et variée que le roman feuilleton


et la nouvelle vont émerger dans le dernier quart du XIXe siècle. L’ample
choix de quotidiens va permettre aux auteurs non seulement d’exercer
leurs talents, de se « faire la main » avec des nouvelles avant de passer au
roman, de présenter leurs romans sous forme de feuilleton, mais aussi
d’innover en présentant de nouvelles formes romanesques. Le directeur
de publication ne risque pas grand-chose, si ce nouveau type de récit
plaît, tant mieux, si le lecteur approuve, on lui en donnera d’autres ; si ce
genre d’histoire ne plaît pas, on arrête d’en fournir. Ainsi la plupart des
grands auteurs de la seconde partie du XIXe siècle seront en même
temps nouvellistes et romanciers, et quelques-uns d’entre eux vont se
spécialiser dans le roman feuilleton à partir de 1831.
10 La littérature d’imagination scientifique

On parle alors de récits de « rez-de-chaussée », c’est-à-dire de pied de


page. C’est dans le dernier tiers ou le dernier quart des deux premières
pages du journal que l’on va trouver le feuilleton. Plus tard, il sera rejeté
en dernière page. Avant, cet emplacement était réservé à la critique théâ-
trale et littéraire, et les auteurs qui couvraient cette actualité étaient les
feuilletonistes. Si bien que lorsque les premiers romans sont publiés ici,
chapitre par chapitre, on parlera de « feuilleton-roman ». C’est ce que fait
Balzac à partir de 1831.
À partir de 1836, Le Siècle et La Presse vont se disputer les plumes de
Dumas et Balzac. En province, Le Progrès de Lyon publiera Eugène La-
biche, Guy de Maupassant, Alexandre Dumas, Victor Hugo, Prosper
Mérimée, George Sand et même Edgar Poe. L’un des premiers1 à vérita-
blement écrire comme un feuilletoniste sera Eugène Sue : même si ses
premiers pas sont hésitants, il pense et découpe ses histoires en fonction
de la place dont il dispose dans chaque « rez-de-chaussée ». Entre le 18
juin 1842 et le 15 octobre 1843, Sue va publier Les Mystères de Paris dans
Le Journal des débats, roman feuilleton qui va avoir un succès considérable.
Souvenons-nous de ce qu’écrivait Théophile Gautier :

Tout le monde a dévoré Les Mystères de Paris, même les gens qui ne savent
pas lire : ceux-là se les font réciter par quelque portier érudit (…) Des
malades ont attendu pour mourir la fin des Mystères de Paris ; le magique
la suite à demain les entraînait de jour en jour, et la mort comprenait qu’ils
ne seraient pas tranquilles dans l’autre monde s’ils ne connaissaient pas le
dénouement de cette bizarre épopée 2

Il sera rejoint en 1857, par Ponson du Terrail qui va publier dans La


Patrie, le premier épisode des Drames de Paris où il met en scène les in-
croyables aventures de son héros Rocambole, qui donnera naissance à
l’adjectif « rocambolesque ». Le travail vite fait, et quelquefois un peu ap-
proximatif de Ponson du Terrail3 plaît, au point que tous les organes de


1 Le premier gros producteur en terme de feuilleton sera Paul de Kock dont on peut re-
tenir Georgette, ou la nièce du tabellion (1821), Gustave, ou le mauvais sujet (1821), La laitière de
Montfermeil (1827),… On peut aussi penser à Frédéric Soulié avec Eulalie Pontois (1830),
Les Mémoires du diable (1837-38),… ou encore à Paul Féval avec Les Mystères de Londres
(1834-44), Le Fils du diable (1844),…
2 GAUTIER, Théophile. Histoire de l’art dramatique : 1858-1859, série III. in « Préface » au

Mystères de Paris. Paris : Laffont, 1999, p. 21 (Bouquins).


3 On trouve dans les aventures de Rocambole des approximations célèbres comme : « Sa

main était froide comme celle d’un serpent » ou encore « Son chapeau était tellement
Les conditions d’émergence 11

presse vont embaucher des feuilletonistes qui, parfois, vont écrire en


équipe pour assurer une production soutenue. Ce sont eux qui vont faire
naître la littérature populaire.
Mais c’est oublier qu’elle hérite d’une tradition plus ancienne que de
la résumer à ce phénomène de presse. Dès sa naissance ce mouvement
sera étudié par le critique légitimiste Alfred Nettement qui publie en
1845, Études critiques sur le feuilleton roman. Il y expose que le succès du
feuilleton est lié à celui de la presse qui a besoin pour vivre d’un grand
nombre de lecteurs, d’abonnés et de la publicité, or on ne réunit tout ceci
qu’avec des contenus qui « font vendre », et le roman feuilleton est l’un
d’entre eux.

Voltaire écrit quelque part que Henri IV fut assassiné parce qu’un fakir
de l’Inde commença sa promenade du pied droit au lieu de la commen-
cer du pied gauche. (…) Sans doute, il importe d’être sévère pour les
écarts de la littérature, mais la sévérité ne doit pas aller jusqu’à l’injustice,
qui est à la fois une mauvaise action et un mauvais calcul, car elle ôte
toute autorité à la critique.4

En dépit de ce principe, Nettement n’en attaquera pas moins verte-


ment l’immoralisme de Hugo, de Dumas et de Scribe sur les scènes, puis
il fustigera Sue, Soulié, Balzac ou Dumas qui s’adonnent au roman-
feuilleton.

Une partie de la littérature dramatique est venue s’asseoir à côté du ro-


man-feuilleton, les écoles panthéistes de la philosophie et fataliste de
l’histoire, n’ont pas réussi à mieux prouver leur innocence. Devons-nous
arrêter ici ? (…) Nous n’avons parlé que des circonstances littéraires qui
ont pu favoriser l’apparition de ces compositions cyniques au bas de
journaux.5

Si cette littérature ne trouve pas grâce aux yeux de Nettement, Jean-


Claude Vareille en fait remonter l’origine à la littérature bleue (mais nous
y reviendrons), qui diffusait de petits feuilletons. Il donne comme pre-
mier titre Petit-Jacques et Georgette ou Les petits montagnards auvergnats de

bosselé et cabossé qu’il n’avait plus figure humaine » qui sont la marque d’une écriture
rapide et souvent non relue.
4 NETTEMENT, Alfred. Études critiques sur le feuilleton roman. Paris : Librairie de Perrodil,

1845, p. 1 (2e ed.). On notera que Voltaire a inventé « l’effet papillon » bien avant Ed-
ward Lorenz, qui n’en parla qu’en 1972.
5 Ibid., p. 17, 18.
12 La littérature d’imagination scientifique

François-Guillaume Ducray-Duminil, en 1791 dont l’œuvre la plus cé-


lèbre reste Victor, ou l’enfant de la forêt en 1797.

Bref, rien n’est plus noble que le roman populaire. Ne le confondons


surtout pas avec le roman populiste, ou prolétarien, ou misérabiliste : ne
l’assimilons pas à un document gris sur la grisaille de la condition ou-
vrière. Le roman populaire ne cultive pas les demi-teintes, il ne travaille
pas dans des nuances qui impliqueraient un flottement ; il vole d’emblée
aux extrêmes : la litote ne l’intéresse pas, mais bien les hyperboles et les
enfilades de superlatifs. En un mot, c’est un genre aristocratique. Le fabu-
leux, l’incomparable et le paroxysme, voilà son domaine priviligié.6

Cette profusion dans les termes, comme dans l’imaginaire, ce foisonne-


ment, nous le retrouverons dans la littérature d’imagination scientifique.
Mais que s’est-il passé avant l’apparition de la littérature bleue qui s’appa-
renterait à une production populaire ?…
À la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, les almanachs
qui se vendent dans les foires ont des tirages presque aussi importants
que ceux de la Bible. C’est cet engouement, joint sans doute à un certain
esprit de dérision, qui va pousser Rabelais à rédiger ses Pantagruélines pro-
nostications qui sont un bref recueil de sentences burlesques semblables,
parfois, à quelques-unes des « Gloses » des « Évangiles des quenouilles » :

Ceste année les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz oyront assez
mal : les muetz ne parleront guières : les riches se porteront un peu
mieulx que les pauvres, & les sains mieulx que les malades.
Plusieurs moutons, boeufz, pourceaulx, oysons, pouletz & canars, mour-
ront & ne sera sy cruelle mortalité entre les cinges & dromadaires.
Vieillesse sera incurable ceste année à cause des années passées.7

Il va également créer le personnage de Gargantua, mais qu’il n’invente


pas, puisqu’il faisait partie du légendaire populaire de l’époque.
La tradition du géant Gargan remonte peut-être à l’époque mégali-
thique et de nombreux lieux-dits, des montagnes en particulier (le Mont
Gargan en Limousin, mais aussi près de Neufchâtel-en-Bray, à Haudivil-
lers près de Beauvais, en Tarentaise, à Saffré en Loire-Atlantique, sur le


6 VAREILLE, Jean-Claude. Le Roman populaire français (1789-1914). Limoges : PU-
LIM/Nuit blanche, 1994, p. 84.
7 RABELAIS. « Pantagruélines pronostications » in Œuvres complètes. Paris : Gallimard,

1953, p. 899 (Bibliothèque de La Pléiade, n° 15).


Les conditions d’émergence 13

causse Méjean) en portent la marque au point que l’église catholique se


trouvera un saint Gorgon pour lui faire concurrence.
Ce sont de tels personnages à qui l’on prête des exploits fameux qui
vont faire la fortune de cette littérature populaire que sont les almanachs
où l’on trouvait non seulement le calendrier de l’année avec les lunaisons
et toutes les fêtes votives, mais aussi des contes, des récits historiques,
des conseils divers, des recettes de cuisine, et surtout des sortes de guides
pour l’agriculture, puisque le pays est encore rural à plus de 90 %. C’est
pourquoi les premiers almanachs héritent de l’ouvrage d’Hésiode : Les
travaux et les jours au VIIIe siècle avant notre ère. Ils vont subsister jusque
dans la seconde moitié du XXe siècle avec, en France, l’almanach Vermot
qui avait été fondé en 1886 et témoignait de ce que l’on pourrait appeler
une culture « franchouillarde » à l’humour laborieux. Le roman populaire
dérive également de ce que l’on a appelé la « Littérature bleue ».
Le peu que l’on sache de cette littérature, c’est qu’elle est née au dé-
but du XVIIe siècle sur les presses de Nicolas Oudot à Troyes. « Il
s’agissait de petites brochures destinées à être vendues par des colpor-
teurs, des marchands-merciers, des vendeurs d’images circulant avec
leurs ballots dans les foires, les marchés. »8 Ces livrets ont un format qui
ne dépasse pas huit pages et ce sont principalement des fascicules de pié-
té ou des contes destinés aux enfants.
Par la suite, la production se diversifie d’abord dans ses lieux de pro-
duction : « Au XVIIIe siècle, on compte plus de cent cinquante impri-
meurs, et environ soixante-dix centres répandus à travers la France, la
France du Nord surtout. »9, on notera également Caen, Rouen, Paris,
mais aussi Limoges comme centres d’impression.
La thématique des récits se diversifie également, on emprunte à
l’histoire et, en particulier, aux récits de chevalerie, on met en scène des
héros populaires, Charlemagne aussi bien que Gargantua ou que Till
l’Espiègle. On fait déjà, comme le signale Jean Quéniart, de la vulgarisa-
tion (Le Maréchal expert ou le Cuisinier français), on produit des abécédaires,
des livrets d’initiation au calcul ou à la mathématique. On trouve là un
peu la même chose que l’on avait dans les almanachs, mais au lieu d’un
volume annuel, c’est sous forme de fascicules que cette littérature se dé-
veloppe.


8 BOLLÈME, Geneviève. La Bibliothèque bleue : la littérature populaire en France du XVIe au
XIXe siècle. Paris : Julliard, 1971, p. 8 (Collection Archives, n° 44).
9 Ibid., p. 12.
14 La littérature d’imagination scientifique

À côté de livrets de pure distraction, la Bibliothèque bleue introduit


une forme d’éducation populaire. La période de la Révolution met la lit-
térature de colportage sous surveillance, certainement parce qu’elle crai-
gnait qu’elle serve de support à la contre-Révolution, à la réaction roya-
liste. Le premier Empire laisse de nouveau la littérature bleue se déve-
lopper, même s’il lui arrive de sévir occasionnellement comme le rappelle
Geneviève Bollème et c’est sous Louis-Philippe que la littérature de col-
portage atteint son apogée au point qu’en 1834, elle sera de nouveau
contrôlée par une loi qui exige une autorisation municipale. Après un dé-
cret de 1849 qui soumet ce mode de diffusion à une autorisation préfec-
torale, le second Empire institue en 1852 une « commission de surveil-
lance », c’est-à-dire une censure préalable déguisée, puisque tous les
exemplaires mis sur le marché doivent être estampillés. « Cette contrainte
qui ne sera supprimée que par la loi du 17 juin 188010, loi qui rendra au
colportage sa liberté et marquera à peu près également sa disparition. »11
En effet, le développement des moyens de production de masse des
quotidiens (rotatives) et leur diffusion par des moyens de distribution
modernes, font que le moindre village peut recevoir la presse, une presse
où les récits d’imagination sont nombreux. La littérature bleue perd alors
de son attrait et elle va disparaître, comme les planches informatives, di-
dactiques ou édifiantes des images d’Épinal. On a le sentiment que c’est
la littérature pour les riches qui arrive jusqu’aux pauvres de la campagne.
Au moment où elle disparaît, c’est lorsque les Lois Ferry (1881) sur
l’éducation gratuite, laïque et obligatoire, commencent à porter leurs
fruits et que l’instruction se développe dans les campagnes, ce qui avait
été entrepris depuis la Loi Guizot (1833). C’est également au moment où
les moyens de communication (routes et trains) se développent et où une
presse abondante peut toucher les points les plus reculés du territoire.
Les colporteurs n’ont plus de raison d’être, comme cette littérature qu’ils
diffusaient.
De façon plus sérieuse et plus élaborée, la littérature populaire va se
développer au cours du XIXe siècle et très rapidement, on va en faire la
culture des concierges et des bonnes d’enfants. Elle est une expression
dégradée de la bonne littérature, c’est à dire de la littérature attestée, do-
minante.


10Donc peu de temps avant la loi sur la Liberté de la presse du 29 juillet 1881.
11BOLÈME, Geneviève, op. cit., p. 13. On notera qu’entre 1815 et 1848, en France, le
régime de la presse sera modifié 18 fois.
Les conditions d’émergence 15

Elle devient une infra, une sous-littérature et avec l’implantation des


kiosques Hachette dans les gares aidant, elle deviendra la « littérature de
gare », celle que l’on achète avant de prendre le train, pour le temps d’un
voyage, et que l’on oublie dans son wagon à l’arrivée en gare de destina-
tion. En 1853, Hachette lance sa collection : « Bibliothèque des Chemins
de fer » où seront publiés cinq cents volumes entre 1853 et 1869.
Que lui reproche-t-on ?… D’être écrite comme celle des feuilleto-
nistes, vite et mal. Au-delà, les arguments font défaut car ces littératures
sont souvent débordantes d’imagination, même si l’expression est effec-
tivement souvent pauvre. Ainsi le baron Chapuys de Montlaville, à la tri-
bune de l’Assemblée nationale entre 1843 et 1847, prononcera-t-il plu-
sieurs discours, où il dénoncera les dangers de ce qu’il compare à une vé-
ritable œuvre d’aliénation de la raison par l’imagination.
Dans son ouvrage critique, Études critiques sur le feuilleton-roman (1847),
Alfred Nettement note que : « L’art peut souffrir des conditions dans
lesquelles il se manifeste, si la publication du livre par tronçons doit avoir
une influence mauvaise sur les procédés de composition et de style. »
C’est donc bien la forme qui est suspecte, plus que le fond au point que
l’on dira que par ses effusions stylistiques, Charles Hugo avait « épuisé le
dictionnaire » lors de la composition d’Une famille tragique.
Le 1er Juiller 1860, le ministre de l’Intérieur, Billault, adresse une cir-
culaire où il informe les Préfets de la nocivité des romans-feuilleton.

…le roman-feuilleton qui, dans les colonnes inférieures d’un journal,


blesse les sentiments honnêtes, fait autant et peut-être plus de mal que
les excitations politiques qui, dans les colonnes supérieures, tenteraient
d’agiter les esprits. Cette littérature facile, ne cherchant le succès que
dans le cynisme de ses tableaux, l’immoralité de ses intrigues, l’étrange
perversité de ses héros, a pris de nos jours un triste et dangereux déve-
loppement (…) nous avons vu surgir une foule de petites publications
uniquement consacrées à l’exploitation de cette littérature malsaine, et la
livrant chaque semaine à vil prix…13

Mais on est mal à l’aise pour aller plus loin dans la critique : Walther
Scott, Fenimore Cooper, Charles Dickens, Balzac, Dumas, furent aussi
des feuilletonistes, Eugène Sue, Ponson du Terrail, Saxe Rohmer (Fu
Manchu) ou Gaston Leroux (Chéri Bibi) sont régulièrement réédités.
Donc, sans posséder la moindre lettre de noblesse, le roman populaire,

13Cité par THOVERON, Gabriel. Deux siècles de paralittératures. Liège : Éditions du CE-
FAL, 1996, p. 176.
16 La littérature d’imagination scientifique

descendant des feuilletonistes, a grandement contribué à créer une part


de la littérature contemporaine.
Autre influence, souvent oubliée, celle des « cabinets de lecture » où
l’on venait lire les nouveautés en payant une sorte d’abonnement de lec-
ture. Ce n’est pas une nouveauté. Dans son poème, « Les tracas de Pa-
ris » en 1666, François Collet les évoque déjà. Au début du XIXe siècle,
Paris en compte quelques centaines. On peut y emprunter un livre ou un
journal pour une somme modique et comme il n’y a pas encore de bi-
bliothèques publiques, ces Cabinets contribuent à la propagation du livre
et les romans populaires s’y diffusent massivement.
Ainsi Pierre Orecchionni a-t-il calculé qu’en l’espace de deux ans, il
s’est vendu 600 000 exemplaires de Mystères de Paris d’Eugène Sue. Au
Journal des Débats, Sue avait déjà touché 26 000 F pour 147 épisodes des
Mystères. Le directeur du Constitutionnel, Véron, qui était proche de la fai-
lite, offre 100 000 F à Sue pour y publier Le Juif errant et il s’offre son ex-
clusivité pour 14 ans, pour le même tarif annuel. À cette occasion, Balzac
écrit à Mme Hanska : « Si je n’envie rien à ce triomphateur à mirliton,
vous me permettrez de déplorer qu’on lui paie ses volumes dix mille
francs tandis que je n’obtiens que trois mille des miens. »14 Les feuilleto-
nistes sont payés au « volume », un épisode, c’est-à-dire à peu près 6.000
lignes. Le « volume » n’a donc rien à voir avec le gabarit du roman une
fois qu’il sera publié par un éditeur, ce n’est qu’une unité de compte. En
1848, Dumas signe un contrat avec Le Consitutionnel et La Presse pour la
fourniture de neuf volumes à 3 500 F (± 9 625 €) pièce.
En effet, le calcul d’un feuilleton est ramené à son édition en volume
et le tout est soumis à un barème. Orecchioni et Parent citent celui
d’Émile Giradin, le propriétaire de La Presse en 1836.

Le romancier à la mode comme Paul de Kock ou… Victor Hugo, tirent


à deux mille cinq cent exemplaires et « vaut » trois à quatre mille francs le
volume. On donne mille francs par volume aux bons romanciers
moyens, qui tirent à douze cents exemplaires, parmi lesquels Girardin
range Balzac, Soulié, Sue, Janin, Alphonse Karr. Dans les tirages confi-
dentiels (cinq cent à neuf cents exemplaires) et peu rémunérés, on trouve
– parmi d’innombrables obscurs – Alfred de Musset, Théophile Gautier,
qui ne reçoivent que deux cent cinquante francs.15


14 Ibid., p. 112. 1 F de 1830 ± = 2,40 € (2010). 1 F de 1850 ± = 2,75 € (2010). En 1850 le
salaire moyen est de 3,60 F pour 12 heures de travail, pour un homme, d’1,50 F pour une
femme et de 0,50 F pour un enfant. 1 kg de pain coûte 0,37 F, 500 g de beurre 1,77 F.
15 Ibid., p. 112.
Les conditions d’émergence 17

Concurremment, puis lorsque les journaux vont peu à peu abandon-


ner les romans-feuilletons, le roman populaire va également se diffuser
sous forme de fascicules, ce que, aux USA, on appellera la pulp fiction.
« L’ère des magazines à deux sous commence le 7 avril 1855 avec Le
Journal pour tous, d’abord édité à parts égales par Charles Lahure et la Li-
brairie Hachette, puis en complète propriété de cette dernière à partir de
1859. »16 Ces fascicules ressemblent encore à ceux de la Littérature
bleue : seize pages au format 28 x 20 avec une typographie serrée. Im-
médiatement après d’autres titres de fascicules vont apparaître La Ruche
parisienne, Le Voleur illustré, Le Glaneur ou Le Gamin de Paris en 1856 ou La
Semaine des familles en 1858 d’Alfred Nettement.
À côté de cette presse périodique généraliste, on trouvait déjà des pé-
riodiques spécialisés comme Audience judiciaire (1839-1848) ou spécialisé
dans l’analyse financière comme Le Journal des chemins de fer (1848), grâce à
Moïse Polydore Millaud. Mais bien avant, on avait eu le premier pério-
dique français destiné à la jeunesse : Le Journal des enfants, fondé en 1832
par Lautour-Mezeray, où l’on a pu trouver quelques aventures spécula-
tives en feuilleton, comme Les Aventures amphibies de Robert-Robert (1834-
37) de Louis Desnoyers ou Les Petits neveux de Gulliver (1839-40) d’Émile
Bouchery.
Quant à la vulgarisation scientifique et à la spéculation, elle est repré-
sentée par La science illustrée, fondé par Louis Figuier en 1887, où l’on va
aussi trouver des récits d’auteurs tels que Louis Boussenard, Albert Ro-
bida, Camille Flammarion et même Herbert George Wells. Toujours vers
la fin du siècle, le Journal des Voyages publiera cinq séries de fascicules dé-
diés à l’aventure, parfois spéculative : La vie d’aventure. Dans la première
série entre 1877 et 1894, on peut retenir le nom de Louis Boussenard ou
de Léon Gozlan. La seconde série débute en 1896 pour s’arrêter en 1914.
On y retiendra les noms de Louis Boussenard, d’Albert Robida, de Paul
D’Ivoi, ou du Capitaine Danrit. Les trois séries suivantes débuteront en
1924 pour subsister jusqu’en 1948 et ne comporteront que très peu de
récits spéculatifs.
Aux USA les pulps17 débuteront en 1896 et s’éteindront dans les an-
nées 60. Ils sont plus grands que leurs homologues européens (17,7 x
25,4 cm) et auront jusqu’à 128 pages. La couverture en quadrichromie
est souvent agressive pour attirer le chaland. Comme en Europe, les pulps


16 Thoveyron, op. cit., p. 160.
17 Papier de pâte à bois de mauvaise qualité, grisâtre.
18 La littérature d’imagination scientifique

se spécialiseront : policier, fantastique, science-fiction, roman sentimen-


tal…
Cette formule bénéficie de la baisse du prix du livre qui s’opère à
partir de 1820 grâce à l’invention de la presse à cylindre, qui est action-
née par la vapeur à partir de 1817 et qui permet d’accélérer les cadences
de production. Mais la grande révolution de l’impression interviendra en
1847 avec l’invention de la rotative, due à Richard M. Hoe, qui va per-
mettre l’impression sur deux faces en même temps. Au début en feuille à
feuille, elle sera adoptée par la presse en 1866-1867, quand le construc-
teur Hippolyte Marinoni propose une rotative à rouleau de papier conti-
nu qui sera employée pour la première fois par Le Petit Journal en accom-
pagnant son ascension à partir de 1869 lorsqu’il exploite l’affaire
Troppmann18. Le tirage passe alors à 200 000, puis à 500 000 exemplaires
en 1878 pour culminer à 1 million d’exemplaire en 1890 alors qu’à sa
fondation en 1863, son tirage n’était que de 85 000 exemplaires. Ceci,
appliqué aux livres et aux fascicules permet de vérifier ce qu’affirmait le
baron Hartmann, directeur du Crédit Immobilier, à Octave Mouret dans
le roman de Zola, Au Bonheur des dames : « Vous vendez beaucoup pour
vendre bon marché, et vous vendez bon marché pour vendre beau-
coup. »19
Dans le même esprit de démocratisation de l’écrit par la profusion, la
censure va s’adoucir. Dans la Déclaration des Droits de l’homme l’article
11 précise que : « La libre communication des pensées et des opinions
est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc
parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette li-
berté dans les cas déterminés par la loi », ce qui permet la promulgation
de toutes les lois d’entrave à la liberté d’expression puisque la Loi va pri-
mer sur ce droit fondamental.
C’est ce que va faire la Constitution de 1791 en établissant une liste
de cas où la Loi va amoindrir la liberté d’expression. Pendant la Terreur,
un décret du 29 mars 1793 rétablit une censure particulièrement répres-
sive qui va progressivement se relâcher, jusqu’au 5 février 1810 où un
décret napoléonien établit une véritable police de l’imprimé. « L’impri-
merie est un arsenal qu’il importe de ne pas mettre à la disposition de


18 Ce fait divers sanglant, sept personnes d’une même famille assassinées par le dénommé

Troppmann qui a peut-être agi (mais le saura-t-on jamais) sur ordre des services du
contre-espionnage allemand ?…
19 ZOLA Émile. Au Bonheur des dames. Paris : Eugène Fasquelle, 1906, p. 84 (Bibliothèque

Charpentier, t. 1).
Les conditions d’émergence 19

tout le monde », dira-t-il. En cas de problèmes, ils se réglaient devant les


Assises.
La Restauration, qui veut apparaître sociale, va remplacer les Assises
par la Correctionnelle par la Loi du 25 mars 1822. La petite vague libé-
rale qui va suivre à la Révolution de 1830, va abroger ce texte, mais le se-
cond Empire va revenir à des dispositions plus fermes.
Les décrets du 31 janvier et du 17 février 1852, rétablissent une cen-
sure forte, en reprenant les termes de la Loi de 1822. C’est à cette pé-
riode que Flaubert sera traîné devant les tribunaux pour son roman, Ma-
dame Bovary, contraire aux bonnes mœurs.
Il faudra attendre la IIIe République et la Loi du 29 juillet 1881 pour
que la Censure soit levée, puisque son article 1 déclare : « L’imprimerie et
la librairie sont libres. » Ce qui adviendra par la suite… est une autre his-
toire puisque depuis 1881 cette Loi a été modifiée 18 fois.
Face à la censure, en mémoire d’un héritage où la Littérature bleue
avait des côtés didactiques et édifiants, le roman populaire qui est en
train de se mettre en place a des côtés moralisateurs qui confinent au
roman d’éducation. Même si l’on peut prendre une certaine revanche sur
le destin, comme le fit Vautrin, bien souvent, chacun reste et doit rester à
sa place dans une société oppressante. C’est ce que l’on trouve, par
exemple, dans l’incipit d’Au printemps de la vie (1896) de Jean Sigaux : « Je
me nomme Pierre Vernon, j’ai vingt-cinq ans, je suis pauvre, ignoré de
tous, – de moi surtout – et j’entreprends de raconter ma jeunesse. »20 Le
début de La Porteuse de pain (1884-87), de Xavier de Montépin, est égale-
ment placé sous le signe du malheur. L’épicière a une déclaration prémo-
nitoire : « Savez-vous que votre gosse, en renversant le bidon [de pé-
trole], pouvait incendier l’usine ? Il aurait suffi pour ça d’une allumette.
Un malheur arrive vite !… »21 La belle veuve, Mme Fortier, est déjà ins-
tallée dans le malheur : « Je peux bien dire que la machine qui l’a tué en
éclatant a tué en même temps mon bonheur… » D’ailleurs, avec ses deux
enfants, dont un en nourrice, la vie est difficile : « … et pourtant, si je
n’économisais pas sur toutes choses… Songez donc… deux enfants !… » La
seule perspective qui s’offre à elle, elle l’envisage avec résignation : « Je
n’aurai jamais d’argent dans les mains. Je resterai à l’usine tant que je
pourrai pour mes enfants. J’espérerai en l’avenir. » Il en va de même
pour Sébastien Réal, le héros de Robinson (1910) d’Alfred Capus :

20 Cité par Denis Pernot in « Le roman populaire au service du roman d’éducation », in
Le Roman populaire en question(s). Limoges : PULIM, 1997, p. 194. (Littératures en marge).
21 Consulté sur Wikisource : http://fr.wikisource.org/wiki/La_Porteuse_de_pain/I/I,

np.
20 La littérature d’imagination scientifique

…mon père est mort juste au moment où j’allais me présenter à Poly-


technique, et (…) ma mère découvrit brusquement, en cinq minutes, par
une simple conversation avec un notaire, qu’elle était complètement rui-
née. Et nous avions précisément l’âge, ma sœur et moi, où le manque
d’argent arrête tout projet d’avenir.22

Ce souci d’édification de la jeunesse par l’exemple, est ce que l’on va


trouver dans la « Préface » du Disciple (1889) de Paul Bourget :

C’est à toi que je veux dédier ce livre, jeune homme de mon pays, à toi
que je connais si bien (…) et que tu vas cherchant dans nos volumes, à
nous tes aînés, des réponses aux questions qui te tourmentent. Et des ré-
ponses ainsi rencontrées dans ces volumes dépend un peu de ta vie mo-
rale, un peu de ton âme ; – et ta vie morale, c’est la vie morale de la
France même ; ton âme, c’est son âme.23

Si bien que l’on pourrait faire d’une part de cette littérature populaire,
une œuvre patriotique, une lecture de célébration tout autant du progrès,
que des valeurs morales et sociales.
La révolution de 1848 a sonné le glas des bonnes relations entre la
bourgeoisie et le peuple. Jusqu’à cette époque, dans le même immeuble,
on voyait les bourgeois aux premiers étages et des gens du peuple aux
étages supérieurs. Après ces journées de révolte, les bourgeois vont com-
mencer à se méfier d’un peuple contestataire et violent, d’autant plus que
c’est une révolution qui s’est exportée dans toute l’Europe. C’est mauvais
pour les affaires. Il est vrai que la révolte des canuts lyonnais en 1831 a
laissé de mauvais souvenirs, même si elle a été réprimée avec beaucoup
de brutalité. Les travaux d’Haussmann vont contribuer à faire augmenter
les prix des terrains, des immeubles, des loyers. Le vain peuple est pro-
gressivement rejeté dans les quartiers déshérités, au-delà des fortifica-
tions où va se développer « l’argot des fortifs », hors des murs qui entou-
rent Paris, formant la « barrière » encore symbolisée aujourd’hui par le
périphérique.
À partir de 1880, et de la manifestions des mineurs le 1er mai à An-
zin, le monde ouvrier va s’organiser pour aboutir à la création de la CGT
en 1895. Entre 1895 et 1899, 35 % des grévistes appartiennent à la
grande industrie de transformation et de traitement (textile, métallurgie,
mines). La durée moyenne des grèves s’allonge passant de 7 jours en


22 PERNOT, Denis. op. cit., p. 195.
23 BOURGET, Paul. Préface « À un jeune homme » in Le Disciple. Paris : Plon, 1901, n.p.
Les conditions d’émergence 21

1875 à 21 jours en 1902, en réponse aux concentrations qui commencent


dans l’industrie lourde.
Pourtant, les ouvriers sont contrôlés depuis le 17 août 1791 où les
premiers « Livret d’ouvrier » voient le jour à la suite de la Loi Le Chape-
lier, qui avait pour but de favoriser la libre entreprise en dissolvant les
corporations. Supprimé pendant un temps, il revoit le jour en 1803,
époque où Napoléon, alors Premier consul, souhaite contrôler les mou-
vements de cette population. L’article 1781 du Code civil, du 2 mars
1804, renforce même les droits des patrons : en cas de conflit sur les sa-
laires, la parole du patron l’emporte sur celle de l’ouvrier. Cette disposi-
tion ne sera abrogée qu’en 1866. Jusqu’en 1854 (Loi du 22 juin), le Livret
reste entre les mains du patron, ce qui lui permet de garder un ouvrier
aux conditions qu’il a fixées. L’ouvrier n’a pas la possibilité de partir de
son propre gré, mais l’employeur ne peut mentionner d’appréciations sur
le Livret concernant l’ouvrier. Les regroupements d’ouvriers (associa-
tion) sont interdits et punissables aux termes des articles 414 et 415 du
Code pénal de 1810, puis du 15 mars 1849. Le délit de coalition sera
supprimé la 25 mai 1864 par la Loi Ollivier, permettant la renaissance du
Compagnonnage. Si le droit de grève n’est toujours pas reconnu, il est
toléré. Vingt ans plus tard, le 21 mars 1884, la loi Waldeck-Rousseau, lé-
galise les syndicats.
La vie des enfants au travail est à peine meilleure que celle des
adultes. La Loi du 22 mars 1841, inspirée des travaux de Louis-René Vil-
lermé (pionnier de la médecine du travail), interdit le travail des enfants
de moins de huit ans, elle limite la journée de travail à huit heures pour
les 8-12 ans et à douze heures pour les 12-16 ans. Le travail de nuit (de 9
heures du soir à 5 heures du matin) est interdit aux enfants de moins de
13 ans, et pour les plus âgés, soit entre 13 et 16 ans, deux heures comp-
tent pour trois. La condition ouvrière qui accompagne la seconde révolu-
tion industrielle est donc particulièrement misérable, au point qu’un
grand nombre d’ouvriers sont réformés lors de la conscription pour
cause de rachitisme. Zola évoque tout cela dans une partie de son œuvre
et dans Germinal en particulier.
Dans les campagnes, puisque la France est encore majoritairement
rurale (en 1830, 80 % de la population vit à la campagne), la vie n’est
guère plus enviable. La vie du paysan n’a pratiquement pas évolué depuis
le Moyen Âge. L’invention du collier qui n’étrangle plus les animaux
comme la longe, a permis d’améliorer la traction animale, mais les la-
bours se font toujours à l’araire, les moissons à la faucille et les battages
au fléau. À la limite l’agriculture gauloise était plus évoluée, puisqu’elle
22 La littérature d’imagination scientifique

disposait d’un appareil de fauchage et de ramassage des épis. Le déve-


loppement de l’élevage est limité par des récoltes de fourrage insuffi-
santes. Certes, l’introduction de la pomme de terre à la fin du siècle pré-
cédent a permis de banaliser « le pain de pauvres », mais pour autant
dans les régions à faible rendement (Bretagne, Centre de la France), les
paysans vivent assez misérablement, au rythme du soleil, des saisons, des
intempéries et des cloches de leur village (cf. L’Angélus de Millet, 1858).
On ne parle pas encore d’un véritable exode rural, mais c’est grâce
aux migrants (les maçons limousins, le limousinage) que va se construire
le Paris haussmannien. Pendant les mois d’hiver, les paysans pauvres
vont rechercher du travail à Paris et sur les chantiers nationaux (routes,
trains, canaux). Certes, le servage a été aboli, mais les paysans sont très
majoritairement liés à un propriétaire terrien qui les exploite24.
Après les grandes crises alimentaires de 1846-1849, le monde paysan
va s’organiser en prenant modèle sur le monde ouvrier de la division du
travail chère à Adam Smith. Le modèle de répartition du travail est le
suivant : le propriétaire dirige l’exploitation en donnant les axes des tra-
vaux journaliers, les régisseurs veillent à assurer le bon déroulement des
différentes tâches et en bout de chaîne, les ouvriers agricoles exécutent.
L’assolement triennal ou quadriennal se développe pour ne pas épuiser la
terre avec une rotation des cultures fourragères (sainfoin, trèfle, luzerne)
et des tubercules (navets, fèves, pommes de terre).
À partir du milieu du XIXe siècle, les sélectionneurs ont créé des col-
lections de lignées génétiquement homogènes (dites aussi lignées pures)
en contrôlant les croisements des individus les plus prometteurs, mais
avec ces méthodes de « sélection puis croisement », il faut une dizaine
d’années pour créer une variété. Malgré tout, les progrès scientifiques
dans le domaine de la chimie, de la biologie, de la microbiologie, de la
mécanique vont commencer à avoir des effets sur les pratiques agricoles
à partir du milieu du XIXe siècle.
On commence à voir apparaître l’utilisation d’engrais chimiques. Les
Prussiens vont utiliser la potasse. Cette habitude va se répandre. On uti-
lise aussi de nouvelles techniques comme le marnage (amendement d’une
terre par un apport de marne, mélange naturel d’argile et de calcaire) ou
le chaulage (l’apport de chaux permet d’alléger la terre et de tuer les nui-
sibles), ou l’introduction des engrais azotés par von Liebig pour amélio-
rer la production.


24 C’est ce que relatait le « roman rural » de l’École de Brive à ses débuts, cf. Paralittéra-

tures, chap. 5, p. 678-690.


Les conditions d’émergence 23

En 1837, Mathieu de Dombasle avait inventé une charrue à versoir


avec brise-mottes, solide et peu coûteuse, mais elle mettra du temps à
s’imposer. Vers 1850, le système Norfolk pour les semis automatiques a
permis une augmentation dans la production des récoltes de fourrage,
qui favorise l’industrie de bétail. Puisque les animaux étaient nourris tout
au long de l’année, l’industrie pouvait produire de la viande fraîche tout
au long de l’année. La moissonneuse-batteuse a été inventée par Hiram
Moore en 1838, mais elle ne convient qu’à l’agriculture intensive car la
machine est très grande et il faut seize chevaux pour la tracter. Si la lo-
comobile à vapeur a été inventée à la fin du XVIIIe siècle, il faut attendre
la réalisation des chaudières à haute pression, qui sont introduites dans
les années 1850, qui allègent le poids du moteur, favorisant le dévelop-
pement de l’agriculture mécanique entre 1885 et 1914.
Toutes ces innovations, même si elles tardent à se démocratiser, vont
contribuer à aider au développement de l’agriculture qui passe d’un état
de subsistance, à celui d’une force exportatrice. Il est vrai que les progrès
faits dans la conservation des aliments grâce à Nicolas Appert à partir de
1810, vont favoriser cette tendance : une partie de la production va pou-
voir être conservée et vendue. Il est vrai que la France a besoin de ce re-
nouveau puisqu’entre 1750 et 1850 sa population est passée de 6 à 21
millions d’habitants, ce qui l’incitera à l’irrédentisme et à mener une poli-
tique coloniale. Une part de la population s’exile pour aider au peuple-
ment des nouveaux territoires.
Le véritable moteur de la révolution industrielle sera la machine à
vapeur, grâce au développement de l’extraction du charbon qu’elle va fa-
ciliter en pompant l’eau dans les mines. La première machine fonction-
nant à vapeur à être utilisée industriellement fut celle du capitaine Tho-
mas Savery en 1698. Elle servit à pomper l’eau d’exhaure dans les mines
de Cornouailles.
La première véritable machine à vapeur, celle dont toutes les ma-
chines alternatives descendent, fut inventée et construite par un forgeron
du Devon : Thomas Newcomen en 1712. Elle fut construite comme ma-
chine de pompage pour une mine de charbon située près de Dudley
Castle, dans le Staffordshire. Très fiable, cette machine fonctionnait au
rythme lent de douze coups par minute, mais elle consommait beaucoup
de charbon. La machine à vapeur de Newcomen ne pouvait servir qu’à
pomper de l’eau, elle ne pouvait pas faire fonctionner un ascenseur pour
descendre et remonter les mineurs du fond.
En 1764, frappé par la déperdition d’énergie de la machine de New-
comen, James Watt imagina de ne plus condenser la vapeur dans le cy-
24 La littérature d’imagination scientifique

lindre, mais dans un condenseur séparé. Il en déposa le brevet en 1769.


L’application industrielle commença à partir de 1775, après que James
Watt se fut associé avec Matthew Boulton, propriétaire de la manufac-
ture de Soho, près de Birmingham. Dès lors le développement de la ma-
chine à vapeur va être beaucoup plus rapide. Les brevets de Watt tombè-
rent dans le domaine public vers 1800.
Le développement de la machine à vapeur fut l’une des raisons de la
précocité britannique dans la Révolution industrielle. En 1830 le
Royaume-Uni possède 15 000 machines à vapeur, la France 3 000 et la
Prusse 1 000. La France restera à la traîne dans ce domaine : en 1880 elle
ne possède que 500 000 chevaux-vapeur installés, contre 2 millions pour
le Royaume-Uni et 1,7 million pour l’Allemagne.
C’est également en Angleterre que l’industrie métallurgique va se dé-
velopper en premier. Comme les mines de charbon sont exploitées de-
puis le XIIIe siècle, comme on sait le charbon abondant et peu coûteux,
en 1708 Abraham Darby fut le premier à remplacer le charbon de bois
par un coke peu soufré pour produire de la fonte. En 1750, son fils,
Abraham Darby II, réussit à fabriquer du fer à partir de la fonte en ôtant
à la fonte le carbone qu’elle contient, ce qui permet d’obtenir un fer bon
marché. En 1779, le petit-fils Abraham Darby III construisit le premier
pont métallique, Iron Bridge, sur la Severn.
En 1784, Henry Cort invente le procédé du puddlage qui consiste à
brasser la pâte de coke mélangée à de l’oxyde de fer pour le purifier et
obtenir du fer à partir de la fonte. Ce procédé sera décrit, de façon très
littéraire, par Jules Verne dans son roman Les 500 millions de la Begum.
En 1856, l’ingénieur Henry Bessemer améliore grandement cette
technique en inventant un convertisseur où il fait brûler le carbone con-
tenu dans de la fonte sans phosphore pour la purifier. Mais il faut faire
venir cette fonte de Suède… En 1877 Sidney Gilchrist Thomas trouve la
solution qui va permettre d’obtenir du fer à partir de la fonte anglaise
phosphorée à partir du convertisseur Bessemer. En 1872, un certain Sne-
lus propose d’utiliser la chaux qui fait office d’agent réfractaire dans le
convertisseur. Ces diverses innovations vont permettre au XIXe siècle de
devenir le siècle de l’acier, un acier qui va révolutionner les transports,
comme la construction ou la guerre.
Le 15 juillet 1783, le « Pyroscaphe » est le premier bateau à vapeur –
naviguant pendant un quart d’heure, sur la Saône – construit par le mar-
quis Claude François Dorothée de Jouffroy d’Abbans, mais il reste une
curiosité.
Les conditions d’émergence 25

Robert Fulton fait fonctionner un premier bateau à vapeur sur la


Seine le 9 août 1803. Vers six heures du soir, Robert Fulton mit en mou-
vement ce bateau de son invention, mû par une pompe à feu. Parti de
Chaillot, l’engin remonta la Seine à la vitesse d’un piéton marchant d’un
bon pas, puis il la descendit et exécuta diverses manœuvres. Les essais de
Fulton venaient au terme d’une longue série de tentatives pour appliquer
la vapeur à la navigation fluviale. Une navigation fluviale et côtière à la
vapeur se développe alors.
L’ingénieur britannique, d’origine française, Isambard Kingdom
Brunel construisit son premier bateau à vapeur, le Great Western, en 1836-
1837 qui fonctionnait avec des roues à aubes. Celui-ci fut suivi du Great
Britain en 1845, mû par une hélice et en 1848 du colossal Great Eastern,
un steamer de 211 mètres de long, 25 mètres de large, 18 mètres de haut,
pouvant transporter 4 000 passagers25. C’est sur lui que Jules Verne fera
une croisière, lui inspirant son roman L’île flottante.
Ainsi, dès 1830, les premiers steamers mettent-ils dix jours de moins
sur le trajet New York-Londres que les voiliers les plus rapides. L’aug-
mentation de la taille des navires divise les frais de transports par quatre
entre 1820 et 1850 sur les liaisons internationales. En 1869, l’ouverture
du canal de Suez permit aux bateaux à vapeur de faire le trajet vers l’Inde
en 60 jours, contre six mois auparavant.
Dans le même temps le transport ferré se développe d’abord en An-
gleterre avec, en 1804, Richard Trevithick qui adapta une machine à va-
peur à la traction sur rails : cela permit d’atteindre la vitesse de 5 miles à
l’heure (8 km/h), en tirant une charge de 10 tonnes et 70 passagers de
Merthyr à Abercynon, sur une distance de 14 km.
En 1815, l’ingénieur George Stephenson fabriqua et breveta sa pre-
mière locomotive. La première utilisation eut lieu le 25 septembre 1825.
Elle eut à tirer 20 wagons de voyageurs et 10 bennes de charbon. En
1830 Robert Stephenson, le jeune fils de Georges créa la première ligne
de chemin de fer moderne : Manchester–Liverpool. Elle était constituée
d’une voie double sur toute sa longueur et offrait pour la première fois
des horaires fixes aux voyageurs.
La première ligne de voyageurs en Europe continentale est ouverte le
1er avril 1831 en France, sur une section entre Saint-Étienne et Lyon. En
1838, Baptiste Alexis Victor Legrand trace le réseau grandes lignes en
étoile, centré sur Paris, connu sous le nom d’Étoile de Legrand, similaire


25 Mal conçu, ce navire ne fera que 12 voyages. Il roulait énormément et supportait très

mal le gros temps. Il en sera de nouveau question à propos de Verne.


26 La littérature d’imagination scientifique

au réseau routier du XVIIIe siècle, et qui influença fortement la géogra-


phie économique et sociale de la France.
Le 11 juin 1842, l’État signe une Charte qui associe État et capitaux
privés pour développement du chemin de fer : l’État achète les terrains
pour faire passer les lignes que construiront les entrepreneurs privés. Le
17 juillet 1879, loi adoptant le plan Freycinet qui prévoit un programme
de travaux destiné à porter le réseau ferré d’intérêt général de 29 600 ki-
lomètres environ (dont 21 300 en exploitation) à 38 300, en y incorpo-
rant 8 800 km de lignes nouvelles à construire (incluant 2 500 km de
lignes d’intérêt local déjà concédées). Ce plan qui devait permettre de
desservir toutes les sous-préfectures fut quasiment achevé en 1914. En-
fin, le 20 novembre 1883, vote de la Loi approuvant les conventions
avec les six grandes compagnies (Compagnie de Paris-Lyon-Méditerra-
née, Compagnie d’Orléans, Compagnie du Midi, Compagnie du Nord,
Compagnie de l’Est, Compagnie de l’Ouest) ; celles-ci acceptaient un cer-
tain nombre de concessions à ouvrir, en contribuant aux frais d’exploita-
tion pour un montant fixe, l’État s’engageant à subventionner au-delà de
ce montant.
Nous sommes donc bien dans une phase d’expansion et de diffusion
dont profite un écrit abondant, grâce aux progrès techniques.
La vulgarisation scientifique et technique commence à se répandre
en Europe, sur les traces laissées par les Encyclopédistes du Siècle des
lumières (Fontenelle), avec les ouvrages de Jane Marcet et ses célèbres
Conversations (entre 1804 et 1850) sur la chimie, l’économie politique, la
physiologie, la philosophie, avec des revues comme Le Cosmos : revue des
sciences et de leurs applications (1851), avec des articles de vulgarisation dans
la grande presse comme ceux que rédigera Camille Flammarion dans Le
Siècle à partir de 1862, avec les nombreuses publications26 qu’il laissera.
Ce sont ces revues et ces publications qui vont nourrir l’imagination
des auteurs de la littérature de l’imaginaire scientifique de la fin du XIXe
siècle, d’autant plus qu’elles sont relayées par des publications de loisir
qui vont parfois publier des récits conjecturaux. C’est le cas de Lecture
pour tous que les éditions Hachette publient à partir de 1898 et qui absor-
bera une revue concurrente, Je sais tout, diffusée depuis 1905. Mais la
principale source d’inspiration, pour bien des auteurs semble être la re-
vue La Nature : Revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l’industrie.


26 La Pluralité des mondes habités (1862), Les Mondes imaginaires et les mondes réels (1864), Les

Mondes célestes (1865), Études et lectures sur l’astronomie (9 volumes 1866-1880), Contemplations
scientifiques (1870), L’Atmosphère (1871), Histoire du ciel (1872),…
Les conditions d’émergence 27

Suivi de : Bulletin météorologique de La Nature, Boîte aux lettres, Nouvelles scienti-


fiques des éditons Masson, dont l’édition a débuté en 1873 pour s’achever
en 1905. La richesse et la diversité de son information en faisaient un
instrument de référence pour les auteurs.

3 – La révolution industrielle : une période vouée à l’invention

Les conditions économiques favorables, une certaine stabilité éco-


nomique et politique, comme nous l’avons vu, vont favoriser l’efferves-
cence intellectuelle et participer à l’éclosion de la recherche fondamen-
tale. Si aujourd’hui, elle se fait en laboratoire à l’aide d’équipes sous la di-
rection d’un patron qui est là autant pour gérer les savoirs, les personnels
que les fonds alloués, au XIXe siècle, la recherche est encore une entre-
prise solitaire, parfois menée par des autodidactes de génie (Thomas Edi-
son), parfois par des scientifiques de haut niveau (Guglilemo Marconi).
Elle va permettre aux sciences appliquées de se développer en accompa-
gnant et en aidant la Révolution industrielle. Les inventions vont toucher
presque tous les domaines : l’industrie, les transports, la diffusion, la con-
sommation, les transmissions, l’énergie, la médecine et les sciences
exactes, la vie quotidienne…
Face à toutes ces transformations, les mentalités évoluent. Les
trois piliers de la société de l’ancien régime (l’Église, le Roi et la No-
blesse) ont disparu. Ils ont été remplacés par la Nation, l’Économie et la
Liberté. Ces concepts vont difficilement se mettre en place. Ce que l’on
voit apparaître, c’est l’économie de marché, la société de consommation
avec de nouvelles exigences, de nouveaux modes de vie. On touche déjà
à la société de consommation avec le développement des grands maga-
sins et même aux tout débuts de la société des loisirs, comme nous le
verrons. Les inventions (voir annexes) et la modernisation de la société
vont imprégner la littérature, comme on le verra, mais aussi la peinture
avec des représentations de trains comme ceux de Monet en 1877 avec
sa série sur la Gare St Lazare, la musique avec les nombreuses pièces fai-
sant référence au progrès chez Eduard Strauss comme Telephon (Polka
francaise, op. 165) ou Bahn feri ! ([Sur la bonne voie !] Polka rapide, op. 45),
la bande dessinée où Georges Colomb (Christophe) va mettre en scène
le burlesque savant Cosinus entre 1893 et 1899 ou faire référence aux
sciences dans ses autres textes comme celui où M. Fenouillard expliquait
à ses filles : « Sachez, mes filles, que nous sommes des atomes jetés dans
le gouffre sans fond de l’infini. » Ou encore le théâtre avec Le Train de 8
heures 47 de Georges Couteline, qui fait intervenir chemin de fer et gaités
28 La littérature d’imagination scientifique

de l’escadron. C’est ainsi que la notion de progrès va soutenir la nais-


sance du roman d’imagination scientifique, même si on peut lui trouver
quelques ancêtres perstigieux.
2

Les précurseurs de la littérature


d’imagination scientifique

Le roman d’imagination scientifique hérite de toute une tradition lit-


téraire qui remonte à l’Antiquité (Lucien, Lucrèce) où l’on a principale-
ment affaire à des écrits scientifiques, techniques et parfois spéculatifs
qui donneront naissance à l’école pythagoricienne et à une part de la phi-
losophie aristotélicienne qui gouvernera notre pensée rationnelle, parallè-
lement à l’enseignement de la Kabbale et à la pratique de l’Alchimie qui
vont donner naissance à des textes, souvent assez obscurs, pour que l’on
y puisse trouver ce que l’on veut… pour peu qu’on les sollicite suffi-
samment.

1 – Lucien

Vers 180, le rhéteur Lucien de Samosate (± 120 - ± 180), donne un


court roman ou la parodie le dispute à un imaginaire fantasque :
L’Histoire véritable. Il est fort possible que cette idée d’un voyage dans la
Lune ne lui appartienne pas puisque Photius, dans un passage de sa Bi-
bliothèque, nous apprend qu’au début de son récit Lucien démarque un
autre roman : Les Merveilles d’au-delà de Thulé d’Antonius Diogénès. Au
début de son roman, Lucien se moque du médecin et géographe Crétias
de Cnide et d’un certain Iamboulos, producteur ou acteur d’un récit de
voyage merveilleux dans les mers du Sud, pour marquer le thème du
voyage : « …les mensonges qu’ils ont imaginés sont évidents aux yeux de
tous… »1, mais il se moque également, d’Homère et des platoniciens, pa-
rodie Hérodote et Thucydide, emprunte à Aristophane et aux Nuées, en
bref, Lucien égratigne un peu tout le monde dans une aventure burlesque
conçue pour être un divertissement : « …je décidai de mentir, mais avec
plus d’honnêteté que les autres, car il est un point sur lequel je dirai la vé-
rité, c’est que je raconte des mensonges. »2 Son personnage voyage sur
son bateau entre la Terre et la Lune :


1 LUCIEN. « Histoire véritable » dans Romans grecs et latins. Paris : Gallimard, 1958, p.
1345 (Bibli. Pléiade, Éd. Pierre Grimal, n° 134).
2 Ibid., p. 1346. Ici Lucien reprend le paradoxe d’Épiménide le Crétois.
30 La littérature d’imagination scientifique

Vers midi (…) un tourbillon se forma, fit tournoyer le navire, le souleva


à une hauteur d’environ trois cents stades [± 53 km] et le maintint en
l’air, sans le laisser retomber sur la mer (…) le vent, soufflant dans les
voiles, l’emporta (…) Nous naviguâmes donc ainsi dans les airs pendant
sept jours et autant de nuits, et, le huitième, nous vîmes une grande terre,
pareille à une île dans l’air, brillante, en forme de sphère et illuminée
d’une lumière éclatante.3

C’est ainsi que le nouvel Ulysse arrive sur la Lune, habitée et cultivée, dit-
il. C’est là qu’il rencontre des cavaliers chevauchant des vautours à trois
têtes qui le conduisent au Roi Endymion qui est en guerre contre Phaé-
ton, le Roi du soleil. C’est la première Guerre des Étoiles qui se déroule
avec l’aide de « Cavaliers-Vautours (…) des cavaliers montés sur des Sa-
lades ailées (…) les Lance-Millets et les Bombardiers d’ail. Le Roi avait
aussi reçu un contingent d’aillés de la Grande-Ourse, trente mille Lance-
Puces et cinquante mille Court-Vents. »4 Phaéton, lui, dispose de « Cava-
liers-Fourmis, [de] Moustiques de l’Air, [de] Danseurs de l’Air, [de]
Champignons-Tiges, [de] Chiens-Glands envoyés par les habitants de Si-
rius, [et de] Centaures-nuées [qui] arrivèrent une fois le sort de la bataille
décidé… »5
Le premier livre, qui contient le récit de la bataille entre Endymion et
Phateon, sera grandement pillé au XVIIIe siècle, dans Les Aventures du Ba-
ron de Müchausen, qui est également un récit burlesque.
La description faite des habitants – rien que des mâles qui enfantent
par le mollet – de la Lune est un mélange curieux de végétal et d’humain,
Lucien fait même allusion à une particularité physique qui rappelle le
kangourou : « Ils utilisent leur ventre comme une besace (…) leur ventre
peut s’ouvrir et se refermer (…) l’intérieur est tout velu et hérissé de
poils, si bien que les nouveaux-nés, lorsqu’il gèle, viennent s’y fourrer. »6
On peut sans doute conjecturer que Lucien a entendu quelques récits de
voyage où l’on aurait pu voir des marsupiaux, en Afrique du Sud
(Queensland). Il y en avait peut-être encore à cette époque. Tout aussi
extraordinaire et en extrapolant un peu, Lucien décrit une sorte de téles-
cope à miroir, situé en haut d’un puits, qui permet de voir et d’entendre
ce qui se passe sur Terre depuis le soleil, le puits faisant office de micro
directionnel.


3 Ibid., p. 1346-1347.
4 Ibid., p. 1350.
5 Ibid., p. 1351-1352.
6 Ibid., p. 1356.
Les précurseurs 31

Poursuivant son voyage après cette guerre, le nouvel Ulysse croise


une ville aérienne, empruntée à Aristophane, Coucou-les Nuées, puis il
se fait avaler par une baleine, gigantesque – rappel des aventures de Jo-
nas ? – qui contient une forêt, des terres (± 43 km) cultivables, un lac
(3,5 km) et plusieurs peuples : Salaisonniers, Tritonboucs, Langousto-
pattes, Têtes-de-Thon, Crabéens, Solipattes, Skintharos et un Chypriote
qui vit là depuis 27 ans. Le reste du voyage est l’occasion pour Lucien de
se moquer de quelques célébrités grecques en parodiant l’Odyssée.
L’humour l’emporte au gré de la dérision, mais dans ce foisonne-
ment burlesque, certaines des idées de Lucien vont être réexploitées par
la suite.

2 – De quelques poètes et le Chevalier Marino

La fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance offrent quelques


exemples de préoccupations littéraires pour l’espace, qui ne sont pas tou-
jours liées à l’astrologie (qui se confond encore, et depuis l’Antiquité,
avec l’astronomie) ou aux pratiques alchimiques. C’est ce que l’on trouve,
par exemple, dans ce sonnet amoureux de Madeleine de l’Aubespine
(1546-1596) tout empreint de pensées eschatologiques, mais avec une al-
lusion à l’alchimie :

L’on verra s’arrêter le mobile du monde


Les étoiles marcher parmi le firmament
Saturne infortuné luire bénignement,
Jupiter commander dedans le creux de l’onde.

L’on verra Mars paisible et la clarté féconde


Du Soleil s’obscurcir sans force et mouvement,
Vénus sans amitié, Stilbon7 sans changement,
Et la Lune en carré changer sa forme ronde.

Le feu sera pesant et légère la terre,


L’eau sera chaude et sèche dans l’ère qui l’enserre,
On verra les poissons voler et se nourrir,


7 Souvenir de l’école pythagoricienne où les planètes ne sont pas associées aux dieux :
Mercure était Stilbon « celui qui brille » ; Mars était Pyroïs, « le brûlant » ; Jupiter était
Phaéton, « le scintillant » ; Vénus était Hesperos (Vesper en latin), « celle du soir », ou
Eosphoros, « celle qui amène l’aube », ou encore Phosphoros, « celle qui porte la lu-
mière », (à rapprocher du latin Lucifer, le porteur de lumière). Voir Hésiode et sa Théogo-
nie.
32 La littérature d’imagination scientifique

Plutôt que mon amour, à vous seul destiné,


Se tourne en autre part, car pour vous je fus née,
Je ne vis que pour vous, pour vous je veux mourir.8

À la Renaissance, qui est également une époque de découvertes


scientifiques et techniques (n’oublions pas que la redécouverte des carac-
tères mobiles par Gutenberg vient de permettre une large diffusion du
livre), la poésie s’imprègne de scientisme, comme celle du Cavaliere Mari-
no (1569-1625). Certes, il est beaucoup plus connu pour ses poésies sur-
prenantes et débridées, mais plaisantes, car l’esprit prend le pas sur un
sentimentalisme un peu mièvre, ou pour ses pièces typiquement ba-
roques, qui vont donner naissance au « marinisme » à partir de son Adone
(1623), que pour cette poésie scientifique.
Giambattista Marino s’inscrit dans la tradition initiée par Du Bartas
qui, dans son poème encyclopédique, la Sepmaine [La semaine] (1578)
avait évoqué la création du monde en termes « scientifiques ». Dans son
Adone, où il conte les amours terrestres de Vénus et d’Adonis, Marino va
mettre en parallèle, mais ce n’est pas original, microcosme et macro-
cosme. « Ainsi les deux mondes intelligible et surintelligible, mis en com-
plémentarité avec le monde sensible, se trouvent représenter au niveau
du macrocosme (visible et invisible) ce qu’est la trilogie corps / âme /
esprit au niveau du microcosme. »9
Dans cette œuvre Marino montre une connaissance étendue des
problèmes qui agitaient le monde scientifique de son temps, même s’il les
noie un peu dans ses images poétiques. Il va s’intéresser à l’état de la ma-
tière dont il sent déjà la pérennité, avant Lavoisier, puisque la Quintes-
sence n’est jamais que la somme des quatre matières primordiales (la
terre, le feu, l’eau et la lumière) :

Je ne veux pas nier que le Ciel soit un corps,


Et qu’il soit édifié de palpable matière,
Sinon il ne pourrait faire cette harmonie
Lorsqu’il est emporté par sa révolution.
Car tout ce qui se meut, et a lieu, qualité,
Quantité, origine, est toujours corporel.
Mais sache que parfois la matière par Nature
Fut pétrie et trempée à des fins différentes

8In, ROSNAY, Jean-Pierre (Ed.). Espace poésie. Paris : Club des poètes, 1995, p. 11.
9 POLI (De) et LEHMANN, Yves. « La poésie scientifique du Cavalier Marin », in La
naissance de la science dans l’Italie antique et moderne. Peter Lang, 2004, p. 229-250 (collectif,
Actes du Colloque de Mulhouse, 1er et 2 décembre 2000).
Les précurseurs 33

Qu’à celle d’engendrer aussi vile mixture,


Changeant ce qu’elle perd contre ce qu’elle acquiert,
Mais bien pour recevoir quantité et figure
Et servir de substrat à la forme du corps ;
Ce qui de matériel a été fabriqué
N’est pas toujours voué à se corrompre un jour.10

De même, Marino va s’intéresser à la numérologie de type pythagori-


cien, notamment dans les développements théoriques de la section « Mu-
sica » des Dicerie, à propos la musique des sphères, ou encore de la qualité
harmonique de l’âme. Il s’intéresse également à l’anatomie et décrit le
principe de la vision, dont il prend le cerveau pour siège :

Issu des sources vives logées dans le cerveau,


Où les nerfs ont leur origine et leur racine,
D’un unique principe en deux voies divisé
Émanent deux canaux par deux étroits sentiers.
Épiant et explorant toutes choses à l’entour,
C’est là que les yeux puisent toute vertu motrice ;
Et il advient ainsi (comme les faits le prouvent),
Qu’un même mouvement en meut deux à la fois.11

L’œil le conduit à s’intéresser à l’optique que l’on commençait à ex-


ploiter pour voir l’infiniment grand avec les premières lunettes astrono-
miques, qui conduiront Galilée devant le tribunal inquisitorial.

Pour qu’il puisse tourner (Nature) l’a conçu


Pareil à une sphère, de forme orbiculaire,
Sans compter qu’il pouvait ainsi bien mieux briser
Les rayons en son centre, et mieux les renvoyer.
(…)
Il reproduit en lui l’aspect de ce qu’il voit
Comme fait le miroir, ou l’ombre, ou la rivière,
De sorte que dans l’œil, quand l’aimable regard
Jaillit de la puissance, pénètre le reflet.
(…)
Tuniques et humeurs de multiples manières
En un brillant volume y sont enchevêtrées,
Et maints nœuds et filets y tiennent assemblés
L’uvée et la cornée, l’aqueux et le vitré,

10 Adone, X, 15 (3,8)-16
11 Ibid., VI, 29.
34 La littérature d’imagination scientifique

Qui sont tous cependant du milieu cristallin,


D’où seul vient la lumière, serviteurs et gardiens.12

Marino s’intéresse également à l’ouïe et au phénomène vibratoire du


son.

Par l’externe fracas battu et martelé


L’air retient en lui-même la qualité du son,
Si bien que l’air voisin, poussé et bousculé,
Comme il advient sur l’eau quand elle est agitée,
Porte en se propageant par cercles successifs
Jusqu’au seuil intérieur ces impalpables ondes.13

Cette poésie scientifique à la Renaissance14, sera relayée par les ba-


roques français, tel Cyrano de Bergerac, comme on le verra.

3 – Francis Godwin

En 1638, l’évêque Francis Godwin (1562-1633) publie de façon pos-


thume : The Man in the Moon : or A Discourse of a Voyage Thither by Domingo
Gonsales, the Speedy Messenger15 où il décrit un voyage en direction de la
lune. C’est avant tout une dystopie, même si Godwin affirme dans son
envoi « Au Lecteur » : « J’appelle cet ouvrage un Caprice pour ce qu’il est
en effet une Créature de la Fantaisie. »16 Mais il annonce, peu après, un
côté de son propos qui en fait une forme de science-fiction archaïque :

… il y a dans la Lune divers peuples qui l’habitent [comme dans les


Amériques vient-il de dire et là est le paradoxe qui réduit l’invraisem-
blable] qui se gouvernent entre eux d’une façon différente de la nôtre.
(…) Car il est si clairvoyant, que nos « gallilestres » peuvent avec leurs
lunettes remarquer des taches au corps du soleil, et différencier des mon-
tagnes dans le globe de la Lune.17

12 Ibid., VI, 30 (5-8) ; VI, 31 (5-8) ; VI, 33 (1-6).
13 Ibid., VII, 14 (3-8).
14 Voir SCHMIDT, Albert-Marie. La poésie scientifique en France au XVIe siècle. Paris : Albin

Michel, 1938.
15 GODWIN, Francis. L’homme dans la Lune ou le voyage chimérique fait au monde de la Lune,

nouvellement découvert par Dominique Gonzales, aventurier espagnol, autrement dit le courrier volant.
Paris : François Piot et I. Guignard, 1648, 196 p.
16 Ibid., p. np.
17 Ibid., p. np.
Les précurseurs 35

Godwin joue l’hypothèse de l’invraisemblable (comme Lucien) et


pourtant, il se place dans le cadre de la connaissance scientifique : tout
est faux dans ce voyage initiatique, mais tout est peut-être scientifique-
ment valide.
Gonzales quitte l’université de Salamanque et part pour Anvers où il
arrive en 1569. Il se fait dépouiller par des voleurs, mais le gouverneur
des Pays-Bas, le Duc d’Albe, l’aide. Il en devient le secrétaire. À son re-
tour en Espagne en 1573, il est à la tête de 3 000 Ducas, ce qui lui permet
d’aider sa famille. À la suite d’un différend avec un sien parent, il le tue
en duel et doit fuir à Lisbonne. En 1596, il lit le récit des aventures ex-
traordinaires d’un navigateur. Mais à lui aussi, il est arrivé des choses
surprenantes qu’il va raconter :

Vous verrez par leur moyen les hommes fendre les airs, et voler sans
ailes. Il ne tiendra qu’à vous, sans bouger, et sans l’aide de personne,
d’envoyer en diligence des courriers où vous voudrez, et d’en avoir la ré-
ponse tout à l’heure.18

Dès lors on peut avoir le sentiment qu’il fait référence à un voyage


en fusée (« voler sans ailes ») et à la communication par mail. Mais, avant
de raconter ses aventures, Gonzales, laissant femme et enfants,
s’embarque pour les Indes où il fait fortune. À son retour, il est malade.
On le débarque sur l’île de Sainte-Hélène, dans un relais de la navigation
portugaise, qu’il appelle « le Paradis de la Terre ».19 Là, comme ils sont
nombreux et peu farouches, il apprivoise des cygnes qu’il entraîne à por-
ter en vol des charges de plus en plus lourdes. Puis, il les dresse à voler
en attelage, là aussi avec des charges de plus en plus lourdes. « Mais en-
fin, après plusieurs essais, je fus pris tout à coup d’un ardent désir de me
faire porter moi-même. »20 Il fait un premier essai concluant au-dessus
d’un bras de mer et profitant du passage d’un navire, il embarque pour
l’Espagne le 21 juin 1599, avec ses cygnes savants. En vue des Canaries,
la flottille est attaquée par les Anglais. Touchés, ils tentent de gagner l’île
et voyant son retour compromis, Gonzales décide d’utiliser son équi-
page. « Puis ayant serré dans l’une de mes manches ma boîte de pierre-
ries, j’attelais mes Gansas à leur machine, où je m’ajustais le mieux que je
pus… »21 Il gagne les Canaries, pendant que le bateau coule. De là :

18 Ibid., p. 17, 18.
19 Ibid., p. 22.
20 Ibid., p. 45.
21 Ibid., p. 56. (Gansas = Cygnes)
36 La littérature d’imagination scientifique

Mes Gansas, comme autant de chevaux qui auraient pris le frein au dent,
s’élevèrent tout à coup, et fendirent l’air d’une vitesse incroyable. (…)
quand j’aperçus que par l’espace d’une heure, il montèrent toujours droit,
et aussi vite qu’une flèche. (…)22

Il poursuit son voyage à grande vitesse.

…je me trouvais toujours tout droit entre la Terre et la Lune. (…) car
j’admets le sentiment de Copernicus, qui tient, qu’elle [la Terre] ne cesse
de tourner en rond de l’Est à l’Ouest, (laissant aux planètes ce mouve-
ment que les Astrologues appellent naturel) et non pas sur les Poles de
l’Equinoxial, communément nommés les Poles du Monde, mais sur ceux
du Zodiaque…23

On passera sur le fait que Gonzales dit se trouver dans une zone
tempérée grâce à la chaleur des rayons du soleil, qu’il n’a pas de difficulté
à respirer. Ses cygnes l’emportent à pas « …moins de cinquante lieues
par heure. Je remarquais en ce passage (…) que tant plus que je
m’avançais, tant moins je trouvais grand le globe entier de la Terre ;
comme au contraire celui de la Lune s’accroissait à tout moment… »24
Mieux, la Terre lui semble s’obscurcir et des taches y apparaissent,
variables à cause de la rotation terrestre, comme celle formée par l’Afri-
que, en forme de poire, dit-il. Puis, une masse brillante, c’est l’Atlantique
et deux taches qui forment les Amériques. Après ce qu’il appelle
l’« Océan Occidental, un mélange confus de taches », va figurer les « In-
des Occidentales ». Si bien que la rotation terrestre « est ici le seul moyen
que j’avais de compter les jours, et de mesurer le temps. »25 Après un
voyage de onze ou douze jours, il arrive à proximité de la Lune et, dès
lors, débute un récit dystopique.
Les aventures de Gonzales vont servir de base au récit de Cyrano de
Bergerac pour construire sa propre dystopie qui fera dire à Boileau dans
son Art poétique :

« J’aime mieux Bergerac et sa burlesque audace


Que ces vers où Motin se morfond et nous glace. »


22 Ibid., p. 65, 68.
23 Ibid., p. 78, 79.
24 Ibid., p. 81, 82.
25 Ibid., p. 85.
Les précurseurs 37

4 – Cyrano de Bergerac [Hercule Savinien de Cyrano]

C’est vers 1649 que Cyrano de Bergerac (1619-1665) aurait composé


ce premier roman dans lequel certains voient l’un des textes précurseurs
de la science-fiction. En effet, dès 1650, Cyrano est connu pour être
l’auteur de L’Autre monde, mais ce n’est qu’en 1657 qu’est publiée l’Histoi-
re comique, récit soigneusement expurgé par son ami Henri Lebret. Cyrano
est mort depuis deux ans, mais son texte était beaucoup trop sulfureux.
En 1662, nouvelle édition de ce roman sous le titre global d’Histoire co-
mique des États et Empires du soleil et autres pièces diverses. Il faudra attendre
1921 pour qu’une publication complète de cette œuvre voit le jour, grâce
au manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale.
On peut penser que Cyrano s’est inspiré d’un autre roman : L’Homme
dans la Lune, dû à l’Évêque Godwin, qui avait été traduit en français en
1648, et que le même Godwin a subi l’influence de l’essayiste John Wil-
kins qui avait donné en 1638 son : The Discovery of a World in the Moone.
Il est vrai que cette question agite les esprits : la Lune est-elle un
monde habité autrement que par le célèbre « Lapin de la Lune ». En ef-
fet, entre les taches que l’on peut y voir certaines donnent l’illusion de
mers et d’océans, le relief dessine la forme d’un lapin assis. De là, en ex-
trapolant un peu, on peut imaginer un peuplement… qui n’est pas sans
poser quelques questions théologiques. Si Galilée doute d’une Lune habi-
tée, Kepler est affirmatif : il y voit même des villes fortifiées.
Cet intérêt pour la Lune, sœur supposée de la Terre à cette époque,
va donc occuper la pensée humaine tant que l’on ne dispose pas de
moyens d’observation suffisamment puissants pour se rendre compte
que la Lune n’est qu’un astre mort. À partir de ce moment-là, l’intérêt se
déplacera de la Lune vers Mars.
Ainsi le XVIIe siècle verra-t-il la publication de plusieurs œuvres tou-
chant à l’idée d’une présence humaine sur d’autres planètes et sur la Lune
en particulier : Dialogue des deux grands systèmes du monde (1632) de Galilée,
Le Songe ou Astronomie lunaire (1634) de Johannes Kepler, The discovery of a
world in the moone, (1638) par John Wilkins, Discours nouveau prouvant la plu-
ralité des mondes (1657) de Pierre Borel, Abrégé de la philosophie de Gassendi
(1678) de François Bernier, Arlequin empereur dans la Lune (1684) de No-
lant de Fatouville, Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) de Fontenelle
et enfin La Pluralité des mondes (1698) de Christian Huygens.
Pour convaincre ses lecteurs que la Lune est peuplée, Cyrano de
Bergerac évoque philosophes et astronomes pour affermir sa thèse et y
38 La littérature d’imagination scientifique

ajouter « mille définitions de lune ». Il se retrouve chez lui face à un vo-


lume de Cardan :

Il écrit qu’étudiant un soir à la chandelle, il aperçut entrer, à travers les


portes fermées de sa chambre, deux grands vieillards, lesquels, après
beaucoup d’interrogations qu’il leur fit, répondirent qu’ils étaient habi-
tants de la lune et cela dit, ils disparurent.26

Cyrano voit dans cette coïncidence, un signe de Dieu pour le con-


vaincre que la Lune est bien un monde, et qu’il doit y aller. Cyrano se
met en retraite dans une maison de campagne et invente une méthode
propre à lui faire faire le voyage de la Terre à la Lune.

Je m’étais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, et la


chaleur du soleil qui les attirait m’éleva si haut, qu’à la fin je me retrou-
vais au dessus des plus hautes nuées. Mais comme cette attraction me
faisait monter avec trop de rapidité, et qu’au lieu de m’approcher de la
lune, comme je prétendais, elle me paraissait plus éloignée qu’à mon par-
tement, je cassais plusieurs de mes fioles, jusqu’à ce que je sentis que ma
pesanteur surmontait l’attraction et que je descendais vers la terre.27

Bien que le moyen de propulsion, employé ici par Cyrano de Berge-


rac, soit burlesque, tout dans son voyage ne l’est pas. En effet, une fois
revenu sur Terre, Cyrano se voit « entouré d’un grand nombre de sau-
vages. » Il n’est plus près de Paris, mais au Canada (qui alors appartenait
à la France). Dans son roman, la fantaisie cède le pas à la science. Cyrano
a tenu compte de la rotation terrestre pendant le temps de son ascension
et de sa descente, grâce à l’hyperbole de son trajet, il a peu ou prou suivi
le 50e parallèle, ce qui l’a conduit vers la Baie d’Hudson.
Sa seconde tentative, fin juin (« la veille de Saint-Jean », donc lors de
la nuit de Walpurgis, celle où les sorciers et sorcières se réunissent pour
leurs vols et leurs pratiques sataniques), est plus rationnelle. Il fabrique
une machine volante dont les ailes sont actionnées par des ressorts qui
rappellent, pour le peu qu’il en dit, les dessins que Léonard de Vinci ef-
fectua entre 1480 et 1500. Sa première tentative d’envol est un échec


26 CYRANO de BERGERAC, Savinien [Hercule Savinien de Cyrano]. Voyage dans la

Lune. Paris : Flammarion, 1970, p. 32 (GF, Préface de Maurice Laugaa, n° 232). On re-
trouvera une situation assez semblable (réminiscence ?) chez Maupassant dans sa nou-
velle « l’Homme de Mars ».
27 Ibid., p. 32, 33.
Les précurseurs 39

« parce que je n’avais pas bien pris mes mesures, je culbutais rudement
dans la vallée. »28
Pour soulager ses blessures il s’enduit le corps de moelle de bœuf (si
elle est connue pour ses bienfaits sur le cuir chevelu, elle est aussi, sous
forme de pommade, un reconstituant de la peau. C’est sans doute à cela
auquel Cyrano fait allusion) et voit que des soldats partis couper du bois
pour le feu de Saint-Jean, avaient ramené sa machine volante. Les soldats
décident de lui adjoindre des fusées pour en faire un élément de spec-
tacle.

… quelques-uns avaient dit qu’il fallait attacher autour quantité de fusées


volantes, pour ce que, leur rapidité l’ayant enlevée bien haut, et le ressort
agitant ses grandes ailes, il n’y aurait personne qui ne prît cette machine
pour un dragon de feu.29

Son projet semble réalisé malgré lui, Cyrano va sur la place du Fort
et croit que les soldats vont se servir de sa machine comme combustible
pour leur feu de Saint-Jean « et me jetais tout furieux dans ma machine
pour briser l’artifice dont elle était environnée ; mais j’arrivais trop tard,
car à peine y eus-je mis les deux pieds que me voilà enlevé dans la
nue. »30 C’est donc malgré lui, contrairement à ce qui est souvent affirmé,
que Cyrano se trouve embarqué dans une sorte de fusée à étage faite à
partir de sa machine volante (et non de fusées attachées autour de lui, en
confondant ce système avec l’essai précédent, comme on le lit fréquem-
ment) qui va le propulser au-delà du point de Lagrange vers la Lune.

Vous saurez donc que la flamme ayant dévoré un rang de fusées (car on
les avait déposées six à six, par le moyen d’une amorce qui bordait
chaque demi-douzaine) un autre étage s’embrasait, puis un autre, en sorte
que le salpêtre embrasé éloignait le péril en le croissant. La matière toute
fois étant usée fit que l’artifice manqua ; et lorsque je ne songeais plus
qu’à laisser ma tête sur celle de quelque montagne, je sentis (sans que je
remuasse aucunement) mon élévation continuer, et ma machine prenant
congé de moi, je la vis retomber vers la terre.31

Cyrano, après deux jours de voyage, se sent « tomber » vers la Lune.


Elle l’attire à cause de la moelle de bœuf dont il est enduit et qui a des af-

28 Ibid., p. 40.
29 Ibid., p. 40.
30 Ibid., p. 40.
31 Ibid., p. 40 (la machine retombe comme les premiers étages d’une fusée).
40 La littérature d’imagination scientifique

finités avec la Lune. La moelle rappelle l’onguent dont les sorcières


s’enduisaient le corps pendant le sabbat avant de s’envoler sur leur balai.
Cyrano arrive en catastrophe sur la Lune, écrasant l’Arbre de Vie, le
pommier paradisiaque : vol satanique et acte sacrilège. Cyrano brasse le
soufre et les branches cassées du pommier sacré sont bonnes pour le fa-
got du bûcher.
On a beaucoup épilogué sur le mode de propulsion employé par Cy-
rano pour s’évader de la pesanteur terrestre et on a voulu voir dans ces
rangs de fusées qui s’allument tour à tour, une sorte de prémonition, une
anticipation des fusées à étages. Il est vrai qu’il y a là quelque chose de
plus plausible qu’un envol grâce à l’évaporation de la rosée ou un vol de
cygnes sauvages. Mais c’est réduire les inventions de Cyrano à peu de
chose, même si cette idée est séduisante. On trouve en effet dans cette
dystopie, des inventions ou des anticipations plus surprenantes.
Ainsi, bien avant James Blish, Cyrano de Bergerac a-t-il inventé le
concept de « villes nomades ». « Nos Cités, ô mon cher compagnon, se
divisent en mobiles et sédentaires. »32 Pour des raisons qui ne sont pas
clairement exprimées par la suite, les maisons de certaines villes peuvent
changer de lieu pour plus de commodité et peut-être jouir d’un meilleur
climat. Par là, Cyrano préfigure les « Mobile Home » ou les « Camping
Cars » qui ne verront le jour qu’au XXe siècle.

L’architecte construit chaque palais, ainsi que vous voyez, d’un bois fort
léger, y pratique dessous quatre roues ; dans l’épaisseur de l’un des murs,
il place des soufflets gros et nombreux et dont les tuyaux passent d’une
ligne horizontale à travers le dernier étage de l’un à l’autre pignon. De
cette sorte, quand on veut traîner les villes autre part (car on les change
d’air à toutes les saisons), chacun déplie sur l’un des côtés de son logis
quantité de larges voiles au devant des soufflets ; puis ayant bandé un
ressort pour le faire jouer, les maisons en moins de huit jours, avec les
bouffées continues que vomissent ces monstres à vent et qui s’engouf-
frent dans la toile, sont emportées, si l’on veut, à plus de quatre cents
lieues.33

L’autre type de maison est tout aussi surprenant et n’a pas fourni un
modèle actuel généralisé, mais n’en existe pas moins sous une forme ou
sous une autre de façon expérimentale, car c’est un modèle particulière-


32 Ibid., p. 95.
33 Ibid., p. 95, 96.
Les précurseurs 41

ment écologique bien avant l’heure, pratiquant l’économie d’énergie


(climatisation naturelle).

Voici l’architecture des secondes que nous appelons sédentaires : les lo-
gis sont presque semblables à vos tours, hormis qu’ils sont de bois, qu’ils
sont percés au centre d’une grosse et forte vis, qui règne de la cave jus-
qu’au toit, pour les pouvoir hausser ou baisser à discrétion. Or la terre
est creusée aussi profond que l’édifice est élevé, et le tout est construit de
cette sorte, afin qu’aussitôt que les gelées commencent à morfondre le
ciel, ils descendent leurs maisons en les tournant au fond de cette fosse
et que, par le moyen de certaines grandes peaux dont ils couvrent et cette
tour et son creusé circuit, ils se tiennent à l’abri des intempéries de l’air.
Mais aussitôt que les douces haleines du printemps viennent à le radou-
cir, ils remontent au jour par le moyen de cette grosse vis dont j’ai par-
lé.34

Cyrano a certainement basé cette invention sur l’observation des ha-


bitats troglodytes où la température est relativement stable, surtout en
hiver, ne descendant pas en deçà de zéro degré et qui sont donc aisés à
chauffer avec économie. Le retour de ces « maisons » à la lumière dès le
printemps, leur permet de profiter de l’ensoleillement comme ces mai-
sons conçues pour pivoter sur elles-mêmes afin de profiter au maximum
de la chaleur naturelle offerte par le soleil ou pour mieux activer des
panneaux solaires. C’est donc une solution très originale dont le caractère
sciencefictif est particulièrement séduisant. On retrouvera cette idée chez
Robida, développée sous une autre forme.
Ces deux types de maisons ressemblent, dissociés, au projet de ville à
deux niveaux que l’on trouve dans les dessins de Léonard de Vinci et qui
préfigure ce qui a effectivement été réalisé dans certaines villes où rè-
gnent de grandes périodes de froid, mais aussi les réalisations modernes
avec les transports souterrains dont la réalisation est plus proche des
carnets du Maître que les deux villes de Cyrano.
Une autre innovation figure dans cet ouvrage, particulièrement sur-
prenante. De tout temps l’homme a souhaité distinguer, fixer pour la
postérité les traits d’un parent ou d’un personnage jugé illustre. C’était et
c’est encore, une façon d’arrêter le temps. Jusqu’à l’invention de la pho-
tographie, puis à celle du cinéma, ce désir s’est matérialisé avec la sta-
tuaire et la peinture. Regarder une galerie d’ancêtres, c’est faire un voyage
dans le temps et, que le portrait soit réaliste, embellisse la réalité jusqu’au


34 Ibid., p. 96.
42 La littérature d’imagination scientifique

symbole ou à la métaphore, est sans importance. Les traits essentiels du


personnage sont figés pour l’éternité, l’esquisse d’un mouvement rendu
par le sculpteur ou le peintre, suffit à traduire la vie. C’est sans doute
pour cela que l’on ne trouve guère, dans les œuvres pré-sciencefictives,
d’inventions capable de rendre le mouvement, d’animer ces personnages
figés pour l’éternité, du moins jusqu’au XIXe siècle. En revanche, l’idée
de fixer la parole autrement que par l’écrit, de conserver cette voix pour
que l’on puisse la réécouter plus tard, a tenté les auteurs.
Dans le chapitre XV de son De perfectibus de virtute, Plutarque (50-125)
évoque des « paroles gelées ». La tradition prête à Gerbert d’Aurillac
(930-1003) la fabrication d’une « tête parlante ». Dans le Quart Livre, Ra-
belais (1494-1553) réutilise Plutarque. Pantagurel et ses amis voyagent en
bateau en direction du pôle Nord quand, soudain :

Pantagurel continuoit, affermant ouyr voix diverses en l’air tant de


hommes comme de femmes, quand nous feut advis, ou que nous le
oyons pareillement, ou que les aureilles nous cornoient. Plus persévé-
rions escoutant, plus discernions les vois, jusqu’à entendre motz entiers.
Ce que nous effraya grandement, et non sans cause, personne ne voyant
et entendens voix et sons tant divers… 35

La surprise passée, la frayeur éteinte, le pilote du navire leur explique ce


qui se passe :

Seigneur, de rien ne vous effrayez ! Icy est le confin de la mer glaciale,


sur laquelle feut, au commencement de l’hyver dernier passé, grosse et
félonne bataille entre les Arismapiens et les Nephelibates. Lors gelèrent
en l’air les parolles et les crys des hommes et femmes (…), les hannisse-
ment des chevaulx et tout autre effroy de combat. A cette heure, la ri-
gueur de l’hyver passée, advenente la sérénité et tempérie du bon temps,
elles fondent et son ouyes.36

Et peu après, il leur mettra entre les mains « des parolles gelées, et sem-
bloient dragées, perlées de divereses couleurs. »37 Fixer la parole pour
pouvoir effectuer, comme avec les statues, les bustes et les portraits, un


35 RABELAIS, François. Le Quart livre in Œuvres complètes. Paris : Gallimard, 1955, p. 690
(Bibliothèque de la Pléiade, n° 15).
36 Ibid., p. 692.
37 Ibid., p. 692.
Les précurseurs 43

voyage dans le temps, semble donc avoir tenté les auteurs38. Dans
L’Autre Monde, Cyrano fait progresser ce motif en nous livrant une ma-
chine de son invention.
Élargi de la cage aux singes où il était détenu – aventure que l’on re-
trouvera ultérieurement –, Cyrano fréquente maintenant la bourgeoisie
intellectuelle sélène. Après une discussion, il a enfin le loisir d’examiner
les « livres » qui sont à sa disposition. Les « livres » se présentent sous
forme de boîtes précieuses :

… l’une était taillée d’un seul diamant (…) la seconde ne paraissait


qu’une monstrueuse perle fendue en deux. (…) À l’ouverture de la boîte,
je trouvais dedans un je ne sais quoi de métal quasi tout semblable à nos
horloges, pleine d’un nombre infini de petits ressorts et de machines im-
perceptibles. C’est un livre à la vérité, mais c’est un livre miraculeux qui
n’a ni feuillets ni caractères ; enfin c’est un livre où, pour apprendre, les
yeux sont inutiles ; on n’a besoin que d’oreilles. Quand quelqu’un donc
souhaite lire, il bande, avec une grande quantité de toutes sortes de clefs,
cette machine, puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter,
et au même temps, il sort de cette noix comme de la bouche d’un
homme, ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et diffé-
rents qui servent, entre les grands lunaires, à l’expression du langage. (…)
ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les grands hommes et
morts et vivants qui vous entretiennent de vive voix.39

Grâce à un mécanisme d’horlogerie, mais sur un support que Cyrano


ne précise malheureusement pas, les Lunaires peuvent conserver la pa-
role dans les boîtes-livres. En fait, mais on le comprend plus tard, se sont
des miniatures.
On peut voir ici, avec beaucoup d’imagination il est vrai, une préfi-
guration du « Procédé d’enregistrement et de reproduction des phéno-
mènes perçus par l’ouïe » (1877) de Charles Cros et réalisé par Thomas
Edison sous le nom de phonographe, en considérant que les ressorts
vont servir à l’entraînement du plateau et que l’aiguille de Cyrano peut-
être prise pour une anticipation du bras de lecture que l’on va poser sur


38 Dans les notes figurant dans le Quart Livre, de Jacques Boulanger et de Lucien Scheler,

signalent d’autres auteurs qui se sont inspirés de Plutarque pour conserver les paroles
dans la glace. On peut penser que la naissance de ce mythe est à imputer à des récits de
voyageurs qui ont pris des craquements de la glace des régions sub-polaires pour des cris
ou des vociférations.
39 CYRANO, op. cit., p. 104, 105.
44 La littérature d’imagination scientifique

une plage du disque. Mais ces machines sélènes sont certainement plus
complexes.
En extrapolant plus encore, cette aiguille deviendrait la flèche de sé-
lection sur un écran d’ordinateur, que l’on va poser sur un fichier numé-
rique pour l’ouvrir, en cliquant sur son icône. Ou mieux encore, ces
« livres » préfigureraient un lecteur MP3 ou un Smartphone car : « Ce
présent m’occupa plus d’une heure, et enfin, me les étant attachés en
forme de pendants d’oreille, je sortis en ville pour me promener. »40
On peut penser que Cyrano a ici été inspiré par les premières
montres portables (oignons) qui ont vu le jour au début du XVIe siècle et
la fuite des meilleurs orfèvres-horlogers français en direction de Genève
à la suite de l’intensification des guerres de religion. Comme l’on fabri-
quait déjà des boîtes à musique miniature, les serinettes, le pas était pos-
sible entre la reproduction musicale avec un cylindre à picots et la repro-
duction de la voix. Ce pas a été franchi par Cyrano.
Le dernier élément, pré-sciencefictif donné par Cyrano est représenté
par un nouveau mode d’éclairage. Nous savons que les Lunaires s’éclai-
rent grâce à des globes où ils enferment des vers luisants, mais : « ces pe-
tits feux insectes perdent beaucoup de leur éclat quand ils ne sont pas
amassés, ceux-ci, vieux de dix jours, ne flambaient presque point. »41 Ef-
fectivement la durée de vie du ver luisant est assez courte et la luciférine
dont ils sont porteurs va en s’affaiblissant assez rapidement. Aussi, le
Démon de Socrate propose-t-il un autre mode d’éclairage.

… il monta à son cabinet, et en redescendit aussitôt avec deux boules de


feu si brillantes que chacun s’étonna comme il ne se brûlait point les
doigts.
— Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que
vos pelotons de vers. Ce sont des rayons de soleil que j’ai purgé de leur
chaleur, autrement les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre
vue en l’éblouissant, j’en ai fixé la lumière, et je l’ai enfermé dans ces
boules transparentes que je tiens.42

On peut voir là une vague préfiguration de la lampe électrique ou


peut-être l’un de ces bâtons imprégnés d’une substance chimique qu’il
faut briser pour que s’opère une réaction et qui diffusent une lumière
opalescente pendant quelques heures.


40 Ibid., p. 105.
41 Ibid., p. 102.
42 Ibid., p. 102, 103.
Les précurseurs 45

Cette dernière « invention » de Cyrano suppose sans doute la maî-


trise de techniques que nous ne possédons pas encore, mais l’idée d’utili-
ser et d’exploiter la lumière solaire lorsqu’elle fait défaut avait été envisa-
gée par la NASA sous la forme de réflecteurs placés en orbite géosta-
tionnaire permettant d’éclairer certaines régions de la Terre en continu.
Cette idée de domestication de la lumière solaire (sphères de Dyson, par
exemple), soit par souci écologique, soit pour des besoins industriels est
un des thèmes techniques de la science-fiction classique, jusque dans les
années 70. L’idée est d’ailleurs reprise en 2010, avec l’idée de mettre en
place de satellites orbitaux qui capteraient la lumière solaire pour la con-
vertir en faisceaux laser qui alimenteraient des centrales électriques.
L’ouvrage de Cyrano est donc particulièrement riche en inventions y
– compris dans son côté dystopique – alors que, bien souvent on ne s’est
arrêté que sur le dernier des moyens qu’il emploie pour se rendre dans la
Lune. Quelques-unes de ses idées seront reprises par la suite par d’autres
auteurs, comme les ailes mécaniques, ou elles préfigurent, comme on l’a
vu, des innovations modernes.

5 – Jonathan Swift

En terme de voyage extraordinaire, on peut s’arrêter sur celui du hé-


ros de Jonathan Swift (1667-1745), Les Voyages de Gulliver (1726) car,
comme dans l’Utopie de More, c’est par hasard que Gulliver se retrouve
sur l’île de Lilliput à la suite d’une tempête dans le secteur de la Terre van
Diemen, c’est-à-dire la Tasmanie. Quant à son Voyage à Laputa, ce n’est
pas Lemuel Gulliver qui se déplace, mais l’île volante qui vient à lui.

On me fit signe de descendre et d’aller vers le rivage : et l’île volante


s’étant alors abaissée à un degré convenable, il me fut jeté, de la terrasse,
une chaine avec un petit siège qui y était attaché, sur lequel m’étant assis,
je fus enlevé en un clin d’œil… 43

En revanche, plus intéressantes dans cet ouvrage, sont les considérations


dont Swift agrémente son roman. Dans cette œuvre satirique, on ne peut
retenir qu’un seul élément de type « scientifique ». L’île se déplace grâce à
l’électromagnétisme :

Par le moyen de cet aimant, l’île à l’instant, se hausse et se baisse et


change de place. En effet, par rapport à cet endroit de la terre sur le-

43 SWIFT, Jonathan. Les Voyages de Gulliver. Paris : Laplace, Sanchez & Cie, 1879, p. 203.
46 La littérature d’imagination scientifique

quel le monarque a la haute main, la pierre est munie à l’un de ses côtés
d’un pouvoir attractif, et de l’autre d’un pouvoir répulsif. Ainsi, quand
il lui plaît que l’aimant soit tourné vers la terre par son pôle ami, l’île
descend. Si le pôle ennemi est tourné vers la terre, aussitôt l’île, en haut,
remonte.44

On peut voir ici une influence du De Magnete (1600) de William Gilbert,


où il assimilait la Terre à un aimant qui repousserait ou attirerait alterna-
tivement les pôles positifs ou négatifs comme le ferait un aimant de fer
doux. Et, comme cette théorie a été adoptée par Kepler, c’est peut-être là
qu’il faut chercher une influence sur Swift.
Par ailleurs, on est assez proche de ce que l’on réalise aujourd’hui
avec les aimants supraconducteurs pour les trains MagLev qui sont en
expérimentation au Japon depuis 1962, mais dont un modèle dépasse les
580 km/h, et en Allemagne depuis 1973. Nous avons donc là quelques
idées intéressantes, dont une au moins va être souvent réemployée : le
magnétisme.
Tout en restant dans le domaine anglais, nous passons de la satire à
la quasi utopie, que va développer Robert Paltock, avocat de son état.

6 – Robert Paltock

Il faut certainement voir dans ce long roman d’aventure, teinté


d’utopie, de Robert Paltock (1697-1767), Les Hommes volants ou les aven-
tures de Pierre Wilkins (1750), le début de la série d’hommes volants que
nous allons retrouver par la suite dans d’autres romans. On trouve ici
quelques-unes des sources d’inspiration de Louis-Sébastien Mercier ou
de Restif de la Bretonne.
Plus tard et lorsque l’on s’approchera un peu plus de la réalisation de
machines volantes, le thème des êtres volants se retrouvera chez les Mar-
tiens de Le Faure et de Graffigny. À l’époque contemporaine, il n’y a
plus que les Super-Héros qui volent, comme Superman et encore est-ce
grâce à la Cryptonite, les transformers, les héros des Mangas, les héros de
jeux numériques comme Super Mario, ou enfin les extra-terrestres des
films de science-fiction.
Quoi qu’il en soit, le rêve d’Icare hante les romans de la seconde
moitié du XVIIIe siècle et il trouvera un début de réalisation le 4 juin
1783 lorsque la première montgolfière quitte le sol d’Annonay. L’aéro-
station n’est pas encore le vol, mais on a réussi à vaincre la pesanteur.

44 Ibid., p. 214.
Les précurseurs 47

Le jeune Pierre Wilkins qui a été dépouillé de son bien par son beau-
père, s’embarque sur un navire pour courir l’aventure, comme Domingo
Gonzales, le héros de Godwin. Son souhait se réalisera au-delà de ses es-
pérances, puisqu’après bien des péripéties, il échoue, seul, sur une île de
l’hémisphère Sud où débute une robinsonnade interrompue par la visite
inopinée d’une jeune femme, Youwarky, qui tombe du ciel. En quelques
mois, Pierre apprend la langue des Glumms et Youwarky apprend
l’anglais. C’est ainsi qu’elle peut lui raconter son arrivée surprenante :

Nous étions une bande de jeunes Gawris [fille volante], qui avions fait la
partie de venir autour de cet Arkoé [étendue d’eau entourée d’un bois]
nous divertir dans un fwangean [partie de vol], comme il est d’ufage en
certains tems de l’année. (…) une de mes camarades se mit à me pour-
suivre. (…) comme je prenais mon effort pour remonter, elle me choqua
rudement, & froiffa fi fort la partie fupérieure de mon Graundy [couver-
ture & aile de peau avec lesquelles volent les Glumms], que je perdis
l’équilibre. (…) je tombai avec violence… 45

Pierre Wilkins a déjà vu Youwarky voler de nuit, puisque les Glumms


sont nyctalopes, et bien qu’il vive avec elle depuis plusieurs mois,
semble-t-il, il n’a jamais vu ses ailes qui l’enveloppent en permanence
comme un vêtement de peau de baleine.
Nous trouverons ici : la création d’une langue artificielle, la nyctalo-
pie et le fait que les porteurs d’ailes s’en servent de vêtement ou au
moins de manteau en s’en enveloppant comme des chauve-souris. C’est
peu ou prou ce que l’on retrouvera dans les romans de Mercier, de Restif
ou de Bulwer Lytton, que Paltock a probablement inspirés.
Aussi, pour que Youwarky puisse sortir au jour, Pierre lui fabrique
des lunettes que « son maître de pension (…) appelait des yeux de bœuf,
qu’il lioit autour de fa tête pour conferver fa vue en lifant. »46 L’invention
des lunettes, au sens moderne du terme, c’est-à-dire avec monture, appa-
raît vers 1728 et encore faudra-t-il attendre 1796 pour que Pierre-
Hyacinthe Caseaux ait l’idée de cercler les verres et de faire tenir la mon-
ture sur les oreilles. Avant on utilisait des sortes de pince-nez comme on
peut en voir sur le tableau de Jan van Eyk : « La Madonne du chanoine


45 PALTOCK, Robert. Les Hommes volans ou les aventures de Pierre Wilinks, T1 in PUIS-
SIEUX, Philippe Florent (de). Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques, T. 22.
Amsterdam : s.e., 1788, p. 169-170. (la traduction du Glumm est celle que l’auteur donne
en note)
46 Ibid., p. 178.
48 La littérature d’imagination scientifique

van der Paele » (1436) et jusque sur l’autoportrait au pastel de Jean Si-
méon Chardin en 1771. C’est donc une invention relativement récente.
De l’union de Pierre et de Youwarky nait un Yawm [enfant mâle]
pourvu d’un Graundy, qu’ils appellent Pedro. Trois ans plus tard, le
couple a déjà trois enfants. Peu après, Paltock donne enfin une descrip-
tion exhaustive du Graundy :

D’abord elle dreffa en l’air deux longues branches ou côtes de baleine,


comme je les appellois auparavant : & en effet elles en avoient toutes les
propriétés, la dureté, l’élaffticité & la foupleffe (…) Ces deux côtes
étoient jointes par derrière à la vertebre fupérieure de l’épine du dos ;
quand elles ne font pas étendues, elles fe couchent fur les épaules de
chaque côté du col, & reviennent par devant en s’approchant, jufqu’à ce
qu’elles fe rencontrent à l’extrémité du bas ventre, où elles forment une
efpèce de pointe mais lorfqu’elles font étendues, elles s’élèvent de toute
leur longueur au-deffus des épaules, non pas en ligne perpendiculaire,
mais un peu obliquement, & en dehors. L’efpace qui les fépare eft garni
d’un tiffu ou membrane très-douce, flexible & élaftique, qui prend de-
puis le dos à la naiffance de ces côtes jufque derrière la tête, & qui oc-
cupe plus de la moitié de la longueur des côtes. Cette membrane, quand
le Graundy est fermé, tombe vers le milieu fut le col comme un mou-
choir. Il ya encore deux autres côtes qui partent prefque du même en-
droit que les précédentes, & qui, lorfqu’elles font ouvertes, s’étendent
horizontalement ; mais elles font moins longues que les autres. L’efpace
entre ces côtes & les premières eft rempli par la même membrane, & au-
deffous il y a un pli profond & lâche de cette membrane, de façon que
pendant le vol, les bras peuvent être au-deffus ou au-deffous des côtes ;
mais ils font toujours au-deffus quand le graundy est fermé. Ces der-
nières côtes s’ajuftent alors et fous les fupérieures, & tombent auffi avec
elles par devant jufqu’à la ceinture, mais elles ne font pas jointes avec les
côtes de deffous. Il règne le long de l’épine du dos un cartilage large, plat
& fort, auquel font jointes plusieurs autres côtes femblables, qui toutes
s’ouvrent horizontalement : la même membrane en remplit les inter-
valles ; & elles font jointes aux côtes de la perfonne, précifément à
l’endroit où le plan du dos commence à prendre fon contour vers la poi-
trine et le ventre. Quand les côtes sont repliées, elles enveloppent le
corps tout autour jufqu’à l’autre côté, en s’ajuftant l’une fur l’autre. De la
partie la plus basse de l’épine du dos fortent encore deux autres côtes,
qui étant ouvertes s’étendent horizontalement & fe joignent aux
hanches ; elles sont assez longues pour croifer fur le ventre jufqu’à la
jointure qui est de l’autre côté. Depuis la jointure de la hanche, c’eft-à-
dire, à l’extrémité la plus haute de l’os de la hanche, eft un cartilage
flexible qui règne en dehors le long de la cuiffe & de la jambe jufqu’à la
Les précurseurs 49

cheville du pied. De ce cartilage fortent d’efpace en efpace plufieurs


autres petites côtes horizontales quand elles font ouvertes ; mais qui
étant fermées enveloppent la cuiffe & la jambe, & retournent en dedans
où elles recouvrent le cartilage ; leurs intervalles font pareillement rem-
plis de la même membrane. Depuis les deux côtes qui joignent la partie
inférieure de l’épine du dos, pend une espèce de tablier court, fort pliffé,
qui règne d’une hanche à l’autre, & qui defcend au-deffous des feffes
jusqu’aux jarrets. Ce tablier a auffi, d’efpace en efpace de petites côtes
fort déliées. Précifément au-deffus de la jointure de l’épine du dos & par-
deffus le tablier, il y a deux autres longues branches, qui fermées fe cou-
chent le long du dos jufqu’aux épaules, où chaque côte a une efpèce
d’agraffe qui s’accorche juftement fou le pli des branches ou côtes fupé-
rieures, ce qui tient les deux côtes aplaties fut le dos dans la forme d’un
V : les espaces intermédiaires font auffi garnis de la membrane. Cette
dernière pièce, pendant le vol, fe détache des épaules, & tombe prefque
jufqu’à la cheville des deux pieds, où les deux agraffes s’accrochant le
long de chaque jambe en dedans, la tiennent très-ferme : alors le tablier
court par la force des côtes qui s’y trouve, fe replie entre les cuiffes, &
remonte par devant pour couvrir les parties naturelles & les aines,
jufqu’au bas-ventre où il se termine. Les bras sont pareillement couverts
depuis les épaules jufqu’aux poignets, de la même membrane délicate at-
tachée à des côtes d’une grandeur proportionnée, & qui font joints à un
cartilage placé en dehors, de même qu’aux jambes.47

Cette très longue et très minutieuse description rappelle la voilure de la


chauve-souris, mais perfectionnée, les attaches étant ici plus solides et
plus nombreuses, pour justifier du poids de l’homme. Cette description
donnera lieu à des explications assez semblables chez Restif, mais à partir
d’un appareillage conçu par Victorin. Le reste du roman est consacré à
l’utopie et à la description d’une société idéale.
Par la suite, ce qui pourrait apparaître comme une critique sociale et
une extrapolation, est plus contenu dans des publications qui touchent à
l’utopie classique et aux utopies pré-socialistes, que dans des romans
conjecturaux comme L’An 2440, rêve s’il en fut jamais (1771) de Sébastien
Mercier ou mieux encore, dans La Découverte australe par un homme volant ou
Le Dédale français (1781) d’Emet Restif de la Bretonne. En effet, il y a là
quelques éléments qui ne sont pas inintéressants, mais qui ne doivent
que peu à Voltaire lequel est plus proche de Swift et des auteurs didacti-
ciens du XIXe siècle, que d’eux.


47 Ibid., p. 204-207.
50 La littérature d’imagination scientifique

7 – Voltaire [François Marie Arouet]

Dans le Micromégas (1752) de Voltaire (1694-1778), qui s’inspire de


Swift, les indications données et les divers aspects scientifiques touchant
à l’astronomie, sont nombreux et détaillés… jusqu’à l’absurde.
Micromégas vient de la colossale planète Sirius, « le globe qui l’a
produit ait au juste vingt et un millions six cent mille fois plus de circon-
férence que notre petite terre »48, une précision qui n’est pas innocente
quand on connaît la taille de Micromégas : « Il avait huit lieues de
haut… »49 Un géant haut de 32 km. Cette précision n’est pas inutile,
puisque nous sommes dans le cadre de la démesure, au vu de ce qui va
advenir.
On notera que Voltaire a pris soin d’adapter son personnage à la
taille de la planète où la pesanteur doit être à la mesure de son volume.
Micromégas est un jeune homme qui, « Vers les quatre cent cinquante
ans, au sortir de l’enfance (…) composa un livre [touchant à la substance
des choses] fort curieux, mais qui lui fit quelques affaires. »50 C’est pour
ce trouble qu’il sème dans les esprits, une sorte de Voltaire par consé-
quent, que le muphti de son pays le frappe de bannissement pour 800
ans. Micromégas va donc voyager.

Notre voyageur connaissait merveilleusement les lois de la gravitation, et


toutes les forces attractives et répulsives. Et il s’en servait si à propos,
que tantôt à l’aide d’un rayon de soleil, tantôt par la commodité d’une
comète51, il allait de globe en globe, lui et les siens, comme un oiseau de
branche en branche. Il parcourut la voie lactée en peu de temps ; et je
suis obligé d’avouer qu’il ne vit jamais à travers les étoiles dont elle était
semée ce beau ciel empyrée que l’illustre vicaire Derham52 se vante


48 VOLTAIRE. Micromégas. Paris : Le Livre de Poche, 2000, p. 30 (Libretti, n° 14 904).

Soit une circonférence de : 64 120 000 000 km contre 40 075 km pour la Terre.
49 Ibid., p. n.p.
50 Ibid., p. 31. La longévité est à l’avenant de la taille ; quant au bannissement, il faut sans

doute y avoir une allusion aux poursuites dont Voltaire fut l’objet après la publication de
ses Lettres philosophiques en 1734. Il s’était réfugié à Cirey (devenu Cirey/Blaise, près de
Bar/Aube) chez Mme du Châtelet.
51 Cette idée d’utilisation d’une comète pour se déplacer dans l’univers sera reprise par

quelques écrivains de SF pour effectuer un voyage économique en énergie dans notre


univers. Cf : E.C. TUBB. Le Navire étoile. Paris : Fleuve Noir, 1958 (FNA n° 107).
52 Guillaume Derham (1657-1735), ecclésiastique anglais, prétendait dans son ouvrage,

Astrotheologie, or a démonstration of the being and attibutes of God from survey of the heavens (1715),
avoir vu dans la lunette astronomique l’empyrée, c’est-à-dire le lieu le plus élevé du ciel
Les précurseurs 51

d’avoir vu au bout de sa lunette. (…) Micromégas après avoir bien tour-


né, arriva dans le globe de Saturne.53

On constate que Voltaire s’inspire des travaux de Kepler qui croyait que
le mouvement des planètes était du au magnétisme. En dépit de quelques
erreurs de calculs, on voit que Voltaire sait inclure les sciences dans un
récit satirique et burlesque, puisque là est l’essentiel de son propos.
Micromégas, accompagné d’un saturnien (« un nain de mille toises »,
soit 1 949,036 m, en prenant pour référence la Toise du Chatelet), sau-
tant de lune en lune (on a voulu voir là une anticipation de l’effet de pro-
pulsion donné par la rotation d’une planète à un objet que l’on envoie
dans l’espace comme les Voyagers), arrivent sur Jupiter où ils restent un
an.

En sortant de Jupiter, ils traversèrent un espace d’environ cent millions


de lieues54, et ils côtoyèrent la planète de Mars qui, comme on le sait, est
cinq fois plus petite55 que notre petit globe : ils virent deux lunes qui ser-
vent à cette planète, et qui ont échappé aux regards de nos astronomes.56

Ici, Voltaire reprend à son compte d’hypothèse de Kepler et le récit de


Swift, mais c’est aussi pour se moquer du jésuite Castel (1688-1757) qui
avait réfuté l’existence de ces lunes. Castel s’opposera à Newton et Vol-
taire. On rappellera que Déimos sera découverte le 12 août 1877 et Pho-
bos, la plus grosse de ces deux Lunes, le 18 août 1877 par Asaph Hall.
Ce qui est intéressant chez Voltaire, c’est le souci qu’il a, dans un
contexte burlesque, de s’appuyer sur des données scientifiques. Dans ce
sens, comme on le verra, il préfigure les écrits didactiques et romanes-
ques de Flammarion, même s’il commet quelques erreurs.

où séjourneraient les « biens heureux ». Dans l’article « Progrès des Chrétiens » Voltaire
s’était déjà moqué de lui.
53 VOLTAIRE, op. cit., p. 33. Il précise « Saturne n’est guère que neuf cent fois plus gros

que la Terre… » Périmètre de Saturne : 378 675 km. Voltaire a oublié les virgules dans
ses calculs, Saturne est seulement 9,4492 fois plus grosse que la Terre.
54 400 000 millions de km en réalité 550 300 000 km, l’erreur est grossière, mais au XVIIe

siècle les instruments de mesure ne permettent guère que des approximations.


55 En réalité le périmètre de Mars est de 21 344 km, soit 0,553 fois celui de la Terre.
56 VOLTAIRE, op. cit., p. 40, 41. Kepler avait spéculé sur l’existence de deux satellites

autour de Mars en vertu du principe que le nombre de satellites devait doubler en fonc-
tion de l’éloignement du soleil de la planète : Vénus = 0, Terre = 1, Mars = 2, Jupiter =
4, … Déimos et Phobos, seront découvert en 1877 par l’astronome américain Asaph Hal
et les noms de ces deux satellites furent suggérés par Henry Madan (1838-1901), profes-
seur au collège d’Eton, puisque les deux fils de Mars portaient ces noms.
52 La littérature d’imagination scientifique

8 – Louis Sébastien Mercier

Chez Louis Sébastien Mercier (1740-1814), on aurait pu s’attendre à


une vision prospective, elle est très faible. Le prétexte au voyage dans le
temps, c’est l’endormissement : un motif que l’on retrouvera souvent par
la suite et à l’époque de la littérature d’imagination scientifique (Sou-
vestre, Robida,…) et par la suite.
« Eh quoi ! dis-je en moi-même, je suis donc devenu bien vieux, sans
m’en apercevoir : quoi j’ai dormi six cent soixante douze années ! »60
Le voyageur du temps rencontre un parisien qui l’aide dans sa dé-
couverte de la nouvelle société. Il va s’habiller à la mode du temps, avec
des vêtements plus amples, que son guide paie comptant. On « ne con-
naissait point ce mot crédit, qui d’un côté ou de l’autre servait de voile à
une industrieuse friponnerie. L’art de faire des dettes et de ne point les
payer n’était plus la science des gens du beau monde. »61
Dehors, les rues sont calmes, propres et dégagées. La police veille à
l’ordre.

Il y avait dans chaque rue un garde qui veillait à l’ordre public ; qui diri-
geait la marche des voitures (…) Je remarquais que tous [les voitures] les
allants prenaient la droite, et que tous les venants prenaient la gauche.
(…) On évitait par là les rencontres fâcheuses.62

Pour ce qui est des voitures, ce ne sont que charrettes et carrosses,


Mercier reprend le schéma de son temps et n’imagine pas que les choses
auraient pu évoluer en presque 700 ans, mais il imagine une circulation
réglementée, comme elle l’était sur les voies, à l’époque des Romains. En
cela, il rompt avec l’anarchie de son époque où toutes les voitures pas-
saient où elles voulaient et comme elles le pouvaient.
En revanche, Paris est propre, l’Hôtel Dieu a été rénové, Bicêtre où
s’entassait la lie de l’humanité a été fermé. On sent chez Mercier des sou-
cis préhygiénistes.


60 MERCIER, Louis Sébastien. L’An 2440. Paris : France ADEL, 1977, p. 46 (Biblio-

thèque des Utopies). L’ouvrage a été commencé en 1768 (+ 672 = 2440).


61 Ibid., p. n.p. On voit ici que le propos de Mercier est plus celui d’un moraliste que d’un

anticipateur.
62 Ibid., p. 52, 53. Pour avoir une idée du désordre des rues de Paris, on se reportera au

texte de Nicolas Boileau « Les Embarras de Paris » (Satire VI).


Les précurseurs 53

De même l’éducation a été rénovée : on n’enseigne plus qu’en fran-


çais : « …en familiarisant les enfants avec les lettres, nous les familia-
risons avec les opérations de l’algèbre. »63
De la même façon, on a innové en médecine qui est devenue préven-
tive : « Nous pratiquons l’inoculation (…) l’hygiène surtout a été traitée
avec tant de clarté que chacun a su veiller par lui-même à sa santé. »64
Quant à la religion qui était la base de la société de l’Ancien Régime,
elle a été reléguée au souci individuel et on ne fait plus de livre de théo-
logie. « Comme nous ne parlons plus de l’Être Suprême (…) on est con-
venu de ne plus écrire sur cette question… »65 Il règne donc une certaine
liberté de conscience, c’est pour cela que la justice est devenu transpa-
rente, rapide et on ne punit que les cas extrêmes : « …nous respectons
l’humanité dans ceux même qui l’ont outragée. »66 C’est une société mo-
rale où l’homme est placé entre les deux infinis et ouvert aux sciences
pour contrebalancer les effets funestes d’une religion proche du fana-
tisme :

Le télescope est le canon moral qui a battu en ruine toutes les supersti-
tions, tous les fantômes qui tourmentaient la race humaine (…) on ap-
porte un microscope ; on lui découvre alors un nouvel univers, plus mer-
veilleux encore que le premier. (…) La loi divine qui parle d’un bout du
monde à l’autre est bien préférable à ces religions factices, inventées par
des prêtres.67

Quant à la forme de gouvernement proposé par Mercier, elle est proche


de ce qui se passe alors en Angleterre : c’est une monarchie démocra-
tique où le Sénat (élu ?) gouverne.
« Les citoyens sont égaux : la seule distinction est celle que mettent
naturellement entre les hommes la vertu, le génie et le travail. »68 C’est
pour cela que la femme a maintenant des droits, mais elle n’est pas l’égale

63 Ibid., p. 77. Ils sont aussi formés à la morale pratique et à la physique.
64 Ibid., p. np. Rappelons que la première inoculation a été réalisée en 1701 à Constanti-
nople par Giacomo Pylarini, la technique est importée en Europe en 1717 par Lady Mary
Wortley Montagu, la variolisation sera introduite à la Cour de Versailles en 1756 par le mé-
decin suisse Théodore Tronchin.
65 Ibid., p. n.p.
66 Ibid., p. 95.
67 Ibid., p. n.p.
68 Ibid., p. 219. À cet endroit Mercier hasarde : « Pourquoi les Français ne pourraient-ils

soutenir le gouvernement républicain ? (…) L’honneur français, principe toujours agis-


sant, supérieur aux plus sages institutions, pourra donc devenir un jour l’âme d’une Ré-
publique… » (p. 220)
54 La littérature d’imagination scientifique

de l’homme qui reste maître chez lui69. En revanche, le divorce existe


pour les couples mal assortis.
Nous restons donc dans une dimension purement morale et pour
trouver un peu d’extrapolation chez Mercier, il faut examiner la seconde
édition de cette utopie, celle de 1786. Elle contient deux passages offrant
une (petite) dimension spéculative.

Levant les yeux en l’air, j’aperçus une machine immense, qui avançait à
pleines voiles et qui, planant à une prodigieuse hauteur au-dessus de la
ville, semblait vouloir y descendre. Chacun accourut ; on braqua les lu-
nettes. L’un criait : c’est le vaisseau qui vient d’Afrique ; non disait l’autre, il
arrive de Philadelphie. Pendant ces discours l’étrange vaisseau descendait
lentement de quatre mille six cents pieds de hauteur. Il aborda sur une
place publique (…) Il arrivait de Pékin. La traversée avait été de sept
jours et demi.70

En fait, il s’agit d’un dirigeable de liaison intercontinentale. Mercier ex-


trapole ici à partir des exploits des frères Montgolfier qui avaient réalisés
le premier vol habité, avec Jacques Pilâtre de Rosier à bord d’un ballon,
le 19 octobre 1783. Mercier ne donne pas de précisions sur cette inven-
tion, on peut supposer que le dirigeable doit être de grande dimension
puisqu’il emporte avec lui des stewards.
Par la suite, Mercier va donner quelques précisions : ce dirigeable
n’est pas motorisé, il est géostationnaire et se sert de la rotation de la
Terre pour aller d’un pays à l’autre… mais, problème que Mercier
n’aborde pas, comment fait son vaisseau pour changer de parallèle ?…
Toujours entre deux extrêmes, un peu plus loin, Mercier propose
une autre extrapolation scientifique.

Si nous avons perfectionné l’art de se promener librement dans les airs,


et de se tenir immobile dans l’atmosphère contre le mouvement de direc-
tion qui l’entraîne avec la terre, au moyen de quoi en laissant paisible-
ment le globe tourner sous nos pieds, nous pouvons sans nous mouvoir
franchir des distances immenses ; si nous sommes parvenus, au moyen
d’une machine jetée dans les profondeurs des mers, à en retirer les tré-


69 Si Mercier insiste peu sur cet aspect dans la première version et le chap. 38, « Des

femmes », en revanche, dans la seconde version et le chapitre « De la grande loi domes-


tique », il est catégorique : « Le mari est redevenu ce qu’il était dans l’ordre de la nature et
ce qu’il devait être (…) un maître, un juge absolu (…) l’obéissance lui est due sans aucune
restriction, afin que le repos habite ses foyers. » (p. 323)
70 Ibid., p. 299 (4 600 pieds = 1 494 m).
Les précurseurs 55

sors inutiles aux habitants de ce terrible élément (…) si nous avons trou-
vé le secret de conserver tous les grains, et d’en faire des provisions dans
les années abondantes pour suppléer aux années de stérilité…71

Si nous voyons Mercier préciser le monde de fonctionnement de ses


« dirigeables », en revanche, il ne donne pas plus d’indications sur son
sous-marin que sur le mode de conservation des grains.
Pour son sous-marin, Mercier se souvient certainement de ce que ra-
conte Aristote à propos d’Alexandre qui en aurait fait construire un pour
effectuer des missions de reconnaissance, à moins qu’il s’inspire du
Turtle, conçue par l’Américain David Bushnell, et qui a été utilisé le 7
septembre 1776, pour tenter de couler un navire anglais dans le port de
New York.
Mercier ne donne pas plus d’indications sur la façon dont on con-
serve les grains pendant plusieurs années, sans qu’ils germent, pourris-
sent ou soient la proie de campagnols, fourmis ou charançons… pro-
bablement par ensilage, comme on le faisait déjà dans l’Antiquité ?…
L’an 2440 est une utopie sociale moralisatrice et fort peu prospec-
tive, contrairement à ce que l’on trouvait chez Francis Bacon dans La
Nouvelle Atlantide (1627) ou beaucoup plus tard dans les Nouvelles de nulle
part (1890) de William Morris. C’est le fonctionnement social qui inté-
resse Mercier et peu les productions du siècle, au point qu’il va décrire
brièvement Versailles… en ruine. C’est le symbole de l’ancien régime,
évidemment.

9 – Nicolas Edme Restif de la Bretonne

Voyons ce qu’un autre moraliste et disciple de Rousseau, nous pro-


pose dix ans plus tard dans sa Découverte australe (1781). Le début de
l’anticipation de Restif de la Bretonne (1734-1806) tient en la fabrication
d’une machine volante, rudimentaire dans sa première version et proche
des croquis de Léonard de Vinci :

Ils firent des roues qui s’engrainaient ; ils compliquèrent les mouve-
ments, & parvinrent à faire un rouage en bois, qui mettait en jeu deux
ailes de toile. Cette lourde machine pouvait faire élever de terre un
homme, mais il fallait un mouvement très-fatiguant pour faire aller le
rouage. (…) Jean vola tant que ses forces le lui permirent ; mais elles fu-
rent épuisées en moins d’un quart d’heure. (…) Enfin, ils perfectionnè-

71 Ibid., p. 315, 316.
56 La littérature d’imagination scientifique

rent leurs ailes ; & après quelques additions, & après avoir substitué du
taffetas à la toile, ils parvinrent à se donner un mouvement horizontal-
progressif, & même rétrograde ; à s’élever perpendiculairement, & à
s’abaisser à volonté.72

On voit ici une machine relativement simple, sur laquelle Restif donne
peu de détails : une armature, des ailes semblables à celles d’une chauve-
souris, un système d’engrenage et l’aventure se termine mal puisque
l’inventeur, Jean Vézinier, tombe dans un étang et se tue. Son ami et
complice, Victorin, va donc perfectionner cette machine, moins pour le
plaisir de voler que d’en faire un instrument de séduction auprès des de-
moiselles de son village.
Cette idée d’hommes volants est peut-être un héritage de Vinci, mais
plus sûrement du roman de Robert Paltock, Les Hommes volants ou les aven-
tures de Pierre Wilkins (1750), qui avait été traduit et publié en France par
Philippe Florent de Puisieux en 1763. Il faut bien reconnaître que les
ailes volantes de Restif ressemblent beaucoup à celles de Paltock. La ma-
chine de Victorin est décrite avec un luxe de détails.

Victorin s’ajusta ses ailes. Une large & forte courroie (…) lui ceignait les
reins ; deux autres plus petites, attachées à des brodequins, lui garnis-
saient latéralement chaque jambe & cuisse, puis venaient passer dans une
boucle-de-cuir, fixée à la ceinture des reins : deux bandes fort larges se
continuaient le long des côtes, & joignaient un chaperon qui garnissait
les épaules par quatre bandes, entre lesquelles passaient les bras. Deux
fortes baleines mobiles, dont la base était appuyée sur les brodequins,
pour que les pieds pussent les mettre en jeu, se continuaient sur les côtés,
assujettis par de petits anneaux de buis huilé, & montaient au dessus de
la tête, afin que le taffetas des ailes se prolongeât jusque-là. Les ailes atta-
chées aux deux bandes latérales extérieures, étaient placées de-façon
qu’elle portaient l’Homme dans toute sa longueur, y compris la tête & la
moitié des jambes. Une sorte de parasol très pointu, & qui dans son ex-
tension était retenu par six cordons de soie, servait à faire avancer, à ai-
der à lever la tête, ou à prendre une situation tout à fait perpendiculaire.
Comme l’Homme-volant devait pouvoir faire usage de ses deux mains, le
ressort qui donnait le mouvement aux ailes était mis en jeu par deux
courroies qui passaient sous la plante de chaque pied de-sorte que pour
voler il fallait faire le mouvement ordinaire de la marche (…) Les deux

72 RESTIF de la BRETONNE, Nicolas Edme. La Découverte australe par un homme volant ou
le Dédale français. Paris : France ADEL, 1977, p. 36-37 (Bibliothèque des utopies). Le texte
est conforme à l’édition, elle-même respectant les « fantaisies » orthographiques ou typo-
graphiques de Restif.
Les précurseurs 57

pieds donnaient chacun un mouvement complet aux deux ailes ; ils les
dilataient & les faisaient battre simultanément, mais par l’effet d’un petit
rouage, le pied droit opérait l’allongement du parasol fermé, & le pied
gauche le ramenait en le rouvrant. Ce mécanisme était exécuté par les
deux baleines collatérales, mues par une roue à deux crans qui passaient
sous les pieds, & qui, en tournant du même côté tirait la baleine gauche,
& en continuant, accrochait un bouton de la baleine droite pour le pous-
ser. Ces même ressorts pouvaient aussi être mus avec la main.73

Les explications générales étant données, Restif va encore apporter


des précisions qui relèvent du soin que l’autodidacte met à décrire un
système de son invention : persuader par le détail, donner à voir par
l’enthousiasme.

On rendait le vol stationnaire ou perpendiculaire par une certaine com-


pression des ailes, effectuées par deux cordons, qui venaient de sous les
aisselles & passaient dans une mentonnière, à laquelle la tête donnait le
mouvement : l’effet des deux cordons était de faire baisser la pointe du
parasol, & de la diriger dans tous les sens possibles. Les rouages de cette
machine volante n’étaient que de buis ; mais ils fatiguaient peu, à-
l’exception des deux dents & de leurs appuis qui étaient d’acier poli,
adouci par une matière onctueuse ; la seule partie sujette à périr par frot-
tement était la sangle qui faisait mouvoir le ressort des ailes : elle était de
soie, mais de la plus grande force, & l’Homme-volant en avait toujours
plusieurs dans sa poche ; il la visitait chaque fois qu’il se mettait au vol, &
il n’attendait jamais qu’elle fut trop-usée pour en changer. L’avantage
qu’il y avait, c’est qu’une fois en l’air, la sangle de soie fatiguait si peu
qu’elle pouvait suffire à un voyage de long-cours. Après quelques se-
maines d’expériences, Victorin trouva-moyen d’ajouter à sa machine un
second ressort, pareil au premier quoique plus faible, capable en cas
d’accident, de le soutenir en l’air pendant qu’il remettait une sangle au
ressort principal. (…) Ce fut ainsi que Victorin sut donner à ses ailes au
moyen de la direction du parasol, trois sortes de vols : l’érecteur, qui
l’élevait de terre ; le dépresseur qui y ramenait ; & l’horizontal par lequel on
allait en avant.74

Une lecture un peu rapide et enthousiaste pourrait donner à penser


que Restif a inventé la check list et le circuit de secours, mais l’examen de
son attelage avant un départ devait faire partie des habitudes d’un cocher


73 Ibid., p. 40, 41.
74 Ibid., p. 41, 42.
58 La littérature d’imagination scientifique

et emporter quelques pièces de rechange devait être obligatoire pour


pouvoir faire de petites réparations d’urgence.
L’ensemble ainsi perfectionné et rendu sûr, Victorin, transformé en
Batman, va voler au secours et enlever dans les airs « une Jeune fille à des
Libertins qui l’avaient attaquée. »75 L’affaire fait grand bruit et apporte à
Victorin la notoriété qu’il souhaitait au point, qu’après d’autres exploits
semblables, il sera reçu par Annibal de B****, le père de la demoiselle de
ses feux et traité en « Monsieur ». Victorin va donc faire fabriquer pour le
père de Christine, une machine volante semblable à la sienne.
En contrepartie et sans l’assentiment paternel, il enlève Christine
qu’il conduit sur le « Mont inaccessible », où il a fondé une sorte de pe-
tite République avec quelques personnes qu’il a également enlevées.
« Quelle charmante République, & faut-il donc que les Hommes soient
en petit nombre pour être heureux* ! »76
C’est à partir d’ici et beaucoup plus que dans ce qui suivra que se
trouve l’Utopie de Restif parce que ce « Mont » est proche de ce que l’on
pensait à l’époque et que l’on trouve chez Rousseau, dont Restif est un
disciple, dans ses Lettres sur la Suisse (1763) : la France est trop vaste pour
s’accorder d’une République, un petit pays comme la Suisse ou la Corse,
peuvent convenir pour un régime républicain. Au mieux, comme on le
trouvait chez Mercier, la France pourrait se transformer en une monar-
chie constitutionnelle. C’est pour cela que le rêve de Victorin, comme il
l’expliquera à son beau-père Annibal de B****, est de trouver une île
dont il serait le Roi et Christine la Reine.
C’est d’ailleurs ce qui va déterminer Victorin à quitter le « Mont »
quelques années plus tard et, pour un trajet « dans les Terres australes, loin
de tout pays découvert par les ambitieux Européens… »77, il va se con-
fectionner un autre type d’ailes, transcontinentales.


75 Ibid., p. 43.
76 Ibid., p. 71. « *Belle et grande vérité ! que jamais une Société trop nombreuse; un État
trop vaste ne peuvent être heureux. »
77 Ibid., p. 83. Cette tentation des « terres australes » est reprise des Pythagoriciens qui

croyaient qu’il existait dans l’hémisphère Sud une terre immense, l’Antichtone, pour con-
trebalancer le poids des terres de l’hémisphère Nord. On en retrouve la trace dans Les
Avantures de Jacques Sadeur dans la découverte et le voyage des Terres australes (1676) de Gabriel de
Foigny ou chez Denis de Vairasse avec son Histoire des Sevarambes, peuples qui habitent une
partie du troisième Continent apellé la Terre australe (1677), chez le Roi de Pologne Stanislas
Leszczynski dans l’Entretien d’un Européen avec un Insulaire du Royaume de Dumocala (1752) ou
encore chez le Président Charles de Brosses dans son Histoire des navigations aux Terres
Australes (1756). C’est chez lui que l’on trouve l’idée de coloniser le continent austral avec
tous les indésirables, ce que feront les Anglais en Australie. En 1749, Buffon évalue ces
Les précurseurs 59

Au terme de leur voyage, Victorin et son fils découvriront une île


peuplée de nyctalopes, comme chez Robert Paltock , les « Hommes de
nuit », où ils sauvent l’équipage d’un navire français qui va peupler la co-
lonie du « Mont ».
Victorin devient Roi d’une île Christine paisible et industrieuse. Cette
colonisation réussie, Victorin va rencontrer les habitants d’une Grande
île : ce sont tous « des espèces de Patagons d’environ dix à douze pieds de
haut. Ils sont si doux qu’on ne voit pas entre eux la moindre querelle. »78
Proches des « Hommes de nuit » qui sont de véritables « bons sau-
vages », mais totalement rétifs à toute civilisation, les Patagons ont des
mœurs fort policées, celles du meilleur monde, au point que le fils aîné
de Victorin, Hermantin, décide de se marier avec la belle Ishmichtris. Ici,
Restif reprend le mythe du Patagon géant, qui s’est transmis dans la litté-
rature depuis le passage de Magellan dans cette région et le récit qu’en fit
Antonio Pigafetta (Antonio Lombardo) qui a chroniqué ce voyage à par-
tir de 1519. Les mesures anthropologiques faites au XXe siècle, crédite
les Patagons de cette époque d’une taille moyenne d’1,80 m, ce qui a pu
sembler très grand à des Espagnols d’une taille beaucoup plus petite
(1,60 m).
Victorin découvrira encore une autre île habitée par des êtres hy-
brides, mi-hommes, mi-animaux, qui ont gardé les caractères de leur par-
tie animale et qui semblent préfigurer les êtres que fabriquera le Docteur
Moreau, mais c’est Hermantin qui découvrira la science des Méga-
patagons. Les vieillards qui la détiennent, critiquent la cosmogonie de
Buffon, s’approchant alors de la pensée de Diderot :

Amis, croyez-nous en ; tout est vivant dans la Nature ; le Grand-Etre n’a


pour Ministres que des êtres qui approchent de sa perfection infinie. La
Terre vit ; elle est organisée ; elle a une chaleur propre et centrale : mais
cette chaleur est un effet de la vie, & non une approximation momenta-
née du Soleil (…) Ce n’est donc pas une chaleur incandescente qu’elle a,
mais une chaleur vitale. (…) À la vérité le Soleil est beaucoup plus chaud
que la Terre. (…) Ne croyez donc pas (…), que ces vastes Corps [les
planètes] soient des masses mortes ; elles vivent & mourront, mais les
Etres qui existent sur leurs épidermes ont été peut-être & seront plu-
sieurs fois détruits pendant la vie des Planètes, soit par un degré de froid,
soit par un degré de chaleur accidentels. (…) ce qu’il y a de certain, c’est
que ni les Planètes, ni les Comètes ne sont éternelles. (…) Mais comment

« terres australes » à « plus du quart de la superficie du globe ». Les trois expéditions du
capitaine Cook (1768-1779) démontreront l’inexistence de ces terres.
78 Ibid., p. n.p. Les « Mégapatagons » mesurent de 3,20 m à 3,85 m de haut.
60 La littérature d’imagination scientifique

ces Planètes et ses Comètes mourront-elles ? (…) Les Planètes se dessè-


cheront en se refroidissant, comme les Vieillards ; le mouvement et la vie
cessant, elles tomberont dans leur soleil…79

La cosmogonie de Restif n’est pas inintéressante. On peut y voir une


idée d’évolutionnisme que commençait à ébaucher Buffon, avec toute-
fois une touche de catastrophisme hérité de Cuvier. Restif poursuit avec
un développement sur la biodiversité :

…admirez la marche de la Nature, & surtout, n’anéantissez pas, sous


prétexte de la corriger, les degrés qu’elle a laissé à l’Homme-raisonnable,
pour descendre dans ses abîmes, ou s’élever jusqu’à ces perfections.(…)
Cependant toutes nos connaissances ne sont pas aussi certaines (…)
nous en avons d’absolument conjecturales, & qui ne sont fondées que
sur ce principe d’ailleurs certain, qu’il n’y a point d’espace vide et désert
dans la Nature, & que tout y est plein d’Etres vivants, absolument variés
par leur forme, par leur substance, & par leur manière d’agir.80

Ici, Restif reprend à son compte cette maxime héritée de l’alchimie mé-
diévale : « La nature a horreur du vide ».
Si Restif n’offre rien de très révolutionnaire sur le plan scientifique,
en revanche, son projet de Constitution (18 articles) est typiquement
utopique : égalité entre les individus, droit à l’éducation, rémunération en
fonction des besoins de l’individu, bannissement des oisifs, six heures de
travail par jour, comme chez More unicité du vêtement, justice réduite,
on pratique le bannissement, la relégation et la peine de mort pour les
crimes contre l’État, le bon citoyen et les vieillards seront honorés. Ces
propositions entrent dans le cadre du plan utopique défini par Platon,
mais certaines seront encore d’actualité chez les utopistes pré-socialistes
au siècle suivant comme chez Owen, Saint-Simon, Bazard, Enfantin,
Fourier ou Gaudin. En revanche, le côté spéculatif sera moins exploité.
Le projet de Restif, cet « agité de l’écritoire » comme le surnommait
Voltaire, est bien utopique, mais il l’agrémente d’inventions qu’il détaille
avec beaucoup plus de soins que ses prédécesseurs. La tentation de voler
s’accentue maintenant que l’aérostation a fait son apparition. Ce n’est
plus une vue de l’esprit, comme à l’époque de Cyrano.


79 Ibid., p. 215-217.
80 Ibid., p. 220-223.
Les précurseurs 61

10 – Des poètes du XIXe siècle

En 1859, on verra Victor Hugo, célébrer avec un enthousiasme déli-


rant, la gloire du Great Eastern, un énorme navire – dont nous avons parlé
– qui vient d’être mis à l’eau :

(...) Le dernier siècle a vu sur la Tamise


Croître un monstre à qui l’eau sans bornes fut promise,
Et qui longtemps, Babel des mers, eut Londres entier
Levant les yeux dans l’ombre au pied de son chantier.
Effroyable, à sept mâts mêlant cinq cheminées
Qui hennissaient au choc des vagues effrénées,
Emportant, dans le bruit des aquilons sifflants,
Dix mille hommes, fourmis éparses dans ses flancs,
Ce Titan se rua, joyeux, dans la tempête ;
Du dôme de Saint-Paul son mât passait le faîte ;
Le sombre esprit humain, debout sur son tillac,
Stupéfiait la mer qui n’était plus qu’un lac (...)81

En 1860 dans sa « Préface » aux Chants modernes, Maxime Du Camp,


après avoir fait le procès des adorateurs de l’ancien temps, s’exclame :

Quoi, nous sommes le siècle où l’on a découvert des planètes et des


mondes, où l’on a trouvé les applications de la vapeur, l’électricité, le gaz,
le chloroforme, l’hélice, la photographie, la galvanoplastie, et que sais-je
encore ? mille choses admirables, mille fééries incompréhensibles qui
permettent à l’homme de vivre vingt fois plus vieux et vingt fois mieux
qu’autrefois (…) nous touchons à la navigation aérienne, et il faut
s’occuper de la Guerre de Troie et des panathénées ! 82

Et Du Camp de critiquer tous les réfractaires au progrès, des


hommes politiques à l’Académie française, il regrette que l’invention ne
soit pas le maître mot de la littérature française. « À quoi cela tient-il ? –
À ce que la littérature n’a point encore osé aborder les œuvres modernes
et réellement vivantes. »83 Et il prophétise :

Dans l’avenir à travers les événements qui nous assaillent, quel sera le
rôle de la littérature ? Il sera immense, selon nous ! Elle aura à formuler

81 HUGO, Victor. La Légende des Siècles. Paris : Hachette, 1862, p. 355, 356.
82 DU CAMP, Maxime. « Préface » in Les Chants modernes. Paris : Librairie nouvelle, 1860,
p. 13.
83 Ibid., p. 25.
62 La littérature d’imagination scientifique

le dogme nouveau ; elle aura à dépouiller la science des nuages obscurs


où elle se complet et aura à diriger l’industrie, car, j’en suis fâché pour les
rêveurs, le siècle est aux planètes et aux machines. (…) la littérature a
dans la science un rôle magnifique à jouer.84

Peu après Jules Verne lui donnera raison.


Dans La Gloire de l’eau, ouvrage que l’on verrait bien maintenant
comme une profession de foi écologique, Jean Richepin, pris dans un
nouvel imaginaire, déclare :

Des corps simples à la cellule, à la monère,


Par quels chemins passa la substance ternaire,
Puis quaternaire, pour s’albuminoïder
Et s’agréger, vivante, on n’en peut décider.
Le carbone de l’air, alors en abondance
Dans l’atmosphère encore irrespirable et dense,
Avec les gaz de l’eau d’abord combina-t-il
Ou l’âcre ammoniaque ou l’azote subtil ?
Ou bien est-ce plutôt par le cyanogène
Que se noua l’anneau primitif de la chaîne,
Gaz instable, mobile et propice aux hymens ?85

Ne peut-on voir ici la marque des nouvelles préoccupations de la littéra-


ture que souhaitait Du Camp ?…
Dans son « Introduction » à La Poésie scientifique (1884), qu’approuva
Mallarmé, René Ghil affirmait : « … la nécessité pour la poésie de partir
désormais des données de la science et de s’émouvoir des idées mo-
dernes. »86 Dans ce sens, il donnera en 1885, un Traité du verre. Il réitère
dans son traité, De la poésie scientifique (1909) : « Or, la mission que nous
avons voulu assigner à la Poésie, est de re-créer consciemment une har-
monie émue de cet univers. Et c’est ici que nous avons demandé
l’intervention, l’aide nécessaire et épanouissante de la science. »87
Nous avons vu, depuis la mise en œuvre de la pensée cartésienne, se
développer un double mouvement : une pensée libérale qui tend à se
théoriser en utopies progressistes et une pensée scientifique qui suit les
découvertes théoriques et les sciences appliquées. La Révolution indus-


84 Ibid., p. 29, 30.
85 RICHEPIN, Jean. « La Mer » in La Gloire de l’eau. Paris : Fasquelle, 1886, p. 327.
86 GHIL, René. « Introduction » in De la Poésie scientifique. Paris : Gastein-Serge, 1909,

p. 20 (Col. L’esprit du temps).


87 Ibid., p. 39.
Les précurseurs 63

trielle anglaise, vue par les intellectuels du XIXe siècle, a des aspects sé-
duisants. Ses aspects révolutionnaires, vont, en arrivant sur le continent,
donner des idées aux auteurs en les engageant à imaginer une littérature
de vulgarisation des sciences de leur temps.
3

L’émergence de la littérature d’imagination


scientifique

Cette littérature va s’intéresser non seulement à ce qui se fait, mais


aussi à ce qui va se faire, parfois il lui arrive d’extrapoler plus encore
pour aller au-delà de l’imaginaire immédiat. On s’enthousiasme pour
cette science qui apporte sans cesse de nouvelles découvertes, qui permet
des réalisations extraordinaires : après l’invention du béton armé, l’inven-
tion de l’ascenseur sécurisé va permettre l’édification de gratte-ciel à Chi-
cago, puis à New York et dans toutes les villes des USA à partir de 1871 ;
en 1889 la Tour Eiffel défie le ciel de France, on a le sentiment de re-
vivre le mythe de Babel, mais c’est un mythe qui s’incarne dans la réalité.
L’homme brave aussi l’espace en volant dans des machines plus
lourdes que l’air, en voyageant dans des voitures sans chevaux sur routes
et sur rails. D’énormes transatlantiques affrontent les mers en détrônant
la marine à voiles, les premiers sous-marins explorent les fonds marins.
L’homme découvre l’espace et les mystères de l’infiniment petit.
Conséquence de la « fée électricité », les communications entre les
hommes sont quasi instantanées grâce au téléphone, on peut conserver
les voix sur des cylindres, puis sur des disques. Grâce au chemin de fer, à
la voiture, la presse arrive dans les coins les plus reculés de France pour
justifier la généralisation de l’enseignement. Plus besoin d’heures et
d’heures de pose devant le chevalet d’un peintre, la photographie en sé-
pia, en noir et blanc, puis en couleur vous inscrit dans l’éternité, fige le
temps. À l’opposé, avec une chimie similaire, c’est le mouvement, la vie,
que le cinéma peut reproduire.
La vie quotidienne est bouleversée par toutes ces innovations qui
permettent de faire reculer les maladies depuis que Jenner a pratiqué la
première vaccination en 1796, procédé amélioré par l’invention de la se-
ringue et les recherches de Pasteur. Grâce aux rayons X on peut exami-
ner l’intérieur du corps sans devoir l’ouvrir.
Insensiblement, le XIXe siècle a fait entrer le monde dans la spirale
du progrès, dans l’économie de marché et dans la civilisation de la con-
sommation. Les auteurs vont en tenir compte.
66 La littérature d’imagination scientifique

1 – Émile Souvestre

Émile Souvestre (1806-1854) est resté dans la littérature, non pour


ses plaidoiries, mais pour ses articles acides, ses écrits sur la pédagogie et
ses romans régionalistes. Le Monde tel qu’il sera, une sorte de dystopie fu-
turiste, loué par Pierre Versins, apparaît comme une incidente dans son
œuvre.
L’action débute à Paris à une date qui est probablement contempo-
raine au roman. Depuis une fenêtre de leur appartement, Maurice et
Marthe regardent Paris et, pris d’un élan maçonnique et voltairien, Mau-
rice évoque le futur où « le grand architecte qui doit bâtir le temple vien-
dra tôt ou tard : il viendra car les signes précurseurs ont annoncé son ar-
rivée. »1 Et il arrive ce qui arrive quand on invoque le diable : il vient.
Il ressemble à un employé de banque et descend d’une étrange lo-
comotive à vapeur. Ils le prennent pour Asmodée, mais ce n’est que
John Progrès qui vient leur proposer un voyage dans le temps : « …dites
un mot, et vous vous endormez à l’instant pour vous réveiller tous les
deux en l’an TROIS MILLE. »2
Maurice et Marthe se réveillent à Taïti, devenue « l’Île du Noir Ani-
mal », où grâce à la chaleur, tout le monde vit en caleçon.
Pour l’heure, on pourrait penser à une robinsonnade, doublée d’une
pseudo-histoire de voyage dans le temps réalisée grâce à l’endormis-
sement et à un songe futuriste.
En réalité Souvestre va proposer un roman qui, certes, par certains
côtés et l’humour qu’il utilise le montre parfois, tient de la pochade, mais
qui est surtout une dystopie semblable à celles que nous avons déjà ren-
contrée chez Swift comme chez Cyrano. Mais c’est aussi un roman pros-
pectif qui va nous entraîner dans la description d’un monde où un libéra-
lisme économique, proche de celui que prônera Keynes au début du XXe
siècle, est la règle.
À ce titre, Souvestre assure bien une transition entre les précurseurs
des littératures d’imagination scientifique et ce qu’elles vont devenir
après lui, mais ce roman est fortement teinté par les idées saint-simo-
niennes auxquelles Souvestre adhérait.
Dans le monde de l’an 3000, Maurice et Marthe sont tenus pour être
des « antiquités vivantes » et à ce titre, ils sont pris en main par l’Acadé-


1 SOUVESTRE, Émile. Le Monde tel qu’il sera. Paris : Coquebert, 1846, p. 6.
2 Ibid., p. 11.
L’émergence 67

micien, Monsieur Atout, qui a de l’histoire une conception fort person-


nelle :

Il lui demanda s’il avait connu Charlemagne, madame de Pompadour


et M. Paul de Kock, trois grandes figures appartenant à la troisième
race des rois de France, et il l’interrogea longuement sur le connétable
de Louis XVIII, Napoléon Bonaparte…3

Hors toutes références à la chronologie, la mention de Paul de Kock,


célèbre écrivain feuilletoniste de l’époque, les assemblages burlesques ne
laissent pas percevoir le sens de ce qui va suivre car sur une même page,
nous allons passer d’un propos humoristique à la mise en place d’un es-
pace totalement nouveau. Le monde du troisième millénaire est uni en
un seul État « sous le nom de république des Intérêts Unis. »4 La capitale
mondiale est située sur l’île de Bornéo, appelée « L’Île du Budget. »
On a compris que sous le rire se dissimule la mise en place d’un
nouvel ordre, celui du libre échangisme économique qu’avait défendu
l’anglais Edmund Burke au siècle passé.
Pour l’heure pas la moindre référence à l’imagination scientifique,
mais Souvestre en donne un aperçu peu après. Monsieur Atout va con-
duire Maurice et Marthe chez lui et pour cela, ils franchissent une rivière
grâce à une sorte d’obus qui les projette sur l’autre rive. Là, ils vont em-
prunter une route souterraine.

Avant les progrès de la civilisation (…) on construisait les chemins sur


terre ; mais ils devinrent insensiblement si nombreux, qu’ils envahirent
toute la surface du globe (…) Ce fut alors que vient l’idée de tracer les
routes, non sous le ciel, mais sous la terre. (…) D’immenses pelles, mises
en mouvement par les machines, y engouffraient sans cesse, ou en reti-
raient des trains de wagons fumants. (…) il ne fallait plus maintenant que
deux heures pour aller chercher son sucre au Brésil, trois pour acheter
son thé à Canton, quatre pour choisir son café à Moka.5

Nous allons découvrir qu’à ce réseau de communication mondial


correspond une forme de mondialisation qui n’est pas que politique,
mais qui est aussi économique : le mariage entre un saint-simonisme trop
bien compris où chacun participe et produit, avec un libéralisme dont
chacun profite. Cet étrange système assure une certaine forme de plein

3 Ibid., p. 24.
4 Ibid., p. 24.
5 Ibid., p. 26, 28.
68 La littérature d’imagination scientifique

emploi par la démultiplication des tâches : ainsi leur faut-il un quart


d’heure pour avoir un verre d’eau à leur hôtel le temps que se transmette
l’ordre d’un serveur spécialisé à un autre (celui qui tient la carte, celui qui
prend l’ordre, celui qui l’écrit, celui qui le transmet à celui qui l’exé-
cute…). On se croirait dans une sorte de « Paradis socialiste ». Mais com-
me ce plein emploi a un prix, tout est payant : regarder par la fenêtre de
sa chambre, s’asseoir, sortir,… et dans le même temps, tout est factice :

Vous voyez, dit-il [M. Atout], le triomphe de l’industrie ; rien de ce que


vous apercevez ici n’est ce qu’il paraît. Cette colonnade de marbre sculp-
tée n’est que de la terre cuite ; cette tapisserie de brocart, qu’un tissu de
verre filé ; ce parquet de bois de rose, qu’un carrelage de bitume coloré ;
le velours qui couvre ces sofas, que du caoutchouc perfectionné. Tout
cela peut durer deux années, c’est-à-dire, le temps nécessaire pour que
l’hôtelier vende son établissement et se retire millionnaire.6

Nous avons affaire ici à un monde aux techniques achevées, mais surtout
à un monde de l’illusion, de l’apparence, où ce que l’on offre n’est pas le
réel, mais un erzatz qui permet de faire fortune.
À l’époque où Souvestre écrit, on construisait pour durer, tout pou-
vait se réparer, tout était accessible car rien n’était sous blister, or on se
croirait à notre époque, matériaux en moins. Aujourd’hui on parlerait co-
lonne de marbre en poudre de pierre moulée sur béton, de tapisserie en
fibre non tissée, de parquet en PVC, de fibre creuse imitant le velours,…
et tout serait conçu pour ne pas durer plus de deux ans. Quant à l’idée de
réaliser une substantielle plus-value, elle est également très actuelle.
Même la nourriture est artificielle : « Recette pour le miel. – Prenez
de la mélasse, de la farine de seigle, aromatisez avec de la fleur d’orange,
composée de sel de zinc, de cuivre et de plomb ; vous aurez du miel du
mont Hymète. »7
Nous retrouverons ce souci de la nutrition dans les années à venir,
chez Villiers, Le Faure et de Graffigny, Verne, Robida (voir la charge de
Filox Lorris contre la « mal-bouffe »), mais sous une autre forme et de
façon beaucoup moins critique que celle-ci, qui nous rappelle ce que l’on
trouve sur les étiquettes actuelles, rédigées en « politiquement consom-
mable ».
Autre trace d’une approche scientifique prospective, jusqu’ici, Sou-
vestre n’a évoqué que la puissance de la vapeur qui faisait fonctionner la

6 Ibid., p. 34, 35.
7 Ibid., p. 45.
L’émergence 69

machine temporelle de John Progrès, il va évoquer l’électricité avec un


navire qui va amener Maurice, Marthe et M. Atout chez lui, à Sans-Pair :

On a cru pendant longtemps que le propre d’un bateau était de flotter


(…) Aujourd’hui une partie de nos lignes de paquebots sont sous-
marines (…) Les Daurades accélérées, navigant sous les vagues, n’ont à
craindre ni le vent, ni la foudre, ni les abordages, ni les pirates.8

Cette idée que leur navire est à l’abri sous l’eau sera réexploitée par
Le Faure et de Graffigny lors de l’exploration de Vénus par leurs héros.
Souvestre a peut-être pris cette idée de sous-marin chez Mercier ?…
C’est peut-être, également, l’électricité qui assure l’automation dans la
maison de M. Atout :

…à peine Maurice y eut-il posé le pied, que la marche céda légèrement et


mit en mouvement une lanterne qui s’avança pour l’éclairer ; à la seconde
marche la sonnette se fit entendre ; à la troisième la porte s’ouvrit d’elle-
même.9

Il se peut que ces effets soient d’origine purement mécanique,


comme dans la célèbre maison d’Houdin, où que l’électricité en soit la
cause comme on le verra chez Bulwer Lytton ou chez Verne, par
exemple. Souvestre ne le précise pas, même s’il parle de l’électricité peu
après. En revanche, la maison est ornée du principal précepte social de
cette époque : « …il résume à lui seul toutes les lois de l’humanité. Cha-
cun chez soi, c’est le droit ; chacun pour soi, c’est le devoir. »10 Nous avons là
un principe de non-ingérence sociale, une forme de solipsisme, dans
cette société saint-simonienne où chacun est à la juste place qu’il doit oc-
cuper en fonction de ses mérites.
Souvestre revient à la technique avec une description (partielle) de
l’équipement de la maison de M. Atout.

Atout leur montra d’abord une boîte dans laquelle arrivaient les lettres
qui lui étaient adressées, et leur expliqua comment d’immenses conduits
établissaient au moyen du vide, cette distribution à domicile. Il leur ou-
vrit ensuite des robinets chargés de conduire partout, l’eau, la lumière, le
feu et l’air rafraîchi. Il leur indiqua les tuyaux destinés à l’arrivée des
journaux, les fils électriques établissant une correspondance télégra-

8 Ibid., p. 40.
9 Ibid., p. 55.
10 Ibid., p. 53.
70 La littérature d’imagination scientifique

phique aussi rapide que la pensée avec les fournisseurs du dehors ; les
appareils panoptiques au moyen desquels la vue pouvait surmonter les
obstacles et franchir toutes les distances.11

Nous avons là, en germe, des éléments que nous allons être amenés à re-
trouver par la suite, essentiellement chez Verne et Robida, mais, en solli-
citant un peu le texte – au demeurant assez vague – on pourrait voir par-
fois ici une préfiguration d’Internet surtout avec la « correspondance té-
légraphique aussi rapide que la pensée », ainsi qu’avec ces « appareils pa-
noptiques » qui peuvent peut-être être assimilés aux nombreuses web-
cams du Net.
Quant à la presse, on apprendra plus tard, qu’elle se limite à un seul
journal : « LE GRAND PAN ne paraissait ni à certains jours, ni à cer-
taines heures : imprimé sur un papier sans fin, il paraissait toujours. »12 De-
puis l’imprimerie, cette feuille va seule vers les domiciles où elle doit être
lue en temps réel. De la même façon, sa confection semble grandement
automatisée : « Chaque article achevé était jeté dans un tube qui le con-
duisait jusqu’à la machine, où il était imprimé sans l’intermédiaire des
compositeurs… »13 Ici, on peut penser à la composition électronique de
la presse contemporaine où les articles passent directement de l’ordina-
teur du journaliste au logiciel de mise en page (PAO), puis à l’impression.
Quant au Grand Pan, il fait penser au flux RSS comme au système
d’information en continu des chaînes de radio, de télévision, et sur In-
ternet à la technique du push.
À la table de M. Atout, tout est également automatique : une grande
cuiller remplit les assiettes, un couteau découpe seul le gigot et la volaille,

Vous le voyez (…) dans une maison bien machinée, comme celle-ci, per-
sonne n’a besoin de personne (…) Le progrès doit avoir pour but de
tout simplifier, de faire que chacun vive pour soi et avec soi ; c’est à quoi
nous sommes arrivés.14

C’est-à-dire que l’idéal saint-simonien d’une société où l’on touche à la


perfection grâce aux bienfaits de l’industrialisation, est une réalité du
monde de l’an 3000.


11 Ibid., p. 54.
12 Ibid., p. 217.
13 Ibid., p. 225.
14 Ibid., p. 55.
L’émergence 71

Au matin de leur deuxième jour, en ce troisième millénaire, Maurice


et Marthe rencontrent Mme Atout, Milady Ennui. Elle est ornée, sous
forme de miniatures, de toutes les inventions de ses ancêtres, d’une
agrafe à la gloire de son mari et d’une sorte de camée où s’affiche le
montant de sa dot. Le petit déjeuné est expédié car elle veut aller voir « la
Grande avenue des cheminées » en calèche aérostatique. C’est pour Sou-
vestre une façon d’évoquer les rues de Sans-Pair, comme l’avait fait Mer-
cier pour Paris :

On voyait les fiacres volants, les omnibus-ballons, les tilbury-aîlés courir


et se croiser dans tous les sens ; l’éther enfin conquis, était devenu un
nouveau champ pour l’activité humaine. Ici des débardeurs aéronautes
dépeçaient les nuages pour en extraire la pluie ou l’électricité ; là des chif-
fonniers aériens glanaient les épaves égarées dans l’espace ; plus bas de
pauvres chimistes-volants recueillaient les gaz vagabonds ou les fumées
flottantes…15

Nous avons là une partie de ce que l’on va trouver dans les dessins et
les textes de Robida, y compris dans ce souci écologique de récupération
des effluences de la civilisation moderne. C’est une des dernières traces
du monde industriel que l’on trouve chez Souvestre. Le reste est beau-
coup plus consacré à l’aire sociale, mais dans une perspective conjectu-
rale qui, souvent, ne manque pas d’intérêt.
On en trouve justement une première trace lors de la promenade sur
la « Grande avenue des cheminées » qui ressemble beaucoup aux prome-
nades « au bois », à cheval ou en calèche, telles qu’elles se faisaient à
l’époque : le lieu où il fallait être vu quand on appartenait à la « bonne
société ». Ici, l’unification de la Terre et le brassage des population a fait
que :

Tous les sangs s’étaient mêlés. Mais, comme dans une terre abandonnée
à elle-même, où les plantes les moins précieuses ne tardent pas à tout en-
vahir, les races les plus déshéritées avaient fini par prévaloir dans les gé-
nérations successives, et la fraternité générale avait amené la laideur uni-
verselle.16


15 Ibid., p. 72.
16 Ibid., p. 75.
72 La littérature d’imagination scientifique

On trouve, dans cette remarque, une pointe xénophobe qui n’a rien
d’étonnant pour l’époque. On en retrouvera la marque, par la suite, chez
plusieurs auteurs, dans les références faites à Galton.
En revanche, on sait que Souvestre a été un pédagogue qui a mis en
œuvre des approches pédagogiques nouvelles à son époque et il n’est pas
étonnant qu’il se préoccupe d’éducation dans ce roman en dénonçant
l’absurde qu’elle peut avoir. Pour élever les enfants à Sans-Pair : comme
nous sommes dans un monde collectiviste, imprégné des bienfaits du
saint-simonnisme, les enfants sont pris en charge par la collectivité
jusqu’à l’âge où ils deviennent producteurs à leur tour.

Le nouveau né est mis au collège le jour de son entrée dans le monde, et


nous revient dix-huit ans après, tout élevé. (…) L’enfant est aussi libre
que s’il n’avait point de parents, les parents aussi libres que s’ils n’avaient
point d’enfants. On s’aime tout juste autant qu’il faut pour se souffrir
(…) L’espèce humaine n’est plus qu’une matière vivante, à laquelle nous
donnons une forme et une destination ; la Providence n’y est pour rien ;
nous lui avons ôté le gouvernement du monde, qu’elle dirigeait sans dis-
cernement, et nous fabriquons l’homme à l’instar du calicot, par des pro-
cédés perfectionnés. (…) chaque enfant prend la route qu’il doit ensuite
poursuivre (…) indiquée (…) Par les docteurs du bureau des triages [et là
Marcel et Marthe] aperçurent une dizaine de médecins occupés à consta-
ter les différentes aptitudes. Des garçons attachés à l’établissement leur
apportaient sans cesse des panerées d’enfants, dont ils tâtaient le crâne,
et auxquels ils donnaient un nom et une destination, selon les protubé-
rances observées.17

C’est par la phrénologie, alors à la mode, que se fait l’orientation des


enfants. Au collège, on pratique l’enseignement en tibétain (lire, en latin)
et s’ensuit un exposé burlesque du programme du Bac. Maurice se sou-
vient d’avoir, lui aussi, appris des choses peu utiles ou pas tout à fait
exactes : « …car, quiconque demande l’impossible, s’engage à ne rien
exiger. »18 Mais nous ne sommes pas au bout de l’absurde. L’apprentis-
sage se fait uniquement par des moyens mnémotechniques, tout est affi-
ché et les enfants découvrent ce qu’il faut retenir :

Qu’on lui demandât, par exemple, le nom du premier roi de France, il se


rappelait la visse intérieure de la serrure, et répondait : Clo-vis. Qu’on voulut
connaître la date de la découverte de l’Amérique, il pensait aux quatre

17 Ibid., p. 78-84.
18 Ibid., p. 88.
L’émergence 73

pieds de la chaise, dont chacun représentait un chiffre différent, et ré-


pondait : 1492 (…) Le monde entier avait été réduit, pour sa commodité,
à une trousse d’échantillons : ils apprenaient en jouant au petit ménage,
et sans en connaître les réalités.19

Dès la sixième les élèves apprennent à boursicoter, apprentissage né-


cessaire dans un monde où tout s’achète car tout se vend, ils apprennent
à évaluer tout ce qu’ils font en termes de profits et pertes. Au lycée, ils
poursuivent un enseignement plus spécialisé, mais étrange et les examens
se déroulent dans un grand labyrinthe. Sur chaque porte est affiché une
sorte de QCM. Celui qui se trompe reste prisonnier dans la pièce où il se
trouve en espérant être allé assez loin pour avoir réussi son examen. En-
fin, l’éducation est séparée, garçons d’un côté et filles de l’autre, avec une
éducation beaucoup plus sommaire qui se résume presque, pour les filles,
à l’apprentissage du Credo du mariage bourgeois :

Mon Dieu, je compte sur votre infinie bonté pour obtenir l’époux selon
mon cœur : qu’il soit assez riche pour me donner un équipage, un hôtel,
des loges au grand théâtre de Sans-Pair, et puisse-t-il, ô mon Dieu ! mon-
trer autant de courage à agrandir sa fortune que j’aurais de plaisir à la dé-
penser !20

On comprend que Souvestre, en montrant ce système absurde, le dé-


nonce parce qu’il est le reflet, sous forme métaphorique, de ce qui se pra-
tique de son temps dans la « bonne société » : avec la mise en nourrice
des enfants dès leur naissance, l’apprentissage dogmatique des savoirs
avec une forte coloration religieuse, le fait que seul l’enseignement pri-
maire soit destiné aux filles. Quant à l’enseignement des garçons, c’est à
peine mieux, mais il est trop académique, dogmatique, étroit, faisant plus
confiance à la mémoire qu’à l’intelligence et à la compréhension. Parmi
tous les auteurs, Souvestre sera le seul avec Robida à aborder cette ques-
tion de l’éducation. Verne en parlera un peu, mais très rapidement, au
début de Paris au XXe Siècle.
Souvestre aborde aussi les questions économiques et, en particulier,
la consommation. Le Bon Marché qui a ouvert ses portes voici quelques
années, est probablement son modèle.


19 Ibid., p. 88-90.
20 Ibid., p. 94.
74 La littérature d’imagination scientifique

C’était un magasin, où se trouvaient réunies, pour l’acheteur, toutes les


productions du monde connu. Il couvrait une surface de deux cents hec-
tares et occupait douze mille commis. Outre la ligne d’omnibus desser-
vant l’intérieur, on avait aménagé un avançage de voitures à la tête de
chaque comptoir (…) au milieu de tout cet éclat, des valets en livrée cir-
culaient, chargés de plateaux, et offraient des rafraîchissements.21

On retrouvera quelque chose de semblable chez Robida. Dans


l’ordre de la démesure, Souvestre présente une embarcation de croisière
qui préfigure la Ville flottante de Verne :

…le grand village flottant, le Cosmopolite, qui arrivait de sa promenade


annuelle au tour du monde. L’étendue de ce bateau-phénomène était de
plusieurs kilomètres. Chaque passager y avait son cottage, avec par terre,
basse-cour et jardin potager. Au milieu du village s’élevait l’église, et à
l’une des extrémités, la salle de concert. Cent machines, de la force de
quatre cent chevaux, mettaient en mouvement le Cosmopolite, qui fendait
les eaux avec la rapidité du Léviathan.22

Enfin, le gigantisme n’épargne rien, puisque les plantes alimentaires


sont touchées par ce phénomène et les progrès de la science agrono-
mique.

Pour les grandes avenues, le chou tenait lieu de marronniers fleuris, et


des quinconces de laitues arborescentes remplaçaient les bosquets
d’acacias et de tilleuls parfumés. Quant aux fleurs, on y avait substitué
des cultures de tabac, de riz et d’indigo.23

On retrouvera, en 5e partie, une semblable démesure dans les « prédic-


tions » de spécialistes américains pour le XXe siècle.
Dans le domaine social, l’approche de Souvestre est très critique. La
visite de l’usine de fabrication de moules à boutons de M. Isaac
Banqman, nous permet de constater les dérives de l’ultra-libéralisme.
L’industriel a commencé par ruiner tous ses concurrents, puis, en si-
tuation de monopole, il a augmenté ses prix de 50 %, puis, grâce à son
entregent, il a poussé au vote d’une Loi, obligeant tous les fonctionnaires
à mettre trois boutons de plus à leur caleçon (dans ces îles, profitant de
la chaleur, tout le monde vit en caleçon). Son usine est entièrement auto-

21 Ibid., p. 96.
22 Ibid., p. 105.
23 Ibid., p. 110.
L’émergence 75

matisée et les seuls humains qui y travaillent, sont préposés à l’entretien


des machines : « Maurice suivait d’un regard attristé ces victimes de la
mécanique perfectionnée. »24
Malgré tout, l’entreprise Banqman fonctionne suivant des principes
paternalistes, son usine possède un quartier des « pupilles de la société
humaine », où sont parqués les travailleurs.

De cette manière, dit M. Banqman, le travailleur reste sous notre tutelle,


bien logé, bien nourri, bien vêtu, forcé d’être sage, et recevant le bonheur
tout à fait. Non seulement nous réglons ses actions, mais nous arran-
geons son avenir, nous l’approprions de longue main à ce qu’il doit faire.
[on fabrique même du travailleur sur mesure, par croisement] une race
de forgerons dont toute la force est concentrée dans les bras ; une race
de porteurs qui n’ont de développé que leurs reins ; une race de cou-
reurs, auxquels les jambes seules ont grandi ; une race de crieurs publics,
uniquement formés de bouche et de poumons [et en fin de vie, ils vont
dans] la maison de retraite des travailleurs, où l’on utilisait le reste de
leurs forces jusqu’au moment de l’agonie, et l’amphithéâtre, où leurs
corps étaient livrés au scalpel des étudiants-médecins, pour un prix con-
venu…25

On aura bien sûr reconnu là une critique du fouriérisme et déjà une pré-
figuration du Brave New World d’Huxley avec la fabrication de travailleurs
« sur mesure » ou encore de Soleil vert de Harry Harrison où l’individu se-
ra transformé, post mortem, en nourriture pour le rentabiliser jusqu’à sa fin
dernière.
De la même façon le sort des individus semble être voué à une cer-
taine forme d’élimination eugénique dès qu’ils présentent une faiblesse,
dès qu’ils ne sont plus « rentables ». Maurice et Marthe rencontrent le Dr
Minimum qui représente la nouvelle vague des médecins qui a mis en
place un nouveau système :

… qui consiste à vous donner une maladie que vous n’avez point encore,
à l’élever en serre chaude pour en hâter le développement. De cette ma-
nière, le patient mourait, en général, dès le second ou le troisième jour, ce
qui était pour lui une évidente économie de temps. (…) On peut donc
dire, en principe, qu’un hôpital bien administré est celui où les malades
sont assez mal pour que la caisse s’en trouve bien.26


24 Ibid., p. 150.
25 Ibid., p. 150-158.
26 Ibid., p. 161-165.
76 La littérature d’imagination scientifique

C’est une médecine où l’on « administre » le patient, mais qui rap-


pelle les troubles actuellement provoqués par les maladies nosocomiales,
nées du mauvais entretien des hôpitaux à cause des restrictions budgé-
taires. Et pour cela le Dr Minimum soigne ses patients par l’homéopathie
qui ne coûte pas beaucoup plus cher qu’un placebo.

Je prends une molécule d’un corps, quelque chose d’impalpable,


d’insapide, d’invisible ; le millionième d’un rien ! je le jette dans trente
litres d’eau, je mêle, je décante et je fais prendre la lotion par cuillerées.
Toute maladie qui résiste à cette médication est positivement incurable,
et la mort du sujet ne peut être imputée qu’à son organisation.27

Parmi ces malades incurables, donc condamnés, on trouvera juste-


ment Fourier !… Souvestre fait référence à l’homéopathie qu’il semble
tenir pour une forme de charlatanisme.
Cette approche thérapeutique a été mise au point par Samuel Hah-
nemann et divulguée en 1810 dans son ouvrage L’Organon de la médecine
rationnelle, elle commencera à se diffuser en France, à partir de la Faculté
de Lyon, à partir de 1830.
On peut penser, même s’il faut faire preuve d’une approche un peu
lansonnienne, que la mort en couches de la première femme de Sou-
vestre et la mort de son enfant peu après, n’est peut-être pas étrangère à
cette diatribe contre ces nouveaux Diafoirus.
Si Souvestre fait de Marthe un personnage relativement effacé, de
Mme Atout, un personnage indépendant mais à la présence fugitive, en
revanche, comme on le retrouvera plusieurs fois chez Robida, Souvestre
se préoccupe du féminisme naissant – encore une marque du saint-
simonnisme – en présentant une réunion de l’assemblée des « femmes
sages » sous la conduite de Mlle Spartacus.
Elle propose de faire ce que les femmes avaient fait dans la Lysistrata
d’Aristophane pour imposer aux hommes une forme de Constitution, les
« Droits de la femme libre », qui tient en six points :

Article 1er. Dieux sera désormais du genre féminin, vu sa toute puis-


sance et sa perfection.
Art. 2 . Les droits de la femme consistent à n’en point reconnaître
aux hommes.
Art. 3 . Toutes les femmes seront égales pour commander, et tous
les hommes égaux pour leur obéir.


27 Ibid., p. 165.
L’émergence 77

Art. 4 . Toutes les places seront occupées par le sexe le plus intéres-
sant et le plus faible (…)
Art. 5 . Tous les hommes se marieront et toutes les femmes reste-
ront filles, c’est-à-dire que les premiers seront enchaînés et n’auront que
des devoirs, tandis que les secondes seront libres et n’auront que des
droits.
Art. 6 . Les femmes auront seules les clefs des caisses publiques et
privées ; on laisse aux hommes le soin de les remplir !28

Ici, Souvestre semble faire preuve d’une certaine forme de « misogynie


primaire », mais on retrouvera cela aussi bien chez Flammarion que chez
Verne. Le seul qui s’affirme vraiment féministe est Robida.
N’oublions quand même pas que le saint-simonisme a participé aux
luttes féministes qui se sont développées à partir de 1830 en soutenant le
mouvement « femmes libres », mais Souvestre semble en fustiger les ex-
cès comme Molière celui des salons précieux.
Le dernier point abordé par Souvestre est celui de la politique qu’il
semble traiter avec humour, si ce n’est par la dérision. Au sommet de la
République mondiale se trouve

… le président de la république ou L’impeccable, ainsi nommé parce qu’il


ne peut mal faire, et il ne peut mal faire parce qu’il ne fait rien.
L’impeccable n’est en effet, ni un homme, ni une femme, ni un enfant mais
ce que nous appelons une fiction gouvernementale : il se compose d’un
fauteuil vide sous un baldaquin ! (…) Quand le chef de l’État vieillit, on
appelle un tapissier pour le remettre à neuf, une douzaine de clous suffi-
sent pour restaurer les choses. De plus, point de cour, point de liste ci-
vile. Toute la maison présidentiale [sic] se réduit à une brosse et un plu-
meau. (…) Enfin, comme il ne peut rien exécuter, nous lui avons aban-
donné avec confiance le pouvoir exécutif.29

N’oublions pas qu’en 1845, époque à laquelle Souvestre rédige, Louis


Philippe est au pouvoir. La République est simplement un espoir, mais
dans une optique Saint-simonienne, un Président n’aurait pas un rôle
prépondérant puisque le pouvoir véritable serait aux mains de l’industrie
qui aurait pour mission d’assurer le bien-être général par ses productions.
C’est ce que l’on trouve peu après.
Les chambres sont factices et « Le quatrième pouvoir, enfin, est
composé des banquiers qui se sont fait les intendants de la République

28 Ibid., p. 288-289.
29 Ibid., p. 298-299.
78 La littérature d’imagination scientifique

(…) qui ne laissent tomber que de petites pièces et retiennent toutes les
grosses… »30 C’est bien pour cela que Banqman est candidat à la députa-
tion, non pour ce que la fonction lui apporte comme pouvoir, mais
comme marqueur social. Chez Robida, on trouvera également un Prési-
dent mécanique.
Au bout de leur troisième jour en l’an 3000 Maurice et Marthe
s’endorment et voient que Dieu est navré de ce que sa création est deve-
nue : il déclenche l’apocalypse.
Souvestre est un saint-simonien modéré car il montre ici certains
bienfaits (apparents) de ce système, mais surtout ses dérives possibles si
on pousse le système à son extrémité. Ce qui devrait assurer le bonheur
de l’homme, le progrès, la mécanisation, peut devenir un enfer et c’est
bien pour cela que son roman est une dystopie où l’on trouve malgré
tout des éléments conjecturaux intéressants, qui rencontreront un écho
vers la fin du siècle, essentiellement chez Robida. Ce roman peut aussi
apparaître comme une œuvre charnière entre les dystopies classiques et
les approches plus modernes de la prospective. Cette tendance se re-
trouve chez Bulwer Lytton.

2 – Edward George Bulwer Lytton (Lord)

Sur le thème de la Terre creuse, Bulwer Lytton (1803-1873), roman-


cier et homme politique réformateur, va présenter dans La Race future
(1871) une race d’hommes, les Vril-ya (c’est-à-dire : « Les Nations Civili-
sées »), hautement technicisés et qui ne veulent pas avoir de contact avec
les hommes vivant en surface. Ce thème semble avoir été initié, selon
Pierre Versins, par Simon Tyssot de Patot avec son roman : La vie, les
aventures et le voyage de Groenland du révérend Père Cordelier Pierre de Mésange
(1720) où il présente, sous le pôle Nord, des hommes vivant dans des ci-
tés souterraines31. On a déjà trouvé ce thème dans le roman qui va inspi-
rer Restif de la Bretonne, Les hommes volants ou les aventures de Pierre Wilkins
(1750) de Robert Paltock, où le héros découvre des hommes volants

30 Ibid., p. 299-300.
31 « Il nous parut bientôt que ce que nous avions pris pour de fimple pieux étoient en ef-
fet de bonnes & fortes paliffades (…) à l’entour des demeures fouterraines de ces In-
fulaires. […] Enfin nous nous trouvâmes infenfibelement devant un porche magnifique,
où il y avait un efcalier large de trente pieds, par lequel on nous fit defcendre dans la plus
belle Cave du monde. » TYSSOT de PATOT, Simon. La vie, les avantures & le voyage de
Groenland du Révérend Père Cordelier Pierre de Mésange : Avec une Relation bien circonftanciée de
l’origine, de l’hiftoire, des mœurs, & du Paradis des Habitants du Pole Arctique. Amsterdam :
Etienne Roger, 1720, p. 47, 48 (t. 1).
L’émergence 79

dans une immense caverne. Or, les Vril-ya sont aussi des hommes vo-
lants. Peut-on affirmer que Bulwer Lytton a été lecteur de Paltock et de
Tyssot ?… Ce n’est pas exclu.
Ici, on pénètre dans le monde des Vril-ya par un puits de mine, puis
une grotte et enfin par une sorte de porte en bordure du décor.

Au dessus de moi, il n’y avait pas de ciel, mais la voûte d’une grotte.
Cette voûte s’élevait de plus en plus à mesure que le passage d’élargissait,
elle finissait par devenir invisible au dessus d’une atmosphère de nuages
qui la rendait invisible.32

On avait trouvé quelque chose d’assez semblable chez Verne dans


son Voyage au centre de la Terre (1864-1867), où le professeur Otto Liden-
brock et son neveu Alex pénètrent par le volcan Sneffels en Islande,
pour y trouver un autre monde souterrain.
Le héros de Bulwer Lytton découvre une flore et une faune étranges
qui ressemblent à ce qu’il devait y avoir sur Terre vers le Tertiaire, puis
des bâtiments semi- troglodytes semblables à ceux édifiés par les Naba-
téens sur le site de Pétra qui a été redécouvert en 1812 et dont Bulwer
Lytton peut avoir vu les images dessinées par David Roberts en 1839.
Ici, le bâtiment décrit ressemble à celui qui est appelé « La Merveille » à
Pétra.

… du bâtiment (…) creusé en partie dans un grand rocher (…) La fa-


çade était ornée de grosse colonnes, s’élevant sur des plinthes massives et
surmontées de chapiteaux (…) imitait le feuillage de la végétation qui les
entourait…33

Puis, c’est son premier contact avec un Vril-ya. On apprendra, page


70, qu’il s’appelle Aph-Lin :

Il me rappelait les génies symboliques ou démons qu’on trouve sur les


vases étrusques (…) qui ont les traits de la race humaine et qui appartien-
nent cependant à une autre race. (…) Son principal vêtement me parut
consister en deux grandes ailes, croisées sur la poitrine et tombant
jusqu’aux genoux ; le reste de son costume se composait d’une tunique et
d’un pantalon d’une étoffe fibreuse. [Il] tenait à la main droite une mince
baguette d’un métal brillant, comme de l’acier poli. [Son visage rappelle


32 BULWER LYTTON, Edward George. La Race future. Paris : E. Dentu, 1888, p. 14.
33 Ibid., p. 16.
80 La littérature d’imagination scientifique

celui des] sphinx sculptés (…) Je sentais que cette image humaine était
douée de forces hostiles à l’homme.34

Par certains côtés on peut trouver là un héritage des hommes volants de


Paltock et de Restif et une préfiguration des Martiens de Le Faure et de
Graffigny. On apprendra plus tard que ces ailes sont mécaniques et
amovibles, comme chez Paltock et chez Restif, car : « …à la ville beau-
coup de Vril-ya ne portaient pas ces ailes. »35
Aph-Lin conduit le voyageur chez lui. Dans le bâtiment, de la mu-
sique semble venir de nulle part, comme la musique d’ambiance d’un
grand magasin ou du siège d’une multinationale. Bulwer Lytton annonce
ici la « musique d’ascenseur » : « Une musique douce ondulait au-dessus
de nous ; on eut dit qu’elle venait d’instruments invisibles… »36 On ap-
prendra plus tard que cette musique est générée par « …des appareils
mécaniques destinés à produire un son mélodieux. »37 C’est-à-dire des
appareils à rouleaux, mais perfectionnés.
Puis Aph-Lin s’adresse à un personnage, posté près d’une porte, à
l’aide de sa baguette : « …je vis que ce n’était pas une forme vivante,
mais un automate. »38 On apprendra par la suite qu’il y en a au moins un
par pièce, sans que Bulwer Lytton explique clairement leur fonction.
Nous avons là un rappel de tous les automates créés depuis l’Antiquité
(école d’Alexandrie) jusqu’au XVIIe siècle, sauf qu’ici ils semblent auto-
nomes tirant peut-être leur énergie du vril ?….
Arrive un enfant et tout trois montent sur une plate-forme « …la
voûte de la chambre s’ouvrit et il en descendit une plate-forme, qui me
sembla construite sur le même principe que les ascenseurs dont on se
sert dans les hôtels… »39 à la seule différence, qu’il n’y a pas ici d’instal-
lation fixe (cage d’ascenseur) et cet ascenseur semble fonctionner sur le
principe de l’anti-gravité, ce que l’on retrouvera dans les romans de SF.
Les Vril-ya se servent du vril dans l’essentiel de leur vie : « …dans au-
cune langue que je connaisse aucun mot qui soit synonyme de vril. Je
l’appelais électricité… »40 et ses dérivés comme le magnétisme ou le gal-
vanisme, qui étaient alors à la mode à la suite des travaux de Faraday.


34 Ibid., p. 17, 18.
35 Ibid., p. 115.
36 Ibid., p. 20.
37 Ibid., p. 128.
38 Ibid., p. 20, 21.
39 Ibid., p. 21.
40 Ibid., p. 49.
L’émergence 81

Dans cette civilisation, grâce au vril, les Vril-ya pratiquent la télépathie,


reléguée sur Terre au rang de charlatanisme.
Avant le déluge, les Ana (c’est-à-dire : les hommes) se sont enfoncés
sous Terre en emportant leurs savoirs. « Ils connaissaient presque toutes
nos inventions modernes, y compris l’emploi de la vapeur et du gaz. »41
et surtout le vril qui sert :

…comme d’un agent tout-puissant sur toutes les formes de la matière


animée et inanimée. Il détruit comme la foudre ; appliqué d’une autre fa-
çon, il donne à la vie plus de plénitude et de vigueur ; il guérit et préserve
(…) Par ce fluide on se fraye un chemin en fendant les substances les
plus dures, on ouvre les vallées à la culture (…) C’est de ce fluide que ce
peuple extrait la lumière de leurs lampes [grâce à lui] toute guerre cessa
entre les peuples qui avaient découvert le vril…42

Si Bulwer Lytton évoque l’énergie électrique pour désigner une équiva-


lence au vril, il semble que, par certains aspects (guerre, production
d’énergie), on soit plus proche de l’énergie nucléaire que de l’énergie
électrique.
Quant à la civilisation de ces peuples, elle est démocratique et quasi
utopique, proche que de ce que Thomas More avait développé dans son
Utopie, une règle de vie qui se résume à une maxime : « Pas de bonheur
sans ordre, pas d’ordre sans autorité, pas d’autorité sans unité. »43 C’est
une doctrine quelque peu fascisante et c’est sans doute ce qui explique-
rait l’existence réelle ou supposée de la « société secrète du Vril » dans
l’Allemagne prénazie (± 1930). La Vril Gesellschaft, aurait été liée à la So-
ciété de Thulé, née en 1912, dont le racisme sur le thème du pangerma-
nisme a plu au nazisme naissant. Mais quand on examine les sources de
des affirmations concernant la Confrérie du Vril, on ne peut qu’être très
dubitatif quant à son existence réelle. Tout cela, comme dans bien des
cas, semble relever du conspirationnisme.
Quelques dangers inquiètent les Vril-ya : les tremblements de terre,
les irruptions de l’eau et de lave, les « ouragans souterrains » et les gaz.
Mais tout est sous contrôle.
Le pays des Vril-ya est sillonné de routes : « Ces chemins de com-
munication étaient toujours éclairés et la dépense en était couverte par


41 Ibid., p. 61.
42 Ibid., p. 62, 63.
43 Ibid., p. 68.
82 La littérature d’imagination scientifique

une taxe spéciale, à laquelle toute la communauté participait… »44 Les


routes sont éclairées, comme les autoroutes en Belgique, par une contri-
bution généralisée, ce qui laisse entendre que les Vril-ya ont un système
d’impôts. On apprendra, par la suite, que ces impôts étaient « très consi-
dérables, comparés à la population »45, mais bien acceptés par elle.
Leurs bâtiments ressemblent à ceux peints par John Martin, peintre
néoromantique et « pompier », que Bulwer Lytton semble admirer. Peu
de magasins sont visibles, mais les commerçants semblent très affairés.
Les Vril-ya sont végétariens, avec une dentition adaptée (effet du
darwinisme ?) comme on l’apprendra plus tard46, élément que l’on re-
trouvera chez Flammarion, et pour retrouver des forces « …quatre fois
par an [ils font usage] d’un bain chargé de vril. »47 Nous ne sommes pas
loin des « baquets » de Messmer.
En se référant à la théorie phrénologique de Gall, très à la mode au
XIXe siècle, Bulwer Lytton décrit le crâne des Vril-ya :

…le crâne commun aux Vril-ya a les organes du poids, du nombre, de la


musique, de la forme, de l’ordre, de la causalité, très largement dévelop-
pés ; ceux de la constructivité beaucoup plus prononcés que ceux de
l’idéalité.48

Enfin, on trouve exposée une sorte de théorie eugéniste, que l’on re-
trouvera très atténuée chez Flammarion. Ce passage explique aussi le
titre de l’ouvrage :
…nous fûmes chassés d’une région qui semblerait être votre monde su-
périeur, afin de nous perfectionner et d’arriver à l’épuration complète de
notre race par l’âpreté des luttes que nos pères eurent à soutenir; et lors-
que notre éducation sera achevée, nous sommes destinés à retourner
dans le monde supérieur pour y supplanter toutes les races inférieures
qui l’occupent aujourd’hui.49


44 Ibid., p. 117.
45 Ibid., p. 198.
46 « …elles se sont transformées par l’hérédité et se sont adaptées au genre de nourriture

dont nous nous contentons aujourd’hui. » (p. 220, 221)


47 Ibid., p. 123.
48 Ibid., p. 125.
49 Ibid., p. 129.
L’émergence 83

Et ceci bien que les Vril-ya, comme les Utopiens de More, se présen-
tent comme des êtres pacifiques et doux, égalitaristes et dénués
d’ambition, ce qui est plutôt paradoxal, face à leurs intentions affichées.
Si le narrateur a parlé du vril, il n’a pas encore parlé de la baguette de
vril que tous les Vil-ya tiennent en main et qui s’apparente à une baguette
magique.

Elle est creuse ; la poignée est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts,
par lesquels on peut changer la force, la modifier, la diriger. (…) On la
porte souvent sous la forme d’une canne de promeneur, mais elle est
garnie de coulisses qui permettent de l’allonger ou de la raccourcir à vo-
lonté. Quand on s’en sert dans un but spécial, on tient la poignée dans la
paume de la main, l’index et le médius en avant. On m’assura, cependant,
que la puissance de la baguette n’était pas la même dans toutes les mains
(…) ces peuples ont inventé certains tubes par lesquels le fluide vril peut
être conduit vers l’objet qu’il doit détruire, à travers des distances
presque indéfinies (…) cinq cents ou six cents kilomètres.51

Baguette magique, mais aussi, arme absolue car elle n’a pas qu’une
portée qui semblait alors immense, mais une efficacité redoutable puis-
qu’elle peut « …réduire en cendres une ville deux fois grande comme
Londres ou New York, dans un espace trop court pour que j’ose l’indi-
quer. »52 En visitant un musée, le narrateur, peut constater l’évolution
technique des Vril-ya : ils ont connu les voitures et les vaisseaux à va-
peur, les ballons.
La puissance des Vril-ya leur est donnée par leurs mains qui sont
plus puissantes que les nôtres et grâce à un nerf qui va du poignet au
pouce, adaptation darwinienne, leur permettant de guider le vril par la
pensée. C’est d’ailleurs la découverte du vril, mille ans plus tôt, qui a mo-
difié l’homme et l’a rendu aussi sage et posé. Un portrait retient
l’attention du visiteur, c’est celui d’un sage ressemblant plus ou moins à
une grenouille !… Un discours qui semble une charge humoristique
contre le darwinisme.
Si « les peuples heureux n’ont pas d’histoire », comme le rappelle
Paul Valery dans Mauvaises pensées et autres53, c’est le cas des Vril-ya qui
n’éprouvent pas le besoin de la création littéraire. Leur maigre presse
n’est que scientifique et encore n’examine-t-on dans les sciences que

51 Ibid., p. 135-137.
52 Ibid., p. 138.
53 VALERY, Paul. Mauvaises pensées et autres. Paris : Gallimard, 1966, p. 903 (Bibliothèque

de la Pléiade, Œuvres complètes, Vol. II).


84 La littérature d’imagination scientifique

leurs côtés pratiques. Les arts ne les attirent pas d’avantage et ne se mani-
festent pas par la nouveauté.
En fait, c’est un peuple proche de la stase, peut-être même entré en
entropie, mais qui lutte contre ce mouvement par des brassages de popu-
lation – parfois agressifs – comme chez More. On pratique l’exogamie en
faisant comme dans la Grèce primitive : une expédition chez un peuple
voisin permet d’enlever quelques femmes pour renouveler le patrimoine
génétique.
Les véhicules dont se servent les Vril-ya se divisent en trois catégo-
ries dont une, les seconds, rappelle Cyrano :

… les premiers étaient de toutes tailles et de toutes formes, quelques-uns


n’étaient pas plus grands qu’une de nos voitures ordinaires, d’autres
étaient de véritables maisons mobiles à un étage et contenant plusieurs
chambres meublées (…) Les véhicules aériens étaient faits de matières
légères, ne ressemblant pas du tout à nos ballons, mais plutôt à nos ba-
teaux de plaisance, avec une barre et un gouvernail, de larges ailes ou pa-
lettes, et une machine mue par le vril.54

On ne peut pas dire que Bulwer Lytton fait preuve d’une imagination
débordante. Malgré tout, on retrouvera trace de ces machines volantes
chez Le Faure et de Graffigny, lors du passage de leurs héros chez les
Martiens où on les voit se servir d’une barque volante.
Ce manque d’originalité se retrouve dans le système d’ailes, en plume
d’oiseau, qui ressemble à celui que Restif décrit laborieusement, mais de
façon plus convaincante :

Les ailes sont attachées aux épaules par des ressorts d’acier léger mais so-
lide ; quand elles sont étendues, les bras glissent dans des coulisses prati-
quées à cet effet et formant comme une forte membrane centrale. Quand
les bras se lèvent, une doublure tubulaire de la veste ou de la tunique
s’enfle par des moyens mécaniques, se remplit d’air, qu’on peut augmen-
ter ou diminuer par le mouvement des bras, et sert à soutenir le corps
comme sur des vessies, les ailes et appareils, assez semblables à un bal-
lon, sont fortement chargés de vril…55

Heureusement que le vril, cette panacée, intervient car on voit mal


comment un tel attirail pourrait transformer l’homme en un être volant ;
d’ailleurs, le visiteur ne parviendra pas à s’en servir : il manque de volon-

54 Ibid., p. 196, 197.
55 Ibid., p. 208.
L’émergence 85

té, en dépit de l’aide que lui apporte Zee, la fille de ses hôtes, qui est
amoureuse de lui… ce qui a le don de l’effrayer. En revanche, l’un des
frères aînés de Zee lui fait cadeau d’une réplique de la montre qu’il lui a
confiée :

Elle est en or et les aiguilles en diamant et elle joue en sonnant les heures
un air favori des Vril-ya. Elle n’a besoin d’être remontée que tous les dix
mois et elle ne s’est jamais dérangée [déréglée] depuis que je l’ai.56

Objet insignifiant, certes, mais qui est une projection en direction des
montres actuelles car elle marque aussi bien les heures sur que sous
Terre, comme les montres électroniques contemporaines qui peuvent af-
ficher l’heure de plusieurs villes de fuseaux horaires différents et qui sont
radio-pilotées depuis une horloge atomique, pour être toujours à l’heure
exacte.
Le visiteur découvre la maison de campagne de son hôte, une mai-
son végétale, pré-écologique.

Les murs de la maison de campagne étaient composés d’arbres plantés à


une petite distance les uns des autres, et les interstices remplis par cette
substance métallique et transparente qui tient lieu de verre aux Ana. (…)
C’était un bosquet, moitié chambre, moitié jardin. Les murs n’étaient
qu’une masse de plantes grimpantes en fleurs.57

C’est la dernière innovation que présente Bulwer Lytton, le reste de


l’aventure se perd dans une histoire sentimentale sans grand intérêt, il est
vrai que son roman est plus proche de l’utopie que du roman d’imagi-
nation scientifique, même s’il en porte quelques traces.
Malgré tout, si le Vril semble inspiré par la « foudre de Tesla », ce
roman qui comporte quelques éléments sciencefictifs (anti-gravité, pro-
gressisme) relève quand même plus de la magie que de l’imagination
scientifique. Il est vrai que le propos de Bulwer-Lyton était plus axé sur
le social que sur le discours scientifique. Il en va tout différemment avec
Villiers qui, tout en développant un récit romanesque bien conduit,
dresse un discours scientifique innovant.


56 Ibid., p. 218.
57 Ibid., p. 227, 228.
86 La littérature d’imagination scientifique

3 – Jean-Marie-Mathias-Philippe-Auguste de Villiers de L’Isle-


Adam (Marquis de)

Roman ou panégyrique ?… On peut s’interroger sur L’Ève future


(1886) de Villiers de l’Isle-Adam (1838-1889), dont le personnage princi-
pal est un Thomas Edison fantasmé. Il a 42 ans lorsque le roman com-
mence, nous sommes donc en 1889.
Comme le Rolla de Musset, « Je suis venu trop tard dans un monde
trop vieux », Edison, le « Magicien de Menlo Park », s’interroge sur sa
place dans le temps et l’histoire : « Comme j’arrive tard dans l’Huma-
nité ! »58, se dit-il, en méditant sur son invention du phonographe à rou-
leau qui lui aurait permis d’enregistrer Dieu s’adressant à Adam, le Quos
Ego de Virgile, ou les trompettes de Jéricho.
Avec cette idée de « retard », Villiers rappelle, métaphoriquement,
que son ami Charles Cros avait déposé son brevet du Paléophone en
avril 1877 alors que le dépôt de brevet d’Edison pour son Phonographe
date de décembre 1877. Edison est coutumier du fait, il s’approprie une
invention à brevet limité ou non brevetée, la modifie légèrement, la bre-
vète et se l’approprie.
Villiers ne revendique pas une culture scientifique, au mieux a-t-il des
connaissances nées de ses lectures, de la fréquentation d’amis comme
Charles Cros, lui permettant d’intégrer des nouveautés techniques à son
récit, comme on le verra.
Villiers débute son roman par une référence à la lutte entre Edison et
Tesla : « Un éblouissant jet bleu, parti d’une vieille pile faradique à dix
pas de son fauteuil, et capable de foudroyer une certaine quantité
d’éléphants, traversa de son dissolvant éclair, un bloc de cristal… »59
Edison était partisan du courant continu (comme celui d’une pile
voltaïque ou faradique), inoffensif, donc incapable de « foudroyer une
certaine quantité d’éléphants », au contraire de son ancien employé, Tes-
la, qui était partisan du courant alternatif, jugé dangereux par Edison.
C’est pour discréditer Tesla et affirmer la dangerosité du courant al-
ternatif qu’Edison fit électrocuter un certain nombre d’animaux, dont un
éléphant. De cette campagne barbare de dénigrement, Edison tirera
quand même un brevet en 1888 : celui de la chaise électrique pour
l’exécution des condamnés à mort.


58 VILLIERS DE L’ISLE-ADAM, Auguste (de). L’Ève future. Paris : de Brunhoff, 1886,

p. 5.
59 Ibid., p. 7.
L’émergence 87

Grâce au téléphone, inventé par Bell en 1876, mais qu’il a amélioré la


même année en lui adjoignant un microphone de son invention, Edison
s’entretient avec Sowana Anderson au sujet d’une certaine Hadaly60 à qui,
comme la Créature de Mary Shelley, ne manque qu’« Une étincelle, et Ha-
daly apparaîtra !... »61
Villiers nous entraîne vers un Edison démiurge, un nouveau Dr
Frankenstein, grâce à la « fée électricité », qui sera appelée à être la ve-
dette de l’exposition universelle de Paris en 1889 ; d’ailleurs Villiers
n’appelle-t-il pas régulièrement Edison « l’électricien ».
Edison allume un bec de gaz. Il « …abaissa le ressort d’un briquet à
hydrogène… »62 C’est une invention d’Alessandro Volta en 1770, perfec-
tionnée en 1823 par Johan Wolfang Döbereiner à partir de l’attaque du
zinc par l’acide sulfurique, une éponge de platine servait de catalyseur et
une flamme se produisait dès l’ouverture du briquet. Cet appareil, qui se-
ra commercialisé jusqu’en 1880, de la taille d’une lampe à pétrole, était
un objet de luxe.
Edison vient de recevoir une dépêche qui lui annonce l’arrivée de
son bienfaiteur, Lord Ewald.

Edison détourna le regard vers le récepteur d’une réduction Morse, fixée


sur un socle auprès du phonographe. Un carré de papier télégraphique
s’y trouvait ajusté. (…) L’électricien étendit la main, le papier sauta hors
de son alvéole de métal, la dépêche suivante, qu’Edison approcha de la
lampe, s’y étant brusquement imprimée…63

Ce que décrit Villiers ici ressemble à ce que sera le bélinographe,


qu’Edouard Belin inventera en 1907, car le texte reçu par Edison ne lui
parvient pas sous forme de bande perforée comme un message Morse,
mais rédigé en entier.
Le temps d’un songe sur ce qu’aurait pu apporter la découverte an-
cienne de la photographie, en même temps que le phonographe sans
doute, pour témoigner de l’Histoire, et Villiers fait référence à l’apex
dans Zéta Herculis, amas globulaire dont il parlera dans sa nouvelle des


60 L’idéal en iranien
61 VILLIERS, op. cit., p. 12.
62 Ibid., p. 17.
63 Ibid., p. 18.
88 La littérature d’imagination scientifique

Contes cruels, « L’Analyse chimique du dernier soupir » pour exprimer


l’inéluctable et la durée64.
Peu après, Lord Ewald arrive grâce au chemin de fer et à une ellipse
temporelle. Le jeune Baron se confie à Edison : il est amoureux d’Alicia
Clary, rencontrée dans le train entre Newcastle et Londres et qui est de-
venue sa maîtresse.
Elle lui semble un être à part, elle « pouvait prendre, à mes yeux, les
insolites proportions sinon d’une absolue nouveauté humaine, de moins du
type le plus sombre (…), de ces inquiétantes anomalies. »65 Hélas, la de-
moiselle, bien que de famille noble, s’est déshonorée dans une liaison
avortée et, quittant les siens, elle vit en se consacrant au théâtre.
Lord Ewald devant Alicia Clary, qu’il compare à la Venus Victrix66,
est comme Peyrehorade devant la Vénus d’Ille : subjugué, alors qu’il a le
sentiment de déroger en ayant une liaison avec cette « théâtreuse ».
Effectivement, Alicia est une coquille vide, un visage admirable, un
corps parfait, mais une cervelle d’oiseau, inculte. Mais « l’absolue nou-
veauté », est encore à venir. Pour guérir l’âme de Lord Ewald, Edison lui
propose un pacte.

…dans vingt et un jours, miss Alicia Clary vous apparaîtra, non seule-
ment transfigurée, non seulement de la « compagnie » la plus enchante-
resse, non seulement d’une élévation d’esprit des plus augustes, mais re-
vêtue d’une sorte d’immortalité. – Enfin, cette sotte éblouissante sera
non plus une femme, mais un ange ; non plus une maîtresse, mais une
amante ; non plus la Réalité, mais l’idéal.67

Faut-il voir là une sorte de pacte faustien ?… Annie Petit dans « La


science en procès : Edison et L’Ève futur », dans la revue Romantisme, n°
69, ne le pense pas car Edison est avant tout un homme de science, un
positiviste affranchi des préoccupations métaphysiques.
Ce n’est pas un avis que partage Bernard Vibert dans Villiers l’Inquié-
teur, surtout si l’on se réfère à la première version de ce texte qui fut pu-

64 « Il est officiel, aujourd’hui, que la totalité de notre système solaire se dirige insensible-

ment, vers le point céleste marqué par la sixième étoile de la constellation d’Hercule (soit
Zéta Herculis, d’après notre langage). » Villiers. « L’analyse chimique du dernier soupir » in
Contes cruels. Paris : Clamann-Levy, 1883, p. 205.
65 Villiers, op. cit., p. 46.
66 Il s’agirait plutôt de la Vénus de Milo et non de la « Venus Victrix » de Canova pour

laquelle Pauline Borghèse a posé (1805-1808), qui n’est pas au Louvre, puisque c’est là
que Lord Ewald amène Alicia, mais à la Galerie Borghèse à Rome.
67 Villiers, op. cit., p. 83.
L’émergence 89

bliée en feuilleton en 1880 dans Le Gaulois68 comme le fait aussi Alan


Raitt,

…le rêveur raille le monde et son propre rêve : jeu complexe où se


brouillent définitivement les critères de la vérité. À ce stade, on peut af-
firmer que l’ambiguïté inhérente à l’œuvre de Villiers est une pensée de la
contradiction qui soutient à la fois que Dieu est mort et que Dieu n’est
pas mort.69

Edison n’est pas Villiers et même si Villiers s’est rapproché d’Huysmans


et de Bloy à partir de 1885, l’Edison du roman ne semble pas spéciale-
ment préoccupé par la métaphysique : pour lui, la réalisation qu’il envi-
sage n’est qu’un tour de force technique à la hauteur de son génie.
Edison, qui n’est donc pas Faust, ne « vend » rien à Lord Ewald, au
contraire, ce qu’il va créer est une façon de rembourser la dette qu’il a
envers le jeune Baron, le règlement d’une sorte de dette de jeu, de dette
d’honneur.
C’est oublier qu’entre l’auteur et le personnage, il y a le lecteur et un
projet éditorial : la célébration de l’inventivité. Ici Edison est avant tout
un personnage, transcendé de la réalité.
Edison va présenter son « grand œuvre » à Lord Ewald, en soignant
la mise en scène puisqu’Hadaly est dans une sorte d’écrin « de moire
noire, tombant fastueusement d’un cintre de jade jusque sur le marbre
blanc du sol, agrafaient leurs larges plis à des phalènes d’or piquées ça et
là aux profonds de l’étoffe. »70 Il s’agit bien comme le souligne le titre du
chapitre d’une « Apparition ».
« La vision semblait avoir un visage de ténèbres (…) Une féminine
armure, en feuilles d’argent brûlé, d’un blanc radieux et mat… »71 Avec
beaucoup de lyrisme, Villiers est en train de décrire quelque chose qui


68 Ce texte sera également publié en feuilleton dans L’Étoile française en 1881, dans La Vie

moderne en 1885-86, remanié plusieurs fois, il restera à l’état d’ébauche pour un roman que
Villiers appelle Le Sosie (1886), avant d’être édité en 1886 sous le titre L’Ève future chez de
Brunhoff.
69 VIBERT, Bernard. Villiers l’inquiéteur. Toulouse : Presses Universitaires du Mirail, 1995,

p. 120.
70 VILLIERS, op. cit., p. 89.
71 Ibid., p. 90.
90 La littérature d’imagination scientifique

n’existe pas encore, mais qu’Edison définit comme un être non vivant72 :
un robot.
N’oublions pas que le terme ne sera forgé par Carel Capek qu’en
1920 pour sa pièce R. U. R. (Rossum’s Universal Robots), mais on peut pen-
ser que Thea von Harbou va se souvenir de L’Ève future lorsqu’elle écrivit
le scénario de Métropolis (1927), puisque son androïde va se transformer
en Maria (comme Hadaly en Alicia), la passionaria de la ville basse,
même si c’est une Maria dévoyée que Rotwang va fabriquer pour Joh le
maître de Métropolis.
Villiers présente alors une invention qui permet de dupliquer, de co-
loriser et de projeter la photographie d’Alicia, qui deviendra une sorte de
moule qui servira de modèle à la forme humanisée d’Hadaly.

Un puissant pinceau de lumière éblouissante partit, dirigé par un réflec-


teur et se répercuta sur un objetif [sic] disposé en face de la carte photo-
graphique de miss Alicia Clary. Au-dessous de cette carte, un autre ré-
flecteur multipliait sur elle la réfraction de ses pénétrants rayons.
Un carré de verre se teinta, presque instantanément, à son centre,
dans l’objectif ; puis le verre sortit de lui-même de sa rainure et entra
dans une manière de cellule métallique, trouée de deux jours circulaires.
Le rais incandescent traversa le centre impressionné du verre par
l’ouverture qui lui faisait face, ressortit, coloré, par l’autre jour
qu’entourait le cône évasé d’un projectif, – et, dans un vaste cadre, sur
une toile de soie blanche, tendue sur la muraille, apparut alors, en gran-
deur naturelle, la lumineuse et transparente image d’une jeune femme, -
statue charnelle de la Venus Victrix…73

Villiers parle d’ « apparition », de « transparente image », de « vision » et


même de « démarche somnambulique… » Nous sommes ici plus
proches de la thématique du roman Gothic, que de l’imaginaire scienti-
fique. N’oublions pas que Villiers n’a pas de culture scientifique, même
s’il est l’ami de Charles Cros, et il tente de le masquer par des descrip-
tions qui font plus référence au merveilleux d’un cabinet d’alchimie qu’au
laboratoire d’Edison.
Il s’agit donc, maintenant, de donner forme au robot, de l’habiller de
matière, d’en faire une femme. Edison a déjà la substance adéquate, sous
la forme d’un avant-bras, un essai technique.

72 « Ce n’est pas un être vivant, répondit tranquillement Edison… » (p. 93) « …une entité
magnéto-électrique. » (p. 94) « Ceci est le bras d’une Andréide de ma façon… » (p. 96) Le
Vampire, lui, était défini comme un « non mort » par Dom Calmet, comme par Polidori.
73 Ibid., p. 91, 92.
L’émergence 91

…ceci est un composé de substances exquises, élaborées par la chimie,


(…) c’est de la chair artificielle (…) Cette souple albumine solidifiée et
dont l’élasticité est due à la pression hydraulique (…) Quant au reste,
l’humérus d’ivoire contient une moelle galvanique, en communion cons-
tante avec un réseau de fils d’induction enchevêtrés à la manière des
nerfs et des veines, ce qui entretient le dégagement de [sic] calorique per-
pétuel qui vient de vous donner cette impression de tiédeur et de malléa-
bilité. Si vous voulez savoir où sont disposés les éléments de ce réseau,
comment ils s’alimentent pour ainsi dire d’eux-mêmes ; et de quelle ma-
tière le fluide statique transforme sa commotion en chaleur presque ani-
male, je puis vous en faire l’anatomie. (…) Ceci est le bras d’une An-
dréide de ma façon, mue pour la première fois par ce surprenant agent
vital que nous appelons l’Électricité, qui lui donne (…) toute l’illusion de
la Vie ! 74

Edison, si nous suivons bien ses explications, va donc transformer Hada-


ly non seulement en « habillant » son Andréide, son robot, non de métal,
mais en lui donnant l’apparence de la vie grâce à une matière albumi-
noïde qui a l’apparence et la texture de la chair et de la peau. En d’autres
termes, on passe du robot à l’androïde. On notera qu’androïde était at-
testé depuis 1752, mais la forme andréide est également correcte, étymo-
logiquement parlant, et elle sera réutilisée par Anatole France dans La
Vie littéraire en 1891, à propos de ce roman.
L’invention d’Edison se situe bien au-delà des automates du Grand
Albert, de Vaucanson ou Jaquet Droz, qu’il dénigre.

Leurs automates sont dignes de figurer dans les plus hideux salons de
cire (…) Ces ouvrages (…) au lieu de donner à l’Homme le sentiment de
sa puissance, ne peuvent que l’induire à baisser la tête devant le dieu
Chaos.75

Il est vrai que les automates ne sont que des mécaniques, alors
qu’Hadaly fonctionne grâce à la « fée électricité » et l’électromagnétisme,
c’est pourquoi « …puisque je me sens ainsi défié par l’Inconnu (…) Je
prétends réaliser pour vous, milord, ce que nul homme n’a jamais osé
tenter pour son semblable. »76
Ainsi, Edison apparaît-il bien comme un technicien démiurge, prêt à
transgresser les lois de la nature grâce à la science, pour offrir à Lord

74 Ibid., p. 96.
75 Ibid., p. 97.
76 Ibid., p. 101.
92 La littérature d’imagination scientifique

Ewald une réplique intelligente d’Alicia et « faire sortir du limon de


l’actuelle Science-Humaine un Être fait à notre image, et qui nous sera, par
conséquent, CE QUE NOUS SOMMES A DIEU. »77
Comme Anne Le Feuvre l’explique dans son article, « Le Discours
scientifique dans l’Ève future »78, les explications techniques données par
Villiers pour expliquer le fonctionnement de sa machine, relèvent de la
fantaisie.
Lord Ewald n’appelle-t-il pas Edison « monsieur l’enchanteur » ? …
N’est-on point dans le domaine de l’enchantement, du surnaturel, quand
Edison promet de tromper le flair du chien de Lord Ewald pour qu’il
prenne Hadaly, le simulacre, pour Alicia, la réalité : « Si donc j’abuse à ce
point, les organes (supérieurs aux nôtres en acuité) d’un simple animal, –
comment n’oserai-je pas défier le contrôle des sens humains ? » 79
La Nouvelle Ève naîtra bien d’un nouveau dieu : « je représente la
Science avec la toute-puissance de ses mirages… »80 La science est bien
une magie qui réussit.
Enchantement et référence au fantastique également, par la façon
dont voyagera Hadaly pour aller dans le château de Lord Ewald : dans un
cercueil d’ébène, comme Dracula pour aller s’installer en Angleterre.
Edison explique alors, partiellement, le fonctionnement d’Hadaly.
Pour la voix, semblable à celle d’Alicia : « le timbre et les intonations, à
des millionièmes de vibrations près, seront inscrits sur les feuilles des
deux phonographes d’or… »81 L’or ne s’altérant pas, la voix ne le sera
pas non plus. En revanche, quand on sait que la capacité d’enregistre-
ment d’un rouleau était de deux minutes, même en multipliant par cent
cette capacité – grâce à l’emploi de l’or ! – on se demande comment Ha-
daly pourrait entretenir une conversation avec une voix pré-enregistrée et
gravée ?… Hadaly n’est pas dotée du cerveau positronique des huma-
noïdes d’Asimov.
Villiers répondra à ces objections dans la cinquième partie du roman.
À la question de savoir comment Hadaly pourra répondre à une question
inattendue, Edison réplique par l’empathie et l’adaptabilité des choses :
Lord Ewald apprendra qu’il suffit de poser les bonnes questions pour
avoir les bonnes réponses. Voilà qui préfigure les préceptes du Rand Sys-


77 Ibid., p. 103.
78 http://www.fabula.org/forum/colloque99/221.php
79 VILLIERS, op. cit., p. 112.
80 Ibid., p. 116.
81 Ibid., p. 131.
L’émergence 93

tem qui fit merveille dans les années 60, mais aussi le fonctionnement des
moteurs de recherche.
Les articulations de l’andréide sont en acier-fer lubrifiés par de l’huile
de rose.

Tous les mois vous en glisserez la valeur d’une petite cuillère entre les lèvres de
Hadaly (…) Le baume subtil se répandra de là dans l’organisme magnéto-
métallique de Hadaly. Ce flacon suffit pour un siècle et plus…82

Edison emploie l’huile de rose parce qu’elle fait également office de


parfum, une façon de célébrer la femme nouvelle.
L’animation du simulacre se fait grâce aux bagues qu’elle porte aux
mains et qui font office de tableau de commande avec, toutefois, une in-
dication intéressante : les pierres ont mis Lord Ewald en mémoire
comme utilisateur final, un peu comme le ferait un système informatique
grâce à un lecteur d’empreinte digitale.

Savez-vous pourquoi cette main surprenante a répondu à votre pression, tout à


l’heure ? (…) parce qu’en la serrant vous avez impressionné la bague, dit Edison.
Or, Halady (…) a des bagues à tous les doigts et les diverses pierreries de leurs
chatons sont toutes sensibles.83

Seul Lord Ewald sera capable d’animer une Hadaly « endormie » :


« Elle ne reconnaît que son élu. »84
Quant à l’alimentation d’Hadaly, on pourrait croire qu’il faut la bran-
cher pour recharger ses batteries. Ce n’est pas la peine. Comme on le
verra chez Le Faure et de Graffigny, sa nourriture est synthétique et elle
tient lieu de régénérateur pour ses batteries, si elle en a. « J’ai (…) cer-
taines boites de pastilles et de petites tablettes qu’elle assimile fort bien
(…) ce sont des pastilles de zinc, des tablettes de bi-chromate de potasse
et, quelquefois de peroxyde de plomb. »85 Le tout est accompagné d’une
eau traitée et le fonctionnement de l’ingestion des pastilles et tablettes
donne lieu à un discours pseudo-scientifique qui hésite entre le sérieux et
la parodie, mais où Edison raisonne par analogie : le corps humain a be-
soin de sels minéraux, donc son andréide fonctionnera à l’aide de ces
mêmes sels minéraux.

82 Ibid., p. 133. À raison de 2 cl pour une petite cuillère, le flacon en question aurait une
contenance de plus de 2,5 l !
83 Ibid., p. 134.
84 Ibid., p. 139.
85 Ibid., p. 136, 137.
94 La littérature d’imagination scientifique

À la ceinture, Hadaly porte un poignard qui lui sert à éloigner les in-
trus. Seul Lord Ewald pourra l’approcher de près.

…dans la poignée de cette arme, s’emmagasine un pouvoir fulgurant des


plus redoutable (…) Une imperceptible opale, du petit doigt gauche,
forme trembleur et, réglée, met la lame en relation avec un courant très
puissant. La carnation étouffe le bruit de l’étincelle qui mesure trois dé-
cimètres environ. Un parfait éclair. De sorte que l’insoucieux (…) qui
prétendrait « ravir un baiser », par exemple, à cette Belle au bois dormant,
roulerait – la face noircie, les jambes brisées, souffleté par un silencieux
coup de tonnerre, – aux pieds de Halady, avant d’en avoir même effleuré
le vêtement.86

Comme chez les Vril-ya avec leur baguette, on trouve dans ce poi-
gnard une sorte de Taser®, aussi opportun que redoutable. On retrouvera
une arme électrique chez Paul d’Ivoi.
Enfin, Hadaly peut se baigner. « Une petite perle de marbre rose, à
gauche du triple collier, sur la poitrine, amène une interposition inté-
rieure de verres dont l’adhérence hermétique empêche l’eau de ce bain de
pénétrer en l’organisme de la naïade. »87 Un système bien complexe
d’autant plus que l’eau de son bain est soumise à une préparation spé-
ciale, mais qui rend Hadaly hermétique.
Après avoir consacré bien des pages à expliquer, avec un discours as-
sez misogyne, pourquoi Edison créé Hadaly en souvenir d’un ami tombé
dans la déchéance à cause d’une « sauteuse d’enfer », Villiers revient à
l’écriture d’inspiration scientifique avec une projection cinématogra-
phique parlante à partir d’une succession de micro-photos sur plaques de
verre :

…la Vie elle-même, grâce aux procédés de la photographie successive,


qui, le long d’un ruban de six coudées, peut saisir dix minutes des mou-
vements d’un être sur des verres microscopiques, reflétés ensuite par un
puissant lampascope. (…) Soudain une voix (…) se fit entendre ; la dan-
seuse chantait…88

Le véritable Edison a effectivement tenté une telle expérience de


projection cinématographique, sans qu’elle soit couronnée de succès à
cause de décalages entre l’image et le son qu’il n’a pu résoudre.

86 Ibid., p. 140.
87 Ibid., p. 141.
88 Ibid., p. 194, 195.
L’émergence 95

Installée sur une sorte de table à dissection, Hadaly est ouverte par
Edison au moyen d’une de ses bagues-commande. Tout le premier cha-
pitre du cinquième livre du roman est consacré à une sorte d’autopsie
technique de l’andréide.

C’est pourquoi le noble Anglais, remué outre mesure par l’aplomb ter-
rible de l’électricien, sentit le froid de la science lui glacer le cœur à cet
extraordinaire énoncé. (…) C’est grâce au mystère qui s’élabore aussi
dans ces disques de métaux, et qui s’en dégage, que la chaleur, le mou-
vement et la force sont distribués dans le corps de Hadaly. (…) Ici, est le
moteur électro-magnétique des plus puissants, que j’ai réduit à ces pro-
portions et à cette légèreté, et auquel viennent s’ajuster tous les induc-
teurs. (…) Cette étincelle (…) produit la respiration en impressionnant
cet aimant situé verticalement entre les deux seins et qui attire à lui cette
lame de nickel, annexée à cette éponge d’acier, – laquelle, à chaque ins-
tant revient à sa place, à cause de l’interposition régulière de l’isolateur.
(…) Voici les deux phonographes d’or, inclinés en angle vers le centre de
la poitrine, et qui sont les deux poumons de Hadaly. (…) Un seul ruban
d’étain peut contenir sept heures de ses paroles. (…) Au-dessus de ses
poumons, voici le Cylindre où seront inscrits, en relief, les gestes, la dé-
marche, les expressions du visage et les attitudes de l’être adoré. C’est
l’analogie exacte des cylindres de ces orgues perfectionnés, dits de Barba-
rie, et sur lesquels sont incrustées, comme sur celui-ci, mille petites aspé-
rités de métal. (…) de même ici, le Cylindre, sous ce même peigne qui
étreint les extrémités de tous les nerfs inducteurs de l’Andréïde, joue (…),
les gestes, la démarche, les expressions du visage et les attitudes de celle que l’on in-
carne dans l’Andréïde. L’inducteur de ce Cylindre est, pour ainsi dire, le
grand sympathique de notre merveilleux fantôme. (…) les deux pou-
mons et le grand sympathique de Hadaly sont reliés par ce même et
unique mouvement dont le fluide est l’impulseur. Une vingtaine d’heures
parlées, suggestives, captivantes sont inscrites sur cet album de feuilles,
ineffaçables grâce à la galvanoplastie, – et leur Correspondances-expressives
sont, également, inscrites sur les aspérités de ce Cylindre, lesquelles sont
incrustées au micromètre.89

De cette longue description, on peut retenir cette idée du grand « Cy-


lindre » qui apparaît comme le poste de commande de l’andréïde. Edison
le compare au cylindre d’un orgue de barbarie, ce n’est pas faux d’autant
plus qu’auparavant, il avait présenté un piano mécanique qui fonctionne
sur le même principe, une technique de lecture qui aussi celle des auto-


89 Ibid., p. 212-218.
96 La littérature d’imagination scientifique

mates, dont il s’était moqué plus tôt : un rouleau à picots doté ou non de
ruban perforé.
Si l’on extrapole un peu, en sollicitant le texte, on pourrait voir là une
préfiguration des « Winchesters » d’IBM, ces premiers et volumineux an-
cêtres du disque dur d’un système informatique. Mais au-delà de cette vi-
sion un peu exagérée des choses, si Edison utilise des rubans d’étain
pour « programmer » la voix d’Hadaly dans un échange entre les deux
phonographes centraux, en se souvenant de la commande des métiers à
tisser semi-automatiques que Jacquard a mis au point en 1801, il aurait
pu utiliser un mécanisme semblable à celui-ci : un ruban perforé qui au-
rait pu emmagasiner beaucoup plus d’informations qu’un système de
rouleau à picots. Malgré tout, on est assez proche des principes présidant
au fonctionnement de la machine de Babbage. Villiers en avait-il entendu
parler ?… C’est peu probable. Le reste de la description du « système
Hadaly » est à l’avenant.

On voit le but recherché par le développement de tels discours : non pas


démontrer, ni expliquer, mais provoquer une impression de scientificité,
et surtout de complexité. En cela, l’on peut dire que Villiers se livre, dans
L’Eve future, à une exploitation, non dénotative, mais purement connota-
tive (et partant poétique) de la science, puisque seul compte l’effet à pro-
duire... objectif qui implique une pratique foncièrement hyperbolique,
pour ne pas dire caricaturale, du langage scientifique dont les caractéris-
tiques sont démesurément grossies, au mépris de toute vraisemblance et
de tout réalisme : la loi de la connotation qui, chez Villiers, est la seule
valable, passe ici par un rejet du vraisemblable. De la même manière, ces
longs exposés servent à épaissir le mystère de l’Andréide car ils rendent,
paradoxalement, sa réalité plus confuse : la science, au lieu de ramener
l’Eve artificielle à une série d’équations et d’opérations qui permettraient
de la déchiffrer, de la comprendre, la métamorphose en une chimère, un
être onirique d’une inouïe complexité, proprement insondable. C’est
donc au rêve, autant qu’à la raillerie, qu’elle nous renvoie, en un étonnant
mouvement d’explication paradoxale : plus Edison explique, et plus Ha-
daly, l’Andréide paradoxale, nous échappe.90

Cette analyse d’Anne Le Feuvre renforce l’idée que plus qu’un Faust ou
qu’un Frankenstein, Edison est un Pygmalion romantique, qui rêve de
forger la femme parfaite : belle, discrète, intelligente, fidèle, dévouée et
aimante. C’est une perspective qui nous rapproche de ce qui est peut-être
l’une des sources d’inspiration de Villiers : « L’homme au sable » d’Hoff-

90 http://www.fabula.org/forum/colloque99/221.php
L’émergence 97

mann, mais aussi le Freischütz de Weber (1821), sur un livret de Johann


Friedrich Kind, dont il sera question plusieurs fois dans le roman, ce qui
nous ramènerait à une dimension faustienne.
Même si les procédés sont parfois maladroits ou pesants, en revenant
sur certains détails comme « l’intelligence artificielle » d’Hadaly, Villiers
tente d’organiser son exposé, de lui apporter une forme de cohérence in-
terne, d’approcher du discours scientifique par la rationalisation des dé-
marches (même si elles sont parfois malhabiles) prêtées à Edison.
C’est, par exemple, ce que Villiers va faire dans le cinquième chapitre
de ce quatrième livre traitant de l’équilibre d’Hadaly, en imaginant un
système fort complexe reposant sur la circulation d’une masse de mer-
cure dans des canalisations… alors qu’un gyroscope, inventé en 1852 par
Léon Foucault, aurait rempli le même office.
Qu’importe, Villiers-Edison s’efforce de penser à tout : à la souplesse
de la peau, à ses jeux, à la qualité de la dentition, aux effluves corporelles
qui seront les mêmes que ceux d’Alicia Clary. Il y consacre un chapitre
entier, jouant sur la chimie de synthèse.
Quant à la vue, Edison s’appuie sur les travaux de William Crookes
et sur le rayonnement cathodique, qui permet à Hadaly de voir au-delà
du décor. Nous sommes toujours au bord du merveilleux, Villiers y cède
volontiers en accordant à Hadaly un don de double vue fort à la mode à
cette époque tout autant grâce aux numéros d’Houdin qu’à la vogue du
spiritisme. Elle « voit » arriver Alicia. Voilà qui préfigure plus ou moins
les précogs de Dick.
Le reste du roman s’éloigne de la littérature d’imagination scienti-
fique, tournant parfois à la bouffonnerie lettrée : un journaliste « photo-
graphiait ainsi (…) leurs trognes hirsutes, hispides et hyrcaniennes. » ou à
un petit anachronisme91, mais avec des effets d’écriture dignes des feuil-
letonistes de l’époque, même pour expliquer la mise en fonction d’Hada-
ly : « …je n’ai désisolé l’appareil intérieur et fait jaillir l’étincelle respira-
toire que ce matin, aux premiers rayons du soleil… qui s’en est éclipsé
d’étonnement ! » 92 On a là des accents proches de ceux que l’on retrou-
vera dans Tribulat Bonhomet (1887), où Villiers malmène la science.


91 « Tout à coup, vers cette époque, Sitting-Bull (…) ayant remporté un inattendu et san-

glant avantage sur les troupes américaines envoyées contre lui (…) l’attention stupéfaite
de cette nouvelle (…) se porta sur les Indiens menaçants et quitta de vue Edison pour
quelques jours… » (p. 310) Villiers fait référence à la bataille de Little Big Horn, elle a eu
lieu le 25 juin 1876, alors que le roman se déroule en 1889 !…
92 VILLIERS, op. cit., p. 315.
98 La littérature d’imagination scientifique

Étonnement, effectivement, puisque Lord Ewald prend Hadaly pour


Alicia, mais une Alicia dont il tombe subitement et véritablement amou-
reux. Mais dès qu’il comprend son erreur, dès qu’il conçoit qu’il est
amoureux d’un simulacre, il se sent dépossédé d’une partie de lui-même :
« Son cœur était confondu, humilié, foudroyé. »93 Après quelques cha-
pitres de stances, Lord Ewald, vaincu par la rhétorique d’Hadaly, accepte
l’hypothèse de la surhumanité.
Quant à l’infatigable Edison, il est déjà préoccupé par une autre ex-
périence touchant au « magnétisme animal », pour tenter de guérir une
femme tombée en catalepsie et pour tenter de comprendre comment son
« double astral », Sowana, s’est incorporé dans Halady, ce qui explique
son don de « double vue » et le fait qu’elle soit au-delà de ses espérances
« avec un art si subtil qu’il passe, en vérité, l’imagination de l’homme. »94
Nous sommes proches, ici de son récit « La Machine à Gloire » des
Contes cruels (1883) où il faut à la machine de Bathybius Bottom un « sup-
plément d’âme » pour fonctionner.
À la fin le Dieu-vengeur prend sa revanche sur le démiurge. Le trans-
atlantique Wonderful sur lequel se trouvait Alicia-Hadaly dans son cercueil
d’ébène, sombre à la suite d’un incendie, entraînant l’andréide avec lui.
Avec cette « chute de l’ange », nous sommes passés du roman d’imagi-
nation scientifique à la fable métaphysique et certainement pas au pané-
gyrique d’Edison.
Cette position contre l’illusion de réel qu’apporte la science, nous
renvoie à une certaine forme d’hégélianisme, dont Villiers a eu connais-
sance par son cousin Hyacinthe du Pontavice de Heussey. Ce n’est pas,
chez Villiers, un rejet de la science en tant que telle, mais une certaine
forme de méfiance qui nous fait penser à la formule de Rabelais :
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Au-delà, dans cette
destruction, on peut voir une sorte de condamnation de ce que Valéry
appellera « l’éros énergumène », une justification des discours misogynes
d’Edison, un retour à l’Ordre divin qui transcende le scientisme et l’hybris
de l’époque.
Parmi les contemporains de Villiers, on retiendra l’œuvre de Louis
Boussenard qui a eu une production abondante, mais beaucoup moins
aboutie sur le plan littéraire dont l’œuvre comprend « souvent – mais à


93 Ibid., p. 326.
94 Ibid., p. 368.
L’émergence 99

l’état de traces et mal exploitées – des idées conjecturales… »95, selon


Pierre Versins.

4 – Louis-Henri Boussenard

Après ses études de médecine, Louis Boussenard (1847-1910) voyage


beaucoup dans les colonies françaises. Fait prisonnier par les Prussiens
pendant la guerre de 1870, il va développer un certain sentiment nationa-
liste et une sorte de haine viscérale envers l’Allemagne, mais aussi envers
l’Angleterre. Il débute dans l’écriture avec des récits d’aventure comme
Les Dix millions de l’Opossum rouge (1879).
Son roman, Les Secrets de Monsieur Synthèse (1888-89), met en scène un
personnage assez typique de cette époque : le savant aux idées inquié-
tantes par leur nouveauté. Dès le premier chapitre, Boussenard met en
scène Monsieur Synthèse qui, en 1884, intrigue la police : il vit au Grand
Hôtel, c’est « un savant maniaque toujours occupé à couvrir des feuilles
blanches de formules chimiques et d’équations… »96, il semble ne jamais
se nourrir et dormir, il possède une équipe de gardes du corps noirs et un
Bhil97 de l’Indoustan. On ne voit jamais Monsieur Synthèse, mais il pos-
sède une fortune immense dont un crédit de « cent millions sur la mai-
son Rothshild », il dirige un énorme laboratoire avec une armée de sa-
vants (comme on l’apprendra un peu plus tard), et il vient de commander
« cinq cents scaphandres autonomes », que Boussenard décrit sommai-
rement, mais qui ressemblent à ceux que Verne a mis en scène dans
Vingt mille lieux sous les mers.
On voit que l’on a affaire à l’exploitation du thème du savant fou et
celui du complot : « cette individualité de Monsieur Synthèse ne sert-elle
pas à abriter une collectivité d’êtres impersonnels, agissant dans un but
caché et peut-être criminel ? »98 Ce schéma dramatique : un être supé-
rieur, un génie du mal, associé à une société secrète fait partie de l’arsenal
du feuilletoniste et ce thème culminera, sans doute, avec le personnage
du Dr Fu Man Chu de Sax Rohmer. Ici, Boussenard assimile Synthèse


95 VERSINS, Pierre. Encyclopédie de l’utopie et de la science-fiction. Lausanne : L’Âge d’homme,

1972, p. 126.
96 BOUSSENARD, Louis. Les Secrets de Monsieur Synthèse. Paris : C. Marpon & C. Flam-

marion, n.d., p. 4.
97 Cette population du centre de l’Inde était réputée pour fournir des spécialistes de la

guérilla. À cette époque, dans les romans populaires, on trouve souvent des gardes du
corps originaires de l’Inde, des Sikhs en particulier.
98 Ibid., p. 18.
100 La littérature d’imagination scientifique

aux illuministes de Swedenborg, puisque Synthèse est d’origine suédoise.


En réalité, Synthèse est un savant autonome, plus hors normes que
vraiment fou, comme on l’avait envisagé dès les premières pages. Il n’en
est pas moins inquiétant.
C’est pour cela que le Préfet de police prend les choses en main, Syn-
thèse accepte de le recevoir et se dévoile : physiquement il ressemble à
Darwin, il est né en Suède, mais il possède la double nationalité améri-
caine et helvète, des titres nobiliaires en nombre qui lui permettent d’être
le familier de bien des têtes couronnées. Il estime sa fortune à deux mil-
liards, il est couvert de décorations et il a découvert le secret de la fabri-
cation des diamants – en 1880, James Hannay a réussi à fabriquer de mi-
nuscules diamants artificiels, mais il faudra attendre 1953 et Balthazar
von Platen pour avoir des diamants de synthèse commercialisables –, ce
qui explique l’origine de sa fortune : « je commence à croire que la
science peut tout réaliser. »99 Il pense en particulier à une liaison Terre /
Mars qui débuterait par le déplacement de l’orbite terrestre en modifiant
la forme de la Terre par un énorme travail de terrassement réalisé par
l’ensemble des hommes qui n’auront pas besoin de se nourrir, puisque
Synthèse a vaincu cette obligation depuis plus de 30 ans grâce à quelques
fioles d’élixir à base d’éléments essentiels, de corps simples d’aliments
qu’il a synthétisés.

La forme de notre sphéroïde étant changée, son axe étant déplacé, la


Terre n’obéira plus de la même façon aux lois de l’attraction intersidé-
rale. Elle déviera de sa route, et ne circulera plus immuablement à la
même distance du soleil. Je calculerai d’ailleurs cette déviation que je ré-
gulariserai en temps et lieu. La Terre roulera donc au gré de mes désirs à
travers les espaces, car j’ai la prétention de la diriger… la matière étant
faite pour être vaincue. C’est alors que, chevauchant ma planète, je m’en
irais voir de près mes héros, les tyrans qui, eux régissent les autres pla-
nètes… Je jouerais ma partie dans ce concert des potentats de l’univers
sidéral qui rangent en bataille des constellations, et se bombardent à
coup d’astéroïdes.100

Nous sommes bien dans le domaine du délire pseudo-scientifique


qui s’illustrera chez Verne dans Sans dessus dessous (1889) avec un projet
de redresser la Terre sur son axe ou, plus tard, avec le roman de Guy de
Téramond, L’Homme qui peut tout (1910) où le professeur Wolmar re-


99 Ibid., p. 26.
100 Ibid., p. 29.
L’émergence 101

prendra quelques unes des idées du Professeur Mystère comme la fabri-


cation de diamants ou la circulation de la Terre dans l’espace.
Outre le déplacement de la Terre, Synthèse a encore d’autres projets
aussi délirants : « …je me prépare à la réalisation de ce qui est pour moi
le ‘Grand Œuvre’. Cette expérience, à laquelle je pense depuis plus d’un
demi-siècle, comporte en principe, la formation d’une terre qui n’existe
pas. »101 à partir d’une terre vierge qu’il prendra au fond des mers. C’est
pour cela qu’il a commandé 500 scaphandres autonomes.
Pour autant Boussenard ne délire pas en permanence, il appuie
quelques-unes de ses « inventions » sur la science de son temps en faisant
référence : au darwinisme, à Pasteur qui a démontré l’impossibilité de la
génération spontanée, à Claude Bernard, à Lamarck, à Bichat et même à
Charcot.
Pour son projet de création d’une nouvelle Terre, Synthèse veut aller
dans la mer de Corail pour y prendre une cellule organique primitive et
reconstituer l’humanité pour sa nouvelle Terre :

…je tenterai d’opérer l’évolution de toute la série animale depuis la mo-


nère jusqu’à l’homme (…) Je prétends prendre une simple cellule orga-
nique, la mettre dans un milieu de développement essentiel à son évolu-
tion, favoriser par des agents énergiques et spécialement appropriés,
cette évolution de façon à reproduire, en moins d’une année, tous les
phénomènes de transformation qui se sont opérés depuis le moment où
la vie organique, représentée par cette cellule, s’est manifestée sur la
terre, jusqu’à l’apparition de l’homme.102

Boussenard exploite donc aussi le thème du démiurge qui va tenter de


créer un homme nouveau, non par assemblage et greffes comme les Dr.
Frankenstein et Moreau, mais à partir de ce que l’on croyait être la cellule
origine entre le végétal et le biologique : la monère, dont on trouve l’idée
chez Charles Robin dans Anatomie et physiologie cellulaire en 1873. C’est à
peu près tout ce que l’on trouve comme innovation dans ce roman.
L’année suivante, dans Dix mille ans dans un bloc de glace (1890), Bous-
senard donne une suite aux aventures de Monsieur Synthèse qui vient de
passer 10 000 ans prisonnier dans les glaces du pôle nord et se trouve, à
son réveil, face à une race étrange de métis chino-africains. La Chine est
devenue le pays dominant, sa capitale est Tombouctou !… Ces hommes
nouveaux surprennent Synthèse :

101 Ibid., p. 42.
102 Ibid., p. 56.
102 La littérature d’imagination scientifique

…ce qui frappe tout d’abord l’observateur, ce sont les dimensions


énormes, exorbitantes, offertes par la tête de tous les individus, sans dis-
tinction. Si leur taille atteint en moyenne une hauteur considérable de
1m72 centimètres, le volume de leur tête est certainement double de ce-
lui de la tête de M. Synthèse.103

Synthèse qui est également frappé par la gracilité de leur membres et en-
core plus étonné de les voir voler.

Tous présentent, sans exception, cette particularité si rare de s’enlever


eux-mêmes… ce que l’on appelait de mon temps la lévitation. (…) pour
ces hommes, elle semble constituer l’état normal… un modus vivendi mer-
veilleux, spécial à leur race, leur permettant de vivre une vie en quelque
sorte aérienne, de se transporter instantanément d’un point à un
autre…104

Nous sommes effectivement dans le merveilleux et l’on admire Monsieur


Synthèse, capable, en voyant quelques individus, de généraliser leur cas à
l’échelle d’une race, fut-elle nouvelle en l’an 11 886. Nous ne sommes
pas vraiment dans le cadre du roman d’hypothèse, mais d’abord dans une
démarque de Sébastien Mercier.
Pour cela, Boussenard raisonne par analogie : Synthèse a survécu en
catalepsie – animation suspendue –, de la même façon que les graines
exploitées par Rudolfi. « …en 1853, Rudolfi a déposé dans le Musée
égyptien de Florence, une gerbe de blé obtenue avec des graines trouvées
dans un cercueil de momie remontant à plus de trois mille ans. »105 On
notera ici une erreur de l’auteur, il s’agit, en réalité du Marquis Cosimo
Ridolfi (1794-1865), noble florentin, qui s’adonna à des recherches agro-
nomiques. Boussenard cite une série d’exemples d’expériences de congé-
lation permettant la survie comme celles tentées par le biologiste Lazzaro
Spallanzani (1729-1799), l’agronome Louis Doyère (1811-1863), par
l’académicien René de Réaumur (1683-1757) dont s’inspira parfois Spal-
lanzani, par le physiologiste et neurologue Alfred Vulpian (1829-1887), le
naturaliste Pierre de Maupertuis (1698-1759), le zoologiste Constant
Duméril (1774-1860) et de son fils, également zoologiste, Auguste Du-
méril (1812-1870) et enfin par le physiologiste John Hunter (1728-1793).
À tous, Boussenard attribue des succès troublant et confortant sa thèse.

103 BOUSSENARD, Louis. Dix mille ans dans un bloc de glace. Paris : C. Flammarion,
[1890], p. 23. Voir par la suite les énervés de Robida.
104 Ibid., p. 24.
105 Ibid., p. 30.
L’émergence 103

Jean Rostand, en 1966, dans un article pour la Revue d’histoire des


sciences et leurs applications, va également évoquer les travaux d’Hunter sur
la congélation à propos de l’analyse de la thèse de Delphin Pingault : Les
Animaux gelés sont-ils susceptibles d’être rappelés à la vie (1811), mais Jean Ros-
tand n’est pas aussi délirant que Boussenard en rappelant que les essais
d’Hunter furent des échecs.

John Hunter, physiologiste anglais (1728-1793), avait, en effet, congelé


des carpes, mais il n’avait pu, par dégel, les ramener à la vie. Avant de
tenter l’expérience, il nourrissait l’espoir d’appliquer à l’homme le procé-
dé de congélation afin de prolonger la durée de l’existence. Dès 1736,
Réaumur avait conçu des projets analogues.106

On voit donc que Boussenard, même s’il sollicite les faits, entretient bien
des liens étroits avec les sciences.
L’interlocuteur de Synthèse (devenu Shien-Chung ou Né Avant), Ta-
Lao-Yé (Grand Vieux Monsieur), lui apprend que la Terre est dans une
nouvelle phase de glaciation, qu’elle est devenue inhabitable au-delà du
48e parallèle et à peine au niveau du 40e.
Depuis 4000 ans la Terre vit sous un régime de république univer-
selle. La race a évolué pour donner des macrocéphales afro-asiatiques,
après que la race jaune ait écrasé la race blanche au XXIVe siècle.
L’homme blanc, pour l’homme volant du douzième millénaire : « C’est
un être de transition… le plus parfait des animaux, j’en conviens, mais la
plus inférieure des créatures digne aujourd’hui du nom d’homme. »107 Ce
fut alors le début de la nouvelle glaciation après une série de cataclysmes.
La naissance de la nouvelle race profita aux deux anciennes, héritant de
la résistance des noirs et du savoir des jaunes.
Entre les trentièmes parallèles Nord et Sud, la Terre est principale-
ment peuplée d’afro-chinois et dans cette zone, il n’y a plus que des mers
résiduelles, où un anneau de terre domine le globe. Boussenard
n’explique pas la présence de cet « anneau de terre » opportun pour créer
une forme d’unité mondiale.
Mis à part l’idée que le processus de lévitation est un don naturel,
mais caché de l’homme, le seul reste de spéculation dans cet ouvrage est
consacré à la communication avec Mars, qui se fait par une sorte de télé-

106 ROSTAND, Jean. « Une thèse médicale sur la congélation des animaux
rieurs (1811) » in Revue d’histoire des sciences et leurs applications, 1966, p. 53. (Vol. 19, n° 19-
1).
107 BOUSSENARD, op. cit., p. 61.
104 La littérature d’imagination scientifique

graphe optique : une surface immense est recouverte d’un drap blanc,
tantôt étendu, tantôt ôté grâce à l’action de 450 à 500 000 hommes (nous
reviendrons sur cette idée qui n’est pas de Boussenard, pas plus que celle
qui suit).

Les Martiens ont reconnu nos signaux ; c’est maintenant à nos astro-
nomes de surveiller la manœuvre de leurs correspondants planétaires et
de ne pas laisser perdre une seule des occultation de la lumière que leurs
télescopes leur font apercevoir dans Mars.108

Il est vrai que les Martiens observent la Terre depuis des milliers
d’années. S’en étant aperçus, les hommes ont mis au point une sorte de
code Morse. « Les Martiens comprirent à merveille et répondirent à
l’occultation rythmique de notre surface blanche, par des éclairs succes-
sifs produits dans un ordre identique. »109
Pour autant, on n’apprendra pas le contenu des conversations terro-
martiennes, mais après que Ta-Lao-Yé ait décrit une société quasi idéale,
Synthèse se rend compte que tout n’est pas pour le mieux dans ce meil-
leur des mondes et, comme dans toutes les utopies, il apparaît que la per-
fection dissimule une forme d’enfer de la dépendance et de l’assujettis-
sement.
Dans ce roman qui s’achève avec la mort de monsieur Synthèse,
Louis Boussenard n’innove que peu et reste principalement dans la di-
mension de l’aventure, mais sans vraiment atteindre le cadre utopique, ce
qui aurait pu se faire pour renouveler le roman de Louis Sébastien Mer-
cier. D’autres seront plus innovants que lui.

5 – Georges Le Faure et Henry de Graffigny

Polygraphe particulièrement prolifique, Henri de Graffigny [Raoul


Henri Clément Auguste Antoine Marquis] (1863-1934) a laissé quelques
récits conjecturaux, souvent fortement inspirés par Jules Verne, dont la
série des « Aventures extraordinaires d’un savant russe »110 écrite en col-
laboration avec Georges Le Faure (1856-1953). Raoul Marquis, qui était
alors secrétaire de rédaction de la revue de vulgarisation Euréka, fera la
connaissance d’Auguste Destouches en 1916 et Louis Ferdinand Céline

108 Ibid., p. 191.
109 Ibid., p. 202.
110 Tous les textes cités infra, les quatre volumes de ces « Aventures », sont sans pagina-

tion et proviennent de : http://www.gutenberg.org/browse/authors/g#a7542


L’émergence 105

le mettra en scène dans Mort à crédit sous les traits de Roger-Marin Cour-
tial des Pereires. Quant à Georges Le Faure, sa production a été essen-
tiellement destinée à la jeunesse avec quelques romans conjecturaux qui
préfigurent, mais dans des versions moins agressives, ceux du belliciste
Capitaine Danrit.
Les « Aventures extraordinaires d’un savant russe » est le titre géné-
rique d’un ensemble de quatre volumes illustrés : La Lune (1889), Le Soleil
et les petites planètes (1889), Les Planètes géantes et les comètes (1891) et Le Désert
sidéral (1896). On retrouvera, dans l’entre-deux-guerres, quelque chose
d’assez semblable dans les Voyages extraordinaires d’un petit parisien, dans la
stratosphère, la Lune et les planètes qui ont été publiés en fascicules chez Fe-
renczi entre 1933 et 1938, dans une série qui s’inscrivait dans « Les
Aventuriers du ciel ». Les quatre romans de Le Faure et de Graffigny,
ont bénéficié d’une courte préface de Camille Flammarion, qui plante
bien le projet des deux auteurs :

C’est que l’étude de l’univers exerce d’elle-même, sur tous ceux qui
l’entreprennent, un charme profond et captivant. C’est qu’on éprouve
d’intenses jouissances à s’élancer, sur les ailes de l’imagination, vers ces
mondes qui gravitent, de concert avec nous, dans l’immensité des cieux,
vers ces comètes, mystérieuses messagères de l’infini, vers ces étoiles
scintillant radieuses à notre zénith.111

Il s’agit donc d’un roman d’aventures rocambolesques qui s’inscrit,


comme le rappelle Flammarion, dans une tradition remontant à Lucien
et qui va jusqu’à Poe, en passant par Cyrano, une exploration de cet uni-
vers « dont le centre est partout et la circonférence nulle part », comme
l’affirmait si bien Pascal, mais sur le mode du récit didactique, cher à ce
même Camille Flammarion.
Le début de cette série de romans nous met en présence de
l’honorable Mickhaïl Ossipoff, membre de l’Institut des sciences de
Saint-Pétersbourg (l’Académie des sciences a bien été fondée à Saint-
Pétersbourg par un décret de Pierre-le-Grand du 22 janvier 1724), qui
vient d’inventer un nouvel explosif surpuissant, dont un kilo peut pulvé-
riser Saint-Pétersbourg, qu’il va appeler la sélénite (ce matériau existe bien,
mais c’est une variété de gypse). Sa fille, Séléna, attend son soupirant, le
Comte Gontran de Flammermont, diplomate et fils d’un illustre savant
(Flammarion bien sûr) admiré d’Ossipoff qui est déjà prêt à faire de

111 FLAMMARION, Camille. « Préface » in Aventures extraordinaires d’un savant russe : La

Lune. Paris : Edinger, 1889, n.p.


106 La littérature d’imagination scientifique

Gontran son assistant, bien qu’il soit nul en astronomie. Aussi l’amène-t-
il voir son télescope : 16 m de long pour un diamètre de 2 m. Ossipoff le
pointe sur la Lune pour montrer à Gontran :

…de hautes montagnes projetaient leurs pics aigus et brillants dans


l’espace, accusant leur prodigieuse élévation par les ombres portées im-
menses qu’elles étendaient sur les plaines. C’était un enchevêtrement
inextricable de trous, de crevasses, de cratères béants…112

Cette première description nous montre une planète bien moins érodée
qu’elle ne l’est, mais qui est le modèle dominant comme le prouvent les
représentations des pulps et jusqu’à celle assez semblable qu’en donnera
Hergé dans sa BD, On a marché sur la Lune.
En revanche, Ossipoff défend l’existence d’une atmosphère sur la
Lune, comme le fera Michel Ardan chez Verne contre le Capitaine Ni-
choll, mais c’était une opinion qui avait encore cours à l’époque, et pour
cela, le savant rêve à sa colonisation. Ne manque qu’un véhicule et
quelques hommes intrépides pour s’y rendre.

Depuis plusieurs années, j’ai dans mes cartons les plans d’un canon gi-
gantesque et tout, à l’heure, avant votre visite, je faisais ma dernière ex-
périence sur une poudre spéciale dont les effets sont suffisants pour en-
voyer dans la lune…tout ce que je voudrais y envoyer... Donc, la lune est
habitable et j’ai trouvé un moyen de m’y rendre...113

Or, c’est cette poudre qui va le faire accuser d’être un nihiliste, préparant
un attentat contre le Tsar et qui le fera condamner à la déportation en
Sibérie, à Ekatherinbourg, dans les mines de sel.
Pour délivrer Ossipoff, Gontran bénéficiera de l’aide d’un de ses
amis d’enfance, Alcide Fricoulet, qui va fabriquer un aéroplane à aile del-
ta, disposant d’une chaudière à vapeur : « mon cerf-volant tiré en avant,
grâce aux hélices, avec une vitesse qui peut aller jusqu’à cinquante mètres
par seconde […] et franchir d’une seule traite mille kilomètres. »114 Ceci
semble correspondre au projet de James W. Butler et Edmund Edwards
qui avaient déposé un brevet, en 1867, pour un avion à aile delta, propul-
sé par un jet de vapeur. Un tel projet ne sera repris qu’en 1930 et devien-


112 GRAFFIGNY, Henri (de) & LE FAURE, Georges. Aventures extraordinaires d’un savant
russe : La Lune. Paris : Edinger, 1889, n.p. [(Chap. 2]).
113 n. p., Chap. 2.
114 n. p., Chap. 4. [50 m/sec = 180 km/h]
L’émergence 107

dra une forme courante par la suite et jusqu’à des modèles surprenants
comme le Bell X-48B ou les appareils furtifs comme le F-117A Night
Hawk, le SR-71 Blackbird ou le B-2 Spirit. Ici, comme chez D’Ivoi, les
auteurs proposent un plan de l’appareil.
Alcide fait parvenir une lunette de vue à Ossipoff, puisqu’il connaît
le propriétaire de la mine où il est employé comme comptable. Le savant
va y découvrir un message annonçant son enlèvement prochain : « sur
l’un des verres était collé un petit morceau de collodion, grand tout au
plus comme l’ongle d’un pouce. »115
Ce microfilm n’est pas une invention des auteurs, le procédé a été
breveté le 21 juin 1859 par le Français Prudent René-Patrice Dagron et
cette technique a été employée pour envoyer des messages par pigeon
voyageur pendant le siège de Paris par les Prussiens en 1870.
Mourant, l’un des camarades de détention d’Ossipoff, lui lègue une
fortune en pierres précieuses trouvées dans la mine116. L’enlèvement ré-
ussit car l’appareil d’Alcide peut aussi se mettre en vol stationnaire.
Si ce type d’appareil avait été envisagé en août 1944 avec le Dornier
DO31 ou le Focke-Wulf Triebflugel et si le premier vol (01/03/45) du
Bachem Ba 349 Natter a été un échec, le principe du VTOL (Vertical
Take-Off and Landing = décollage et atterrissage vertical) sera repris après
la guerre notamment en Angleterre avec le Rolls-Royce TMR – que l’on
avait surnommé le « lit cage volant » –, qui volera en 1957 et qui devien-
dra le Short SC-1 (avion à aile delta !), opérationnel dès octobre 1958. En
URSS la firme Yakovlev va faire voler la série des Yak-36 à 41 à partir de
1960. Par la suite bien des firmes (Bell, Boeing, Curtiss, Fock-Wulf,
Hawker, Heinkel, Lockheed, Ryan, SNECMA,…) vont développer ce
type d’appareil, sans qu’il s’impose vraiment, qu’il soit à hélices ou à réac-
teurs, même si les Harrier GR5 anglais ont fait merveille pendant la
guerre des Malouines en 1982.
Ossipoff, Séléna, Gontran et l’inventif Alcide partent se réfugier en
France. Pendant le trajet, Ossipoff évoque l’aérostation et les premiers
essais d’hélicoptères, sujet qui est longuement développé par Henri de
Graffigny dans Récits d’un aéronaute : fantaisies aérostatiques (1889).
Le quatuor atterrit en catastrophe près de l’observatoire de Nice,
c’est là qu’ils vont rencontrer l’astronome américain Jonathan Farenheit
qui affirme que la Lune est une immense mine de diamants. Celui-ci


115
n. p., Chap. 5.
116
Ceci n’est pas sans rappeler le « cadeau » de l’Abbé Farias à Edmond Dantès dans Le
Comte de Monte Cristo de Dumas.
108 La littérature d’imagination scientifique

vient d’acheter les plans du projet du concurrent d’Ossipoff, le Secrétaire


de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg Fédor Sharp, pour at-
teindre la lune.
Ossipoff révèle à Jonathan Farenheit que Sharp lui a volé ses plans,
puis il lui explique quel était son projet pour atteindre la Lune grâce à
« un obus [qui] aurait eu trois mètres cinquante de haut et deux mètres
de diamètre... or, le canon dans lequel je l’aurais logé, aurait eu, lui, en
hauteur quarante fois ce diamètre, soit quatre-vingts mètres… »117
L’explosif, la sélénite, permettant la propulsion de l’obus aurait été
distribué dans douze chambres réparties le long de la culasse, « si bien
qu’à la sortie du canon le projectile est doué d’une vitesse de douze ki-
lomètres par seconde. »118 Soit une vitesse supérieure à celle de la libéra-
tion de l’attraction terrestre : 11,2 km/s.
Ossipoff veut installer son canon sur une île volcanique du Pacifique,
à une centaine de kilomètres au Sud du Tropique Capricorne : l’île Pit-
cairn, là où se réfugièrent les révoltés du Bounty. Farenheit n’a cure que
les plans de Sharp soient ceux d’Ossipoff, les Américains sont pragma-
tiques et ils ne les ont achetés que pour exploiter les mines de diamants
de la Lune. Ils vont mettre en œuvre ces plans volés.

Monsieur, fit-il, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire en commen-


çant, il s’est formé, pour l’exploitation des mines lunaires, une société
au capital de cinq cents millions de dollars sur lesquels cinq millions
ont déjà été versés, tant pour payer les plans de M. Sharp que pour
subvenir aux frais du premier voyage d’exploration... nous sommes
avant tout un peuple pratique aux yeux duquel les questions de senti-
ment comptent peu. (…) tout en trouvant bizarre la connaissance si
approfondie que vous avez des plans de M. Sharp, je ne vois pas ce qui
nous empêcherait de donner suite à nos projets ; nous avons payé,
nous sommes propriétaires et nous entendons exploiter notre propriété
!...119

Ce projet de canon rappelle bien sûr le roman de Verne, De la Terre à


la Lune (1864). Verne avait choisi la Floride, lieu où l’on implantera Cap
Canaveral en 1963. Ossipoff, comme Verne, prévoit une trajectoire recti-
ligne, comme celle de la balle du chasseur qui vise devant sa proie pour
l’atteindre, ainsi que l’expliquera Ossipoff.


117 n. p., Chap. 6.
118 Ibid.
119 Ibid.
L’émergence 109

En réalité, un vol vers la Lune s’effectue selon une trajectoire ortho-


dromique, pour faire des économies de liquide de propulsion en profi-
tant de la force centripète donnée par la rotation de la Terre, trajectoire
également beaucoup plus sûre parce qu’elle permet de mini ajustements
en cours de vol.
Si Ossipoff propose de construire un canon qui devrait se poser à
flanc de montagne, celui de Verne a été fait sous la forme d’un puits
creusé dans le sol, dans lequel on a coulé le tube du canon. Ici, l’idée ini-
tiale du canon posé et activé par la sélénite, sera abandonnée car Gon-
tran propose d’utiliser les gaz d’un des volcans de l’Équateur, le Coto-
paxi, dont une éruption est prévue le 28 mars 1882, ce qui a été confirmé
par un sismographe. Aujourd’hui encore, rien ne permet de prédire une
éruption volcanique avec autant de précision, même avec les analyses des
fumerolles et l’activité sismique.
L’obus proposé ici n’est guère différent de celui de Verne, que Mi-
chel Ardan avait comparé à la poivrière d’une tour médiévale, mais si ce-
lui de Barbicane était en aluminium (te de fusion 660° C), ici il est en ma-
gnésium nickelé (te de fusion 1 465° C).
Quant à l’aménagement intérieur, dans les deux cas, c’est la reconsti-
tution d’un appartement bourgeois. L’obus d’Ossipoff a même été pour-
vu d’un lustre (alimenté par une batterie) et d’une bibliothèque. L’ensem-
ble est capitonné, monté sur ressorts, comme dans l’obus de Verne. Ce-
lui-ci a été coulé d’une seule pièce, celui d’Ossipoff a été monté et as-
semblé par boulonnage. On pénétrait dans l’obus de Barbicane par le
sommet et par une trappe vissée, ici, c’est par une porte sur le flanc.
Autre différence, le premier obus est aveugle, celui d’Ossipoff est doté
de quatre hublots. Enfin si celui de Verne n’a qu’une seule pièce, celui de
Le Faure et de Graffigny est doté d’un étage avec cuisine (la cuisinière
fonctionne à l’alcool) et laboratoire, où l’on accède par une échelle.
Quant à la survie, si Verne utilise le recyclage de l’air, ici, il est également
épuré et enrichi en oxygène liquide. Rappelons que la liquéfaction de
l’oxygène a été réussie le 22 décembre 1877 par Raoul Pictet. Le choc du
départ est atténué chez Barbicane par un coussin d’eau et des cloisons
qui vont se casser successivement, chez Ossipoff par de l’air comprimé
avec, en plus, une série de caissons à échappement pour assurer un dé-
part progressif. Enfin, les bases des deux obus sont pourvues de ressorts
pour finir d’absorber le choc du départ.
En quelques lignes les aventuriers sont en vue de l’île colombienne
de Malpelo d’où Sharp est parti pour la Lune bien que son canon ait ex-
plosé, en abandonnant son associé Jonathan Farenheit, qu’Ossipoff et
110 La littérature d’imagination scientifique

ses amis recueillent. Ils partent pour le volcan Cotopaxi en Équateur


après s’être rendus à Quito120. Le choix de ce volcan est peut-être dû au
fait que sa dernière éruption avait eu lieu en 1880, au cours d’une activité
modérée de cinq mois.
Là, ils trouvent une cheminée secondaire de 1 300 m de profondeur
qu’ils entreprennent d’aménager : « ne faut-il pas rendre l’intérieur du
cratère aussi lisse que l’âme d’un canon ? »121, ce qui est fait en six jours.
Mais, durée en moins, on a là une démarque du puits creusé par Barbi-
cane.
L’explosion volcanique qui doit propulser l’obus, sera provoquée par
de la sélénite. L’obus bien ajusté au fond du canon, ils parviennent quand
même à y entrer par la porte et s’installent. Ils sont cinq, comme les pas-
sagers de l’obus de Verne.

Soudain une effroyable secousse ébranla le projectile tout entier, tendant


à briser les ressorts en acier sur lesquels les boîtes étaient suspendues; les
voyageurs perçurent un bruit sourd et prolongé, qu’accompagnaient des
sifflements aigus; il leur sembla pénétrer dans une zone d’incendie; et ils
perdirent connaissance, tandis que, sous l’indescriptible poussée de plu-
sieurs millions de mètres cubes de gaz souterrains, le projectile quittait,
dans un nuage de feu, le cratère du Cotopaxi et traversait, en moins de
cinq secondes, toute l’atmosphère terrestre.122

Comme chez Verne leur départ est accompagné d’un véritable


séisme qui se propage jusque dans le golfe du Mexique !... Ce qui laisse
rêveur, comme le franchissement de 120 km d’atmosphère en cinq se-
condes, soit 24 km/s, plus du double de la vitesse de libération et un
nombre de G considérable. Mais alors que l’on ne sait pas, chez Verne,
ce qui se passe dans l’obus, ici, personne n’est en apesanteur. En re-
vanche, on apprend que Gontrand a fait confectionner six scaphandres
au cas où il n’y aurait pas d’air sur la Lune.

120 Il y a, de la part des auteurs, une confusion entre les volcans Cotopaxi et Guagua Pi-

chincha. Ce dernier est bien à une cinquantaine de kilomètres de Quito alors que le Co-
topaxi est à quelques centaines de kilomètres plus au Sud. Quant au Chimborazo, dont il
est également question, il est encore plus au Sud. Les auteurs évoqueront une terrible et
meurtrière explosion du Cotopaxi le 15 février 1843. C’est totalement imaginaire et
même s’il y a confusion avec le Guagua Pichincha, à cette époque il est entré en éruption
le 1er janvier 1831 sans faire de victimes. Quant à l’éruption du Cotopaxi en 1880, si elle
dura 5 mois (février à juillet), elle fut inoffensive. Les autres indications volcaniques sont
également fantaisistes.
121 n. p., Chap. 7.
122 n. p., Chap. 10.
L’émergence 111

Alors qu’ils arrivent près du point L1 de Lagrange123, ils trouvent


l’obus de Sharp et de son âme damnée Woriguin, qui n’a pas eu une vi-
tesse suffisante pour atteindre la Lune puisque son canon a explosé et
qui est immobilisé en L1. Le passage de l’obus d’Ossipoff, près de celui
de Fédor Sharp, dévie le premier et entraîne le second vers la Lune. C’est
l’obus de Sharp que l’on va suivre jusqu’à son alunissage dans « Les mon-
tagnes de l’Éternelle Lumière. »
L’obus de Sharp et de Woriguin est enfoui dans le sol lunaire
jusqu’aux hublots. Ils ne peuvent sortir. Woriguin meurt de froid. Ivre,
Sharp s’évanouit. Il sera sauvé par l’autre équipe qui a aluni à 2 000 km
de là et un Sélènite, Telingâ. Ils embarquent Sharp dans un étrange appa-
reil à réaction : « Aussitôt, de l’arrière de la barque, un crachement stri-
dent se fit entendre : un jet de gaz fusa dans l’air et, prenant son point
d’appui sur le fluide raréfié, l’appareil s’enleva dans les couches atmos-
phériques. »124 Pendant leur retour sur cet appareil à réaction, ils assistent
à une éclipse de soleil de deux heures, éclipse qui déclenche un séisme
lunaire.
« Ce fut en pleine nuit que la barque aérienne atteignit Maoulideck, la
ville capitale de la lune où devait se réunir le congrès sélénite »125. Ceux-ci
réparent l’obus d’Ossipoff et l’équipent de sphères contenant un mysté-
rieux minerai.

… ces sphères transparentes seront enfermées dans d’autres sphères mé-


talliques... que voici d’ailleurs. En découvrant plus ou moins, par un mé-
canisme se manœuvrant de l’intérieur, ces sphères métalliques, le minerai
se trouvera plus ou moins exposé aux rayons lumineux et nous réglerons
ainsi notre vitesse. (…) En sorte que nous ne pourrons visiter que les
planètes qui circulent entre la terre et le soleil, c’est-à-dire Vénus et Mer-
cure... quant aux planètes extérieures à l’orbe de la terre, comme Mars,
Saturne et bien d’autres... nous ne devons pas y penser.126

Nous sommes proches des ampoules de rosée dont Cyrano s’était ceint
la première fois pour aller dans la Lune. Nous passons alors du roman
d’imagination scientifique à la magie, en cette fin du premier volume.

123 Les points de libration ont été calculés par Lagrange en 1772.
124 n. p., Chap. 18. Nous reviendrons sur les appareils à réaction.
125 n. p., Chap. 19. Les Sélénites ne sont pas décrits, mais l’illustrateur les représente très

grands (±1,80 m) et grêles à cause du manque de pesanteur, avec une grosse tête sans
doute parce qu’ils sont très intelligents, comme les afro-chinois que l’on a trouvé chez
Boussenard ?…
126 n. p., Chap. 19.
112 La littérature d’imagination scientifique

Le second volume, Le Soleil et les petites planètes (1889), débute par une
référence aux travaux de Gay-Lussac sur les gaz, puis à ceux de Nichol-
son et Carlisle sur l’analyse de l’eau par électrolyse, en 1800. Ossipoff,
grâce à la synthèse chimique, parvient à fabriquer de la nourriture. Rap-
pelons que c’est à partir des travaux de Kékulé en 1857 que débutera la
synthèse des composés organiques.
Comme Sharp leur a volé leur obus et a enlevé Séléna, ils vont pren-
dre le sien, le rendre opérationnel avec la poudre magique d’Ossipoff,
afin de pouvoir rejoindre Vénus vers où se dirige Sharp, comme le leur
apprend un « Lunarien » qui tient l’information des Vénusiens.
Ils disposent d’une sorte de téléphote dont la nature préfigure ce que
l’on trouvera chez Paul D’Ivoi dans Dr Mystère (1899) :

Grâce à la lumière accumulée au foyer du réflecteur par une foule de pe-


tits miroirs dont tous les rayons convergent en ce même point, le son
bondit jusqu’à l’appareil récepteur installé par les Vénusiens sur la plus
haute montagne de leur globe ; le rayon de lumière emporte, à travers
l’espace, les vibrations du son et c’est notre voix même qui parvient à
nos frères du ciel, tout comme la leur nous arrive.127

Il leur vient alors l’idée d’utiliser les ondes électriques, diffusées à


partir du miroir parabolique128, pour se déplacer à la vitesse de la lumière,
d’ailleurs les Sélénites ont déjà expérimentalement essayé ce mode de
propulsion.

Sous l’influence des vibrations qu’elle emmagasine, la sphère suspendue


sur le réseau des oscillations électriques et lumineuses s’échappe avec une
rapidité inouïe et vogue en ligne droite, jusqu’à ce que les vibrations se
soient tellement affaiblies que la sphère ne soit plus animée d’aucun
mouvement et s’arrête forcément.129

Nous avons là un procédé qui sera plus ou moins repris dans la science-
fiction alimentaire avec les vaisseaux se déplaçant à une vitesse luminique
et même supra-luminique, en s’affranchissant quelque peu des théories


127 GRAFFIGNY (de), Henry et LE FAURE, Georges. Les Aventures extraordinaires d’un
savant russe : II. Le Soleil et les petites planètes. Paris : Édinger éditeur, 1889, n. p., Chap. 2.
128 On attribue généralement à Archimède l’invention du miroir parabolique. La légende

veut qu’il l’ait utilisé pour incendier les voiles des vaisseaux romains lors du siège de Sy-
racuse (-215 à -212). Depuis, on a démontré que ce procédé était techniquement impos-
sible.
129 n. p., Chap. 2.
L’émergence 113

d’Einstein, mais en leur appliquant quelques uns des effets de la physique


quantique… qui ne fonctionnent que dans l’infiniment petit, ce que nous
sommes à l’échelle de l’Univers.
Pour cela, nos héros délaissent l’obus de Sharp pour utiliser une
sphère de sélénium construite par les Sélénites et qui la leur donnent. Ils
avaient envisagé d’aller ainsi sur Vénus, mais ont abandonné cette idée.
Sans même s’en apercevoir, ils ont quitté la Lune à une vitesse légère-
ment supérieure à 100 000 km/h.
Ils retrouvent Farenheit qu’ils avaient cru mort, et qui a survécu
grâce au froid lunaire : « n’avons-nous pas sur la terre des procédés de
conservation de la viande par le froid ? »130 Effectivement la conserva-
tion dans la glace est connue depuis l’Antiquité, mais ce n’est qu’en 1850
qu’apparaît le premier réfrigérateur à eau et acide sulfurique, dû a Ed-
mond Carré, l’année suivante James Harrison en invente un fonctionnant
à l’éther liquéfié et en 1867, le réfrigérateur à circuit fermé sera conçu par
Carl von Linde. Ce type d’appareil ne sera véritablement fabriqué indus-
triellement qu’en 1913.
Pour imiter les romans et écrits de vulgarisation de Flammarion, Os-
sipoff disserte sur le climat de Vénus à partir de ce que l’on croyait en
savoir à l’époque :

Par suite de cette inclinaison d’axe, les saisons qui, sur Vénus, se succè-
dent de cinquante-six en cinquante-six jours, sont fort tranchées; la zone
polaire descend jusqu’à 35° de l’Équateur de même que les régions tropi-
cales s’étendent jusqu’à 35° des pôles, en sorte que deux zones, beau-
coup plus larges que les zones tempérées de notre globe, empiètent
constamment l’une sur l’autre, appartenant à la fois aux climats polaires
et aux climats tropicaux. Ces régions subissent donc d’énormes varia-
tions de chaleur et de froid. (…) cette planète a, pour la protéger de
l’ardeur solaire, une enveloppe fort épaisse de nuages, en sorte que la
température n’y doit guère être plus élevée que sur Terre...131

Les sondes, de Mariner 2 en 1962 et Venus Express en 2005, ont mon-


tré que la surface de Vénus est érodée, mis à part quelques hauts pla-
teaux, qu’elle a une rotation rétrograde très lente et qu’il y règne une
température moyenne de 420° C, essentiellement due à un effet de serre
provoqué par sa couche nuageuse très dense.


130 n. p., Chap. 3.
131 Ibid.
114 La littérature d’imagination scientifique

À cela les auteurs opposent les cartes de Wilhelm Beer et Johann


Heinrich Mädler de 1833 et 1836, puis celles du Baron von Gruithuisen
de 1847 (qui avait dessiné des routes sur sa carte de la Lune !), Henri de
Graffigny en a même ajouté une de son cru pour illustrer le roman où il
a prévu avec Le Faure de vastes mers (Mer de Galilée, Mer de Vespuce,
Mer de Colomb, Mer du Roi Emmanuel, Mer de l’Infant Henri, Mer du
Roi Jean V, Mer de Marco Polo, Mer de Magellan, Mer Australe, Mer de
Boréale) où leurs héros échouent.

L’humanité qui règne sur le monde de Vénus, doit offrir les plus grandes
ressemblances avec la nôtre et aussi, probablement, les plus grandes res-
semblances morales. On peut penser, néanmoins, que Vénus étant née
après la Terre, son humanité est plus récente que la nôtre. Ses peuples en
sont-ils encore à l’âge de pierre ? Toutes conjectures, à cet égard, seraient
évidemment superflues, les successions paléontologiques ayant pu suivre
une autre voie sur cette planète que sur la nôtre.132

Cette affirmation de Camille Flammarion va guider la suite de leurs aven-


tures. C’est ainsi qu’ils sont recueillis par des Vénusiens qui ressemblent
à des Égyptiens : de taille humaine, les yeux en amande, barbus, chauves,
qui parlent un dialecte ionien proche du grec classique !... Heureusement
le Comte Gontran de Flammermont, qui a des souvenirs de ses humani-
tés peut s’entretenir avec eux.
Ils ont été recueillis sur l’un des bateaux vénusiens, qui est équipé
d’un mât télescopique, une technique qui sera au point lors de la Guerre
de 14-18, mais en dimension réduite. Ce bateau vénusien est capable de
s’enfoncer sous l’eau par gros temps : « ils plongent pour chercher au-
dessous des flots agités, à une faible profondeur, un élément tranquille au
milieu duquel ils continuent paisiblement leur voyage, à l’aide de leur
propulseur. »133 Ce procédé rappelle, bien sûr les Daurades accélérées de
Souvestre (1848) et les exploits de Robur (1886), mais on le retrouvera
plus tard également.
Ce sont des esclaves (dont on ne connaît pas l’origine, comme les
êtres humanoïdes amenés par les Martiens de Wells) qui propulsent ce
type de bateau. Ce sont des sortes de Créature du Lac Noir, dotées
d’ouïes et de pieds palmés, qu’ils appellent « axolotes ».


132 FLAMMARION, Camille. Cité par les auteurs. n. p., Chap. 5.
133 Ibid.
L’émergence 115

Les Vénusiens habitent des villes dont le plan en damier ressemble à


ce que voulaient Méton ou Hippodamos, mais aussi à un village de
Schtroumfs :

…ces maisons n’étaient autre chose, en effet, que d’énormes parapluies


métalliques adossés les uns aux autres. Le manche de l’instrument était
figuré par un énorme pilier de bronze s’élevant de terre jusqu’au toit, et
supportant les trois étages composant l’habitation; les murs formaient
des réservoirs de vingt centimètres d’épaisseur, remplis d’eau ; le toit lui-
même, convexe extérieurement, mais plane [sic] à l’intérieur, était, lui aus-
si, transformé en un vaste bassin.134

Les rues sont également dallées de bronze. C’est pourtant une ville pro-
visoire puisque les Vénusiens migrent deux fois par an pour chercher des
températures tempérées sur l’autre hémisphère. Pendant ce temps
l’infâme Sharp est déjà reparti avec Séléna vers Mercure. Nos héros font
de même avec la sphère des Sélénites, miraculeusement retrouvée.
Leur arrivée sur Mercure : « la planète étendait sa masse énorme, ter-
rifiante, dont les aspérités titanesques n’apparaissaient encore que va-
guement, baignées dans une atmosphère gazeuse fort épaisse »135, est
quelque peu mouvementée. Mais fort heureusement, Mercure est dotée
d’une atmosphère respirable et ils arrivent dans un espace alpin :

…au pied même d’une montagne fort élevée, sur la lisière d’une forêt
dont les arbres avaient arrêté la sphère ; non loin de là, serpentant sur le
flanc de la montagne, un ruisselet chantonnait d’une voix cristalline, re-
flétant dans ses eaux la lumière discrète de Vénus.136

Mais c’est de l’eau bouillante. En réalité, Mercure, qui a été survolée par
les sondes Mariner et Messenger (2008) a un aspect lunaire à cause d’une
atmosphère quasi inexistante. Sa température moyenne est de 179° C.
L’imaginaire de Le Faure et de Graffigny sera conforté par les cartes fan-
taisistes qu’en ont dressées Schiaparelli puis Lowell en 1896.
Les visiteurs découvrent un animal étrange :

…ayant avec l’oiseau une certaine ressemblance, en ce sens qu’il était


pourvu d’ailes membraneuses comme les chauves-souris, la tête, qu’un
seul œil éclairait, placé juste au milieu du front, était munie d’un long

134 n. p., Chap. 6.
135 n. p., Chap. 8.
136 Ibid.
116 La littérature d’imagination scientifique

tube corné, s’évasant, à son extrémité, comme un pavillon de cor de


chasse. Point de pattes, mais les ailes garnies de sortes de griffes en
forme de crochets, dont l’animal devait certainement se servir pour se
suspendre aux arbres, au moment du repos.137

Ils le tuent et le mangent. Puis, en se baignant, ils sont assaillis par un


animal acquatique redoutable :

… un corps énorme terminé en forme de queue et ne paraissant pas me-


surer moins de cinquante à soixante mètres, la partie antérieure de
l’animal formait à elle seule la tête, tête monstrueuse, épouvantable, que
terminait une trompe rigide en forme de cornet, assez semblable à celle
dont était munie la tête de l’habitant mercurien dont les voyageurs
s’étaient régalés.138

Peu après, ils découvrent Séléna, abandonnée par Sharp, qui est parti en
direction du Soleil.
Les aventuriers constatent qu’il se passe des choses étranges sur Mer-
cure. La forêt où ils sont arrivés la veille est devenue une montagne de
diamants, la composition de l’air change sans cesse.
Ils se croient encore sur Mercure alors qu’ils sont sur une comète qui
a arraché 1 km2 à Mercure, avec plantes et faune. Ils vont passer derrière
le Soleil et se diriger vers Saturne après avoir croisé l’orbite de Vulcain.
Ceci rappelle, bien sûr, le roman de Verne, Hector Servadac (1877), où une
partie de la Terre est arrachée par une comète qui part aux confins du
système solaire avant de ramener les héros à leur place. C’est là un thème
qui a fait florès et qui sera encore utilisé en 1960 pour Terre en fuite de
Francis Carsac.
L’orbite de Mercure a une légère anomalie qui ne concorde pas avec
les Lois de Kepler. Urbain Le Verrier pour expliquer cette perturbation,
et conseillé par François Arago, va d’abord se pencher sur une autre
anomalie : les perturbations de l’orbite d’Uranus. Elles vont s’expliquer
en 1846 avec la découverte mathématique de Neptune le 31 août 1846,
dont l’existence sera confirmée par les observations de Johann Gottfried
Galle le 23 septembre 1846. Le Verrier reprend alors le problème de
Mercure, à la suite de la lettre que lui envoie un astronome amateur qui
pense avoir découvert un corps céleste entre le Soleil et Mercure. Rai-
sonnant par analogie, Le Verrier postule pour l’existence d’une petite


137 Ibid.
138 Ibid.
L’émergence 117

planète à cet endroit en 1860, dont la présence expliquerait les anomalies


de l’orbite de Mercure. On va rechercher Vulcain jusqu’à la mort de Le
Verrier en 1877.
Les anomalies en question s’expliqueront en 1919 à partir de la théo-
rie de la relativité. Vulcain n’existe pas, et la question aura animé le
monde de l’astronomie pendant presque 20 ans, mais nos héros n’en dé-
battent pas moins sur son existence (Chap. 10).
Arrivés sur Mars, après bien des péripéties rocambolesques Alcide
Fricoulet présente à Ossipoff :

…le ballon national qui fait le service entre Mars et ses satellites. (…) ce
cylindre que vous voyez là et qui m’a paru être fait d’une sorte d’étoffe
métallique, ne mesure pas moins de cent soixante mètres de long sur
douze mètres de diamètre ; il est traversé, de part en part, dans le sens de
la longueur, par un tube dans lequel se trouve un axe autour duquel
l’appareil, actionné par un moteur électrique placé dans la nacelle, tourne
à raison de quatre à cinq tours par seconde : ce que vous voyez là, à la
surface extérieure de l’appareil, est une hélice de vingt-cinq mètres de
diamètre, faisant trois tours complets, ce qui lui donne un pas de cin-
quante mètres. Il s’ensuit que l’appareil avance de deux cents mètres à la
seconde, soit, en moyenne, de sept cents kilomètres à l’heure. (…) À
l’avant, la nacelle s’effilait, ainsi que la proue d’un navire, et le ballon
s’allongeait en pointe, fendant l’espace presque sans bruit…139

Comme Alcide parle de « cigare », c’est ainsi que l’illustrateur représente


l’appareil martien.
Ceci préfigure quelques-uns des témoignages de la grande vague
soucoupiste des années 1950-60, où l’on parlait effectivement de « ci-
gares volants » pour décrire certains types d’OVNI.
Quant aux martiens, Le Faure et de Graffigny les décrivent, contrai-
rement aux Sélénites, comme des sortes de chauve-souris humanoïdes, à
l’image des Glumms de Robert Paltock.
Sur Mars les déplacements en longues distances se font à l’aide d’un
véhicule pneumatique :

…vous connaissez le système des tubes pneumatiques qui transportent,


dans un réseau de tubes souterrains, des dépêches que renferment des
wagonnets ressemblant à des balles de fusil ; ce que vous voyez là est un
système de locomotion basé sur le même principe... (…) le véhicule n’a


139 n. p., Chap. 14.
118 La littérature d’imagination scientifique

pas de roues, et ensuite que ses parois n’ont aucun point de contact avec
celles du tube dans lequel il circule.140

Rappelons que le réseau pneumatique (le pneu) de transport de « télé-


graphie atmosphérique », a commencé à se mettre en place à Paris en
1860, être expérimental à partir de 1866, pour être totalement opération-
nel en 1879. Il sera démantelé en 1984. C’est ce que l’on retrouvera chez
Verne, dans sa nouvelle « La journée d’un journaliste américain en
2890 », ainsi que chez Robida. Arrivés à destination, au bord du Lac du
Soleil, ils prennent un bateau proche de l’aéroglisseur que Raoul Pictet
avait présenté à l’Académie des sciences de Paris le 17 octobre 1881141,
puis ils empruntent un canal de 5 000 km de long. Ils sont arrêtés par les
travaux de percement d’un nouveau canal. Les machines de terrasse-
ment « fonctionnaient silencieusement, mises en action par des sortes de
piles thermo-électriques, transformant en énergie électrique les rayons
solaires. »142 Voilà qui préfigure l’utilisation de l’énergie photovoltaïque.
En fait le creusement de ce canal a un but stratégique, puisque

…quatre fois par siècle, deux nations, désignées à l’avance par un aréo-
page international, se mesureraient l’une contre l’autre, de manière à ra-
mener la population martienne à un chiffre en rapport avec la superficie
des continents.143

C’est là une façon assez cynique de résoudre les problèmes de surpopula-


tion autrement que par le cannibalisme, comme chez Rosny dans La
Mort de la Terre.
Bien qu’ils aient des « cigares volants », les Martiens utilisent aussi
l’hélicoptère, dont nous avons déjà eu des exemples, mais pas encore
aussi bien décrits avec deux éléments : un système de sustentation con-
trarotatif et un système de propulsion.

C’était une sorte de mât paraissant avoir près de quinze mètres de haut et
portant, à sa partie supérieure, une hélice à huit branches, dont chacune
avait, pour le moins, la dimension des ailes d’un moulin à vent. Au-


140 n. p., Chap. 15. Cf : CERMARK Anne-Laure et LE BRIAND, Élisa. « Le Réseau

avant l’heure : la Poste pneumatique à Paris (1866-1984) » in Les Cahiers pour l’histoire de la
Poste, mai 2006, n° 6.
141 Voir : « Un bateau rapide projet de M. Raoul Pictet » in La Nature. Paris : Masson,

1881, p. 354.
142 Le Soleil. n. p., Chap. 15.
143 Ibid.
L’émergence 119

dessus, sur le même prolongement, mais autour d’un axe concentrique


au premier, deux petites hélices superposées, ayant quatre ailes seule-
ment, tournaient dans un sens opposé à celui de la plus grande. (…) En-
fin, la partie inférieure de l’appareil se terminait par deux cylindres con-
tenant, sans aucun doute, les moteurs des hélices, ces moteurs devaient
également actionner un arbre de couche, placé horizontalement, et à
chacune des extrémités duquel était fixée une petite roue à pales gauches,
servant de propulseur.144

L’originalité de ce modèle tient dans sa seconde partie, il fonctionne


comme une sorte de navire à aubes et l’on peut supposer qu’à la manière
d’un tank, on bloque l’une des roues à pales pour faire obliquer
l’appareil.
Les auteurs se réfèrent à l’appareil de Ponton d’Amécourt, créateur
du nom « hélicoptère », qu’il construisit en 1862, « La chère hélice », un
hélicoptère d’aluminium avec une chaudière à vapeur. L’illustrateur du
roman en a fait une adaptation, peut-être à partir de la photo qu’en fit
Nadar. Ce premier hélicoptère servira également de modèle à Verne pour
l’appareil de Robur-le-Conquérant.
De même, on se souviendra que de Graffigny est un passionné
d’aérostation. Il lui a consacré plusieurs ouvrages, Récit d’un aéronaute : his-
toire de l’aérostation : fantaisies aérostatique. Paris : Delagrave, 1886 ; puis, Les
Ballons et l’aérostation française. Limoges : Ardant, 1888 ; ou encore, Traité
d’aérostation théorique et pratique. Paris : Librairie polytechnique, 1891. Il y
aborde aussi le problème de l’hélicoptère et il s’intéressera aussi à
l’aviation avec : Le Tour de France en aéroplane. Paris : Picard, 1910.
C’est avec cet hélicoptère que nos héros vont se rendre dans la capi-
tale martienne, La Ville lumière, où il sera fait allusion « à un faisceau de
lumières Jablochkoff »145, c’est-à-dire à la lampe à arc, inventée en 1876 à
partir de l’idée du chimiste anglais Sir Humphry Davy qui, en 1809, avait
réalisé le premier arc électrique avec une batterie Volta à courant conti-
nu. Paul Nicolaïewich Jablochkoff, lui, va utiliser le courant alternatif
pour réaliser sa « bougie ».
C’est dans la capitale qu’ils verront l’un des grands savants martiens
proposer une nouvelle arme pour la prochaine guerre : un canon à air
pulsé :


144 n. p., Chap. 16.
145 Ibid.
120 La littérature d’imagination scientifique

Alors, on le vit soudain braquer son tube sur le point de la salle où


l’opposition était la plus acharnée (…) comme par enchantement, tous
ceux qui se trouvaient dans cette direction furent renversés, culbutés ain-
si que des capucins de cartes.146

Ce type de canon fonctionne, comme on l’apprendra bien plus tard,


grâce à « la combustion de l’hydrogène pur [qui] produit une série de dé-
tonations qui ébranlent les couches d’air et forment comme une sorte
d’ouragan artificiel, d’une puissance dont tu ne peux te faire une idée. »147
Ce genre d’appareil n’a pas donné lieu à des développements militaires,
en revanche on fixe des canons à air pulsé sur des silos pour casser la
formation de cheminées et de voûtes.
Peu après, en se basant sur une illusion de Robert Houdin, ils décri-
vent une sorte de cinéma qui semble être en 3D, avec des fondus en-
chaînés, cinéma supérieur à celui que les frères Lumière avaient montré
en 1895 :

…cette sphère colossale, s’avançant toujours sur eux, allait les écraser de
sa masse, elle éclata, comme éclatent dans l’espace ces belles fusées mul-
ticolores par lesquelles se terminent ordinairement les feux d’artifice.
Seulement, au lieu de se dissoudre, comme font les parties infinitésimales
des fusées, et de devenir invisibles, les fragments de ce monde repoussés
par une force intérieure à la sphère, s’enfuirent de tous côtés dans
l’espace assombri. (…) le spectacle saisissant auquel nous venons d’assis-
ter a été photographié d’après nature et le brisement de cette planète a
été pour nous tel qu’il a été, il y a des siècles, pour les Martiens.148

Il s’agissait de l’explosion de la pseudo planète Phaéton149, qui aurait


donné naissance à la ceinture d’astéroïdes. Cette idée est née après la dé-
couverte de l’astéroïde Pallas, dans la même zone orbitale que Céres, par
Heinrich Olbers en 1802. Le nom de cette hypothétique planète a été
proposé au XXe siècle par Yevgeny Leonidovitch Krinov. Cette cin-
quième planète a donné naissance à quelques romans de science-fiction
alimentaires comme ceux d’Edmond Hamilton dans sa série « Capitain
Future » (1940-1944).


146 Ibid.
147 Ibid.
148 Ibid.
149 Dans le troisième volume, Ossipoff la cherchera au-delà de Neptune en tant que pla-

nète !…
L’émergence 121

Autre tour de force technique, les Martiens ont photographié la


Terre en haute définition : « en même temps que la vision de sa ville na-
tale, le jeune comte venait de voir se dérouler devant ses yeux la sil-
houette de tous ceux qu’il avait laissés là-bas… »150 Voici qui annonce
Google Earth ou les clichés en haute définition réalisés en 2010, de Paris
en 26 milliards de pixels, de Budapest en 70 milliards de pixels, de
Londres en 80 milliards de pixels151.
Pour assister à la guerre martienne, Ossipoff et ses amis embarquent
dans un nouvel appareil volant : « un appareil d’aspect singulier se balan-
çait à quelques pieds du sol : c’était une sorte d’oiseau mécanique, au
corps effilé, aux vastes ailes concaves. » Ceci préfigure l’Éole (1890) de
Clément Ader, premier avion à avoir décollé du sol ou mieux encore, il
s’inspirerait de l’ornithoptère que Gustave Trouvé avait construit en
1870 puisque « le Martien imprima aux ailes un mouvement uniforme et
doux, grâce auquel l’appareil plana bientôt à une hauteur prodigieuse. »152
Les Martiens ont fabriqué une arme, contenue dans un petit tube de
verre, basée sur la combustion de l’hydrogène, qui en explosant, envoie
une onde de choc qui détruit l’ennemi. Voilà qui rappelle l’arme présen-
tée par Bulwer Lytton dans La Race future (1888) : « …ces peuples ont in-
venté certains tubes, par lesquels le fluide vril peut être conduit vers
l’objet qu’il doit détruire… »153
Les ennemis des amis des aventuriers, eux, ont mis au point une
arme climatique : il fabriquent des nuages chargés d’électricité qui vont
entrer en conjonction avec l’électricité statique du sol : « ce passage
brusque de l’état électrique à l’état neutre équivaut à un coup de tonnerre
et, que nous nous trouvions ou non sur le trajet de l’étincelle, c’en est fait
de nous, car nous ne supporterons pas la secousse. »154
Il s’agirait donc d’une nouvelle forme de guerre dont il faut aller
chercher la source dans les déclarations de Tesla, d’abord dans ses réso-
nateurs à haute fréquence de Colorado Spring, expérimentés en 1899-
1890, puis dans sa tour de télécommunication Wardenclyffe (1901) dont
il prétendait qu’elle pouvait changer le climat, et enfin dans son mysté-
rieux « rayon de la mort » (vers 1914), peut-être une préfiguration du la-
ser, qui n’inspirera guère qu’Hergé et quelques écrivains de SF alimen-

150 Le Soleil, n. p., Chap. 17.
151 Voir : www.paris-26-gigapixels.com/index-fr.html puis www.70-billion-pixels-
budapest.com/index_en.html et www.360cities.net/london-photo-fr.html
152 Ibid.
153 Cité par Pierre Versins, op. cit., p. 556.
154 Le Soleil, n. p., Chap. 17.
122 La littérature d’imagination scientifique

taire. On peut également penser à une préfiguration du projet HAARP,


d’arme à haute fréquence (micro-ondes), jouant sur le climat, qui est ex-
périmentée en Alaska par les Américains, mais qui a son équivalent dans
les protocoles de recherches européens.
Ici, après avoir vaincu l’adversaire grâce à un paratonnerre improvisé,
un bouleversement climatique touche toute la planète avec des pluies di-
luviennes et tsunami, ce que les Martiens connaissent et évitent avec une
invention improbable : « Comme vous avez pu vous en rendre compte,
toutes nos habitations reposent sur des caissons étanches qui leur per-
mettent de flotter à la surface, lorsque survient une inondation.
[…] Alors la ville s’en va à la dérive… »155 jusqu’au 26° de latitude aus-
trale, où ils trouvent une île gelée, comme Pantagruel dans le chapitre
LVI du Quart livre : Icy est confin de la mer glaciale…
Au début du troisième volume de cette saga burlesque, Les Planètes
géantes et les comètes (1891), les aventuriers sont encore sur Mars, réduits à
l’état de naufragés à la suite du tsunami, mais sauvés par les Martiens et
conduits sur une ville volante : Tôouh.

Aussi avaient-ils suspendu leur ville dans l’espace par un moyen des plus
simples : d’immenses caissons métalliques, remplis d’un gaz plus léger
que l’air, jouaient le rôle de ballons et servaient de fondations aux mai-
sons ; quant aux matériaux employés à la construction, ils étaient,
presque tous, composés de cellulose pure, rendue, par des procédés spé-
ciaux, aussi dure que l’acier, quoique demeurant très mince et imper-
méable. Le gaz qui remplissait les caisson était produit par la réaction de
substances chimiques les unes sur les autres ; au moyen des câbles ratta-
chant la cité aérienne à la terre ferme et contenant intérieurement des fils
métalliques, l’électricité produite à terre arrivait jusqu’aux habitations
pour fournir la lumière, la chaleur et la force motrice, indispensables aux
besoins journaliers.156

Nous sommes dans un rêve qui rappelle Swift et Verne, mais avec un
élément intéressant : l’utilisation de la cellulose moulée qui sera inventée
en 1904 par Martin L. Keyes et dont parlera aussi Robida. Aujourd’hui,
elle fait partie des biomatériaux recyclables, elle sert dans divers secteurs :
alimentaire (boîtes à œufs, plateaux pour fruits et légumes, bar-
quettes,…), médical (haricots jetables, plateaux,…), horticole (godets
pour plants), vétérinaire (bac à litière), industriels (emballages de protec-

155 n. p., Chap. 18.
156 LE FAURE, Georges & GRAFFIGNY (de), Henry. Aventures extraordinaires d’un savant
russe : III. Les Planètes géantes et les comètes. Paris : Édinger éditeur, 1891, n. p., Chap. 1.
L’émergence 123

tion pour des produits fragiles ou de luxe). En revanche, sa résistance à


l’humidité est faible, contrairement au polystyrène expansé.
Là, Ossipoff et ses amis sont emmenés dans une nouvelle machine
volante, qui ressemble au premier « cigare volant » qui les avait conduits
de Phobos à Mars.

C’était une sorte de cigare métallique, long d’environ trente mètres, ter-
miné en pointe à chaque extrémité et paraissant avoir, à son plus fort
renflement, un diamètre de quatre à cinq mètres. (…) à l’avant et à
l’arrière de ce véhicule se trouvaient des propulseurs actionnés par des
moteurs invisibles.157

Une fois en vol, ce « cigare » déploie des ailes pour améliorer sa por-
tance comme le second appareil de Robur, l’Épouvante. Nous sommes
proches du principe de l’avion à géométrie variable, dont nous avons dé-
jà parlé, comme les Rockwell B-1 Lancer, le Mirage G de Dassault, le F14
Tomcat de Grumman, ou les Soukhoï SU-17 et SU-24. Le premier avion à
voilure à géométrie variable sera l’avion expérimental Bell X-5 en 1951.
C’est un peu sur ce principe qu’ils se décident à construire un nouvel
appareil pour regagner la Terre. Ce que les auteurs vont décrire se rap-
proche du principe de la turbo réaction avec la présence d’une sorte de
tuyère ou de turbine :

…elle aspirait les astéroïdes par un tube de faible diamètre et les refoulait
à l’arrière par une ouverture plus large. La forme extérieure adoptée était
celle d’un cylindre de cinq mètres de diamètre et de six mètres de long;
ce cylindre était intérieurement traversé, dans le sens de sa longueur, par
un tuyau concentrique d’un mètre et demi de diamètre et de longueur
triple, dans lequel se mouvait la vis d’Archimède à trois filets, jouant le
rôle d’hélice propulsive. À l’extrémité antérieure, ce tuyau se terminait en
tronc de cône; l’autre extrémité affectait la forme évasée d’un tuyau de
cheminée de locomotive. Le logement des voyageurs devait être formé
par l’espace annulaire séparant le tuyau intérieur du grand cylindre qui
constituait la coque même du navire.158

Si le principe de la turbine, appliqué à l’hydraulique est inventé par


Jean-Victor Poncelet en 1824, c’est Charles Parsons qui développe la
première turbine à vapeur en 1884. Elle sera améliorée par Gustaf de La-
val en 1890 par l’adjonction d’une tuyère, procédé qui sera encore per-

157 n. p., Chap. 2.
158 n. p., Chap. 3.
124 La littérature d’imagination scientifique

fectionné par Auguste Rateau en 1894 et en 1897 par Charles Parsons


pour la marine. Ici, il semble que l’on soit assez proche de la turbine de
Laval.
Dans le roman, la turbine inventée par Alcide Fricoulet fonctionne à
l’électricité, ce qui est curieux, mais ce qui est plus intéressant c’est que sa
pile utilise « des sortes de cartouches qui se dissolvent par un effet molé-
culaire »159 ce qui est un peu mystérieux et ne veut pas dire grand chose,
mais ce procédé génère un champ magnétique qui fait tourner la turbine :
« tous les courants produits étaient mesurés et régularisés pour, de là,
être dirigés, par des conducteurs ordinaires, vers un moteur actionnant,
au moyen d’une transmission de leviers, l’axe de l’hélice. »160 Ce verbiage
lui permet de fonctionner dans le vide relatif de l’espace, ce qui est
l’essentiel, mais on se demande pourquoi cette turbine aspire les asté-
roïdes pour les éjecter peu après, sans s’en servir au passage ? Chose que
l’on apprendra plus tard, leur astronef est en lithium qui a été découvert
par Johan August Arfwedson en 1817, métal léger, certes, mais mou.
Puis, alors que l’astronef se dirige vers les confins du système solaire
connu (Neptune) avant de revenir vers la Terre, l’ingénieur mécanicien
Alcide Fricoulet propose d’arrêter la propulsion par hélice (une hélice
dans le vide, quelle idée !…) : « je mets en communication, avec le tube
central dans lequel tourne actuellement l’hélice, un de nos réservoirs à air
comprimé, dont la détente nous procurera une rapidité supérieure à celle
de la foudre. »161 C’est une application du principe de propulsion par ré-
action qui a été déposé par Charles de Louvrie en 1863. Le premier avion
a réaction sera réalisé par le pionnier roumain de l’aviation, Henri
CoandĈ en 1910, mais il faudra attendre 1944 pour avoir un avion vérita-
blement opérationnel avec le Messerschmitt Me262.
Notation intéressante, sur une illustration (chap. 16.) représentant
Neptune, l’un des graphistes l’a dessinée avec trois anneaux (en réalité au
moins six), qui plus est verticaux (ce qui est exact), ce qui ne sera décou-
vert qu’en 1984. Neptune a été reclassée planète naine en 2006.
Au début du quatrième et dernier roman162, l’Éclaire avance à
133 333 333 km/h, grâce à de l’air comprimé, soit à une vitesse à peu
près égale à 1/3 de celle de la lumière, sans qu’il se produise quoi que ce
soit. Il est vrai que si Einstein n’a publié son premier article sur la relati-

159 n. p., chap. 4.
160 Ibid.
161 n. p., chap. 15.
162 LE FAURE, Georges & GAFFIGNY (de), Henry. Aventures extraordinaires d’un savant

russe : Le Désert sidéral. Paris : Edinger éditeur, 1896, n. p.


L’émergence 125

vité restreinte qu’en septembre 1905, « L’inertie d’un corps dépend-elle


de son contenu en énergie ? », bien peu seront alors ceux qui furent à
même d’en comprendre la portée.
Ossipoff envisage d’aller au centre de notre galaxie, puis d’en explo-
rer d’autres comme l’y encourage son livre de chevet : Les Continents Cé-
lestes163.
Il dirige donc L’Éclaire vers D du Centaure (que le graphiste a repré-
senté avec un : sur la poitrine dans un songe fait par Ossipoff, Chap.
2 !). Grâce à l’invention du spectroscope d’émission par Robert Bunsen
et de Gustav Krichhoff en 1859, pour aller au-delà de la théorie des cou-
leurs proposée par Newton en 1672 et du nouveau dessin du spectre so-
laire proposé par Thollon en 1879164, Ossipoff entreprend d’analyser les
étoiles proches par spectrométrie.
Les aventuriers dépassent Sirius, filent vers Orion et explorent le zo-
diaque, dépassent la Petite Ourse puis la Grande Ourse, explorent la
Chevelure de Bérénice et foncent vers Arcturus dans la constellation du
Bouvier…
Pendant ce temps Sharp a quitté la comète de Tuttle, dont nous re-
parlerons, qui passait près de la Terre et a regagné la Russie. Il raconte
son aventure à l’Académie des sciences, on le tient pour un héros. Quant
à l’Éclaire, sur le chemin du retour, il percute la comète Tuttle qui s’abat
au Brésil, près de Rio. Les héros sont sains et saufs et vont pouvoir ra-
conter leurs aventures rocambolesques.
Le Faure et de Graffigny ont construit cette longue aventure dont
seuls les deux premiers volumes sont conjecturaux, sur le même schéma
que les romans de Flammarion : un peu de sciences, des inventions qui
doivent beaucoup au siècle, des rebondissements incessants et fort peu
crédibles. C’est là un type de roman d’aventure qui sera repris jusque
dans les années 1950 avec la série « Les Conquérants de l’univers » de
François Richard-Bessière, qui formait les quatre premiers volumes de la
collection « Anticipation » du Fleuve Noir165 où la science était tout aussi
débridée et fantaisiste.
Si Camille Flammarion a servi de modèle à la réalisation de cette
épopée d’un savant russe ; à côté de nombreux ouvrages de vulgarisa-

163 On lira, bien évidemment : Les Mondes célestes (1865) de Camille Flammarion.
164 On en trouvera des détails dans la Revue des publications astronomiques. Annales de
l’observatoire de Nice, publiées sous les auspices du Bureau des Longitudes, par M. Perrotin, 1890,
Tome III, Série I, vol. 7, p. 209-212.
165 Voir également ma thèse de 3e Cycle : La Science-fiction française sous la IVe République…

Limoges, 1982, 485 p.


126 La littérature d’imagination scientifique

tion, Flammarion a donné un ouvrage conjectural où il se sert de son


abondante documentation sur l’espace.

6 – Nicolas Camille Flammarion

L’ancrage scientifique est hypertrophié chez Camille Flammarion


(1842-1925), astronome et surtout vulgarisateur, au point que certains
chapitres de son œuvre se transforment en cours. C’est cette tendance
que l’on retrouvera en partie dans le roman d’imagination scientifique de
Flammarion, La Fin du monde (1894-1910), qui contient des éléments
contemporains qui vont dans le même sens que ses collègues et d’autres,
plus prospectifs, qui annoncent des thèmes qui vont être développés un
peu plus tard. Le principal intérêt de cette œuvre réside dans le vaste pa-
norama que Flammarion, en bon vulgarisateur, dresse des progrès de
l’humanité dans la seconde partie de son ouvrage. Dans la première, qui
est presque autant conférence que roman, Flammarion reprend en
grande partie, bien des points qu’il avait exposés quelques années plus
tôt dans Les Mondes imaginaires et les mondes réels (1865), notamment en ce
qui concerne les planètes dont il va régulièrement reparler dans La Fin du
monde : Vénus, Mars et Jupiter, ainsi que de la Lune. Il agrémente le tout
d’un discours scientifique très daté, mais qui ne manque pas toujours
d’intérêt parce qu’il s’inscrit dans une période où l’on commence à mieux
connaître le ciel grâce à des instruments d’optique plus performants.
Néanmoins, les erreurs d’appréciation sont encore nombreuses, mais
moins que dans un passé peu reculé.
Le roman débute un 9 juillet au XXVe siècle, par une sorte de pro-
fession de foi qui n’a rien à voir avec l’imagination scientifique, mais que
l’on pourrait trouver fort prémonitoire :

Jamais, autrefois avant la constitution des Etats-Unis d’Europe, à


l’époque barbare où la force primait le droit, où le militarisme gouvernait
l’humanité et où l’infamie de la guerre broyait sans arrêt l’immense bêtise
humaine…166
Si la foule a envahi les boulevards, le ciel est aussi peuplé que celui de
Robida dont Flammarion s’inspire :

Les aéroplanes, les aviateurs, les poissons aériens, les oiseaux méca-
niques, les hélicoptères électriques, les machines volantes, tout était ra-


166 FLAMMARION, Camille. La Fin du monde. Paris : Flammarion, 1894, p. 2.
L’émergence 127

lenti, presque arrêté. Les gares aéronautiques élevées au sommet des


tours et des édifices étaient vides et solitaires.167

En fait tout le monde est inquiet. Le monde entier s’est mis en stase à la
suite de l’annonce d’une catastrophe planétaire. Plus rien ne fonctionne
tant l’idée que le monde court à sa perte : une comète devrait heurter la
Terre. Cette hypothèse semble confirmée par l’observatoire de Gao-
risankar168, installé au sommet de l’Himalaya : « …l’astre vagabond pour-
rait amener une catastrophe universelle en empoisonnant l’atmosphère
respirable… »169, soit en percutant la Terre, soit en la frôlant. C’est du
moins ce qu’annonce « un nouveau phonogramme [venu] cette fois du
Mont Hamilton en Californie… »170 On remarquera que Flammarion est
en retrait, sur le plan des communications, par rapport à ses collègues qui
utilisent déjà le « téléphote » !…
Si l’hypothèse de la percussion ne semble pas retenue, le passage de
l’orbite de la Terre dans la queue de la comète pourrait être fatal car :
« L’analyse spectrale signalait surtout l’oxyde de carbone dans la constitu-
tion chimique de la comète. »171 À cette époque, on ne connaissait pas la
composition d’une comète et on s’imaginait que sa traînée pouvait être
composée de gaz nocifs, ici le monoxyde de carbone. Par ailleurs le
nombre de comètes ayant franchi l’orbite de la Terre pendant le XIXe
siècle avait été important, ce qui générait une certaine inquiétude – nous
reviendrons sur ce point.
Ici, c’est plus qu’une simple comète qui est en cause, mais un énorme
et improbable astre errant : « Trente fois le diamètre du globe terrestre !
Lors même que la comète passerait entre la Terre et la Lune, elles [sic] les
toucherait donc toutes les deux… »172
Flammarion qui est pourtant un vulgarisateur éminent, n’en est pas
moins d’un enthousiasme qui confine parfois au délire (il fut l’un de ceux
qui soutenait le peuplement de Mars après les élucubrations de Schiapa-
relli !). À titre de comparaison, rappelons que le noyau de la comète de
Halley mesure 16 x 8 x 7 km, alors que celle de Flammarion a un dia-
mètre de 381 600 km (presque trois fois la taille de Jupiter !) et, effecti-

167 Ibid., p. 3.
168 Le Gauri Sankar est bien un massif (7 134 m) de la chaîne himalayenne, mais nul ob-
servatoire n’y est installé. En revanche l’observatoire Lick de l’Université de Californie est
bien installé au sommet du Mont Hamilton depuis 1876.
169 FLAMMARION, op. cit., p. 13.
170 Ibid., p 14-16.
171 Ibid., p. 19.
172 Ibid., p. 20.
128 La littérature d’imagination scientifique

vement, elle aurait des chances de percuter à la fois la Terre et la Lune


puisque la distance moyenne entre les deux est de 384 500 km. Ce n’est
plus de l’astronomie, c’est du billard cosmique !
Mais l’arrivée de cet astre aurait certainement été précédée de
troubles, puisqu’il aurait été devancé par un formidable carambolage
dans la ceinture d’astéroïdes, que l’on connaissait pourtant depuis 1850,
même si elle est peu dense à l’échelle de la Terre !… Et on ne parle pas
des troubles que son arrivée aurait depuis longtemps provoqués dans les
orbites des planètes externes.
Quoi qu’il en soit : « C’était la Terreur même suspendue au-dessus de
toutes les têtes… »173 La collision est prévue pour le 14 juillet. C’est, à 15
jours près, ce qui aurait pu se produire en 1994, avec la comète de
Shoemaker-Levy qui, par la suite, est allée percuter Jupiter.
Pour agrémenter son discours Flammarion consacre tout un chapitre
à l’histoire de cette improbable comète en se basant, non sur celle de
Halley qui était passée en 1835, mais peut-être sur la « comète Napo-
léon » de 1811 qui fut observable pendant 511 jours et qui marqua les
esprits en même temps que les vendanges, puisque l’on fit une « Cuvée
de la Comète » au château Yquem, cuvée mémorable et inégalée.
Flammarion glose sur la queue de la comète que l’on devrait distin-
guer de la « chevelure » ou « coma », proche du noyau, que l’on sait
maintenant être composée principalement d’eau, de monoxyde et de
dioxyde de carbone, de méthanol et d’autres gaz volatils. Quant aux
queues, spectaculaires, la première est composée de plasma (la plus
longue, jusqu’à 100 M de km) et l’autre, celle qui est visible, est essentiel-
lement composée de poussières cosmiques (silicate et olivine) et de cris-
taux de glace. Le tout est sans danger pour la Terre qui traverserait ces
traînées, même le nuage d’hydrogène (découvert en 1970) de plusieurs
millions de kilomètres de diamètre qui enveloppe le tout. Quant au
noyau d’une comète, sa composition type serait : 26 % de silicates, 23 %
de molécules organiques, 9 % de particules carbonées, les 42 % restant
consistant en un mélange de molécules volatiles dominé par l’eau (près
de 34 % ) sous forme de glace. Une fois cette glace évaporée, il ne reste
plus qu’une masse rocheuse comme Tempel 1 ou Wild 2 qui ont été
photographiées par des sondes (Voir site de la NASA). En 1977, avec la
comète Hale-Bopp, on a même découvert un troisième type de queue,
composée de sodium neutre.


173 Ibid., p. 20.
L’émergence 129

On peut penser que Flammarion a aussi été influencé par le specta-


culaire passage de la « comète Tebbutt » (C/1861 J1), du nom de son dé-
couvreur en Australie, qui a frôlé la Terre (0,1326 UA) en 1861. La Terre
a traversé le plan de son orbite et peut-être sa queue le 30 juin 1861. On
craignait alors que les gaz supposés être contenus dans sa chevelure em-
poisonnent l’atmosphère. Ce ne fut pas la plus spectaculaire (Napoléon,
1811), ni la plus belle (Donati, 1858), mais elle marqua les esprits.
La comète suivante, Swift-Tuttle, en 1862, à laquelle Verne fait réfé-
rence dans des entretiens174, est passée beaucoup plus près de la Terre
(0,005 UA), moins de deux fois la distance Terre/Lune, mais elle traînait
derrière elle pas mal de matières prises dans les Perséides qu’elle avait
franchies peu avant, provoquant des pluies d’étoiles filantes particulière-
ment denses : de 200 météores/h en Europe à 300 météorites/h en
Amérique du Nord. Enfin, c’était une comète dont la chevelure n’était
pas spectaculaire, mais qui possédait une forte brillance ce qui était la
marque de sa capacité à agglomérer de la matière.
Le XIXe siècle a donc été marqué par le passage de plusieurs co-
mètes assez exceptionnelles, suffisamment en tout cas pour marquer les
esprits et inspirer tout autant Flammarion que Verne.
Le Directeur de l’Observatoire prévoit que des éléments de la cheve-
lure de la comète vont tomber sur Terre pour : « …former peut-être des
îles nouvelles extra-terrestres, apporter dans tous les cas des éléments
nouveaux à la science et peut-être des germes d’existences incon-
nues. »175 Ce n’est pas totalement faux, puisque l’on pense aujourd’hui
que c’est à partir des pluies de corps célestes, porteurs d’acides aminés,
que la vie a pu apparaître sur Terre où les conditions étaient favorables,
comme elles le furent pendant un temps sur Mars. Mais à côté, dit-il, se
répandrait le « feu du ciel », dont il sous-estime les conséquences :
« …quelques villes en cendres n’arrêtent pas l’histoire de l’humanité. »176
Le Président de l’Académie de médecine, lui, insiste sur le danger de
l’oxyde de carbone, qui tue un homme en trois minutes en absorbant
l’oxygène porté par les globules rouges, nécessaire à sa survie : il n’y a
plus que du sang veineux.
Le Président de la Société astronomique intervient alors pour préci-
ser que ce qu’il faut redouter, c’est l’extrême chaleur dégagée par une
masse importante arrivant de l’espace et traversant l’atmosphère : « le sa-

174 Voir : COMPÈRE, Daniel & MARGOT, Jean-Marie. Entretiens avec Jules Verne 1873–
1905. Éditions Slatkine, 1998, 275 p.
175 FLAMMARION, op. cit., p. 53.
176 Ibid., p. 53.
130 La littérature d’imagination scientifique

lut serait peut-être de se réfugier sur l’hémisphère terrestre opposé à celui


qui doit recevoir en plein le choc de la comète. »177 Mais comment dépla-
cera-t-on 50 % de la population du globe ?…
Quant au Secrétaire perpétuel de l’Académie, il prévoit que
l’atmosphère terrestre prendra feu : « …ce serait un beau spectacle pour
les habitants de Mars, ou mieux encore pour ceux de Vénus. »178
Le Cardinal Archevêque de Paris, rappelle alors des passages des
Apocalypses de saint Pierre et de saint Paul, signalant un embrasement fi-
nal. Ne sommes-nous pas proches de cette situation ?…
En fait, il semble que les scientifiques présents ont oublié l’hypo-
thèse de la percussion de la Terre par la Comète et ne retiennent plus
que le passage de la Terre dans sa queue, phénomène également destruc-
teur. Au fil des orateurs, on en oublie un peu la comète pour ne plus
examiner que les fins possibles de la Terre.
Le Président de la Société géologique explique que la Terre est vouée
à se transformer en pénéplaine donc à être submergée par les eaux, tan-
dis que le Secrétaire général de l’Académie météorologique annonce la
disparition de l’eau, comme ce fut le cas sur la Lune et comme c’est en
train de l’être sur Mars qui n’a plus qu’un océan, quelques mers peu pro-
fondes et des canaux. « Qu’il y ait moins d’eau sur Mars que sur la Terre,
c’est un fait constaté par l’observation »179, à condition de se fier à Schia-
parelli et de vouloir voir la même chose que lui !… C’est cette hypothèse
de l’assèchement que l’on retrouvera chez Rosny, dans La Mort de la
Terre, quelques années plus tard.
Pour la Directrice du bureau des calculs de l’Observatoire, la Terre
périra par refroidissement à cause de la disparition de la vapeur d’eau
dans l’atmosphère. Ici, contrairement à ce que l’on voyait souvent et que
l’on verra dans la SF alimentaire jusque dans les années 50, ce n’est pas
Vénus qui est présentée comme une Terre en devenir, mais « Jupiter, qui
en est encore à son époque primaire… »180
Le Chancelier de l’Académie colombienne réfute toutes les théories
déjà exposées pour alléguer que la mort de la Terre est liée à celle du So-
leil. « C’est l’extinction du Soleil qui aura amené la mort de la Terre…
dans une vingtaine de millions d’années, ou même plus tard… le double
peut-être. »181 Ce qu’il semble décrire ici, mais ce n’était pas encore con-

177 Ibid., p. 68.
178 Ibid., p. 70.
179 Ibid., p. 105.
180 Ibid., p. 116.
181 Ibid., p. 123.
L’émergence 131

nu à l’époque, c’est l’effondrement du soleil (collapsar) qui deviendrait


une étoile à neutrons.
Aussi le Directeur de l’Observatoire du Mont Blanc va-t-il défendre
l’opinion inverse, celle d’un soleil se transformant en Nova, grillant tout
sur Terre.
Comme ces débats oiseux s’enlisent, on en revient à la comète avec
le décodage d’un message amical envoyé par les Martiens, retransmis par
téléphote (que Flammarion avait oublié jusqu’ici) : ils ont calculé que la
comète va percuter la Terre au niveau de Rome. De fait, on conseille
donc à l’humanité d’émigrer à l’opposé de l’Italie, vers San Francisco et
pour ceux qui ne pourraient pas partir, de se réfugier dans des caves et
souterrains solides. « Nous subirons sans doute une terrible bourrasque
qui pourra durer plusieurs heures, et peut-être n’aurons-nous à respirer
qu’une atmosphère bien suffocante. »182 Voilà qui préfigure assez bien ce
que l’armée française conseillait encore dans les années 60, en cas
d’attaque nucléaire : se réfugier à l’angle d’une pièce et si possible sous
une table… Il est bien connu que ces deux éléments arrêtent les radia-
tions, comme les frontières françaises arrêtent les nuages radioactifs ve-
nus de Tchernobyl.
Ce type de scénario catastrophe, qui fut sans doute à l’origine de la
disparition des dinosaures, va faire la joie des metteurs en scène holly-
woodiens. On va retrouver quelque chose de semblable chez Rosny dans
La Force mystérieuse, mais avec une autre hypothèse scientifique à la base
de l’intrigue.
Ici, dans ce long chapitre, Camille Flammarion oublie son propos
initial d’une planète errante géante, pour en faire un vulgaire bolide aux
effets limités, comme celui qui a frappé Tunguska le 30 juin 1908.
L’onde de choc fut dévastatrice dans un rayon de 45 km et elle se propa-
gea jusqu’à 600 km. Comme il n’envisage pas trop quelles pourraient être
les conséquences de la rencontre entre la Terre et un bolide, c’est sans
doute ce qui inspire un discours très modéré à Flammarion. En fait, nous
avons ici un chapitre didactique, occasion pour l’auteur d’accompagner
un discours abondant en chiffres par un exposé sur les diverses hypo-
thèses concernant les fins plus ou moins prévisibles de la Terre.
Nous sommes dans une période de renaissance de la foi en France
depuis 1850 (apparition de Rome 1842, de La Salette 1846, de Lourdes
1858, de Pontmain 1871, Gietzwald en 1877) qui alimente un discours


182 Ibid., p. 138.
132 La littérature d’imagination scientifique

nationaliste (Barrès) et belliciste, dans les écoles laïques ne chante-t-on


pas ces couplets patriotiques de Villemer et Nazet (1871) :

France à bientôt ! car la sainte espérance


Emplit nos cœurs en te disant : adieu,
En attendant l’heure de délivrance,
Pour l’avenir... Nous allons prier Dieu.

Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine,
Et, malgré vous, nous resterons français.
Vous avez pu germaniser la plaine,
Mais notre cœur vous ne l’aurez jamais.

Le religieux apparaît comme un contrepoids au scientisme qui se


développe, un refuge face aux théories inquiétantes d’un Darwin qui se
heurte au créationnisme. Les intellectuels et auteurs (Zola, Huysmans,
Bloy,…) français sont attirés vers cette foi rassurante et gardienne d’une
certaine culture judéo-chrétienne.
Aussi, Camille Flammarion, qui s’adresse à une majorité silencieuse,
consacre-t-il un chapitre entier aux conséquences de l’arrivée de la co-
mète sur le religieux, comme s’il fallait se mettre en règle avec Dieu avant
l’anéantissement : « …on espérait que la solution théologique de la ques-
tion rependrait une vive lumière dans l’âme agitée des fidèles, et peut-
être apporterait le calme parfait dans les consciences pacifiées. »183 Faut-il
voir là un rappel des théories exposées par l’évangéliste américain
Charles Taze Russell à partir de 1881, qui liait progrès scientifique et pa-
rousie (elle aurait débuté en 1874). C’est sans doute osé, mais l’idée d’une
apocalypse proche semble faire renaître une idée semblable.
En effet, le Concile convoqué par le Pape Pie XVIII, débute par un
rappel des textes de l’apocalypse, avant de s’interroger sur la forme des
corps après la résurrection que l’on sent proche : une boule comme le
pensait Origène, un corps humain éthéré comme le suggérait saint Au-
gustin ? « Il fut peu question de la comète. Pourtant le Pape ordonna, par
le téléphone (…) des prières publiques pour apaiser la colère di-
vine… »184
Flammarion passe alors en revue les prédictions touchant à la fin du
monde, d’abord par le déluge qui ne laisse en vie qu’un couple, celui de
Deucalion et Pyrrha, sans doute inspiré par l’histoire de Ziusudra qui

183 Ibid., p. 141.
184 Ibid., p. 156.
L’émergence 133

construisit une arche en Mésopotamie, bien avant celle de Noé, puis il


examine les fins apocalyptiques dues à saint Jean, à saint Augustin et à
tous leurs commentateurs qui ont annoncé des fins du monde immi-
nentes comme Bernard de Thuringe ou Druthmare de Corbie, à
l’approche de l’an 1000.
À cette peur millénariste, s’ajoutent les pandémies, les pestes et les
famines, qui ravagèrent l’Europe entre 987 et 1060, pour renforcer cette
tendance catastrophiste. Les syzygies de 1186 ou de 1524, comme les
éclipses de soleil ou le passage de comètes (1066, 1264, 1337, 1399, 1402,
1456, 1472, 1527,1531, 1556,…) agitent les esprits et on leur associe des
événements funestes (on en trouvera toujours un) : les « prédictions » de
Nostradamus allaient dans ce sens.
Puis avec les Encyclopédistes (cf. Fontenelle, L’Histoire des oracles
[1687]) et l’émergence du rationnalisme :

On cessa d’y voir des signes de colère de Dieu, mais on discuta scientifi-
quement les cas de rencontre possibles et l’on craignit ces rencontres.
(…) Dans le cours du dix-neuvième siècle, des prophètes de malheur
(…) ont annoncé vingt-cinq fois la fin du monde, d’après des calculs ca-
balistiques ne reposant sur aucun principe sérieux.185

Flammarion achève là sa longue digression et revient à son histoire de


comète.

Dans la nuit du 12 au 13 juillet, la comète se développa sur presque toute


l’étendue des cieux et l’on distinguait à l’œil nu des tourbillons de feu au-
tour d’un axe oblique à la verticale. (…) comme un monstre se précipi-
tant sur la Terre pour la dévorer par l’incendie.186

Suivant les consignes données, les Européens s’étaient réfugiés aux


antipodes : « …des aéronefs transatlantiques avait [sic] dû tripler, qua-
drupler, décupler les trains aériens électriques, qui allaient s’abattre com-
me des nuées d’oiseaux sur San Francisco… »187 Peu avant, Flammarion
avait évoqué un « tube » reliant Paris à l’Afrique du Nord, via Rome. Il
semble que l’on retrouve là un certain nombre de constantes que l’on re-

185 Ibid., p. 184. Les mouvements occultistes pullulent à cette époque : le martinisme

d’Henri Delaage (1882), la Société Théosophique d’Helena Blavatsky (1887), l’Ordre


Kabbalistique de la Rose-Croix de Péladan et Guaita (1888), l’Ordre martiniste de Papus
et Chaboseau (1891) et jusqu’aux élucubrations de Léo Taxil !
186 Ibid., p. 202-203.
187 Ibid., p. 204.
134 La littérature d’imagination scientifique

trouvera chez D’Ivoi comme chez Robida, Flammarion y ajoute, sans


donner de précision, des « trains aériens électriques ». Comme on l’a vu,
le premier essai de train électrique eut lieu en 1842 par Davidson entre
Édinbourg et Glasgow. Par la suite, les trains électriques ont d’abord été
urbains avec cette première expérience qui eut lieu en janvier 1888 à
Richmond, en Virginie, préludant à la traction électrique des métros à
partir de 1890. L’électrification des grandes lignes suivra et se développe-
ra quand on maîtrisera mieux les problèmes d’alimentation de ces lignes.
Cette venue de la comète se double d’un assèchement de l’air qui de-
vient difficile à respirer et lorsque la comète arrive le 14, l’air s’embrase
comme on l’avait prévu, générant partout des incendies. La Terre tra-
verse la queue de la comète : « la traversée durerait quatre heures et de-
mie… »188 et elle s’accompagne d’une pluie d’étoiles filantes, de météo-
rites et de bolides et l’un d’eux s’écrase sur Rome, comme les Martiens
l’avaient prévu.
Plusieurs villes italiennes sont détruites, un nouveau volcan apparaît
près de Naples et une nouvelle île de 1 500 sur 700 m surgit dans la Mé-
diterranée… qu’un Anglais de passage s’empresse d’annexer pour le
compte de la Couronne.
On commence à faire le bilan, les compagnies d’assurance annoncent
déjà qu’elles ne paieront pas et la presse rectifie une erreur : le principal
bolide n’a pas touché Rome, mais les environs. Le Pape et les Cardinaux
sont sauvés, mais partout on compte des centaines de milliers de morts :
« …la Terre continua de tourner dans la lumière solaire, et l’humanité
continua de s’élever vers de plus hautes destinées. »189
Dans la seconde partie de son roman, Flammarion se projette dans
« Dix millions d’années ». On notera que cette seconde partie est illustrée
par Robida.
Pour l’heure Flammarion n’en est qu’au troisième millénaire avec une
population mondiale de 3 milliards 400 millions de personnes, soit, à peu
près la population mondiale de 1965. En 2000, elle était de 6 milliards !
… Comme l’on n’avait à cette époque que de vagues estimations con-
cernant les pays d’Asie, les projections de Flammarion en sous-estiment
grandement la poussée démographique.
S’il pense bien une évolution des langues vivantes avec la création de
mots nouveaux, il les envisage encore construits à partir de racines
grecques, ce qui n’est pas exactement le cas : dans bien des domaines ils


188 Ibid., p. 212.
189 Ibid., p. 226.
L’émergence 135

sont une émanation d’un mauvais anglais, parfois mal traduit ou alors lit-
téralement. En revanche, Flammarion perçoit bien un phénomène que
l’on constate tous les jours un peu plus, mais sans qu’il lui attribue une
cause précise : « …la langue anglaise s’était répandue sur toute la surface
du globe. (…) Aucun essai de langue universelle artificiellement créée
n’avait réussi. »190
Ici, Flammarion fait référence au Volapük créé en 1879 par Johann
Martin Schleyer et à l’Esperanto créé en 1887 par Ludwik Lejzer Za-
menhof, qui connurent un relatif intérêt dû à la nouveauté, au début du
XXe siècle, avant de se marginaliser.
Cette attention de Flammarion pour les langues artificielles est, peut-
être, à mettre en relation avec le onzième Chapitre du roman de Bulwer
Lytton, La Race future, qu’il consacre de façon détaillée à la langue des
Vril-ya ?… À moins que cet intérêt pour les langues soit aussi imputable
au retentissement des travaux de Franz Bopp sur la grammaire comparée
dans les langues indo-européennes : Grammaire comparée des langues sans-
crites, zende, grecque, latine, lithuanienne, slave, gothique, et allemande (1833-
1849).
Alors que nous sommes très proches de la première guerre mondiale,
Flammarion pense que la guerre aura disparu à l’échelle mondiale avant
le XXVe siècle. On la tient maintenant pour quelque chose de barbare et
Flammarion en rend pour partie responsable l’union des femmes en Eu-
rope, contrairement à Robida qui y voyait un progrès social. D’ailleurs :
« Les femmes étaient électrices et éligibles. »191
En cela Flammarion tient pour acquise la victoire des féministes, des
« bas-bleus » dont le combat s’est affirmé pendant le siècle avec des au-
teurs comme Sophie Gay, George Sand ou Delphine de Girardin et qui
se poursuivra sur un terrain plus politique avec les « suffragettes » dont le
combat va commencer aux USA en 1903, sous l’impulsion d’Emmeline
Pankhurst. Flammarion pense peut-être aussi à l’action des saint-
simoniens en faveur des femmes ?…
Ici, Flammarion associe l’action féministe à un combat anti-
militariste puisque les femmes refusent de se marier avec un jeune
homme portant l’uniforme. Débarrassé des dépenses de guerre – Flam-
marion n’envisage pas que le poids du complexe militaro-industriel
puisse peser sur les décisions du monde politique :


190 Ibid., p. 231.
191 Ibid., p. 238.
136 La littérature d’imagination scientifique

L’Europe s’était rapidement élevée en un radieux essor, dans un merveil-


leux progrès social, scientifique, artistique et industriel. On respirait enfin
librement ; on vivait. [alors qu’avant, il fallait soutenir l’armée et les fonc-
tionnaires] On avait fini par tout imposer : l’air que l’on respire, l’eau des
sources et des pluies, la lumière et la chaleur du soleil ; le pain, le vin,
tous les objets de consommation ; les vêtements jusqu’à la chemise ; les
habitations, les rues de cités, les chemins de campagnes ; les animaux
(…) les plantes (…) les instruments de musique (…) les métiers, les états,
les célibataires, les gens mariés, les enfants, les nourrices, les meubles,
tout, absolument tout ; et les impôts s’étaient accrus jusqu’au jour où leur
chiffre avait égalé le produit net de l’activité des travailleurs, exception
faite du strict « pain quotidien ». (…) C’est ce qui avait amené la grande
révolution sociale.192

Flammarion ne s’élève pas contre le principe de l’impôt, mais contre


quelque chose que l’on ne connaissait pas encore en 1894 : la TVA et les
multiples taxes, surtaxes, prélèvements et contributions que l’on a créés
depuis et que l’on invente sans cesse, mais son discours rappelle celui de
Souvestre. En cela, Camille Flammarion est bien en dessous des capaci-
tés d’inovation des technocrates, une catégorie sociale qu’il ne connais-
sait pas et n’avait pas envisagée, alors qu’elle est née avec le colbertisme.
En revanche, c’est un mouvement qu’avait perçu Clemenceau : « La
France est un pays extrêmement fertile : on y plante des fonctionnaires et
il y pousse des impôts. »
Si Flammarion conserve la démocratie, il dénonce les politiciens et
préfère un gouvernement de spécialistes issus de la société civile à un
gouvernement de professionnels de la politique, un débat encore actuel
un siècle plus tard. Face à une foule versatile et pas toujours avertie,
Flammarion opte pour « un suffrage restreint et éclairé »193 – suffrage
censitaire, comme sous la Restauration et la Monarchie de Juillet ? –, dit-
il, mais sans donner plus de précisions.
Mal à l’aise pour développer une simili utopie, Flammarion revient
aux questions scientifiques et techniques, avec enthousiasme certes, mais
en étant toujours un peu imprécis. « L’unification des peuples, des idées,
des langues avait eu pour complément celle des poids et mesures. »194
Cette standardisation facilite sans doute bien des choses en termes
d’échanges, évitant d’avoir recours à des tables de conversion, mais elle
est aussi une négation des identités nationales et sans doute, entraîne-t-

192 Ibid., p. 243.
193 Ibid., p. 246.
194 Ibid., p. 246.
L’émergence 137

elle la mise en place de ce que l’on reproche actuellement au « politique-


ment correct » : la diffusion d’une pensée unique et réductrice.
On sent que Flammarion ne s’intéresse que peu à la sociologie alors
que cette science humaine a commencé à se développer entre 1820 et
1850 avec Henri de Saint-Simon, Hegel, Comte, de Tocqueville, Stuart
Mill, Marx, Quételet, Taylor, Spencer,… et bien sûr en France, avec les
travaux d’Émile Durkheim qui, dès 1895 parlait de « fait social » et de
« morphologie sociale » ou, en 1901, les travaux de Gabriel Tarde sur la
foule et les opinions ; aussi, dépassé par cette science, Flammarion va-t-il
s’intéresser de plus près au développement scientifique et technique.
La météorologie est totalement dominée : « Les almanachs antiques
firent place à des annuaires précis annonçant longtemps à l’avance tous
les phénomènes de la nature. »195 Ce qui signifie que l’on prévoit non
seulement le temps sur une durée d’un an, mais que l’on sait prévoir les
éruptions volcaniques et les tremblements de terre… Au début du XXIe
siècle, on ne maîtrise assez bien la prévision du temps que sur trois jours
et plus vaguement sur une semaine. Au-delà, on en est encore à raison-
ner par analogie. Quant aux séismes, ils restent encore imprévisibles.

L’électricité avait remplacé la vapeur. Les chemins de fer, les tubes


pneumatiques fonctionnaient encore, mais surtout pour le transport de
matériel. On voyageait de préférence, surtout pendant le jour, en ballons
dirigeables, en aéronefs électriques, aéroplanes, hélicoptères, en appareils
aériens (…) comme les aérostats. Les anciens wagons, sales, fumeux,
poussiéreux, bruyants et trépidants, avec les sifflets fantasques et extra-
vagants des locomotives, avaient fait place aux esquifs aériens, légers,
élégants, qui fendaient les airs en silence dans la pure atmosphère des
hauteurs.196

Ces prévisions amènent quelques commentaires. Comme bien des


écrivains spéculatifs de son temps, Flammarion trouve toutes les beautés
à l’électricité, maintenant banalisée. Malgré tout, ses avions électriques
laissent rêveur, pour des raisons que nous examinerons plus précisément
chez Paul D’Ivoi et Verne. En revanche l’idée d’utiliser la force pneuma-
tique, comme chez Verne, pour le seul transport des marchandises, n’est
pas inintéressante.
On relèvera la présence de l’hélicoptère qui est en train de se déve-
lopper depuis 1907. On se souvient qu’à la Renaissance, Vinci avait ima-


195 Ibid., p. 247.
196 Ibid., p. 247, 248.
138 La littérature d’imagination scientifique

giné un système semblable reposant sur une vis sans fin, qui aurait littéra-
lement vrillé l’air. On sait que les Chinois, au IVe siècle faisaient voler des
jouets à aile rotative, proches de l’hélicoptère. En 1754 le Russe Lomo-
nossov, avait fait la démonstration d’un appareil à ailes tournantes, con-
trarotatives pour qu’il ne tourne pas sur lui-même, fonctionnant avec un
ressort. En 1784, les Français Launoy et Bienvenu font voler une ma-
quette mue par le même système d’entraînement à ressort, devant
l’Académie des sciences. En 1861, le vicomte Ponton d’Amécourt in-
vente le mot « hélicoptère » qu’il forge sur des racines grecques. Il faut
attendre 1877 pour que l’Italien Forlanni fasse voler un engin ascension-
nel de 350 kg jusqu’à une hauteur de 13 m, doté d’un moteur à vapeur.
En 1887, c’est le Français Trouvé qui expérimente un modèle avec un
moteur électrique, relié au sol par ses fils d’alimentation. En 1905, les
frères Dufaux dotent leur appareil d’un moteur à explosion et lui font ar-
racher une charge de six kilos. Il faudra attendre le 13 novembre 1907
pour que Paul Cornu effectue un premier vol à bord de son hélicoptère
de 203 kg à 1,5 m du sol. Cette même année les frères Bréguet, Charles
Richet ou Louis Léger, font également des essais. C’est donc à partir de
1907 que l’on date les débuts de l’hélicoptère.
Nous retrouverons aussi l’aérostation chez Verne et chez D’Ivoi,
comme nous l’avons rencontrée chez Le Faure et de Graffigny. Depuis
les frères Montgolfier en 1783, elle a fait des progrès. On se souvient de
Gambetta s’échappant en ballon de Paris assiégé le 7 octobre 1870, pour
aller lever des troupes en province. Mais le véritable progrès dans ce do-
maine est le ballon dirigeable.
Louis Griffard avait expérimenté un dirigeable mû par un petit mo-
teur à vapeur et une hélice en 1852, mais le poids du moteur posait des
problèmes bien qu’il ait effectué un trajet de 27 km. Le moteur électrique
expérimenté par Charles Renard et Arthur Krebs en septembre 1884,
trouve ses limites dans la faible capacité des piles sèches. Il ne parcourt
que 8 km.
Les progrès dans le domaine ne seront sérieux qu’avec l’utilisation du
moteur à explosion. C’est ce qui se passe entre 1900 et 1908 avec les
zeppelins qui étaient propulsés par deux moteurs Daimler. Le profilage
et le moteur à explosion lui permettront des vols transatlantiques, aussi
retrouvera-t-on des modèles de dirigeables chez Robida, comme chez
Flammarion.
En France, la firme Zodiac lancera son premier dirigeable (un mo-
dèle semblable fera de la publicité pour Le Petit journal en 1908 à une vi-
tesse de 28 km/h) le 30 juin 1906. Le Comte de la Vaulx était propulsé
L’émergence 139

par un moteur Ader de 16 cv. Dans ce domaine, l’activité de la firme se


poursuivra jusqu’en 1936 avec la production de dirigeables souples et ri-
gides dont le plus rapide, l’Éclaireur E8, propulsé par deux moteurs His-
pano Suiza de 175 cv pouvait atteindre 112 km/h en 1931.
Flammarion ne fait pas allusion aux aérotrains dont il a déjà parlé,
mais on peut penser qu’il s’agit de ce qu’il propose pour remplacer les
locomotives à vapeur, bruyantes, sales et lentes (il n’en parle pas). Il est
curieux qu’il n’ait pas, de nouveau, évoqué les trains électriques, qui
commencent à se répandre. Quoiqu’il en soit, ces déplacements, majori-
tairement aériens, ont eu des conséquences sociopolitiques.
« Les voyages perpétuels sur toute la surface du globe avaient amené
l’internationalisme et le libre-échange absolu du commerce et des idées.
Les douanes avaient été abolies. (…) Tout l’organisme social était simpli-
fié. »197 Dans ce qui ressemble à une République universelle et idéale,
Flammarion se place en disciple des physiocrates, d’Adam Smith, de
Stuart Mill et de James Mead, en prônant le libre échange économique
absolu entre les nations en principe idéal, puisqu’il assure aussi bien la
circulation des biens, que de la monnaie, que la régulation des marchés...
mais en écartant les problèmes liés à la spéculation boursière.

L’industrie avait d’éclatantes conquêtes. Dès le trentième siècle la mer


avait été amenée à Paris par un large canal, et les navires électriques arri-
vaient (…) au débarcadère de Saint-Denis, au-delà duquel la grande capi-
tale s’étendait fort loin au nord.198

Moins précis que Verne dans Paris au XXe siècle, Flammarion place le
port maritime de Paris dans la plaine de saint-Denis, mais l’idée est sem-
blable et il la complète par d’autres moyens de transport, ce qui donne à
penser que les navires qui accostent là doivent surtout contenir du fret.
« …bien des voyageurs les prenaient encore, malgré les trains réguliers
d’aéronefs, le tunnel et le viaduc de la Manche. »199
Incidemment, on relèvera que Flammarion tient pour acquis et réali-
sé le vieux projet de tunnel sous la Manche puisque les premiers plans de
Desmarets datent de 1751. En 1801, Mathieu-Favier avait proposé un
tunnel en deux parties, le passage supérieur dédié aux véhicules, l’infé-
rieur pour l’évacuation des eaux d’infiltration. Napoléon l’aurait bien uti-
lisé pour envahir l’Angleterre… En 1833, Aimé Thomé de Gamond pré-

197 Ibid., p. 248.
198 Ibid., p. 248.
199 Ibid., p. 248.
140 La littérature d’imagination scientifique

senta un projet de tunnel ferroviaire foré qui reçoit l’aval de Napoléon


III et de la Reine Victoria, mais la guerre de 1870 a mis fin au projet. Il
faudra attendre 1984 pour que ce projet soit exhumé et se concrétise par
l’inauguration du tunnel en 1994.
Flammarion donne comme une nouveauté le Canal du midi, cons-
truit en 1662, pour faciliter le passage de la Méditerranée à l’Atlantique,
en revanche il propose « …un tube métallique constamment franchi par
les trains à air comprimé reliait la République d’Ibérie (anciennement
Espagne et Portugal) à l’Algérie occidentale (ancien Maroc). »200 Comme
le détroit de Gibraltar n’a guère que 300 m de profondeur en moyenne,
on peut aussi bien supposer un tube sous-marin ou un tube porté, mais il
est consacré au seul transport de marchandises.
En ce qui concerne Paris, on sait que la Capitale s’est étendue vers le
Nord et, apprend-on, vers l’Ouest. Les monuments historiques sont lais-
sés en ruine, mais ils « sont éclairés de nuit par cent lunes artificielles,
phares électriques allumés sur des tours de mille mètres… »201
On peut regretter que Flammarion ne soit pas plus précis et ne nous
informe pas sur ce qu’il entend par « lunes artificielles », un éclairage par
ballons captifs ?… et qu’il ne nous dise pas ce que sont ses « tours de
1 000 m », des tours métalliques comme la Tour Eiffel ou des IGH habi-
tés comme chez Verne ?… En revanche, il va apporter des précisions in-
téressantes sur quelques points d’urbanisme.

…les cheminées et la fumée avaient disparu, la chaleur étant empruntée


au globe terrestre ou à des sources électriques ; la navigation aérienne
s’était substituée aux voitures primitives des époques barbares ; on ne
voyait plus dans les rues de pluie ni de boue : des auvents en verre filé
étaient immédiatement abaissés à la première goutte, et les millions de
parapluies antiques étaient avantageusement remplacés par un seul.202

Comme Robida quelques années plus tôt, Flammarion se préoccupe


de la pollution industrielle et semble avoir rejeté toutes les usines à
l’extérieur de la Capitale.
Beaucoup plus originale et intéressante est cette idée d’utilisation de
la géothermie pour le chauffage. Certes l’idée n’est pas nouvelle puis-
qu’elle fut utilisée dans quelques cas, dès l’Antiquité pour les bains pu-
blics. Les chroniques font mention de la distribution d’eau chaude, con-

200 Ibid., p. 250.
201 Ibid., p. 250.
202 Ibid., p. 250.
L’émergence 141

trôlée par le Seigneur local, dans quelques maisons à Chaudes-Aigues,


dans le Cantal, dès 1330. Cette eau chaude naturelle était aussi utilisée
pour le lavage de la laine de mouton par l’industrie locale.
Il faut attendre le XIXe siècle pour que des projets plus ambitieux se
concrétisent comme celui du Français François Larderel en Toscane où il
utilise la vapeur d’eau chaude naturelle pour faire tourner des pompes et
en 1804, ce système permettra de fournir de l’électricité. En Islande, à la
même époque la géothermie est utilisée pour l’extraction du sel et en
1830 le premier réseau moderne de chauffage urbain est mis en service à
Reykjavik. Entre 1833 et 1841, dans le nouveau quartier de Beaugrenelle,
on réalise des forages à 548 m pour capter de l’eau à 30° C dans les
sables albiens.
Aujourd’hui, dans le cadre de la politique de développement durable
on envisage des captages dans la région parisienne dans les nappes
moyennes, soit entre 600 et 1 100 m qui permettraient de chauffer 4 400
logements et en nappes profondes entre 1 300 et 2 000 m, mais dans des
couches qui sont d’une exploitation difficile. Actuellement, pour mener
ces explorations à bien, il ne faut pas moins coordonner les activités de 7
institutions régionales, de 6 bureaux d’études de surface et de 8 bureaux
d’études de sous-sol, soit 21 organismes !…
Flammarion n’avait pas prévu un tel déploiement d’activités bureau-
cratiques qui explique le faible développement de cette méthode et ses
coûts presque dissuasifs.
Le plus léger que l’air s’est bien développé, il n’a pas atteint la banali-
sation que l’on trouve aussi bien chez Robida, que chez D’Ivoi, avec de
petits avions aux formes improbables et surtout des dirigeables en quan-
tité.
Tout aussi improbable, alors qu’elle ne serait pas inintéressante, cette
invention proposée par Flammarion d’une couverture automatique des
rues et des trottoirs (sans doute) par un toit de verre, dès que la pluie
commence à tomber. Dans bien des pays et des régions on avait, en par-
tie, résolu ce problème avec des maisons en encorbellement et des trot-
toirs couverts. Quant à la mise en œuvre d’un mécanisme par détection
de la pluie, c’est ce que l’on trouve maintenant sur les voitures à partir du
milieu de gamme pour la mise en action automatique des essuie-glaces.
Camille Flammarion nous avait dit que l’on avait beaucoup pratiqué
la déforestation au profit de l’agriculture afin de nourrir une population
de plus en plus abondante (mais qu’il sous-estime de beaucoup), ce qu’il
précise maintenant. « Toutes les grandes villes avaient progressé au dé-
142 La littérature d’imagination scientifique

triment des campagnes ; l’agriculture était exploitée par les usines à élec-
tricité… »203
Si les tours d’un kilomètre de haut, construites dans Paris, ne servent
que pour l’éclairage, il serait logique que l’on réduise la surface de la
campagne au profit des habitations pour absorber la croissance de la po-
pulation. Or comme cette croissance est faible, on ne peut expliquer
l’augmentation de la surface habitable que par un nouvel urbanisme qui
pourrait être représenté par les Cités-Jardins d’Ebezener Howard qui
commenceront à se concrétiser à partir de 1902 avec la cité de Letch-
worth.
Autre innovation dont Flammarion ne nous donne pas l’application :
« …l’hydrogène était extrait de l’eau des mers… »204 à laquelle on songe
pour l’alimentation des piles à combustible, mais c’est une opération
coûteuse et dispendieuse en énergie, en revanche, il semble que si l’on
soumet l’eau de mer à un champ intense d’ondes de radio fréquence (mi-
cro-ondes), il se produise un effet semblable à celui de l’électrolyse per-
mettant un dégagement spontané d’hydrogène, comme l’a montré John
Kanzius en 2007, ce qui serait peut-être plus économique qu’une extrac-
tion classique.
Notation également intéressante : « …les chutes d’eau et les marées
utilisées donnaient au loin leur force transformée en lumière… »205 Si les
barrages sont utilisés depuis l’Antiquité, l’idée de construire des barrages
hydroélectriques ne s’imposera qu’après 1890 et la mise au point par Tes-
la de la génératrice à courant alternatif, qui permet de transporter le cou-
rant beaucoup plus loin qu’avec le courant continu. De la même façon, si
les premiers « moulins à marée » sont apparus au XIIe siècle, sans être
menés à bien, les premiers projets d’usines marémotrices ne verront le
jour en France que dans les années 1920. Flammarion a donc là une idée
prémonitoire.

Tous les habitants de la Terre pouvaient communiquer entre eux télé-


phoniquement. La téléphonoscopie faisait immédiatement connaître par-
tout les événements les plus importants ou les plus intéressants. (…)
Mais non seulement on entendait et on voyait à distance : le génie de
l’homme était même parvenu à transmettre par des influences cérébrales
la sensation du toucher ainsi que du nerf olfactif. L’image qui apparais-


203 Ibid., p. 250.
204 Ibid., p. 205-251.
205 Ibid., p. 251.
L’émergence 143

sait pouvait, en certaines conditions spéciales, reconstituer intégralement


l’être absent.206

Certes, nous n’en sommes pas encore aux concepts de noosphère que
Teilhard de Chardin développera en 1955 ou de village planétaire que
Marshall McLuhan expose en 1967, mais on y touche avec cette expan-
sion des télécommunications.
Effectivement les communications téléphoniques internationales ont
commencé à être une réalité à partir de 1890, quant à la « téléphonosco-
pie », si on pouvait l’assimiler à de la visiophonie chez Verne, D’Ivoi,
Robida ou même chez Flammarion au début de ce roman, maintenant il
apparaît que nous avons affaire à une préfiguration de la télévision,
comme chez Robida. Il n’est pas possible de désigner un inventeur de la
télévision, même si le terme (Televisor) a été déposé en 1923 par John Lo-
gie Baird pour un appareil capable de transmettre une image en 8 lignes
et 400 points, il faudra attendre 1931 pour que les premières émissions
réelles d’images télévisées apparaissent. Mais en 1910, l’idée était dans
l’air surtout depuis qu’en 1862 l’abbé Giovani Caselli a transmis une
image fixe de Paris à Amiens par un procédé de phototélégraphie par fils
qui préfigure le bélinographe qui sera présenté en 1907 et adopté par
l’ensemble de la presse pour la transmission de textes et d’images.
En revanche, l’idée de transmettre « par influence cérébrale » des sy-
nesthésies aux téléspectateurs relève de la magie, mais l’idée de « recons-
tituer l’être absent », peut préfigurer le développement actuel de télévi-
sions en 3D avec ou sans lunettes spéciales ; alors que sans lunettes, ce
pourrait être le cas avec la télévision holographique expérimentée dans
plusieurs laboratoires par le consortium 3DTV Network depuis quelques
années, elle reste pour l’heure aux effets d’annonce.
Comme souvent très vague, Flammarion donne à entendre que la
robotisation va se développer : « Les machines mues par la force élec-
trique s’étaient graduellement substituées aux travaux manuels. »207 Ce
développement peut être perçu comme accompagnant le taylorisme né
du développement de l’OST dans les années 1880 qui aboutira au for-
disme en 1908.
Flammarion y voit la fin d’une certaine forme d’esclavage et il pro-
longe cette idée par une proposition surprenante que l’on avait déjà vue
dans la première partie de son roman : remplacer les domestiques qui


206 Ibid., p. 251.
207 Ibid., p. 252.
144 La littérature d’imagination scientifique

exploitent « odieusement ses maîtres et n’ajoutât à des gages princiers un


vol régulièrement organisé »208, par des singes dressés. Ces mêmes singes
pourraient s’occuper des machines automatiques. Flammarion a sans
doute emprunté cette idée à Robida et aux aventures de Saturnin Faran-
doule.
Comme on le verra chez Verne, puis chez Robida, Flammarion re-
prend partiellement cette idée d’aliments de synthèse :

…et les repas les plus somptueux s’effectuaient non plus autour de tables
où fumaient les débris d’animaux égorgés (…) mais en d’élégants salons
(…) au milieu d’une atmosphère légère que les parfums et la musique
animaient de leurs harmonies. Les hommes et les femmes n’avalaient
plus avec une gloutonnerie brutale des morceaux de bêtes immondes
(…) D’abord les viandes avaient été distillées ; ensuite, puisque les ani-
maux ne sont formés eux-mêmes que d’éléments puisés au règne végétal
et au règne minéral, on s’en était tenu à ces éléments. C’était des bois-
sons exquises, en fruits, en gâteaux, en pilules, que la bouche absorbait
les principes nécessaires à la réparation des tissus organiques, affranchie
de la nécessité grossière de mâcher des viandes.209

Ce n’est pas une nourriture en pâte comme chez Verne ou chez Ro-
bida, mais une alimentation végétarienne agrémentée de pilules, peut-être
de protéines ?…
Après ce couplet végétarien, Flammarion affirme qu’à partir du
soixantième siècle, le cerveau des femmes a commencé à se développer.

Pour être restée comparativement plus petite que celle de l’homme, la


tête de la femme avait néanmoins grandi, avec l’exercice des facultés
intellectuelles ; mais c’était surtout les circonvolutions cérébrales qui
étaient devenues plus nombreuses et plus profondes sous les crânes
féminins…210

Voilà qui serait jugé quelque peu misogyne aujourd’hui, mais qui ne cho-
quait pas en 1894, époque où la femme n’avait pas encore de droits, mais
n’oublions pas qu’au 60e siècle, comme Flammarion l’a affirmé au début
de son roman, les femmes sont devenues l’égal de l’homme.
Cette mutation s’accompagne d’une modification plus générale de
l’humanité, due à quatre causes : « …le développement des facultés intel-

208 Ibid., p. 252.
209 Ibid., p. 253.
210 Ibid., p. 254.
L’émergence 145

lectuelles et du cerveau, la diminution des travaux manuels et des exer-


cices corporels, la transformation de l’alimentation et le choix des fian-
cés. »211 Ces quatre facteurs ont entraîné des transformations physiques,
selon une logique darwinienne :

La première avait eu pour effet d’accroître le crâne proportionnellement


au reste du corps ; la deuxième avait amoindri la force des jambes et des
bras ; la troisième avait diminué l’ampleur du ventre, apetissé, affiné, per-
lé les dents ; la quatrième avait plutôt tenu à perpétuer les formes clas-
siques de la beauté humaine, la stature masculine, la noblesse du visage
élevé vers le ciel, les courbes fermes et gracieuses de la femme. Vers le
centième siècle de notre ère, il n’y eut plus qu’une seule race, assez petite,
blanche, dans laquelle les anthropologistes auraient peut-être pu retrou-
ver quelques vestiges de la race anglo-saxonne et de la race chinoise. Au-
cune autre race ne vint se substituer à la nôtre.212

Ce couplet eugéniste est sans doute inspiré par les écrits de Francis Gal-
ton, créateur du terme, qui, en 1883, entendait, à partir des travaux de
son cousin Charles Darwin et des théories de Malthus, montrer que l’on
pouvait améliorer la race humaine par une sélection soigneuse de la po-
pulation. On a déjà vu une idée proche chez Boussenard, quant à l’aspect
général des hommes de ce temps, il rappelle les énervés de Robida.
La « bonne société » victorienne semblait affolée par la montée d’un
Lumpenprolétariat dans lequel elle voyait une forme de dégénérescence so-
ciale dont elle redoutait la contagion. Ceci aboutira à la justification d’une
ségrégation forcenée en Afrique du Sud (où Galton s’était rendu en
1850) et aux USA, en passant par la dystopie d’Huxley Le Meilleurs des
mondes (1932), puis à la folie que l’on sait lors de la Seconde Guerre mon-
diale. Cette tendance, chez Flammarion, est confirmée par l’affirmation
de l’émergence d’une race unique, évidemment blanche… il ne manque
plus que « judéo-chrétienne ». Et c’est ainsi que : « Vers le deux centième
siècle environ, l’espèce humaine cessa de ressembler aux singes. »213
Robida s’intéressera, mais à plus court terme à la transformation de
l’homme avec une augmentation de la boîte crânienne, mais on est, chez
lui, assez proche de la pochade. Quelques années plus tard, avec un ma-
tériel à peu près semblable et des intentions qui ne le sont pas moins,
Gaston de Pawlowski ira beaucoup plus loin que Flammarion. Dans


211 Ibid., p. 254.
212 Ibid., p. 254, 255.
213 Ibid., p. 256.
146 La littérature d’imagination scientifique

Voyage au pays de la quatrième dimension (1912), il propose d’isoler quelques


cellules de beaux spécimens de la race (blanche sans doute) pour fabri-
quer des surhommes, mais on sait que de Pawlowski avait de l’humour et
le sens de la dérision, comme on le voit dans Inventions nouvelles et dernières
nouveautés (1916). Himmler développera un tel projet à partir de 1935
avec le Lebens Born.
Après ces considérations sur l’évolution des sciences, des techniques
et même de la race humaine, Flammarion revient très brièvement à la
géopolitique.

Après la fusion des Etats-Unis d’Europe en une seule confédération, la


République russe avait formé, de Saint-Pétersbourg à Constantinople,
une sorte de barrière au développement de l’émigration chinoise qui déjà
avait établi des villes populeuses, sur les bords de la Mer Caspienne.214

Par le biais de cette image de la Grande Russie rêvée par les Tsars,
Flammarion reprend un thème qu’il hérite de l’auteur de romans
d’aventure et d’espionnage qui ont commencé à se diffuser avec ceux de
l’Anglais William Le Queux. Par la suite le Capitaine Danrit lancera
l’expression de « péril jaune » dans son roman, L’invasion jaune en 1905 et
dont on trouvait déjà quelques marques dans certains romans de Paul
D’Ivoi. Pour la Chine, à cette époque, Camille Flammarion avance le
chiffre d’un milliard d’habitants, ce qui semblait alors énorme alors que
ce chiffre a été atteint en 1980. Ici, installés sur la Mer Caspienne en Rus-
sie, comme en France, les Chinois ont peuplé l’Aquitaine.
Flammarion revient partiellement sur des hypothèses émises dans la
première partie de cette histoire avec une double hypothèse pour la
transformation physique du pays : soit un affaissement, soit une éléva-
tion géologique de la France de 50 m. Son dessin en serait considérable-
ment modifié. C’est ce qui s’est passé au cours des siècles et c’est ce que
le monde a connu depuis sa formation. Mais ce n’est pas le seul change-
ment prévisible.
« Le Progrès est la loi suprême imposée à tous les êtres par le Créa-
teur. (…) nous constatons que le Progrès régit la nature et que tout être
créé évolue constamment vers un degré supérieur. »215 Cette profession
de foi darwinienne introduit une nouvelle étape dans la réflexion de
Flammarion.


214 Ibid., p. 259.
215 Ibid., p. 275, 276.
L’émergence 147

L’homme que nous avons déjà vu évoluer vers une race unique, mais
petit avec une grosse tête (en schématisant) et malgré tout beau, a égale-
ment dépassé le stade des six sens primitifs pour atteindre « une délica-
tesse exquise. »216 Ce nouvel homme, ce mutant a développé :

…un septième sens, le sens électrique [qui permettait] selon les tempé-
raments, d’exercer une attraction ou une répulsion sur les corps, soit vi-
vants, soit inertes. Mais le sens qui dominait tout les autres et qui jouait
un grand rôle dans les relations humaines, c’était assurément le huitième,
le sens psychique, qui faisait communiquer entre elles les âmes à dis-
tance.217

Flammarion présente là deux des facultés qui seront employées par


les mutants des romans de science-fiction sur ce thème : la télékinésie et
la transmission de pensée. Il pousse même un peu plus loin en évoquant
deux autres pouvoirs qui ne se seront pas véritablement développés dans
les récits de science-fiction :

Le premier avait eu pour objet la visibilité des rayons ultra-violets (…)


les yeux qui s’étaient exercés dans ce sens n’avaient presque rien acquis
comme facultés nouvelles, et avaient beaucoup perdu comme facultés
anciennes. Le second avait eu pour but l’orientation, mais n’avait pas ré-
ussi davantage, même par les recherches d’adaptation du magnétisme ter-
restre. (…) Notre organisation imparfaite s’était fatalement opposée à
plus d’un progrès désirable.218

Effectivement, on ne voit pas trop à quoi aurait pu servir cette mu-


tation, mais au-delà de ce problème, c’est celui même de la génétique
qu’il pose et qui est alors balbutiante.
Si les deux premières acquisitions qu’il évoque sont des mutations al-
lèles, les deux suivantes apparaissent comme dominantes, puisqu’elles ne
sont pas transmises dans une population majoritairement hétérozygote,
alors que l’on avait vu que l’on avait travaillé à renforcer des caractères
spécifiques, c’est-à-dire à renforcer l’homozygotie de nombreux gènes
pour arriver à une race unique.
Pour l’heure, on n’a guère que les travaux publiés par Grégor Mendel
en 1865 et qui n’ont pas soulevé un grand enthousiasme. Ces Lois seront
redécouvertes, avec plus de retentissements, par De Vries, Tschermak et

216 Ibid., p. 276.
217 Ibid., p. 277.
218 Ibid., p. 277.
148 La littérature d’imagination scientifique

Correns, en 1900. Il est vrai qu’entre-temps, on a commencé à s’intéres-


ser à la cellule et à la cytologie. Ce sont sans doute les travaux de Mendel
qui ont inspiré Flammarion. À moins que la réalité soit moins prosaïque.
Flammarion souligne une certaine dégénérescence de la « race », due à
une certaine forme de narcissisme qui s’est développée dans les couches
supérieure de la population, essentiellement à cause des femmes :

L’amour était devenu la loi suprême, portant son propre but en lui-
même, laissant dans l’ombre et dans l’oubli l’antique devoir de la perpé-
tuité de l’espèce (…) Depuis longtemps, d’ailleurs, c’était des rangs du
peuple que sortaient les générations solides ; car les couches aristocra-
tiques énervées n’avaient que de rares descendants chétifs et infirmes et
l’on avait vu dans les resplendissantes cités une nouvelle race de femmes
ramener sur le monde le charme caressant et lascif des voluptés orien-
tales, raffinées encore par le progrès d’un luxe extravagant.219

Il semble que Flammarion envisage ce problème de la génétique plus


comme un maquignon que comme un sociologue en soulignant les ra-
vages de l’endogamie. Mais c’est quelque chose que l’on avait déjà senti
lors de son exposé sur l’eugénisme.
Dans ce même esprit de stratification sociale, Flammarion propose
une curieuse opération. Les intellectuels qui sont utiles à la société béné-
ficieraient de journées de 26 heures, ne dormiraient que 6 heures, tandis
que « les hommes sans valeur intellectuelle » disposeraient de journées de
22 heures et dormiraient 10 heures :

…pendant lesquelles d’habiles praticiens leur soutirerait, en une imper-


ceptible opération de quelques secondes, une certaine dose de force virile
qu’ils transfuseraient dans les artères des premiers. C’est comme s’ils
avaient tous dormi huit heures ; mais il y avait réellement deux heures de
gagnées en faveur des hommes utiles.220

On peut se demander si Flammarion n’a pas lu le roman d’Edward Bul-


wer Lytton, La Race à venir (1870) et si cette force que les praticiens pui-
sent chez les hommes « sans valeur intellectuelle » n’est pas une forme
du Vril, cet « élixir qui donne la vie ».
Immédiatement après, Flammarion revient sur le huitième sens déjà
évoqué pour l’associer au « magnétisme », au spiritisme et autres mani-


219 Ibid., p. 278, 279.
220 Ibid., p. 280.
L’émergence 149

festations parapsychiques. « Il n’était pas rare de voir une pensée en évo-


quer une autre à distance et faire apparaître devant elle l’image de l’être
désiré. L’être évoquait l’être. »221
Il est vrai qu’à cette époque les tables tournantes étaient à la mode et
Flammarion qui avait découvert l’œuvre d’Alan Kardec en 1861, avait
participé à des séances de spiritisme où il avait rencontré Victor Hugo. À
la suite de ces séances, il écrira Les Habitants de l’autre monde (1862) ou Des
forces naturelles inconnues (1865). Mais Flammarion va encore plus loin,
puisque les pouvoirs spirites dépassent la Terre, transcendent le temps et
l’espace, des communications psychiques s’établissent avec Mars, Vénus
et même Jupiter. « La télépathie était devenu une science vaste et fé-
conde. »222
On est parvenu à une sorte de société idéalement parfaite, dont
Flammarion résume tous les bienfaits déjà évoqués en les amplifiant,
comme le chauffage central par géothermie à l’échelle du globe, qui pré-
figure certaines sociétés idéales comme celle évoquée par A.C. Clake au
début de The City and the Stars (1956) ou il présente un monde utopique
en stase.
Il ne manque plus que l’immortalité, mais Flammarion ne va pas
jusque-là, il s’en tient à une durée de vie de 150 ans : « On n’avait pu
supprimer la mort, mais on avait trouvé le moyen de ne pas vieillir, et les
facultés de la jeunesse se perpétuaient au-delà de la centième année. »223
C’est ce que l’on cherche actuellement à faire, en chassant le stress oxy-
datif, avec les antioxydants à qui l’on prête toutes les vertus.
Comme les religions ont disparu au profit d’une seule et de nature
scientifique, « la philosophie astronomique », le calendrier, sans fêtes re-
ligieuses, est devenu le même pour toute la Terre. Il est « composé de
douze mois partagés en quatre trimestres égaux formés de trois mois de
31, 30 et 30 jours […] L’année commençait pour tout le globe à l’an-
cienne date du 20 mars. »224 Ce calendrier est devenu astronomique, pre-
nant pour base la coïncidence du solstice de décembre avec le périhélie,
phénomène qui ne se produit que tous les 27 765 ans, déterminant une
ère nouvelle. Quant à la « religion scientifique », il faut sans doute voir là
une influence d’Auguste Comte et de son Catéchisme positiviste (1852).
En dépit du règne de cette société idéale et parfaite, la Terre com-
mençe à se refroidir, le globe s’érode peu à peu, se transformant en pé-

221 Ibid., p. 282.
222 Ibid., p. 284.
223 Ibid., p. 288.
224 Ibid., p. 290.
150 La littérature d’imagination scientifique

néplaine au bout de neuf millions d’années. Il est vrai que l’idée de dérive
des continents et par la même la tectonique des plaques, ne sera présen-
tée par Alfred Wegener qu’en janvier 1912, mais sans convaincre,
comme cela avait été le cas pour Mendel.
C’est l’étude des fonds marins dans les années 1960 qui relancera
cette idée à partir du modèle de Convection de Hess (1960). C’est elle
qui empêchera la Terre de ressembler à la bille que prévoit Flammarion.
En revanche, le refroidissement de la Terre entraîna la disparition pro-
gressive de l’eau qui s’enfonça toujours plus profondément dans la terre
et la Terre – c’est ce que l’on retrouvera chez Rosny dans La Mort de la
Terre – s’est mise à ressembler à la Mars fantasmatique de Schiaparelli.
« Cette époque marqua l’apogée de l’humanité terrestre. À partir de là, les
conditions de la vie s’appauvrirent. (…) le jour vint où la décadence
commença. »225
Et c’est ce qu’avec beaucoup de redites, Flammarion va développer
dans les derniers chapitres de son roman, jusqu’à une fin dramatique qui
rappelle ce que Wells montre dans un passage de La Machine à explorer le
temps (1895), ou la fin du monde décrite par William Hogson dans La
Maison au bord du monde (1908).
Ce qui reste de population s’est réfugié à l’équateur. Partout des villes
fantômes. Presque plus d’eau, un air raréfié, une température qui tend
vers zéro, plantes et animaux disparaissent aussi. Si le premier homme
s’appelait Adam, avec un A pour D, le dernier sera Omegar, avec Ome
pour :, première et dernière lettres de l’alphabet grec. « L’héritier du
genre humain sentit se condenser dans sa pensée le sentiment profond
de l’immense vanité des choses. »226 Au moment où il songe au suicide,
un sentiment inconnu l’arrête. Or, sur l’ancienne Ceylan, la dernière
femme, Eva, médite sur son peu d’avenir. Heureusement, grâce à ses
pouvoirs psychiques, elle a repéré Omegar qui arrive peu après : « Vous
m’avez appelé : je suis venu. »227 Tous deux rêvent de l’inaccessible Jupi-
ter, la terre en devenir. Pour oublier, ils sillonnent la Terre morte
jusqu’en Égypte où ils rencontrent le fantôme de Khéops et meurent sur
les vestiges d’une pyramide. Un pâle soleil brûla encore quelques millions
d’années avant de devenir une boule noire. Le temps entre en stase.
Flammarion est plus un essayiste et un conférencier vulgarisateur
qu’un romancier. Son imaginaire reste faible et même s’il connaît bien les


225 Ibid., p. 297, 298.
226 Ibid., p. 324.
227 Ibid., p. 336.
L’émergence 151

sciences et techniques de son temps, il emprunte beaucoup à ses con-


temporains, en particulier à Bulwer Lytton, à Verne et à Robida. Il en va
tout autrement avec Paul D’Ivoi qui a une puissance d’invention foison-
nante et un peu brouillonne, mais enthousiaste.

7 – Paul D’Ivoi [Paul Deleutre]

Paul D’Ivoi (1856-1915) est certainement, dans le cadre d’une produc-


tion abondante, l’un de ceux qui exploita au mieux l’anticipation scienti-
fique, même si son propos est plus proche du roman populaire et du
roman d’aventure que d’une littérature d’imagination scientifique de
haute volée. Néanmoins, dans ses romans, D’Ivoi prend soin d’expliquer
soigneusement ses inventions, de les justifier et il va même jusqu’à agré-
menter ses textes de croquis comme ceux que l’on trouvait dans les
aventures du savant Ossipoff de Le Faure et de Graffigny. On est parfois
plus proche de Flammarion que des auteurs alimentaires du genre.
Dans Le Sergent Simplet (1895), on ne trouve qu’un seul élément con-
jectural : le bateau électrique de la milliardaire américaine Miss Diana
Pretty. « Le Fortune est en effet un bateau de plaisance ; mais il se dis-
tingue de tous ceux que vous avez pu voir comme le soleil d’une chan-
delle. »228
Dans La Diane de l’archipel (1897, sous le titre Jean Fanfare) D’Ivoi met
en scène un véhicule électrique, le Karrovarka : « On eut dit un grand
wagon de forme bizarre, supporté par huit roues. »229 La fille de son in-
venteur, Georges Taxidi, Anacharsia, le présente aux héros :

Le wagon est divisé en trois compartiments (…) Au plafond, vous dis-


tinguez les jointures de la trappe par laquelle vous avez pénétré, et en-
roulé autour d’une bobine, l’échelle métallique articulée [une sorte d’esca-
lator], servant d’escalier. (…) Une sorte de capitonnage couvrait les pa-
rois. En y appuyant la main, Jean remarqua son élasticité parfaite. (…)
Capitonnage spécial, expliqua-t-elle ; lames d’acier entre-croisées, recou-
vertes d’une étoffe bonne conductrice d’électricité, qui circule entre la
double enveloppe du véhicule. (…) tous firent irruption dans le dernier
compartiment. Celui-ci était différent des autres ; il affectait la forme
d’un triangle dont l’entrée occupait la base. Au sommet, assis sur une es-

228 D’IVOI, Paul. Le Sergent Simplet. Paris : Tallandier, 1895, p. 55. Ce type de bateau est

décrit dans la revue La Nature : Revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l’industrie.
Suivi de : Bulletin météorologique de La Nature, Boîte aux lettres, Nouvelles scientifiques in « Le ba-
teau électrique de M. G. Trouvé ». Paris : Masson, 1881, p. 19.
229 D’IVOI, Paul. La Diane de l’archipel. Paris : Tallandier, 1897, p. 194.
152 La littérature d’imagination scientifique

trade devant une sorte de clavier aux touches noires et blanches alter-
nées, Taxidi se tenait raide, les yeux fixés sur des hublots trouant la paroi
à la hauteur de sa tête, qui lui permettaient de voir au dehors. Un fanal
électrique, encastré dans l’enveloppe du wagon, éclairait à la fois le com-
partiment et la route sur laquelle roulait l’automobile.230

Cette sorte de blindé électrique sera de nouveau utilisé par Paul D’Ivoi
dans La Capitaine Nilia en 1898. Le Karrovarka est également un véhicule
amphibie : « …nous flotterons, mon appareil étant incomparablement
plus léger que le volume d’eau qu’il déplace. »231
Voilà qui rappelle l’expérience tentée en 1804 par un pharmacien
américain, Oliver Evens, qui avait mis derrière un chariot de pionnier, un
« Prairie schooner », une roue à aubes entraînée par un moteur à vapeur,
l’ensemble roulait sur terre et se comportait comme un bateau sur l’eau.
D’ailleurs cet usage mixte est contenu dans le nom de l’appareil,
comme l’expliquera Taxidi à ses invités. Le nom de son blindé provient
du grec, Karros pour chariot et Varka pour bateau qui se propulse à la vi-
tesse « invraisemblable de cinquante kilomètres heure. Ce n’était plus une
automobile, mais un train lancé à toute vapeur. »232
Ce véhicule contient une autre invention étrange de Taxidi :

Pour se mettre au lit, on (…) s’habille. (…) Vouno [l’assistant de Taxidi]


ouvrit un coffre et en sortit méthodiquement plusieurs grandes blouses
et des calottes sphériques qu’il tendit à ses compagnons. (…) L’étoffe à
trame large leur était inconnue. La moitié de la surface environ était cou-
verte de passementeries légères, douces au toucher, comme si elles
avaient été tissées avec des fils de fer doux. (…) Les toques munies de
jugulaires, emprisonnèrent leurs crânes. Les blouses, si longues qu’elles
traînaient à terre. (…) À présent veuillez attacher les coulisses qui se
trouvent au cou, à la taille et sous les pieds. (…) Vous avez remarqué,
n’est-ce pas, que les lits les plus doux sont des instruments de torture.
(…) une partie du corps est toujours comprimée par le matelas ; partant
la circulation est gênée et le repos lui-même est accompagné de fatigue.
Le rêve, tous les hygiénistes l’ont constaté, serait de pouvoir flotter dans
l’air. (…) Ces blouses, ces calottes sont agrémentées de passementeries
en fer doux, dont la surface est calculée de telle sorte que l’attirance des
électro-aimants, fixés entre les deux enveloppes du véhicule, équilibre
juste l’attraction terrestre. De cette façon, lorsque j’aurais établi le cou-


230 Ibid., p. 196, 197.
231 Ibid., p. 202.
232 Ibid., p. 215.
L’émergence 153

rant (…) vous ne pèserez plus, et il vous sera loisible de vous étendre sur
l’air ambiant à la hauteur qui vous conviendra.233

En lisant cette description, on ne peut s’empêcher de penser au ro-


man de Charles Defontenay, Star ou < de Cassiopée (1858).

Après quelques recherches, ils arrêtèrent leurs efforts à la construction


de deux machines auxquelles nous donnerons de suite le nom qu’elles
auront plus tard : c’étaient des abares. Ces machines de vaste dimension
avaient une forme ovoïde et étaient doublées extérieurement d’une lame
métallique percée seulement à certains endroits de petits vitrages recou-
verts d’une toile de même métal. C’était sur cette lame métallique, qui
enveloppait les abares de tous côtés, que s’exerçait l’action physique
formant la base de la découverte de Ramuzel, et qui suspendait pour les
corps enveloppés par elle l’effet de la pesanteur, ou même imprimait aux
abares une tendance plus ou moins forte à lutter en sens inverse de
l’attraction terrestre.234

Le procédé de Defontenay semble impliquer le magnétisme pour


créer une sorte d’anti-gravité. D’Ivoi aboutit plus ou moins à la même
chose avec plus de détails. Par ailleurs, D’Ivoi s’appuie sur l’hygiénisme
alors à la mode pour proposer cette invention improbable, mais surpre-
nante.
D’Ivoi se place comme l’un des chantres de l’énergie électrique, mais
sans pour autant expliquer, contrairement à Verne, d’où il tire cette éner-
gie… de batteries, sans doute, mais quand on connaît leur faible capacité
à l’heure où le véhicule électrique est de nouveau à la mode, on reste
quelque peu perplexe sur ce mode de propulsion, même avec les piles à
fusion qui demandent pour les alimenter en hydrogène une assez grosse
dépense en énergie pour son extraction et sa liquéfaction.
Pourtant, la voiture électrique a fait son apparition, sous la forme
d’une carriole, vers 1830, grâce à l’Écossais Robert Anderson. Vers 1835,
l’Américain Thomas Davenport a mis en œuvre une petite locomotive
électrique et trois ans plus tard l’Écossais Robert Davidson en produit
une qui peut rouler à 6 km/h. Les batteries sèches qu’ils utilisent ne sont
pas rechargeables. Il faut attendre 1859 et l’invention de la batterie
plomb/acide du français Gaston Planté pour qu’une batterie puisse être
rechargée. Par la suite, on va pouvoir construire de véritables voitures


233 Ibid., p. 207-209.
234 Cité par Pierre Versins, in op. cit., p. 53.
154 La littérature d’imagination scientifique

électriques et en 1897, les premiers taxis électriques font leur apparition


dans les rues de New York. Enfin, en 1899, la célèbre « Jamais contente »
de Camille Jenatzy, qui avait la forme d’une torpille, est le premier véhi-
cule électrique à dépasser les 100 km/h (105,882 km/h). Depuis, le véhi-
cule électrique reste handicapé par le poids de ses batteries, une faible
autonomie et un coût de production élevé, c’est pourquoi, toujours plus
ou moins expérimentale, sa généralisation est toujours promise à de-
main235.
Paul D’Ivoi, qui avait déjà utilisé le « téléphote » », déjà proposé par
Verne dans Le Château des Carpates (1892), s’en sert de nouveau dans Cor-
saire Triplex (1898), puis dans Le Maître du Drapeau bleu (1907) et il le re-
prend au début de L’Aéroplane fantôme (1910) et lui donne son acception
la plus généralement admise à cette époque : un visiophone.

Auprès de l’appareil, un bouton poussoir de cuivre se distinguait. Le gros


homme y appuya son index. Alors un petit panneau d’apparence métal-
lique s’abattit sur le mur avec un claquement sec. C’était une plaque sen-
sible de téléphote, appareil utilisé dans certaines grandes administrations
allemandes et qui transmet les images comme le téléphone transmet le
son. Une silhouette se dessina aussitôt sur la plaque.236

L’avion, qui était encore une sorte d’Éole perfectionné, dans le Cou-
sin de Lavarède (1897), grandement imité de l’aéronef de Robur de Verne,
L’Épouvante, est maintenant devenu quelque chose de courant. D’Ivoi fait
même allusion aux pionniers de l’époque, comme les frères Voisin :
« Puis son entrée chez les frères Loisin, les constructeurs d’aéroplanes de
Billancourt… »237, montre que D’Ivoi a bien pris en compte le progrès
technique au-delà de la simple spéculation représentée par le « télé-
phote ».
Mais déjà, le jeune ingénieur et aviateur, François de l’Étoile, songe à
un appareil révolutionnaire dont l’Allemagne rêve de s’emparer, ce qui
nous conduit du roman d’aventure spéculative, au roman d’espionnage
mis à la mode par l’Anglais Le Queux. D’ailleurs, une certaine Miss
Veuve fera exploser une usine en Allemagne, elle volera les plans de
François de L’Étoile, puis elle se rend à Paris pour éliminer des criminels


235 Voir : http://www.ina.fr/economie-et-societe/environnement-et-urbanisme/video/

CAF86014983/a-quand-la-voiture-electrique.fr.html
236 D’IVOI, Paul. L’Aéroplane fantôme : le voleur de pensée. Paris : Ancienne Librairie

Furne/Boivin et Cie, 1910, p. 3.


237 Ibid., p. 9. D’Ivoi cite aussi Blériot, Farman, Delagrange, Ferber, les frères Wright
L’émergence 155

et passe en Angleterre où elle réduit en poussière le château d’un Lord et


ceci grâce à un mystérieux explosif allemand : « la Roburite »238.
Et, dans ce cadre de l’espionnage, on passe au rayon des gadgets
avec un pistolet à acide en forme de stylo :

En appuyant sur certaines protubérances, à peine visibles à la surface de


l’étui de cuir, je déclancherais [sic] des ressorts, lesquels, par le canon de
métal, projetteraient à l’extérieur une jolie petite balle de nickel ; une pe-
tite balle creuse, un obus minuscule. Que ce mignon projectile rencontre
un obstacle, au plus léger choc, il éclate, s’émiette en poussière impal-
pable et met en liberté l’acide carbonique liquide que recèle sa cavité. (…)
L’acide carbonique reprend instantanément la forme gazeuse, en produi-
sant un refroidissement de plus de cent degrés au-dessous de zéro. (…) Celui qui a
servi de but est réfrigéré à bloc, son sang se glace dans ses veines. Le dé-
gel se produit cinq ou six minutes plus tard, et le médecin appelé à exa-
miner le mort, diagnostiquera un trépas par embolie ou congestion. Je
bénis le ciel, Excellence, que votre haute faculté de compréhension m’ait
épargné le regret d’avoir recours à mon lance-embolie.239

Ce genre d’arme miniature a fait la joie de fabricants d’armes, comme


on peut le voir dans le musée de la police de Paris avec des revolvers qui
tiennent dans le creux de la main, dans une boîte d’allumettes, dans une
pièce de monnaie. Verne avait utilisé l’acide carbonique (H2CO3) comme
carburant, puis comme arme dans Les 500 Millions de la Bégum et
l’explication de D’Ivoi est exactement la même que celle de Verne (une
quasi copie240). Chez D’Ivoi, il ne s’agit que d’une miniaturisation des
obus de Verne.
Peu après, on découvre un mystérieux prisonnier qui est détenu dans
un château allemand où l’Empereur doit l’interroger, mais lorsque le
souverain arrive au Cabinet Vert, il est empli de fumée et le prisonnier a
disparu après avoir employé un gadget. Ses gardes expliquent :

…trouvâmes-nous naturel de lui voir tirer un cigare de sa poche et


l’allumer. Ce cigare devait être un composé chimique quelconque, car
soudain la salle a été remplie de fumée opaque qui nous piquait les yeux,


238 D’Ivoi précise que c’est un explosif « analogue à la dynamite ». En fait, c’est un com-

posé de chloro dinitro-benzène et de nitrate d’ammonium inventé en 1890.


239 Ibid., p. 139, 140.
240 « La chute détermine l’explosion de l’enveloppe et le retour du liquide à l’état gazeux.

Conséquence : un froid d’environ cent degrés au-dessous de zéro dans toute la zone
avoisinante… » in VERNE, Jules. Les Cinq cent millions de la Bégum, p. 133.
156 La littérature d’imagination scientifique

nous contraignait à tousser comme des malheureux. On ne se voyait


plus.241

Les fenêtres étaient fermées, la porte était également fermée à clef, mais
le prisonnier, ou plutôt la prisonnière puisqu’il s’agit de Miss Veuve, a
disparu. Un mystère digne de celui de la Chambre jaune (1908) de Gaston
Leroux.
Tout ceci n’empêche pas le déroulement d’une parade militaire où
est présenté un nouvel aéroplane, accompagné de trois zeppelins. « Il est
énorme. Il peut porter quinze hommes. C’est presque un navire aérien.
Ses dimensions sont colossales. »242
On sent que les mots manquent à D’Ivoi pour décrire cet appareil
qu’il voudrait gigantesque et somptueux, mais juste à ce moment-là, les
trois zeppelins qui étaient à cette démonstration, s’abattent ensemble,
anéantis par Miss Veuve.
Elle survole alors le lieu de ses exploits dans un mystérieux appareil :

Cela affecte, semble-t-il, la forme d’une sorte de bateau au-dessus duquel


sont disposées des lamelles ou plans, rappelant la disposition des volets
réglant le courant d’air des essoreuses. (…) Le mystérieux appareil do-
mine le champ d’expériences. Il progresse avec une vitesse de bolide ;
plusieurs centaines de kilomètres à l’heure, diront plus tard les spécia-
listes de l’aviation.243

L’engin, en passant auprès du fleuron de l’aérostation allemande, le


désintègre dans une gerbe d’éclairs. Des gendarmes allemands le retrou-
vent peu après et le véhicule, qui ressemble peu ou prou à un wagon,
comme le Karrovarka de Taxidi, disparaît soudainement. Cet appareil
exploité par le Docteur Listcheü, est celui qu’avait imaginé le malheureux
François de l’Etoile.

Il avait suffi au docteur Listcheü de manœuvrer une manette pour opérer


la transformation du wagon en aéroplane. (…) Sous l’action d’un contact
déterminé par le jeu de la manette, les parois de l’automobile, formées de
lamelles mobiles autour d’axes, avait passé de la verticale à l’horizontale,
figurant des plans analogues à ceux des volets d’essoreuses. Ces lames
soutiennent l’appareil planeur avec l’appui des deux plans rectangulaires
formant le plafond et le plancher du wagon. [Les roues se sont rétractées

241 D’Ivoi, op. cit., p. 184.
242 Ibid., p. 190.
243 Ibid., p. 196, 197.
L’émergence 157

dans leur logement.] L’engin du doktor ne comporte pas d’hélices fra-


giles, encombrantes et dangereuses. Il est mû par des turbines pneuma-
tiques (…) Deux paires de turbines accouplées, l’une à l’avant, l’autre à
l’arrière, reliées au moyen de tuyaux de vingt centimètres de diamètre
fixés sous la toiture, assurant la marche horizontale. À chaque angle de la
partie inférieure du véhicule, sur la face du plancher tourné vers la terre,
d’autres turbines sont établies sur des axes verticaux. Celles-ci règlent la
marche en hauteur, montée ou descente. En combinant l’action de ces
propulseurs, l’appareil peut stationner dans l’atmosphère, planer sans se
déplacer. (…) Seulement, on a beau chercher autour de soi (…) on ne
distingue rien qui ressemble à un moteur. Et cependant, il y en a certai-
nement un, vraisemblablement électrique. (…) Mais rien ne ressemble ici
à un générateur d’électricité. (…) L’aéroplane file à une hauteur vertigi-
neuse.244

On retrouve un appareil fonctionnant à l’électricité, mais comment,


D’Ivoi ne le dit pas, excluant même la présence de batteries. On pense,
bien sûr à l’Albatros de Robur le conquérant (1886) qui avait le même mode
de propulsion, mais qui ressemblait plus à un hélicoptère où un autogyre
en forme de bateau, qu’au « wagon » de Listcheü qui ressemble au Kar-
rovarka de Taxidi.
De toute évidence, nous avons bien affaire à un appareil à effet de
sol et non à un hydroglisseur ou même un aéroglisseur. Ce type d’appa-
reil à effet de sol ne sera développé que dans les années 50 par l’ingé-
nieur soviétique Rotislav Alekseiev.
Le premier ekranoplane sera construit en 1966. Le KM faisait 100 m
de long, il était propulsé par 10 moteurs et volait à trois mètres au-dessus
de l’eau. Il s’écrasera en 1980. En 1972, un autre modèle, l’Orlyonok, de
58 m de long pouvait atteindre une hauteur de 300 m en jouant sur la
portance de ses deux groupes d’ailes (avant et arrière). D’autres modèles
furent construits en Allemagne et aux USA.
L’aéroglisseur, quant à lui, sera inventé par l’Anglais Sir Christopher
Cockerell en 1953 et qui peut apparaître comme un prolongement de
l’hydroglisseur que l’on doit au Français Jean Binard en 1933. Pour un
appareil à effet de sol, la forme de l’appareil de Listcheü est plus
qu’improbable, il s’apparenterait plus à un aéroglisseur, mais dans ce cas
il ne pourrait pas voler à 2 500 m et à 300 km/h comme le « wagon » de
Listcheü, la portance assurée par les ailettes qui l’entourent n’est certai-
nement pas assez grande.


244 Ibid., p. 208-210.
158 La littérature d’imagination scientifique

L’appareil du Docteur Listcheü possède également des armes dont :


« Ce tube lance-tout est une sorte de fusil à air comprimé. »245 C’est grâce
à lui, que Miss Veuve a pu lancer les bombes qui ont détruit les trois
zeppelins allemands. Mais, comme on l’a vu, la forteresse volante alle-
mande a été détruite par une sorte de foudre. C’est encore une arme por-
tée par l’appareil.

Ici, j’ai utilisé la propriété qu’ont les ondes Hertziennes de déterminer la


production d’étincelles électriques gigantesques, des éclairs véritables,
entre les surfaces métalliques. [Le Docteur présente alors un tube de car-
ton] Un carton qui constitue le seul isolant certain, imperméable aux ra-
diations hertziennes, lesquelles traversent tous les autres corps, les mé-
taux, la pierre, le bois. (…) Les ondes Hertziennes sont la résultante
d’une oscillation électrique découverte et formulée par le grand physicien
Hertz, d’où leur nom. Elles se propagent en tout sens, à travers tous les
corps, figurant une succession infinie de cercles concentriques, absolu-
ment comme les ondes liquides provoquées par la chute d’une pierre
dans une nappe d’eau. (…) ce petit tube est une foudre de poche. Deux bou-
tons-poussoirs, que vous apercevez en relief sur ce cylindre, détermi-
nent : l’un, l’abattage de la calotte isolante obstruant l’extrémité du tube ;
l’autre, un contact électrique provoquant l’oscillation d’où naissent les
ondes Hertziennes. (…) Et les terribles ondes progressent avec une rapi-
dité de 80 000 lieues [320 000 km] à la seconde vers le but que l’on a dé-
signé. Rencontrant les ferrures de l’aéroplane militaire allemand, elles ont
déterminé la catastrophe dont vous avez été témoins. (…) L’onde Hert-
zienne, née d’une étincelle électrique, fait naître l’étincelle sur la surface
qu’elle atteint.246

Nous avons encore affaire, comme le stylo à acide carbonique, à une in-
vention quelque peu délirante.
D’Ivoi, dans la mesure où il prête beaucoup aux ondes hertziennes et
surtout dans la mesure où il néglige le problème de l’alimentation de son
arme, présente quelque chose qui serait tout juste bon, dans le volume
mis en jeu, à n’être qu’un briquet fonctionnant grâce à l’effet piézo-
électrique.
D’Ivoi n’en exploitera pas moins un appareil semblable dans Les Vo-
leurs de foudre (1912) qui provient peut-être d’une idée qu’il avait exploitée
dans Le Prince Virgule (1904) où il présentait un projeteur parabolique ca-
pable d’envoyer un rayon de radium focalisé et tueur. Il utilisera encore

245 Ibid., p. 242.
246 Ibid., p. 243, 244.
L’émergence 159

le radium dans deux romans : Le Roi du radium (1908) et Le Radium qui tue
(1910). Il est vrai que la découverte du radium en 1898 par Marie Curie
et son prix Nobel en 1903, a marqué les esprits comme on le verra, mais
D’Ivoi ne pouvait envisager que ce même radium tuerait Marie Curie en
1934.
Le sommet de l’inventivité technologique semble avoir été atteint par
Paul D’Ivoi dans Docteur Mystère (1899) où l’électricité est encore reine.
L’essentiel du roman se déroule en Inde où apparaît un surprenant,
mais bienveillant Dr Mystère avec une machine qui, par certains côtés,
rappelle encore le Karrovarka de Taxidi dans La Diane de l’archipel. D’Ivoi
décrit l’appareil avec force détails.

Quant à sa maison roulante, figurez-vous un grand wagon de douze


mètres de long sur quatre de large, mais un wagon à deux étages, conte-
nant un appartement complet. À l’arrière un perron mobile, c’est-à-dire
pouvant se replier, permet d’accéder à l’intérieur. À l’avant une terrasse
couverte d’un vélum. Cela est joli et d’une confortabilité parfaite. (…) la
matière employée à sa construction est l’aluminium. (…) Les parois for-
mées de deux plaques parallèles, entre lesquelles on a comprimé de la
cellulose, ne se laissent traverser ni par la chaleur, ni par le froid.247

Pour l’heure, cette « maison roulante » ressemble à un bien inoffensif


camping-car, mais il est réalisé en aluminium qui, à l’époque, comme on
l’a vu, est considéré comme un métal précieux, mais que D’Ivoi emploie
déjà comme un métal utilitaire.
En fait, comme il le précisera un peu plus loin, il ne s’agit pas
d’aluminium, mais « le tout en bronze d’aluminium, sans couche de pein-
ture, brillait sous les rayons du soleil comme un lingot d’or pâle. »248 En
effet l’alliage de bronze d’aluminium a l’avantage d’être plus solide que
l’aluminium pur et surtout de bien résister à la corrosion, c’est pourquoi
on l’emploie dans l’architecture navale comme composant pour les mo-
teurs, les fixations sous-marines ou la fabrication des hélices. Cette préci-
sion montre l’intérêt de D’Ivoi pour la métallurgie et ses connaissances
en la matière.

On traversa un vestibule dont les parois, formées d’aluminium pur et de


bronze d’aluminium, offraient à l’œil des alternances de carreaux blancs


247 D’IVOI, Paul. Le Docteur Mystère. Paris : J’ai Lu, 1983, p. 32, 33 (« Voyages excen-

triques », n° 1458).
248 Ibid., p. 46.
160 La littérature d’imagination scientifique

argent et jaune d’or, puis un salon (…) Ici encore les cloisons représen-
taient les deux teintes de l’aluminium et du bronze, mais ce n’étaient plus
des quadrilatères qui y étaient figurés. Non, sur tout le pourtour de la
salle, des personnages combattaient, priaient ; des guerriers, des prêtres,
des femmes se groupaient, illustration métallique du grand poème brah-
manique, le Mahabaharata (…) dans la salle à manger. Ici les combinai-
sons de l’aluminium formaient sur les murs des guirlandes de fleurs. (…)
« J’allais oublier (…) » Du doigt il désignait une rangée de boutons ali-
gnés à droite de la fenêtre. « Sous chacun de ces « appels » électriques,
Messieurs, se trouve, vous le voyez, une étiquette portant le nom d’une
des liqueurs préférées par les hommes en tous pays. Pour être servis à
votre goût, il vous suffira d’appuyer sur le bouton correspondant à la
boisson choisie ».249

Nous avons là un environnement bourgeois qui rappelle l’intérieur du


Nautilus, rendu confortable par Nemo. D’Ivoi ne détaille pas beaucoup,
mais l’environnement a quelque chose de similaire dans sa volonté de
contrebalancer l’insolite de la nouveauté par quelque chose de connu et
d’évocateur.

J’entrais alors dans une salle à manger, ornée et meublée avec goût sé-
vère. De hauts dressoirs de chêne, incrustés d’ornements d’ébène,
s’élevaient aux deux extrémités de cette salle, et sur leurs rayons à ligne
ondulée étincelaient des faïences, des porcelaines, des verreries d’un
prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que
versait un plafond lumineux, dont de fines peintures tamisaient et
adoucissaient l’éclat.250

Quant à l’appareil à apéritif, il préfigure le « pianococktail » de Boris


Vian dans L’Écume des jours où Colin joue sur les synesthésies comme le
Père Castel dans son Optique des couleurs (1740) avec son « clavecin ocu-
laire » ; jeu sur les sensations que l’on retrouve dans « l’orgue à bouche »
de Des Esseintes dans À Rebours (1884) d’Huysmans. Pas d’esthétisme
chez D’Ivoi, ce bar automatique n’est qu’utilitaire : « On évite ainsi les al-
lées et venues des domestiques »251, mais il symbolise aussi le progrès
technique.
Pour aller du rez-de-chaussée au premier étage le Docteur a fait ins-
taller une sorte d’escalator : « Là, il fit descendre la benne de la pièce aux


249 Ibid., p. 47, 48.
250 VERNE, Jules. Vingt mille lieues sous les mers. Paris : Hetzel, 1871, p. 71.
251 D’IVOI, op. cit., p. 48.
L’émergence 161

patères ciselées, y pris place et gagna l’étage supérieur. »252 Il y avait un


système d’échelle que l’on pouvait aussi prendre pour une sorte
d’escalator dans le Karrovarka, mais D’Ivoi ne s’y attarde pas plus. Sur le
plafond du salon du wagon, le glissement d’une plaque a révélé un écran
qui montre une vue sur l’avant de l’appareil.

Les observateurs étaient si absorbés par ce spectacle qui transformait le


plafond en quelque chose d’approchant à une scène de théâtre, en une
sorte de cinématographe doué de la parole, qu’ils ne s’étaient point aper-
çus de l’arrivée du docteur. [qui signale que son] téléphote fonctionne bien.
253

Nous avons là trois inventions : la caméra de surveillance extérieure,


technique maintenant banale, mais qui ne se répandra guère qu’avec le
développement de la domotique et de la sécurité assistée par ordinateur.
Ce genre d’application se trouve parfois sur certains vols moyen-courrier.
Depuis les écrans installés en cabine, le passager peut voir ce qui se passe
à l’avant de l’appareil, au décollage, pendant le vol et à l’atterrisage.
D’Ivoi a certainement pris cette idée chez Robida, comme nous le ver-
rons.
Nous avons aussi quelque chose qui ressemble à la télévision, et
pourquoi pas à un écran LCD ou LED avec son implantation dans un
plafond entre deux pièces.
On notera la ressemblance avec le cinéma parlant qui ne fera son ap-
parition commerciale qu’en 1923 après des tentatives infructueuses en
1889 par Edison ou en 1900 lors de l’Exposition universelle, à l’époque
du cinéma muet.
Enfin, nous ne mentionnons le « téléphote » que parce qu’il est ins-
tallé dans un engin roulant, ce qui préfigure, à plus d’un siècle d’écart, les
Smartphones en 4G qui devraient pouvoir assurer les conversations télé-
phoniques avec image, comme le fait Skype à partir d’ordinateurs fixes et
portables, grâce un débit beaucoup plus important que celui qui est sup-
porté par la 3G.
C’est d’ailleurs ce qu’explique le Dr Mystère peu après : « …c’est tout
simplement la science d’Occident. Ceci est un perfectionnement du télé-
phone et du téléphote. (…) Téléphone signifie qui transmet le son à dis-
tance, et téléphote… qui transmet l’image, as-tu compris ? » 254

252 Ibid., p. 49.
253 Ibid., p. 49.
254 Ibid., p. 50.
162 La littérature d’imagination scientifique

Dans La Diane de l’archipel, nous avions vu le Dr Taxidi mettre en dé-


route une compagnie de gendarmes avec des ondes hertziennes émises
par le Karrovarka, qui produisaient un champ magnétique répulsif, mais
D’Ivoi ne s’était pas appesanti sur l’appareil qui le générait. Ici le Dr Mys-
tère va faire à peu près la même chose face à une procession qui traîne
l’énorme char du redoutable dieu Jagernaut lors du Rath Yatra (Proces-
sion du char) : il les électrise. Mais ici, en reprenant son image des trains
d’ondes concentriques, D’Ivoi donne d’amples explications, croquis à
l’appui.
Ici, une parabole envoie des rayons X (découverts en 1895 par Wil-
helm Röntgen à la suite de la découverte des rayons cathodiques par Jo-
hann Wilhelm Hittorf en 1869) depuis le « wagon ». Ils se propagent
alors comme les ondes hertziennes et créent un champ magnétique in-
tense :

Si l’on projette dans une salle des rayons Röntgen sur les murailles, préa-
lablement garnies de panoplies, clous, armes de métal, il se produit entre
les divers objets des étincelles électriques d’une puissance extraordinaire.
(…) lesdits rayons avaient le pouvoir de décomposer subitement en posi-
tive et négative l’électricité neutre répandue à la surface de tous les
corps.255

À cette époque les rayons X émerveillent encore les foules, c’est


même une attraction de foire, pourtant on s’en sert déjà en médecine et
en dentisterie, mais à des doses très élevées. Or, les rayons X déchargent
les corps chargés électriquement et l’énergie importante des photons va
provoquer un rayonnement ionisant qui donne naissance à un effet de
fluorescence X. En fait, dans l’invention du Dr Mystère, on est proche
des lasers à rayons X.
D’Ivoi fait référence au Capitaine du Génie Debureau, qui avait rai-
sonné ainsi pour faire une arme des rayons X :

Puisque toute surface métallique placée dans le champ d’un projecteur


d’ondes Rœntgen donne naissance à des étincelles, si je trouvais un ré-
flecteur permettant de diriger un faisceau de cette lumière obscure à
grande distance, il me suffirait d’un seul appareil pour foudroyer en
quelques minutes une armée de cent mille hommes, car entre les canons
des fusils, les boutons des vêtements, les sabres, les baïonnettes, les ca-


255 Ibid., p. 79, 80.
L’émergence 163

nons, les obus, les douilles de cartouches éclateraient des myriades


d’éclairs.256

C’est ce projecteur parabolique, que l’on a trouvé chez Le Faure et


de Graffigny, qui a été créé et utilisé par le Dr Mystère contre les secta-
teurs de Jagernaut (Jaggernaut c’est-à-dire Jagannâtha = « Seigneur de
l’univers » est une des formes Krishna, représenté en noir, il est encore
fêté en Inde en juin-juillet) pour les électriser.

Si donc, à la partie supérieure de mon réflecteur, j’ai une mire V fixe, pa-
rallèle à B, il me suffira de viser par le cran de mire l’objet à atteindre, et
le miroir, tournant sur des tourillons, le couvrira de son faisceau.257

Autant D’Ivoi n’a pas été prolixe sur son émetteur d’ondes hert-
ziennes, autant il est disert sur son émetteur de rayons X, actualité oblige.
Par ailleurs, si D’Ivoi donne d’amples explications sur son « rayon de la
mort », on peut même se demander s’il ne s’est pas quelque peu inspiré
de celui des Martiens de Wells. Comme on le verra, Wells ne parle que
d’un miroir parabolique sans fournir de plus amples détails.
Ce roman va nous révéler une nouvelle invention du Dr Mystère.

…le savant ouvrit une armoire et en tira deux cottes de mailles extrê-
mement fines, avec jambières et molletières. (…) chacun des éléments de
ces armures défensives affectait la forme d’une minuscule bobine de
Rumhkorff. Les deux personnages revêtirent les cottes, les recouvrirent
de leurs blouses. « Maintenant, déclara Mystère, nul ne pourra nous tou-
cher sans être foudroyé. (…) l’électricité ne se manifeste que si l’on ap-
puie sur cette plaque. (…) Le docteur avait pris à ce moment deux
cannes, noires terminées par des pommes d’or, il les avait fixées à une
machine productrice d’électricité et avait actionné les rouages. « Pendant
que nos cannes foudroyantes se chargent… »258

C’est un dispositif complexe qui réclame quelques explications un peu


moins magiques que celles données par le Dr Mystère, qui vient
d’inventer une sorte de Taser® XREP (à projection).
En servant des travaux de Joseph Henry qui a découvert le principe
de l’auto-induction en 1832, de ceux de Charles Grafton Page qui a ex-
périmenté d’auto-transformateur en 1835, de ceux de Nicolas Joseph

256 Ibid., p. 80. D’Ivoi écrit tantôt Röntgen, tantôt Rœntgen.
257 Ibid., p. 82
258 Ibid., p. 137.
164 La littérature d’imagination scientifique

Callan qui a réalisé en 1837 le premier transformateur avec une primaire


et une secondaire, de ceux de Page qui a construit une bobine à induc-
tion en 1838, de ceux d’Antoine Masson et Louis Bréguet qui en 1850
ont réalisé une bobine à induction verticale, entre 1851 et 1856 Heinrich
Ruhmkorff met au point un générateur électrique permettant d’obtenir
des tensions très élevées à partir d’une source de courant continu à basse
tension.
On peut penser que le dispositif du Dr Mystère est le suivant : les
cannes servent d’accumulateur, elles alimentent les micro-bobines de
Ruhmkorff qui provoquent une décharge oscillatoire accompagnée
d’ondes électromagnétiques amorties de haut voltage, procurant à ceux
qui portent cet équipement une sorte d’immunité, car ceux qui le portent
ne sentent rien (« A partir de 1200 volts le courant ne tue plus… »),
comme l’explique D’Ivoi, en revanche ceux qui les approchent sont fou-
droyés.
Une autre invention de D’Ivoi qui perfectionne encore l’invention
(seringue en argent à piston en pas de vis) de Charles Pravaz en 1841 qui,
en s’inspirant de la seringue d’Anel, héritée des clystères, en fait un outil
plus commode à utiliser, et qui prendra une forme à peu près définitive
avec l’adoption de l’aiguille creuse d’Alexander Wood en 1850. La se-
ringue toute en verre, de Fournier, fait son apparition en 1894. D’Ivoi
associe la boîte qui porte la préparation avec la seringue. « Alors, à l’aide
d’un minuscule injecteur sous-cutané, adhérent au couvercle de la boîte,
Cigale (…) fit plusieurs piqûres de sérum à Akkar. »259 On notera que la
« voie injectable » ne sera inscrite au Codex des pharmaciens qu’en 1908.
Nous avons là une sorte de préfiguration de la seringue préremplie qui
apparaîtra dans les années 1980, avec des doses auto-injectables d’insu-
line, pour le traitement du diabète.
Comme on a pu le voir tout au long de cette approche de l’œuvre de
Paul D’Ivoi, il se tient très au courant des progrès scientifiques et tech-
niques, même si ses informations ne semblent pas aussi à jour que celles
de Verne. À partir de sa documentation, il construit une fable anticipa-
trice, parfois un peu délirante, parfois un peu prémonitoire, mais il
n’hésite pas à l’agrémenter de croquis comme le ferait une revue de vul-
garisation et, par là même, D’Ivoi se montre assez convaincant.


259 Ibid., p. 374.
L’émergence 165

8 – Charles Cros

La fin du XVIIIe siècle et tout le XIXe siècle, sont parsemés de textes


conjecturaux, parfois totalement inattendus, parfois se développant au
détour d’utopies présocialistes, comme pour apporter une caution scien-
tifique à un écrit contestataire à prétention sociale. Parfois, il s’agit d’un
auteur parfaitement respectable qui, le temps d’une pochade, se laisse al-
ler à la fiction : Charles Cros (1842-1888) est de ceux-là. On lui doit une
œuvre poétique importante et non moins négligeable, une œuvre scienti-
fique de premier plan, puisque c’est grâce à ses travaux que vont aboutir
aussi bien le phonographe que la photographie en couleur. Dans son re-
cueil, Le Collier de griffes (1908), on trouve quelques nouvelles publiées
dans la presse du temps dont deux sont burlesques et conjecturales.
Dans « La science de l’amour »274, un jeune homme cherche la for-
mule idéale pour trouver la femme de ses rêves. Après avoir demandé
conseil à des sommités de l’amour comme Chopin, Musset et même
W*** (lire Wagner puisque Cros fera allusion à sa rapacité et à un air de
Lohengrin, « Près d’un berceau »), il finit par trouver dans un salon du
Marais la demoiselle idéale et, pour bien calibrer son amour à la hauteur
de ses espérances, il lui applique les ressources de la science. Les jeunes
gens échangent leurs portraits en médaillon. Cros les a dotés d’une in-
vention surprenante :

…cachés entre une plaque d’ivoire et l’émail, deux thermomètres à


maxima et minima, deux chefs-d’œuvre de précision sous des dimensions
si petites. Ainsi je pouvais vérifier les modifications à la température
normale d’un organisme affecté d’amour.275

Voilà qui permet de vérifier les effets des feux de l’amour grâce à la mi-
niaturisation qui a débuté avec l’horlogerie. Mais les inventions de
Charles Cros en la matière ne se limitent pas qu’à cela puisque la jeune
Virginie, cédant à la passion, s’abandonne dans une chambre scientifi-
quement aménagée :


274 Cette nouvelle a été publiée en avril 1874 dans La Revue du monde nouveau, elle pourrait

avoir inspiré la nouvelle de Villiers « L’Appareil pour l’analyse chimique du dernier sou-
pir » publié dans La Semaine parisienne en mai 1874.
275 CROS, Charles et CORBIÈRE, Tristan. Œuvres complètes. Paris : Gallimard, 1970, p.

228 (Pléiade, éd. Louis Forestier et Pierre-Olivier Walzer, n° 121).


166 La littérature d’imagination scientifique

…dans la chambre où, ivre d’amour, elle s’abandonnait à mes transports


fictifs (car je n’avais pas à perdre mon temps), nous étions comme dans
une cornue. Les murs doublés de cuivre empêchaient tout rapport avec
l’atmosphère ; et l’air à son entrée d’abord, à sa sortie ensuite, était analy-
sé d’une manière rigoureuse. Les solutions de potasse des appareils à
boule révélaient, heure par heure, à d’habiles chimistes la présence quan-
titative de l’acide carbonique. (…) Qu’il me suffise de mentionner en
gros l’excès d’acide carbonique lors des nuits tumultueuses où la passion
atteignit ses maxima d’intensité et d’expression numérique. Des bandes
de papier de tournesol habilement distribuées dans les doublures de ses
vêtements m’ont révélé la réaction constamment très acide de la sueur.
Puis, les jours suivants, les nuits suivantes, que de nombres à enregistrer
sur l’équivalent mécanique des contractions nerveuses, sur la quantité de
larmes sécrétées, sur la composition de la salive, sur l’hygroscopie va-
riable des cheveux, sur la tension des sanglots inquiets et des soupirs de
volupté.276

On croirait avoir affaire à un calcul de rendement optimal du corps,


ce type de recherche qui aboutira à la recherche de la DER (Dépense
Énergétique au Repos) et à la Formule d’Harris et de Benedict (1919)
pour calculer le métabolisme de base d’un individu, encore calculée en
Kcal, mais qui devrait être refondue prochainement en équivalent CO2,
si l’État s’avisait d’instaurer une taxe sur l’existence écologique même des
individus, en plus des nombreux impôts déjà prélevés au nom d’un car-
bone tenu pour surabondant…
Mais le plus beau dans les inventions de Charles Cros, du moins
pour cette nouvelle, reste à venir.

Les résultats du compteur pour baisers sont particulièrement curieux.


L’instrument, qui est de mon invention, n’est pas plus gros que ces appa-
reils que les bateleurs se mettent dans la bouche pour faire parler Polichi-
nelle, et qu’on désigne sous le nom de pratique. Dès que le dialogue deve-
nait tendre et que la situation s’annonçait comme opportune, je mettais,
en cachette, bien entendu, l’appareil monté entre mes dents. (…) Et bien,
je suis heureux d’apporter une vérification expérimentale à ces formules
instinctives que bien des savants avaient, avant moi, considérées comme
absolument chimériques. Dans l’espace d’une heure et demie, à peu près,
mon compteur avait enregistré neuf cent quarante-quatre baisers. L’instru-
ment placé dans ma bouche me gênait ; j’étais préoccupé de mes re-
cherches, et d’ailleurs les activités feintes n’égalent jamais les réelles. Si
l’on tient compte de tout cela, on verra que ce nombre de neuf cent qua-

276 Ibid., p. 230, 231.
L’émergence 167

rante-quatre peut être souvent dépassé par les gens violemment amou-
reux.277

Cros est non seulement un positiviste, mais il raisonne en scienti-


fique. La narrateur expose des données, critique la méthode employée et
en discute les résultats, c’est pourquoi, lorsqu’il quitte Virginie, il laisse en
place tout son personnel scientifique, pour qu’il mesure les effets phy-
sique de cette rupture. C’est une analyse métrologique de l’amour.
La nouvelle suivante, « Le Journal de l’avenir »278 (1886) se place bien
dans une perspective science-fictive selon un procédé que nous avons
déjà vu chez Mercier et que nous retrouverons régulièrement (Bousse-
nard), le héros se trouve temporairement projeté dans l’avenir, ici, alors
qu’il est dans la salle d’attente de la revue Le Chat noir et sous l’effet des
parfums qui y brûlent. Il s’aperçoit que la date du jour est le 1er mars
1986. Rodolphe Salis, le Directeur du cabaret « Le Chat noir » et redou-
table pingre, lui explique ce qui se passe. Le héros, plus vieux de cent
ans, se voit sur le point de mourir.

Ne fais pas le malin. Tu sais bien que depuis l’invention du célèbre Amé-
ricain Tadblagson, nos cervelles ont été exécutées en platine par galva-
noplastie ; que quand elles sont usées, on nous en reposera un autre
exemplaire pareil, puisque les moules en sont conservés et catalogués à
l’Hôtel de Ville.279

Cette idée de conserver les cerveaux préfigure plus ou moins le cé-


lèbre roman de Curt Siodmak : Le Cerveau du Nabab (1943), même si
l’origine de ce roman est due au fait que Siodmak a assisté à une opéra-
tion où un cerveau aurait survécu une demi-heure et non à la nouvelle de
Charles Cros.
Les rédacteurs du Chat Noir, alors au travail :


277 Ibid., p. 231.
278 Cette nouvelle, que Castex pense avoir été inspirée par la nouvelle de Villiers, « La
Machine à gloire » (1874) in Contes cruels, a été publiée une première fois en 1880 dans
Tout Paris, puis remaniée et actualisée pour une publication dans Le Chat noir en 1886, et
remanié une dernière fois pour être incluse dans Le Collier de griffes. C’est cette dernière
version qui figure dans l’anthologie « Pléiade ».
279 CROS, op. cit., p. 235. Tadblagson (Fils de Tas de Blagues) est peut-être une allusion à

Thomas Edison que Cros n’avait pas en sympathie pour lui avoir « volé » le principe du
phonographe et l’avoir fait breveter.
168 La littérature d’imagination scientifique

…ont tous des figures de déménageurs ; ils sont tous vêtus de toile grise,
avec un numéro d’ordre au collet. Tous ont une forme de chapeau en
forme de citrouille qui s’applique sur leur front (…) Les dix rédacteurs
du bout [de la table] se collent un téléphone à l’oreille gauche et écrivent
de leur main droite sur du papier en bande continue (…) A mesure que
la surface se couvre d’écriture, elle est entraînée, à travers une rainure,
dans le sous-sol où est l’imprimerie.280

Ici, ce téléphone sur l’oreille, semble préfigurer ces « oreillettes Blue-


tooth » qui relaient des utilisateurs forcenés à leur Smartphone, pour
qu’ils entretiennent de longues conversations tout en ayant les mains
libres. Alphonse Allais, qui est devenu le mentor de notre visiteur du fu-
tur, lui explique ce qui se passe.

Ce sont les rédacteurs de l’Actualité, les téléphones leur révèlent ce qui se


passe partout et ils l’écrivent avec le talent qu’ils puisent dans ces singu-
liers chapeaux. J’allais oublier de vous dire que ces chapeaux contiennent
des cervelles métalliques des meilleurs modèles, avec piles et accessoires.
Les pointes qui touchent le front servent à envoyer les courants élec-
triques, qui produisent le talent dans la tête la plus obtuse. (…) Le Chat
noir de 1986, qui veut à tout prix intéresser ses lecteurs, a fait les plus
grands sacrifices pour enrichir sa collection cérébrale. (…) Celui-là, à
gauche, a un cerveau Victor Hugo ; voyez-le du reste. Cinq heures dix…
il a écrit déjà deux cents vers, vingt par minute.281

Nous avons presque là une préfiguration de l’écriture automatique chère


aux surréalistes ou, plus près de nous ce qui se passe avec les élèves et
étudiants qui vont chercher dans les réserves de Google des pans entiers
de devoirs en faisant du copier-coller, qui leur donne (parfois) un génie
qu’ils n’ont pas. Cette invention n’est pas sans conséquences sociales.

Cette invention, due au célèbre Tadblagson, a transformé l’ordre social


en rendant le talent proportionnel à la fortune. C’est ainsi que le plus
grand génie de notre époque est le banquier Philipfill qui a pu se donner
le luxe de collectionner les cervelles les plus chères. Entre autres, on ra-
conte qu’il a payé un million et demi la cervelle de Sarah Bernhardt, ga-
rantie conforme. Il résulte de là qu’on en a fini avec les revendications
socialistes du siècle dernier. Maintenant l’axiome est : Pas d’argent, pas
de talent. Il y a de très rares exceptions de gens sans sous qui naissent
avec de l’esprit ; mais nos tribunaux en feront prompte justice en les ex-

280 Ibid., p. 235.
281 Ibid., p. 236.
L’émergence 169

propriant de leur cerveau, dont tout modèle revient à l’Etat. (…) Nous
prenons, comme vous voyez nos rédacteurs dans les classes les plus mo-
destes ; ils sont plus réguliers, moins chers, et mettent moins de leur
fond propre dans le travail. (…) Cinq heures et quart… Stop ! La copie
est finie. Tous les rédacteurs posent plume et téléphones. Tous remettent
leurs chapeaux dans des cases numérotées et s’en vont, idiots comme
avant de s’être coiffés, touchent chacun 3 fr. 50 à la caisse.282

Deux extrêmes : d’un côté le banquier, riche à millions qui s’achète


de l’intelligence à bon prix et en a toujours plus ; de l’autre le rédacteur,
le prolétaire à 3,50 F par jour, même si Cros n’emploie pas le mot, mais
cet atelier d’écriture ressemble à une industrie délocalisée. Autre consé-
quence sociale, complémentaire à celle-ci, liée au progrès et à Thomas
Edison : « Personne ne sait plus lire et écrire – c’est le progrès ! – à cause
dudit phonographe. On ne trouve que quelques gens arriérés dans ce
sens parmi la lie du peuple… »283 On avait eu une notation assez sem-
blable chez Jules Verne dans Paris au XXe siècle, mais Cros ne pouvait pas
la connaître puisque l’ouvrage avait été refusé par Hetzel.
Avec Cros s’achève l’examen de ceux que l’on pourrait appeler (sans
connotation péjorative) les « petits maîtres » de la littérature d’imagi-
nation scientifique. Ils ont généralement montré une bonne connaissance
des sciences et techniques de leur époque, les ont utilisées et même solli-
citées dans leurs romans. Ils sont souvent allés au-delà d’elles pour pro-
poser des applications qui ne verront souvent le jour que beaucoup plus
tard. En fait, c’est moins leur imagination ou leurs connaissances qui
sont en cause qu’un montage romanesque souvent funambulesque et une
écriture un peu trop rapide ou restant au niveau de la pochade. Avec les
auteurs « majeurs » de cette période, nous allons voir que les sciences et
techniques du XIXe siècle sont employées avec une efficacité plus grande
et surtout dans un montage romanesque beaucoup plus soigné.


282 Ibid., p. 236, 237.
283 Ibid., p. 238.
4

Les maîtres du genre

1 – Jules Verne

« Hugo rêvait à l’avion, en pionnier imaginatif. Dans Plein ciel, il


voyait un ‘glorieux vaisseau’ en train de fendre les nuages et de porter
des messages de paix et de fraternité à tous les continents. »1, ce qui est
encore métaphore chez Hugo devient rêve technologique chez Verne.
On trouve une foule d’éléments et de références techniques dans
l’œuvre de Verne, pourtant on se souvient que Jules Verne (1825-1905) a
débuté dans l’écriture par l’opérette (Monsieur Chimpanzé ou Colin-
Maillard) et le théâtre (Une Promenade en mer, Un Drame sous Louis XV, Les
Heureux du jour,…), puisqu’à cette époque l’auteur ne vit bien qu’avec la
scène. De cette expérience, il va garder un souci de la mise en scène des
aventures extraordinaires qu’il va présenter.
En 1862, Verne donne deux romans à Pierre-Jules Hetzel qui publie
pour les enfants : Cinq semaines en ballon qu’il prend après quelques modi-
fications, parce que c’est un roman optimiste et positif ; en revanche, il
refuse Paris au XXe Siècle qu’il trouve trop pessimiste. Pourtant, ce roman
est l’une des deux œuvres vraiment conjecturales de Verne.

« Après le théâtre, après la poésie, essayons maintenant la science – et


puisque ça marche, exploitons ce filon ». Il y a du vrai en ce sens que ce
premier succès réside en partie dans une recette : coller à l’actualité,
adopter le ton d’un reportage, d’où un récit pleine de vivacité. Par la
suite, Verne se tiendra, chaque fois que possible, proche des nouveautés
de l’heure et il en tirera ses meilleurs récits.2

Pour se tenir au courant des perfectionnements scientifiques et tech-


niques, Verne était abonné à des revues, lisait la presse et confectionnait
des fiches. « À partir de 1864, l’œuvre, jusqu’alors multiforme, s’oriente


1 MURAY, Philippe. Le XIXe siècle à travers les âges. Paris : Gallimard, 1999, p. 345 (Tel, n°
304).
2 CLAMEN, Michel. Jules Verne et les sciences : Cent ans après. Paris : Belin/Pour la science,

2000, p. 10, 11.


172 La littérature d’imagination scientifique

résolument dans ce sens. »3 C’est ainsi que va naître une littérature


d’imagination scientifique, basée sur ce qui se fabrique de façon encore
confidentielle, sur ce qui va exister sous peu, mais qui sera un modèle
pour bien des auteurs. Pour cela il utilise la recette qui a fait merveille
avec son premier roman : une dose d’aventure, une dose de réalisme
maîtrisé et une dose d’applications scientifiques et techniques.
Verne n’a produit qu’un très petit nombre d’aventures totalement
conjecturales : un roman, Paris au XXe siècle et une nouvelle, « La journée
d’un journaliste américain en 2890 ».
Au début de l’année 1864, Pierre-Jules Hetzel envoie une lettre de re-
fus pour l’un des romans que Verne lui a confié : Paris au XXe siècle. Dans
la « Préface » à ce roman qui n’a été publié qu’en 1994, Piero Gondolo
della Riva, pense que le refus d’Hetzel a dû se faire après bien des hésita-
tions :

…les annotations qui figurent dans les marges du manuscrit semblent,


dans certains cas, vouloir corriger ou améliorer le texte en vue d’une édi-
tion, dans d’autres cas, elles témoignent d’une volonté ferme de ne pas le
publier.4

Il semble pourtant que bien des choses déplaisaient à Hetzel dans ce


roman : le style où il pointe les néologismes créés par Verne, comme
« instructionnel », le tout premier ; il n’aime pas l’abondance des dia-
logues, qui ont encore un parfum de scène ou qui ressemblent trop à ce
que font les feuilletonistes pour « tirer la ligne » ; le héros de Verne lui
déplaît également : « votre Michel est un dindon avec ses vers. » Enfin, la
thématique futuriste le dérange : « on ne croira pas aujourd’hui à votre
prophétie (…) on ne s’y intéressera pas (…) Vous n’êtes pas mûr pour ce
livre-là, vous le referez dans vingt ans. »5 En fait, Verne n’a jamais refait
Paris au XXe siècle et ce roman a fort opportunément été oublié, jusqu’à
ce que Piero Godolo della Riva le retrouve en 1986 dans les archives des
héritiers Hetzel.
Verne était-il trop progressiste pour son temps ?… On peut se poser
la question à la lecture de ce roman résolument novateur. On y sent un
enthousiasme certain, mais Verne est encore beaucoup trop brouillon.


3 Ibid., p. 12.
4 VERNE, Jules. Paris au XXe siècle. Paris : Hachette, 1994, p. 13 (« Préface » de Piero
Gondolo della Riva). Les dates données par la suite pour les romans de Verne, sont celles
fournies par le site « La Maison Jules Verne » d’Amiens.
5 Ibid., p.16.
Les maîtres du genre 173

Les idées fusent, mais elles ne sont pas ou mal contrôlées et on se dit
qu’Hetzel a sans doute bien fait de ne pas publier ce manuscrit qui dé-
marquait partiellement Le Père Goriot, même si l’éditeur n’a pas remarqué
que Michel n’est jamais qu’un Rastignac transi et timoré.
Comme son modèle, dans le dernier chapitre du roman, Michel va
errer dans les allées du Père Lachaise, « là où Balzac sortant de son lin-
ceul de pierre, attendait sa statue. »6 L’allusion est pourtant bien criante,
mais le flot des reproches était déjà sans doute assez abondant pour
qu’Hetzel n’en rajoute pas. En dépit d’une profusion brouillonne et mal-
gré certaines situations assez naïves, Verne a tenté de présenter une
France à la fois proche du monde contemporain et résolument moderne,
tout en essayant de rester aussi cohérente que possible. Ce n’était pas fa-
cile à faire, surtout sans bénéficier de points de référence.
En 1862, on n’a pas la moindre idée de ce que peut être la prospec-
tive et ce qui ressemble le plus à l’anticipation se trouve dans les utopies
et quelques romans. La seule base de Verne est sa passion pour les
sciences, passion qui lui serait venues de lectures faites à la Bibliothèque
Nationale. Reste l’extrapolation, mais on sait que Verne avait
l’imagination fertile, aussi peut-on penser que le refus d’Hetzel a sans
doute permis à Verne de canaliser cet imaginaire, de le distiller à petites
doses au fil de ses romans d’aventure au lieu de chercher à tout livrer
l’espace d’un roman.
L’action débute le 13 août 1960 dans une France impériale, ce qui
confirme bien une rédaction antérieure à 1870 et l’idée que le second
Empire était bien fait pour durer.
Le jeune Michel Dufrénoy arrive à Paris, plus doté d’ambition que de
fortune ou de capacités. Pour aller chez son oncle, Michel traverse la ca-
pitale et s’extasie devant le seul établissement d’enseignement qui y
existe, celui du Crédit instructionnel7, où les sciences sont reines et sont
« apprises par des moyens mécaniques »8. Verne ne précise pas quels
sont ces moyens, faut-il y voir quelque chose qui s’apparenterait aux la-
boratoires de langues, quelque chose qui ferait intervenir un appareillage
technique ?


6 Ibid., p. 203.
7 Ce néologisme avait beaucoup irrité Hetzel. La rapide description que Verne fait de ce
bâtiment rappelle le « Palais de l’Industrie » édifié pour l’Exposition Universelle de Paris
de 1855.
8 Op. Cit, p. 32.
174 La littérature d’imagination scientifique

Bien que tout le monde ne sache pas lire et écrire, ce qui était encore
le cas à l’époque où Verne rédige ce roman, en 1960 l’enseignement du
français est pratiquement tombé en désuétude.
On pourrait voir là quelque chose de prémonitoire si l’on se réfère au
nombre croissant d’élèves illettrés ou partiellement illettrés, arrivant en
sixième et au faible niveau d’exigences requis quant à la maîtrise de la
langue (tests de 6e). En revanche, dans ce Paris de 1960 l’apprentissage
des langues étrangères tient presque autant de place que celui des
sciences : « un philologue passionné aurait pu apprendre les deux mille
langues et les quatre mille idiomes parlés dans le monde entier »9. Les
chiffres donnés par Verne sont fantaisistes, mais cet aspect contraste
avec ce que l’on a vu chez les utopistes présocialistes, chez qui l’appren-
tissage des langues vivantes n’était pas une priorité puisque l’intelligentsia
européenne maîtrisait le français.
Un peu plus tard, comme le rappelle Claudia Bouliane dans une tout
autre lecture de ce roman, Michel Dufrénoy recevra un prix de vers la-
tins, le dernier qui soit décerné :

…le jeune poète lauréat essuie une suprême insulte lors de la cérémonie
de la collation de grade : alors que le récipiendaire du prix de mathéma-
tique reçoit « une bibliothèque de trois mille volumes » Michel reçoit « un
volume unique : le Manuel du bon cuisinier ». Le message est clair.10

Cette mise en place qui semble un peu loin de nos préoccupations est
quand même assez proche de ce que l’on connaît au début du XXIe
siècle avec une forte valorisation des sciences exactes (la doxa veut que
l’on ne fasse de recherches qu’en sciences, tout autre recherche est tenue
pour quantité négligeable) et de l’anglais qui devient la langue vernacu-
laire seconde, alors que le français qui était la langue de la culture péri-
clite, s’effondre, en dépit d’une francophonie moribonde, mais floris-
sante sur le papier.
De passage dans cette noble institution, Michel participe à la remise
des prix (en plein mois d’août ?) qui couronne la fin de l’année scolaire.
L’émerveillement que ressent le jeune Michel est alors, pour Verne, le


9Ibid., p. 33.
10BOULIANE, Claudia. «Je suis ce héros, répondit hardiment Michel». Paris au XXe siècle
de Jules Verne. In Actes du premier colloque du Centre de recherche interuniversitaire en
sociocritiques des textes (CRIST), tenu à l’Université de Montréal les 6 et 7 mars 2009 in
http://www.post-scriptum.org n°10, sept. 2009
Les maîtres du genre 175

moment d’évoquer quelques « bienfaits de son temps », qu’il développera


plus tard.

… les communications rapides entre les divers points de la Capitale, les


locomotives sillonnant le bitume des boulevards, la force motrice en-
voyée à domicile, l’acide carbonique détrônant la vapeur d’eau, et enfin
l’Océan, l’Océan lui-même baignant de ses flots les rivages de Gre-
nelle…11

On sent déjà, dans cette brève énumération, de véritables innovations,


des exagérations également, mais on perçoit alors que le désir de Verne
est de nous émerveiller. Il reviendra plus en détail sur ce bref tableau de
Paris.
Depuis le développement et la mise en fonction de la première lo-
comotive par George Stephenson en 1825, le réseau ferré de France va
progressivement se mettre en place. À la fin du mois de juin 1842, on
comptait six lignes : Lyon/Roanne via Saint-Étienne, Strasbourg/Bâle
via Mulhouse, Paris/Versailles, Paris/Orléans, Paris/Corbeil et Montpel-
lier/Sète, toutes gérées par des compagnies privées. C’est une partie de
« l’étoile de Legrand » dessinée en 1838, qui est en train de se mettre en
place. Elle a pour but d’irriguer la France en communications ferroviaires
en formant une sorte de toile d’araignée dont Paris serait le centre.
Pour ce qui est des transports dans la Capitale, Verne extrapole à
partir de la couronne de la « Petite ceinture » qui fut mise en chantier à
partir de 1845 et dont le premier tronçon qui reliait Les Batignoles à La
Chapelle sera mis en service le 12 décembre 1852. À l’époque où Verne
écrit, plus d’un million de parisiens empruntent déjà ce moyen de com-
munication, une voie ferrée qui ceinturera entièrement Paris en 1869.
Aujourd’hui totalement délaissée, transformée en promenade ou en jar-
din, partiellement détruite, cette voie sera doublée par un tramway qui
empruntera à grands frais les boulevards périphériques intérieurs, les Ma-
réchaux, moins pour le confort des parisiens que pour casser le flot de
voitures qui circulaient sur cette voie.
L’enthousiasme de Verne est notable : « Cette première ceinture de
voies ferrées enlaçait à peu près l’ancien Paris de Louis XV sur l’empla-
cement même du mur [des fortifications]… »12 Verne extrapole alors en
étendant ce réseau ferré à la capitale où il fait rouler des trains qui préfi-
gurent les lignes de tramway.

11 op. cit., p. 36, 37.
12 Ibid., p. 41.
176 La littérature d’imagination scientifique

Ce chemin de fer desservait la rive gauche du fleuve par le boulevard


Saint-Germain qui s’étendait depuis la gare d’Orléans [Austerlitz, mise en
service en 1840] jusqu’aux bâtiments du Crédit instructionnel [champ de
Mars] ; là, s’infléchissant vers la Seine, il la traversait sur le pont d’Iéna
(…) et se soudait alors au railway de la rive droite, celui-ci, par le tunnel
du Trocadéro débouchait sur les Champs-Élysées, gagnait la ligne des
boulevards qui remontait jusqu’à la Place de la Bastille, et se renouait au
chemin de la rive gauche par le pont d’Austerlitz.13

Les vingt-deux lignes de Trams, hippomobiles et non à vapeur


comme chez Verne, qui quadrillaient Paris, ont commencé à être mises
en chantier en 1853, le réseau sera achevé en 1873. Le dernier tram hip-
pomobile disparaîtra en 1913. En 1910, une quinzaine de compagnies de
trams desservent la Capitale. En 1911 la CGO et la TPDS entreprennent
l’électrification de leurs lignes, ce qui est terminé à la déclaration de
guerre. Les anciens modèles de trams disparaissent. Le tram se déve-
loppe, Paris a alors le réseau de trams le plus dense du monde, mais il en-
trave le développement automobile et en 1929 le Conseil Municipal de
Paris décide la suppression des trams intra-muros. Le dernier tram dispa-
raîtra des rues de Paris en mars 1937, fortement concurrencé par les bus
et le métro14. Aujourd’hui, on assiste à un mouvement inverse au nom de
l’écologie radicale, du réchauffement climatique et de la prégnance du
CO2.
Si l’on suit les informations données par Jules Verne, à l’intérieur de
Paris nous avons une ligne principale Est/Ouest qui ressemble à une
sorte d’oméga, coupé par trois pénétrantes – formant un Y très grossier
– qui ont pour but de créer des interconnexions entre les grandes gares
et cette ligne transversale. Quant à la Petite ceinture, elle s’est vu ad-
joindre d’autres lignes périphériques qui s’étendent jusqu’aux forts qui
entourent encore Paris : « Quatre cercles concentriques de voies ferrées
formaient donc le réseau métropolitain (…) Ces railways existaient depuis
1913… »15 Une fois encore la fiction rejoint la réalité puisque l’on va
prolonger l’actuel tramway sur l’ensemble du périphérique intérieur et
qu’il est question de créer autour du Grand Paris une ligne de métro
automatique rapide qui devrait permettre un large contournement de la
capitale en joignant entre elles des gares RER et les deux grands aéro-
dromes, pour faciliter les changements de trajets.


13 Ibid., p. 41.
14 Voir : http://www.amtuir.org/03_htu_generale/htu_1_avant_1870/htu_1.htm
15 Ibid., p. 42, 43.
Les maîtres du genre 177

Nous avons donc autour et dans la Capitale un réseau de chemin de


fer, des lignes de trams tractés par des locomotives (Verne n’est pas en-
core sensible à la pollution comme il le sera par la suite dans Les 500 Mil-
lions de la Bégum ou dans De la Terre à la Lune) et un métro. Dans sa ré-
flexion sur les moyens de communication rapides et modernes, Jules
Verne donne à penser que tout cet équipement a été l’objet d’âpres dis-
cussions car les avis sont encore partagés et, comme lui-même hésite à
trancher, il présente les trois modes de circulation.

… les uns voulaient établir un chemin [de fer] à niveau dans les princi-
pales rues de Paris ; les autres préconisaient les réseaux souterrains imités
du railway de Londres ; mais le premier de ces projets eut nécessité
l’établissement de barrières fermées au passage des trains (…) le second
entraînait d’énormes difficultés d’exécution ; d’ailleurs la perspective de
s’enfourner dans un tunnel interminable n’aurait rien d’attrayant pour les
voyageurs.16

Ces quelques lignes font penser au Paris de l’entre-deux-guerres et


plus encore au Paris du XXIe siècle où, de nouveau, on aura concur-
remment, en surface des lignes de tramway et des lignes de métro en
sous-sol. À côté de ces moyens de transports publics, il y a également des
moyens de transports privés dont Verne parlera un peu, ainsi que des
transports de marchandises, puisqu’il prévoit l’existence de passages à
niveau dans les rues où passeront les lignes de chemin de fer/tramway.
Quant au métro, Verne ne semble pas trop croire à la solution expé-
rimentée depuis peu à Londres (1865) où les rames souterraines étaient
alors tractées par des locomotives. La fumée rendait les trajets bien in-
commodes. C’est pourquoi Verne proposera une solution alternative qui
sera d’ailleurs adoptée par Fulgence Bienvenüe sur certaines portions du
métro (principalement des parties importantes des lignes 2 et 6).

Ce système consistait en deux voies séparées, l’une d’aller, l’autre de re-


tour (…) Chacune de ces voies était établie suivant l’axe des boulevards,
à cinq mètres des maisons, au-dessus de la bordure extérieure des trot-
toirs ; d’élégantes colonnes de bronze galvanisé les supportaient (…) ces
colonnes prenaient de distance en distance un point d’appui sur les mai-
sons riveraines, au moyen d’arcades transversales. Ainsi ce long viaduc,
supportant la voie ferrée, formait une galerie couverte (…) la chaussée
bitumée restait réservée aux voitures ; le viaduc enjambait sur un pont
élégant les principales rues qui coupaient sa route, et le railway suspendu

16 Ibid., p. 43.
178 La littérature d’imagination scientifique

à la hauteur des entresols, ne mettait aucun obstacle à la circulation (…)


grâce à l’application de propulseurs nouveaux, les convois étaient fort lé-
gers ; ils se succédaient de dix minutes en dix minutes, emportant chacun
mille voyageurs dans leurs voitures rapides…17

Comme on peut le voir ici, Verne ne semble pas croire à la possibili-


té d’un métro souterrain. Peut-être se demandait-il comment on le ferait
passer sous la Seine, mais la solution qu’il propose a des côtés insolites :
des voies à hauteur d’un entresol, soit dans les 3 mètres, laissent peu de
place en hauteur pour le passage de véhicules de transport. Il est étrange
qu’il ait pu envisager d’appuyer le soutènement des colonnes supportant
les voies aux maisons proches, sans envisager qu’elles seraient ébranlées
à chaque passage de rame même « légères », dit-il ?…
En revanche, cette solution laisse apparaître les soucis écologiques de
Verne car, à cette époque, de nombreuses usines étaient encore présentes
dans la Capitale, déversant leurs torrents de fumées. « Les maisons rive-
raines ne souffraient ni de la vapeur, ni de la fumée, par cette raison bien
simple qu’il n’y avait pas de locomotive. »18 Ici, Verne a simplement ou-
blié que ses tramways sont tractés par des locomotives et qu’elles passent
dans les principales rues, mais pour son métro, il propose « un propul-
seur nouveau ». Il va expliquer ce qu’il entend par là.
Son métro comprend un tube formant un troisième rail. Le tube est
rempli d’air comprimé qui pousse un disque de fer doux qui tire derrière
lui les voitures du métro grâce à la force électromagnétique, c’est-à-dire
que la première voiture est munie d’un électro-aimant. Pour arrêter le
convoi à la station, l’employé ouvre une vanne qui fait tomber à zéro la
pression dans le tube tracteur, puis il referme la vanne, la pression se ré-
tablit et la rame repart. Verne ne l’envisage pas, mais tout ceci doit géné-
rer pas mal de bruit. Cette solution non polluante est également évoquée
dans Le Testament d’un excentrique (1899). Ici, l’air comprimé est proposé
comme un « système si simple, d’un entretien si facile, pas de fumée, pas
de vapeur. »19 Le métro que propose Verne ne ressemble que peu à celui
qui sera réalisé quelques années plus tard. Pourtant les projets furent
nombreux et parfois surprenants.
En 1845, le projet Kérizounet proposait de relier le centre de Paris
aux gares de Lyon et du Nord par un métro placé sur un plan incliné et
l’on remonterait les voitures grâce à un système de câbles, comme pour

17 Ibid., p. 46, 47.
18 Ibid., p. 45.
19 Ibid., p. 46.
Les maîtres du genre 179

un funiculaire. En 1856, Letellier, Brame et Flachat proposent d’utiliser


la solution adoptée à Londres, des voitures tractées par une locomotive,
mais en surface.
À la même époque, un projet assez proche de celui de Verne voit le
jour en Angleterre puis à New York : un tunnel en forme de tuyau où
l’on fait circuler un wagon cylindrique poussé par de l’air comprimé. En
1872, au parc de la Tête d’Or à Lyon, on va expérimenter un monorail et
la même année Arsène Olivier envisage un métro circulant au-dessus des
immeubles, ce que l’on semble retrouver chez Robida. La décision de
faire un métro souterrain à traction électrique sera proposée en 1895 et
approuvée deux ans plus tard. La Ligne 1, sur la rive gauche, Est-Ouest,
sera ouverte le 19 juillet 1900. Verne ne s’était donc pas beaucoup trom-
pé sur l’emplacement d’une des principales lignes du métro.
Si la ville de Paris est éclairée au gaz de ville depuis 1819, Verne anti-
cipe, même si l’on trouve encore :

… quelques boutiques arriérées [qui] demeuraient fidèles au vieux gaz


hydrocarburé [les autres ont choisi le progrès, comme ces] magasins
somptueux [qui] projetaient au loin des éclats de lumière électrique (…)
ils étaient réunis au moyens de fils souterrains ; au même moment, les
cent mille lanternes de Paris s’allumaient d’un seul coup.20

On notera que Verne avait prévu l’enterrement du câblage électrique des


villes, ce qui est une solution esthétique et sage. Pour avoir cette impres-
sion d’embrasement, il faudra attendre 1881 et l’Exposition universelle
de Paris qui servira de tremplin à l’invention de Thomas Edison : la
lampe à incandescence à filament de carbone qu’il avait mise au point en
1879. Lors de l’exposition, il en avait installé 1 000 qui s’allumaient en
même temps.
Dès lors, on commença à parler de la « fée électricité » qui sera célé-
brée aussi bien dans un roman assez singulier comme L’Ève future de Vil-
liers de l’Isle-Adam, que dans la littérature d’imagination scientifique
avec La Vie électrique d’Albert Robida. Paris semble être redevenue la
« ville lumière », surnom acquis après les travaux d’éclairage des rues par
Monsieur de La Reynie lors du Grand Siècle.
Beaucoup plus délicate est l’invention que Verne propose immédia-
tement après :


20 Ibid., p. 46.
180 La littérature d’imagination scientifique

…ces innombrables voitures qui sillonnaient la chaussée des boulevards,


le plus grand nombre marchaient sans chevaux : elles se mouvaient par
une force invisible, au moyen d’un moteur à air dilaté par la combustion
du gaz (…) Ces gaz-cabs faisaient une grande consommation
d’hydrogène…21

Les voitures qu’il propose, fonctionnent donc à l’hydrogène et non


au GPL. Aujourd’hui grâce à des piles à combustion qui utilisent de
l’hydrogène, on espère posséder une alternative à la raréfaction du pé-
trole et à la pollution par les gaz d’échappement.
Sous une autre forme, Verne reprendra cette idée du moteur à hy-
drogène dans Vingt mille lieues sous les mers (1869), pour la propulsion du
Nautilus. L’idée d’utiliser un véhicule, une voiture, autopropulsée n’est
pas un hasard.
Depuis le Fardier de Joseph Cugnot en 1770, on sait qu’à l’aide d’une
source autonome d’énergie, on peut faire circuler un véhicule de façon
également autonome. Verne a écarté la solution proposée en 1807 par
Isaac de Rivaz, d’une turbine à gaz pour faire fonctionner un véhicule,
pour retenir le moteur à combustion interne. En fait le premier moteur
de ce type, à deux temps, sera réalisé en 1879 par Karl Benz. C’est le pé-
trole qui servira de carburant, solution promise à un bel avenir, et non
l’hydrogène.
Verne se fait moraliste « …mais les hommes de 1960 n’en étaient
plus à l’admiration de ces merveilles, ils en profitaient tranquillement,
sans être plus heureux… »22 La banalisation du progrès et l’accoutu-
mance à ses bienfaits, ne rend pas l’homme heureux : il en profite seule-
ment. C’est sur ce constat pessimiste que s’achève le second chapitre de
ce roman. Pour autant l’intrusion de Verne dans un futur magique n’est
pas achevée.
Nous retrouvons le jeune Dufrénoy devant la porte de la grosse mai-
son bourgeoise de son oncle, le banquier Stanislas Boutardin. La bâtisse
est à la hauteur de sa fortune, énorme, de mauvais goût, mais pourvue de
tous les progrès de la science : une sonnette électrique, une porte à ou-
verture automatique, un ascenseur fonctionnant à l’électricité. En fait, il
faudra attendre 1880 pour que l’ascenseur à câble de von Siemens et
Halskeu utilise ce mode de propulsion et non plus un piston axial. Cet as-
censoir, comme l’appelle Verne – encore un néologisme qui dût déplaire à
Hetzel – est d’un usage privé, ce qui était rare pour l’époque pour un as-

21 Ibid., p. 46, 47.
22 Ibid., p. 48.
Les maîtres du genre 181

censeur à piston ou à crémaillère sécurisé comme celui d’Otis en 1853.


Quant à la porte à ouverture automatique, on en avait déjà trouvé une
chez Souvestre et on en retrouvera chez Robida lors de la visite de Mme
Lacombe à Filox Lorris.
Monsieur Boutardin ne jure que par le progrès auquel il doit son
immense fortune. Il le suit jusqu’au ridicule en adoptant des vêtements
en fil de fer tissé, ce qui ne se réalisera qu’en 1934. « Ce genre d’étoffe
était doux à la main (…) quand ces habits inusables venaient à se rouiller,
on les faisait repasser à la lime et repeindre aux couleurs du jour. »23
Faut-il voir dans cette innovation une préfiguration du kevlar qui sera in-
venté en 1996 par Stephanie Kwolek, c’est possible, mais c’est sans
doute ce type d’innovation qu’Hetzel jugeait irréaliste et stupide.
En revanche, la proposition suivante de Verne est beaucoup moins
insolite. Monsieur Boutardin est, entre autres activités, directeur de la
Société des Catacombes, où l’on comprime l’air capté par des moulins à
vent pour faire fonctionner le métro et l’industrie « à force constante que
des conduits amenaient aux ateliers et aux usines… »24 Cette utilisation
de l’air comprimé n’est pas étrange. On l’a déjà vu exploité pour la trac-
tion du métro, mais il est encore utilisable dans d’autres activités. À cette
époque, Paris compte encore des dizaines de moulins à vent aussi bien
établis sur la colline de Montmartre, que dans les plaines de Longchamp
et d’Issy-les-Moulineaux ou encore à Montparnasse. Mais ils sont en
cours de destruction. En revanche, c’est tout un système de communica-
tion pneumatique qui est en train de se mettre en place à Paris, à partir
de 1866, entre les bureaux de poste, comme nous l’avons déjà vu.
L’utilisation des moulins à vent semble préfigurer les éoliennes que l’on
utilise maintenant pour produire de l’électricité renouvelable et propre.
Le cousin de Michel Dufrénoy est aussi rébarbatif que ses parents et
tout aussi amoureux du progrès : « À vingt ans, il portait déjà des lunettes
d’aluminium. »25 Si le chimiste danois Hans Christian Œrsted a isolé
l’aluminium en 1825, c’est un ami de Verne, Henri Sainte-Claire Deville
qui l’obtient sous forme métallique propre, en 1853. L’année suivante,
avec l’aide de Napoléon III, il monte la première usine d’aluminium à Ja-
vel et y réalise un premier lingot pur qu’il présente à l’exposition de 1855.
À cette époque l’aluminium est considéré comme un métal semi-précieux
que l’on utilise dans la bijouterie, statut qu’il perdra au XXe siècle en par-


23 Ibid., p. 52.
24 Ibid., p. 52.
25 Ibid., p. 54.
182 La littérature d’imagination scientifique

ticipant au développement de l’aviation, confirmant la prédiction de


Sainte-Claire Deville dans son ouvrage, De l’aluminium, ses propriétés, sa fa-
brication et ses applications (1859) : « L’aluminium est susceptible de devenir
un métal usuel. » Verne réutilisera ce métal dans la fabrication de son
obus spatial dans De la Terre à la Lune (1864-65).
Le lendemain de son arrivée, Michel Dufrénoy est placé par son
oncle dans un bureau de l’une des subdivisions de sa banque. Là, Michel
va découvrir de formidables calculatrices, des machines à copier ou ce
qui y ressemble, des inventions récentes comme le télégraphe électrique
dû à Wheatstone en 1837, ou le pantélégraphe mis au point par Giovanni
Caselli en 1859 et qui préfigure le bélinographe qui sera inventé en 1907.
Ce moyen de transmission sera réutilisé par Francis Bennett à des fins
personnelles dans la nouvelle « La Journée d’un journaliste américain de
2889 » (1889). Enfin, dans cette banque, on utilise le papier de bois traité
à la soude, une invention du papetier Burgess en 1851.
Mais contrairement à son oncle et à son cousin, le jeune Michel ne
s’habitue pas au progrès et de la calculatrice n°4, il est relégué au Grand
Livre où il rencontrera un autre jeune homme au même tempérament ar-
tiste que lui. Michel est poète, Quinsonnas est musicien, et il possède un
instrument curieux, une sorte de piano dans lequel la critique Véronique
Bredin croit reconnaître :

L’étrange instrument (…) que fera breveter un dénommé Milward en


1866, qui parvenait à intégrer un lit, un placard, un bureau à tiroirs, une
toilette avec broc et cuvette, une boîte à ouvrage, un miroir, un écritoire
et une petite commode…26

À partir du sixième chapitre, les références aux inventions vont de-


venir plus rares. Verne fait état d’une nouvelle méthode de conservation
du jambon à base de sucre et de salpêtre, or la méthode de conservation
dans le sucre est employée depuis l’Antiquité. De même les Romains uti-
lisaient-ils le salpêtre comme antioxydant. En revanche Verne n’utilise
pas les boîtes de conserve mises au point par Nicolas Appert en 1810, ce
qui montre que ses choix scientifiques et techniques sont parfois curieux.
Plus intéressante est la réutilisation d’une idée qui avait été émise en
1834 par Léon Gozlan dans son ouvrage : « Le Nouveau tableau de Paris,
[où il] imagine ce que pourrait être Paris transformé en port de mer. »27

26Ibid., p. 209, 210.
27BERTIER DE SAUVIGNY, Guillaume (de). Nouvelle histoire de Paris : la Restauration.
Paris : Hachette, 1977, p. 310.
Les maîtres du genre 183

Un dimanche, Michel se rend au port de Grenelle pour y voir un géant


des mers le Léviathan IV, avec Lucy, la fille de son mentor le Professeur
Richelot.

En moins de quinze ans, un ingénieur civil (…) creusa un canal qui par-
tant de la plaine de Grenelle allait aboutir un peu en dessous de Rouen ;
il mesurait 140 kilomètres de longueur, 70 mètres de largeur et 20 mètres
de profondeur (…) Ainsi du Havre à Paris, la navigation n’offrirait au-
cune difficulté.28

Même s’il a aujourd’hui disparu, le port de Grenelle a bien existé.


Décidé par ordonnance royale du 25 septembre 1825, il est créé par le
promoteur du quartier résidentiel proche, Jean-Léonard Violet. Ce sera
un échec commercial, contrairement aux ports de Charenton et de Saint-
Ouen, car le trafic n’était pas assez important.
Quant au Léviathan IV, Verne en fait une véritable ville flottante de
66 mètres de large sur 975 mètres de long, 30 mâts et 15 cheminées. Ses
moteurs fonctionnaient à l’acide carbonique (H2CO3) – peut-être par li-
bération d’hydrogène, Verne ne le précise pas – comme les voitures déjà
mentionnées. Il est propulsé grâce à des hélices, procédé inventé en 1804
par John Stevens.
On trouvera une autre utilisation de l’acide carbonique dans Les 500
millions de la Bégum (1878), mais comme gaz de combat :

Obus-fusée de verre, revêtus de bois de chêne, chargés à soixante douze


atmosphères de pression intérieure, d’acide carbonique liquide. La chute
détermine l’explosion de l’enveloppe et le retour du liquide à l’état ga-
zeux. Conséquence : un froid d’environ cent degrés en dessous de zéro
dans toute la zone avoisinante (…) Tout être vivant qui se trouve dans
un rayon de trente mètres du centre de l’explosion est en même temps
congelé et asphyxié. 29

Quant au Léviathan IV, il a été inspiré à Jules Verne par le Great Eas-
tern, un bâtiment de 211 mètres de long, 25 mètres de large, 18 mètres de
haut. Il était propulsé par des roues à aube et une hélice. Conçu par
l’ingénieur Isambard Kingdom Brunel, il avait un équipage de 418
hommes et pouvait transporter 4 000 passagers, ce qu’il ne fera jamais
entre sa mise à l’eau en 1856 et son découpage pour la mise à la ferraille


28 Verne, op. cit., p. 133.
29 VERNE, Jules. Les Cinq cent millions de la Bégum. Paris : Hetzel , 1906, p. 79.
184 La littérature d’imagination scientifique

en 1889. En fait, le Léviathan est une préfiguration de ce que sera L’Île à


hélice (1893), dont le Great Eastern est encore le modèle, mais qui utilise de
conventionnelles chaudières à vapeur.
Michel, le poète, est chassé de tous les emplois. Il survit tant bien
que mal y compris à l’hiver1861-1862 qui, dans sa rigueur, dépassa celui
de 1813, dit « l’hiver des Cosaques » et celui de 1829 où tous les fleuves
de France furent pris par la glace. Le froid entraîna la disette et « Michel
fut réduit à se nourrir de pain de houille »30, un ersatz qui sera fabriqué
grâce aux travaux de Sir Edward Frankland sur les gaz et les goudrons de
houille, recherches qui seront exploitées par Grignard à partir de 1900
pour des travaux de synthèse qui ouvriront la voie aux produits de subs-
titution, les ersatz.
De ces propositions innovantes, assez nombreuses dans ce roman, il
ressort que plusieurs d’entre elles sont déjà réalisées ou en cours de réali-
sation lorsque Verne écrit le chemin de fer de petite ceinture, d’autres
sont encore au stade expérimental comme la fabrication de l’aluminium,
d’autres sont dans l’air du temps comme le moteur à combustion interne
et d’autres enfin, sont purement spéculatives et promises à un mince
avenir comme l’habit métallique de Monsieur Boutardin.
Verne n’était donc pas un spectateur passif du progrès scientifique et
technique de son temps, au contraire, il « pratique l’information quoti-
dienne, dans une démarche que nous appellerions aujourd’hui veille
technologique ou intelligence économique. »31 Ceci va le conduire à fré-
quenter les cercles scientifiques, à lire une presse abondante et surtout à
rédiger 25 000 fiches qui lui serviront à élaborer ses romans, mais ils ne
seront pas aussi foisonnants que le fut Paris au XXe siècle.

Si l’effet vernien [comme le note Pierre Citti] réside en partie dans ce jeu
du contexte (…) selon les conditions qui prévalaient dans les années
1850 et 1860. On pensera d’abord au contexte d’un état d’esprit scienti-
fique qui fait autorité et domine l’opinion…32

et c’est bien pour cela que l’on verra souvent Jules Verne faire attester
l’aspect scientifique de ses romans, comme l’explique Michel Clamen,
comme ce fut le cas en particulier pour Sans dessus dessous (1888).


30 Verne, op. cit., p. 187.
31 CLAMEN, Michel. Op. cit, p. 122.
32 CITTI, Pierre. « La Génération Jules Verne » in Jules Verne. Paris : Europe, 2005, p. 69

(n° 909-910).
Les maîtres du genre 185

Verne, doit tenir compte d’un public averti, qui lit comme lui des ar-
ticles et des revues de vulgarisation et qui est baigné par l’esprit positif
qui s’est dégagé des travaux d’Auguste Comte. Si bien que le projet de
Verne n’est pas tant de parler de la science comme le ferait un vulgarisa-
teur, mais de fonder son discours sur une relation positive avec l’esprit
de progrès, pour donner la science à voir à ses jeunes lecteurs. « La
science se fonde donc sur cette tentative de substitution de la lettre au si-
gnifiant. Il s’agit d’une tentative de séparation d’avec le savoir mythique
qui définit le projet de la science. »33
Ce premier roman prophétique n’aura pas de suite immédiate, Verne
va focaliser son récit sur un événement principal qu’il agrémente d’un
appareillage scientifique propre à éveiller l’imaginaire, mais dans un do-
maine limité, avec une volonté qui sera plus didactique que prophétique,
se souvenant qu’il s’adresse d’abord à des enfants et c’est ce qui provo-
quera la fureur de Jacques van Herp : « Ainsi donc le succès de l’œuvre
fit que la science-fiction devint un sous-produit de la littérature enfan-
tine. »34 C’est ainsi que Verne est resté dans l’histoire de la littérature,
contrairement à quelques-uns de ses contemporains qui ont écrit dans le
même domaine comme Boussenard, D’Ivoi, Groc, Robida et même
Rosny Aîné dont on ne garde en mémoire que son roman préhistorique,
La Guerre du feu. Le seul qui ait survécu à côté de Verne est Wells parce
qu’il fut réellement un novateur dans le domaine.
Adossé à la science, Verne va la réifier, mais à la suite de l’échec de
Paris au XXe siècle, il se méfie et il ne donnera un texte semblable qu’un
quart de siècle plus tard et encore ne s’agit-il que d’une nouvelle : « La
Journée d’un journaliste américain en 2889 »35 qui a été publiée une pre-
mière fois en février 1889 dans la revue américaine The Forum, peut-être
sur commande à Verne de son directeur Lorettus S. Metcalf, puis en
français dans 1910 dans la revue Hier et demain, dans une version révisée.
Le récit débute par une remarque proche de celle qui clôturait le se-
cond chapitre de Paris au XXe siècle :


33 ALBERTI, Christiane, ASKOFARÉ, Sidi et LATERRASSE, Colette. « Savoir my-

thique et savoir scientifique » in Sciences et fictions : Psychanalyse et recherches universitaires.


Rennes : Université Rennes 2, 1999, p. 36. (« Clinique Psychanalytique et Psychopatholo-
gie »).
34 VAN HERP, Jacques. « Jules Verne » in Panorama de la science-fiction. Vervier : Marabout,

1975, p. 279. (Marabout Université, n° U270).


35 Exemplaire électronique en PDF http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits,

08/01/2004, 23 p.
186 La littérature d’imagination scientifique

Les hommes de ce XXIXe siècle vivent au milieu d’une féerie conti-


nuelle, sans avoir l’air de s’en douter. Blasés sur les merveilles, ils restent
froids devant celles que le progrès leur apporte chaque jour. Avec plus
de justice, ils apprécieraient comme ils le méritent les raffinements de
notre civilisation.36

Tout aussi rapidement que dans le roman, Verne se lance dans


l’innovation :

Combien leur apparaîtraient plus admirables nos cités modernes aux


voies larges de cent mètres, aux maisons hautes de trois cents, à la tem-
pérature toujours égale, au ciel sillonné par des milliers d’aéro-cars et
d’aéro-omnibus ! (…) quel prix les voyageurs n’attacheraient-ils pas aux
aéro-trains, et surtout à ces tubes pneumatiques, jetés à travers les
océans, et dans lesquels on les transporte avec une vitesse de 1 500 kilo-
mètres à l’heure ? Enfin ne jouirait-on pas mieux du téléphone et du té-
léphote, en se rappelant les anciens appareils de Morse et de Hugues, si
insuffisants pour la transmission rapide des dépêches ?37

Tout ceci appelle quelques commentaires. Les voies larges de 100 m


n’ont sans doute qu’un intérêt limité sauf à devoir absorber une circula-
tion dont Verne ne parle pas.
En revanche, Verne fait de la surenchère sur les immeubles améri-
cains qui l’ont émerveillé avec des IGH de 300 m de haut, hauteur lar-
gement dépassée de nos jours par ceux qui fleurissent dans plusieurs ca-
pitales (la Burj Khalifa de Dubai, inaugurée le 4 janvier 2010, mesure 828
m). En revanche, les immeubles de Verne ont l’air conditionné qui sera
inventé en 1902 par l’Américain Willis Haviland Carrier pour les besoins
d’une imprimerie de Brooklin.
Peut-être sous l’influence de Robida, le ciel vernien se peuple
d’engins volants, aéro-cars et aéro-omnibus. Plus de métro pneumatique,
mais un aéro-train circulant à 1 500 km/h dans des tubes transatlan-
tiques. C’est peut-être ce que nous aurions eu, si l’on avait cru à
l’aérotrain de Jean Bertin qui n’a pas dépassé le stade expérimental entre

36 VERNE, Jules. Au XXIXe siècle ou La Journée d’un jounaliste américain. Paris : Ebooks,
2004, p. 2. Version parfois « révisée » à l’aide du PDF : archives.univer-
science.fr/.../LaJourneeDUnJournalisteAmericainEn2890.pdf, du texte du site http://jv.
gilead.org.il/feghali/e-lib/journee_journaliste_amer.html et de celui de : http://fr.wikis
ource.org/wiki/Au_XXIXe_si%C3%A8cle_:_La_Journ%C3%A9e_d%E2%80%99un_j
ournaliste_am%C3%A9ricain_en_2889 et http://www.scribd.com/doc/ 23296181/La-
journee-d-un-journaliste-americain-en-2889 versions toutes incertaines.
37 Ibid., p. 2.
Les maîtres du genre 187

1963 et 197438 alors qu’il aurait coûté beaucoup moins cher en infras-
tructures et fonctionnement que le TGV, tout en étant plus rapide.
Verne adopte le téléphone que Bell a mis au point en 1875 et re-
prend une idée qu’il avait déjà utilisé partiellement dans Le Château des
Carpates (1884-89) et qu’il expliquera peu après. Ce « téléphote » a égale-
ment inspiré Paul D’Ivoi, mais aussi le Capitaine Danrit qui s’en sert
dans La Guerre de demain (1894) : « …on voit l’image de son correspon-
dant se refléter sur une glace spéciale avec une netteté très suffisante et
on pourra bientôt se saluer avant de causer au téléphone. »39 Le nom
« téléphote » avait été popularisé dès 1882 par le Comte Théodore du
Moncel dans son article sur les communications publié dans Le Micro-
phone, le radiophone et le phonographe. Paris : Librairie Hachette, 1882, p. 289-
319 (Bibliothèque des merveilles). Le terme sera repris en 1925 par
l’ingénieur Dauvillier pour baptiser l’un des lointains ancêtres de la télé-
vision, appareil qui transmettait des images rudimentaires.
En 2889, on semble avoir domestiqué l’énergie grâce à ce qui est
peut-être la découverte d’accumulateurs photo-voltaïques surpuissants et
grâce au changement d’état de la matière en jouant sur l’effet de vibra-
tion des atomes. « Ils ont donné à l’homme une puissance à peu près in-
finie. »
En 2689, la capitale américaine a changé, elle s’est déplacée de Was-
hington à une nouvelle ville, Centropolis (ou Universal-City ?), comme le
feront les Brésiliens en passant de Rio à Brasilia en 1960. Le journal de
Francis Bennett42 s’est également déplacé en devenant alors l’Earth He-
rald. L’édition papier n’existe plus.

Chaque matin, au lieu d’être imprimé comme dans les temps antiques, le
Earth Herald est « parlé ». C’est dans une rapide conversation avec un re-
porter, un homme politique ou un savant, que les abonnés apprennent ce
qui peut les intéresser. Quant aux acheteurs au numéro, on le sait, pour
quelques cents, ils prennent connaissance de l’exemplaire du jour dans
d’innombrables cabinets phonographiques.43


38 Voir : http://www.dailymotion.com/video/x1hv5k_aerotrain-jean-bertin_tech
39 Cité par Pierre Versins in op. cit. p. 222.
42 C’est une référence à James Gordon Bennett Jr. (1841-1918), magnat de la presse et fils

de l’éditeur du New York Herlad, francophone et grand amateur de sport. Francis est pré-
senté comme son lointain petit-fils : «Vingt-cinq générations se sont succédées, et le New-
York Herald s’est maintenu dans cette remarquable famille des Bennett. » On retrouvera
ce journal dans L’Île mystérieuse.
43 VERNE, Op. cit., p. 4.
188 La littérature d’imagination scientifique

Il serait sans doute exagéré de voir dans cette dématérialisation de la


presse une préfiguration de ce qu’est à l’heure actuelle la presse numé-
rique, comme on ne pouvait aussi l’envisager chez Souvestre avec son
flot d’informations en continu. Verne joue simplement sur l’engouement
suscité par le téléphone et il est beaucoup moins novateur que Robida en
matière, comme nous le verrons.
Verne n’envisage pas l’utilisation de la radio pour un même résultat.
Il est vrai que la première communication hertzienne ne sera établie
qu’en mars 1897, par Marconi, sur une distance de 7 km dans la plaine de
Salisbury et il ne fera breveter son invention, la radio, que le 26 avril
1900.
Quoi qu’il en soit, cette innovation technique, ce procédé de distri-
bution de l’information, fera encore croître la fortune de Francis Ben-
nett, qui devient multimilliardaire.

Grâce à cette fortune, Francis Bennett a pu bâtir son nouvel hôtel – co-
lossale construction à quatre façades, mesurant chacune trois kilomètres,
et dont le toit s’abrite sous le glorieux pavillon soixante-quinze fois étoilé
de la Confédération.44

Nous sommes bien sous le règne de la démesure à côté de ce bâtiment,


le manoir de Charles Foster Kane, Xanadu, ressemble à une cabane de
jardin. Quant au passage des USA de 38 états en 1889 à 75 états, un mil-
lénaire plus tard, Verne ne l’expliquera partiellement que plus tard.
Les larges avenues et les immeubles élevés montrent un urbanisme
moderne qui répond à l’ouvrage d’Ildefons Cerdà, Théorie générale de
l’urbanisation paru en 1867, et le bien-être qui en découle a des retentis-
sements sur l’homme.

…les hommes d’aujourd’hui sont de constitution plus robuste, grâce aux


progrès de l’hygiène et de la gymnastique, qui de trente-sept ans ont fait
monter à soixante-huit la moyenne de la vie humaine – grâce aussi à la
préparation des aliments aseptiques, en attendant la prochaine décou-
verte de l’air nutritif, qui permettra de se nourrir... rien qu’en respirant.45

On notera que l’espérance de vie, dans les pays développés a actuel-


lement dépassé les prévisions de Verne. En 1890, l’espérance de vie en


44 Ibid., p. 4.
45 Ibid., p. 5.
Les maîtres du genre 189

France était d’à peu près 45 ans, il a atteint les 70 ans en 1960 et il dé-
passe 80 ans au début des années 2000.
Pour Verne, ce progrès est dû à une théorie qu’il ne nomme pas,
l’hygiénisme, qui est apparu au milieu de XIXe siècle pour prévenir les
maladies, courant dont il s’est déjà servi dans Les 500 millions de la Bégum.
L’hygiénisme est responsable de la naissance des compétitions spor-
tives46 comme les Jeux olympiques en 1896, c’est pourquoi Verne fait ré-
férence aux bienfaits de la gymnastique. Quant à l’air nutritif, c’est sans
doute celui dont rêvent encore aujourd’hui les écologistes radicaux, à
moins que ce soit celui dont se nourrissait Cyrano de Bergerac en hu-
mant les odeurs sortant des cuisines de Cyprien Raguenau vers 1630, au
149 Rue St Honoré, mais Verne en avait déjà parlé dans L’École des Robin-
sons (1882).
Après ces préliminaires, Verne fait débuter son histoire le 25 juillet
2889. Francis Bennett se réveille et maussade, appelle sa femme partie à
Paris « acheter ses chapeaux », ce qui est une image de la « jet society » ac-
tuelle. Cet événement nous permet de savoir ce qu’est le « téléphote » :

Le téléphone, complété par le téléphote, encore une conquête de notre


époque ! Si la transmission de la parole par les courants électriques est
déjà fort ancienne, c’est d’hier seulement que l’on peut aussi transmettre
l’image.47

Le « téléphote » est donc un visiophone qui fonctionne aujourd’hui


avec la voix sur IP, un caméscope et un logiciel de liaison comme Skype,
le tout ayant été expérimenté pendant des années par le CENT à partir
de 1972, sur la région de Biarritz, avec le navrant Minitel. Aujourd’hui
cette technique devrait être exploitée de façon nomade avec les Smart-
phones en utilisant des liaisons en 3G (comme l’iPhone 4) ou prochai-
nement en 4G et peut-être avec les ardoises numériques (pads) qui com-
mencent à se développer. Robida, lui, parlera de « téléphonoscope » pour
décrire la même invention à venir.
Comme sa femme dort encore à cause du décalage horaire, Bennett

…pénètre dans son habilleuse mécanique. Deux minutes après, sans qu’il
eût recours à l’aide d’un valet de chambre, la machine le déposait, lavé,


46 Ce sont souvent des sports de l’élite : tennis, polo, golf, aviron,…
47 Ibid., p. 5, 6.
190 La littérature d’imagination scientifique

coiffé, chaussé, vêtu et boutonné du haut en bas, sur le seuil de ses bu-
reaux.48

Nous avons là une de ces machines qui vont ponctuellement émailler les
récits de science-fiction alimentaire. L’automate qui fait tout, vite et bien,
mais qui n’a pas encore trouvé d’équivalent pratique sauf la machine à
faire manger l’ouvrier que Charlot expérimente avec le succès que l’on
sait dans Les Temps modernes. Bennett va visiter son journal.
Il commence par voir les cent feuilletonistes qui racontent les der-
niers épisodes de leurs productions aux abonnés. Là il félicite l’un pour la
mise en scène d’une villageoise philosophe, une sorte de Mme Nicolas
d’un nouveau Restif et tance un autre pour n’être pas assez réaliste et lui
recommande de se faire hypnotiser pour retrouver les fondements de sa
personnalité. Cette charge contre Hetzel et la psychanalyse émergente
terminée, Bennett va voir ses 1 500 reporters qui annoncent les nouvelles
aux abonnés par la voix, mais aussi en leur communiquant des photo-
graphies.
On apprend alors que Mercure, Vénus et Mars sont peuplées et que
sur cette dernière planète, il y a « une révolution dans le Central Empire,
au profit des démocrates libéraux contre les républicains conserva-
teurs. »49 Quant aux nouvelles de Jupiter, elles tardent à venir et même en
ce qui concerne la Lune si l’on sait que la face visible est déserte, Bennett
pense que sa face cachée est peut-être peuplée : « Et, ce jour-là, les sa-
vants de l’usine Bennett piochèrent les moyens mécaniques qui devaient
amener le retournement de notre satellite. »50 Si l’on pensait encore que
Mars soit peuplée par une civilisation avancée, grâce aux « canaux » dé-
couverts par Giovanni Schiaparelli au début de 1877, si l’on supposait
que Vénus soit une Terre en devenir, encore à l’heure de la préhistoire,
envisager un peuplement de Mercure, aussi près du soleil et de Jupiter
qui en est aussi loin, est tout bonnement déraisonnable. Quant à vouloir
retourner la Lune, c’est du délire, certes, mais nous ne sommes pas loin
de ce qui avait été proposé dans Sans dessus dessous (1889).
Comme nous l’avons vu dans Paris au XXe siècle, Verne se laisse par-
fois aller à des exagérations, quelques fois humoristiques comme ici. On
en retrouve dans la phase suivante, Bennett passe dans la salle de rédac-
tion scientifique.


48 Ibid., p. 6.
49 Ibid., p. 8.
50 Ibid., p. 9.
Les maîtres du genre 191

Penchés sur leurs compteurs, trente savants s’y absorbaient dans des
équations du quatre-vingt-quinzième degré. Quelques-uns se jouaient
même au milieu des formules de l’infini algébrique et de l’espace à vingt-
quatre dimensions, comme un élève d’élémentaire avec les quatre règles
de l’arithmétique.51

Par « compteur », il faut sans doute penser « machine à compter »,


proche de la Pascaline et on notera là une lacune importante chez Verne
qui ne semble pas avoir connaissance des travaux de Charles Xavier
Thomas de Colmar qui a commercialisé son « arithmomètre » (il en ven-
dra près de 2 000) à partir de 1820, des travaux de Babbage avec sa « ma-
chine à différence » (1833), de ceux de Lady Lovelace qui a inventé
l’algorithmique en 1840, de la machine à calculer de Lord Kelvin qui se
servait des booléens en 1879 et surtout de la machine à calculer digitale
d’Herman Hollerith, réalisée en 1884 et qui a été employée pour traiter
les statistique sur l’état de santé de l’armée américaine en 1887. Tout un
secteur du progrès qui semble avoir totalement échappé à Verne. Il est
vrai que nous sommes dans un secteur qui n’est pas, à proprement parler
industriel, mais hautement spéculatif puisqu’il aboutira à la naissance de
l’informatique au siècle suivant. En effet, la société créée en 1896 par
Herman Hollerith, la Tabulating Machin Corporation, deviendra IBM en
1924.
En revanche, Verne exagère de nouveau en présentant des télescopes
avec une lentille « de trois kilomètres » de diamètre ou peut-être de cir-
conférence ?… Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est une proposi-
tion totalement déraisonnable.
Malgré tout, cet instrument a permis de découvrir une nouvelle pla-
nète de notre système solaire :

L’un des astronomes du Earth Hearld venait de déterminer les éléments


de la nouvelle planète Gandini. C’est à douze trillions, huit cent quarante
et un billions, trois cent quarante-huit millions, deux cent quatre-vingt-
quatre mille six cent vingt-trois mètres et sept décimètres, que cette pla-
nète décrit son orbite autour du Soleil, en cinq cent soixante-douze mi-
nutes, neuf secondes et huit dixièmes de seconde.52

Ici, Verne fait implicitement référence à la découverte de Neptune la 24


septembre 1846 par l’Allemand Johann Galle, à la suite des calculs


51 Ibid., p. 8.
52 Ibid., p. 9, 10.
192 La littérature d’imagination scientifique

d’Urbain Le Verrier, communiqués le 31 août 1846. Depuis, Neptune a


perdu son rang de planète pour n’être plus qu’un gros astéroïde.
Dans l’abondance vétilleuse et comique de chiffres (12 841 348 284
623,700 km, soit un peu plus d’une année lumière =
9 460 730 472 580,800 km) donnés par Verne, ce qui place Gandini
presque trois fois au-delà de l’orbite de Neptune (4 502 899 800 km), il
faut sans doute voir également une référence, un hommage peut-être, au
Micromégas de Voltaire. Tout donne à penser que nous n’avons pas affaire
à un Verne sérieux comme il l’était à l’époque de Paris au XXe Siècle, mais
à une pochade.
On peut rester partagé quant à cette impression après les évocations
qui suivent : l’interview du Président des USA sur ses maux d’estomac,
sujet d’une haute tenue même si l’usage actuel veut qu’un Président
donne, de temps à autre, des nouvelles de sa santé, mais surtout un fait
divers où « L’accusé sera exécuté avant d’avoir été condamné… »53, qui
place Verne aux côtés d’Hugo dans son réquisitoire contre la peine de
mort et nous permet de retrouver un Verne « socialiste » et humaniste.
C’est aussi une condamnation de la pratique de la peine de mort telle
qu’elle se pratiquait et se pratique encore aux USA.
Dans le même ordre d’idée, Verne semble condamner les exagéra-
tions de la publicité, qui rapporte à Bennett « en moyenne trois millions
de dollars par jour »54, tout en plaçant là une idée novatrice qui sera utili-
sée par les publicitaires. Elle est reprise en 1939 par Bill Finger, le scéna-
riste de Batman (quand Gotham City a besoin de son super héros, elle
projette son emblème sur les nuages), et même, transposée par Zorglub55
qui va se servir de la Lune comme support.

Grâce à un ingénieux système, d’ailleurs, une partie de cette publicité se


propage sous une forme absolument nouvelle, due à un brevet acheté au
prix de trois dollars à un pauvre diable qui est mort de faim. Ce sont
d’immenses affiches, réfléchies par les nuages, et dont la dimension est
telle que l’on peut les apercevoir d’une contrée toute entière. De cette ga-
lerie, mille projecteurs étaient sans cesse occupés à envoyer aux nues, qui
les reproduisaient en couleur, ces annonces démesurées.56


53 Ibid., p. 10.
54 Ibid., p. 11.
55 FRANQUIN. Z comme Zorglub. Paris : Le Livre de Poche, 1988, p. 151 (n° 2058).
56 VERNE, op. cit., p. 11.
Les maîtres du genre 193

Notons cette pique en direction du capitalisme sauvage : l’invention


dont se sert Bennett a été achetée pour une bouchée de pain, vérifiant le
dicton : « Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme. »
Nous revenons dans le domaine de la démesure, qui s’applique même
aux bureaux du service publicitaire, une « vaste galerie longue d’un demi-
kilomètre »57 et cet hybris génère des conséquences inattendues : un ciel
bleu est un affront fait à la publicité.

…vous vous adresserez à la rédaction scientifique, service météorolo-


gique. Vous lui direz de ma part qu’elle s’occupe activement de la ques-
tion des nuages artificiels. On ne peut vraiment pas rester ainsi à la merci
du beau temps !58

Bennett ne s’occupe donc pas seulement de la diffusion des nouvelles et


de la publicité, il fait aussi « la pluie et le beau temps »… mais au sens
propre et même dans le domaine politique.
Verne passe alors à une critique de la presse érigée en contre-
pouvoir. Bennett reçoit, comme tous les matins semble-t-il, « les ambas-
sadeurs et ministres plénipotentiaires, accrédités auprès du gouverne-
ment américain »59. Et là Bennett, sous la pression de l’Empire russe, se
préoccupe de la natalité en Chine comme le fera Mao avec sa politique
de limitation des naissances : « …nous pèserons sur le Fils du Ciel ! Il
faudra bien qu’il impose à ses sujets un maximum de natalité qu’ils ne
pourront dépasser sous peine de mort ! Cela fera compensation. »60 Au
passage, on apprend enfin d’où proviennent certaines des nouvelles
étoiles sur le drapeau américain. En 2739, les USA ont annexé
l’Angleterre et ses possessions, ce qui est contraire à « la doctrine de
Monroe, c’est toute l’Amérique aux Américains »61, qu’évoque Verne,
mais qui sera conforme à la politique atlantiste qui prévaudra en Angle-
terre après la seconde guerre mondiale.
Cette inspection faite, Bennett va prendre son repas et Verne re-
prend là une idée que l’on trouvait chez Robida : la nourriture distribuée
à domicile, sous forme de pâte nutritive.


57 Ibid., p. 10.
58 Ibid., p. 11.
59 Ibid., p. 11.
60 Ibid., p. 12.
61 Ibid., p. 13. Ou plus exactement « America first » = l’Amérique d’abord.
194 La littérature d’imagination scientifique

Francis Bennett, renonçant à la cuisine domestique, est un des abonnés


de la grande Société d’alimentation à domicile. Cette Société distribue par
un réseau de tubes pneumatiques des mets de mille espèces. Ce système
est coûteux, sans doute, mais la cuisine est meilleure, et il a cet avantage
qu’il supprime la race horripilante des cordons bleus des deux sexes.62

Cette invention préfigure la nourriture en tube des astronautes et elle


prolonge l’utilisation de la force pneumatique que Verne avait utilisée
dans Paris au XXe siècle. Cette idée d’une nourriture synthétique, fabriquée
industriellement, sera fréquemment réutilisée dans la science-fiction ali-
mentaire, même si les besoins fondamentaux de l’homme y sont très
souvent passés sous silence. Mais ici, il faut aller chercher l’origine de
cette idée chez Robida. Il faudra attendre le renouvellement de la
science-fiction dans les années 60-7063 pour que l’on se préoccupe un
peu des besoin élémentaires de l’homme, avant qu’ils disparaissent de
nouveau lors de l’intrusion massive de la fantasy au début des années
2000.
Son repas achevé, Bennett se rend avec son aéro-car « à six cents ki-
lomètres à l’heure », aux chutes du Niagara où il a fait installer une cen-
trale électrique qui alimente son empire et dont il revend les surplus aux
consommateurs. C’est une référence implicite à la Niagara Falls Hydraulic
Power and Mining Company crée en 1853, qui commença à produire du
courant continu, puis à la Niagara Falls Power Company qui produisit du
courant alternatif en 1883 grâce à George Westinghouse. Après une vi-
site à deux autres succursales, Bennett revient à son bureau pour, comme
un souverain, recevoir des quémandeurs.
L’un veut faire revivre la peinture tombée en désuétude à la suite de
l’émergence « de la photographie en couleur, inventée à la fin du XXe
siècle par le Japonais Aruziswa-Riochi-Nichome-Sanjukamboz-Kio-
Baski-Kû, dont le nom est devenu si facilement populaire. »64 Là aussi,
au-delà de la dérision, Verne feint d’ignorer le brevet de photographie en
couleur et en trichromie déposé en 1869 par Louis Ducos du Hauron et
par Charles Cros. Il est vrai que l’autochrome, plus simple et de meilleure
qualité, ne sera inventé par les frères Louis et Auguste Lumière qu’en
1903. Un autre inventeur propose « le bacille biogène, qui devait rendre


62 Ibid., p. 14.
63 Voir ma thèse d’État, Émergence d’une nouvelle science fiction en 1960… Limoges, 1989,
1635 p.
64 VERNE, op. cit., p. 16.
Les maîtres du genre 195

l’homme immortel »65, un autre encore, un chimiste, « ne venait-il pas de


découvrir un nouveau corps, le Nihilium, dont le gramme ne coûtait que
trois millions de dollars »66, quant au dernier, un médecin, il « possédait
un remède spécifique contre le rhume de cerveau »67.
Ici, Verne semble vouloir opposer une science sage, celle défendue
par Bennett, et une science folle, représentée par ces inventeurs du di-
manche qui seront éconduits.
En revanche, Bennett va soutenir un jeune illuminé qui propose de
tout fabriquer, même un homme, à partir de trois éléments fondamen-
taux, sans doute extraits de la classification périodique des éléments, pu-
bliée en 1869, par Dimitri Mendeleïev. « Un second inventeur, se basant
sur de vieilles expériences, qui dataient du XIXe siècle, et souvent renou-
velées depuis, avait l’idée de déplacer une ville entière d’un seul bloc »68.
Un troisième, propose de faire fondre les glaces des pôles, grâce aux
transformateurs qui servent alors à réguler les saisons, ce qui est sans
doute une allusion à Tesla.
Pour clore sa journée de travail, Bennett se propose d’assister à la
« résurrection » du docteur Nathaniel Faithburn qui s’est mis en anima-
tion suspendue par cryogénie à -172° C, voici cent ans. On ne sait pas
quel gaz a été utilisé, mais la question passionnait les scientifiques
puisque Pictet va réussir à liquéfier l’oxygène en 1883, puis William Ram-
say liquéfiera le krypton, Joseph Henri Moissan le fluor, William Ramsay
et Daniel Rutherford l’argon et l’azote. Ainsi, à la fin du XIXe siècle,
deux gaz résistaient à la liquéfaction. Mais, en 1898, la mise au point
d’une technologie permettant une détente adiabatique (à entropie cons-
tante, c’est-à-dire, sans ajout de désordre), permit à Dewar de liquéfier
l’hydrogène et, en 1908, à Kamerlingh-Onnes de liquéfier l’hélium.
En attendant la résurrection de Nathaniel Faithburn, Bennett se re-
pose, reçoit la visite journalière – sur abonnement – de son praticien qui
constate une défaillance : « Il ne va plus bien l’estomac ! Il vieillit,
l’estomac !... Il faudra décidément vous en faire remettre un neuf !... »69
Verne envisage là la transplantation d’organe, alors que l’on n’en est pas
encore à maîtriser les greffes, sauf chez Wells.
Puis Bennett s’entretient avec sa femme. Elle rentre le soir même,
par le « tube » transatlantique qui la conduira de Paris à Centropolis en 5

65 Ibid., p. 16.
66 Ibid., p. 16.
67 Ibid., p. 16.
68 Ibid., p. 17.
69 Ibid., p. 20.
196 La littérature d’imagination scientifique

h 31 mn, soit à plus de 2 000 km/h, ce qui est deux fois plus rapide que
les « aéro-trains, qui ne font que mille kilomètres à l’heure »70.
On remarquera que l’enthousiasme de Verne lui fait oublier les
forces de frottement et l’échauffement qu’elles entraînent. Si l’on consi-
dère que la profondeur moyenne de l’Atlantique nord est de 3 300 m,
puisque l’on évite là les grandes fosses des Caraïbes ou du Mexique, on
peut difficilement envisager la pose d’un « tube » horizontal souterrain, la
distance entre Paris et Centropolis est beaucoup plus grande par le tub
qu’à vol d’oiseau. Or, à une vitesse supersonique, il doit régner dans
l’appareil pour peu qu’il soit équipé d’un revêtement réfractaire, une cha-
leur très importante que Verne n’envisage pas, mais ce qui rend sa réali-
sation très improbable.
Autre curiosité, c’est Bennett, maître d’un empire de presse, qui
semble en assurer seul la comptabilité, mais à l’aide « du piano-comp-
teur-électrique, Francis Bennett eut bientôt achevé sa besogne en vingt-
cinq minutes. »71 Une fois encore, on peut imaginer qu’il s’agit d’une
simple calculatrice aussi performante que la Pascaline…
La nouvelle s’achève un peu en queue-de-poisson : Nathaniel Faith-
burn n’a pas survécu à son expérience ; fatigué, Bennett décide de pren-
dre un bain, mais sa femme est déjà dans la baignoire… (le maître d’un
empire de presse n’a pas sa propre salle de bain… comme un pauvre
dans son HLM !) comme si un peu plus de 5.30 h s’étaient écoulées en
une trentaine de minutes, ce qui nous replace dans l’hypothèse d’une po-
chade de qualité fort moyenne.
Dans cette nouvelle72, Verne a placé quelques « inventions » intéres-
santes mais parfois touchant au délire comme on a pu le voir dans Paris
au XXe siècle, mais dans l’ensemble, on s’aperçoit que Verne a, de temps
en temps, quelques prémonitions intéressantes tout en restant très à l’é-
coute de ce qui se fait dans les domaines scientifiques et technologiques.
D’autres romans de Verne contiennent aussi des inventions, un ima-
ginaire scientifique assez important, mais contrôlé, que nous allons rapi-
dement étudier ici.

70 Ibid., p. 21.
71 Ibid., p. 21.
72 On sait qu’elle a été passablement remaniée par Michel Verne, dont les idées n’avaient

peut-être pas toujours la qualité de celles de son père… qui avait précisé à Metcalf, qu’il
lui aurait fallu un volume entier pour traiter un tel sujet : « Je n’ai donc pu indiquer que
quelques excentricités du progrès, pour me tenir dans les limites convenues. » Par ailleurs,
il existe diverses versions de ce texte et ce PDF a un contenu peu attesté. Pour un conte-
nu fiable et conforme à l’édition de 1891 voir Daniel Compère à L’Atelier du Gué,
ISBN : 2902333-18-8
Les maîtres du genre 197

Dans De la Terre à la Lune (1864-65), nous avons vu que Verne plé-


biscite l’utilisation de l’aluminium et, en dépit de précautions oratoires
qu’il prend, on peut douter qu’un tel obus puisse traverser les couches
denses de la basse atmosphère sans fondre… De la même façon, s’il
prend également des précautions pour amortir le choc du départ de son
obus (ressorts, cloisons déformables, eau), il y a de fortes chances pour
que ses passagers soient écrasés ou, à tout le moins fortement commo-
tionnés par le nombre de G qu’ils vont subir dès la mise à feu de l’engin
car ce ne sera pas une accélération progressive comme avec une fusée où
le nombre de G est égal à 3. Ici, ce serait une accélération instantanée
semblable à celle d’un avion de chasse et où le nombre de G est supé-
rieur à 10 pendant quelques secondes. Mais ici ce serait sans doute plus
long.
On ne peut tenir rigueur à Verne de n’avoir pas su anticiper toutes
ces questions. À cette époque 100 km/h (on remarquera au passage que
Verne ne s’exprime presque jamais en kilomètres, mais en lieues, le reste
des mesures qu’il donne est souvent exprimé en pieds, puisque ses ro-
mans sont souvent « américains ») semblait une vitesse extraordinaire et
la notion de G était totalement étrangère aux auteurs… comme aux
scientifiques ; au mieux a-t-on conscience de la pression pour le milieu
marin :

Ainsi donc, à trente deux pieds au-dessous de la surface de la mer, vous


subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilo-
grammes ; à trois cent vingt pieds, dix fois cette pression, soit soixante-
quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes ; à trois mille deux cents
pieds, cent fois cette pression, soit dix sept cent cinquante-six mille huit
cent kilogrammes ; à trente deux mille pieds, enfin mille fois cette pres-
sion (…) c’est-à-dire que vous seriez aplati comme si on vous retirait des
plateaux d’une machine hydraulique.73

En revanche, on peut mettre au crédit de Verne, l’idée d’avoir utilisé


une base de lancement à la hauteur du tropique Nord en un lieu qui sera
plus ou moins celui choisi par les Américains pour édifier leur première
base spatiale : Cap Canaveral. En revanche, Verne n’en tire que très peu
partie puisqu’il vise la Lune comme le ferait un chasseur au lieu de se
servir totalement de la vitesse de rotation de la Terre, il en tient seule-
ment compte. Mais tout ceci a déjà été expliqué.


73 VERNE, Jules. Vingt mille lieues sous les mers. Paris : Hetzel, 1871, p. 23, 24.
198 La littérature d’imagination scientifique

Dans Vingt mille lieues sous les mers (1866-69) Verne va nous faire dé-
couvrir le monde sous-marin et il va mettre en application des décou-
vertes relativement récentes, à partir desquelles il va légèrement extrapo-
ler. Le professeur Aronnax part à la recherche du narwal géant qui épe-
ronnerait des navires et les ferait couler. Il embarque sur l’Abraham Lin-
coln, une frégate spécialement aménagée pour cette chasse, commandée
par M. Ferragut. Ned Land, un canadien taciturne, est préposé au har-
ponnage du narwal. Au septième chapitre, la frégate est éperonnée par la
« bête ».
Le Professeur Aronnax et son Valet Conseil sont projetés à la mer,
sur la frégate on ne se soucie pas d’eux. Huit ou dix heures plus tard, ils
se retrouvent accrochés avec Ned Land, le harponneur lui aussi naufragé,
sur la coque du Nautilus qui les recueille.
Si l’obus qui emportait Barbicane et ses amis vers la Lune était meu-
blé « bourgeoisement », il en est de même pour la salle à manger du Ca-
pitaine Nemo (p. 71). La nourriture est exclusivement faite à base de
produits marins :

Ce que vous croyez être de la viande (…) n’est autre que du filet de tor-
tue de mer. Voici également quelques foies de dauphins que vous pren-
driez pour un ragout de porc (…) voici une crème dont le lait a été four-
ni par les mamelles des cétacés, et le sucre par les grands fucus de la mer
du Nord, et enfin, permettez-moi de vous offrir des confitures
d’anémones…74

Nous avons là un menu parfaitement écologique, hors des exagérations


verniennes habituelles, du moins dans la mesure où la consommation du
Nautilus n’est pas prédatrice. Il n’y a pas que la nourriture que Nemo tire
de la mer.

Ces étoffes qui vous couvrent sont tissues [sic] avec le byssus de certains
coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuancées de
couleurs violettes que j’extrais des aplysis [ou « lièvre de mer », mol-
lusque gastéropode] de la Méditerranée. Les parfums (…) sont le produit
de la distillation des plantes marines. Votre lit est fait du plus doux zos-
tère [varech marin] de l’Océan. Votre plume sera un fanon de baleine,
votre encre la liqueur sécrétée par la seiche ou l’encornet. Tout me vient
maintenant de la mer comme tout lui retournera un jour ! 75


74 Ibid., p. 73, 74.
75 Ibid., p. 74.
Les maîtres du genre 199

Nous avons là, un aperçu d’une utilisation alternative et raisonnée du


milieu marin, même s’il n’y a guère que Verne pour avoir trouvé que l’on
pouvait se servir du lièvre de mer en teinturerie. La visite du Nautilus ré-
serve quelques surprises au Professeur Aronnax. Il contient une biblio-
thèque de 12 000 volumes qui permettent de dater le début des aventures
de Nemo à 1865 environ, date de la dernière publication qu’elle contient.
La bibliothèque est aussi un fumoir et les cigares de Nemo sont des pro-
duits de la mer. Dans le salon, une vaste galerie d’art avec tableaux an-
ciens et modernes, un piano-orgue occupe un pan de mur, une fontaine
éclairée le centre de l’espace, des vitrines avec des raretés marines le reste
des parois.
Nous sommes dans un cabinet d’amateur tel qu’ils s’en créait alors
dans les milieux cultivés, à l’image du museion d’Alexandrie. La chambre
de Nemo est également un reflet de la cabine de commande du Nautilus
avec des instruments traditionnels nécessaires à la navigation en surface
comme en profondeur.
Tout fonctionne à l’électricité et quand Aronnax le questionne sur le
remplacement des plaques de zinc nécessaires au fonctionnement des
batteries, Nemo suggère l’utilisation des nodules polymétalliques qui ont
été découverts en 1869 dans la Mer de Kara : « il existe au fond des mers
des mines de zinc, de fer, d’argent, d’or dont l’exploitation serait très cer-
tainement praticable. »76 Ces nodules, principalement composés de man-
ganèse, de cuivre et de cobalt, se trouvent dans toutes les mers du globe
et représenteraient un volume de 500 milliards de tonnes. Mais il y a là
chez Verne une fulgurance intéressante, comme sa proposition de pile au
sodium/mercure, qui est une forme d’extension de l’électrolyse à mer-
cure qui sera utilisée en 1888.
Nemo suggère également qu’il aurait pu tirer de l’électricité de la mer
d’une autre façon :

Je n’ai rien emprunté à ces métaux de la terre, et je n’ai voulu demander


qu’à la mer elle-même les moyens de produire mon électricité. – À la
mer ? – Oui, monsieur le professeur, et les moyens de ne manquaient
pas. J’aurais pu, en effet, en établissant un circuit entre des fils plongés à
différentes profondeurs, obtenir de l’électricité par la diversité de tempé-
ratures qu’ils éprouvaient…77


76 Ibid., p. 84.
77 Ibid., p. 84.
200 La littérature d’imagination scientifique

Ce passage va intriguer Arsène d’Arsonval quelques années plus tard


et en 1881, il va proposer d’utiliser la différence thermique entre les
couches d’eau de mer pour faire ce que proposait Verne : faire tourner
une machine thermique pour produire de l’électricité. C’est la première
formulation correcte du principe de l’énergie maréthermique ou OTEC
(Ocean Thermal Energy Conversion). Comme à l’époque de d’Arsonval, on
ne possédait pas les compétences techniques pour réaliser un tel appa-
reillage, le premier prototype ne sera réalisé qu’en 1930 dans la baie de
Matanza à Cuba. Depuis, en fonction des chocs pétroliers, les recherches
se poursuivent.
Enfin, Verne semble suggérer l’utilisation d’un schnorkel, appareil qui
ne sera inventé qu’en 1936 par des navigateurs hollandais, invention qui
sera volée par l’Allemagne lors de l’occupation de la Hollande et qui sera
utilisée dans la fabrication des U-boots en 1943 de la série XXI de la
Kriegsmarine, presque 70 ans plus tard. Si le Nautilus avait 70 m de long,
on est proche de celle d’un U-boot des séries 2501 à 3530 qui faisait
presque 77 m. Verne imagine également la présence d’une chaloupe
étanche et insubmersible située sur le flanc du sous-marin, avec lequel
elle est reliée par un fil télégraphique, comme module de survie.
Quand à la vitesse du Nautilus, Verne l’annonce, curieusement, de
cinquante milles à l’heure (soit 92,6 km/h) alors qu’on se serait attendu à
une annonce en nœuds. Quoi qu’il en soit le Nautilus a des performances
qui sont très au-delà de celles d’un sous-marin nucléaire dont la vitesse
de pointe serait de l’ordre de 40 à 45 nœuds, soit 70 à 80 Km/h. Verne
utilise le principe de la double coque qui sera effectivement utilisé dans
les sous-marins lors de la Seconde Guerre mondiale. Son Nautilus peut
« atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent à deux milles
mètres »79, une profondeur qui ne sera atteinte (1 400 m) que par
quelques sous-marins nucléaires, alors que la profondeur de croisière
pour un sous-marin sera de 100 m lors de la Première Guerre mondiale
et de 200 m pendant la Seconde. Seuls les bathyscaphes peuvent at-
teindre 2 000 m et jusqu’à 11 000 m.
Verne n’envisage ni le problème de la décompression, ni celui des
mélanges d’air et de gaz nécessaires à de telles profondeurs. On retrouve
là, comme bien souvent chez Verne, à côté d’une utilisation des tech-
niques de pointe, des qualités anticipatrices et un enthousiasme exubé-
rant… qui ne choquait pas ses (jeunes) lecteurs.


79 Ibid., p. 93.
Les maîtres du genre 201

Enfin, Verne accompagne son arsenal technique de scaphandres ba-


sés sur ceux élaborés par Benoît Rouquayrol et Auguste Denayrouze. Le
premier, ingénieur des mines avait conçu et breveté un respirateur auto-
nome destiné à secourir les mineurs en milieu pollué par les gaz en 1862.
À partir de 1864, Benoît Rouquayrol va travailler avec le Lieutenant de
vaisseau, Auguste Denayrouze, à la réalisation d’un scaphandre à usage
sous-marin avec un casque intégral, une réserve d’air comprimé et un dé-
tendeur. Même doté d’un téléphone en 1874, cet appareillage ne connaî-
tra qu’un succès limité à cause de sa réserve limitée d’air, fixée au casque.
C’est pourquoi Nemo a perfectionné cette invention : le casque ne con-
tient plus un double système d’admission et de rejet de l’air, mais c’est
dans l’ensemble du casque que se fait l’échange. L’air n’est plus contenu
dans une boîte solidaire du casque, mais dans un réservoir fixé « sur le
dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat [et qui] peut fournir
de l’air respirable pendant neuf ou dix heures »80, préfigurant le « système
Cousteau ». Le plongeur va s’éclairer à l’aide d’une lampe électrique et
pour son armement, il dispose d’un fusil à air comprimé qui projette des
capsules de verre qui se comportent comme des bouteilles de Leyde,
c’est-à-dire comme des condensateurs, qui électrocutent la cible : « Au
plus léger choc, elles se déchargent, et l’animal, si puissant qu’il soit,
tombe mort. »81 C’est une autre préfiguration du Teaser®. Pour aller à la
chasse, Nemo et Aronnax passent par un sas.
Ce sont là les principales innovations présentées par Verne dans ce
roman qui s’appuie en grande partie sur des techniques contemporaines
qu’il prend soin d’améliorer à l’occasion, préfigurant des conquêtes tech-
niques contemporaines. Quelques années plus tard, Verne propose un
prolongement à cette aventure sous-marine avec L’Île mystérieuse (1875).
Cinq compagnons et leur chien sont pris dans un ouragan qui dé-
grade leur aérostat et après avoir tout jeté pour s’alléger, ils arrivent à se
poser sur une île apparemment déserte. Ce sont cinq prisonniers nor-
distes des troupes du général Ulysse Grant : Cyrus Smith, ingénieur et
savant ; Gédéon Spilett, reporter au New York Herald ; Nab, le fidèle ser-
viteur noir de Spilett ; Pencroff, un marin et le jeune Herbert Brown qui
l’accompagne. Sur l’île qu’ils baptisent Lincoln, les naufragés s’organisent
sous la direction de Cyrus Smith.
Au bout de sept mois, ils commencent à douter d’être sur une île dé-
serte, trouvent des indices troublants, mais non décisifs. Aussi conti-


80 Ibid., p. 116.
81 Ibid., p. 118.
202 La littérature d’imagination scientifique

nuent-ils leur installation en recréant un univers semblable à celui qu’ils


ont perdu, en faisant preuve d’une ingéniosité étonnante : si Dieu n’y
pourvoit pas, la science le fera. Comme ce qu’imagine Cyrus Smith :

…je crois que l’eau sera un jour employée comme combustible, que
l’hydrogène et l’oxygène, qui la constituent, utilisés isolément ou simul-
tanément, fourniront une source de chaleur et de lumière inépuisable et
d’une intensité que nulle houille ne saurait avoir. (…) Je crois donc que
lorsque les gisements de houille seront épuisés, on chauffera et on se
chauffera avec de l’eau. L’eau est le charbon de l’avenir.82

Ce que Verne propose là n’est autre qu’une forme de moteur à pyro-


lyse (mais qui, à cause de la seconde loi de thermodynamique, aurait un
rendement nul), ou de pile à combustion (mais qui n’est jamais qu’un ac-
cumulateur). L’idéal serait la fusion atomique à partir de l’eau, mais nous
n’en sommes pas encore là.
Le début de la troisième partie livre un nouveau mystère : la colonie
est attaquée par un brick de pirate, mais au moment crucial le navire est
détruit par une torpille autopropulsée, qui est une invention récente
(1870) due au croate Lupis-Vukiý et au britannique Robert Whitehead.
« Quel est ce bienfaisant inconnu dont l’intervention, si heureuse pour
nous, s’est-il manifesté en maintes circonstances ? (…) Quel intérêt a-t-il
à agir ainsi, à se cacher après tant de services rendus ? »83 Effectivement,
et ces questions vont alors trouver une réponse.
Après un peu plus de trois ans passés sur l’île, les naufragés trouvent
le Nautilus et Nemo qui est mourant. C’est lui qui les a aidés et il a même
signalé leur position avant de mourir, ce qui leur permettra d’être secou-
rus.
Les 500 millions de la Bégum (1878) n’est pas tout à fait un roman de
Verne. Ce roman avait été à l’origine écrit par André Laurie [Paschal
Grousset]. Hetzel lui a acheté le manuscrit, il l’a confié à Verne qui va le
réécrire à sa façon.
L’histoire débute par une invention du Dr Sarrasin : « un compte-
globule du sang ».84 À cette époque, le sang reste encore quelque chose
d’un peu mystérieux. On peut penser que cette invention est redevable à


82 VERNE, Jules. L’Île mystérieuse. Paris : Hetzel, 1875, p. 318. On se reportera aussi, très

utilement à l’édition de Jacques Noiray (pour sa préface et son dossier) dans la collection
« Folio Classique », 2010 (n° 5099).
83 Ibid., p. 461.
84 VERNE, Jules. Les Cinq cents millions de la Bégum. Paris : Hachette, 1915, p. 2.
Les maîtres du genre 203

Paul Ehrlich qui en 1877 a développé des techniques de coloration des


cellules sanguines visant à améliorer leur visualisation au microscope,
donc leur comptage.
À la suite d’une succession inattendue, le Dr Sarrasin, se trouve à la
tête d’un héritage de 527 millions de francs (± 80 millions d’€) et d’un
titre de baronnet, situation contestée par un professeur allemand, le Dr
Schultze, qui se prévaut de droits sur cet héritage. Ils trouvent un accord
à l’amiable et partagent le pactole. Avec cet argent le Dr Sarrazin va fon-
der une ville idéale, France-Ville ; son concurrent va également fonder sa
ville, Stahlstasdt dans l’Orégon, où il s’est fait maître de forges en fabri-
quant des canons renommés.
Enfermée dans ses murailles, Stahlstasdt est une ville modèle grâce
aux 30 000 Allemands qui sont venus y vivre sous un régime militaire. La
ville est construite en damier, divisée en secteurs d’où il est interdit de
sortir. « Ces bâtiments gris, percés à jour de milliers de fenêtres, sem-
blaient plutôt des monstres vivants que des choses inertes. »85 Chaque
ouvrier est d’abord un numéro matricule apposé sur sa carte de laissez-
passer, puis sur un jeton de présence que l’on récupère le matin et que
l’on rend le soir en sortant de l’usine, sur le principe des calculi. Nous
sommes dans le cadre d’un univers concentrationnaire qui préfigure celui
que l’on trouvera dans l’Étonnante Aventure de la mission Barsac (1903-14).
Les ouvriers logent à l’extérieur de l’enceinte de la cité-usine. Le sa-
laire est progressif. Il s’accroit d’un vingtième de dollar par trimestre. Les
ateliers sont sous verrières, organisées selon les principes du travail à la
chaîne. Le bloc central est une zone protégée. Le cœur de la ville-usine
est figuré par la Tour du Taureau, au milieu d’un jardin exotique. C’est là
où réside le Dr Schultze avec ses secrets industriels. Le jardin est entrete-
nu grâce à la géothermie :

…il y avait non loin de là une houillère en combustion permanente, et il


comprit que Herr Schultze avait ingénieusement utilisé ces trésors de
chaleur souterraine pour se faire servir par des tuyaux métalliques une
température constante de serre chaude.86

Verne avait déjà exposé les bienfaits de ce moyen de chauffage éco-


logique dans Paris au XXe siècle et Camille Flammarion s’en était servi
également.


85 Ibid., p. 75.
86 Ibid., p. 118.
204 La littérature d’imagination scientifique

De la collaboration de Schultze avec son jeune collaborateur Alsa-


cien (ce n’est pas innocent), Marcel Bruckmann alias Schwartz qui
l’espionne pour le compte du Dr Sarrasin, naissent des idées nouvelles
comme ce qui semble être une torpille magnétique : « Un éperon déta-
chable, laissant dans le flanc de l’ennemi une torpille en fuseau, qui éclate
après un intervalle de trois minutes ! »87
Si la torpille tractée a été expérimentée avec succès par Fulton en
1805, la torpille autopropulsée a été mise au point par l’Autrichien Gio-
vanni Biagio Luppis en 1860, mais elle sera développée et rendue opéra-
tionnelle par l’Anglais Whitehead en 1866. En fait, ici, Verne combine ce
que l’on appelait « torpille » avant 1860, c’est-à-dire une mine, avec
l’innovation la plus récente : une mine autotractée depuis le flanc d’un
navire.
Schultze a surtout perfectionné l’artillerie avec des canons qui se
chargent par la culasse, comme les canons Krupp de 1870, d’une portée
de 20 et 40 km qui lancent des obus de 2 m de long et 1,10 m de dia-
mètre qui transportent une charge d’acide carbonique liquide.
Schultze a également créé le principe du « mirvage »88 qui s’est déve-
loppé à la fin des années 70 pour équiper les missiles balistiques inter-
continentaux, mais qui dérivent des bombes à sous-munitions (BASM)
qui ont été expérimentées dès le début de la Seconde Guerre mondiale
par l’Allemagne et la Russie :

…voici un projectile en fonte. Il est plein, celui-là, et contient cent petits


canons symétriquement disposés, encastrés les uns dans les autres
comme les tubes d’une lunette, et qui, après avoir été lancés comme pro-
jectiles, redeviennent canon, pour vomir à leur tour de petits obus char-
gés de matières incendiaires.89

Le traité de Dublin du 29 mai 2008, signé par 107 pays, interdira (en
principe) l’emploi des armes à sous-munitions. Schultze s’apprête
d’ailleurs à expérimenter ce type d’obus incendiaire dans peu de temps,
sur France-Ville qui n’est qu’à une quarantaine de kilomètres, de l’autre
côté des Cascade-Mounts.
On retrouvera cette idée de course aux armements dans un autre
roman de Verne, à peine moins conjectural, Face au drapeau (1896) où il
présente un explosif « miraculeux », car plus puissant que la dynamite,

87 Ibid., p. 123.
88 De l’acronyme MIRV (Multiple Independently targeted Reentry Vehicle)
89 VERNE, op. cit., p. 136, 137.
Les maîtres du genre 205

dont on ne connaîtra la composition qu’en fin de roman : la mélinite


(trinitro-2-4-6-phénol).
Elle vient d’être inventée par le chimiste Eugène Turpin en 1886.
Dans son roman, Verne le caricature sous les traits de Thomas Roch, un
savant fou, car Turpin avait été accusé à tort d’avoir livré le secret de sa
« poudre sans fumée » aux Allemands. Il sera même incarcéré à Étampes
pendant un an (1892), avant d’être relaxé (1893). Qu’importe, blessé de
s’être reconnu dans Thomas Roch, Eugène Turpin intentera un procès à
Verne qui, défendu par Clemenceau, sera relaxé en première comme en
seconde instance après avoir plaidé la coïncidence. En réalité, la corres-
pondance de Jules Verne avec son frère Paul montre bien que Turpin lui
avait effectivement servi de modèle.
Pour faire la publicité de France-Ville lors de sa construction, Verne
imagine des « lettres gigantesques sculptées sur les pics des montagnes
Rocheuses… »90 On peut voir là une préfiguration des portraits de Lin-
coln, Roosevelt, Jefferson et Washington, sculptés dans le Mont Rush-
more entre 1927 et 1941 par Gutzon Borglum et 400 ouvriers, comme
l’annonce d’une idée semblable dans le domaine du gigantisme, dévelop-
pée dans « La journée d’un journaliste américain en 2890 », avec de la
publicité géante projetée sur les nuages.
Les maisons de France-Ville sont construites en briques tubulaires,
pour assurer une bonne isolation, selon les prescriptions du Dr Benjamin
Ward Richardson qui avait exposé ses idées hygiénistes dans Hygiena, a ci-
ty of Heatlh (1876), comme le précise Verne dans une note (p. 167). Ce
thème de la ville idéale et moderne, à partir des idées de Richardson, sera
étendu à l’échelle de la planète par Wells, dans Une Utopie moderne (1905).
On notera, entre autres, qu’à France-Ville et par souci écologique, on
lave la fumée issue du chauffage individuel à la houille ou au bois : « Là,
elle est dépouillée des particules de carbone qu’elle emporte, et déchar-
gée à l’état incolore, à une hauteur de trente-cinq mètres, dans l’atmo-
sphère. »91
France-Ville est une ville idéale sur le modèle de celles souhaitées par
les utopistes présocialistes et qui ont été des échecs sauf la New Lanark
(1799) de Thomas Owen et le Familistère (1860) de Gaudin à Guise qui
fonctionneront toutes deux jusqu’en 1968. D’autres échoueront comme
les divers phalanstères qui s’installeront un peu partout dans le monde
comme celui d’Owen en Indiana avec New Harmony entre 1824 et 1828 ;


90 Ibid., p. 165.
91 Ibid., p. 170.
206 La littérature d’imagination scientifique

comme celui de Theodor Diamant, de type fouriériste, à ScĈeni en Rou-


manie de 1835 à 1836 ; aux USA, entre 1840 et 1844, comme La Réunion
(1850) fondé par Jean-Baptiste Gaudin et Victor Considérant dans le
Texas ou l’Icaria (1850) de Cabet dans l’Iowa. Verne fait d’ailleurs un
exposé complet sur sa cité idéale dans le dixième chapitre de son roman
(p. 160-178).
De même que le tyran Schultze règne sur Stahlstasdt, le Dr Sarrasin
administre France-Ville en bon père de famille à l’aide d’un conseil qui se
réunit en « téléphono-conférence ». « Le docteur toucha un timbre aver-
tisseur, qui communiqua instantanément son appel au logis de tous les
membres du Conseil.[…] Le Conseil civique n’avait pas duré dix-huit
minutes et n’avait dérangé personne. »92 L’idée préfigure évidemment
toutes les téléconférences qui se tiennent aujourd’hui par le biais de sys-
tèmes comme Skype avec voix sur IP (VoIP).
Mais les citoyens de France-Ville se réunissent aussi dans une halle,
qui « était une immense nef à toit de verre »93 comme celle qui se trouve
à Guise dans le Familistère de Gaudin, pour des exercices de démocratie
directe.
France-Ville ne sera pas détruit par l’obus mirvé de Schultze qui va
se satelliser dans l’espace à 36 000 km/h, à cause d’une vitesse initiale
trop importante. France-Ville mobilise, mais la cité idéale sera sauvée par
un krach boursier issu de la faillite de l’empire Schultze.
Stahlstasdt n’est plus qu’une grande carcasse vide, on croit Schultze en
fuite alors qu’il a été congelé par la déflagration d’un de ses obus à l’acide
carbonique, comme le constatera Marcel Bruckmann en menant une
opération de commando dans la ville abandonnée. De fait, le Dr Sarrasin
hérite des restes de l’empire Schultze et il envisage déjà de faire de
Stahlstasdt une nouvelle entreprise tournée vers le bien.
On notera dans ce roman, comme dans Le Chemin de France (1886),
une charge très dure contre l’Allemagne. Verne a pris part à la guerre de
1870 comme garde-côte au Crotoy : il a ressenti la défaite française où la
France a perdu l’Alsace et la Lorraine comme une humiliation.
Robur le conquérant (1885) qui débute par une série de « concerts cé-
lestes » inexpliqués, fait référence aux 500 millions de la Bégum qui avait
abouti à la satellisation de l’obus de Schultze. Verne évoque l’exploitation
des chutes du Niagara pour fournir de l’énergie (électrique, sans doute)


92 Ibid., p. 192-194.
93 Ibid., p. 195.
Les maîtres du genre 207

« à toutes les usines établies dans un rayon de cinq cents kilomètres. »94
C’est une idée que l’on retrouvera par la suite dans « La journée d’un
journaliste américain en 2890 ». Au Weldon Institute de Philadelphie, on se
passionne pour les sciences et l’aérostation en particulier, pour constater
que, même dotés d’une hélice, les dirigeables sont très sensibles au vent.
On décide d’en construire un autre, quand arrive Robur, un ingénieur,
qui déclare que : « Le progrès n’est point aux aérostats, il est aux appa-
reils volants. »95 Effectivement, Robur a fabriqué une sorte d’aéroplane :
l’Albatros.

En voici la description exacte (…) Plate-forme. – C’est un bâti, long de


trente mètres, large de quatre, véritable pont de navire avec proue en for-
me d’éperon. Au-dessous, s’arrondit une coque, solidement membrée
(…) À sa surface s’élèvent trois roufles, dont les compartiments sont af-
fectés, les uns au logement du personnel, les autres à la machinerie. Dans
le roufle central fonctionne la machine qui actionne tous les engins de
suspension ; dans celui de l’avant la machine du propulseur de l’avant ;
dans celui de l’arrière, la machine du propulseur de l’arrière (…) Du côté
de la proue, dans le premier roufle, se trouvent l’office, la cuisine et le
poste de l’équipage. Du côté de la poupe, dans le dernier roufle, sont
disposées plusieurs cabines, entre autres, celle de l’ingénieur, une salle à
manger, puis, au-dessus, une cage vitrée dans laquelle se tient le timonier
qui dirige l’appareil au moyen d’un puissant gouvernail. Tous ces roufles
sont éclairés par des hublots, formé de verre trempé (…) Au-dessous de
la coque, est établi un système de ressorts flexibles, destinés à adoucir les
heurts (…) Engin de suspension et de propulsion. – Au-dessus de la
plate-forme, trente-sept axes se dressent verticalement, dont quinze en
abord, de chaque côté, et sept plus élevés au milieu. On dirait un navire à
trente-sept mâts. Seulement ces mâts, au lieu de voiles, portent chacun
deux hélices horizontales, d’un pas et d’un diamètre assez courts (…)
Chacun de ces axes a son mouvement indépendant du mouvement des
autres, et, en outre, de deux en deux, chaque axe tourne en sens inverse –
disposition nécessaire pour que l’appareil ne soit pas pris d’un mouve-
ment de giration. (…) À l’avant et à l’arrière, montés sur axes horizon-
taux, deux hélices propulsives, à quatre branches, d’un pas inverse très
allongé tournent en sens différent et communiquent le mouvement de
propulsion. (…) Machinerie. – (…) C’est à l’électricité, à cet agent qui se-
ra, un jour l’âme du monde industriel. (…) Rien que des piles et des ac-
cumulateurs. Seulement, quels sont les éléments qui entrent dans la com-
position de ces piles, quels acides les mettent en activité ? C’est le secret


94 VERNE, Jules. Robur-le-conquérant. Paris : Hetzel, 1886, p. 20.
95 Ibid., p. 41.
208 La littérature d’imagination scientifique

de Robur. (…) Tout, coque, bâtis, roufles, cabines, était en papier de


paille devenu métal sous la pression, (…) Quant aux divers organes des
engins de suspension et de propulsion, axes ou palettes des hélices, la
fibre gélatinée en avait fourni la substance résistante et flexible à la fois.96

L’étrange machine de Robur tient tout à la fois du vaisseau (Verne


utilise d’ailleurs le vocabulaire de la marine) et de l’hélicoptère, avec, bien
sûr, la « fée électricité » qui tient lieu de source d’énergie. Quant à savoir
au juste combien d’accumulateurs, combien de piles, contient l’Albatros
et ce qu’elles sont, pour actionner trente-neuf hélices : Verne évacue le
problème. « C’est le secret de Robur. » Nous ne sommes plus dans le
domaine des sciences appliquées, mais dans celui de la magie. Quant à la
pâte à papier pressée qui recouvre les infrastructures de l’appareil, elle se-
ra parfois utilisée dans les débuts de l’aviation, mais pour être rapidement
abandonnée en faveur de la toile puis, augmentation de puissance des
moteurs aidant, elle sera remplacée par l’aluminium dont elle fera un mé-
tal commun. Quant à l’équipement de l’Albatros, il rappelle celui de
l’obus lunaire et du Nautilus avec divers appareils de mesure, une petite
bibliothèque, une petite imprimerie, une armurerie, une pièce d’artillerie,
une cuisine, des provisions pour tenir un siège et une trompette comme
celle dont on dotait les premières automobiles pour éloigner les piétons
imprudents. Il s’agit tout à la fois de reconstituer un environnement
bourgeois et un engin de conquête, à l’image de la France coloniale du
début de la IIIe République. On retrouvera une conformation assez sem-
blable dans L’Île à hélices (1893).
Un nouveau roman quelque peu débridé et hâtif, qui se présente
comme une suite du précédent, où nous retrouvons Robur devenu le
Maître du monde97 (1903). Ce roman aurait été rédigé bien avant cette date.
En Caroline du Nord, le volcan Great-Eyry donne des signes d’érup-
tion prochaine. L’inspecteur Strock est envoyé en mission pour voir ce
qu’il en est, quand on signale la présence d’une série d’étranges véhicules.

Depuis quelque temps, sur les routes qui rayonnent autour de Philadel-
phie, son chef-lieu, circulait un extraordinaire véhicule, dont on ne pou-
vait reconnaître ni la forme, ni la nature, ni même les dimensions, tant il
se déplaçait rapidement. (…) Cette masse roulante, arrivant comme la
foudre, précédée d’un grondement formidable, déplaçait l’air avec une


96Ibid., p. 87-90.
97 Origine : http://fr.wikisource.org/wiki/Ma%C3%AEtre_du_monde (volume non pa-
giné).
Les maîtres du genre 209

violence qui faisait craquer les branchages des arbres (…) Et – détail bi-
zarre (…) le macadam des chemins était à peine entamé par les roues de
l’appareil, qui ne laissait après lui aucune trace de ces ornières produites
par le roulement de lourds véhicules. À peine une légère empreinte, un
simple effleurement.98

Ce monstre roulant, qui se déplace à la vitesse estimée de 250 km/h,


ne laissant pas de traces d’hydrocarbure, on en conclut qu’il est mû par
l’électricité. Si l’improbable survient sur terre, il se trouve aussi sur mer :

Cette masse se déplaçant avec une extrême vitesse, les meilleures


longues-vues avaient peine à la suivre. Sa longueur ne devait pas dépasser
une trentaine de pieds. De structure fusiforme et de couleur verdâtre,
couleur qui lui permettait de se confondre avec la mer. (…) Toutefois,
s’il s’agissait d’un bateau de nouveau modèle, il n’avait pas encore été
possible d’observer sa forme extérieure. Mais, quant au moteur dont il
disposait, il devait être d’une puissance dont n’approchaient pas les plus
perfectionnés. À quel fluide empruntait-il sa valeur dynamique, vapeur
ou électricité, impossible de le reconnaître. Le certain, c’est que, dépour-
vu de voilure, il ne se servait pas du vent, et, dépourvu de cheminée, il ne
marchait pas à la vapeur.99

Une seule solution, il tire sa force de propulsion de l’électricité. Mais


l’étrange véhicule, s’il s’agit bien du même, se manifeste aussi sous
l’eau :

Or, s’il est démontré que la présence d’un monstre marin dans le Kirdall
est impossible, ne s’agirait-il pas plutôt d’un sous-marin évoluant à tra-
vers les profondeurs du lac ?… Est-ce qu’il n’existe pas, à notre époque,
nombre d’engins de ce genre ?… Et, précisément, à Bridgeport, dans le
Connecticut, n’a-t-on pas lancé, il y a quelques années, un appareil, le
Protector, qui pouvait naviguer sur l’eau, sous l’eau, et aussi se mouvoir sur
terre ?…100

Par une lettre à l’inspecteur Strock, le conducteur de ces engins mys-


térieux déclare être « le Maître du monde » et ne posséder qu’un appareil
dont il veut garder le secret.
Peu de temps après lors de sa traque, l’inspecteur Wells voit l’Épou-
vante, près du lac Érié. Wells et Strock tentent un abordage, mais Strock

98 Ibid., Chap. 4.
99 Ibid., Chap. 5.
100 Ibid., Chap. 7.
210 La littérature d’imagination scientifique

est fait prisonnier. Poursuivi par un destroyer, l’Épouvante se dirige vers


les chutes du Niagara.

Soudain, un violent bruit de mécanisme, qui jouait à l’intérieur, se fait en-


tendre. Les grandes dérives, plaquées sur les flancs de l’appareil, se dé-
tendent comme des ailes, et, au moment où l’Épouvante est entraînée
dans la chute, elle s’élève à travers l’espace, franchissant les mugissantes
cataractes au milieu d’un spectre d’arc-en-ciel lunaire !101

L’automobile amphibie est aussi un avion. Strock peut enfin exami-


ner l’engin une fois qu’il s’est posé, dans le fond d’un volcan ?…

L’appareil était de structure fusiforme, l’avant plus aigu que l’arrière, la


coque en aluminium, les ailes en une substance dont je ne pus détermi-
ner la nature. Il reposait sur quatre roues d’un diamètre de deux pieds
[60,9 cm], garnies à la jante de pneus très épais qui assuraient la douceur
du roulement à toute vitesse. Leurs rayons s’élargissaient comme des pa-
lettes, et, alors que l’Épouvante se mouvait sur ou sous les eaux, elles de-
vaient accélérer sa marche.102

Le Maître du monde n’est autre que Robur (comme on s’en doutait),


qui a perfectionné l’Albatros à partir de l’île X qui est sa base. Autant
Verne avait donné beaucoup de précision sur l’Albatros, autant il se fait
discret sur l’Épouvante qui est pourvu de turbines, mais ne semble même
pas doté de la moindre hélice mis à part les roues dont les palettes font
fonction d’aubes. Dans cette suite à Robur le conquérant, l’aventure domine
et, en termes d’innovation, on ne peut guère retenir que l’emploi de
l’aluminium pour son nouvel appareil.
Heureusement, Verne livre peu après un roman un plus conjectural,
une histoire transylvanienne : Le Château des Carpates (1884-89), dont
l’action se situe près du massif du Retyezat dans « le comitat de Klausen-
burg ou Kolosvar »103, c’est-à-dire dans le « département » (judeŗ) de Cluj-
Napoca. En réalité, on en sera assez loin…
Verne brouille les pistes en nous présentant un berger, Frik, qui re-
çoit la visite d’un colporteur qui vient d’Hermanstadt (Sibiu), et qui veut
se rendre à Kolosvar (Klausenburg = Cluj-Napoca). Frik le fait passer

101 Ibid., Chap. 14.
102 Ibid., Chap. 15. (On se souviendra que le Nautilus était dissimulé sous une montagne,
ici le procédé est semblable, l’Épouvante est dans la cheminé d’un volcan éteint).
103 http://ebooks.adelaide.edu.au/v/verne/jules/v52ca/complete.html (version non pa-

ginée)
Les maîtres du genre 211

par Karlburg (Alba-Julia). Le berger devrait donc se trouver vers Miercu-


rea Sibiului, sur le plateau, au pied des Carpates à 150 km environ du lieu
futur de l’action. Avec une petite lunette, Frik arrive à voir jusqu’à Petro-
seny (Petroûani), de l’autre côté des monts Cindrel (2 244 m), Pàtru
(2 130 m), Peleaga (2 509 m), Papusa Mare (2 508 m) et Bucura
(2 433 m), qui composent le massif du Retezat (2 350 m de moyenne), ce
qui est surprenant. Pour le reste bien des lieux et villages cités sont in-
ventés par Verne.
D’après la description qu’il en fait, il semblerait que le château qui a
inspiré Verne soit la forteresse de Colŗ (orthographié phonétiquement
Koltz chez Élisée Reclus, chez qui Verne a trouvé une part de sa docu-
mentation. Chez Reclus les noms sont d’ailleurs orthographiés dans une
prononciation hongroise du roumain) du XIVe siècle, près d’Haŗeg dans
le judeŗ d’Hunedoara. Le château est bien au pied du Mont Retezat (entre
Râu de Mori et Suseni), mais très loin du judeŗ de Cluj. On en trouve une
illustration dans l’article cité infra p. 43. Enfin les deux monts cités par
Verne comme proches : le Retezat et le Parangu Mare (Paring chez
Verne), sont à l’opposé l’un de l’autre, à l’Ouest et à l’Est de Petroûani
dans la vallée minière du Jiu.
Nous avons donc affaire à une géographie partiellement fantaisiste,
mais inspirée (et parfois un peu plus !) par un article d’Élisée Reclus :
« Voyage dans la région minière de la Transylvanie occidentale » dans Le
Tour du monde : nouveau journal des voyages, Vol. XXVII. Paris : Hachette,
1874, p. 1-48104 dont la carte (p. 7) n’est pas très précise et ne donne pas
une idée exacte des lieux. Pourtant Verne estime assez justement la dis-
tance entre Cluj et Petroûani au chap. 8 à ± 50 lieues (200 km), en
s’aidant des parallèles de la carte. Par route, il faut actuellement compter
entre 173 et 189 km.
Le Château des Carpates est habité par le dernier baron de Gortz,
Rodolphe. Une étrange fumée s’échappe du château. Les notables de
Werst sont réunis à l’Auberge du Roi Mathias (allusion au roi Mathias
Corvin de Hongrie, dont le château d’Hunedoara n’est pas très éloigné)
pour parler de l’événement.
Le forestier Nicolas Deck décide d’aller voir ce qui se passe quand
une voix venue de nulle part se fait entendre : « Nicolas Deck, ne va pas
demain au burg !... N’y va pas !... ou il t’arrivera malheur ! »105
Qu’importe Nic Deck, accompagné du docteur Patak, prend la route


104 Voir : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k34402b
105 VERNE, Jules. Le Château des Carpathes. chap. 4.
212 La littérature d’imagination scientifique

vers le château dès le lendemain, en passant par d’épaisses forêts. La nuit


venue, le docteur qui ne trouve pas le sommeil voit une sorte de fantas-
magorie se dérouler au château :

…là-haut, il crut voir – non ! il vit réellement des formes étranges, éclai-
rées d’une lumière spectrale, passer d’un horizon à l’autre, monter,
s’abaisser, descendre avec les nuages. On eût dit des espèces de
monstres, dragons à queue de serpent, hippogriffes aux larges ailes, kra-
kens gigantesques, vampires énormes, qui s’abattaient comme pour le
saisir de leurs griffes ou l’engloutir dans leurs mâchoires.106

C’est une sorte de pandémonium, une nuit de Walpurgis qui est en


train de se dérouler sous ses yeux. Alors une clarté éblouissante, qui em-
brase le paysage, surgit du donjon du château. Au matin, Nic tente de
s’infiltrer dans le château en escaladant une partie de la muraille, mais
ayant posé la main sur une plaque de fer, il est rejeté dans le fossé où se
trouve le docteur qui est comme cloué au sol par une force invisible.
Deux voyageurs arrivent à l’auberge du Roi Mathias : le comte Franz
de Télek, et son serviteur, le soldat Rotzko, qui sont originaires de Kra-
jowa (Craiova, en Oltenie). Le jeune Franz, dernier de la lignée des Télek
a visité l’Europe et plus particulièrement l’Italie où il est tombé amou-
reux, à Naples, d’une cantatrice, la Stilla.
Franz n’a qu’un rival, le mystérieux baron de Gortz qui suit la Stilla à
tous ses concerts, mais qui n’a jamais cherché à la rencontrer. L’étrange
Baron est accompagné d’un certain Orfanik, une sorte de savant fou,
borgne, inquiétant, mais bavard. Le Baron perturbe tellement la Stilla
qu’elle consent à devenir la Comtesse de Télek dès la fin de sa saison. À
son dernier concert, le Baron se montre enfin. Il effraie tellement la Stilla
qu’elle en meurt.
Le lendemain de la mort de Stilla, Franz reçoit un mot de malédic-
tion du Baron, c’est pourquoi Franz a été intéressé d’apprendre que le
château du Baron se trouve près de Werst (vers Pestera Bolii ?). Le
Comte va apprendre de Nic que le Baron n’est pas mort, comme on le
croit à Werst, mais qu’il est revenu dans son château. Alors qu’il somnole
à l’auberge, le Comte entend soudain La Stilla chanter :

Mais Franz a secoué sa torpeur... Il s’est dressé brusquement... Il re-


tient son haleine, il cherche à saisir quelque lointain écho de cette voix
qui lui va au cœur... (…)

106 Ibid., chap. 6.
Les maîtres du genre 213

« Sa voix... murmure-t-il. Oui... c’était bien sa voix... sa voix que j’ai


tant aimée ! »
Puis, revenant au sentiment de la réalité « je dormais... et j’ai rêvé ! »
dit-il.107

Au matin Franz et son serviteur partent pour la forteresse. Le soir, ils


arrivent à proximité du château du Baron quand le jeune Comte a une
« apparition ».

C’était une femme, la chevelure dénouée, les mains tendues, enve-


loppée d’un long vêtement blanc.
Mais ce costume, n’était-ce pas celui que portait la Stilla dans cette
scène finale d’Orlando, où Franz de Télek l’avait vue pour la dernière
fois ?
Oui ! et c’était la Stilla, immobile, les bras dirigés vers le jeune
comte, son regard si pénétrant attaché sur lui...
« Elle !... Elle !... » s’écria-t-il.
Et, se précipitant, il eût roulé jusqu’aux assises de la muraille, si
Rotzko ne l’eût retenu...
L’apparition s’effaça brusquement. C’est à peine si la Stilla s’était
montrée pendant une minute...
Peu importait ! Une seconde eût suffi à Franz pour la reconnaître,
et ces mots lui échappèrent :
« Elle... elle... vivante ! »108

Cette apparition de la Stilla, qui ressemble à un ectoplasme ou, pour


rester dans le domaine scientifique, à une projection en 3D ou à un ho-
logramme, est surprenante. Il semble que l’on soit en présence de mys-
tères, qui, comme dans L’Île mystérieuse, trouveront une explication ulté-
rieure, car le jeune Comte tente de rationnaliser la situation. S’il voit Stil-
la, c’est qu’elle n’est pas morte et que son enterrement n’avait été qu’une
mascarade : elle a donc été enlevée par le Baron qui la retient prisonnière
dans le château. Il va aller la délivrer, mais contrairement à ce qu’avaient
vécu Nic Deck et le docteur Patak, le pont-levis est ouvert, comme si le
Baron attendait sa visite. Franz pénètre alors dans un vaste labyrinthe
(on pourrait se croire dans le « palais » minoen de Cnossos, dont la com-
plexité et l’étendue a donné naissance à la légende du labyrinthe) où il
erre des heures durant, jusqu’à ce qu’il arrive dans une crypte où
l’attendent un repas et un lit. À son réveil, il y entend la voix de la Stilla,

107 Ibid., chap. 10.
108 Ibid., chap. 11.
214 La littérature d’imagination scientifique

comme à l’auberge. Mais il est prisonnier dans la crypte. Ici, nous


sommes plus proches du roman gothic que de l’imagination scientifique,
même si la prison de Franz est éclairée à l’électricité, cette impression est
renforcée par la découverte d’un passage secret par où Franz pense pou-
voir s’évader. Mais c’est un cul-de-sac. L’une des portes de sa cellule
s’ouvre seule. Nouvelle errance dans un souterrain, nouveau cul-de-sac,
mais des briques descellées lui permettent de voir la chapelle du château
où Orfanik s’affaire avec des fils et des cylindres de fer. Arrive Rodolphe
de Gortz. Orfanik l’informe de la fin de la mise en place d’un système in-
fernal, juste avant leur fuite du château que les habitants de Werst veu-
lent attaquer.
Verne, décide d’expliquer ce qui se passe.

A cette époque – nous ferons très particulièrement remarquer que cette


histoire s’est déroulée dans l’une des dernières années du XIXe siècle,
– l’emploi de l’électricité, qui est à juste titre considérée comme « l’âme
de l’univers », avait été poussé aux derniers perfectionnements.
L’illustre Edison et ses disciples avaient parachevé leur œuvre.
Entre autres appareils électriques, le téléphone fonctionnait alors
avec une précision si merveilleuse que les sons, recueillis par les
plaques, arrivaient librement à l’oreille sans l’aide de cornets. Ce qui se
disait, ce qui se chantait, ce qui se murmurait même, on pouvait
l’entendre quelle que fût la distance, et deux personnes, comme si elles
eussent été assises en face l’une de l’autre [Elles pouvaient même se
voir dans des glaces reliées par des fils. grâce à l’invention du télé-
phote.].109

C’est l’âme damnée du Baron, le savant Orfanik, qui a développé des


inventions capables d’éloigner les curieux du château, comme celle basée
sur l’électromagnétisme qui avait « cloué » le docteur Patak au pied du
château. C’est également Orfanik qui a posé un système téléphonique
entre le château et la salle de l’auberge : le Baron et Ofranik peuvent
écouter ce qui s’y passe, comme ils peuvent s’en servir pour diffuser des
messages semblant venir de nulle part. Et si on y contrevient comme Nic
Deck, Orfanik réserve un spectacle de choix aux trublions :

Cette nuit-là, la machinerie de Orfanik, qui était toujours prête à fonc-


tionner, produisit une série de phénomènes purement physiques, de na-
ture à jeter l’épouvante sur le pays environnant : cloche tintant au cam-
panile de la chapelle, projection d’intenses flammes, mélangées de sel

109 Ibid., chap. 15.
Les maîtres du genre 215

marin, qui donnaient à tous les objets une apparence spectrale, formi-
dables sirènes d’où l’air comprimé s’échappait en mugissements épou-
vantables, silhouettes photographiques de monstres projetées au moyen
de puissants réflecteurs, plaques disposées entre les herbes du fossé de
l’enceinte et mises en communication avec des piles dont le courant avait
saisi le docteur par ses bottes ferrées, enfin décharge électrique, lancée
des batteries du laboratoire, et qui avait renversé le forestier, au montent
où [sic] sa main se posait sur la ferrure du pont-levis.110

Une partie des mystères s’éclaircit. Maintenant Verne explique com-


ment le Baron, ulcéré de l’apparition du Comte, l’a attiré au château pour
s’en débarrasser.

La voix de la Stilla, envoyée à l’auberge du Roi Mathias par l’appareil té-


léphonique, avait provoqué le jeune comte à se détourner de sa route
pour s’approcher du château ; l’apparition de la cantatrice sur le terre-
plein du bastion lui avait donné l’irrésistible désir d’y pénétrer ; une lu-
mière, montre [sic] à une des fenêtres du donjon, l’avait guidé vers la po-
terne qui était ouverte pour lui donner passage. Au fond de cette crypte,
éclairée électriquement, de laquelle il avait encore entendu cette voix si
pénétrante, entre les murs de cette cellule, où des aliments lui étaient ap-
portés alors qu’il dormait d’un sommeil léthargique, dans cette prison en-
fouie sous les profondeurs du burg et dont la porte s’était refermée sur
lui, Franz de Télek était au pouvoir du baron de Gortz, et le baron de
Gortz comptait bien qu’il n’en pourrait jamais sortir.111

Tout, ou presque, est enfin expliqué, sauf le dernier dispositif mis en


place par Orfanik :

Un courant électrique était préparé pour mettre le feu aux charges de dy-
namite qui avaient été enterrées sous le donjon, les bastions, la vieille
chapelle, et l’appareil, destiné, à lancer ce courant, devait laisser au baron
de Gortz et à son complice le temps de fuir par le tunnel du col de Vul-
kan.112

Si bien que, quand les manants de Werst et les gendarmes venus de


Karlsburg, alertés par Rotzko, arriveront, tout explosera. Le Baron ne
partira qu’après avoir entendu une dernière fois la voix de Stilla. Franz


110 Ibid., chap. 15.
111 Ibid., chap. 15.
112 Ibid., chap. 15.
216 La littérature d’imagination scientifique

élargit le passage et part à la recherche du Baron qu’il trouve dans ses


appartements en haut de la tour, transformés en salle de spectacle.

A gauche, au contraire, une estrade, dont la surface était drapée d’étoffes


noires, recevait une puissante lumière, due à quelque appareil de concen-
tration, placé en avant, mais de manière à ne pouvoir être aperçu.
A une dizaine de pieds de cette estrade, dont il était séparé par un
écran à hauteur d’appui, se trouvait un antique fauteuil à long dossier,
que l’écran entourait d’une sorte de pénombre.
Près du fauteuil, une petite table, recouverte d’un tapis, supportait
une boîte rectangulaire.
Cette boîte, longue de douze à quinze pouces, large de cinq à six,
dont le couvercle, incrusté de pierreries, était relevé, contenait un cy-
lindre métallique.113

Nous avons là un dispositif qui pourrait s’apparenter, de loin, à ce


qui est aujourd’hui un home cinéma. Au moment où Franz va assassiner le
Baron, la Stilla apparaît sur scène lors de son dernier récital et chante.
Subjugué, Franz veut la prendre dans ses bras, mais le Baron casse
l’écran de verre, la Stilla disparaît au moment où le Baron emporte la
boîte mystérieuse. Alors qu’il fuit une balle de Rotzko brise la boîte, co-
lère du Baron. La première explosion visant les assaillants, va tuer Ro-
dolphe de Gortz. Rotzko retrouve le jeune Comte que la vision fugitive
de la Stilla a rendu fou. Fait prisonnier, Orfanik expliquera les derniers
mystères : c’est lui qui a enregistré des représentations de la Stilla et sur-
tout son dernier concert. Quant à l’apparition de la Silla :

C’était un simple artifice d’optique.


On n’a pas oublié que le baron de Gortz avait acquis un magnifique
portrait de la cantatrice. Ce portrait la représentait en pied avec son cos-
tume blanc de l’Angélica d’Orlando et sa magnifique chevelure dénouée.
Or, au moyen de glaces inclinées suivant un certain angle calculé par Or-
fanik, lorsqu’un foyer puissant éclairait ce portrait placé devant un mi-
roir, la Stilla apparaissait, par réflexion, aussi « réelle » que lorsqu’elle était
pleine de vie et dans toute la splendeur de sa beauté.114

L’approche de ce dernier roman de Verne, en montre toutes les fai-


blesses en dépit de l’utilisation sciencefictive de la téléphonie et de l’enre-
gistrement de la voix sur cylindre. On sent que l’imagination de Verne

113 Ibid., chap. 16.
114 Ibid., chap. 16.
Les maîtres du genre 217

est en train de s’épuiser, même si, par la suite, Le Secret de Wilhelm Storitz
(1898-1910) peut faire illusion avec son histoire d’invisibilité, diluée dans
une aventure sentimentale. Mais le roman a tellement été remanié par
Michel Verne, qu’il apparaît n’être qu’une pâle réplique à L’Homme invi-
sible de Wells.
C’est d’ailleurs, comme le rappelle, Pierre Versins, ce qu’affirmait
Sam Moskowitz : à partir de 1880, les qualités inventives de Verne
s’affaiblissent.
On peut penser également qu’Hetzel, à cette époque, est beaucoup
moins vétilleux avec Verne qu’il le fut par le passé. Le « produit Verne »
se vend bien, très bien même, en dépit d’insuffisances qu’Hetzel n’aurait
jamais accepté à ses débuts. Ici, le contenu présente bien des faiblesses :
les divers problèmes de localisation, un jeune boyard richissime voyage à
pied comme s’il n’avait pas de quoi se payer un cheval, son serviteur se
déplace (toujours à pied ?) de 400 km en 48 h, ce même serviteur con-
vainc les autorités de Cluj d’envoyer la gendarmerie attaquer le château
d’un boyard renommé, comment arrive-t-on à tirer une ligne télépho-
nique de plusieurs dizaines de kilomètres dans une forêt particulièrement
dense et à installer un système d’écoute dans une auberge sans que per-
sonne ne s’en rende compte, comment un simple portrait peut-il sembler
être animé ? … Et ainsi de suite. Verne a connu des heures plus glo-
rieuses.
Il n’en reste pas moins que Jules Verne a toujours utilisé avec assez
de bonheur le capital inventif du XIXe siècle, allant même souvent au-
delà. Il envisage l’hélicoptère, la conquête spatiale, l’utilisation industrielle
de l’aluminium, la satellisation, le sous-marin contemporain, le scaphan-
dre autonome, l’utilisation de l’hydrogène comme carburant, la géother-
mie, l’incinération des déchets, la téléconférence, des armes de destruc-
tion massive,… ainsi a-t-il assuré un succès que les années ne sont pas
venues démentir.
À la même époque, Albert Robida a été encore plus novateur que lui
avec des propositions qui se concrétiseront encore bien d’avantage et à
plus long terme, montrant, par là, une faculté d’intuition séduisante, mais
bien peu reconnue.

2 – Albert Robida

Albert Robida (1848-1926) est un polygraphe, auteur d’une soixan-


taine de livres d’inspirations diverses. Il a illustré dans les 200 œuvres,
participé à 70 revues de presse et laissé plus de 60 000 dessins. En 1957,
218 La littérature d’imagination scientifique

dans la revue Fiction, Jean-Jacques Bridenne le surnomme « Le Jules


Verne du crayon » tout en reconnaissant que : « Rendre compte par écrit
de l’œuvre de Robida, c’est la trahir fatalement. C’est par la connaissance
de ses incomparables croquis et gravures qu’il est seulement possible de
l’apprécier, en particulier comme anticipateur. »115
Même si J.J. Bridenne exagère quelque peu, il faut quand même re-
connaître à Robida une imagination riche, féconde, souvent complétée
par les illustrations qui accompagnent son texte et qui apportent des pré-
cisions qui ne figurent pas toujours dans l’écrit.
Robida, c’est aussi un ensemble de préoccupations nouvelles et pro-
bablement une culture, une connaissance des sciences et techniques de
son époque probablement équivalentes ou proches de celles de Verne,
mais débarrassées d’un didactisme un peu pesant que l’on trouvait aussi
bien chez lui que chez Flammarion, puisque Robida n’a pas pour projet
d’enseigner ses lecteurs, mais simplement de les distraire.
Robida, c’est donc une écriture sans prétention (pas assez sans
doute), un peu rapide même, avec des montages parfois quelque peu ro-
cambolesques et dignes d’un feuilletoniste.
Le fait qu’il ait aussi très souvent changé d’éditeur contribue égale-
ment à son oubli relatif, aucun n’ayant entrepris sa promotion comme
Heztel le fit pour Verne, en dépit de qualités remarquables qui en font
malgré tout un maître du roman d’imagination scientifique.
La première œuvre conjecturale de Robida est une parodie de Jules
Verne, qui ne se dissimule pas : Voyages très extraordinaires de Saturnin Fa-
randoul dans les 5 ou 6 parties du monde et dans tous les pays connus et même incon-
nus de M. Jules Verne (1879). C’est une pochade, un pastiche comme il s’en
est fait depuis Rabelais et jusqu’à ceux de Paul Reboux à partir de 1908.
Le Pacifique rugissant apporte sur une plage de Polynésie, le berceau
d’un bambin, déjà doté d’un état civil, Fortuné-Gracieux-Saturnin Faran-
doul, qui sera élevé par des orangs-outangs. On pourrait voir ici tout au-
tant une allusion aux aventures du roi Sargon 1er, qui inspirera l’histoire
biblique de Moïse, qu’une préfiguration des aventures de Tarzan.
En tout cas, le grand singe apparaît également dans les romans de
Verne, comme dans L’Île mystérieuse ou Jup devient un serviteur modèle :
« On sait que Buffon posséda un de ces singes, qui le servit longtemps
comme un serviteur fidèle et zélé. »116 Saturnin est donc élevé selon les


115 BRIDENNE, Jean-Jacques. « Robida, le Jules Verne du crayon » in Fiction. Paris :

OPTA, Sept. 1957 (n° 10).


116 VERNE, Jules. Op. cit., p. 209.
Les maîtres du genre 219

préceptes de Rousseau : dans l’innocence, au milieu d’une nature idéale,


apprenant d’elle tout ce qu’il y a à savoir.
Malgré tout Saturnin s’évade de ce cadre rustique, recueilli par un
navire, il accède à la civilisation et apprend dans le même temps toutes
les langues présentes sur le bateau : français, anglais, espagnol, malais,
chinois. Il y reste cinq ans et visite le monde.
Un jour l’équipage de La Belle Léocadie, qui faisait relâche sur une île,
est attaqué par des pirates. Comme dans L’île mystérieuse, l’équipage se dé-
fend depuis une grotte percée dans une falaise, qu’ils ont fortifiée avec
des carapaces de tortues. Les pirates refluent quand les marins voient Sa-
turnin arriver à la tête d’une armée de singes et voient aussi des monstres
surgissant de la mer :

…ces bipèdes, couverts d’un cuir épais, ont des têtes de fer toutes
rondes, sur la face desquelles s’ouvre un grand œil jaune ; pas de bouche,
pas de nez ! une sorte de tuyau part de la tête et s’ajuste à un sac accro-
ché au dos. (…) L’homme survenu providentiellement dans la grotte
était tout simplement le capitaine Nemo que connaissent tous les lecteurs
de M. Jules Verne, c’est-à-dire l’univers entier, ce qui nous dispense de
faire son portrait.117

Vêtu de son scaphandre autonome, Nemo est venu au secours de La


Belle Léocadie, comme il avait aidé Cyrus Smith et ses compagnons, en
torpillant le navire des pirates qui les assaillaient. Nemo propose à Satur-
nin de le conduire dans l’île où il a passé sa jeunesse. Chemin faisant
Nemo initie Saturnin et le Lieutenant Mandibule à la chasse sous-marine

…dans des antres habités par des monstres inconnus de l’homme, tels
que l’imagination la plus déréglée peut seule en rêver : homards de six
mètres, crocodiles de mer, poulpes-torpilles, crabes à mille pattes, ser-
pents marins, éléphants à nageoires, huîtres géantes, etc… (…) C’était
une huître géante de trois mètres de diamètre, très bombée, accourant en
trottinant sur six courtes pattes ; sa coquille entr’ouverte laissait aperce-
voir deux yeux ronds et fixes où se lisaient la plus grande férocité (…)
l’huître s’ouvrit toute grande et avala le lieutenant Mandibule d’un seul
coup…118


117 ROBIDA, Albert. Voyage très extraordinaire de Saturnin Farandoul dans 5 ou 6 parties du
monde et dans tous les pays connus et même inconnus de M. Jules Verne. Paris : Librairie illus-
trée/Librairie M. Dreyfous, 1879, p. 52, 53.
118 Ibid., p. 59.
220 La littérature d’imagination scientifique

Parodiant Verne, Robida donne alors dans le burlesque dans un co-


mique d’exagération. C’est un procédé qu’il va réemployer fréquemment.
Ainsi le navire des pirates est-il rééquipé par les singes qui vont devenir
d’excellents marins.
Dans le domaine de la parodie, Robida égratigne également d’autres
genres, comme le « roman à l’eau de rose » qui est en train de se déve-
lopper, lors de la rencontre entre Saturnin et la princesse de Timor, la
belle Myrosa (p.62). Pour garder leur amour secret, ils se rencontrent
sous la mer !… Un jour qu’ils assistent au combat entre une baleine et un
monstre marin, Saturnin va délivrer la baleine, mais elle avale Myrosa et
entraîne Saturnin à 40 lieues (160 km/h à l’heure) jusqu’à Melbourne où
elle finit dans l’aquarium du savant Crocknuff et c’est là qu’elle rejette
l’indigeste Myrosa, tel Jonas. Saturnin veut reprendre Myrosa, Crocknuff
refuse : il a payé la baleine, elle lui appartient avec ce qui était dedans.
Saturnin, à la tête de l’armée océanienne, déclare la guerre à
l’Australie. « Ah ! perfide Albion, tu protèges le crime, tu soutiens les
oppresseurs de l’innocence ! le jour de la vengeance viendra et tu sauras
ce que pèsent les bras armés pour une juste cause !… »119 On se souvient
des attaques de Verne contre l’Allemagne, ici, sur un ton humoristique,
Robida stigmatise l’ennemi héréditaire, la perfide Albion.
Saturnin promu général vole de victoires en victoires grâce à son ar-
mée de singes, et ses « nouvelles carabines (…) dites à jet continu »120
que l’on peut penser être des mitraillettes et qu’il réutilisera dans La
Guerre au XXe siècle.
Si la mitrailleuse lourde a véritablement fait son apparition en 1862
avec le modèle Gatling qui reposait sur l’utilisation de six canons rotatifs,
assez proche de ce que Vinci avait imaginé, Gatling perfectionnera son
système en 1870. En France, un modèle semblable est élaboré à la même
époque, mais on reste encore proche d’un système d’artillerie légère. Le
fusil mitrailleur, qui ressemble plus à l’invention de Saturnin, ne fera son
apparition qu’en 1913 aux USA avec le Lewis MK1, puis en 1915 en Al-
lemagne, avec le Maxim 08/15 et enfin le Chauchat (CSRG) français sera
mis en service en 1916.
Plus tard, Saturnin et ses hommes, lors des combats marins utilise-
ront des fusils à air comprimé, issus de l’équipement de Nemo. En 48 h
l’Australie est conquise, Saturnin devient Roi des singes et l’Australie


119 Ibid., p. 84.
120 Ibid., p. 94.
Les maîtres du genre 221

s’appelle alors la Farandoulie. L’assaut de l’aquarium de Croknuff se


solde par la mort de Mysora.
La presse européenne se déchaîne contre Saturnin 1er. La marine de
la perfide Albion attaque et l’Angleterre envoie sa meilleure espionne, la
belle Lady Arabella Cardigan à la tête d’une nuée d’espions qui distri-
buent de l’alcool aux singes selon une technique proche de celle em-
ployée par les Américains pour lutter contre les Indiens : les pervertir
pour les affaiblir. La Farandoulie tombe. Saturnin, condamné à l’exil, est
de nouveau sauvé par Nemo. Saturnin embarque sur La Belle Léocadie et
se dirige sur Le Havre où il délivre son père nourricier des griffes d’un
marchand.
Après cette première partie, peu conjecturale, consacrée à l’Océanie,
la seconde est consacrée aux « deux Amériques ».
En Amérique Saturnin fait la connaissance du savant ingénieur Ho-
ratius Bixby qui, sur une île déserte avait inventé un phonographe qui « le
distingue du phonographe vulgaire, (il) lui répondait. »121 Nous avons là
une invention délirante que Robida reprendra dans son roman Le XXe
siècle, mais qu’il n’explicite pas assez pour que l’on puisse la rattacher à
quoi que ce soit de précis, au mieux pourrait-on y voir une lointaine pré-
figuration des Maine Frame qui conversent avec l’homme en ayant enfin
réussi le test de Turing, comme Hal 9000 dans 2001, l’odyssée de l’espace
d’A. C. Clarke ou comme Colossus et Gardien, dans Colossus de D.F.
Johns.
Saturnin rencontre alors Philéas Fogg et son fidèle Jean Passepar-
tout, poursuivis par les 358 femmes qu’ils ont sauvées. Tout ce petit
monde arrive en Patagonie où ils s’établissent dans un village de castors,
dont Passepartout deviendra l’un des chefs comme Saturnin l’avait été
pour les singes.
Philéas Fogg entraîne les autres dans la guerre civile paraguayenne.
Saturnin et Bixby s’engagent aux côtés des nordistes et Fogg devient chef
des armées sudistes. « Avec le concours d’une commission de savants
fonctionnant sous sa présidence, il voulut donner à la guerre un caractère
de précision scientifique digne du siècle de progrès dans lequel nous
avons le bonheur de vivre… »122 et pour cela Fogg s’adjoint les services
du savant allemand Fridolin Rosengarten, dans lequel on reconnaîtra le
Dr Schultze des 500 millions de la Bégum.


121 Ibid., p. 221.
122 Ibid., p. 274.
222 La littérature d’imagination scientifique

Saturnin et Bixby montent une compagnie de 200 locomotives blin-


dées sur route, avec artillerie, pour remplacer la cavalerie. Ceci préfigure
les chars d’assaut que Robida présentera dans La Guerre au XXe siècle.
La première bataille est un échec pour Fogg, mais Rosengarten pré-
sente une nouvelle arme : des torpilles (à cette époque, torpille avait aussi
le sens d’obus et ici de grenade) à gaz asphyxiant. « Philéas et Fridolin se
dirigeaient vers les locomotives à la tête d’un petit détachement
d’hommes revêtus tous d’une sorte de scaphandre muni d’un réservoir
d’air. »123 On retrouve là, la première application du scaphandre Rou-
quayrol mis au point en 1862 pour sauver les mineurs en milieu confiné.
Puis, burlesque oblige, Robida invente des obus de 300 kg à la ver-
veine concentrée, puis des bombes à chloroforme et enfin « Fridolin
créa, nouvelle et admirable invention, l’aspirateur pneumatique à vapeur
de la force de cinq cents chevaux, portant à six kilomètres. »124 Cette
arme lui permet tout autant d’aspirer les trains blindés, que les armes et
les forces ennemies. Étape suivante, Fridolin réutilise les germes de la va-
riole comme arme bactériologique, comme lorsque les Américains les
utilisèrent pour décimer les Indiens en en imprégnant des couvertures.
En réplique, « Farandoul voulait inaugurer la guerre sous-ma-
rine ! »125 On sait que ce type de guerre a été expérimenté lors de la
guerre d’indépendance des État-unis et Robida en donne là une première
application plus large. Il reprendra ce thème dans La Guerre au XXe siècle,
où le traitement du motif en sera plus détaillé, bien qu’ici on assiste à une
bataille sous-marine complète, pour la conquête du câble transatlantique,
avec un escadron de cavalerie de scaphandriers montés sur espadons et
sous-marins.

Le câble transatlantique fut pris et repris six fois. Le reporter du Figaro,


se cramponnant au câble, résista victorieusement à toutes leurs charges ;
ayant adapté au câble un petit appareil de poche, il se mit à télégraphier à
son journal des notes rapides indiquant toutes les phases de la lutte.126

Le premier câble transatlantique, destiné aux liaisons télégraphiques,


a été posé en 1862 par le Great Easten, encensé par Verne et célébré par
Hugo, qui, impropre à accueillir des passagers, avait été recyclé à cet
usage. C’est donc bien un objectif stratégique et à partir de lui Robida in-

123 Ibid., p. 278.
124 Ibid., p. 283, 284.
125 Ibid., p. 286.
126 Ibid., p. 290.
Les maîtres du genre 223

vente, avec ce reporter accroché au câble pour communiquer avec son


journal, ce que sera le premier état du « blogging » qui va émerger lors de la
guerre du Kosovo en 1999 grâce à l’usage des ordinateurs portables,
branchés au Réseau par Modem : le journalisme en direct. Par la suite les
« blogs » de cette nature vont se développer lors de la seconde Intifada en
2000 et se transformer vers 2005. Avec la percée du Web 2.0, le « blog-
ging » va devenir d’abord un exerice d’autopromotion, puis un mode de
communication personnel associé aux réseaux sociaux.
Pour éviter une défaite totale, l’armée sudiste s’enfuit en ballons pro-
pulsés par une petite machine à vapeur qui actionne une hélice, comme
le seront les Zeppelins.

Ce n’est pas tout. – Ces ballons, construits pour la guerre, étaient cuiras-
sés ; un blindage d’acier recouvrait la sphère de gutta-percha, comme une
gigantesque marmite renversée. La nacelle aussi, très grande, était forte-
ment blindée, par ses embrasures sortaient quelques gueules de canons,
prêts à aboyer dans les nuages.127

De la même façon qu’il développera plus tard la guerre sous-marine,


Robida fera de même pour la guerre aérienne avec des précisions et des
perfectionnements intéressants.
Les troupes aéroportées de Fogg vont bombarder la capitale nordiste
et Robida met en place une première mesure de défense passive : « Im-
médiatement, tous les ordres furent donnés pour plonger la ville dans
l’obscurité, tout fut éteint pour éviter de donner de faciles points de mire
aux sudistes. »128 Rappelons que le concept de défense passive, qui
s’accompagne de bien d’autres mesures, ne sera élaboré qu’à partir de
1930.
Pendant la bataille aérienne, Bixby invente une arme nouvelle : une
torpille (mine) accrochée à un petit ballon retenu au sol. Quand l’ennemi
s’approche il peut être détruit. Ceci rappelle les premières utilisations des
torpilles flottantes, pendant la guerre de Sécession, qui étaient reliées à de
petits torpilleurs par une hampe d’une quinzaine de mètres et ceci préfi-
gure l’utilisation des ballons captifs (saucisses) pendant la Première
Guerre mondiale dont les câbles devaient gêner l’évolution des avions
au-dessus des villes. L’explosion de la Sainte Barbe du ballon de Fogg
permet la fin de la guerre civile et ramène la paix au Nicaragua.


127 Ibid., p. 293. Coupe d’une nacelle, p. 305
128 Ibid., p. 296.
224 La littérature d’imagination scientifique

De retour en Europe, Saturnin part pour l’exploration de l’Afrique


dans la troisième partie du roman, sur le thème de la recherche de Li-
vingstone par Stanley (1869-1871)129 et sur fond de clichés colonialistes :
cannibalisme, royaume des amazones, langage « petit nègre », guerres tri-
bales, le « blanc » déifié et le « nègre » naïf,… Une série d’images que l’on
retrouvera jusque dans Tintin au Congo (1930), album qui est maintenant
vendu dans les pays anglo-américains au rayon Adultes et avec un ban-
deau « politiquement correct », mentionnant que : « certains stéréotypes
de l’époque peuvent choquer les lecteurs d’aujourd’hui ».
La descente du Nil s’achève aux cataractes d’Assouan et le tableau
qui est fait de l’Égypte est à l’avenant de celui de l’Afrique noire : égypto-
logues français obsédés par les ruines, arabes fourbes et cruels, touristes
aventureux, terre de complots, caravanes de dromadaires, mainmise des
Anglais sur la région… ce que l’on retrouvera dans des romans d’Agatha
Christie, sous d’autres formes, à quelques années de là.
Arrive enfin un événement conjectural : Satrunin et ses quatre com-
pagnons sont réfugiés dans un minaret lorsqu’ils sont attaqués par des
Arnautes (guerriers albanais au service des Pachas de Syrie) et que le mi-
naret est enlevé par une comète. On trouve là un souvenir de Voltaire,
de Le Faure et de Graffigny, de Flammarion et de Verne bien évidem-
ment. Sur la comète Gallia (Voir Hector Servadac de Verne), ils découvrent
toute une population, dont Hector Servadac qui commande la capture du
minaret. Ils arrivent sur Saturne.

…les hommes de Saturne ont des bras et des jambes terminés, il est vrai,
par des mains et des pieds palmés ou plutôt par des nageoires (…) les Sa-
turniens ont dans le dos deux ailes semblables à celles des poissons vo-
lants ! (…) leur visage : le nez, trompe atrophiée chez nous, s’est déve-
loppé et se balance au milieu de leur figure comme une trompe
d’éléphant (…) plus loin certains voltigent au-dessus des groupes…130

On retrouve là des individus humanoïdes volants, comme ceux que


nous avions rencontrés chez Wilkins ou chez Le Faure et de Graffigny.
Quant aux Saturniennes, elles leur ressemblent, en plus gracieux, et ont
sept couleurs différentes. Ce qui permet à Robida de faire une incursion


129 Elle fut financée par Gordon Bennett Jr. (que nous avons rencontré chez Verne dans
la nouvelle « La Journée d’un journaliste…») qui en fit, dans le même temps, une exclusi-
vité pour son journal.
130 ROBIDA, op. cit., p. 465-466.
Les maîtres du genre 225

dans les mœurs saturniennes, ce qui est une nouveauté par rapport à ses
prédécesseurs :

Chaque Saturnien, à un âge fixé par la loi et qui varie suivant les latitudes,
est tenu d’épouser un échantillon de chacune des variétés indiqué par
voie de tirage au sort ; c’est le mariage gratuit et obligatoire, sage institu-
tion que les Saturniens possèdent depuis des siècles…131

En revanche, comme toujours, les intrus sont examinés par les sa-
vants, membres de l’Académie. Les terriens sont mis en cage dans une
sorte de jardin zoologique, qui est peut-être un souvenir de Cyrano, mais
aussi une préfiguration du zoo de Tralfamador où Billy pèlerin sera en-
fermé et où il retrouvera la belle Montana Patachon, dans Abattoir 5 de
Kurt Vonnegut Jr.. Saturnin délivre les terriens qui sont de nouveau em-
portés par la comète qui les ramène sur Terre.
Dans cette quatrième partie, Saturnin va explorer l’Asie porteuse de
clichés à l’instar de l’Afrique : despotes capricieux, fakirs, opium, suppli-
ces cruels et variés, fanatisme religieux, nourriture étrange, le seppuku,…
C’est un environnement que l’on a trouvé, en partie, chez Paul D’Ivoi
dans Docteur Mystère. Même si Saturnin y rencontre Michel Strogoff, toute
cette partie non conjecturale est seulement enveloppée dans la descrip-
tion d’une traque destinée à retrouver l’éléphant blanc du roi du Siam.
La cinquième partie ramène Saturnin en Europe avec, pour objectif,
de trouver avant les Allemands, une colonie romaine oubliée du Pôle
Nord. Saturnin part en dirigeable à vapeur. Sur place et pour parvenir au
Pôle, Saturnin se sert d’une invention surprenante :

– Ce sont des bouées de sauvetage d’un système particulier. Voyez au


centre de la bouée se trouve un tonneau de fer parfaitement étanche,
pourvu au sommet d’une fermeture conique à hublot de cristal. Grâce
au fer aimanté, aussitôt mises à l’eau, elles vont marcher droit au pôle par
le seul fait de l’attraction.132

Ces machines vont les conduire à une île volcanique habitée… par
un ancien professeur de philosophie du collège du Havre qui a échoué là
voici huit ans et une bande de forbans qui profitent des épaves apportées
par le Gulf-Stream. Leur chef est le Capitaine Hatteras puisqu’ici il est
fait référence aux deux romans de Verne : Les Anglais au pôle Nord et Le

131 Ibid., p. 466.
132 Ibid., p. 693, 694.
226 La littérature d’imagination scientifique

Désert de glace. Après bien des tribulations, Saturnin revient dans son « île
natale », Pomotou, avec ses amis, pour y fonder une colonie.
Faisant suite à cette œuvre très faiblement conjecturale, Albert Robi-
da, va donner sa première œuvre véritablement anticipatrice : Le Ving-
tième siècle (1883) dont le récit débute en septembre 1952.

L’aéronef omnibus B, qui faisait le service de la gare centrale des Tubes –


boulevard Montmartre- au très aristocratique faubourg Saint-Germain-
en-Laye, suivait, à l’altitude réglementaire de deux cent cinquante mètres,
la ligne ondulante des boulevards prolongés.133

Dès la première page, cette phrase confirme le dépaysement, la rup-


ture temporelle entre deux siècles. Les dirigeables ont remplacé les om-
nibus à cheval, ils sont en concurrence avec le Tube. Robida parle du
« Tube de Bretagne » dont il situe le terminus là où n’existe aucune des
gares parisiennes, alors qu’elles étaient pourtant toutes en place à l’épo-
que où il écrit. Le « Tube de Bretagne », s’il faut l’assimiler au train, aurait
dû avoir son terminus à Montparnasse dont la gare de l’époque a été
inaugurée en 1852. En réalité et comme souvent chez Robida, il faut aller
chercher de l’information complémentaire dans les illustrations, or p. 8, il
montre que le « Tube » est semblable à celui que l’on commence à em-
ployer dans les postes : un cylindre de métal dans un tube métallique,
propulsé par air comprimé. Il ne faut donc pas prendre le terme de
« tube » au sens anglais de « métro », mais plus simplement au sens
propre.
Les aérostats ne transportent pas un nombre fixe de voyageurs, mais
fonctionnent au poids :

Quel que fût le nombre des passagers, dès que le chiffre de 2 500 kilos
était atteint et marqué par l’aiguille du compteur, le mot complet, en
grosses lettres d’un mètre de hauteur, apparaissait sur les deux flancs de
la nacelle-omnibus et le contrôleur de la station ne laissait plus monter
personne.134

Effectivement, un surpoids aurait entraîné une plus grande dépense


d’énergie pour rester à une altitude de 250 m et aurait gêné les ma-
nœuvres de l’omnibus.


133 ROBIDA, Albert. Le Vingtième siècle. Paris : Georges Decaux, 1883, p. 1.
134 Ibid., p. 2.
Les maîtres du genre 227

Robida place la population du XXe siècle dans le cadre de la société


des loisirs, ce qui est une approche novatrice même si, comme ici, elle
semble ne concerner que la petite bourgeoisie d’affaire : « Les passagers
de l’aéronef B étaient en grande partie des commerçants parisiens, reve-
nant avec leurs familles de leurs villas de Saint-Malo ou d’une petite par-
tie de campagne dans les roches bretonnes… »135 Ce sont les moyens de
communication qui ont transformé la société, ils ont rapproché les plages
de Paris bien avant que de hardis politiques les installent intra muros.
Avant, seuls les représentants d’un monde proustien, les rentiers ou les
oisifs avaient cette possibilité, maintenant le bourgeois peut avoir « sa
campagne ».
Parmi les voyageurs, des lycéennes en uniforme. La Loi Falloux du
12 décembre 1880 a officiellement ouvert les études secondaires aux
jeunes filles, même si la première bachelière, Julie Daubié, avait été reçue
en 1861 (grâce aux saint-simoniens).
La bonne société a ses familles progressistes, celles qui font la mode
et ici, il s’agit du développement des tendances féministes : « Dans les
familles avancées, les jeunes filles, répudiant les noms frivoles du calen-
drier, s’appellent maintenant Nicolasse, Maximilienne, Arsène, Rustica,
Gontrane, Hilarionne, Prudence ou Casimira… »136 C’est-à-dire des pré-
noms plus ou moins proches de leurs homologues masculins, ce qui
semble indiquer une émancipation de la femme et un certain féminisme
social (aujourd’hui en imitant les Canadiens et touchant au ridicule, ne
parle-t-on pas d’auteure ou d’écrivaine ?).
L’urbanistique a modifié les paysages. La Seine est bordée d’im-
meubles de douze étages, ce qui est bien au-delà des normes haussman-
niennes. Le Bois de Boulogne a disparu, remplacé par des usines et des
cités ouvrières. « L’aéronef fit un crochet à droite pour éviter les hautes
tours de l’Observatoire et la grande usine électrique du Mont Valé-
rien… »137 Il est curieux que Robida n’ait pas laissé l’observatoire à Meu-
don où il est installé depuis 1667… à cheval sur le méridien de Paris. En
revanche, même si elle est curieusement implantée, l’usine du Mont Va-
lérien rappelle la présence de la « fée électricité ».
Trois des lycéennes, filles et pupille du banquier Raphaël Ponto, dé-
barquent à Chatou, à l’Ouest de Paris : « – Tiens, dit Barbe, j’ai oublié de
téléphoner à Papa d’envoyer un hélicoptère au-devant de nous ! »138 En-

135 Ibid., p. 2.
136 Ibid., p. 4.
137 Ibid., p. 6.
138 Ibid., p. 6.
228 La littérature d’imagination scientifique

core deux indications intéressantes : le téléphone est devenu quelque


chose de banal, portable peut-être, et les grandes familles peuvent avoir
un ou des hélicoptères à disposition. Les jeunes filles arrivent dans le 37e
arrondissement, celui des affaires.

S’approchant du téléphonographe encastré dans un des piliers de la grille,


Barbe s’annonça (…) le téléphonographe, cet heureux amalgame du télé-
phone et du phonographe. Avec lui il n’est pas besoin, comme avec le
simple téléphone, de tenir sans cesse le tuyau conducteur à l’oreille et de
parler dans le récepteur ; il suffit de parler à voix ordinaire à petite dis-
tance de l’instrument et l’ouverture de métal, à la fois oreille et bouche,
apporte bientôt, distinctement détaillées, les syllabes de la réponse.139

Ce que Robida nous décrit ici n’est autre que l’interphone. Il n’est
pas encore arrivé au téléphonoscope, mais il fera ce pas dans peu de
temps. En revanche, Robida n’utilisera pas le terme « téléphote », pour
décrire un appareil semblable. Ce terme ne sera principalement utilisé
que par Verne et D’Ivoi.
Mme Ponto est sortie, mais elle a laissé ses instructions « dans le pho-
no », une sorte de répondeur-enregistreur : elle sera de retour vers onze
heures : « Je dîne au Café anglais avec quelques amies politiques. »140
Nous sommes à l’heure des bas-bleus et les suffragettes vont bientôt
faire parler d’elles. Contrairement à Souvestre, Flammarion ou Verne,
Robida se place résolument en faveur de l’émancipation féminine. On en
aura confirmation dans d’autres ouvrages
Nouvelle invention de Robida, le téléphonoscope sur lequel, pour le
moment, il ne donne pas de détails, mais qui serait peut-être quelque
chose de proche de la télévision. « Monsieur Raphaël Ponto (…) avait ré-
solu de consacrer entièrement sa soirée à ses enfants ; renonçant même à
l’audition téléphonoscopique de l’Opéra… »141 Ce genre d’occupation in-
tellectuelle et bourgeoise, reviendra plusieurs fois dans l’œuvre de Robi-
da.
Les demoiselles Ponto ont mis 45 mn pour venir de Bretagne par le
Tube, soit une moyenne de 773 km/h si on suppose que l’imaginaire
Plougadec-les-Cormorans se situe vers Brest, soit une vitesse semblable à
celle d’un avion moyen courrier, mais en arrivant directement en centre
ville.

139 Ibid., p. 7.
140 Ibid., p. 10.
141 Ibid., p. 11.
Les maîtres du genre 229

C’est une vitesse que leur oncle compare à un voyage Paris/Bor-


deaux en 1890 : quatre jours en diligence et 10 h en train. Et encore la
durée du voyage des filles est-elle à relativiser parce qu’elles ont pris un
omnibus, si elles étaient venues en express, elles n’auraient mis que 28
mn, soit une vitesse de 1 242 km/h et ceci grâce à l’électricité et à l’air
comprimé : « …l’invention des tubes électrique et pneumatique venant,
vers 1915, remplacer les antiques voies ferrées… »142
Ce que Robida ne pouvait prévoir en 1883, c’est qu’en 1915 la
France serait en guerre et loin de ces préoccupations. Ce genre de pro-
pulsion, un wagon cylindrique poussé dans un tube par de l’air compri-
mé, avait été expérimenté pour le métro vers 1865 en Angleterre et à
New York. Verne avait proposé une solution assez semblable dans Paris
au XXe siècle et on retrouvera ce système comme gadget futuriste dans
quelques films de science-fiction.
Les études secondaires sont maintenant axées sur les sciences exac-
tes : mathématiques, physique, chimie, mais aussi le droit. Quant à la lit-
térature :

Les vieux classiques sont maintenant concentrés en trois pages. (…)


chaque auteur a été résumé en un quatrain mnémotechnique qui s’avale
sans douleur et se retient sans effort. (…) Les auteurs français n’ont pas
eu besoin d’être traduits en quatrains ; on en a fait des condensations en
vers et en prose. [Il est vrai] qu’il n’est pas bien lourd, le bachot ès
lettres.143

Comme chez Verne dans Paris au XXe siècle et au-delà de la boutade,


Robida a eu une vue assez juste de l’évolution de l’enseignement avec la
prééminence donnée aux sciences exactes, devenues reines et la dévalori-
sation des lettres, dépréciation sanctionnées par des œuvres abrégés, en
lecture rapide ou en lecture fléchée, comme on en a parfois édité. Main-
tenant, Internet offre un accès à des résumés d’œuvres classiques ou
non : digests fort appréciés des élèves. On retrouvera une marque de cette
approche économique de la littérature un peu plus tard chez Robida,
parmi les inventions et productions de Filox Lorris.
Monsieur Ponto, poussant ce constat de l’inutilité des lettres jusqu’à
l’absurde, propose même tout Racine, Corneille, Dumas & fils et Hugo
en un acte et en une soirée. Le public aura vu l’essentiel de la littérature
classique en un temps minimum. Ce que Monsieur Ponto résume ainsi,

142 Ibid., p. 12.
143 Ibid., p. 16.
230 La littérature d’imagination scientifique

en réponse à son affirmation première, il voulait que ses filles fassent des
études « pratiques », c’est-à-dire négociables sur le marché du travail :
« …la jeunesse achève rapidement ses études littéraires et peut consacrer
tout son temps aux classes sérieuses et pratiques !… »144
La pupille du banquier, Hélène, n’a pas encore songé à une carrière,
pourtant : « Toutes les carrières sont ouvertes maintenant à l’activité fé-
minine : le commerce, la finance, l’administration, le barreau, la méde-
cine… Les femmes ont conquis tous leurs droits, elles ont forcé toutes
les portes… »145 C’est bien là une nouvelle affirmation de l’émancipation
féminine. En 1952, la femme est bien devenue l’égale de l’homme sur le
marché du travail.
Dans la réalité, il faudra encore attendre quelques années pour que
tous les obstacles tombent, en particulier à la suite de l’Affirmative Act qui
se mettra en place aux USA dans les années 60 après l’Executive Order
10925 de John F. Kennedy. Depuis, l’Affirmation Positive est arrivée en
Europe, où elle est tenue pour une nouvelle panacée sociale. Hélas, Hé-
lène n’a de goût ni pour la banque, ni pour le droit, ni pour la médecine,
ni pour l’administration.
Alors qu’elle est en train de dormir, Hélène est brusquement réveillée
par le sifflement du téléphone où une voix lui raconte une première théâ-
trale : « … je comprends maintenant ; les journaux envoient les comptes
rendus de théâtre à leurs abonnés par téléphone… »146
Sans le savoir Robida a inventé le « push » du Web 2.0. Peu après,
Hélène sera de nouveau réveillée pour des nouvelles : l’assassinat du roi
de Sénégambie, puis pour l’annonce d’un coup d’État après la mort du
roi, puis par l’annonce de troubles au Japon, en Australie, au Costa-Rica,
en Turquie,…
En fait, nous avons là la description des chaînes d’informations en
continu. Ce flot de nouvelles peut être arrêté pendant la nuit, pour en
avoir un résumé le matin ou on peut avoir seulement des extraits
d’informations triés par centres d’intérêt, comme le lui expliquera son tu-
teur. C’est aujourd’hui ce que l’on peut faire avec la presse en ligne dont
on peut choisir les contenus, envoyée en fonction de ses centres d’intérêt
ou avec les flux RSS dans le domaine de l’audiovisuel.
En soixante-dix ans, Robida imagine, et c’est bien normal, que Paris
a changé. Nous avons déjà vu la naissance de nouveaux arrondissements,


144 Ibid., p. 18.
145 Ibid., p. 19.
146 Ibid., p. 27.
Les maîtres du genre 231

et la disparition du Bois, mais ça ne s’arrête pas là. La surface de la Capi-


tale a fortement augmenté en direction de l’Ouest, en suivant le couloir
de la Seine qui est un axe naturel : « Et Rouen qui vient d’être annexé ! –
Vers l’Est, Paris ne va que jusqu’à Meaux… »147 On a déjà vu émerger
cette tendance chez Verne avec la construction d’une large voie maritime
entre Paris et la Manche. Cette idée se confirme.
Dans Paris on a un « nouveau quartier aérien. L’aérocab fila en droite
ligne par-dessus les ponts superposés de la Seine, les viaducs doubles et
triples, construits pour les différents tubes… »148 Si des nécessités straté-
giques ont gouverné une partie de la rénovation haussmannienne (de
grandes et larges artères ne sont pas favorables à l’édification de barri-
cades, mais commodes pour les manœuvres des troupes), les transports
(aériens en particulier) remodèlent Paris :

…un changement des plus importants dans l’architecture des maisons a


été imposé par l’importance de plus en plus grande de la circulation aé-
rienne. Jadis on entrait dans les maisons par le bas (…) On entre main-
tenant dans les maisons par en haut, quoi que forcément l’entrée du rez-
de-chaussée ait été conservée pour les piétons. (…) Les grands apparte-
ments sont aux étages supérieurs, le plus près possible des toits…149

Si cette approche du tout-aérien est exagérée, mais probablement


due à l’enthousiasme de Robida pour les appareils volants, il en tire
toutes les conclusions logiques et jusque dans la situation des apparte-
ments bourgeois, qui sont maintenant en haut des maisons alors que
dans la logique haussmannienne, ils étaient en bas quand la domesticité
logeait sous les toits. Robida pense même, en fonction de la circulation
aérienne, à mettre des embarcadères sur les toits, des indications de rue
et de numéros de maison, visibles de 25 m, en ballon. Quant à cette op-
tion du « tout-ballon » elle est légitime, le premier « avion » l’Éole de
Clément Ader, ne fera son premier vol qu’en 1890 et pour l’heure
l’aérostation est tout ce qui existe pour se déplacer en l’air.
Pour trouver de la place, on a construit en hauteur :

Dix ou douze étages à chaque maison ne suffisant plus, il fallait prendre


un peu plus sur le ciel. (…) un tablier de fer colossal, soutenu de distance
en distance par des piliers de fer portant sur des cubes de maçonnerie, a


147 Ibid., p. 40.
148 Ibid., p. 41.
149 Ibid., p. 41.
232 La littérature d’imagination scientifique

été jeté du sommet de l’Arc de Triomphe aux deux tours du Trocadéro,


par dessus tout un quartier. – La place de l’Étoile, couverte entièrement,
a été convertie en jardin d’hiver.150

Certes, il y a chez Robida, un certain délire ; mais ce mode de cons-


truction préfigure ce qui s’est fait au-dessus des voies de chemin de fer
des gares Montparnasse et Austerlitz et ce qui se fait au-dessus du péri-
phérique : trouver de nouvelles surfaces à bâtir dans un Paris intra muros
déjà saturé. Au-delà, Robida imagine encore une solution inattendue :

Tout en haut, dans ce pays des nuages, à cent cinquante mètres au dessus
des jardins suspendus, se balance un gigantesque aérostat captif, compo-
sé de globes gonflés de gaz, attachés à une sorte de grand champignon,
selon un système nouveau qui donne à l’ensemble une stabilité presque
complète (…) Ce gigantesque assemblage de globes captifs supporte, au
lieu d’une nacelle, un grand édifice de forme allongée, construit légère-
ment mais solidement, sur quatre étages terminés par une terrasse, avec
rotonde au centre et pavillons plus élevés aux deux extrémités. L’édifice
contient un cercle, une salle de roulette, un café restaurant, une salle de
concert et quelques appartements.151

Si Verne avait imaginé une ville flottante, Robida imagine une « ville
volante » (ill. p. 45). Étendue exceptée, ce n’est jamais qu’une préfigura-
tion des ballons captifs qui vont monter dans le ciel pendant la Grande
Guerre.
À cette époque, la notion d’IGH n’existe pas encore. Elle commence
juste à apparaître aux USA avec l’idée que l’on peut construire sur une
armature métallique, ce qui va être fait à New York avec le New York Tri-
bune Building (1873), dessiné par Richard Morris Hunt, un bâtiment de
78 mètres. Mais c’est encore très peu, bien des édifices religieux ont des
flèches d’une hauteur beaucoup plus élevée (155 m pour la cathédrale de
Cologne, 142 m pour celle de Strasbourg). Robida évoque des immeu-
bles d’une douzaine d’étages, ce qui semble sans doute énorme pour
l’époque. Notons aussi que le ciment armé ne commencera vraiment à
être exploité dans les constructions qu’à partir de 1880, même s’il y a eu
quelques tentatives avant. On n’a donc pas les moyens techniques de
construire beaucoup plus haut qu’une douzaine d’étages et on n’a pas
non plus les moyens de sécuriser ces immeubles puisque l’ascenseur élec-


150 Ibid., p. 43.
151 Ibid., p. 44.
Les maîtres du genre 233

trique ne se développera qu’à partir de 1880, quand les moteurs seront


assez puissants, et plus encore avec le procédé Siemens d’ascenseur à
crémaillère en 1887. Donc les notions d’IGH et d’ascenseurs sécurisés
sont intimement liées, mais nous n’y sommes pas encore. L’idée de Ro-
bida peut sembler extravagante, mais elle s’inscrit dans la logique qu’il
développe ici : le tout-aérien par dirigeable pour répondre à l’élévation
des immeubles, trouver de la place pour construire en créant de nou-
veaux espaces.
Les transports influent également sur la mode. Les vêtements fémi-
nins n’étant pas adaptés aux jupes longues ou courtes, ce qui prévaut est
« le costume semi-masculin » : c’est une préfiguration de ce qui sera la
jupe-culotte qui apparaîtra en 1911, commode pour la pratique de la bi-
cyclette.
Les inventions touchent aussi les arts, les étudiants en arts gra-
phiques travaillent

…sur toile sensibilisée (…) les peintres ou plutôt les photopeintres col-
laborent avec la lumière électrique ou solaire ; ils obtiennent ainsi
presque instantanément de véritables merveilles en photopeinture (…)
C’est l’art à la portée de toutes les bourses.152

À côté de la photopeinture, on pratique aussi la galvanosculpture. Ce


sont deux inventions essentiellement basées sur des procédés techniques,
dont le principal effet est moins d’encourager une création originale que
de permettre une imitation ou une reproduction à bas coût à la portée du
premier venu.
On peut voir dans la photopeinture une anticipation du film photo-
graphique qui sera mis au point par Georges Estmann en 1888, mais ce
n’est probablement là qu’une allusion à l’héliographie, procédé sur lequel
Nicéphore Niepce a commencé à travailler en 1816 et que son cousin
Abel Niepce va améliorer en 1858 avec son procédé de transfert,
l’héliogravure. Quant à la galvanosculpture, on peut sans doute y voir
une préfiguration de la stéréolithographie qui associe une acquisition nu-
mérique de l’objet à reproduire et un ordinateur à commandes program-
mables qui va faire exécuter par un automate une copie fidèle de l’objet
capturé en CAO. On peut aussi penser à ces sculptures filaires en 3D ob-
tenues dans un bloc de matière plastique par bombardement laser, effec-
tué à partir d’une photo holographique ou de photos numérisées.


152 Ibid., p. 49.
234 La littérature d’imagination scientifique

Robida a longuement parlé du téléphone, du téléphonographe, du té-


léphonoscope, ce qu’il n’envisage pas encore, c’est que les fils puissent
être enterrés : « …les milliers de fils téléphoniques qui se croisent dans
tous les sens, à toutes les hauteurs, devant les maisons et par-dessus les
toits… »153 Si la Bell a commencé l’enfouissement de ses lignes en 1891
aux USA, ceci ne sera pas encore généralisé, même dans les villes, avant
la seconde moitié du XXe siècle. Il en est de même pour le câblage à
basse tension.

L’ancien télégraphe électrique (…) a été détrôné par le téléphone et en-


suite par le téléphonoscope, qui est le perfectionnement suprême du télé-
phone. L’ancien télégraphe permettait de comprendre à distance un cor-
respondant ou un interlocuteur, le téléphone permettait de l’entendre, le
téléphonoscope permet en même temps de le voir. (…) L’appareil con-
siste en une simple plaque de cristal, encastrée dans une cloison d’appar-
tement, ou posée comme une glace au-dessus d’une cheminée quelcon-
que. L’amateur de spectacle, sans se déranger, s’assied devant cette pla-
que, choisit son théâtre, établit sa communication et tout aussitôt la re-
présentation commence. (…) L’illusion est complète, absolue ; il semble
que l’on écoute la pièce du fond d’une loge de premier rang. 154

Dans les romans qui suivront, Robida élargira le fonctionnement de


cet appareil qui, pour l’heure, n’est qu’une forme de télévision à écran
LED dont l’application est intéressante, car elle permet aussi d’entrer en
contact avec quelqu’un comme dans un couplage télévision/ordi-
nateur/Internet par l’intermédiaire d’une « box ». C’est avant tout un ob-
jet aux applications commerciales.
« La Compagnie universelle du téléphonoscope théâtral, fondée en
1945, compte maintenant plus de six cent mille abonnés répartis dans
toutes les parties du monde… » 155 En sept ans d’existence, c’est quand
même un marché très limité, avec un développement très lent à l’échelle
mondiale ; même Internet s’est développé plus vite alors que toutes les
infrastructures étaient à mettre en place, ici ce n’était qu’un développe-
ment du téléphonographe. Ce que nous avons ici est proche de la télévi-
sion distribuée par câble ou par fibre optique.
En revanche, les spectacles proviennent de toutes les parties du
monde (cf. p. 57) et s’il faut en croire les illustrations de Robida (p. 56) la


153 Ibid., p. 51.
154 Ibid., p. 55.
155 Ibid., p. 55.
Les maîtres du genre 235

surface, l’écran qui permet la réception de la téléphonoscopie peut être


de très grande dimension. On retrouvera cette invention, sous divers
noms, chez Villiers, Boussenard, Flammarion, D’Ivoi, Le Faure et de
Graffigny, ainsi que chez Verne, c’est-à-dire chez tous les contemporains
de Robida tant il est vrai que le téléphone, le phonographe, la photogra-
phie, puis le cinéma ont fait rêver les auteurs qui ont immédiatement
pensé à une synergie entre ces techniques pour aboutir à un produit à
usage domestique, qui pourrait retransmettre l’image et le son comme le
fera la télévision.
Très curieusement, Robida envisage une application perverse de cet
élément de progrès. M. Ponto s’endort pendant un spectacle. Ses filles en
profitent pour changer de salle (entendre « de chaîne »), passant d’un
spectacle sérieux à un spectacle de cabaret. Elles rejoignent la retransmis-
sion de la salle au moment de l’entracte. Comme, avec le téléphonos-
cope, on peut explorer la salle, leur père qui se réveille alors découvre
l’un de ses fils à ce spectacle (dégradant pour une bonne famille) de ca-
baret. « Voyons, je ne me trompe pas… là-bas dans cette baignoire à
gauche, c’est votre frère Philippe ! – Philippe est à Constantinople, papa,
à la succursale de votre banque, vous le savez bien ! – C’est-à-dire qu’il
devrait y être… »156
Dans la mesure où cet appareil fonctionne comme un caméscope
que l’on pourrait contrôler à distance, le téléphonoscope devient un outil
de surveillance, ce que nous avons également vu chez D’Ivoi, même s’il
n’a pas été conçu pour cela. C’est ce qui se passe actuellement avec les
multiples caméras de surveillance dans les pays développés : dans les
rues, dans les endroits publics et privés, les entreprises, les magasins, tout
le monde est filmé à son insu.
Dans un autre roman, La Vie électrique, Robida précisera ce point
avec le secrétaire de Filox Lorris qui regrettait amèrement : « …de
n’avoir pas disposé dans le petit hôtel [où réside la « théâtreuse » dont il
est amoureux] les ingénieux et invisibles appareils photo-ponogra-
phiques, qui rendent, en certains cas, la surveillance si facile. »157 De la
même façon, le téléphonoscope permet de rester en contact visuel mal-
gré l’éloignement, comme le permet la visiophonie avec voix sur IP grâce
à un ordinateur et un caméscope.
Robida a même envisagé une utilisation qui préfigure les cybercafés
et surtout les conséquences de la mise en place de la Société de l’Infor-


156 Ibid., p. 70.
157 Ibid., p. 93, 94.
236 La littérature d’imagination scientifique

mation qui prévoit que n’importe quel citoyen puisse consulter Internet
gratuitement depuis un certain nombre de lieux publics. Ici la consulta-
tion du téléphonoscope se fait par le biais de l’Administration postale :

…il y a les téléphonoscopes de l’administration… il suffit, quand on


n’est pas abonné, de se rendre dans un bureau de l’administration ; la
personne demandée se rend au bureau correspondant et la communica-
tion est établie… Excellent pour les voyageurs…158

Comme l’appareil peut rester branché en permanence, comme on


peut l’installer n’importe où, on peut devoir faire face, involontairement,
à des situations embarrassantes : « …j’étais indiscret ; mais la dame ne
s’en est pas doutée… »159 C’est exactement ce qui se passe avec un camé-
scope et un site comme www.chatroulette.com qui met en relation de fa-
çon aléatoire deux ordinateurs partout dans le monde, dont le caméscope
est en fonction ; ce qui ouvre la voie à tous les débordements de l’exhibi-
tionnisme, mais aussi au voyeurisme, un possible déjà envisagé par Robi-
da.
De la même façon, Robida imagine la fonction d’archivage patrimo-
nial grâce à ce système : « Lors de l’invention du phonographe, à la fin du
siècle dernier, on eut l’idée, excellente au point de vue de l’art et des tra-
ditions, de demander des clichés phonographiques aux artistes de l’épo-
que. »160 Ce qui permet de voir et d’entendre des documents d’archives,
ce que l’on avait effectivement fait à la fin du XIXe siècle avec la photo-
graphie, le film et les enregistrements sonores, que l’on peut retrouver
aujourd’hui sous forme de documents numérisés et remastérisés.
Les familles bourgeoises n’ont plus de cuisinier, les aliments sont mis
à disposition par l’une des deux entreprises de nourriture à domicile qui
se livrent une guerre sans merci, la Compagnie Nouvelle d’Alimentation ou la
Grande Compagnie d’Alimentation. Les vivres arrivent sous forme liquide
(soupe, potage, consommé, eau, vin) ou sous forme pâteuse, par des ca-
nalisations aboutissant aux cuisines de l’appartement. Robida développe-
ra cette innovation dans d’autres romans et Verne la reprendra par la
suite dans sa nouvelle, « La journée d’un journaliste américain en 2890 ».
Le chapitre VII, où Robida traite de ce sujet, donne lieu à une ap-
proche économique burlesque où les actionnaires principaux de l’une de
ces entreprises alimentaires, n’y sont pas abonnés… montrant la con-

158 Ibid., p. 72.
159 Ibid., p. 73.
160 Ibid., p. 75.
Les maîtres du genre 237

fiance qu’ils ont dans ce système de nourriture au robinet. Une illustra-


tion (p. 83) semble indiquer que toute cette nourriture n’arrive pas tou-
jours sous forme pâteuse : viandes ou poissons semblent livrés entiers.
Cette question de l’alimentation figure dans d’autres romans (Flamma-
rion, Le Faure et de Graffigny) où elle est réduite à un régime de pilules
(ou équivalent), même si dans les obus spatiaux on a prévu une cuisine et
son équipement.
L’exploration de l’espace a permis, ces dernières années, de dévelop-
per les aliments lyophilisés (le procédé a été inventé en 1906 par Arsène
d’Arsonval) et les plats préparés, qui ont eu des répercussions dans
l’économie occidentale soit avec les produits deshydratés en sachet ou en
pot, soit dans les plats surgelés ou de semi-conserve. Ce n’est donc pas
une question secondaire, du moins en ce qui concerne l’exploration spa-
tiale où poids et volume sont importants, mais elle était en germe dans la
proposition de Robida.
Nous avons vu que, du sommet de l’Arc de Triomphe aux Tours du
Trocadéro, une vaste surface avait été créée pour servir de support à un
espace commercial, il en va de même pour l’exploitation d’autres bâti-
ments historiques. On a installé un ascenseur dans les tours de Notre-
Dame : « Les façades latérales ont été louées aux entreprises d’affichage
et d’annonces, enfin les plates-formes de l’édifice ont servi de bases pour
l’établissement de la station centrale des aéronefs-omnibus. »161 (ill., p.
84)
Certes, on n’en est pas encore là, mais dans le même ordre d’idée,
pour pallier aux défections des subventions des monuments historiques,
les conservateurs rusent et louent certains édifices pour des manifesta-
tions (Versailles, Louvre,…) plus ou moins culturelles ou des tournages,
de la même façon les grands lycées parisiens louent de l’espace à des pu-
blicitaires pour y trouver quelques revenus. Chez Robida tous les bâti-
ments élevés de la capitale ont été réquisitionnés, même « la vieille tour
Saint-Jacques transformée en station d’aérocabs et portant haut dans les
airs toute une flottille de véhicules amarrés à sa plate-forme. »162 (ill., p.
53)
Les grands magasins dont Zola souligne la naissance dans Au Bonheur
des dames en cette même année 1883, sont déjà une réalité chez Robida et
dans des proportions que Zola n’a osé imaginer. Le Trocadéro transfor-


161 Ibid., p. 90.
162 Ibid., p. 90. Harodd’s employait alors 3 500 personnes
238 La littérature d’imagination scientifique

mé est déjà une grande surface digne des 92 000 m2 d’Harrod’s, au même
moment, à Londres :

Huit cents galeries donnant un développement de 28 km courent sur


quinze étages, dont quatre souterrains. Des ascenseurs aérostatiques por-
tent les visiteurs des dernières caves (…) jusqu’aux galeries supérieures
(…) Il y a des restaurants avec cuisines de plusieurs nationalités, et les
clients qui ne peuvent faire leurs achats en un jour ont le droit de cou-
cher dans les magasins où de somptueux dortoirs ont été aménagés. Les
seuls magasins du Trocadéro occupent quinze mille employés ou em-
ployées.163

Le Bon Marché qui avait servi de modèle à Zola est dépassé en


terme de gigantisme, nous sommes dans le domaine de la démesure,
mais aussi de la rationalité puisque Robida semble miser non seulement
sur une clientèle nationale, mais internationale ce que font aujourd’hui
les grands magasins parisiens qui ont, par exemple, embauché des ven-
deurs chinois et russes pour répondre aux attentes de ces nouveaux tou-
ristes qui fréquentent la capitale et qui ont un bon pouvoir d’achat. Ro-
bida reviendra sur cette question dans La Vie électrique.
Pour satisfaire le touriste, on a même réédifié des monuments an-
ciens, comme le Restaurant de la Tour de Nesle (ill. HT, p. 93) : « Cons-
truit par des artistes soigneux, le restaurant gothique avait presque le ca-
ractère d’une reconstitution. Marguerite de Bourgogne et Buridan eus-
sent reconnu leur vieille tour. »164 Il faut également voir dans l’architec-
ture des lieux l’influence de Viollet-le-Duc qui a commencé à réinventer
le Moyen Âge français à partir de 1830 lors de ses restaurations patrimo-
niales. Dans ce restaurant où se pressent la meilleure société ainsi que le
demi-monde grâce à la discrétion des cabinets particuliers, comme chez
La Peyrouse qui en est peut-être le modèle, nous retrouvons M. Ponto et
sa théâtreuse, Mlle Rosa. Quant aux relations extraconjugales de M. Pon-
to, dans la bonne société « fin de siècle », une certaine liberté de mœurs
était admise comme on peut le voir dans les romans de Balzac, de Zola
ou dans Le Nabab de Daudet. Il n’était pas rare de voir un père et son fils
fréquenter la même « maison que la police tolère et que la morale ré-
prouve », le samedi soir.
La nuit, la circulation aérienne est réglementée et aidée par une signa-
lisation optique :

163 Ibid., p. 91.
164 Ibid., p. 93.
Les maîtres du genre 239

…ces phares ont des foyers de formes variées et donnent une lumière de
couleur différente pour chaque quartier. De la sorte, quand un aérocab
arrive dans la zone bleue, devant un phare en forme d’étoile, le mécani-
cien sait qu’il est au-dessus du vieux quartier Saint-Denis ; le foyer du
phare à la forme de croissant de lune indique le quartier Bonne-Nouvelle
et le foyer carré, toujours donnant une lumière bleue, annonce le fau-
bourg Montmartre.165

Nous avons bien affaire ici à une forme de géolocalisation, mais qui
n’est sans doute pas suffisante dans son élaboration (formes simples et
couleurs de base) pour l’étendue supposée de Paris qui grâce à cette dé-
bauche électrique est bien devenue « la ville lumière », mais ceci, comme
le précise Robida, jusqu’à une altitude de 300 m. Au-delà, il fait sombre,
ce qui favorise la délinquance et les attaques d’aérocabs.

Les attaques nocturnes ne sont pas rares, malgré la surveillance de la po-


lice aérienne et spécialement du corps de gendarmerie atmosphérique,
dont les hommes et les patrouilles sillonnent sans cesse les régions dan-
gereuses au-dessus de Paris.166 (Ill. HT, p. 96)

C’est ce qui arrive à M. Ponto qui raccompagnait Mlle Rosa après


leurs frasques à la Tour de Nesle. Le lendemain, l’affaire sera résolue. La
gendarmerie a retrouvé les voleurs dans un tripot clandestin dérivant à
1 200 m d’altitude, vers Fontainebleau. À cette occasion, M. Ponto em-
bauche une jeune avocate pleine de talent dont il connaît la famille. Il en
profite pour lui confier l’avenir de son indécise pupille, Hélène Colobry,
qui sera embauchée comme 4e secrétaire pour qu’elle fasse une carrière
de criminaliste (le crime passionnel), car son air attendrissant fera mer-
veille sur le barreau.

La justice, d’ailleurs, a depuis longtemps mis au fourreau le vieux glaive


qui faisait partie de ses attributs : les philanthropes ont obtenu, au com-
mencement de ce siècle, l’abolition de la peine de mort, ce dernier ves-
tige des siècles de barbarie qu’a traversé l’humanité.167

Si le débat sur la peine de mort a débuté en 1791, souligné par la par-


ticipation d’Hugo en 1828 avec Le Dernier jour d’un condamné, en 1883 elle
existe encore malgré les abolitionnistes dont semble être Robida. La po-

165 Ibid., p. 94.
166 Ibid., p. 96.
167 Ibid., p. 100.
240 La littérature d’imagination scientifique

lémique reprendra de plus belle à partir de 1906 après le succès de la


gauche aux élections législatives de mai, mais la peine de mort ne sera
abolie en France qu’en 1981 avec la Loi Badinter.
Robida revient à l’innovation avec une réception chez le banquier
Ponto, où le service de vestiaire est électrifié et automatisé, de même que
l’annonce des invités qui se fait par « un phono-annonceur à clavier. Les
invités en entrant dans les salons trouvent une sorte de piano dans
l’antichambre ; ils n’ont qu’à jouer leur nom sur le clavier (…) pour que
le phono [les] annonce… »168
Lors de cette assemblée mondaine et cosmopolite, il est question de
l’évolution de la langue : « Cette fusion des peuples (…) amènera fatale-
ment la fusion des langues (…) toutes les langues actuelles se fondront
en un seul idiome. »169 On avait trouvé cette préoccupation chez Flam-
marion avec l’idée d’une domination de l’anglais, Verne avait répondu
dans la démesure avec l’apprentissage possible de centaines de langues,
tandis que Robida voit une uniformisation des langues, à partir d’une
grammaire européenne commune, un mélange de français, d’anglais,
d’allemand, d’espagnol et d’italien qu’il appelle la « salade-langage ». En
extrapolant un peu, on pourrait penser que la langue de l’informatique
est une sorte de « salade-langage » avec son anglo-américain, son fran-
glais, son français réputé correct (que personne n’emploie) et les cen-
taines d’acronymes qu’elle génère depuis l’anglo-américain. Il faut sans
doute voir, ici plus certainement, un rappel de la création de langues arti-
ficielles internationales, que nous avons déjà évoqué avec volapük qui
vient d’être inventé en 1879.
Pendant la réception, chacun va se servir à la série de robinets à li-
queurs et alcools, fournis par la Compagnie. Ce n’est pas le piano à li-
queurs de Nemo, mais nous n’en sommes pas loin et c’est sans doute là
qu’il faut chercher l’origine de cet appareil.
Par la suite, on retrouve Hélène Colobry qui ne veut plus faire car-
rière au barreau, en dépit de ses succès. Son tuteur l’engage à entre-
prendre une carrière politique, propre à ceux qui sont sans appétence
pour une carrière sérieuse : il va l’inscrire au « Conservatoire politique »
pour qu’elle devienne ensuite « POLITICIER comme on dit Épi-
cier… »170, choix que Mme Ponto approuve, même si la carrière est en-
combrée. On peut voir là aussi bien une préfiguration de l’ENA que de

168 Ibid., p. 112.
169 Ibid., p. 114.
170 Ibid., p. 145. Robida éreinte les politiques. Il fera de même avec l’Académie française

et les théâtres qui se transforment en cirque (Chap. VII).


Les maîtres du genre 241

Sciences-Po puisque l’on forme là non seulement de futurs politiciens,


mais aussi la préfectorale. Robida a une certaine aversion pour le monde
politique, c’est une des premières fois où il le montre.
Mais comme Hélène n’a pas plus la fibre politicienne que celle du
barreau, elle va candidater à l’Académie française remaniée en 1925 et
maintenant pourvue de 400 fauteuils et 200 strapontins. On passe de l’un
à l’autre à l’ancienneté. Elle fait ses visites de réception en tube, que Ro-
bida en profite pour décrire avec plus de précision.

Chaque train se compose d’un certain nombre de cylindres creux et capi-


tonnés, vissés les uns aux autres ; ces cylindres communiquent entre eux
par une allée et l’on entre par le dernier. Chaque cylindre porte, écrit en
grosses lettres, le nom de la station où il doit s’arrêter ; par un méca-
nisme ingénieux, en arrivant à cette station, il se détache de lui-même,
pendant que le train continue sa course sans le moindre arrêt.171

Nous avons là un système repris plus ou moins par les trains qui par-
fois, laissent une partie de leurs wagons dans une gare donnée, mais nous
sommes loin du système complexe décrit par Robida, qui ne serait sans
doute pas inapplicable, en ce qui concerne la gestion, grâce à l’infor-
matique, mais qui poserait bien des problèmes techniques.
Robida présente le bâtiment du journal L’Époque, sur les Champs-
Élysées.

Tout l’édifice, sauf une sorte de squelette intérieur en poteaux de fonte,


était en papier aggloméré et métallisé, une matière alliant la solidité à
toute épreuve à la plus extrême légèreté et qui a détrôné la pierre et la
brique dans les constructions modernes.172

On retrouvera cette utilisation de la cellulose chez Verne avec


l’Albatros de Robur le conquérant (1885) ainsi que chez Le Faure et de
Graffigny chez leurs Martiens de Les Planètes géantes et les comètes (1891).
Quant aux structures métalliques, elles sont la conséquence directe de la
révolution industrielle et de l’éclosion des grandes dynasties de Maîtres
de forges. La façade de L’Époque est agrémenté de deux grandes plaques
circulaires, la première est consacrée à de la diffusion publicitaire :
« …un employé calligraphe dessinait l’annonce sur une simple feuille de
papier, et, par le moyen d’un ingénieux appareil électrique, cette annonce


171 Ibid., p. 175.
172 Ibid., p. 198.
242 La littérature d’imagination scientifique

se reproduisait aussitôt sur la plaque de cristal en caractère gigan-


tesque. »173 Ceci préfigurant le travail sur tablette graphique d’un info-
graphiste, la seconde est un gigantesque téléphonoscope permettant aux
passants de suivre l’actualité en direct, comme sur les actuels écrans de
Time Square.

Le directeur du journal, un beau matin, ne s’était plus contenté d’images


muettes du téléphonoscope ; il avait voulu mieux que cela, il avait voulu
en même temps le son, le bruit, la rumeur de l’événement. Des savants,
largement subventionnés, s’étaient donc mis au travail, et, après six mois
d’essais, ils étaient parvenus à adjoindre au téléphonoscope une espèce
de conque vibratoire qui reproduisait les bruits enregistrés sur le théâtre
de l’événement par l’appareil du correspondant.174

Trois éléments anticipateurs sont intéressants ici : le premier préfi-


gure la R&D d’une entreprise, le second est l’annonce du cinéma parlant,
le troisième est la présence d’une « conque vibratoire » qui rappelle le pa-
villon de phono pour la forme et déjà le haut-parleur avec une membra-
ne vibrante pour aider à la reproduction du son. Rappelons que la pre-
mière séance de cinéma des frères Lumière aura lieu le 28 décembre 1895
et qu’à l’époque où écrit Robida il n’existe guère que les lanternes ma-
giques et les paxinoscopes pour donner l’illusion du mouvement grâce à
une succession rapide d’images (18 à 24 images/sec) ou de photos en
jouant sur la persistance rétinienne. Quant au cinéma parlant, il ne fera
son apparition que le 6 octobre 1927 avec Le Chanteur de Jazz (la bande
comportait 281 mots pour 102 mn de durée) d’Alan Crosland avec Al
Jolson. Enfin, Robida développe le concept du reportage cinématogra-
phique qui se développera peu après la naissance du cinéma, vers 1900-
1910, grâce aux frères Lumière dès 1895, puis aux frères Pathé, avec de
courtes séquences, dépassant rarement la minute, mais couvrant l’actua-
lité mondiale comme l’envisage déjà Robida :

Au moment de la grande guerre civile chinoise, en 1951, les Parisiens


émerveillés avaient pu entendre les détonations des canons chinois et la
fusillade. (…) Le journal eut dix-huit correspondants tués ou disparus
pendant la guerre et trente et un blessés.175


173 Ibid., p. 199.
174 Ibid., p. 200.
175 Ibid., p. 200.
Les maîtres du genre 243

Il souligne aussi le rôle dangereux du correspondant de guerre, sans sa-


voir que ce sera le cas trente et un ans plus tard lors de la Grande Guer-
re. Mieux encore : « La première de toutes les presses, elle avait aban-
donné le vieux mode de publication typographique, pour se transformer
en un journal téléphonique, paraissant par jour autant de fois qu’il était
nécessaire. »176 Voici qui préfigure les atermoiements actuels de la presse
qui oscille entre garder la tradition analogique ou opter pour le passage
exclusif au numérique à destination des ordinateurs, Smartphones et ar-
doises numériques (Tabs). Si on avait vu l’information en continu chez
Souvestre, on la retrouvera à l’identique (journal téléphoné) chez Verne
dans sa nouvelle « La journée d’un journaliste américain en 2890 ».
Robida précise peu après l’équipement du reporter : « …notre cor-
respondant a l’appareil transmetteur du son fixé à sa boutonnière, tandis
qu’il doit tenir son petit téléphonoscope à la main, tourné vers le point
intéressant et relié au fil électrique par un fil flottant. »177 C’est peu ou
prou la description du micro-cravate et du caméscope numérique du re-
porter moderne. Il n’y manque qu’une alimentation autonome. Robida
n’avait pas envisagé un système de moteur à ressort comme dans la Pa-
thé-Kok qui sera construite à partir de 1913, puis la Pathé-Baby à partir
de 1922 ou plus tard, une alimentation par batterie.
Pour espérer entrer à l’Académie, dans une trentaine d’années, Hé-
lène va devenir chroniqueuse mondaine à L’Époque où chaque rédacteur
lit son papier dans le téléphonographe. Le droit de réponse, introduit par
la loi de 1881 sur la presse, se traduit par des duels, qui seront effective-
ment fréquents en France jusqu’à la guerre de 14-18, puis anecdotiques,
voire mondains par la suite, comme celui qui opposa les députés Gaston
Defferre et René Ribière en 1967 à la suite d’une altercation qui les avait
opposés à la Chambre.
Peu après arrive le trimestre de vacances décennales, conjointement
avec la Révolution fictive décennale de 1953. C’est une période de mani-
festations et de célébrations de tous ordres, une sorte de vaste « carnaval
de Rio » avant la lettre, qui permet à la France de se défouler, tout en
étant une grande attraction touristique, une sorte de fête des fous,
comme au Moyen Âge. À cette occasion, Robida évoque le « fusil élec-
trique »178, sans donner autres précisions, mais qui sera repris par d’autres


176 Ibid., p. 201.
177 Ibid., p. 204.
178 Ibid., p. 261.
244 La littérature d’imagination scientifique

auteurs, évoquant le Vril et préfigurant le Taser®, comme nous l’avons


déjà vu chez D’Ivoi et Villiers.
Hélène s’intéresse aussi aux affaires de son tuteur et à la Bourse en
particulier, avec des choses un peu inattendues dans le financement et la
valorisation de certaines activités comme la création d’un Parc européen
dans le golfe de Naples, à la fois zone protégée et zone touristique sem-
blable aux Parcs naturels :

…notre Italie à nous, transformée en parc européen, aura reçu toutes les
améliorations que nous méditons : villes nettoyées, ruines entretenues,
curiosités améliorées, promenades créées, population costumée ! etc., etc.
Déjà le nombre des visiteurs a augmenté dans des proportions considé-
rables…179

Robida, comme nous l’avons déjà vu dans ce roman, mise sur la civi-
lisation des loisirs et préconise ici la mise en valeur écologique de sites
remarquables. Rappelons qu’à cette époque Herculanum et Pompei
avaient déjà été fouillées. Quant à leur entretien, dont parle Robida, on
reste perplexe. Ici, il s’inspire également du classement en Parc National
de la Yosemite Valley par Abraham Lincoln en 1864 et par la création du
Parc de Yellowstone en 1872. De là, un développement de l’idée de pro-
tection de zones naturelles qui sera reprise par d’autres pays, surtout au
début du XXe siècle.
Robida anticipe aussi sur la création d’un État d’Israël alors que le
mouvement sioniste vient juste d’apparaître avec la publication en 1882
d’Auto-émancipation d’Otto Pinsker où il défend la naissance d’un État
pour contrer la montée de l’antisémitisme qui accompagne les poussées
nationalistes. « En groupant les seuls capitaux juifs, M. de Rothschild, S.
M. Salomon II, a réussi à refaire le royaume de Judée ; il a reconstitué les
douze tribus, rebâti Jérusalem… »180 Nous avons là deux phénomènes
qui, à l’époque, sont passés probablement presque inaperçus, mais que
Robida a noté et exploité alors que nous sommes dans une période où
un certain antisémitisme est relativement commun, comme on peut le
voir dans des romans de Verne comme dans Hector Servadac, dans Clau-
dius Bombarnac ou dans la prose nationaliste et anti-dreyfusarde.
Au-delà, Robida propose la mise en place d’un Président mécanique,
un robot présidentiel.


179 Ibid., p. 293.
180 Ibid., p. 294.
Les maîtres du genre 245

Jamais il n’intriguera, lui ; jamais ce premier magistrat ne deviendra un


danger pour le pays !… Il est en bois, sévère, rigide, immuable ! Il règne-
ra mais ne gouvernera pas ; le pouvoir restera aux mains des représen-
tants de la nation ! (…) L’inventeur, un mécanicien de génie, je le répète,
a construit son automate en deux mois ! (…) le mécanisme est horrible-
ment compliqué, il y a trois serrures et trois clefs… Le président du con-
seil des ministres a une clef, le président de la Chambre en a une autre et
le président du Sénat ou Chambre des vétérans possède la troisième. Il
faut au moins deux clefs pour faire marcher le mécanisme.181

Le Président mécanique n’a pas la perfection de l’Adaley de Villiers,


mais ce système empêchera les conflits, évitera les coalitions douteuses.
Robida, qui ne porte pas le monde politique dans son cœur, comme on
le sait, anticipe sur l’Affaire des médailles (1887) qui aboutira à la démis-
sion du Président Jules Grévy et sur le scandale de Panama (1892) où le
monde des affaires et le monde politique étaient liés, entraînant la démis-
sion du ministre de l’Intérieur, Émile Loubet, la mise en cause du mi-
nistre des Finances Maurice Rouvier et la condamnation de l’ancien mi-
nistre des Travaux Publiques Charles Baïhaut. On peut aussi penser
qu’ici, Robida se souvient de L’Impeccable de Souvestre, où le Président
était représenté par un fauteuil vide que l’on retapissait de temps en
temps. Il pense peut-être aussi aux automates dessinés par Grandville
dans la série, « Le Concert à la vapeur », dans l’ouvrage de Taxile Delord,
Un Autre monde : Transformations, vision, incarnation, ascension,… (1844).
Lors la mise en place du Tube transatlantique, craignant une possible
invasion américaine depuis Panama, son actionnaire principal, M. Ponto,
a fait aménager un système de fermeture du Tube en vue des côtes amé-
ricaines, avec la possibilité de le noyer depuis ce point jusqu’aux USA.
Là, s’est construite une ville sous-marine (ill. HT., p. 288) à 1 118 m
sous le niveau de la mer, site étrangement défendu par des canons.

Les voyageurs se trouvaient sous une immense cloche de fer, large de


cinq cent mètres et haute de quarante. À la place de [sic] ciel, une voûte
constellée de boules de lumières électriques (…) Casino, roulette, grand
bassin pour parties de pêches, ascenseur montant à onze cents mètres, à
l’îlot flotteur-indicateur (…) Il faudrait trouver le moyen d’organiser des
promenades et des chasses sous-marines hors de Central-Tube… 182


181 Ibid., p. 301.
182 Ibid., p. 306, 307.
246 La littérature d’imagination scientifique

M. Ponto reste fidèle au concept de civilisation des loisirs dans un


climat « belle époque » et Robida ne s’attarde pas sur des questions
qu’aurait développées Verne : la température de l’eau, la pression, les
contraintes que cela implique et tout le programme d’activités de loisirs
sous-marins. Robida ne fait pas œuvre de vulgarisation, il reste au stade
des concepts et de la distraction.
Départ de la famille Ponto en villégiature en :

…aéro-yatch, ciré, frotté, peinturluré et pavoisé. (…) Il avait à sa re-


morque un deuxième aérostat de plus grande dimension, un aéro-chalet
de dix huit mètres de long, sur neuf mètres de large, construit dans le
style des vieilles maisons normandes, modifié, bien entendu, suivant les
nécessités de la navigation aérienne, avec façade à poutrelles, balcon,
large toit et une belle plate-forme chargée de fleurs à l’avant.183

Une illustration partielle qu’en donne Robida (p. 325) montre que
son aéro-yatch, L’Albatros, est entouré de ferrures façon Guimard. Une
autre illustration (ill., HT, p. 292 et 329) donne une idée de l’aspect kitch
de ce genre de construction qui rappelle un peu ce que Cyrano avait pro-
posé dans sa dystopie avec ses maisons sur roues. Robida parle de :

…ces commodes aérochalets avec lesquels on peut aller partout sans


avoir à se préoccuper des prétentions outrecuidantes des propriétaires
terriens qui, dans la saison, vous font payer une armoire le prix d’un ap-
partement à Paris.185

C’est bien là une préfiguration des camping-cars, avant que leurs


règles de stationnement soient strictement réglementées.
Avec Mancheville, Robida pressent le « bétonnage » des côtes des
lieux de villégiature. Ici, il s’agit de la Normandie qui a commencé à de-
venir touristique vers 1830, la côte méditerranéenne commence à peine à
être à la mode, seule Nice, où les Anglais sont arrivés pour y séjourner
vers 1820, est renommée. D’autres stations se créent entre 1855 et 1880,
mais elles n’attirent pas encore massivement les touristes, ce qui a expli-
qué l’échec des débuts de Monte-Carlo en 1863…

Mancheville, la plus grande ville de bains normande, est topographique-


ment la plus étrange ville du globe : elle est toute en longueur et n’a pres-


183 Ibid., p. 328.
185 Ibid., p. 332.
Les maîtres du genre 247

que pas de largeur. Elle s’étend tout le long de la côte (…) sur une lon-
gueur de cent dix kilomètres et une largeur de quelques centaines de
mètres à peine. Elle s’est formée par l’agglomération des villes de bain de
la côte, qu’elle a absorbées l’une après l’autre, s’allongeant, s’allongeant
toujours, sans jamais s’arrêter.186

Robida s’intéresse quand même à la Côte d’Azur et en particulier à


Monaco qui devient un lieu attractif (ill., p. 345) où se rassemblent déjà
les yachts de tous les pays.

Le royaume monégasque, monsieur, est un royaume de plaisance ! Il faut


que chez nous, pour l’habitant et surtout pour l’étranger, tout soit joie,
agrément, délices !… (…) Il faut que Monaco reste le premier royaume
de plaisance du monde…187

dont, même les députés, participent au carnaval pour distraire les tou-
ristes. Rappelons que le premier défilé (corso) a eu lieu en 1830 en l’hon-
neur de Charles-Felix et de Marie-Christine, souverains du Royaume de
Piémont-Sardaigne. Pour le reste de la côte, on exploite le climat des
Basses-Alpes pour y installer des sanatoriums et des maisons de repos
aériens.
En voyage avec Hélène, Philippe lui fait visiter une Turquie devenue
laïque, où le Sultan vivote et où les femmes se sont émancipées :

…les harems (…) d’autrefois, sont devenus des salons à l’occidentale,


dont ces dames font gracieusement les honneurs aussi bien aux amis mu-
sulmans qu’aux simples giaours. (…) – Et ces dames ne sortent plus voi-
lées ? – Bien entendu ! ces dames ont adopté toutes les modes fran-
çaises.188

Ce changement n’interviendra que le 1er novembre 1922, lorsque


Mustafa Kemal Atatürk instaurera la laïcité en Turquie. Robida présente-
ra aussi un Japon rénové, occidentalisé. Il faut sans doute y voir une con-
séquence de l’Ère du Meiji (1868-1912) qui est en train d’ouvrir le Japon
à la modernité.
Lors d’une robinsonnade maritime, Robida mentionne une « corvette
électrique »189 qui sera peut-être à l’origine du canot électrique que nous

186 Ibid., p. 330.
187 Ibid., p. 347, 348.
188 Ibid., p. 360.
189 Ibid., p. 387.
248 La littérature d’imagination scientifique

avons trouvé chez D’Ivoi. De même, Robida va-t-il inventer des « îles
factices » destinées à recueillir les naufragés, sur le modèle des refuges de
montagne. Invention louable, certes, mais bien peu réaliste… Il ne
manque à ces îles qu’un système de désalinisation de l’eau de mer pour
entretenir le jardin et permettre aux naufragés de boire.

L’île n° 124 était entièrement ronde ; elle mesurait trente mètres de dia-
mètre seulement et portait le strict nécessaire, une maison en carton pâte
à deux étages, un petit magasin et un sémaphore. Le reste de la superficie
formait un jardin planté de quelques arbres et de légumes. C’était le mo-
dèle n° 2 ; les îles factices à numéro impair sont plus importantes : elles
ont cinquante mètres de diamètre et trois maisons.190

Enfin, Robida propose la création d’un nouveau continent (ill., p.


397) pour résoudre les problèmes de surpopulation grâce à la technolo-
gie :

…il s’agit de réunir en une seule terre les îles polynésiennes… les archi-
pels fourniront l’ossature, la carcasse de notre continent ; nous comble-
rons les détroits, les canaux, les lagunes, pour relier les îles les unes au
autres !… (…) Les six-cents millions d’habitants de notre vieille Europe
s’y trouvent bien à l’étroit ; nous allons leur fournir une terre nou-
velle…191

Nous avions déjà trouvé cette idée chez Boussenard, où il s’agissait


de gratter le fond de la mer pour créer une nouvelle terre, expérimentale.
Robida pousse encore l’idée d’entreprise à son comble.

Après la construction d’un continent, que restera-t-il à faire ? …s’empa-


rer des espaces interplanétaires, briser les liens misérables qui retiennent
la navigation aérienne dans notre zone atmosphérique, coloniser notre
satellite et communiquer avec les autres planètes… 192

Cette nouvelle entreprise restera à l’état de projet.


Dans ce roman, on a vu que non seulement Robida invente, mais
qu’il explore aussi les conséquences de ses inventions ; on a également
vu qu’il ne s’intéresse pas qu’aux techniques de son époque, mais qu’il les
inscrit dans un environnement politique et social, parfois prémonitoire.

190 Ibid., p. 378.
191 Ibid., p. 392.
192 Ibid., p. 395.
Les maîtres du genre 249

Robida ne donne pas une œuvre didactique comme Verne ou Flamma-


rion, mais il a pour seul projet de distraire son lectorat, rejetant tout pro-
jet pédagogique. Il préfère donner à penser et à voir, puisque ses illustra-
tions sont là pour compléter son texte.
C’est d’ailleurs ce qu’il confirme dans l’interview qu’il donna à un
certain Furetière pour l’hebdomadaire Les Annales politique et littéraires du
26 octobre 1919 :

J’abhorre (…) la vie trépidante qu’on subit aujourd’hui : j’en ai toujours


eu la hantise. Et c’est dans une sorte d’intuition funeste que j’ai écrit, en
1882, Le XXe Siècle. Je prévoyais, je craignais cette course forcenée des
hommes, cette existence où tout est hâtif, pressant, subordonné à la ra-
pidité. (…) – Mais quand je reviens à l’objet de mon enquête et que je lui
demande par quelle inspiration extraordinaire, il a prévu certaines appli-
cations de la science que nous avons vu se réaliser pendant la guerre,
telles que le gaz asphyxiant, les chars de combat et autres choses, il paraît
surpris. – Il m’est difficile de vous répondre, dit-il. J’ai réfléchi tout sim-
plement, j’ai écrit et j’ai dessiné en m’amusant.193

Même si Furtière mélange deux romans Le XXe Siècle et La Guerre au


XXe Siècle, Robida s’affirme comme un contemplatif, un amoureux de la
nature :

Peu de temps encore avant la guerre, vous auriez pu me rencontrer avec


mon baluchon sur les routes ; j’ai parcouru ainsi une partie de l’Autriche
de l’Allemagne, de l’Italie et presque toute la France, et ce furent là les
meilleurs moments de ma vie.194

Ses romans ne sont que le fruit de son imagination et de sa réflexion


sur le temps.
Peu après, dans son court roman, La Guerre au XXe siècle (1887), Ro-
bida va aborder une série de problèmes touchant à la guerre et à ses ma-
nies, avec une perspicacité parfois étonnante.
L’action débute le 25 juin 1945 dans l’appartement de Fabius Moli-
nas, jeune et estimable rentier toulousain.

Le premier semestre a été calme, seulement troublé par le train-train ha-


bituel, c’est-à-dire une petite guerre civile dans l’empire danubien, à part

193 FURETIÈRE & ROBIDA. « M. Robida et le nouveau roman des Annales » in Les
Annales politiques et littéraires. Paris : Les Annales, 1919, p. 400. (n° 1896, 26 octobre 1919).
194 Ibid., p. 400.
250 La littérature d’imagination scientifique

une tentative des Américains sur nos côtes, repoussée par notre flotte
sous-marine et une expédition chinoise pulvérisée sur les rochers de la
Corse, l’Europe a vécu dans le calme le plus complet.195

Nous retrouvons ici l’idée que la France pourrait être envahie par les
USA, que Robida avait développé dans l’ouvrage précédent, en pré-
voyant que le Tube entre les USA et la France pourrait être noyé en par-
tie. Ici, cette invasion s’était limitée à celle des mormons en Angleterre
où ils avaient imposé la polygamie. Quant à ce qui se passe dans les états
danubiens, il faut sans doute voir là un rappel des révolutions de 1848
qui ont aussi bien agité la Hongrie avec Lajos Kossuth, Sandor Petöfi ou
Géza Téléki, que dans des provinces de ce qui deviendra la Roumanie
avec Alexandru Cuza et Mihail Kogalniceanu en Moldavie, Nicolae
Blacescu, Gheorghe Bibesco et Ion RĈdulescu en Valachie, Avram Iancu
en Transylvanie. Le Congrès de Vienne de 1815 avait créé l’Empire aus-
tro-hongrois en ignorant les provinces danubiennes, en 1919, il n’en res-
tera plus rien. C’est sans doute aussi un rappel que, depuis la Guerre de
Crimée (1853-1856), l’Empire Ottoman et les Balkans sont « l’homme
malade de l’Europe », une formule due au prince Alexandre Gorchakov,
chancelier d’Empire et ambassadeur du tsar Alexandre II, lors de la si-
gnature du traité de San Stefano (près d’Istanbul) qui clôt la guerre russo-
turque le 3 mars 1878.
Fabius Molinas est mollement installé dans une méridienne d’osier, il
se repose du tracas que lui a causé la confection de ses malles puisqu’il
doit aller prendre les bains de mer sur la côte norvégienne. Il est telle-
ment préoccupé par ses soucis domestiques qu’il

…n’avait guère eu le temps d’écouter les gazettes téléphoniques ; aussi


fut-il surpris d’apprendre le 25 juin, par le Téléphone de midi qu’un casus
belli était né depuis deux jours (…) le conflit était d’ordre purement fi-
nancier, une question douanière…196

Nous retrouvons ici, l’importance donnée à l’information que Robi-


da avait souligné dans l’ouvrage précédent et qui se confirmera plus tard.
En revanche, il ne dit rien du conflit qu’il évoque et qui oppose la France
à un pays limitrophe sans doute, mais ce qui semble être dans l’air du
temps « où les traités de commerce s’imposent à coup de canon. »197

195 ROBIDA, Albert. La Guerre au XXe siècle. Paris : Georges Decaux, 1887, p. 3.
196 Ibid., p. 4.
197 Ibid., p. 4.
Les maîtres du genre 251

C’est là un rappel de la « politique de la canonnière » employée par les


Anglais ou les Français pour imposer des accords commerciaux en Asie
ou Afrique du Nord, dans la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu’en
1911 où elle sera abandonnée. Quant au « Téléphone de midi », c’est une
préfiguration du journal parlé ou du bulletin d’informations de midi sur
la TSF. Pourtant, la première liaison hertzienne, de 7 km, dans la plaine
de Salisbury ne sera établie par Marconi qu’en mars 1897, soit dix ans
après la publication de ce roman par Robida. C’est l’invention du télé-
phone sans fil qui donnera naissance à la « téléphonie sans fil », c’est-à-
dire la TSF ou la radiodiffusion, quelques années plus tard.
Peu après, « le téléphonographe parla »198. C’est par cet appareil que
nous avons déjà rencontré, un téléphone enregistreur, que Fabius ap-
prend qu’il est mobilisé à bord de la 6e escadrille du 18e aérostier, basé à
3 200 m d’altitude et qu’il doit être à 17 h à Pontoise. Ce conflit qui sem-
blait insignifiant est une affaire sérieuse, même si « la mobilisation n’est
pas la guerre » comme l’affirmera très sérieusement le Président Ray-
mond Poincaré le 1er août 1914.
Robida a déjà présenté et présentera, plusieurs inventions à partir du
téléphone, en particulier dans son XXe siècle et dans La Vie électrique où le
« téléphonoscope » devient un prolongement technique du « téléphono-
graphe » que l’on trouve ici. On peut penser que Robida a lu la participa-
tion de Théodore du Moncel à l’ouvrage Le microphone, le radiophone et le
phonographe (1882), qui a eu beaucoup de succès à cette époque, et dont
nous avons déjà parlé.
Le terme « téléphonoscope » apparaît pour la première fois à la fin de
1878, dans le magazine Punch, pour illustrer un dessin de Georges du
Maurier. Ce magazine humoristique présentait là une nouvelle invention
attribuée à Edison (qui était réputé pour en faire une par jour) et qui pré-
figure le visiophone sur grand écran. Robida, lui, envisagera même un té-
léphonoscope de poche qui annonce ce qui se réalise avec les Tablettes
(Pads) ou les Smartphones de 3e génération : la visiophonie de poche en
MP3 sur 3G+ ou 4G avec voix sur IP. Ainsi, voit-on que Robida se tient
tout aussi au courant que Verne de l’évolution des sciences et techniques.
Fabius enfile son uniforme qu’il a chez lui -comme les réservistes
suisses-, il prend « le revolver à tir continu et le sabre au flanc, le réser-
voir d’oxygène en sautoir, [il] gagnait le tube de Paris. »199 Nous savons
que la première ligne de métro a été inaugurée à Londres en 1865, mais


198 Ibid., p. 4.
199 Ibid., p. 5.
252 La littérature d’imagination scientifique

que le procédé – nous y reviendrons – sera amélioré pour le métro pari-


sien en 1900. Entre temps, Robida propose un « tube » – moyen de
transport que nous avons déjà rencontré dans Le XXe siècle – qui met
Toulouse à, environ, trois heures de Paris. Nous aurions ici une sorte de
RER souterrain qui, via Limoges, se déplacerait à 220 km/h. C’est là une
chose qu’un TGV actuel réalise sans problème et nous sommes dans des
vitesses raisonnables, très éloignées des chiffres que Robida laissait sup-
poser dans son précédant roman. Si en 1887, les locomotives ne peuvent
réaliser un tel exploit (rappelons-nous des dix heures nécessaires pour al-
ler de Bordeaux à Paris), le 6 octobre 1903, le cap des 213 km/h sera
franchi sur une courte distance, par une automotrice électrique, en Alle-
magne.
Une autre anticipation était plus facile à percevoir. Nous savons que
Fabius Molinas devait se rendre au 18e aérostier et nous voyons, grâce
aux dessins de Robida, qu’il s’agit d’une flotte d’aérostats à coque rigide.
Ce modèle sera mis au point en 1900 par Ferdinand von Zeppelin à par-
tir du dirigeable à coque souple inventé par Henri Griffard en 1852. Les
escadrilles de cette guerre imaginaire auront 13 ans d’avance sur la réalité.
Reste un problème qu’éludent Robida et ses semblables : stratégique-
ment le dirigeable n’est que peu intéressant. Qu’il soit à coque souple ou
solide, cet appareil a des inconvénients de taille : au-delà d’un vent de 20
nœuds (37 km/h), il est peu, voire difficilement contrôlable, il a une
faible manœuvrabilité ce qui est un inconvénient pour une machine de
guerre (artillerie), le rapport volume/charge utile est peu intéressant
puisqu’il faut 1 m3 de gaz pour soulever 1 kg, sa vitesse est peu élevée
pour une consommation importante en carburant à cause de sa masse,
enfin il est très vulnérable aux tirs ennemis de l’aviation et de l’artillerie.
Mais pour l’heure, l’aviation de combat n’existe pas et pour peu qu’ils vo-
lent assez haut, les dirigeables sont hors de portée des armes lourdes.
À 17 h, le jeune Molinas est à bord de son appareil de combat :
L’Épervier. « De temps en temps le commandant tirait sa montre. Sou-
dain, sur un signal d’en bas, le lieutenant toucha un bouton, le propul-
seur électrique entra en action et l’Épervier s’élança en avant… »200 Ce
passage est intéressant. Robida nous dit : « le commandant tirait sa
montre », ce qui signifie que le commandant a une montre à gousset (un
« oignon »). Nous aurons ce modèle fabriqué en série en Suisse en 1894,
par les frères Louis-Paul et César Brandt. La montre à bracelet ne sera
inventée que plus tard, en 1904 par Louis Cartier et Hans Wilsdorf… à la

200 Ibid., p. 8.
Les maîtres du genre 253

demande de l’armée qui souhaitait que les soldats puissent consulter


l’heure sans avoir à lâcher leur fusil. C’est sur un signal venu du sol que
le lieutenant met en marche le dirigeable. Comme l’on sait que l’escadrille
stationne à 3 200 m, pour que la flotte ne soit pas dépendante des ca-
prices de la météorologie (nuages), on peut donc exclure un signal op-
tique. Il ne reste que la radio, le téléphone sans fil. Il sera inventé peu
après, en 1902, par Valdemar Poulsen et Reginald Aubrey Fessenden.
Quant à l’aérostat, il est propulsé par un moteur électrique, nous dit Ro-
bida, moteur qui va être inventé en 1892 par Nicolas Tesla. Nous
sommes donc, en l’espace de quelques lignes, dans un espace spéculatif
où Robida fait preuve d’une remarquable clairvoyance sur les possibilités
d’évolutions scientifiques et techniques à court terme.
L’Épervier vient de se mettre en route et, comme dans un train, les
troupes embarquées en profitent pour sommeiller un peu. « Fabius ou-
vrit les yeux, à 600 mètres apparaissait un corps de blockhaus roulants
ennemi arrêtés dans leur marche par le brouillard. »201 Passons sur le côté
peu cohérent de la situation : comment à 600 m d’altitude voir une co-
lonne de chars bloquée dans le brouillard, à moins d’avoir des jumelles à
infrarouge ?… Quoi qu’il en soit, acceptons le postulat que Fabius peut
voir les « blockhaus roulants », on en veut pour preuve que d’un maître
coup de canon Fabius en anéantit un.
S’il faut se fier au dessin de Robida, ce qu’il appelle un « blockhaus
roulant », n’est autre qu’un char d’assaut.
Si Léonard de Vinci semble y avoir pensé avec son char en forme de
patelle, bordé de canons, les blindés automoteurs anglais ne feront leur
apparition sur un champ de bataille que le 15 septembre 1916 à Flers et
la première bataille entre blindés se déroulera le 26 avril 1918 à Villiers-
Bretonneux.
Quant à l’importance que Robida donne aux engins aériens et blin-
dés dans un conflit, elle sera soulignée par Charles De Gaulle dans son
ouvrage, Vers l’armée de métier (1934). Cet essai, qui donnait la prépondé-
rance aux blindés et à l’aviation dans la guerre future, ne suscitera en
France qu’un intérêt poli et quelques railleries dans l’état major en dépit
de l’appui de Pétain, mais Hitler se le fera lire – comme De Gaulle
l’indique dans ses mémoires de guerre, L’Appel (1954) – et cet essai sera
une source d’inspiration pour le général Guderian, qui commandera les
colonnes blindées allemandes lors de l’invasion de la France en 1940.


201 Ibid., p. 10.
254 La littérature d’imagination scientifique

Les chars ennemis se replient alors dans une forêt, pour se mettre à
l’abri des aéronefs qui se posent et les aérostiers s’emparent des blindés
abandonnés par l’ennemi. Fabius, d’artilleur émérite, devient sous-
ingénieur et chef de char. Seul en tête de colonne, comme plus tard Pat-
ton en 1944 à la tête de la IIIe armée, Fabius laisse tout le monde sur
place et, avec son char, s’empare d’une ville entière. « Mais ce n’est
qu’une courte victoire car dans l’euphorie : on n’avait pas pu couper à
temps tous les fils téléphoniques, l’ennemi prévenu prenait des mesures
pour détruire l’audacieux petit corps aventuré si loin. »202
Robida l’a souvent souligné dans ses autres écrits, il croit à l’impor-
tance des communications et des transmissions non seulement en temps
de guerre comme ici, mais dans la vie quotidienne. Elles vont prendre
une place de plus en plus importante pendant la guerre de 14-18.
Au début de la guerre, la communication entre les corps est assurée
par des relais de coureurs, comme dans l’Antiquité, ou des cyclistes. Vers
1916, on commence à utiliser la transmission optique, mais avec le risque
de voir l’ennemi intercepter les messages. On utilisera donc des trans-
metteurs par manipulateurs Morse, mais il faut attendre le décodage des
messages, ce qui est une perte de temps. Certes le radio-téléphone a bien
été inventé, mais il n’est pas encore assez fiable et sa portée est réduite.
On va donc avoir recours à la téléphonie filaire, avec pose de lignes sur
terre, mais aussi entre le sol et les ballons captifs (saucisses) inventés en
1912 par Albert Caquot, qui servaient à l’observation. Les résultats de
l’observation visuelle (ils étaient installés à quelques kilomètres de la ligne
de front) sont transmis en temps réel, en particulier aux batteries
d’artillerie. Tout ceci entraînera la création d’un corps d’aérostation et de
transmissions, doté d’un équipement spécial : des camions pour le trans-
port des ballons captifs (dotés de trois plans à l’arrière, les P1 et P2 mon-
taient à 1 000 m et pouvaient résister à des vents de 100 km/h), des ca-
mions de transmission organisée comme un central téléphonique, des
camions porteurs de réservoirs d’hydrogène et des camions porteurs de
treuil (modèle Caquot à 4 roues motrices ou Saconney). C’est, parallèle-
ment à ce matériel d’observation, que le parachute va s’améliorer et se
perfectionner puisque les ballons captifs étaient particulièrement vulné-
rables (fusées, mitrailleuses lourdes, avions, foudre). L’aviation va en
profiter.
Dans les faubourgs de la ville, l’ennemi installe des mortiers légers
(crapouillots) qui envoient sur le groupe commandé par Fabius, « quatre

202 Ibid., p. 12.
Les maîtres du genre 255

bombes asphyxiantes. »203 Découvert en 1822 par Desprez et synthétisé


par 1860 par Frederick Guthrie, plus tard, les chimistes Lommel et
Steinkopf développeront son système de production industriel. Le gaz
moutarde204 qui sera commercialisé par la Bayer, sera utilisé comme gaz
de combat pour la première fois en juillet 1917 à Ypres, en Belgique,
d’où le nom qu’on lui donna : l’ypérite. On peut penser que c’est quelque
chose de semblable qu’a imaginé Robida pour cette guerre chimique,
pressentie avec 30 ans d’avance.
Fabius est miraculeusement sauvé parce qu’il se trouvait dans une
cave à la porte hermétiquement close. Trente-six heures plus tard,
l’ennemi bombarde la ville qui explose littéralement et, de ses fondations,
elle expulse son seul survivant, Fabius Molinas, qui tombe dans une ri-
vière, nage, et se réfugie dans des roseaux. C’est de là qu’il surprend les
nouveaux préparatifs de l’ennemi. L’assaillant s’apprête à utiliser des
armes bactériologiques. « Les mines étaient préparées, des caissons al-
laient emporter des obus de zinc chargés de miasmes et les boîtes à mi-
crobes nécessaires… »205
L’idée de guerre bactériologique n’est pas une nouveauté. Dès l’Anti-
quité, on empoisonne les puits avec des charognes, on souille les pointes
de flèches avec des excréments, on envoie des cadavres de pestiférés
dans les villes assiégées au XIVe siècle, en 1759, le général Amherst fait
distribuer aux Indiens Delaware des couvertures ayant appartenu à des
varioleux dans le but de les exterminer et comme le rappelle Zola (non
sans humour) dans l’une de ses nouvelles traitant de l’occupation prus-
sienne après 1870, la vérole propagée par les prostituées françaises a
grandement contribué à décimer l’armée allemande. Quant à Fabius Mo-
linas, il tire dans « le réservoir à miasmes de l’ennemi », réservoir qui ex-
plose et :

…d’épaisses colonnes de vapeurs tourbillonnent (…) se fondent dans


l’atmosphère, emportant avec elles des odeurs sans nom et d’innom-
brables ferments de maladies. (…) Des épidémies s’abattent sur l’armée
ennemie et portent leur ravage en trois minutes dans un rayon de quinze
lieues.206


203 Ibid., p. 12.
204 Sulfure d’éthyle dichloré, S(C2H4Cl)2. Il produit un gaz jaune-brun qui attaque les tis-
sus, le bois, le cuir, le caoutchouc.
205 ROBIDA, op. cit., p. 17.
206 Ibid., p. 18, 19.
256 La littérature d’imagination scientifique

Ici, Robida est remarquablement perspicace et anticipateur. S’il se


montre beaucoup trop optimiste sur les effets immédiats de l’arme bac-
tériologique (diffusion en 3 mn sur 60 km !), en revanche, qu’elle se re-
tourne contre son propagateur est un effet redouté. En fait, l’arme bacté-
riologique est trop instable et versatile pour être une force de destruction
massive, même si l’on a envisagé la pollution des réserves d’eau potable
d’une ville avec du virus botulique et même si, actuellement, on redoute
l’utilisation de germes d’anthrax par des terroristes après les attentats du
11 septembre 2001.
Devenu lieutenant, Molinas voit les chimistes français entrer en ac-
tion. Ils bombardent l’ennemi qui répond toute la nuit avec les mêmes
armes. On voit, grâce aux dessins de Robida, que l’on s’échange des
bombes à gaz paralysant. Aujourd’hui on parlerait de « gaz innervant »
comme le sarin, le tabun, le soman, l’agent VX, qui ont été amplement
employés par les Américains pendant la guerre du Vietnam et pendant
les guerres du Golfe.
Comme Fabius Molinas est l’homme à tout faire de l’armée fran-
çaise, on l’envoie rejoindre la marine puisque l’ennemi s’apprête à mener
une guerre sous-marine. Nous avons déjà vu beaucoup de sous-marins à
l’œuvre depuis Mercier, celui de Nemo et jusqu’aux navires capables de
se transformer en submersibles chez Boussenard comme chez Robida
dans Le XXe siècle ou chez Verne avec l’appareil de Robur. La question
de la guerre sous-marine a plusieurs fois été évoquée, par Robida en par-
ticulier.
Ici, il anticipe plus sur la Seconde Guerre mondiale que sur la Pre-
mière qui a surtout été une guerre de position. Pourtant en mai 1915,
l’U20 coule le Luzitania entraînant la mort de 1 195 civiles. La réproba-
tion qui s’ensuit met les U-Boots un peu en sommeil jusqu’en 1917 où,
sous la pression de l’amiral Tirpitz, le Kaiser se décide à employer de
nouveau l’arme sous-marine en faisant couler les navires de ravitaille-
ment qui faisaient le chemin entre l’Angleterre et la France, ainsi que
ceux qui se rendaient aux USA. Pendant cette guerre, 274 U-Boots vont
couler 6 596 navires marchands. Rapidement, les alliés vont faire escorter
leurs convois par des dragueurs de mines et par des torpilleurs. Pendant
la Seconde Guerre mondiale, les U-Boots, très performants, seront une
arme décisive dans la bataille de l’Atlantique du moins jusqu’en 1942, où
l’utilisation des sonars par les alliés va réduire leur efficacité.
Fabius est nommé commandant de bord d’un sous-marin de poche :
Le Cyanure. C’est un appareil qui préfigure les submersibles de poche que
l’Allemagne, sous l’impulsion de l’Amiral Karl Dönitz, mettra en service
Les maîtres du genre 257

entre 1941 et 1944 tels que les : Molch (Salamandre), Hecht (Brochet),
Biber (Castor) et Seehund (Phoque). Le Japon en emploiera également,
comme les Ko-hyôteki (Petite cible) ou les Ningen-gyorai (Torpille hu-
maine), depuis l’attaque de Pearl Harbour en 1941 et pendant la bataille
du Pacifique. Comme le Nautilus, le Cyanure fonctionne à l’électricité et
grâce à ses accumulateurs il parvient à toucher la rade ennemie.
Molinas la fait déminer en ôtant les « capsules explosives » (entendre
les détonateurs), il fait relier les mines restantes entre elles et grâce à une
mise à feu électrique, il les fait sauter. Puis, il se met en embuscade et
coule une grande partie de la flotte adverse. Les bâtiments survivants se
lancent à sa poursuite. Fabius doit fuir et bientôt abandonner le Cyanure.
Avec son équipage, revêtus de scaphandre autonome, ils vont harceler
l’ennemi.
Si l’on doit se fier aux dessins de Robida, les scaphandres utilisés par
Fabius Molinas et ses hommes, sont ceux que nous avons déjà rencon-
trés. Ils sont inspirés par l’aérophore de Denayrouze et Rouquayrol. Le
scaphandre, réellement autonome, ne sera mis au point qu’en 1943 par
Jacques-Yves Cousteau et Émile Gagnan.
Nous avons dit combien Robida se montre soucieux des problèmes
de communication, c’est l’objet de la mission suivante de Fabius Moli-
nas : aller à l’arrière des lignes ennemies pour y couper les fils de télé-
phone. Alexander Graham Bell vient de le mettre au point et le 10 mars
1876, il a lancé le premier appel sur quelques mètres, dont le texte est
resté célèbre : « Monsieur Watson, veuillez venir dans mon bureau, je
vous prie. »
Comme un soldat de corps franc, Fabius prend le commandement
du Voltigeur aérien n° 39 pour aller remplir sa mission de sabotage der-
rière les lignes nord de l’ennemi : « désorganiser les services, couper les
fils, imposer aux villes des contributions de guerre, et dynamiter quand
faire se pouvait les forteresses ennemies. »207 On retrouve ce souci de
perturber les communications de l’adversaire pour le dérouter, mettre en
défaut sa stratégie pour le vaincre, mais aussi employer les dernières con-
quêtes de la science, comme la dynamite que Nobel vient de breveter en
1860.
Las de ces escarmouches, Fabius Molinas décide maintenant d’aller
attaquer l’ennemi dans ses colonies. Il le surprend et le défait. Le Volti-
geur no 39 quitte alors l’Afrique pour se rendre sur la côte méditerra-


207 Ibid., p. 36. (Les premiers corps francs ont été créés par Frédéric II de Prusse pendant

la guerre de Sept ans, 1756-1763)


258 La littérature d’imagination scientifique

néenne où, peu après, s’engage la bataille aérienne du siècle. Elle dure
trois jours et après avoir dérivé, Molinas se retrouve au-dessus du
Mexique. Pour son dernier combat, le Voltigeur no 39 et un aéronef en-
nemi se bombardent à qui mieux mieux et finissent par tomber sur une
ville. Fabius Molinas atterrit dans l’appartement d’un bourgeois. Blessé, il
est soigné par la fille de la maison et quinze jours plus tard, ils se fian-
cent. Le téléphonographe annonce alors que la paix vient d’être signée.
La fin de ce roman, en glissant dans l’eau de rose, est un peu déce-
vante, comme si Robida s’était épuisé à utiliser toutes les ressources an-
nuelles du Magazine pittoresque ou celles contenues dans les séries
d’ouvrages de Louis Figuier comme : Les Applications nouvelles de la science à
l’industrie et aux arts (1855), Les Merveilles de l’industrie ou Description des prin-
cipales industries modernes (1873-1877), Les Nouvelles conquêtes de la science, Les
Merveilles de la science ou la description des inventions modernes (1867-1891), qui
sont des sources importantes de la transmission de la culture scientifique
et techniques dans les années 1880. Les ouvrages de vulgarisation sont
d’ailleurs très nombreux à cette époque, portés par le succès de
l’Exposition universelle de 1881 et par la large diffusion des volumes de
vulgarisation scientifiques édités par la Librairie Hachette. La presse quo-
tidienne consacre également de longs articles aux découvertes scienti-
fiques et techniques.
Quelques années plus tard, Albert Robida va donner son troisième
roman majeur208 de littérature d’imagination scientifique : Le XXe siècle :
La Vie électrique (1890) dont l’action débute le 12 décembre 1955.
Une épaisse couche de neige vient de recouvrir la France, mais grâce
au « grand réservoir [lire sans doute « accumulateur »] d’électricité N (de
l’Ardèche), chargé de l’opération, parvint, en moins de cinq heures, à dé-
barrasser tout le Nord-Ouest du continent de cette neige… »209 Ceci


208 Robida a donné d’autres romans, comme Un Voyage de fiançailles au XXe siècle (1892) ou
Un chalet dans les airs (1925) où il va y réutiliser des éléments qu’il a déjà présentés dans
d’autres de ses romans, sans rien y apporter de très novateur. On notera quand même un
véritable roman de SF avant la lettre : L’Horloge des siècles (1901) où il utilise le thème de la
remontée dans le temps bien avant À rebrousse temps de Dick (1967) ou le médiocre La
Flèche du temps (2010) de Martin Amis. Il avait donné un semblant d’uchronie pour la jeu-
nesse avec Jadis et aujourd’hui (1890), mais qui ne dépassait pas le niveau de la pochade.
On notera enfin une forme d’actualisation de son XXe Siècle avec 1965, sa dernière œuvre
conjecturale, qui est resté publiée en feuilleton dans Les Annales politiques et littéraires du
numéro 1896 (26/10/1919) au numéro 1908 (18/01/1920), où l’avion a remplacé le diri-
geable sauf pour les courses transatlantiques puisque les Zeppelins sont alors à leur apo-
gée.
209 ROBIDA, Albert. La Vie électrique. Paris : À la librairie illustrée, 1890, p. 2.
Les maîtres du genre 259

laisse entendre que dans le macadam des rues on a installé des résistances
électriques et que sous leur action la neige a fondu. Ceci est quelque
chose qui pourrait fort bien se concevoir dans les zones à risques où
cette solution pourrait être mise en œuvre à l’aide de bornes photovol-
taïques, mais c’est sans doute une innovation trop simple ou technique-
ment irréalisable, pour que les sociétés d’autoroute ou les DDE y pen-
sent. Et Robida pousse un peu plus loin cette idée en suggérant que l’on
puisse « jouer » avec la climatologie (ill., p. 4), comme on l’a envisagé à
des fins stratégiques

La science moderne a mis tout récemment aux mains de l’homme de


puissants moyens d’action pour l’aider dans sa lutte contre les éléments
(…) Quand les aquilons farouches soufflent le froid des banquises po-
laires, nos électriciens dirigent contre les courants aériens du Nord des
contre-courants plus forts qui les englobent en un noyau de cyclone fac-
tice et les emmènent à se réchauffer au-dessus des Saharas d’Afrique ou
d’Asie, qu’ils fécondent en passant par des pluies torrentielles. (…) Les
fantaisies de l’atmosphère, si nuisibles ou si désastreuses parfois,
l’homme ne les subit plus comme une fatalité contre laquelle aucune
lutte n’est possible. L’homme n’est plus l’humble insecte, timide, effaré,
sans défense devant le déchaînement des forces brutales de la Na-
ture…210

Ainsi a-t-on utilisé la découverte du frère de Kurt Vonnegut Jr. pour


provoquer des pluies en arrosant les nuages avec de l’iodure d’argent
comme cela s’est fait lors de la guerre du Vietnam pour prolonger les ef-
fets de la période des moussons (Projet Popeye : coût 12 M de £ sur cinq
ans selon le Daily Express du 16 juillet 2005). De la même façon l’armée
américaine, dès 1940 et plus encore depuis la guerre froide, réfléchit à
des solutions pour mener une guerre climatique, même si une conven-
tion des État-Unis datant de 1977 l’interdit. Ainsi le programme HAARP
(High-frequency Active Auroral Research Program), créé en 1992, a-t-il repris
l’idée de Nicolas Tesla qui consiste à envoyer des décharges électriques à
haute fréquence dans l’ionosphère pour la modifier, perturber les com-
munications et la couverture radar, pour déstabiliser les économies, les
écosystèmes locaux et de là l’agriculture. Pour cela l’HAARP a installé
132 émetteurs à haute fréquence qui ont tout à la fois pour but d’affecter
localement le climat et de brouiller les liaisons électroniques au sol et
dans l’espace. Le programme HAARP a été élaboré dans le cadre d’un


210 Ibid., p. 2.
260 La littérature d’imagination scientifique

partenariat anglo-américain entre Raytheon Corporation qui possède les


brevets de HAARP, l’US Air Force et la compagnie British Aerospace Sys-
tems (BAES). On a aussi envisagé, par l’intermédiaire de satellites, pour-
vus de réflecteurs, de modifier le climat de certaines régions en les « ré-
chauffant ». Les courants conspirationnistes et autres illuminés accusent
ce projet HAARP de nombreux maux, de bavures variées comme celle
d’avoir provoqué le tremblement de terre en Haïti, le 12 janvier 2010. Un
hoax a circulé sur la Toile après le séisme, accusant les Américains et le
projet HAARP d’être responsables de ce séisme. Cette stupidité a été re-
prise par le Président de l’Argentine, Hugo Chavez, contribuant à la cré-
dibiliser dans les masses incultes.
Le XXe siècle : La Vie électrique est une célébration enthousiaste de la
« fée électricité », comme l’a fait Villiers quatre ans plus tôt.

C’est elle maintenant qui fait ce que lui ordonne l’homme, naguère
terrifié devant les manifestations de sa puissance incompréhensible ; c’est
elle qui va, humble et soumise, où il lui commande d’aller ; c’est elle qui
travaille et qui peine pour lui.212

C’est l’électricité qui va permettre la célébration de la téléphonie, des


transports et des loisirs.
Mais en ce jour de décembre, un accident dans l’accumulateur 17
provoqua une « tournade » électrique qui provoqua, outre des morts, bien
des perturbations, constatées par le savant et homme d’affaire du siècle :
Philoxène Lorris, un nouvel Edison. On le découvre en train de tancer
son fils, Georges, un dandy de 27-28 ans, par le biais de « la plaque de
cristal du téléphonoscope, cette admirable invention, amélioration capi-
tale du simple téléphonographe, portée récemment au dernier degré de
perfection par Philoxène Lorris lui-même. »213
Robida reprend des inventions de ses œuvres précédentes, un phé-
nomène que nous retrouverons plusieurs fois dans ce roman-ci, mais il
insiste un peu plus longuement sur le rôle de trait d’union que joue cette
invention-ci, qui ressemble à la visiophonie, entre les humains dispersés
dans tous les points du globe. C’est là, non seulement une préfiguration
de la noosphère de Teilhard de Chardin, mais aussi du « village global »
de Marshal McLuhan et au-delà du Web de Tim Berners-Lee.
Jouant sur l’idée « d’hérédité génétique », avec humour, Robida fait
se désoler Philoxène Lorris, lors de cette admonestation, d’avoir un fils

212 ROBIDA, op. cit., p. 3.
213 Ibid., p. 8.
Les maîtres du genre 261

ayant aussi peu de sens scientifique, il est vrai que, parmi les ancêtres de
sa mère, il y avait un « artiste » qui a dû gâter son patrimoine génétique :
« c’est de lui que tu tiens cette inaptitude aux sciences positives que je te
reproche. Ô atavismes ! voilà de tes coups ! »214
Il est vrai qu’à cette époque, l’on ne parlait pas encore de génétique ;
c’est pourquoi au lieu de parler d’hérédité innée (caractères transmis par
les parents), science toute neuve, Robida parle d’hérédité congénitale. On
notera aussi la référence implicite à Auguste Comte et au positivisme.
Aussi Philoxène Lorris, pour atténuer l’influence de cet ancêtre né-
faste, envisage-t-il de marier Georges à « une vraie cervelle scientifique
[une] tête débarrassée de tout idée futile !… »215 Voilà une idée qui re-
pose plus sur le fonctionnement de la transmission patrimoniale de titres
nobiliaires que sur les lois de l’hérédité, mais elle est plaisante et on sait
que Robida ne se prenait pas toujours au sérieux.
C’est grâce au hasard, né de l’orage électrique déclenché par la défail-
lance de l’accumulateur 17 et des interférences qu’il a provoqué dans le
téléphonoscope, que Georges va faire la connaissance d’Estelle La-
combe, originaire de Lauterbrunnen, dont le père est inspecteur des
Phares alpins et la mère… évaporée, émancipée et mondaine. Estelle
termine ses études d’ingénieur : « Je continue à suivre par phonographe
les cours de l’Université de Zurich… »216
L’enseignement par correspondance n’est pas une nouveauté
puisqu’il est né vers 1830 en accompagnant le développement des ser-
vices postaux et en France en 1885. En revanche Robida extrapole en
supposant que l’on a des cours universitaires sous forme audio (dans son
illustration p. 25, cet enseignement est diffusé par téléphonoscope, c’est-
à-dire par télévision), alors qu’à cette époque la formation à distance est
essentiellement dispensée pour des enseignements professionnels (comp-
tabilité) ou en langues vivantes. En 1891, l’Université du Wisconsin dé-
cide l’extension de ses cours magistraux par correspondance, l’année sui-
vante, c’est celle de Chicago. Robida y avait pensé un an plus tôt.
Comme à cette époque le radar n’existe pas, Robida pense qu’avec le
développement des communications aériennes, on devra placer des pha-
res sur le sommet des montagnes, comme il y en a sur les zones d’écueils
en mer, pour éviter les accidents, d’où le métier du père d’Estelle. On a
déjà vu de semblables balises installées à Paris dans Le XXe siècle et ces


214 Ibid., p. 11.
215 Ibid., p. 12.
216 Ibid., p. 22.
262 La littérature d’imagination scientifique

balises lumineuses existent bien aujourd’hui, sur toutes les installations


qui pourraient gêner la circulation aérienne à basse altitude.
Robida reprend également une idée proche d’une de celles dévelop-
pées par Cyrano :

… Lauterbrunnen, un village neuf, avec annexe aérienne pour les cures


d’air, c’est–à-dire un casino ascendant à 700 ou 800 mètres plus haut
l’après-midi et redescendant ensuite après le coucher du soleil.217

Ce qui existe pour le casino est également vrai pour les habitations :
« …l’été, dans ce chalet suspendu comme un balcon au flanc de la mon-
tagne, l’hiver dans un chalet aussi confortable en bas, à Interlaken… »218
Ceci est précisé par une illustration (p. 24) qui montre effectivement que
le chalet peut monter est descendre, comme dans une cage d’ascenseur, à
flanc de montagne. Les habitations suivent le cours du soleil et des sai-
sons pour bénéficier des meilleures conditions d’ensoleillement, ou pour
faire des économies d’énergie, dans une lecture écologique.
Cette idée sera reprise en 1904 dans un article de la revue La Nature
du 3 septembre qui signale que, dans la ville thermale d’Eaux-Bonnes
(Pyrénées-Atlantiques), il existe des pavillons que l’on peut orienter ou
pour s’abriter du vent ou pour suivre le soleil. C’est sur cette idée

…qu’un ancien médecin de marine et un architecte parisien, MM. le Dr


Pellegrin et E. Petit, ont eu l’idée d’adopter une combinaison analogue
pour de vraies maisons, auxquelles ils ont donné le nom caractéristique
de maisons tournesol, afin de bien montrer que ce qu’ils cherchent dans
leurs constructions, c’est d’assurer aux habitants le bénéfice d’une insola-
tion continue.219

Pour des raisons écologiques, ce type de maison a continué à se


construire jusqu’à nos jours. Dans un autre domaine, celui de la santé, en
1930 le Dr Saidman, va faire construire trois sanatoriums tournants de 80
tonnes, au sommet d’une tour de 16 mètres de haut : l’un à Aix-les Bains,


217 Ibid., p. 23.
218 Ibid., p. 23.
219 ANONYME [Bellet, Daniel ?]. « Les Maisons tournantes » in La Nature. s.l. : s.e., 3

septembre 1904, s.p. (n° 1632).


Voir sur : http://www.gloubik.info/sciences/spip.php?article243
Les maîtres du genre 263

le second à Vallauris et le troisième en Inde à Jamnagar, pour que l’on y


pratique de l’actinothérapie.220
Mme Ponto, est indépendante, versée en politique – Robida n’a pas
vraiment développé cette question – à l’image de ces femmes émanci-
pées, qui sont devenues l’égal de l’homme et que nous avions rencontrée
dans Le XXe siècle. En revanche, Mme Lacombe qui n’apprécie guère
d’être exilée en Suisse est :

…fatiguée de ne participer que par Télé aux petites réunions chez ses
amies restées Parisiennes, elle prenait, de temps en temps, le train du
tube électro-pneumatique ou le véloce aérien pour se retrouver une
après-midi dans le mouvement mondain, pour se monter à quelques six
o’clock élégants, où, tout en prenant les anti-anémiques à la mode, on
passe en revue tous les petits potins du jour, où on s’imprègne de toutes
les médisances et calomnies qui sont dans l’air. Ou bien, Mme Lacombe
s’en allait un peu boursicoter, tâcher de remettre à flot son budget trop
souvent chargé d’excédents de dépenses, par quelques bénéfices réalisés
à la Bourse. (…) et qu’au lieu de se faire montrer par Télé, sans se déran-
ger, les étoffes ou les confections dont elle ou sa fille pouvaient avoir be-
soin, elle préférait courir les grands magasin de Paris…221

Ce passage est intéressant car au-delà de la mondaine qui vérifie les


mots de Villon, « Il n’est bon bec, que de Paris » ou de Molière, « Pour
moi, je tiens que hors de Paris, il n’y a point de salut pour les honnêtes
gens », on notera que Robida met en avant dans les occupations mon-
daines, hors la médisance, l’usage des psychotropes (« anti-anémiques »)
dont la France est maintenant la plus grande consommatrice au monde.
Ici, comme dans le réel, on les prend comme un dérivatif mondain, sans
obligation médicale. Par ailleurs, on aura noté que Mme Lacombe a un
comportement inflationniste qu’elle compense en boursicotant, ce qui
était impensable à l’époque où la femme était encore légalement assujet-
tie à son mari. Ceci est le résultat d’une émancipation de la femme que
Robida ne date pas. On retrouvera ce genre de comportement indépen-
dant chez Verne dans sa nouvelle, « La Journée d’un journaliste améri-
cain » où Mme Bennett, en bonne représentante de la jet set, va de Centro-
polis à Paris faire ses emplettes.
Enfin, Robida, pressent l’e-commerce (ill., p. 32) en extrapolant à partir
de la vente par correspondance qui a débuté après l’invention de

220 Sur ce sujet, voir LEFEBVRE, Thierry & RAYNAL, Cécile. Les Solariums tournants du

Dr Jean Saidman. Paris : Glyphe, 2010, 280 p.


221 ROBIDA, op. cit., p. 23, 24.
264 La littérature d’imagination scientifique

l’imprimerie pour vendre des livres et qui s’est développée au cours du


XVIIIe siècle où l’on vend déjà un peu de tout (plantes, remèdes, ou-
tils,…) sur catalogue. Cette tendance sera renforcée au début du XIXe
siècle avec les « magasins de nouveautés » qui vendent des objets variés
et diffusent des prospectus, préfigurant ce que seront les « grands maga-
sins ». En 1870, le catalogue du Printemps a été édité en 12 langues, dont
l’arabe, et comportait 144 pages. Pendant près d’un siècle (1885-1986) le
catalogue de la « Manu » (Manufrance = Manufacture Française d’Armes
et Cycles de Saint-Etienne) sera le principal lien entre les campagnes et la
grande consommation.
Mme Lacombe n’est que bachelière, « en 1930, les exigences de la vie
étant moindres, son éducation avait été négligée. »222 Aussi rêve-t-elle que
sa fille puisse faire carrière et, en particulier, dans l’administration.
« Alors, qu’elle restât célibataire ou qu’elle épousât un fonctionnaire
comme elle, sa vie était assurée. »223
Si Courteline (Messieurs les ronds de cuir) ou Daumier se moquent des
fonctionnaires, Robida envisage cette filière comme elle est majoritaire-
ment ressentie encore aujourd’hui : la sécurité de l’emploi, même si l’on y
fait généralement pas fortune. Ce qui n’empêche pas le fonctionnement
de l’entregent, comme l’envisage Mme Lacombe, en apprenant que sa fille
est au mieux avec Georges Lorris : « J’obtiendrais une recommandation
du grand Filox Lorris et ton père aura de l’avancement. Je me charge de
tout. »224 Ce qui donne lieu à une invention burlesque de Robida, après
un rêve de Mme Lacombe : « Ça, madame, me disait-il, c’est un appareil à
élever électriquement les appointements… »225 comme quoi Robida sait
allier le scientifique et le social, sur le ton de l’humour, mais nous ne
sommes pas loin de l’invention burlesque de Charles Cros : « Le comp-
teur pour baisers ».
Pendant le repas de la famille Lacombe, on écoute le « Téléjournal »,
comme le faisait le jeune Molinas, mais cette fois, Robida est un peu plus
explicite.
La première diffusion sans fil d’un message aura eu lieu, grâce à Eu-
gène Ducretet, le 5 novembre 1898 entre la Tour Eiffel et le Panthéon, la
transmission s’est faite en Morse. L’année suivante, Marconi réalise ce
même genre de prouesse entre la France et l’Angleterre. En 1900, le ca-
nadien Reginald Fessenden, va réaliser la première émission de voix hu-

222 Ibid., p. 25.
223 Ibid., p. 25.
224 Ibid., p. 34.
225 Ibid., p. 34.
Les maîtres du genre 265

maine sans fil, mais il faudra attendre 1906 pour qu’il réalise la première
émission de radio avec paroles et musique.
Comme on le voit, l’anticipation de Robida s’est réalisée assez rapi-
dement. C’est au cours de cette émission d’informations que l’on ap-
prend que la Chambre parisienne des députés comporte 45 élues fémi-
nistes, qui y jouent un rôle d’arbitre. Faut-il voir ici un souvenir de Sou-
vestre, c’est possible.
Georges Lorris a décidé d’aider Estelle à réussir ses examens et pour
cela il lui a envoyé des cours et des conférences de son père, mais

…quand une question embarrassait la jeune fille, Georges Lorris, muni


d’un petit phonographe, trouvait le moyen dans le cours de la conversa-
tion à table, d’amener son père à résoudre cette question et le phono-
gramme obtenu par surprise partait pour Lauterbrunnen-Station.226

Ce que montre ici Robida, c’est la miniaturisation des appareils con-


ventionnels, le passage du magnétophone au dictaphone et avec, les ac-
tuelles micro-technologies, ce sont les enregistrements en MP3 que l’on
peut faire à l’aide d’un Smartphone.
Nous savons que Mme Lacombe boursicote, mais ce que l’on ne sa-
vait pas, c’est qu’elle le fait dans une salle de change spéciale : « la Bourse
des dames », nouvelle marque du féminisme déjà dévoilé par Robida et
c’est après avoir englouti ses derniers gains (circulation libérale de la
monnaie sans intervention de l’État, une situation proche des théories de
Milton Friedman, dans les années 1960 : le monétarisme, mais aussi reste
des théories saint-simoniennes sur l’économie) au Babel-Magasins,
qu’elle rend visite à Philox Lorris.

La bonne dame appuya sur le timbre du maître de la maison, et aussitôt


la porte s’ouvrit ; elle n’eut qu’à entrer dans un ascenseur qui se présenta
devant la porte et à descendre lorsque l’ascenseur s’arrêta. Une autre
porte s’ouvrit d’elle-même…227

La domotique avec cette porte qui s’ouvre seule est déjà à l’œuvre et
nous l’avons avant cela perçue chez Souvestre ainsi que dans Paris au
XXe siècle de Verne avec cet ascenseur privé, mais Mme Lacombe n’est pas
au bout de ses surprises car, reçue dans un salon désert, elle doit


226 Ibid., p. 40.
227 Ibid., p. 40.
266 La littérature d’imagination scientifique

s’entretenir avec un phonographe car Philox Lorris est en Écosse. Elle se


fâche, s’emporte.

C’est tout ? dit le phonographe ; c’est très bien, j’ai enregistré… – Ah !


mon Dieu (…) il a enregistré… Qu’ai-je fait ?… Je n’y pensais pas, il par-
lait, mais en même temps, il enregistrait ! Ce phonographe va répéter ce
que j’ai dit ! C’est une trahison… (…) mon Dieu, fit-elle, en voilà bien
d’une autre, il y a un petit objectif au phono, le visiteur est photogra-
phié ! Il a mon portrait maintenant… 228

Scène courtelinesque, certes, mais qui montre jusqu’où Robida a


poussé l’imaginaire robotique avec un « phonographe » proche des appa-
reils de surveillance actuels qui enregistrent aussi bien les bruits que les
images d’intrus dans un appartement, grâce à un système de repérage in-
frarouge. On notera également que cet appareil fonctionne en « conver-
sationnel » comme celui qu’avait inventé Horatius Bixby, que Saturnin
Farandoul avait rencontré en Amérique et dont l’appareil de Filox Lorris
hérite.
En dépit des efforts de Georges Lorris, victime du trac, Estelle est
encore refusée à son examen, mais Georges demande sa main alors que
son père lui destine un repoussoir véritablement scientifique : la docto-
resse Bardoz. À l’annonce de cette nouvelle funeste, Philox Lorris en
profite pour développer un discours eugéniste : « Nous sommes au-
jourd’hui, nous autres, une aristocratie, l’aristocratie de la science ! Son-
geons aussi à fonder par une sélection bien étudiée, une race vraiment
supérieure ! »229
Comme on l’a vu chez Flammarion, le discours eugéniste a com-
mencé en 1883 avec le développement des théories de Galton, basées sur
une interprétation du darwinisme. Mais, contrairement à Flammarion qui
en parle fort sérieusement, l’altercation entre Philox Lorris et son fils est
traitée comme une scène de boulevard. C’est une différence essentielle,
d’autant plus que Philox Lorris reviendra sur ses préventions à l’égard de
la famille Lacombe.
Robida reprend ici une idée sociale qu’il avait déjà formulée, sans
pour autant l’exposer avec netteté : le principe des fiançailles qui sont
une période d’essai (il ne dit pas jusqu’où) à la vie de couple, sous la fé-
rule d’un chaperon (Ici Georges et Estelle seront chaperonnés par le Se-
crétaire général de Philox Lorris, M. Sulfatin et un industriel, Adrien La

228 Ibid., p. 42, 43.
229 Ibid., p. 51.
Les maîtres du genre 267

Héronnière). Si la période est concluante, on passe au mariage, sinon :


« le projet d’union est abandonné, le contrat préparé est déchiré et cha-
cun s’en va de son côté, libre et tranquille… »231
En fait Robida, par cette proposition dénonce et les mariages arran-
gés (essentiellement pour des raisons économiques) et la Loi Naquet du
27 juillet 1884 qui lie le divorce à la faute, qui est malgré tout un progrès
sur la loi précédente, datant de la Restauration, qui avait aboli le divorce
tenu pour être un « poison révolutionnaire », alors que le Code Napoléon
de 1804 avait rétabli le divorce pour faute, mais de façon pénalisante,
quand la Révolution l’avait rendu fort souple. Robida proposera même le
« divorce par consentement mutuel ».
Les préoccupations de Robida, comme on le sait, ne sont pas que
prospectives, mais aussi sociales, c’est pourquoi il consacrera un roman
entier à cette question en 1892 : Un voyage de fiançailles au XXe Siècle, en
ajoutant quelques couples au duo Georges/Estelle. On peut, peut-être,
voir dans cette préoccupation de Robida, un prolongement de l’essai de
Balzac : Physiologie du mariage (1829) où il plaidait la cause des femmes.
Philox Lorris vient de mettre sur le marché une nouvelle invention :
« …il fondait d’immenses ateliers de constructions d’aéronefs et d’aéro-
paquebots en celluloïd rendu incombustible, avec membrures d’alumi-
nium… »232
Ici, deux éléments intéressants : l’utilisation du celluloïd qui a été in-
venté en 1870 par les frère Hyatt et qui est tenu pour être l’ancêtre de la
matière plastique, mais comme ce mélange de nitrate de cellulose et de
camphre est très inflammable, Lorris l’a rendu incombustible. Robida
propose également pour ses dirigeables une armature d’aluminium, qui,
comme le sait, est passé en production industrielle grâce au procédé Ba-
yer en 1887 et c’est sur une semblable armature que seront construits les
zeppelins. Il s’agit donc ici de l’utilisation et de la conjugaison de tech-
niques relativement récentes.
À côté de ces mastodontes, les dessins de Robida montrent de petits
appareils fuséiformes et surmontés d’une sorte de cadre de vélo (des
sortes de pédalos), les Aérofléchettes, inventées par Philox Lorris, mais
sur lesquels Robida ne donne pas de précisions. Il n’en donne pas plus
sur les appareils semblables, mais de grandes dimensions, qui servent aux
transports collectifs et qui semblent plus mus par un procédé d’anti-
gravité que par l’électricité ou par de quelconques moteurs que les des-


231 ROBIDA, op. cit., p. 65.
232 Ibid., p. 58.
268 La littérature d’imagination scientifique

sins ne montrent pas, pourtant, les appareils sont pourvus d’une hélice
située à l’arrière.
Robida sera un peu plus disert sur le dernier projet du grand homme.
Il

…était en train de monter une grande affaire d’édition phonographique


[qui prolonge] ces phono-livres Philox Lorris, ces clichés de chevet si
souvent écoutés (…) Tous les érudits gardent précieusement dans leurs
Phonoclichothèques ces superbes éditions des chefs d’œuvres de toutes les
littératures (…) Philox lançait alors son Histoire universelle en douze cli-
chés, sa célèbre Anthologie poétique de dix mille morceaux phonogra-
phies (…) un Grand dictionnaire mécanico-phonographique…233

Il semble que nous ayons là une préfiguration d’une chose au-


jourd’hui réalisée dans le cadre de l’édition (au sens large, car il peut aussi
bien s’agir aussi bien de textes, que de musiques ou d’images) numé-
rique : une production soit sur support CD ou DVD, soit dont le sup-
port est une carte SD ou une clé USB, soit que l’on télécharge sur un
support nomade (iPhone, iPod, mini console, par exemple). Quoi qu’il
en soit, on peut avoir à sa disposition des ensembles semblables à ceux
que proposait Philox Lorris voici plus de cent ans.
Robida présente alors quelque chose d’étrange, qui fascine depuis
que les alchimistes pensaient pouvoir créer des homonculus à partir de ra-
cine de mandragore et de sperme de pendu : le résultat d’un travail sur
lequel il ne met pas de nom, mais que l’on appellerait aujourd’hui le « gé-
nie génétique ». Nous ne sommes donc pas dans le cadre de la création
d’un homme par assemblage, comme chez Mary Shelley ou par greffe,
comme nous le verrons chez Wells, mais par un travail sur le génome
semblable à celui (dans le cadre de la Hard SF) auquel se sont livrés les
savants qui ont créé les animaux du Jurassic Park. Il s’agit presque d’une
invention diabolique, puisque le savant qui en est responsable est mort
fou… vengeance divine ?…

Sulfatin n’est pas né dans les conditions normales – actuelles du moins-


de l’humanité ; Sulfatin, en un mot, est une création ; un laboratoire de
chimie a entendu ses premiers vagissements, un bocal a été son berceau !
Il est né, il y a une quarantaine d’années, des combinaisons chimiques
d’un docteur fantastique, au cerveau enflammé par de idées étranges,
parfois géniales, mort fou (…) De toutes les découvertes de l’immense


233 Ibid., p. 59, 60.
Les maîtres du genre 269

génie (…) il ne reste que la résurrection d’une ammonite comestible dis-


parue depuis l’époque tertiaire [et] un essai d’ichtyosaure, qui n’a vécu
que six semaines (…) et enfin Sulfatin, échantillon produit artificielle-
ment de l’homme naturel, primordial (…) Le docteur ayant emporté son
secret dans la tombe, personne ne sait au juste ce qu’il y a de vrai dans la
mystérieuse origine attribuée à Sulfatin.234

On pourrait penser à de la procréation in vitro ou à de la parthénogé-


nèse, mais ce n’est pas exactement ce que décrit Robida. Sulfatin, le se-
crétaire général de Philox Lorris est donc, peut-être un clone ?… La
seule activité où nous le verrons principalement en action, est le chape-
ronnage du couple Georges Lorris/Estelle Lacombe lors de leur voyage
de fiançailles.
L’autre chaperon du couple, est Adrien La Héronnière. Il a 45 ans,
mais en paraît 70 parce qu’il n’a pas pratiqué sport et nature en se consa-
crant uniquement à l’étude, cloîtré chez lui, puis à son travail chez Filox
Lorris. Adrien est le représentant de ceux que Robida appellera « les
énervés » (sans nerfs, les mous) :

Oui, Adrien La Héronnière est l’image parfaite, c’est-à-dire poussé


jusqu’à une exagération idéale, de l’homme de notre époque anémiée,
énervée ; c’est l’homme d’à présent, c’est le triste et fragile animal hu-
main (…) Adrien La Héronnière était un quadragénaire sénile, sans
dents, sans appétit, sans cheveux, sans estomac, échiné jusqu’à la dou-
blure, usé jusqu’à la corde…235

Nous avons vu Verne vanter les mérites du régime végétarien pour


se maintenir en bonne santé, nous trouvons chez Robida un même sou-
ci, mais à base d’exercice physique. Comme nous le savons Robida fut
un grand marcheur et, paradoxalement, fort peu partisan du progrès
technique qu’il trouve bruyant, sale et débilitant. Ici, il dénonce préventi-
vement, le cooconing, maintenant favorisé par Internet, qui, contrairement
à ce qu’il avançait, ne se traduit pas par un amaigrissement, mais par de
l’obésité et une certaine apathie.
Dans le premier roman conjectural de Robida, nous avions déjà ren-
contré, dans la région de Naples, un Parc Européen de protection de la
nature et on avait noté que ce courant était en train de se mettre en place.
Nous retrouvons ici cette même installation avec le Parc national


234 Ibid., p. 64, 65.
235 Ibid., p. 66-70
270 La littérature d’imagination scientifique

d’Armorique qui préfigure ce qui sera créé sur ces lieux en 1969 : Le Parc
Naturel Régional d’Armorique, à l’initiative de la Région.
« De par une loi d’intérêt social, votée il y a une cinquantaine d’an-
nées, le Parc national a été dans toute son étendue soustrait au grand
mouvement scientifique et industriel… »236 Depuis, ici, on a conservé
l’essentiel de l’authenticité historique de la Bretagne. Ce souci de protec-
tion des sites, rejoint également les activités des mouvements régionalis-
tes et folkloristes de l’époque qui s’était organisées autour de Mistral et
du mouvement du félibrige, fondé le 21 mai 1854. Depuis, l’ethnogra-
phie rurale s’était mise en place pour recueillir langue, textes, traditions,
croyances, chansons, musiques,… notamment en Bretagne, avec des au-
teurs comme Émile Souvestre, Auguste Brizieux ou Hersart de la Ville-
marque. Le courant littéraire réaliste va accompagner ce « retour à la
terre »237. Ce mouvement va s’amplifier encore au début du XXe siècle
pour s’effondrer en 39-45 dans la collaboration et le maréchalisme. Ici,
pour Robida, il s’agit plus d’un conservatoire des arts et traditions popu-
laires, qu’un lieu privilégié, protégé, pour se reposer des tracas de la vie
moderne.
Dans ce coin reculé de Bretagne, Kernoël, on utilise encore les ser-
vices du facteur à pied pour envoyer et recevoir des lettres sur papier ; il
n’y a que Sulfatin qui « …reçoit aussi sa correspondance, non pas des
lettres, mais de véritables colis apportés par la diligence, des paquets de
phonogrammes qu’il se fait lire par le phonographe apporté dans son ba-
gage. Il répond de la même façon… »238
Nous avons déjà vu un reporter se brancher sur le câble transatlan-
tique pour correspondre avec son journal grâce à un « portable ». On re-
trouve ici quelque chose d’assez proche avec Sulfatin qui recevrait sa
correspondance sur ce que l’on pourrait assimiler à des CD et répondant
de la même façon puisque dans cette partie de la Bretagne, il n’y a pas le
moindre point de connexion avec le réseau téléphonique. C’est pourquoi
Sulfatin fait quitter Kernoël par les tourteraux, pourqu’ils s’installent à
Ploudescan. Depuis ce village, Sulfatin peut aller se brancher sur la sta-
tion du Tube qui est proche, un peu comme s’il avait trouvé là un cyber-
café d’où il peut voir et converser avec la demoiselle de ses pensées, mais
qu’il surveille de près, l’actrice et médium Sylvia.


236 Ibid., p. 75.
237 Voir « Le roman rustique » et « Le roman rural » in Paralittératures. Paris : Vuibert,
2005, p. 653-690.
238 ROBIDA, op. cit., p. 86.
Les maîtres du genre 271

Nous avions déjà vu ces appareils de surveillance miniaturisés lors de


la visite de Mme Lacombe, mais ici nous sommes presque dans le cadre
de l’espionnage (Cf. ill. p. 188) grâce à l’utilisation de la transmission
domotique, au point de déclencher la colère de la plantureuse Sylvia (p.
186), qui se plaint de la surveillance jalouse de Sulfatin.
Comme depuis 1871 où l’on chante dans les écoles, sur des paroles
de Gaston Villemer et Henri Nazet, Alsace et Lorraine, ou parfois Le Clai-
ron (1875) de Paul Déroulède, le climat est à la revanche. Robida revient
sur le problème de la guerre, thème qu’il a pourtant développé peu avant.
La rupture que Sulfatin devait organiser entre Georges et Estelle ne
se produisant pas, le tout-puissant Filox Lorris fait organiser un exercice
de mobilisation de l’armée, ainsi Georges devra-t-il abandonner son
voyage de fiançailles pour se rendre à Châteaulin. C’est l’occasion pour
Robida de développer une idée qui n’émergera qu’à la fin des années 50,
au moment de la guerre froide : « l’équilibre de la terreur ».

Les mœurs, les habitudes, les idées d’aujourd’hui, enfin, diffèrent des
idées d’autrefois autant que le monde politique, en sa constitution ac-
tuelle, diffère du monde politique de jadis. – Qu’est-ce que la petite
Europe du 19e siècle, régentant les continents de par la puissance que
lui fournissait ses sciences – à l’état embryonnaire pourtant, mais dont
elle seule monopolisait la possession ? L’Europe seule comptait. Main-
tenant, la Science, s’étant comme un flot d’inondation répandue à peu
près également sur toute la surface du globe, a mis tous les peuples au
même niveau, ou à peu près, aussi bien les vieilles nations méprisées de
l’Asie que les peuples tout jeunes nés de quelques douzaines
d’émigrants (…) Maintenant, tout l’univers compte, car il possède les
mêmes explosifs, les mêmes engins perfectionnés, les mêmes moyens
pour l’attaque et la défense.239

« L’Europe seule comptait. », maintenant, ce n’est plus le cas. Ce que


Robida explique ici, c’est ce qui va se passer à partir des années 50-60.
C’est la prolifération de l’arme atomique, et le principe de la « défense
dissuasive » prônée par De Gaulle depuis 1958, qui va assurer cet « équi-
libre de la terreur » et la non-belligérance, surtout avec l’entrée dans le
club atomique de grands pays comme la Chine ou l’Inde, ou de petits
pays comme la Corée du Nord, l’Afrique du Sud ou Israël. Ce que l’on
peut aussi extrapoler de ce discours prémonitoire de Robida, c’est qu’il
fustige les « va-t-en guerre » qui s’exprimaient dans la France nationaliste


239 Ibid., p. 98.
272 La littérature d’imagination scientifique

et colonialiste des années 1890 pour qui la guerre était le remède écono-
mique suprême pour créer de l’emploi dans le cadre du complexe milita-
ro-industriel : « L’industrie de la nation périclite-t-elle (…) Notre com-
merce a-t-il besoin de débouchés pour le trop-plein de ses produits ? Bel-
lone, avec ses puissants engins, se chargera d’en ouvrir. »240
Lors de l’exercice auquel Georges va participer, Robida met en
œuvre un arsenal qu’il avait déjà développé dans La Guerre au XXe siècle :

Ne possédons-nous pas la série de gaz asphyxiants ou paralysants, com-


modes à envoyer (…) à 30 ou 40 kilomètres de nos canons électriques !
Et l’artillerie miasmatique du corps médical offensif ! Elle est en train de
s’organiser, mais ses redoutables boîtes à miasmes et ses obus à microbes
variés commencent à être appréciés.241

À cela s’ajoutent les sous-marins de type Goubet (Cf. ill. p. 105), les
escadrilles aériennes, les unités de chars (Cf. ill., p. 103). Seule innova-
tion : « Georges, monté sur son hélicoptère, est allé reconnaître
l’ennemi… »242
Robida a abandonné le ballon captif pour l’observation des lignes
ennemies, pour un appareil léger, moins vulnérable, plus rapide : l’héli-
coptère. Certes, ce n’est pas encore une préfiguration des drones, mais
nous n’en sommes pas loin. Enfin, avant l’attaque, on fait couvrir le terri-
toire ennemi d’un rideau de fumée, ce qui est une tactique fort ancienne,
mais, qu’ici, les chimistes peuvent doubler de gaz asphyxiants. C’est ce
que l’on verra pendant la Grande Guerre.
Ce que l’on verra aussi c’est l’évocation de la brève période socialiste
de 1922 (au lieu de 1936) qu’évoque Robida, avant la reprise en main du
secteur industriel par le capitalisme qui a créé une nouvelle féodalité in-
dustrielle. C’est une façon pour l’auteur d’évoquer les dynasties de
Maîtres de forges qui sont en train de se mettre en place à cette époque :
Krupp, Schneider, de Vendel,…
Jusqu’à présent, Robida s’était peu occupé des aménagements de Pa-
ris, sinon pour signaler son extension en direction de Rouen au point de
former une conurbation et sa propension à se développer en altitude. Ici,
au-delà du métro souterrain, contrairement à celui de Verne, le sous-sol
naturel (cf., ill., p. 125) de Paris :


240 Ibid., p. 100.
241 Ibid., p. 102.
242 Ibid., p. 108.
Les maîtres du genre 273

…a disparu, remplacé par un lacis embrouillé de tunnels, de canalisations


diverses, de tubes métropolitains réunissant les quartiers, de tubes
d’expansion au-dehors, d’égouts, de caniveaux, de conduits pour les in-
nombrables fils des divers Télés et les services électriques divers, force,
lumière, théâtre, musique, etc., entrecroisés à travers un massif de béton
et de pierrailles…243

Dans son premier roman conjectural, la plupart des fils étaient en-
core accrochés aux maisons, ici, ce n’est plus le cas, tout semble enterré...
une affirmation démentie quelques pages plus loin (ill. HT, p. 128) où
l’on voit encore des fils pendre entre les immeubles. En revanche, tous
les conduits de services sont souterrains, ce qui est une réalité de nos
jours.
Paris compte maintenant 11 millions d’habitants (en 1891 Paris intra
muros comptait 2 447 957 habitants et, environ, un million de plus avec
les faubourgs) et comporte encore des secteurs industriels, nous dit Ro-
bida. Les édifices et les maisons sont surmontés d’embarcadères pour les
engins volants et « de gigantesques réclames pour mille produits di-
vers »244, montrant que Robida a pensé à l’info-pollution. Même la véné-
rable Tour Eiffel a été modifiée:

Cette vieille tour a reçu récemment, au cours d’une restauration bien né-
cessaire, de considérables adjonctions ; ses deux étages inférieurs sont
enserrés dans de magnifiques et décoratives plates-formes d’une conte-
nance de plusieurs hectares, organisées en jardins d’hiver, supportées par
deux ceintures d’arc de fer d’un grand style.245

On a déjà vu, dans Le XXe siècle, d’autres monuments de Paris an-


nexés pour accueillir de nouvelles constructions, c’est également le cas
pour la Tour Eiffel qui apparaît encadrée de bâtiments ressemblant au
futur Grand Palais ou à Crystal Palace. On a également construit au-
dessus du bois de Boulogne :

…Carton-Ville, un quartier ainsi baptisé à cause de ses élégantes et vastes


maisons de rapport entièrement construites en pâte à papier aggloméré,
rendue plus solide que l’acier (…) la pierre est à peu près dédaignée, le
Pyrogranit en tient lieu dans les constructions monumentales (…) On a
plus recours au fer que dans certains cas, lorsque l’on a besoin de sup-

243 Ibid., p. 126.
244 Ibid., p. 127.
245 Ibid., p. 129.
274 La littérature d’imagination scientifique

ports solides, colonnes ou colonnettes, et partout maintenant le carton


pâte est employé concurremment avec les plaques de verre, murailles
transparentes, qui laissent les pièces d’apparat des maisons se pénétrer de
lumière. / Les grands magasins, certains établissements comme les ban-
ques, sont maintenant entièrement construits en plaques de verre…246

Robida avait déjà parlé du carton aggloméré comme matériel de


construction, un peu plus nouveau chez lui, l’utilisation du Pyrogranit et
du verre. Le Pyrogranit est une sorte de céramique, inventée en Hongrie
vers 1870 et qui a d’abord servi à faire des décors comme on en trouve
sur plusieurs bâtiments à Budapest. Puis, en 1890, on a vu apparaître la
« pierre de verre » ou verre dévitrifié, très dur, qui se moule facilement,
ainsi que le verre armé. Ainsi le verre, qui avait été mis à l’honneur en
1851 avec la construction de Crystal Palace, est de plus en plus employé
dans l’édification des immeubles (USA) ou dans des productions monu-
mentales (Galerie Umberto à Naples, 1887). Peu après l’école belge
d’Horta va employer le verre et l’acier pour l’édification des immeubles
« art nouveau », de même le verre sera-t-il mis à l’honneur avec les objets
de Lalique, de Gallet et de l’École de Nancy.
Dans sa nouvelle maison, Georges Lorris a fait installer : « …quatre
grands panneaux décoratifs : L’Eau, l’Air, le Feu, l’Électricité, panneaux
animés, vivants pour ainsi dire, et non [de] froides peintures. (…) Nous
voyons donc ici vraiment l’art de l’avenir. »247 Ce qu’en dit Robida peut
faire penser aux écrans LCD que l’on peut installer à des fins décoratives
avec un programme géré par ordinateur produisant en boucle des sé-
quences imagées. On remarquera aussi que l’élément « Terre » des philo-
sophes grecs, à partir d’Empédocle d’Agrigente au Ve siècle avant notre
ère, a été remplacé par « l’Électricité », élément plus moderne et plus es-
sentiel.
La jeune Estelle Lorris est employée par son futur beau-père, au
nom de l’égalité hommes/femmes, comme secrétaire de Sulfatin et lors
d’une réunion, elle entend Filox Lorris développer une théorie surpre-
nante :

…les méfaits de la chimie sont pour beaucoup dans notre triste état de
santé à tous (…) c’est-à-dire la chimie appliquée à tout, à la fabrication
scientifique en grand des denrées alimentaires, liquides ou solides, de
tout ce qui se mange et se boit, à l’imitation de tous les produits naturels


246 Ibid., p. 130.
247 Ibid., p. 131, 132.
Les maîtres du genre 275

et sincères, ou à leur sophistication… Hélas ! tout est faux, tout est feint,
tout est fabriqué, imité, sophistiqué, adultéré, et nous sommes en un
mot, tous empoisonnés par tous les Borgias de notre industrie trop sa-
vante ! 248

Cette charge de Filox Lorris est étonnante (Cf. HT p. 184) car elle
reprend la charge de Souvestre contre les produits artificiels et les cris
d’alarme poussés actuellement par les organisations de consommateurs
ou les écologistes, face à la surabondance des colorants, des exhausteurs
de goût, des conservateurs, des antioxydants, des émulsifiants, des acidi-
fiants, des stabilisants, des produits de substitution, des pesticides, des
ajouts en nitrates, en sucre, en sel,… employés dans l’alimentation indus-
trielle par les fabricants. Même l’agriculture industrielle est également dé-
noncée par Filox Lorris avec « l’application en grand (…) de la chimie
modificatrice du vieil humus usé… »249, comme aujourd’hui quand on
souligne l’utilisation massive des nitrates et autres engrais polluants qui
génèrent des algues vertes toxiques. Enfin, Filox Lorris dénonce la pollu-
tion ambiante, ce qui est un discours totalement inédit pour la littérature
conjecturale de cette époque :

…les trop grandes agglomérations humaines et l’énorme développement


de l’industrie ont amené un assez triste état de choses. Notre atmosphère
est souillée et polluée, il faut s’élever dans nos aéronefs à une très grande
hauteur pour trouver un air à peu près pur – vous savez que nous avons
encore, à 600 mètres au dessus du sol, 49 656 microbes et bacilles quel-
conques par mètre cube d’air. – Nos fleuves charrient de véritables pu-
rées des plus dangereux bacilles ; dans nos rivières pullulent des ferments
pathogènes… 250

Il faudra attendre la fin des années 60-70, aux USA puis en Europe,
pour trouver un tel souci, lors de l’émergence de la SF écologiste avec
des romans de Ballard, de Dish et surtout de Brunner251.
Ici ce discours écologique, ne conduit qu’à une sorte de couplet eu-
génique que Robida a déjà fait tenir à Filox Lorris : cette pollution ajoute
des effets nocifs à l’absence de mariages arrangés, comme dans l’ancien
temps, pour perpétuer une race humaine (blanche), forte et vigoureuse.

248 Ibid., p. 144.
249 Ibid., p. 145.
250 Ibid. p. 146.
251 Voir ma thèse d’État : Émergence d’une nouvelle science-fiction en 1960… Limoges, 1989, 1re

partie, p. 446-476.
276 La littérature d’imagination scientifique

Les considérations humanitaires n’accompagnent pas ce discours,


n’oublions pas que Filox Lorris est avant tout un fabricant d’armes de
guerre et qu’il n’attend qu’une chose : un « beau conflit » pour pouvoir
expérimenter de nouvelles armes et dans ce cas, il espère beaucoup de la
guerre bactériologique. « Avant peu, on ne se battra pas autrement qu’à
coup de miasmes ! »252 Mais Filox Lorris joue sur tous les tableaux.
Dans le domaine de la chimie et pour pallier aux souffrances de
l’Humanité, Filox Lorris va proposer une nouvelle panacée :

…un grand médicament microbicide, dépuratif, régénérateur, [qui] réunit


toutes les qualités, concentrées et portées à leur maximum, des mille
produits divers plus ou moins bienfaisants, exploités par les pharmacies ;
il est destiné à les remplacer tous.253

Et puisqu’il discute sur un pied d’égalité avec des ministres, Filox Lorris
leur rappelle les devoirs de

…L’État qui veille sur tout et sur tous, qui s’occupe du citoyen souvent
plus que celui-ci ne voudrait (…) qui dirige une grande partie de ses ac-
tions et l’ennuie très souvent (…) qui s’occupe même de ses vices,
puisqu’il lui fournit son alcool et son tabac, l’État a pour devoir de
s’occuper de sa santé… Pourquoi n’aurait-il pas le monopole des médi-
caments, comme il avait jadis celui des allumettes…254

Ce que Robida décrit ici, est tout autant le « tout-État », que « l’État
providence », que « l’État interventionniste » et même le nouveau « prin-
cipe de précaution », qui renforce la main mise de l’État sur les individus,
mais… pour leur bien.
À propos d’une réception mondaine chez les Lorris, Robida apporte
quelques précisions sur le fonctionnement des appareils de musique :

…remplaçant l’orchestre et amenant la musique à domicile sont très


simples et parfaitement construits ; ils peuvent se régler, c’est-à-dire que
l’on peut modérer leur intensité ou les mettre à grande marche, selon que
l’on aime la musique vague ou lointaine…255


252 Ibid., p. 150.
253 Ibid., p. 152.
254 Ibid., p. 152.
255 Ibid., p. 174.
Les maîtres du genre 277

On se souviendra qu’à l’époque où écrit Robida, les phonographes et


autres gramophones ne sont pas réglables, il faudra attendre 1910 pour
que les premiers amplificateurs fassent leur apparition et les années 30
pour que l’on couple tourne-disque et amplificateur réglable, c’est-à-dire
à partir de l’invention du disque vinyle par la firme RCA Victor. Le
disque en Schellac (on en fera même en celluloïd, mais peu audibles), lui,
a été inventé en 1887 par Émile Berliner, il tournait alors à 90 tours/mn
avant de passer en 78 tours/mn lors de sa démocratisation dans les an-
nées 20.
Lors de cette réception, Filox Lorris s’occupe tout particulièrement
du député M. des Marettes dont il a besoin pour imposer son Grand
Médicament national, montrant ici les collusions d’intérêts qui peuvent
exister entre le politique et l’industrie. Mais on sait que Robida n’aimait
guère le monde politique. Le Député des Marettes est le fondateur et le
leader de la « Ligue pour l’émancipation de l’homme » et auteur de
l’Histoire des désagréments causés à l’homme par la femme depuis l’âge de pierre
jusqu’à nos jours, qu’on le voit composer sur une vignette (p. 195).
Au lieu d’utiliser une machine à écrire, dont on doit l’invention à
Christopher Sholes en 1876, il se sert d’une sorte de clavier plat comme
celui des ordinateurs contemporains, mais qui fait aussi office d’impri-
mante.
Ceci est assez proche des prescriptions qu’Ada Lovelace donne en
1840 pour sa définition de l’ordinateur moderne : un dispositif permet-
tant d’introduire des données (le clavier), une mémoire pour conserver
les données (elle peut être intégrée dans le clavier comme elle le fut dans
certains appareils), une unité de commande qui va servir à indiquer à
l’appareil les tâches à effectuer (idem avec les touches programmées), un
dispositif permettant de prendre connaissance des résultats (ici
l’imprimante). Ce dispositif et le dessin de Robida sont presque une pré-
figuration de l’iPad où l’écran afficherait les résultats, sachant que par
Wi-Fi on peut envoyer ses productions à une imprimante équipée d’une
connexion radio IEEE 802.11.
Enfin, toujours lors de cette réception, alors que Filox Lorris et le
député des Marettes s’entendent comme larrons en foire, une fuite à l’un
des réservoirs à miasmes génère une nouvelle maladie qui affectera 34
des invités, mais cet incident sera à l’origine de l’inoculation obligatoire
du Grand Médicament National et surtout de la création d’un « Ministère
de la Santé publique »256… ce qui n’arrivera qu’en 1906 avec la mise en

256 Ibid., p. 216.
278 La littérature d’imagination scientifique

place d’un « Ministère du Travail et de la prévoyance sociale », dont


émergera en 1920 le « Ministère de l’Hygiène, de l’Assistance et de la
Prévoyance Sociale ». Quant au « Ministère de la Santé publique », cette
dénomination ne sera utilisée qu’en 1930.
Si l’on observe de près ces trois romans de Robida, on retrouve un
certain nombre de constantes : la vie sociale (famille, égalité homme/
femme, mode, études, nourriture, éducation,…), la guerre, le parlementa-
risme, le monde des affaires et les inventions. Certains de ces thèmes
vont évoluer, ce qui est surtout visible dans les illustrations, en particulier
dans les transports.
Dans Le XXe siècle (1883), on a encore des sortes de dirigeables bur-
lesques, en forme de poisson ; dans La Guerre au XXe siècle (1887), les en-
gins volants sont surmontés de sortes de cigares qui peuvent contenir un
gaz plus léger que l’air ; dans La Vie électrique (1890) les cigares ont dispa-
ru et il ne reste plus que des sortes de torpilles sans source visible de
propulsion, hors une hélice. Quelques années plus tard, dans 1965 (1920-
21) ou dans Un Chalet dans les airs (1925), Robida aura adopté l’avion.
Il y a donc chez Robida une évolution dans la perception des
sciences, ce qui ajoute à un imaginaire particulièrement fécond et d’une
grande perspicacité. Mais c’est surtout avec H.G. Wells que la révolution
des littératures d’imagination scientifiques va se faire en direction de la
science-fiction et ceci grâce à un phénomène de rupture : Robida extra-
polait habilement à partir du présent, Wells invente des mondes totale-
ment nouveaux.

3 – Herbert George Wells

Après une enfance assez chaotique, mais dont il se servira dans ses
romans de littérature générale, Wells va pouvoir faire de études de biolo-
gie, de géologie et d’astronomie qui seront déterminantes dans sa future
carrière d’écrivain spéculatif et dans la mise en place de la science-fiction.
En 1895, H. G. Wells va proposer une nouvelle forme de voyage
dans le temps, fort différente du glissement temporel proposé par
Charles Renouvier dans son Uchronie (1857), à partir d’un « accident de
l’Histoire » et très différente aussi de celle proposée par Albert Robida
dans Jadis et aujourd’hui (1891) où l’on reste dans le cadre de la pochade et
de la magie.
On sait que La Machine à explorer le temps a connu une première
ébauche en 1888 sous la forme d’une nouvelle, « The Chronic Argonauts »,
qui sera publiée dans le Science Schools Journal de la Normal School of Science
Les maîtres du genre 279

de South Kensington après que Wells ait entendu en 1887 l’exposé d’un
étudiant, E. A. Hamilton-Gordon, consacré à la « quatrième dimension »,
lequel avait peut-être été lecteur de l’essai de Charles Howard Hinton :
Qu’est-ce que la quatrième dimension ? (1882).
Par la suite, après avoir remanié ce texte encore deux fois, selon di-
vers témoignages, Wells donne une version un peu plus complète de
cette histoire sous le titre « The Time-Traveller’s Story » (1894) pour la revue
National Observer, avant d’en produire une version rectifiée en janvier
1895 pour The New Review.
Enfin, la nouvelle devient ouvrage en juin 1895 chez Heinemann,
sous le titre : The Time Machine : An Invention, après de nouvelles modifica-
tions. Par la suite, Wells reprendra encore son texte pour en donner une
dernière version, encore remaniée, en 1925.
Avec La Machine à explorer le temps, Wells propose une solution tota-
lement nouvelle au problème du voyage dans le temps : une machine qui
peut aussi bien fonctionner à rebrousse-temps, comme le proposera Ro-
bida dans L’Horloge des siècles (1901) à partir d’un accident temporel, que
se projeter dans le futur.
Nous sommes, à proprement parler, dans un cadre totalement con-
jectural puisque Wells spécule sur l’idée que l’on peut contrôler le temps
qu’il considère comme un flux, ainsi que l’envisageait Héraclite, mais que
l’on peut descendre ou remonter comme dans un bateau.
Wells s’appuie sur les diverses réflexions philosophiques (Parménide,
Zénon, Aristote, saint Augustin, Kant, Schopenhauer, …) et sur les pre-
mières recherches scientifiques sur le temps, les implications de la phy-
sique de Newton, les lois de la thermodynamique et surtout sur le théo-
rème de récurrence d’Henri Poincaré (1890) issu de la théorie ergodique,
née des travaux de Boltzmann (1871). En effet, contrairement à Boltz-
mann, Poincaré pense que tous les phénomènes sont réversibles, même
macroscopiques, et que tout système finit par revenir dans un état
proche de celui de son état initial.
Mais il manque encore à Wells tous les apports de la transformation
de Lorentz touchant à la relativité restreinte (1905), ceux de la relativité
générale d’Einstein (1907), le paradoxe des jumeaux de Langevin (1907),
la géométrie de l’espace-temps de Minkovski (1907), le théorème de
Noether (1918), le théorème d’incomplétude de Gödel (1931) ainsi que
la « flèche du temps » d’Eddington (1929), le « pont » d’Einstein-Rosen
(1936), le principe de l’entropie de Shannon (1948), sans compter avec
toutes les théories contemporaines sur le temps comme l’idée de « Big
Bang » inventé par Fred Hoyle (1950), les « mondes multiples » (multivers)
280 La littérature d’imagination scientifique

d’Hugh Everett en 1957, le cylindre de Stockum (1937) et celui de


Franck Tipler (1973), le « principe de cohérence » d’Igor Novikov
(1985), le paradoxe de Kip Thorne (1985), les théories d’Hawkins sur le
temps (1989) et celles de Jean-Marc Lévy-Leblond (1998) qui perçoit le
temps comme une tresse de possibles. Enfin, Wells n’avait également pas
connaissance – et pour cause – de tout ce qui touche à la physique quan-
tique où les lois, les effets, sont différentes de celles de la physique tradi-
tionnelle, mais qui vont générer, par la suite, des romans de SF dérivant
du principe d’incertitude d’Heisenberg (1927) ou du chat de Schrödinger
(1935), par exemple. En fait, Wells ne parle qu’assez peu de sciences.
Le roman débute par une discussion de salon entre le héros sans
nom de Wells, qu’il appelle « l’explorateur du Temps », et ses amis, Filby
le raisonneur, le Docteur, le Très Jeune Homme, le Provincial, le Psycho-
logue et le Narrateur, à propos de la quatrième dimension : le temps. « Il
n’y a aucune différence entre le Temps, Quatrième Dimension, et l’une
quelconque des trois dimensions de l’Espace, sinon que notre conscience
se meut avec elle. »257
Nous sommes assez proches de Kant pour qui le temps est une in-
tuition interne : « Le temps n’est autre que la forme du sens interne,
c’est-à-dire de l’intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur… »258,
dit-il dans la Critique de la raison pure (1781-1787). Le temps existait avant
que nous arrivions sur Terre et nous l’avons pensé, il nous préexistait,
ensuite, les choses n’arrivent que selon le principe de causalité puisque
les effets sont contenus dans la cause qui les génère. « Il [le temps] n’est
pas moins nécessairement objectif par rapport à tous les phénomènes,
par suite aussi, par rapport à toutes les choses qui peuvent se présenter à
nous dans l’expérience… »259. C’est cette idée qui va gouverner le côté
expérimental du voyage dans le temps qui va se produire peu après :
nous avons conscience du temps parce que nous l’éprouvons. C’est ce
que l’explorateur précise en présentant :

…une série de portraits de la même personne à huit ans, à quinze ans, à


dix-sept ans, un autre à vingt-trois ans et ainsi de suite. Ils sont (…) les
représentations sous trois dimensions d’un être à quatre dimensions qui
est fixe et inaltérable.260


257 WELLS, Herbert, George. La Machine à explorer le temps. Paris : Gallimard, 2010, p. 13
(Folio, n° 587).
258 KANT, Emmanuel. Critique de la raison pure. Paris : PUF, 1944, p. 63.
259 Ibid., p. 64.
260 WELLS, op. cit., p. 15.
Les maîtres du genre 281

Dans cette succession de portraits (photographies ?), on a la preuve


de la « marche du temps », grâce aux transformations qui ont fait de
l’enfant un jeune homme : le temps est extérieur et intérieur à nous en
tant qu’espace. Le temps est cette quatrième dimension dont parlait
l’astronome et mathématicien Simon Newcomb (1835-1909), auquel
Wells fait référence.
Le Psychologue fait remarquer à ses amis, que si l’on peut se mou-
voir dans l’espace, en trois dimensions, se mouvoir dans le temps est im-
possible. Le Voyageur objecte, à juste raison, que l’on peut pourtant s’y
déplacer grâce à la mémoire, mais on peut faire mieux : « Il y a long-
temps que j’avais une vague idée d’une machine (…) qui voyagera indif-
féremment dans toutes les directions de l’Espace et du Temps, au gré de
celui qui la dirige. »261
Sans s’étonner outre mesure, ses interlocuteurs voient là de multiples
avantages, sauf le Docteur (qu’il appelle alors le Médecin) qui soulève
une objection intéressante : « Ne pensez-vous pas que vous attiriez
l’attention ? (…) Nos ancêtres ne toléraient guère l’anachronisme. »262
On pourrait penser que Wells avait perçu l’idée du « paradoxe tem-
porel du grand-père », qui sera créé par Barjavel dans Le Voyageur impru-
dent (1944) qui donnera partiellement naissance, lié à la Théorie du chaos,
à « l’effet papillon » énoncé par le météorologue Edward Lorenz en
1972. La suite du roman montre que Wells ne l’a pas envisagé.
« L’anachronisme », souligné par le Docteur ne doit guère être que ves-
timentaire, le costume du Voyageur ne pourrait être qu’inadapté dans le
passé comme dans l’avenir, Wells n’a pas pensé que son Voyageur pour-
rait créer (involontairement) des anachronismes qui changeraient éven-
tuellement le cours de l’histoire.
Pour couper court à toute spéculation, le Voyageur amène un mo-
dèle réduit de sa Machine, pour faire une expérience.

L’objet que l’Explorateur du Temps tenait à la main était une espèce de


mécanique en métal brillant, à peine plus grande qu’une petite horloge, et
très délicatement faite. Certaines parties étaient en ivoire, d’autres en une
substance cristalline et transparente.263

La description de l’objet étant des plus sommaire, Wells va apporter


quelques (vagues) précisions lors de sa description par le Voyageur :

261 Ibid., p. 18.
262 Ibid., p. 18.
263 Ibid., p. 20.
282 La littérature d’imagination scientifique

« Vous remarquez qu’elle a l’air singulièrement louche, et que cette barre


scintillante a un aspect bizarre, en quelque sorte irréel (…) Voici encore
un petit levier blanc, et là en voilà un autre. »264 Ce flou laisse libre cours
à l’imagination du lecteur et à celui des scénaristes et metteurs en scène,
comme Georges Pal en 1960 ou Simon Wells en 2002.
Wells enrichira encore sa description lors des explications que le
Voyageur donne sur le fonctionnement de sa machine. « Il vous faut
maintenant comprendre nettement que ce levier, si on appuie dessus, en-
voie la machine glisser dans le futur, et que cette autre renverse le mou-
vement. Cette selle représente le siège de l’Explorateur du Temps. »265
On n’en saura pratiquement pas plus et en particulier d’où la ma-
chine tire l’énergie qui la fait fonctionner. Pour qu’il n’y ait pas de soup-
çon de supercherie, la pièce est brillamment éclairée, contrairement à
celle où évoluent les médiums et autres charlatans de la science à cette
époque où l’on ne connaît pas encore la zététique d’Henri Broch.
La Machine part, vers le passé ou le futur, personne n’en sait rien,
mais le Psychologue pense qu’elle ne peut être partie que dans le passé :
« …si elle voyageait dans l’avenir, elle serait encore ici dans ce moment,
puisqu’il lui faudrait parcourir ce moment-ci. »266
Ici, Wells semble faire implicitement référence au paradoxe de la
flèche de Zénon d’Élée. En fait, il fait appel à Leibnitz qui affirme que la
continuité de la perception ne coïnciderait pas nécessairement avec la
conscience, c’est-à-dire avec une perception qui n’est pas prise en
compte par la conscience. Elle est alors hors de la portée de la cons-
cience, c’est un perçu qui n’a pas fait l’objet d’une aperception, c’est-à-
dire d’un perçu non aperçu. C’est ici ce que Wells appelle une « percep-
tion affaiblie ».
En attendant que son modèle expérimental revienne de son voyage
temporel, le Voyageur leur montre le modèle définitif :

…nous aperçûmes dans le laboratoire une machine beaucoup plus gran-


de que le petit mécanisme que nous avions vu disparaître sous nos yeux.
Elle comprenait des parties de nickel, d’ivoire ; d’autres avaient été li-
mées ou sciées dans le cristal de roche. L’ensemble était à peu près com-
plet, sauf des barres de cristal torses qui restaient inachevées sur un établi
(…) j’en pris une pour mieux l’examiner : elle semblait être de quartz.267


264 Ibid., p. 21.
265 Ibid., p. 22.
266 Ibid., p. 24.
267 Ibid., p. 25, 26.
Les maîtres du genre 283

On ne peut pas dire que cette nouvelle description soit plus éclai-
rante que les précédentes, on pourrait même dire en ironisant un peu,
que nous sommes, en termes de voyage dans le temps et de technique, à
l’époque de la pierre taillée.
De fait, Wells éprouve déjà les mêmes difficultés que les auteurs de
SF qui lui succéderont : comment décrire quelque chose qui n’existe pas,
qui est même inconcevable ?… C’est pourquoi les descriptions de ma-
chines ou d’environnements du futur seront très souvent d’une banalité
ou d’une platitude exemplaire, un enfilage de lieux communs peu com-
promettants, démarquant souvent un réel proche de l’auteur.
C’est pourquoi ses amis restent perplexes face à cette machine et ses
promesses, hésitant entre la supercherie du charlatan ou l’expression
d’un génie qui les dépasse.
Ils reviennent huit jours plus tard, accompagnés du Rédacteur en
chef d’un grand journal qui assistera au récit du premier voyage dans le
temps du Voyageur. Les aspects conjecturaux du récit s’arrêtent à peu
près ici, le reste du roman est dédié à l’aventure et au social sous forme
de fable morale.
Quant au voyage dans le temps, c’est une impossibilité – jusqu’à
preuve du contraire – à cause du principe de causalité expliqué par Leib-
nitz qui implique que le futur n’est jamais que du présent en train de se
faire et à cause de l’équation relativiste de Dirac (1928), comme
l’explique le chercheur du CNRS, Étienne Klein, lors d’une conférence
en 2006268.
La chronologie, qui a débuté avec le Big Bang, découle du principe de
causalité, ce que cette équation respecte une fois que Dirac l’ait modifiée
en y intégrant ce principe. Dans un espace quantique, il met en relief une
énergie négative (1929), à laquelle Heisenberg ou Schrödinger ne
croyaient pas, ce qui a conduit Dirac à spéculer sur l’existence
d’antiparticules. En 1931, Dirac comprend qu’une particule à énergie né-
gative (du point du vue mathématique) se comporte comme une parti-
cule qui semble remonter le cours du temps, ce que l’on peut traduire
comme étant « une antiparticule d’énergie positive qui suit le cours nor-
mal du temps », explique Étienne Klein. Dirac envisage alors un positron
d’une même masse que le neutron, mais de charge inverse.
En 1932 un jeune physicien, Karl Anderson, met en évidence dans
une chambre de Wilson des traces de particules qui tournaient dans le


268 Voir : http://www.cea.fr/recherche_fondamentale/le_temps_entre_realite _et_ illu-

sion
284 La littérature d’imagination scientifique

sens inverse de l’électron, donc des positrons. Anderson qui n’avait pas
connaissance des travaux de Dirac, a trouvé par hasard le positron qui
fait 1/20e du neutron alors que Dirac l’envisageait beaucoup plus gros. Si
le positron existe, l’antimatière existe et c’est la preuve qu’il existe
quelque chose dans l’univers dans lequel on ne peut voyager. Comme on
ne peut inverser la chronologie au risque de se retrouver dans l’anti-
matière, le voyage dans le temps est donc impossible.
Ce qui est passé est passé, tous les événements du temps sont donc
actés et irréversibles. Comme l’affirmait Pascal, même Dieu ne peut agir
sur le passé. En philosophie, on peut toujours imaginer un système où
l’on échappe au temps ; la physique affirme que c’est illusoire.
Wells a placé dans ce roman plusieurs fois remanié (jusqu’en 1924)
l’hypothèse du voyage temporel qui va donner naissance à un des thèmes
les plus féconds de la SF moderne où l’on va se déplacer sur l’axe entier
du temps – dans le passé comme dans le futur – et même à une reprise
astucieuse de son roman par Stephen Baxter, Les Vaisseaux du temps
(1998), roman beaucoup plus conjectural que son modèle et qui, lui, tient
compte des apports de la mécanique quantique, que nous avons évoquée.
Ce roman a été plusieurs fois primé.
L’année suivante, L’Île du Docteur Moreau (1896) est beaucoup plus en
prise sur les sciences de la fin du XIXe siècle, il est vrai que nous sommes
dans un domaine que Wells connaît bien : la biologie, qu’il a étudiée avec
Huxley à la Normal School of Science de South Kensington.
Si, dans son premier roman conjectural, le propos de Wells était seu-
lement spéculatif, avec ce roman la dimension scientifique nous ramène
au plus près des littératures d’imagination scientifiques. C’est ce que rap-
pelle fort justement Joseph Altairac dans son ouvrage sur Wells : H. G .
Wells, parcours d’une œuvre (1998).
En janvier 1895, Wells avait publié dans le Saturday Review un article
intitulé « The Limit of Individual Plasticity » où il évoquait la possibilité,
grâce à l’amélioration de la qualité des soins par l’usage des antiseptiques,
de modeler par le biais de la vivisection, des êtres vivants pour les faire
ressembler aux monstres de la mythologie afin de créer des faunes, des
minotaures, des gorgones ou des sphinx. Il reprendra cette idée dans le
huitième chapitre de L’Île, lorsque Moreau explique son projet. Il y a
donc bien un lien étroit entre ces articles et le roman.
Pour mieux comprendre le projet délirant de Moreau, il faudrait éga-
lement faire référence à d’autres écrits de Wells comme l’article « The Pro-
vince of Pain » qu’il publie dans Science and Art (1894), où il défend
l’expérimentation animale et au-delà la vivisection :
Les maîtres du genre 285

Nous pouvons raisonnablement présumer que les animaux inférieurs ne


ressentent pas la douleur parce qu’ils ne possèdent pas l’intelligence qui
leur permettrait d’utiliser cet avertissement : l’homme à venir ne connaî-
tra pas la douleur, car cet avertissement ne lui sera pas nécessaire.269

L’année de la publication de L’Île, Wells développe sa pensée sur le


concept d’évolution, avec un article publié en octobre 1896, dans la Fort-
nightly Review : « Human Evolution, an Artificial Process » où il explique qu’à
partir d’un certain niveau d’évolution, les humains ne seront plus soumis
aux lois de la sélection naturelle. L’évolution de l’espèce deviendrait alors
un simple phénomène artificiel, qui passerait par l’éducation.
Il faut voir là, bien évidemment, une influence directe de son maître
Huxley, fervent défenseur et promoteur des idées de son ami Charles
Darwin, au point qu’on l’avait surnommé le « chien de garde de Dar-
win ». De même, cette idée de joindre évolution et éducation, préfigure le
Brave New World d’Huxley et sa fabrication d’humains calibrés.

Dans l’homme civilisé, on trouve 1) un facteur héréditaire, l’homme na-


turel qui est le produit de la sélection naturelle (…) plus obstinément
inaltérable que n’importe quelle autre créature vivante ; et 2) un facteur
acquis, l’homme artificiel, une créature extrêmement plastique, faite de
traditions, de conditionnements et de pensée raisonnée. (…) Et le péché
est le conflit entre ces deux facteurs, ainsi que j’ai essayé de l’exprimer
dans mon Île du docteur Moreau.270

C’est là le vieux débat entre l’inné et l’acquis qui va agiter les socio-
logues du XIXe siècle, débat encore inachevé quand on y fait entrer le
concept diffus de « culture », mais que l’on peut aussi faire remonter à
Platon qui affirmait que « L’homme est un animal social ».
On peut déjà mesurer combien la possibilité de cheminement de
Wells en matière scientifique est étroit et fragile à ce moment, mais aussi
combien il s’inscrivait dans le cadre des débats qui alimentaient alors les
milieux scientifiques : Darwin, Huxley et l’évolutionnisme, Walton avec
sa théorie sur les caractères innés et acquis pour tenter de compléter la
seconde Loi de Mendel, plus convaincante que la phrénologie de Gall
qui permettra quand même à Paul Broca de déterminer l’aire de la parole.
L’hypothèse de Wells est fragile et les connaissances médicales, comme


269 Cité par ALTAIRAC, Joseph. H.G. Wells : Parcours d’une œuvre. Amiens : Encrage, 1998,

p. 25 (Coll. Références, n° 7).


270 Ibid., p. 32-36.
286 La littérature d’imagination scientifique

nous le verrons, sont encore limitées dans ce domaine.


Malgré tout, nous avons bien affaire à une œuvre qui s’inscrit dans la
littérature d’imagination scientifique, reposant sur une base étroite, mais
permettant une extrapolation sous forme romanesque.
Il semblerait également que le projet de Moreau de créer une « nou-
velle race », réside aussi bien dans les idées de Wells à propos du remo-
delage physique, de la chirurgie plastique et réparatrice, dirait-on de nos
jours, que de son inscription dans une tradition littéraire qui débute avec
le légendaire Golem du Rabbi Löew au XVIe siècle, puis le Frankenstein
(1818) de Mary Shelley, en passant par l’Éve future (1886) de Villiers et
L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886) de Stevenson.
C’est une nouvelle approche du motif du savant fou, mais qui se veut
plus rationnelle, plus scientifique que celles, plus « magiques », de ses
prédécesseurs. Il n’en reste pas moins que la proposition de Wells a
quelque chose d’effrayant et c’est, peut-être, ce qui a provoqué un accueil
un peu… frais, à la publication de ce roman alors que La Machine avait
soulevé l’enthousiasme des lecteurs.
Nous pénétrons dans l’espace scientifique dès le début du roman. Un
naufragé, Edward Prendick, est recueilli par un caboteur, le « Change
rouge ». Son sauveteur, pour lui redonner des forces, lui a pratiqué une
transfusion (avec quel sang d’ailleurs ?) : « … je vous ai remis un peu de
sang dans les veines. Sentez-vous une douleur aux bras ? Ce sont des in-
jections. Vous êtes resté sans connaissance pendant près de trente
heures. »271
À cette époque la transfusion est encore une opération à risques :
parfois elle réussit, très souvent elle échoue, sans que l’on sache trop
pourquoi. En 1628, William Harvey a établi le principe de la circulation
sanguine, mais on pensait qu’un sang en valait bien un autre et on a es-
sayé de transfuser du sang animal aux humains, avec des résultats si ca-
tastrophiques que le Parlement de Paris va réglementer cette pratique par
un arrêt de 1668.
En 1674, grâce aux premiers microscopes, van Leeuwenhoek donne
une description des globules rouges. À partir des travaux de Lavoisier sur
l’analyse des matières organiques (1784), Gay-Lussac, Thenard et Berze-
lius perfectionnent cette méthode que l’on applique pour séparer les
constitutifs du sang. En 1804, Berzelius communique sur la chimie san-
guine, en 1812, Prévost et Dumas publient leurs recherches sur les glo-


271 WELLS, Herbert George. L’Île du docteur Moreau.- Gallimard, 1996, p. 12 (Folio, n°

2917).
Les maîtres du genre 287

bules du sang et sur sa composition chimique chez l’homme et chez


l’animal.
Interrompues à la suite des échecs constatés, les tentatives de trans-
fusion d’humain à humain reprennent en 1829 à l’initiative de Blundell,
pour se poursuivre en 1867 avec Landois et Oré. En 1877, Paul Ehrlich
développe des techniques de coloration des cellules sanguines visant à
améliorer leur visualisation au microscope. En 1878 Landois et Muller
démontrent que le sang humain mélangé avec le sang animal s’agglutine
en amas visibles à l’œil nu, ce qui explique leur incompatibilité et l’échec
des transfusions passées.
Si, depuis 1818, James Blundell a réussi quelques transfusions
d’homme à homme, on ne comprend pas plus les raisons de ses succès
que de ses échecs. Il faut attendre 1900 pour que Karl Landsteiner dé-
montre les incompatibilités sanguines car le sang contient des agglutino-
gènes dans les globules rouges et des agglutinines dans le sérum et dès
l’année suivante, il propose une première classification du sang en
groupes : A, B et C. Ceci lui vaudra le prix Nobel en 1930.
La classification actuelle est celle d’Ottenberg en 1911. Quant au
groupe rhésus, il ne sera découvert qu’en 1939 par Karl Landsteiner (qui
a déjà découvert l’haptène et son rôle immunochimique vers 1910) et
Alexander Wiener.
Edward Prendick est un scientifique, spécialiste en histoire naturelle ;
son sauveteur, Montgomery, a fait des études de biologie (comme Wells)
à l’University College de Londres. Le bateau se dirige vers Hawaï, mais
avant, il fera escale sur une île sans nom où Montgomery doit débarquer
un chargement. C’est à ce moment-là que Prendick fera la connaissance
d’une des créatures de Moreau.

C’était un être difforme, court, épais et gauche, le dos arrondi, le cou poi-
lu et la tête enfoncée entre les épaules. (…) Sa face noire, que j’aperce-
vais ainsi soudainement, me fit tressaillir. Elle se projetait en avant d’une
façon qui faisait penser à un museau, et son immense bouche à demi ou-
verte montrait deux rangées de dents blanches plus grandes que je n’en
avais jamais vu dans aucune bouche humaine. Ses yeux étaient injectés de
sang, avec un cercle blanc extrêmement réduit autour des pupilles fauves.
Il y avait sur toute cette figure une bizarre expression d’inquiétude et de
surexcitation.272

On sent naître chez Prendick des sentiments un peu contradictoires,



272 Ibid., p. 15.
288 La littérature d’imagination scientifique

faits de curiosité et d’une certaine répulsion. Il sent qu’il est en présence


« d’autre chose », mais comme l’ensemble a encore un aspect humain,
son inquiétude est limitée. D’ailleurs, peu après, il observera de nouveau
cette créature, il ne la trouvera pas « répulsive », mais simplement « sin-
gulière », alors que le capitaine du bateau traite cette chose mi-homme,
mi-bête d’ « ignoble diable ».
On sent ici, chez Wells, une influence de Kaspar Lavater et de son
ouvrage : L’Art de connaître les hommes par la physionomie (1775-1778) qui a
dû être traduit en anglais comme il l’a été en français en 1820, mais sur-
tout de l’ouvrage de Louis-Jean-Marie Morel d’Arleux, conservateur des
dessins et des estampes du Musée Napoléon : Le système de Lebrun sur la
physionomie : Dissertation sur un traité de Charles Lebrun concernant le rapport de
la physionomie humaine avec celle des animaux, édité en 1806 par l’atelier de
chalcographie du musée Napoléon. Cet ouvrage contenait 58 planches273
gravées par Louis-Pierre Baltard (les onze premières) puis par André Le
Grand, d’après des dessins de Charles Le Brun montrant comment cer-
tains visages peuvent être proches de la tête d’un animal et, ainsi, les affi-
nités qu’il peut y avoir entre l’un et l’autre. À la fin du siècle, dans
L’Homme criminel (1876), Cesare Lombroso va tisser un lien entre l’aspect
physique de l’individu et ses pulsions criminelles, de là il affirme
l’existence de « criminels nés ». Cette méthode non scientifique a pour-
tant fait la renommée de Lombroso, qui allait ici plus loin que les phré-
nologistes et qui outrepassait déjà les possibilités de l’anthropologie judi-
ciaire, retenues par Alphonse Bertillon quelques années plus tard. Le
comble, en matière de prédestination criminelle, sera atteint en 1965 avec
la publication dans la revue Nature d’un article de Patricia Jacobs qui pré-
tendait avoir trouvé un chromosome Y surnuméraire dans une popula-
tion (seulement dans 3,5 % de cette population) de sujets déficients men-
taux ayant des pulsions criminelles. La presse va s’emparer de l’affaire et
annonça que l’on avait découvert le « chromosome du crime ». On ajou-
tait la génétique aux errements de Lombroso, une caution scientifique
rassurante. Depuis, au début des années 90 des chercheurs hollandais on
découvert chez certains individus hyper agressifs une mutation du gène
de la mono amone oxydase A (MAOA), puis à partir du constat que les
hommes commettent plus de crimes que les femmes, la testostérone est
devenue « l’hormone de l’agression »… De fait, on est passé d’une ap-
proche esthétique de la physionomie criminelle à une approche scienti-
fique, une dérive que Le Brun n’avait pas prévue.

273 Voir sur : http://www.maitres-des-arts-graphiques.com/-EXBf.html
Les maîtres du genre 289

À l’arrivée sur l’île, un homme aux cheveux blancs attend sur une
chaloupe, Montgomery, la créature et les animaux en cage. Prendick est
évacué manu militari du bateau et, bientôt recueilli par la chaloupe, il est
conduit dans l’île contre son gré, comme un naufragé qui échoue dans un
espace utopique. On pourrait d’ailleurs se demander si nous ne sommes
pas dans le cadre d’une utopie scientifique : celle où Moreau serait en
train de constituer une nouvelle humanité, alliant la robustesse de
l’animal au savoir de l’homme. C’est d’ailleurs ces êtres nouveaux que
Prendick va voir dès son arrivée sur l’île :

L’homme qui attendait avait une taille moyenne, une face négroïde, une
bouche large et presque sans lèvres, des bras extrêmement longs et
grêles, de grands pieds étroits et des jambes arquées. [Bientôt, ils sont
trois, laids, mais efficaces, avec des mouvements bizarres] comme si les
jointures eussent été à l’envers. 274

L’homme aux cheveux blancs, se présente comme un biologiste et


l’île comme une station biologique, mais aussi : « Vous verrez bientôt que
cette île est un endroit infernal, je vous le promets. (…) c’est, en somme,
la chambre de Barbe-Bleue, mais, en réalité, ce n’est rien de bien ter-
rible… pour un homme sensé. »275
Entendant Montgomery appeler Moreau, l’homme aux cheveux
blancs, Prendick se souvient d’avoir lu un écrit de ce fameux Moreau
avant qu’il soit obligé de quitter l’Angleterre après ses travaux scandaleux
sur la vivisection, « sur la transfusion du sang [et] les fermentations mor-
bides. »276 Et soudain, Prendick comprend la raison de cet isolement de
Moreau, du moins croit-il le comprendre. Même en s’étant échappé de
son « logement » par deux fois, même après avoir rencontré et avoir par-
lé avec une « créature », même après avoir appris ce qu’était la Loi, Pren-
dick ne comprendra vraiment le projet de Moreau que quand celui-ci le
lui aura expliqué.

Vous oubliez tout ce qu’un habile vivisecteur peut faire avec des êtres vi-
vants. (…) Sans doute, on a tenté quelques efforts – amputations, abla-
tions, résections, excision. Sans doute, vous savez que le strabisme peut
être produit ou guéri par la chirurgie. (…) La chirurgie peut faire mieux
que ça. (…) Vous avez entendu parler, peut-être, d’une opération fré-


274 Ibid., p. 38, 39.
275 Ibid., p. 41.
276 Ibid., p. 48.
290 La littérature d’imagination scientifique

quente en chirurgie à laquelle on a recours dans le cas où le nez n’existe


plus. Un fragment de peau est enlevé sur le front, reporté sur le nez et il
se greffe sur sa nouvelle place. C’est une sorte de greffe d’une partie d’un
animal sur une autre partie de lui-même.277

Moreau poursuit son explication en donnant des exemples plus pré-


cis.
…Vous avez peut-être entendu parler de l’ergot de coq que Hunter avait
greffé sur le cou d’un taureau. Et les rats à trompe des zouaves d’Algérie,
il faut aussi en parler – monstres confectionnés au moyen d’un fragment
de queue de rat ordinaire transféré dans une incision faite sur leur mu-
seau et reprenant vie dans cette position…278

Ce qu’évoque Moreau ici, ce ne sont que des expériences sans grande


portée scientifique, tout au plus des autogreffes (sur le nez, le taureau ou
le rat) qui, généralement réussissent. En effet, en 1869, le professeur Re-
verdin avait réussi à couvrir des surfaces sans peau de petites pièces
d’épiderme, avec succès. En ce qui concerne le fort strabisme, une opé-
ration sur l’enfant va bien remettre les yeux en place, mais on a juste soi-
gné le préjudice esthétique sans guérir la vision binoculaire que l’on trai-
tera alors par des soins orthoptiques, comme pour un strabisme léger.
Quant à l’expérience d’Hunter ce fut une réussite « par hasard » et Wil-
liam Hunter est beaucoup plus célèbre pour ses travaux sur l’anévrisme
que pour cette fameuse « greffe ».
À l’époque où écrit Wells, la greffe n’est encore qu’une curiosité de
laboratoire. Si on sait que l’autogreffe peut réussir, on ne sait pas pour-
quoi l’exo-greffe ou la transplantation sont des échecs.
C’est ce qu’Alexis Carrel et le Viennois Emerich Ullmann vont véri-
fier en 1902 en tentant des transplantations animales. En 1905, la pre-
mière greffe de cornée (kératoplastie transfixante) est réalisée avec succès
par Eduard Konrad Zirm, sur un homme de 45 ans et sous anesthésie au
chloroforme. En 1906, Mathieu Jaboulay va tenter de greffer un rein de
porc au coude d’une femme atteinte d’urémie, c’est un échec immédiat.
En 1933, le Russe Serguey Voronoy, qui travaille sur ce sujet depuis
de longues années, conclut qu’il s’agit d’un problème immunologique. Il
tente alors une transplantation rénale sur une jeune femme de 26 ans
avec le rein d’un homme de 60 ans. Elle décèdera quatre jours plus tard.


277 Ibid., p. 107, 108.
278 Ibid., p. 109.
Les maîtres du genre 291

Dans les années 1950, lorsque l’on réussira à comprendre comment


fonctionne l’immunologie, les premières greffes réussiront.
Mais comme nous sommes dans le domaine de la fiction, Wells ex-
trapole et prête à Moreau des intentions proches de celles du Dr Fran-
kenstein :

Ces créatures que vous avez vues sont des animaux taillés et façonnés en
de nouvelles formes. (…) Ce n’est pas seulement la forme extérieure
d’un animal que je puis changer. La physiologie, le rythme chimique de la
créature peuvent aussi subir une modification durable dont la vaccination
et autres méthodes inoculation de matières vivantes ou mortes sont des
exemples (…) Une opération similaire est la transfusion du sang, et c’est
avec cela, à vrai dire que j’ai commencé.279

Nous l’avons déjà constaté, Wells se place bien au cœur des problè-
mes scientifiques de son temps. Il ne s’agit plus, comme le dit Moreau,
de fabriquer des estropiés, des « hommes qui rient » pour peupler les
Cours des Miracles, mais de transformations que Moreau juge positives,
des « expériences pour voir », en se réclamant de Claude Bernard qui a
publié la majeure partie de son œuvre scientifique entre 1855 et 1865,
dont sa fameuse Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865).
Quant à la vaccination, c’est effectivement une nouveauté car, après
les succès d’Edward Jenner à partir de 1796 pour le traitement de la va-
riole (la jennerisation), Louis Pasteur vient de réussir la vaccination
contre la rage en 1885 et surtout, il a expliqué le phénomène en mettant
en relation microbe et malade. De même, et sans avoir encore résolu le
problème (Cf. supra), on a aussi progressé dans le domaine de la transfu-
sion sanguine.
Les autres manipulations de Moreau sont d’ordre mécanique, comme
le fonctionnement des articulations (on peut d’ailleurs se demander ce
qu’il y gagne, car cette seule modification ne suffit pas pour transformer
un quadrupède en bipède !), quant aux modifications, quand elles sont
biologiques, le discours de Wells est très vague.
En fait, les idées de Wells sur ce sujet, doivent certainement beau-
coup aux travaux de Johann Friedrich Dieffenbach, élève de Karl Frie-
drich von Graefe à l’Université de Berlin, et à ses quatre volumes : Expé-
riences chirurgicales, surtout en ce qui concerne les parties détruites du corps humain,
édités à Berlin entre 1829 et 1834 (traduction anglaise de la partie sur la
rhinoplastie en 1833), où il fonde les principes de la chirurgie plastique et

279 Ibid., p. 109.
292 La littérature d’imagination scientifique

réparatrice, où il décrit la façon de reformer artificiellement le nez, les


lèvres et les paupières. Dieffenbach était certainement connu de Wells
puisqu’il a été le premier à pratiquer la section de muscles de l’œil pour
guérir du strabisme, auquel Moreau faisait allusion peu avant, de même
on lui doit la section du tendon d’Achille pour la guérison du pied bot.
Enfin, Dieffenbach s’est aussi intéressé au problème de la transfusion
(Die transfusion Blutes des und die der perfusion Arzneien, usw Berlin, 1828.).
Wells évoque aussi la sélection génétique, alors déjà employée par les
éleveurs de bestiaux, les greffes, comme nous l’avons vu, avec les échecs
que l’on sait car si les principes de l’asepsie ont été posés en 1861 par
Semmelwis, la bactériologie ne sera élevée au rang de discipline qu’avec
les travaux de Pasteur.
Quant à l’histocompatibilité (CMH), qui touche au phénomène im-
munitaire, en permettant à coup sûr aussi bien les hétéro- que les allo-
greffes, comme les transplantations, c’est une notion qui ne se précisera
que dans la seconde moitié du XXe siècle avec : en 1949 la découverte
des anticorps par le Professeur Dausset, en 1953 la découverte du sys-
tème en double hélice de l’ADN par Watson et Crick, en 1954 la mise au
point par le laboratoire Wellcome des premiers immunosuppresseurs, en
1956 la mise au point du protocole de greffe osseuse par le Professeur
Mathe, en 1957 la découverte des groupes leucocytaires qui englobent le
système HLA (Human Leukocyte Antigen) par le Professeur Dausset et en
1962 la réalisation de la première greffe compatible par les Professeurs
Dausset et Hamburguer.
Tous ces travaux permettront le succès de la première transplanta-
tion cardiaque par le Professeur Barnard en 1967. En 2003, l’achèvement
du séquençage du génome humain va encore faciliter les greffes et les
transplantations. Enfin, dans les années 1950, à partir des travaux de Le-
roy Stevens et Barry Pierce sur les tératocarcinomes murins qui ont per-
mis d’isoler les cellule souches embryonnaires (les ES = embrionic stem)
capables de générer tous les types de cellule, E. Donnall Thomas réalise-
ra la première greffe de moelle osseuse en 1957 pour traiter certains
types de cancers, mais ce n’est qu’après la découverte de l’histocompati-
bilité et la découverte des ES chez l’homme en 1998, que l’on maîtrise
mieux cette technique de reconstitution prometteuse, mais qui n’en est
encore qu’au stade expérimental.
Quant aux conséquences des transplantations de Moreau, on ne les
connaît pas, alors que l’on sait que la gangrène, dite « pourriture
d’hôpital », faisait encore des ravages, tuant les deux tiers des opérés au
milieu du XIXe siècle. C’est pour cela, qu’à partir de 1860, Jules Lemaire
Les maîtres du genre 293

impose peu à peu un dérivé du goudron, le phénol, comme moyen


d’asepsie.
Wells va bien au-delà des possibilités scientifiques de son temps, il
extrapole :

–– Mais, interrompis-je, ces choses, ces animaux parlent !…


Il répondit qu’ils parlaient en effet (…) La structure mentale est moins
déterminée encore que la structure corporelle. Dans la science de
l’hypnotisme, qui grandit et se développe, nous trouvons la possibilité
promise de remplacer de vieux instincts ataviques par des suggestions
nouvelles, greffées sur des idées héréditaires et fixes ou prenant leur
place. (…) La grande différence entre l’homme et le singe est dans le la-
rynx, dit-il, dans la capacité de former délicatement différents sous-
symboles par lesquels la pensée peut se soutenir.280

Si les animaux humains fabriqués par Moreau parlent, quoi de plus


naturel, affirme-t-il, en faisant implicitement référence aux travaux de
Broca en 1861, sur la troisième circonvolution frontale gauche, siège du
langage articulé.
Moreau fait aussi référence à l’hypnotisme lié à Franz Messmer. Il a
déjà fait des travaux sur le « magnétisme animal », en s’inspirant tout au-
tant de Paracelse, que de van Helmont, d’Athanasius Kircher que de
Ferdinand Santanelli qui s’étaient déjà penchés sur ce problème. Pour
Messemer le magnétisme animal (en opposition avec le magnétisme mi-
néral) est une sorte de fluide universel dont la perturbation produit un
déséquilibre, facteur de maladie. En 1775, dans sa critique de l’exorciste
Johann Joseph Gassner, Messmer propose une alternative « médicale »
aux pratiques religieuses.
Messmer arrive en France en 1778, il y publie son Mémoire sur la dé-
couverte du magnétisme animal (1779). Naît alors la mode des « baquets de
Messmer » où il traite collectivement ses patients grâce à des passes ma-
gnétiques, ce qui se traduit par des modifications des états de conscience,
des transes. Après le rapport d’une commission d’enquête de la Faculté
de Médecine, les pratiques magnétiques seront interdites pour les méde-
cins en 1784. Messmer quitte la France l’année suivante, fortune faite.
Mais c’est de ce magnétisme animal que va émerger l’idée de
l’hypnose à partir de 1841, grâce à James Braid. En observant les pra-
tiques et en analysant les écrits de magnétiseurs, il remarque que le phé-
nomène magnétique est traité comme un simple pouvoir de l’imagi-

280 Ibid., p. 111.
294 La littérature d’imagination scientifique

nation, un phénomène d’autosuggestion. Pour Braid, le phénomène


hypnotique est lié à un effort de concentration mentale du sujet, au point
qu’il fait abstraction de tout le reste, c’est ce qu’il appelle un « état de
sommeil nerveux ». Aussi Braid inaugure-t-il la pratique d’intervention
sous hypnose, ce qui se fera en France en 1859.
À partir de 1870, Charcot va travailler sur l’hystérie qu’il considère
comme un phénomène neurologique, ce qui le distingue des aliénistes
comme Pinel ou Esquirol. À partir de 1876, il utilise la métalloscopie de
Burq, ce qui nous ramène aux plaquettes magnétiques employées par
Messmer et en 1878, il s’intéresse à l’hypnose qui sera susceptible
d’expliquer les maladies nerveuses organiques. Ses démonstrations à la
Salpêtrière à partir de 1882, deviennent de véritables attractions aux-
quelles assistent Maupassant, Daudet, Zola, les Goncourt et de multiples
curieux. Ainsi, il n’est pas étrange que Wells y fasse référence pour affir-
mer qu’il est possible d’implanter des « suggestions nouvelles », ce qui,
pour lui, signifie le langage chez les animaux et la modification de leur
psychisme.
Reste le problème de l’organe phonateur, le larynx. En 1862, Victor
von Bruns a réalisé la première opération sur le larynx avec l’extraction
d’un polype sans ouverture des voies respiratoires. Ceci semble promet-
teur et Wells extrapole. Dieffenbach a pratiqué le remodelage du palais,
von Bruns a touché au larynx avec succès, Wells en déduit que l’on doit
pouvoir modifier tout cela pour permettre au singe, transformé en
homme, de parler.
Wells nous présente donc une hypothèse qu’il tient pour une certi-
tude, une conviction : la science parviendra à réaliser ce tour de force.
C’est ce qu’il fait affirmer à Moreau : « …cette extraordinaire branche de
la connaissance n’avait jamais été cultivée comme une fin et systémati-
quement, par les investigateurs modernes, jusqu’à ce que je la prenne en
main. »281
Moreau s’affirme donc comme étant un défricheur de la science, un
pionnier, peut-être même un aventurier. Wells rejette donc le profil du
« savant fou », Moreau est un être à part, nietzschéen, qui se situe « par-
delà le bien et le mal » (Jenseits von Gut und Böse, 1886).
Prindick aborde alors la question de la souffrance provoquée par la
vivisection que pratique Moreau :


281 Ibid., p. 110.
Les maîtres du genre 295

Quelle est votre justification pour infliger toutes ces souffrances ? (…)
Car c’est justement cette question de souffrance qui nous partage. Tant
que la souffrance qui se voit ou s’entend, vous rendra malade, tant que
vos propres souffrances vous mèneront, tant que la douleur sera la base
de vos idées sur le mal, sur le péché, vous serez un animal, je vous le dis,
pensant un peu moins obscurément que ce qu’un animal ressent.282

On peut effectivement s’interroger sur la cruauté de Moreau, sur


cette option délibérée prise en faveur de la souffrance d’autant plus que
l’on sait que depuis Sir Humphrey Davy en 1799, on peut employer le
protoxyde d’azote comme anesthésique général. On sait aussi, depuis
1860, et grâce à Niemann, que l’on peut employer la cocaïne comme
anesthésique local. Mais l’anesthésique le plus répandu, à cette époque,
reste le chloroforme que James Simpson avait employé avec succès en
1853 sur la Reine Victoria, lors de l’accouchement de son fils Léopold.
Le chloroforme devient alors l’anesthésique favori des chirurgiens et ce
sera la mode de ce que l’on appelait alors « l’anesthésie à la Reine ».
Sur la question de la douleur, Moreau objecte qu’elle n’a rien de mé-
taphysique, une conséquence de la faute originelle, qu’elle est d’abord et
presque exclusivement un signe :

La douleur n’est que notre conseiller médical intime pour nous avertir et
nous stimuler. (…) Les végétaux ne ressentent aucune douleur ; les ani-
maux inférieurs – il est possible que des animaux tels que l’astérie ou
l’écrevisse ne ressentent pas la douleur. Alors, quant aux hommes, plus
intelligents ils deviennent et plus intelligemment ils travailleront à leur
bien-être et moins nécessaire sera l’aiguillon qui les avertit du danger.283

Moreau traite de la douleur non comme une question scientifique,


mais comme d’une question philosophique et culturelle. Pour lui, elle fait
partie du processus expérimental, mais elle accompagne également la vie
de l’homme : « L’homme est un apprenti, la douleur est son maître »,
écrivait Musset dans « La nuit d’Octobre », même si elle est ici d’ordre
moral, la douleur accompagne la vie de l’homme comme une fatalité. En
chassant Adam et Éve du Paradis, Dieu les a maudit, il leur a promis la
souffrance. Il s’agit donc de ne pas aller à l’encontre du plan de Dieu et
des paroles de la Bible.


282 Ibid., p. 112, 113.
283 Ibid., p. 114.
296 La littérature d’imagination scientifique

… je suis un homme religieux, Prendick, comme tout homme sain doit


l’être (…) Ce grand cas que les hommes et les femmes font du plaisir et
de la douleur, Prendick, est la marque de la bête en eux, la marque de la
bête dont ils descendent.284

Et Moreau, d’un tour de passe-passe réconcilie Darwin et les Écri-


tures. De la même façon, puisque Moreau a réussi à transcender la dou-
leur, puisqu’il a surpassé la parole divine, il est Dieu à son tour et il don-
nera à ses animaux-hommes un nouveau décalogue.
On s’éloigne alors de la rationalité qui est la marque des récits
d’imagination scientifique, pour entrer dans cet irrationnel qui marque la
fin de cette histoire jusqu’à la chute de Moreau, son échec, le moment où
Dieu reprend ses droits.
De la même façon que Stefen Baxter avait proposé un récit amélioré
du Voyageur du Temps, Brian Aldiss va rédiger une version actualisée
des aventures de Moreau en donnant : L’Autre île du Dr Moreau. Paris :
Livre de Poche, 1996, 216 p. (SF, « Préface » de G. Klein, n° 7188).
À la limite de la science et de la fiction, Wells va donner L’Homme in-
visible (1897). Un 29 février, un inconnu arrive à Iping, un village du Sud
de l’Angleterre (Sussex) près de Stedham, et s’installe dans une petite au-
berge. Il a les mains gantées, le visage enveloppé de bandages et porte de
grosses lunettes teintées. Pour justifier sa mauvaise humeur, il explique
qu’il est scientifique et qu’il doit, même ici, poursuivre ses travaux.
Quelques jours plus tard et à la suite de quelques incidents, vol dans un
presbytère et la manifestation d’une « chaise volante » à l’auberge du vil-
lage, le scientifique ôte ses bandages lors d’une rixe : il est invisible et se
sauve.
Après avoir été pourchassé, Griffin, blessé, arrive chez un condis-
ciple de l’University College, le Dr Kemp. Le lendemain Griffin évoque ses
recherches: « J’ai abandonné la médecine pour me consacrer à la phy-
sique (…) L’étude de la lumière m’attirait. (…) La densité optique !…
C’est un tissu d’énigmes, une série de problèmes, avec des solutions
qu’on n’entrevoie que vaguement… »285
Ici, avec la « densité optique », Wells fait implicitement référence à la
Loi de Beer-Lambert qui concerne les propriétés d’absorption de la lu-
mière monochromatique en fonction des milieux par où elle passe. Cette
loi avait été découverte par Pierre Bouguer et exposée en 1729 dans son

284Ibid., p. 114-115.
285WELLS, Herbert George. L’Homme invisible. Paris : Le Livre de Poche, 1989, p. 168,
169 (Jeunesse, n° 39).
Les maîtres du genre 297

traité Essai d’Optique sur la Gradation de la Lumière, elle sera reprise par le
mulhousien Johann Henrich Lambert en 1760 et définitivement mise en
forme par l’Allemand August Beer en 1852.
Cette loi qui est utilisée en biochimie, l’est également en photogra-
phie pour déterminer le contraste sur une zone photographiée, ce que
l’on appelle communément le gamma (transparence ou contraste) d’une
épreuve argentique ou numérique.
Wells s’appuie donc sur une donnée scientifique relativement ré-
cente, même s’il va être conduit à beaucoup extrapoler à partir de ses
conséquences.

Je découvris un principe général des pigments et de la réfraction, une


formule, une expression géométrique comportant quatre dimensions.
(…) sans changer aucune des propriétés de la matière (excepté en cer-
tains cas, la couleur), de réduire l’indice de réfraction d’un corps solide
ou liquide à celui de l’air, autant que peuvent l’exiger toutes les applica-
tions pratiques. (…) Vous savez très bien qu’un corps absorbe les rayons
lumineux, ou il les réfléchit, et il les réfracte tout à la fois. Supposez
qu’un corps ne réfléchisse, ni ne réfracte, ni n’absorbe aucun rayon : ce
corps ne peut pas être visible par lui-même.286

Ici, l’approche de Wells, contrairement à ce qu’il a fait dans ses autres


romans, est celle d’un didacticien. Il ne pose plus les problèmes comme
résolus, mais il explique comment il a fait pour les résoudre.
Si l’on brise une plaque de verre, si on la réduit en poudre, elle devient
beaucoup plus facile à voir dans l’air (…) Ceci, parce que la pulvérisation
multiplie les surfaces sur lesquelles s’exercent réflexion et réfraction. (…)
Mais ce verre blanc pulvérisé, si vous le mettez dans l’eau, sur le champ,
il cesse d’être visible. (…) la poudre de verre pourrait être rendue invi-
sible même dans l’air, si son indice de réfraction pouvait être rendu égal à
celui de l’air, car, alors, il n’y aurait plus ni réfraction ni réflexion au pas-
sage des rayons lumineux de verre dans l’air et inversement. 287

De la physique, Wells passe alors à la biologie :


…l’organisme tout entier d’un homme – à l’exception des cellules rouges
de son sang et des pigments foncés de ses cheveux – est fait de tissu
transparent, incolore : tant il faut peut de choses pour nous rendre vi-
sibles les uns aux autres ! (…) Je repris la théorie des pigments pour

286 Ibid., p. 169.
287 Ibid., p. 171, 172.
298 La littérature d’imagination scientifique

combler certaines lacunes, et soudain (…) je fis une découverte en phy-


siologie (…) Vous connaissez la matière colorante du sang : elle est
rouge. Eh bien, on peut la rendre blanche, incolore, sans troubler ses
fonctions normales. 288

Griffin est donc arrivé à amener l’homme au même indice de réfrac-


tion de l’air (ns) grâce à la dépigmentation du sang et ceci en prenant
exemple sur lui-même qui est albinos et qui donc ne possède ni pigmen-
tation de la peau, ni pigmentation de la pilosité, par absence de mélanine.
Or la formation de la mélanine dans la peau ne sera étudiée qu’en
1925 par le Suisse Bruno Bloch, par la Dopa-réaction, après les travaux
de l’Anglais Archibald Garrod en 1908, qui avait déterminé que
l’albinisme était dû à un déficit de l’activité enzymatique. Griffin est un
cas d’espèce, mais Wells en a fort bien tiré partie.
Griffin explique son passé et le début de ses recherches. Après avoir
volé son père et provoqué son suicide, il s’est réfugié dans une petite
chambre à Londres où il a fait ses premières expériences sur un morceau
de tissu et sur un chat dont ne sont restés visibles que les yeux et les
griffes, en dépit de ses efforts. Puis, il a tenté l’expérience sur lui-même
au moment où son propriétaire venait le chasser. Invisible et nu, Griffin
s’est sauvé en mettant le feu à la maison.
Après sa fuite dans Londres et une période d’errance, il est venu se
réfugier dans ce village. Mais Griffin a sombré dans la paranoïa, il en
veut à la Terre entière : « …la ville est sous ma domination, à moi, et je
suis la terreur ! Ce jour est le premier de l’an I de la nouvelle ère, l’ère de
l’homme invisible. Je suis Invisible Ier. »289 La chasse à Griffin s’organise.
Il est capturé par la foule qui l’exécute et mourant, Griffin redevient vi-
sible.
À partir d’un argument scientifique assez mince, Wells a réalisé un
roman spéculatif qui résiste mal aux données de la science, mais il est
vrai que la science n’occupe que quelques pages dans le roman, elle n’est
que ce prétexte que l’on retrouvera dans bien des romans de science-
fiction, dans les années qui vont suivre.
En cette fin du XIXe siècle, Mars et les martiens sont à la mode.
Wells va donner sa version de la question avec La Guerre des mondes
(1898), où ce ne sont plus les hommes qui se rendent sur Mars, comme
nous l’avons déjà vu chez Flammarion ou chez Le Faure et de Graffigny,
mais où les martiens envahissent la Terre.

288 Ibid., p. 173, 174.
289 Ibid., p. 253.
Les maîtres du genre 299

À partir du moment où l’on est passé d’un système où la Terre était


le centre de notre système solaire, au système héliocentrique lors de la
révolution copernicienne, on a pensé que la Terre n’était peut-être pas le
seul monde habité. Pour le vérifier, manqueront et pendant longtemps,
des outils d’observation performants. Donc, on spécule.
En 1666, Cassini émet l’hypothèse que Mars soit à l’image de la
Terre, mais sans imaginer qu’elle soit habitée. Après Giordano Bruno et
son De l’infinito, universo e Mondi (1584) où il affirme la pluralité des
mondes, après le calcul de l’orbite éliptique de Mars par Kepler et ses
trois lois sur la mécanique céleste (1606-1618), dans ses Entretiens sur la
pluralité des mondes (1686), Fontenelle ne s’attarde pas sur Mars une pla-
nète qu’il juge commune : « Mars n’a rien de curieux que je sache ! ».
Gassendi, pense, comme Fontenelle, qu’il n’y a pas de raison pour que
d’autres planètes ne soient pas habitées. Christian Huygens, dans son
Cosmotheoros, sive de terris coelestibus, earumque ornatu, conjecturae (1698), spé-
cule également sur les mondes habités non au nom de l’astronomie, mais
au nom de la grâce divine qui doit s’étendre à l’ensemble de l’univers.
Huygens pense que Mars doit avoir de la végétation et des animaux.
Swedenborg, dans sa période mystique, à partir de 1744, va faire de
Mars le siège des Anges et des Esprits. Dans son Histoire générale de la na-
ture (1755), Kant préfère Jupiter à Mars comme planète habitable. En
1862, le jeune Camille Flammarion dans La Pluralité des mondes habités,
pense que Mars est une seconde Terre.
La nomenclature de Mars avait déjà débuté. On raisonne donc par
analogie : ce qui est clair est continent, ce qui est foncé est pensé comme
mer ou océan si la tache est plus vaste.
Vers 1830 Beer et Mädler dressent une première carte de Mars où les
noms sont des ensembles de lettres. En 1862, le père Angelo Secchi re-
nomme les lieux de la carte de Beer et Mädler. En 1867, l’anglais Richard
Anthony Proctor édite sa propre carte de Mars avec une nouvelle no-
menclature et la même année, Flammarion propose la sienne en chan-
geant les 4/5e des noms proposés par Proctor.
En 1877, l’astronome italien Giovanni Schiaparelli, directeur de
l’observatoire de Milan, annonce qu’il a observé des formations recti-
lignes sur Mars, des canali (des chaînes [montagneuses]), que l’on a tôt fait
d’appeler les « canaux » de Mars grâce à une traduction erronée. L’année
suivante, Schiaparelli publie un petit ouvrage à Rome qui contient une
carte détaillée de Mars. En 1879, il la précise encore et donne même des
noms à ces « canaux » (Schiaparelli a accepté la traduction fautive de son
canali) qui isolent ou qui traversent des continents, aboutissant à des
300 La littérature d’imagination scientifique

mers. De là à penser qu’ils sont le résultat de travaux organisés par des


êtres intelligents, il n’y a pas loin. En 1882, Schiaparelli écrit à Camille
Flammarion qu’il a vu plus de 60 canaux, il en précisera la forme dans la
nouvelle carte qu’il publie en 1888.
En 1892, William Pickering découvre des oasis sur Mars qui sont,
pour lui, des signes de vie, ce qui fera beaucoup pour accréditer l’idée
d’une vie martienne. Le vieux phalanstérien, Victor Considérant trouve
que nous sommes en présence d’un cadastre de culture collective, mon-
trant que les Martiens sont bien arrivés à la « période harmonie », but ul-
time de son système utopique. Pickering va déjà plus loin que Percival
Lowell, dont il a dirigé la mise en place de son observatoire astrono-
mique à Flagstaff.
Lowell est convaincu que les martiens sont en train de lutter contre
la sécheresse qui envahit leur planète en important de l’eau depuis leur
calotte polaire, grâce aux canaux découverts par Schiaparelli. Il vulgarise-
ra ses idées dans trois ouvrages : Mars (1895), Mars and Its Canals (1905)
et Mars As the Abode of Life (1908). Comme Lowell possède un imaginaire
fécond (ce qu’il ne voit pas, il l’invente ; ce qu’il croit voir, il le justifie
d’une façon ou d’une autre) et comme c’est un habile conférencier, il de-
vient très populaire. On retiendra au crédit de Lowell la mise en place
d’une nouvelle science, la « planétologie ».
Toutes ces théories vont trouver un écho dans la littérature, comme
dans la nouvelle de Maupassant, « L’Homme de Mars », qu’il publie une
première fois dans Paris-Noël de 1887-1888, chez Flammarion, chez Le
Faure et de Graffigny ou dans le roman de Wells.
En empruntant un peu à Terres du ciel (1877) de Camille Flammarion
et beaucoup aux théories de Lowell, Wells met en scène une aventure
alors réputée plausible.

Personne n’aurait cru, dans les dernières années du XIXe siècle, que les
choses humaines fussent observées, de la façon la plus pénétrante et la
plus attentive, par des intelligences supérieures aux intelligences hu-
maines et cependant mortelles comme elle (…) Tout au plus les habi-
tants de la Terre s’imaginaient-ils qu’il pouvait y avoir sur la planète Mars
des êtres probablement inférieurs à eux, et disposés à faire bon accueil à
une expédition missionnaire.290

Dès le début du roman, nous comprenons que nous sommes dans le


cadre d’un récit rétrospectif, bien que sachant ce qui s’est passé, le narra-

290 WELLS, Herbert George. La Guerre des mondes. Gallimard, 1977, p. 11 (Folio, n° 185).
Les maîtres du genre 301

teur ménage un certain suspens. Wells plante le décor en mettant en


avant la stupidité humaine et son esprit colonialiste. Il affirme que nous
ne sommes pas seuls dans l’univers et que nous aurions tort de croire
que l’Homme (blanc) est supérieur à tout ce qui existe. On retrouve là,
comme dans La Machine, un Wells socialiste, dans la ligne de l’enseigne-
ment de William Morris.
Comme on l’a dit, l’hypothèse martienne appartient aux écrits de
Giovanni Schiaparelli (qu’il cite) et à ceux de Percival Lowell : « …la pla-
nète Mars doit être plus vieille que la nôtre (…) Elle a de l’air, de l’eau et
tout ce qui est nécessaire aux existences animées. »291
Dans la présentation qu’il fait de Mars, dans le genre de Flammarion,
Wells émet l’hypothèse que Mars approche de sa fin, que les conditions
de vie y sont difficiles et que les Martiens n’ont qu’une solution :
« …s’emparer, pour y pouvoir vivre, d’un astre plus rapproché du so-
leil. »292
Donc, pour une fois, l’homme ne sera pas le colonisateur, mais le co-
lonisé et Wells de rappeler quelques-uns des méfaits de l’homme comme
l’éradication des Tasmaniens entre 1803 et 1833 par les Anglais lors de la
colonisation progressive de l’Australie à partir de 1788.
Quant au mode de propulsion des obus martiens, amenant leurs
conquérants, Wells réutilise le procédé de Verne : « Je ne suis pas loin de
penser que ce phénomène inaccoutumé ait eu pour cause la fonte de
l’immense canon, trou énorme creusé dans leur planète, au moyen du-
quel ils nous envoyèrent leurs projectiles. »293 Le narrateur tient toutes
ses observations de l’astronome Oglivy qui dirige l’observatoire d’Otter-
shaw, une bourgade à 20 miles au sud-ouest de Londres.
Wells examine l’hypothèse anthropomorphique des Martiens : « Il y a
une chance sur un million qu’existe sur la planète Mars quelque chose
présentant des traits communs avec notre humanité. »294 On est donc en
droit d’attendre des êtres totalement différents de l’humain. C’est là une
innovation, car dans les ouvrages où nous avons déjà rencontré des mar-
tiens, ils étaient anthropomorphes. Mais, individus sans Dieu, il n’y a pas
de raison qu’ils étaient été créés « à son image ».
À peu de temps de là, il y eut ce que l’on prit pour une pluie d’étoiles
filantes et l’une d’elles tombe près d’Ottershaw. Oglivy s’y rend à l’aube
et constate, maladroitement pour un astronome, qu’il ne s’agit pas d’une

291 Ibid., p. 12.
292 Ibid., p. 13.
293 Ibid., p. 14.
294 Ibid., p. 17.
302 La littérature d’imagination scientifique

météorite, mais d’un artfact cylindrique de 25 à 30 m de diamètre, dont la


base se dévisse. Le narrateur se rend à son tour sur les lieux et moins in-
crédule qu’Oglivy, spécule sur une tentative de contact entre les Martiens
et l’Homme :

Il fut à ce moment absolument clair dans mon esprit que la Chose était
venue de la planète Mars (…) Mon esprit vagabonda à sa fantaisie autour
des possibilités d’un manuscrit enfermé à l’intérieur (…) ou bien de
monnaies, de modèles ou de représentations diverses qu’il contenait et
ainsi de suite.295

La première hypothèse n’est donc pas celle d’une invasion, mais celle
d’une ambassade. On peut penser que ce genre d’idée a été à l’origine des
projets Pioneer 10 et 11 et Voyageur 1 et 2, sondes lancées entre 1972 et
1977, qui contiennent des messages (leur contenu a été choisi par Karl
Sagan) à l’attention d’éventuelles civilisations hors de notre système so-
laire, époque où l’on n’avait pas encore découvert d’exoplanètes, mais où
on les pensait possibles.
En tout cas, ce moyen de communication était moins extravagant
que ceux qui avaient cours où qui seront proposés au cours du XIXe
siècle. Dans les années 1850, des télépathes comme Hel