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40 COLLECTION DIRIGÉE PAR PAUL FRAISSE LE PSYCHOLOGUE 41

La sémantique
psychologique

JEAN-FRANÇOIS LE NY
Professeur à l’Université de Paris VIII

PUF 1979
42 L’ANALYSE PRÉDICATIVE 43

C’est seulement dans la mesure où un signifié a été


antérieurement posé qu’on peut en dire quelque chose; en
règle très générale il existe toujours une certaine continuité
CHAPITRE II dans tout usage de la parole, même lorsqu’il se manifeste sous
une forme que l’on qualifie de «décousue». Cette continuité
L’analyse prédicative correspond précisément au fait que l’on dit plusieurs choses
différentes d’un signifié qui se retrouve, lui, dans plusieurs
phrases successives. Un discours décousu est celui dans lequel
Il est fécond de considérer qu’existe chez chaque la continuité est faible; mais elle n’est jamais nulle. On doit
individu une activité qui consiste à donner une existence donc considérer que l’opération de «poser» a pour effet
cognitive à une occurrence particulière d’un signifié: c’est, en important de réserver une place en mémoire au signifié
concerné. Dans les phrases ultérieures, on pourra désormais en
somme, l’activité de penser à quelque chose, qui est spécifié
parler: il constituera le thème de ces phrases, et ce qui en sera
ici par les seules caractéristiques de la classe à laquelle il
dit sera le commentaire.
appartient: un homme, un pays, un accident, etc. Ce qui
donne à cette activité son importance dans le langage, c’est L’opposition thème/commentaire est parfois utilisée en
qu’elle peut être suscitée chez tout individu par une linguistique de façon un peu différente. Il existe en effet dans
un certain nombre de types de phrases des marques qui
instruction verbale adéquate. Nous parlerons donc à ce
permettent de distinguer le thème, du commentaire; en
propos de l’opération de «poser» et de l’instruction verbale
français, l’une d’elles est la distinction entre l’actif et le passif.
correspondante; pour repérer l’opération cognitive il est assez Nous en verrons une seconde plus bas.
commode de rechercher comment s’exprime l’instruction qui
la commande dans le discours. On la trouve d’abord sous des Mais il apparaît que l’analyse de phrases isolées permet
formes explicites, préparatoires à des développements mal de tirer tout le profit possible de ces notions. Nous nous
ultérieurs, telles que: «je vais vous parler de…, je vais vous en tiendrons ici à l’idée que le thème d’une phrase correspond
raconter l’histoire de…, etc.». Mais elle se rencontre aussi toujours à un signifié qui est normalement présent dans la
sous des habillements plus particuliers dans des domaines mémoire de l’auditeur – et du parleur – parce qu’il a été posé
aussi éloignés que les contes traditionnels, les histoires drôles avant cette phrase.
et les développements mathématiques: Un signifié qui a été posé peut séjourner en mémoire de
(1) «Il était une fois une princesse; elle…, etc.»; façon plus ou moins durable; le cas le plus simple est celui où
il y reste tant qu’on le réutilise dans l’épisode en cours. Mais
(2) «Il y avait un type (ou un mec) qui…»; il peut y demeurer plus longtemps et être alors rappelé – aux
(3) «Soit un triangle ABC; considérons…, etc.» deux acceptions de ce terme – pour un nouvel usage. Par
Ces trois formulations correspondant bien à des exemple, longtemps après les histoires qui commencent par
les phrases (1) et (2), on pourra dire:
instructions expresses invitant l’interlocuteur à poser un ou
des signifiés, et à s’apprêter à recevoir des précisions le (4) «Tu te souviens de la princesse (ou du type) dont je t’ai
concernant. raconté l’histoire? eh bien, elle (ou il)…, etc.»
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Les signifiés posés peuvent aussi n’avoir qu’une lecteur ou de l’auditeur; par convention, aujourd’hui
existence en mémoire assez transitoire; ce sera pour admise, on semble ainsi continuer le récit:
beaucoup de sujets le cas de(3); il est assez rare qu’on soit
amené à dire: (9) «Le ruisseau soudain ne coulait plus» (J. Giraudoux, 1924)

(5) «Tu te souviens du triangle dont il a été question le 5 février (10) «La croisée ouverte lui livra le paysage d’un seul coup…,
dernier; considérons maintenant…, etc» etc.» (Mouloud Mammeri, 1948)
(11) «Rien en moi qui puisse la mettre sur ses gardes, éveiller tant
Toutefois, durable ou peu, il est bien clair qu’un soit peu sa méfiance» (N. Sarraute, 1953)
maintien en mémoire est nécessaire dans tous les cas;
l’opération de poser entraîne toujours une mémorisation. Il est intéressant de noter que les phrases isolées dont
Un dispositif plus concis de l’instruction de «poser» font usage les psychologues expérimentalistes utilisent
est constitué par l’article indéfini: on en trouve de bons souvent spontanément cette fiction, ainsi:
exemples dans le langage quotidien et notamment dans les (12) «Le coiffeur coupe le rôti (Ehrlich, 1976)
énoncés de type informatif – dans l’acception banale de ce
terme. Par exemple, on pourra lire dans un journal: (13) «La cuisinière retrouva la casserole sous un fauteuil» (Cordier
et Le Ny, 1975).
(6) «Hier, une avalanche a entraîné une cordée d’alpinistes qui…»
Il ne semble pas nécessaire de considérer que de telles
Les débuts de récits ou de romans – dits incipit – sont phrases utilisent l’article défini de façon indue ou arbitraire.
classiquement de cette forme1: L’expérience montre en fait que si l’on donne comme
consigne à des enfants ou à des adultes de faire librement
(7) «En 1829, par une jolie matinée de printemps, un homme âgé
d’environ cinquante ans suivait à cheval un chemin
des phrases avec ou sans mots prédéterminés, leur tendance
montagneux qui mène à un gros bourg situé près de la Grande- spontanée, en l’absence de consigne explicite sur ce point,
Chartreuse» (H. de Balzac, 1829) est d’utiliser les articles définis avec une fréquence très
largement dominante; cela se vérifie dans différentes langues,
et encore récemment: aussi bien en français que dans d’autres langues. C’est le signe
que la phrase typique est une phrase qui vient après quelque
(8) « Dans une petite ville française, une rivière se meurt de chaud
chose, ou si l’on veut dans un contexte. Observons au passage
au-dessus d’un boulevard, où, vers le soir, des hommes jouent
aux boules, et le cochonnet valse aux coups habiles d’un combien ce fait remet à sa place réelle l’objection suivante:
conscrit…, etc. » (Aragon, 1936). demander à des parleurs «naïfs» (enfants ou adultes) de
composer une phrase avec trois mots revient à les placer dans
En littérature, les expositions sont une forme particulière une situation «artificielle», «non représentative», on dit même
de position. Il faut observer que si l’article indéfini comporte à parfois – par analogie tout à fait indue avec le comportement
peu près toujours une instruction de poser, l’inverse n’est pas d’un linguiste – dans une situation «métalinguistique». Mais
vrai. Beaucoup d’incipit de romans et d’autres œuvres ce qui est mis en évidence est l’idée, très importante à nos
contemporaines feignent que le thème soit déjà inattendu du yeux, que nous avons déjà présentée plus haut: l’énoncé
typique est un n-ième énoncé; il convient de tenir compte en
1
Tous les mots soulignés le sont par nous. permanence de ce fait. Nous le remarquerons dans ce qui suit
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par l’introduction de points de suspension avant ou après les On peut revenir un instant sur l’idée de n-ième énoncé,
énoncés cités. dans la mesure où les exemples que nous avons choisis
jusqu’ici portaient surtout sur la position initiale de certains
Par conséquent, s’il est vrai que l’opposition qui existe signifiés. Il est clair que dans la plupart des récits il est
dans un certain nombre de langues entre article indéfini et nécessaire de poser en cours de route de façon progressive de
défini est hautement corrélée avec le marquage de nouveaux signifiés, qui seront, en principe, liés à ce qui a été
l’instruction de poser, celle-ci ne coïncide pas de façon dit précédemment. Ainsi, on peut ouvrir un roman au hasard et
absolue avec la présence du premier. On peut en donner lire:
encore une autre illustration: lorsque l’on introduit des
«descriptions définies», comme dans: (15) «… Le sage Bloom regardait une réclame sur la porte…» (J.
Joyce, 1923).
(14) «Le matin du 6 juin 1944 la place centrale de Sainte-Mère-
Eglise était déserte…» Nous reviendrons sur cette façon de poser en cours de
récit dans un paragraphe suivant. Elle est évidemment une
c’est aussi l’article défini qui est utilisé2. façon d’introduire une certaine sorte d’information nouvelle.
On observera aussi qu’un bon nombre de langues se Une question du même ordre pourrait être soulevée par
passent sans difficulté d’article. rapport à un autre domaine: on peut en effet tenter de
rapprocher l’opération de poser d’un concept logique très
L’OPÉRATION DE POSER ET LA DISTINCTION ENTRE
important, celui de jugement d’existence, généralement noté з,
INFORMATION NOUVELLE ET INFORMATION ANCIENNE qui correspond à «il existe»3. Il serait dans cette optique,
LES JUGEMENTS D’EXISTENCE possible d’écrire la phrase (8) de la façon semi-formalisée
suivante:
On peut établir une relation entre l’opération de poser
et une opposition très générale, que nous introduirons (8).2 «Il existe un x1 tel que ce x1 est une ville et que x1 est en
France et il existe un y1 tel que ce y1 est une rivière et que y1
provisoirement sous une de ses formes: information
est (ou passe) dans x1, et…, etc.»
nouvelle/information ancienne. Nous verrons ultérieurement
à quoi correspond au juste cette dernière, et nous dirons De même on pourrait, à propos de (15) écrire –
pourquoi il nous paraît que seule une caractérisation sachant que Bloom et la porte ont déjà été posés:
psychologique de cette opposition peut se révéler adéquate.
Toutefois, W. Chafe (1971) en a donné une très intéressante (15).2 «Il existait une réclame sur la porte et Bloom la regardait.»
caractérisation linguistique. Il convient toutefois d’être ici très attentif au fait que
Il est de fait, en tout cas, que l’instruction de poser poser n’est nullement l’équivalent d’affirmer l’existence
émise par le parleur est généralement contemporaine de réelle de quelque chose. On peut poser, on l’a vu, des
l’apport par lui d’informations nouvelle – ou si l’on veut personnages ou des objets imaginaires voire faux: la seule
hautement corrélé avec cet apport. 3
En fait «il existe au moins un…». On doit généralement compléter
2
On peut rapprocher de cela l’incipit temporel classique: «En ce temps- cette notion pour pouvoir exprimer: «Il existe un et un seul…» (ou «Il
là…» qui ne dit pas précisément de quel temps il s’agit, mais pose un existe exactement un…»). Nous négligerons ici cet aspect des choses
temps par convention bien déterminé. qui est pour nous moins important qu’en logique.
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condition du discours, ou plus précisément du discours Ainsi, si l’on considère «poser» comme une opération réalisée
cohérent, est que leur soit en quelque sorte «réservée une place par un sujet B, mais qui peut être éventuellement sus-citée par
en mémoire», qui permettra d’en faire état, de s’y référer – une instruction du parleur A, explicite ou implicite – c’est-à-
dans une acception seconde de ce terme – ultérieurement. dire fonctionnant «sauf raison contraire» - on peut comprendre
que demeurent ouvertes plusieurs possibilités psychologiques
Il es toutefois indéniable que si n’a pas été établie
pour le récepteur B; ne pas suivre cette instruction, ne pas
préalablement une convention bien déterminée entre le adhérer à son contenu, n’y adhérer qu’à certaines conditions
parleur et le récepteur, le fait de poser des signifiés dont relatives à la personne du locuteur A, ou à la distance que
l’existence réelle – ou à la rigueur pseudo-réelle – n’est pas celui-ci prend à l’égard de ce qu’il dit – se donner des règles
assurée, provoque de grandes difficultés psychologiques. de décision sur l’adhésion ou la non-adhésion – c’est l’esprit
S’il n’y a aucun obstacle à la compréhension de: critique –, etc. La sémantique psychologique débouche ici sur
le point de bifurcation où se séparent savoir et croyance. Nous
(16) «Ulysse fut déposé sur le sol d’Ithaque dans un profond reviendrons brièvement sur ces questions à propos des
sommeil» inférences, et notamment des présuppositions.
— exemple donné par Frege (1898) – il en existe davantage à LA PRÉDICATION
traiter:
L’opération de prédication est sans doute la plus
(17) «Le présent roi de France est chauve» importante de toutes les activités sémantiques. Elle consiste
essentiellement à dire quelque chose de quelque chose. Dans
— exemple donné d’abord par Russell (1940).
la conception adoptée ici elle ne s’identifie pas à associer – au
Des phrases, telles que la dernière, ont soulevé, on le sens où l’on parle d’associationnisme –, mais plutôt à
sait, de sérieux problèmes pour les logiciens. Il est compléter, c’est-à-dire à ajouter de l’information dans des
caractéristique que les plus graves ait surgi surtout dans des places faites pour la recevoir.
contextes dits «obliques», c’est-à-dire lorsqu’un parleur
Tout énoncé comporte ainsi des signifiés qui ont une
rapporte des pensées ou plus généralement des contenus
fonction de prédicats, et d’autres qui ont une fonction de
sémantiques appartenant à une tierce personne (ceux où A dit
supports de ces prédicats; on emploie généralement pour les
à B que C pense que…, etc.)4. Il apparaît bien qu’une prise en
seconds le nom d’arguments. Les relations entre prédicats et
considération plus psychologique des faits, comportant
arguments peuvent se présenter sous diverses formes, dont on
notamment une distinction nette entre la réalité matérielle
peut illustrer les plus simples de la façon suivante:
décrite et cette autre réalité qu’est l’activité sémantique des
hommes est sans doute susceptible d’aider à y voir plus clair. (18) «La Bretagne est humide» (ou mieux «La Bretagne n’est
La logique traite aujourd’hui ces problèmes de façon pas humide»); le prédicat se présente sous la forme d’un adjectif,
différente, au moyen de la théorie des «mondes possibles». l’argument est un nom;
(19) «L’Angleterre est une île»; le prédicat est un nom
(commun), l’argument est un nom (propre);
4
Par rapport à (17), ce serait: «Pierre dit que le présent roi de France (20) «La terre tourne»; le prédicat est un verbe intransitif,
est chauve.» l’argument est un nom.
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5
Dans ces trois cas, le prédicat ne prend qu’un argument .
HUMIDE (—), ILE (—), TOURNER 1 (—)7, REGARDER
(21) «Médor regarde l’Atlantique»; le prédicat est un verbe transitif;
(—, —), SUPÉRIEUR A (—, —), DONNER (—, —, —),
celui-ci appelle deux arguments, qui désignent respectivement celui
qui regarde et ce (celui) qui est regardé; ÉCHANGER (—, —, —, —), ACHETER (—, —, —, —). Sous
leur forme la plus abstraite, les prédicats ont donc tous la
(22) «9 est supérieur à 7»; le prédicat est une relation; elle comporte structure: P (—), P (—, —), P (—, —, —) ou P (—, —, —, —);
également deux arguments, le terme supérieur et le terme inférieur;
depuis Frege (1892), les logiciens parlent aussi à leur propos
(23) «Arthur donne un os à Médor»; le prédicat est un verbe qui requiert de fonction propositionnelle pour exprimer l’identité très
trois arguments, celui qui donne, celui à qui l’on donne, ce que l’on profonde entre le concept ainsi formé et celui de «fonction»
donne. tel qu’il est aujourd’hui utilisé en mathématiques.
Dans les trois exemples qui précèdent, le prédicat prend plus Les places laissées ouvertes pour les arguments ne
d’un argument: soit deux, soit trois. On peut même accepter de dire sont naturellement pas équivalentes; il y a une grande
que: différence entre:
(24) «Jacques échange avec Claude un carambar contre un michoko», ou (26) SUPÉRIEUR À (7, 5)
(25) «M. Hersant a acheté Le Figaro à M. Prouvost pour 60 millions de
6
(27) SUPÉRIEUR À (5, 7)
francs»
ou entre
comportent des prédicats à quatre arguments; toutefois, d’autres
auteurs estiment qu’au-dessus de trois – voire de deux – arguments, (28) AIMER (Andromaque, Pyrrhus) et
il vaut mieux décomposer autrement le prédicat; ce problème est à
nos yeux secondaire. (29) AIMER (Pyrrhus, Andromaque).

Il n’est pas moins important de marquer que les places


QUELQUES CARACTÉRISTIQUES IMPORTANTES DES ne peuvent être occupées indifféremment par n’importe quel
PRÉDICATS.
argument. Ainsi COULER (—), ou encore COULER (x),
Ce qui caractérise un prédicat c’est, ainsi, d’abord qu’il exige en principe que la place de x soit occupée par un nom
comporte, dans sa signification même, des places vides qui désignant une réalité liquide; ACHETER (w, x, y, z) exige en
attendent d’être remplies par des arguments convenables; on principe que les places de w, x soient occupées par des noms
peut donc identifier, dans les phrases (18) à (25) ci-dessus, les de personnes, y par celui d’une marchandise, z par celui d’un
prédicats suivants – que, adoptant une conventionfréquente, prix. Ces limitations définissent ce qu’on appelle le
nous écrirons en majuscules: «domaine» (ou le «parcours») des variations autorisées pour le
remplissage des places. Les lettres minuscules (telles que x, y
ou z) correspondent donc à des variables, qui peuvent prendre
5
On peut l’appeler le sujet. Historiquement le couple sujet-prédicat est un nombre plus ou moins déterminé de valeurs. Ainsi, pour
antérieur à la structure prédicat-arguments, mais il est préférable PLANÈTE (x), on sait que le régime de x est très limité
aujourd’hui de considérer le premier comme un cas particulier de la puisqu'il ne peut prendre que neuf valeurs. Les registres des
seconde.
6 7
Nous n’avons le temps de parler ni de France-Soir, ni de L’Aurore, qui On distingue ici tourner 1 (—), («La terre tourne») de tourner 2 (—, —),
sont pourtant d’intéressants dispositifs sémantiques. («Le marmiton tourne la mayonnaise»).
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variables de ACHETER (w, x, y, z) sont évidemment LA NATURE DE L’OPPOSITION PRÉDICAT-ARGUMENT


beaucoup plus étendu; ils dépendent dans leur réalisation de Dans ce qui précède, on a pu observer, à partir des
conditions socio-historiques. exemples cités, que sont utilisés comme prédicats plusieurs
Nous pouvons dès à présent observer que le registre catégories bien déterminées de mots, ou parties de discours;
des arguments possibles d’un prédicat fait partie de sa dans la logique traditionnelle c’étaient essentiellement les
signification. Si nous ouvrons un dictionnaire, nous y adjectifs et les noms (communs). Dans ce schéma, qui était
celui du prédicat à une place, on faisait entrer avec plus ou
trouverons par exemple:
moins de bonheur les verbes intransitifs, par exemple, pour
«Aboyer: donner de la voie en parlant du chien.» Cette (20), sous la forme:
définition correspond à: ABOYER (x), la variable x ayant ici
(20).2 «La terre est tournante».
un domaine défini par le signifié «chien». Si on modifie ce
prédicat, en se donnant une variable x’ dont le registre soit Les logiciens contemporains ont généralisé ce schéma
défini par: «moutons ou chèvres», le prédicat devient en y introduisant les relations – par exemple les comparatifs –
évidemment BÊLER (x); il sera MEUGLER (x), si x a pour ainsi que toutes les sortes de verbes. Dans cette optique, on
domaine les bovins. qualifie parfois tous ces prédicats de «verbes» (en y incluant
les adjectifs).
Toutefois la détermination et les limitations du
domaine sont, en sémantique des langues naturelles, La question pourrait, à partir de là, être soulevée de
beaucoup moins restrictives qu’elles ne le sont en logique savoir si la notion de prédicat recouvre exactement un
ou dans les sciences formalisées. On peut les violer de deux ensemble de catégories lexicales déterminées, par exemple,
façons: a) en courant le risque de commettre une «erreur»: les verbes, les adjectifs, les noms employés de façon
ce sera le cas si l’on écrit: générique.

(30) «L’homme aboie»;


Il faut, en fait, appliquer ici le principe de la
correspondance dominante: bien que les membres des
(31) «La Bretagne n’est pas pluvieuse»8 ; catégories citées, et d’autres qui le seront plus bas, soient
utilisées souvent ou très souvent à titre de prédicat, cela
b) en acceptant, tenant ou s’efforçant d’être métaphorique,
n’implique pas qu’il y ait coïncidence absolue. Ce fait est
voire poétique:
facilement visible pour les noms; dans:
(32) «Les paroles coulent de mes lèvres»; (34) «La tortue a devancé le lièvre»9 —>
(33) «Tu es mon soleil.» (35) DEVANCER (tortue, lièvre).
La démarcation entre a) et b) n’est pas toujours «tortue» est un argument – on peut, si l’on veut, l’appeler
parfaitement tranchée: nous examinerons cette question de «sujet» –, «lièvre» en est un second, et le prédicat est
façon plus approfondie au chapitre VI. DEVANCER.

9
Nous noterons désormais —> l’opération théorique «peut être analysée
8
L’erreur réside évidemment en ce que PLUVIEUX (x) ne saurait accepter comme». Nous négligerons parfois de faire une analyse complète pour
de noms de lieux dans le domaine de x. nous en tenir aux aspects les plus importants.
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Mais, si un enfant possède une tortue qu’il a appelée De même (39) a pour équivalent (39).2: «Le fait que
Dorothée, il dira: quelqu’un échoue est instructif»:
(35) «Dorothée est une tortue» —> TORTUE (Dorothée). —> (42) «ECHOUER (x) est instructif.»
où «tortue» est un prédicat. —> (43) INSTRUCTIF (ÉCHOUER (x)).
Or si on y regarde d’un peu plus près, on verra que le Une première conclusion à tirer de ce qui précède est donc
même phénomène se produit pour les verbes: ceux-ci ont des bien qu’il faut considérer «prédicat» - et par voie de conséquence
prédicats naturels, qui sont les adverbes. Ainsi dira-t-on: «argument» – comme ne correspondant pas à un ensemble
(36) «Roland combattit vaillamment les Sarrazins»
déterminé de catégories lexicales. «Prédicat et argument»
désignent des fonctions – dans l’acception de ce dernier terme qui
qui peut être provisoirement analysé ainsi: est voisine de celle de «rôle» – à l’intérieur de l’énoncé. A cet
(37).1 COMBATTRE (Roland, Sarrazins) égard ces notions sont voisines de celle de «thème» et de
«commentaire» (ou «rhème»).
.2 VAILLAMMENT (combattre)
On observera toutefois qu’il existe une tendance naturelle
où l’on voit bien que la proposition (37).2 est équivalente à des parleurs, et même de la langue, à nominaliser un signifié –
«son combat fut vaillant». c’est-à-dire à lui faire changer de catégorie grammaticale, sans en
De même on pourra faire jouer à des verbes ou des modifier aucunement le contenu sémantique – lorsqu’il joue le
adjectifs le rôle d’arguments, comme dans les énoncés rôle d’argument. (38) est immédiatement exemplaire à cet égard.
génériques: Mais on pourrait aussi transformer (39) en:
(38) «Le vert est reposant.» (39).3 «L’échec est instructif.»
(39) «Echouer est instructif.» On sait que certaines langues ont des dispositifs généraux
de nominalisation des verbes; c’est notamment le cas de
Mais il convient de bien observer que dans ces l’allemand et, à un moindre degré, de l’anglais. Le français n’a
exemples, en dépit du fait que verbe ou adjectif sont eux- pas de tel dispositif général, et ce défaut se fait parfois sentir.
mêmes prédiqués, c’est-à-dire qu’ils ont un prédicat, ils ne Certains jargons y suppléent. Il est d’autre part bien connu que
perdent pas pour autant leur propre rôle de prédicat. Ainsi (38) l’usage de la nominalisation a une composante sociale très
peut être paraphrasé en: marquée.
(38).2 «Le fait que quelque chose soit vert est reposant», soit
—> (40) «VERT (x) est reposant» ou interprétations de (39).
L’une:
—> (41) REPOSANT (vert (x))10 .1 INSTRUCTIF (x, (2))
.2 ÉCHOUER (x)
10
On pourrait – mais il n’est pas sûr que (38) soit une assertion aussi correspond à: «que x échoue est instructif pour lui».
universelle – quantifier cette proposition en y ajoutant, par exemple, L’autre:
qu’elle est vraie quel que soit x. cela vaut aussi pour (43). .1 INSTRUCTIF (y, (2))
Si on traite instructif comme un prédicat à deux places, à savoir .2 ÉCHOUER (x)
INSTRUCTIF pour (—, —), dérivé de INSTRUIRE (—, —) qui comporte «que x échoue est instructif pour y».
obligatoirement deux places, alors il faudra distinguer entre deux En fait le sens le plus fortement suggéré est bien le premier.
56 LA SÉMANTIQUE PSYCHOLOGIQUE celle utilisée par la grammaire générative. Toutefois elle met
plus fortement en relief les caractéristiques sémantiques des
L’UTILISATION DE PROPOSITIONS EN QUALITÉ constituants de la phrase, et l’identité des arguments noms et
D’ARGUMENTS des arguments propositions. D’autre part, elle permet de bien
La seconde conclusion à laquelle conduit progressivement marquer que le second argument de «dire» est une déclaration,
l’analyse d’exemples tels que (36), (38), (39), c’est qu’un et celui de «penser» une «pensée» qui ont une réalité
prédicat peut aussi avoir pour argument(s) non simplement un sémantique tout à fait indépendante de leur valeur de vérité.
nom, comme cela était le cas dans les exemples (18) à (25), ni Considérer les propositions comme susceptibles
même plus généralement un «mot» – ou plus précisément une d’occuper les places d’arguments permet de résoudre de
occurrence d’un mot – comme on vient de le voir, mais encore
façon commode, semble-t-il, le problème des compléments
une proposition. Les énoncés (36) à (39) en témoignent déjà.
circonstanciels.
Mais d’autres plus parlants peuvent être introduits. Ainsi:
Examinons-le d’abord en partant d’une analyse des
(44) «Que Pierre soit revenu m’a réjoui», qui est d’ailleurs mieux,
prépositions: il n’y aucune difficulté à considérer la plupart
mais non différemment, dit sous la forme:
de celles-ci comme des prédicats à deux places lorsqu’elles
(45) «Le retour de Pierre m’a réjoui»11, sont employées avec des verbes d’état:
—> 46).1 RÉJOUIR (moi, (.2)) (51) «La casserole est sous le fauteuil»
.2 REVENIR (Pierre). —> 52 SOUS (casserole, fauteuil)
Une classe très vaste de tels énoncés est constituée par (53) «La pâtisserie est située en face de l’église»
ceux qui comportent une complétive enchâssée: —> 54 EN FACE de (pâtisserie, église).
(47) «Agnès dit que le petit chat est mort» La suppression de la copule est ici semblable à ce que
—> (48).1 DIRE (Agnès, (.2)) l’on a fait en (18) ou (19).
.2 MOURIR (chat) ou Mort (chat) On peut dès lors appliquer cette analyse aux phrases
.3 PETIT (chat)
dans lesquelles existe un prédicat principal, par exemple, un
verbe désignant un événement ou une action.
(49) «Hitler pensait pouvoir gagner la guerre», soit
(55) «La marquise sortit à 5 heures».
—> (50).1 PENSER (Hitler, (.2))
—> 56.1 SORTIR (marquise)
.2 POUVOIR (Hitler, (.3))
.2 A ((.1), 5 heures).
.3 GAGNER (Hitler, guerre).
Nous laissons pour le moment non analysés «à» et «cinq heures».
Ce type d’analyse est à peu près équivalent à d’autres
(57) «La marquise se promena longuement en dépit de la pluie.»
façons de traiter les enchâssements de propositions – notamment
L’ANALYSE PRÉDICATIVE 57 (58) «A 11 heures, j’entrai chez Mme de Rosemonde…»
—> 59.1 ENTRER (je)
11
D’une manière générale, dans toutes les analyses présentes nous
négligerons le temps des verbes; nous le réintroduirons dans une autre .2 A ((.1), 11 heures)
sorte d’analyse, dont nous parlerons ultérieurement.
58 LA SÉMANTIQUE PSYCHOLOGIQUE L’ANALYSE PRÉDICATIVE 57

.3 CHEZ ((.1), Mme de Rosemonde) peut être traitée comme un instrument; et aussi pourquoi ne
serait pas ouverte la mention de lieu, du temps exact et, de
Une autre solution qui a été développée pour traiter des proche en proche, de la cause, de la conséquence, etc.
compléments circonstanciels repose sur l’utilisation de la
grammaire des cas (Fillmore, 1968). Certes, ce dernier problème subsiste, au moins
partiellement, si l’on renonce à faire une analyse casuelle
Elle consiste en bref à définir un certain nombre de classes de systématique. Nous l’avons rencontré plus haut sous une autre
fonctions associées au verbe: Agent ou Actant, Objet, Bénéficiaire, forme: combien de places (ou d’arguments), et jusqu’à quel
Instrument, Source, But, etc. Kintsch (1974) a introduit ce genre de maximum, doit-on affecter aux différents verbes? Il est sans
conceptualisation dans l’analyse en propositions qu’il applique aux doute plus expédient de transférer ces problèmes au niveau de
textes. Dans l’exemple (58) cela reviendrait à considérer qu’il l’analyse lexicale.
convient de donner l’analyse partielle:
Autrement exprimée, la solution adoptée, ici, revient
—> (60).1 entrer (actant: je; but: chez Mme de Rosemonde). ainsi à dire: il n’y a pas de raison sémantique majeure de
Cette solution ne nous semble pas la meilleur pour les raisons traiter les cas autrement que les autres signifiés, ou tout au
suivantes: moins que les plus généraux d’entre eux.

1° La structure des énoncés d’un bon nombre de langues Que dans une langue comme le français la plupart des
permet certes de considérer la notion syntaxique de «cas» comme relations casuelles soient exprimées par des prépositions
ayant un fondement réel, mais la nature de cette notion peut être simplifie relativement les choses à cet égard12.
discutée. On ne peut guère échapper à l’idée que les «cas profonds» LE PROBLÈME DES CONJONCTIONS
représentent essentiellement une classe de catégories sémantiques;
il est pour nous d’assez peu d’importance de savoir comment ces A partir de ce qui précède, on voit bien que l’on peut
signifiés généraux s’expriment dans la langue. traiter à leur tour les conjonctions communes comme des
prédicats à deux arguments, dont les domaines sont
2° Il n’existe pas jusqu’ici de liste stable de cas, ni de normalement des propositions. Ainsi:
définition invariable de leur contenu.
(61) «Avant d’entrer, Bernard a sonné»
3° L’introduction d’un trop grand nombre de cas dans la
structure des verbes, solution adoptée par certains auteurs (voir par —> (62) .1 AVANT ((.3), (.2))13
exemple Kintsch, 1974), risque d’en encombrer la signification: si . 2 ENTRER (Bernard)
on cherche à la limiter, on se trouve confronté au problème de la
. 3 SONNER (Bernard)
distinction, pour chaque lexème, entre cas obligatoires et cas
12
facultatifs. Doit-on, pour nous en tenir à un seul exemple, On pourrait émettre à ce sujet la conjecture suivante : l’évolution d’un
considérer que le verbe «frapper» comporte nécessairement une certain nombre de langues et notamment des langues romanes à partir du
latin, qui les a conduites à exprimer les cas par des prépositions plutôt que
place vide pour l’instrument; ce verbe serait alors considéré comme par des flexions, est l’indice d’une discrimination plus efficace de ces
correctement décrit par FRAPPER (x, y, au moyen de z). Mais il signifiés de base que sont le bénéficiaire, l’instrument, le lieu, la cause, le
faudrait alors se demander si une partie du corps peut-être moyen, etc. Cette remarque toutefois ne s’applique pas à l’agent ni à
l’objet.
13
Où, par convention, on place dans la parenthèse l’évènement qui a lieu le
premier.
60 LA SÉMANTIQUE PSYCHOLOGIQUE L’ANALYSE PRÉDICATIVE 61

Cette analyse n’est évidemment pas sémantiquement .2 MINORITAIRE (roi).


différente de celle qui peut être donnée d’une préposition: .3 DEVOIR (roi, (.6))
(63) «Avant l’arrivée de Paul, Jacques lisait» .4 SE SOUMETTRE (roi, —)
—> (64) .1 AVANT ((2.), arrivée) .5 SE DÉMETTRE (roi)
.2 LIRE (Jacques) .6 OU (.4), (.5).
.3 DE (arrivée, Paul). Ce qui caractérise les conjonctions «SI» et «OU» –
Il est suffisamment évident, avant même que nous abordions ce comme d’autre part «ET» et la négation – c’est on le sait,
point, que (64).3 devra ultérieurement être résolu en arriver (Paul), qu’une part (qui peut être très précisément définie) de leur
ce qui rend compte du faut que (63) est strictement synonyme de (65): signification est mise en œuvre, à partir de règles formelles
(65) «Avant que Paul arrive, Jacques lisait» strictes, dans le raisonnement ou le calcul logique: ces
termes représentent alors des connecteurs spécialisés.
—> (66) .1 AVANT QUE ((.2), (.3))
Mais on peut d’autre part considérer, à partir de la
.2 LIRE (Jacques) conception générale adoptée par nous des rapports entre logique
.3 ARRIVER (Paul) et sémantique, que ces utilisations réglementées de «si», «ou»,
«non» sont un cas limite de l’usage général qui est fait de ces
Une analyse un peu plus approfondie – qui n’est pas nécessaire ici – mêmes lexèmes en tant que générateurs de significations
permettrait de justifier le choix suivant: il n’y a pas de raison psychologiques. Celles-ci débordent assez largement le sens des
majeure de distinguer à ce niveau une utilisation de «avant» dans connecteurs logiques qui leur correspondent partiellement. Nous
laquelle celui-ci met en relation deux propositions – comme c’est le ne distinguerons donc pas pour l’instant entre les conjonctions en
cas en (62).1 ou en (66).1, d’une autre utilisation dans laquelle l’un fonction de leur statut logique.
des arguments désignerait un moment «absolu» du temps. Cela est
illustré en (67), qui transmet évidemment toute l’information UN EXEMPLE D’ANALYSE
contenue dans (63) ou (65) plus un léger supplément.
Avant de revenir sur le problème général de la
(67) «Paul est arrivé à 14 heures. Avant 14 heures Jacques lisait» prédication, vue sous l’éclairage que peut lui donner la
—> (68).1 ARRIVER (Paul) sémantique psychologique, nous voudrions illustrer ce qui
précède par un exemple assez détaillé d’analyse
.2 A ((.1), 14 heures)
propositionnelle d’un texte. Il est destiné à concrétiser l’idée
.3 LIRE (Jacques) que ce type d’analyse propositionnelle, qui constitue par l’une
.4 AVANT ((.3), 14 heures). de ses faces l’objet d’une recherche théorique et
expérimentale visant à expliquer ce qu’est un contenu
Ce type d’analyse peut être sans inconvénient étendu à toutes les sémantique, doit aussi, par son autre côté, fournir une méthode
conjonctions. Ainsi, pourra-t-on résoudre suivant le même schéma: qui permette de progresser dans la recherche empirique.Le
(69) «S’il est minoritaire, le roi doit se soumettre ou se démettre.» texte qui va être présenté et analysé est l’adaptation d’un
extrait de roman14, que nous avons utilisée d’autre part dans
—> (70).1 SI ((2.), (3.))
14
Il s’agit de Le souffle de la guerre de Herman Wouk (1973), chap. 61.
62 LA SÉMANTIQUE PSYCHOLOGIQUE L’ANALYSE PRÉDICATIVE 63

plusieurs expériences (par exemple Le Ny et le Taillanter, les chapitres ultérieurs reprendront cette analyse et l’affineront; on
1977). Le texte expérimental complet est composé de deux remarquera en outre que les unités lexicales sont, à chaque fois,
parties principales: l’une est un récit qui conte une fraction des redonnées de façon explicite et répétitive; ce point sera également
aventures d’un personnage nommé Henri. L’autre décrit les envisagé à nouveau plus bas.
circonstances historiques dans lesquelles se déroulent ces
Nous présenterons maintenant le texte «Clark Field»15. L’analyse
aventures. Elles ont été choisies de manière à répondre
porte dans son ensemble le n° (71), éventuellement suivi du numéro
notamment à plusieurs critères dont les principaux sont les
de la phrase, et, à l’intérieur de celle-ci, du numéro de la proposition.
suivants: (i) être historiquement vraies; (ii) produire chez les
lecteurs une implication affective qui ne soit ni trop faible, ni Analyse Texte
trop forte, et qui, sur un groupe, ne soit pas exagérément I. I.
dispersée. (1) ATTAQUER (aviation, flotte) En 1941, le 7 décembre,
l’aviation japonaise attaqua
Le texte présenté ici concerne seulement le passage de (2) JAPONAISE (aviation)
violemment la flotte
caractère historique. Il comportait 16 phrases qui ont été (3) AMÉRICAINE (flotte) américaine mouillée dans le
approximativement égalisées en nombre de mots port de Pearl Harbor à
(4) VIOLEMMENT (1)
(morphèmes): celui-ci variait de 28 à 30. Une fraction de ce Hawaï et lui infligea des
texte est reproduite dans la colonne de droite. (5) EN ((1), 1941) pertes irréparables.

La colonne de gauche en propose une analyse conforme (6) DE (décembre, 1941)


aux principes qui ont été exposés plus haut. Dans un certain (7) LE (7, décembre)
nombre de cas des options ont dû être prises pour rendre (8) MOUILLÉ (flotte)
l’analyse pleinement opérationnelle; des «remarques» attirent
l’attention sur un certain nombre de ces choix. Il convient de (9) DANS ((8), port)
faire à ce propos les observations additionnelles suivantes: (10) DE (Pearl Harbor, port)

1° On ne peut prétendre que les options prises soient (11) À (Hawaï, Pearl Harbor)
dans tous les cas les meilleurs possibles, ni les seules (12) ET ((1), (13))
compatibles avec le modèle d’analyse proposé; parfois elles (13) INFLIGER (japonais, américains, pertes)
sont de pure commodité.
(14) IRRÉPARABLES (pertes)
2° Ce à quoi l’on aboutit ainsi est à nos yeux un premier Remarques: (1) (2), (3): on pourrait considérer comme préférable de donner
niveau d’analyse; il vise à décomposer le texte en ces unités d’emblée «américains» et «japonais» comme arguments de ATTAQUER. «Flotte» (= «en
bateaux») et «aviation» (= «en avions») seraient alors pour eux des prédicats. Nous
essentielles que sont les propositions; mais un autre niveau au considérons que dans la suite du texte, par une inférence simple, les sujets interprètent les
moins sera ultérieurement tout à fait nécessaire: il devra choses de cette façon. Voir, par exemple, (13) et phrases suivantes.
correspondre à la décomposition des unités lexicales que l’on (5), (7) : EN et LE sont retenus ici comme servant de marques du temps ; toute
a ici assignées aux diverses propositions; dans cette autre solution technique serait également acceptable. Nous évitons d’écrire « temps »
pour le réserver à l’analyse ultérieure.
perspective on a eu le souci, pour l’analyse propositionnelle,
de demeurer aussi proche qu’il est possible du texte primitif; 15
Nous remercions M. Y. Carfantan, J. Farge et D. Le Taillanter qui ont
c’est seulement dans quelques cas, signalés dans les élaboré des analyses parallèles suivant les mêmes règles, et contribué
«remarques» qu'on a pris quelques libertés mineures à ce sujet; ainsi à éprouver la fidélité de la procédure.
64 LA SÉMANTIQUE PSYCHOLOGIQUE L’ANALYSE PRÉDICATIVE 65
Remarques: (7), (8), (9): on regroupe ici ‘îles et archipels», mais on
Analyse Texte
pourrait, par répétition, les traiter séparément; (12): comme il a été dit
2. 2. plus haut, on considère que c’est ici «japonais» (information ancienne)
(1) NOM DE (Clark Field, défaite) Mais pour tous les qui est déterminé (prédiqué) par «conquérants»; bien entendu le
spécialistes militaires Clark déterminé ultime (l’argument «profond») est «homme».
(2) AMÉRICAINE (défaite)
Field est le nom d’une
(3) GRAVE (défaite) défaite américaine aussi
grave que Pearl Harbor, car
(4) AUSSI (GRAVE) (Clark Field, Pearl les Philippines y perdirent
Harbor) toute leur couverture
(5) POUR ((4), spécialistes) aérienne.
(6) MILITARIES (spécialistes)
(7) TOUS (spécialistes militaries)
(8) car ((4), spécialistes)
(9) PERDRE (Philippines, couverture)
(10) AÉRIENNE (couverture)
(11) TOUT (couverture aérienne)

3.
(1) devoir (flotte américaine, (3)) 3.
(2) d’ (flotte américaine, Asie) La flotte américaine d’Asie
dut fuit hâtivement vers le
(3) fuir (flotte américaine) Sud et les riches îles et
(4) hativement ((3)) archipels du Pacifique furent
exposés aux puissants assauts
(5) vers ((3), Sud) du conquérant japonais.
(6) et ((3), (7))
(7) être exposés (îles et archipels, assauts)
(8) riches (îles et archipels)
(9) du (îles et archipels, Pacifique)
(10) puissants (assauts)
(11) des (assauts, japonais)
(12) conquérants (japonais)
Analyse Texte 6. 6.
4. 4. (1) RENONCER (Japonais, (2)) Les japonais avaient renoncé
à surprendre les Philippines
(1) DONNER (on1, explication) On n’a jamais donné (2) SURPRENDRE (Japonais, Philippines)
car le soleil met cinq heures à
d’explication rationnelle de
(2) RATIONNELLE (explication) (3) CAR ((1), (4)) traverser l’étendue d’océan
ce qui s’était passé là-bas ; le
(3) NE JAMAIS ((1)) Congrès ne fit aucune enquête
et personne ne fut relevé de
(4) DE (explication, cela) son commandement.
(5) SE PASSER (cela)
(6) LÀ-BAS ((5))
(7) FAIRE (Congrès, enquête)
(8) AUCUNE (enquête)
(9) ET ((7), (10))
(10) RELEVER DE (on², personne,
commandement) 5.
5. L’histoire a oublié Clark
(1) OUBLIER (histoire, Clark Field) Field et se souvient seulement
de Pearl Harbor ; deux grands
(2) ET ((1), (3)) désastres à 8 000 km de
(3) SE SOUVENIR DE (histoire, Pearl distance dans la même
Harbor) journée.
(4) SEULE(MENT) (Pearl Harbor)
(5) TROP (BEAUCOUP) (désastres)
(6) POUR (histoire, (5))
(7) DEUX (désastres)
(8) GRANDS (désastres)
(9) A DISTANCE (kilomètres,
désastre1, désastre²)
(10) 8 000 (kilomètres)
(11) DANS (désastres, journée)
(12) MÊME (journée)
Remarques : 4.(1), (10) : nous utilisons ici des « on » numérotés pour désigner
des personnages ou ensembles de personnages non déterminés, mais différents.
66 LA SÉMANTIQUE PSYCHOLOGIQUE L’ANALYSE PRÉDICATIVE 67

(4) METTRE (soleil, heures, (6)) qui sépare celle-ci adoptons dès lors l’artifice de lier «bombardiers» et «japonais» par «en»;
de Hawaï, donc de (4): «pour» est ici visiblement l’équivalent de «avant de», et est analysé de
(5) CINQ (heures)
Pearl Harbor. façon semblable; (9): le «de» que nous trouvons ici pourrait être explicité
(6) TRAVERSER (soleil, étendue) de la façon suivante: NOM DE (île, Luçon).
(7) DE (étendue, océan)
Analyse Texte
(8) SEPARER (étendue, Philippines, Hawaï)
8. 8.
(9) DONC ((8), (10))
(1) REPÉRER (américains, attaquants) Les observateurs
(10) SEPARER (étendue, Philippines, Pearl Harbor) américains aux
(2) OBSERVATEURS (américains)
Philippines, en
Remarques: On observera que (4) est, aux synonymies lexicales près, équivalent à: (3) AUX = dans (observateurs américains, Philippines alerte depuis les
EN (heures, (6)), c’est-à-dire «le soleil traverse l’étendue…, etc., en cinq heures». De nouvelles reçues
la même manière, 6.(8) est sémantiquement équivalent à 5.(9). (4) EN ALERTE (observateurs américains) de Pearl Harbor,
Analyse Texte (5) DEPUIS ((4), (6)) repèrent les
attaquants depuis
7. 7. (6) RECEVOIR (observateurs américains, nouvelles) le large et
(1) ATTENDRE (japonais, temps) Les bombardiers (7) DE ((6), Pearl Harbor) envoyèrent un flot
japonais attendirent de rapports au
(2) EN (bombardiers, japonais) (8) DEPUIS ((1), large) commandement
le beau temps pour
(3) BEAU (temps) décoller et ils (9) ET ((1), (10)) central.
survolent la grande
(4) POUR ((1), (5)) (10) ENVOYER (observateurs américains, rapports,
île de Luçon juste
commandement)
(5) DÉCOLLER (bombardiers japonais) avant midi,
s’attendant à se (11) FLOT DE (rapports)
(6) ET ((1), (7)) heurter à une
violente opposition (12) CENTRAL (commandement)
(7) SURVOLER (bombardiers japonais, (3))
(8) GRANDE (île) Remarques: (1) et (2): même principe que plus haut, ce qui revient à noter
en (2): «ceux des Américains qui étaient observateurs», l’argument
(9) DE (île, Luçon) commun aux deux prédicats étant toujours «hommes»; (4): on considère
(10) AVANT ((7), midi) ici «en alerte» comme un prédicat simple, équivalent de «alertés»; (11):
on analyse d’une manière générale les termes de quantification comme
(11) JUSTE (avant) des prédicats de ce qu’ils quantifient plutôt que l’inverse.
(12) S’ATTENDRE (bombardiers japonais, (13))
(13) SE HEURTER (bombardiers japonais, opposition) Analyse Texte

(14) VIOLENTE (opposition) 9. 9.


(1) POURTANT ((8.(1) et 8.(10), (2)) Les Japonais arrivèrent pourtant
Remarques: (1): comme précédemment, nous considérons «japonais» là-bas sans rencontrer la
(information ancienne) comme l’argument réel; cela est en outre justifié par le (2) ARRIVER (Japonais, là-bas)
moindre opposition et, tout
fait que le verbe «attendre» a normalement pour premier argument des (3) sans ((2), (4)) étonnés, trouvèrent les chasseurs
individus animés (les objets inanimés sont hors de son domaine); en (2) nous et les
(4) RENCONTRER (Japonais, opposition)
68 LA SÉMANTIQUE PSYCHOLOGIQUE L’ANALYSE PRÉDICATIVE 69

(5) PAS LA MOINDRE = AUCUNE (opposition) Bombardiers de l’Air


Force d’Extrême-Orient Une analyse comme celle-ci vient d’être présentée à
(6) ET ((2), (9)) titre de première illustration semble avoir comme
garés au sol.
(7) ÉTONNÉS (Japonais) inconvénient majeur de détruire la structure syntaxique des
(8) TOUT (étonnés) phrases en mettant « à plat » leurs constituants
(9) TROUVER (Japonais, chasseurs et propositionnels et les juxtaposant simplement ; elle procède
bombardiers) à cet égard, pour nous en tenir à la métaphore suggérée plus
(10) DE (chasseurs et bombardiers, Air
haut, à la manière d’un mécanicien qui démonte les pièces
Force) d’un moteur et les présente séparément, en supprimant
provisoirement leurs relations. Celles-ci, toutefois, sont en
(11) DE (Air Force, Extrême-Orient)
fait retenues sous une forme particulière, celle qui
(12) GARÉS (chasseurs et bombardiers) correspond à la reprise des arguments dans plusieurs
(13) AU ((12), sol) propositions adjacentes : on reconnaîtra à une illustration de
Remarques : (1) « pourtant » lie des propositions appartenant à des a conception générale de l’analyse que nous avons défendue
phrases différentes ; (5) : l’analyse de « sans la moindre » pose des initialement ;
problèmes assez complexes ; nous la simplifions ici en utilisant un quasi-
synonyme ; Il n’est pas niable toutefois qu’une série de problèmes
demeurent posés par ce type d’analyse, dès que l’on sort du
Analyse Texte
cadre de phrases simples ; ils concernent le degré de finesse
10. 10. de l’analyse syntaxique qu’il convient de lui associer. Cette
(1) IL Y A (armada) Il y avait là une formidable armada question est également présente dans les tentatives
(2) LA ((1))
aérienne, qui y avait été concentrée d’élaboration d’une compréhension de textes par ordinateur.
au cours des semaines précédentes Nous reviendrons plus bas sur certains aspects des
(3) AÉRIENNE (armada) pour former le noyau de la
résistance contre le Japon. interrogations ainsi soulevées.
(4) FORMIDABLE (armada)
LA NATURE DE LA PRÉDICATION
(5) CONCENTRER (on, armada)
(6) Y [= la] ((5)) Nous devons maintenant revenir sur l’interprétation
(7) AU COURS DE ((5), semaines) psychologique qu’on doit donner de l’activité de
prédication. Cette dernière consiste, nous l’avons indiqué, à
(8) PRÉCÉDENT (semaines)
« dire quelque chose de quelque chose ». En d’autres
(9) POUR ((5), (10)) termes, elle revient à ajouter d’une certaine façon de
(10) FORMER (armada, noyau) l’information sémantique, ou, pour reprendre une métaphore
(11) DE (noyau, résistance) souvent mise à contribution par ailleurs, à construire de la
signification conformément à une série de schémas
(12) CONTRE (résistance, Japon).
préalables.
70 LA SÉMANTIQUE PSYCHOLOGIQUE L’ANALYSE PRÉDICATIVE 71

On peut illustrer la parenté entre prédiquer et poser


Le plus abstrait est précisément le schéma d’une autre façon. Comme on peut le voir en regardant de près
propositionnel P(x) ou P(x, y). l’analyse du texte concernant Clark Field, un grand nombre de
propositions introduisent à la fois un prédicat et un de ses
Si on y regarde d’un peu près, on voit alors que arguments. Il en est ainsi, par exemple de 7.(1), où l’on dit
prédiquer n’est pas, sous l’angle psychologique, simultanément que les bombardiers japonais (déjà posés
fondamentalement différent de poser. On peut le voir à précédemment dans le texte) attendirent quelque chose, et que
partir de l’exemple suivant: supposons que l’on ait déjà posé ce quelque chose était le beau temps ; dans ce cas, le prédicat
un signifié, dans le cas présent la flotte américaine du récit verbal est un prédicat à deux places : ATTENDRE (x, y). Le
précédent. Il revient au même de dire: contenu de x a déjà été posé ; il s’agit précisément des
bombardiers japonais ; il est nécessaire, pour que la phrase ait
(71).3.(4) FUIR (flotte) une signification complète, que le contenu de y le soit aussi ;
le parleur est donc conduit à poser le complément direct, ici
qui constitue une proposition ayant la forme d’une « le beau temps », en même temps que le prédicat qui
prédication, que: l’appelle17.
On peut prendre un exemple complémentaire, celui de
(72) «Il y eut une fois une fuite (et cette fuite concerna la flotte la proposition (71).5.(1) dans laquelle il est dit que
américaine du Pacifique en l’année 1941, etc.)» « l’Histoire a oublié Clark Field ».
Sous cette dernière forme, qui ressemble beaucoup à (1), (2) ou (3), Dans ce cas également on introduit un prédicat à deux
ce qu’on pose au moyen du nom «fuite» est un événement et non un places : OUBLIER (x, y). Mais cette fois c’est l’objet
objet ou une personne; mais le fait même que l’on puisse souvent16, interprétant y qui a déjà été posé – et précédemment
en français, transformer un verbe en nom, témoigne de la parenté prédiqué plusieurs fois – puisqu’il s’agit de Clark Field. La
des deux opérations psychologiques «poser» et «prédiquer». proposition .5.(1) doit donc poser le sujet correspondant à x
(« L’Histoire ») en même temps que le prédicat qui met en
La différence essentielle, toutefois, est qu’un certain nombre de relation x et y.
signifiés – essentiellement des noms – peuvent être posés de façon
indépendante. Les prédicats, au contraire, ne peuvent être posés On peut s’arrêter un instant sur cet exemple. Il indique que
sans que le soient, préalablement ou simultanément à eux, leurs l’introduction du prédicat entraîne en général que l’on pose
arguments. C’est pour cette raison que toute une série de signifiés, simultanément celui (ou ceux) des arguments qui n’a pas déjà été
dont le contenu est constitué par une relation, ne peut avoir d’usage posé. Dans l’exemple .5.(1), cet argument nouveau se présente dans
indépendant; le meilleur exemple en est fourni par les prépositions. la fonction du sujet grammatical. Mais il est clair que la même
Mais d’autres classes de signifiés - essentiellement les verbes et les signification essentielle aurait pu être apportée par l’énoncé:
adjectifs – sont employées de la façon la plus fréquente comme (73) « Clarck Field a été oublié par l’Histoire »
prédicats.
17
Beaucoup de logiciens diraient d’ailleurs que c’est « attendre le beau
16
Comme on l’a rappelé, dans un bon nombre de langues la temps », en son entier, qui est le prédicat, ce qui est un type d’analyse
nominalisation du verbe est toujours possible. souvent bien adapté aux besoins de la logique, mais moins bien aux nôtres.
72 LA SÉMANTIQUE PSYCHOLOGIQUE L’ANALYSE PRÉDICATIVE 71

Nous reviendrons dans un moment sur cet aspect des choses. Le discours «suivi» consiste, lui, à dire des choses
successives à propos d’un petit nombre de signifiés, qui
Il peut arriver, bien entendu, que l’argument
restent constants durant un temps plus ou moins long; il en est
complémentaire ne soit pas énoncé explicitement; il en ainsi des diverses formes du récit, des exposés de type
serait ainsi dans une phrase telle que: didactique, des argumentations, des rapports, des discours
(74) «Clarck Field a été oublié» politiques, etc. Des règles explicites gouvernent souvent ces
types de discours: elles se concrétisent dans les obligations de
Dans ce cas, le retour à la voix active:
plan, de formes littéraires, comme le respect des «unités» dans
(75) «On a oublié Clark Field», la tragédie classique, etc.; la notion de «macrostructure» du
montre bien que l’argument correspondant à x est texte, sur laquelle nous devrons passer rapidement, illustre
néanmoins présent dans la représentation sémantique du l’idée que, même en l’absence de règles explicites, tout
parleur, mais sous une forme non spécifiée18. discours suivi obéit à des régularités plus ou moins strictes,
même lorsque celles-ci sont réduites à leur plus simple
On rencontre le même phénomène dans des phrases telles que: expression, comme dans la conversation, ou dans cette forme
(76) «Les chevaux boivent», remarquable d’échanges verbaux qu’est une «assemblée
générale» de discussion. L’originalité de ces situations de
dans laquelle le parleur juge inutile de spécifier ce qu’ils boivent; communication tient à ce qu’on pourrait appeler une dérive
mais l’existence du signifié correspondant à ce quelque chose qui thématique systématique; le schéma en est souvent d’une
est bu doit être considérée comme certaine dans la représentation grande stabilité; ce dont on parle dans la n-ième phrase a
sémantique du lecteur. certes un rapport assez lâche avec ce dont on a parlé dans la n
– 2e, et à fortiori avec la n – 10e. Mais, si on y regarde de près,
LA STRUCTURE THÉMATIQUE DE LA PHRASE on peut souvent trouver un rapport entre ce dont on parle dans
la n-ième et la n – 1e.
La comparaison faite plus haut entre les énoncés:
(71).5.(1) «L’Histoire a oublié Clarck Field» et C’est sur cette reprise de signifiés constants d’une
phrase à l’autre que l’on peut le mieux fonder la notion de
(73) «Clarck Field a été oublié par l’Histoire» thème. Nous avons vu plus haut comment, en français et
nous conduit à revenir à la notion de thème19. dans un certain nombre de langues, elle s’exprime
notamment dans la distinction entre articles indéfini et
Nous avons montré plus haut l’importance de cette idée que parler
consiste toujours à ajouter de l’information. Il est assez rare que cette
défini; d’autres dispositifs de la langue jouent un rôle
adjonction consiste à poser successivement des signifiés qui ne soient important en cette matière; mais le support en est toujours la
liés par aucune relation, comme dans les bric-à-brac verbaux de structure prédicative. La façon la plus fréquente de parler
Jacques Prévert. est ainsi celle où un petit nombre de signifiés (et à la limite
un seul) demeurent pendant un certain temps au centre de ce
18
Dans les analyses empiriques, on peut employer un signe conventionnel tel que dont on parle. Le discours consiste alors à leur donner des
– pour noter ce signifié absent du texte ; on écrirait alors : (75)—>(77) OUBLIER prédicats successifs, avec les arguments qu’ils entraînent –
(—, Clarck Field). ces derniers pouvant eux-mêmes recevoir leurs propres
19
Elle a fait ailleurs l’objet d’analyses linguistiques détaillées : voir notamment prédicats.
Chafe, 1976 ; Halliday, 1973.
74 LA SÉMANTIQUE PSYCHOLOGIQUE L’ANALYSE PRÉDICATIVE 75

Dans des langues comme le français, l’anglais ou général non-x – qui P». Des procédés différents tels que
l’allemand, une construction se trouve, à l’intérieur de ce l’intonation, des éléments lexicaux particuliers – tels to ou
schéma de prédications successives, assez souvent privilégiée: v’ed en russe – l’ordre des mots peuvent aussi concourir à ce
c’est celle où le signifié qui est ainsi repris de façon répétée, et dernier effet.
qui constitue le thème, se trouve en position de sujet Aucune loi générale de caractère psychologique simple ne
grammatical. Il existe dès lors une forte tendance, chez le semble régir la forme que revêtent ces phénomènes: l’élément
parleur et l’auditeur, à lui réserver cette fonction: c’est ainsi que, focalisé peut l’être par transport en début ou au contraire en
dans les exemples que nous avons cités, un certain nombre de fin de phrase ou de proposition, ou par modification de l’ordre
lecteurs pourraient préférer l’énoncé (73) à (71).5.(1). des autres éléments, etc. Ainsi, lorsque l’on considère en
L’usage qui est fait spontanément des deux voix, active ensemble de langues, on est conduit à constater que l’ordre
et passive, correspond très généralement à des préoccupations des éléments d’une phrase fournit peu d’information sur
liées à la thématisation. Supposons en effet un parleur qui ait l’importance accordée à tel ou tel d’entre eux. Il en est
commencé à parler de Jean. Il dira plus volontiers: différemment si l’on s’en tient à une langue particulière.
Autrement dit, l’utilisation de l’ordre par les différentes
(78) «Jean a été retardé par un embouteillage», que langues semble être pour l’essentiel «arbitraire», c’est-à-dire
(79) «Un embouteillage a retardé Jean»; fondé sur des habitudes linguistiques particulières à chacune,
cela vaut même si le second argument est lui-même une plutôt que sur des phénomènes généraux bien connus des
personne, par exemple si «Pierre» se trouve à la place de «un psychologues, comme les effets d’initialité ou de récence.
embouteillage». La thématisation et la focalisation ont donné lieu à une
Dans d’autres langues la thématisation peut être exprimée série de recherches psychologiques. Ce que nous voudrions
différemment: dans des langues qui disposent de cas – comme le souligner ici, c’est que, comme nous l’avons vu, la manière
russe ou le polonais – elle pourra l’être par l’ordre des mots; le dont l’une et l’autre s’expriment peut être fort variable, et que
passif y est dès lors d’un emploi rare. Le japonais utilise un le parleur a parfois à sa disposition plusieurs procédés pour le
enclitique spécialisé; le breton dispose de trois types de faire.
conjugaison du verbe. Ce qui nous parait fondamental en cette question est la
Il existe ainsi, avec des variations suivant les langues, une série de dialectique de l’ancienne et de la nouvelle information dont
procédés dont dispose le parleur pour focaliser l’attention de son elles procèdent. La notion de thème ne peut pas être mise en
interlocuteur sur tel ou tel élément de la phrase; l’un des plus œuvre de façon valide indépendamment du caractère qu’ont la
efficaces, dans le discours parlé, est constitué par l’intonation, qui plupart des phrases d’être une n-ième phrase; l’utilisation
accentue de façon préférentielle des mots ou des syntagmes expérimentale de phrases isolées présente à cet égard bien des
déterminés; nous lui accordons ici peu de place, dans la mesure où inconvénients.
nous nous intéressons plus directement à la langue écrite. Thématisation et focalisation renvoient, pour les
Un autre procédé est fourni, particulièrement en français, par une raisons qu’on vient de dire, au jeu complexe des activités
construction telle que «c’est… qui», «c’est… que». Cette mnésiques, support de l’information ancienne, et des
construction «clivée» a en outre souvent une valeur contrastive: activités attentives, d’orientation sélective dans le flux de
«c’est x qui P» suggère alors la signification «ce n’est pas y – ou en l’information nouvelle. Ces problèmes mériteraient d’être
76 LA SÉMANTIQUE PSYCHOLOGIQUE

examinés en détail au cours d’une étude approfondie du


traitement de l’information sémantique, de sa CHAPITRE III
compréhension et de sa mémorisation.
Au niveau le plus fondamental, l’analyse de ces L’analyse lexicale
phénomènes demeure toutefois en accord avec l’idée
défendue précédemment: le schéma prédicatif constitue une
description psychologiquement adéquate du cadre général Tout énoncé est constitué de ce qu’on peut, en
dans lequel s’effectuent les apports constructifs première analyse, désigner comme des mots. La
d’information nouvelle dans le discours, chacun de ces signification d’un énoncé peut alors être regardée comme le
apports étant rendu possible par tel ou tel fragment produit d’une certaine sorte de composition des sens qui
d’information ancienne déjà transmise précédemment. correspondent à ces mots. Ce sont ceux-ci que nous allons
maintenant étudier.
Pour cela, il est évidemment nécessaire d’utiliser un
certain nombre de concepts qui reflètent les réalités
sémantiques mieux que ne le fait le terme vague et à
multiples acceptions de «mot».

MOTS, OCCURRENCES, TYPES, LEXÈMES


Une première distinction doit être rappelée d’emblée
c’est celle que l’on établit communément entre « ype» et
«occurrence». Dans la phrase:
(1) «Le bombardement de Clark Field fut un désastre et pourtant
presque personne ne se rappelle Clark Field»
le nom propre «Clark Field» – que l’on considère ici
comme une seule unité sémantique bien que, d’autre part, il
puisse être compté pour deux mots20 – apparaît deux fois.

20
Ici et dans la suite nous utilisons ce terme, selon un usage maintenant
courant, comme désignant toute unité verbale qui apparaît dans le
discours écrit comme encadrée par deux blancs. Nous généraliserons au
discours oral en négligeant les problèmes ainsi posés.