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Journal de la Société des

Africanistes

Les Noirs du Nouveau-Monde, sujet de recherches africanistes


Melville J. Herskovits

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Herskovits Melville J. Les Noirs du Nouveau-Monde, sujet de recherches africanistes. In: Journal de la Société des
Africanistes, 1938, tome 8, fascicule 1. pp. 65-82 ;

http://www.persee.fr/doc/jafr_0037-9166_1938_num_8_1_1652

Document généré le 30/05/2016


LES NOIRS DU NOUVEAU MONDE :
SUJET DE RECHERCHES AFRICANISTES,

PAR
Melville J. HERSKOVITS.

Vingt ans à peine après la première visite de Colomb à Hispaniola


commençait l'importation des esclaves noirs dans le Nouveau Monde.
Vers le milieu du xve siècle on pouvait déjà rencontrer ces Noirs d'Afrique
et leurs descendants en de nombreux points de l'Amérique du Sud, dans
toutes les Iles Caraïbes auparavant inhabitées, au Mexique et en
Amérique Centrale, tandis que le début du siècle suivant voyait leur
introduction en Amérique du Nord. A mesure que le temps s'écoulait, se
développait avec une régularité constante le trafic de cette marchandise
humaine, si bien qu'à la fin du xvnr* siècle c'était par dizaines et par
centaines de mille qu'on importait annuellement les Noirs d'Afrique
dans le Nouveau Monde.
On s'est rendu compte partout que les répercussions sociales de cette
migration forcée, la plus grande peut-être que le monde ait jamais
connue, sont considérables lorqu'on les envisage sous leur aspect pratique.
C'est d'ailleurs peut-être pour cette raison que l'attention des savants a
été presque entièrement tournée vers la solution des problèmes d'ordre
pratique soulevés par le contact entre les races. Cependant, comme
j'essaierai de le montrer dans cet article, la situation ainsi créée dans le
Nouveau Monde est riche d'enseignements pour ceux qui s'intéressent
aux problèmes plus fondamentaux de la formation et de la permanence
des types humains, pour ceux qui veulent comprendre quelles sont les
tendances profondes et les forces dominantes qui président à la fois au
maintien et à l'évolution de la culture. Et, tandis que le fait qu'on ne
s'est guère aperçu de cela jusqu'à présent pousse tous ceux qui se
penchent sur les problème généraux de cet ordre à combler les lacunes
de notre connaissance fragmentaire de la culture et des types physiques
des Noirs du Nouveau Monde, cette situation constitue pour les
Africanistes une incitation particulière à la recherche. Car, dans l'organisation
de l'effort scientifique, il importe de considérer les divisions géogra-
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66 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
phiques de même que les frontières politiques comme de simples têtes
de chapitres commodes pour la classification de nos données et pour
l'organisation de nos recherches. Si les données que nous possédons ne
concordent pas avec ces catégories, nous devons alors les suivre là où
elles nous mènent. C'est pour cette raison qu'il faut reconnaître dans
nos recherches que les fortes populations noires du Nouveau Monde,
africaines d'origine, africaines à différents degrés dans leur type physique
et, bien plus encore qu'on ne s'en est douté jusqu'à présent, africaines
de par leur tradition, doivent être considérées comme partie intégrante
du domaine d'études des Africanistes.

Il serait essentiel, au commencement de cette étude, d'indiquer quels


sont la répartition et le nombre des Noirs du Nouveau Monde ; toutefois,
en l'état actuel des travaux, il est impossible de répondre avec la moindre
assurance, même à une question démographique aussi fondamentale, car
celle-ci repose en grande partie sur la définition que nous donnons au
terme « Nègre ».
Ce mot, qui servait à l'origine à désigner les Noirs d'Afrique, fut peu
à peu employé pour désigner l'une des grandes races humaines. Dans le
langage scientifique, ce terme devrait par conséquent servir à désigner
les personnes qui, du point de vue biologique, appartiennent à la race
noire. Néanmoins l'un des traits dominants du Noir du Nouveau Monde
c'est que, tel qu'il est, ce Noir est un dérivé des trois races principales
de l'humanité, c'est-à-dire de la race mongoloïde (peau rouge), de la
race caucasoïde (européenne), aussi bien que la race nègre (africaine).
C'est pourquoi l'on emploie ce mot avec des sens si variés dans les
diverses parties du Nouveau Monde et c'est pourquoi le définir à l'aide
de termes scientifiques devient si difficile. Au Brésil, par exemple, un
Noir est une personne de pure origine africaine ou de caractère physique
africain prononcé. D'un autre côté, aux Etats-Unis, un Noir est une
personne qui, à quelque degré que ce soit, est d'ascendance noire admise ou
reconnue, si bien que le mot désigne des hommes et des femmes
d'origines les plus étonnamment diverses et peut même aller jusqu'à
s'appliquer à ce phénomène des plus curieux, le Nègre aux cheveux blonds et
fins et aux yeux bleus qui, en réalité, n'est autre qu'un blanc avec si peu
de sang africain qu'il n'en reste aucune trace visible.
Quelle que soit l'importance des croisements et quelle que soit la
dénomination employée, nous sommes donc obligés de ranger parmi les
Noirs tous ceux qui ont été classés ainsi par les personnes qui les ont
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dénombrés ou qui se sont livrées sur eux aux estimations les plus dignes
de confiance.
Pour commencer par les Etats-Unis nous trouvons une population
noire concentrée dans le Sud, bien que ces dernières années la migration
des Noirs ait grossi, d'une manière constante, le nombre des Nègres
dans le Nord, surtout dans de grandes villes comme New- York et
Chicago. Dans les autres pays de l'Amérique du Nord, au Mexique et au
Canada, le nombre des Nègres est négligeable, quoiqu'on en rencontre
dans ces deux pays et surtout le long de la côte est du Mexique.
L'élément noir constitue également une proportion variable de la population
des républiques de l'Amérique Centrale. Cependant, dans chacune des
Antilles, la population noire est très dense et, dans certaines îles telles
que Haïti, la Guadeloupe, la Trinité, les Iles Vierges et la Jamaïque, les
Blancs sont très peu nombreux ou forment une toute petite partie de la
population totale. En Amérique du Sud, on trouve surtout des Noirs le
long des côtes orientale ou septentrionale. Les trois Guyanes, française,
anglaise et hollandaise, ont chacune une nombreuse population de Noirs.
Le Venezuela en possède une proportion qui, pour être petite, n'en est
pas moins appréciable, tandis qu'en Colombie, j'ai pu m assurer
récemment qu'il y avait plus de deux millions de Noirs sur lesquels, cependant,
on ne sait absolument rien. Le Brésil est le pays le plus méridionnal qui
comporte une proportion appréciable de Noirs, proportion qui, en fait,
est même fort considérable.
Lorsqu'on passe de l'étude de la répartition des Noirs à celle de leur
importance numérique, on ne peut obtenir, dans la plupart des cas, que
des chiffres approximatifs. Aux Etats-Unis, où nous possédons la
documentation la plus précise, (il faut toujours se rappeler, lorsqu'on aborde
ce sujet, la définition sociologique du mot « Nègre » que j'ai citée) un
peu plus du dixième de la population est classée sous cette rubrique. En
1930, le nombre des Noirs aux Etats-Unis, était ainsi de 12.000.000,
soit environ un tiers du total présumé des Noirs du Nouveau Monde
dont le nombre, d'après le Negro Year Book, doit s'établir aux alentours
de 35.000.000.
Aux Antilles, sur une population totale de moins de 11.000.000,
7.500.000 sont Noirs. Au Brésil, sur 39.000.000 d'habitants il y a
12.000.000 de Nègres.

En établissant l'importance scientifique d'une population aussi


considérable dont les caractères physiques et la culture ont des origines
variées, nous parcourons la gamme des problèmes figurant au répertoire
dç l'anthropologie et de l'ethnologie. Cependant, l'étude de ces données,
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que nous menons sans perdre de vue les problèmes qui nous préoccupent,
a pour nous ce grand avantage de nous mettre en possession d'une
source particulière d'informations à laquelle, en général, nous ne pouvons
puiser. Malgré le mélange qu'elle représente, cette population en effet a
des origines connues ou vérifiables et il n'est pas difficile de retracer,
dans les grandes lignes, son histoire dans son nouvel habitat.
L'importance de tout cela apparaît du premier coup lorsqu'on pense à
l'énergie que nous devons déployer, aux recherches pénibles auxquelles
nous devons nous livrer lorsqu'il nous faut reconstituer d'une manière
logique et raisonnable les rapports historiques des peuples primitifs. A
vrai dire, notre tâche présente tant de difficultés que le point de vue de
ceux qui ont soutenu ces derniers temps qu'il n'était pas nécessaire de
faire intervenir l'élément historique dans l'étude de la culture, et qui
prétendent que notre rôle doit se borner à rechercher la corrélation de
ses divers aspects et l'influence qu ils exercent l'un sur l'autre, a pu
exciter un intérêt et rencontrer une approbation qu'il ne mérite en aucune
façon. Si l'on admet qu il est indispensable d'aborder par l'histoire des
problèmes tels que les mécanismes de diffusion, la manière dont les
différentes cultures ou les différents types physiques réagissent les uns sur
les autres, ou bien la dynamique de l'évolution de la culture, enfin si
d'autre part on reconnaît les difficultés inhérentes au manque
d'informations précises lorsqu'il s'agit du passé d'un peuple, on s'aperçoit
aussitôt que c'est précisément sur ce point que les Noirs du Nouveau
Monde prennent leur importance particulière. Dans leur cas en effet le
contrôle historique joue à un degré presque inconnu dans tout autre
domaine de la recherche anthropologique ou ethnographique. Avec eux,
nous faisons de l'histoire véritable et lorsque nous associons les résultats
de nos recherches historiques à nos données ethnographiques, nous
sommes en mesure d'analyser les faits qui nous occupent avec une
certitude qui nous serait refusée si nous n'avions pas de telles données pour
étayer nos travaux.
Il serait peut-être bon maintenant de montrer à l'aide d'un exemple
concret ce que l'on entend par ces mots « contrôle historique ». On a
affirmé que l'on connaissait les origines tribales des Noirs du Nouveau
Monde ou tout au moins qu'on était en état de les retrouver. Nous
reviendrons plus tard sur ce point. Les cultures nègres, lorsqu'on les
compare aux cultures de l'Europe et à celles de l'Amérique du Nord et du Sud
avec lesquelles les Noirs sont entrés en contact, sont à coup sûr des
cultures homogènes à un très haut degré. Les Noirs, ainsi dotés d'un ensemble
de traditions similaires, furent conduits en diverses parties du Nouveau
Monde où ils ne menèrent en aucune façon un genre de vie analogue.
Ils furent mis en contact avec divers types d'Européens auxquels ils
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ne tardèrent pas à se mélanger à la fois sous le rapport du sang et sous
le rapport des coutumes : des Français aux Antilles et en Louisiane, des
Espagnols à Cuba, en Floride, au Venezuela, en Colombie et en
Amérique Centrale, des Hollandais en Guyane et à Curaçao, des Danois aux
Iles Vierges, des Portugais au Brésil, des Anglais en Amérique du Nord,
à la Jamaïque, aux Bahamas, en Guyane anglaise et dans la plupart des
petites Antilles. Et, tandis que nos données manquent de précision
lorsqu'il s'agit du mélange biologique et culturel des Noirs et des
Indiens, nos connaissances sur l'histoire des contacts entre les Noirs et
les Européens sont au moins aussi complètes, sinon plus, en certains cas,
que celles dont nous disposons en général. A vrai dire, pour ma part, je
ne connais pas de sujet de recherches plus riche de possiblités que celui
offert par un peuple aujourd'hui presque ignoré : les Caraïbes noirs du
Honduras britannique qui, descendants d'esclaves noirs et d'Indiens
caraïbes, déportés de l'Ile de Saint- Vincent à la suite d'une insurrection
au xvme siècle, ont assimilé leur double héritage.
C'est non seulement dans la nature des contacts qu'ils ont eus avec les
différents types de Blancs et d'Indiens que les Noirs du Nouveau Monde
nous fournissent un sujet d'études contrôlables, car, en outre, dans chaque
endroit, leurs contacts varièrent en intensité selon les circonstances
historiques. Ainsi, les révoltes qui, contrairement à la croyance générale,
marquèrent la période de l'esclavage dans tout le Nouveau Monde,
réussirent en divers endroits. Ce fut vrai surtout pour la Guyane
hollandaise. Là, les Nègres de la Brousse, descendants des esclaves révoltés,
menèrent pendant des générations une existence pratiquement soustraite
aux influences extérieures. En raison de leur isolement, ces peuplades
ont conservé des traits de culture africaine qu'on ne rencontre plus dans les
tribus ancestrales et c'est à cause de cela que ces Nègres de la Brousse
présentent non seulement le meilleur lien entre les cultures du Nouveau
Monde et celles de l'Afrique, mais permettent aussi assez souvent au
savant de retrouver des situations que l'on rencontre en étudiant les
peuplades actuelles de l'Afrique occidentale. A Haïti, où une révolte
affranchit de la même manière les esclaves, le contact avec les
Européens, rompu en 1804 dans tous ses effets pratiques nous permet de
comparer ces Nègres de la Brousse à un peuple qui, après avoir connu
une longue période d'étroite domination blanche, fut à même, en
conquérant sa liberté, de mener à bien le développement de sa culture, en germe
dans ces contacts, mais sans autre intervention extérieure. Les Marrons
de la Jamaïque nous offrent un autre exemple d'une communauté noire
semi-indépendante. Là pourtant il y eut contact constant entre les Nègres
et les Blancs, bien que ce contact n'ait jamais revêtu le caractère coer-
citif que l'on rencontre ailleurs.
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Dans les autres parties du Nouveau Monde, l'influence des coutumes
non africaines sur les éléments de vie africains varia suivant les occasions
de contact avec les Blancs qui, encore une fois, varièrent elles-mêmes
avec la situation dans laquelle se trouvait un groupe donné. Les
domestiques noirs n'avaient pas les mêmes rapports avec les Blancs que les
Noirs employés aux travaux des plantations. Les Nègres des villes
étaient plus près d'un genre d'existence non-africaine que leurs camarades
de la campagne. Le préjugé anti-nègre jouait à différents degrés. Dans
une région particulière, le nombre d'individus d'une tribu donnée n'était
jamais le même à l'emporter. Tous ces facteurs tendirent à influencer
l'évolution finale des traditions, des mœurs et de l'organisation des
communautés noires dans les diverses parties du Nouveau Monde.
Si nous prenons un nouvel exemple emprunté au domaine religieux, le
contact des Noirs avec des Européens protestants, contrairement à ce qui
s'est passé avec les catholiques, semble avoir joué un rôle de la plus
haute importance dans l'évolution des croyances africaines. En effet,
nous rencontrons plus d'africanismes, maintenus sous une forme beaucoup
plus pure, dans les croyances et l'attitude religieuses des Noirs des
régions catholiques que dans la vie religieuse des Noirs des régions
protestantes. Dans les Iles Vierges, où la mission morave exerça son activité
pendant deux siècles, la religion africaine se manifeste peut-être moins
qu'à Harlem (New York), si forte fut la pression exercée sur les esclaves
et sur leurs descendants pour les obliger à rester membres fidèles de cette
secte fervente.

Avant d'essayer d'établir l'importance de ce contrôle historique, nous


devons nous demander ce que l'on connaît aujourd'hui du point de départ
africain des changements qui se sont produits. Là, nous nous trouvons
aussitôt en présence d'un problème de méthode, car la méthode à laquelle
il a fallu avoir recours, pour découvrir les origines africaines des Noirs
du Nouveau Monde a impliqué une combinaison de techniques
ethnologiques et historiques employées à un degré rarement atteint par ceux
qui étudient l'Homme. Dans le cas des antécédents des Noirs, pour peu
qu'on ait conscience de leur valeur et qu'on se donne la peine de les
rechercher, on découvre en nombre considérable des faits historiques
contemporains de première importance, faits qui fournissent des
renseignements directs sur les liens des esclaves avec les tribus primitives.
Cependant, on ne peut se rendre pleinement compte de la signification
de ces témoignages, même d'un caractère aussi direct, que lorsqu'on les
rattache à ce que l'on sait aujourd'hui des tribus africaines et de leurs
cultures. Ainsi, par exemple, le fait qu'à l'intérieur de la Guyane, à Haïti,
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au Brésil et, dans une proportion moins sensible, à la Jamaïque, à la
Trinité et dans les autres îles Caraïbes, se trouvent des endroits où les noms
africains que portent les Noirs, les noms de lieux, les noms de divinités,
les pratiques rituelles, l'organisation sociale et l'économie locale
rappellent des régions particulières et des tribus déterminées de l'Afrique
occidentale, ce fait, dis-je, offre une excellente indication initiale au
chercheur. Lorsqu'en outre des ouvrages tels que la description des
Haïtiens, publiée en 1796 par Moreau de Saint-Mery, ou le rapport de
C. G. A. Oldendorps, inspecteur-général des missions mora ves aux Iles
Vierges, de 1770 à 1775, ou bien encore les documents cités dans
l'excellent compte rendu de Gaston Martin sur le port de Nantes et la traite
des Noirs au dix-huitième siècle, mentionnant continuellement les mêmes
tribus et les mêmes régions comme sources d'esclaves, il est clair que
les lignes d'attaques convergent sur des points très précis. Lorsqu enfin,
après avoir été ainsi mis sur la voie, on trouve aujourd'hui dans certaines
parties de l'Afrique occidentale des traits correspondants aux mœurs et
aux institutions des Noirs du Nouveau Monde, traits que l'on ne peut
manquer de découvrir si les indications sont correctes, le problème,
dans ses données essentielles tout au moins, n'est pas loin d'être résolu.
En appliquant donc à la fois les méthodes historiques (car, bien que
les éléments dont nous disposons confirment les autres découvertes, nous
ne possédons pas encore de données anthropologiques suffisantes pour
fournir une contribution valable sur ce point), on ne tarde pas à
s'apercevoir que le centre de la traite fut la zone côtière de l'Afrique
occidentale qui partait du Sénégal au Nord, longeait le littoral de la Guinée,
puis celui du Golfe de Benin et, dépassant le Congo au Sud, allait
jusqu'au territoire portugais de l'Angola. Il importe de souligner
l'expression « zone côtière », car il semble qu'un nombre relativement faible
d'esclaves provinrent de l'intérieur, et que la plupart d'entre eux étaient
originaires de l'étroite bande forestière qui suit la côte sur une largeur
variant entre 250 et 400 km. Selon toutes apparences l'intérieur du Congo
ne fut pas une région où la traite s'exerça d'une manière intense. Quant
à la partie orientale de l'Afrique et à Madagascar, si les conditions
économiques de la traite ne suffisaient pas à expliquer pourquoi on n'a pas
exporté des esclaves de ces régions-là, les chiffres cités par le professeur
Elisabeth Donnan, dans ses abrégés de manifestes de navires qui
indiquaient quels étaient les esclaves importés en Amérique du Nord au
cours du xvine siècle, suffiraient amplement à nous renseigner sur ce
point au même titre que les noms de tribus et de localités trouvés dans
les autres documents contemporains.
Dans l'état de nos connaissances actuelles, on peut dire que ce fut
le centre de cette région qui influença le plus la formation des mœurs des
72 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES <
Noirs du Nouveau Monde, car il est surprenant de constater combien il
est rare de pouvoir identifier des survivances de coutumes africaines
provenant d'autres points des zones d'esclavage. 11 se peut que cela tienne
au fait historique qu'en se développant, le trafic des esclaves s'est porté
de plus en plus vers le Sud en suivant la côte. Dans ce sens, nous
pouvons ainsi expliquer le fait que les esclaves du Sénégal, qui constituaient
les cargaisons des navires aux premiers temps de la traite, ne furent pas
assez nombreux pour imposer leurs coutumes dans leur nouvelle patrie;
tandis que les Nègres du Congo, importés en nombre considérable vers
la fin de la période de l'esclavage, arrivèrent à une époque où les mœurs
découlant des traditions en vigueur dans les tribus noires de la partie
centrale de notre région étaient si bien ancrées que ces derniers venus
ne purent que s'y conformer. Cela semblerait confirmé dans une lettre que
m'adressa M. J. G. Cruick-Shank, archiviste de la Guyane anglaise;
« ... d'après ce que j'ai appris de la bouche de vieux Nègres, il
apparaîtrait que les trois ou quatre nations africaines amenées ici en nombre
prépondérant, imposèrent peu à peu aux autres leur langage, leur
croyance..., etc.. Avec le temps, il n'y eut pas assez de représentants
des tribus de la minorité sur les propriétés pour participer aux coutumes,
aux danses, et aux autres manifestations, ou même pour perpétuer la
langue... A mesure qu'ils grandissaient, les enfants entendaient bien
plus souvent parler une autre langue que la leur. Il arrivait même qu'on
se moquât d'eux lorsqu'ils prononçaient quelques mots dans leur langue
maternelle. Et ainsi, la langue des tribus de la minorité se perdit, de
même que beaucoup d'autres choses qui pourtant ne disparurent
probablement pas toutes ».

Il nous est impossible, dans cette étude, de fournir plus de détails


sur les données historiques relatives aux Noirs du Nouveau Monde dont
on s'est servi pour arriver à la conclusion que nous venons de
présenter. J'essaierai néanmoins d'esquisser un tableau d'ensemble de nos
connaissances sur les cultures et les types physiques des Noirs du Nouveau
Monde, puisque ce sont les aspects de cette présente étude qui offrent
le plus d'intérêt pour les Africanistes.
On peut traiter en quelques phrases le sujet des'types physiques. Ainsi
que nous l'avons déjà dit, nos renseignements à ce propos sont des
plus fragmentaires, et c'est seulement dans le cas des Noirs des États
Unis où, au cours des quinze dernières années, on s'est livré à des
études sur les résultats des croisements de race chez les sujets vivants
et où l'on a rassemblé d'importantes collections anthropologiques que
nous possédons des données dont on peut se servir avec profit. Pour
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l'Afrique, à vrai dire, ce que nous savons des caractères physiques des
habitants de la région qui nous occupe le plus se ramène à si peu de
choses qu'une série d'observations auxquelles je me suis livré sur place
en 1931 et qui a porté sur 300 mâles fait figure de travail important par
comparaison avec ce qui existe dans ce genre. Sous le rapport des
spécimens anthropologiques africains, nous sommes un peu plus favorisés,
mais guère plus, et je voudrais signaler qu'en Afrique occidentale il
existe de ce fait un riche domaine d investigations presque inexploité
et que les recherches entreprises en ce sens retiendraient toute notre
attention. Etant donné l'état actuel de nos connaissances, nous devons
nous contenter d'indiquer cette fois-ci que les problèmes à étudier dans
l'avenir sont : les effets sur des types noirs purs de la vie dans leur
nouveau milieu; l'analyse des résultats donnés parles croisements entre les
Africains de l'Ouest et les divers groupes d'Européens avec lesquels ils
furent en contact pendant quelque trois cents ans ; enfin, tous les autres
problèmes d'ordre anthropologique, y compris le problème élémentaire
qui consistera à décrire les types noirs dans plusieurs régions du
Nouveau Monde.
Bien d'autres renseignements peuvent encore être fournis à i'ethno-
logiste à la fois sous le rapport des cultures africaines dans les régions
d'où vinrent les Nègres et sous le rapport des cultures noires du Nouveau
Monde. Le Gold Coast et le Dahomey ont été assez bien étudiés pour
que nous puissions retracer, dans leurs grandes lignes, les civilisations
dont étaient dotés les esclaves originaires de ces royaumes, tandis que
l'on étudie en ce moment les Yoroubas de la Nigeria, au point de vue de
leurs rapports avec les cultures noires du Nouveau Monde. Dans ce
centre de traite, la seule région sur laquelle on manque de
renseignements précis est celle du Golfe de Bénin puisqu'on ne s'est pratiquement
livré à aucun travail systématique sur les cultures de ce pays d'où les
esclaves vinrent en grand nombre. La Côte d'Ivoire et le Cameroun, qui
limitent cette région centrale à l'Ouest et à l'Est fournirent sans doute
leur contingent d'esclaves, quoique dans des proportions restreintes. Le
Sénégal et la partie occidentale du bassin du Congo jouèrent un rôle
plus important. Cependant nous avons beau posséder d'utiles données
sur le Sénégal, il nous en faudrait davantage. En ce qui concerne le
Congo, le champ s'ouvre presque entièrement à une étude systématique
menée selon les méthodes de l'ethnologie moderne.
Nos matériaux' sur le Nouveau Monde lui-même varient en qualité selon
que l'on passe d'une région à une autre. Par malheur, c'est-à-dire par
malheur du point de vue de celui dont le métier est d'étudier la culture,
les données mises à notre disposition accordent en général' une telle
importance à la vie religieuse des peuples, même là où d'excellentes
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recherches ont été entreprises, que nous ne savons pas grand' chose des
aspects ordinaires de la vie de ces mêmes peuples. Cela tient à deux
raisons qui ne sont ni Tune ni l'autre difficiles à déceler.
Ces études sur les Noirs du Nouveau Monde sont essentiellement du
type que l'on appelle aux Etats-Unis « acculturation studies », c'est-à-
dire qu'elles essayent de déterminer les résultats des contacts entre
cultures. Maintenant on s'aperçoit que, lorsque les études de ce genre ont
pour objet d'analyser les réactions entre une civilisation européenne et
une civilisation non européenne, elles semblent avoir ordinairement
tendance à se concentrer sur les aspects non européens des phénomènes.
Cela est dû en partie à la tradition ethnologique qui nous pousse à
considérer la culture non européenne comme notre domaine propre. Cela est
dû également au fait que nous, pour qui les cultures de l'Europe et de
l'Amérique d'aujourd'hui sont des lieux communs, nous sommes enclins
à ne pas discuter les aspects européens d'une culture hybride, tandis que
c'est le résultat du fait très naturel et très humain que les aspects les
plus pittoresques de la vie sociale sont plus intéressants que ceux qui
semblent présenter un caractère banal. Ainsi, à Haïti, comme j'ai déjà
eu l'occasion d'en faire la remarque, ce n'est que très rarement que l'on
relève les éléments catholiques du culte « vaudou » pratiqué par les
paysans, car pour les Européens comme pour les Haïtiens il est bien
plus intéressant d'étudier la possession par les « loa » — les dieux —
et la magie que les prières et les hymnes qui accompagnent les rites
« vaudou » et auxquels, du point de vue de la recherche scientifique, il
faut attacher la plus grande importance. Dans le même ordre d'idées, il
est intéressant de constater que les études faites sur les Nègres de la
Guyane hollandaise ont pratiquement toutes portées sur les Noirs de la
Brousse, tandis que l'on a négligé les habitants plus européanisés de la
zone côtière pourtant aussi importants du point de vue scientifique.
Ce que nous trouvons là est tout à fait comparable à l'erreur de méthode
que l'on rencontre souvent chez les ethnologisles à propos de la valeur
particulière attribuée aux renseignements recueillis auprès des gens âgés.
Peut-on vraiment soutenir qu'il n'y a que des vieillards que l'on puisse
obtenir des informations valables ? Cela ne dépend-il pas, dans une large
mesure, du genre d'informations que l'on veut recueillir? Si je
m'intéresse aux mythes de clan d'une tribu africaine, par exemple, il faut
évidemment que je m'adresse aux anciens pour obtenir les versions ésoté-
Mais*
riques auxquelles les indigènes attachent la plus grande valeur.
pour moi qui étudie le développement et la nature de la culture ainsi
que les réactions entre celle-ci et les individus qui en sont les
représentants, les idées d'un jeune homme sur les mythes de son propre clan
ont également de l'importance. Dans bien des aspects de la vie, tels que
LES NOIRS DU NOUVEAU MONDE 75
les phases économiques ou technologiques, le témoignage ou l'attitude
de presque tous les membres adultes de la tribu, possédant des
connaissances moyennes, fournissent des renseignements valables. En nous
plaçant toujours sur le terrain de la méthodologie, nous pouvons déclarer
que, dans l'un ou l'autre cas, les aspects les plus communs de la
culture, (c'est-à-dire, étant donné le sujet qui nous occupe pour le moment,
l'aspect européen d'une culture par opposition à son aspect exotique)
sont, pour l'ethnologiste, un sujet d'études aussi profitable que les phases
« primitives » plus éloignées de nous, moins familières, de ces cultures
hybrides.
D'un autre côté, la raison pour laquelle les aspects non-religieux de
la vie des Noirs du Nouveau Monde sont si mal connus, lorsqu'on les
compare aux rites religieux et aux croyances surnaturelles de ces mêmes
Noirs, est quelque peu différente car c'est le reflet de valeurs culturelles
africaines qui affecte l'essence même de la société noire. En indiquant
que les peuples noirs concentrent davantage leur intérêt sur la religion
que sur d'autres phases de leur existence, je ne prétends pas suggérer
que les Nègres de l'Afrique occidentale et du Nouveau Monde sont
préoccupés par des questions d'ordre surnaturel à l'exclusion de toutes autres
questions relatives à leur vie quotidienne. Je ne veux pas dire par là non
plus que nous sommes en présence d'un exemple de ces « tendances »
semi- mystiques dans une culture donnée, conception assez en faveur au
cours de ces dernières années et qui a eu pour effet d'attribuer presque
toutes les « personnalités » humaines à des entités culturelles. J'entends
uniquement qu'en observant dans le monde les cultures telles qu'elles
existent, nous avons l'impression que tout peuple, à une certaine
époque, s'intéresse plus à un aspect de son existence qu'aux autres. Dans
le cas de notre propre civilisation, je ne pense pas soulever d'objections
en déclarant que les questions qui nous intéressent le plus ne sont pas
d'ordre religieux et que nos existences sont dominées, d'une manière
aussi constante que subtile, par des conceptions d'ordre essentiellement
pécuniaire et mécaniste. Dans le cas des Noirs de l'Afrique occidentale
et du Nouveau Monde, il faut rechercher le phénomène correspondant
dans le domaine de la religion.
En me livrant sur place à des travaux sur les indigènes, j'ai découvert
qu'il était bien plus facile de soutenir l'intérêt et l'attention des
informateurs noirs quand je discutais avec eux des questions ayant trait à la
religion ou à la magie que lorsque je m'occupais de questions ayant trait
au commerce ou à l'économie de la production ou aux règles de
l'organisation sociale. A ce propos, il est également significatif de constater
que c'est justement dans le domaine religieux que les africanismes se
sont maintenus avec le plus de force dans tout le Nouveau Monde. Dans
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un sens, cela tient à la situation historique dans laquelle les Nègres se
sont trouvés, mais ce n'est pas absolument exact car, là où les traditions
africaines ont subi sur tous les fronts le même assaut, ce sont
invariablement les caractéristiques religieuses qui ont le mieux résisté à la
pression exercée par les modes d'existence européens. Il serait donc normal
que l'on retrouvât trace de ce phénomène dans les études entreprises sur
les Nègres d'Afrique et du Nouveau Monde. Cependant, si regrettable
que ce soit, la plupart des études qui ont été faites sur le Nouveau
Monde, ou bien ne portent guère sur les aspects quotidiens de l'existence,
ou bien les passent entièrement sous silence.

Ainsi, nous ne possédons qu'un très petit nombre de comptes rendus,


ethnographiques complets sur les cultures noires du Nouveau Monde.
L'étude de Beckwith sur la vie des Nègres de la Jamaïque, la
description que Mme Herskovits et moi avons eu le privilège de donner de la
culture des Noirs de la Brousse, et celui que j'ai donné des coutumes
des paysans de Haïti sont peut-être les seuls travaux dont nous puissions
nous servir. Les études portant sur des domaines plus particuliers sont
plus nombreuses. Entre autres les excellents ouvrages de Ramos pour
le Brésil, de Price-Mars et de Dorsainvil pour Haïti et celui d'Ortiz
pour Cuba nous fournissent des descriptions fort utiles de la vie
religieuse. Dans ces ouvrages, les auteurs sont pleinement conscients de
l'importance des syncrétismes qui existent entre les croyances
africaine et européenne. Pour les Etats-Unis, on ne possède que des études
sur la magie, sur les contes populaires, sur les proverbes et les
devinettes. Il n'a encore été publié sur une seule communauté noire de
l'Amérique du Nord aucune étude d'ensemble écrite par quelqu'un
capable de montrer à quel point les africanismes subsistent et
continuent de jouer un rôle. En effet, le problème n'a pas encore été abordé
par un africaniste au courant des coutumes des Nègres vivant en d'autres
parties du Nouveau Monde. De plus, en dehors de ce qui touche au
folklore, sujet auquel Parsons, Beckwith et d'autres se sont
consacrés, nous ne possédons aucun renseignement sur les coutumes des Nègres
qui peuplent les autres îles Caraïbes ou qui vivent en Amérique
Centrale.
En Guyane hollandaise, où les africanismes ont été préservés sous leur
forme la plus pure, on rencontre trois tribus principales de Noirs de la
Brousse. Leur langage est un mélange de mots américains, portugais,
anglais, et hollandais, prononcés comme partout ailleurs dans le
Nouveau Monde selon les règles phonétiques de l'Afrique occidentale et
LES NOIRS DU NOUVEAU MONDE 77
suivant les formes grammaticales des langages ancestraux. Ces Noirs
de la Brousse ont une forme d'organisation sociale caractéristique du
Gold Coast. Leur petit nombre par rapport à la population des royaumes
de l'Afrique occidentale d'où ils vinrent a imposé certains changements
dans leur vie économique. On ne trouve pas chez eux les marchés que
l'on trouve partout dans leur pays d'origine, tandis que leur monnaie,
dans la mesure où ils s'en servent est celle de la Hollande. Ils
n'emploient plus les cauris que comme élément décoratif et comme charmes
magiques. Cependant, ils ont maintenu dans son intégrité le type
d'agriculture et quelques-unes des traditions d'effort coopératif si typiquement
africains.
De même, ces Noirs ont conservé dans une large mesure une
organisation politique africaine, bien que, dans la Brousse du Surinam, le
pouvoir exorbitant du roi, qui caractérisait les empires de l'Afrique
occidentale, ait fait place à un système dans lequel le pouvoir appartient
aux chefs de clan et de village. Là nous assistons probablement au
retour à une situation analogue à celle qui existait dans les petites
principautés semi-indépendantes, caractéristiques de l'Afrique occidentale
avant le développement de royaumes plus vastes, situation qui a
subsisté là où ces grandes unités politiques n'ont pas établi leur
souveraineté. L'institution africaine dont l'absence nous frappe le plus, c'est
l'esclavage. Gomme en d'autres endroits, les Noirs de la Brousse, après
avoir fait l'expérience de l'esclavage, n'ont jamais permis qu'il vînt
menacer leur liberté nouvellement conquise.
La vie religieuse des Noirs de la Brousse est entièrement africaine. On
retrouve chez eux Nyankompom, ou Nyamé, le grand dieu des tribus
Fanti-Aschanti, Asaasé, la Terre nourricière, Opeté, le vautour et d'autres
divinités du Gold Coast. Ces Noirs adorent les dieux du Dahomey tels
que Leffba, Gedeonsou, Afriketé, Aisa, Aido Houedo et bien d'autres de
la même manière et pour les mêmes raisons qu'on les vénère en Afrique
occidentale, tandis qu'ils célèbrent le culte du serpent en adorant Dagoué,
Yodu, et d'autres serpents de la brousse du Surinam. Ils connaissent
les divinités du Loango, Zarnbi et Ma Boumba, ainsi que de nombreux
dieux appartenant aux panthéons yorubas. On pourrait citer bien d'autres
exemples encore : le caractère sacré des hohobi, ou jumeaux; les
différents genres et les noms de tams-tams; tout ce complexe d'adoration
fait de danses, de chansons et de transes où entrent ceux qui sont
possédés par les dieux ; et surtout l'organisation du monde surnaturel et la
conception de l'univers. Également dans la sculpture sur bois, la musique
et le folklore, la tradition aborigène s'est maintenue dans toute sa force.
Le Dr Kolinski, qui a transcrit les chansons des Noirs de la Brousse et
de Haïti, et les chansons dahoméennes, yorubas et ashantis, toutes
78 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
recueillies par moi-même, a réussi à isoler dans les chansons des Noirs
de la Brousse ou de Haïti des progressions et des thèmes rythmiques
dont on reconnaît nettement la provenance africaine.
A Haïti, l'influence européenne se manifeste davantage, mais là encore
de nombreux sujets d'études réclament l'attention de spécialistes des
questions africaines. J'ai déjà montré la façon dont le culte vaudou est à
Haïti un syncrétisme des croyances africaine et européenne (catholique),
comme il l'est également à Cuba et au Brésil, mais nous rencontrons des
combinaisons similaires dans d'autres phases de la vie. Dans
l'organisation économique, par exemple, les sociétés de travail coopératif
conservent toute leur vigueur et toute leur importance africaines. Sans
l'habillement européen des gens qu on y rencontre, on ne pourrait
différencier les marchés de Haïti de ceux de l'Afrique occidentale. Bien
d'autres aspects de la vie, ainsi que la condition des femmes, montrent
qu'on a suivi les coutumes africaines. Quoique pour le mariage le
conflit des traditions polygames africaines et des traditions monogames de
l'Europe ait donné naissance à une institution connue sous le nom de
« placage », institution qui est un compromis entre deux systèmes, et
quoique les institutions européenne^ aient triomphé en général, dans le
domaine de l'organisation sociale, là où se manifeste le culte des ancêtres
nous retrouvons une fois de plus un syncrétisme dans les rites funéraires
et les services pour les morts, qui, bien que catholiques dans la forme,
sont réglementés par des croyances et s'accompagnent de rites
entièrement africains.
Il n'est pas toujours aussi facile de voir se manifester les africanismes.
Bien entendu, lorsqu'on se- trouve en présence d'un jeu tel que Yadji
(wari) on peut le considérer sans peine comme un trait de culture
africaine, surtout lorsque tout le complexe de coutumes qui accompagnent
son association avec le culte des morts s'est également maintenu. On
rencontre partout d'abondantes manifestations de la sorcellerie africaine, et
même là où la répression a été la plus forte. A vrai dire, c'est dans les
régions non catholiques qu'elles prennent le plus d'importance, surtout
là où l'activité des missions a connu le plus de succès et où il n'y a pas
de Noirs qui, comme aux États-Unis, se disent eux-mêmes chrétiens.
C'est néanmoins dans les manifestations les plus difficiles à saisir de la
croyance et delà façon de se comporter que les africanismes ont le mieux
persisté. Ce n'est que par un contact long et répété que l'on arrive à les
déceler dans les gestes et les mouvements de ces Noirs, dans leurs
attitudes psychologiques fondamentales et dans les croyances profondes si
bien dissimulées. Ainsi, la réserve bien connue des Africains, trait qui
se traduit par une grande politesse et une répugnance à contredire, se
retrouve avec autant de force dans les réactions caractéristiques des
LES NOIRS DC NOUVEAU MONDE 79
Noirs de tout le Nouveau Monde que dans celles des Noirs de l'Afrique.
On rencontre partout également, et même aux États-Unis, un
attachement particulier des enfants à leur mère qui permet à celle-ci d'être en
contact plus étroit que le père avec ses enfants et fait jouer aux sœurs de
la mère un rôle familial plus important que dans les familles
européennes. Cependant, bien que l'origine africaine de cette prépondérance
de la mère apparaisse aussitôt aux africanistes, elle n'en a pas moins été
non seulement négligée mais contestée par certains observateurs de la
vie familiale des Nègres auxquels on l'avait signalée.

Étant donné tout ce qui précède, on devrait comprendre pourquoi


l'étude des Noirs du Nouveau Monde doit être considérée comme partie
intégrante du domaine de la recherche africaniste. Dans la plupart des cas,
il est impossible de découvrir sans une formation africaniste les
correspondances évidentes entre les traditions et le comportement des Noirs
du Nouveau Monde et les coutumes de l'Afrique occidentale, sans
parler des nuances du type que je viens de décrire. Ainsi, l'un des plus
éminents historiens de l'esclavage m'a demandé à mon retour d'Afrique
occidentale si j'avais été en mesure de retrouver la trace d'une tribu
с tée dans des documents sous le nom de « Fantyn », tribu qui n'est
autre que celle des Fanti, peuple très bien connu de Gold Coast. On
pourrait citer la confusion faite par ceux qui étudient le langage des
Noirs américains. Ces gens-là soutiennent que les modes d'expression
noirs et surtout de phonétique ne constituent qu'une transposition de
l'anglais parlé au temps d'Elizabeth. Dans le même ordre d'idées, un
savant haïtien, spécialisé dans l'étude du français appris par les esclaves
aux premiers temps de leurs contact avec les Blancs, mais manquant
complètement de notions sur les langues africaines, a essayé de prouver
dans un ouvrage récent que le Créole de Haïti était une survivance du
français normand.
Ce n'est que le savant, mis en contact direct avec les cultures de
l'Afrique occidentale, ou à défaut de cela tout à fait familiarisé avec la
littérature de l'ethnographie africaine, qui puisse espérer apporter une
contribution sérieuse à l'étude des problèmes que j'ai soulevés ici,
problèmes qui, comme je l'ai indiqué, impliquent tant de conséquences pour
la majorité des questions relevant de notre discipline. Seul un chercheur
ainsi outillé pourra s'attaquer à l'écheveau dont les fils africains et
européens emmêlés par l'histoire doivent être démêlés. 11 faudra que ce
chercheur soit capable de comprendre l'altération subie par un nom impor-
80 . SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
tant de localité, de divinité ou de coutume qui, africain d'origine, a été
conservé dans le Nouveau Monde sous une autre forme.
Cependant, il ne faut pas penser qu'en se livrant à de tels travaux,
l'africaniste contribuera seulement à une meilleure compréhension des
coutumes noires du Nouveau Monde. Tout en poussant ses recherches
sur le Nouveau Monde, il agrandira le champ des études africaines dans
leur pays d'origine. Pour comprendre clairement les lois et les tendances
profondes de l'Afrique occidentale, pourrait-il avoir un meilleur point
de départ qu'une connaissance approfondie de l'héritage conservé par
les descendants des Noirs d'Afrique au cours de leur histoire malgré
toutes les tentatives de répression ? Pourrait-il avoir meilleur stimulant
que la découverte de coutumes dont la pratique interdite en Afrique par
les Européens sont maintenues dans toute leur vigueur dans le Nouveau
Monde? Ainsi, à cause de leur intransigeance contre les empiétements
des souverains du Dahomey, les prêtres de ce pays qui célébraient le
culte des sources et rivières furent en grand nombre déportés comme
esclaves et leur culte disparut en Afrique avec eux. Néanmoins il
subsiste et on peut l'étudier à la Jamaïque, à la Trinité, à Haïti, au
Surinam, au Brésil et même au Etats-Unis sous la forme du baptême
chrétien par immersion totale. La façon dont jadis les Ashantis avaient
coutume de déterminer la cause de la mort d'un des leurs a été réprimée
dans le Gold Coast, mais, au Surinam, j'ai assisté maintes fois à la
cérémonie du « transport du corps » avec toutes ces formes caractéristiques
d'origine.
C'est donc à la fois à cause de la contribution que l'africaniste peut
apporter aux éludes sur les Noirs du Nouveau Monde et pour les
avantages que ces études peuvent procurer à l'africaniste, que nous nous
voyons obligés de conclure que les régions géographiquement distinctes
de l'Afrique occidentale et de l'Amérique doivent être considérées comme
une même unité du point de vue des problèmes scientifiques qu'elles
présentent. Et, en les étudiant comme une unité, non seulement nous
obtiendrons un meilleur rendement dans l'étude des questions
particulières qui nous préoccupent, nous autres africanistes, mais sans aucun
doute nous ferons le jour sur un ensemble d'éléments et de conclusions
qui nous amèneront également à une meilleure compréhension de ces
problèmes de la statique et de la dynamique de la culture, à ces problèmes
de la permanence et de l'évolution du type physique qui, en dernière
analyse, sont les questions que l'on retrouve derrière tout notre effort
scientifique, quel que soit le domaine particulier dans lequel nous
travaillons.
LES NOIRS DU NOUVEAU MONDE 81

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