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GREEK&

ROMAN
PHILOSOPHY
A FIFTY-lWO VOLUME
REPRI NT SET.

Edited by /
LEONARDO TARAN
Columbia University

GARLAND PUBLISHING
1 VOLUME FORTY-THREE

L1ÉVOLUTION DE LA
DOCTRINE
DU PNEUMA
....
DU STOICISME A S.
AUGUSTIN

G. VERBEKE
For a complete 1ist of Garland ' s
publications in this series,
please see the final pages of this volume. L;f:VOLUTioN
DE LA DOCTRINE
library of Congress Cataloging-i n-Publication Data DU PNEUMA
DU STOICISME A S. AUGUSTIN
Verbeke, Gérard.
llévolution de la doctrine du pneuma.

(Greek and Roman philosophy; 43)


Reprint. Originally published: Paris:
Desclée De Brouwer, 1945. (Bibliothèque de l'Institut
supérieur de philosophie, Université de louvain)
1. Spirit-History. 2. Soul-History.
3. Philosophy, Ancient. 1. Title. II. Series.
III. Series: Bibliothèque de l'Institut supérieur de
philosophie, Université de louvain.
B187.S6V47 1987 128 1.1 86-32015
ISBN 0-8240-6942-0 (alk. paper) "

The volumes in this series are printed on


acid-free, 2S0-year-life paper.

Printed in the United States of America


BIBlIOTH~QUE DE L'INSTITUT SUPtRIEUR DE PHILOSOPHIE
UNIVERSIT~ DE LOUVAIN

L'ÉVOLUTION
DE LA DOCTRINE
.DUPNEUMA
DU STOICISl\lE. A S. AUGUSTIN

~TUDE PHILOSOPHIQUE

PAR

G. VERBEKE
Docte~; . eD philosophie,
LiCCDa6 CD philosophie et lettrcs.

DESCLD: DE BROUWER ~DITION8 DE L'INSTITUT SUptRIEUR


DE PIIILOSOPHIE
76 bl8, rue cres. Sainu Pères
2, Place Cardo ~r ercier

PARIS LOUVAIN

1945
Opus quod i&cribitur ( L ~évQlution de la doctrine du pneuma du
StoJcisme à ·S. Augustin;) auCltore Gerardo V~rœk~, ex auctoritate
Eminentissimi BC Reverendissimi Oardinalis Archiepiscopi M.echli-
niewis et legum academicarum pra,escripto recognitum, quum fi dei
sut bonis moribus contrarium nihil continere visum fuerit, imprimi
l?otest.

Lovanii, die 5& J ulii, 1945.


A SON EXCELLENCE
lI. VAN WAEYENBERGH, MONSEIGNEUR HENRI LAMmoy,
Rect. Univ. ÉVÊQUE DE BRUGES,
EN HOMMAGE DE PROFOND RESPECT
ET DE fILIALE GRATIT'tJl)l4,
torsqu 'en novembre i93S, M. i.e éhanoine Ma~ion now
proposa d'entreprendre une étude sur la pneumatologie stoïcienne,
nous ne pensions pas Que ces r~hcrches nous retiendraient si long-
temps et qu'elles nous amèneraient à examiner" d'autres courants de
la pensée ancienne. Mais à mesure Que nous avancions dans l'exa-
men des textes, nous voyions s'étendre devant nous un vaste champ
non défriché, qui, par le mystère de ses richesses latentes, nous
stimulait sans "c~e à continuer les recherches. De 1937 à 1941,
des occupations absorbantes nous empêchèrent de poursuivre l'en-
quête commencée et" nous exprimons ici notre profonde reconnais-
sance à Son" Excellence Monseigneur Lamiroy, Evêque de Bruges,
et à ~onseigneur Noël, Président de l'Institut Supérieur de
Philosophie, à qui noUB devons d'avoir pu reprendre nos travaux
scientifiques. Ceux-ci étaient devenus beaucoup plus difficiles par
suite de l'incendie de la Bibliot~èQue de"l 'Université: mais la bien~
veillance avec laquelle nous avons été accueilli à la Bibliothèque
du Collège théologique des RR. PP. Jésuites à Louvain et à la
Bibliothèque royale à Bruxelles, nous a permis de mener à bonne
fin ce travail malgré les circonstances si difficiles de la guerre; nous
sommes heureux de pouvoir témoigner ici notre profonde grati-
tude aux Conservateurs de ces bibliothèques.
Nous remercions tout spécialement M. le Chanoin,e Mansion, qui_
I! ~~é l'inspirateur et le guide prudent et pëmpica"ce de Ces recher-
ches : ses encourageÏnents et seS conseils nous ont été très précieux.

Louvain, le 15 août 1944.


iNTRObuCTioN.
1. LE SUJET.
Pour saisir l 'histoire de la pensée humaine et les méandres de 8011
évolution, il est intéressant de choisir un point de doctrine déter-
miné, au moyen duquel on peut pour ainsi dire pratiquer des coups
de sonde dans les systèmes successifs. Cette méthode a été adoptée
dans de nombreuses monographies, où des chercheurs se sont attachés
à retracer les vicissitudes de la réflexion philosophique sur une ques-
tion précise: ces études fragmentaires, qui détachent un problème
particulier de l'ensemble du système où il est inséré, présentent
cependant l'avantage d'ouvrir de plus larges horizons sur la ·genèse,
la croissance et le développement de ce·rtaines questions: ainsi, les
multiples études historiques qui ont pa.ru sur le problème de la con-
naissa~ce au cours des âges montrt·nt clairement combien les philo-
sophes sont tributaires les uns des autres et posent ·les problèmes
en fonction des recherches antérieur€s.
C'est llne étude analogue que nons entreprenons dans ce travail:
toutefois l'objet immédiat n'est pas ici une question particulière,
maÜl plutôt un terme philosophique, qui occupe une place importante
dans la pensée de l'antiquité: notre but est de re·tracer aussi fidèle-
ment que possible les différentes doctrines qui 'se sont rattachées au
terme « pnenma» durant la période hellénistique,. afin d'obtenir
une image précise du contenu idéologique de ce terme au cours de
son ~volution 1. L'intérêt d'une telle ~tude. nous est garanti . par

l'La atgntfieation originelle du terme mWJUl D. 'est pas douteuse ~ fi" d6dve
4u verbe mm' (Bouiller), dont le radical se retrouve dans plusieurs voeablèl
grecs, tels que 2'E'VE'UJUI)V ou nuufl(OV (les poumons), 1tE-zew-Jdvoç, n-~-w-~6~
(&&ge, prude~t)J n+yu-'n) (sagesae), no~moû-m· (B 'essouffler) (et. G~ CuRTWS,
l'ritam,~, 01 gree" etymology, translated bl A. S. WILltINS and E. B. ENGLAND,
,Londres, 1886,· 2 voL, I, p. 336). On en rappro~e 6galemen! le terme fneM"
(vieux haut allemand), ,hae7&en (moyen haut allemand): CI respirer, souftler
bruyaDUllent, haleter _; fnahterde (vieux haut allemand) «respirant bi-uyam·
""t
!lient» et ph.. (moyen haut allemand) CI respiration bruyante» (et. E. BOl-
SACQ, Didiotlft4we It1lfRologiqw: de la langw: grecqw:, Paria et Heidelberg,

..
.tË SUJËT

l'importaiicë même du terme e-t des conceptions qui s'y rattachent leurs documents religieux, où il est mis en rapport avec l'essence
dans 1'histoire de la philosophie ancienne: en effet, le pneuma n'oc- .intime de la divinité, la nature de l'âme humaine, l'inspiration pro-
cupe pas seuleme·nt une place centrale dans la philosophie du Porti- . phétique et 1'accomplissement fidèle de la volonté' de Dieu. L'étude
que, où il constitue l'âme du monisme matérialiste de ce système: .de la pnel,lmatologie ancienne pourrait donc jeter un peu de lumière
ce terme était oonnu bien avant Zénon de Cittium par les médEeÎD8 .sur le problème crucial des rapports entre le christianisme et la
de l'école sicilienne et par Dioelès de Caryste, qui s'en servaient ,culture hellénistique.
pour désigner le souffle vital de 1'homme, constitu6 par les effl~Ve8 CE-pendant ce n'est pas de ce point de vue religieux que la présente
du sang. Nous retrouvons le même terme dans les œuvres de Plutar- étude a été entreprise: nous nous sommes efforcé toujou~ de nous
'que) .qui sous l'inspiration des stoiciens l'a adopté dans son expli- tenir à un point de vue strictement philosophiqu~~ et si nous avons
cation de la divination; il a passé également dans de nombreux été amené' à. parler de la pneumatologie dans la religion judéo-ehré-
écrits de l'antiquiÜ, -gênêra~ëment d'origine égyptienne, tels que ,titnne, c'est qu'elle a joué un rôle important dans l'évolution des
les écrits hermétiques, les papyrus magiques et la littérature alchi- -èoctrines qui se rattachent au pneuma. Cependant nous avons écarté
mique. C'.est probablement dans la tradition médicale que Platon a autant que possible les problèmes qui concernent directement l'his-
puisé sa notion du pneuma, qu'il insère également dans son système, toire des dogmes chrétiens, ,en particulier l'évolution de la doetr..ne
tout en ne lui reconnaissant qu'un rôle secondaire; ses 'successeurs du Saint-Esprit, troisième Personne de la sainte Trinité: ce que
immédiats ont donné à ce terme un contenu plus large et ils s'en nous avons tm vue, c'est un problème philosophique, l'évolution de
sont SE;rn surtout dans l'explication du pro.blème de la connaissance. ,la pneumatologie' ancienne dans le sens du spiritualisme, ou encore,
D'autre part, les auteurs juifs et chrétiens ont accordé à ce terme le problème de la « spiritualisation» du pneuma. En effet, ce terme
une importance de premier ordre, parce qu'ils le trouvaient clans est· employé par Zénon de Cittium avec une signification essentie1-
,lem.~nt matérielle, à tel point que Zénon prouve le caractère matériel
19383). - Le verbe mco comportait autrefois un digamma entre 8. et co, de l'âme humaine par le fait qu'elle est un pneuma; alors que saint
comme il ressOrt clairement! des autres temps de ce même verbe (~J&U'" Augustin se sert du terme spiritus pour désigner l'essence intim~
invrooa, nbtvEUxa) et des vocables grecs, cités ci-dessus, qui sont d'ri'ria du
tnême rad1ea1: ce 10 indo-européen a été éliminé, CO!DJD.e d'habitude, atre de la divinité et de l'âme humaine, qui sont conçues par lui comme
deux voyelles:, ce phénomène d'amuiasement du digamma s '~lique d'aprh dès 'réalités immatérielles. Il s'agit donc d'éluciderla question sui-
A. Meillet par la grande tendance à. l'epourdissement «qui se manifeste par vante: comment, à quel mome·nt et sous quelle influence cette spiri-
la substitution des sourdes «p, 9, X, aux sonores indo-européennes :t. (.~per,* d'.,.. tualisation s'ëst-elle produite! Il s'agit d'expliquer cette métamor-
hi8fws ds la latl.gue grecque, Paris, 1930, p_ 23). Et puisque ee 10 provient
phose sémantique, qui s'étend sur une période d'environ sept siècles
Bouvent d Jun u devenu consonne devant une autre voyelle, il n'est pas 6ton-
!laD.t de le retrouver BOUS sa forme primitive dans le terme m'eÜJ.UI (A. C.AB.HOY, et qui ,est en rapport étroit avec toute l'évolu~ion de la pensée hellé-
MOAuel tk Uflgui8tique grecque, Louvain et Paris, 1924, p. 64). Quant li. la dé- nistique. n est assez paradoxal, en effet, que le m'EÜf.Lci, dont la signi.
sinence -J.1u elle correspond à deux ea~gories de noms indo-européens: ceux fieation originelle était purement matérielle, soit l'origine du mot
qui se· terminent en -men, ~, et ceux qui se terminent en ~t: il semble bien « spirituel)) qui,-dans li terminologie moderne, ne désigtie pas seu-
, que ces deux· ca~gories se sont fusionnées, puiaqu'au génitif et au datif on
lemen:t des réalités immatérielles mais qui les caractérise dans ee
.oit apparaître un 't qui n'y est pas dans les deu autres cas (A. CABNOY, 0'. qui les oppose à la matière.
cit., p. 100): la signifieation de eette terminaison semble être plutât maté-
rielle et objective et non pu aetive: e 'est -:e qui ressort clairement de la com-, Déjà en 1880, un article de Hermann Siebook a paru sur le même
paraison de nOL'IJ.UI et nOL'I0a.;; elle désigne le résultat d'une aetivit6,plut6t sujet dans la ZeitBchrift für Volkerpsychologie und Spraehwissen-
que l'aetivit6 elle-même. Le nvEÜJ.UI désigne donc: l'air en mouvement, l'air ee~aft: DiB En~wickl'Ung der Lehre "am. Geisf (Pmu.a) in der Wis-
respiré, le souffle dans 8a signification objeetive et matérielle. .
B81I8chaft tùs Altertwm.s 2. L'auteur passe en revue les moments
n est à. noter enfin que le terme nvEÜJ.1<1 est un dérivé du degré fort normal
du verbe nvÉm, alors que mOll, qui a la même signification, dérive du dep
défléchi de ce même verbe. 2 Pp. 361-401.
4: iNTB6buèn'IôN LE èUJET 5
essentiels dans l'évolution de la pneumatologie ancienne depm.s 1~-­ de la pensée grecque du !'ationalisme au mysticisme intuitif des néo.
début de la philosophie grecque jusqu'à l'avènement du cbriatian~.. platoniciens. La première de ces deux questions tombe entièrement
me; il traite également de la pneumatologie de Galien, qui ~t danII en dehors du cadre de la présente étude, puisque nous nous sommes
ce domaine le représentant principal des écoles médicales. D tésulte placé à un point de vue strictement philosophique, tandis que le
de son analYJe que la spiritualisation du pll€'uma s'est produite second problème se rapproche davantage de notre suj€t. Il rMult~ra
sous l'action de facteul"$ paraphilosophiqu~, la religion j\liv., ~he. cependant de la suite de cet examen que la doctrine épistémologique
Philon. d'Alexandrie et le christianisme, principaleJne-nt ~ 1. n'est qu'une partie de la pneumatologie ancienne et qu'elle n'en
épîtres de S. Paul. H. Siebeck a repris le même sujet en 1914: en $8 est même pas la partie principale. En outre, le problème philosophi-
basànfi sUr l~ ouvrages parus depuis sa première étude: Nf$u, il.ei- que n'est pas traité pour lui-même daM l'ouvrage de Leisega.ng,
ffoii.ge lU,. &ntwicklungsgesckichte des G6Ï8f-Beg';!fsl • _L'au,telU."_ lI.~y mais en vue de la solution du problème religieux: c'est pourquoi
change pas la conclusion dè- son examen- antérieur. CependlPl.t le 1'autt,u~ 8 'attache avant tout à la pensée de Philon d'Alexandrie
sujet de ce second article est plus large que celui du preJJÜer,parce et essaie de retracer une image aussi complète que possible de la.
que le point de départ, n 'y est plU$ le terme grec xVeVf,La, Jll,a~ le pneumatologie de ce philosophe. Il s'efforce de déterminer par là
mot allemand Geist, qui répond aux mOts grecs m'Eii""q et vovç. C'est ce qu'un intellectuel de cette époque pensait lorsque, lisant les LXX,
pourquoi H. Siebeck distingue, d'une part, la fJpidtualÏ$ation d\1 vo'Üç, il Y rencontrait le terme 1CVEÜJ,la. Il en résulte' que Leisegang exposa
qui est en . cOurs chez Anaxagore et arrive à son ter:Qle ehez Platon presque exclusivement la pneumatologie de Philon; il ne répond
et Aristote, et, d'autre part, 1'évolution progJi~sive <le la ppeuma'" donc pas à la question posée plus hallt t,t qui constitue le sujet da
tologie à partir du pnelUlla des écoles lllédieales, conçu eOnUne un la présente étude.
élément indispensable au foncti()Dn~ment normal d'ft notre vie pqysb- Les publications de Fr. Rüsche sur la pneumatologie ancienne se
logique, en passant par le pneuma des stoïciens, qui embrasse égale- rapprochent beaucoup plus de notre sujet. Il a paru de' lui en 1930
ment les activités _supérieures de l'homme, jusqu'au pne·uma imma- un Jivre volumineux, portant comme titre: Blul, Leben U1là Beele.
tériel de S. PauL Dans l'évolution postérieure de la notion d'eaprit lk,. Verhiiltnis nach AuffasStIlng cler griechiscken t,na; hellenistischen
(Geist), on se sert généralel;llent du term'€; vo'Üç pour désigner 1$ pa,r" Ânlike, CÙ,. BibeZ wnà cùr aUoo Alexa-ndrin4schen Theologen G. 'L'au-
tie supérieure ~e 1'homme, tandis que le pD.e~a, conune 8piriiul teur a traité une question analogue en 1931 dans un article de Theo-
vitalis, n'occupe que le second rang dans la hiérarchie des partie4J logie und Glaube: Pnewma, 8 eeZë unà Geist '1. En 1933 il a examiné
eonstitutives de l'homme. plus, spécialement l'évolution de la pneumatologie anci€'nne: Das
Cette étude de lE,l pneumatologiE' ancienne a été reprise plus tard 8eelenpneuma. Beine EntwickZung VCffl dei- Hauchseele zu,. Geistseele.
par Hans Leisegang: De,. heilig~ Geist. Das Wesen 'U-fld Wercù"" Em Beit,.ag ZUt" Geschichte der cmtiken Pneumalehre 8. C'est sur-
der mystisch-int-uitivtm ElI"ken.n.trti.s in der Pk,1osopkie "'~ ~~ tout ce dernier ouvrage qui nous intéresse: le but que l'auteur se
cle,. GriecM'n. J. B(lInà~ 1. Teil: Die tlorchristUCM-n Ân$ckauungen und propose coïncide dans une large mesure avec celui de la praseilte
Leh,.sn tJQm TCVEÜIlCl und cùr myst~ch-intuitifJe.n Erkennfnts •• L'all- étude; voici comment il-ledéfinit dans l'futroàuction de son opUS-
teur déclare dans son introduction qu'il se propose 'Un double but: cule: «La question se pose: comment le pneuma a-t-il passé 'de' sa
il veut résoudre d'a bord un problème d 'histoire religieuse, 'la gen~~ signüication sensible et intuitive de « souffle vital» à sa signüica-
de la doctrine ehrétie.nne SUr le Saint.,.Esprit G; il. veut traiter ~ tion abstraite et suprasensible d'âme immatérielle èt spirituelle! »'
même temps une question d '~istoire de la philosophie, l'évolution
• Paderbom.
a Arehiv für Gescllichte der Philosophie, XXVlI (N, F. X;X), 1914, pp. 1. .16. 1 Année XXIII (1931), pp. 606-625.
8 Padembom.
" Leipzig-Berlin (Teubner), 1919.
G Ibid., p. 4: cr. lst die Lehre vom beiligen Gei,aw grieehischeD. oder orienta- 1 Op. cit., p. 2: Cl Es fragt sieh: wie ist ei (1 savoir: le p~euma) von der

lisehen Ursprungsf» sinnlieh-ansehauliehen Bedeutung « Hauehseclc _ zu der abstrakt-unsinnlieheu


eüw immateriell-geiatiien Beele gelangt f ».
6 INTBOD'UO'r.tON TEBMINUS -AD QUE!! 7
II·faut reminiuerCePendant 'que Î8mjet- de Fr. Riische' est pt.' .. dans les 'veinesave~ le sang, est à. l'origine des fonctions bio1ogiques.
limité que -le ,nôtre:' il parle: exclUsivement· du pneuma .psyChique;. Le pneuma en arrive ainsi à s'introduire dans la science médicale
or la suite de cette étude montrera qtre le terme pneuma poasède' de l'antiquiU, où il occupe une place importante, principalement
encore d'autres significations, qui, tout en étant moins importan-, dans la doctrine de l'école sicilienne et dans l'école hippocratique
tes, ne peuvent. cependant pas être négligées, si-l'on- veut retracer de l'île de Cos. Cette pneumatologie médicale a éM reprise égal~
une image' cOmplète de l'évolution· de la pneumatologie ancienne. ment par Platon, Aristote et Dioclès deCaryste.
De plus, 1e nombre d'auteurs que Fr. Riisehe a 'examinés, ut· Le lecteur pourrait donc se demander pourquoi nous avons ne·
beaucoup trop restreint pour permettre un jugement fond6 tou- gligé d'examiner cette pneumatologie antérieure aux stoïciens, alor.s
chant l'évolution de la pneumatologie ancienne: après &'VOir -parI6 que ces conceptions semblent contenir en germe les doctrines ulté-
brièv~meDt de 'la doctrine du pneuma chez les stoïciens, ii paSse:- rieur€.~f La raison en est bien simple: c'est que nous n'y trouvons
A Philon d'Alexandr.je~ Origène ·etS. Augnstin; la' pneumatologie- encore aucune évolution dans le sens du spiritualisme. Or c'est pré-
deS . éColes médicales ~t celle dë 'Clément d'Alexandrie sont trai-' . cisément là le -problème qui nous intéresse. TI ne s'agit pas de dres-
tées dans son ouvrage Bl'Ut, Lebem. und8eele.n en résulte que· ser un tableau complet de la pneumatologie de tous les temps, maia
l~ouvrage de Fr. Rüsche, tout en étant intéressant, ne peut·pas de décrire avec précision comment la notion du pneuma s'est déve-
être considéré comme une étude exhaustive de la pneumatologia. loppée et s'est acheminée vers une signification nouvelle. C'est pour-
ancienne. quoi le point de départ de notre étude doit satisfaire à une double
. On pourra se rendre com-pte cependant que nosreeherches coïn- condition: il faut que la pneumatologie y soit encore matérialiste et,
cident ~n plusieurs endroits avec les siennes. Mais nous avons toa- en même temps, qu'elle commence à évoluer dans le sens du spiritua-
jours soumis les sourceS à un nouvel examen et si nos conclusions lismé. C'est le cas chez Zénon de Cittium, qui professe une pneuma-
concordent, on pourra y voir un indice sérieux d'une interprétation tologie nettement matérialiste, laquelle est cependant le point dé
objeetive des textes. départ d'une évolution spiritualiste.

2. LE TERMINUS Â QUO. 1 3. TERl4lNUS AD QUEH.

Les conceptions pneumatologiques remontent jusqu'à l'aurore de Puisque nous nous sommes proposé d'étudier l'évolution de }:)
la philosophie grecque: Anaximène enseignait déjà, durant la se- pneumatologie ancienne dans le sens du spiritualisme, il semb16
conde moitié du VIe siècle avant l'ère chrétienne, que le pnemna et assez indiqué de terminer cet examen lorsque ce point d'aboutisse·
l'air étreignent le cosmos, de même que l'âme, dont la substance ment est atteint. Si nous avions a~êté là nos recherches, la pr~
est de nature aérienne, est le principe de notre unité 10. Nous tron- sente étude serait beaucoup moins étendue, puisq~e ce pneuma spi-
vons donc très tôt les traits essentiels de la pneumatologie st:oi- rituel se trouve déjà dans le livre de la Sagesse et chez Philon d 'Ale-
cienne, à savoir que le pneuma est le principe de la cohésion, non xandrie. Nous ne serions donc même pas obligé d'étudiér toute la-
seulement des êtres individuels, mais de l'univers tout entier. Dit>- pneumatologie stoïcienne.
gène d'Apolloni~, philœophe et médec.in, présente déjà une pneu- Mais il ressortira des analyses ultérieures que la spiritualisation
matologie plus extensive: alors qu'il regarde l'air comme le prin- du pneuma chez ees écrivains de la Dispersion juive est manifeste-
cipe universel du cosmos, il attribue au pneuma ~n rôle important . ment le résultat d'influences paraphilO8Ophiques: en effet, on trouve
dans la physiologie humaine; en effet, ce souffle vital, circulant chez eux un passage brusque et inattendu de la signification maté-
rialiste que le pneuma avait dans la philosophie du Portique, à un'!
10 H. DIELS, Y,":,oMatiker G, 13[3] B, 2, Berlin, 1934, l, p. 95: olav'" "i'UX'i. signification nettement spiritualiste. C'est pourquoi ce résultat
«pT)OLV (seil. AnaXÏD1enes),. TJ TJJ.LE'tÉQU dl}Q oùoa. O\I"fXQal'EL ",~, xo.L éJMiv lQV n'était pas de nature à nous satisfaire, d'autant plus que nous avions
,,6of-LOv mEÜJW. "aL di}Q XEQLÉ);EI.. .
orienté nos recherches vers les doctrines proprement philosophiques.:
8 INTRODUCTION LA MÉTHODE 9

nous nous sommes donc demandé si" dans l'ordre de la pensée; pllNoo pas A pas le· développement de ces conceptions, à mesure qu'elles
ment rationnelle, en dehors de' toute influence paraphilœapbiqu~j se présentent dans leur ordre chronologique. Cependant nous nous
on ne trouve pas de traces d'une évolution de la pneumatologie,dan9 sommes écarté partiellement de cette méthode, parce qu'elle aurait
le sens du spiritualisme: nous avons été amené de la sorte Ac. parcou:- le grand inconvénient de nOU$ forcer à juxtaposer "et à entremêler
rir toute la philosophie postaristotélicienne jusqu'au néoplatonismc des conceptions divergentes, de sorte qu'il deviendrait difficile de
inclusivement pour rechercher ce pneuma de nature spirituelle. voir le lien qui relie des "doctrines pourtant très voisines l'une à
Nous en sommes arrivé ainsi à distinguer deux grands courants Pautre. C'est pourquoi nous avons adopté une solution moyenne
dans.la pneumatologie ancienne: d'une part, les conceptions des.mé- entre l'ordre chronollogique et l'ordre systématique: nous avons
decins et des philosophes qui n'ont pas subi d'influence étrangère à groupé en un seul chapitre la pneumatologie stoïcienne, en suivant
leur discipline et dont la pneumatologie ne s'est jamais dégag~ tot9- l'ordre chronologique des auteurs; la même méthode a été adoptée
lement des entraves du matérialisme; d'autre part,. la doctrined.'uu pour l'étude des pneumatologies médicale, néoplatonicienne et chré-
certain nombre de pe!lseurs de l'antiquité qui ont. subi des influences tienne; le chapitre consacré au syncrétisme philosophique et reli-
- -paraphilosophiques. Le point- d'aboutissement du premier courant gieux traite évidemment de concE:ptions moins homogènes, qui se
est le nooplatonisme, tandis que le second. trouve- son achèvement rapprochent pourtant par les influences multiples, souvent para phi-
dans, la pe"nsée de S .. Augustin: celui-ci, ayant fondu des conceptions losophiques, qui ont agi sur la construction de ces systèmes. Dans
chrétiennes et néoplatonicienues, constitue. le terme tout indiqué de le dernier chapitre, nous avons dressé un tableau synthétique et
notre étude. TI apparaîtra. d'ailleurs au conrs des analyses ulté· systématique .des différentes significations du pneuma, puis nOUJ
rieures que la. pneumatologie de l'évêque, d'Hippone constitue v.rai- avons entrepris l'examen des facteurs qui ont déterminé l'évolution.
- ment le point d'arrivée d'une longue évolution,_ en ce sens: q:u'il a de la pnemnatologie dans le sens du spiritualisme.
donn'é à la notion chrétienne. du pneuma un, contenu profondément
philosophique, qui lui a été suggéré, par la pensée néoplatonicienne.
Nous nous rendons bien compte cependant que le sujet est suscep·'
tible- d'un développement ultérieur: le pneuma est resté une notion
importante dans la pensée médiévale et même dans le système car.
tasien 11; mais une étude sur la pneumatologie. du moyen âge pr~
senterait des caractères différents de cene que nous avons entreprise,
parce que la spiritualisation y est achevée dès le début: il ne s'agit
plus alors que d'approfondir et de préciser le contenu idéologique.
de la notion du spirituel.

4. LA MÉTHODE.

Puisqu'il s'agit d'étudier l'évolution des doctrines' qui se ratta.,


chent à un terme philosophique, il semble tout indiq:ué de suiVre

11 H~, SrEBECB: (N'61UJ Beitriige l'Ur Entwic7cltlfl,g,ge,ohichfe. de, Geilt-Begritf••


Archiv t. Geseh. d~ Philos., XXVII (N~ F~ XX), 1913, pp. 1-16), cite plusieurs
auteurs qui entrent en ligne de compte pour un développement· ultérieur de la.
pneumatologie: Avicebron,. Juda Halévi,. Joseph Zaddik, Moise MaÙllonide,.
4.lexandre de Balès, Louis Yivè,. Mél~chton, TêlésiQS, F. Bacon et Hume•.
CHAPITRE PREMIER

LE ST;OICISME

La philOsophie stoïcienne a été considérée autrt.fois comme un


système assez uniforme, aux contours nettement marqués, qui tout
en subissant des retouches aeeidenrelles serait resté fidèle aux dog-
mes de son fondateur pendant les cinq siècles de son empire sur le
monde civilisé. En se basant sur certains caractères généraux qu'on
a pu observer au cours de l'évolution de ce système, on distinguait
d'ordinaire trois périodes, groupant chacune un certain nombre de
représt'ntants, dont l 'fudividualité n'était guère COLnue des. histo-
riens de la philosophie,'si ce n'est pour le stoïcisme de l'époque im~
1,
périale. Toutefois les monographies sur Chrysippe Panétius de
Rhodes 2, Posidonius 8 ont prouvé qu~ la philosophie stoïcie~ne est
beaucoup moins uniforme qu'on ne le pensait jusqu'ici et qu'on y
trouve autre chose que du psitta.c.i.sIoo: c'est pourquoi Albert Goede-
ckemeyer a. modifié dans l~ même. sens la cinquième édition de l 'his-
toire de la philosophie stoïcienne de P. Barth 4; en se basant sur les
fragments qui nous renseignent sur les doctrines particulières à
clfaque représentant du stoïcisme, il a pu suivre toute l'évolutIon
que cette philosophie a subie au cours de sa longue existence. C'est
ee que nous essayerons de faire également, non plus pour l'ensemble
de cette pensée philosophique, m8Ï$ pour la doctrine qui en constitue
la clef de voûte, à savoir la conception du pneuma: e:n effet,. nOJ]8 la
retrouvons au centre de la psychologie, de la théodicée et de la
. théorie de la connaissance du système stoïcien, et o'est par là qu'elle

1 E. BBŒIB, Chryripp4, Paris, 1910.


2 B. N. TATAXIS, PaMtiul dtl BhoM8, PariI, 1931 (Bibl ·d 'lIiItoire de la
Philos.).
a Ir. REIN'EWlDT, PO'Monio8, Munich, 1921; KOlfRo. und .8ympathill, Mu-
nie.h, 1926.
4 P. BARTH, Dili 8too, Se Aufla~e, Deq be~ ..beitet vo.. A. GQEDBCltIKBnB,
Stqttsart, 1941,
12 LE 8TOICI8!lE t~ STOICtSMÊ ta
pénètre ~galemènt dans I~étbique. De même que l'élan vital de Berg.. C[uÎ vIent du dehors: c'est l 'air env~ronnant que nous aspirons
son, la doctrine du pneulila_ n'est pas un point de départ de la pen· p.ans cesse et qui a pour fonction de modérer notre température
sée philosophique, mais plutôt un principe d'unification, qui pénètre naturelle (ëJL<putOV OEQJLOv); d'autre part, le pneuma psychique, qui,
les différentes brllüches du système et les unit d'un lien indissoluble: tout en étant matériel comme le. premier, cloit plutôt être conçu
elle se distingue à ce point de vue de certaines conceptions qui consti- comme un souffle chaud 8.
tuent plutôt un principe de solution des düférents problèmes philo- Ces deux souffles -se distinguent donc nettement dans la ptruée
sophiques, comme les idées claires e·t distincreB de Descartes et les de Dioclès par la fonction organique qu'ils ont à remplir et par
jugements .synthétiques à priori de Kant. leur origine différente: car l'air que nous aspirons vient du dehors,
La théorie du pneuma n'a pas été inventée de toutes pièces par tandis que le pneuma psychique est constitué par les exhalaisons
le fondateur du stoïcisme: bien avant lui, If, pneuma jouait un rôle du sang 9. Ce souffle vital se distingue également de la chaleur
important dans les sciences médicales, auxquen~ Zénon de Cittium organique, car c'est par la chaleur que le souffle se dégage conti-
semble l 'avoir emprunt~ par 1'intermédiaire d 'Aristote. Nous essaye- nuellement du sang 10.
rons de le montrer bi'ièvetn(!-nt, car la . recherche des origines loin- Une question très controversée entre l'école sicilienne et les
taines de cette théorie nous sera une aide précieuse dans l'interpré.. médeci1lS hippocratiques conc.ernait la partie du corps où le pneuma
ta tion de la pensée stoïcienne. psychique doit être localisé: d'après ces d(·rniers, en effet, le siège
Dans son étude sur Dioclès de Caryste, parue en 1938, le savant de ce souffle vital serait le cerveau, d'où il dominerait l'organisme
aristotélicien Werner J aeger a apporté des modifications impor- humain tout entiel" 11. Dioclès n'admet pas cette localisation du
tantes à 1'histoire de la médecine aux Ille et IVe siècles avant l'ère pneuma, il le situe dans le cœur, se rangeant ainsi du côté de
chrétienne 5: en effet, d'après M. Wdlmann 8 ce médecin de l'Eubée l'école sicilienne 12. C'est à partir du cœur que le pn€uma circule
aurait vécu durant là première moitié du IVe siècle: il aurait donc avec le sang dans le cor-ps tout entier et comme il se trouve non
été un contemporain de Platon, et ses conceptions auraient plI in- seulement dans 1e6 artères mais aussi dans les véinEs, il pénètre
f.Iuencer les théories scientifiqu~ d 'Aristote. W. J aeger a prouvé jusqu'aux recoins les plus reculés de l'organisme 18. Cette mobilité
de façon péremptoire, semble-t-iI, que la vie de ce savant médeciu extrême du pnt-uma joue un rôle très important dans la pathologie
doit être p1acée environ trois quarts de siècle plus tard. Ce change- et· la psychologie de Dioclès: car le pneuma psychique est principe
ment dans la chronologie nous -paraît être d'une importance capi- de mouvement ~t de connaissance sensibl~ U et si, par une cause
tale pour l'origine du stoïcisme: en effet, par ce recru Dioclès
devient le contemporain du fondateur de l'école stoïcienne, et nou! 8 Fr. Rüscm; Blut, LebeA und 8ede, Paderborn, 1930, p. 147•.
comprenons aisément maintenant la grande influence qu'il a e::terèoo 9 Fr. RÜSCBE, op. cit., p. 159.
10 Fr. Rüscm:, op. cit., p. 161; M. WELLllANN, op. cit., p. 78: «Eingepflanzte
sur l'éc1osion de la ~-nsée de Zénon 't •. On constate, en effet, une Wirme und Pneuma gelten ihnen (les médecins de l '6eole sicilienne,. d()nt
ressemblance frappante entre certaines théories médicales de Diocl~s Dioelèa dépend) als veraehiedc:ne Kl"ifte:-.· wihre.!ld- die-eme--deiit k_o~r von
et les th~s fondamentales du système stoïcien. D'après èe médecin Natur iDnewohnt, dringt- die andere erst von aussen in den Korper em. Die
grec, il faut distinguer dans tout être vivant: d'une part, un pneuma feinste Ausgestaltung des Pneuma, das nveOfA4 'VUXlXOv, hat ebenso .wie die
W"arme seinen ~itz im Herzen. Vermutlieh waren sie der Ansieht daas es von
G W. JAEGER, Dio'1eZe8 VOA Kary8to8, Berlin, 1938. - Recension dans: Tijd.. den reinen Ausdünatungen (civa6vf.l.u:i(JE~) des Blutes unterhalten wird. Dieae
8éhrift voor Philosophie, 2e année (1940), p. 403 sBq. par A. MBDSion. Lebre von der Verdampfung der SUte muss sikelisehes Dogma gewe&en sein,
8 M. WELLllANN, Die F'fQ.gmente der 8ikeliBoMfI. .lrzfe .d'1er"", PAiliniotl vad der Verfasaer von moi. X4Q3LTlC; und Diokles haben aie gekannt. Ariatotelea
de. Di.o'1ele8 von Karysto8, Berlin, 1901, p. 61. und die Stoiker haben sieh diesem Dogma angesehlo8sen:t.
., W. JAmEB., op. cit., p. 228. «Eudlich ist die Tatsaehe, dasa Diokles nun 11 Mo WELLlUNN, op. cit., p. 71 •
aIs überragende Erilcheinung am Anfang des 3. Jhrh. steht, von entseheide1lder 12 M. WELL1UNN, op. cit., p. 142, no 59 (FuCHS, ~necdota med. 5, 543).
Wiehtigkeit tür die stoisehe ?hilo80phie, in der die ~ehre vom P~e~ ~ 13 Mo WELLllANN, op. cit., p. 79.
:.tïttelpunkt 8wht », . 14 Mo WJ:LLKANN, op. oit., p. 79.
flueleonque, 'sa libre circulation est ·entra'\'éeJ
des maladies et ·des b.vec ia philosophie grecque, est un des membres les plus célèbres
. .
troubles de toute espèce en sont la coDSéquence. de l '~ole médicale de Sicile, Philistion: celui-ci a fait un voyage
C'est en partant de considérations d'ordre·philologique que W. Jae- à Athènes entre 370 et 360: il y aura rencontré Platon, et probable-
ger est arri~9 à mettre au point la chronologie de Dioclès: il a fait ment même le jeune Aristote, qui venait d'arriver pour suivre les
notamment une étude minutieuse de la. langue et du contenu des eours de l'Académie 20.
écrits de ce p.e·rsonnage, ce qui l'a amené à y découvrir des influen- Ce n'est pas seulement dans l'école sicilienne que le pneuma
ces inconÏestables d'Aristote; surtout en ce qui eonçerpe la méthode joue un rôle important; il 'occupe égalem~·nt une place de premier
de l'investigation. Si nous comparons mainunant la pneumatol~gie ordre dans les écrits hippocratiques: là aussi on attribue au pneu-
de Dioclès avec celle d 'Aristote, nous constatons également de nom- ma des fonctions vitales très importantes 21. Cependant là où 1€S
breux points. de -contact: le Stagirite, en effet, parl~ aussi d'un théories de 'l'école sicilienne s 'écartent d~s doctrines hippocrati-
double ?~e~: d'une'.part, l_'air que _nQUS aspirons et qui -pour . a ques, les stoïciens donne·nt la préférence aux premières. Il y a sur-
-fonction de garder notre température interne ·au point. norma1 11, tout deux. problèmes auxquels ces écoles ont donné une solution
et, d'autre part, le pneuma psychique, qui s'exhale continueUement div.ergente: d'après l'école hippocratique, le souffle est aspiré du
du sang sous l'infiuence de la chaleur naturelle: c'est ainsi que, dehors et transformé 't·n pneuma psychique, l'école sicilienne au
pol11' Aristote, le pneuma psychique est le sujet de la chaleur vitale contraire (ainsi que les stoïciens) prétend que le aUIL<p\ItOV :ltVEÜJ.lŒ
et le premier instrument de l'âme (:ltQw"tov oQyavov) 11. En ce qui s'exhale du sang 22; d'après l'école hippocratique, le pneuma. est
concerne la localisation du pnt'uma psychique, Aristote adopte 1& localisé dans le cerveau, tandis que les médecins de Sicile (ainsi que
même solution que Dioclès, qui est en même temps celle de l'école les stoïciens) font •partir les courants pneumatiques du cœur1 centre
sicilienne 11. Ce rapprochement, tout en étant sommaire, nous per- de la vie humaine 23.
met cependant de conclure que pour les points essentiels de la Co. bre·f aperçu, qui sert d'introduction à un exposé plus détaillé
doctrine du pneuma, il y a accord parfait entre Aristote et Di~ès; ,des conooptions stoïciennes, montre assez clairement combie·n le stoï-
cet accord ne .peut s'expliquer que par l'influence exercée par le cisme a été influencé par la science médicale,et principalement par
premier sur le second, du moins si l'on tient compte des données i 'école sicilienne, dans 1'élaboration ~e sa théorie du pneuma.
c~onologiques établies par W. Jaeger.
Si nous voulons remonter encore· au-delà d'Aristote, nous retrou· 1. ZÉNON DE CITTIUlL
vons égal~ment les théori4!S fondamentales qui ont trait au pneuma.
Platon admet la fonction modératrice accordée à l'air.:que nous Lorsque par suite d'un nStufrage le fondareur du stoicisme abord4
aspirons 18, de même que l'exhalaison du sang sous l'action de la vers l'année 315 à la côte d~ l'Attique, il subit aussitôt l'emprise
chaleur vit.ale 19. On peut· se 4emander évidemment d'où vient cet de ce centre intellectuel du monde civilisé et il s'appliqua à ia
accord singulier entre les théori.es scientifiques des grands maîtres recht·rche de la vérité et du bonheur 24• Po~r l'él':lborationde son
de la pensée philosophiqut'J et les conceptions médicaleS de l'école
20 ·W. JAltOER, Dio"le. 17,", Kaf1/.to" p. 219.
sicilienne' L 'homme qui a réalisé le contact de la science sieilienne . 21 FL RüsCllB, op. cU., p. 117 IBq. et 164 uq.
15 FR. RUSCRE, op. oit., p. 209, et W. J.AJIOD, DM PMUmG lm Ly7eeiort., Her- 22 lB., p. 1l8' ssq. et 137 ssq.
mes, xvm (1913), p. ". 2S W. JAIlGD, Diokle. t10A Karg.to., p. 214-215.
18 FR. RUSCRB,.oP. cit., p. 220 ssq., 228 IBq., 235 ssq. - W 1 JAmD, orle cit" 2' La ehronologie de l'ancien .toïeisme eat une question três diseutée 1
p. 50, Do 1: • Man konnte bei Ariatotelea du Pneuma Subjekt der Wirme nec.- cause des renseignements qui nous sont fournis la. ce sujet. Pour de. raisons
hen. Bei den Stoikem hat aie keins notig weil lie KOrper ist:t. que nous ne pouvona exposer ici, nous adoptou la solution suivante; l'&ctiviU
11 FR. RüSCB:K, op. oi:f., p. 200 .BS(J. - W. J.dGD, art.. cit., p. 50-51. philosophique de Zénon s'6tend de 315/4 la. '262/1; C16anthe, son sueceeaeur,
18 FR, RÜSCRE, op. cit" p. 139. a 6t6 la. la tête de 1'OOole jusqu'en 233/2; l partir de sa mort ObrylJÏppe en &
111 lB., p. 154 B&q. 6t6 le chef jusqu'en 204.
16 i1
sYstème ii pouvait iroUvel· une aide préeiênse dans la nèphÜoSoph!.:. pouvait guère susciter· de doute, Zénon en concluait que le principe
que et scientüique quise eoncentrait principalement autour du vital est corporel: rltv ôÈ ouaLav aurijç (sei!. riiç wuxiiç) ot JLÈv <Ïaw-
JLQ'tOV "Eq><l<Jav, <OÇ
e I1,\'
lI.a'tcov, 0 1 oE
St'
<JCOJA/l'tlXT)V
,y
Et.vaL, wç
c: Z'lvcov
' ml 01 È~
Lyc~, dont Théophraste avait assumé la direction depuis la mort
d'Aristote; en ce qui concerne spécialement la théoriGdu pneuma, autoü. nVEÜJLa yàQ eIval. 'tautTJv {,3tEVOT)aQV xat oU'tOI. 18.
on peut dire qu'à ce moment-là déjà cette notion étaitfondamen- 11 n'est guère douteu que, pour· Zénon, le pneuma est qudque
tale dans les sciences médicales. On le verra clairement par la .suite chose d'essentiellement matériel et corporel. Ces deux termes n'ont
de cd exposé, c'est ce pneuma biologique que Zénon a introduit pas exactement la même signification: nous verrons, en effet, qu'au.
. dans son système et il e& a fait une notion vraiment p.hilosophique. cours de son évolution yers la «spiritualisation» complète, le souffle
Ce ne sont pas, en effet, comme chez les natura1istes ioniens, des psychique a été conçu cc.mme une réalité incorporelle, tout en étant
considérations d 'ordre cosmologique qui sont A l'origine de ce DOU· matériel..
veau système~ mais bien plutôt ··certaineS- doetrinespsychologiques, Tertullien nous a conservé la preuve par laquelle Zénon essayait
si du moins on donne A ce terme un sens assez larg~, embraœant d'établir que notre principe vital est une réalité corporelle: cette.
tout ce qui a trait A l'explication de la vie 2G• Cette observation, qui argumentation est d'autant plus importante qu'elle a gardé dœ
a une importance méthodologique très grande dans l'interprétation traces de l'évolution que la philosophie du pneuma a suivie:· « Deni-
des doctrines stoïciennes, a été faite autrefois par L.Stein, mais il que Zeno 'consitum spiritum' definiens animam, hoc mod~ instruit:
ne l'a pas appliquée suffisamment dans l'exposé du Système 2G. 'quo' inquit 'digresso a:c.imal emoritur, corpus est; consito autem
Le pneuma· n'est donc pas en premier: lieu un prilicîpecosmolo- spiritu. digresso, animal emoritur; ergo consitus spiritus corpus est;
gique, à partir duquel on peut ~xpliqu.e~ la constitution matérielle consitus autem spiritus anima est; 'ergo corpus est anima' » 29.
de chaque réalité; il apparaît comme un principe individuel de vie: 28 Ps.-GAL., Hm. phil., 24; ·Stoiccn-um l1eterum fragmefl.ta, ed. J. 'VOK
c'est pourquoi nous pensons que la philosophie de Zénon s'inspire ARNIM, Leipzig, 1905, l, 136 (abréviation: SVF): Les uns disent que la sulr
davantage des sciences médicales que d$ conceptions d'Hérae1ite~ stance de l'âme est incorporelle; c'est l'avis de Platon. D'autres au contraire
« Pour les Stoïciens, nous dit S. Augustin, l'âme n'est que dû disent qu'elle est corporelle, c'est la doetrine de Zénon et de ses diseiples.
souffle (spiotus») 27: c'est là,semble-t-il, une traduction simple Cat. ceux-ci également estimaient qu'elle est «pneuma ».
\ Variantes: OOOJW.'t'a. XLVELV A
mais exacte c:le la pensée de Zénon: ~n effet, un être qui vit, respire, oooJW. cruyxLVOUV B
et quand il cesse de respirer, c'est un signe infaillible que la vie l'a corpus simul aeeum movens N
quitté: c'est par ce·tte simple constatatio~ que Zénon, ainsi que la Corrections an texte: Waehsmuth, s'appuyant sur N: GooJA4 GooJA4'fa. o.J.W. XLVOVV
plupart des médecins, ont été amenés à voir dans ce souffle vital le Usener: oooJW. 'fa. oooJW.'t'a. XLVOUV
principe de la vie; et Ct·mme le earactère matériel de ce 'souffle ne Diela: oooJW. Éa.vtO XLVOVV ou bien oooJW. É~ Éa.vtOU XLVOU-.
JAEVOV
,"on Arnim.: 01 8e <
OOOJW. 8ta. 't'o > O<OJW.'t'a. XLVELV
25 Sur le lien entre le stoïcisme et certames docttines médicales cf, 1i!. ta leçob. ongblale nous parait être: o<OJW.'f~1)v eLVCJ.L :
BRfUIER, Hi8toire ik 14 Philo80pMe, I. L'.dfl.tiquité et le moyea 4ge, p~ 293- 0) ainsi-ola phraSe ·devient parfaiteblent symétrique)
296. 11) ce rapport 'troit entre le matériel et le pneumatique est affind tria.
28 Die Psychologie der 8too, Berlin, 1886, l, p. 12:, c Du gimie feingeglie· clairement; par lea .toieieDl: Am'us, Plac., 1, 11, 5 (Dozographi graeci, ed.
deTte, konsequent ineinandergefügte stoiache System der Philosophie beruht H. DIELS, p. 310): 01 &è ~'t'<OLXOt ",ana. 'fà a.t't'ta. (J<OJW.'fLXa· nvEUf.&CJ.'t'a. ydQ.
wesentlich und vorzüglich aul der Psychologie•• Die leitenden Motive der atoi- - ~BXT. ElO'Dl., P1/rr'h. HlIp" 2, 81: '(0 &è faY!f.I.OVLXOV (Jci)JUI, Ëcrn yàQ xa.'(' en,..
sehen Physik und Metaphysik sind vorzugsweÎ8e· psycbologi:ac.b.e; ·den Grundz~g 't'~ KVEÜJW.;
ihrer sensuallstischen. Erkenntniatheol'ie bildet wiederumnnr die Psychologie; c) eette leçon se justifie également du point de vue paMographique: (JOOJW.·
du eigentliche Wesen ihrer Ethik, die stark ausgebildete Lehre von den Aflek· devient facilement (Joof1CJ.'t'a. XLVELV, puisque la terminaison a.Io
't'LX1)'Y ELVa.L
ten, rnht endlich erst recht linl paychologiaeher BaBis:t. est généralement abrégée.
21 AUGUSTIN, De C'~t. Dei, XIV, 2; ed. HOPFlUNN (CSEL, XL, 2). V"1eJllle 20 TERTULLIEN, De anima, c. 5. Cf. SVF, l, 131. D'après W. Jaeger (Ne-rM'
1900, p. 2. lÏoI 170ft. Eme8a, Berlin,· 1914,· p. 94-95), la source lointaine d'où dérivent ce.
la tE èT6IOIAYI 19
H.Gomperz, s ;appuyant sur un texte de Chalcidius (1ft Tim. 220):.- Le point de- départ du raisomlement est la définÎtlon de l'âme:
propose la correction suivante: «quo digresso animal emoritur, «(consitum spiritum definiens anim~m);; cette définition n'a évi-
anima est; consito autem spiritu digrœso, animal emoritur: erg.;
0 demment pas besoin d'être prouvée. C'est pourquoi la cOrn:ction de
eonsitus spiritus anima est. Consitus autem spiritus corpus est: Gomperz n'e9t guère admissible a'près ce bout de phrase, qui intro-
ergo corpus est anima » 30. duit le raisonntoment: en effet, le syllogisme de Tertullien aboutirait
Ce texte doit être soumia à un examen plus approfondi. Et tout alors A une conclusion qu'il avait présupposée d'abord comme base
d'abord, quel est le but exact que Zénon se propose! Que veut-il dit son argumentation: c( ergo consitus spiritus anima est ». H. von
prouver f - Que l'âme (st une réalité corporelle. En effet. noUS Arnim fait remarquer très justement à propos de ce syllogisme:« mi-
lisons dans la conclusion du syllogisme: c( ergo corpus est anima ».0 hi etiam formaDi syllogismi apud Tertullianum traditam defendl
Le point de départ de l'argumentation, c'est que l'âme est p~r défi~ posse persuasum est. Nam verba 'consitum spiritum dt,finiens ani-
DÎtion un « consit1lJl_ spiritus»: «-consituÏÏi- spiritum--definiens ani- mam' fundamentum indicant, cui Zeno hunc syllogismum super-
mm ». C ;ut donc en partant de la corporéité du cc consitns spiritus », struxit» 32.
que Zénon prouve que l'âme est corporelle. Pour' que son argumen~ Ce que Tertullien essaie de prouver dans le premier syllogisme,
tation soit irréprochablto, il doit prouver deux choses: que l'âme est c ~st donc que le comitus spiritus est une réalité eorportUe: « quo
un cc consitus ospiritus» et qu'un cc consitus spiritus J) t'St une rêalité digresso animal e~oritur, corpus est; consito autem spiritu digI'€ssO
corporelle. . animal emoritur; -e°rgo consitus spiritus corpus est». Nous trouvons
Qu'un souffle soit corpo~l, cela semble avoir été pour Zénon une dans ce raisonnement un remaniemeont de °la pensée originelle de Zé-
vérité immédiatement évidente, qui n'avait donc pas besoin d'être non, remaniement qui, au premier abord, peut paraître ass~z singu-
prouvée; mais ce qu'il importe de prouveor, c'est que l'âme t'St un lier: il s'est produit probablement sous l'influence d'une argumenta-
cc consitus spiritus ». Cette preuve nous est transmise par Chalci- tion assez voisine, par laquelle Chrysippe prouve le caractère corporel
dius: « Spiritum quippe animam esse Zeno quatorit hactenus: quo de l'âme humaine et qui nous a été conservée également par Tertu!-
recedente a corpore moritur animal, hoc ce,rte anima est. Naiurali litn: « Sed et Chrysippus manum ei (scil. Cleanthi) porrigit, consti-
porro apiritu recedente, moritur animal: naturalis igitur spiritus tu~ns corporalia ab incorporalibus dere1inqui omnino non posse
anima est» 31. n semble donc bien que la cor~ection de Gomper~ quia nec contingantur ab eis (unde et Lucretius, tangere enim et,
rend exactement la pensée originelle de Zénon. tangi nisi corpus nulla potest res) ; derelicto autem corpore ab anima.
Quant à savoir quel est le texte originel de Tertulli~on, c'est là affici morte. Igitur corpus anima, quia nisi corporalis corpus non
évidemment une question tout à fait dilférente: en effet, bien qu'il derelinqueret» aa~ On trouve le même -raisonnement chez Némésius,
ait l'intention de ne point tràhir la pensée de Zénon, il envisage 6vêque d'Emèse, qui, lui aussi, le met au compte de Chrysippe 14.
cependant le problème sous un angle différent par suite de l'évolu.. L'examen de ces textes nous permet de conclure que la théorie
tion qu~ la pneumatologie a déjà subie. Et puisque cette évolution du pneuma, du moins dans sa pre·mière origine, est d'un empirisme
va dans le sens d'une « spiritualisation » de plus en plus nette, com- immédi-.t et.lM! présente· rien d'une doctrine philosophique profonde:
me nous le verrons dans'la sui1le, ce qu'il importe surtout de prou· cependant au cours de son évolution ce terme perdra de plus en plus
ver aux yeux de Tertullien, c'est qUe le spirit1l6 est corporel. ses attaches matérielles et deviendra insensiblement. une notion bien
Si l'on tient compte de ce changement de point de vue, le raisonne-
ment de Tèrtullien devient parfaitement compréhensible. 0
SVF, p. 38 DOte.
12
TftTULLIJ:N, De caAitt&Q, 5; el. SVP, n, 791.
Il
renseignements de Tertullien serait Poaidonius, par l'intermédiaire touteloia .. Ntldsms, D• .at"rG homit&", Co 2, p. 53 MA'1"l'JLUIj SVF, II, 790. L'ac-
de Soranus, médecin célèbre du début du Ile siècle de notre lre. cord entre N6mésius et Tertullien, que noui venons de constater, l'explique,
30 Tertullwnea, Vienne, 1895, p. 62. Cf. SVF, p. 38 note. d'après l 'hypothèae de W. Jaeger, par le fait que POlidonius serait. en der·
al CluLc IDI us, In Tim" ed. Job. WROBEL, Leipzig, 1876, Co 220. Dière analyl8 la lOuree eomlDune de eea deux auteurs.
ZÉNON DE CITTIUM 21
fixe du vœabuiaire philosophique. S'il n'en ·était pas ainsi au· début, - Cette définition stoïcienne de l'âme semble embrasser un double
ce fait 8 'explique par l'origine scientifique du terme et par ·le maté- élément: en effet, si on la définit comme un souffle chaud, il semble
rialisme radical de la philosophie stoïcienne: le pneuma psychique bien qu'on puisse y distinguer deux éléments constitutifs, le pneuma
était conçu d'une façon tellement matérielle qu'on considérait t.oute ~t la chaleur ou le ,feu. Faut-il donc dirJ qU€', d'après le .stoïcisme,
perte de sang comme e'ntraînant la disparition d'une partie de l'âme, 00 n'est pas seulement 1'homme qui est composé, mais que l'âme elle...
étant donné que le pneuma psychique s'exhale continuellement'. du· même n'est pas simpleT - Telle n'est pas cependant là conception
sang 311. de Zénon, car il affirme nettement que ces deux éléments doivent
, Lorsque. Zénon déclare que l'âme .humaine est un -souffle, il se être identifiés 38. L'âme n'est donc pas composée, ou plutôt elle ne
distingue nettement d 'Aristote, puisque celui-ci considérait le pneu- l'est pas d'après la doctrine des éléments admise par Zénon: sa sub·
ma commte le premier instrument de l'âme, sans l'identifier avee stance est constituée d'un seul élément corporel, celui qui, dans la
elle; il se sépare également des médecins dont il dépend, car il se série des (Jt'olXELa, occupe la première place. Cette identification du
met à un autre plan de-la réflexion humaine: en effet, lorsqu'il re- pneuma et de la chale-ur semble être une innovation dans la philoso.
connaît au principe vital étudié par la science médicale, une port6e phie grecque: nous avons dit plus haut qu'Aristote, Dioelès et les
philosophique, il lui fait subir par le fait même. une transformation médecins de l'école sicilienne distinguaient soigneusement ces deux
radicale, car il le plOpose maintenant comme l'explication demièrs éléments: en effet, le médecin d'Eubée explique l'exhalaison du
de la vie. pneuma psychique par l'influence de la chaleur, ce qui lui enlève
Nous n'avons donné jusqu'ici qu'une détermination générale du toute possibilité de les identifier; Aristote, de son côté, considère le
principe vita1 d'après la doctrine de Zénon; bien que nous ne d,ispo· pneuma psychique comme le sujet de la chaleur naturelle. L'ide-nti·
sions que de fragments épars, nous essayerons cependant de les rap· fication que Zénon préconise nous permet de dire que, dans sa pen-
procher les uns des autres pour en faire sortir un système cohérent sée, le pneu ma psychique doit être placé au rang le plus élevé dans
en ce qui concerne la constitution du pneuma en lui-même et sesrela- l'ordre· des réalités, puisque le feu occupe la première' place dans la.
tions avec l'organisme. Ce pneuma psychique est généralement décrit série desléléments. Cette promotion du pneuma nous paraît être une
comme uIJ souffle chaud, qui pénètre, anime e~ meut le corps tout conséquence immédiate de son· identification avec l'âme elle-même,
entier 38. Cette définition n'est d'ailleurs pas propre ·au fondateur tandis que, pour Aristote, il n'était que l'instrument premier de
de l'école: Diogène Laërce l'attribue également à Antipater de Tarse l'âme.
et à Posidonius: elle fut d'ailleurs considérée dans l'antiquité comme Si nous voulons pénétrer davantage la nature du pneuma psychi·
la doctrine universellement adtniSê au Portiq:ue 87. que, nous devrons donc essayer de préciser l'essence dt) l'élémen~
unique qui le constitue: quelle est la nature exacte de· cet élément
811 NtdsIus, De nat. hom., c. 2, PG, XL, 541: xa.1. 'fatna. f.Lh XOLvQ nQbç
:rC(ivt~ 't'o\;ç ÂÉyOvt~ oooJUl dvaL 'tÏ)v ,,",xtiv. "lôu, ôè nQ~ ôo~at;Ovtaç alJUl ij
pneumatique dans la philosophie stoïcienne' On distingue assez
,,",xll
:rc\'riiJUl dvaL "ti)v v, btt:~ 'toù attw'toç ij 't0'Ü nwUJUl'toç XCOQLtOJdvOU vexow. généralement deux espèces de feux: « le feu grossier (l1.tqvov) qui
-taL 'to t'i>ov, oUx lxEivo QTI'tÉov, &tEQ 'tLVE; 't'Wv otoJdvcov dvaL 'tL yEcpQClCPlixaa~ traDsforme le combustible en sa propre substancë-; le feu artiste
ÀÉyOvtEÇ' oVxoitv (hGV f'ÉQoÇ WtOOQut1 'to'Ü atJ.U1'toç, f'ÉQ~ &tOOQVÔ 'ri\~ ,,",xii;· ( tqvLXOV), qui, étant principe de croissance et de sensation, se
Ce texte se rapporte prob&blement aux conceptions de Zénon:, en effet, aprè'
trouve dans les plantœ et dans les animaux et· qui est done l'âme
la réfutation de cette doctrine, Némé~ius expose les idées de Cléantbe et de
Cbrysippe; il est donc bien probable qu'il traite de Zénon dans ce qui prêeède. végétative et animale» a9.
36 DIOG. LA., VII, 157; SVF, 1, 135: ZtiV(l)V ôè: 0 KL't~ •.•• mWJ.U1 lvOEQflOY
dVo.L "ti)v "",""xtiv. ToVr'll Yà.Q 'H~ dvaL btl.3tV6ou; xafimo 'foVrou xLvEioOaL. 38 B11I't18 D'ÉPBtsE, De part. hom., p. 44, ed. CL!NCB. SVF, l, 121: 8EQJW.OLav
37 TBioDORET, Graeca.rom affection'U/lTl, curatio, 5, 18, PG, 83, 929: Ot ôè ôÈ xo.1. :tVtÜJUl Ztivcov't'o U'Ü'tO dva' cp110LV.
1:'too'ixoï m'EUJUl'tLXTtV :rtÂELatOU flE"tixouoav 't'Oü OEQJWÜ (seil. Ti)v ,,",xtiv). Il Â.JlIU8 DID., EpU. Ir. phy,., 33. Dozogr. 461: 3Vo yciQ yÉvI) 'tUQOç, 'to ..,tv
N:bŒSIUS, De n.at. hom., c. 2, PG, 40, 536: 0\ fA.Èv Yà.Q 1:'tco'':xo1. :rtVei'iJUl MyOUOL'Y U'tExYOV xa1. fJEfu6WJ.ov dç Éo.mo "ti)v 't'QOqnlV, 'to ôi TEXVLXOv o.v;TI'tlXOV TE xa,
aVrtiv Ëv6eQttOv Kaï ôui."wQov. 'P'lq'l'tLXOv, olov h 'foi$ «pvtoiçËan xai ~~o'$, ô Ô" 'l"'m·
cpUo'$ ËOT' xa1.
LE STOIClSME ZtNON DE OITTIUM 23
22
Ce feu artiste eonstitue également· la substancE: du soleil et d~ tout, un pneuma igné et créateur)): cette force qui pénètrt· la
tous les corps célestes: d'où il rés:n1te que le principe vital dans les réalité entière, il l'appelle la nature ta.
plantes et dans les aut.res vivants est de la même nature que 1~6 Cette conception de la nature· ressemble assez bien à celle que
corps célestes: par€·nté qui est reconnue également par Aristote 40. nous trouvons· chez Aristote: lui aussi considère la nature comme
Cette ~onception ne doit pas nous surprendre, puisque nous sa~ une force immanente, « un principe et une cause de mouvement et
vons que dans l'antiquité les corps célestes étaient universellement de repos pour la chose en laquelle elle réside immédiatement, par
considérés comme des êtres vivants. Mais c'est surtout dans le essence et non par accident») H.
stoicisme que Cf:t élément a pris une importance de premier ordre: Cette force immanente se trouve non seulement dans les animaux
il &C3t vraiment le xa't' È;oVIV atoLXeLov, principe de vie et de et dans les plantes, mais aussi dans les quatre éléments. Cependant
mouvement et terme dans l€quel, à des périodes régulières, l'in- nous ne touchons pas ici à l'explication dernière du mouvement
comparable richesse de la nature se résout (lxm)~roalç). _ _ dans le monde: si nous voulons remonter jusqu'à la source premi-
Ce feu .artiste est certainement, danS la pensée de Zénon, une ère de ce mouvement, nous arrivons au premie·r moteur, qui par
réaliU corporelle. En effet, pour un stoïcien l'activité du pn~'uma l'attraction qu'il e·xerce sur la réalité corporelle, €St principe de
serait tout à fait inexplicable, s'il n'était pas un principe corporel, son mouvement: Nous verrons plus loin que les stoïciens n'ont pas
~ar tout ce qui agit est corporel 41 • C€-tte conception n'est pas pro~ suivi Aristote dans sa recherche d'un principe suprasensible dans
pre, d '~illeurs, au stoïcisme: on la trouV'e également sous la plume l'explication dù "monde. 1

d'Epicure {2. Cependant le fait de distinguer le feu artiste du feu D'autre part, en faisant de ce feu artiste une force intelligente
grossier €·t de leur accorder des caractères nettement différents, le « qui s'avance méthodiquement ), ils ont encore suivi Aristote dans
fait aussi de présenter ce f~u artiste comme une âme qui pénètre sa conception téléologique du monde; et c'est un des points où
jusqu'aux recoins les· plus reculés de 1'organism~· pour y produire l'opposition entre le stoïcisme et l'épicurisme eSt le plus marquée:
la vie et le mouvement, tout cela montre clairement que pour ~énon en effet, te que les épicuriens ont combattu sans relâche, ce sont
cette force pneumatique ne doit pas être mise sur le même pied l€s fausses conceptions répandues sur· les dieux, comme si ces êtres
que les autres réalités matérielles, mais qu'elle constitue vraiment supérieurs s'occupaient des affaires humaines €·t des troubles d'ici-
une énergie d'un ordre plus élevé, et qu'elle est par conséquent bas; c'est pourquoi Épicure a logé les dieux dans les intervalles
plus subtile, plus souple et infinim€'Jlt plus mobile: c'est pourquoi des mondes <JA.Et'axoO',.LLa, intermll.ndia) 45: ainsi tous les ponts sont
nous croyons saisir dans cette opposition du feu grossier et du feu rompus entre la sérénité de l'Olympe, où logent les dieux, et l'in-
artiste les premiers indices d'une évolution dans le sens d'une dé- quiétude de ce monde, où tout se passe selon l€s lois mécaniques de
matérialisation. la matière. Les stoïciens, au contraire, font pénétrer le feu créateur
D'après la conception de Zénon, il y a donc une €spèce d'élan au-d€dans de chaque être pour lui communiquer la vie et le mo_u-.
vital, « un feu artiste, qui s'avance méthodiquement pour animer vement: ainsi Pâme- humaine participe à ce feu créateur qui anime
40 ABIST., De geMf'. onim., II, 3, 736 b 33: nuyt(J)'Y .... èv yàQ bo 'tep cmiQ,Ia:n
Ëv\ntUQXEL, onEQ nOLti: yOv\JUl dvaL 'tù onÉQJUl'tu, 'to xa.ÀoojJEVOV OEQ,...m.. ToÜ'to 43 CIctBoN, De flot. deonlm, II, ~1, 15, 32 et 22: Zeno igitur naturam ita

ô' 0" m;Q oüôÈ 'towtrn, ôlivaJ1lç Èonv, cU.Mi 1'0 ÈJ.UtEQW1fl6av6,...evov Èv 'ti; cmiQ- definit ut eam dieat eS58 igncm artifieiosum ad gignendum progredientem
via. - DIOG. ~, VII, 156, SVF, II, 774: 30xEi 3' a.Vto'iç (seiL 'totç l:'tooücotç)
JUl'tL xai. Èv 't'P ciCPQ<OÔEI. nvWJUl xai. Ta bo 't'il nvEUJUl'tL qnjoLÇ, civ<Ü.oyov oVao. 'tcP
'trov üO'tQ(I)V O'tOllEl<P. _ -ri)v ,...hr qroOLV dval. miQ 'fEXVI.XOv, b8ep ~8~ov EIç yMcnv, OnEQ ËO'tl moEiiJ.Ul
41 CIctBoN, ..4.cad. Polit., l, 39. SVF, l, 90; Amus, PÙIC., IV, 20, 2; mJQOEl.Ôèç xai. 'tEXVOEl.Ôéç.
Do%og,., 410: nciv YÙQ 'to ôQOOv Ta xai. nol.OÜV oroJUl- 44 AmST., Phy,., B, 1, 192 b 20: ooç OÜ01)ç 'fiiç qnjOEO>Ç &Qx'\ç 'tLvOç xat at'tCaç
42 DIOO. LA., X, 67: OOO'tE OL ÀiyOVlE; ciowJUl'loV dval. rltv ,,",X1)V f14'ta~ovol.'Y. 'toü xLwirial. xal TtQe ....Eiv i:v «P intUQXEI. 1tQw'tooç xa'Ô"' aVto xai. fl1) )ta'tù 0'U~6~61lx6ç.
OUôÈv YÙQ liv lôVva'to ~OLt'iv ME n«OXElV, Et -1)v 'tOWÛ'tTJ . vijv ô' tvUQy~)Ç ci~1'Eqa .5 L. RoBIN, Lo pefl.lée grecque et le, origine, de l'espri' ,cie""fÜlue. Paris,
'tuma lhaÂ.a.fl6Uvel'o,L nEQi. ,",v ,,",X~v 'tù O'U~WJUl'ta., 1923, p. 391.
·LE STOICIS1dE ZtNON DE CITTIUM
25
le monde; notre pneuma. psychique sera une parcene de· eette fOreQ; Le terme àVQ-3uJLla(JlÇ, dont Zénon et après lui les autres stoïciens
diVine, éparse dans la réalité tout entière. se servent pour désigner la nature de l'âme, n'est pas un néolo-
TI y a donc, même dans le monisme stoïcien, une certaine opposi. gisme philosophique; il était déjà un terme usuel dans la philo-
tion entre la force animatrice de l'univers et l'élément matériel, sophie antérieure. Héraclite distingue deux espèces d'exhalaisons:
qui se laisse modeler par cette pllissance créatrice. Cependant cette d'abord celles qui se dégagent de la mer: elles sont limpides et pures
opposition, qui dans la philosophie antérieure, surtout dans le dua- et se'rvent à entretenir le feu; ensuite, celles qui se dégagent de la
lisme platonicien, était très accentuée,' est réduite maintenant à. une terre: elles sont obscures et servent à l'entretien de 'l'élément humi-
simple düf-érence de degré dans la matérialité: ainsi, chez l'homme, de 48. Une opposition analogue se retrouve chez Aristote: il distin-
il y a une eonnaturalité très intime entre le pneuma psychique et gue, d'une part, l' atJLI.c;, qui est une vapeur humide et chaudè:
l'organisme corporel: car le souffle vital n'est pas introduit du c'est, d'après le vocabulaire aristotélicien, de l'eau €'n puissance;
dehors (9uQa3Ev); on dit généralement qu'il est: CJVIlCPUÈç flIlLV··. d'autre part, l' ava-3uJLLa<JloÇ, qui est une exhalaison sèche et chaude:
Cet~ expression· ne prend' toute -sa sigirlfication que 'si on la met o 'est du feu f:n puissance 49.
en lumière au moyen d'une autre conception stoïcienne, à. savoir Par là nous pouvons préciser davantage la signification du ter-
que l'âme est une exhalaison du sang ou du moins qu'elle se .nour· me dont se servaient les stoïciens pour désign€'f la nature' de 1;âme:
rit des effluves qui se dégagent du sang". il n'est pas douteux ('n effet que 1'àvedh'JLLQ(JLÇ signifie une exha-
laison sèche, limpide et pure qui se dégage continuellement du sang
et qui sert à l'e~tretkn de notre pneuma igné.
48 M4CBOBE, SOfMJ. ·S~., l, 14, 19, Do~gr., 213: Zeno eoneretum corpori Mais n 'y a-t-il pas une très grave difficulté dans ce renouvelle-
apiritum (seil. animam dixit esse); TEBTULL., D8 Oft., ed. BEIFFEB$CBEID et G. ment ininterrompu de la substance de l'âme T En effet, cette concep-
WISSOWA, CSEL, t. XX, p. 304: Denique Zeno consitum spiritum definiens tion paraît recéler des apories insolubl€s contre l'unité de la consci-
animam i --. pour les stoïciens en général: GALIEN, Comm. 5 ift. Hippocr. epid. 6, ence humaine: est-ce que la permanence du moi ne s'évanouit pas
ed. Bas. V, 510 K XVII B 250 (SVF, II, 715) oUl,UPU'fO'V m·wflo. j GALIEN',
1f1.troo. 1. fRedictu 9, ed. Bas., IV, 375 K XIV, 697 (SVF, II, 716) Èf"'litou
n6cessair€ment dans le flux perpétuel des exhalaisons toujours nou-
:n'E'Ûf'Cl'tDÇ; DlOO. LAo, VII, 156 (SVF, II, 774) O'Uf'qNÈç "'f'iv m'rifLa j 'SchoZia venes f - Le fondateur de l'école stoïcienne paraît avoir entrevu
'" Hom. Diad., II, 857 (SVF, II, 778) nveüf'Cl O'U,.up"É~· L'expression oUJ.UpvtO'V ce problème et, d'après un texte qui nous est conservé par Eusèbe,
m'Eiif'Cl se trouve déjà. chez Aristote, où eUe est oppc;IIêe à. un pneuma introduit il aurait essayé de le résoudre par une allégorie: de même que l'eau
du dehors: De port. OftÏtn., B, 16, 659'b 1.6: 'tci a' É\''tOf'Cl aui 'toü Wtol;oof'Cl'tDÇ d'un fleuve est un écoulement incessant, nourri par le débit des
o.ta6uvO'V'to., 'tWV OOf'OOv xa.t nuvto. 'tcp 0'U~q> m'E'Ûf'Cl't, 'tO'Ü OOOf'o.'tDÇ romteQ
affluents, sans que pourtant l'identité du courant soit compromise,
'X~vet'to.l.· ~OÜfO a' \mdQ~e, qrUoe, nao, t\al où &ûQaikY btdowctOv ÈCTnv.
41 GAL., De l'Zoe. Hippocr. et Plat., II, 8, SVF, l, 140: et ai DtO''tO (âwyÉvr)~ 0
ainsi en est-il de la conscience humaine: les afflux ininterrompus
Ba6uMOvwç} Kunvt}r;1. ~al XquOWtq> ?«ll Z~vrov~ 'tqÉcpeaO~ tdv ES o.Lf'Cl'tDÇ qni- qui nourrissent notre souffle vital, n'entament pas l'identité fon-
(J(1vn -ritv",",X""v, o"owv 6' a'Ù'ri\~ WtuqXew 'to ~tm- Bonhoffer prétend que
cière de sa substance ISO.
c'est l'Ame eUe-même que les stoïciens considèrent comme une exhalaison du
Bang et il fait remarquer que dans le texte.cité el-de88us on dit: 'tQÉqleafro., JAh .... DlOO. LA.., IX, 9: yÉveoita, 3è o.Vo.itvf'ulaEI,Ç axo '(r. 'rii~ Yii~ xo.i. 9aMTt1)~,
ES atf1U'to~ ri)v ",",xitv et non pas: Ès o.tf'UtO~ à:vo:Duf'woeCl>Ç. n en appelle éga- &ç fÙv M.fUtQàç xa1 xuftUQtU;, &ç 3r. CJXOtEI.VtU;. A,;;eoit«L ôè tO f1Èv m;Q axo 'tcOv
lement, pour appuyer son interprétation, aux deux textes suivants: Soho& in. Âufl'iQOOv, 'to aè UyQOv axo 't00v ÉTÉQrov.· Nous savons d'ailleurs qu 'Héraelite
Hom. Ili4iJ., II, 857, SVF, II, 778: EX 'to'Ûtou xar~ot ~'t(J)·'xot OQL~OvtU,-ritv définit; l'ime comme une o.lcrfh)'tl.xt} o.vaitvf'&ao1,Ç (Eus., PrfUp. e17a'Ag., XV,' 20).
""'X"lV • ",",X"" Èon m'rif'Cl auJ.UPUÈ~ xai. o.vaitvf'Lo.aI,Ç.o.l~'t,~~ EX 'trov tOü O(.of'U'to~ 49 Alu8'1'., Meteor., l, 3, 340 b 27: lm, YÙQ a'tfl.LôDÇ ,.Av cpU<J1,Ç VyQOv xai.
VyQoov ·o.Vo.a~oflÉvrl. - GAL., De wu porlitMn, IV, 17, vol. III, p. 496 Ki SVF, OeQ,wv, dvaitv~"d<Je~ aè OeQf'Ov xal ST)QOv' xo.l Écnw o.'tf'Lç f1Èv 3uvuJ.'€' otov
Il, 781: o"ÔÈ yàQ o"Ô' OVtDÇ 0 Myo~ ooUvo.toc;, ~ o.vuitvf'LaoL; 't1,Ç, El yr. Èodv , ;;a<OQ, o.vo.itvtda<J1,Ç 3i 3uvuJ.'€1. otov m;Q, .
a.tf'Cl'to~ x~moü '(0 ",",XLXOv mreiif'Cl. Cette exhalaison se fait l?rincival~me~t dll~ 50 Eus., Praepor. 617Gfl.g., XV, 20, 2, SVF, l, 141 : neQl 8è :l"Jxilc; KucMh)~
10 cœur, où le Bani est le l?lus l?W'. f.LÈv 'tà Z""v(J)\'oç OOyf'Cl'ta nUQanDÉf.L€Voç nQo~ oVyxQ&.<JLV 't1}V 1tQOç '(~ ciU.ouç
,uo,x~ «f1Jcnv o~~ Z1Îv(J)V rl)v ~Plv l.iye, o.taittJtl.X~V dvaau",w-cJLv, xaitWu~
ZeNON DE -CITTIUM 27
26 LE STOICISME

Cette connaturalité du pneuma psychique. et' du .eorps, poussée à


l'extrême, telle qu'elle fut enseignée par les philosophes du Portique,
1 et le corps, qui existent dans l 'homme comme deux rêalités distinctes
et juxtaposoos.
D'a pas du tout un caractère révolutionnaire dans le développement C'est dans l 'hylémorphisme qu'Aristote trouvera ~nfin une solu-
de la pensée grecque: au contraire, elle a été préparée dè longue tion satisfaisante du problème psychologique: ainsi qu'il l'expose
date et elles 'iruère logiquement dans le cadre d'une pensée qui au .second livre du De Anima, l'âme n'est pas une réalité achevée
renonce de plus en plus aux explications suprasensibles et quÏ,sous en -e-Ile-même, elle est « une entéléchie première d'un corps naturel,
l'influence du progrès scientifique, est déjà fortement entachée de ayant la vie en puissance, c'est-à-dire d'un corps organisé» 54; au
naturalism_e. C'est pourquoi -nous croyons que cette connaturaIité lieu d'être une réalité constituée en elle-même, elle est un principe
psych1ologique leSt le point d'aboutissement d'une ~volution qui
s'origine au dualisme platonicien et que nous reconnaissons un peu
1il de détermination e-t de perfeetion, qui forme avec l'élément déter-
minable et perfectible une substance unique. Si l'on compare cette
partout dans les courants philosophiques postaristotéliciens. Rien 1~ solution finale avec le point de départ de la psychologie aristotéli-
n'est plus instructif à cet égard que de suivre l'évolution:-de la psy- cienne, on constate que le chemin parcouru est long et que la direc-
chologie' d'Aristote lui-même, telle qu'elle a été retracée -par F. tion suivie par la pensée du Stagirite reste la même: il veut résoudre
Nuyens 111: au point de départ de ce développement il faut placer l'antinomie du dualisme platonieien par un rapprochement de plus
le dialogue Eudème,où nous trouvons de multiples échos de la psy- en p~us étroit des éléme-nts constitutifs de 1'homme.
chologie platonicienne telle qu'elle 'eSt exposée dans·lePhéclo.fI.: l'âme On peut Se demander maintenant si cette évolution s'est arrêtée
préexiste à son union avec le corps; cette union est d'ailleurs pour à Aristote' Ce que nous avons déjà dit de la psychologie stoïcienne
elle un véritable supplice: elle vit enfermée dans le corps humain L10ntre indubitablement le contraire: en faisant de l'âme une
comme dans une prison; c'est un exil très 'douloureux, dont la mort exhalaison sèche et limpide du sang, les philosophes du Portique
vient enfin la délivrer 112. L'homme est donc conçu comme 'On agré- ont achevé le rapprochement des éléments constitutifs de la nature
gat artificiel de dêux substances, qui ont chacune leur existence humaine, que certains philosophes antérieurs avaient s·éparés à ou-
propre. Il n'a pas fallu longtemps pour que cette solution sImpliste trance. Une conception analogue est -attribuée aux néopythagori-
du problème psychologique ne satisfasse plus l'esprit pénétrant du ciens par Alexandre Polyhistor: il rapporte en effet que d'après
Stagirite: il passa d'abord par un stade intermédiaire, qui trouve ces disciples de Pythagore « l'âme tire sa nourriture du sang)) 55.
son expression la plus adéqua1:Je dans le De Motu A1Iimalium, où l€s M. E. Bréhier fait remarquer que ees concordances entre le néo-
rapports entre l'âme et le corps sont conçus .sur le modèle de l'admi- pythagorisme et lb stoïcisme ne peuvent pas s'expliquer toujours
nistration d'un état bien ordonné 113; 1'âme ~t le eorps ne forment par l'influence exercée par le Portique sur l'école de Pythagore,
pas ëncore une unité substantielle, mais il y a cependant entre eux puisque ces doctrines pythagoriciennes sont attéstées déjà au IV·
Uine collaboration intime: l'âme domine le corps et se sert de lui siècle, alors que Zénon n'avait pas encore fondé son école: c'est pour-
commed 'un instrument approprié. Ce n'est là qu 'une solution pro- quoi il conSidère plutôt le néopythagorisme comme une des sources
visoire: elle laisse subsister cet antagonisme fondamental entre l'âme de la philosophie stoïcienne 56..
La psychologie épicurienne préconise également une solution ana-
"HQaxA.ELT~. BouÀ6J1tVoç yàQ ÈJ.UPav(a(J.:', on at ",",xai. âvaihzf1uOfUNaL VOtQ"i. ~i. logue à celle du stoicisme en ce qui concerne les rapports entre
"fLvovtaL, ELxaOEV aÙ't~ TO'tç :ltOTatw'tç Àiyrov oiit'ooç· • 1tOTaf1OtOLV "tOLOI.V aVtOiOLv l'âme et le corps: dans son exposé de la psychologie- d'Epicure, Lu-
Èf16aLVOUoLV Ë'fEQa xai. Ë'fEQu ü8aTu VtLQQEL axai. ",""Xai. 8è cLto TroV VyQOOv avaitu-
f1WlV'taL. ' Avaituf1La.OlV tdv oÙ\' of1oiroç Tcp "HQOX).e(Tql TftV ~v cLtoq>a(veL Z";vrov. " ARIST., IkI Ân.., n,l, 412 a 21-28; trad. J. TRICOT, Paris, 1934.
51 OntW1.7ckelingamomenten. in de sielku.nàe tian. ..&riBtotele., Nimègue-Utreeht, li5 DIOG. LA., VIII, 30 (ALuMiDRI: POLYBISTOR) et PS.-PLUT., De 1Jit. Hom.,
1939. 122; cf. La 1Jie d~. PytMgor~ de Dioght.e Laërce, M. critique avec intro~uçtioll
52 F. NUYENS, op. cit., p. 71-80, surtout p. 73. et eommentaire par A. DELATTE, Bruxelles, 1922, p. 223.
~ De 1nQt\I anifnal~, 4, ~O~ a 29 - b 2, '4 t, :pûmER, HiBtoir~ ~ ~ l'!l:ilo•.~ I~ ~. 295-~96,
28 LE STOICISME

crèce donne comme définition de l'âme: _ une ehaleurvitale, un Même parmi les successeurs d'Aristote dans la direction du Lycée,
BOuffJe vital dans le corps même, qui au moment de la mort se reti-" on trouve des défenseurs de la conception pneumatique du principe
rent de nos' membres »11. C€·tte détermination de la nature de l'âme vital et de la connaturaIité étroite entre l'âme et le corps: c'est
6 'a~eorde parfaitement aVEC celle qui a été conservée par Diogène 'la psychologie qui est attribuée à Straton de Lampsaque, le deuxième
Laërce dans la lp.ttre d'Epicure à Hérodou': « L'âme est un corps chef du Lycée après Aristote 61. En effet, il conçoit l'âme comme
très 'subtil, diffus dans le composé tout entier, qui ressemble .le « un pneuma connaturel, qui d'une façon continue pénètre le corps
.plus à un souffle auquel on: a mélangé de la chaleur: ainsi sous CE'r- tout entier» 62. Le siège principal de l'âme S€·rait situé dans la
tains rapports elle est comme un souffle, et sous d'autres rapports portion du cerveau qui se· trouve entre les sourcils: c'est de là qut-'
elle esi comme de la chaleur» 18•. Cependant le pn'euma ne semble partent les courants pneumatiques jusqu'aux extrémités de l'orga-
pas avoir .lamême signification, so~ la plume d'Epicure, que· dans nisme, et spécialement vers les organES des sens, pour recevoir les
le système' stoïcien. En effet, Epicure parle d'un mélange entre impressions du dehors et les transmett~e au cerveau 63. La parenté
le souffle et l'élément ,chaud, alors .que Zénon-idElltüitr très nette- avec le système stoïcien ne saurait guère être· mise en doute, bien
-ment les deux : cette différence ressort 'encore plus .clairement. de que sur ce dernier point Strat.on ait suivi l'école hippocratique,
certains textes où l'âme est décrite comme un mélange de quatre alors que les philosophes du Portique s 'i~piraient de préférence
éléments: nous voyons là qu'Epicure, distingue l'élément pneuma- des médecins siciliens.
tique, comme principe du mouvement, de l'air, qui est' principe du Après ce bref excursus; qui nous a montré que la psychologie de
repos, et du feu' qui est principe de la chaleur organique. 'Par ail- Zénon, tout en ayant sa pnysionomie propre, est cependant en con..
leurs nous constatons que le pneuma n'est pas non plus l'élément nexion étroite avec la science et la philosophie de son époque, nous
suprême, puisqu'il a au-dESSUS de lui J'ùxaTovoJ.LQ<nov,qui est prin- pouvons continuer 1'€'xposé de la doctrine elle-même et tâcher d'y
cipe de sensation. 19 Il Y a donc entre la conception stoicÏE:nne de apporter encore certaines précisions. Et tout d'abord, nous devons
l'âme et cdle d'Epicure des différences notables, mais les deux éco- rencontrer une objection qui se présente inévitablem€·nt: si le pneu.. -
les so rejoignent en· ce point· essentiel, que nous essayo:ta.s' de mettre ma psychique est constitué par les effluves qui se dégagent du sang,
en évidence: 1'·âme est un souffle chaud, oonnaturel au corps. Dans comm€'nt peut-on l'appeler un feu artiste! comment ce pneuma
le style imagé de Lucrèce, l'âme et'le corps se tiennent: comme la créateur peut-il pénétrer et animer la réalité tout entière, s'il n'est
substance et l'odeur de l'encens 60. qu'une simple exhalaison. du sang' En effet, au lieu de domin€·r
et d'animer le corps, on a plutôt l'impression que le pneuma doit
n LucR., De MtUnI ref'Um, lII, 128-129, éd. et trad. par Alfred EBBon, son, existence au corps.
ParÏ8, 1941, p. 103.
Est igitur ealor ae ventus vitalis in ipso
corpore, qui nobis moribundos deserit artus. haut laelle est qum mtereat natura quoque eiUl,
fi8 DlOO. LA., X, 63: of) ",",xTl oW.,w Ean Mm-0J.Lt:QÈç "00' OMw 'to ciitQoLCJ)&4 lie. animi atque animae naturam corpore toto
"CJ.QEO:tCJ.QJ1ÉVov, :tQOOEJupEQÉc:JtQ'tov ~i nve'ÛJ.U1't1. OEQJ1OÜ nVQ XQciOLV ËXOVtL xat nii e:drabere haut facile est q1Ûll omnia diasolvantur l
tdv 't'om«p :tQOOEJupEQiç, 1tfI ~È 't'OlYt«p. inplem ita prineipm ab origine prima
59 AtTIUS, Plac., IV, 3, 11, Do%ogr., 388·389: -E:tLXOUQGÇ xQci)&4 EX 'ttttuQmv inter Be liunt eonsorti praedita nt&.
(seil Ti)v ",",XTaV MyEL d'VQL) EX :tOLOÜ ""Qoo~O'Uç, lx :rtOI.OÜ à.eQoo~t EX :tOLOÜ 81 L. ~BIN, La peM6e grecque, p. 373.
nvEVJ.U1nxoü, EX 't'E'tc1Q'tou 'tL'VOÇ ÙXQ'tovo.,wc:Jtou • 'toVtO ~. ~v Q'Ô'tiP 'to aÜ7th)'tLxOv' 62 GALIEN, ~, 281 K.
rov 'to tdv nvEÜJ.U1 XLVT)OL'V, 't'Ov ~È ÙÉQQ T)QEJ1LaV, 'to ~È OEQJ1Ov TÏ}v q>ClLVOJ1ÉVT\V 63 G. RoDIEB, L4 ~lIrique de 8traf<m de LmnPBaqU8, Paris, 1891, p. 93-94 i
OEQJW't'J)'ta 't'où ooof-Ul'tGÇ, 'to ~' ÙXQ'tOV0J.U1c:Jtov Ti)Vf:v of)J1L'V Èf"'OLELV atcrih)oLv' èv d. ABTros, Plac., IV, 5, 2, Dog;ogr., 391: ~'tQdTmv i:v J.Lt:00<PQUcp (aciL 't'o 'ri\~
OÜl)EVi. ydQ 't'Ol'V OvOJ.U1'ÇoJ1ÉV(J)'\· c:JtOLXELm'V d'VQL atcrlh}oLv. Cf. LucBicz, De Mture: ",",X~ç of)YEf.LO\'LXOv q>1)OlV d'VaL) TERTULL., DB .dn.. j 15: •.• neque extrinseeus
rerom, III, 231·322- agitari putes priJleipale istud seeundum Heraelitum, nee in membranulia ut
60 L~cRtcE, De Mtura ren,m, III, 327. Btrato et Erasistratua, nec in 8uperc:lliorum meditullio ut 8trato physieu..
quod senus e thuris ,laebia ~vellere 04of<lm POLLUX, On0tn48t., II, 226. .
1
Cette düfieuitén'est pourtant pas insoluble. L'explication paratl. s;évanouir dans l'espace infini, quand il n'est plus enfermé dans
se trouver dans le traducianisme stoïcien, d'après lequel une partie les limites du corps. D'après les stoïciens, il serait alors réassumé
dupneuma des parents est transmise à l'enfant, le ,spermeconœ. dans la substance de l'âme universelle du monde: c'est pourquoi ils
nant une parcelledupneumapatern~l M. Si l'âmf: est ,donc définie ont fait la distinction entre la mort (8avatoç) qui est la décom-
comme une exhalaison quise dégage du sang, cela ne signifie pas position de l'individu et la disparition (qr&oQd) qui est le passage
que notre souffle vital doit son emtenceau corps, mais ;qu'il à une énergie ou à une substance d'ordre supérieur 70.
remonte sans cesse dePélément h~iae, OÙ il avait été enfermé-. Cependant d'après certains textes, qui sout généralement de dau.
Cette conception de lasemencen'estd'ai11eurspas propl'tlaustoi- plus récente, les stoïciens auraient enseigné l'immortalité de- l'â-
ciens: elle. est ·nettement affirméeparStraton de Lampsaque", qui me Tl. Il ne peut pas être question, dans ces passages, d'une immor-
semble l'avoir 'repriseà:A.ristote 81. talité personnelle: celle-ci nous paraît radicaleme-nt exclue par la
La négation stoïcienne de la survieestévidemmentun:e 'consé- nature même du pneuma psychique. La seule chose qu'on pourrait
qu(·nce logique de laconnaturalité 6troiteaffirméeentre .le :pneuma dire, c'e.3t que le souffle vital ne perd pas son individualité aussitôt
psychique et lecorp8': s'il est possible que ce souffle igné, après après la mort, mais qu'il subsiste encore pendant une période très
avoir quitté le corps, subsiste encore quelque temps, iltst ,dissipé courte avant d'être résorbé dans l'âme du monde. Si, d'autre part,
bien vite par le vent, comme une colonne de fumée qui s'élève a. Zénon parle d'une, rétribution après la mort, des supplices atroces
Sidone les stoïciens reconnaissent à l'âmeun'ecertaine survie des impies et de la vie bie-nheureuse des hommes pieux 72, c'est là
après la désagrégation du composé humain,.c'est là -une -immorta-. une des adaptations bien connues de la philosophie stoïcienne aux
lité très précaire et toute p'rovisoire 69 : puisque d'après -~leur'eon­ croyances populaires.
ception lepneuma est constitué par les -effluves qui ·se dégageIit 'du Lorsque nous avons parlé plus haut de la substance du pneuma
sang, il e.stévident qu'il ne 'peut pas subsister longtemps à l'état psychique, nous avons vu que, d'après Zénon, notre souffle vital ne
séparé, alors qU(· les exhalaisons ·dusang ont -cessé; :sa natu~e 'est peut pas être considéré comme un agrégat de plusieurs éléments
d'ailleurs tellement subtile (À.f1[téhatov ) ,qu'il idoit nê~airemeJ1t intimement liés, selon la conception des épicuriens, mais que
l'âme humaine jouit de la sim'plicité des corps célestes. Cependant,
6" Eus., Praepar.. e1Jaflg.,XV,20, l, PG, XXI,1349 :m'€'Ù..,a.f1"&'VyQoû, si les stoïciens ne parknt pas de différents' éléments constitutifs,
"""xiiç~Qoc; 'xa.t Wtooxa.OJUl.- THtoDOBlCT,Oraeo. atl. cur., V, 25,PG, 83,
il~ disent toutefois qu'il faut y distinguer plusieurs parties (~Q1),
932·933: l'OV yàQ '&v&QOO:ltl.vov OOQov, VyQov ovra. xa.t JUdxovto. :lt'VElÎ}U1l'OC;, 'ril~
'\j1Uxilç EcptlOa.V dva.1. J-LiQoçxul cLtÔO:lta.oJUL lLoQla) Dans un texte qui veut nous renseigner sur la doctrine de
65 Eus., Prae.par. e1)ang., XV, 20, l, PG, XXI, 1349 : Ëxov YÙQ 'l'OÙt;).6yo~ Platon, la, voix est défini~ comme un pneuma qui part de l'intelli-
l'<l> oMp l'OÙÇa.'ÙTaUS, l'omo (scil.l'O ,01téQ.JW){m' «Hou :lt'VEuJUl'l'Oç,~Qoc;""'xii; gence, passe par la bouche, produit des vibrations dans l'air, les-
Tijç l'OÜ O'l).io~ "at Ol.IJ1«pU.È; YEYÔJUVOV,xQuq>it'Év U'qnlEI. XLVOOJUVOV xo.t d'VUQQL- quelles sont transmises par les oreilles, le ~E·rveau et le sang jusqu'à
Xlt;Ot'EVOV lm' ËXELVOU, xQooÀ.o.J16avov <lEt [d;] TO VyQ(>vxato.'Ù;ô,JUVo'V ÈSo.Ù'tOÜ.
66 AtTIUS, Plac., V,4,3, Dozogr., 417 -418: .llvf}ayoQa.; ll1al'oov 'AQl.O'tol'il1)t;
à:oooJ1al'ov J.LÈv dvaL Tf)V MVaJ1LV "tOü 'oxÉQ}U1l'oc; •••• ~l'Qa'trovxatA'ltWxQL'toç xo.i. '10L. STEIN, PI1/c1aologie der Stoa, p. 145, Do 279.
't'iiv ôwaJ1l.vowJ1(Ï.· 1tVEUJUl'tl.xit Yao. Cf.G. RoDIER, LaphllBÜflU(Ù ,8'1'a'0f' dB 1'1 EpIPlI.,..4.d". M.er., III, 36, Dozogr., 592, parlant de Zéno~: JUÏllov ô!
Lampsaque, :p. 90. OEOV 1)yetaf)aL TOY voÜV. "'Eon ycio cUMval'oç. HIPPOL., PhiloBOPh. 21 Dœogr.
,61 ARlST., De gefUJr. an.., II, 3, 736,b 33. 571: Ti)v 3i ~v 1ÉyouOLV d-6-civaTov dvru, oWJUl ôÉ •• ps.-G~, Ili8f.phil.,
68 EpIPHANE, :A.d1). ooer. III, 36, Dozogr.592: 'EXMEI.(aeil. :Zi)v(j)'V.) rl):v XIX, 255 K, Dozogr. 613: d-6-m'al'ov ôÈ '\j1Ux1tv n1<hrov xat 0\ ~l'ooixoL
",",xitv 1toluXQOvLOvmrE'iiJ4G, où :J1itv ôÈ üqrl}o.Q'tov ,31.'ô1ou i'J..tycva'Ùri}velvaL. 12 LACT., De vito beata, XXI, 9 et VII, 13 (PL, VI, 761): Esse in!eroa Zeno
'ExôwtQ.vdtaL yÙQ ko'toü1tôUOU XQÔVOUEi.; l'O âcpaveç, ô)~ q>1lGW. Stoieua doeuit et aedea piorum ab impiis esse discretu et' illoa quidem quietaa
<
69 DIOG., LA.., VII, 156: 'titv ôÈ '\j1Uxitv ataih}nxitv qnlOI.V>, 'to.Unt'V ôidva,
't'cl Ol.IJUPUÈÇf}J1LV m'EÜJ1Cl'ôw xat .,mlA4 El"al. xat JU7tà l'ovOava'tov lmotdvEl.v·
, ao deleetabilea ineolere reiionea, hoa vero Iuere pomas in tenebrosÏ8 Ioeis. _
TUTULL., De an., 54 et 55: Stoicorum esse Bcutentiam impiorum animas ad
CP{}aOnlV ôÈ U1tUOXuv, l'it" ôÈ l'WV oÎ.wv aq>{}<LQl'ov,~sp.iQ'l dvaL l'à; Ev'toi;t.poLÇ. weros datrudi '
LË STOIOISMi
l'âme de celui qui écoute '1'1. Nous croyons reconnaître dans cetti
l ztNON l>Ê CITTItfM

Il existe cependant un texte de Tertullien, d'après lequel Zénon


aurait préconisé une division tripartite de l'âme T8; la solution la
information des influences stoïciennes: en effet, d'après la philoso-
plus probable de cette difficulté, nous paraît être ctUe qui a été
phie du Portique, la partie· principale de l'âme, qu'ils appellent
proposée par Bonhoffer 79; d'apx:ès lui, Tertullien aurait compté les
ftYEJ10\'lX.OV, et dont le sièg-';! est établi dans le cœur'Jj, est comme un
cinq ~ens comme une seule partie et n'aurait pas considéré l'hégé
poste récepteur, auquel toutes les impressions r€~ueillies par l~ ~e~
04

monikon comme une partie spéciale, distincte des autres, puisqu'il


sont communiquées. Dans ce cas, il est tout à faIt naturel de défInIr
la voix comme un pneuma, qui part de la partie principale de l'âme,
L'ast que le centrE' de coordination des données sensibles. Cette
explication nous paraît plus fondée que celle de Wellmann 80, d'après
elle-même pneumatique, et qui, passant par le pha~ vient ébran-
ler la langue 7~. C'est eette conception de la'voix qui se~ble avoir été
qui les trois parties visées par Tertullien seraient: fJYEJ10VlX.OV,
<proveiev, <J1tEQJ1CtnxÔv; les sens seraient considérés comme des orga.-
étendue par analogie aux autres activités humaines: l'âme est con-
çue comme un centre de force, établi ,~ans le cœur, d,'où _partent -- nes corporels. ,
le!. ,courants pneumatiques dans les différentes directions de l'o~­ Si nous comparons cette doctrine stoïcienne sur les parties de
ganisme pour commander les mouvements à exécuter et recueillir l'âme à la psychologie platonicienne et a.ristotélicienne, nous trou-
les impressions de l'extérieur. En se basant spécialement sur des vons, à côté de ressemblances extérieures, une différence profonde.
données d'ordre physiologique, les stoïciens en ~ont arrivés à dis- Elle provient de l'idée directrice qui, de part et d'autre, a com-
~andé le classement: en ce qui concerne la philosophie du Portique;
tinguer huit parties dans notre pneUma psychique 78: l'intelligence,
la voix, la fonction procréatrice et les cinq sens. On trouve. chez 11 œt bien clair que cette division du principe vital prend sa source
Chalcidius un tableau frappant dt· la vie cognitive d'après la con- dans des considérations d'ordre physiologique, tandis que Platon et
ception stoïcienne: la partie principale de l'âme est établie dans le Aristote ont des préoccupations d'ordre métaphysique: le grand
cœur, commt:· une araignée au milieu de sa toile: elle tient solide- problème psychologique qu'ils ont essayé de résoudre était de savoir
ment de ses pattes les e·xtrémités de fils innombrables, de. sorte s'il y a. dans l 'homme une activité indépendante de l'organisme ma'"
qu'elle aperçoit sur-le-champ si un insecte est pris dans son filet 77. tériel, ce qu'on ne peut inférer que de l'opposition des caractères
propres aux diverses activités.' Dans ce cas-là, en effet, il faudrait
'13 AiTros, Plac., IV, 19, 1, Dozogr. 407: m'tüfU' aLà cnofU''toç MO &UlVO~ admettre chez l 'homme un principe vital, capable d ;exister iild~
i]yJAivov xo.~ nÀ.T)yT)v "nô ciiQoç Ôl' W'trov xo.i. ÈYXECPcUou xo.i. aifU''tGÇ tdXQIo
pendatnment de la matière. C'est à cette préoccupation d'ordre
",",xiiç lU.a.ÔLÔoJAiv"lv. Cf. PLATON, Tim. 67 b:. dans ce dernier texte il IL 'e8t pas
question d'un pneuma, mais pour le reste il coïneide presque littéralement av~ métaphysique que 8 'origine la distinction platoi1icienne d'une partie
la citation d' Aétius. irrationnelle, de même que l'opposition àristoMliciennc entre ia.
74 DIOG. BABYI..: AtTIUS, PZac., IV, 5, 7'1 Dozogr., 391: i:v TÜ clQ'tTlQUlXii xolllq. ",ux'll et le voüç. Ce problème n'a pas été posé par les philosophes
riiç xUQôLo.ç, Tl'tLÇ ÊutÎ m'E'UfU'"tlxit. - .AÉTlUS, PZac., IV, 5, 6, Dozogr. 391: stoïciens à cause de leur empirisme épistomologique.
O\l:'tO>lxoi. naV'tEÇ b oÀn TÜ xUQôtq. il 'til> 7tEQi. -rit,. xUQÔw.v m'eUJ:U1'iL.
75 At'nus, Plao., IV, 21, 4, Dozogr.· 411: 'tô ôÈ cpo>vÜ€V {mô 'toü Zitvrovoç dQT)-
L'idée centrale .~~ ,la psychologie stoïcienne· est -c€:lle-ci: il a i
pi\'ov, ô xo.i. q>rovi)v xo.Àoüaw. ÉatL m'EÜfU' ÔUl'tEi:vOV MÔ 'toü i)yEJ.LOVLXOÜf.lÉXQ1. dans le :cœut de cliaque homMe un souffle vital, qui envoie des cou..
cP6.Quyyoç xo.i. yÀ.<i)'t'tT)ç xo.~ 'twv otxdrov oQyavrov.
ltubstanUa et aerendÎ proereandique aubstantta. Sicut aranea in !J1edietate cassis
78 DIOG. LA" VII, 110: cpo.o~ ÔÈ Ti}v 'P"xTtV dva.. ox'taJLEoii· MÉO,) y<ÏQ aVrilt;
omnia filorum tenet pedibus exordia, ut eum quid ex bestiolis plagas tneurrerit
Ta 'tE nÉvTE o.i.O'ô·rrniQw xo.i. 'tÔ q>roVT)"tlXÔV oQyavov xo.i. 'tÔ ÔUlV01)'tLxov,onEQ lad.
e~quae~que parte, de proximo sentia.t, sic animae principale, positum in media
d.ÔTfl i) ÔWVOW xa~ 'tÔ yEV\'T)'tLXOV. - DIOG. LA., VII, 157: IlÉQT) ôÈ """xiiç Â.Éy0U0""
. 6 e cordia, sensuum exordia retinere et eum quid nuntiabunt de proximo reeo-
ox'too, 'tà.ç; nÉvTt o.lafhiaELÇ xo.~ 'toùç ÊVTtJ.1i:v 01tEQfU''tLXO'ÙÇ À6yO'Uç xa~ 'tO CPWV1)'tI.XOv
xo.i. 'to Àoylml.Xov. - N:bdsIUS, De 'Mt. hom., p. 96, SVF, l, 1~3: Z1\veov 0
gnoseat. Of. DIELS, Yor8., lHRACLITK 22[12] B 61a, p. l, 166, 1. .
• 78 TEltTULL., de aft., 14, ed. A. REIJTlCBBCBEID et G. W)BSOWA, p. 318: nune
~'to>1xoç ox'to.f.LEQTJ q>T)aw dvo... 'tltV "",uxilv, ôWI.QWv o.ùtiav dç 'tô i)yEJWVLXÔV KQ' dç
III trea (scll. partes anima dividitur) a Zenone. '
-t.àç nÉvTE o.lafhiaELÇ xo.i. Etç 'tô cp(J)VT)'tLXÔV xo.~ 'tô' anEQJUlnxOv.
79 Epiktet utld die 8toa, Stuttgart, 1890, p. 86.
Tt CUALCIDIUB, ln Tim., 220, WROBEL: Haee igitur, inquit, oeto in partes
8t Jahrb. f. PhlloL, 1877, p. 807.
diviaa invenitur. Conitat enim e prineipali et quinque sensibua etiam vocali
:a
àG
LES'l'énolsMË . 1 CIe., De ·nat. deorum, II, 8, 22: SEXT. EMPIR., adv. Jlath. IX, 101.
rants pneumatiques vers les différents organes du corps' humailt ;
ceux-ci captent les impressions reçues à 1& périphérie de l'orga- Nihil, inquit, quod animi quod- Z~'YO>'Y ôÈ <> Kltl€ÛÇ, &xo SEVO-
nisme, et viennent rapporter leur message à l'hégémonikon, le pneu- quo rationis est expers, id gene- <PQ)'Yt(lç rllv &<poQJ,ll}v Âa6<'ôv, ou-
ma central 81. De là previent la définition générale. du sens: rare ex se potest animantem com- tooaL auVEQO>tq.· tO XQO"(iJ,lEVOV
c'est un pneuma intelligent, qui réalise la jonction entre l'hégémo- potemque rationis. Mundus au- a1tÉQJ,la ÂOylxoü xal aùto ÂOYLXÔV
nikon et les organes du corps 82•. Cette conception de l'âme et de tem ~enerat animantes compotes- Èatlv· <> ôÈ xôaJ,loç xQotETaL a1tÉQ-
seBactivités devait amener ,nécessairement la doctrine stoïcienne du quc rationis. AnÎmans est igitur J,la ÂOYlXOÜ· ÂOYLXàv aQ' Éatlv <>
mélange total ' (XQ<Ïal.Ç~ ÔL' éSÂoov) : en effet; si 1'âme comp~end plu- mundus composque rationis. x6aJ.A.oç.
sieurs parties matérieUes qui pénètrent et animent l'organisme tout
eutier, il s'ensuit que l'individu humain doit être conçu comme un Tout le poids de cette argum€,ntation vient, non pas du principe
mélange. Déjà la semence étaitjéfiniee~omme .un mélange,' qui-éom.. de causalité conçu de façon abstraite, mais du traducianisme stoïeién:
prend les différentes parties de l'âme aa: il n'est donc pas étonnant la causalité exercée par le monde sur les êtres vivants qu ~il renferme,
que Zénon ait proposé la même conceptlon pour l'individu humain 84. est la même que la causalité des parents vis-à-vis de leurs enfants
Cependant, comme la plupart des text.es qui nous renseignent sur (mundus generat, <> ôÈ xOO'J,lOç 1tQotEfal a1tÉQJ,la): puisqu'une par"
le mélange total nous ont été transmis sous le nom de Chrysippe, celle de l'âme du père est contenue dans la semence, il est évident
c'est en parlant de ce grand vulgarisateur de la pensée stoïcienne que le monde doit être un vivant, car il communique la vie à d'in-
que nous traiterons cette question dans le détail. nombrables plantes, animaux et hommes qui peuplen:t la terre. -
Cette conception' cosmobiologique du monde n'a pas été introduite

•••
par les stoïciens; Qn la retrouve déjà dans les ouvrages d'Aristote
et chez les néopythagoriciens 8e1; elle a été reprise plus tard par
Théophraste, dont la tendance générale vers une explication imma-
C'est sur la base de cette psychologie pneumatique que tout le nentiste du monde est bien connue: suivant une information de Clé-
$ystème stoïcien est bâti. En fllfet, la conception du monde ESt cal- ment d 'Alexandrie, Théophraste aurait conçu la divinité comme un
quée sur la psychologie humaine, puisque le monde est un être « pneuma )), à la façon des stoïciens. Il est cependant bien douteux
vivant aussi bÏ€-n que 1'homme: On voit très nettement iCI la diffé~ qu'il se soit déjà ~rvi de ce terme: Clément d'Alexandrie nous pa-
rence du point de départ chez les stoïciens et ch€z Héraclite = celui-ci raît traduire la pensée de Théophraste dans un langage stoïcien. Il
~2!rt de certaines considérations d'ordre physique, ce qui donne à ressort cependant de ce texte~i et d'autres qu'il y a dans sa philo-
sa pensée une tout autre allure que celle du Portique. $>pbie une tendance à mettre la divinité à l'intérieur du cosmos 86.
Voici tout d'abord comment Zénon prouve que le monde est un
être vivant:
85 J~ MOREAU, L'âme du monde de P14tOfL 4UZ 8toi(Mu, Paris, 1939, p. 111.

81 AtTros, Ploc., IV, 21, 3, D(Y.&ogr., 411. n. 5; H. SBBECX, Die' Umbilduft.g der peripo.tetiBoheta. No.turphil<J,ophie tnl die
82 N:bltsroS, De Mt. hom., 176 Ma. Dozogr., 393: nvâiJUl 'YOEQOv ân:o t'Oü /tYE-
der Stoikef, dans Uft.terltlcl&ungea nr Ph.ilo8ophie der Griech.eft., Freiburg i. B.,
1888, p. 204: puisque l'univers est d'après Aristote un a.irto Éavto XLVoVv,
J.LOVLXOÜ bd. 'là. oQYava. 'tna.JAivov.
il doit être eonsidéri comme un être vivant (t;ipov). Cf. 8Urtout De gener.
813 THEODOBET, Graec. ail. eur., V, 25, PG, 83, 933: f1LYJUl É; .MÛVtœv 'tciw
aft.im., III, 11, 16~ a 18: w<Jn 'tQo:tov 'tL'Và na.vra. ""'xii; dva.~ nÀ.tlQ'I'
Ti}ç ",uxiiç IWQÛOV ;uva.-6QOur6Év. Eus., Praepar. el1afl,g., XV, 20, 1, PG, 21,
86 Cr.:&K. AL., Protrept., V. STAEHLIN, l, p. 51, 5: 0 ôÈ 'EQÉcnQÇ ÈXELVO; SEO-
1349: J1LYJUl 't<Ï>v rii; ""'xiie: JUQ<Ï>v auveÀ.TlÀ.uf}ôç·
cpQa.atQÇ /) 'AQI,(J'tO'tÉ~ YVWQLf'O; xii tLèv OUQavav, xii ôÈ n'VEÜ l'a. 'tOV OEOV
84 GALIEN, De hum., l, 1; XVI, 32 K (WACHSK., Fr. PhYl., 10): Z",'Vœv ..• 'tciç
imovoe:i:· CICtRoN, De ft.Gtura deorvtn, 1, 13: Nee vero Theophrasti ineonatanUa
ooaiaç ÔL' oÀou XEQQVVUoi)a.L Èvof1ll;ov. ABros Dm., fr. 38 (STOBo, Eccl., l, 17,
ferenda est; modo enim menti divinae omnem tribuit prineipatum, modo caelo,
3), Dozogr., 470. Ct. CL. BABlT.kxER, DIU Probkm der Materie, Munster, 1890,
tum autem lignis lideribuaque eaeleatibus.
p.350.
ztNON DE CITTIUM 37

Cependant ies stoïciens, plus que leurs devanciers, ont insis~ sur La base de cette argumentation est t·ncore une fois la conception
moniste du monde, que nous avons déjà relevée dans la preuve pré-
l'unité du monde: le cosmos constitue vraiment un seul être en de·
cédente. La mineure affirme qu'aucun être n'est meilleur que le
hors duquel il n'y a rien. Dans le syllogisme que nous avons cité, il
est dit que le monde produit les êtrts vivants, les hommes inclus: cosmos. Pourquoi' Parce que le monde embrasse. la réalité tout
c'est que, par l'interdépendance universelle, le monde tout entier entière, étant non pas une simple accumulation d'individualités dis-
collabore à la production d'un être vivant. La production d'un nou· tinctes, mais en étant un être ·unique, où il y a une interaction d61
vel individu dépasse donc· infiniment la puissance génératrice des toutes les parties. S'il en est ainsi le cosmos ne peut être qu'un or-
procréateurs immédiats; il y a des agents multiples et des ~nfluences ganisme vivant animé d'une vie débordante, qui fait jaillir partout
bans nombre qui interviennent dans cette création d'un nouvel être. ILl croissance, les élans spontanés et la- joie du connaître. C'est dono
C'est par cette sympathie universelle (auJ13tu&la) que les stoïciens en d€·rnière analyse la même conception unitaire et autarcique du
monde qui commande ce raisonnement stoïcien 88.
exPliquent également la divination.
Cette conception cosmobiologique a été combattue plus tard par Cette cosmobiologie, qui est le fondement de la physiqut· stoïcien-
Stràton de Lampsaque, parce qu'elle était en rapport étroit avec la ne, a été ad(ptée universellement par les philosophes du Portique Bit.
téléologie stoïcienne: Straton ne niait pas seulement toute divinité Elle se présente d'ailleurs comme une application d-e lEur psycho-
transcendante, m~is même l'âme du monde. Il admettait comme logie pneumatique au cosmos. C'est ainsi que Zénon en arrive à
cause dernière un principe immanent du mouvement qui, par une conclure qu'il faut placer à l'origine de la réalité tout entière deux
nécessité aveugle, domine le cours des événements 87. . principes: un principe actif, qui pénètre tou~es choses et qu'il
Les stoïciens 'ont donc occupé une position moyenne entre Aris" appelle A~yoç, et un principe passif, auquel il applique le nom de
tou' et St raton en ce qui concerne la conception du monde. et ses oùaLa (essen.tia) ou de ml.l1 (silva) 90.
rapports avec la divinité: Aristote admet un cosmos animé, tout en
reconnaissant une certaine transcendance à la divinité ;Stratol;l nie 88 CJCnON, !Je nat. deorum., II, 22, 58: Ipsius vero mundi, qui omnia com-
aussi bien l'animation du monde que le dieu transcendant; les stoï.. plexu suo eoereet et eontmet, natura non artifieiosa solum sed plane artifex
cie·ns de leur côté admettent l'animation -du cosmos, mais ils le con· ab eodem Zenone dieitur, eonsultiÏx et provida utilitatum opportunatumque
omnium. - Ibid., II, 14, 38: scd mundus, quoniam omnia complexus est neque
dèrent comme un vivant parfait.
est quiequam, quod non msit in eo, perfeetus undique est; qui ergo potest el
Zénon arrive encore à la même conclusion par un §utre argument: deesse id quod est optimum t Nihil autem est mente et ratione melius; ergo haec
CIe. De nat. cùorum SEXT. EMPIR., adv. DIOG. LA., VII, 139 et mundo deesae non p08sunt. - Cette manière de penser reflête clairement une
conception tél6ologique du cosmos, telle que l~ professent les stoïciens:, cf.
III, 9. Math. IX, 104. 143. M. HElNZE, Die Lehre oom LOgo8, p. 80; CIC., De Mt. deorum, II, 7, 18: An
Quod ratione uti. Kat :rraÀlV 0 Zllvrov· Qn1- To yàQ tci>ov 'tO'Ü tJ.~ edera mundWi habebit omnia, hoc unum quod plurimi est, non habebiU Atqu&
tur, id melius est aLv [d] 'to ÀOYlXOV 'tOü tcPou XQELnov, oùôÈv ôè certe nihil omnium rerum melius est mundo, nihil praestabilius, nihil pulehrius,
quam id quod ratio- ....il ÀOylXOÜ KQELnÔV Èa- 'tOÜ xôa ....ou ?tQEiriov· nea solum nihil est, sed ne eogitari quidem quiequam melius potest.
ne non utitur. Nihil tlV, oùôÈv ôè yE xôa .... ou tci>ov aQa 0 ?tôa .... oç ... 89 lIEIwIAB, IrriB. ge~t. phil., 14, SVF, I, 495: au sujet de Cléanthe: "tTtV ~è

6utem mundo me.. xQELnôv Èan· ÂOYlXOV on ôÈ xal t<i>ov 0 xôa ....oc; ,,",xi)v li L' oÀou TOO XOGJ.LOU· ~Ltl~LV, 1\; J1ÉQoç fUT~xOVtciç 'u.uiç ÈJ1,,",XOÜ<J'ÔaL.
- Au sujet de Chrysippe et de Posidonius: DIOG. LAo, VII, 142-143, SVF, II,
lius: ratione igitur aQa 0 xôatJ.oç. Kai wa- xal ÀOYlXOV 'Kat Ë....""'x,ov
633: on liÈ xal têpov 0 XOOJ.LOÇ "ai. MYL"Gv "ai. ËJ1,,",Xov "ui. VO€QOv xai. XQ'OOtmtc>ç
mundus utitur. aunoç È:rrL tOÜ VOEQo'Ü xal xat VOEQôv. cpr)OLV Ëv -1tQro-cCP n€Qi. llQovoLaç •••• xai. lloo€Llirovl.O;.
l ...."'ux,(aç .... EtÉx,OV'tOc;. 90 DIOG. LA., VII, 134, 8VF, I, 85: Aoxd~' alnoiç ÜQxàç ElvaL TOrv o).,rov 000,
TO noLOÜV xai TO n«oxov. To JlÈv oùv n«oxov dvaL "tTtV MOLOV oOOLaV 'ri\v ü).,1]V,
8T PLUT., .A.àv. Colot., 14, 3: (Straton) TOV "ooJ'Ov alnov 00 tcPov tlvuL Cfl'lO~
'to liË noLOÜV TGv Èv alrtii >..6yov TOV OtOv • TOÜ'tOV yàQ dU)1.OV oV'ta li..o. 1t«OT\ç aùrilç
TO liÈ xU'tà qn;ow É3tEoitUL 't<il xa'tà TUxi)v· nox'Ïlv yà.Q Èvlil.Ô6vaL TO uVio~'tov.
liTllll.OUQyEtv lxama. Tfô1]OL liÈ TO MY~K1 TOÜTO Zt']vrov !lÈV b Kmn,ç Èv T(p nEQi.
CIe., De Mtura deorum, 1, 13, 35; .A.caà., Il, 121; LACT., De ira De" e. 10. -
oôa~. Atnus, PkJo., I, 3, 25 (Dozogr., 289), SVF, 1, 85; Ac"JW.I TAT., p.
Cf. RaDIER, La physiq1le de Straton de Lampsaque, p. 54·55.
LESTOICISME ZÉNON DE OITTIUM 39
38
On peut s~ demander évidemment si la distinction d'un prineip!r tout naturel d'appliquer à la
Divinité les noms qu'on attribue au
passif et d'un principe actif à la façon de Platon et d'Aristote pHncipe vital de l'homme: aetker, aer, ignis 93.
n'entraîne pas inévitablement larurture du monisme stoïcien. Il Ce feu divin pénètre la matière amorphe pour la modeler et en
semble cependant ne pas en être ain.;i, parce que ces deux principes tirer le grand chef-d'œuvre qu'est la cr~ation 94. TI s'ensuit que la.
ne sont pas opposés l'un à l'autre, mais sont .depuis toujours uDÏs,.-et, causalité exercée par le souffle cosmique, n'est pas purem~·nt for-
comme ils sont matériels tous les deux, il n 'ya pas non plus d ',op- melle selon le ,vocabulaire aristotélicien, mais qu'elre· est un mélange
position à ~ point de vue 91. Il n'est donepas rigoureusement exact de causalité efficiente et formelle. De même la matière amorphe
de parler du panthéisme stoïcien: à la source de toute la réalité les des stoïciens n'est pas une déterminabilité pure; elle correspond
philosophes du Portique admettent un germe primitif, où la ma- plutôt à la matière seconde du Stagirite. Il est intl:rassant de noter
tière et le logos, le principe passif et le principe actif sont réunis: que dans les textes qui nous sont conservés, Zénon ne se sert pas
il serait donc plus exact de parler d'un panenthéisme: tout -est en encore du terme :7tVEÜJ,La ou spiritus pour désigner la Divinité: la
Dieu et la Divinité pénètre toutes choses. raison en est probablement que le pneuma n'occupait que la seconde
On admet assez généralement que If'S stoïciens plaçaient au~des­ place dans la série des éléments, ce qui était un obstacle à son
sus de ces deux principes un pneuma primitif, qui en serait la id('ntification avec la Divinité. Zénon se sert généralement des voca-
source: c'est là une interprétation de la philosophie {lu Portique bles héraclitée'ns: aL{h]Q' ou :7tÜQ 91S.
qui s'origine à la physique héraclitéenne et non pas à l'empir~3 Il nous fa_ut répondre encore à une dernière question: quel est
psychologique qui constitue le fond du système stoïcie·n. Lorsque le rapport qui existe entre les principes (<lQXaL) et les éléments
Zénon a prouvé que- le cosmos est un être vivant, il ne se pose pas ( afoLXELŒ ) T TI n'est pas certain que Zénon ait déjà posé ce pro-
de questions ultérieures: la vie ne semble pas être un mystère aux blème; il requiert cependant une solution. Les stoïeiens signalent
yeux des stoïciens. Une matière amorphe et un .souffle vitalexpli- une double différence entre les deux: tout d'abord les principes
quent suffisamment l'exubérance de la vie qui nous entoure. C'est sont éternels, sans commencement et sans fin, tandis que les élé-
cet élan vital, qui anime le cosmos, que les stoïciens appellent Dieu 92; ments doivent leur existence à l'interaction des principes 91. En
puisque l'âme humaine est une parcelle de ce souffle divin, il est 93 CIc., De'fU],t. de~m, l,' 36, SVF, l, 154.; CIC., .AcOO., II, 126, SVF, l,
154; TERTULL., .Ad1J. Maro., l, 13, SVP, l, 154.; MINUCIUS FELIX, 19, 10, 8VF~
124 E, SVF, l, 85; Pl:IILON, De provid., l, 22, SVP, l, 85; THÉODOR• ., Grace. 1, 154.; AUGUST., Âd1J. Âcad., III, 17, 38, SVF, l, 151.
aff. eur., IV, 12, SVF, 1,85; CHALCIDIUS, 11& Tim., e. 290, SVF, I, 86; H CIe., De nat. deorvm, II, 22, 57: Zeno igitur nat~ram ita definit ut eam
STOBtx, Eel., l, 11, Sa, p. 132, 26W (ARIUS DID., fr. 20, Diels), SVP, l, 87: dieat eue ignem arlifieiosum ad gignendum progredientem via. - CIc., Âoad.,
StNÈQUX, ep. 65, 2; THEOPHR., Phys., fr. 3, Doz"gr., 4.77, 14.-16. l, 11, 39: (Zeno) statuebat ignem esse ipsam eam naturam, quaa quidque gigne-
91 CHALCIDIUS, In Tim., e. 292, SVF, l, 88. P. BARTH, Die Stoa, p. '18. CI. ret et mentem atque sansum. - DIOG. LA., VII, 156.
Baeumker (Daa Problem der Materie, p. 347) a montré que la conception stoï- 95 H. LEISEGAN'G, Der heilige Gei8t, Leipzig-Berlin 1919, p. 4.9. Le terme
cienne da la mati~re est très différente de celle d'Aristote: «Sie ist du aus ,piritu apparait dans un texte de Chalcidi1l8, que nous avons eiW plus baut
sich bestehende, feste Substrat (t/XOXElJ1EVOV), die Substanz (mjoCu) welche (In Tim., e. 292; SVP, l, 88): il n'est cependant pas- certain que eette parUe
die nahern Bestimmungen tragt und ihnen erst Bestand gibt J). Il s'ensuit que du texte se rapporte l Zénon, bien qu'il en soit ainsi pour le passage qui pr6-
torites les déterminations de la matière sont d'ordre qualitatif. En ce qui con- eMe imm6diatement notre texte (et. L HEfNIaUNN, Poseidoft,io.' tnetapAy8Ï8cM
cerne les rapports entre la matière et la divinité, il adlllet qu'il fautdistin.guer 8ohrift6ff., l, Breslau, 1921, p. 30). D'ailleurs une des prineipales sourees des
ces deux principes d'après les stoïciens, bien qu'ils ne puissent jamais exister renseignements de Chaleidius semble être Posidonius: fi n'est évidemment pas
séparément. impo88ible que Posidonius ait déformé quelque peu les renseignements sur
92 THEODOR., Grace. aff. eur., IV, 12; PG, 83, 901: Z"vrov 'tov 9EOv xaL n'tv Zénon dans le sens de sa propre pensée. (Au sujet des sourees de Chaleidiu8
üÀ"v àQXW; ËcprJot:'V dvu\.. ACHILLE TAT., lsag. in .Arat., 3, p. 124 E (fr. 4), et. B. W. BWlTALSKI, De. CMlcidi1U Komtne~tar su P'lato', TitnCJe1U, Munster,
SVF, l, 85: Zi}v(J)v 0 Km.roç à{>xà.ç dVUL ÀÉyEL 't00v OÂ.rov9EOv xai. üÀllV, 9EOv ..€V 1902, Beitrige zur Geseh. der Philos. des Mittelalters, III, 6).
TO 1tOlOÜV, Ü)."V ôÈ: 'to 1tOlOlJJ1EVOV. AtTIus, l, 7, 23, SVF, l, 15,1. Cf, P. BARTlI- 96 DJOG. LA., VII, 134.: ~W.<péQELV ~é <p«OLV ÙQxà.ç xai. O'toLxera· 'tW; .. iv yàQ
A. GOEDECKEMEYEB, op. cit., p. 21. dvaL ciyEVlho,,~ xat CÏ<p'6«1Q't0'UÇ, 'tà ~È O'tOLXEin xatà -rl)v ËxxUQroOLv cp6'ElQEat}U"-
•A)J.à xcù àaro,w.~O\1; dvu" 'ttlç ÙQxciÇ xut ci.wQcp~, ~à ôè fUJWQ<pWo{ta.~.
40 LE STOICISME 1 CLÉANTHE D'ASSOS
41
outre ka principes sont incorporels' et amorphes, tandis que l!, Au cours de cet exposé nous avons plusieurs fois attiré l'attE:ntion
éléments jouissent déjà de certaines déterminations formdles. Cette ~ur l'empirisme psychologique caractéristique du système stoïcien:
seconde différence peut paraître étrange au .premier abord: e 'tst le point de départ de cette philosophie nous paraît être 1'homme
pourquoi M. Heinze a proposé de remplacer ùaooJLâtouç par aooJLata ''J~ qu'elle considère comme constitué de pneuma et de matière. Pui~
Cept·ndant '!ette correction nous paraît inexacte; car la significa- q,uc l'univers est également un être vivant, les philosophes du Porti-
tion du terme ùaooJLatoç n'est pas « immatériel », mais bien cc incor- que lui attribuent les mêmes éléments constitutifs qu'ils ont décou-
~rel », c'est-à-dire amorphe. C'est pourquoi nous préférons l'in- verts chez l'homme. C'est ainsi qu'ils en arrivent à admettre deux
terprétation donnée p-ar Hirzel 98 qui s'appule', d'une pan, sur la ;:.rincipes à la source de toute la réalité, un élan vital qui anime le
juxtaposition de ùaooJLatoç et de aJLoQQ>o; et leur opposition com- cosmos (Âoyo;) et une matière amorphe; en un mot, une semen~
mune à JLEJLoQQ>waôal, d'autre part, sur la définition d'un aWJLa divine 102. On peut se demander si les stoïciens n'ont pas éprouvé
donnée par Apollodore: c ~est ce qui est étendu selon les trois di- i~ besoin de ramener cette dualité à un principe unifiant supérieur
mensions, la longueur, la largeur et la profondeur 99. TI Y a donc 3 l'exemple des grands représentants de la pt:'Dsée grecque qui l~
une double différence entre les éléments et res principes: ont précédés. Il semble bien que non, et ce à cau~ du point de dé-
- les principes sont éternels, les éléments ne le sont pas; part psychologique de leur système: c'est ce qui distingue très net-
- les principes sont amorphes, les éléments ont certaines déter- tement la pensée stoïcknne de celle des anciens physiologues.
minations formelles.
Si dans certains textes on nous dit que d'après les stoïciens les 2. CLÉANTHE D'Assos.
principes étàiënt matériels, cette information ne contredit en auc.une
façon les caractères que nous venons d'établir 100. Quant à la ma- Le successeur de Zénon est resté fidèle à la conception pneumati-
nière dont les principes produisent les quatre éléin.€·nts, les stoïciens que de l 'âme humain~·, qu'il avait héritée de son maître 103• Cepen-
D'en donnent pas un exposé systématique, mais ils la comparent à dant les quelques fragments qui nous renseignent sur' la doctrine
la production d'un être vivant à partir de la semence, qui com- du pneuma

chez Cléanthe, montrent clairement d€s diverooences
0
de
prend égal€-ment deux éléments constitutifs, le pneuma et l'él~­ vue avec le fondateur de l'école, divergences qui portent le sCl€'au
ment humide 101. C'est en pénétrant la matière que le souffle divin d'une pEnsée originale. C'est le cas, par exemple, pour le caractère
produit dans un ordre déterminé les quatre éléments.
successeur de Zénon. - D'après M. E. BRtBIltR (Histoire de la philo8ophie,
l, p. 291·298) et J. BmEZ (La cité du monde et la ciel du 80leil chez les 8101-

*. CÎémI .. Aead. royale de Belg., cl. des lettres, XVIII (1932), p. 253·254), cette
.conception immanentiste de la divinité serait d'origine orientale :, CI Comme
97 Di.e Lehre l10m LogOI, p. 91. On l'a fait remarquer encore, le Dieu des stoïciens n'est pas un Dieu hellénique.
98 Untersuchungen f t Cioeros p1tilo8ophisohen Sohritten, Leipzig, 1882:,. n, D'après la philosophie grecque, l'Êtro suprême, que ce soit le Bien de Platon
p. 756. 011 la Pensée. d 'Aristote, vit pour ainsi dire indUférent au monde; laperfec-
99 DIOG.LA., VII, 135: orof.U1 ~. Èat', «p1loi.v •Aj'toÀÀ6ôroQoÇ Èv TÜ cpuOtXii, 'to tion de son existence le fait demeurer étranger A nos misères; idéal de 1'homme
'tQLXn ÔLO.ata.'tov, Eiç ..,ilxoç, Ei.ç nÀo:to.ç, Et; ~o:6o.ç. et de l'univers, il n'agit 8ur eux que par l'attrait. de aa; beauté, sana que sa
100 Eus., Praepar. evang., XV, 14. PG, 21, 1341; Ps.-GAL., Hiat, philos" 16, volonté a.it A intervenir. Par contre le Dieu des ltoïciens diapose l'organisation
Dozogr., 608; ORIO., Contra Celsum, VI, 71, KOETSCBAU, II, 141. entière du monde en faveur de l 'homme. Sa puissance se fait sentir en toute
lOl.DIOG. LA., VII, 136: roO:rtEQ È~ TÜ yovfi 'to onÉQf.U1 nEQtiXE'ta.L, oÜ"cro xo1 chose et la providence ne perd de vue aucun détail ••
'toÙ'tov O:rt EQ ..,a.·ux OV ÀOyov oV'ta. 'tOù XOOJlo.\I, TOLOVÔE {mOMUtEaOa.t Èv 't{il 102 STOS., EOl., l, 20, le, p. 171, 2W (ARtus DID., Fr. Phyl., 36, DIELS),
VyQ<i>, E'l'EQyOV uirc<i> j'toloiivta 'tl}Y üÀllY :rtQoÇ 'tl\Y Troy É;'Ï')ç yÉVEOlY· Eha. Wtoyt:~ùv SVF, l, 107; Eus., PrlUpar. e11ang., XV, 18, 3, SVF, l, 107. Ces deux prin-
j'tQW'tOY Tà. 'tÉOO«Qa. atOlXda., :rtiiQ, üÔ(OQ. ÙÉQU, 'fÏIY. cipes, matière et pneuma, sont inséparablement unis l'un à l'autre; cf. J. Mo.
Ce Oj'tEQJla.nxoç Â.Qyoç, qui pénètre et modèle la matière, doit être identüié REAU, L 'dme du tnOtlde de P14ton auz stoioieM, p. 164, surtout la note 5,
aveo le souffle divin, qui anime l'univers et qui sera appelé nveiif.U1 par 1(1 103 GAL., De l'lac. Hippoor. et P14tOtl.,· II, 8~ SVF, I, 521,
CLtANTHE D' ASSOS 43
42 LE 8TOICISllE
qualité comme une réalité corporelle 104. Dans ce cas, si deux êtr€s
corporel de l'âme humaine. Alors que Zénon le déduisait immédiate-
se ressemblent, ce sera en vertu de certains caractères corporels
ment du fait que l'âme Èsi un 'souffie, Cléanthe en. fournit deux
preuves syllogistiques, qui ont été conservées par Tertullien et par semblables.
Némésius d'Emèse: la simple juxtaposition de ces textes montrera M. E. Bréhier a donné de ce texte une interprétation qui nouS.
senible inexacte: « Il €st donc probable qu'en refusant à l'incor-
que la rédaction latine, qui est la plus ancienne, est aussi la p111S
porel en général à la fois le prédicat de semblable et de dissem-
complète et la plus précise:
blable, Cléanthe veut dire qu'il n'est pas un être» 105. S'il en était
Nbr., De -naf. hom.., p. 32, SVF, TERTULL., De an., c. 5, SVF, l, ainsi, les stoïciens ne reconnaîtraient aucune réalité aux deux prin-
l, 518: . 516: cipes qui sont à la source de tout ce qui existe, ce qui n'a pas de
a} où JA,6vov, <p1}aLV, 0f.L01.01. to~ a) Vult et Cleanthes non solum sens. D'autre part le raisonnement de Cléanthe se ramènerait à C€ci:
yovE'Üal. YLVô~a 'Katà ta aWf.La, corporls lineamentis, sed et ani- l'âme est corporelle, parce que l'incorporel n'existe pas: ce qui nous
&llà 'KaL 'X(ltà tTiv ~v toi; mae notis similitudinem paren~l•. paraît singulièrement simpliste.
1CC1{Wn., tO~ .q-3taL, tot; ôla-ftÉaE"L bus in fillos respondere de spe- C'est pourquoi nous croyons pouvoir expliciu·r l'argumentation
l:wJA,at~ ôÈ ta Of.LOI.OV 'Kat tc> àv6- culo, scilicet morum et ingenio- oe Cléanthe comme suit: si deux êtres se ressemblent, c'est parce
J10l0V, OUXI. ôÈ àaroJA,cltOU, aWf.La rum et adféctuum: corporis au· qu'ils ont certains caractères semblables. Or tous les caractères d'un
aQa ft ~ .... tem similitudinem et dissimilitu- être quelconque sont des ·réalités corporelles: donc le rapport du
dinem capere: et animam itaque s:,mblable (ou du dissemblable) n'exisu: qu'entre des êtres corporels:
corpus, similitudini vel dissimili~ dès lors, s'il y a une ressemblance t:ntre les enfants et leurs parents
tudini obnoxiam. quant aux caractères psychiques, c'est que l'âme aussi est une
h) oùôÈv àawJ1atov aul11CcÎax,EL b) .1tem corporalium et ineor- réalité corporeUe 106.
aWl1atl, ovôÈ àarol1cltq> aWI1Œ, àllà poralium passiones inter se non
communicare. Porro et animam 104 PLUT., De comm. Mt., cp. 50, p. 1085e, SVF, II, 380: "t'àç ~È: 1CO..o"tT)"t'~
aWfla OWl1atL l:UI11Cclax,EL ôÈ 1] aù miÂ.Lv oùa~ xaL aooJUl"t'a 1COLoÜal.. SIMPLICIUS, In. ...4. Nt. categ., f. 69 r., ed.
vux,-i} teP OWl1atl voaOÜvtl 'Kat compati corpori, cui latsa ictibus,
BAS., SVF, II, 383: au" o'Ù~È: ft l:"t'oo'ixOOv M;a, ~Ovtrov aooj.W."t'a dvaL"t'à. crX:1lj.W."t'a,
TEI1VOflÉvql 'Ka.. TO (J(Ï>J.La tii 'lroXn· vulneribus, ulceribus eondolescit wa1CEQ xai. "t'à. aU.a 1COui., <JlIM'rovEL TÎi 'AQUJ"to'tÉÀ.ouç ~6;n. GAL., De q1UÙitati-
atoxuvol1Évrlc; yoüv lQ,,-6Qov YLVE- et corpus animae, cui adflictae bus incorporei.9, 6, vol XIX, p. 480 K. SVF, II, 385. Ibid" 4, vol XIX,
tal 'Kat cpo6oul1Évrlc; roXQ6v· aWJA,Œ cura, angore, amore coaegreseit p. 473 K. SVF, II, 386. AfTIUB, Plac., IV, 20, 2, SVF, II, 387.
per detrimentum socii vigoris, 105 La théorie de8 tflCOrporel8 dau l'...4. noien Stoiciame, Paris, 1908, p. 8.
aQa " "'UX..]. 106 Cette conception des rapports de similitude et de dissimilitude diffère
cujus pudorem et pavorem rubo-
radieal~ment de celle d'Âristote. Dans le livre des apories de sa Métaphg8ique
re. atque pavore testetur. Igitur celui-ei se demande! à qui il appartient d'étudier ces relations (Meta., B 1,
anima corpus ex corporalium pas- 995b 20). Plus loin, quand il e88aie de déterminer exactement l'objet de la
sionum communieatione. philosophie première eomme étant la seience de l'être et tant que tel, il en
arrive 1 admettre. eomme objet de la métaphysique leI attributs tranaeenden-
Le premier argument s'appuie sur un simple fait d'expérience, taux de l'être: or, eomme le aemblable et le du.semblable sont des espèces de
à savoir qu'il y a une ressemblance entre les parents et leurs enfants, l'un, qui est incontestablement un attribut transcendental, l'étude de ees rap-
non seulem~'nt quant au physique, mais aussi par rapport aux carac- porta appartient au métaphysicien. (Cf. Meta., r 2, 1000 b 33. - Ct. Meta., r 2;
1004 b 1-6, 1005 a 11-18: dans ees deux demiera textes le semblable· et le dis-
tères psychologiques. Cette similitude serait inexplicable, d'après semblable sont décrita eomme des propriétés de l'être en tant que tel Cf.
Cléanthe, si l'âme était incorporelle: en effet, le semblable et le W. D. RoSB., ...4.Ntotle'. Metaphyriu toith introducti<m and oommeJl.tary, Ox-
dissemblable ne s'appliquent qu'à des réalités corporelles. ford, 1924, p. 224). Par le fait même ees relations de similitude et de dis8imiIi-
Le principe qui est énoncé dans la mineure' de ce syllogisme, est tude ne sont plus enfermées dans les limites du monde eorporel, m.a~ elles
If 'étcndeD.t à l~ réalité tout entière, <lui est l'obJet de la fhilosofhie fremièr~.
unt: conséquence logique qu fait que les stoïciens considèrent toute
èL:êANTIiÉ ri' ASSOS 45
44 LE STOICISME
Si déjà l'influence exercée par l'âme sur le corps fournit aux
Le second argument est basé sur l'inte·raction de l'ânle et dlLer stoïciens et aux épicuriens une preuve de la matérialité de notre
corps. Lorsque le corps est malade, l'âme n 'y est pas indifférente, principe vital, celle-ci ressort encore plus clairement de la. considé-
mais elle souffre avec lui; de même quand l'âme est frappée de ration de l'action inverse; telle est la seconde partie de l'argumen-
honte ou de crainte, le corps en subit le contreeoup; cette interac- tation de Lucrèce: « De plus, il est également vrai que l'esprit
tion n'éta-:tt possible qu'e·n·tre deux réalités corporelles, il en faut pâtit avec le corps, qu'il partage les sensations du corps comme
ctnclure que l'âme est corporelle. - Une première interprétation i~ t'est facile de le voir. Si, sans détruire tout à fait la vie; ia pointe
qu'on pourrait donner de cet argument consiste à faire appel à barbelée d'un trait pénètre en nous et déchire les 06 et les nerfs il
! 'adage stoïcien selon lequel tout ce qui est principe d'une activité en résulte néanmoins une défaillance, un affaissement à terre, pl~in
quelconque est une réalité corporelle lOT. Si donc il est prouvé que
de douceur, puis une fois à terre une confusion qui naît dans l'es-
1:âme !E·xerce une certaine activité, on peut en conclure logiquement
prit et, par moments, une velléité imprécise de nous relever. Donc,
qu'elle est corporelle. Cette explication, tout en étant impeccable,
c'~t de matière qu'il faut que soit formée ·la substance de l'esprit,
ne .tient oependant pas compte dot'· toutes les données du raisonne-
pmsque des traits et. des coups matériels sont capables de la faire
ment de Cléanthe. En effet, il y est question, non pas d'une activité souffrir» 110.
quelconque, mais de l'influence que l'âme exerce sur le corps, et
Cette argumentation semble avoir été préparée par la psycholoaie
inversemènt: l'âme subit également l'influence des dispositions cor-
aristotélicienne. Si "1'on compare la doctrine du Stagirite à celle des
porelles. .
stoïciens, on arrive .à la JIJ.ême constatation que tantôt: les philo-
On trouve là même argumentation dans le poème de Lucrèce, qui
sophes du Portique ont adopté en gros la conception d'Aristote,
la met au compte d'Épicure et qui fournit certains éléments. pré-
sans entrer cependant dans le détail des distinctions subtiles qu 'H.
cieux pour comprendre la portée exacte du raisonnement. Il dis-
y a introduites. En effet, Aristote admet également l'influe'nce des
tingue nettement deux parties dans cette preuve: d'abord l'acti-
vité que l'âme exerce sur le corps, ensuite l'influence qu'eUe en ~mport~nte dans sa métaphysique pour déterminer le rapport entre le moteur
su bit. Voici donc la première partie: « Ce même raisonnement nouS lm~obile. et .le monde sensible. En .effet, du m"oment qu'on admet le principe
enseign€: que la substance de l'esprit et de l'âme est matérielle. Car, 8to~co-éplcurlen s~r l 'action transiti~e, qui n'est possible que par contact
récl~~oque, on dOit en conclure que le moteur immobile est également une
si nous la voyons porter nos membres en avant, arracher notre corps
r~a~M ~orporell~. ?ep~ndant Aristote est arrivé à résoudre eette aporie par une
au ~ommeil, nous faire changer de visage, diriger et gouverner le dlhtmebon subtile: d après lui, toute action exercée sur une réalité distinete
corps humain tout entier, comme aucune de ces actions ne peut ne suppose pas néeessairement le contaet réeiproque: (,( il est des eas où: nous
évidemment se produire sans contact, ni le contact sans matière, disons que le moteur touche simplement le mobile sans que ce qui est toueh6
lJe devons-nous ·pas reconnaître la nature matérielle de l'esprit et dt· touche ~ qui le touche. Mais e 'est parce que les moteurs de même genre que
l'âme T» 108. Tout le poids de cé raisonnement se trouve donc dans les mobiles meuvent en étant mus, qu'on juge néee888.ire de IUppOSel le contaet
comme réciproque. n en résulte que si une ehose meut tout en étant non-mue
elle peut toucher' le mobile tout en n'étant elle-même touchée par rien. No~
la façon dont l'âme peut exercer une influence sur le corps: puis-
que ct-tte action n'est possible que par contact, il faut que l'âme disons parfois, e~ effet, que celui qui nous fait de la peine noul touehe mais
soit une réalité matérielle- En effet, d'après la définition d'Aristote, hOUS ne le touehons pas:t (ÂlLIST., De geMr. et 00fT., A 6, 323 a 28·33, trad.
le' contact « est la coïncidence des extrémités»; il s'ensuit que « se" J. TRICOT, p. 61). Nous pouvons en conclure d ~une façon gén6rale 'que d'après
ront seulement en contact ces choses qui, étant des grandeurs dis- Aristote, l'objet désirable (OQEX't'OV) exerce lur les êtres doués de co~aissanee
une ~luence qui peut être eonsidér6e comme un contaet, sana que' pourtant il
tinctes et occupant une position, coïncident par leurs extrémités» 109. en subl886 une transformation ou une atteinte quelconque (H. SIEBECK, URter-
SUChuRgef&, pp. 212·213). C'est par cet approfondissement de la notion de
AtTIUS, Ploc., IV, 20, 2, SVF, II, 387.
lOT
contaet qu 'Aristote. parvient b. donner une explication satisfaia&nte dei rap-
LUCR., De rerom natura, III, 160-167, trad. A. ERNOUT, p. 105.
108
ports entre le moteur immobile et le monde.
109 ARIST., De gen.er. et corr., A 6, 323a 3-6, trad. 3'. TRICOT, Paris, 1934,
110 LUCRÈCE, De rerllm Ratllra, III, 168-176, trad. A. ERNOUT, p. 105.
p. 59, Aristote a approfondi cette llotioll d\l con~et (Uqni), parce qu 'elle e.~
tË éT6têt8~
dispositions corporelles sur l'âme humaine: « il semble bien qué'-
toutes les affections de l'âme Boitmt données avec un corps: le cou-
1 n~cessaire de prouver sa corporéité. Ceci paraît être une simple
conséquence du fait que le pneuma, étant dcvenu une notion phi-
rage, la. douceur, la crainte, la pitié, l'audace et, encore, la joie, losophique, s'est détaché de ses origines empiriques et médicales:
ainsi que l'a:'Dour et la haille; car en même t~mps que se prOduisent nous y reconnaissons le premie·r acheminement vers une «spiri-
ces déterminations, le corp$ éprouve une modification. Oe qui le tualisation» complète, qui ne se réalisera que beaucoup plus tard.
montre en fait, c 'est q~e, parfois, dE?S causes· d'affections fortes et Nous pouvons donc conclure que Cléanthe est ·resté fidèle au
frappantes surviennent en nous, Bans entraîner ni irritation, ni principe fondamental de la psychologie de son maître: le caractère
crainte, tandis que, d'autres fois, deS eauses légères et faiblement corporel e-t pneumatique de l'âme. Mais en ce qui concerne l'ori-
perçues suffisent à pro~oquer deS mouvements, quand le .corps est gine de l'âme humaine et ses rapporu. avec -le corps, il n'admet pas
déjà surexcité et se trouve dans un état comparable à la colère. Mais la simple connaturalité entre le souffle vital et l'organisme corporel.
voici une preuve plus· claire' encore: enl 'absence de toute cause de 11 semble plutôt avoir subi des influences platoniciennes: en effet,
crainte, on peut éprouver les émotions de la peur. S'il en est ainsi, il enseigne que l'intelligence humaine est introduite du dehors dans
il est évident que les affections sont des formes engagées dans la le fœtus: « ll\l{}-ayoQaç, 'Ava;ayoQaç, llÀanov, 8EVoXQatl)ç, KÀEavih}ç
matière » 111. Cependant Aristote a très bien vu que cette interac- 9uQa\}EV ELOXQLvEa&al 'tov VOÜV» 113. Il est assez frappant que parmi
tion de l'âme et du corps n'autorise pas à en inférer immédiate~ent ces philosophes grecs ne figure pas le nom d'Aristote, alors que
la matérialité du principe vital: pour que cette conclusion soit ad- c'est A lui probablement que l'expression a été reprise: en effet,
missible, il faudrait montrer d'abord que toutes les activités de dans le De generatiDn6 amimalium, Aristote écrit en parlant de
l'âme, sans exee-ption, sont indissolubl'ement liées au corps. Par l'origine de l'âme humaine: « UUtEt'aL ôÈ 'tov voüv J.l.ovov 9 UQ a a EV
contre, si cerlaNMl activités s'exercent indépendamment de la ma- f.1CELCnivaL Kat SELOV dvaL J.lOVOV» lU. Il n'est pas facile de don-
tière, on pourra en conclure que le principe de ces activités peut ner d~ ce texte une interprétation satisfaisante: que signifie exacu-
exister indépendamment de la matière, qu'il est donc immatériel. ment le mot 9ûQa3EV ,
« Si donc il y a quelqu'une des fonctions ou des affections de l'âme D'après lI. De Corte, « le voüç, principe vital indépendant de
qui lui soit véritablement propre, l'âme pourra posséder une e-XÎsten- toute matière quant à sa structure ontologique, est charrié par la
ce séparée du corps; par contre, s'il n'yen a aucune qui lui soit matière qui constitue physiquement l'élément actif de la généra-
propre, l'âme ne sera pas séparée» 112. tion» 115. « Seule donc elle (la faculté noétique) peut venir intégra-
Les deux arguments p~ lesquels Cléant1!e ~ssaie de prouver que lement du dehors (9uQa&v) par le· véhieule du sperme éjaculé par
l'âme est corporelle, nous semblent indiquer une certai~e évolution le mâle» 116. TI n'en est pas ainsi des fac~tés inférieures de l'âme:
dans la signification du pneuma. En effet. pour Zénon ce terme ce~es-ci en effet sont dépendantes dans leur existence d'un organe
avait encore sa signification purement matérielle; par contre Cléan- adapté A leu1" fonctionnement: elles sont donc sorties graduellement
the, tout en admettant le caractère pneumatique de l'âme, juge de la potentialité" de la matière! à laquelle elles~sont indiSsoluble- .
ment liées. Mais il n'en est pas ainsi de 1'intelligt.'Ilce: bien qu'elle
111 ARIST., De aft., l,l, 403 a 16-25, trad. J. TRICOT, p. 9-10. soit de fait rattachée à une matière, elle n'en dépend pas dans son
112 .A:RIST., De a•• , l,l, 403 a 10-12, trad~ J. TRICOT, p. 9: d_ J1ÏV eNv Ëad
existence. M. De Corte & essayé de fonder cette interPrétation sur
TI. "'ÜW Tii~ 'VUxii~ ÉOywv ft :nu-O"mui'tO)'V tÔLOV, ÈVÔÉXOL't' av aùn.v XWO~Eoita... •
El ôè J.L'litiv lanv tÔlOV u'ÙTi}t», oùx av d'l xwoLatl'a· - Cette doetrine les principes généraux de la métaphysique et de la biologie d'Aris-
ariato~lieienne Il ,~ 'labo rée plus tard par les commentateurs mMiévaux : tote.
à la luite de eertaines distinctions ultérieures introduites par Jean PBILOPON'
(De ÂftMno, p . •5, 25, ed. HAYD'OCK, Berlin, 1891), AVDROts (De Â~i.m6, l, 11. BTOB., l, '190, Do~ogr.,
392.
no 12 et 13, p. 6 r, Venise, 1562) et S. THOMAS D'AQUIN (Comm. ia De Aaim4, 11. ÂlUST., De /leMr. aRim., B 3, '136 b 27.
l, 2, no 19, 00. PIROTTA, T... rin, 1925), ont prêconisé la doelrine, admiae encore 115 La doctriM de Z'iAtelligett.ce CM. Âristote, Paris, 193', p. 10~.
de nos jours, de b. dépendance subjective et objeetive. . 111 ~id., p. 108.
49
Cette explication a été combattue fortement parF•. N~nal1t, passive (Tb na{hll'lxov) comprenant le OUJ10ç et l' È1ClÔ'uJ111TLXOV ; d'au-
qui refuse· catégoriquement d'attribuer à Aristote ces conceptions tre part, la partie impassiblr (l'Ô a1ta3Éç), qui comprend le voüç ou le
traducianistes et qui repousse également le créationismeque Tho- ÂOyL<TtlXOV. Ce même antagonisme se retrouve dans l'hymne de
mas d'Aquin et d'autres après lui ont voulu découvrir dans' ce pas- Cléanthe: il y est question du malheur des méchants, qui se laissent
sage. D'après Nuyens la signüication générale du terme e~Qa{kv E:ntraîner par leurs désirs à la recherche insatiable des biens de
ne lai~ pas l'ombre d'un doutè: ~ s'oppose 1 cpUO'EL, c'est-1&e ce la terre, au lieu· de tendre vèrs le vrai bonheur en suivant la voix
qui est par nature, et signifie simplement quelque chose, qui vient de la raison (O'ùv "<1» et en obéissant à la loi divine, qui gouverne
du dehors;. il paraît impossible de préciser davantage la conception le monde 121. li est donc bien clair que notre texte l;lous renseigne
d'Aristote sur l'origine de l'âme, parce que sa psychologie ne con- uniquement sur l'origin~ de cette partie supérieure de l'âme, l'in-
stitue pas un système philosophique achevé. TI admet, d'une part, telligence impassible.
que l'âme (st l'entéléchie du corps et,· d'autre part, qu'elle est Il y a encore un autre élément dont on doit tenir compte dans
immatérielle et éternelle, principe de la pensée; mais·il n'est pas ) 'interprétation de notre texte: c'est que, parmi les stoïciens,. Cléan-
arrivé à faire une synthèse harmonieuse de ces deux aspects de· notre the est le seul qui soit nommé. On peut en conclure, Sê·mble-t-il, qu'il
principe vitaIlls. Cette interprétation va nous permettre de dék·r- s'agit d'une doctrine qui lui est propre. C'est pourquoi l'interpréta-
miner la signüication de notre texte pour le système de Cléanth~. tion de L. Stein n'est pas admissible 122. D'après lui, il serait ques-·
Il importe d'abord de remarquer que, dans l'information doxo- tion de la 1tEQhpu;LÇ, telle qu'elle est exposée par Chrysippe; le
graphique citée ci-dessus, il est question de l'intelligence (vo'Üç) f,; fœtus n'aurait dans le sein de sa mère qu'tme vie végétative: c'~~
non pas de l'âme (VUX~). Cette distinction n'est pas inutile: en seulement au momt·nt de la naissance, par l'aspiration de l'air en-
effet, Posidonius, quia introduit dans la philosophie du Portique vIronnant (9uQa{}ëV), que le c:putOV devient un têi'>ov. D'ailleurs, il
plusieurs conceptions platoniciennes, telles que la trichotomie, nous n'est guère concevable que les stoïciens aient admis que la su~
dit que sur ce point Cléanthè était d'accord avec lui 119; età titre stance subtile de notre pneuma psychique se trouve dans l'air en-
de preuve il donne un extraÎtd 'un dialogue entre le ÀOyLO'J.I,OÇ et le vironnant: c'ESt ce que Bonhoffer a déjà fait remarquer en parlant
OUJlOÇ, composé par Cléanthe, où l'opposition entre ces deux facultés de l'explication de L. Stein 123 ~ Cependant l'interprétation qu'il pro-
de l'âme apparaît très nettement 120. D'après ces indications Cléan· pose lui-même ne tient pas compte non plus du caractère exception..
the distingue donc deux parties dans l'âme: d'une part, la partie nel de la doctriIie de Cléanthe: d'après lui, en effet, l'intelligence
existerait de façon latente dans l'embryon, parce qu'elle y a été
111 F. NUYENB, .op. cit., p. 31·33. introduite par la semence. Il est bien clair pourtant que cette posi-
F. NUYJ:NS, op. cit., p. 290-293.
118
tion· n'a rie~ d'€'Xceptionnel: nous avons vu que Zênon explique la
119 GAL., De pZac., Hippocr. et Pw.f., IX,. 1 (.01. V, p. 6, S3 K, p. 653, lw.
MULLER), SVP, l, 571: nooELÔrov~ ••• ÔELXVUOLV Èv 'tfi nEQi na:Doov nQuyJ.LU'tE~ transmission de la vie par la division du pneuma psychique:. une
ÔLOLXoutLÉVOUç T)tWç imb 'tQt.iilv ôuvuJ1lrov, ÈnLituJlll'tLxiiç 'tE xal OuJ.LOELÔoÜç xal parcelle du souffle vital·· du père est contenue dans le sperme et
loytmLxiiç' Tijç ôi alrrijç ÔOÇllÇ 0 nO<1E~WV~ lÔELtEV ttVUL xat 'tOv KltuvDt)v. passe dans le fœtus. L'explication que M. De Corte a donnée du.
120 GAL., De plac. Hippocr. et Plat., V, 6· (vot V, p. 416 K,. p. 456 Iw. texte du De generatione animalÎum d'Aristote; n'est donc ·guère
MÜLLER), SVF, l, 510: nlV JlÈv oùv 'tOü KlE4vDouç yvroJlllV imiQ 'toU nu'Ô'r)'tLXoü
plus admissible ici. Si le OUQa-3Ev n'avait d'autre signification que
'tT)ç 'i""x.T)ç lx 'tOOvbe cpa(vEaDu{ CJlTI(n 't00v Èn&v·
AOyLO.,wÇ· TL1CO't' laD' ô floUÂ.EL, OutLÉ; 'tOVtOJ.LOL CPQuoov. le traducianistne stoïcien, on ne voit vraiment pas pourquoi Cléan-
eu",Oç'<o>i y', 00 ÂoyLOtLÉ, nciv ô flouÀOJlUL nOL.Eiv. the serait seul nommê parmi les stoïciens.
A. f}a.oLÂ.I.XOv <d>1CE<Ç> • nÀ1Îv oJ.W>Ç EbtOv miÂLv.
e. oov èlv E1CLitu~, 'tuVD' 01CroÇ yE'Vl]<1E'ta.L.
To\,.d 'tà o.JlELfluia lUeuv60uç CJlTIoi" dVa.L nooE&hOOvLOC; ÉvUQi'OOç h~tueWJlMI ni" 121 STOB., Eol., l, 1, 12, p. 25, 3, SVP, Ii 531, 16-21.
nEQL 'tOÜ nu'Ôll'tLxoÜ riiç 'i""Xiiç yvro"'11v Ul1tOÜ, EL yE &ri nenOLll XE 'tOv AoyLO..,oV 'tip 122 Pl1Icho'Zogie der Stoa, l, p. 163.
9uJ1<il Ô~OJlEVOV wç ÉUQov hÉQ'P' ua EpQ:td 1&M die Stoa, p. 51.
b STOlèis~

n y a une troisième donnée dont on doit tenir compte dans l'in!'l' avoIr besoin de cette nourriture corporelle; eepend8\llt Cléanthe
t.erprétation de ee texte: les autres philosophes qui f~rment groupe affirme que même le soleil, l 'hégémonikon du monde, ne se passe
avec Cléanthe. Si l'on excepte Anaxagore, dont la psychologie nous pas de cette pâture et que les exhalaisons de l'océan lui servent de
est moins bien connue, ceux-ci .représentent deux grands courants noumture 128. Peut-être que, d'après Cléanthe, l'âme se nourrit
de la philosophie grecque, qui défendaient la doctrine de l'immor- des effluves du sang durant son union avec le corps et que, dans
talité t:t la mettaient -en relation étroite avec la préexistence de l'âme sa vie séparée, elle vit de la même nourriture que le soleil.
humaine. Or nous savons que Cléanthe admettait la survie de l'âme La psychologie de la connaissance montre également que Cléanthe
après la mort jusqu'à la première conflagration, et cela pour tou.tes ne s'est pas dégagé du matérialisme stoïcien: sa conception de la
les âmes sans distinction, alors que Chrysippe ne l'admettait que sensation le prouve à l'évidence: la définition de la sensation géné-
pour les âmes des sa~ Hf. On peut se demander dans ce cas. si ralement admise par les philosophes du Portique était la suivante:
Cléanthe n'a pas comme les pythagoriciens et les platoniciens à qui nJJtWO"lÇ EV ",uxii 121. ~pendant les stoïciens n'étaient pas d'accord
on le comp~re, admis cette même corrélation entre la survie et la pré- sur le sens exact qu'il fallait donner au terme nJJtwO"lÇ. Cléanthe
existence de l'âme humaine. S'il en était ainsi, on pourrait donner conçoit cette impression de façon toute matérielle, comme l'écriture
au terme 9uQ·aôEv une explication pleinelm"nt satisfaisante, qui s'ac- ou le dessin sur une tablette de cire: certaines parties sont enfoncées
corderait d'ailleurs avec la doctrine des autres philosophes dont tandis que d'autres se montrent en relief (xaTù dO"ox;rlv TE xaL
parle notre texte. Dès lors,· quant à la doctrine de Cléanllie sur E~OX~V) et c'est ainsi que se constituerait dans la partie principale

l'origine de l'âme humaine, nous croyons qu'il faut faire une 'dis- de l'âme une image de l'objet observé 128. Chrysippe n'admet pas
tinction entre l'âme passive, d'une part, dont l 'origine ~st expli- cette interprétation grossière de Cléanthe et conçoit cette impres-
quée selon le traducianisme préc~nisé par Zénon, et l'intelligence, sion comme une transformation d'ordre qualitatU (Ét"EQOLWO"lÇ ou
d'autre part, qui préexiste· à son union avee le corps. àUOLWOlÇ) 129. Ces deux: conceptions de la connaissance supposent
" S'il en est ainsi, on peut se demander évidemment si les preuves incontestablement un hégémonikon qui n'est pas totalement dégagé
par lesquelles Cléanthe veut établir le caractère corporel de l'âme de la matière: l'objection que font les adversaires de la théorie de
humaine, s'appliquent aussi à l'intelligence. Peut-on ·attribuer à Cléanthe, consiste uniquement ·à dire que _cette matière, dont l 'hégé-
cette partie supérieure de l'âme le caractère pneumatique que Cléan· monikon est composé, est tellement subtile et si peu solide, qu'on
the affirme de l'âme en généraIT L'opposition entre ces parties de ne peut guère y concevoir des impressions stables 130.
l'âme humaine ne doit-elle pas être fondée sur une différence de Dans une de ses lettres à Lucilius, Sénèque parle encore d'un
natm:e f D'après les rares informations que nous pouvons recueillir, autre point de désaccord entre Cléanthe et Chrysippe, la nature
Cléanthe ne semble pas avoir poussé son dualisme psychologique
"jusqu'à ses dernières conséquences: ainsi il admet, comme Zénon et 128 CIe., De ut. deorotn, II, 40, SVF, l, 504.
121 SEXT. EKPIlL, ~dl1. math.; VII, 228, SVF, l, 484.
Chrysippe, que l'âme se nourrit continuellement des effluves du
" 128 SEXT. EIlPIR., ibid., SVF, l, 484. q>«vtao~ oùv iCJ"tL xa"t' uùt~ M{J)OI-Ç
sang 125. On peut évidemment se demander s'il ne s'agit pas ici de
I:v "i'Uxii. neQL ~~ eü6ùç xaL ~t.ÉO't1)aav· KMâv&r)~ ~ ydQ ~xOU<Je riav MCOOI.V xa"tà
i 'âme. inférieure: en effet, puisque l'intelligence a une origine dU- elaox1lv 'Œ xal Èsomv, œo:7tf:Q xaL < -ritv > 6ui. "tWv OOx-ruÂ.Uov yLyvo~V "toü
férente et survit à la séparation d'avec le corps, elle semble ne pas ~QOû WnCOOL'Y.- ID., ~dl1. j{ath.., VII, 312, SVF, 'l, 484; :W., ~d". Mat".,
VIII, 400, SVF, 1, 484-
129 SEXT. EIlPIB., ~d!l •. Math., VII, 221, SVF, II, 56; DIOCLts lrrA.oNts
~2f ~IOG. ~A.., ':II, 157 , SVF, I, 522: Kltavfh]; JLh oùv :7t&.o~ !:7tL8U1J.LÉVEL'Y
'chel DIOO. LA., VII, 50, SVF, II, 55.
(1Jcil. "tW; """,xaç) ~XQL Tfiç Ëx.-ruQroae(J)Ç, XQvalJt1tDÇ 6È"t«Ïç "trov oo«pwv J16vov. -
130 SEXT. EllPIB.., Pyrrh. hypotyp., II, 70, SVF, l, 484: Ë:7teL omo ~ "i'UxTI xaL
Platon mettait également des degrés dans l'immortalit6 d'après la conduite des
hommes en cette vie; cf. l'im., 90 B. . " . ~yeJ.LOVI.XOv :7t"VEiif.LÔ. icnw "i Â.e:7ttoj.LEQÉCJ"teQov :n nveVJU1fOÇ, W; cpa.aL\, où OOVl)<JE"taL
125 GAL., De pZac. Hippocr. et Plat., II, 8 (V, p. 283 K, p. 248 Iw. MULLER),·
"t1-Ç M{J)OI.V bnvoELv Ëv amit> oU"tE xa"t' elooxTIv xa.i. Ë;OX'lV, ~ btt "twv acpQ<1y(6caw
BVF, I, 521. oQ~iJ.nr.~~ [xa"td] nav "tEQa"toÂ.oyouJAÉv'lV:~EQOL(J)nX1}v.
CLÉANTHE D'ASSOS 53
LÊ STÔléiSMI

de la marcbè: «inter Cleanthem et discipulum eius Chrysippum- indications, Chrysippe 8 'est probablement écarté de la doctrine
Don eonvenit quid Bit ambulatio: Cleanthes ait spiritum esse a générale de l'écol~, lorsqu'il engage directement la partie principale
principali usque in pedes permissum j Chrysippus ipsum principa- de l'âme dans toute activité humaine: il inclinerait donc sur ce pomt
le» 131. On doit se demander tout d'abord quel est le nœud 'de cette vers les idées de Straton de. Lampsaque.
controverse. La lettre de Sénèque, où cette information ESt donnée, Cette psychologie de la connaissance montre que la supériorité
examine si les vertus sont des êtres animés: Sénèque s'élève aVE.e de la partie principale de l'âme est bien relative: étant matérielle
vigueur contre le fractionnement ridicule de l'âme humaine en des comme la partie inférieure, elle n'est pas complètement impassible.
milliers de petits êtres vivants, d'après le nombre des vertus qui Elle subit au contraire les impressions du monde environnant com-
s'y trouvent, et défend la thèse d'ap~ès laquelle la vertu at une me une tablette de cire, bien que, d'après Cléanthe, elle ne soit pas
disposition de l'âme une et indivise. C'est "entraitanteettequestion directement engagée dans l'activité et la passivité de nos organes 136.
qu'il objecte qu'on pourrait également· substantialiser les actions L'intelligence

de Cléanthe ressemble donc au vou; d'AnaxaO'ore 1:1 ,

humaines et considérer l'action de se --promener comme lin être qw, tout en dominant le monde matériel, est lui-même engagé dans
vivant "distinct. En parlant de la eontro~'rse entre Cléanthe et la matière, comme son élément le plus subtil (Âmtotatov) et le
Chrysippe, il propose de suivre l 'exemple de ce dernier et de se plus pur (xa{}aQcOtatov).
moquer de cette accumulation de petits êtres animés dans l'unique
âme humaine. D'après ce contexte, le nœud de la question semble ••*
être de savoir si oui ou non les actions humaines peu~"nt être ·con-
sidérées comme des entités plus ou moins-indépendantes. Cléanthe," De même que le fondateur du Portique, Cléanthe a calqué sa
en admettant que les actions humainES sont provoquées par des conception de l'univers sur son système psychologique. Le cosmos
courants pneumatiques qui partent de 1'hégémonikon et se dirigent est conçu par lui comme un organisme énorme, plein de" vitalité har·
\Ters l'organe approprié, affranchirait dans une certaine m€sure les" monieusement ordonnée, dont 1'hégémonikon se trouve dans le so-
actions humaines! l'égard de la pa.rtie principale de l'âme j tandis leil136. Après l'exposé que nous avons donné de la psychologie de
que Chrysippe considérait toute activité comme un~ certaine dis-' Cléanthe, il n'est pas difficile· de se rendre compte de la significa-
position de 1'hégémonikon lui-même. tion de cette doctrine. En effet, 1'hégémonikon est vraiment le cen-
D'autre part, ce problème ne semble· pas être sans rapports avec tre de la vie. Non seulement de la vie cognitive, puisque les impres-
la question de la localisation précise des sensations et des affections. sions du dehors viennent mettre leur empreinte dans sa matière
D'après la doctrine générale des stoïciens, les affections seraient le "subtile, mais aussi de toute l'activité" de l'organisme, puisque celle-ci
fait des organes touchés, tandis que les sensations auraient li~u dans est causée par les courants pneumatiques que le centre émet dans
l'hégémonikon lui-même 132. Par là ils se séparaient, d'une part, les différentes dkections. L'âme humaine est une parcelle de cette
d'Épicure, pour qui les sensations aussi bien que les affections âme du monde, qui pénètre et anime tout ce qui existe 181. La con-
avaient lieu dans l'organe qui avait reçu l'impression 133, et de ception du soleil comme un être vivant n'était pas une nouveauté
Straton· de Lampsaque, d'autre part, qui localisait· toutes ces acti· dans" la philosophie grecque: cette astrobiologie se trouve déjà
. .

\Tités psychiques dans la partie principale de l'âme 13". D'après ,ceS


XtÙ 'tà; a.tath}œ" I:v 'til» I)yexovuccp, o6x I:v ~oiç ne:rcMtoCJL 'tO:tou; avvCcna.a6-a.&..
131 SbŒQUE, Ep., 113, is, SVF, l, 525. Ot. ~. HoDID, op. Dit., p .. 96.
132 AiTros, Plac., IV, 23, l,Dextogr., 414: Oi ~-rroixo1. 'tà fÙ:v :tuih) I:v -ro~ 135 P •. BARTH - A. GoEDr.cxntlJYER, op. oit., p. 43.
:tenoVDexn. 'tcmmç, -rà; ôè a.tath}oEt; I:v 'tep fJYEJ.LOVLXep. 138 STOB., l, 452 W: IO~uvft1)~.o ~"t(liLXOç I:v I).Lcp Ëcp1}oev dVa.L "to ftYEJLOVLXOV
131 Arrws, Plac., IV, 23, 2, Dog;ogr., 414: '&tlxouQoç xal -rà :tuin) XtÙ 'I"à;
"(00 x60flOU.
131 HERK lAS, Irri8. genJQ. phQo,., 14:, SVF, l, 495: Ti)v ôÈ 1I/\'xi)v Ô~' 0).0" lOÙ
o.toihloEU; I:v 'toiç nveOvD-60L -rMOU;, -ro ôÈ fJYEJ.LOVLXOv âna.'f}Éç.
13"" AiTws, Plao., IV, 23, 3, Doa;ogr., 415: ~"(Qu'twv xo,1. 'I"à :tain) 'ri}ç "INXiiç x6oJtOU ÔL~U~V, t'je; JLiQ~ f'tt'Éxovt~ 1)f1dç E"'i"'xoüri«\.
CLtANTHE D'ASSOS 55
54 LE STOICISME

exposée dans l'Eptnort"s et dans les ouvrages d'Aristote. CIéanthe remarquer qu'il était trèS ripandu daM la Grèce ancienne 140; il n'a
toutefois en donne une prenye bien stoïcienne: il cherche à détermi=' donc pas éUS in~roduit d~Asie par les 'philosophes stoïciens.. Ce qui
ner avec précision la nature du feu dont les astres, et spécialement nous paratt plus spécüique'ruent oriental, ce ne sont pas des pièces,
le soleil, sont composés: 00 feu n'est certainement pas semblable au de doctrine séparées, mais l'esprit qui anime le tout et qu'on pour.
feu ordinahoe, qui consume la matière combustible; il doit donc res- rait caractériser en deux mots: animisme universel et immanence
semble; à cet autre genre de feu, qui est le principe de vie des êtres totale.
vivants. Si le soleil et les astres sont' constitués de ce feu vital, Cléanthe s'ést servi le premier du terme pne-uma· pour désigner
c'est qu'ils sont animés d'une vie exubérante, qui se répand sur l'âme du monde 141. L'accord entre la psychologie humaine et la
l'univers tout entier 138. Faut-il reconnaître ici des influences orien- psychologie du cosmos est donc complet: de même que le pneuma
tales f Certains le prétendent, et la chose est d'autant plus probable psychique anime notre organisme tout entier, ainsi le pneuma cos-
que Cléanth~, comme presque tous les stoïciens, ut originaire mique pénètre jusqu'aux extrémités les plus reculées de ce grand
d'Asie 139• Cependant, si l'on prend séparément les _différentes thè- organisme qui s'appdle le monde. On peut se demander si ce chan-
ses d.e la doctrine stoï6ienne, il est possible, croyons-nouS~ de leur gement daM la terminologie dénote une évolution dans la doctrine.
troUVf:r toujours des antécédents grecs, qui ont préparé le terrain. La raison pour laquelle Cléanthe n'a pas adopté la terminologie de
Spécialement en ce qui concerne le culte dn soleil, A. Dieterich fait son maître pour désigner l'âme du monde, est sans doute en rapport
avec son dualisme psychologique·: nous avons vu, en effet, qu'il se
. 138 CIeo, De nat. deorum, II, 41, SVF, l, 504: «atqui hie noster ignis, quem
servait des termes ÂOyLO"J.lOç ou \'oüç pour désigner la partie supé-
usus vitae requirit, confeetor est et eonsumptor omni~ idemque, quoeumque
invasit, cuncta disturbat ae dissipat. Contra ille eorporeoll vitalis et salutaria rieure de l'âme, qui, tout en étant matérielle, occupe cep€·ndant une
omnia conserva t, aUt, auget, sustinet sensuque adficit:t. Negat ergo e888 place privilégiée et n'est pas directement f:·nga~ée dans toute acti-
dubium (Cleanthes), horum ignium sol utri similis sit, eum is quoque efti· vité humaine. C'est pourquoi il pouvait difficilement se servir de
ciat, ut omnia floreant et in suo quaeque genere pubescant. Quare cum solis ce terme pour désigner l'âme cosmiqüe tout entière, qui fait jaillir
.ignis similis eorum ignium sit, qui sunt in eorporibus animantium, solem quo· la vie jusque dans les recoins les plus cachés' de l'univers.
que animantem esse oportet, et quidem reliqua astra, quae oriantur in ardore
eaelesti, qui aether vel caelum nommatur. . Cet exposé de la cosmobiologie de Cléanthe nous âmène à parler
139 Fr. Cumont (Le. mysth'e8 de. Mithra, Bruxelles, 1913, p. 22) insiste de ses conceptions théologiques. Mais avant d'étudier la notion
surtout sur les rapports qu'il y a entre le eulte de Mithra et le sto-ïeisme: même de Dieu, il sera utile de voir / comment Cléanthe arriVE: à la
Cl L'adoration de l'astre du jour comme dieu principal du paganisme ne s'in-
construire. Dans les fragments qui. nous ont .été conservés de sa
spire pas seulement des spéculations philosophiques des greu; elle 8e fonde
sur une dognuatique spéciale, qui a pour premiers auteurs ces prêtres astrono-
philosophie, on trouve deux esquisses concernant le chemin qui con-
mes de l'orient, auxquels on conservait le nom de Cl Chald~ens.. Suivant leurs duit à Dieu. La première est envisagée d'un point de vue historique
doctrines le soleil, qui occupe le quatrième rang dans la série des planètes, et psychologique: ce sont les causes qui expliquent la croyance de
plaoo au milieu d 'elleseomme un roi entouré de Iles satellitell (fJacnl.eùç -Hlwç)
réglait le cours de. cell astres errants et le mouvement même des cieux. Sàn
globe ineandescent .déterminait la marche des autres corps sidéraux. TI était 140 A. DIETEBICH, ~brCJZM, Leipzig, 1891, p. 54.
le CI cœur du monde» (xCl.Qaea TOÜ xOoJ.W") qui par sa chaleur animait tout ce ·141 TuTULL., .A.pol., 21, 10 (ed. J. P. WALTZlNG - A. SJ:VE1WNS, texte et
grand organisme ». - J. Bidez rattache la conception du soleil chez Cléanthe trad., Paris, 1929, p. 49). Apud vestros quoque sapientes M)yOV, id est serma-
plus spécialement ail eulte syrien de Helioll ou Baal xooJ.W'XQci"f(a)Q: Cl C'est dire nem &Plue rationem, eonstat artifieem videri UDÎversitati&. Hune enim Zeno
que Cléanthe, en plaçant l'astre du jour iL la tête de sa Cosmopolis, ne faisait determinat faetitorem, qui euneta in disposiüone formaverit eundum et fatum
qu'adapter la théologie orientalisante' du Portique l une idée admise depuis voeari et deum et animUIJ,l J'ovin. et neeell8itatem omnium remm. Haee Clean-
assez longtemps et BOUS des formes diverses dans tout le mysticisme aêiatique ». thes in spiritum congerit, quem permeatorem universitatis affirmat. - H. LltIs-
(La cité du monde et la cité du ,oleù, p •.274). - Le soleil occupe également GANG, Der 7u:ilige Geiat, p. 50: «aIs Bezeiehnung der Substanz der ....Gottheit
une gran.de place dan a la littérature hermétique; cf. J. KBOLL, Die Lehre~ ~. trat das 1tVEÜJ.W. zuerst bei Cln7"si~~ auf 11 ~ le texte ~ité rrouTe 'lue cette rem",,·
Herme, Tri81uepÜltoB, )Iunster, ~928, p. lOt, Dt 9, que est inexaew,
56 LE 8TOICISME CLÉANTHE D'ASS08 57
l'humanité· aux dieux. La seconde est d 'alllire strictement philosop~­ est également 8J.DBl du monde 145. TI n'est pas étonnant non plus,
que ~·t constitue une preuve de l'existence de ·Dieu. Nous n'entrerons après l'exposé que nous avons fait de la psychologie de Cléanthe,
pas dans le détail de cette preuve, mais il faut pourtant en dire un que ·le nom de Dieu soit attribué également A la partie la plus
mot· pour préciser la notion de la divinité. Le point de départ de élevée de l'âme, c'est·à·dine l'intelligence 146. En outre, puisque
cette arguLlentation, c 'est qu'il ya dans la nature différents de- l 'hégémonikon chez l 'homme est situé à una place déterminée et
grés de perfection. Ainsi, parmi les êtres vivants, les uns sont plus qu'il en est de même pour l'hégémonikon du monde, il est naturel
parfaits que les autres. Il faut en conclure qu'il en' existe un qui que cet endroit soit également considéré comme Dieu: c'est la voûte
est le plus. parfait ('XQclnatOV ~ov) ,car une ·série indéfinie d'êtres brillante du ciel 147; tel est le sens
qu'il faut donner au terme
da pIns en plus .parfaits n'est pas possible. D'ailleurs les .perfec- aeth61" ainsi qu'au terme mundus. Car ce dernier mot ne semble· pas
tions que nous connaissons en ce monde·, ne sont pas susceptibles désigoor l'univers dans sa totalité, mais plutôt le monde sidéral,
d'un accroissement indéfini. Or si nous regardons les êtres avec ou encore plus précisément, la sphère des fixes U8. On pourrait se
lesquels nous vivons, nous constatons que l'homme surpasse et. do~. demander pourquoi parmi les dénominations de la divinité ne figure
min~ tous les autres par sa:bealité corporelle et par ses qualités pas le soleil, alors qu'il a été d~igné par Cléanthe comme le siège
psychiques. Cependant, A y regarder de plus· près~ l'homme non de l'hégémonikon du monde. Nous croyons que cette question, tout
plus ne peut pas être l'être le plus parlait, parce qu'il est constam- en étant légitime, ne présente qu'un intérêt secondaire: ce qui im-
ment sujet à de multiples faiblesses morales et physiques. L'être porte au point de vue théologique, 00' n 'l6St pas tant le siège de
le meilleur et qui est parfait à tout point de vue sera donc plus l 'hégémonikon, mais l 'hégémonikon lui-même. Quant a.u siège, il
parfait que l 'homme. Il sera orné de toutes les vertus et n'admettra n'y a pas de doute qu'il se trouve dans le monde sidéral; si l'on
en lui aucune faiblesse: toiito ~F. où ~LO(aElreEOÜ. "EatlV uQa 9EÔÇ tu. veut des déterminations plus précises, les info·rmations ne concor-
Le S€ul point qui .nous intéresse dans cette preuve, qui a des accoin- d~·ntplus: c'est ou bien le soleil ou bien la sphère des fixes ou bien
tances manifestes avec l'argumentation aristotélicienne donnée dans le monde sidéral dans sa totalité 149.
le De Pk1wsophÙJ. pour prouver l'existence de Dieu l43 , c.'est la notion Il n 'y a d~)DC aucune contradiction dans les différentes dénomi-
de la divinité qui s'y fait jour. Dieu est un être vivant, qui sur- nations de la divinité f:t. les· reproches de l'épicurien Velleius à
passe tous les autres en perfection; il se trouve au sommet de la l'adresse de Cléanthe ne sont pas fondées. Ces dénominations se
série graduellement ascendante des perfeetionset, de plus, il. est ramènent toutes, en somme, à l'âme du monde, ou plus spécialement
l'être parfait à tout point de vue; il n'admet aucune faiblesse mo-
rale ni physique. Cette repr~entation correspond tout à fait A 145 AtTIU8, Plo.c., 1, 7, 17 (Dozogr., p. 302 b 15), SVF, l, 532: âLOyÉvY}Ç xat

l'idée profondément religieuse de la divinité qui se· manifeste dans KÀeuVÔ1)ç xw OlvmtLÔ1}ç (-cov OeOv) TÎ]V.fOÜ XOOJ.LOU ,,",Xtlv.
146 CIctBoN', De fto.t. cleorom., l, 31, 8VF, l, 530: (Cleanthe8) totiU8 naturae
l 'hymne célèbre que Cléanthe a adressé à Zeus 144. menti atque animo tribuit hoe nomen (seil. deum) •.• nihil ratione eenset divi-
Nous pouvons abord.er maintenant les différentes conceptions de nius. Mnrocros: Octa11Ï4U, XIX, 10, SVF, l, 532: Cleanthes enim mentem,
la divinité attribuées au philosophe d'Assos. Il est tout à fait naturel, modo animum... plerumque rationem deum disseruit. .
141 CIe., De wo.t. cleorum, l, 31,8VF, l, 530: (Cleanthe8) ultimum et altiasi-
après coque nous avons exposé plus haut, que l'âme du monde,
mum atque undique el.reumfusum et extremum omnia eingentem atque eom-
considérée comme un souffle divin qui pénètre l'univers, soit appelée ple:mm. ardorem, qui aether nominetur, eertiasimum deum judieal - LACT.,
Dieu: puisque- le cosmos est un être vivant et que, dans tout vivant, Iut., l, 5, 8VF, l, 534: Cleanhes et Anaximenel aethera dieunt e88e summum.
l'âme est plus parfaite que le corps, il faut bien admettre q~ 'il en deum.
148 CIc., De t16t. cleorum, l, 37~ 8VF, l, 530: C1eanthes autem, qui Zenonem
audivit una euro. eo, quem proxime nominavi (seil. Ari8tone) tum ip8um mun-
H~ SEXTUS EllPIB.., .Adl1. Math., IX, 88, SVF, l, 529. dum deum dieit e8le. - Ct: J. MOREAU, L'cime du monde, p. 111 et p. 117-118.
143 ARISTOTE, Dialogorum fragmenta, ed. R. W ALZER, ll'ireIlze, 1934, :p. 80, 149 CIC., De tl4t. cleoncm, l, 31, SVF, l, 530: (Cleanthe8) di"ini~teQ1 OIq~elQ
Ui STQB., Eel., I, l, 12, p. 25, 3, SVF, Ii 531. tribuit ~~
CLÉANTHE D'ASS08 59
58 LE BTOlCISME

à l'intelligence cosmique, qui. a IOn siège dans ·lemondeaidéral. comme Cléanthe; ensuite passant à la localisation de cette intelli-
.Cette localisation de ·la divinités~accorde pleinement avec laqua-'" gence, il attribuerait le nom de dieu au « mu-ndus », qui désigne..
trième des causes qui expliquE-nt historiquement et psycholQgique- encore une fois le monde sidéral. et finalement à la sphère des
ment la croyance de l 'humanité aux dieux, à savoi~ la r~aritê, fixes,. « qui domine et entraîne dans son propre mouvement les
l'ordre, la variété, et la beauté des mouvements célestes 150. Cette orba; planétaires, dont le système est ici particulièrement désigné
conception n'est d'ailleurs pas propre à Cléanthe : elle est alléguée par le terme mundus» 163. Nous retrouvons donc de part et d'autre
également par Aristote au troisième livre de son D8 Plilo$Opkia la reconnaissance du caractère intellectuel de la divinité, ainsi qu~
comme explication de la croyance en Dieu 1151. 'On pourrait se de- la localisation de l'intelligenoo divine dans le monde sidéral, et plus
ma.nder toutefois si cette conception de la divinité comme l 'hégé- spécialement dans la sphère des fixes. Il est donc bien probable que
monikon .(lu monde peut s'accorder avec l'idée de Dieu qœ nous Cléanthe a subi l'influence de ce dialogue aristotélicien; c '{,st sur-
avons trouvée dans l'hymne de Cléanthe et dans sa preuve de tout par ce dialogue que les philosoph€s hellénistiques ont pris con-
l'existence de Dieu. En effet, si Dieu n'est qu'une partie du grand tact avec le système du Stagirite 1~.
organisme cosmique, même s'il en est la partie principal~, comment Il y a encore un autre point sur lequel Aristote et Cléanthe se ren-
peut-il être considéré comme un 't'ÉULOV )toi. «ÏQ1.O'tov tci>ov t - La contrent: c'est la nature de l'âme et de Dieu, telle qu'elle nous €st
seule réponse qu'on puisse donner à cette question, c'est que la connue encore une fois par l'inrormédiaire de Cicéron: D'après ce
conception moniste du cosmos ne compromet pas dans le système dernier, Aristote aurait été amené à admettre, en dehors des quatre
de Cléanthe la substantialité de chaque. être, car on pourrait poser éléments connus, un cinquième, paree qu'il ne parvt·nait p~ à expli-
exactement le même problème pour tous les êtres e·t spécialement quer à l'aide des premiers l€s activités supérieures de la vie, sur-
pour les hommeS;. un monisme conséquent ruine évidemment la per- tout l'activité de la pensée 155. Cette quintessence, plus subtile et
sonnalitéhumaine et la responsabilitémorale.C '€St parce que le plus mobile que les dutres CJ"tOlXEia, serait donc l'élément constitu-
monisme stoïcien n'est pas la solution d'un problème métaphysique, tif des âmes et des dieux, ou, comme il dit ailleurs, des astres et
qu'il n'a pas été poussé à ses dernières conséquences logiques. d€S intelligences 156. J. Moreau fait observer au sujet de ce texte,
Une dèuxième rEmarques 'impose au sujet de la théologie de qu'il n'y a pas de raisons d'y voir des contaminations stoïciennes:
Cléanthe: c'est sa ressemblance frappante avec les conceptions théo- « A l'époque du De Philosophia ... , l'éther n'était pas encore ce

logiques attribuées par Cicéron à Aristote et qui sont empruntées qu'il devient dans le De Caelo, une matière naturellement apte A
au troisième livre du De Phùosopkia 1152. D'après ce texte le Sta-
163 J. MOREAU, L'lime du monde, p. 117·118.
girite reconnaîtrait d'abord comme dieu l'intelligence, exactem€>nt 164 W. JAmER, .A.ri8totelea, Grundlegung ew,. Geachichte .e€ur Eft.twick·
1ung, Berlin, 1923, p. 130.
160 CIe., De Mt. deorum, II, 15, BVF, l, 528: quartam eausam e88e, eamque
. 155 CIe., !U80., 1, 10, 22: Ari.atoteles longe omnibua - Platonem semper
vel maximam, aequabilitatem motui couversionum < que> eaeH, solis, lunae,
exeipio - praestans et ingenio et diligentia, eum quattuor nota illa genera
siderumque omnium distmctionem, varietatem, pulehritndinem, ordinem, qua-
prineipiorum euet eomplèXus, e quibua omnia orerentur, quintam quand am
rum rerum a.speetua ipse satis indiearet non esse ea fortuita. -
naturam eenset eeee, e qua lit mens; eogitare enim et providere et diseere et
151 SaTo ElI:PIB.., ~dl1. Math., IX, 20 (ABIST., Dialog. fmgm., 00.. W ALZZR,
doeere et invenire aliquid et tam mwta [alia] meminiase, amare odiaee, cupere
p. 74): 'Allà.&Ti xo.1. MO "t00v J1nEOOQW'V' 9!aaa.J1tVoL yàQ ~. 4tJ1ÉQo.v f4h 'i).uw
timere, angi laetari, haee .et aimilia eorum in horum quattuor generum messe
1CEQl.:toÀOÜVl"a, vVx"tcoQ ai Ti)v mux"tO'V "t00v 0JJ..œv runÉQCO'V XL'V'TIOW, bOflLO'UV dva.L
nva. tnov "tOv Tilç "toLalin}ç xLvi}oeooç xai. Ma;Laç UL"tUW. nullo putat; quintum genus adhibet vaeans Domine et sie ipsum animum
1112 CIe., De Rat. Morum, l, 12, 33: Aristotelesque in tertio de philo80phia.
b8i>".i XEWV appellat novo nomine quasi quandam eontinuatam motionem et
libro multa turbat a magistro suo Platone dissentienB; modo enim. menti omnem ·perennem.
.156 CICÉRON, ~oad., 1, 7, 26:, Quintum genua, a quo essent utra mentesque,
tribuit divinitatem, modo mundum ipsum deum dicit esse, modo aUum quen·
dam praeficit mundo eique eu partis tribuit ut repUeatione quadam mundi Bingulare eorumque quattuor quae supra dixi dissimile Aristoteles quoddam
motum regat atque tueatur, tum eaeli ardorem deum dicit eue non intelligenll esse rebatur. - CIe., T1UC., l, 26, 65: lm au~ est quinta quedam natura,
Çft~lulQ ~ul1di e&&e partem, ~uem aUo loco irse dCBi~navit deqlQ, . ~b ArÏ8~te~e ~ducta ~rimum, haee ~t .4e9r\lDl ~~ çt ~n~onun,
60 LE STOICISKE si
se mouvoir c~ulairement, .destinée à fournir dans le· système défi:...
nitif la simple puissance du mouvement circulaire, la virtualité du
premier mû appelant l'action- du pr~·mier moteur; il est, pi~ naive- •••
ment, la réalité qui exerce des fonctions psychiques, la substauee
spirituelle ~eprésentée à l'imagination, et comme k-lle revêtant les Après cette analyse des principaux textes qui se rapportent à la
espèces d'une matière subtile» lU. doctrine du pneuma chez Cléanthe, nous devons nous demander si
Cet éther,· qui serait considéré par Aristote comme la substance cette doctrine marque une certaine évolution par rapport à celle
de l'âm.e et de· Dieu, 8 'identifie évidemment avec le feu vital que du fondateur de l'école. Nous croyons qu'une certaine évolution
Cléanthe· a reconnu dans le soleil et dans le monde sidéraL n dis- peut être notée, principalement sur deux points:
tingue très nettement ce feu d'avec l'élément terrestre du même
nom,en ce qu'il ne consume pas la matière, mais il est au contraire 1. La doctrine du pneuma· a été élargie par le philosophe d' Assos
un principe de vie et de mouvement: il est donc de même nature de manière à constituer le fondement de sa conception du monde.
que le souffle vital qui nous anime. Le pneuma est-il d~)DC supérieur Nous avons dit plus haut qu'il s'est servi du terme pneuma pour
aux quatre éléme-nts, comme l'éther d'Aristotef Il semble bien que désigner l'âme du monde, qu'il confond avec Dieu, et il est le pre-
le rapport des quatre éléments avee le pneuma ne soit pas le même mie.r à le faire: aucun fragment de Zénon n'emploie le terme pneu-
que celui qu 'iIsont a~c la quintessence aristotélicienne: dans les ma dans le sens indiqué ci-dessus. De plus, dans une information
deux cas il y a une supériorité manifeste par rapport aux éléments, doxographique de Tertullien, les conceptions théologiques des deux
mais elle est d'une autre nature. Chez Aristote, l'éther estsupé- philosophes sont juxtaposées et Zénon se· sert du terme Àoyoç pour
rieur aux autr~s comme élément (O't'OlX,Eiov ), tandis que, chez les désigner la divinité, que Cléanthe appelle pneuma.
stoïciens, il s'agit d'une prééminence de principe (àQx,lÎ), bien que,
2. On aurait pu s'attendre à ce que le dualisme· psychologique,
dans les deux cas, cette supériorité entraîne une supériorité de sub-
emprunté à Platon, dégage notre principe vital, ou du moins sa
stance ou de nature 158. .
partie supérieure, de l'emprise de la matière, mais il n'en est rien.
La substance de l'intelligence humaine et divine est nettement dis-
151 J. MoB.EAU~ L'4me du monde, p. 122. L'auteur écarte le soupçon de eon- tinguée des quatre éléments. De même que la quintessence aristo-
taminations stoïciennes en eomparant la doctrine de ces fragments,d 'uné part, télicit:nne, le pneuma surpasse les éléments par sa subtilité et sa mo-
avec 1'EpinomlBet, d'autre part, avec les écrits cosmologiques et physiologi-
ques d 'Aristote. Cf. E. BIGNONE, L'Âristotele perd'Uto e ZII formo.zioM
bilité, mais il reste pourtant matériel comme eux. Cependant on ne
liJ.o801ica di Epicuro, Firenze, s.d., 2 vol., l, pp. 227-272. J. BIDEZ, U" rin- saurait contester que ce dualisme psychologique soit le point de
gulier fl,Q,u!rage littéraire d4n.a l'Ân.tiquité. Â la recherche dt, épll11e, cie l'.Aris- départ d'une évolution dans le sens de la « spiritualisation »: c'est
tottl perdu, BruxeUea, 1943, pp. 33-44. n Y" a cependant des objeetions llérieu- en" distinguant les caractères spécifiques de l'aetivité supérieure de
ses eontrecette interprétation matérialiste de la psychèlogie aristotélicienne: l'homme qu'on arrive à préciser la nature de son principe. SiCléan-
c 'est que, d'une part, elle est basée uniquement sur dès témoignages de Cieé-
ron, dont la Bouree est eertainement stoïcienne, et que, d'autre part, elle 'ne
the n'est pas arrivé à des vues plus spiritualistes, c~est qu'il a
eadre pas avec l'évolution générale de la pensée du Stagitite, telle qu'elle a a~ordé le problème de la nature de l'âme du mauvais côté: il s'est
été retracée par Nuyens. En effet, cette psychologie matétialiate a'oppose demandé si notre principe vital e~ en relation d'activité ou de pas-
directement au spiritualisme de l'EuiUme. sivité avec le corps, .ce qui est évident par l'unité même de notre
lG8 DIOG. LA., VII, 134, SVF, l, 493; HERKIAS, Ir",. gentil. philo,., 14
être, au lieu de chercher comme Aristote s'il n'y a pas une activité
(Doxogr., p. 654), SVF, l, 495: MÂ.' () KÂ.Eo.v61]C; MO 'toO fPQÉatOC; b<iQuç -ri)v
propre à l'âme, pour pouvoir en déduire l'ém.ergence de notre pri~­
XEq>aÂ.l}V xa'tayd4 (JO" 'toO &lyJ.l.o:tOC; xai. amoc; civtJU1. 'tde; ciA'l{tdC; è.Qxciç, 9EOv xai.
üÂ.'lv. Kai. n]v .œv yilv J.l.E'ta6OJ.Â.EtV EIç ü~roQ, 'to ~è ü~roQ d; ciiQa, 'I0v t.È ciiQu cipe Vital.·
<üvro> q>ÉQEa6al., TO ôÈ miQ EIç t"à :7tEQLytw XroQt'tv, til" ~È '""",x""v ~ ..' 0).00 TO\;
xoop.ov ÔL~~"', ~s tdq~ fŒ'tÉX0Vt"aç ~p.dç ip.vvxoüaO(J~,
ce contact. Cléanthe faisait appel à l'infiue-nce exercée par l'âme
3. CHRYSIPPE.
sur le corps, influence qui serait inexplicable sans un contact réci-
Chrysippe est le représentant le mieux connu de l'ancien stoï- proque, tandis que Chrysippe s'appuie sur une explication vul-
cisme. Nous avons conservé de lui un grand nombre de fragments, gaire du phénomène de la mort: il estim~ que la séparation qui se
beaucoup plus que de ses prédécesseurs: c'est que, philosophe poly- produit au moment de la mort n'aurait pas de sens, s'il n'y avait
graphe, il a exposé dans des développt:ments sans nombre la doc- pas eu contact réciproque au cours de la vie.
trine traditionnelle de l'école. Ceci ne l'empêche pas d'avoir cer- Les grands représentants de la philosophie grecque qui ont été
tain.es idées personnell-es, que nous essayerons de déterminer pour amenés à admettre des réalités immatérielles, se sont trouvés de-
autant qu )elles se rapportent à sa doctrine du pneuma. vant le problème de leur rapport avec le monde matériel. On n'ad-
Zénon 8 'était basé sur l'expérience immédiate poUr admettre le met généralement pas. qu'un contact immédiat, sans êtres intermé-
caractère pneumatique de l'âme: Chrysippe essaie d'en fournir une diaires, soit possible. Cette. idé~ se fait jour dans la psychologie et
preuve syllogistique, qui, cependant, ne dépasse pas les données d'un dans la théodicée: ainsi la trichotomie platonicienne et plotinienne
empirisme vulgaire. L'identification qu'il préconise entre la respi- apparaît comme une descente graduelle du sommet de notre âme
ration et la vie, ne s'origine pas à des considérations philosophi- vars la matérialité du corps. Aristote met également l'inrelleet
ques, mais à l'obServation quotidioe:nne 159. n n'est donc pas éton- agent au-dessus de toutes les autres faeultés qui se rapprochent
nant que ce point de départ empirique conduise à des conceptions insensiblement de l'organisme matériel. Il en est de même dans la
matérialistes en psychologie. Chrysippe est pleinement d'accord avec théodicée. Platon met au sommet de l'être l'idée. du bien: entre
ses prédécesseurs sur le caractère matériel de notre principe vital celle-ci et la réalité sensible, il admet plusieurs intertnédiaires: Its
et il en fournit une preuve qui, dans son fond, coïncide avëc le se- nombres idéaux, les idées et les' êtres mathématiques. Plotin, qui
cond argument de Cléanthe 160: en effet, il se base sur le contact s'est surtout inspiré dt· la pensée de Platon, admet également plu-
qui existe entre l'âme et le corps pour en déduire immédiatem~nt le sieurs intermédiaires entre l'un qui domine l'univers, et la réalité
caractère matériel de notre pneuma psychique; ce qui différencie sensible, qui nous environne. Le premier ciel d'Aristote '€t les astres
les deux raisonnements, c'est seulement le chemin suivi pour établir animés sont également des êtres de liaison entre la nature immobile
t·t les êtres chan!)eants. C'est probablement l'idée de l'unité du cos-
mos qui a inspiré' aux philosopes grecs de construire ces hiérarchies
1511 CHALCIDIUS, 1ft Tim., Co 22() WROBEL, SVF, II, 879: Item Chryaippus:
una et eadem, inquit, certe re spiramus et viVÏJnua: spiramua autem natunùi
grandioses de perfections variées: la cosmobiologie des stoickns est
spiritu: ergo etiam vivimus eodem spiritu, viVÏJnus autem anima: naturalis une preuve péremptoire de leur conception. unitaire du monde. En
igitur spiritus anima esse invenitur. - La conclusion de ce syllogisme coïncide vertu de celle-ci, on & cru nécessaire d'exclure toute rupture dans
avec le point de départ de Zénon, TUTULL., De an., 5, SVF, 1, 137: eonsitum la continuité ascendante des perfections; un hiatus quelconque bri-
spiritum definienl animatn. serait le contact nécessaire à l'unité de l'univers daI1$ S& totalité.
160 TERTOLL., De a1l.., 5, SVF, II, 791: Sed et Chrysippus manum ei (seil.
Cleanthi) porrigit, constituens corporalia ab incorporalibus derelinqui omnino Les philosophes du Portique, qui n'ont pas fait la distinction
non posse, quia nec contingantur ab eis (unde et Lucretiua: tangera enim et &ristotéli~ie'nne entre le contact réciproque et le contact unilatéral,
tangi niai corpus nulla potest res), derelicto autem corpore ab anima *affici
morte. Igitur corpus anima, quae nisi eorporalis, corpus non derelinqueret. puisque l'unité du cosmos, conçu comme un organisme vivant, est
.
ont poussé leur matérialisme jusqu'auX dernières conséquences et,

Dans l'édition du C.S.E.L., Reifferseheid et Wissowa, p. 305, ont ajoutA:


chez eux un dogme fondamental, ils ont évité scrupuleUsement toute
·hom~: terme indispensable pour comprendre la signification de 18. phrase.
NjK1lsros, De n.at. hom., 2, p. 53, SVF, II, 790: XQua&mtoç 6i qn}aw on cl fêlure dans leur système du monde.
9ci.vut'oC; ÈO'n """,xiie; XWQLa.wc; &:ta aw~toc;' oùôiv 6i àawt'u'tov ~o aWf.'«'toç . Comril~nt .faut-il concevoir les rapports entre l'âme et. le corps f
XWQCl;nuL' où&È yàQ Èq>Wtt'nuL aro.,wt'oç &.aw~t'ov, '" &è "",xi) )(ui. Èq>Wt-cEta.\ Pour ~ener une solution satisfaisante à ce problème, Chrysippe
~U{ X<OQLtnuL t'ou aWJlUt'o~1 aw~ ÜQu 1) 'l'UXt). examine successivement les. différentes possibilités;

1
t.,Ë STOIOIëd lmRYSlPP~

1. La simple contig~ïté: les .deux éléments constitutifs de notr! Ainsi on comprend également l'énoncé péri prkis de l'argument
être seraient simplement juxtaposés sans 'pénétration mutuelle. Cette qui se lit chez Akxandre d' Aphrodise: dll' où8è wç
Èv dYYELq> "C<l>
solution est immédiatement écartée, parce que le pneuma doit com-
oooJ.'an ELll âv li "'\'X.~. Elll yàQ. 'Kat oü"Croç oùx. oÀov ËJA,'lroX.ov "Co
muniquer la viJ à l'organisme corporel j or il est bien clair qu'une
O'wJA,a .IS. En effet, le mélange qui se fait par fractionnement dtS ma-
simple juxtaposition de l'âme et du corps sans pénétration osmoti-
tières en question, n'est rien de plus qu'une simple juxtaposition,
que ne changerait en rien la nature de ces parties constitutives: le
qui ne peut Ï'€'ndre compte de l'animation de l'organisme corporel
corps resterait donc sans vie, comme il l'était auparavant 161•
par le principe vital. Ce mélange illusoire se distingue très nette-
2. Les deux principes constitutifs doivent donc se pénétrer mu- ment de ce que Chrysippe appell€· la oUyX,UOlt; 166 et qu'Aristote dé-
tuellement, pour qu'une causalité réciproque soit possible. Cepen- crit comme le véritable mélange, où, p'ar l'interaction des matières
dant il ne peut pas être question d'un véritable mélange, car le mises ensemble, une nouvelle substance~st constituée, ayant des pro-
pneuma y perdrait son unité 162. Ceci. prouve que. le mélange est priétés düférentes de celles des éléments constitutifs. Un des cri·
conçu par Chrysipp~ comme une atomisation de la matière, dont tères fondamentaux pour savoir si la mixtion a eu lieu, e'est que
les plus petites parties sont juxtaposées. « le composé doit être homéomère»: .la plus petite partie du mé-
Il est évident que-, dans ce eas, le pneuma psychique serait frac- lange doit avoir les mêmes propriétés qU'e le tout 16T. A la fin de son
tionné en d'innombr.ables particules, qui seraient dispersées dans traité sur la mixtion, au chapitre x du premier livre du D,e gene-
l'organisme tout entier: comment pourrait-il être encore le lien ra·rum.e et cOfTUptûme, Aristote donne la définition suivante: « la
d'unité et le' principe de la cohésion, comme Chrysippe nous le· mixtion est une unification des choses mélangeables, à la suite de
représente' Cette conception du mélange correspond à ce qu' Aris- leur altération» 168. Il est bien clair que la mixtion véritable ne
tote appelle JA,~lt; ~QoÇ rlJv a'lofrrlolv 163; pareille mixture suppose nous aide pas' à comprendre les rapports entre l'âme et le corps,
que les matières mélangées soient réduites à une poussière de par- car l€: pneuma psrchique ne perd pas ses propriétés quand il entre
ticules microscopiques, qui ne se pénètrent pas et qui cependant, à en contact avec le corps, mais celui-ci est animé et transformé sous
cause de kurs dimensions inférieures au seuil de la sensation hu- la poussée vitale qu'il lui communique: il y a donc ici un caractère
maine, donnent l'impression d'un mélange véritable: cette juxtapo-
sition occulte pourrait. donc se ramener à la simple xaQâitE(nç 164. 3' o'Ô)t ld"CLV Etç 'tcU.â.XLC1tU 8La.I.QdH}va.t., oün: oW6-eo~ 'ta.mo xa, ....Li" cUl' ËTEQOV,
8i}Àov roç OÜTE )C(1Tà ....LXQà o(J)toJ1€Va ~E't 'l'à IUyvUJUVa q>avc:u. f.L€ ....txitc:u.· cnMtEO~
161 CBALCIDIUS, 1_ Tim., 221, WROBEL, SVF, II, 796:, Si adplicit.a Bunt yàQ ÉcnUL XUl où xQCloLÇ où3è ....LS~, où8è ~elo 'tav amav ).6yov 'tep OMp 'to ""OOLOV.
corpua et anima, quid ex adplieatione composituDl horum duum qua tenus totum 185 De anima lib" man.f., p. 115, 32, BR.UNS, SVF, II, 791. Voici la traduc.
erit vivum' Vita enim secundum ipsos in solo spiritu, qui adplicitu8 non tiolr de ce texte z «il n'est pas possible non plus que l'âme soit dans le corpe
permanat ad corpus intimum. Nihil enim penetrat adplicitum. Et totum animal comme dans un r6ei.pient. Car, de eette façon-là, une fois de plus, le corps ne
vivere aiunt: non igitur anima et corpus adplieatione sociantur. ALla D.ABBOD.,
De anima lib"; mant., p. 115,32, BRUNS, SVF, II, 797: cU.)" oùôÈ xUTà nUQ<iitEow,
Berait pas anhd entièrement ». 1> 'apr9 la teneur littérale ae es texte, U Il't â
pas de diff'r~ce entre cette seconde hypothèse e.t la première, celle de la
oooi yàQ OVtroç o).ov Ë....""'xov ËcnUL TO OWJ1U. simple juxtaposition: en effet, personne ne lOngera 1 parler d'Ull m6lange
162 CBALCIDIUB, 1_ Tim., 221, W)tOBEL, SVF, II, 796: Si vero permixta entre le récipient et son eontenu: cs 'est pourquoi notis eroyons nous trouver ie1
lunt, anima unum aliquid non erit sed permixta multa. Stoiei spiritum, id est devant une expreasion imprécise de la seconde hypothèse, qui se râpporte au
animam unum quid esse profitentur: non ergo permixta stmt. fractionnement de deux matièrea' m6lang6es. .
163 ARIST., De gen.er. et corr., A 10, 327 b 32 - 328 a 13. 168 ALEX. D'APHBOD., De m~t., 594, id. 216 ssq., BRUNS, SVF, II, 413.
164 ARIST., De Seft.ll. et BeASib., 3, 444 a 31: xut ô' Ècni. .... LS~ TOrv o(J)JuÎ'trov .....q 16T A.B.IS'l'., De gefler. et con'., A 10, 328 a 10: fPaf1ÈV Ô'/E'LnEQ 3d f.L€ ....tXitUL TI.,
J16vov 'l'av TQonov TOÜ'tOV OmEQ O'CoV'tUL TW~, nUQ' ci).).'r}À.a TOrv H.uXLatrov 'tLitE· 'ta . . ,xitèv OJ.LOLOJU!Q~ dv(1I., xa, WcmEQ 'tOÙ voo'toç 't0 p,ÉQoç v3roQ, OVtro xai. '(où
JAivrov, ciôftÂ.c.ov ô' -ft ....tv ~ui nlV atoih)ow, àll' o).roç nd.'Vtl) nd.V't~ .... Èxdvroç f1ÈV XQuitÉvtoç.
YÙQ .... (ywtu~ TaÜ'ta JA.6vov oou ÈvôÉX8'(U~ ÔL€Â.Etv dç 'tà ÈÂ.clXL<1TU, xa&WœQ àvftQro. 168 A.B.IST., De geMr. et corr., A 10, 328 b 22: -ft ôÈ .... LÇ~ 'twv ....LX'tWV cillol,(J)-
KO~ Üt.'tou~ " 'tà onÉQJWT(J.. - ABJST., De gener. et corr., A 10, 328 a 5: bu,
itÉvtrov Ëv~.
67
essentiel qui manque pour qu'on puisse parler de mixtion, à savoir - -que le pneuma pénètre l'organisme corporel sans perdre ses
la transformation. 'des composants~ caractères propres: ce qui s~rait le cas s'il s'~issait d'une mixtion
proprement dite;
3. Il ne reste plus aux stoïcrens qu'une se~ 80iution, c'est la
- que le pneuma anime le corps tout entier et qu'il se propage
compénétration .totale, la XQ<ÏOI; al' O~U)v. Le caractère propre d~·
par conséque'nt à travers l'organisme jusqu'à la périphérie: il n'est
ce mélange total, c'est que les composants conservent leurs pro-
donc pas juxtaposé I;LU corps, comme ce serait le cas dans la 'mixti.on
priétés .spécifiques, tout en se pénétrant mutuellement 18'.
purement apparente.
Il est ~z difficile de sè faire une idée exacte de la solution que
les stoïciens donnent à ce problème fondamental de la psychologie. C'est le point de départ matérialiste de la psychologie stoïcienne
L'objection qu'on a faite contre cette doctrine, consiste à nier la qui a amené cette solution purement physique; elle s'origine donc
possibilité qu'il y ait deuX corps au même endroit: cette objection à une position du problème qui pourrait s'exprimer de la façon sui-
n'a pas été faite contre la J.L~I;, ce qui montre qu'il s'agit:d'une- vante: comment peut-on expliqu€'r l'unité biologique 'd'un être vi-
compénétration plus intime et plus profonde. La sohiiion que Chry- vant à partir de deux composants matériels f La réalité de ces prin-
sippe a cherchée du problème psychologique, c'est l'Union la plus cipe') constitutifs eux-mêmes ne sembl€, pas problématique: c'est
étroite possible entre deux principes m~tériels, dont les caractères pourquoi les stoïciens sont restés toujours en deçà des solutions
sont inaliénables" C'est chez lui un problème plus physique que métaphysiques 111. '

métaphysique: aussi il ne s'aventure pas à montrer l'origine de cœ Nous sommes amené ainsi tout naturellement à poser le problème
perfections constitutives du mélange, mais bien leurs rapports mu- de l'influence causale exercée par le pneuma psychique sur l'orga-
tuels dans l'unité biologique de l'être vivant. La solution qUI est nisme corporel. D'une façon générale on peut dire que le pneuma
préconisée par Chrysippe, consiste donc dans une espèce de fusion, est le fondement de la cohésion des êtr€s individuels et de la sym-
où les deux éléments conservent leur substance (O'Ô<JlO) €-t leurs qua- pathie universelle du cosmos 172: chaque être individuel constitue
lités matérielles 170. Il a voulu sauvegarder et synthétiser par là deux une cellule plus ou moins autonome dans le grand organisme cosmi-
vérités essentielles, qui 8 'imposent à toute observation: que. On pourrait se demander ici comment les stoïciens ont éprouvé
le besoin de chercher un li(!'n d'unité pour expliquer l'individualité
169 CluLCIDIUS, lA Tim., 221, WROBEL, SVF, II, 796: Superest ut ex con- des êtres. C'est que, d'une part, ils ont accentué plus qu'auparavant
eretione manent: ergo et per se invicem transeunt duo corpora et locus unU8, l'unité de chaque être en même temps que sa liaison étroite avec le
quo eorpus continetur, duobus eorporibu8, praebebit eapacitatem,cum vas quod
monde et, d'autre part, ils semblent avoir envisagé le problème en
aquam reeipit, vinum et aquam 8imul ·capere non possit. - ALEX. D'AHROD.,
De oft.ima libn mont., p. 115, 32, BRUNS, SVF, II, 797; El ÔÈ oÀoV bL' QÀ.ou, fonction de l'atomisme épicurien, tout en y donnant une solution
È.."tElhi) ~civ 'to oÔ>JW. ÉJA-""'XOV, mÏ>ç oÔ>JW ô&à oooJW.'tQÇ ÔL11XEL, ÔEUCvUVo.L ÔEL. Ko.\ différente. En effet, si la matière a besoin d'un principe unifiant.
yàQ xo.i. blEt o.t' 'riili 'VUxTiIi 1COW't1'}'te1i ooofUl'to. xo.'t' o.irtoùç xo.\ ai. 'tOÜ oootw'tQÇ, Q 'est qu'elle ne possède pas par elle-même l'unité que nous lui con-

~6Uo. oooJW.ta ËatLv Ëv 'tci> o.mci> xo.t ôWqJoQo. ô,' cU.À.i!À.oov ÔLi!xOVto. Xo.\ iv 'tcp naissons dans les choses sensibles; si donc le principe -matériel- n'a. .
airtcP 't6~fl}. pas de cohésion par lui-même, c'est· qu'il est conçu à la manière de
1'10 ALla. D'ApHBOD., De mid., 594, id. 216, 17 8Sq., BRUNS, SVF, II, 473.: Démocrite et d 'Épicure eomm~ une poussière d'atomes non orga-
Mo xal ~À.EuSvoov 'tLVÔ>V ooo.w.toov OManr ô ..' OManr clVtLm,tQÉx'ta.oLV cU.À.i!À.OLÇ oinooç
Wç ooot;ElV ÉXo.OTOV o.irtoov iv Tfl JA-L;€L TÜ 'toUlÛTU ri)v 'tE otxdav OÙOLaV xcil 'tàç 111 E. BRfHrn, L4 'hlOfi4J de. laoorporBû, ,:. 11: c Le monde dei stoïciens
iv o.\rtii ~ow'l1l't~. - E. Bréhier écrit à ce sujet (CMynppe, p. 128·129): est composé. de. principes spontanés, puisant en eux-mêmes' vie et activiU, et
. Cl La tMorie du mélange n'est au fond qu'une solution du vieux problème pla- aucun d'eux ne peut être dit proprement l'effet d'un autre ».
tonicien de la partieipatiol1: comment l'élêment idéal· et formel peut-il sana 172 ALEX. D'APHBOD., De mizt., p. 216, 14, BRUNS, SVF, II, 473: ÉOTI. ÔÈ ft
altération, être présent dan:, les ehoses sensibles' L'élément informateur est XQuaUt-rtou ô6~u ~EQl xQaœ~ iiÔf • ftvô>crlto. .. JIÈV {,"O-d6uo.L -ri)v mif.L1Co.Oo.v OÙOLa.V,
ici un 80uffle matériel; mais dans son eommerce avee la matière qu'il régit, il nvt'Û"ut'~ 'tL\'QÇ lh.à ~ciaTa~ o.lrri'tc; ÔI.i!XOVtO~, uq>' oU ouvixeta.. 'tE xut OUJA-J.livE" x0.1
doit comme l'Idée se garder pur de toute altération ». cnlJUtUaÉ~ éOTI.V o.irtci> 'to "av.
tE STOlCISd CHBYBIPPE 69
JlÏsés. Le rôle primordial du pneuma eonsisu· a1~rs tout nature1i:e- On trouve une distinction analogue chez Aristote, où elle est
ment à unifier' ces innombrables partieules pour en faire des orga· appliquée, non pas aux éléments eux-mêmes, mais aux qualités élé-
nismes vivants, qui occupent leur place dans le grand organisme du mentaires, qui se réduisent à quatre: le chaud, le froid, le see et
monde. C'est ainsi que le stoïcisme ~st une réaction contre l'ato- l 'humide. Les deux premières qualités soet considé~ées comme acti-
misme physique et social des épicuriens. En ce qui concerne l'unité ves, les deux autres sont passives 11T. Les éléments sont des com-
du cosmos, 0 'est surtout l'art divinatoire qui a contribué à répan- binaisons de deux qualités . élémentaires, dont l'une est active et
dre cette idée d'une sympathie universelle: en effet, cOJJlIlKnt 1'0]). , l'autrE: passive:.1e feu est chaud et se<" l'air est chaud et humide,
servâtion ·du vol des oiseaux ou l'analyse des inkstins pourraient- l'eau t:st froide et humide et la terre est froide et sèche. Puisque
elles nous' renseign('r sur les événements de notre vie, 8'il n'y avait. ch.aque élément comprend un principe actif et un principe passif,
pas entre les deux une sympathie mystérieuse' Comme nous savons la distinction de Chrysippe ne cadre pas avee le système aristoté-
que Chrysippe a écrit deux livres ~ la divination 173, mise en, licien, car on ne pourrait plus dire d'un élément qu'il est unique-
connexion par Cléanthe avec 1'existe~ce même des dieux,' il n'est ment actif ou uniquement passif: il s'ensuit que les éléments sont
pas étonnant qu'il admette cette unité organique du monde, qui réciproquement actifs et passifs: c'est ainsi qu'Aristote explique
est le fondement philosophique ~e œtte théorie. Un 'lutre facteur leur mixtion et leur transformation réciproque 118.
a favorisé l'éclosion de ces conceptions monistes: c'est l'uDÜication La distinction que Chrysippe a faite entre les éléments est donc
politique et culturelle du monde civilisé. Les phiI~phes de la certainement d'origine aristotélicienne. D'une façon générak on
période hellénistique ont vu tomber la cloison étanche qui les enfer· peut dire que l'opposition d'un principe formel avec un principe
mait dans leur polis; les barrières infranchissables qui séparaient matériel joue un très grand rôle dans la philosophi~ péripatéticienne.
les peuples ont été supprimées et les horizons de l'humanité pensante :Mais Chrysippe a appliqué aux éléments eux-mênies ce qu'Aristote
sont devenus beaucoup plus larges. Aussi nous croyons que le cos- affirmait des qualités élémentaires. 1
mopolitisme de la période hellénistique a singulièrement favorisé Ce qui est plus important pour notre sujet c'est que le philosophe
stoïcien a introduit des ,modificatio~s. importan~ !dan~ l.es ra~por~
l'adhésion à la doctrine de la sympathie universelle.
Il y a donc, d'après Chrysippe, à l'intérieur de chaque être un du pneuma avec les élements tradltlonnels. Zeno~ dlStlDgualt SOI-
principe de cQhésion, le ,pneuma, qui le pénètr~ tout entier: dans gneusement le pneuma en tant que principe (4Ql~), des quatre
certains textes, ce terme est appliqué au deuxième élément, à savoir éléments qui en étaient produits. Chrysippe au l,~ontraire ne met
l'air 174, bien qU'e l€s stoïciens se servent généralement d'une autre plus rien au-dessus des quatre éléments, à partir desquels l'univt'l'8
terminologie, déjà employée par Platon 1715: à~Q, miQ, iJôwQ, yij : les est composé: le pneuma psychique lui-même est une combinaison
d'eux premiers ensemble représentent la substance pneumatique des deux éléments actifs 119. Quand il s'agit de déterminer la ma-
(xvruJ-lunxi) oùalu): ce sont les éléments actüs (ôQuaTlxù atOllEta);
les deux derniers sont passifs (xul'h]nxù atOllEra) et constituent 111 ARIST., De gener. et corr., B, 2, 329 b 24: geQtWv 3i xa.i. MQOv xa.1. VyQov
ensemble l~ substanc~ déterminable (UÀl'KTt oùa(il) n8. xa.i. ;t)Qov 'tc;\ J&ÈV 'tip :tOLt)~LXÙ elva..., 'tel 3~ 'tip naiht'tLXel À.éyna.&.0 8eQtWv yaq Èan
'to cruyxQ'ivov ~el oJ'O'{EVij •••• ,,",XQOv 3è. ~O CJVVciyciv xa.i. O'UyxQivov oJ'O~ 'tci 't~
l'raCIO., De dwin.., l, 3, 6, BVF, II, 1187.
auyyevii xa.L 'tel 1'1\ otWcPuÀ.a., VyQOv 3è: ~O ooQLO'tOV otxe((p OQ'P eOOQLO'tOV Ov,
ÇT)QOv 3è 'to tUOOLO'tOV t&.ÈV otxe((p oQ'P, 3uaoQLO'tov 3i. Ct. Meteor., â l, 378 b 10.
174 GAL., nEQi. :t).,i}'6ouç, 3; VII, p. 526 K, BVF, II, 440: Mav 'to Ô'V
178 AmST., De 1IeMf'. et corr., B, 2, 329 b 22: 3EL 6è. :tOlt)'tLXÙ dvaL cUl1}M.ov
Ë'PMa.v a.tTWç &tcrlta... ouvExnxiic; d; 'to dva...... '. TO Jdv m'f'Ü)1Q xa.l TO ,ruQ
xai. na.ihtTLxù 'tel atO"XELa.· l''yvvta... YÙQ xa.1. ~ta.6dll.e .. e~ àiJ..t)Mr..
auviXElV Éa.mo u xal 'tel ÙÀ.À.a., 'to ôè.. ;;ôooQ )ta.l n'av yiiv ftiQOV 3eioita.L 'toi)
179 ALEX. D'APHROD., De anima, p. 26, 13, BRUNS, BVF, n, 786: JUÏllov ôè
ouvÉ;ovtoç.
116 Tim., 32 B.
xa.'tel 't00ç t1}V 'lJUXiiv yEVVwvta.; EX :tO&,ii~ tU;E<Ut; Te xa.i. auvitÉaE<Ut; nvoov ELt) à,v Ta
""'xii 'Ï}'to .. ciQfWVCa. il aUv6EaLÇ xa.i}' ciQfWVCa.v nvWv aoof!clT(J)V. "Qy !fOLV o't Te MO
n8 GAL., nEQi. :t).,i}-6ouç, 3, V~I, p. 525 K, SVF, II, 439. Ntldsros, D. Mt.
Tilç l:TOOç moEÜJU1 aVniv À.ÉyOvtE$ dva., auyxdfJSVov :t~ EX Te m1qos l'a.i. OiQos.
hom., 5, p. 126, SVF, II, 418 j CIO., .&c4d., l, 7, 26.
l'o.~ 0\ :teQt 'E:tCxouqov.
70 LESTOICISMB CHRYSIPPE 71
mere dont ces dEux éléments se comportent, Chrysippe fait appel tous les êtres sans perdre S6S caractères propres (xQà<7!.Ç ~l' oÀrov)
à sa théorie du mélange total: il y a pénétration mutuelle et totale est ca"US8 d8 la cohésion des parlies dœns chaque êt-r6 et de la 'ym-
sans que toutefois les" caractères propres d6 chaque élément soient pathie universelle dans le cosmos.
anéantis 180. En faisant du pneuma un mélange de deux élémen~, Ce panpntUmatisme de Chrysippe amène deux autres questions
il est incontestable que Chrysippe est arrivé à des vues plus maté- auxquelles nous devons répondre:
rialist.es et que, au point .de vue de la spiritualisation du pneuma,il - comment le pneuma peut-il. en pén6trant tous les êtres, assu-
est nettement en régression par rapport à ses prédécEsseurs immé- rer la cohésion de leurs parties constitutiv€s'
diats 181. D'autre pa'rt, si l'on tient compte de la nature de l'âme - si c'est le même pneuma qui anime toutes choses, comment
et de SES relations avec le corps, tell~qu'elles ont été définies par peut-on expliquer la différence e·ntre les êtres'
Chrysippe, il doit s'ensuivre qu'il y a un rapport étroit entre l 'har- Nous rencontrons ici pour la première fois la notion du 'fOVOç,
monie de notre mélange psychique et notre état de santé. Car la· qui occupe une place importante dans la physique stoïcienne. TI est
condition essentielle de celle-ci est que la composition de notre une espèce de tension, qui est à la source de la cohésion des diffé..
souffle vital soit ·faite suivant des proportions harmonieuses 182." rentes parties d'un être €t de sa parenté étroite avec l'univers tout
Par là Chrysippe introduit dans sa psychologie les conceptions phy- entier 183. C'est la raison pour laquelle Chrysippe considère le pneu-
siologiques des méd€eins de son temps; son matérialisme philoso- ma comme le principe actif dans la constitution de chaque être, car
phique ne lui permet donc pas de dépasser le niv€lIu de l'expérience c'est par son mouvement incessant qu'il produi~ sur l'élément ma-
immédiate e"t de la science purement empirique. Cléanthe" aussi tériel cette action uD.üicatric~. Il nous faut donc examiner de
admettait une interaction de nos deux principes constitutifs, d'où plus près la nature et les principaux caractères de ce mouvement.
il déduisait la corporéité du pneumapsychique. Pour Chrysippe En premier lieu, il n'est pas produit par une cause extrinsèque:
cette influe-nce mutuelle ne constitue plus un problème, puisque le pneuma se meut lui-même;
l'âme elle-même est un mélange d 'éléments,exactement oomme En second lieu, il est éternel 1sf•
l'organisme corporel: la seule différence entre les deux est que Ces deux caractères s'accordent bie·n avec l'argument que Platon
les éléments psychiques sont àctüs, tandis que ceux du corps sont invoque dans le Phèdre pour prouver l'immortalité de l'âme. En
passifs. effet, c'est en s'appuyant sur la même liaison logique entre le carac·
Nous en arrivons ainsi à une première conclusion au sujet de la tère automatique d'un mouvement et son caractère éternel, qu'il
pneumatologie de Chrysippe: chaque être possède en"lui 1l1I pneuma, parvient à établir que l'âme estinengendrée et incorruptible: la rai-
composé des deux éléments supérieurs. Le p,rirncipeacflif pénétrant son que Platon donne pOUl" prou~er sa conclusion, c'est qu'un êtro
qui est principe de son propre mouvement, se mouvra sans inter-
180 GAL., De l'lac. Hi1!Pocr. et Plat., V, 3 (160), p. 421 MÜLLn. ruption, « du fait qu'il ne se délaisse p"u lui-même J) 18tJ. C'est que
181 N ons ne pouvons pas admettre la conception de X. Schindler d'après qui
la pneumatologie de Chrysippe constituerait un progrès dans le sens de la lB! ALu. D'ÂPlIR()D., De mi:&t., p. 223, 25, BRUNS,SVF, II, «1: 'tCç yciq
8piritualisation: fi In der Auffassung des Seelenstoffes ist Chrysipp über 8einen xaL 0 "tôvoç "tO'Ü 2tVrif.LŒ"t~, Ucp' 00 auv3oUJUV« ,",v "t8 auvéXt.14V lX8' Titv :7tQOç "tci
Vorgiinger hinausgegangen: er denkt sich das Pneuma feiner aIs Zenon und otxEiu JAiQ'l 'Xo.L avvii1t"tal "to~ :rcŒQa'XEI.Jdvo~. "
Kleant~esJ PLUT., De dote. rep-ugnafl.t., Co 41, S. 261/18: nlv ~v CÏQaw-rEQov 18" AR. Dm., Epit. Ir. phy,., 28, Dozogr., 463:. XQÛaUt:!toç 3~ "tOuNtOv n
m·Eij,..o. Tilt; <pUOErot; 'Xai. Àvt"tOJ1EQÉO"tEQOV T)YtL"tal (Vgl auch DIOG. LAËRT, VII, Ô~686aI.Oin"O • dvw. "to av mo"eVf.LŒ 'Xwoüv Éa'U"to 'Xo.L ÈS aVtoù" :rcveiif.LŒ Éa'U"to XlVOÜY
139). Zenon hatte den Seelenstoff blosz aIs ein nvWf.LŒ nuQOEahiç bezeiehnet, :rcQOaro xaL o:rctaro. Ct. ÂLEX. D'APlDOD., De m{.fl., p. 224, 14. BRUNS, SVF, TI,
Chrysipp verfeinert die8e "Auffassung, in"dem er erklirt, dasz die Substanz der 44:2; GAL., De tremore, palpitatiOft.e, COft.11Ulrione, 6, VII. p. 616 X, SVF,
Soole in einer richtigen Misehung von Luft und Feuer be8tehen mûsse li. (Ditl Il, 44:6 : 1«11 T) qro~ xa.i.it 1VUxTI ooôèv ciUo Ti "tom' ÈO"tLV (seil. "to OEQtWv) mm'
doi8che Lehre 110ft. den Seelenteilen und Seeleftl1emaogen. "'-'be.tOnàerebei Pa-- o-uaUxv uVtO'XL"'l"tOv "t8 'Xo.L âtl'Xt"'1"tOV o.\rto VOOOV O'Ü'X â.v a.~"tO~.
naitiol und POBeido"ioB und ihTe YerweMun.g bei Cicero, Munich, 1934. 1'. 11). lBS PhMre, 245 e: To yciQ amo'XI.V1l"tov cHMva"tov· "to ô' cill.o ).woüv xa.i. ~
t82 SiEIN, op. cit., l, li. 132, n. 252, WJ.ou )',vovf'EVov, :rc~ÜMl.V f.XOV 'X1.Yl\OEro$, :rcaüÂ.o.v f.XEl ~roil~·"M6vov ~ lO a~o
72 LE STOICISME CBRYBIPPE 73
Platon conçoit l'âme humalDe, non seulem€'nt comme une puissanc!, deux directions du courant pneumatique ne produisent pas le même
motrice, comme UDf: possibilité réelle de mouvement, ··mais comme effet dans l'être qu'il anime: un des deux, probablement le mouve-
un principe toujours en acte de mouvoir. Sur 00 point sa psycho- ment centrifuge, fait monter la température, tandis que le mouve-
logie coïncide avec celle de Chrysippe: du fait que ie pneuma est ment centripète produit un certain refroidissemf.·nt: ce qui se com-
principe de son propre mouvement, il ne cesse jamais de se mou· prend aisément, puisque le premier mouvement s'origine an foyer
voir. de la chaleur vitale~ tandis que l'autre a été refroidi par le con-
En assignant au mouvement du pneuma ces deux caractères pri· tact avec la '-température ambiante. -- D'autre part, le mouvement
mordiaux. Chrysippe rend inutile toute recherche ultérif.·ure qui centripète est cause de la cohésion de l'être et de sa subsistance,
pourrait nous faire aboutir à une source suprasensible des trans- tandis que le mouvement centrifuge produit le volume et les autres
formations incessantes de ce monde. C'est en étudiant la structure propriétés 188: c'est que le premier mouvement produit une tension
métaphysique du devenir qu'Aristote est arrivé à établir la Déces· vers le centre, une certaine c~ncentration de l'être autour de son
sité d'un moteur immobile. On remarque immédiatement qu'il y a noyau, et par conséque·nt une tendance à se constituer en lui-même,
de part et d'autre une attitude métaphysique différente à l'égard séparé des autres substances; par contre le second mouvement pro-
du mouvement. Pour Aristote le mouvement est une marque d'im· duit u~€' certaine détente, une expansion vers le dehors, ce qui dans
perfection et d'indigence, qui s'explique métaphysiquement par une les êtres vivants donne lieu à une différenciation progressive des
immobilité: c'est la primauté de l'acte sur la puissance. Tandis que organes dans la croissance du fœtus et au déploiement de l'action et
les stoïci,ens oonsidèr.ent le mouvemdnt comme une spontanéité de la connaissance dans l'être qui est déjà pleinement évolué.
inépuisable, qui traverse la matière et qui fait jaillir la beauté infi- Les stoickns n'ont pas été les premiers à établir un rapport entre
niment variée de la croissance et d€' la vie: c'est la primauté de )a la nature des corps élémentaires et les mouvements qui kur sont
puissance sur l'acte 186. propres. Au début du De Caelo Aristote fait une sorte de déduction
Ce mouvement présente encore un troisième caractère, qui est en des éléments à partir de l'étude du mouvement: c'est en distinguant
connexion étroite avec les deux précédents: c'est qu'il se fait le mouvement circulaire du mouvement rectiligne qu'il arrive à dis-
dans les deux sens. En effet, si l'on admet que le mouvement du tinguer l'éther des autres éléments. Par une analyse ultérieure du
pneuma est rectiligne, il n 'y a pas d'autre moyen de If.' rendre éter·
188 Ntldlsros, De ta.at. Mm., 2, p. 42, SVF, II, 451: Ko.a~'"tEQ ot ~'t(olxoi.
nel, que d'en faire une alternance continuelle de courants pn€·umati·
'tOVlX1JV nvo. dvm XLV110LV :nEQi 'tà oOOJW'to. Et; 't0 E'LOro üJW XLVOU~LÉvYlV xo.i
ques qui partent du centre vers la périphérie et viC€, versa 18T. Ces Et; 't0 i;w, xaL Tilv f1h d~ 'to i;w f!EYe&wv xo.i. :nOLOnl'twv WtO'tEÂtO'tLXT)V

XLVOVv, ün o\nc. WtoÂt't1tov Éo.u'to, oWtO'tE Â1Jyn XLVoUJ4tVOV, àU.à xo.i 'tot; ÙÂÂot.;
dvaL, n.v ~È Etç ''0 ELaW ÉvOOOEW~ xo.i oùo(aç. R. K.· RACK (La
Bi"teri 8foic4, Ricerehe religio8e, 1, 1925, p. 505 ssq.) a essayé de donner au
000. XLVd'to.L 'tomo m'\-,i) xo.i ÙQxi) XLV1JOEW~.
concept de tension une signifieation plus philosophique. Ce que les stoïciens
18G A:trros, Plac., 11, 7, SVF, II, 338: ot ~'twLxoi 'to :7tQoo'tov o.Lnov WQLOo.V'tO
auraient chereh4S, ee terait une· nouvelle' eonception de la divinité, qui arrache
XLVTI'tOv. - SI)(PLICroS, 1ft, Arist. categ., f. 78 b, ed. BAS, SVF, II, 498: xut 'rii~
le moteur immobile d 'Aristote l son isolement et l IOn ind~férenee par rap-
XLy1JOE{J)Ç, <pT)olv 'IO.f16ÂlX~, où xo.Â~ ot ~'twLxoi bnl.o.f16uvOV'to.L ÂÉyOV't~ 'to a'tEÂÈç
port au monde, pour le rapproeher de la réalité changeante et mobile. ll8 au·
bti 'rii~ XLv1JOE(J)~ ELQ1}aOo.L, oùx on oùx Éonv iVÉQYEUl. (Éon yàQ :nâV'tro~, q>o.oiv,
raient trouv6 la solution par le coneept du ,,6v~. C'est l partir du .pneuma
ÈvÉQYEUl.) cill,' ÉXE~ 'to :ncULV xo.i :ncUL'V, oùX tvo. aq>ix1}'tw. Etç ÈvÉQYEUl.V (ÉO't~ yàQ
primitif que toute la réalité est constituée et e'est dans ce même ·pneuma
'lÔil) ciU' LVo. EQya01')'to.i :nou ËUQov 0 ion f1tt' o.im]v. To.Ù'to. f1èv OVv ot ~'tw·':xoi.
qq 'elle se risout périodiquement: or ce double proeessus se ferait par un
ÂÉyOUOLV. .
simple phénomme de dilatation et de eondensation du pneuma; par le fait
181 GAL., De -mmore, palpitaticme, convlil.rione, 6, VII, p. 616, SVF, même, la divinité, tout en restant invariable, entrerait directement en contact
Il, 446: a'tE yàQ CÏELXLVTI'toV &v 'to Éf1q>Vtov OEQf14lv: 0Ü't' dow JAÉvoV 0Ù1;' i;w avec le flux ineessant de la réalité sensible. - Nous reconnaissons que cette
XLVEi'to.L, ~~ÉXE'to.L ~' CÏEi Tilv É'tÉQo.v o.moü XLVTlOLV f) nÉQo.. To.XÙ yàQ cl.V f) f1èv explieation est ingénieuse et originale, maia elle ne s'accorde pas avec la théorie
Éow flOvil Xo.'tÉ:no.UOEV Etç cix"VTlOto.v, f) ~È ix'to~ iaxi~o.aÉ 'tE xo.i 'to.UTo ~Liqrl}ELQn fttoïeienne du 't6voç, telle qu'elle est exposée par Chrysippe. Il suffit pour
o.mo. MÉ'rQI.O. ~È a6EVVUJŒVOV xo.i. ~'tf?Ul. avwnop.EVov, ~ "H~âxÂEL'to? ÉÂE"fEV, 8 'en convaincre de lire les fr~gments qui se rapportént l ce' 8cjet et qui ont
«4\.XiVl}'tov ,omw fdVEL. ~W raaaemblés var von 4~: f;JVF, II, 439-462,
74 LE 8TOICI&ME CHRYSIPPE 75
mouvement rectiligne suivant qu'il s'écarte oa se rapproche dueen- l'a fait remarquer W. Jaeger 191, cette explication de la p€:rception
tI"e, il sépare les éléments lourds des éléments légers. En étudiant les sensible est une généralisation du cas de la sensation tactile: quand
caractères du mouvement circulaire, Arlstoteessaie de déterminer un objet est à une certaine distance de nous, nous devons nous ser-'
la nature de l'éther; ce mouvement ESt principalement caractérisé vir d'un bâton pour l'atteindre; il en serait de même dans la sen-
par le fait qu'aucun autre ne s'oppose à lui.: le corps auquel il appar- sation visuelle 192. Cette explication ~ grossière réduit le problème de
tient n'aura pas de contraire; iln 'est ni lourd, ni léger, puisque l'ontologie de la connaissance à une élimination de la distance qui
aucun mouvement rectiligne ne lui appartient. Il faut en conclure sépare ]t) sujet connaissant de son objet: tout est expliqué, du mo-
qu'il est inengendré, incorruptible, impassible et éternel. En eUet, ment qu'on a mis la chose extérieure en contact immédiat avec le
la génération et la corruption se font précisément.1 partir de con- sujet, de sorte qu'il se trouve dans le rayon d'action du pneuma
traires ou vers 'des contraires 189; or le mouvement circulaire n'a psychique.
as de contraire; il est done d'une régularité invariable et éternelle. L'explication de l'ouïe se fait de façon analogue par l'agitation
Si l'on compare ces conceptions aristôtéliciennes avec celles de de l'air qui se propage comme une sphère en expansion ou comme
Çhrysippe, on remarque- premièrement que Chrysippe ne parle pas les ondes successives d'un étang où l'on vient de jeter une pierre 193.
d'un mouvement circulaire, bien que celui qu'il attribue au pneuma C'est par ce contact immédiat entre l'organe· de la con-
soit étern€-L C'est un signe de plus que le pneumaest rabaissé au naissance et l'objet que Chrysippe explique la transformation
rang des quatre éléments, alors que, chez Zénon et surtout chez qualitative ou altération qui est à l'origine dt· la sensation. En effet,
Cléanthe, il avaitplurot les caractères du cinquième élément d'Aris- une fois que ce changement pneumatique s'est produit, noliS saisis-
tote. En second lieu, le mouvement attribué au pneuma par Chry- sons deux choses: la transformation elle-même et la cause de cette
sippe est une combinaison des deux mouvements rectilignes distin- transformation. L'image sensible est sous ce rapport comparable à
gués par le Stagirite. Cette divergence de· vue s'explique par la dif- la lumière: en se révélant dIe-même, elle fait connaître l'objet dont
férence des domaines étudiés: les spéc.ulations d'Aristote sont prin- elle dérive 194. Si cette représentation est particulièrement claire,
cipalement d'ordre physique,tandis que Chrysippe se base sur des
données biologiques et physiologiques. X<lt'à &Ë ri}v 1lQOC; l'Ov 1lEQlXdJ1€Vov aéQa btt.6oÂ:,lv Ëvt'ELVOvt~ u\nOv X<OVOEI.ÔWC;,
L'explication que nous trouvons chez Chrysippede la perception ot'u~ li OJLOYÉvrlc; 0 Cl.tlQ. - DIOG. LAËRT., VII, 157, SVF, II, 867: oQéiv &E l'OÙ
sensible est une applic.ation du mouvement pneumatique ot·t elle est l'UU;Ù riiç OQâOEroç xaL 'tOù {)1[OXEl~OU cpOOTOç ÈvtELVO~OU X<OVOEI.ÔWc;, xu{ta
q>TJOI. XQUOIJt3t<>Ç Ëv &evtÉQ<P 'nov cpuOlXWV xaL 'AJt\)UO&OOQ~. rLvtoi}Ul ,dvt01. '10
en même temps une des conceptions les plus grossières du matéria-
X<OVOELÔÈç "COÙ aéQoç 1lQOÇ 'tU O"'EL, ri}v &è ~aOLv 1lQOç Tip OQooJ&iv<p· roç
&LÙ Pax-
lisme stoickn. La perception d'un objet se ferait par un courant Tr)QLaç oÙ\' "COÙ "Cu-6Moç aéQ<>Ç "Co ~ÀE1tOtJ.eVOV àvu~oi}ul.' - Cf. CUALCIDIUS,
il
pneumatique qui,partant de l 'hégémonikon, se dirige vers la pu- ln Twaeum, ep. 231, SVF, II, 863.
pille de l'œil, OQ il entre en contact avec la portion de l'air située 191 Neme8io& WA EmeMl, Berlin, 1914, p. 39.

entre l'organe visuel et l'objet perceptibl€·.Ce contact produit dans 192 GAL., De Plac. Hippocr. et Plat., VII (642 Y.K.), SVF, II, 865:

l'air une certaine tension, quise propage suivant un cône dont le "i] "COLWV roc; &14 fkucTr)Q~ "Coii 1CéQLÇ âÉQ~ 'oQCiv faJ.uiç ot ~"CQ)ixol MynQ)OCl'V.
193 DIOG. LAo, VII, 158, SVF, II, 812: cixoUeLV 68 <itJLCÏÇ> 'toù l'UU;ù
sommet est dans 1'œil et .dont la bas.edélimite notre champ visuel"
"COÙ [l'E] cp<ovoÜVt'oç xa.L "Coi; We01ÎoVt'<>Ç aéQ<>Ç d1)Ttop.ivoo Ocp«LQOEl&cOç, dl'U
Le courant p~umatique a le pouvoir de produire cette tension dans 'X'UfU1"Cooflivoo xat "Cu~ axoa~ 1CQOm'tUt-rOvt<>Ç, &ç xUfU1"COÜ"CUI. "Co iv 't'Ü &EsUfAÉvD
l'air environnant, parce que sa nature y' est apparentée 190. Comme v&ooQ xa"Cà. xUxlouç 'ÔltO "Coii ifL611){tÉvt<>Ç 1'600. 1

19. SUTUS, .A.àt1. Math., VII, 162, SVF, II, 63 (ex Antioeho, .toieorum in
189A.luST.,Phy,., P, 5, 205 a 6: 1lavta YÙQ l'Uo.60lML Ès Ëvavdou dç f:vo.V- bu ra seetatore): KaL cpavt<lOLaV Q1)"CÉov dvulo 1la{toç 'tL 1lEQL "Co ~<pov ÉuvtOÙ TE
",Lev, olav lx OEQtJOù dç lPUXQov, XUL "Coii É"CÉQOU 1lUQuO't'al'lXov. Olav 1lQo06~éç 'tLVL, q>TJOLV 0 'AvtLOX~, &lC1T1.-
190 A:trws, PÙIC., IV, 15, 3 (Dozogr., p. 406, 4), SVF, Il, 866: XQVOlmtoç {}iJ1d}a 1lroç ,",v O"'LV, xa.L OUX OÜTroç a'ÜTi}v &l4Xf:lfLÉv1)V 'tax0fLE'Y roç
1lQi.v "Coii
xal'à ri}v auvMOOLV ",où l'Uusù ciiQ~ oQéivit~, vuyévtoC; fÙVimo 'tOù oQu'tLXoii ~Ài",Ul &lC1XElJ1.Évr1V dXOf.'EV. KUl'à JJivtOI. ri)v "COl«1'11n)V ciUo(Q)OLY 6UOLV avtllafL-
(Stob, Ô1['tLXOÙ) m't1.ÎJWtO), 01lEq MO lQÙ ~yEJWVLXOÙ JUXQI. 'rijç xoq,,~ &I.~XE" ()uvofU{)U, Évoç JLÈV alrril$ rii$ w..lo«.OoEoo~, t'OUl'~(Jn t1)~ cpavt<l(J~, &EU"CÉ~OV ôt
76 LE STOICI8ME 77
les stoïciens l'appel1€i'ont une représentation compréhensive· (cpOYTft- nel, qui, lui-même, est décrit comme une réalité matérielle, pouvant
Ola XUTaÀ'IXTonl ),' celle qui condUit tout naturellement à l'adhésion se conserver dans la substance extrêmement change'ante de notre
rationnelle (auyxuTa{hcnç): à ce moment, le sujet ne subit plus hégémonikon.
seulement l'action d'un objet extérieur, mais il le saisit vraiment, Deux obstacles surtout ont empêché Chrysippe de sortir de son
il 1'étrein~ il le fait sien. Ce point d'aboutissement de la connais- matérialisme psychologique: d'une part, il n'a pas entrevu le carac-
Sance, qui est la XUTw..TJ'l'I<;, s'accomplit dans 1'hégémonikon: c'est tère actif de toute connaissance, carattère qui a été si forkment
là aussi que Chrysippe établit le siège de l'art, .qui est un système accentué dans la philosophie moderne; d'autre part, il a méconnu
de compréhensions qu'une expérience répétée nouS a fait acquérir la différence profonde entre une connaissance- sensible et l'assenti-
en vue d'une fin utile 191• Des adversaires du stoïcisme se sont de- ment rationnel. Alors que cette différence avait été reconnue par
mandé plus tard comment la substance subtile du pneuma psychique Cléanthe, qui admettait le dualisme platonicien, t!lle Est remplacée
pouvait servir de dépôt pour ces compréhensions, alors que chaque dans le système de Chrysippe par un monisme matérialiste intégral.
impression nouvelle le transforme t9talement ~ on pourrait, t:ifeffet, Nous devons maintenant résoudre un second problème, que nous
irouver' difficilement un sujet plus instable à la conservation des avons soulevé plus haut et qui se rapporte à la différence spécifi-
compréhensions 1". que entre les êtres. Car, si un même souffle anime toutE' la nature,
Il rrssort de cd aperçu que la psychologie de la connaissance chez comment peut-on rendre compte de la variété extraordinairE: qu'on
Chrysippe, où le pneuma joue un grand rôle, porte l'empreinte d'un constate dans l'échelle ascendante des perfections Y Nous n€' parlons
matérialisme très prononcé. En effet, il place à l'origine de l'acte· pas du principe d'individuation dES êtres, mais de la cause qui pro-
c·ognitif un contact matériel entre le pneuma psychique et l'objet duit cette incroyable richesse dans les degrés des pE·rfections natu-
connu, par l'intermédiaire d'une te-nsion de l'air; c'est à partir de relles. Chrysippe explique que le pneuma, bien qu'il anime le cosmos
cette contiguïté corporelle que se produit . l'altération du pntuma, tout entier, ne pénètre pas tous les êtres de la même façon: C'Est
qui subit passivement l 'action de l'objet extérieur. Ainsi se co~­ cette différence dans l'intensité du pneuma qui est à l'origine- de la
stitue dans l'âme une image plus ou moins fidèle de la chose: dans variété spécifique des êtres 191. En effet, « le pneuma traversE' cer-
le cas où ell~ est claire et évidente, elle: entraîne l'assentiment ration- taines choses comme principe de cohésion ( É~IÇ), tèls les os t-t les
nerfs, tandis que pour d'autres il est principe d'intelligence (voüç),
'l'OÙ Tl)V ciiJ.olcoow ËJU'o~";oa.vt:~, 1'OV'C'Éon 'l'OÙ bQa't'où~· xo.i. bd.1'OOv ci>..Mov Cltcrlhi- comme pour l 'hégémonikon» 198. Dans c.e texte il ne semble pas qu'il
OEOJ'V :tC1QWtÂ.";owv. -QO:tEQ oÙ\' 1'0 <p~; Éo.vro 'tE ÔELX'VUO~ xo.i. :ta'V1'o. 'l'à I:v a.vnl>,
soit question d'êtres différe-nts, mais des parties constitutives d'un
ovnI) xo.i. " q>U'V1'0.C7La, clQXTlYo; Ti); :tEQi. 1'0 t;q,ov EtôtlOEO>;, <pro1'O; ÔLX'lV Éo.vn1v
1'E El-UPUvLt;ELv Oq>dÂ.E~ xo.L 'l'OÙ :to~";oa'V1'oç o.Vd)v lvC1QYOù; l:vôE~X't'~ll xaitEC71'aVa1.. même être: certaines parties sont animées par un :7tVEÜJ.lU ÉXtlXOV,
- GAL., De digMscendis pul.noUB, l, 5, Vol VIII, p. 793, SVF, II, 79: d'autres possède-nt un mrEÜJ.lU <pUGlXOV, qui leur confère la vie végé-
:tQci)'t'Q YUQ Ëanv a~1'à I:v 1'oi; "fU'tÉQOI.Ç oroJU10~ 'l'à :taihiJU11'~ ÔMEQo. ôi 'l'à tative, d'autres enfin sont traversées par un mrEÜJ.lU 'l1UX1xov, prin-
'toVrrov :toa."l1'~ci EX1'Ot; imoxdVEVa.
cipe .des m8DÜestations les plus élevées de la vie. Il n'est pas dou-
195 Scholia i" Diofa.ys. Xhrac., p. 649, BEKKER, Aneoà. Gr., II, SVF, II, 94:
teux que ceci s'applique également aux différences spécifiques qui
0\ ôi: l:'t'roixOL Â.Éyoua~· 1'ÉXV'l lotl c:nJC:JTrUW EX Xa.'t'o.Â.'Î}"'Erov lJi.-"'tElq~ ovrtEY"Jl-
V0.C7JAivrov 1tQO; n 1'~ E'ÜXQ"loto'V 1'OOV i:v 'tlP ~Lcp. - Ct. E. BBtBIEB, Chrysippe, 191 DIOG. LA., VII, 138: 1'OY ô1t XOOJlOv &1.()~Eicr6ru xa1'à. voüv xo.' :tQavo~v,
pp. 82·101. Xo.&' c:i cp1')OL XQUaImtOç ,,' I:v :tÉJU"fCP :tEQL 1CQOVO~ XUL nOOE1.ÔWV~ Ëv 1'q)
196 SEXTUS, Pyrrh. Hypot., III, 188, SVF, II, 96: :tQ).,~v otl:1'roixoi. :tEQi. ",",Xl)V
1'QL1'cp 1Cf!Ql OE<Ov, Etç Wt<lV UÔ1'oi) JdQ~ &L";XO'V1'~ 1'OÛ voù xo.&aneQ Èrp' "JlOOv
dyaita <p0.C7LV dvaL dXVa.; 1'Lvciç 1'ciç ci.QE't'U;. dXV1}v ôi: dvo.L <Po.o&. c:nJCJ1'1}f&U lx rov
'rii; ""'xii;· cill' Tlôtt ôi.' rov
fÙ:v J.Uillov, ÔL' n
&t ll1'1'OV.· Le vC>ÜÇ, dont est
xo.'t'o.Â.";'l'Erov auyytyuJlva.aJAivrov, 1'ciç ôi: xo.nù....;'l'EI.Ç yLyvEoito.a. :tE Qi. 1'0 "YEf1OV~av. question ici, 5 'identifie bidemment avec le pneuma cosmique.
IlOOi oW· I:v 1'q, "yEJ.1OV~XcP, :tvEUf&U1'L xa1" o.irtoùç \maQXo'V1'~ lvWto-tnal.Ç yLyvE1'o.L 198 Ibid., VII, 138·139: ee texte ne peut pas ·être pris au pied de la lettre,
Xa1'o.Â.";'l'Erov Xo.L ci.itQow.w; 1'oooVrrov roç "(evÉaOuL 1'ÉXV1}V, O'ÙX otov 'tEl:vvoijocu., comme si l 'hégémonikon comprenait encore un autre élément, pervant· de sub-
't'1};' btLy~yvo~ç nmrooEO>; ciEl. 1'l}v:tQo a\rrii; WtaÀE~oUC71};, btEi. xvrav TÉ fOlL strat au pneuma; en effet, l 'hégémonikon eBt pneum& sans plus. Cl. M. HEINZJ:,
'10 m'EÙ~ xo.i. li OMu )Çw~ta(tc:u. Â.ÉyE't'U&. xo.1)-' ixaC1tllv MWO\o'V. op. oit., p. 146.
biiR~SIPPË

se montrent dans des êtres distincts. TI imporl.C de remarquer que ces


... égard sera différente: ce que le pneuma lui assure, c'est la cohésion
multiples degrés d'intensiÏé dans l'animation due au pneuma ne con- dans 1€S êtres inanimés et, dans les êtres vivants, une organisation
stituent pas des différences substantielles; c'est le même pneuma spéciale adaptée aux phénomènes de la vie, qui, eux, sont directe-
qui animt les différentes parties d'un être et les multiples réalités ment attribués a~ pneuma. On pourrait dire que chez les stoïciens
du cosmos, tout en dosant son dynamisme vital d'après les besoins les deux principes constitutifs des êtres sont plus rapprochés l'un
de l'ordre et de l'harmonie de l'univers. De même qu'Aristote assu- de l'autre, mais que l'être qui résulte dt, leur union n'a pas le même
rait l'unité foncière des êtres en faisant dériver toutes les perfec- degré d'unité.
tions d'une seule forme substantielle, ainsi les stoïciens reconnais- La question de l'origine de l'âme humaine se rattache étroiteme·nt
nient le pneuma comme la source de toutes lES manifestations de à ce que nous venons d'exposer: nous avons parlé plus haut du
croissance et de vie dans le monde. C.ette activité plus ou moins traducianisme de Zénon, d'après lequel une partie de l'âme des
grande du souffle yital est en rapport étroit avec· sacomp06ition: parents est transmise aux enfants par un phénomène de division
une augmentation de l'élément igné produira une activité plus élevée appliqué au pneu ma psychique. Cette conception matérialiste de la
. et plus étendue, tandis que 1'accroissement de l'élément humide reproduction avait été abandonnée partiellement par Cléanthe, pro-
s'accompagne infailliblement d'un affaiblissement des perfections bablement parce qu'elle ne concordait pas avec son dualism~ plato-
qu'il communique 198. . nicien. Chrysippe rétablit la doctrine du fondateur de l'école au
Quand on compare la causalité que le pneuma des stoïciens exerce sujet de la génération humaine. Dans la première partie de son
SUr la matière, avec celle de l'entéléchie aristotélicienne, on constate nEQl lPux'llç, où il traite principalement de la nature de l'âme et
aussitôt une différence de point de vue. Le Stagirite voit principa- de la localisation de l 'hégémonikon, il rejette la division platoni-
lement dans l'âme le principe formel, qui vient compléu·r la déter- cienne et défend la conception de Zénon, qui distingue huit parties
minabilité de la matière; ainsi l'âme humaine est considérée comme dans l'âme. La fonction reproductrice en est une 200; de même que
la cause de tou*s les perfections que nous possédons en nous; par les sensations et la voix, elle s'explique par un courant pneumatique
contre la matière est un principe de limitation, qui est à l'origine qui va de l'hégémonikon jusqu'à l'organe appt;oprié, c'est-A-dire les
de l'individuation de notre perfection spécifique j la causalité que testicules 201. Une parcelle du pneuma paternel est donc contenue
l'âme exerce à l'égard de cette matière t:st avant tout d'ordre for'" dans la semence; au moment de la fécondation, elle passe dans le
mel. Les stoïciens ont plutôt mis l'accent sur la causalité efficiente, fœtus, où elle devient le principe d'une vie purement végétative.
ce qui nous paraît être en rapport avec 1'orientation empirique dE' Du fait de la ressemblance qu'il y a entre les parents e·t les enfants
leur pensée.. En effet, pOUl' Aristote la matière et la forme sont des quant au caractère et aux dispositions, Chrysippe tire argument
composants réels de tout être matériel, auxquels il a été amené par pour prouver que l'âme est également engendrée et que la vie psy-
des analyses philosophiques; tandis que la matière et le pn€'l1ma chique ne naît que plus tard 202. Cette conception s 'oppose-t-elle à
sont des réalités existantes et directement observables. Ceci n '€st uUe de Cléanthe f Pas directement. Lui aussi. admettait la même
évidemment pas de nature à nous étonner après ce que nous a.vons ressemblance, d'oû. il déduisait le c·aractè~ corporel de l'âme. Mais
dit de la 'XQTaÂT)'Inç. La matière stoïcienne, tout en étant informe, il reconnaissait au-dessus de la vie psychique le voü~, principe de
e'at-à-dire tout en n'ayant pas d'organisation déterminée, ne pré·
sente pas le même degré d'indétermination que le principe matériel. 200 G.u.., De Pl4c. Hippocr. et" PÙJ.t., III, 1 (112), p. 251 Mü., BVF, II, 885.
d'Aristote. Par conséquent, la fonction que le pneuma. exeru' à son 201 AtTros, Plac., IV, 21, BVF, II, 836: 't(ov ~È )..Outrov 'to tùv )..iynUL MÉO-
. . J.W, OnEQ xui. aUto m'EÜJAAi ÈatL ~1.O.'tEivov MO 'toû f)YEJ.A.OVLXOÛ J.A.Éxo'- TWV nUQa·
199 GAL., Comm. G '" Hippocr. epid., 6, ed. Bas., V, 510, K. XVII, B 250, SVF; O'tU'tOOv•
. Il, 715: ;'IQO-rEQOV tùv yà.Q 7tVtÛJiQ 'to Tiiç ~xf\c;, Vv06uQov 6l 'tb Til~ qn;oeroc;. 202 PLUT., 8toie. repugfl.., 41, 1053: Mo8el;eL ai XOi}'tUL 'tOÛ ytyovivaL ri)v
PLUT., St oie. repugn., 41, 1053: AVtOç (seiL XQuoU'moç) 6è ncU.Lv nrv'l'uXT)'Y ",UXT)v xai. J.A.E'tClYtvEatÉQClV dVClL f.'(Ü.LatU Til> KUt TOY 'tQÔ;tOV KUL tO ~it~ l~o •.u)L.
d.Qa.W'CEQov m'IlÙJW 'fiiç qJUOEO>Ç Ka.t ÀE1t'tOJLEOÉatEOov i}yd'tUL. oùaOu&. 'tà TÉKva 'to~ yowüa...
80 LË sToiCISMË ottRYSJPP~ 81
la vie rationnelle, qui n'était pas soumis au traducianisme des autrél Cette explication de Chrysippe suscite tine difficulté très sérieu-
parties. Nous n'a.vons pas de raisons pour admettre que Chryaippe se: elle semble être en contradiction directe avec la théorie du
ait fait ]a même distinction: ce traducianisme intégral était égale- philosophe sur le mél~nge psychique. Comment un refroidissement
ment admis par Épicure, qui expliquait « les aptitudes intellec- peut-il constituer pour notre souffle vital un peTfectionnement,
tuelles, les sentiments, le caractère, les qualités de l'€sprit et du alors que l'augmentation de l'élément igné élève son activité, comme
cœur ... par la proportion selon laquelle sont combinés les éléments nous l'avons vu plus haut T Nous n'entrevoyons d'autre solution à
de l'âme; ils se transm·ettent héréditairement des parents aux en- cette antinomie, que le désir de donner du terme 'iroX~ une inter-
fants non moins que lœ traits de la physionomie ou les germes de prétation étymologique en le rapportant à j(EQt'l1u;lÇ.
certainEs maladies » 203. Le problème tel qu'il est posé par Chrysippe Cette question de l'animation successive ou immédiate a été posée
se retrouve dans une question traitée par la psychologie moderne, à plusieurs reprises, principalement dans la théologie du moyen
celle de la transmission des propriétés acquises: les psychologues âge, où on s'est occupé de ce problème à la suite de la doctrine
actuels s'y prennent évidemment tout autrement que les stoïciens; aristotélicienne sur l'animation successive. C'est cttte dernière solu-
ils soumettent d'abord les faits enregistrés à un examen critique et, tion qui a été adoptée également par les stoïciens. Comme ils n'ad-
si de fait il y a transmission héréditair.e, ils expliquent celle-ci e·n mettaient pas de différence essentielle entre les vies végétative,
établissant un rapport entre une propriété acquise déterminée et la anima~e et rationnelle, la transition d'un stade à l'autre pouvait
physiologie de tel ()rgane. Leur matérialisme psychologique dispen- se faire insensiblement. D'autre part, l'animation successive restait
sait les stoïciens de faire· ce détour. Puisque l'âme des enfants s'ori- plus près des données de l'expérience, puisqu'on n'avait aucune
gine à celle des parents, et que, d'autre part, notre pneuma psychi- . preuve de vie rationnelle ou même de vie' psychique chez le fœtus.
que se développe lentement dans le sein de la mère à partir de la C'est pourquoi ils ont adopté cette solution: ainsi notre pneuma
fécondation de l'ovule, ils peuvent parfaitt·ment expliquer l'hérédité psychique dans son plein épanouissement est l'aboutissement d'une
des qualités psychiques. D'après Chrysippe, le fœtus ne jouirait pas longue évolution, qui commence au moment de la fécondation .de
encore d'une vie animale, aussi longtt-mps qu'il se développe dans l'ovule et qui dure jusqu'à notre quatorzième année. D'après les
le sein de la mère: le pneuma psychique n'atteindrait It': de terme principes que nous avons donnés plus haut, ce développement con-
son évolution qu'au moment de l'enfantement, par un phénomène sisterait surtout dans un accroissement progressif de la chaleur
de refroidissement et de durcisse·ment SOU8 l'influence de l'air .vitale, qui produirait un~ intensification et une élévation de l'ac~i..
ambiant 2M. L'éveil de l'intelligence se situerait eneore beaucoup vité psychique.
plus tard, vers la quatorzième année 20i'i
••*
203 E. JOYAU, Epicure (Les grands Philosophes), Paria, 1910, p .. 127-128.
On trouve chez Chrysippe la m&ne application des donn'ées psy-
204 PLUT., 8foÙ). repugn., 41, 1053: TO ~QÉcpoç h Tii yamQi. <pOOEL TQÉcpEai}a..
chologiques au monde tout entier, que nous avons constatée chez
'VOfL~EL xaiMmQ CJlUTov' o-rav ()È TEX-&ü "IroXO'ÛfLEVOV WO TO;; ÙÉQoç xa&. OTOJ.U)'UfLEVOV
.ses prédé~esseurs: le souffle vivifiant de la divinité pénètre jus-
TO nvt;;fUl flEta6dllELv xai. y(yvta6aL tq,ov. - ID., De primo frigido, 2, 946,
SVP, II, 401: 0\ ()È ~TOO'ixOi. xai. TO 1CVEÜfU1 Â.ÉyOUOL Èv Toi; aWfLO.OL TWv ~QtcpWv
'qu'aux confins du grand organisme cosmique. Le pouls de la vie,
Tii ~EQL'I"Û;EL· OTof1O;;aDaL xa, fLETa6cû..Â.ov Ëx cpUOE~ yCYVEai}aL "Iroxiav. - . qu'on perçoit dans l'univers, est donc produit par ce pneuma anJ"
ID., De comM. flOt., 46, 1084 e. - ID., Stoic. repugfl.., 41, 1053 a. mate~r, qui part de l'hégémonikon du monde, s'étend· jusqu'aux
20~ JAKBLIQUZ, De anim4 chez STOB., Eel., l, p. 317, 21 Wi SVF, II, 835: extrémités du cosmos et revient vers ce centre de vie et de connais-
ncULV Toiwv mQi. TO;; vo;; xa" ~aoô>v 'tWv xQELT'tOvOOV OOvo.~(J)'Y 'rijç 1I'Uxiiç 01 ;.ah sance.
l:TOOLXOi. Â.iyouc". fli) tWùç l,upÛEOB(lL TOv 'J..OYOVI· ücntQov ()è cruva.-&QO'tEcrl}W. MO TI nous faut maintenant apporter M'rtaines précisions ~oncernant
't<Ïw a.~O€(j)v KaL cpo.vraoL<ÛV ~EQ' ()ExatÊooa.oa. Ét1l. la nature et l'activité de la divinité dans le monde.
LË ST6iCI~

TI Y a tout .d'abord un grand nombre de textŒ qui attestent...1a \ln dieu immatériel·logé aux confins du monde, aiors que les pre-
nature matérielle et pneumatique· de la divinité 20G j il n'y a d'ail- mie'ra étendaient l'immanence de la divinité jusqu'aux matières les
leurs sur· ce point aucune innovation de la part de Chrysippe: il plus viles 208. Cet immanentisme a dû subir de nOinbreuses attaques,
ne fait qUE' traduire en formules brèves la doctrine traditionnelle parce ·qu'ontrouvait indigne de Dieu qu'il soit contaminé par le
de l'ancien stoïcisme. TI est également logique que le souffle vital contact des matières les plus répugnantes 209. Cependant les stoï-
qui anime l'univers, puisque son rayon d'action est le plus étendu, ciens, tout en admettant cette pénétration du pneuma divin jus-
soit le plus puissant et le plus mobile et que, par conséquent, l'élé- qu'aux frontières du monde, ont attribué de préférence la dénomi-
ment igilé s'y trouve à l'état pur 20T• La divinité sera done conçue nation de Dieu à la source de ce courant vital, l'hégémonikon du
comme. un souffle igné, qui· n'est plus tempéré par l'admixtion de cosmos. Bien qu'il soit exagéré de dire, comme Tertullien, que « les
l'air, mais dont le mouvement régulier est assuré par la nature stoïciens déclarent qu'il (Dieu) est placé hors du monde, qu'il fait
éthé'rée de la substance divine. tourner cette masse gigantesque de l'extérieur, comme le potier
On pourrait se demander à ce .sujet comment il est posSible que tourne sa roue» 210, il ~st certain cependant que le terme Dieu est
le souffle vital qui traverse le cosmos et dont· l'âme. humaine n'est attribué de préférence au monde céleste 211: en effet, c'est sur la
qu'une parcelle, puisse être considéré comme divin, alors que sa beauté et l'ordre éternel du monde des astres que Chrysippe' eon-
nature n'est pas parfaitement pure, à cause de la proportion d'air struit sa preuve de l'existence de Dieu, car C'€st une œuvre magnUi-
qui s 'y est ajoutée. La réponse à cette question se trouve dans ·le que qui surpasse de loin les capacités de la nature humaine 212.
mélange d'immanence et de transcendance qui caractérise la théo~ Nous trouvons donc chez Chrysippe, comme chez son prédécesseur,
logie stoïcienne, comme nous le verrons dans ce qui suit. Le terme un mélange assez singuli€-r de transcendance et d'immanence: la
Dieu s'applique premièrement à l'hégémonikon du monde, qui est divinité est en même temps l'intelligence suprême, localisée dans
exempt de toute composition; mais il s'applique aussi aux couranœ le monde des astres, et le courant ·pneumatique qui pénètre jus-
pneumatiques qui s'éloignent de cette source pure et qui, en 8'en~. qu'aux confins de l'univers.
gageant dans la matière, ont perdu l'éclat de leur origine.
. Un second caractère de la divinité, qui est étayé également p~ 208 SEXTUS, pyrrh. H'IIpot., III, 218, BVFJ IIJ 1037 t ~ 'AQ1.O'tcnilTJç JLÈV

beaucoup de témoignages, c'est qu'elle est immanente. Sextus Em~ CÙJOOl'ClTOV E'Ut€\' dvuL TOv 9EO'V xat nÉQ~ 'toü OOQuvoü, l:TWLxOi. 3è m'EÜl'Cl ~LiixôV
xuL 3ui TÔ>V ttÔE~<Ôv. .
piricus oppose à ce po~nt de vue les stoïciens· à À.ristote~ quipoSè
209 CIJK. D'ÂLU., C01l. ad Ge.t., p. 58 POTT., SVJ1, II, 10a9~ Où3è J11tV 'to~
WtO 'ril~ l:Toêiç 1C(lQEÀ.E'UaOJ-Ul', ~ui mUT'lç iiÂ.'r)ç xUL 3~ 'rilç dTLJ.W'tUntÇ TO 9EioY
20t AÉTIUS, Ploc., l, 6, SVF, II, 1009: ·OQit;ovrUI. 3è "tTa'V 1'OÜ 9EOÜ oùoCo.'V ot
l:Tw'ixoL O\TtWç' motùl'Cl VOEQOv XUL mJQro3~, oW ËxOY ph twQqn)'V, J'E"t0.6dllov 8L.qx.eLV ).éyOV"C~. - CLtK. D'ALal, Btr0m4t., l, p. 346 POTT., BVF, ~ 1040~
3' E~ ô fJoUÀ.E"tUL xut O'\1Vt:~OJ.WLOUJ."EVov nacnv. - .A.ftros, Plac., I, 7, 83, SVJ1, cUlà XUL ol l:TWLxOL ••• orol'Cl mu 'tOv 9EOv 3ui 'rilç anfWTcÎntç iiÂ.TJ~ nEllOLntxi-
_II, 10271 Ol.~"t~LxoL VOEQOV- 9tOv Mocpc:dvovraL, m;Q 'tEXVLX6-Y, 00cp ~Ltov bd. \'aA. UyOOOLV. - A.Lu. D'A.PImoD.; De (J~ libn fMft.t., p. h3, 12 BRUNS, BVF.
yÉvEOLV XOOllOU,· ÈtutEQLELÀ'r)cpoç nâVT~ "to"Ùç onEQJ.UlTLXO'Ùç M)youç, 2«1'ft' oüç lxâmu ~ 1038.
:xuit' E[J1O.Q~V yLvnaL· X~L nvrlil'Cl J1h 3Liixov 3L' oÀou 't00 xOo-J.Wv. _ . 210 TmTt1LLIJ:N,. ~pologltique, texte et trad.· J. P. 'W.AL'l'ZINQ et A. 8~

On peut lire à ce sujet toua les textes qui ont éu rasaeinb16s par VOD. Arnim, Paris, 1929: Co 41, 7) p. 99.
SVP, II, 1028-1048. 2U A*mts, Plac.,· l, 7, 33, BVF, II, 1027 t ·parlant. des conceptions des

201 Eus., Praepar. e1Jang., XV, 15 (AR. DIDYK.), Doa;ogr., 465: XquoL."Ctfll 3è ltoieielli lur la divini~ t OEo\,ç ~è xÜ1. 'tOv xOOJ.LO'V "'" 'to\,ç à.cni(H1C; xul. rip yfi'V,
'tOv alitÉQa 'tOv xu-6-(lQWTa"tov xat di.LXQLVÉcnU"tOV an nuVT(a)V. EÙxL'YI)'tOt~TOV mu 'tOv 3' O:vonuTW mlvt(a)V 'VoOv I:v olaiQI. (!vcuOiQWY dvœ Om Btob.). - Em1.,
xaL ,",v oi.'r)'V :7ŒQulYOVTU 'toii XOOllOU cpoQcÎv (scil. 'to -f)yEI'OVLXOv 'to "(00 xOOI'OU Praepat. ~fI.{/., nI, 9, 9, SU, II, 103~! XClTà .f0"Ùç l:'tœLxo"Ùç "tTa'V ~ xul.
dvaL). IDpPOL., ·PhaOB., 21 (Doxogr., 571, 7),SvF, II, 1029: .~~ XQUoUucC>Ç .xu\ OeQJ11)v oVaUlV 'to i)yel-tOVLXOv «pOOxOV"CEÇ etvaL 'tOÜ xOafJOU, xul. 'tOv 9EOv dvœ orof.Ul
Z1\v.(a)V, oL imÉitEYto. x.ul a,,.tOt .dQX1)v J1ÈV 9EOv TroV "dVT~, awJ.Ul <Mu TO' xuaa:· xuL 'tOv &r)J1LOUQ'VÔV UVtOv, 003' hEQO'V 'ril~ TOÜ mJQOç 3uvo.fU(J)Ç. Au sujet de l'hA·
QW"taTov, 3Là. 1Co.VT(a)V &È ~L1\XELV ~v nQOvOw.v·ir.\itoiij -·STOÜ.,- 1,:«.4 (~-DiDnr.), gltnOfl.ikem- du monde d'après Chryaippe, el. A..B.rus DID., Bpil. phYl. Ir., 29,
Do:r,og,., 466; DlOO. LA.,. VII, 137.· . . DIELS (Doœogr., p. 465), SVF, II, 642; DIOG. LA., vm, 139, CVF, II, 644-
212 CICtRoN, De fUIt. àeorynn, II, 6, 16, SVF, II, 1012.
LÉ BToimsYi CHRYSIPPE 85
Cette théoiogie stolcK'IlDe 8 'oppose nettement à celle d ~picur~ d'autre part, il est source de la sympathie universelle, puisque c'est
qui craignait de troubler la quiétude de la divinité et de la souiller le même souffle qui anime· tous les êtres.
au contact des choses de la terre. C'est pourquoi il localisait l€s Quant à la façon dont le pneuma divin exerce SOn influence,
dieux en des endroits suffisamment éloignés de la terre, pour que cette causalité ne se présente pas comm€,· un déploiement libre, mais
les plaintt.s et les misères humaines ne troublent pas leur bonheur. comme le déroulement nécessaire d'une évolution qui triomphe de
Tertullien remarque très justèment à ce sujet que le dieu des Épi- tous les obstacles 21G: cette force divine n'agit pas au hasard, puis.
curiens «est inexistant... pour les affaires humaines: 1Ieminem re- qu'elle contient virtuellement en elle toutes les perf~ctions qu'elle
bus hummais» 213. C'est la continuation du dieu d'Aristote, qui vit fera surgir, ainsi que l'ordre de leur production. Les raisons sémina·
à l'écart du monde, tout en mouvant toutes choses par l'attrait de les, qui sont précisément les germes de toutes choses, sont cachées
sa perfection. Le dieu des stoïciens est pleinement engagé dans le en elle et se développent au moment voulu, sdon la loi toute-puis.
monde. Bien qu'il garde une certaine transcendance, il vit cepe- sante qui régit l'ordre du monde 216. C'est sur cet enchaînement
daÏlt au contact de tout ce qui est, il est l'âme de chaque être'.. nécessaire des événements que Chrysippe fonde la divination: corn·
Quel est maintenant la· causalité que le pneum.a divin '~~e~ sur ment' pourrait-on jamais prévoir les événements futurs, s'il n'y
l'ensemble de la réalité. Il importe avant tout de noter qu'il n'est avait pas de loi régissant leur développement 217 T
pas question de création: le problème métaphysique, qui cherche Dieu connaît-il le monde' Ou bien la puissance divine, qui pré-
l'explication dernière de l'être même des choses, n'est pas posé 214. side au cours des événements, est-elle une force impersonnelle et
Cette insuffisance métaphysique est une conséquenc logique de la aveugle, qui fait jaillir la croissance et la vie suivant une nécessité
théorie stoïcienne de la connaissanCE:. Puisque la xUTaÀTl'l',ç n'est fatale' D'après les principes de Chrysippe au sujet de· là connais-
pas autre chose que l'assentiment rationnel aux données de l'expé- sance, on doit conclure que Dieu connaît le monde. En effet, la
rience, comment pourrait-elle les dépasser pour en scruter l'es- possibilité de l'acte de connaître est conditionnée par le contact
sence et l'exp1ication suprasensiblef C'est l'épistémologie empi- immédiat entre le courant pneumatique et l'objet sensible. Or cette
'liste qui a rivé les philosophes du Portique au monde sensible et condition est parfaitement réalisée, puisque le souffle divin pénètre
aux explications d'expérience immédiate.. Ainsi la causalité du toutes choses; la connaissance ·divine aura donc la même étendue
pneuma divin est limitée à ce que nous avons dit plus haut au sujet
de la psychologie individuelle: la cohésion chez les êtres inanimés 215 PLUT., De Stoic. repugn., ep. 41, p. 1056 d, SVF, II, 935: OùôÈyÙ{)(üta.;
(pour autant que cette expressi.on ait un sens dans le système stoï- il ÔLç, &ll.à 1tavtaxoü~ ....iiÂÀ.ov ô' Èv 1taOL tOLç qroOLXOL; ,ÉYQa<p! tut; ~ xat"à
JA.iQ~ cpUOfOl. XCIi. x"Vl\GEOLV EV<mlJ'Ut"a 1toUa yevicrltaL xai. xoo).U ....at"Cl, 'ti\ ôè 'tWv
cien) , la croissance chez les 'plantes, la. vie sensitive chez les ani- OMov ....1}aÉv.
maux et la vie rationnelle chez l 'homme. Ainsi le pneuma €St, d'une 216 STodE, Eclog., l, 79, 1 W, SVF, II, 913: XQUOImt~ ôUva....LV 1M:UJ'Unx1)v
part, à l'origine de l'individualité de chaque être, puisqu'il lui con- 'ti}v oUOLaV ril~ EtfUlOJ1Évtl~, 'ta.;e" t"Oü 1tavrOç aI.OLX1}nXl}V. ToVto f1h oÙ\' Èv tip
fère sa perfection à lui et le rend capable d'une activité spontanée; ÔWtÉQCP IIEQi. KOGJ1Ou. 'Ev ôi 'tip arotÉQcp IIeQi. ·OQoov xai. Èv 'to~ IIEQi. ril~
EtfUlOJ1Évtl~ xal iv cllloLÇ G1toQOOqv 1to"vrQ61t~ WtocpalvnuL )J;yfJW C EtfUlO~
Ëodv 0 'tOÙ XOGJ.LOU My~ » ;j c Myo~ 't00v Èv 'tip XOOfUll 1tQovo~ aI.OLXO\'J'ÉvOO'V» ;j
218 TERTULLIEN, ..A.pologltique, ed. WALTZINO-SEVElUJNS, c. 41, 6, p. 99. c )..6y~ XCI~' Ov JÙV 'tà y€yov~'ta yÉyO'Vf!., 'tà ai ywoJ.'EVa yLvnw, ~à ai yevr)o0JJ.eVa
2U Nous ne pouvons pas a!lmettre ce. que E. Bréhier écrit (Chryaippe, p. YEV'lGnm.-.». - At'rItJ8, Pl4c., l, 7, 33, SVF, II, 1021.
148); «Nous trouvons là (à savoir chez Chrysippe), que l'on ne s'y trompe 211 DIOGtNIEN dans Eus., Praep. eooftg., ry, 3, p. 136, SVF, II, 939: ~ÉQE"
point, la première ébauche d'une idée antihéraclitéenne et peut-être anti-helléni- ai xai. ciU1}v WtOOE";"V iv 'tcp 1tQOELQllJ1Évcp pL6ÀUp (aeil Chryaippus 1tEQi. Et"f.U1Q-
. que, l'idée de création» i et en note: «Ce qui est frappant, en effet, c'est la fdvrl~) 'towUn}v nw· C "1) YÙQ civ tlÏç 't00v fla.vtEOO'V 1tQOQQ1\OELÇ Mlli}EL; dvaC cp1')OLV,
discontinuité .
. , entre le germe du monde et le monde entièrement d6veloppé la-
.cune qUl n est remplie par rien li. Nous croyons qu'il est abusif de se servir
, et "1) 1ta.vta \mo ril~ EtJA4Q~~ 1tEQLELXOV'tO :t. - CHALCIDItJS, 1... Ximaeum,
cp. 161, ·SVF, II, 943: At vero divinationem dieunt elare demonstrL"8 proventul
du terme eréation pour désigner le développement des virtualités latentes d'un iam dudum esse deeretol. Neque enim, nisi decretum vraeeederet, ad rationePl
germe. Or c'est là le sena de la ÔLUXOO ....1}OLÇ des stoïciens. eius aecedere potuiaae praesagos,
86 LE STOlCISME CHRYSIPPE 87
que l'action animatrice du pneuma, c'est-A-dire qu'elle embrassei! le pneuma pénètre partout et qu'il est l '.âme de tout ce qui sa
l'univers tout entier. D'ailleurs les définitions que Chrysippe donne passe dans le monde. Ne faudra-t-il pas renoncer à la conception
du destin, prouvent suffisamment qu'il ne s'agit pas d'une fata- téléologique du cosmos ou bien limite'l' l'étendue de la causalité de
lité aveugle, mais d'une providence toute-puissante. Car le destin l'âme du monde f En 8e basant SJlr les principes stoïciens on peut
est défini comme « une force pneumatique, qui régit l'univers avec donner une .double réponse à cette question. Une des caractéristi..
ordre », ou bien ( la loi rationnelle de tout ce qui, dans le monde, ques de la philosophie du Portique, c'est la considération du monde
est régi par· la providence» 218. TI ne s'agit donc pas d'une succes- dans sa totalité, comme un organisme gigantesque qui embrasse la
sion nécessaire d'événements sans signification et sans finalité: réalité tout entière. C'est seulement en fractionnant cette réalité
cette providence occupe dans le système stoïcien une place de pre- cosmique, qu'on se heurte à des imperfections; celles·ci, tout en
mier ordre parce qu 'elle ~t le fondement de sa morale. En (·ffet, ayant un fondement réel, disparaissent cependant du moment qu'el-
l'attitude inébranlable du stoïcien· sons les coups sanglants de la les sont insérées dans l'ordre de l'univers. La conception téléologi-
souffrance se base sur la ferme conviction que tout ce qui arrive, que des stoiciens s'applique d~nc à l'ensemble du cosmos et à cha-
a été prévu et ordonné par la providt·nee divine. Ainsi les événe- que partie, pour autant qu'elle est engagée dans cette totalité 219.
ments les plus douloureux; de la vie prennent un sens dans l'évolu- Une autre considération encore aide les stoïciens à expliquer le
tion universelle du cosmos. mal dans le monde: ils distinguent entre le 3tQOTlYOUJ.lEVov, le but
Les stoïciens ont eu à déf~ndre leur doctrine de la providence principal d'une action, et le ÈJtlYIVOJ.LEVOV "tÉJ.oç, c'est-à-dire les
contre de nombreux adve·rsaires. Le dieu d'Aristote est enfermé conséquenocs qui découlent inévitablement de certaines activités 220.
en lui-même; c'est la Pensée de la Pensée, qui ne joue aucun rÔle Cette distinction doit s'appliquer également au pneuma divin, qu'on
dans les affaires humaines, qui ignort· même l'existence du mondè. peut donc considérer comme la cause du mal, pour autant que
Les divinités des épicuriens ne s'occupent pas non plus de ce qui celui-ci est une conséquence inévitable de l'activité bienfaisante de
se passe sur la terre: logées dans les espaces intermédiaires entre la provide·nce divine. Il faut donc encore une fois envisager le plan
les mondes, elles jouissent pleine~ent de leur quiétude bienheureuse, providentiel dans son ensemble, la totalité de l'ordre cosmique, et
sans troubler leur regard par le sombre déroulement dts vies humai- alors les imperfections particulières, tout en étant des taches d'om-
nes. Quand on compare la conception stoïcienne de la divinité à ces bre réelles qu'on ne peut écarter, disparaissent dans l'harmonie
théologies contemporaines, il y a lieu de se rappeltT la distinction universtUe.
pascalienne entre le Dieu des philosophes et le Dieu qu'on adore dans La théologie de Chrysippe est-elle panthéiste f E. Bréhier a donné
la prière; car le dieu d~ stoïciens est beaucoup plus près de la à cette question une réponse négative. « Le feu originair~ est un
vraie dévotion que celui d 'Aristote ou d'Épicure. Les accents émou- dieu; et ce monde,· bien qu'il contienn~ des dieux, n'est pas un dieu
vants de l 'hymne de Cléantbe et les prières touchantes de Sénèque lui-même. Si des stoïciens postérieurs ont affirmé la divinité du
témoignent que cette divinité immanente répondait pleinement aux. monde (au sens de 8I.axOO'J.LTlO'lÇ), ce panthéisme n'est nullement une
aspirations religieuses de la période hellénistique; l 'homme se sen- thèse de Chrysippe. Le feu eSt un être individuel; le monde est une
tait perdu dans les vastes royaumes constitués par l'effacement des combinaison, un système d'êtres. Le feu originaire est une pe·nsée
frontières antérieures et il cherchait l'appui de la divinité au plus pure, une âme; le monde est un être animé, composé d'une âme et
intime de son âme. d'un corps, et la divinité ne se trouve que dans l'âme ). Bien que
Dieu est-il la cause du mal dans le monde' Les souffrances atro-
ces, les maladies, les guerI"e.9 et toutes les misères humaines doivent- 218 DlOO. LA., VII, 143, SVF, II, 633: 'to yàQ 1;ipov 'tot; f1'Ï1 1;cPou xQet't-
'tov • miah aè 'toO XO<Yf1OU xQEtnov. CIctBoN, De Mt. deorum., II, 14, 38, SVF,
elles être mises à son compte f Si cette questioll &. \ln sens f c'est que
II, 641: Est autem mundo nihil perfeetius, nihil virt~te melius: i{itur muncU
est propria vinus.
;18 AtTIUS, Plac., l, 28, 3, Dozo(lr., 323. ~20 )ft llEINJE, 01'. cie., !? 132 nq.
88 LE 8TOICI8ME . CHRYSIPPE 89
cd exposé nous semble parfaitement exact, il faut noter cependant plus' humaine 221. Le grand mérite de la physique stoïcienne est
que le mélange total tel qu'il est admis par Chrysippe, conduit logi- d'avoir donné un fondement rationnel à ce cosmopolitisme et à c~
quement à la divinisation du monde, en ce sens qu'il n 'y a' aucune rapprochement des classes sociales: en insistant sur l'unité organi-
parcelle de la matière, si microscopique soit-elle, qui ne soit animée, que du m~nde et sur la solidarité psy~hique qui relie tous l~s
par ce souffle divin. D'ailleurs ce demi-panthéisme nous semble hommes par le fait qu'ils sont tous animés du même souffle vital,
être une conséquence du dualisme métaphysique des stoïciens: cn les stoïciens ont frayé le chemin au développement d'une nouvelle
effet, comme ils admett~'nt à la source de toute réalité deux prin- 'culture, qui 'allait s'étendre jusqu'aux confins du monde civilisé et
cipes auxquels ils attribuent dés caractères opposés, ils ont été· ame- gagner les couches inférieures de la société.
nés à regarder un des deux comme divin et à limiter le rôl~ de En ce qui con~'rne plus spécialement la doctrine du pneuma. On
l'autre à une plasticité passive. Cette matière' déterminable ne 'peut peut relever surtout deux points dans la pensée de Chrysippe:
donc pas être identifiée avec la divinité, bien qu'elle·.e~ soit piné- ..
trée et animée; ellen 'est pas non plus, comme dans la: religion ira- 1. Il importe de remarquer tout d'abord que son rôle n'a pas été
nienne, un principe du mal, qui contrarie le dieu bienfaisant, puis- celui d'un novateur apportant des modifications notables au sys-
qu'il n'oppose aucune résistance à son action immanente, mais qu'il tème traditionnel de l'école. Cependant l~ travail de vulgarisation
se laisse pétrir passivement. Cette dualité de matière e,t d~ forme à grande échelle, dont les multiples fragments conservés de ses
nous semble être d 'origin.3 péripatéticienne, de même que Je carRC- œuvres sont les témoins, a requis de sa part une certaine élaboration
tère d'actualité pure attribué à la divinité; mais cette dl)~trine de la doctrine: ainsi Chrysippe a déterminé avec précision com-
prend une tout autre signification dans une métaphysique d'imma- ment il faut concevoir les rapports entre le pneuma et la matière;
nence intégrale. en outre, il a essayé de montrer comment le même pneuma peut
traverser le monde tout entier et donn€'r naissance à la multiplicité

••• variée des perfections spécifiques. Dans le domaine de la théodicée


on trouve chez Chrysippe des précisions' importantes au sujet ~a
la causalité de· la divinité dans. le monde et du gouvernement pro-
L'Etfposé classique du stoïcisme, tel qu'il a été donné par Chry- videntiel des événements. Nous croyons donc que_ l'exposé systéma-
sippe, offre une vision du monde et de l'homme, qu'on pourrait tique et largement accessible que Chrysippe a voulu faire de la
caractériser comme l'expression la plus pure de la culture hellénisti- philosophie du Portique, l'a forcé à mettre au point certaines par-
que. En effet, la pensée stoïcienne travaille plutôt en étendue qu'en ties de la doctrine et à y introduire certaines retouches. Cept·ndant
profondeur, son orientation est plutôt horizontale que verticale. nous ne présentons les points indiqués ci-dessus comme originaux
Ses doctrines n'auraient guère été possibles au siècle précédent, qu'avec une grande réserve, car la p'énui-ie des textes diminue dans
lorsque les philosophes, tout' en entreprenant qudques voyages, res- une certaine mesure le bien-fondé des conclusions de notre étude
taient cependant enfermés dans les limites de leur cité. Depuis qU€' comparative.
les armées d'Alexandre ont traversé victorieusement le monde orien- 2. Concernant la nature intime du pneuma, nous avons constaté
tal, les barrières entre les peuples et les civilisations se sont dfon- chez Chrysippe une régression incontestable: alors que Zénon et
drées et l'unité foncière de la race humaine a été entrt'vue. Les dif- Cléanthe .mettaient le souffle vital au-dessus des quatre éléments
férences sociales ont, pour une grande part, subi le même sort comme leu~' principe et leur source, Chrysippe4.e fait descendre de
que les limites entre les p·eupl.es: on s'est aperçu aussi de l'unité sa position privilégiée et il en fait un composé des deux éléments
de la race humaine et de l'absence d'une supériorité' de class.e, fon- supérieurs, le feu et l'air.
dée sur la nature: c'est t'n effet une caractéristique de la période
hellénistique, que l'attitude à l'égard des esclaves devient beaucoup ;~1 J, K.u:BST, Ge8chicl,te de8 Helle"Ï8mu8, Leivzig-Berlin, ~I, p. 130-13.1,
90 LE STOICISME
PANtTIUS DE RHODES 91

Ainsi le· pneuma~ qui se ~ttacbait d'abord étroitement! Péther- ont surtout eu à défendr~ leur doctrine contre les critiques péné-
<l'Aristote, perd ses prérogatives et devient un- mélange totaI' des trantes de cd académicien. TI est indéniable que le dogmatisme de
deux éléments qui surpassent les autres par l'intensité de leur acti- l'école a été fortement secoué par ces attaques vigoureuses et que
vité. Ainsi le matérialisme du Portique a trouvé dans Chrysippe son· certaineS thèses fondamentaleS ont été aba~données, principalemt:-nt
expression la plus parfaite. Il n 'y a que des éléments dans le monde: par Boéthus de Sidon et par Panétius de Rhodes. Si tous ces auteurs
la matière aussi bien que la forme, tout est constitué à partir d'un- M- sont pas traités à aa suite et dans un paragraphe 'Spécial,
mélange d'éléments. Si l'on attribue les activités supérieures à des c'est que la pénurie des textes ne nous permet pas de retracer leur
éléments -plus subtils, c'est uniquement parce .que ceux-ci présen- pneumatologie: ce-rtains textes cependant, qui nous renseigqent sur
tent au regard d'un observateur quelconque, une plus grande mobi- leur pensée, nous aideront à comprendre l'évolution de Panétius.
lité,ce qui étend leur rayon d'action et augmente la rapidité de Au premier livre des Tusc.ulaInes, Cicéron donne une information
kurs mouvements. précieuse au sujet de la psychologie de son maître, disant que,
d'après lui, l'âme est constituée d'air enflammé 224: notre souffle
vital comprend donc deux éléments, le feu et l'air. C'est pourquoi,
4. PArnros DE RHODES. continue Cicéron, après la mort l'âme ne reste pas enf~rmée dans
l'enveloppe corporelle, mais elle traverse l'atmosphère épaisse qui
Panétius de Rhodes, le fondateur du moyen stoïcisme, n'est pas entoure la terre pour aboutir en des endroits plus conformes à sa
le successeur immédiat de Chrysippe à la tête de l'école: il y a eu nature: « quand l'âme a dépassé cette région, abordé et reconnu
entre eux trois autres chefs, mais il ne nous reste qu'un petit nom- une nature analogue à la sÏ€-nne, elle cesse de s'élever en hauteur et
bre de fragments pour nous renseigner sur leur système. Ce sont s'arrête sUr des feux- formés de la combinaison d'un souffle subtil
Zénon de Tarse, Diogène de Séleucie, dit de Babylone et Antipat€·r et d'une ardeur modérée du soleil. En effet, a~ moment précis où
de Tarse. Cette période de transition entre l'ancien et le moy~n. elle a trouvé une légèreté aussi bien qu'une chaleur analogues à la
stoïcisme n'est pas toutefois sans importance: elle est caractérisée sienne, elle ne se meut plus dans aucun sens, étant comme suspendue
par l'expansion plus grande de la pensée stoïcienne. Un d~ disci- en équilibre, et c'est alors, quand elle a rejoint une nature analogue
ples de Diogène, Archédème, fonde une école stoïcienne à Babylone, à la sienne, qu'eUe se trouve enfin dans son milieu natureL Là, sans
tandis que la doctrine du Portique avait déjà été portée à la cour que rien lui manque, elle sera nourrie et entretenue· par les mêmes
des Ptolémées par Sphaerus du Bosphore. Panétius, de son côté, a substances qui entretiennent et nourrissent les astres» 225.
introduit le stoïcisme à Rome, où il était l'ami et l 'hôte du second On doit se demander si tout ce passage de Cicéron est inspiré par
Scipion l'Africain 222. On peut donc dire que la pensée stoïcienne Panétius: sans doute, c_e que l'auteur des T-usoula'MS dit des pérégri-
s'étend et pénètre dans des couches plus larges et plus profondes nations de l'âme après la mort, à la recherche de son lieu naturel,
du monde hellénistique. Une autre caractéristique de cette période, semble être une conséquence directe de la constitution de l'âme.
o'est que les philosophes du Portique ont apporté des modüications
importantes à leur système, principalem€-nt sous l'influence des atta- sorte à tenir eompte des tendanees fondamentales de la nature humaine, prin-
ques de Carnéade 223 • piogène de Séleucie .fi Antipater de Tarse cipalement de l'appétit du bonheur. - Nous ne nions pas l'influence de ces
facteurs internes; nous verrons cependant dans la suite que des critiques de
222 G. RoDIER, :ttvile. ik philo.ophi6 greOf[fU, Paris, 1926, p. 239. Carn~ade BOnt à l'origine de certaines modifiea.tiona dans le dogmatisme de
223 L Heinemann (Po,eidanio.' metdphyriBohe 8chrilten., l, p. l uq.) n'admet l'école.
pal cette influence des critiques de Carnéade sur l'évolution de la pensée stoï- ~ CIctRON, TtUc., 1, 18, 42: 18 autem animus, qui si est horum quattuor
cienne: il croit plutôt que ce développement s'est produit sous l'aetion de cer- generum, ex quibus omnia eonstare dieuntur, ex inflammata anima eonstat, ut
taius facteurs internes, qui se ramènent à un eontaet plus étroit avec la vie potissimum videri video Panaetio, IUperiora eapes88t neee8se est.
concrète. En effet, Jes représentants du moyen stoïcisme se BOnt occupés des 225 CIctRON, TtUculaMI, Tome 1 (I-ll), texte établi par G. FOBLP e~ trad,

~tt"ire8 politi<Iues et de l'éducation 4es jeunes gens: U. ont ~t6 &IQené, de ~ par J. ~U~BERTt Paris~ 1931. l~ 43 f V. 29,
92 LE STOICISME

Il Y 8 cependant une objection qui.Dous semble insurmontable cont~ Quant à la psycholo~ie de Panétius, il n'était pas seul à enseigner
l'attribution de ce texte à Panétius: c'est que le philosophe de cette composition de notre principe vital: elle était admise par
Rhodes n'admettait pas l'immortalité de l'âme 22S, pas même la Boéthus de Sidon, et Carnéade la propose égalem€ut comme la théo-
survie 1imitée telle qu'elle avait été préconisée par le fondateur de rie la plus probable concernant la nature de l'âme 230. C'est pour-
l'école. Car Panétius, sous l'influence des critiques de l'Académie, quoi Schmekel pense qu'elle aurait été suggérée par ce dernier à
a été d'un matérialisme plus radical que les· représentants de l'an- Panétius 231 • Cependant cette doctrine psychologique n'est en au-
cienne école. cune façon une nouveauté dans le stoïcisme: nous l'avons vu, elle
Il fa.ut 'noter, d'autre part, que la conc€·ption que Cicéron e~pose était clairement enseignée par Chrysippe, qui a enlevé au pneuma
en cet endroit ne s'accorde pas tout à fait avee ce qu'il dit au même sa position privilégiée au-dessùs des éléments pour le rabaisser .à
livre. des Tusculanes quelques pages plus loin. Là il insiste particu- un composé des deux éléments actifs; c'est pourquoi il est beaucoup
lièrement sur la parenté qui existe entre l'âme humaine et Dieu 221. plus probable que Chrysippe a légué cette conception à Carnéade
Toute·fois ces 'Prémisses ne le conduisent pas à une conclusion nette et à Panétius.
sur la nature de ·ces réalités supérieures: il hésite entre la composi- Si cette doctrine psychologique de Panétius concorde avec c€-lle
tion d'air et de feu, d'une part, et la simplicité d'un élément uni- de Chrysippe, il· y a cependant une grande lacune dans nos ren-
que qui trans~'nde les éléments traditionnels, d'autre part; c'est seignements: en effet, nous ne rencontrons pas le terme m'Eùlla dans
cette dernière s·olution que Cicéron expose dans sa Con.solcition, ou- les rares fragments qui nous ont été conservés. Cependant, à cause
vrage qu'il composa après la mort de sa fille et dont il cite un de la coïncidence que nous venons de· relever, nous croyons être en
extrait. Une telle conception est également attribuée à Aristote. Ce- droit de conclure que ce terme, pour autant que Panétius s'en soit
pendant la définition que nous y trouvons de la divinité· nous sem- servi, aura conservé la même signification matérielle que chez Chry-
ble très peu conforme à celle d'Aristote, puisque Dieu y apparaît sippe: nous ne voyons pas non plus la raison pour laquelle Pa-
'doué d'un mouvement, alors qu 'Aristote insiste sur l'immobilité nétius aurait modifié la terminologie philosophique de son prédé-
du premier moteur 228; ce sont au contraire les stoïciens qui ont cesseur sur c.e point, où il lui empruntait la doctrine elle-même.
opposé à l'actualité invariable du Dieu d 'Aristote le dynamisme En admettant cette composition psychologique, Chrysippe et Pa-
perpétuel du pneuma divin. nétius se sont rapprochés des théories médicales de leur· temps, qui
D'après ces textes Cicéron semble avoir hésité entre la psycho- essayaient d'expliquer les maladies par la désharmonie des qualités
logie de son maître et une autre conception, qu'il attribue à Aristo- élém€·ntaires de l'organisme, alors que la santé serait la suite natu-
te, mais qui est en réalité un amalgame d'élém.e·nts aristotéliciens et relle d'un mélange harmonieux: nous verrons plus loin que cette
stoïciens. C'est probablement un Aristote qui ~st vu et partielle- théorie est universellement admise et appliquée ~ans la pathologie
ment déformé par Posidonius; d'ailleurs cette conception de l'âme de l'école pneumatique. Panétius nous fournit une explication ana-
comme un souffle éthéré se retrouve chez les péripatéticiens posté- logue du « miracle grec»: comment se fait-il que- l'Attique ait pro-
rieurs tels que Critolaus et Diodore de Tyr 229. duit tant d'hommes de génie alors que d'autres régions en produi-
sent rarement! D'après Panétius ce fait s'e·xpliquerait par l'in-
226 M. VAN DEN' BaUWAENE, 1J(J théologie de CidrOf!., Louvain, 1931, pp. 71- fluence favorable du climat de cette région· sur les éléments consti-
72 et 80-81. tutifs de notre âme et leur mixtion harmonieuse 232: ceci montre
221 ClCtR()N, T'USe., l, 26, 65.
228 ClCtMN, op. cit., l, 27, 66. 230 MACROBE, Som". 8oipiotlû, l, 14, 19 (Dœogr., 213). - CIctRON, De nat.
Plac., 1, 7, 21 (Doxogr., 303: KQLTOAo.oC; xui. L\~Qoç b Tl"QLOC;
229 AtTIUS, deorum, II, 14, 36:, probabilius enim videtur tale quiddam esse animum, ut Bit
voùv' M' ut{}ÉQoç Wtut)OÙC;. TERTULL., De an., e. 5 (Doxogr.,. 212): nec illos ex igni atque anima temperatum (Carnêade).
dico 60108 qui eam (seil. animam) de manifestis eorporalibu8 effingunt... u~ 231 Die Phao8ophie der mittZere", StOQ, Berlin, 1892, p. 32 ••
Critolau8 ct Peripatetici ciu! ex Cluinta neseio qua sub6tantia. 232 PRoCLUS, If!. Tm.. Pl4t., l, 50: Ti)v ôÈ MQQ.(JWV 'twv wQwv nlV 'tWv q>Qov'.
que l'activit6 intellectuelle la plus haute est ramenée au niveau dtu~ il;a pas pris la même attitude à l'égard de ces deux fonctions: en
ÎD-teractioD d'éléments matériels. effet, la reproduction n'est plus considérée comme une activité psy-
Proclus ne cite pas seulement Panétiuscommereprésultalltde chique, tandis que le langage ne peut plus être envisagé comme une
cette théorie, mais certains platoniciens : eeux-ci 's.esont basés sur un fonction distincte de l'âme, comme elle l'était pour Zénon et Chry-
texte du T ...mée, où le' prêtre d'Égyp.tefaisant l'éloge de la Grèce 'et sippe, mais comme' un cas particulier de mouvement volontaire. Car
de tous les grands hommes qu'elle a produits, dit à Solon: « Elle (la Némésius ne dit pas qu'en rangeant le langage sous la rubrique du
déesse) avait choisi le lieu où vous êtes nés: elle y avait considéré mouvement ~olontaire Panétius en ait nié le caractère psychique:
l 'harmonieux mélange des saisons, qui le rendait apte à porter ,les nous savons d 'aineurs le rapport étroit qui, d'après Platon et les stoï-
hommes les plus intelligents »233. No~ trouvons dansee texte le ciens, rattache la parole à l'intelligence. La principale· raison qui a
même rapport entre .les conditions atmosphériques d'une région et déterminé la localisation de l'hégémonikon dans le cœur, c'est en
les disP08itionspsychiques des habitants. Nous avons vu plus haut effet l'origine attribuée à la parole.
que Cléanthe déduisait le caractère ·corporel de notre pne~a psy" C'est pourquoi nous pensons que Tertullien n'a pas bien compris
chique de l 'interaction entre l'âme :et le corps: Panétius va plus Panétius en lui attribuant une division de l'âme en six parties, com-
loin en admettant que la nature du milieu ambiant détermine la me s'il avait tout simplement retranché deux fonctions de la divi-
constitution intime de notre souffle vital. D'après les principes stoï- sion traditionnelle. Si l'on compare la conception de Panétius à celle
ciens, cette action est conditionnée par une oortaine .homogénéité de de Zénon, on arrive à la conclusion suivante: Panétius a gardé des
l'agent et du patient: l'âme est donc conçue comme un souffle chaud 'parties de Zénon l 'hégémonikon et les cinq sens, mais il reconnaît
de la même nature. que l'air environnant, réchauffé par les rayons une autre fonction, le mouvement volontaire, qui comprend eomme
du sol~il. cas particulier le langage. Tous 'ces' traits s'accordent parfaitement
Sil. dans la constitution de l'âme humaine, Panétius ne s'écarte avec la division de l'âme que Némésius donne à un autre endroit de
pas de la tradition stoïcienne, il semble -en être autrement en ce qui son traité sur la nature humaine 286.
concerne les facultés de l'âme. En effet, Tertullien nous apprend
qu'il n'admettait pas la division de l'âme en huit parties,pl"éconisée
par Zénon' et vulgarisée par Chrysippe, mais bien en six 23'. Les (xatà nQoaLQEaLv) (&1CQoalQÉtcoc;)
deux parties l'etranchées sont le langage ~·t le pouvoir dereproduc· "",uXlxa L 1
tion: la première appartiendrait à eeque Némésius appelle le mou- --------~~~~----------
~ )t.a{Y oQJ.lTtV
vemt·nt volontaire (xa{)-' oQJ.li)v xLV1')a,,) , c'est-à-dire le mouvement '''(V1')O'~
qui est soumis au contrôle de la raison; la seconde constitueraitnn

~
.J.ltta6atlxOv 9QE1CtlXt)
élément, non pas de notre vie psychique, mais plutôt de notl"e vie , ,-, . ,
tO XLVl)tLXOV tOU acoJ.lataç navtoc; alltlJtlxt]
végétative 235. - D'après ce renseigne~ent, il tst clair quePanétius cpcoVl)tuc6v . an:EQJ.lat-lX~
~ otcnLX~Vt navuLno~ tdv xaL cilloL TLvfç Tmv IT1aTrovLXiOv bd TiOv cpaLvof.'Évrov &VwtYEUatuWV
4}xouaav ro~ riiç 'ArtLxi}ç, 8ui T~ roQa; TOÜ ÉTOuç tU uxQaf:'Évaç btL't'r)aeÜo~
lx~ç :7tQOç ri}v Trov CPQov'JUOV âvôQmv tbtoyÉwr)CJLV. .
Cette division donne un aperçu schématique· de toute l'activité
233 PLATON, Tim., 24 e: TUUtl)V OW ai} Ton mlfUtooav ,",V 8a.œOCJf1TlCJLV xai. humaine, ordonnée d'après un seul point de ~e: sa subordination
aUvtaS w " 9EOç :7tQol'iQouÇ uJ.4Ü; 8I.OXoCJf1~CJooa xa't<pxL02V, lxMsaf.'Év'l TOv TO:tOV
fv cP 'Y~oin riJv MQaaCav 't00v roQmv I:v a'6T~ xun8oùCJa, on CPQOVLf.&œTciTOVÇ KMe. alc:rihiaeLÇ xaL elç TO CPClM]TLXOv xaL TO mteQfA4'tLx6v. IIuvuL't!.OÇ ôi 0 cpLlO-
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23'TEBTULL., De Gft., e. 14 (Do~ogr., 205). oQiMTuTa' TO ôè CJ:7t€Q,uiTLxOv oÔ riiç "",xi1~ J.LiQo~ à.llà ~~ qroCJe(J)Ç.
233 N:bltsIU~ De ttat. lIom., e. 16, p. 211,ed. MAT'l'JI.uI: Z~vrov a~ {, ~Trotxo~ 230 op. oit., e. 26, ed. MATTBABI, p. 249. - Cf. K. SCnINDLJ:R, op. oit., p.
oX'to.JLEQi'J 'P'}CJw dvaL Tf)V "'UXT)v, ÔWLQwv o.Vriav 6~ U 'to "Yl!f.lOvtxOv xo.i. d~'t~ 34, n. 2.
à la juridiction de la raison •. C'€st done une elassifieation· -q~ Si la classification des activités humaineS que nous trouvons chez
.a été entreprise d'un point de vue moral plutôt que purement Némésius, doit être attribuée à Panétius, comme nous croyons l'avoir
psychologiqùe. La question que l'auteur s'est posée est celle des montré, nous voyons reparaître dans la psychologie stoïcienne le
limites de la raison dans la direction de l'activité humaine; or il dualisme platonicien, adopté déjà par Cléanthe. En effet, l'auteur
est frappant que les deux traits qui caractérisent, d'après Némésius, considère les facultés humaines au point de vue de leur soumission
la psychologie de Panétius s 'y retrouvent: le langage fait partie du au contrôle de la raison: celles.qui n'obéissent pas aux déciSions de
mouvement volontaire et la reproduction est classée parmi les fonc- notre libre choix, sont exclues de l'âme; seules les autres sont con-
tions de la vie végétativ€'. On pourrait se demander pourquoi le sidérées comme fonctions psychiques. Ce qui nous conduit à la con·
doxographe ne parle pas des autres fonctions de l'âme,. qu'il énu- clusion que l'âme comprend, d'une part, la raison, l 'hégémonikon
mère dans son aperçu schématique. La raison en est bien simplt-: au sens plein du mot, c'est-à-dire la faculté qui co~ande, et.d'au·
il compare Panétius au fondareur de l'école et il indique donc uni- tre part, les fonctions qui sont soumises au contrôle de ~ raison.
quement ce que les parties distinguées par ce dernier sont devenues Ceci s'accorde pleinement avec la psychologie exposée par Ci~é·
dans le système de Panétius. Nous croyons donc que K. Reinhardt ron, dans les endroits de son œuvre où il s'inspire de. Panéti~. Au
a tort d'attribuer cette division à Posidonius; il n'apporte- d'ailleurs second livre des Tusculanei il écrit: « n y a en. eff€t deux parties
aucun argument précis pour appuyer sa thèse 237. dans l'âme: l'une possède la rai~on et l'autre en est dépourvue. Par
Il n 'y a donc en somme qu'une fonction que Panétius ne recon- suite le précepte de se commander à soi-même revient à dire que la
naît plus c~mme psychique: la reproduction. On peut se demander raison doit maîtrise'r la partie impulsive de l'âme. La nature a mis
si cette exclusion ne présuppose pas l'abandon du traducianisme dans presque tous les hommes un élément qui est faible, lâche, bas,
stoïcien, car si une parcelle du pneuma paternel est transmise avec énervé en quelque sorte et ~mpuissant. Si l'homme n'était que ceJa,
la semence, comment la reproduction peut-elle être considérée com- il n 'y aurait rien de plus hideux que l 'homm~. Mais Une souveraine
me une fonction de la q>Ual.Ç T Nous croyons que Panétius a exclu univ€-rselle, une reine, la raison se trouve à son poste et ses efforts
la reproduction comme- fonction psychique, parce qu'il s'est placé personnels, l'étendue de'ses progrès réaJisent en elle la vertu; assurer
au point de vue de la morale et non pas, comme ses prédécesseurs, son empire sur la partie de l'âme qui doit ol>éir, voilà à quoi doit
au point de vue de la psychologie, c'est-à-dire qu'il n'a pas con- pourvoir un homme» 238. Nous sommes prêt à concéder qu'il €st
sidéré la causalité de la semence dans la production d'un nouvel très difficile de faire exactement le départ, dans l 'œuvre de Cicéron,
être, mais plutôt l'acte sexuel, qu'il a soustrait totakment au con· entre les. €mp~ts à Pallétius et ceux faits à Posidonius. Cepen·
trôle de la raison; il répond à un besoin incoërcible comme la nutri- dant il y a certains caractères dans notre texte, qui montrent que
tion et échappe aussi complètement à notre libre arbitre que la la source n'est. pas Posidonius: car Cicéron parle explicitement des
croissance. D'autre part, nous avons vu que, d'après Chrysippe, le parties de l'âme, alors que cette dénomination a été rejetée par
fœtus, aussi longtemps qu'il se développe dans le sein de sa mère, Posidonius et re-mplacée par celle de ÔWQ,U;, puissance ou facul-
n'a pas encore atteint le terme de son évolution: il y. joûit d'une té 238; de plus, Cicéron parle d'une dualité de parties, alors quë
vie végétative et ce n'est qu'au moment de la parturition que se Posidonius admet les trois facultés distinguées par Platon 240. ·On
produit le passage à la vie psychique sous ,l'influence de l'atmo- pourrait objecter que, dans un autre texte, parallèle à celui que
sphère ambiante. D'après cette conception, la causalité du sperme nous venons de citer,' Cicéron parle de « duple~ .• ~ vis animarum >1,
se limite donc à la production de la vie végétative dans le nouvel ce qui répond plutôt à la terminologie posidonienne 241. Cependant,
. organisme, ce qui s'accorde parfaitement avec le classeme·nt de la
fonction reproductrice comme une faculté de la qn'a!.Ç. 238 CIcD.oN, Tuc., li, 20, 41, trad. RU1LBERT, p. 104.
239 GAL., De l'lac. Hippocr. et Plat., p. 501, 10 ·.iq., MUu.o.
24. GAL., op. cit., p. 432, 9, MruER; et. p. 476, 2.
231 P08eidonio" Munich, 1921, p. 355.
241 CIcDoN, De off., II, 28, 101: Duplex est enim vi. animarum atque
tË STOICISM! 99
que SOn successeur Mnésarque, semble donc avoir admis une dua-
dans l'expiication de ce texte, Cicéron se sut 'Qe nooveaudu termé-
lité de parties ntttement distinctes 246.
« pa"S» j d'autre part, à côté de « vis ammaru.m» il emploie égale-
ment le terme « Mtura»; or il.semble bien que ce vocable est utilisé Dans sa monographie sur PanétiuS de Rhodes, N.B. Tatakis a
ici pour montrer l'aspect sous lequel on considère les deux parties essayé de mettre ce dualisme psychologiqu~ en rapport avec la pré-
de l'âme, à savoir comme principes è. 'activité j si au contraire 'ce sence, dans l'âme, des deux éléments supérieurs: « La substance que
terme se rapportait à une distinction dans la constitution des deux Panétius reoonnaît à l'âme est déjà un indice de ce que sera sa
parties de l'âme, nous aurions une preuve enco.re plus frappante que thèse des parties de l'âme. Par le feu qu'elle contient, elle participe
la SOUrcE': -n'est pas Posidonius, car ce dernier s'oppose explicite- à la raison universelle, à l'éther. La part de l'air qui entre dans la
ment à cette dualité de Substances 2.2. composition de l'âme représt-nte une échelle inférieure, la partie
C'est pourquoi nous n'admettons pas l'accord que R. Philippson irrationnelle de l'âme» 247. Cette interprétation est purement hypo-
a essayé d'établir entre Panétius et Chrysippe 2.3: d'après lui, Pané- thétique et n '€st appuyée par aucun texte. Elle nous semble d'ail·
tius aurait déjà rejeté l'ancienne terminologie du Portique et tout leurs invraisemblable, si l'on tient compte des principes posés par
en distinguant deux facultés psychiques, il n'aurait pas admis une Chrysippe: cette distinction nette entr~ le feu, d'une part, comme
dualité de parties: de même que Chrysippe, il n'aurait pas admis principe de l'activité de connaissance rationnelle, et d€: l'air, d'autra

[
une partie irrationnelle dans l'âme, bien qu'il y reconnaisse .deux part, comme principe des fonctions irrationnelles, ne s'accorde pas
facultés bien distinctes 2U. La différe·nce entre les deux se trouve- avec l'explication de Chrysippe sur les différences spécifiqu€s des
rait uniquement en ce point-ci: Panétius admet la domination de êtres: car la cohésion et les différents degrés de la vie sont produibl
la raison sur les facultés de l'âme, tandis que pour Chrysippe toutes par un courant pneumatique, qui comprend donc toujours un mélange
les facultés psychiques chez l 'homme sont pénétrées de rationalité j total· des deux éléments supérieurs. Bien que la proportion de ces
les facultés <fe l'âme ne seraie·nt donc pas seulement dominées par deux éléments ne soit pas toujours la même, ils n'agissent pourtant
la raison, elles seraient rationnelles en elles-mêmes 2.5. Nous croyons pas séparément. Nous n'avons aucune raison de penser que Pané·
que R. Philippson attribue ici à Panétius une innovation, qui doit tius ait modifié cette doctrine.
être mise au compte de son successeur. On verra d'ailleurs que la Panétius s'est posé également le problème de la survie d~ l'âme
conception dynamique du monde et des êtres particuliers est une après la mort et il lui a donné une solution négative. Pour bien
des caractéristiques de la pensée posidonienn€-. Panétius, de même - saisir le sens de ce problème dans le système du philosophe de Rho-
des, il impOlie de remarquer qu'il n'admet pas la conflagration
natura: una pars in appetitu posita est, quae est oQJ1l) graeee,quae hominem périodique du monde, laquelle permettait à ses prédéceSS€urs de
huc et illue' rapit, alter a in ratione, q\1ae doeet et explanat quid faeiendum concevoir une immortalité limitée, en harmonie avec la nature éthê-:
fugiendumve sit. lta fit, ut ratio praesit, appetitus obtemperet. rée du pneutna psychique. Ne pouvant pas admettre uhe immor-
2.2 GAL., De 'pZac. Hippocr. et Plat., p. 501, 10 ssq., MÜLLER. talitéau sens plein du tnot, telle qu'elle était défendué par son
2.3 Panaetiana, Rhein. Museum, 78 (1929), pp. 337·360; 79 (1930), p. 406·
maître Platon 248, il a poussé jusqu'au bout les conséquences de son
410.
2H R. PHIIJPPSON, Rhem. Mus., 78 (1929), p. 354: c Ieh glaube dagegen dus
matériaiisme psychologique.
l>anaitios in der Tat em irrationales Element in der Seele angenommen hat,
flieh aber dabei insoweit im Einvernehmen mit Chrysipp befindet, a1& er eben- 2.6 GAL., HUt. phU.,' e. 24, p. 251, KÜHN, (Dozogr., p. 206): fA. ~ Q ~ 8è n1~

Bowenig ",ie dieser einen irrationalen Teil meint ». ",\I~; clJl)-th) fA.Ô\.(W "Cà MyLXàv xa.i. "Co atoih]"CLXOv.
2415 R. PHILIPPSON, art. cit., p. 358: «Chrysipp nimmt nur insofern einen 247 N. B. TATAKlB, PanttitU de Rhode" Paris, 1931, p. 12i et i2S.

besonderen,· überrationaliswehen Standpunkt em, aIs er annimmt, dass bei den 2.8 n est à. noter cependant que Panétiu8 ne l'est pas leulement oppoS4S pout

vernunftbegabten Wesen der À6yoç auch die ocn.ta( rational pragt, und er son propre compte à. la doctrine de l'immortalité de l'Ame, mais il a pr6tendu
deshalb ein eigentliehes w..oyov aueh aIl aVva.J1~ in dem logisehen Bewuslltsein suivre Bur ce point la tradition platonicienne la plus authentique; e 'est pourquoi
nieht gelten lii.lst ». il a refus6 d'admettre le PhédOfl. comme une œuvre de Platon, paree que l'immor'
100 t~ 8'1'6tdiàW P ANÉTIUS DE RHODES 101
Voici le premier argument de Panétius'À l'appui de sa thèse:·« Br périssable, tout ce qui est in engendré est impérissable. Ce principe
veut, en effet, et personne ne te conteste,' que tout ce qui est· né est également reconnu par Platon et si Aristote l'attaque sur ce
périsse j or, dit-il, l'âme naît e·t ce qui le ferait voir, c'est la ressem- point, c'est qu'il a pris au pied de la lettre le récit mythique du
blance des enfants aux parents, ressemblance qui serait manüeste Ti~6 2Gl. Comment Aristote arrive-t-il à fonder ce principe T Tout
aussi bien dans l'esprit que dans le corps» :Me. en se basant d'abord sur un~ induction à p~rtir des phénomènes de la
Le point de .départ de cet argument est exactement le même' que nature, où il constate que les êtres naissent et périssent, il fait appel
celui de la démonstration par' laquelle Cléanthe essaie de prouver principalement à un jeu dialectique de concepts pour prouver sa
le cara,ctère corporel du pneuma vital, à savoir la ressembla~ce entre thèse: ce qui a commencé d'exister, c'est qudque chose qui n'existe
les parents et les e~ant3, même c·n ce qui concerne les qualités psy- -pas nécessairement, qui peut donc ne pas exister, dont la nature
chiques. Cette ressemblance semble être incompatible, d'après Pané- est telle qu'il peut être à un moment déterminé et ne pas être à un
tins, avec la thèse platonicienne de la préexisu.·nce des âmes, thèse autre moment; si cet être existait éternellement, ce ne serait pas
qui .avait été reprise par Cléanthe: ~·n effet, si les âIiies préexistent en vertu de sa propre nature, mais par un autre être qui le soutien-
à leur union avec un corps déterminé, comment se fait-il que ce drait dans l'existence; or c'est là une' solution inadmissible pour
corps, qui est formé par le souffle vital et l'âme elle-même qui Aristote: le contingent deviendrait nécessaire. J. Baudry remarque
l'anime reproduisent la figure e·t le caractère des générateurs' Cette très justement à ce sujet: « Il faut donc choisir: si le monde est
ressemblance ne peut être expliquée que par le traducianisme, admis impérissable c'est qu'il a en soi les raisons de son existence et de
généralement dans l'école: les âmes sont nées exactement comme les lui-même est éternel. On ne peut même concevoir qu'il ne· soit pas.
corps; elles ne sont pas introduites àu dehors, comme le pensait Mais s'il a commencé, semblable aux êtres de la nature qui ont un
Cléanthe, mais elles se reproduisent par un simple phénomène de commencement et une fin, il doit nécessairement finir. Il est un
division, ql,li assure la transmission des caractères. Panétius appli- effet contingent, et le contingent ne peut devenir nécessaire; ce
que maintenimt à cee; données un principe aristotélicien: '(0 TE yàQ serait une contradiction dans les termes et 'une contradiction de
i'EV6~E\'oV &vayx'r) '(ÉÀ~' Àa6etv 21SO, ~e qui le conduit logiquement nature, et la chos€'· est aussi impossible qu'une génération absolue) 2~2_
à l'exclusion de toute survie. On peut se demander d'où vient ce Ainsi on pourrait assigner à cette thèse un double fondement: d'une
principe, qui est à la base du raisonnement de Panétius et quelle part, l'identification du ,naturel avec ce qui se produit toujours et,
én est la portée exacte. d'autre part, l'absence de l'idée de création. La dépendance méta-
Il y a, chez Aristote, toute une polémique conce·rnant l'éternité du physique viS-A-vis d'une volonté créatrice libre, c'est là une notion
monde, contre les philosophes antérieurs et spécialement contre Pla- qui est étrangère à la philosophie du Stagirite et à la pensée grecque
ton, dont il vise en particulier la doctrine, exposée dans le Timée. en général_ C'est pourquoi les philosophes grecs qui enseignent l'im-
~ristote prétend que son maître aurait attribué au monde un com~ mortalité de l'âme, tels que Pythagore, Platon et Posidonius, admet-
lDencement, bien qu'il ne mette pas de limitè à sa durée dans l'ave- tent égale·ment sa préexistence 20. Panétius reste donc fidèlement
nir. Cette doctrine a été l'objet des attaques réitérées d'Aristote. dans le sillon de la pensée grecque, quand il rejette la survie de
D'après lui, il y a un lien nécessaire entre les termes: engendré et
périssable, inengendré et impérissable: tout ce qui Est engendré est 251 E. BoHDJ:, P'1Jc1ae, Tubingue, 1925, p. 304, n. 4; PLA.TON, Besp., VITI,
546 a: htd yevo~v'P mlVCL rpitoQd lmw.
212 J. BA.UDRY, Le problMM de "origiM et· tk "Itern.itcf du motlde, Paris,
talité de l'âme y est défendue de la façon le plus .formelle (ASCLtPms, schor. 1931~ p. 123.
in ..And., 576 a 39, BRANDIS# d. TXICH:Mth.LER, LitertJfÏ8che Fehde.Îm Nrteft, ~a LAer., DW. IMt., III, 18: Nam cum timerent argumentum illud, quo
Jahrhvllderl "or ChriBtu, Breslau, 1881-1884, p. 135). colligitur neeesa8 esse ut oeeidant animae cum. cOrpOribU8 quia cum eorporibus
24.9 CIcDoN, TUBC., trad.. J. HUllBERT, 1, 32, 79, p. 49. nascuntur, dUenmt n011 osei animas Bed insinuari potius in eorpora et de
2M AllIST., Phys., r 4, 203 L. 8. Cf. Pl~ys., e 7, 261 a 13; De coero, A., 10, allia in alia migrare. Non putaverunt aliter fied posse ut supersint animae
2i9 b 20: Ü'-rU\'tU ••• 'tù yLVOJlEVU XUl CP{)E\.QO~U cpULVE'tUl. post corpora, niai videantlU' fuisee ante eorpora.
"

1 P ANtTIUS DE RHODES 103


102 LE STOICISME
i
ur
-
l'âme après la mort parce qu'elle a commencé d'exister avec nous apprennent, c'est que Panétius a refusé de croire à la survie,
corps. parce que l'âme a commencé d'exister et qu'elle n'est pas impas-
Cicéron rapporte encore une autre preuve de Panétius concernant sible; or c'est Aristote qui a établi ce liEm indissoluble entre les
la même q:lestion: « Un second argument qu'il invoque d'autre part termes: inengendrél impassible et immortel.
est que rien n'est sujet à souffrir sans être aussi sujet à la maladie; On pourrait se demander si le fait d'être mortel s'applique à l'âme
mais ce qUi est exposé à la maladie doit aussi périr; or l'âme souffre, tout entière ou seulement à sa partie inférieure. Nous n'avons aucu·
donc dIe· périt aussi)) 25f. Cette argumentation se rapproche de la ne raison, semble-t-il, d'introduire cette limitation: en {:ffet, dans
preuve de Cléanthe par laquelle il essaie dé fonder le caractère ma· les arguments examinés ci-dessus on nous parle de l'âm{.· 8,lLDS faire
tériel de l'âme humaine·: elle est cependant plus simple du fait que de distinctions ultérieures. D'autre part, il est plus que probable
Panétius montre directement que l'âme est périssable, parce qu'elle l' que Panétius a rejeté également la survie limitée préconisée par le
fondateur de l'école; il Y était amené d '~illeurs par le seul fait qu'il

',
est sujette à la souffrance. Cet argument avait été adopté par Car-
néade contre la divinité stoïcienne 255: il part de ce principe que n'admettait pas la conflagration périodique du monde.
tout ce qui est passible, est mortel i il n 'y a que l'impassible qui 1
puisse être éternel. Encore une fois, cette doctri.ne est aristotéli-
cienne: dans le De Oqelo, le Stagirite affirme très nettement que , '
•••
tous les corps de la nature, qui subissent des change·ments, sont péris-
sables 256. Aristote semble se baser ici sur l'expérience immédiate:
c'est, en effet, ce que nous constatons dans les animaux, les plantes
et les éléments. C'est pourquoi Aristote· oppose à tous ces êtres chan-
geants et périssables la substance du ciel, l'éth€'r, qui est invariable
t ,.
ExamiI?-ant les vues des philosophes précédents, nons y avons tou-
jours distingué deux parties: l'une concernant le. pneuma psychi-
que ou individuel, une autre touchant le pneuma cosmique, qui
pénètre la réalité tout entière. Panétius admet-il également ce pneu·
ma cosmique, qui anime le monde et qui a été identüié par les
et impassible 257. D'autre part, dans son TIEQL '\j1uxiiç, Aristote
anciens stoïciens avec la divinité T Pour autant que nous puissions
insiste également sur le caractère impassible de l'intell€ct agent
nous baser sur les doctrines fondamentales du système de Panétius,
comme fondement de son immortalité 258; c'est que, d'après le Sta-
la réponse à cette question sera plutôt négative.
girite, un être suit nécessairement la p€·nte de sa nature. Si un
être est passible, il peut évidemment périr; et s'il est naturdlement 1. Nous avons vu plus haut que la théorie du pneuma était !n
périssable, il périra un jour. Toute la conception théologique d' Aris- rapport étroit avec la thèse de la conflagration périodique du monde.
tote est également basée sur ce principe: si son premier moteur fst En effet, l 'histoire du monde était conçue comme une évolution
un aXlVllTov, c'est pour garantir son éternité. D'après N. B. Tata.- périodique à partir d'un noyau primItjf, en l€quel l'univers se·
kis, Panétius aurait nié l'immortalité de l'âme parce que celle-ci est résorbait régulièrement: ce noyau était pour ainsi dire la semence
composée; nous ne voyons vraiment pas sur qUE~S textes l'auteur du monde, contenant les raisons séminales de tout ce qui devait s'épa-
s'appuie pour avancer cette interprétation. Ce que les témoignages nouir un jour. TI comprenait deux éléments, tout comm~ le sperme
ordinaire: le pneuma, qui était l'élément formel et l'humidité, qui.
25. CIe., Tuae., trad. J. BUlIBERT, l, 32, 79, p. 49. était l'élément matériel. Nous savons que cette doctrine a été l'objet
255 CIe., De nat. deorum, lU, 13, 32. Cf. SUT. EMP., .Ad..,. Ph y." 129 et 142. d'attaques acharnées de la part des philosophes de l'Académie, prin-
2~6 ARIST., De ooelo, A 3, 270 a 29. cipalement de Carnéade, et que les stoïciens ont battu ~'n retraite.
257 ARlST., De caew, A 3, 270 b 1 ssq.: â..on J1h oÙ\' ut8wv xo.l Mt cru;'l(JLY Zénon de Tarse et Diogène de Babylone commencèrE'nt à douter de
ËlOY Otrn: <pi}LoLY, ru' UY"lQUTOY xUl UVaA.ÀOLroTOV xo.l Wta'Ôi~ Èan Tb nQroTov Troy cette thèse et Boéthus de Sidon l'abandonna complètement~8, Or
(Jro~uhc.ov, Et 'tiÇ TOiç imOXELJtivOiÇ nunwEL, cpaYEQOv Èx '(rov alQ'lJtivc.ov icrriY. - .
Cf. ibid., B l, 284 a 14.
:58 ARIST., De animo, r 5~ 430 a 18 i 4 4, 408 b 29, ~~D N. B, T.AT~IS, 01" cit., p. 103,
104 LE STOICISME PANÉTIUS DE RHODES 105
nous savons que·Panétius s'est égalëment rangé du côt~ ·de ces inno:w qui expliquent la croyance universelle à la divinité 265. Il est do ne
vateurs de la pensée stoïcienne. Il'est tout à fait évident que l'aban- très probable que cet abandon total ou partiel de la divination est
don de cette· thèse ne pouvait pas rester sans influence sur la t·n rapport avec une transformation de la conception du monde et
théologie dp. Panétius: les quelques fragments qui nous r€·nseignent de Dieu dans la pensée de Panétius.
sur la conception de Dieu de Boéthus de Sidon en sont une preuve- Pouvons-nous déterminer avec plus de précision en quoi· consiste
irrécusa ble 280 cette transformation f
2. La t~éorie du pneuma cosmique était également en rapport ave~ Au second livre du De natUf'G Œeot"ùm, Balbus, le représentant
la divination et la sympat~ie universelle. En effet, .comment peut-on de la philosophie stoïcienne, nous parle de l'interdépendance uni-
rt~ueiÙir des renseig~ements sur une destinée humaine <:lans le vol verselle des parties du cosmos et conclut qu'ellë n'est possible que
des oiseaux ou dans la position des e~trailles d'un animal sacrifié 1 si le monde est traversé d'un souffle divin, assurant la cohésion et
C'est que dans l'univers wut se tient: ily a une interdépendance ,la disposition harmonieuse de toutes ses parties 268. Cette conclusion
universelle, de la plus petite partie: du cosmos à l'égard du tout et termine l'exposé des preuves par lesquelles Chrysipp€: démontre
du tout à l'égard de cette parcelle microscopique. Un regard exercé l'existence de Dieu: il n'y a pas le moindr€: doute qu'il ne s'agisse
découvrira donc dans les événements les plus banals les secrets de ici de la doctrine traditionnelle des stoïciens sur le pneuma cosmique.
la destinée humaine. Cette sympathie universelle était expliquée par - Au troisièm~ livre du même traité de Cicéron, le représentant
la doctrine du pneuma: le monde était conçu, non comme un ensem- de l 'Académie, Cotta, reprend cette affirmation de son antagoniste
ble artificiel de choses accumulées, mais comme un organisme animé et dit à ce sujet: « ltaque illa mihi placebat oratio de convenientia
d'un souffle unique, le pneuma cosmique. De même que le pneuma consensuque naturae, quam quasi cognatione continuatam conspirare
psychique était un principe d'unité à l'intérieur de chaque être, ainsi dicebas, illud non probabam, quod negabas id accidere potuisse nisi
le cosmos était traversé d'un pneuma divin, qui en assurait la cohé- ea uno divino spiritu contineretur. Ilia vero cohaeret et pennanet
sion. Sous l'influe·nce, encore une fois, des attaques venues de l'Aca- naturae viribus non deorum, estque in ea iste quasi consensus, quem
démie, Boéthus de Sidon abandonna cette conception unitaire. du cruV1ta&lav graeci vocant; sed ea quo sua sponte major est eo minus
monde :61. Nous savons, d'autre part, que Panétius a élevé des doutes divina ratione fieri existimanda est» 261. Le porte-parole de l' Aca-
sérieux contre la divination 262. C'est probablement que les criti- démie ne nie donc pas l 'bannonie et la cohéSion des parties du cos-
ques sagaces de: Carnéade contre l'argumentation de Zénon pour mos, mais il n'est pas d'accord avec Balbus au sujet de la cause de
prouver que le monde est un animal doué de raison, avaient prof on- cette sympathie. Tandis que Chrysippe y voyait une preuve· évidente-
.dément secoué son dogmatisme stoïcien 263. Nous savons, d'autre de l'existence du pneuma divin, qui anime et ordonne toute· la
part, que la divinat~on était considérée par Chrysippe et Antipater réalité, Cotta y voit tout simplement un effet de la nature: cepen-
comme unEl conséquence nécessaire de l'existenée des dieux 264 et dant il ne s'agit pas de la nature telle qu'elle est définie par Zénon,
que Cléanthe la considérait comme une des causes psychologiques mais de la nature qui est à l'origine de tous les mouvements et d€s
transformations dans le monde 2". Pour comprendre la portée /exacte
260 DlOO. LA., VII, 143: B6rrOoç ôi CJl"l0L'V oUx dVo,L t'Pov 'tov x6o ...ov (SVF,
de cette assertion, il faut retourner en arrière, au second livre, où
III, 6, 6). Si Boéthus renonce à la cosmobiologie de l'ancienne école, il en H5 CIctRoN, De t&(Jt. ileorum, II, 13-15, SVF, l, 528.
résulte évidemment que la divinité ne peut plus être conçue comme l'âme du He CIctRON, D~ tI4f. ileonlm, II, 1, 19: Haec ita fieri omnibus inter le
monde: Dieu est identifié avec l'éther ou avec la sphère des fixes (AtTxus, J,
eoncinentibul mundi partibus profeeto non possent, niai ea uno divino et con-
7, 25, SVF, III, 6, 2; DIOG. LA., VII, 148, SVF, Ill, 6, 3). tinuato spiritu eontinerentur.
261 DIOO. LA., VII, 143, SVF, III, 6, 6.
261 CICtIWN, D~ f&6t. àeorum, Ill, 11, 28.
262 N. B. TATAKIS, op. cit., pp. 110-120.
288 CICtRON, De f&6t. ileorom, m, 11, 27: Naturae ista aunt, Balbe, naturae
263 CIctRON, De 1I4t. àeorum, III, 9, 22-23.
non artificiose ambulantis ut Zeno, quod quidem quale ait iam videbimus, sed
26. CICtRoN, Pedivi?l.., l, 38, 82, SVF, II, 1192,
oDlJ1.Ï4 eieJ!.~ et aiÏtantia moUbus e~ QlU~tio~bq8 sqÏs,
106 LE STOICISME P ANtTIUS DE RHODES 107
Balbus donne les différentes significations du terme natura: ,.ptès le fondateur du moyen stoïcisme, sous l'influence des critiques de
avoir parlé de la nature comme d'une poussée irrationnelle qui ex- Carnéade, a substitué au pneuma cosmique de l'ancien stoïcisme
plique la détermination du monde matériel, il passe à la définition la natura, comme principe de l 'harmonie et de la cohésion univer-
Zénonienne de la nature: c'est une puissance rationnelLe et un prin- selle.
cipe d'ordre, qui s'avance méthodiquement et qui e~plique le lien n nous reste à chercher maintenant la signification exacte de ce
nécessaire e'ntre la cause let l'effet de chaque être; le génie artisti- nouveau concept et la raison de cette substitution.
que de cette puissance créatrice n'est égalé par aUCun artiste 269: Considérant l'ensemble du système' de Panétius, pour autant qu'il
c'est évidemment le logos de Zénon. La troisième définition ~t celle nous est connu par les quelques fragments qui en ont été recuellis,
d ~Épieure, d 'après leq~el la, nature embrasse le monde matériel nous conclurons:
tout entier: l'auteur passe ensuite à la dernière signification du
terme: « Sed nos cum dicimus natura constare administrarique mun~ 1. Panétius ne pouvait pas acoopter la définition de la nature
dum, non ita dicimus ut glaebam aut fragmentum lapidÏ$ aut ali- fournie par Zénon, parce qu'elle introduit dans le monde un déter-
quid eius modi nulla cohaerendi natura, sed ut arbore'm, ut aniinal; minisme rigouré'llx. L'histoire du monde se ramène alorS à un dé-
in quibns nulla temeritas sed ordo apparet et artis quaeda:Jll simili- roulement périodique des mêmes événements nécessaires:' c'est ici
tudo» 210. Nous voyons im.médiatement que cette quatrième défini- qu'il y a une divergence nettement prononcée entre les deux philo-
tion s'accorde avec la nature selon Cotta; or, dans la suite de l'ex- sophes. En effet, si l'on regarde de près les deux définitions ainsi
posé de Balbus, il est continuellement question de cette nature, ce que la suite du développement, on constate que Panétius ne nie pas
qui fait que cette partie de l'e-xposé stoïcien ne diffère guère de la la cohésion universelle dans le cosmos 272; il ne s'oppose pas non
conception académicienne. Ceci prouve que Balbus ne nous donne plus au caractère rationnel de la nature 723. Mais la partie de la
pas, dans cette partie de son exposé, la doctrine de l'ancien stoïcis- définition de Zénon qu'il laisse de côté, est celle qui se- rapporte à
me. Cet accord avec la philosophie de l' Acadé~ie suggère immé- la conne~ion nécessaire entre les événements;, nous pouvons com-
diate'ment que la source de la pensée cicéronienne est Pa,nétius; ce prendre maintenant la dernière partie de la quatrième définition,
n'est certainement pas Posidonius qui a substitué la nature au pneu- où l'auteur proteste que sa conception de la nature n'introduit pas
ma, car nous verrons dans la suite 'que le pneuma cosmique joue un le désordre dans le monde (ll,ullà te me ritas ), mais qu'il y à. dans le
rôle très important dans sa philosophie: il y a d'ailleurs dans ce cosmos un ordre qui ressemble à celui de l'œuvre· d'art.
qui suit une allusion manifeste à l'éternité du monde, qui caracté- n est incontestable que la thèse de l'éternité du monde a dû
rise la pensée de Panétius 271. Tout c€ci nous incline à croire que changer sensiblement la conception de 1'hisroire ,selon Panétius:

spécialement la définition de la nature du t 82, van den Bruwaene la considère


269 CIctRON, De nat. deorum, II, 32, 81. comme originaire du neQL nQovoLaç de Panétius, bien qu'elle ait été mise au
:no CIctBON, De nat. deorum, II, 32, 82. point par Cicéron; d. p. 102: c Cette définition est la définition de Cieéron ,
271 CIctBON, De n.at. deorum, II, 45, 115: cr: Nee vero haec solum admirabUia, quand il veut rendre exactement le concept Mtura tel qu'il ressort de 1 'œuvre
sed nihU maius quam quod ita stabilia est mundus atque ita cohaeret, ad de Panétius qu'il a sous les yeux.. L'auteur a noté également l'aeeord entre
permanendum ut nihil ne excogitari quidem poaait ap~iu.s ». M. Pohlenz a dtjà Padtius et les philosophes de l'Aeadémie sous ce rapport (op. cit., p.' 163).
attirtS l'attention sur ce texte: puisque Panétius n'admet pas la eOllflagrati~n 272 CIctRON', De Mt. deorom, II, 45, 115: Maxime autem, corpora inter se
périodique du monde, il faut bien que le eos.mos soit orgallisé de telle façoll iuncta permanent quasi quodam vinculo eireumdato eolligantur j quod facit ea
qu'il puisse durer indéfiniment. Dans les œtt. Gel. Anz., ~926, pp. 279-288, natura quae per omnem mundum omnia mente et ratione eonficiens funditur
l'auteur fait une analyse minutieuse de cette partie de l'exposé de Balbus, et et ad medium rapit et convertit extrema.
il arrive à la conclusion que lcs paragraphes 115-153 sont inspirés de Panétiu,- 273 CIC:tBON, De nat. deorum, II, 34, 87: Si igitur meliora sunt ea quae
- N ous eroyon~ que M., van den Bruwaene (La théologie tk Cicéro"" p. 101 natura quam illa quae arte perfeeta sunt nec ars effieit quiequam sine ratione,
8eq.) a raison d'étendre au paragraphe 81 l'influence de Panétiu8, bien qu'on ne natura quidem rationa expers est habenda. - Ibid., II, 33, 05: aut igitur
Ile puisee pas dire que ce.Qi·ci ell soit la 80urçe unique. ~n ce qui CO~eern!! pl", P.lhil est ~uod sen~e~te ~~t~lra re~aturt aut lqqn4um reii coq.f~teQ4qm e5t,
108 LE 8TOICISME

celle-ci ne 'sera plus l'épanoulSSeDlf:nt" Iiécessaire" des raisons léJIIi..


l priétés inaliénablES 2TG; qu'il y ait un rapport naturel entre les mou-
109

nales"qui existent" de toute éternité, mais une 'évolution progressive,


où il y a place pour de l'original, "du nouwau, de l'imprévisible.
N. B. Tatakis a montré par les fragments conservés de J;>anétius que
- vements de la lune et les maré€s, il n'hésitera pas un instant à l'ad-
mettre, mais il reste sceptique devant les liens mystérieux qui
rattacheraient les événements de sa vie à la disposition des int:!stins
c'était là réellement sa conception sur 1'histoire du cosmos 21f. On d'un animal 218•
comprend ainsi que la nature ne soit plus conçue comme une loi
de fer qui détermine la suite des événements avec une nécessité •••
absolue~ mais comme une poussée instinctive qui, tout en agissant.
Nous pouvons dire d'une façon générale que dans le système de
rationnellement, est la source d'un progrès indéfini. Nous croyons Panétius on rdrouve la physique stoïcienne, mais passée au crible
que c'est ici la grande innovation de 'Panétius par rapport au fon- d'une critique impitoyable et perspicace. En ce qui concerne sa
dateur du stoïcisme. pneumatologie, elle peut se résumer dans les conclusions suivantes:
2. Panétius s'oppose également au pneUma cosmique de Cléanthe
1. Nous n'avons pas de textes qui nous renseignent directement
d de Chrysippe. En "effet, cette doctrine était en rapport étroit
sur la conception du pneuma psychique de Panétius. Cependant,
a veo la conception organique du monde: tout ~ 'univers _était con-
pour autant que nous puissions en juger d'après sa doctrine psy-
sidéré comme un organisme gigantesque, animé par un souffle divin.

t
chologique, il ne s'écarte guère du matérialisme de l'ancien stoï-
Ce pneuma cosmique, qui traverse la réalité tout entière, était iden-
cisme. Bien qu'il ait admis un certain dualisme à l'intérieur de
tifié avec la divinité; toutefois cdle-ci était plus spécialement loca-
l'âme et qu'il en ait exclu certaines fonctions comme n'étant pas
lisée dans l'hégémonikon du monde, qui embrassait partiellement
psychiques, il partage les idées .de Chrysippe sur la constitution de
ou totalement la région des astres. Nous voyons au troisième livre
notre souffle vital, et la survie, que ce dernier reconnaissait encore
du De nat1lra deorum que cette 'cosmobiologie stoïcienne a été forte-
aux sages, est maintenant niée, d'une façon générale. On ne peut
ment attaquée par Carnéade: celui-ci s'évertuait surtout à en mon-
donc pas dire que les influences platoniciennes et aristotéliciennes
trer les conséquences absurdes.
qu'il a subies, ont contribué à "« spiritualiser)) sa notion de l'âme
En substituant la nature au pne\llIla cosmique dt.' ses prédéces-
humaine et de ses activités intellectuelles.
seurs; Panétius a introduit des modifications importantes dans la
conception de Dieu et du monde: il écarte tout d'abord 1'hégémoni- 2. Pour ce qui est du pneuma cosmique, nous croyons avoir mon-
kon du monde et, par conséquent, il ne sera plus question d'unf: tré que Panétius y a substitué la notion de nature, qui ne peut pas
divinité transcendante: la nature E.st un principe d'activité imma- être confondue avec la <PUO'lÇ de Zénon, mais qui doit être conçue
nent à chaque être; la source principale de son dynamisme ne se d'une façon moins déterministe: l'enchaînement nécessaire des évé-
trouve pas dans la région des astres, ~ais à l'intérieur des réalités nements est relâché, et la natur~ se présente plutôt comme une Pu.is-
matérielles qui peuplent le monde. Il y aura aussi, à la suite de sance créatrice, une poussée vitale qui est la source d.'un développe-
cette substitution, un relâchement du lien qui rattache les êtres les ment réd et d'une évolution grandiose dans le monde.
uns aux autres: nous avons vu que cette sympathie universelle n'est
pas niée par Panétius, mais l'abandon de la cosmobiologie constitue 215 CIcDoN, De 011., l, 30, 101: Intelligendum etiam est duabua quaai nos a
par elle-même un affaiblissement de cette unité. Ainsi Panétius reste natura indutos eue personis, quarum· una comm1ll1ia est ex eo quod omnea
participes aumu8 rationis praestantiaeque eÏ1l1, qua anteeellimu beatüs, a qua
plus fidèle aux données de lrexpérience, en admettant, d'une part,
omne honestum deeorumque trahitur et ex qua ratio inveniendi offieü exquiri·
une certaine communauté naturelle entre les êtres et, d'autre· part, tur, altera autem quae proprie, smgulis esttributa. .
l'individualité de chaque réalité, qui est caractérisée par des pro- 218 CICtRoN, De" dwin.., li, 14, 33-34. Nous croyon que la conception ·de
Carn~ade est admise par Pan6tius: « Seseenta licet eiusmodi proferri, ut diatan·
nt N. B. TATAXIS, 01'. oit., pp. 131·~31. tium rerum oogn.atio fUltvrali8 appareat ».
110 111
On pourrait dire que la pensée de Panêtius' est plus puremmt sur Sénèque a été étudiée en détail p~r K. Schindler 281 et S. Blan-
rationnelle et aussi plus individualiste que celk· de ses prédécesseurs ken 282. W. CapeUe a reconnu également des idées posidoniennes dans
stoïciens. Cette physionomie spéciale du système de Panétius a été le pseudépigraphe HEQi x6(JJ1ou:l~a. Ces quelques indications sommaires
expliquée ~ar l\I. Pohknz par le fait que, étant d'origine grecque, suffisent déjà pour révéler en Posidonius un penseur de grand
il s'est montré hostile aux influences orientales que les autres repré- style, qui a dominé par l'étendue de ses connaissances la vie intel-
sentants du Portique avaient apporté€s de leur pays natal 277. En lectuelle de son époque et qui a inspiré aussi les générations p~té­
tout css, on voit nettement dans les grand~s lignes de sa philosophie rieures.
les recherches sinueuses d'une pensée qui ne se rend qu'aux éviden- Cepenqant, si les historiens de la philosophie sont unanimes à
ces rationnelles. reconnaître l'influence étendue que Posidonius a exercée sur la cul-
ture de l'antiquité,' ils ne le sont plus dès qu'il s'agit de retracer
les grandes lignes 4e ce système grandiose. Les études de K. Rein-
hardt 284, qui s'est évertué à donner un aperçu cohérent de cette
5. PoSU>ONIUS D'ApAMÉE.
pensée de grande allure et qui s'est acquitté de cette tâche av€c plus
d'esprit inventif que de précision critique, ont été attaquées sur
Tous ceux qui se sont occupés des courants philosophiques auX
plusieurs points par M. Pohlenz dans l€s comptes rendus qu'il en a
approches de l'ère chrétienne et même plus tard, ont découvert des
puLliés 285. Presque en même temps 1. Heinemann a fait paraître
traces de .} 'influence de Posidonius, qui est i~contestablement la
deux volumes sur les écrits métaphysiques do€: Posidonius, où il essaie
grande figure du moyen stoïcisme. Cette influence n'est pas due à
de recueillir soign€"usement les lambeaux de sa doctrine, épars dans
l'originalité de sa pensée, mais plutôt à sa science encyclopédique,
]a littérature de l'antiquité 286. Or, si l'on compare les trois ver-
qui embrasse tous les domain~s du savoir, et à l'ampleur de son
sions qui ont été données de la pensée de Posidonius par ces trois
style 278. L'étude de 'V. Jaeger sur Némésius d'Émèse a mis en
historiens de la philosophie, on constate des divergences de vue non
évidence l'influence exercée par le philosophe d'Apamée sur la
seulement su~ des questions de détail, mais sur les solutions les
pensée néoplatonicienne. Il a été prouvé, d'autre part, que Philon
plus fondamental~s du système. Ces désaccords nous ont mis en
d'Alexandrie a fait des emprunts importants à cette même sour-
garde contre les affirmations non fondées et les généralisations hâti-
ce 279. Dans la littérature hermétique, on se heurte également à des
ves: c'est pourquoi nous tâcherons de progresser prudemment, en
conceptions stoïciennes assez nombr€uses, qui remontent en dernière
nous basant sur des doctrines attribuées nommément à Posidonius.
instance à Posidonius 280. L'influence de ce dernier sur Cicéron et
D'après un témoignage explicite de Diogène Laërce, Posidonius
a admis la doctrine traditionnelle du Portique concernant le carac·
277 M. POHLENZ, Stoa 1lnd SemitismUl, Neue J'ahrb. 1.. Win. und J'ugend·
1
bUdung, 1926, p. 269: «In Panaitios... baumt sieh reingrieehisehes Lebensge' 281 K. BCBINDLD,. Die .toiBche Lehre 11on. den Beelen.teikn uRd Beelen.11er·
fühl noeh einmal auf, l'tosst das Fremdartige ab:a. mog6fl. imbe80Mere bri Pafl4itio, und Po,eidonio, ""d Oare YertDefldung l:ei
278 EDw. BEVAN, 8toicieM et sceptique" trad. L. BÀUDELO'!, Paris, 1927, Cicero, Munieh, 1934. .
n
p. 92: Cl n '1 a pas une philosophie originale de Posidonius, comme il 1 a 282 B. BLA.NXJ:RT, BeMoa (epilt. 90), Q17er Mtuv ,. cultuur efI Pos&tliMI
une philosophie de Platon ou de Plotin.L 'importanee de Posidonius n'est pas oz.. trijfl bron, Amsterdam, 1941.
là. Sa grande œuvre fut de grouper, plus complètement que personne autre, 283 W. CAPELLE, Dw Bchri/t ~ der WeJt, Neue Jahrb. l. du klaSI. Alter·
la masse de er9yanees qui hantaient l'esprit deI hommes en leur donnant une tum, Gesehiehte und deutsehe Literatur, Bd. 15 (1905), le Abt., Se .Heft, pp.
forme plus frappante et plus éloquente ». ED. NORDEN, Di6 antike KUfl.8tproBa, 529-568.
Leipzig-Berlin, 1923, p. 154, note 1. 28. Po,eidon.io" Munich, 1921. KoBmOl und Sympathie, Munich, 1926.
278 M. APELT, De rationibua quibuadam quae Philofti ..4.l&mndrino cum Pori· 285 GOtting. gel Naehriehteu, 1921. Gatt. gel Anz., 1922, 1926 et 1930.
donio iftteroedunt (diss.), Leipzig, 1907. 286 L HEINElUNN, PoMonio.' metaphYNc'M 8chrilteft, Breslau, l, 1921;
280 JoS. KROLL, Die Lehren de, Herme. TrimaegÏltoB, Munster, 1914. Il, 1928.
11~

tère pneumatique de l'âme humaine: à ce point de vnesa· )losÎtÎMt XlJQtWTaTOV vuliiç El~o; 2BO, le second pour indiquer l'âme tout en-
ne diffère pas dece-DedeZénon' de Cittium ou d'Antipater. UT. Ce tière291 • L'opposition que nous avons soulignée plus haut entre le
texte ne DOns permet évidemment pas d~détermineravec préeision démon psy~hique et la puissance du mal dans l'homme, indique clai-
la nature de cepneuma psychique: Posidonius a-t.;il réservé au rement que le ÔatllWV .de Posidonius n'embrasse pas l'âme entière,
pneuma une place spéciale, au-dessus 'des quatre éléments, comme mais seulement sa partie supérieure 292. La suite de l'exposé mon-
Zénon et Cléanthe, ou bien en a-t-il fait un composé des deux élé· trera quelle est la signification précise de cette distinction'.
ments actifs, comme Chrysippe et Panétius' Cette question est pro- Posidonius n'est pas resté fidèle au monisme psychoJogique de
visoirement insoluble. D'autre part, la psychologie de Posidonius l'ancienne éCOle. De même que son maître Panétius, il a €ssayé
se complique par le fait qu'il se sert d'une terminologie qui eSt peu d'accorder la conception pneumatique de l'âme avec la dichotomie
précise et surtout peu habituelle dans le langage philosophique du platvnicienm:-; il admet, d'une part, une faculté rationnelle, qui E'.st
Portique" D'après lui, ~'Deffet, il y a dans chaque homme un identifiée avec 1'hégémonikon de l'âme et, d'autre part, des facultés
auyyEVl);3aLllOOv, qui a une nature semblable à celle du 'démon, qui irrationnelles, le elJ~OELÔÉÇ et l'ÈJtdh'lIl1TlXOV293. C'est à dessein que
pénètre et gouverne l'univers tout entier :ce démon psychique est nous parlons de « facultés» au lieu de « parties», terme consacré
opposé à une puissance mauvaise, purement animale et sensuelle 288. - par l'ancien stoïcisme: eu effet, Galien nous dit que Posidonius, à
QueUe est la signification exa'cte de ce texte f Nous constatons tout
290 Tim., 90 A; Phédon, 107 D; Répubt, X, 607 E; Lois, V, 729 E. Cf.
d'abord que Posidonius ne s'écarte pas de l'immanentisme tradi..
H. LEISEOANG, Der heilige Gei8t, p. 105.
tionnel du Portique, car le démon psychique a une nature semblable 291 R. HEINZE, Xe'MkMtes, Leipzig, 1892, p. 144.
à celle du pneuma cosmique~ Cependant il est intéressant de noter 292 M. POHLENZ, Gatt. gel. Nochr., 1921, p. 192. S. BLA.'lKERT, op. cit., p.
qu'on parle d'une ressemblance de nature, et non pas d'une iden- 223: l'auteur a rassemblé un certain nombre de textes (pp. 210-213) pour dé-
tité : les prédécesseurs de Posidonius parlaient d'un ûx6m[Qa'IlŒ, terminer le sens précis du terme ôa(~O)v" Cependaut il n'arrive pas à en dégager
J.tÉQoÇ, Ûn:oQQoLa. Ce qualificatif «semblable» n'est-il pas l'indice d'un des conclusions précises, parce que sa collection est trop disparate. 1. HEINE-
MANN, op_ oit., l, p. 69: «Der Damon ist mit dem Trliger des men.schlichen
monisme moins rigide que le leur' Le terme ~atllOOV que Posidonius Denkvermogens identiseh. Die seinem Wert entsprechende Betii.tigung ist al80
applique à l'âme, donne la même indication: en effet, d 'après E~ Rho. in erster Reihe das Denken». K. SCHINDLER, op. cit., p. 51 ~ «Der auyyE\-i]ç
iJe 289 ce terme est emprunté à la religion populaire, où il désignait un ôaL~(Jn' ist offenbar = "-oyu~ôv ».
esprit distinct de l'âme humaine; plus tard ce vocable a été appli- 293 GAL., De plac. Hippocr. et Plat., p. 432, 9, MÜLLER; cf. 476, 2; TO JIÈv ô1)

qué à l'âme elle-même, mais plutôt dans un sens allégorique, pour Tàç ÔUVUJLELÇ Tiiç 'l'uxilç TQELç dvaL TOV ÙQLÔJ'OV, a'tç VtL'ÔuJ.lOÜJLEV 'tE xo.L 9uJ'oüJLE'6a
'Kai. M>YLl;oJLEtta xai. nOO'Elbrovwt; OJlO"-oyt:t xaL 'AQLO"tot'Éi..ll~- - K. SCHINDLER,
désign€·r la personnalité idéale de l 'homme. Platon et Xénocrate se
(op_ cit., pp. 46-52) a rassembl~ un certain nombre de textes, qui sont tous
sont également servis de ce terme, le premier pour désigner TO tirés de Galien et se rapportent à la dichotomie posidonienne: il risulte de
cette enquête que la séparation des deux faeultés est moins nette, moins infran-
chissable ~hez Posidonius que chez Platon. Dans les pages suivantes l'auteur
281 Droo. LAo, VII, 151: Z1)v<o'V 8' b Km.e~~ xal 'Avd:rtaTQo~ lv TO~ ntQl essaie de compléter &es renseignements sur la psychologie du philosophe- d'Apa·
mée à l'aide. du chap. 26 de NémésiuI, qu'à la luite de K. Reinllardt (P08eidO-
'\VUxiiç xaL nOoe~Wvloç meü~ Ëv9EQJWV dvaL 'riJv '\VUX"l" • TOVtCil YÙQ ~Jlc% etval
ft&o&, pp. 354-355) il considère comme posidonien dans l'ensemble (aIs Ganzes),
Èf13tVou<; xalimo Tomou xlVEiO'fral.
tout en y reconnaissant des doctrines de Panétius: l'auteur est arrivé à accor-
288 GAL., Ploc. Hippocr. et Plat., pp. 448-449, MÜLL:lR 1To ô~ TWV :rta'ÔW'vaIno"",
der les données de Némésius avec les renseignements de Tertullien lur la psy-
tOUTÉan 'fiiç Tt ÙVOIW"-OYLaç xaL TOU xaxooollWvoç fJCou, TO Jl" 'KaTÙ :rtciv Meoihll chologie de notre philosophe. Nous croyons cependant q~e le travail de discri-
Ttp Èv airÏoLç OOLflO'VL <ruyyEVd TE ovn xol T1)v olWLav qroOLV' ÉXOV'CL Til» TOv olov mination que Sehindler essaie de faire, dans les données de Némésius, entre ee
'KOOfWV ôlOLXoüvn, Ttp ôÈ XELQOVl 'Kal l;cpro8EL '"'OTE auvEX'K"-LVovr~ cpÉQeoihlL qui revient à Pan~tius, et ce qui appartient à Posidonius, ne se fonde pas sur
289 P81Jche, Tubingue, 1925, pp. 316-318. Si certains ltoïciena parlent de des arguments sérieux: l'auteur a ~onstruit uue hypothèse qui ne manque pas
ce d6mon comme d'un être dutinct de l'âme, il faut attribuer ce manque de d'une certaine probabilité (cf. les arguments de la page 54 pt l'ueeord général
pr6cision à leur langage imagé. a\"eo Tertullien), mais qui ne s'impose pas:
114 115
la suite d'Aristote, a rejeté cette terminologie. stoïcienne et a 8dopt~ étaîent émis par 1'hégémonikon lui-même, il ne saurait y avoir une,
le vocable ~""aJ1lÇ. Comme il ne s'agit pas ici d'un simple change- différence de nature entre le eentre émetteur et les courants pneu-
ment de vocabulaire, nous devons essayer de préciser l~ significa- matiques. - On pourrait supposer qu'en rejetant le terme ~ÉQoÇ,
tion exacte de cette nouvelle terminologie. Et tout d'abord, est-ce Posidonius n'admet plus les courants pneumatiques qui, tout en
Posidonius qui le premier a introduit cette modification f K. Schind- s'originant au centre de l'âme, s'en éloignent cependant graduelle-
1er pense qu'il avait été précédé déjà par Panétius, mais il ne donne ment et acquièrent une existence individuelle, en se séparant dt: plus
aucun argument qui' se rapporte à Panétius lui-même: If:' fait que en plus du centre dont ils émanent: ce fractionnement de l'âme
Chrysippe, Mnésarque et Posidonius emploient couramment le terme serait incompatible avec l'unité foncière du pneuma psychique.
ôûvuJ'lÇ, ne suffit pas à établi~ que Panétius s'en soit servi égal'e- Mais, si telle avait été la préoccupation de Posidonius, il n'aurait
ment 294. On ne peut pas davantage s'appuyer sur la terminologie pas été un innovateur au sein du Portique, car ce problème avait
du chap. 26 de Némésius, pu~que ce texte est d'inspiration posido- été agité déjà par Cléanthe et par Chrysipp€', qui s'étaient posé la
nienne. D'autre part, un texte de Galien affirme qUe Posidonius, même question au sujet de la marche. C'est pourquoi nous pensons
à la suite d 'Aristote, a rejeté cette terminologie stoïcienne, sans dire que les parties de l'âme auxquelles Posidonius s'en prend, ne sont
. un mot de Panétius 29G: nous savons que l'argumentum '!!Z silentio pas les ~ÉQl1 des stoïciens, mais les parties platoniciennes: ce que
est faible, mais il a ici une certaine valeur puisqu'il n'est contredit Posidonius rd use d'accepter c'est que les facultés psychiques diffè-
par aucune autre preuve. il n'est pas exclu que Pa:nétius 8f) soit rent de nature et soient localisées en des endroits différents de l'or-
servi déjà du terme ôuvaJ.uç, mais c'est Posidonius qui a introduit ganisme humain 298.
à d€Ssein une nouvelle terminologie dans ce domaine. , Bkn que Posidonius admette .donc la dichotomie platonicienne,
Quelle est alors la signification exacte de ce~te modification f la séparation entre la faculté rationnelle et la faculté irrrationnelle
K. Reinhardt a insisté particulièrement sur le caractère dynamique, de l'âme est beaucoup moins profonde chez lui que chez Platon
du Douve'au terme, qu'il faudrait traduire par « force» 296. K. lui-même: ceci ressort très clairement aussi de l'analyse que K.
Schindler n'accepte pas cette interprétation €t croit que, dans le Schindler a faite des renseignements qUE: Galitm a conservés au
langa~ de Posidonius, ôuvaJ1t; doit être traduit par « faculté »297. sujet de la psychologie du philosophe d' Apamée 299. La limite entre
S'il en est ainsi, quelie est la différence entre la « faculté» posido- les deux facultés est nettement tracée, mais le ÂOYlXOV n'est plus
nienne et la « partie» de l'ancien stoïcisme T Il y a peut-être une considéré comme la raison infaillible, toujours droite: elle petlt
indication dans le texte de Galien que nous venons de citer: ôuvaJ1LÇ ...
J1làç oùoLaç Êx riiç xaQôtaç ôQ~ro~VT)ç : l'auteur insiste donc sur
298 GAL., De l'lac. Hippoor. et Plat., 432, :MÜLLER:'tOÔÈ'Xa1..to'içtÔ:Co~aÜtà.ç
1e fait que la substance des différentes faeultés est la même et
a.ll~Mov ~Xc.oQla&a.L xa.t d}v 'lNX~v ~JUÔV J1~ J10VOV ËXELV ~v ~a.trtn l)uvaJ1E~ noU~,
qu'elle est établie dans le cœur. Mais n'en était-il pas ainsi égale.. cUÂ,à. xat aUvitE'tOV lx f.I.OQlc.oV fntciQXEw É'tEQOYf:VOw 'tE 'Xc:r.l Ôt.a.cpEQOvtroV ta.t; O'Ôaltt~
ment dans l'ancien stoïcisme! En effet, les différentes parties de ·IrotoxQa"tou~ ~att xol IIMhcov~ l)6yJl4- Ce texte est lIUrloutaignifieatit, paree
l'âme étaient en réalité des courants pneumatiques, émis par 1'hégé- que, dans la phrase qui précède celle-ci, Galien parle de Poaidonius et d 'Aristote.
monikon qui' se trouve localisé dans le cœur, et qui se transmettent qui admettent trois facultés dans l'âme. R. Heil1ze (Xenokrafe., p. 130, note 1).
aux différents organes du corps humain: puisque ces courants 8 'appuyant sur Hirzel (Utt.t~8., II, Exk. II!), pense que Posidom118 a loeall.s6
les facultés distinctes A. des endroits ditf4rents de l'organisme humain: ,n ren-
29. K. SCBINDLER, op. oit., p. 40. voie' ~ ee lujet à un texte de Plutarque (El J'ÉQoÇ ta naih]'tlxov, voL V, p. 5,
29~ GAL., De ,plac. Hippocr. et Piaf., p. 601, 10 88q., :MULLU: '0 3i 'AQLCn'o- DÜBNER), dans lequel n l'attaque à ee fractionnement de l'âme et qui, d'après
'tii.:'lÇ 'tE xat /, nooELÔroVLOÇ Etô'l t1h ;j JAiQTI "PUxfiç ~ Ovo~t;OU(JLV, ~vyaJ1ElÇ 3i lui, ne peut viser que Po sidonius. Comme si Plutarque ne pouvait pas attaquer
~tvaC <pMI. J1~ ooo(aç È'X 'rilç XUQô(aç /'Qf.UOJ1É'V'l;. Platon lui-m~me et d'autres qui le réclamaient de son autorité pour enseigner
296 POllei<ùmi.o" p. 239 ssq. le même fractionnement de l'ime.
291 K. SCBINDLU, op. cit., pp. 27-28. 291 K. SCBINDLER, op. cit., pp. 46-52.
i1é POBIDONlUB D' AP AMÉE 117
également faiblir et provoquer des. mouvements· passionneis ioo•. c~ lept1Jse K. Schindler 302, le philosophe d'Apamée aurait adopté sur
Est évidemment -une réaction du monisme psychologique de l'an- le point qui -nous occupe, la doctrine de son maître, suivant laquelle
cienne école devant le dualisme radical de la pensée platonicit·nne: notre souffle vital est composé des deux éléments supérieurs, le feu
Posidonius a- voulu sau,·egarde·r l'unité du pneuma psychique, tout et l'air 303: la raison sur laquelle l'auteur s'appuie pour considérer
en introduisant dans sa psychologie l'opposition des facultés, ·admise cette- doctrine comme posidonie·nne, c'est que Cicéron y insiste, d'une
par Platon. Nous avouons ne pas voir comment se réalise concrète- part, sur le caractère matériel de l'âme et que, d'autre part, il
ment cette conciliation des deux systèmes: nous pourrions évidem- affirme qu'elle est quelque chose de· divin. Nous croyons cependant
ment nous aventurer dans le domaine des hypothèses, qui 8 'accorde- que l'auteur est quelque peu téméraire lorsqu'il affirme que ct-tte
raient plus ou moins bien avec les données du problème. Mais nous conception ne peut venir que de Posidonius, car Chrysippe aurait
préférons nous en tenir aux résultats quelque peu sûrs. C'est -la pu souscrire à la même doctrine. Nous concédons cependant qu'il
faculté rationnelle de l'âme humaine que Posidonius a considérée t·xiste d'autres raisons en faveur de Posidonius .et, d~s lors, il est
comme un cruyyEVft~ ôalllrov, qui possède une nature sembl'able au probable que Cicéron a puisé chez Posidonius plutôt que chez Chry-
pneuma cosmique. Peut-on dire que ce démon est vraiment 1'hégé- sippe.
monikon de l'âme, la source de toute l'activité psychique T Ceci Nous pourrions résumer les résultats acquis jusqu'à maintenant de
nous paraît beaucoup moins- sûr, car dans cette hypothèse, on ne la façon suivante: notre pneuma pychique, bien qu'il comprenne
voit 'Taiment plus en quoi consiste l'opposition que Posidonius met deux facultés distinctes et opposées dont la première est appelée' un
entre les deux facultés de l'âme 301; d'autre part, si la faculté-ration- ÔUlJ.lWV cruYYEVrlÇ, est localisé dans le cœur de 1'homme et est consti-
nelle n'est pas l'hégémonikon de. notre vie psychique, on ne voit tué tout entier de la même substance, qui est un mélange des deux
pa; très bien non plus comment Posidonius a pu maintenir -l'unité élémt'nts supérieurs.
de notre pneuma vital. )Iacrobe nous a conservé _une autre définition de l'âme par Posi-
A vons-nous des· renseignements plus précis sur la nature de notre donius: eUe se résume en un seul mot: « idea» 30". Quelle Est la
pneuma psychique T - S'il est vrai qu'au premier livre des Tuscula- signification exacte de ce terme et commt'nt peut-on concilier cette
nes, les § § 65 et 60 traduisent la psychologie de Posidonius comme nouvelle définition avec les résulats déjà acquis de notre enquête'
On trouve chez Plutarque un· renseignement important au sujet des
300 K. BCHINDLER, op. cit., p. 62 fi Trou dieses Zwiespalts zerfiillt die Beele disciples de Posidonius et de leur conception de l'âme du monde,
nicht wie bei Plato in einzelne Teile, sondem das Pneu ma wirkt sieh aIs
telle qu'elle est exposée dans le Tintée de Platon: « "Ollola ôÈ tOUtOLÇ
J.lu oùo(u, die bei Tier und Mensch den Bitz im Herzen hat, in den bm'u~ltl-Ç
aus. Bei aller ErhabeJÙ,leit kann selbst das i.Oylxov indirekt die 1tcith} hervor· EC1t'lV <lvtEutELV xal toiç ";EQl TIooElÔWVLOV· où• yàQ IlŒxQàv t'ijç üÀT\ç ù,.;Éo-
rufen, deren eigentliche Ursache dio Triebe des w..oyov sind ». tT)oav· àllà ôE;aJUVOl, Ù)v ~wv ";EQatrov oùoLav ";EQL tà oWIlŒta ÀiYEO{}Œl
301 C'est là l'objection que nous opposons à la solution proposée par IlEQlC1t'~V, 'Kal taü-ra tci> VOT\tci> lll;avtEÇ, WtE<p~oaVto nl V1PtrlTtV lôÉav ElvaL
M. Pohlenz (GOtting. Naehr., 1921, p. 193; Gott. gel. Anz., 1922, p. 172; tOU- xa'Vt1l
, ~
ulaotatOU -" _<1 '
xat aQh/f.LOV -
cruvEC1t'WOaV c ,
aQllovLav ,
";EQLE~Ovta :.
305
Gott. gel. Anz., 1926, p. 299) et reprise par K. Bchindler (op. cit, p. 93):
« Die Menschenseele ist illrem 'Vesen naeh Logos, verschieden von der Tierseele, 302 K. -ScHINDLER, op. cit., p. 88. Cf. 1. HUNEKANN, op. cit., II, PP! 382-386.
verwandt mit Gott. Sie ist in ihrer Existenz unabhangig vom Leibe, geht aber 303 CICtXON, Tusc., l, 65: Quae autem divina' Vigere, sapere, invenire,
mit diesem eine Verbindung ein. SoU aber aus dieser ein einheitliehes Wesen meminisse. Ergo animus, qui, ut ego dico, divinus est, ut Euripides dieere
entstehen, so muss die Seele zu dessen TtytllO"lxov werden und wie die Tier- audet, -deus. Et quidem, si deua aut· anima aut ignis est, idem est animus
seele, die fûr Erhaltung und Leitung des Organismus notigen Funktionen hominia. Nam ut illa natura eaelestia et terra vaeat et umore sie utriusque
ausüben. So entwiekeln sich in ihr aus dem Verhiltnis zum Leibe (xu't'à TO 1tQoÇ n) harum rerum humanus animus est expers. TtUc., l, 60: Sive anima sive ignis
neue Fiihigkeiten, die irrationalen Vermogen und eine Erkenntnia vermittels sit animus, eum iurarem esse divinum.
der Sinnesorgane. Natürlich konnen diese fur aber nur wibrend ihrer Vereini· 304 Somn_ Bcip., l, 14, 19, Doxogr., p. 213.
gung mit dem Leibe eignen, laüssen \'erschwinden, wenn sie naeh dem Tode 3~ PLUT., De procreatioft.e animae in TÜR., 22, 1023 B. Cf. tradue1ion de
in ilsrt! lIeimat zurückkehrt Il.
P. TBtvENAZ (L 'cime d,. mOAde, le de""'r et la matUre ohe~ Plutarq,ue, Pari.,
118 LE 8TOICISME POSIDONIUS D' AP AMtE 119
Posidonius distingue chez Platon trois degrés dans la hiérarcm. qui est étendu dans t.ous les sens, l'espace géométrique, c'est-à-dire
des êtres: ceux qui occupent la' première place, au sommet de la la matiàre corporelle 309. D'après cette définition l'âme serait dono
réalité tout entière: ce sont les premiers intelligibles (1C{)(ota v01)Td); le principe formel de la matière corporelle.
œ second lieu, les êtres .mathématiques (J1a{)1),.ultlXa); enfin les Nous n'avons pas encore épuisé la signification de notre déf~i­
choses sensibles (alcrlh)td). D'après la définition posidonienne, l'âme tion. En effet, on y parle également d'une certaine harmonie qui
du monde, dont les âmes individuelles ne sont que des parcelles, occu- règne dans l'âme: une harmonie qui est basée sur d~ proportions
perait dans la hiérarchie des êtres une place intermédiaire compa- numériques conve·nables 310. Ceci ne fait qu'expliquer la nature de
rable à celle des êtres mathématiques entre le noétique et le sensible: l'âme en elle-même et la causalité qu'elle exerce sur la matière:
avec la monde ,intelligible elle a en commun l'éternité (d(3LOÇ), et l'âme du monde est pour la matière chaotique un principe d'ordre
elle est passive comme les choses sensibles (1Ca31)'tlxt]) aoe. Que l'âme et d'organisation harmonieuse (x~(JJLOç). C'est dans cette activité
ne soit pas impassible, c'est là une doctrine traditionnelle dans qu'elle apparaît le plus èlairement: plusieurs philosophes anciens
l'école stoïcienne: Cléanthe en avait conclu que notre principe vital en ont conclu que sa nature intime consiste dans une proportion
est corporel et Panétius basait là-dessus S8 conception de la morta- numérique harmonieuse.
lité de l'âme. Quant à l'éternité de l'âme, ce n'est pas une doctrine La définition de l'âme que nous venons d'examiner, apporte des
traditionnelle du Portique, mais elle s'accorde parfaitement avec ce précisions de gr~:nde valeur sur la psychologie de Posidonius. En
que nous savons par ailleurs de la psychologie de Posidonius. - effet, l'âme y apparaît comme le principe formel de la matière corpo-
L'âme du monde oc.cupe 'donc une place intermédiaire€·ntre les relie: elle est un principe d'ordre pour la matière· chaotique et désor-
êtres impassibles et éternels et les choses sensibles, qui sont passives donnée, un principe d 'harmonie et de proportion. Ce dualisme de la
et périssables. Par le fait même Posidonius attribue à l'âme des matière et de l'âme est le pendant de l'opposition dont nous avons
caractères que Panétius considérait comme incompatibles: l'éternité parlé plus haut entre les facultés rationnelles et irrationnelles à 1'in-
et la passivité: c'est que le philosophe d' Apamée s'appuie sur Pla-
ton, tandis que son maître se rangeait du côté d'Aristote, dans la 309 P. TBtvENAZ, op. cit., pp. 65-67. D'après Ph. Merlan l'expression l'OÙ
. controverse qui divisait les deux grands philosophes de la Grèce 1CaV'tll lhaO'tal'où signifieràit plutôt 'le principe de l 'é~ndue, orque l 'étendu~
au sujet de l'éternité du monde 307. Si tels sont les caractères de elle-même (art. cit., p. 200), puisqu'il admet la synonYIJUe de uÀll = J.lEQI.O'tl)
l'âme d'après Posidonius, il est évident que le terme lôÉa ne peut OUOLa. = 1CEQClTrov O"ÙOLa. = 'tà 1tavtll ôw.O'ta"tOv, ee que P. TMvenaz n'admet paa.
Ph. Merlan a attiré aussi l'attention sur une définition de l'âJDe attribuée l
être considéré comme un équivalent de l'idée platonicienne, mais Speusippe et qui 8 'aceorde bien avec celle de PosidoniUl (art. cit., p. 199):
qu'il doit être pris plutôt dans le sens de forme ou figure· géométri- ME't'ci. &ft "taÜ'ta 't00ç EU; JUlihU.La.'tLXi}V O"ÙoCa.v Èvnfrmaç -ri}v O"ÙOUlv Til~ ~~
que 808: dans ee cas, la comparaison avéc les êtres mathématiques xa"tai..iyrolha",QLVf}~ro;. "Eon ôi} yÉvaç Ëv n aVril~ 'tà ax'iJ.l4, 1CéQ<XÇ ôv 3w.ata-
prend tout son sens. L'expression tOÙ mivttJ ôLŒotatoù signüie ce OE~ xai. Lang nach Waehsmuth) ,3uiatu(,,~. 'Ev a\rcotç oùv 'tMOLi
a.\rria <1) erg.
~E6iiQoç cl ID.a.'tcavLXà~ .uVriav clq><a>QLOU'tO, Ev tôéq. 3à "'00 1t~ &w.atu"tOü Lœû-
1938, p. 26) ~ CI Des objections dù même genre peuvent être faites aussi l POlii.. auutaç.
donius et l BeS disciples, ear pour eux < >
l'âme n'est pas trèe éloignée de 810 P. Merlan (art.' cit., p. 204 ssq.) renvoie l ee sujet l la définition de
la matière. Convaincus que e 'était l'essence des limites qui .Uait dite divisible l'âme donnée parXénocrate: ÛQdt~ Éa.vtàv XlVrov. L'auteur estime que, dans
selon les corps et qu'il s'agissait d'un mélange de eel limites aV!ee l'Intelligible, eette 'expression, il faut donner au tenne ÛQL-6-~ la même aignilieation
ils ont défini l'âme: 'l'idée de l'étendue en toua sens, constituée selon un qu'à. l 'tôÉa de Po sidonius. n en résulte que la définition de l'âme donnée par
rapport numérique harmonieux ' •• le philosophe d'Apamée Be rapproche très fort des conceptions psychologiq~el
306 PH. Mlœ.LAN, Beitrage .ur Ge,chichte de, afl.tt1:e" PlotOftÜmu. POIeido- de l 'Ancienne Aeadémie. Cette définition a été défonnée plus tard sous l 'm-
fti<>.. iib61" dk WeZtleeZe ift Plat01l.' Tilmaio,. Philolog., 89 (N.F., 43), 1934, p. 198. fluence de la pneumatologie stoïcienne; e 'est IOUS eette~ fonne a~té~, qu 'e~e
301 J. BAUDRY, op. cit., pp. 293-294. est attribuée à. Platon par Diogène Laëree, III, 67; wQ~E'fO &E UUl'T)V (.~
308 PH. MERLAN, art. oit., pp. 199-200, P. TBtvJ:N.u, L '41M d~ mOftde~ Jf -ri)v 'lNXtlv) lÔÉav 'tOÙ 1CaV'tll ÔlEO'tOOl'aç :ltVtU~la'taç. Cf. H. LElSJO.\."lG, Der hea~ge
devenir e~ la matUre chefPlutar'lU6, P~fis, 1938, pp. 65~67, Geist, p. 97, n. 1; M. ÂPELT, 01'. cit., p. 108 et 139,
120 LE STOICISME POSIDONIUS D' AP AllÉE 121
térieur de l'âme elle-même. C'est pourquoi nous pensons que K. Rein.... nius, cette connaissance supérieure nous est communiquée par les
bardt a tort de vouloir écarter tout dualisme du système de Posido- dieux dam; les song~. Cela s'explique de trois manières. Première-
nius 311. Cette erreur résult~ d'une considération unilatérale de sa ment par la parenté qui existe entre l'âme humaine et la divinité;
pensée philosophique : nous ne nions pas que le GUVÔEOJ,lOÇ soit une nous avons vu, en effet, qu'une similitude de nature fonde cette
doctrine capitale dans le système du philosophe d' Apamée, mais, com- parenté. Il importe de noter cependant que cette parenté porte sur
me différents courants philosophiques se re·ncontrent dans sa pensée, le démoli psychique ou la faculté rationnelle· de l'âme: elle peut
on doit tenir compte aussi des autres caractéristiques de sa doctrine, difficilement s'éu·ndre aux mouvements irrationnels qui s'opposent
même si .on n'arrive pas toujours à les coordonner parfaitement. à celle-ci. Cette faculté rationnelle pos.~ède donc par elle-même la
D'autre part, si l'âme occupe une place intermédiaire comme les puissance de divination dans le sommeil par le fait de sa parenté
êtres mathématiques, si elle n'est pas impassible comme les êtres avec le divin 313.
intelligibles, bien qu'elle soit éternelle, on ne peut pas dire qu'elle On pourrait se demander d'où vient ce don merveilleux que l'âmt:
s'identifie purement et simplement avec la divinité: comment pour- acquiert pendant le sommeil, et si elle en est frustrée à l'état de
rait-il y avoir quelque chose au-dessus d'e:~le, si l,'âme était une par- , veille et pourquoi Y La réponse à cett~ question est donnée dans k
celle de la divinité' Ceci s'accorde, d'ailleurs parfaitement avec même .passage de Cicéron: c'est que pendant le somme-il notre intel-
ce que nous avons noté plus haut au sujet de la nature du démon ligence n'est plus contaminée par la société du corps. A l'état de
psychique: sa substance est semblable à celle du démon qui gou- veille notre esprit est engagé dans les occupations. journalières, ce
verne le monde (rl)v o~lO(av CPUO'lV Ëlovn). n en résulte que Posido-· qui lui enlève l'acuité nécessaire pour pénétrer les mystères de
nius n'a pas seulement brisé les liens du monisme psychologique l'avenir 314. On peut dire la même chose au sujet d€s agonisants:
propre à l'écol-e, mais qu'il admet également une certaine transcen- tandis que l'âm€' se détache graduellement des liens qui l'ont entravée
dance de la divinité, à l'exemple des grands représentants de la durant la vie, elle acquiert insensiblement une force de pénétration
pensée gr~cque 312. Nous n'insistons pas ici sur ce point, parce que intellectuelle croissante, qui la rend capable de faire des prédictions.
nous y reviendrons plus loin. Posidonius citait l'exemple d'un habitant de Rhodes, qui avant de
En rapport avec la pyschologie de Posidonius, il nous faut parler mourir avait prédit le moment où six de ses contemporains
de sa conception sur la driuination, car la façon dont il explique cette arriveraient au terme de leur vie 3Ui. Ct·tte idée suivant laquelle ]e
connaissance supérieure est une application directe de ses vues an- sommeil 'augmente l'acuité et la pénétration de notre esprit, n·vient
thropologiques. Nous n'ignorons pas les divergences de vue qui exis- à plusieurs reprises dans le premier livrc du De Divin4tione de Cicé-
tent à ce sujet, principalement entre K. Reinhardt, 1\1. Pohl-€-nz et ron 318; l'origine de cette conception n'est pas douteuse·: Cicéron
'1. Heinemann, et nous n'avons pas non plus l'intention d'entr~'r
dans le détail de ces controverses. Nous voudrions uniquement met- 313 ClCUoN, De divin., l, 30, 64: Sed tribus Dlodis censet (seil. Posidonius)
tre en évidence, à l'aide des résultats que nous avons acquis, quel- deorum adpulsu homines somniare, uno quod providcat animus ipse per se~,
ques traits fondamentaux au point de vue qui n<?us occupe. Au pre- quippe. deorum eognatione teneatur.••
mier livre De la Divination, Cicéron nous dit que, d'après Posido- 314 CICDON, De divin., l, 30, 63: Oum ergo est soinno sevocatus animus a
soeietate et • eontagione corporu, tum meminit praeterito~um, praesentia cernit,
311 K. REINHARDT, Kosmos und Sympathie, p. 276 6Sq. futara prondet; iaeet enim corpus dormientis ut mortui, viget aUtem et vi'Vit
312 C'est pourquoi nous pensons que la remarque de A. Modrze au sujet du liaimal.
dualisme posidonien n'est pas assez nuancée: (Zur Ethik und Psychologie des 31S ClctaoN, De dÏ11",., l, 30, 64.
POlleidonio8, Philologus, 87 (1932), p. 331): « Poseidonios war «Dualist »in dem 31. ClctaoN, De dicin., l, 51, 115 (Reinhardt veut mettre les §§ 109-116 au
Sinne, dass er das Gattliche in Mikrokosmos und Makrokosmos zwar scharf compte de Cratippe; d'après M. Pohlenz, Gatt. gel. Anz., 1926, p. 292, tout le
vom Verganglichen trennt, ihm aber seinen Platz innerhalb, niebt ausserhalb passage qui va du § 113 au § 115 forme un tout, où Cicéron a simplement
der Welt gab». Nous croyons que l'immanentisme de Posidoniul$ est beaucoup interealé UDe remarque au sujet de Dicéarque et de Cratippe), CICÉRON,' De
moins radical que celui de l'ancienne école, cJi~ I, 57, 129 (Reinhardt aussi admet ,!ue la ~ource en cat Posidonius).
122 LE 8TOICI8ME POSIDONIUS D'APAMÉE 123
l'aura trouvée chez Posidonius, qui toutefcis n'en est pas l'in...- parce que, à l'état de veine, nous n'avons généralement pas la
teur: il!'. )Ufttrès probablement" dans le nEQl qHÀoaocpCaç d'Aristote, concentration d'esprit nécessaire, que nous n'arrivons pas à pro-
qui, à ce moment-là, était enCOl'e sous l'emprise de la philosophie nostiquer l'avenir; au contraire, celui qui s'est détaché de l'emprise
de Platon 311. du corps et des préoccupations journalières, soit pendant le som-
Ce premier résultat auquel nous arrivons est très important parce meil soit à l'approche de la mort, arrivera plus aisément à concen-
qu'il met en évidence la conception intellectualü,te de Posidonius trer son esprit et à scruter le mystère de l'avenir.
au sujet de l'art divinatoire: celui-ci est le fait du loyooSv . et il est 1. Heinemann a disceorné chez Posidonius deux manières de con-
en rapport direct avec sa force de pénétration. Ce n'est pas un mode naître-: il y a d'abord la méthode scientüique, qui prend son point
de connaissance qui s'opposerait au savoir rationnel en tant qu'il de départ dans la connaissance sensible et qui, à l'aide de multiples
serait dû à une recrudescence des mouvements instinctifs de notre expériences, parvient à enrichir graduellement notre savoir; mais
être, refoulant la connaissance claire et fondée en raison. il y a une autre connaissance, que Posidonius appelle symphytique,
Nous avons parlé jusqu'ici d~ conditions subjectives dé la divina- et qui se trouve non seule~ent chez l 'homme mais même chez les
tion, maison n'y trouve pas l'explication intégrale de cette eon- bêtes: cette connaissance n'est plus basée sur les apports des sens
naissance supérieure. Comment est-il possible qu'une intelligence ou de l'expérience, mais sur la sympathie univel"S€Ue du cosmos, qui
dégagée des liens corporels puisse prévoir les événements futurs' est traversé tout entier par le pneuma divin. Posidonius place sous
Ceci pose le problème des conditions objectives de la divination. Jci ~tte- seconde rubrique la connaissance instinctive des animaux, la
Posidonius se comporte en bon stoïcien, fidèle aux traditions de son connaissance propre aux âmes avant leur union avec le corps, la
école, et il admet la sympathie universelle de l'organismOe cosmique. co~naissance divine, les ~onnaissances de l 'humanité primitive sur
Il s'écarte donc de l'indiVidualisme de Panétius et enseigne au con- Dieu, l'âme et le droit, enfin l'art divinatoire 319. Nous croyons que
traire cette interdépendance universelle·, qui Permet de prévo~ l'évo- cette "explication est exacte, bien que l'auteur metfe une séparation
lution des événements à venir à l'aide de certains critères, appartm- un peu trop forte entre ces deux manières de connaître, en parti-
ment insignifiants. C'est que « futur» n'est pas synonyme d' (dndé- culier quand il s'agit de la divination: en effet, le grand argument
terminé» : les événements à venir étant déterminés dans leurs causes, que PosidoniUB donne à l'appui" de la divination est tiré d€s prévi-
celui qui a de cdles-ei une connaissance suffisamment compréhen- sions scientifiques, surtout des prédictions astronomiques 320: aussi,
sive, peut en déduire la succession des événemeonts 818. C'est done quand le philosophe d'Apamée insiste sur l'indépendance· de la
raison par rapport aux contingences corporelles, il vise évidemment
317 R. WALZEIl, Ariatoteli8 dialogcm.t.m frag-men~, Firenze, 1934, p. 13-14 les données de l'expérience sensible, mais surtout le lien de la
(SEXT. EKPIR., Adl1. Math., IX, 20-21, p. 395): tAQLO'to'tÉÀ1}C; ()È MO &uoiv ÙQxrov raison avec les préoccupations et les troubles de la vie journalière,
MOI.aV SErov ËÀEye YEYoviva...... ci)): MO tdv "trov :7tEQà. ri)v "",UXT)V CJUfA.6m:vôvtœv qui entravent le libre déploiement de la pensée. La seconde manière
ôtAi 'to~ Èv 'tOL; Wtvo&Ç y ..voJAivcwc; 'taUnaC; MOUOL(1(JfWÙC; xai. 'ttic; f'U'Vldaç. "Chav d'expliquer la préscience des événements futurs qui nous est accor-
t
yclQ. q>TIo(v. lv 'til> lntvOÜV xaa ÉUurl}v "fÉvIl'tu" " ",""X", 'ton ri}v 'ŒI.O'Y MOÀa6oÙcJU dée dans les songes, tire parti du contact qui peut s'établir pendant
qnjow :7tQofA.C1V'twe'tw "te xuà. :7tQOUYOQWEL tà. fA.ÉUOvta.. Towtin) ()i lan XCIi. f:y 't'P
X«'tà. 'tOv Suva'tO'Y XCOQ{tEai}U" 'trov ocoJUÎ'tcov. '.A:rtOÔÉXe'tUL yoüv XUL 'tOv :7tOL'ITÎ)'Y
le sommeil entre l 'homme, dont les sens sont engourdis mais dont
"OfA.TlQO'Y Wc; 'toVro :7tUQUTIlQ"ouV'tu' :7tE:rtOCTlXE yà.Q 'tOv fAÈV llu'tQoxÂov f:y "fil l'esprit est d 'au~nt plus en éveil, et les âmes immortelles qui peu-
civu1.QE'tai}u.. :7tQoo.yoQtUOvtu :7tEQi. 'tlic; "Ex'toQoc; civu1.QÉoECOC;, 'tov ()t "'EX"COQCI :7tEQL plent la zone apnosphérique 121. Toutefois cette explication soulève
'riic; tAx..uicoc; nÀEuri}c;. Cf. W. JoAmER, AriBtoteles, p. 166.
318 CICtRoN, De di11ifl., l, 56, 128: Non est igitur ut mirandum ait ea prae- Il. L HEINDUNN, op. cit., II, p. 336-331 et 466.
sentiri a divinantibus, quae nusquam ,int; sunt omnia sed tempore absunt. 120 CICtBoN, D~ dwift.., l, 56, 128.
Atque ut in seminibus vis inest earum rerum, quae ex Ü8 progignuntur, sic iD 321 CIctBoN, D~ diVÜl.., l,30, 64: Bed tribus modis eenset deorum adpulsu
causis eondit.ae SUDt res futurr.e, quas esse futuras aut eoneitata meus au' homines lomniare... altero, quod plenui aër ait immortalium a;ÜmofUID, in qui-
80Iuta eoJJlno eemit aut rlltio Ilut coniectura praesentit. 1J~ tan~uam ÏIUi~nitae ~o~a~ reri~~ avvare~~! Cl, E, BOHD~ P"c'M, p.
POSlDONTpS D' APAM}:E 125
124 LE 8TOICI8ME

Plusieurs problèmes:· et tout d'abord, queUES sont ces âmes qui pk" auditif, mais plutôt visuel, bien qu'il ne· s'agisse évidemment pas
nent dans ·la. zone qui entoure la terre' Ce sont premièrement les d'une vision corporelle 325. Cependant cette brève explication que
âmes préexistantes qui, descendant du soleil, passent par les diffé- Cicéron nous a conservée, nous paraît être plus qu 'une simple com-
rentes sphères qui entourent notre globe, avant de s'établir da.ns le paraison: en effet, si Posidonius est resté fidèle à la psycholooC7 ie de .
corps qu'elles viennent habiter 322; ce sont e·nsuite les âmes qui, la connaissance de l'ancien stoïcisme, il admettait réellement que
après avoir quitté le corps, continuent longtemp~ encore à mener chaque connaissance est une empreinte dans le pneuma psychique
une vie individuelle, en se nourrissant comme les astres· des exha- (rU1tooO'lç); et comme l 'hégémonikon des âmes séparées n'est plus
laisons qui montent de la terre 323. C'est donc p~r le contact avre recouvert de l'enveloppe corporelle, qui le cache aux regards indis-
ces âmes immorteIJes que l 'homme endormi· peut acquérir dés con- crets, ces empreintes matérielles ne sont pas un mystère pour les
llaissances d'un ordre supérieur. autres âmes, dont le regard est suffisamment aigu pour déchiffrer
Pour que ces âmes puissent communiquer aux hommes cette con- ces caractères subtils. - On pourrait ensuite se demander si l 'hom-
naissance de l'avenir, il faut d'abord qu'elles la possèdent elles- me endormi perçoit actuellement ces empreintes de la vérité dans
mêmes: d'où la tienne·nt-elles f Si nous appliquons· le principe que les âmes immortelles, ou si, à la faveur du sommeil, il se rappelle
nous avons développé plus haut, on comprend aussitôt que Posido:. simplement les connaiss~nces qu'il avait autrefois quand il vivait
nius attribue ce savoir extraordinaire aux âmes séparées. En effet, lui-même au milieu de ces âmes. Certains passages de Cicéron insi-
d'après lui l'acuité cognitive et la pénétration d'esprit augmentent nuent plutôt cette seconde solution 326. Aussi, bien que Posidonius
à mesure que l'âme se détache du corps; dès lors les âmes qui n'ont n'admette pas les idées innées et l'anamnèse platonicienne comme
pas encor!' été enfermées dans l'étroite prison d.u corps humain ou voie de connaissance normale 321, il a pu adopter cette doctrine pour
celles qui en ont été libérées auront évidemment un regard beaucoup expliquer la connaissance extraordinaire qui est accordée parfois
plus perçant et une science beaucoup plus étendue que les âmes pendant le sommeil. .
incarnées 32-1. Il Y a enfin une troisième manière d'obtenir pendant le sommeil
Il nous reste à déterminer comment s'établit ce contact dont parle cette connaissance de l'avenir: par le contact direct avec la di via
Posidonius entre les âmes immortelles et l'esprit de l 'homme en~ 32:; CIC:tRoN, ·De divin_, l, 57, 129:· Ut enim deorum animi sine oeulis, sine
dormi. Cicéron nous dit que dans ces âmes « tanquam insignitae auribus, sine lingua sentiunt inter se, quid quisque sentiat (ex quo fit ut homi·.
notse veritatis appareant»: c'est donc comme si l'esprit pouvait nes etiam eum taeiti optent quid aut voveant, 'non dubitent, quin di illud
cxaudiant), sic animi hominum, eum aut 8omno soluti vacant eorpore aut mente
lire la vérité empreinte dans ces âmes. Ce contact n'est donc pas
per 86 ipsi liberi ineitati moventur, cemunt ea, quae permixticum eorpore
320, n. 1: d'après Rohde, la conception de la zone atmosphérique comme de- aniIiU videre non p088unt.
meure des âmes, telle que le propose Posidonius, trahirait l'influence d 'Héra- 326 CIcfaON, De di1lÏ"., l, 51, 115: Viget enim animus in somnis liber a

elidt' du Pont disciple de Platon et d' Aristote_ Elle était connue cependant sensibus omniqoe impeditione eurarum iacente et mortuo paene corpore. Qui
des anciens stoïciens. quia vixit ab omni aeternitate versa~usque est cum innumerabilibusanimis,
La même doctrine se rencontre chez Sexto Empir. (Ad17. Phya., l, 86) et chez omnia, quae in. natura rerum sunt videt •.••
Philon d'Alexandrie (De Somnii8, l, 135 W, 641 }I; De pla",t., 14 W, 331 M; Ibid., 57, 131: Cumque animi hominum semper luerint futurique sint eur ii
De gi!Jaftt., 7 W, 263 M). Ces deux ·auteurs dépendent probablement de Posi- qUl'd ex quoque eveniat et quid quamque rem sign~icat perspicere non possintt
' ,

donius. sur ce point. Cf. M_ APELT, op. cit., p. 104. 32~ L HElNElUNN, op. cit., II, p. 374,. 467, 469. «Denn die Lehre von der
32:; POHLE..~Z, Gott. gel. Anz., 1926, p. 302. Anamnese im 8inne Platons bat er (PoseidonioB), wenn wir Tusc., l, 59, richtig
323 SEXT. EMPIR., IX, 73. Tout le passage de S. Empiricus IX, 66-73 et verstanden haben mit Naehdruck bekimpft_ In der Tat ist ja der metagnosti·
surtout 71 b - 73 expose la doctrine de Posidoniu8, ce qui est admis également Bche Weg Dur für Ausn&.bmemensehen und in Ausnahmslagen besehreitbar. Dass
par K. Reinhardt. Cf. M. POHLENZ, Gott. gel. Anz., 1926, p. 301. dagegen die normale Erkenntnis auf anderem Wege aIs vermittels der. Sinne·
3240 ClCtRON, De dwi",., l, 30, 63; lacet enim corpus dormientis ut mortui, und der Arbeit des Nus zu gewinnen sei, ist nach allem, was wir yon Poseidonios'
viget autem et vivit animus. Quod multo magis faeiet rost mortem, eum o~ninQ Lehre und· von seiner e.igenen Forschungsarbeit wissen, unbeding~ auszu.
corpore exeesserit. - schliesseQ ».
~OstDONms D'APAMÉ~ 127
nité a28. Nous !'eD.controns dooeici l'idée dtune révélation div.m:e, li besoin d'un excitant extérieur, pour stimuler l'activité de sa pen-
Dieu révélan,t directement à un homme, pendant 'qu 'il do~ certames sée: la nature de cet excitant peut être très variable, le résultat est
vérités concernant' l'avenir. Cette conce·ption est bien stoïcienne; toujours le même. Dans certains cas ce seront des chants phrygiens
le dieud~stoJciens ne se désintéresg('p88 des affaires humaines, qui produiront cette exaltation de l'esprit, dans d'autres cas ce sera
comme le voulait Aristote; il est réellement eng8;gé dan~ le. déve- l'air de la forêt, ou bien les effluves de la mer ou de certains fleuves,
loppement de la vie humaine et ·dans 1'évolu~~n ~e l 'hist~lredu ou enfin des exhalaisons qui se dégagent, en certains endroits, de
monde. D'autre part, cette explication de la divmatlon confIrm~ la la terre: (e credo etiam anhelitus quosdam fuisse terrarum, quibus
remarque. que nous avons déjà faite ,au .sujet de ~ théolo~e posldo- inflatae mentes oracla Iunderent» 332. C'est surtout cette dernière
nienne. En eff~t, si le philosophe d'Apamée n admettalt pas une explication qui nous intéresse, parce qu'elle sera longuement déve-
ce.rtaine transcendance de Dieu, cette explicationn 'aurait aucun loppée par Plutarque pour expliquer la disparition de l'oracle de
sens: il est clair que Dieu n'aurait rien à nous apprend~,8i nous Delphes: c'est ce pneuma mantique qui, se dégageant de la terre,
nous identüiions tout simplement avec lui. . stimule l'esprit du devin pour lui faire dévoiler le mystère de l'ave-
Nous n'avons parlé jusqu'ici que d'un seul genre de divination, nir. li semble bien toutefois que PQsidonius ne soit pas l'inventeur
celui qui se fait par les songes: danales paragraphES du premier de cette explication: Cicéron la donne déjà sous le nom de Chry-
livre du De Divinatione qui sont généralement eonsidérés ~comme po- sippe 333; on en trouve même les premières indications dans les Lois
sidoniens, Cicéron distingue soigneusement les(( dormientes» et les de Platon 334.
« m.e.nte pennon ,,829. Cette distinction semble répondre fidèleme~t
Ainsi donc, d'après Posidonius les oracles aussi bien que les
aux deux genres de divination qu'il présente au § 11~ etdo.nt 11 songes s'expliquent de la même façon: c'est en se dégageant des
dit qu'ils étaie·nt également admis par Dicéarque et par Crabppe: entraves de la sensibilité et des liens du corps que l'intelligence voit
les « v(lles» et les « donnientes ». TI ressort très clairement de l'ex· s'accroître sa perspicacité et son pouvoir de pénétration. C'est là
posé de Cicéron que l'explication fondame'ntale de ces deux genres ce qu'on pourrait appeler la condition subjective de la divination,
de divination est la même ; ce que les hommes ordinaires peuvent la condition objective en étant la sympathie universelle du cosmos,
entrevoir pendant le sommeIl, . le d€·VIn ' l'lSe a'1 "t
. 1e rea e a t·d·e v~"';lle 830. '•
.la connexion des événements actuels avec le passé et l 'avE'nir 33~.
o'est que le devin n'a pas besoin du sommeil pour dégager son esprlt
des préoccupations corporelles et pour 1e fixer sur les. évén:men~ 832 CICtRON~ De di'Vin., l, 50, 115.
à venir 331. Cependant chez lui non plus cette concentrabon d esprIt, 333 CIctRON, DB di11in., l, 19, 37: Collegit innumerabilia oraeula Cbrysip·
cette libération de l'intdligence ne se produit automatiquement. TI pus nec ullum sine locuplete auctore atque teste j quae quia nota tibi sun t,
relinquo j defendo unum hoc: numquam illud oraelum Delphis taIn celebre et
tam elarum. fuisset neque tanti.s donis refertum omnium populorum. atque
:328 CtciRON', De dWi"., l, 30, 64: 8ed tribui modia eenset aeorumad~ulsu regum, niai omna aeta.s oraclorum illorum veritatem esset expert&. Idem. iam
bomines somniare... tertio, quod ipsi di eum hominibui conloquantur. diu non facit. Ut igitur nunc in minore gloria est quia minus oraeulorum
329 CICtRON, De diviA., 1, 56, 128: .... res futurae, quai esse futura~ aut
veritas excellit, aie tom. niai I~ veritate in tanta' gloria non fuisset. Poteat
~oncitata mefl. aut .oluta 601nno cemit aut ratio aut conieetura praesentlt. -
autem. vis illa terrae, quae mentem Pythiae divino adflatu concitabl!-t, evanuiaae
Ibid., 57, 129: ... quod maxime eontingit But dormientibw aut mente permoti.! ~ vetustate, ut quosdam evanuisse et ezaruisee amnel aut in alium curaum con-
... eum aut 801n"O Bolut" vacant eorpore But meft.te permoti per se ipsi liberl tortos et deflexos videmUL
ineitati moventur ... - Ibid., 18, 34. lM' PLATON, UIJ., V, 74.1 D·E.
830 CIctaoN, De diviA., l, 51, 115: Atque haec quide,m vatium r~tio est, nec
lai D'après F. Cumont Cu. rBlilJiOM orie1Itale. daM' le fHJlJtJ""""e romaill,
dissimilis sane soomiorum. Nam quae vigilantibui aeeidunt vatloo.s, eadem Paris, 1929, p. 153 et p. 288, n. 4.1), c'est de l'Orient que Poaidonius aurait
noba dormientibus. Mritê cette conception de la Iympathie universelle du cosmos: en eflet, Philon
831 CIc:taON, De ditMl., l, 57, 129: A natura autem alia quaedam ratio est,
d'Alexandrie noui apprend qu'elle était répandue ehez 188 Chald6e1l5 (De mi-
quae doeet quanta. sit animi vis seiuneta a eorporisaensibus, quod maltÙIle eon- IJratioM ~braA., 32, CoHN-WBNDLA.ND, II, p. 303, 5). If: Ma~s Posidoniul semble
tingit aut dormientibui aut mente permotil. avoir éU le premier à formuler la doctrine philosophique, qui donnait 1& « .;.m0
128 LE ·sTormsy-g POSIDONIUS D'AP AMÉ~ 129
Cette divination se présenteeomme une salsle immédiate;. à ~ôté il vIent s'établir dall8 la région proche de la lune, où il se nourrit
de celle que Cicéron appelle «ratio et conjectura », laquelle se base. comme les astres des effluves remontant de la terre: et comme il
uniquement sur l'observation du passé pour faire des prédictions n 'y a rien ici qui exerce sur lui une action dissolvante, puisqu'il
conjecturales sur l'avenir. Elles ont ce·pendant ceci de commun est au-dessus de la couche humide et malsaine qui entoure la tt'rre,
qu ~elles sont rationnelles toutes les deux e·t se fondent en dernière dans une région beaucoup plus pure et dans un air beaucoup plus
analyse sur la connexion .nécessaire des événements cosmiques. subtil, la tranquillité de son existence lui est assurée pour une pé-
Tout cet exposé ~t i~portant pour la pneumatologie de Posido- riode fort longue 331• L'âme tout€foisn'ydemeure pas indéfiniment,
nius, paree qu'il présente une confirma.tion sérieuse de l'explication car, si le mythe eschatologique qu'on lit à la fin du De facie in orbe
dualiste que nous avons donnée de sa psychologie: nous croyons lunae de Plutarque est d'origine posidonienne, ce qui ne manque
donc avec 11. Pohlenz et l. Heinemann que K. Reinhardt a eu tort paa de probabilité, il se produirait après un certain temps une se-
de vouloir attribuer ce dualisme au· seul Cratippe.. conde séparation; le vouç se dégagerait de la "'UX~ pour se perdre
Pour achever la théorie- de Poa-idonius sur le pneuma individuel, dans. le Noüç universel, tandis que la ",um serait résorbée dans la
il nous faut dire encore un mot de son eschatologie. Nous avons vu substance de la lune 338.
plus haut que Panétius dressait contre l'immortalité de l'âme deux M. Pohlenz fait remarquer que la psychologie élaborée dans ce
objections irréfutables à ses yeux: notre principe vital a commencé mythe ne correspond pas entièrement à celle de Posidonius. En effe·t,
d'exister et il n'est pas impassible. Posidonius a adopté une attitude Plutarque distingue très nettement le voüç et la ",uX~ et insiste
différente à l'égard de ces deux arguments. Quant au premier, il même sur le fait que le voiiç n'est pas une partie de la "'UX~, ce qui
admet le principe fondamental sur lequel il est basé, .à savoir que n'est pas la doctrine du philosophe d'Apamée. Il reconnaît cepen-
tout ce qui comme·nce d'exister, doit nécessairement périr un jour; dant que ces divergences entre les deux conceptions peuvent s'ex-
mais il n'admet pas qu'on puisse en déduire la mortalité de l'âme, pliquer peut-être par la forme mythique que cette psychologie revêt
puisque celle-ci n'a pas de commencement. Quant au second argu-
ment, il admet que l'âme n'est pas impassible, mais il casaie d€.· (scil 't<Î>v'l'UX<Î>v), cUl' a.ma.t 'tep O'rof.&.O.'tL O'UJ.1J.1Ovijç TjO'a.v a.t'fLa.&., ~oÀù ÔÈ: :tQCl'tEQOV xa.\
tourner la düficulté qui en résulte pour l~ survie, en établissant Éa.\1'tULç. Cf. ACHILLE TATIUs, laagoge '" ..A.rati PhaeMmena, 0 13 (S. BLAN-
l'âme séparée dans une région parfaitement adaptée à sa nature, KJŒ~, op. cit., p.. 202): IIoO'El.Ôwvwç ôÈ: cLyvOEiv 'toùç '&~xouQELOUÇ ËCPTJ cOç où 'tcJ.

de sorte qu'elle n'€'D subisse aucune influence néfaste. Telle est la O'WfAAl'ta. 'tà; ",uxà; mrvÉXEL, cüJ.' ut 'l'Uxa.t 'to. O'Wf.&.O.'ta. wmtEQ xa.i.ft xoUa. Xa.L Éa.U"ti1v
Xa.L 'tci EX'tOç XQa.'tEt..
conception eschatologique de Posidonius, pour autant que nous pou-
331 SEXT. EllPm., IX, 73! "'EX<JXTJVa.~ OUv [ftÀLoU) YEYoJAlva... 'tov \m0 O'EÀ1jVt]V
vons en juger par certains passages de Sextus Empiricus et de Cicé- OLXOÙO'L 'tO~ov, EvO-ciÔE 'tE ôlci 'tl)V EU.~XQ(vt:WV 'toù ÙÉQOÇ ~Àdovu ~QOç ÔWJ.1ov11V
ron. D'après Épicure, l'âme séparée n'est plus capable de mener ÂUJ.100Voucn XQOvOVt 'tQocpij 'te XQ<Î>V'ta.L otxd~ "tÏi MO yil~ ciVa.ih.lJ.1ulaEL Wç xut 'tà Ào ....
u~e vie ~dividuel1e, parce que le souffle vital se dissipe comme une ~à üatQG., 'ta ô&aÀùO'ov 'te a.,,.t'à; iv EXELVOLÇ 'tOLç 't'6~oLÇ oùx ËXOUO'LV......... Of. ·CIctRcntJ
colonne de fumée; Posidonius au contraire enseigne que le pneuma Tua.:., l, 19, 43. E. BADSTÜBNER, Bei,trag6 .ur Erkliiru"g utkf Krit~ der
psychique ne s'évanuoit· pas, parce que son rôle principal est d'as- philœophiaohe... 8chri/t8'fl,' 8eMca8, Hambourg, 1901, p. 6 :, c Daaa die hier
wiedergegebene Lehre die des Posidoniua ist, zeigt die vollige ttbereinatimmung
surer la cohésion de l'être qu'il anime: s'il en est ainsi, comment
mit Sextus, ..dd17. Mathem., IX, 71, der hier die Meinung des Posidoniua uns
ne pourrait-il pas empêcher sa propre dispersion, une fois qu'il €st überlieferl ». - Cf. RBINBARDT, Kom08 urwJ Bympath4e, 322, 3; 348, 1 et 363;
séparé du corps 336 Y Après qu'il a quitté son enveloppe terrestre L JIEINDuNN, op. oU., II, p. 382.
8S8 PLUT., D6 laoia if&. orbe JUMe, Co 30: TuyxâvouO'L 8È: ot ph nQO'tl!Qov, ot ôè
pllthie» comme fondement à toute la mantique et en par~culier à l'astrono· ;;arEQov, o'ta.v 0 voüç WtOXQLitii 'riiç 'l"'Xiiç' ~OXQLVE'tUL Ô· ËQOO'tL ni~ ~EQL 'tov
mie» (FR. CUllONT, op. cit., p. 288, n. 41). Cependant noui avons vu plus haut -fjÀlOV ElxOv~, ÔL' Tj~ è... nl.aJUtEL 'to êcpuOv xaL XaMv XUL OEiov Xa.L J.1a.xciQ~o,·, ou
que Panétius a 'occupait de la sympathie universelle et que les fondements ~aO'u «pUaLÇ, cillTJ 8' ci>J.ro<; oQÉyE'tu..... ToU'toov ôè ('t<Î>v 'l'UXwv) fa O'EÀtlVt]. xa.{hbtEQ
essentiels de cette doctrine se retrouvent même chez Zénon de Cittium. E'CQTJ'tUt, aroLxEiov EO''tLV' ùVUÀUOvtUL yàQ Etç 'ta.Vn)v, WO'~EQ Etç·Tf]V yllv'tà O'Wf.&.O.'tu
336 SUT. EllPlB., IX, 72: OùôÈ yo.Q :tQOTEQOV Ti) owJ.1" ôwxQ"TIlTL?,ov f}v"m,j,v 'tWv VEXQ<Î>v •. - M. POBLENZ, Gott. gel Anz., 1926" p. 305. .
1?OSlDONIUS D' APAMf~Ê 131
chez Plutarque il.. Quoi qu'il en soit de la torme, le fond du n.rit Pobjet de notre étude, la spiritualisation du pneuma, il n'y a guère
nous paraît incontestablement pOBidonien: les deux élém€nts consti- de progrès à constater: en effet, bien que Posidonius admette la
tutUs <:lu pnenma psychique ne restent pas indéfiniment réunis, mais supériorité bien tranchée du voüç sur les facultés irrationnelles de
ils se sépar~nt à un certain mom€'Dt pour retourner chacun à la sub- l'âme, et ma.lgré sa conception sur la survie de l'âme après la mort,
stance d'où ils sont sortis. Cette idée, traduite dans le langage psy- il n'est pas arrivé à se dégager du monisme mawrialiste de l'école;
chologique et mythique de Plutarque, aura donné lieu à ct' récit du bien qu'il partage les principales conceptions de ce qu'on pourrait
D8 fadie in orbe ZU1UJe. . appeler les écoles spiritualistes, .il proftsse sur la substance du
Nons avons montré plus haut que les plus grands représt-ntants pneuma psychique la même doctrine que Panétius. Ce mélange
de la philosophie grecque admettaient un lien indissoluble entre,l'im- hétérogène de thèses spiritualistes avec un ~atérialisme foncier
mortalité de l'âme après la mort et sa préexistE·nce. C'est pourquoi produit évidemment un ensemble de doctrines assez peu cohérent.
il est a priori très peu probable que Posidonius ait été partisan de . Le système de PosidoniuS pork' bien la marque de son origine: il
la survie de l'âme après. la mort et qu'il ait nié sa préexistence. n'est pas .1 'œuvre originale d'un esprit génial, qui l'aurait conçu
Aussi avons-nous vu que cette préexistence était pour lui un des d'un seul jet, mais il se présente plutôt comme une vaste synthèse,
moyens d'expliquer la divination par les songes 1ft. TI est inuÏile de construite par un esprit encyclopédique €t éclectique. A moins qu'il
nous étendre longuement sur cette question, puisque notre inter- ne faille attribuer ce manque de cohérence à l'état fragmentaire d~
prétation est admise par presque tous les historiens de la philoso- nos connaissances.
phie ancienne 341. Il ~t donc bien probable que Posidonius , conçu
la descente de l'âme dans le corps de façon parallèle- à la montée •••
de l'âme vers le ciel: c'est-A-dire que notre pneuma ·psychique, ~vant.
d'entrer dans le corps a vécu pendant une très longue période dans Tout ce que nous venons de dire au sujet du pneuma psychique.
la région proche de la lun~; c'est là qu'on trouve ces « animi tm- nous sera d'un grand secours dans l'interprétation de la théologie
mortales» dont parle Cicéron; ce sont des âmes qui descendent ou de Posidonius, ·car nous retrouvons chez lui le psychologisme philo-
qui remontent; elles n'y vlve·nt pas comme des monades, séparées les sophique que nous avons rencontré dans l'ancienne école. Contraire-
unes des autres, mais elles s'enrichissent mutuellement par leur sa- ment à son maître Panétius, le philosophe d' Apamée admet que le
voir et elles entre·nt même en contact avec leurs compagnes qui sont cosmos est un être vivant et doué d'intelligence 343. Cependant la
provisoirement enfermées dans une enveloppe corporelle. preuve qu'il en donne diffère notablement de celle de Zénon. Celui-ci
Les conséquences de ce dualisme psychologique, tel qu'il résulte se basait, d'une pàrt, sur la perfection du monde, qui embrasse toute
de notre exposé, ont été considérables dans le domaine de la méta- réalité et, d'autre part, sur la causalité du cosmos, qui est à la source
physique et dans celui de la morale 3f2 •. Mais en ce qui concerne de tout ce qui existe. Posidonius en fournit une, preuve plus immé-
diate et plus directe: le signe distinctif de la vie, c'est le mouvement
339 M. POHLENZ, GOtt. gel. Anz., 1926, pp. 302-304 i F. Cumont (La t'Mo· spontané et la connaissance: ceux-ci ont leur source dans 1& chaleur
logie 80laire du paganilme romain, Mémoire de l'Acad. de Paris, XII, 2) admet vitale, qui pénètre un organisme et lui donne la plasticité et la spon-
aussi que ce récit est inspiré par Posidonius.
tanéité de la vie; s'il en est ainsi, comment le monde pourrait-il
340 CICÉRON, De divin., l, 51, 115; ibid., 57, 131.
3U L'attribution de la doctrine de la préexistence à Po sidonius est admise
être sans vie et sans connaiss~nce, puisqu'il ~t traversé tout entier
par Sehmekel, op. cit., p: 250 8Sq.; Rohde, op. cit., II, 324, note; R. Deinze,
op. cit., p. 13~;· Diels, Dozogr., p. 587 i Bonhofter, Epi'ktet, p. 79; Badatübner, la connaissance, puisque les facultés blférieure. sont irrationnelles; d'autre
op. cit., p. 5 i M. Pohlcnz, Gott. gel Anz., 1926, p. 301-302. Elle a été· miae part, le panthéisme stoïcien ne peut pas être maintenu davantage, puisqueee.
ell doute par. Zeller et Hirzel . facultés irrationnelles 8 'opposent à la divinité.
842 J. HEINEllANN, op. cit., pp. 56·57: l'auteur attire surtout l'attention sur If3 DIOO. LA., VII, 142: on 6è tiPov' 0 x6G~ xai. Â.oyLXOV xaL Ë",.,uxov xo..'
l'abandon de la morale socratique: la vertu ne peut plus être identifiêe avee VOEQOV xal XQVaum6ç cpt]GLV .... xaL nOGE.,l)wVLOÇ.
Lt é'r61ctèMij POSIDONIUS D' AP AMÉE 133
par 1& chaleur la plus pure et la· plus· mobile, d ;autant pius qu iti Principe de vie, principe d'intelligence, l'âme du monde ~t égale-
s'agit ici d'une ardeur qui est principe de ses propres mouv~ ment principe de la cohésion univ€·rselle du cosmos et de l'interdé-
ments 344. Posidonius en conclut que le monde entier est traversé pendance universelle de ses parties 348: nous avons déjà. montré que
par cet élan vital, qui pénètre aussi bien les animaux que .les plan- cette sympathie cosmique était pour Po~idonius la condition objec-
tes et qui fait jaillir partout la vie et la croissance 345. tive de la divination.
K. Reinhardt a attiré l'attention sur le fait que la force qui ani- Quel rapport Posidonius a-t-il établi entre l'âme du monde et la
me le monde ne présente pas chez Zénon et· chez Posidoniwi les divinité et quelle est la nature de son dieu' Après l'étude que nous
mêmes caractères: alors qu'elle était pQur le fondateur de l'école avons faite de sa psychologie, nous pouvons dire a priori que la cos-
un O'1CEQIlŒTLXOç ÂÔyoç, un feu artiste qui introduit' de l'ordre' dans mobiologie n'aura pas les mêmes caractères dans son système que
le chaos de la matière et qui est la loi irréfragable de la succession dans l'ancienne école. Car, si Posidonius étend les principes de
des événements, elle est présentée par le philosophe d'Apamé& com- sa psychologie au cosmos tout entier, il est évident qu'il n'obtien-
me une poussée vitale qui anime ·la réalité tout entière 848. Bien que dra pas les mêmes résultats que ses prédécesseurs: et s'il est
cette n·marque soit exacte, il importe de ne pas perdre de vue que, quelqu'un parmi les représentants de l'ancienne école, dont il pour-
pour Posidonius, l'âme du monde n'est pas une force aveugle; plu- rait se rapproche·r, ce serait Cléanthe, qui a adopté dans son sy.stème
sieurs textes au contraire insistent sur le caractère rationnel du le même dualisme platonicien. Le résultat auquel nous devons nous
pne·uma cosmique, qui est conçu sur le modèle du pne~a psychique, ~ttendre, c'est un nouveau relâchement du panthéisme, à propos
dont le voüç constitue. le noyau divin pour chaque homme 347. duquel nous avons déjà montré plus haut qu'il n'est pas aussi total
qu'on le croit généralement.
Posidonius nous dit au premier livre du I1EQL BEWV : OU<JLŒV ôÈ
844 CIcnON, De Mt. deorum, II, 11~ 31: absurdum igitur est dieere cum
homines bestiaeque hoc calore teneantur et propterea moveantur ac sentiant, BEOÜ .... Tf)V oJ.ov XO<JIlOV 'Kat TOV OUQŒVOV 349: ce que nous pourrions
mundum esse sine sensu, qui integro et libero et puro eodèmque acerrimo et traduire de la façon suivante: le monde entier est divin, mais ce
mobi1issimo ardore teneatur, praesertim cum is ardor qui est mundi non agita- vocable s'applique premièrement à l'ouQŒvoÇ, que le philosophe d'A·
tus ab alio neque externo pulsu, sed per se ipse et sua sponte mov~atur. - Cf. pamée considère comme l'hégéinonikon du monde 350. Le ciel est
E. REINHARDT, P08eidcmioB, p. 22; L HEINEMANN, op. cit., II, 171. donc considéré comme le ÔŒlj..lWV ou le Âoyoç· du monde, qui exerce
345 CICÉRON, De Mt~ deorum, II, 10, 28. D'après PosidoniU8 la terre eUe-
même serait traversée par ee souffle vital: c'est par là: qu'il explique la néces- dans le cosmos la même domination et la même suprématie que la
sité pOUl les plantes de plonger leur racines dans le sol, afin d'être ailimées faculté rationnelle dans 1'homme. En effet, 1'hégémonikon est ce
par le pneuma vital, qui est source de croissance; nous retrouverons la même qu'il y a de plus élevé dans chaque êtr.e 351. ,Et comme il y a chez
coneeption chez Sénèque, qui l'a sans doute emprunUe à Pc sidonius.
S{S K. REINHARDT, POleidcmio8, p. 239 ssq., surtout p. 242: Cl Er (poseidonios) 3{S CICtRoN, De ft4t. 4eorum, II,' 1, 19:, Haec igitur ita fieri omnibus inter
ersetzt wndeutend den Begriff des Feuers aIs der Weltvernunft (:tüQ VOEQOv, se eoneinentibus mundi partibus profecto non p08sent niai ea uno divino et
'tEX"lXOv) durch den Begriff des Feuers aIs einer organisch schopferischen und continuato spiritu eontinerentur; cf. ibid., m, 11, 28. L Heinemann (op. cit.,
bewegenden Kraft :t. .
II, p. 114 et 111) pense que ce texte doit être attribu6 à Posidonius et il attire
84.1 DlOO. LA., VII, 138: "tov ~ xooJ1ov otxt'Lc:ntm xaTà ,;oÙ\· xai. ~QÔVOLOV sp6eialement l'attention 11111' les marées dont il '1 est questio~ - W. .Taeger
xa6o...'"tEQ qrr}ot XQuoL.·moç ... xni. nooElhwvwç EV 'tQLoxaIhExâ'tql "tQi. OtWV ttc; (NtJfMfto' l10R Eme&4, p. 132) dit que Cicéron s'est abondamment inspiré, d&lll
WtUV amoü JAiQoÇ 8111xovroç "toü voü, xa6WtEQ Èq>'·'uuov Tijç "",uxilc;. ce seeoùd .livre sm;. les dieu, du lltQi. OeOOv de Posidonius.
CIc:hoN, De Mt. deorum, li, 11, 30: Videmus autem in partibus mundi 14. DIOG. LA., VII, 148.
(nihil est enim in omni mundo quod non pars universi sit) inesse sensum atque aH DIOG. LA., VII, 139: llO<JeIhWv~ f:y 'tep lltQi. OEOOv 'tOv O'ÙQ«VÔv cpacn 'to
rationem. In ea parte igitur in qua mundi inest principatus, haee inesse neces- -ftYEJ&OVLXOv "tOü xOOJWu.
Best, et aeriora quidem atque maiora. Quoeirea sapientem esse mundum neeesse an CIctBoN, De ft4t. deorom, II, 11, 29: Principatum id dico. quod graeei
est, naturamque eam quae res omnes complexa teneat perfectione rationis exeel- i)YEJ'OVUCOv voeant, quo nihil in quoque genere nee ~otest nec debet esse }lrae-
lere, eoque deum esse mundum omnemque vim mundi natura divina eontineri. tltantiua.
LE STOICISME POSIDONIUS P' APAMÉE 135
134
Posidonius nne opposition entre la connaissance rationnelle et. hl divin surpasse l'intelligence humaine uniquement parce qu'il est
connaissance sensible, ainsi qenous l'avons vu en exposant sa d'une matière plus subtile et plus pure. Dans la suite de la défini-
conception sur la divination, la divinité ne sera pas objet des sens, tion, l'auteur insiste sur la plasticité de ce souffle divin: cette vo-
mais ne p01:rra être atteinte que par l'intelligence 152 lonté créatrice (ELç 0 ~ouÀEt'a~) n'est pM figée en une forme déter-
C'est la première fois que nous rencontrons à.l'intérieur du Porti- minée et immuable, mais elle se transforme continuellement d'après
que cette doctrine de la divinité, qui la représente comme une réalité l'activité qu'eUe exerce sur la réalité concrète. Nous nous trouvom
suprasensible. TI importe toutefois de remarquer que suprasensible ici à l'opposé du 'KlVOÜV &XLVl1fOV d'Aristote: alors que le Stagirite
n'est pas· synonyme d 'immatériel 358 : le dieu dePosidonius n'est pas maintenait soigneusement son dieu dans une sérénité céleste, le phi-
plus immatériel que le démon psychique, mais il est d'une matière losophe d'Apamée lui fait prendre la forme de chaque réalité con-
tellement subtile qu'il n'est pas perceptible par les organes de. nOS crèU·: c'est que le dieu d'Aristote meut de l'extérieur, alors que
sens. Par conséquent~ si lé philosophe d'Apamée nous dit que la celui de Posidonius est le principe animateur de chaque être. Bien
divinité s'identifie avec l'hégémonikon du monde, qui est l'o"oaveSç, que le pneuma divin n'ait pas de forme déterminée, il n'en· est pas
il ne s'agit pas de ce que nos sens perçoivent des corps célestes et ainsi du pneuma d.e chaque être: nous avons vu au contraire que la
de leur mouvements périodiques: ce ne sont là que des manifesta- définition même du pneuma psychique est d'être une tÔÉa, une
tions du voüç divin, qui est invisible. forme ou figure géométrique. TI en est de même de la matière, qui
est pétrie par cètte force divine: la matière première ( oùaLa) n'a
Tout ceci n'exclut pas cependant que Posidonius ait renoncé à
pas de forme déterminée ni de qualités spécüiées; mais il n'en est
l'immanentisme de l'école.· Un texte bien connu nous repré-
pas ainsi de la matière concrète d'une réalité déterminée. Toutefois
sente la divinité comme une puissance créatrice qui anime la· réalité
il n'y. a qu'une distinction de raison entre la matière. première et
cosmjgue: xvEÜ~a VOEQov 'KaL :TC'UQWÔEÇ, oùx ËlOV ~Èv ~oQCPl\v. J1Eta6dÂ-
la matière concrète d'une réalité subsistante
. 355. En d'autres termes,
Âov ôÈ dç 0 ~ouÂEtal, 'Kat O"VE;OJ,lOlOUIJ.EVOV :TCU(1lV 854. Nous trouvons
dans ce texte les caractères essentiels de la divinité en ·eUe-même et 3~5 STOB., Eel. phys., 1, 11,5, p. 133 W: Ëq>1l0EV ~È 6 nooElbruvwç nlV 't'cOV OMIlV
de son activité dans le .monde : à côté du caractère rationnel de l~ OÜOLaV xo.i. üA.1lV MOLOV xo.i. aJ.loQq>Ov dv<U, xo.a' OOOV OÜ~Èv· WtO"CE't'o.yf1Évov U)wv
divinité (VOEQOV), que nous avions déjà relevé, le doxographe· ind~­ ËXEt. oxilf'Œ oüôè 1tOul't1]'t'o. xo.a' o.Vtitv; ciEi. ~. Ëv 't'LVI. 0X11J.lG'tt. xo.i. 1tOul't1]'tL dVo.l.
que la. nature intime de cette intelligence divine: :TC'VEÜ J1Œ •••• m1QWÔEÇ: âl4q>ÉQELV ~è 't"v oüoCnv 'ri\~ üA.1l~ Ti)v oÙocr.v xo.'t'à nlv lntôO't(l(nv bnvoLq. JA.Ôvov. -
Hirzel (Unter8.; II, p. 759) propose la eorreetion suivante: Ti}v o.lh"v oùocr.v:
un pneuma igné, où le mélange de l'air froid n'apporte pas de limi-
({ Die oüoCo. Ïlillt der -.môO'to.OL; nach mit der üA.1l zuammen, sie untersebeidet
tation à la vitalité et à l'activité créatrice de ce feu divin. Ce pneuma sieh von ihr nur in der btLVOI4, du ist der so entatebende Gedanke gegen den
niebta einzuwenden ist ». - La difficulté de ee texte eonsÏ8te à déterminer ·le
Sa:! SEXT. EMPIR., Ad11. log., l, 93: xo.i. ~ 't'o f.1ÈV q>cO~, q>7)oi.v 0 nOOEt.OOrvloO~ sens exact de OUOlo. ; ~mIUs, 1... T~, e. 290, SVF, l, 86: Plerique tamen
't'Ov nMl'trovo<; TeJ.lGloOv ÈS1lYOOJ1tVO<;, Uno 'ri'I~ q>(l)TOElboüç ~EO>Ç xo."ecr.lo.p&ivnUL, sUvam separant ab easentia, ut Zeno et chrysiPPU&. SUvam quippe dieunt esse
i) ~È q>oMt Uno 't'il~' ciEQOElOOÛÇ cixoiiç, oVroo xo.i. i) 't'cOv OMov cpUoL; lntO ~~ id quod. subest bis omnibus quae habent qualitates, easentiam vero p~am
Oq>EiÀEL xcr.'t'alcr.J,L6UWO·6'UL 't'oû Myou. Ct. S. BLANK.ERT, op. cit., p. 182. rerum omnium sUvam vel antiquissimum lundamentum earum, suapte natura sine
353 S. BLANKERT, op. cit., p. 200: «Zeer duidelijk dient eehter gezegd te wor- vultu et informe: ut puta aes, aurum, ferrum et caetera buius .modi sUva est
den, dd fi onzinnelijk» bij PosidoniuB niet fi onstoffelijk» beteekent,doeh: eorum, quae ex iisdem fabrifiunt, non tamell essentia. At ~et'O quod tam
fi nid met de zinnen te vatten ». Pbysiseh uitgedrukt komt dit praedieaat toe bis quam eaeteris ut sint ausa est, ipsum esse substantia. f.,'rOB., Eelo, l, 11, 5 a,
aan bet aether-element, een stof dus, voorzover dit elemçnt zieb tenminste p. 132, 26 W (ARIus Dm., Ir. 20, DIELS), SVF, 1, 87: Zitvowo<;· oUoCo.v 38 dvm
niet in sterren enz. zinnelijk-ziebtbaar manifesteert. ln bet pSyebiaehe vertaald TÏ)v't'Wv Ovnov 1tUvrrov 1tQmnjv üA.1lv, 't'Cllintv &1 roiauv d.t&wv xcr.l. oVte deCro YlyJ.
beet dit element WÛC;, in bet tbeologiscbe 9Eaç, doeb element, d.L stol, blijft ~v cM-E ilcinoo· 't'à 3è tdQ1l 't'Cllintç oUx ciEl. 't'o.Ü'tà .&l4tdvELV cUl.à 3UUQetà6m
bet, een deel van de mundus blijft bet ». xo.i. O'UYXEtaOuL. âLà. 't'o.m"ç ~È 314iniv TOY 't'OÜ 1tClV'tOç MSyov Ov fvloOt. dl'Cl.QJ.LivtJv
354 STOB., l, 58 (Dozogr., 302 b 22): «Un pneumA intelligent et igné, qui, XaÀoÜOlV olov1teQ xcr.i. Èv TÜ yovii 't'O mtÉQJU1- - CHALCIDIUB, 1... Tim., e. 292,
n'ayant pas de figure déterminée, prend toutes les fonnes qU'il veut et s 'ada~~ SVP, l, 88; DlOO. LA., VII, 139, SVF, II, 300; ORIOUZ, De oratÏOfte, vot II;
À tOQtes les réalités (flu'il l?énètre) », Cf. fLIN.J., lliBt, nat., II, lO, p. 368, 1, KOETBClI4U, 8VF, II, 328, Il ressor1; de tous ~ tex~6 flue l~ termo
136 LESTOICISME POSIDONIUS D' APAlrŒE 137
la matière concrète ,d'un" être . détermtnén'~t que lamatière~­ certaine force qui traverse la matière, de la même façon que l'âme
mièrequia subi "1 'action animatrice .d 'unpneuma divin: la matière nous pénètre» 358. Ce pneuma est la source de la riche variété et de
première et la matière concrète considérées dans un être déterminé l'admirable harmonie du cosmos: celui-ci n'est t:ien moins qu'une
ne sont" donc .pasdes réalités .différentes. En effet, si la matière con- nature morte, puisqu'il est animé d'un souffle divin. La causalité
crète a déjà despropriétésdétenninées, celles-ci" ne "vienntnt .pas de cet élan vital n'est cependant pas créatrice au sens propre, dIe
d'elle.;même mais ".doivent être. mises au comptedupneuma anima- se limite aux « yEVÉaElÇ KaL J!Et'a6oÀaç»: le pneuma transforme la
teui.. matière à peu près comme le démiurge- du Timée pour autant qu'on
Schmekeldéfend 'laconceptiond 'après laquellePosidoniusn'au- puisse attacher à ce récit un sens littéral 35'. Dans un texte de Sextus
rait admisqu'un.seul .princlpeà la source ·de toute la réalitéeosmi- Empiricus, qui traduit probablement la pensée de Posidonius, nous
que:celui-cisenit en même temps :matière etesprit,unpneuma trolivons une double preuve du caractère" divin de ce pneuma ani-
sub.til e.tigné 3H• La düférenciation entre matière et esp.rit se.pro- . mateur:
duirait uliérieurement par le mouvement ,interne du pneuma lui- a) cette force vitale, qui pénètre la réalité tout entière, doit néces-
même: celni-.ciserait laeau;a d'unetra'nsformationqualitative sairement se mouvoir elle-même: car, s'il n'en était PélS ainsi, elle
( àlloCroaLÇ), .à :Bavoird 'une .certainecondensation,qui sépare ce devrait être mue par une aut're et ainsi de suite à l'infini, ce qui
qu'il .appelleoùaÛl,de la matière (ÜÀ1}) 357. ~Nous croyons que est évidemment absurde. Nous retrouvons donc ici l'argument aristo-
;cètte interprétation est inexacte: toutd 'abord paree qu 'dIe. se heurte télicien des causes de soi subordonnées, où l'activité d'une cause
au caractère .fondamen·talde la physique stoïcienne, lepsychologis- déterminée est conditionnée par l'influence d'une cause supérieu-
me; en parlant de Zénon, nous avons déjà .attiré 1'attention sur le re 360.
fait.que sa "conception cosmobiologique ne permet plus d'interpréter b) de plus, ce, mouvement doit être éternel, car s'il n'était pas
sa pensée en fonction de la p.hilosophie.d 'Héraclite : l'attitude d'un éternel, il aurait commencé à un moment déterminé; or cela est im-
stoïcien devant les problèmes de physique est tout à fait différente possible, parce qu'on ne saurait assigner une cause qui explique
"de celle d'un présocratique. Deplus, s'il ya un stoïcien chez qui pourquoi le mouvement a commencé à ce moment précis 361.
cette identüication de la matièreet.de l 'espritn 'est .pas admissible, Ce mouvement perpétuel et autonome du pneuma divin ~ 'est pas
o 'est bien Posidonius: non pas.qu'ilse soit dégagé du .matérialisme une innovation de Posidonius: nous avons vu plus haut que Chry-
stoïcien, mais parceqli'ila, plus qu'aucun autre, fait dts conces- sippe enseignait déjà cette même doctrine. Ce qu'il y a de' changé,
sions au dualisme platonicien, en insistant sur la séparation de la c'est la présentation aristotélicienne de cette conception.
matière et du pneuma et en abandonnant le caractère unitaire "de 1. Heinemann estime que la pneumatologie de Posidonius constitue
celui-ci. Enfin nous croyons que la signification que Schmekel ac- une grande innovation dans l'école stoïcienne: le philosophe d'Apa-
corde au termeoùaLadans le système stoïcien doit être rejetée. mée serait le premier qui ait attribué à cette force vitale la cohésion
Il y a donc, à l'origine de tout ce qui existe,deux principes: le du eosmos; avant lui le pneuma n'aurait pas été doué d'intelligence
pneuma et la matière. Ainsi, Pœidonius "est resté fidèle aux con- et n'aurait pas été considéré comme divin 862. Nous ne nous attarde-
ceptions de l'ancienne école en concevant le pneuma comme « une rons pas 1 réfuter cette thèse, parce que tout l'exposé qui précède

oùow désigne la matière première et amorphe, .tandis que iiÂ.TJdésigne la ma- III SnT. EKl'IL, .Ad". Math., IX, 75, SVF, n, 311 : &Uvaf'LV l'LVU 6L' u\miç
tière concrète d'un êtredétenniné. Quanti l'expression "O'tcl TilvimôcnaoLv, n'8I'O''''I xviav xa&œteQ <iv>ilf'iv vuxTI Keq>OLtTlxev.
elle signifie, dans le langageatoïeien,«en réalité ». Cf. C. Ault, PMloJog'IUI, la E. BBtmEB, Chryrippe, p. 118 :. cL 'action divine eonsu.te essentiellement
"94 (1940), 1-3art.• 8ub8tantia », p. 65 ssq. en une transformation qualit~tive de la matiàre ••
366 Di6 Philosophie der mittleren8toa, p, 239: 0: Das Urwesen iatMateri(J 3. . SUT. ElilPm., .Ad". Math., IX," 75, SVF, n, 311.
und Geist zugleieh und aIs solehes einfeines feuriges Pneuml\ J), 381 SUT. EKPm., .Ad". Math., IX, 75,' SVP, n, 311,
3:;1 Op. oi.t.,p. 239. J63 .Jo ~I:lüNN, Of'. oit., Il, p. 29,
POSIDONIUS D'APAMÉE 139
138 LE STOIOISME
L'auteur connaît également l'èxplication des oracles par le pne~:'
en prouve la fausseté: il est vrai cependant que le panpnt1lDl81Ïsmr
ma mantique: à certains endroits il y aurait des fentes dans la
est réellement le noyau du système posidonie'n; c'est par là, pouvons-
couche ten"estre, qui permettraient au souffle vital enfermé dans
DOUS. dire, qu'il a dépassé dans une certaine mesure le dualisme
les profondeurs de notre globe, de s'échapper. Il peut aussi produire
platonicien aa.
chez l 'homme des effets extraordinaires, tels que des accès d 'e~­
••• thousiasme, le refus de prendre de la nourriture et le pouvoir de
rendre des oracles. D'autres exhalaisons de la terre .sont mortelles
Avant de- terminer cet exposé de la pneumatologie· de Posidonius, pour les hommes: e 'est ce qui se produit en certains endroits de la
DOUS voudrions noua arrêter un moment au pseudépigraphe D6 Phrygie 366. Ici encore nous nous trouvons devant une explication
Mundo, mis sous le nom d'Aristote, ouvrage dans lequel on a relevé stoïcienne, mais la brièveté de cette indication ne pennet pas d'en
des influences posidoniennes. D'après W. Capelle, la p'remière partie déterminer la source exacte. En effet, nous avons vu plus haut que
de cet ouvrage de vulgarisation serait inspirée de la ME"CEroQOÂoyLXYt cette manière de voir n'était pas seulement partagée par Posidonius,
arOLXELro(JU; du philosophe d'Apamée, tandis que. la ~onde par- mais qu'on la trouve déjà chez Chrysippe et même chez Platon. Il
tie, qui traite des questions théologiques, serait influencée par son n 'y a donc rien ici qui nous permette de tirer des conclusions plus
nEQL 9EiO'V 3". C'est surtout de cette seconde partie que nous précises.
entendons parler, parce que nous y trouvons certaines allusions à La conception générale de la divinité, que nous retrouvons dans
la doctrine du pneuma e.t à d'autres questions qui s'y rapportent. cet écrit, présente un ;ingulier mélange d'immanence et de trans-
Avant d'exposer sa théorie sur les vents, l'auteur essaie de déter- cendance: en effet, Dieu est établi loin du perpétuel devenir des
miner avec précision le sens du terme XVEÜJ.1a : et il distingue, à côté événements de ce monde, dans une immobilité complète, ce qui ne
du sens vulgaire. une signification plus philosophique: AÉYEtaL ôÈ l'empêche pas de s'intéresser aux affaires humaines et d'être la
xal ÉTÉQroç m'EÜ ....a 11 '[E Èv q>UtOLç xal tci>OLÇ xal ôLà xâvtrov ôLllxouaa cause preniière de tout ce qui se passe dans le monde 367. Il ~st inac-
:or , -,~ 365
EJ.1,,",XOÇ tE xaL" YOVLJ.1GÇ OUOLO,
, ,
XEQL, .
11Ç VU'V "
M;yELV OUX -
avayxaLov : cessible aux regards des hommes, .à la façon des grands monarques
le pneuma est donc considéré comme l'âme du monde, dont le souffle orientaux, qui dans leur palais fastueux de Suse ou d'Ecbatane·,
animateur pénètre partout et fait jaillir la vie avec une' fécondité étaient cachés par des centaines de servite'urs et par les multiples
inépuisab)e; rien n'est dit dans cette définition des 'rapports du cloisons de leurs demeures. La divinité ne peut être connue que par
pneuma avec la divinité. Il n'est pas douteux que cette définition 1'intellige·nce 841', non pas par intuition directe, mais à partir de ses
ne porte l'empreinte de la philosophie du Portique. Quant à spéci- œuvres 369. TI en est de Dieu comme de l'âme humaine: celle-ci éga-
fier exactement .à quel philosophe stoïcien elle a été empruntée, lement ne se montre pas directement, mais elle se manifeste con-
ceci est beaucoup plus difficile. Cependant certains traits témoignent tinuellement par ses activités 870; seulement l'âme est engagée dans
en faveur de Posidonius, notamment le caractère vitaliste de la dé-
finition (ËJ.1'1roX.0ÇtE "al y6VlJ.10Ç o\'o'a). Il y a lieu de tenir compte a81 De mut&do, 395 b 26 : ·OJ.LOCcoç~è xat 'trov 2tVeUJ.UÎt'(a)'V "oUa· "oUaXO'Ü Yii~
en même temps du fait général que la pneumatologie constitue vrai- m6fU4 mcpxtm· &v 'tà t&Av Mouauiv "oLei t'O'Ü~ élJ"el.d1;oV'taç, 'tel ~è ciTQOCpeLV,
ment le' noyau de la pensée posidonienne, plus que des systèmes 'tà ~è XQ11a~eiv, œmtEO l'à ev AeMpo~ xat AE6a3e~ 'tà ~f; xal. "ClVtMamV
antérieurs de l'école. ciVUI.QEl, xa&WœO 'to év «»OuyCq..
a81 De tn'vAdo, 400 b 11: (geOç) iv cixLVl}l'fll ~Q'U~ &uvcif.LeL "civta KLWi xa\
Xf:Quiye...
363 L HZINJI!)UNN, op. cit., II, p. 30: «Dagegen. ateM für Poseidonios der
368 De muMo, 399 ... 30: ·OTaY oùv 0""ciVf(a)'V IJyeJ.U&v TE xat yevÉl'roQ, ooQO.'toç
Begriff des Pneuma im Mittelpunkte der Metaphyaik und Religionaphiloaophie ».
WV cil.Mp 2tÂ....v ).oytO'JUP.
Cf. ibid., II, p. 435.
369 De muMo; 399 b 21: (Oe~) "tian 9V1lTÜ ,ooEL yev6f'€"~ ciinWq"lTO$ dtç'
3M Die Schrift 1101' der Welt, Neue Jahrb. f. daa klaas. Altertum, Ge6ehieh~
und deutaehe Literatur: Bd. l..V (1905), le ~bt., Heft 8, pp. 529-568,
o.mrov TOOV ËOY(a)'V OEroQett'OL.
lJP De mvndo, ed, W,MlRI)lp, Paria, 1933, p, 394 ~ 9,
'10 pe ?R-wf'dof 399 p J••
140 LE 8TOICI8l1E P6étDONIU8 ri'APAMtE 141
la matière, tandis que Dieu gouverne le monde, tout en se gardaJttP du monde 377, tous·ces traits sont des échos indéniables de la p€·tlsée
pur de tout contact avilissant 311. Cependant, comme· il ne conçoit stoïcienne.
pas l'influence causale sans contact immédiat, l'auteur a inventé un Quant à y voir un reflet fidèle du système posidonien, nous ne
intermédiaire entre Dieu et le monde: cet intermédiaire, il l'appelle croyons pas être e·n droit de le faire, en nous plaçant au point de
~UvaJuç Oda. Cette puissance divine n'est plus sans contact avec la vue restreint que nous avons adopté pour cette analyse. En effet,
matière. Au contraire elle est pleinement engagée dans ·la réalité l'auu·ur connaît la pneumatologie stoïcienne, et spécialement celle
sensible et anime le monde tout entier 872. C'est elle qui, à partir de· Posidonius. TI ne s'e'n sert cependant pas dans l'exposé de sa
des· éIéme'nts contraires, a produit l'harmonie du cosmos, c'est elle théologie, ni pour désigner la divinité elle-même, ni pour indiquer
aussi qui pénètre incessamment tout ce qui existe et qui maintient la puissance divine qui traverse le monde. D'autre part, la transce·n-
l'ordre ét la vie dans ce grand organisme 373. Mais cette puissance dance de la divinité est beaucoup plus accentuée dans le De Munda,
divine n'agit pas en vertu de soli pouvoir à elle: sa première. mise qu'elle ne l'est dans le systèm,e posidonien:· bien qu'on trouve des
en branle est due au souverain lui-même et c'est à partir de cette influences péripatéticiennes chez le philosophe d'Apamée·, nous
chiquenaude initiale que se déploie la riche variété des mouvements croyons que l'influence aristotélicienne est beaucoup plus grande·
vitaux 874. dans le De Mundo que dans la philosophie de Posidonius. On pour-
Il Y a incontestablement dans cet exposé populaire des éléments rait dire sans doute que cette accentuation de l'élément aristotéli-
aristotéliciens et stoïciens: la transcendance de- la divinité à l'écart cien tient à la simplification qu'une pensée philosophique doit néces-
du monde sensible dans une immobilité complète et la préoccupation sairement subir quand elle est reprise dans un ouvrage· de vulgari-
constante de l'auteur d'explique·r la variété de ce qui se produit sation; mais alors nous ne voyons pas pourquoi on n'a pas plutôt
dans le monde à partir d'un mouvement très simple, tout cela rap- accentué l'immanence de la divinité, qui se prête tout aussi bien à
pelle évidèmment le moteur immobile d'Aristote. D'autre part, la la vulgarisation. .
~Uva""LÇ Oda qui pénètre la réalité tout entière de manière à être Nous pouvons donc résumer le résultat de cette analyse de la façon
vraiment l'âme du monde, la conception du cosmos lui-même comme suivante: du point de ·vue de la pneumatologie et des questions qui
un grand organisme, plus parfait que n'importe quel être particu- s'y rattachent, le De m'Undo nous apparaît comme un mélange d'aris-
lier 37G, parce que tout être vivant est animé par une parcelle de totélisme et de stoïcisme, avec prépondérance de l'élément péripaté-
cette âme cosmique 376, enfin l'insistance sur la cohésion universelle ticien.
311 De mundo, 400 a 2: ToÜ'tov oUv ËXE' TOV MyOV /) 9EOç Èv 'XOO!Ul>, O"U'VÉXOJ'V
n)v TcOV oÀrov clQJ.lOVlo.V n: 'Xo.L oro't1lQ'o.v, n).11V oun: ,uao; wv, Évita ft yii 'Xut ;, ••*
90MQCx; Tonoç oVroç, àJJ..' üvro 'Xo.{}o.QCx; Èv 'Xo.{}UQCP xroQCP ~E6f1'Xroç, ôv ËnJ~roç
'Xo.ÀOÜ~EV OÙQo.vov JAh MO TOÜ oQov dVo.L TOV üvro.
372 De mundo, 398 b 6: l:E~VOn:Qov ôÈ xo.t nQEnroôÉaTEQOV o.Ïrtav ~ btt Ti}ç
Il ne nous reste plus qu'à tirer les conclusions de l'analyse q~
ù'VroTclTro xooQQÇ tbQùaao.L, Tf)V ôÈ Mvo.~LV ôui Toi; aU~(lVToç 'XOOJlOU ôl:rl'XoUOo.v nous avons. faite de la pneumatologie de Posidonius:
-ijÀWV TE 'XlVELV 'Xo.t OEÂlt'YTIV 'Xo.t Tav naVTo. oÙQo.vOv nEQwyELV o.tTwv TE yLVEaOo.L
TOLç btt rilç yiiç oro'tf\QW;. ct. 397 b 16, 400 b 11. . 1. En ce qui concerne la M·t'Ure du pneuma individuel ou du pneu.
873 De munào, 396 b 27: ... yijv TE ncioo.v 'X0.1 90J.a0ao.v o.l-DÉQo. TE 'Xo.t 'ÎlÀlOV ma cosmique, Posidonius n'a pas fait un grand pas en avant sur
'X0.1 OEÀ~Vf\V 'X0.1 'tOv oÀov oùQo.vov ÔLE'X6a~f1 (JE ~w [ft] ôui nclVTrov Ôllt'X01JOU ÔUvo.~LÇ.· le chemin de la spiritualisation. Aucun indice ne permet de dire
374 De mundo, 398 il 19: OÜTroÇ oUv ft 9do. cpUaLÇ cino TLvoç WtÀi)ç 'XLvtlOEroÇ TOÙ qu'il s'est dégagé dans une certaine mesure du matérialisme de ses
nQooTou Tf)v OOVo.~LV Et; Tci O'UVEXi) ôLÔroOl xo.t cb;' È'XELvrov nw.LV EIç Tci nOQQroTÉQO>,
,uXQLÇ liv ôui TOÜ :lto.VTOÇ ÔLE;ÉÀ'Ôtl. Ct. 397 b 32.
311 L'auteur se sert plusieurs fois du terme O"U'VÉXro, qui est d'un emploi
375 Dé mundo, 397 a 5: Tiç yèLQ liv ELfI cpUal,Ç TOÜÔE (seil. TOÙ 'Xo(JJlOU) ·'XQELTT(l)V ;
constant dans le langage stoicien pour d~signer l'aeUvit6 du pneuma qui elt
iiv yciQ liv ELnn TLÇ, .œQoÇ ÈO"tlv o.lrtOÜ.
cause de la eohêsion des êtres individuels et de la sympathie universelle de.
376 De mundo, 397 a 18: 'E'X TOlftOU (scil. TOÜ xoof'ou) naVTo. ËJ-Ut"fL Tt 'Xo.~
êtres entre. eux: 397 b 9, 399 b 14, 400 a 2.
'VUXl}v taXEL "ci ~«i>a..
....
14~
149
prédéce&c;eurs; d'ailleurs, il n'était pas assez personnel pour ie f~ 6. SÉNÈQUE.
Esprit de grande envergure, il a construit son système grandiose
Nous nous sommes demandé un instant s'il était nécessaire de
en emprunt.ant des éléments aux courants de pensée. ~e son époque ;.or
réserver à Sénèque une étu.de spéciale dans èet exposé de la pneuma-
ce n 'est pas chez les péripatéticiens ou les académIciens du premier
tologie stoïcienne et s'il ne valait pas mieux le considérer tout
siècle avant l 'ère ~hrétienne qu'il pouvait trouver l'élan de pensée
simplement comme une source pour notre connaissance de la pensée
nécessaire pour atteindre aux sommets de la réflexion humaine. Tout
posidonienne. Cependant les recherches que nous avons faites ont
ce qui est actif, est matériel: c'est là le dogme de fer qui pèse sur
montré que Sénèque est plus indépendant à l'égard de ses sources
tous les esprits à cette époque. Les penseurs de cette période ne sem-
que Cicéron, et qu'on trouve chez lui une pensée originale j mêm€:
blent pas avoir entrevu' les caractères essentiels de la matière .et les
les doctrines qu'il reprend à Posidonius prennent sous sa plume une
corollaires qui s'en dégagent: sinon ils n'auraient-pas pu eonsld~r~r
allure nouvelle et se colorent de nuances qui lui sont propres. Il dit'
la divinit4S et le principe de la pensée humaine comme des. réalités
d'ailleurs lui-même dans une de ses lettres qu'il n'a pas voulu sè
matérielles.
borner à faire œuvre de copiste fidèle, mais que son ambition était
2. Cependant Posidonius a sa.ns aucun doute préparé les voies à de retravailler les doctrines empruntées de manière qu'on ne r€eon"
la spiritualisation, du fait qu'il a introduit dans sa psychologie et naisse plus les sources de son exposé 318. Il ne serait donc pas juste
dans sa théologie un certain dualisme. En effet, il a distingué, à de le traiter comme un simple doxographe, alors qu'il a mis l'em-
l'intérieur de- notre pneuma psychique, les faculiés rationnelles et preinte de sa forte personnalité sur les doctrines traditionnelles du
irrationnellesJ en accordant aux premières une suprématie et une Portique.
domination incontestables. Il a renoncé également à l'immanence Il n'est cependant pas facile de délimiter avec précision la pneu-
totale préconisée par la plupart de ses prédécesseurs, pour affirmer matologie de Sénèque. Tout d 'abord, parce que notre philosophe ne
une transcendance très nette de la divinité: celle-ci, tout en étant s'intéresse pas directement à ces problèmes d'ordre spéculatif et
engagée dans le monde sensible par son activité et sa puissance coex- métaphysique; la philosophie est pour lui une conseillère' fidèle
tensi.ves au cosmos, demeure transcendante aux choses changeantes dans la direction de- la vie. Il le dit lui-même très nettement dans
par la meilleure partie de son être; elle est représentée avant tout sa XV~ Lettre à Lucilius: « non· est philosophia populare artificium,
comme le Noüç igné qui dirige l'évolution cosmique et qui fait jail- nec ostentationi paratum; non in .ve'rbis sed inrebus est. Nec in hoc
lir partout la vie et la croissance. Il est clair que ce dualisme' psy- adhibetur, ut cum aliqua oblectatione consumatur dies, et dematur
chologique et cosmobiologique devait préparer les voies à une con- otio nansea; animum format et fabrlcat, vitam disponit, action es
ception plus pure et plus spiritualiste de l'intelligence humaine, qui regit, agenda et omittenda demonstrat, sedet ad guber~aculum et
(st une parcelle et un reflet de l'Intelligence suprême. La raison per ancipitia fluctuantium diri~t. cursum.». A~ nous ne trouvons
pour laquelle Posidonius n'est pas arrivé à cette conclusion semble guère dans la philosophie de Sénèque des· idées nouvelles concernant
être le aUvÔEOp.o;, qui mitigeait singulièrement son dualisme: il se deS problèmes purement spéculatifs: il a généralement emprunté
représ~n~it le monde comme une éch~lle, gJ"aduellement ascendante, aux systèmes antérieurs les éléments de doctrine qui cadraient le
~e perfections étagées les unes au-dessus des autres, avec des tran-
118 Ep., 84, 5: NOl quoque has apes de~mus lmitari et quaeeUlDque· ex
sitions insensibl€s de l'une à l'autre, sans aucune fêlure, sans aucun
-divena 'leetiolle eonge88ÏDiu., separare, melius enim distincta lervantur i deiDde
)Iiatus, mais comportant une épuration graduelle à partir de la adhibita ingenü nostri cura et faeultate in unum laporem varia.illa libamenta
'matière la plus grossière jusqu'au pneuma le plus subtiL eontundere, ut etiam li apparuerit, unde aumptum lit, aliud -tam.en esse quant
unde aum.ptum est, appareat... § 1: Omnia, quibui est adiut1l8 an.Ïm1l8 noster,
abseondat, ipsum tantum ostendat, quod efticit. Cf. E.BADSTtJBNEB, Beifrag.
gur Erl:liirv"g und Krifik der philo8ophÏ8chen Bchrilfe'A Befleccu, Hambourg,
1901, p. 11.
t~ STOIClé~ 145
mieux avec son éthique 3 'l9. Ce qui rend également difficile l'étuôe-r Sénèque ne dit pas seulement que l'âme est un souffle, mais
de la pneumatologie de Sénèque, c'est la nature de ses écrits philo- « quodamnw<Î;(} se habems spiritUS»: c'est la traduction latine de
sophiques. Ils ne nous présentent pas un exposé systématique des l'expression stoïcienne: 1[VEÜ ....a 1[Wç É',(ov. Le 1[COç ËXov .désigne une
grands problèmes, mais ils traitent asse.z librement de diverses ques- des quatre catégories stoïciennes: 'Ô1[OXEL....EVOV, 1[0 LOV, 1[Wç ËXov, 1[Qclçn;
tions philosophiques: c'est le genre littéraire de la diatribe qui ne il se rapporte aux qualités accidentelles; et s'oppose aux caractères
vise pas principale·ment à approfondir les questions par des analy- essentiels, que les stoïciens considèrent également comme qualita-
ses minutieuses et des examens détaillés, mais qui expose de façon tüs 383. La principale objection que. présen.te Plotin contre cette
claire, agréable et frappante, certaines doctrines philosophiques 380. catégorie stoïcienne, c'est qu'elle est beaucoup trop vaste et qu'elle
Sénèque s'adresse toujours à un grand auditoire qu'il s'agit de con- embrasse donc des réalités trop düférentes 3U: les stoïcie~, eux,
vaincre, non pas par des argumentat~ons inu·rminables, mais en voulaient expliquer lesinanifestations passagères et continuelle-
répétant dans un· style ramassé les mêmes petites phrases aux mots ment changeantes de la vie par les manières d'être, également fuyan-
bien choisis qui enfoncent sa pE'llSée dans l'intelligence de l'audi- tes, du· pneuma.
--teur. ri -en est de même de ses lettres: dans la personne du destina- Quant au rapport qui existe entre l'âme individuelle et la divi-
taire il se re·présente tout un groupe d'hommes, qu'il veut gagner nité, Sénèque a encore adopté la manière de -voir de ses prédéces-
à sa manière de concevoir la vie. seurs: l'âme humaine est une parcelle de la divinité qui anime le
Sénèque est resté fidèle à la doctrine de ses prédécesseurs du Por- cosmos 385. Le problème du rapport entre Dieu et le monde est cer-
tique quant au' caràctère. pneumatique de l'âme humaine: « Quid tainement une des grandes questions qui ont préoccupé les penseurs
enim est aliud anima quam quodammodo ~e habens spiritus» 381. Ce· de toutes les époques. La solution que les stoïciens y oni donnée
souffle psychique est considéré aussi comme le principe des multi- n'est en somme qu'une transposition de leur traducianisme: si la
ples manifestations de la vie; pénétrant l'organisme humain tout rep~oduction des âmes s'explique par un phénomènto de division, pour-
entier, il est la· cause des différentes activités et sensations qui s'y quoi ne pourrait-on pas concevoir la même chose en Dieu! Pour des
produisent 382._ philosophes matérialistes, qui ne se posent pas de problème métaphy-
sique proprement dit, il est tout naturel que la causalité divine dans
3'l1 EUG. ALBERTINI, La comp,ositwn daM le8 ouvrage. phUo8ophique8 de
Slftèque, Paris, 1923, p. 205 ssq. Les théories de philosophes plus anciens,
la production du monde ne soit qu'un€: transposition de la causalité
qu'on trouve dans les écrits de Sénèque, ne prouvent pas un contact immédiat des parents dans l'acte de la génération. Il en résulte, d'une putt
e' direct avec les ouvrages. ciMs;· nous savons,. en effet, que Sénèque se servait que l 'homme doit se rendre di~e de cette origine divine 186 e11
généralement de florilèges philosophiques et de manuels, q~i ~taient très répan-
dus de son temps, fait qui vient ,encore compliquer l.'étude des sources de 383 CL. BAEuKKU, Da8 Problem der Materie in der griechùcMA Philosophlet

Sénèque. En ce qui· concerne son désintéressement vis-à-via de la psychologie Munster, 1890, p. 347; E. BRtUIJŒ, Chrv8ippe, Paria, 1910, pp. 134-135.
métaphysique, cf. Nat. quaeat., VII, 25, 2: Habere nos animum, cuius imperio 38t PLoTIN, EAA., VI, l, 30 : ll6)ç ôè iv 'tG :t(o~ ÉXOY :toUil~ Ô&aepOQàç I:v UVtoiç

e' impellimur et revoeamur, omnes fatebuntw-; quod tamen sit animus ille miars~ ;
reetor dominusque nostri, D:on magia tibi quisquam expediet quam ubi sit.. Alius 385 Ep., 66, 12: Ratio autem nihil aliud est quam. in ~rpus humanum. par.
illum dicet spiritum esse, alius concentum quendam, alius vim divinam et dei ~ivini spiritus merll&. L Heinemann (op. cit., J, p. 185) dit que ee texte est
partem, aliua tenuissimum animae, alius incorporalem potentiam; non deerit «gans aus Poseidonios' Geiat gesehrieben. ». - Cf. Hp. 120, 15. HEaJru.s,
qui sanguinem dieat, qui calorem. Irril. geste phil., 14 (SVF, l, 495). -
380 EUG •. ALBERTINI, op .. cit., p. 304 ssq.: Cl La diatribe est d'abord une con- Ist Ep., 92, 20: &,d «Ii cui virtua animusque in corpore praelens» hic .
férence nr un thème philosophique faite devant un auditoire de non-philosophes; deos aequat, illo tendit originis suae memor. Nemo improbe ~ conatur aaeen-
secondairement, 0 'est la transcription de cette conférence j, par extension e 'est dere, unde deseenderat. Quid est autem cur non exiatimes in eo divini aliquid
un écrit qui traite un sujet philollophique dans le ton d'une conférence adressé existere, qui Dei pars eaU Totum hoc quo continemur et unum est et Deus et
à un public non spécialisé »._ IOCÜ .umua eius et membra. - A. Modrze a prouv6 que Sénèque a emprunt6
381 Ep., 50, 6. ee texte àPosidonius (philologus, 87, 1932, p. 325 88q.); mais puisque le philo-
382 Hp., 113, 18. sophe romain s'est approprié cette manière de voir, cette question n'ihtéreslle pu
III
14d t~ 'ST6Icté:MI 147
d'autre part, qu.;il peut trouver en lui-même l'appui et le soooUi1t problème psychologique par son côté moral: ainsi, ce qui l'a con-
eonstants de la 4ivinit~. Ce n'est pas dans les temples et dans le duit au dualisme psychologique, ce sont les tendances opposées qui
culte officiel que l 'homme .rencontre la divinité bienveillante: qu'il tiraillent l'âme humaine vers le bien et vers le mal. C'est pourquoi
tourne son regard au-dedans de lui-même, c'est là qu'il trouv~'ra sa nous pensons que le sacer spiritus n'embrasse pas l'âme humaine
force et son appuil87• Ce panenthéisme constitue donc le fondement dans sa totalité, mais seulement la faculté rationnelle. Il est assez
de l '~thique stoicie·nne: l'homme est fort par lui-même, parce qu'il étrange, au premier abord, que Sénèque semble limiter l'inhabita-
porte dans son cœur une ~tincell~ divine. Hon divine aux hommes vertueux: nous ne croyons pas qu'il s'agisse
'Nous trouvons dans les ~crits de S~nèque le même dualisme psy- ici d'un secours spécial conféré aux hommes de bien, mais Sénèque
chologique que chez Posidonius. En. effet, si ce dernier parle. d'un indique par là que les hommes ve-rtueux suivent les conseils d~ leur
~ç 8a(J1wv, qui habite au plus intime de chaque homme, le conscience, tandis que les autres se laissent entraîner par leurs mau-
philosophe romain nous dit, qu 'un ~«sacer spirit1l$'» est ~tabli dans vais penchants: ils agissent comme s'ils n'avaient pas ce génie divin
notre cœur, comme le juge impartial et suprême de, notre ~onduite: .habitant dans leur cœur.
il nous donne des conseils pour' diriger notre vie aux moments dif- A propos de l'expression « sace,. spiritus », l. Heine-mann s'est
ficiles, li nous aide également à accomplir correctement notre ~e­ demandé ce qui se trouvait dans la source de Sénèque, le Prot,-epti-
voir, il nous approuve quand nous avons bien agi et il nous répri- que de Posidonius: ce dernie-r se serait-il parfois servi de l'expres-
mande quand nous nous SOmple8 laissé entraîner au mal. Ce sion n:VEÜJLŒ aylov 389, Ed. Williger a répondu à cette question qu'au
~,. spiritus se présente donc co~me 'la personnification de la con- terme sace,. ne répond pas en grec le mot aYLOç mais le mot ΀Qôç.
science humaine l88, ce qui est tout à fait conforme à la tendance La terminologie de Sénèque nous conduit donc à supposer que dans
gén~rale de la pensée de Sénèque. Il est très naturel qu'il aborde le son Protreptique, Posidonius parlait déjà d'un œQov n:vEÜJLa, ex~
pression qui se rencontre parfois dans la littérature philosophique
directement la presente analyse : noua avoJ).8 d'ailleurs dès le début, attiré l'at- et religieuse vers le début de l'ère chrétienne 390. La signification
tention sur cette dépendance. D'après E. Albertini (op., Di'. p. 135), cette influ- de cette expression est la même que celle de clWinus spiritus, que
ence se ferait surtout sentir à partir de la 78e lettre; J. Heinemann (op.ci'.,l, p.
nous avons rencontrée plus haut: elle indique que chaque homme
159 uq.) prétend reconnaitl'e déjà des traces de l'influence posidonienne à
partir de la 31e épître, mais Albertini estime que L Heinemann a beaucoup
porte en lui une étincelle divine 391.
exagéré .'1 'influence du philosophe d'Apamée dans les lettres de Sénèque (op. , Quant à la nature de ce pneuma psychique, il nous faut constater
Dit., p. 135, Do 4); l'étude de la pneumatologie nous fait pencher plutôt du encore que le dualisme psychologique n'a pas dégagé Sénèque du
côté du savant allemand. matérialisme traditionnel de son école; et ce, d'autant moins qu ~il
187 Hp., 41, 5: Vis istuc divina descendit... Maiore sui parte illie est, unde
, descendit. Quem ad modum radii som contingunt quidem terlam, sed, ibi -sunt ne s'est pas spéeialement occupé de questions d'ordre métaphysi-
unde mittuntur; sic animus magnu:s et saeer et in hoc demissus, ut propius
divina nOSBemul, conversatur quidem nobiscum sed haeret origini suac: illine 3sa,-MOfIGt,chritt tir Ge.chichte und Wia,euch4t' M,jtl4mdUfM, 54 (1920),
pendèt, illue spectat et ni~itur: nostrÏ8 tanquam melior interest. - Cf. J. HEl- p. 104, 1. -
NlDUNN, d'p. ci'., I, 111 uq.: Poaidonius et Sénèque s'appuient sur ce fait li" ED. WILLIGD, HagÏ08, U.ter,uMUftgefl, nr XenniMlogi8 du Httiligefl,
pour critiquer le culte organiH par l "tat. ' 1ft def' Aellet&iBch-hene"iBtiBa1um BeligioMfI. (Religionsgeschichtliche Versuche und
888 Ep., 41, 2 (d. APnEf, De MO 80oratia, KVI): Sacer intra nos spiritus Vorarbeiten, XIX, 1), Giessen, 1922, p. 96.
aedet, malorum bonorumque nostrorum observator [et] custos. Hie prout a 391 ED~ WILLIGD, op. ci'., p. 97: c Ei iat nun deutlich, dass das Pneuma wie
nohis tractatus est, ita nos ipse traetat. Bonus vero vir sine dao nemo est; an durch OEioç, 80 durch tEQ~ aIs gottlich d. h. dem mensehlichen Geiat überlegen,
potest aliquia supra fortunam niai ab illo adiutus exaurgeref IDe dat consilia gekenDZeiehnet: wird; das Attribut clyLO~ dagegen WÜlde im. eeht grieehisehen
magnifiea et erecta. .In unoquoque virorum bonorum c quis deua incertum est, Sinne des Wortes nur bedeuten konnen:, zn scheuen. Du iat aber gerade nieht
habitat deus ». - Au sujet de la terminologie - de Sénèque pour indiquer le gemeint; der Mensch meidet das g(Stt1lehe Pneuma nicht, sondern IUeht es in
rapport entre l'ime et le corps, d. Fa. HUSNER, Leib -utU! 8eelB m der 8prtJCh. aich aufzunehmen, um seiner Eigenachaft, die das Beiwort ausdrtiekt, der GOt~
8eMetU, PhU~logus, Suppl. 17 (1924). lichkeit: teilhaftig EU werden ».
tÈ 8T6Iot8~
149
que. n reprend simplement un certain nombre d'expressions et dë du pythagorisme: l'âme est enfermée dans le corps comme dans une
formulu à ses prédécesseurs stoïciens pour étayer ses doctrines mo- prison, sa liberté d'action est entravée; seule la philosophie est capa-
rales. Ainsi, il adopte le principe fondamental du matérialisme ble de la faire respirer librement au spectacle ravissant 'de la na-
stoicien: qùidquid !aeU, corpus est 382. TI fliut ~'Il conclure évidem- ture et de l'élever .d€s choses terrestres à la contemplation de la
ment que l'âme est matérielle, puisqu '€'Ile est, par définition, le • . ·té a85• N ous sommes donc bien loin de la connaturalité du
d IVlD1
principe d'activité qui traverse et anime l'organisme humain tout pneuma psychique f:t du corps, telle qu'elle était enseignée par
entier. Sénèque insiste simplement, comme Chrysippe, sur la euh- Zénon: il est presque incompréhensible que l'adoption de ce voca-
tilit6 de notre pneuma psychique (mrEÜl1a ÂEltloJ.LEQÉa-catov) D3, car bulaire et des expressions platoniciennes n 'ait ~'n rien changé la con-
la mobilité de ce souffle vital et la promptitude de ~ réactions ,ne ception de la nature de l'âme; car comment expliquer cette opposi-
s'expliquent pas, s'il est constitué d'une matière grossière et épaisse. tion radicale entre l'âme et le corps, s'il n 'y a entre l.es deux qu'une
Le philosophe romain appuie également sur la parenté entre notre différence de degré dans la matérialité commune à toutes choses'
pneuma psychique et les corps célestes, qui présente~t la même C'est que, pour tout matérialiste, une différence dd degré dans la
mobilité et la même rapidité aM: ceci s'accorde parfaitement avec matière doit nécessair~'ment fournir la raison des divergences les
la physique de Posidonius, qui considérait l' oÙQavaç comme 1'hégé- plus profondes dans la nature des êtres.
monikon dü monde. Ce dualisme se retrouve, non seulem.e'nt dans l'opposition de l'âme
Il peut paraître étrange que Sénèque insiste tellement sur le carac- et du corps, mais aussi à l'intérieur de l'âme, d'abord dans l'opposi-
tère divin et sacré de notre pneuma psychique et que, d'autre part, tion entre la partie principale et les parties inférieures, ensuite
il le conçoive' comme un souffle matériel. Ceci sernit évidemment entre la faculté rationnelle et les facultés irrationnelles dans la
incompréhensible, si ce matérialisme psychologique aUaitde pair partie principale dIe-même 896. TI importe de remarquer à ce sujet
avec un spiritualisme théologique j mais nous savons fort bif.'Il qu'il que Sénèque a exclu du domaine psychique un certain nombre de
n'en est rien, car si la divinité elle-même est conçue comme une fonctions vitales d'ordre inféri.e·ur. TI parle expressément de la fonc-
réalité matérielle, la spiritualisation du pneuma n'est guère avancée tion nutritive et du mouvement: la première coïncide avec le
par le fait qu'on insiste sur la parenté entre notre souffle vital 8QM'tIXÔV, que Panétius déjà considérait comme une fonction de la
et Dieu. q>uO'tÇ. Quant au mouveme:nt, il peut difficilement être question de
Bien que notre âme soit un souffle matériel, Sénèque insiste très la xa{}' oQJLTtv XLV'l0' tÇ, qui est un mouvement volontaire: il doit
fort sur le dualisme psychologique dans le sens du platonisme et s'agir plutôt d'un mouvement organique, qui échappe au contrôle
immédiat de -la raison, tel que le mouvement du cœur (acpuYJLool)
892 Bp., 117, 2. ou le mouvement de croissance (aùÇT)t'Lx~ ) .. D'autre part, l 'hégémo-
893 Bp., 57, 8: Quem ad modum flamma non potest opprimi (n:un eirca id nikon de Sénèque ne coïncide plus avec la raison, mais comprepd
diffugit, quo urgetur), quem ad modum aer verbere aut ictu non laeditur, ne également les fonction!!;. irrationnelles, le 8UJLOEL~€ç et l'Èln6uJ.&.TltLXOv
scinditur quidem, sed eirca id, cui ccssit, refunditur, sie animus,' qui ex tennis-
·simo constat deprehendi non potest nee intra corpus affligi Bed benefieio subti- IH Bp., 65, 16: (animus) gravi 8arein~ preSSU8 explicari eupit et reverti ad
litatis suae, per ipsa, quibus premitur, erumpit. - Sénèque a mélang6 des doc- nia quorum fuit. Nam eorpus hoc animi pondus ac poena est; premente mo
trines de l'ancienne éeole avec le dualisme posidonien, ce qui est parfaitement urgetar, in vinelia est niai accessit phno80phia et illmn reapirare rerum naturae
naturel, eu égard à la nature des BOurees dont il s'est inspiré. (Cf. E. ALBERr- apecta~o iU88it et a terrenia ad divina dimisit. Cl. Ep., 70, 16 et 120, 14.
ci'.,
TINl, op. p. 206). • IH Bp., 92, 1:, Puto inter me teque eonveniet extema eorpori adquiri, eorpus
~94 DiaJ., Xli, 6: Non est (seil anima) ex terreno et gravi eonereta cor- lJl honorem animi eoU, in animo esse partes miniatras, per quas movemur aU-
pore: ex illo eaelesti apiritu descendit; eaelestium autem natura semper in motu. murque, propter ipsum principale nohis datas_ In hoc prineipaU est aliquid inra-
est, fugi~ et veloeissimo curs~ agitur. Aspiee sidera mundum. illustrantia: nul- ti ole, est et rationale. Dlud buie servit, hoc unum est, quod alio non refertur,
Imn eorum peratat, sol labitur assidue et locum ex loeo mutat... 1 DUDC et 8ed omnia ad se refert. Nam illa quoque diviua ratio omnibus praeposita est
bumanum animum ex iisdem quibus divina eonstant BeminibuB compositum ••• •
lp&a lub Dull0 est: et haee autem nostra eadem est, CJuae ex nIa est. '
150 LE 8TOICI8ME 8ÉNtQUE· 151
de Platon 1". n en résulte évidemment que ces facultœ· ne IOnt plur Panétius et Posidonius présentent des arguments pour prouver
loPes à des endroits différents de l'organisme humain, mais qu'elles l'o.pinion qu'ils ont adoptée; nous n'en trouvons pas dans l'œuvré de
sont· considérées comme des états passagers· du même pneuma psy· Sénèque. C'est que le problème qui le préoccupe ~st .d'U:lle tout
chique 888. C'est ici probablement la t.1"aduction .psychologique .de autre nature; ce n'est pas un problème métaphysique, mais moral:
certaines données de l'expérience morale, à saVOll' que.la paSSIon la mort doit-elle être considérée comme un mal' Pour y donner une
peut envahir 1'âm~ tout entière, de même que la raison peu~ domi. réponse adéquate, le philosophe romain envisage toutes les posai·
ner les impulsions les plus véhémentes. Ce mélange de dualISme et bilités qui ont été proposées par les .représentants d.e son école, et
de monisme est assez singulier: notre pneuma psychique est en .puis- il e·n conclut qu'en toute hypothèse la mort est un bien. Même ·dans
sance vœ.à·vis d'attitudes extrêmes, mais il. n'en adopte jamais le cas où toute survie personnelle serait exclue, il tire encore argu·
qu'une à 1& fois. C'est donc dans .la possibilité d'attitudes ~pposées ment de l'état d'inconscience dans lequel la mort nous plongerait,
que réside le dualisme foncier de notre âme. cette CO~c~~tion psy. pour consoler ses lecteurs 402. Cette question pouvait d'ailleurs lui
chologique s'aècol"de d'ailleurs pleinement avee la déf1Dltion de la paraîtr~ d'importance secondaire, puisque Posidonius lui-même ad·
.veltù: «virtUs autem nihi1 aliud .est quam animus quodammodo se met que notre souffle vital est finalement résorbé dans le pneuma
habens» lit., la . vertu est donc considérée également comme une atti·. cosmique.
tude de l'âme tout entière. Enfin cette conception s'accorde aUSSI Si l'on compare les conceptions psychologiques· de Sénèque à cel·
avec la définition de l'âme, donnée plus haut: « quodammodo se les du fondateur de l'école stoïcienne, on constate que le' rapport
hàbens spiritus» 400. entre l'âme et le corps est. conçu d'une tout autre manière par cha·
. L'attitude pleine d'hésitation que Sénèque a adoptée dans la ques· eun d'eux. A partir de Zénon, l'écart e'ntre les deux principes con·
tion de la. survie de l'âme après la mort, est une preuve nouvdle stitutifs de notre être va s'accroissant: c'est que, au cours de cette
de son indiff.érence dans les questions métaphysiques. TI hésite, en période, on s'est ·de mieux en mieux rendu compte de la différence
effet, entre la survie personnelle. de notre pneuma psychique et qu'il y a entre lœ fonctions organiques, purement matérielles, et
son absorption dans le tout; certains textes montrent qu'il penche l'activité supérieure de l'homme, bien qu'on n'en ait pas encore
plutôt du côté de cette dernière solution 401. tiré les conclusions conceptant la substance même de l'âme humaine.
391 Ep., 92, 8: Inrationalis pars animi duas babet parte., alteram animosam,
On serait porté à penser que les stoïciens postérieurs devaient néca&-
ambitiosam, impotentem, positam in adfectionibus, alteram -bumilem, langui- sairement arriver à ces conclusions: mais l 'histoire ne se développe
dam, voluptatibus deditam: illam effrenatam, meliorem tamen certe forliorem pas comme un raisonnement logique. On s'est désintéressé, après
aès digniorem mo reliquerunt; banc neee88ariam beatae vitae putaverunt, [in] Posidonius, de ces questions d'ordre métaphysique, pour s'occuper
enervem et abjeetam. uniquement de 1~homme et de sa conception de la vie.
898 De ira, 1, 8, 3: Non &eparatas iata eeaes deductasque habent sed affeetul
el ratio in meRus peiulque mutatio anim! est. - Ep., 113, 7: Idem animus in
'varias figuras eonvertitur. •
••
89~ Ep., 113, 1: Une fois de plus, l'expre88ion «animus quodammodo se
habena» ripond l la formule grecque «~tw n~ ËXOY ». .
400 Ep., 50, 6.
Fidèle à la cosmobio~ogie stoïcienne, Sénèque a appliqué les don-
401 A. BONBOITEB, Epictet und die 8tOtJ, Stuttgart, 1890, p. 63-64. E.RoBDE, nées de la psychologie au monde tout entier. Cette comparaison est
PIIYCM, p. 328. - D'après L. Stein (op. cit., l, p~ 196) l'immortalitê .serait même poussée jusque dans les détails: toute la constitution du mon-
·eonllid~ree par ~nèque comme incertaine au point de vue mêtaphysique, mais de est conçue sur le modèle de l 'o~ganisme humain. Les stoïciens
i~diapeJl8&ble au point de vue moral, ee que Bonhoffer n'admet pas. Cf. Ep.,
distinguent dans le corps humain deux éléments qui pénètrent l'or-
102, 2; 76, 16: ~agnus animUII deo pareat et quiclquid lex univeTs~ iubet,
.ine eunctatione patiatur: aut in meliorem emittitur vitam lueidius tranquil- ganisme tout entier et qui sont à 1'origin~ des différentes fQnçtioDJt
UUlque inter divin a man8uru8, But certe sine ull0 futuru8 ineOnllllOdQ BUI llaturae
remiaeebitur et revertetur in totum.
LE STOICI$KE 8ÉNtQUE 153
152
vitale!iJ, 1 savoir le· ~ et le souffle: or ces mêmes élémenu se l'épilepsie: le souffle vital est .enfermé dans une partie déterminée
Z.troUfeut daDa l'oJ:pD.Ïslne eosmiqne 4Oa• La juxtaposition de ces de l'organisme.
deux éléments ne nous étonnera guère, après ce que nous avons vu L'analogie entre la terre et l'organisme vivant este encore poussée
d~ns les écoles hippoc:ratiq1l,e et sicilienne ainSi que chez les anciens plus loin. En effet, il y IL dans l'être vivant un centre d'où partent
stOïciens, où ils sQnt très étroitement unis. TI semble bien qua, les courants pneumatiques E.t à -partir duquel ils traversent le corps
d'après Sénèq'Q.e, ce souffle cosmique ~e soit pas introduit du. de- tout E:ntier; il en est de même de la terre. Ce centre vital n'est pas
hors, coÏDlDe dans la phySiologie hippocratique, maÏ3 qu'il soit èaché situé à la surface, mais à l'intérieur de la couche terrestre; la preuve
au sein de· la terre, aipsi que l'enseignent les stoïciens et les méde- en est bien simple: c'est que les eaux peu profondes &ont calmes et
~bls sicilie~ dans le cq analogue de l'homme 4Of,. limpides, tandis que les océans profonds sont animés d'un mouve-
. L "e:xplication que dOIlDe Aristote des tremblements de terre est ment perpétuel, précisément paroo que les eaux profondes sont très
aJl&logne 1 celle des stoïciens: oûx liv o~v 'Ü~O)Q où~È yij a'C-nov ~'C1l, rapprochées de ce centre vital, qui anime notre globe 401. Il n'en va
_ '.!r ., , 1.., 'J!'I: _Cl...'
2 tOI.
cUlà m'riJ.La lTIÇ 'XLV1lGEO>~ udlV EGo)'WXU vVEV '(0 E,O) avavuJ.Ll(l)J.LEVOV • pas ainsi des courants pneumatiques qui atteignent la surface de la
quand 1'~ha1aison 3èche, qui se produit 1 l'intérieur de la terre, terre: ils n'ont plus la force de produire ce mouvement incessant
nQ trouve PIlS d'issue, elle se démène contre les parois de sa prison des ondes. Ce raisonnement est purement stoieien, I(-n ce sens qu'il
et secoue ainsi l'écorce terrestre. C'est là, semble-t..il, lUle explication met à l'origine de tout mouvement un courant pneumatique: « quid
physiolQgique d'un phénomène cosmique: Aristote l'indique d'aU- cursus et motus omnis, nonne intenti spiritus opera sunt'» 408. C'est
leurs en passant, on peut donner la même explication des convulsions dono le T6vo~ du pneuma vital qui est à l'origine de tous les mou-
et des SP$SDles qlÛ se produisent en certaines circoJlStances chez les vements: c'est-à-dire qu'il y a un va-et-vient continuel de courants
animQux f04I. Les médecins de l'école pneumatique recourent à la pneumatiques de 1'hégémonikon à la périphérie et inversement, va- .
mêJn8 Ülterprétation pour expliquer certaines maladies, comme p. eL et-vi€-nt qui prodUit tous les mouvements spontanés de l'être vivant.
Ce souffle qui traverse la terre n'est pas se'Ulement, un principe
~03 l!{4f. Q16Cie,f., VI, 14: Corp~ nostl1lD1 et 88l1gtÜlle irrigatur ei -œiritu ,
qui per ~. itinera a.~qrrit. I1abeD1llJ1 auteIll quaedam angustiora reeeptacula de coh.ésion, il est également la source de l'exubérance de vÏ€' qu'on
animae per que nihi1 amplius quam meat, quaedam patentiora in quibus col.. peut admirer sur la terre .09. La preuve en est enc~r€. très simple:
ligitur et; Ullde divi,cUtur in partes~ ~ie hoe totum, terranpn oJDJlÎnm. corpus' et. aussi longtemps que les plantes ont leurs racines plongées dans la
aq~, ~uae ~~ ~gtWÜS tenant, ~ v~ntis, quoI nihi1 aliud quis quam &ni- terre, eUes croissent et se développt-nt normalement; dès qu'on les
D1~ v~nr~t~ pervi~ est. ....". n'après K. ~ardt (Po,eido,!,io., p. 160, n. 1), arrache, elles se dessèchent et dépérissent rapid~:ment. C'est là. pour
l~ ~ap~ 16 et le d6but dl! chap. 11 expose~~ la conception de PosidollÎus, tan-
die qqe le du'p. H 1 'bispire plutôt d'Asclépiodote, un disciple du philosophe Sénèque une preuve décisive du fait que le principe de vie et de
cl 'Apam~~- f; 80 llii.~n wi,r denn Poseidou.ios mit Asklepiodot von Seneu ,:u- croissance est caché au sein de la· terre: c'est le souffle vital qui,
~enge&fbej.~t;:t. - ]? Qltramare (~~ue, Que.rtion.t Mtllrelle., Paris, traversant la couche de la terre, pénètre dans les raeines des plantes,
192~, II, p. ~67, ll. 1) ~stime que le chap. 14 expose 1~ doctrine stoïcienne s'introduit dans la tige et· la pousse à se développer continudIe-
~ prob~bl~ment; -cen~ d~ fosidot»lJ.8; ces d~ux ~apitre., ne diffèrent en 8Qmme
que .W 1IJl poiD,t; ·d ',-ptè, le ~ap. l,4, le Bouffle qqi est eause des tremblements
de ~mJ ~n~tr., du dehors au sein de la terre, tandis que, d'après le chap. 1~, 40f N4f. gtUU8f., VI, 24: ergo yerialmUeest tenam ex ·alto moven et illic
~ qWifU.t eÏlt en.fe.rm~ au plUf profond de noUe globe: c'est cetW dernière spiritam in eavemis bagentibus colleipL
_expU~tioD, q~ e~ ...a.o~t6e p,-r Sénèque. 408 N 4f. qUiH.rt., II, 6.

.C)t No,f~ Q~,"., VI, 16, 401 N4t. quae.rt., VI, 16: NOIl esae tenam line -œi.ritu palam est: nOIl tan-
-tOG WST.~ J(6.ior., :a 8, 366 a 3. 'frad. T,alcO'l': • il en résulte que ce n'est tum ilIo dico, quo se tenet et partes lui jungit, qui mest etiam suis mortuis..
Jl.Î J~~u, JQ la tent qu,i est la eaulI8 des tremblem~ts de terre, mais le louffie, que eorporibus, sed illo dico vitali et vegeto et. alente omnia. - On peut comparer
c '~t.-'~ qupd· ~ qui est e~a16 l 1'e:xtérie~r 118 troqve çou1~r • l 'in~rle"r ee texte aux expre88Îona posidoniennes, que nous aVODI citées plus haut: vU
d~ 1-. tene:t~ prom"8tJfKli et MU.f(J gig"Mfldi; J. Heinemann (op. oit., II, 32) t'stime d '~eurl
~~ 4lJ,lST., wi4~, 366 b 25-30. Clue le :vhilo80vhe d'Avam6e es~ ~ ~u.r~ de ce ~8:888ie.
1
154 LE STOICISlŒ SÉNtQUE 155
ment flO. Chaque plànte n'a donc pas un~ vie pleinement indid- physiologie humaine: de même que, chez 1'homme, le pneuma psychi-
duelle; elle est· traversée par le souffle puissant qui anime la terre que est ~'ntretenu par les effluves du sang, ainsi les astres se nour-
tout entière. rissent du souffle qui remonte de la terre •. Une conception analogue
Certains phénomènes de la nature montrent à l'évidenee qu'il est attribuée par Cicéron à Cléanthe; lui aussi enseigne qu'un corps
€1l est bien ainsi: si les tiges de certaines plantes bien frêles par- igné ne peut subsiste·r sans nourriture·: le soleil, la lune et les autres
viennent à introduire leurs racines dans lei rochers et même à les astres ont donc besoin de se nourrir; les eXhalaisons qui se dégagent
fendre, ce n'est évidemment pas en vertu de leur force propre, mais des océans leur servent d'aliment U3. Cette concepti.on a probable-
paree qu'elles sont animé€s d'un souffle plus puissant: ceci se com- ment été reprise par Posidonius 41~. Ces explications diffèrent de
prend' aisément, du moment qu'on admet qu'elles sont dirigées par celle de Sénèque en ce que, pour ce dernier, les effluves pneumati-
le pneuma qui traverse la terre .11. ques remontent de l'intérieur de la terre, et non pas du fond de la
En parlant des tremblements de terre, nous avons vu que le 80~­ mer.
fle vital ne reste pas confiné à.l'intérieur de laterr.e sans que Tout cet exposé prouve que la terre occupe une place de premier
cette compression très passagère ne produise les catastrophes les plus plan dans l'univers de Sénèque. Elle est le grand réservoir où le
graves. Normalement ce pneuma se dégage de la terre p~r des mil- pneuma vital ,du cosmos est conservé. C'est dans ses flancs que la
liers d'o~vertures et c'est ainsi qu'il sert dfl nourriture aux corps nourriture même des astres est· précieusement gardée. On ne pour-
célestes 412. Nous trouvons i~i une fois de pIns une application de la rait eepen4ant pas en conclure que Sénèque ait établi 1'hégémoni-

410 Nat. quMt., VI, 16: Hunc (acil. vitalem sphitum) niai baberet (seil.
terra), quomodo tot arbutis spiritum infunderet non aliunde viventibus e~ tot
satîs' Quemadmodum tam diversas radices aliter atque aliter in se mersas
! kon d~ cosmos au centre' de la terre: ce serait une r~volution coper-
nicienne à rebours dans le systèllle stoïcien. Sénèque déclare que ce
souffle vital sert de nourriture au monde céleste; c'est qu'il recon-
naît ·à celui-ci la 'même suprématie dans l'univers que Posidonius.
fovere1; quasdam summa receptas parte, quasdam altius tractas, nisi m~ltum Nous sommes amenés ainsi tout naturellement à dire U:~ mot des
baberet animae tam multa, tam varia generantis et baU8tu atque alimento sui conceptions théologiqu~ de Sénèque. Toutefois nous sommes embar-
educantis. dt. Nat. quae.t., n, 6. rassés une fois de plus par le désintéressement qu'il manifeste à
elCiRON, De Mt. deonnn, n, 10, 26: Longa est oratio multaequerationes
quibus doceri possit omnia, quae terra concipiat semina quaeque ipsa ex se l'égard des questions métaphysiqu€s. Le philosophe romain reste
generata stirpibus in!aa contineat ea temperatione ealorla et oriri et augescere. fidèle à l'immanentisme stoïcien, sans cependant chercher à déter-
_ Le terme calor de Cicéron correspond à celui de '1'iritw, employé par Sénè- miner avec précision la nature de la divinité et ses rdations avec le
que: ici encore 1& dépendance des deu auteurs à l'égard de Po sidonius est monde. Le Dieu tout-puissant, ou la raison incorporelle, au sens
très probable. Cf. VIRGILE, Enéide, VI, 724: caelum ac terras camposque liquen-
stoïcien, ou le pneuma qui pénètre la réalité tout entière, ou le dEstin
tel... spiritus intus alite .
Ui Nat. qtl.Mn., n, 6: Parvula admodum sernina et quorum exilitas in eom- .
missura lapidum locum invenit, in tantum co~vale8Cunt ut ingentia saxa detur- 411 ClCDoN, D6 Mt. cfeorum, nI, 37, SVF, l,SOI: Quid enim' Non eiadem
bent et monumenta dissolvant. Scopulos interÏIn rupesque radices minutissimae ",obis placet . omnem ignem pastue indigere, nec permanere ullo -modo poue,
ao tenuissimae findunt: boo quid est aliud quam intentio spiritus aine qua niai àlitar: aU autem solem, lnnam, reUqua astra aquis, alia dulcibus, alia
nibU validum est. marinia' eamque cauum Cleantbes adfert, cur se sol referat nec longiuepro-
U2 Nat. quaesf., VI, 16: Totum boc caelum, quod igneus aether mundi grediatur 80lstitiaU orbi itemque brumali, ne longius. discedat a cibo. - Clet-
summa pars claudit, omnes hae stellae, quarom definiri non potest numet'1ls, RON, ibid., TI, 40, SVF, l, 504: c ergo» lnquit (lCiL' Cleanthes) c cum 101
omnis hio caelestiûm coetuset ut alia praeteream, bic tam prope a nobis cur- igneus sit Oeeanique alatur humoribus, quia nullus ignis sine pastu atiquo
Ium ageu vel omni terrarum ambitu non semel maior, alimenta ex terra tra- posset permanere••• ». - Ct. A..fTros, Plac., II, 11, 4, SVF, II, 690: ~QcixAeL~~
hunt et inter se partiuntur nec ullo alio scilicet quam halita terrarum 8ustinen- xa.i. ot ~~oiücot ~Qécpeoita.L ~oùç ciatÉQ«; lx 'ri); bnydou avuituf'uiaeoo;. .
tUf. Hoc illis alimentum, hic pastus est. Non posset autem tam multa tantoque 4H MACBOBB, 8at., l, 23, 2, SVF, l, 501: Ideo enim, sicut et Posidoniul et
88 ipsa maiora nutrire, nisi plel1& e~~ ~ae, quam t>er diem ~ noctePl ab Oleanthee affirmant, solis mcatus a plaga, quae usta dicituf, non reeedit, quia
oPUlibue partibue lUi tQdit, eub ipsa eq,rrit Oceanu, qui terr~m ambit et dividit.
156 LE 8TOICI8lŒ
. Ji'
implacable, toutes ces conceptions se valent aux yeux de Bmèque: spoolaleme·nt de la faculté rationnelle. Il y a donc chez lui un dua-
o'est, que MUS doute il les considère comme des aspects limités d'une lisme bien tranché,' dualisme de l'âme et du corps et, d'autre part,
réalité infiniment plus riche 415. dualisme de l 'hégémonikon et des parties inférieures- de notre prin-
Le dualisme psychologique de Sénèque n'a pas été sans influence cipe vital. C&pe~ant cet~ tintroduetion 4 'éléments platoniciens
su.r ses conception.s théologiqu~: la relation entre. la matière. e~ le dans la doctrine stoïcienne a laissé intacte sa conception de l'âme:
souffle vital chez l 'homme est la même que celle qui existe entre le il adopte sur' ce point la doetrine traditionnelle sans y apporter de
pneuma. cosmique et la matière du monde 411. Le souffle divin qui précisions bien nettes. n ne serait pas exact cependallt d~ qualifier
anime l'univers trouve. donc la matière devant lui ~t e'est sur cette le stoïcisme de matérialisme grossier: en effet, bien qut' les philo-
matière que sa Causalité, s'exerce.. n· en résulte que l'action divine sophes de l'Ecale mettent à la base de leur systèD1€' le principe
n'est pas tout à fait indépendante de la plasticitê de cet élément « quidquid facit, oorpus esf », cette corporéité est plutôt synonyme
matériel: Sénèque y trouve une explication facile de la souffrance de « réalité», « que·lque chose qui existe réellement». C'est là pro-
et du mal dans le monde. En ~ff~t, ces imperfections sont inhéren- bablement une attitude défensive que les stoïeiens ont prise contre
.tes à. la matière, qui ne peut pas être transformée par le pneuma les sceptiques. Tertullien adopre·ra plus tard la même conception
divin 411:. e'est pourquoi Dieu a armé et fortifié les hommeS pour contre l'idéalisme des gnostiques.
qu'ils ne succombent pas sous le poids de leurs misères, mais qu'ils 2. Sénèque parle aussi d'un' pn'euma cosmique, qui pénètN la

!
les supportent vaiUamment 418. terre tout ent~ère, qui fait pousser les plantes et qui sert de nourri-
ture ~ux corps célestes. Ce pneuma est considéré par lui comme une
••* des. formes ou un des aspects de la .divinité: bien que ce souffle soit
répandu à trav€·rs l'univers, i! est conservé en grande quantité au
Nous n'avons plus qu'à tirer l~ conclusions de 1'~'Xposé que nous sein de la terre. il ne semble pas cependant qu'il faille en conclure
avons: donné de la pneumatologie de Sénèque: que l 'hégémonikon du monde soit localisé au centre de notre globe;
en effet, ce souffle vital semble avoir un rôle subordonné à l'égard
1'. En ce qui concerne le. pneuma psychique, le philosophe insiste
du. monde astral, puisqu'il lui sert de nourriture: c'est que la qua-
plus que ses prédécesseurs sur le caractère divin de notre âme et
lité du feu céleste dépasse infiniment celle de la chaleur terres-
tre 41'. Cette distinction avait d'ailleurs été faite déjà par les anciens
41:1, Dial." XII, 8: Id aetum eltt, mihi erede, ab illo quiaquis formator uni-
verai fnit, sive ille deu8 et poten8 omnium, sive ineorporalis ratio ingentium stoïciens. Cependant lé fait de considérer la terre comme le maga-
operum. a,ltifex, sive divinus spiritua per omnia mmma ae minima aequali sin où se conservent les réserves de vie de l'univers, a augmenté
intentione diffuau8,. sive fatum et immutabilia eausalUDl inter se eobaerentium l'ilnportance de notre planète dans le système du monde de Sénè-
serie•••• q~e: ce géocentrisme n'a évidemment pas favorisé' une con~eption
418, Ep~,. 65, 23: Unive~a ex materia et ex deo eonstant. Deu8 iata tempe-
orI~ntée vers 1& transcendance de la divinité. -
rat•.•. Quem in hoc' mundo deus obtinet, hune in homiDe animul.
411 Dé pt:ovid., 5. 9: Non poteat artifex mutare materiam. - Sénèque
•.'6earte ici,. ..ou. l'influence du platonisme, du panlogisme de8 aneiens atoï-
eièns i; d •. Id. HEINzE, op. cit., p~ 138, surtout la note' 2. - La conception de
Chryaippe nous. est connue· par. Plutarque (Comm. not., 33, 10r6 C): eN. yciQ ii ye
Originaire de Phrygie,. où l'ap&tre Paul avait. apporté le message
v)."1. 'to. ~. È;. Éo.vri)ç, :ltU()ÉOX"Ixev.
418 De pro"itl, 6, 6:: Dieu, dit «Quia non poteram V08 istia (seiL malis) Illb·
de L'évangile, :Épictète est évidémment entré en contact avec la doc-
du cere, anim08' veatros ad\'eraua omnia arma\'i ». - Le problème du mal, tout ~e ehréti.en.n~: n fut conduit ~ Rome eolnme esclave d'Épaphro-
comme celui du libre arbitre, a ~~ de tout. temps la BOuree d'une des grandes anti- dIte et, pUJoSqu 11 y a séjourné pend.ant plusieurs années, il a pu
nomie. du système stoïcien, Cf. ED. BI;V4N, ~fQÏiçieM ~f 8oe,f~,"" tr~ L.
B4VPJWl, p. 45 BBq. 41. Nat. qUGed., II, 13 et 24.
15~

~es êxpressions indiquent que le solitaire de Nicopolis n'a pas iden-


admirer la patience surhumaine des martyrs, qui sacrifiaient lé\!!>
ne pour la foi au Christ. Sous l'empereur Domitien il fut banni tifié complètement l 'homme et Dieu, pas pius que Posidonius et
avec les autres philosophes et se retira à Nicopolis, en Épire, où Sénèque, qui ont égaleme·nt souligné cette parenté avec la divinité 423.
il groupa autour de lui un cercle d'élèves dévoués, auxquels il expo- Le germe de vie divine qui a été déposé· dans chaque homme, est
sait sa conception_ de la vie et ses maximes de morale f20. . appelé par Épictète, le mrEÜJ.I.(l ou leJ'tVEUJ.l.clnov. Il indique par là
La philosophie d'Épictète se caractérise par le même déBintéres~ comment il entend la nature ·de notre principe vital. Ce terme ne
sement à l'égard des questions purement spéculativeS, que nous se rencontre pas souvent sous sa plume, ce qui se' ·comprend aisé-
avons relevé ~éjà chez Sénèque. Ce scepticisme a brisé l'~n spon- ment puisque le genre de questions dans leque·l il devrait intervenir
tané de la pensée métaphysique et les philosophes sloiciensont n'intéresse guère l'auteur. Ce n'est qu'incidemment, à l'occasion dt':
renoDc6 aux constructions audacieuses qu'avaient élevées leS grands l'une ou de l'autre maxime de vie, qu'il en parle, sans faire le moin-
maîtres de la pensée grecque. Tous les efforts sont· centrés sur le dre effort pour en préciser la signification: ce terme sembit, dési-
problème de la vie, qui s'impose. constamment à notre attention et gner, avec une nuance de mépris, la substance de l'âme, qui est
que nous ne saurions pas éviter. C'est de ce point de vue qu'il faut considérée, selon la doctrine traditionnelle de l'école, comme un
comprendr~ l'insistance Bovee laquelle Épictète affirme une paren~ souffle chaud. Ainsi, en parlant· de la mort, Épictète dit qu'elle est
intime entre· 1'homme et Dieu: nous sommes des fragments déta~hes la séparation du corps et du J'tvEU! •.clnov : il faut bien, en effet, que
de la divinité; chaque homme porte en lui une parcelle de la divi- ces deux principes constitutifs de notre être soient séparés mainte-
nité présente en toutes choses 421. C'est que les hommes se sentent nant ou plus tard, car autrefois ils n'étaient pas non plus réunis;
de plus en plus perdus dans l'immensité de l'empire romain. TI en l'évolution périodique du monde exige que les âmes animent un
résulte qu'ils éprouvent de plus en. plus le besoin d'un Di.eu qui ne organisme pe·ndant un certain temps et qu ~elles· s'en séparent par
soit pas 'étranger à leurs préoccupations :et à leurs souffrances: la la suite 424. On n'est pas en droit de conclure de ce texte qu'Épictète
divinité d'Aristote, qui vit en dehors du monde sans même le con- était partisan de la préexistence des âmes: ce qui préexiste évidem-
naître, ne peut plus satisfaire les esprits; l'immanentisme des stoï- ment, c'est la substance de l'âme en tant que pneuma divin, mais
ciens est né de ce besoin et c'est sous l'influence de cette u·ndance elle n'existe pas encore en tant que conscience individuelle ou, pour
qu'il Se développe de plus t'Il plus. Cependant cette participation parler le langage d'Épictète, notre pneuma psychique n'était 'pas
à la substance de Dieu n'enlève pas. à l'homme son individualité eIi~ore détaché du pneuma divin, avant son entrée dans le corps 425.
et. son indépendance; c'est là 16 st·ns qu'Épictète semble attacher Nous avons vu, en effet, qu'il y a dans la philosophie grecque une
au terme àJ'tomtaaJ.1a: nous sommes des parties de Dieu tout en étant corrélation régulière entre la préexistence des âmes et leur survie
détachés de lui: car nous sommes vraiment principes d'activité libre après la mort. Or il semble bien qu~ la position d'Épictète sur ce
avec toute la responsabilité qui en résulte. Cette indépendanc~ est dernier point ~t beaucoup plus nette que celle de Sénèque et de
même· si grande que Di~:u ne connaît pas tous mes actes et tous mes Marc-Aurèle et qu'il a opté. décidément pour. la dissolution aussi
mouvements, précisément parce qu'ils me sont vraiment propres 422.
Épictète répète bien souvent que nous sommes de la parenté· de 423 Diu., I, 9, 13: Ne sommei-DOUS pas: cruyyeveiç 'fOü 9EOÜ xat È~iitrY
Dieu, que nous descendons de Dieu, que Dieu est notre père: toutes ilT)lV6al'f:V; - DiB••, l, 13, 3: Noua avou ·toua Zeus .eomme x~ et DOUS
lommes njç «ùriiç civœ&v xo.'ta.60lljç. Cf. Diu., 1, 1, 12; l, 3, 2; l, 9, 6 ete. .
420 1.LDRZroN, Histoire· du dol/me de la TrinitA, II, Paris, 1928, pp. 36-52. ~24 Diu., n,l, 15: 9uv~'toç d Èanv; f.LOQf.LOlwELOV. ~TQ~ aÙ'to "a'tuf'Uin,
421 Diu., II, 8, 11:· aù œtocmOOJAAl et 'tOü 9EOÜ; "'EXE"; 'fL i:v OEo.mcp JdQo~ (ôoü 7t~ oü Mxve,. To aWJ&4TLOV ôd XWQl.O"8iiva, TOU :tvwJ'U'tCou, &ç 7tQOl'EQov
. . .
btCvou. ÈXEXOOQLO'tO, " VÜV" ÜCJfEQOV. TL oùv c.iyavaxniç Et YÜV; Et yâQ J'Ta \'ÜV, ÜCJfEQOV•
. ~ DiB•• , l, 14, 6to.\ 'PUxo.1. fAÈY Wtcoç do1.v È'VôEl)E~VCn xu.1. ouvu.q>E'iç :tcp 9Eq, ALà TL; '[vu 1) XEQLOOoç Ù~TC1' 1'00 ~6cJf'OU~
~'tL o.Vroü tWQUl oùoo.t ,,0.1. WtOmtOOJAAlTu., crU 7tOVtOIj; Ô· o.VrOOv "LvTtJAAlToç aTl otxdou 4~ A. BoNBOFFER, Epictet und die St04, p. 53.
tw.1. CN~ () 9EOlj; o.ta6âvE'to.L.
1S1
bien de l'âme que_ du corps 428. P08idonius revendiquait la ~ie de iequei ils sont établis; dès que celui-ci recouvre sa tranquillité anw.
l'âme parce· qu'il la considérait surtout comme principe de cohé- rieure, ces qualités de l'âme réapparaissent également 428• Nous savons
sion: au moment de la mort, dù elld se sépare du corps, il n'y a qu'Épictète a partagé la conception de Zénon et de Cléanthe au
aucune raison pour qu'elle se dissolve comme le corps, car, tandis sujet de la cpavtaO"La: ill 'a conçue comme une TÛXOOO"I,Ç Èv 1PVX.ii Ut.
que celui-ci a pe-rc:1u son principe d'unité, elle ·Ie trouve en elle- L'image qu'il emploie ici montre assez bien la nature de cette
même. Ces considérations d'ordre physique ont disparu de l'hori- roncuO"tÇ : de même que les maisons qui se trouvent au bord d'une
zon philosophique. et elles ont fait .place 1 un évolutionnisme pessi- e·au claire, se mirent dans s~ surface .limpide, ainsi les objets exté-
miste: l'histoire du monde se résume dans des -agrégations passa- rieurs viennent se mirer dans notre pneuma psychique; il e·n résulte
gères et des dissolutions perpétuelles d'éléments matériels.: .Lva Tl é..videmment qu'ils sont influencés par l'état actuel de ce pneuma.
"EOLoÔo; àVlh}taL . Epictète fait don~ allusion ici à un a priori d'ordre ontologique, qui
Les représentants de l'ancienne école enseigliaient qu, ~otre pneu- détermine la nature de notre connaissance. Il en est de même des
ma psychiq"ue. se nourrit d'effluves du sang: c'est pourquoi· ils.le vertus et des dispositions que nous avons acquises à force de répéti-
considé~aient comme un "vriJW aVl.UPVtOV, contrairement·1 1a ,con- tions: un trouble passager de notre pneuma psychique peut les faire
ception de certains ~édecins qui faisaient dérivf.·r -notre souffle- disparaître momentanément, mais ils réapparaissent dès que le calme
vital de l'air aspiré, celui-ci ayant subi dans -1'organisme une cer- est rétabli. Il est intéressant de noter ici que le pneuma est considéré
taine épuration. A. Bonhoffer pense qu'Épictète s'est écarté sur ce par Épictète comme le substrat des vertus et des arts: ta :7tVEÜJA,a Èep'
point de la doctrine traditionnelle du Portique, parce qu'il nous o~ I::LO"LV ; cette conception diffère assez nettement de celle de Sénè-
parle avec un certain mépris du sang, le mettant sur le même pied que, qui définissait la vertu comme un :7tVEÜJA,a nroç Ëlov, c 'est-à-dir~
que le corps inanimé 427. Nous croyons que cette conclusion. n'est pas comme un état de notre souffle vital. Épictète ne considère pas ces
fondée et que la manière de parler-d'Épictète est due à son fata- vertus comme des manières d'être de notre pneuma, mais pluiôt
lisme pessimiste. Nous avons déjà noté plus haut qu'il fait montre comme les nOtOt1)tEÇ des anciens stoïciens, qui étaient conçues com-
aussi parfois d'un ce·rtain mépris à l'endroit de notre souffle vital. me des réalités corporelles.
le diminutif nVE'UJUltLOV, qui a été repris par Marc-Aurèle, en té- Les anciens stoïciens expliquent la sensation par un courant pneu-
moigne assez clairement. matique qui part de l 'hégéroonikon pour se diriger vers les organes
Ce pneuma psychique est considéré par Épictète comme le sujet sensoriels, p- ex. les yeux ou les oreilles; c'est là que le pneuma
immédiat de nos connaissances et de nos V(·rtus. Dans un de ses entre en contact avee l'objet extérieur, soit directement soit indi-
textes, il compare l'âme à un bassin rempli: nos cpaVtaoUlL sont com- rectement par l'intermédiaire de l'air qui est situé (·ntre l'organe
me l'éclat de la lumière qui y tombe; quand l'eau est en mouve- et l'objet en question: le courant pneumatique produit dans l'air
ment, cet éclat semble être mû également, bien qu'il ne l~ soit pas. ambiant une certaine tellBÏon, qui réalise le contact entre l'organe
Quand quelqu'un est plongé dans l'obscurité, les arts et les vertus et l'objet Épictète accepte' également I~ nécessité du courant pn:eu~
ne sont pas brouillés et confondus, mais seulement le pneuma dans matique ~mme messager -entre les organes et l'hégémonikon: il va
même plus loin, puisqu'il admet que ce courant peut dép~sser l'or-
4.26 A.. BONBOl'tu, op. cit~, p. 66-67: c Von der Ansehauung seiner Schula gane seDBOriel et entrer directement en contact· avec l'objet ext~
enttemt lich Epietet also nur dadureh, du. er den &hein von Unsterbliehkeit,
welchen die Stoiker noch beatehen lienen (T'lUe., l, 77) voUends zerstOrt hat. 428 Düa.-, nI, 3, 20: OtOv 'an la UxeM) 'l'OÙ Ua'tDÇ 'tOI.OÜ'tOV 1) ~, ·otov 1)
Die. wu von seinem Standpunkt au nur -konsequent; denn weil er ein selb- a1ÏyiJ 1) ~mO\HJ(l .'t<l» 00a't" 'tO&OÜTOV at fPUV'E'uoCc:u. -Oruv oUv 1"0 voo,Q XL'YI}{}fi,
ltüdigea Fortleben nieht andel'8 denn alI selbatbeWW18tes, peraonliehes bitte OOxei,œv xall) aVril XLveia&aL, 00 fdytOL xLvei~a... ~ MUV 'tOLVUV CJXO'tœDjj 't~,
denken konnen, BO musate er seinen IODstigenAnsehauungen gemisl ganz dar~ oüx al Ux;vœ xcd at clon-ai. cnryxÉovrcu., dllà 'to ~f.UX, icp' cW dcYLv. xa'tacf.c(ivtoç
auf veniehten ». ai xaitÉcnUtCII. xWœiva. .
421 BoNBOI'l"D, 0', cit., p. 45. 421 BoNBOITER, op. cit., p. 138.139.
Il
16:1
riem: ce pneuma souple et agile, qui va pour ainsi·dire tâter Itobj~ toujours la voie que la conscience ilidique comme étant la meil-
1& façonne d'apris son modèle pour en transmettre l'image l 1'h~é­ leure 484. Cette explieation matérialiste de l'activité de la volonté
momon 410. On ne peut certei pas dire que cette ~xp1ieation est n'est pas une innovation dans la philosophie du Portiqu<:: noua
moins mat6rialiste que celle des anciens maîtres de l'école. avons vu à plusieurs reprises que tous les· phénomènes de ia con-
On retrouve 6galement dans les écrits d'Épictète, 1& notion du naissance étaient expliqués de cette façon. Ce qui est plus signifi-
'tovoç, dont nous avons ·vu .. qu'elle est .en rapport direct avec la catif, c '~t que le sommeil est considéré comme une détente du
nature pne~tique. de l'âme: ·elle est un état. de tension, provenant :rovoç sensitif dans la région de 1'hégénionikon 435. Il·.n 'y avait donc
du mouvement incessant du pneuma allant du. centre lIa périphérie vraiment qu'un pas à faire p~ur expliquer toute activité volontaire
et inversement. Chrysippe avait déjl mis ce mouvement centrifuge comme UlIle tension matérielle d.e notre pneuma psychique. On
et centripète en rapport avec les qualités physiques des corps, c'est- pourrait croire à première vue que ce matérialisme intégral ne peut
l-dire avec la cohésion et l'étendue. Épictète y ràttache aussi la aller de pair a~c l'élévation de l'idéal moral qu'Épictète propose
fermeté dans les décisions: dans son chapitre,. plein d'ironie, S\ll" les et avec la profondeur de son· sentiment religieux. Q€'pendant nous
Pœ qui ne veulent jamais chanier d'avis, il parle du tcSvoç d~un avons constaté le même amalgame dans les systèmes de Posidonilis et
délirant, phénomène morbide de l'âme,. ;qui a besoin d'être traité de Sénèque: alors que le p~mier appelle l'âme un 8a(....oov, que nous
pour guêrir: œ sont là des ....avlXOL tOVOl, ou plutôt c'est de l' dto- devons suivre fidèltement dans la conduite de notre vie·, le secOnd
vw al. Épictète semble avoir principalement en vue l'obstination parle d'üne parcelle .,du souffle ·divin qui est immergée dans notre
entêtée avec laquelle certains hommes restent enfermés dans une con- corps. Si nous r€'neontrons les mênies expressions sous la plumè
ception de vie, même après avoir entrevu qu'elle n'est pas saine: d '~pictète 436, c'est que lui lion plus n'a perçu le lien étroit qui
en effet, quand l'obstination orgueilleuse s'ajoute à la ·pente natu- relie le caractère absolu de notre connaissance .et df: notre vouloir
relle de 1~âme faible vers le mal, .cette maladie pSychique devient à la nature inunatérielle de leur principe: puisque les stoïciE:IÏS
ingu&issable "1. réservaient toute activité âU êtres matériels,· ils ont conçu Dieu et
A cela s'oppose la tension saine et vigoureuse, n,tov·w : celle-ci son activité comme matériels (.t il n'est donc pas étonnant que l'âme
se caractérise par la fermeté sereine et inébranlable dans les déci- soit matérielle, tout en é14nt divine.
sions vertueuses. C'est pourquoi il est nécessaire <1:'eX8lD.Ï.D:er la. . Épictète ·nes 'appuie donc pas, comme Sénèque, sur l'éclectisme
nature morale de ce qu'on a décidé, avant de s'y cantonner 433 : cette de Posidonius: il marque plutôt un retour au matérialisme "intégral
MOVLa doit principalement être vigoureuse, quand les passions trou- de l'ancienne école.. C'est pourquoi il a abandonné également le
blent le calme de la vie: il est bien difficile, dans ces cas, de suivre dualisme platonicien· que le "-philosophe d'Apamée avait introduit
.dans ~n système 43~•• Aussi, quand il parle de ce qu'il y a de plus
480 Diu., II, 23, 3: dxii oW 001.;' 9sOç Ocph1fA.OiIç Éoo,xev, elxj mreü~
~ o.lrtotç cM(OÇ toxuQOv ml cpllOn:xvov, mene fUlXQàv È;LXVoUJ&nOV clva.- 434 Dia., IV, l, 141: xo.C'tOI. 'tchr tt!v {,x' ÉQon'oç üvo.yxa~o~ 't1.,,0t.e1v "CIQà
J.Uio<O>EoDw. 'to"ç mouç 't00v ;'QCI)pévrov; <?mt> notoç uyp:'J..oç cM-~ ~ùç 'to cpclLv6JŒYOV ~ cif'U I&èv 6Q<iM0. 'tOtÏl'ELVOV, ÜJ.&o. 3' oüx isevtoVOÜV'ta. Oxolou--
ml hLt&d:~ç ; iHiC1CU cMcP ln t.&ciUov ü., 'tLÇ avyyvcÎlf.L1)C; ~wv {,xoM6oL, ci", mo 'tl.voç fJUIiou
8

411 Diu., II, 15, 2: dllà "Qcinov Vy~ dVUL 3t:t 'to uxQ"Jlivov. e~ ydo dva.1.
'r~ I:v cJ(.Otul'tL, dU' ~ VyuUVOVfL, 00ç ùitÂown· âv ai f'Ol. q>()EVL'tLXOÜ 'tOvO\1Ç
h&UMin[ç] KU' cUa.~oveVn h' a.1'1Totç, ËQro GO"OTL uvftQCI)ne, ~1}"tE:1. 'tOv ~ro.
.5
ka.t 'tQÔ:rrov 'tLvd 9dou ~'feCJX1)Jdvov.
DIOO. LAo, vu, 158: Tbv 3è ~ ·yLvecritu.. lxluof'ivou 'l'OÙ o.tofh}'I'uwO
't6vou "eqi. 'to "'Y2f.LO'Yt.XÔV.
.

CJOVfQ.. Toiito OW dol. 'tOvOL, cUl' ù'tovw.. - Cfr. DiB,., II, 15, 17. 4S4I Diu., I, 14, 12; In, 22, 53.
432 Diu., II, 15, 20: O\TrCl)ç mi. ~ç "",xii, MOU J1ÈV x).(WI. ci&l)lov lxel.· 431 Stein (op. cit., p. 200) pr6tenc1 qu'Épictète a repris le dualisme psyeho-
cnuv &1 xaL 'tOvoç "QoaO 'tep x).(tulTL 'toVrlp xat TÙ CPOQ~ 'tOte yCVlTUL JO xaxov logique de Posidoniul, ou qu'il a tout au moine h6sitê, comme ~nèque et Marc-
ù6cn1ih)'tov mi. ùcteQWu:vtov. Aurèle, entre le mOnUme et le dualisme. - BonhoUer (op. oit., p. 92-93) .'est
a, Diu., II, 15, 8: 06 9U.eLÇ Tilv ÙQxitv cnf)oo... "o.i. 'tov gepiÀl.ov, 'to XQ'ip,U oppos6 l bon droit 1 cette thàee, qui, d'après lui, ne peut se r6cla.mer Mrieuae-
~ ncneQov Vydç fi 06X Vyt.iç, mi. WcCI)Ç ).o""Ov o~o&J.W1., o.\nq, "",,v men~ que d'un seul passage (Du•., IV, l, 84); celui-ci doit d'ailleurs être
w'tovw.v, ri)., oocpUMwv; - Ct. Di••., II, 15, 19. . interprétê dans le sena de l'ancien stoieiame.
MARC-AURtLE 165
lM tt STé)JCi~
Dieu. Comme il ressort de l'analyse que nous avons faite il est
~lev6 dans l'homme, il ne .'agit pas là d'une partie distiDetè et.
I~parée mais d'une manière d'être qui embrasse la personnalité· tout
même parfois assez dUficile de dégager l'opinion exacte qu a en- ,il
seignée, et quand on y parvient on ne sait pas encore. comment il
entière : cette expression a donc Une signification abstraite et allé-
l'a fondée, ni surtout, s'il l'a fait. D'autre part, il y a dans la philo-
gorique 438. En réalité notre pneuma psychique est purement maté-
sophie de ce solitaire un pes.'Jimisme sombre: il suffit de lire ses
riel, sans qu'on puisse dire toutefois s'il est composé des deux élé-
sentences sur la brièveté de la vie et l'attitude qui s'impose devant
ments supérieurs et actifs ou s'i! est constitué d'une substance supé-
rieure .ux quatre éléments 431.
la mort, pour s'apercevoir dc ce fatalisme aveugle devant les coups
les plus durs de la vic. Toute sa philosophie se résume dans cette
attitude d'acceptation et de raidissement en face des perspectives les
••• plus sombres de l'existence humaine; Ces deux tendances, qui sont
caractéristiques de sa pensée, n'étaient évidemment pas de nature
à le pousser vers des conceptions plus spiritualistes.
Un -mot pour eonclur~. La pneumatologie d'Épictète est tris tra-
ditionnelle. n "emploie le terme :rcVEÜJA,Œ dans le sens que l'ancienne
école stoïcienne lui avait déjà accordé; son explication de la con-
8. MARc-AunÈLE.
naissance sensible est tout à fait dans la même ligne, et sa notion
du TOvoç, dont il se sert pour expliquer la fermeté de nos décisions
Les pensées que l'empereur Marc-Aurèle a écrites pour lui-même
volontaires, n'est qu'une application des principes traditionnels de
(Ei.ç ÉauTÔV)r ne nous donnent pas un exposé systématique de sa
l'école. D'autre part, au lieu de continuer dans la voie ouverte par
pensée ph~losophique: ce sont des réfle'Dons décousues, sur différents
Cléanthe et Posidoni:us qui, par l'introduction d'éléments platoni-
sujets qu'il notait le soir quand il s'était retiré seul dans sa tente
ciens,préparaient la spiritualisation de notre principe vital,·il a
prétorienne pour méditer sur le sens profond de la vie humaine et
plutôt repris le matérialisme i~tégral de l'ancienne école. La pensée
décbüfrer l'énigme de notre destinée. Il y a cependant sous ces
d '1;pietète constitue donc plutôt un pas en arrière dans l'évolution
pensées éparses un système unique, qui soutient les rêfle'xions sur
que nons avons prise comme objet de notre étude. C'estqùe, d'une
les dUférents sujets et qui est sous-jacent aux diverses doctrines
part, la pensée d'Épictète n'est pas du tout métaphysique; il n'a
qu'il y expose: nous n'entendons pas seulement par là des thèmes
pas véritablement scruté les problèmes de la nature de l'âme et de
qui reviennent constamment, comme la providence des di€"ux l'ac-
. ' .
ceptatlOn de la mort, la condescendance à l'égard du prochain, mais
418 Diu., II, 18, 19: il faut c xu&ut~ ymaf}u1. f4t'à xo:(tG.QOü c:K1VtOÜ xui fAEtà
'tOü geoü c. une armature métaphysique qui sous-tend· le système éthique qu'il
439 Nous acceptons avec A. Bonholfer (op. cit., p. 43) que les stoïeiens, tout ' 1oppe' 440. 0 r ce soubasS€·ment, sur lequel s'appuie l'édifice
a deve
en niant théoriquement 1Yexistenee de la quintessence aristo~lieienne, ont de sa pensée, n'est pas le stoïcisme tel qu'il a été enseigné par les
introduit réellement dans leur physique une quinta Mtura, au-dessus des quatre
représentants de l'ancienne école, mais un mélange éclectique d'élé-
éléments. Ainsi noua avons dit plus haut que le pneuma de Zénon et de
Cléanthe li 'identüie en sOllllne avec l'éther d 'Aristote, puisqu'il dépasse les ments stoïciens avec des doctrines reprises au platonisme et à d'au-
autres êléments. On ne peut pas en dire autant, croyons-nous, des stoïciens tres écoles philosophiques. Ce mélange d'éléments hétérogènes ne
postérieurs: le pneuma psychique de Chrysippe et de Panétius est incontesta- facilitera pas l'analyse que nous essaye·r~ns de faire, pour déter-
blement un composé d'air et de feu, ~t bien que ces deux philosophes insistent miner avec précision la pneumatologie de l'empereur-philosophe.
sur sa subtilité, ila lui ont fait perdre en réalité son rang privilégié et ils
l'ont fait descendre au niveau déS quatre éléments. Nous avons pu conclure,
440 Kever JlGrou .ÂureZiU8 .Ânt. 00" trich .eweft., vertaald door Dr. A. VAK
avec une certaine probabilité, que Posidonius ne s'est pas écarté de cette
. DER HEGGI!: ZUNE..'l', Philolog. Stud., IV (1932), Teksten en Verhandelingen,
voie et qu'il a été suivi par Sênèque. Nous ne voyons donc pas d'où vient l'as-
surance de Bonhoffer, qui 'carte catégoriquement la conception d'après la-
5 en 6. - La persounalité de Mare· Aurèle est bien dessinée par V. Delbol,
p:
Fi,gure8 el dOOtrirw:6 tH' philosophes, Paris, 51-94.
quelle le pneuma psychique d'Épictète serait compoH d'air et de fe~
166 LE 8TOICI8ME MARC·AUR:~LE 167
llarc-AurèIe accepte dans sa psychologie une division tripartite de désigne toujours un souffle matériel. Si, dans la signüication maté.
l'l1omme. La terminologie dont il se &t·rt pour désigner ces trois rielle de ée terme, les anciens stoïciens ne voyaient pas d'obstacle à
parties constitutives, n'est pas strictement fixée: cela résulte de la l'employer pour désigner le principe des activités supérieures de
nature d~ ses écrits. Cependant la seconde partie, qui constitue le l'homme, e 'est que leur empirisme grossier leur faisait concevoir
lien entre le corp~ et l'inteUigence, est généralement indiquée par l'acte de la connaissance comme un procédé de rt'production maté--
le diminutif mEUJ.LCÎtLOV 441. TI n'est pas douteux que cette trichoto- rielle.
mie a été influencée par le platonisme, de &Orte que le pneumation Il y a, dans les parties constitutiV'ts -de l'homme,. une certaine
de Marc-Aurèlé répond à la partie irrationnelle de l'âme humaine,- gradation en ce qui re~arde leur relation avec le moi. Ainsi' Marc-
tandis que le voü~ ou ""YEJ.LOVlxclV coincide avec la parti~ ration- Aurèle nous parle du XEQlKElJ1EVOV <JOL <JOOJ1Œ'ttOV: le corps est une
nelle. On peut se demander pourquoi Marc-Aurèle a réserVé le terme espèce d'enveloppe dont nous devons prendre soin; il n~)u8 entoure
technique dont se serv€nt les stoïciens pour désigner notre principe comme un manteau (XEQuœlJlEVOV ). Notre principe vital est déjà
vital, à la partie inférieure -de l'âme et non pas à l'intelligence. La dans un rapport beaucoup plus étroit avec le moi: Marc-Aurèle
raison en paraît être dans l'évolution de la doctrine du pneuma l'appelle un aUJ1q>u'tov XVEUJ1ŒtLOV, expNSSion traditionnelle dans
dans la science médicale et dans la philosophie du Portique. En l'ancienne école. Enfin le noyau de notre personnalité, le moi pro-
effet, ce terme avait gardé au cours des âges une signification assez prtment dit, c'est l'hégémonikon ou la partie qui gouverne notre
bien délimitée, qui paraît difficilement applicable au noyau le plus vie, l'intelligence 443. Il n'y a vr~iment qu'une seule partie de nous-
profond de la personnalité humaine, même dans un système maté- mêmes où nous soyons les maîtres absolus, c'est la partie' principale:
rialiste. Les anciens stoïcicns définissaient le pneuma Psychique celle-ci nous appartient au sens plein du terme. « Si le tourbillon
comme une exhalaison sèche, qui se dégage continuellement du sang: t'emporte, qu'il E·mporte ton corps, ton souffle, tout le restel Ton
- ils ont été amenés par là à· accentue-r tellement la connaturalité de intelligence, il né l'emportera pas» 444.
notre souffle vital avec le corps, que le pneuma ne pouvait plus Le pneuma psychique de Zénon était une étincelle d'un feu supé--
guère être considéré comme le centre de la personnalité humaine, ritmr à celui qu'on trouve sur la terre, car il est -apparenté à la
qui accuse une ce·rtaine indépendance à l'égard des opérations pure- nature ignée des astres. Plusieurs de ses successeurs" n'ont pas
ment physiologiques de notre organisme. Marc-Aurèle a accordé au respecté la _simplicité de notre souffle vital et sa supériorité par
pneuma sa signification traditionnelle 442 et, par là même, il pou- rapport aux quatre éléments. Depuis Chrysippe on admet assez
vait düficilement lui attribuer les fonctions supérieurES de l'intel- généralement qu'il est composé des deux éléments supérieurs, l'air
ligence: c'est que, au cours des âges, on avait mieux entrevu la dif- et le feu. C'est à cette opinion que Marc-Aurèle s'est rangé égal~
fér€·nce essentielle qui sépare les fonctions organiques des activités ment: « Ton souffle et toutes les parcelles de feu qui te sont incor·
supérieures de l'âme. Sénèque parle déjà d'un « sacer spintus» et porocs, bien qu'ils aient une tendance .naturelle à s'élever, se con·
Posidonius avait substitué le terme ôa(J1oov à celui de pneuma, quand forment cependant au plan général de l'uirlvers et se maintiannent
il s'agissait des fonctions supérieures. C'est pourquoi le vO\;ç devait à leur plaee dans le composé < dont tu es fonné:> »445. - «Vois
posséder aux yeux de Marc-Aurèle un privilège inconkstable sur le aussi ce qu'est ton souffle: du vent et non pas toujours le même,
nVEÜJ1a, en ce sens qu'il se rapporte directement à l'activité intel- car à chaque instant tu le rejettes pour en aspirer d'autre à nou·
lectuelle (VOELV), dont l'évolution de la pensée philosophique avait
mieux fait entrevoir les caractères propres, alors que le pneuma "3 V, 33, 6: ·Oao. &è mO; .oorov 'toü XQea.6Cou xa1 'fOÜ 2tVEVf'4'tCou 'tU'Ü'tCl
~t'viia6œ l'tlU oà. Ona. Jlt}'te bel CloL
441 xn, 3, 1: ToLo. Èadv È; Jw 0'1J'Vi0Tl'\~. Clco,w'nov mrev,w'tl.OV, voüc;. - "4 XII, 14, 5: xciv nEQt'fÉQU CIe 0 ùv&w, nUQUCpEQÉ'tco 'to CJa.QXŒLOV, 'to mro-
II, 2, 1: ·0 'f( non 'foVtO dJlL, oaxoUx lad. xa.t m'E\I.,wnov xat 'f0 1)yEf'OVLXOv. JW'tLOV, 'tcU1cJ, 'tOv YÙQ vow où nUQowEL. - Trad. A.. L 'l'R4NNOY, Paris, 1925,
'42 V, 33, 4: a.,no 8è :to qroxci.oLOV, dva.ih.lf.lLa.o"Ç dcp' a.tf.la.'t<X;. - Vl, 15; p. 138.
-i] ù'f' a.lflU't<X; dva.ih1JlLa.o'S. i45 XI, 20, 1; trad. ~ L TnAN1fOY, p. 13l-.
168 LE 8TOICISME MARC-AURtLE 169
Teau" '". Mar-;-Aurèle a donC adopté la doctrine de l'éeOl~ médieale idées platoniciennes. En effet, les anciens stoïciens admettaient éga.
des pneumatistes, d'après laquelle notre pneuma psychique a besoin lement le caractère divin de notre principe vital, Ir ais ils n'y fai-
d'une double' nourriture: l'air aspiré du dehors et les effluves du saient pas de distinction. La limitation de ce caractère divin à .la
sang. ~ qui est nouveau, c'est que l'union de l'âme et du corps partie supérieure de l'âme est d'origine platonicienne. On peut se
est plus ou moins :violente et qu'elle ne peut être inaintenue que par demander. maintenant si la distinction nette que Marc-Aurèle a in-
l'ordre de l'univers; c '(st là incontestablement la traduction stoï- troduite entre le pneuma et l'intelligence, ne l'a pas amené à ad-
cienne de certaines conceptions platoniciennes. mettre l'immatérialité du voüç f Nous verrons plus loin que Philon
Puisque le pneumation n'occupe que la .seconde place dans la d'Alexandrie a été conduit par ce chemin à c.oncevoir le pneuma
hiérarchie des parties constitutives de 1'homme, Marc-Aurèle parle comme un principe immatériel; par contre, Posidonius et Sénèque,
assez dédaigneusement de ce principe matériel 441. AOll1Oç yciQ ~Laq>­ tout en accentuant l'opposition entre 1&. partie supérieure €t la par-
-&oQà ~lavow~ "ollil> yE pWJ.ov ~"EQ f) fO'Ü "EQl?ŒXUflÉvou 'tOUfOU tie inférieure' de l'âme, n'en ont pas moins enS€·igné le caractère
mWl1a't~ fOLd~E fU; 3ud'XQaow ?CaL 'rQOm] 448. Ce texte est impor- matériel des deux. Or il se·mble bien que Marc-Aurèle ne s'écarte
tant, 'car il exprime très clairement la déchéance du pneuma: celui- pas de la conception de ses prédécesseurs stoïciens: c'est l'opinion de
ci se distingue nettement de l'intelligence, qu'ii entOure comme un L. Stein 450. Cet historien de la philosophie fait remarquer qUE: Marc-
manteau: les néoplatoniciens parleront d'un oX'll1a ou "EQL6J.:rllla Aurèle insiste à plusieurs reprises sur l'unité de l'âme (t l'oppose
de l'âme, une réalité intermédiaire entre l'intelligence et le corps. au corps comme un principe constitutif un: c'est pourquoi il admet
Si Marc-Aurèle parle avec quelque mépris de notre Bouffit· vital, que la substance dt: l'âme et du voüç est la même, à savoir un souffle
il insiste d'autant plus sur le caractère divin de notre intelligence: pneumatique.
celle-ci est appelée pllis d'une fois une émanation de la divinité Nous croyons que cette solution requiert certaines précisions:
(àxoQQola). D'autres textes sont encore plus explicites: ils disent
clairement que le vo'ü~ de chaque homme est Dieu 44i. Les mêmes a) il résulte de l'examen que nous avons fait, que le terme mrE'Ü ....a
expressions que nous av~ns rencontrées chez Sénèque et Posidonius ou xvEU ....'Înov est,employé par Marc-Aurèle pour désigner, non pas
et que nous retrouverons chez Philon d'Alexandrie, reviennent ici: la substance de l'âme, mais le principe vital, qui est intermédiaire
il y a daDs cette conception un amalgame de stoïcisme avec des entre le corps et l'intelligence. Ce pneumation est un composé har-
monieux des deux éléments supérieurs. Nous ne connaissons aucun
448 II, '2, s; trad. A. L TRANNOY, p. 10, texte où Marc-Aurèle se servirait du terme n:vE'Û ....a pour désigner la
441 IX, 36. substance du vo'Ü;.
448 IX, 2, 4: Voie! la traduetion de ce passage faite par A. J. Trannoy:
b) Marc-Aurèle insiste beaucoup sur la parenté intime qui existe
(op. cit., p. 98) «Je donne le nom de peste IL la eorruption de l'intelligence
bien plus justement qu'A l'infection et A l'altération analogues de l'air respi- entre l'intelligence et Dieu; mais cette parenté n'est pas étendue
rable qui noul entoure ». Cette traduetion est évidemment fautive: l'auteur par lui à la partie inférieure de l'âme humaine.
Il 'a pas saisi le sens spéeial du terme m'EiifU1: cette opposition entre l'intelli-
gence et l'air respirable qui nausentoure n'a vraiment aueun sens. Nous pro- 450 L. STEIN, op. ml., p. 202, Do 421: c Wenngleieh Mark Aurel von drei
posons la traduction suivante: c Car le nom de peste est aceordé beaucoup plus ToUen der 8eele sprieht••• so fehlt es doeh aueh' nieht an Wendungen, die auf
justement A la eorruption de 1 'intellig~nee qu'A l'infection et A l'altération eine Einheitliehkeit der' 8eele hindeuten, wie 'z. B. der olten wiooerkehrende
analogues de ce souffle vital qui entoure (notre intelligence) ». Ausruf: JlCa.1I"'Xl1 (IV, 4, 21, 29, 40; IX, 8); aueh wird die 8eele kurzweg
448 Il, 4: ~et ~è Ti&rl :n:od o.la6ia{}al dvoç xooJWU ~Qoç El XCIi. TLYOÇ ÔLOL- dem Korper aIs Einheit gegenübergestellt, IV, 41; VI, 25; 29, 32; VII, 16;
xoWroç 'tOv xOOfWV à:n:O()()OI4 wÉO't1lç. - XII, 26: on 0 ÉxUatou voùç SEO<; xat X, 38; XI, 3 und XII, 1. Daran ist meht zu zweifeln, dass Mark Aurel wenn
iXEiatv ÈQ()UT)xe. -V, 27: ~\I~ii 6è geotç ;, mrYEXô)ç 6ELXVÙç o.Vtoiç rl]v Éa\l'toii er überhaupt vo~ und ~ seharf gesondert hat, in altstoiseher Weise beiden
~v tÏQEOXOf1Év'1V tdv'toiç MOVEfW..,ivOLÇ :n:oLOÜoav 6i, oCJO. floûlnw;' &r.LJUOV, Seelenteilen dieselbe Grundsubstanz, das luftartige Pneuma zu Grunde gelegt
av ao.c1'f(p 1f()ocnu'tt}v xa" 'Ï}yE.wva ;, .ZE'Ùç Ë6roxEV à:n:oo:n:a.aJ'u Éa.\l'foii. om~ 6t bat. Vgl., II, 2; IV, 3, i5. Dieses Bee1enllueuma ~t zw~~ korperhaf~, aber <loÇb
icn,v ;, Éxuo'tou voü~ xai ).éryo~. - Il, 1; Xl, 19. p~çM siehtbar~ XII~ 28 »,
170 LE 8TOICIBME MARC-A URt"LE 171
c) Mare-Aurèle ne dit jamais que le YOÜÇ est périssablep f t CJu'i}.r divinité, bien qu'il ait adopté les lignes essentieUes. de la théologie
affirme très clairement dupneumation 451, ou bien de l'âme, ou bien stoïcienne; en effet, la divinité est conçue comme u!le force imma-
du composé humain tout entier. Dans tous les textes que Bonhoffer nente, qui pénètre la réalité tout entière, pour faire jaillir la vie
eit.e 'au sujet de ee problème 462, il n'est pas question de l'avenir et produire un ordre harmonieux dans le monde: certains êtres. sont
de cette partie supérieure de l'âme humaine. Mare-Aurèle parle de transformés, tandis que d'autres. naissent. Mais cette force imma-
l'avenir du pneumation et du composé humaine, mais il n'aborde nente n'est pas appelée xVEVJLa; dIe es~ désignée par le terme <pualÇ.
pas la question du 'Voilç.
Si Mare-Aurèle n'aborde pas cette question, n'est-ce pas paree·
qu'elle ne se posait pas pour lui! Si l'intelligence, en effet, 8'iden- •••
tüie· avec .la divinité, qui continue d'exister éternellement malgré
la conflagration périodique du cosmos, il est dénué de sens de se Nous pouvons donc conclure au sujet de la pneumatologie de
d€mander si oui ou non le 'Voil~ est impérissable. ·La. question de Marc-Aurèle:
·la survie· personnelle après la mort présuppose évideÏnment une cer-
1. Le XVEVJ1Œ a acquis da.ns le système de l'empereur-philosophe
taine opposition entre l'âme et Di€'1l. Dans le système de Mare·
une signification assez neuve: il ne désigne plus l'âme tout entière,
Aurèle le problème de la survie après la mort devrait être énoncé
de la façon suivant€': est-ce que le voilç est .suffisamment indépen- mais la partie inférieure de 'l'âme, c'est-à-dire une réalité intermé-
dant à l'égard de. la divinité pour mener après la mort de l'homme diaire entre l'intelligence et le corps: ce pneuma est conçu comme
une vie individuelle et pe,rsonnelle f Marc-Aurèle donnerait à cette une enveloppe du voüe; et forme pour ainsi dire le pont entre c€s
question une réponse négative: après une certaine période d'indé- deux parties constitutives du composé humain. Il n'est pas probable
pe-ndance relaÙve; le voil~ est résorbé dans la substance de la divi- que Marc-Aurèle, soit l'auteur de cette innovation; d'ailleurs on en
nité. Ainsi nous 'rejoignons dans leur teneur matérielle les ·conclu- trouve des traoos bien avant lui chez Plutarque et dans la iittéra-
sions de L. Stein et de A. Bonhoffer 4~, mais la signüication for- ture hermétique: n'est-elle pas plutôt d'inspiration posidonienne f
melle que nous y attribuons est bien düférente. La question de la Nous reviendrons sur cette question dans une analyse ultérieure,
destinée du voile; après la mort n'a pas été abordée par Marc-Aurèle, quand nous disposerons de plus de données pour résoudre ce pro-
parce qu'il considère le voil~ comme une parcelle détachée de la blème.
divinité éternelle. C'est pourquoi nous pensons que cette parcelle 2. Le fait que le xvEiiJ.la désigne uniquement la partie inférieure
divine est d'une nature plus subtile et plus pure que le pn€'uma- de l'âme, a fait subir à ce· terme une certaine déchéance: en effet,
tion: alors que ce dernier est un mélangt· harmonieux d'air et de si Marc-Aurèle s'est refusé à l'appliquer à l'intelligence humaine,
feu, le premier serait plutôt constitué exclusivement de l'élém€'nt c'est qu'il attachait à ce terme une signification matérielle qui ne
igné. s'accordait pas avec la subtilité du voil~. Ce pneuma psychique est
Nous trouvons une confirmation de notre thèse dans le fait que un composé d'air et de feu dont le mélange harmonieux assure un
lIare-Aurèle ne s'est pas servi du terme xVEVJ1a pour· d&Jignt'r la fonctionnement sain et non;nal de l'organisme humain. Au moment
451 VIII, 25, 4: 'toVtœv ow tœJ1viiaDw. on Baio!1. 'l'tOI. ouOOoDiiva.. 'to auy-
de la mort ces éléments s'éteignent ou se dispersent pour entrer
"-Q''''ci'tLOv oou 'l 06EcrlHivUL 'to mtu~'t1.O'V 1«lt cillaxoü 1«l'tu'tuxiHlvô.... dans la constitution d'autres êtres. Le pneuma n'occupe donc plus
452 A. BONBOlTER, op. cit., pp. '59·62. la première place dans la hiérarchie des substanceS, comme chez
453 P. 61: «'Obrigenl verhiilt sieh Mark Aurel aUen diese~ Mogliehkeiten Zénon et ch~z Cléanthe; il y a maintenant au-dessus de ce souffle
gegenüber (1L savoir: OXEOOo..,oC;, 06ÉOLc; et f'E'tcicna.CJLc;J skeptiseh: Un innersten
vital un élément plus pur, plus subtil, plus igné,· qui est la 1J\lb$tanc~
Gronde ist ibm die stoisehe Ansieht von der Endliehkeit des Lebens und der
IOfortigen oder spiteren V"rnichtung der Souderexistenz am Uleisten spnpa- du voilç et de la <pua~ divine.
thiteb». Cf. V. D~, 0'.
cit., p. 91.
172 LE 8TOICIlDŒ éONcLÛSIONS i73
àinorphe, dont la' plasticité est moins parfaite que celle de la ma-
CONCLUSIONS. tière aristotélicienne. Il faut noter cependant que le Stagirite parle
également de la résistance de la matière au ~t)J1LOUQYOÜV et même à la
Avant de terminer ce chapitre, nons voudrions grouper ici les xatà to d~oç CP"O'LÇ. C'est qu'il ne se sert pas toujours du terme
conclusions de notre étude du pneuma dans l'école stoïcienne: ü'.f) dans ]a signification s'rickment métaphysique de principe
a) D'une façon générale la signification du u·rme pneuma s'est
indéterminé déterminable, mais qu'il lui attribue bien souvent le
maintenue durant toute l'évolution de la philosophie stoïcienne: il sens courant d'une matière déjà constituée dans son être propre,
désigne premièrement la substance de notre principe vital et puis- mais qui sera transformée par l'activité d'une cause efficiente.
que celui-ci est conçu comme une parcelle de la divinité, le p~'1lma Enfin le pneuma de chaque être est considéré par les stoïciens
désigne égalelllent la substance du dieu immanent des stoïciens; le comme une parcelle de l'âme du mon d€:, qui est identifiée avee la
..pneuma pénètre la réalité tout entiêre,puisqu'il est l'âme du monde divinité. n en résulte que i 'individualité de chaque être est forte-
et que cehii-ci est considéré comme un organisme gigantesque, animé ment diminuée dans le système stoïcien: chaque être est une parti-
par un souffle divin. n en résulte que le pneuma est le principe cipation directe et immédiate de la perfection divine. - Il n'en
d'unité pour le cosmos et qu '11 est cause de la cohésion de chaque est pas ainsi dans la pensée d'Aristote: l'essence n '(st pas un fluide
être particulier. Pour les plantes, les animaux et les hommes, le répandu à travers le monde, elle est vraiment propr€: à chaque être
pneuma est la source de toutes ies manüestations de la vie et des particulier; aussi les catégories du Stagirite .ne sont que des classi-
multiples activités que ces ~tr€s déploient. Touu perfection définie fications logiques d'êtres réels, qui, tout en appartenant à une
dans le monde doit donc être mise au compte du pneuma, puisqu'il même catégorie, conserven~ indiscutablement leur physionomie pro-
n'a devant lui qu'une matière amorphe et plastique. pre et leur individualité. 11 ne serait donc pas €-xact de considérer
Ainsi le pneuma remplit dans le système stoicie·n à peu près le le pneuma- des stoïciens comme un équivak-nt de la cause formelle
même rôle que la cause formelle dans la pensée d'Aristote. Cept'D- d'Aristote: on reconnait dans ces deux termes l~s traces de· ia dif-
férence profonde qui sépare les deux systèmes de pe'nsée.
. dant on aurait tort d'en faire des synonymes: en effet, le nVEÜJ1a
désigne la substance de notr(' principe formel, aiors que le tO te fi" h) Le' caractère matériel du pneuma s'est maintenu également
Elval. se rapporte aux caractères essentiels d'un être déterminé. durant tout le développement de la pensée stoïcienne: le terme dé-
C'est que la ~étaphysique d'Aristote est basée sur des analyses signe ou bien une substance ignée, extrêmem('nt subtile, qui est
logiques de concepts, alors que la physique stoïcienne s 'inspire di~ec­ au-dessus et à l'origine des quatre éléments, ou bien un composé
tement de doctrines médicales et biologiques: ainsi la nuance expri- harmonieux des deux élément'i actifs, l'air et le feu. Tons ]cs stoï-
mée par le terme "VEÜJ1a diffère nettement de Ce que désigne la ciens ont affirmé avec plus ou moins d'insistance la subtilité et la
cause formdle d'Aristote. Ensuite l'activité du pneuma est, d'une mobilité de cette substance, mais aucun d'eux ne s'est dégagé de la
part, plus étendue et, d'autre part, plus limitée que celle de la conception d'une matérialité univ(-rselle qui _arrête l'essor de la
cause formelle d 'Aristote. Elle est plus étendue, parce que 'la cau- pensée stoïcienne, enfermée le plus souvent dans un empirisme gros-
salité du pneuma n'est pas purement formelle, mais aussi efficiente; sier. CE..rtains philosophes du Portique, tels que Cléanthe, Posido-
elle est plus limitée parce que ·la cause formelle li'a devant elle nius, Sénèque et Marc-Aurèle, ont été influencés par le dualisme
qu'un principe indétermin'é déterminable, qui n'oppose aucune rési- psychologique de Platon et ont préparé les- voies à des conct·p·tions
stance à sa causalité. Or il n'en est pas ainsi de la matière stoïcienne: plus spiritualistes. Cependant le m'EÜJ1a ne semble pas avoir profité
bien qu'e~le soit chaotique et amorphe, elle est positivement un prin- de ce-tte évolution. Au contraire: nous savons que Posidonins se ser-
cipe d'imperfection, qui, par la résistance qu'elle oppose au Dieu vait du terme ~a(fUIlv pour désigner la partie supérieure de i 'âme
créateur, explique le mal et la souffrance dans le monde .Le pn€uma humaine, tandis que Marc-Aurèle réservait le te·rme ""ElJJ1anov
.divin ~e trouve entravé dans une cert~iJle JDesur€' par cette matière à cette réalité intermédiaire qui constitue le lien entre lE' corps et
11 StOIoISld
rintelligenee. Les stoïciens les plus spiritualistes ont donc rejeté
le vocabulaire de leurs prédécesseurs, quand il s'agissait de traduire
leurs idées originales en matière de psychologie et de théologie: le
fait qu'ils ont écarté le terme nVEÜJ1Œ pour désigner la faculté
rationnElle, indique suffisamment que ce mot avait pour eux une
signification tout à ~ait matérielle et qu'il demeurait lié 'au maté-
rialisme grossier de leurs prédécesseurs, dont ils essayaient de se CHAPITRE II
libérer dans une certaine mesure. .
- den 'est donc pas à l'intérieur de la philosophie stoïcienne que LES ÉCOLES MÉDICALES
le pntmn& a acquis sa signification spiritue}1e. Le ""EUJ1anOV de
Marc-Aurèle est· tout aussi matériel que le mWJ1Œ de Zénon: au
eontrai~, le pneumade Zénon n'est qu'une traduction stoïcienne Nous abordons un nouveau domaine du savoir, où nous retrou-
de la quintessence d 'Aristote, alors que le principe vital de Marc- vons, sous une forme moins élaborée sans doute et plus proche
Aurèle Est un mélange d'air et de feu. La position de Marc-Aurèle encore de l'expérience immédiate, la notion du pn€uma. Cette .coïn-
serait donc, sur ce point, d'un matérialisme pIns grossier. Nous de- cidence des sciences médicales avec la pt:·nsée stoïcienne n'étonnera
vrons chercher ail:leurS pour découvrir le sens et la raison de personne, puisqu'on s'est rendu compte, au début du chapitre pré-
l'évolution de cette notion philosophique. ~éde·nt, de l'origine médicale de cette notion: nous avons vu que le
pneuma est au centre des doctrines scientifiques de l'école hippo-
cratique de Cos, ainsi que de l'école sicilienne: c'est surtout _avec
cette dernière qùe les philosophes du Portique offrent des accoin-
tances frappantes. Nous avons exposé les doctrines de ces écoles, non
pas dans le détail, mais .uniqueIOOnt .dans la mesure où elles expli-
quent la pneumatologie stoïcienne, parce qu'eUes appartiennent à
une période antérieure. à celle que nous nous sommes proposé d'e-n-
miner. Les débuts de la période hellénistique, qui ont amené des
changeIllf.-nts si profonds dans la vie des hommes et des peuples,
ont égaIement marqué de il.eur sceau les différentes branches dû
savoir humain. En ce qui concerne les sciences médicales, les cen-
tres de la vie scientifique ont été déplacés et les méthodes ont subi
une transformation profDnd~. Alors qu'auparavant la médec:ine
était principalement étudiée et pratiquée e·n Sicile par les disciples
d'Empédocle, dans l'île de Cos où le grand Hippocrate avait fondé
son école et à Cnide, désormais le grand centre des études médicales
est Alexandrie. L'érection du Muséon, sorte de communauté dé
savants qui pouvaient s'adonner libr.ement et totalement A leur
science sous la haute protection des Ptolémées, véritables Mécènes
du' travail scientifique, a contribué singulièrement à faire d'Alexan-
drie le centre inteUectue1 du monde hellénistique. A côté de ce cen-
tre. principal, il faut mentionner un certain nombre d'aui.res villes
qui ont joué un rôle secondaire d.ans le développement des sciences
tRÂ8ISTRAT~ 171
i7G
médicales, telles que Laodicée, qui a·. vu naître 1'école mêthodique,.... 10ndé une école dont· les· disciples portent son hoin·; il y li ensuite
1;phèse, la patrie de Soranus, principal représentant de cette école, les médecins pneumatiques, qui ont assis leurs doctrines ·médicaleS
et de Rufus, médecin célèbre sous le règne de· Trajan, Attalie, ville sur les dogmes fondamentaux de la philosophie du Portique; il y a
natale d'_\thénée, le fondateur de l'école pneumatique, et Rome, où enfin- Galie·n, savant d'une 'large culture philosophique.
Asclépiade et Galien ont exercé leur art pendant de longues années.
Ce change·ment d'ordre géographique est accompagné d'une autre
1. ÉRASISTRATE.
transformation, qui est beaucoup plus profonde, parce qu'elle se
rapporte à la manière même dont la science est constituét:: sous ce 11 Y avait à Alexandrie pendant la première moitié du troisième
rapport la médecme subit l'influence de la culture cosmopolite de siècle avant l'ère chrétienne deux mêdecins célèbm, l'un un peU:
et·tte période et principalement de la pensée philosophique, qui était, plus âgé que -l'autre, ayant chacun leurs disciples, q~ défenaaient
d'allure nettement empiriste. TI est vrai que la science médicale a avec acharnement les doctrines de leur maître. Hérophile, le plu~
manifesté cette undance dès ses débuts; cependant les spéculations âgé, est connu principaœment dans l 'histoire de la médecine pou~
rationnelles sur les causes des maladies, qui étaient rattachées à des ses recherches sur l'anatomie humaine: sa grande découverte con~
facteùrs d'ordre général tels que les humeurs ou le pneuma, occu- cerne les nerfs, qu'il a été le premier à distinguer des m~cles et
paient une grande place dans les études médicales: ces considéra- des veints. Les Ptolémées faisaient tout ce qui était . en leur pou-
tions d'allure philosophique font place maintenant à des observa- voir pour stimuler cet esprit de recherche: ils mettaient à la dispo·si-
tions directes et multiples et à des expériences méthodiques. Pour tion de ces savants, non seulement des cadavres, pour· faire· dès
marquer nettement cette différence, il suffit de comparer les doc- dissections, mais même des criminels condamnés à mort, destinés à
trines de l'école Cnidienne, dont l'esprit métaphysique était le plus des vivisections, ~ qui a beaucoup e·nrichi les connaissances anato-
accentué, 1'homme y étant considéré comme une partie organique miques et physiologiques touchant l'organisme humain.
d'un grand tout 1, et les enseignements de l'école empirique, dont L'autre médecin de cette époque, Erasistrate, nous intéresse plus
les maîtres, à l'exee'ption d 'Héraclide de. Tarente, ont plutôt réduit spécialement, parce qu'on trouve chez lui certaines considérations
la science médicale à une pure technique d'utilité immédiatement d'ordre général qui rappellent la philosophie de cet~ période: nouS
pratique 2 • Ce n'est évidemment pas chez des représentants de cet n'avons ·pàs besoin du témoignage de Soranns pour .savoir qu'il
empirisme technique que nous trouverons des conceptions pneumati- s'intéressait à des questions philosophiques 3. Tout en pratiquant
ques: celles-ci sont très éloignées de la zone de leur intérêt. Les l'observation directe et l~ expériences conduites a~ec méthode, .~t
médecins de l'école empirique et méthodique ont certainement rendu r.f.connaÎt la valeur des spéculations étiologiques, qui cherchent· a
de grands services à l 'humanité mais ils ne nous intérœsent pas au donner une expIicatio~ satisfaisante de l'activité normale et des
point de vue des idées. Nous trouverons toutefois des spéculations sur troubles de 1;organiSme humain. C'est aiilsi qll 'Oil ·trouve chez tut
le pnt·uma chez certains médecins de cette période: ceux-ci ne sont pas ·une pneumatologie très développée, qui ..est  l~ .basè.de ·Se$ .co~p~
non .plus à l'abri de l'empirisme règnant, mais ils n'ont pourtant .tions scientifiques. ~alheureusemeJ1t, tousses. o~Vra~ ~yant, été
pas abandonné toute recherche des causes et ils ont été amenés de :perdus au cours des siècles, ·nous en sommes réduits à glaner danà
cette manière à des conceptions qui _témoignent d'un intérêt plus ·1 'œuvre étendue dé Galien, afin de recueillir çà et làdœ· indicatîons
large et d'une plus grande confiance dans le pouvoir de la raison. précieuses qui nous renseignent sur ses idées.
11. y a tout d'abQrd Erasistrate, médecin célèbre d 'Alexandrie dans Erasistrate a disting~é deux· pneumas, qu;il a f~~liS~. ·1· .d~
la première moitié du troisième siècle avant l'ère chrétienne, qui a endroits différents de l'organisme huinain.: le pneuma .~tal-!,dont..I~
.centre est êtabli dans le cœur et plus spécialement dans le. ventri-
. 1 A. REY, La fIl4turité de la fJ~e ,cien.tiliq~ BA Grace, Paris, 1939, p" 429.
: 2 K. -DEICHORAEBER, Di~ gri~chisMe Empiriker8MuZe, Berlin, 1930, pp•. 269-
.279 •. 3 Re FuCHS, ErtJ8Ï8tratea, Leipzig, 1892, p. 12•
118 ttstCOLËS vl:D10Atla hASISTftAT~ 17~

cwegaucbe 4, et le pneumapsyckique, qui .~ localisédaIiB Ieee,.· est le réservoir du pneuma qui, à partir de 00 centre, se répand
veau'• .Ai.Dail'antagoriismeentre l'école de Cos et l'écok· sicilienne dans le cor.vs tout entier 8. Les canaux par lesquels le pneuma vital
sur la loeàlisation du souffle vital est enfin surmonté : par .ce dé- pénètre jusqu'aux endroits les plus reeulés de l'organisme, sont les
doublement dupneUlns,on pouvait donner raison aux deux cou- artères:
. cellf:s-ci ne contiennent pas de sang, comme les· veines, mais
rantsqui partageaient 'la science médicale, en admettant à 1'~'xem-' uDlquemen~t le souffle· vital'. Galien rapporte cette conception sin-
pJede 'Platon ·düférentsfoye·rs organiques étagés se1:on les degrés gulière d'Erasistrate à plusieurs endroits et il ne cesse de l'attaquer
de notre· activité vitale. Par là le médecin alexandrin se diStingue de toutes ses forces: d'après lui cette doctrine serait en contradic-
~ettementdespb~losophes du Portiq~e,deme-urés fldèles pendant tion avec l'expérience la plus ordinaire. En effet, quand on coupe
des -siècles au dogme de leur 'fondateur, qui considérait le cœur des art~res il en sort. du sang et non pas du pneuma, bkn que ce
CODlDUt le point de départ de 'tous les courants pneumatiques. Ce- ~ng SOIt plus chaud et moins épais que celui des veines 10. Érasis-
pendant -cette différence est moins grande qu'elle ne paraît quand trate semble avoir. prévu cette objection, car il n'a pas séparé tota-
on s'en 'tient à certaines informations doxographiques, qui ont ~is lement les artères et les veines: comme· nous l'expliquerons plus
en lumière un seul ooté de la qU!estion 8 • TI n'est 'pas exact de .dire loin, elles communiquent entre elles par leurs extrémités n en
sansplüs qUe, selon Erasistrate, l 'hégémonikonest localisé dans le résulte que, lorsqu'on coupe. une artère, lepneuma invisible s't'n
cerveau : nous savons par les informations pluseomplètes de Galien éc~appe, et il est suivi immédiatement par le· sang qui vient dts
qu'ilemte encore 'dans l'homme un autre centre 'vital, (,·t :que vemes. Galien a vu une autre objection contre cette théorie dans
lepneuma psychique 'eSt élaboré dans le 'cœur, ·avant des'acbemilier le fait que .les artères débouchent dans les reins: en effet, si ceux-ci
vers le 'cerveau. En ce sens on peut dire que- le cœur ne renferme servent un~quement à purge'r les veines, pourquoi les artères, qui
pas seulement la puissance vitale, mais également la 'puissance psy- sont remplIes de pneuma, y aboutissent-elles 11,
Galien ne nous a
chique, 'qui 'est '1 la source de notre activité supérieure 'oDe ce pas. co~s:rvé tous les arguments par Itsquels Érasistrate essayait
,point de vue, 1aposition du cœur 'est plus centrale quecEUe du de JustifIer sa manière de voir; il semble en tout cas que ce dernier
cerveau, 'bien que de ce dernier partE'nt les courants pneumatiques soit resté fidèle à sa doctrine pendant toute sa carrière scientifique.
qui commandent nos actes de connaissance et de vouloir librt'. D'ailleurs il n'a pas été le- premier à défendre cette conception sur
Erasistratedistingue dans. le cœur humain deuxcompattiments le contenu pneumatique des artères: on la rencontre déjà au siècle
ayan:tchacun deux ouv€-rtures, qu'on pourrait appeler la porte précédent chez Praxagore de Cos, le maître d 'Hérophile, qui l'a
d'entrée et lapone de sortie: tandis que le ventricule droit est
rempli de sang, qui est conduit aux poumons, le ventricllle gauche 8 GAL., De plac. Hippocr. et Plat., p. 539, MÜLLim: 'EçayeL ~É, w~ 'EQClOUJ..
T~at'6ç ';JOLY È;TlYoUfLE'Vo; 'tô q>OJ.voJAEYOV, lxat'EQov TWY cnotui'tO>'V, a'lJ1U J1ÈV E~
4 GALo, Deplae.Hippocr. et Plat., p. 141, M"ÛLLn.:'EQUO'lcnQCl'toÇ tŒv YÙQ TOY mEUf'OVa 'tÔ É'tEQOV aVrwv, mWJ1U ÔÈ Etç oÀov 'tÔ t;cpOV 'tÔ É'teQov.
l;Cô'tLXOÜ ':ltVEUJ.UI't~, 'XQvo",,;"o;~è 'toù 'VUX~xoü moEUIW.'tO~ :7tÂi)QTI cpaoLV dv<i~ <ritv 9 GAL., Do foetuu1n formatione, c. 3 (IV, 664, KÜHN); D, ""'. portium.
xo&lCo.v"o,1in)v .(àsa'Voirle ventriculegauehe). lIELKREICH, 1, p. 267. (III, .364, KÜHN) J Do w~ .ealiofte ad"orlUl ErtJlÏltra-
1 GAL., De ~plae. Hippocr.et Plat.~ p. 245,MÜLLltR: 'EQUO'CcnQ<1'to; oùv OOX tum, e. 3 (XI, 153; KtiHN). .
~, ci'>omQ OVtOL, 'tô tTll'oUJAEYovÂ.aJ.l6avO>'V, cillà ~à xa'taoxroil~ MyO>'V O'Ü'X 10 GAL., De foetuwm formatioM, Co 3 (IV, 671, KHHN): Ka'tà YÙQ 't'à; àQ't1)QC"
o"MyaYV Ex .J.&h 'rii~ 'Xt<paÀil~ qn}OL 'tô 'l'UX~xov, Èx ôè 'riic; XŒQôCa; 'tô twnxôv OQf1Cla- aç 'EQUO'LcnQat'O<; JI.Èv O\iô o~ OLetaL 1teQtéXEoiku 'tOv X"l1ÔV 'toÙ'tOVt ftJleiç ô·
hL m-tijJ.Ul. .
~~ûJ1dta, xU,itcLt@Q xat q>dCvnaL, Àmt'oJleQécneQov xat 9EQJLOt'EQov iv aVraiç
8 AÉrIl1S, Plac., 'IV, 5, 3 (Do~ogr" 391) : 'EQaaCoTQutO;1teQLtTtv J1i)vlyYa 'tO'Û
\r.taQXov a'lJ1U' 'tOLOÙt'OV yciQ 'tl. x~v t'CP 'tQCôiHjval.1-ô Qéov È; aVrWv'EcnLYo
Ëyxe«pCÎ1ôU, ftvËitl.XQuvCôa MyE~ (sell. o~'taL 'tô "YEJLOV~XÔV dva~).TlŒTt1LL.,
11 GAL., De 1IBU partium, V,5, HELKUÛJH, l, p. 267: oùx 6.v ËXOL l.éye~v
Do aL, e. 15: :in membranulis, ut Strato et Erasistratus.
., GAL., ~cpoy~ Â6yo~,A 17 (VIII, 760, Ktbm): AirtOç yàQ [, 'EQClOLcrrQU- 0Üt" 'EQaaLcnQa'tO<; 0'Ü't' àll~ 't'I.Ç, ~ 6.v ftyijt'aL moEÜf-U1 JA.6vov i:v àQ't1)QLa&Ç
'to;h 'tOLt; :EEQl.nuQE'tWV WtEtpi)va'to oaq>wc;, où JWvov tro'nxTtv ~VvaJ1LV dvaL xa'tci m:~t.éXEoi}aL, -ritv XQELaV 'toü J.LeYÉftou~ 't'wv El; 'tOÙC; véq>Qou~ ÈJ.lq>uoJdvrov àQTTI-
'riav 'XŒQ~Wv, âllà xaL ",",X~xi)v. QLWV.
1êo tRASISTRATE
181
abandonné sur ce point 12. Cette doctrine se .retrouve. même che:.. ces cas le souffle aspiré est beaucoup trop subtil pour pouvoir
Alcméon, un médecin de Crotone du début du cinquième. siècle 1s• lUter enfermé· dans les vaisSeaux pneumatiques: il en résulte· que
Ce rôle attribué aux veines et aux artères ne nous semble pas ces.. hommes meurent par manque de pneuma 18. Ici encore le pneuma
résulter tant des données de l'expérience directe que d'un essai de d'Erasistrate se düférencienEttement de celui des stoïciens; alors
synthèse visant à .harmoniser les anciennes conceptions sur l'âme' que ceux-ci ne cessent d'insister sur la pureté, la souplesse et la sub-
contenue dans le sang avec les doctrines pnE.'IlDlatiques du stoïcisme. tilité de notre souffle vital - rappelons ,nous des épithètes comme
De cette distinction des vaisseaux .sanguins et pneumatiques résu1~ xa,cmorotatov, ÀExt6tatov, qui reviennent constamment, -le méde-
cependant qu'Érasistrate ne pouvait assigner au pneuma la même cin alexandrin met l'accent sur sa densité, indispensable pour qu'il
origine que les philosophes du Portique: alors que ces demiers le ne s'échappe pas à travers les pores des vaisseaux. C'est que les
regardaient comme une exhalaison du sang, Érasistfate était bien problèmes qu'un médecin doit résoudre sont tout à fait différents
forcé de lui chercher une autre origine, puisque le pnE.uma .et le sang de ceux qui sont posés p~r la philosophie. Les stoïciens ont fait
ne se trouvaient. pas dans les mêmeS vaisseaux. C 't3t pourquoi il en- appel au pneuma pour donner une explication rationnelle de l'en-
seigne que la chaleur vitale, qui n'est guère différente dupneuma, semble des activités humaines, tandis qu'Érasistrate n'avait qu'A
n'èst pas ~qrotOV mais ÈxLxn)tOV: ce souffle vital est donc continuel- rendre compte du fonctionnement normal ou anormal de nos orga-
lement aspiré de l'air environnant If. Dans cette question le médE.ein nes: problèmes philosophiques d'un côté et questions physiologiques
alexandrin prend donc position contre la doctrine de l'école sici- de l'autre, il n 'est ~as étonnant que les notions auxquelles on fait
liennE', adoptée par les stoïciens, pour se rapprocher de l'école de appel soient différentes dans les deux cas.
Cos, pour laquelle également l'air aspiré est transformé en pnE'nma De plus, la supstance du pneuma stoïcien se rapproche plutôt du
psychique. feu que de l'air: certains stoïcie·ns en ont fait une sorte de quintes-
Érasistrate' a insisté sur le fait que ce pneuma doit avoir une sence éthér~e, dominant les quatre éléments, tandis que d'autres
certaine . densité pour qu'il puisse rester enfermé à l'intérieur l'ont considéré comme un composé des deux éléments supérieurs.
de l'organisme: c'est ainsi qu'il explique la mort des hommes qui Il n'en est pas ainsi du pneuma d 'Érasistrate: en effet, puisqu'il
descendent dans le gouffre de Charon, qui habiu·nt des maisons est tiré de l'atmosphère ambiante, l'air doit être l'ingrédient princi-
récemment enduites de chaux, ou qui demeurént un certain u'mps pal dont ·il est ·constitué. TI ne faut pas oublier· cependant qu'avant
dans un~ atmosphère infectée par des gaz carboniques IG. Dans tous d'être réparti dans l'organisme humain par les artères, il doit subir
une ~ertaine élaboration. D'après les renseignements, peu nombreux,
12 GAL., ~'P\lY tlw~ ~oyo ç, ll. (VIII, 941, KÜBN): To l.AÉv ye 'toû n~ay6-
qui nous sont fournis par Galien, cette élaboration doit se faire
"QO\I xal Oa\lJUlO"tOv ~ <JOL q>a.vEL'ta... M1}ôi yàQ 1tEQliXea&a.. ÀiyOYY Ëv CÏQ't1}QLa.lI;
'Coù; xuJ.&OUç, 0t-UOc; lx "tWv oqruytlWv tôéa.ç "tLVclç CLVtWV ~aAoy~Ea&ru. 1teLOci'tru.. dans le cœur, car c'est là le réservoir où tout le souffle aspiré est
la C. FuDlUCB, Hippocrati8che UAter8'UC~fI1Ien, Philog. Unters."H.15, Ber- d'abord rassemblé 11. Érasistrate n'admet donc pas comme Galien
lin, 1899, p. 67 BBq. .
141· GAL., De tremOf'e,palpitattofte, COft.l11Ù,. et frigo (VII, 614, KÜBN): 'Eym ...ev d1)QOU~ ~LMrillta&a.ccpÎJOL, xa.t "tclç "tWv flOO)v xollLaç ~(J)Ç oü3tdQoo
yàQ dnoy 'tO"Ü xa'tà. cpUCJLV OEQtwÜ :n:uit~ dvaL 'to Qi:y~, iva flft 'tLÇ 'toü Ëtroitev ,,0- ~8 "toUtmv yCyvea&a.( 1tO'(' av 8\M){tM~, et ÀemotLEQèc; cixQ~ ümiQxev' o-G YÙQ
.~ i~iia&w, xa'ta'l'ri6eCJ&o.L tLE OO;ELeV 'EQa.GI.O'tQu'tou xaL TIQa.;ayoQO\I xcd 'PL- Ô"i) toxeoh( oye 'Co "tOLOÜ"tO fLCÏllov Ëv "toi:ç CJOlJ14O'Lv, cru.: lxdtmea&œ nQém ...
lo"tLtwU xaL 'A~1}1t~ xa,L tl"Qlcov cÏÀ.Mov, OCJOL 'to OEQflOv OÙ" lfA.CPVTov cUl' btL- 1. GAL., D~ .,.,. re8pirotw.i8 (IV, 496, KtfBN): llci)ç JA.hr OW, cpaaCv, Ev· 'C8 'Cot~
.X"tll"tOY dvaL VOtl~OUOL. - GAL., Hippocr. de twturo hominÏl liber prim"" et ~J1O&Ç flaQUitQo&Ç, xaL 'totç veroO'tL KtXQLOfdvoLÇ o'CxOLÇ 'tL'tcivtp, xa.l nQOç Tii~
·GaleA' m etmI comm. (XV, 14:, KtiBN). "tWv iotJeof'Évmv «VOQWccov oOflii~ :n:vLyO~a.; Ka.'tà. ph 'tOv 'EQa.CJCatQa'tov, on
15 GAi.., , De U8U portitma, HELKllEICB, l, 392 (Ill, 540, KÜBN); . ..dA in orte- Â2m'Oç lâv Ëv Ta'iç "tOLa.VtULÇ xa.'taO'tMeCJLv cl ciiIQ O'Ù O'tÉye'taL nQOç 'tWv CÎQt11QLWv,
rUa nottlro ,a"""iI cOft.titl.eGt.r, le. 2 (IV, 707, KilS:N) : TIQo.;a.y6Q~ p.f:v M. xa\ cUl' buœvoÜ'tru. Qq.~~, xa,L lvôElq. :n:vE"\JJJ4't~ CÏ1toU\l'taL "to· tcüov.
-,mXUflEQéO'tEQOY a.vro xa,\ bw.vci)ç ci'fJUÏ>ÔEC; dvaC qrt'}CJLV (seil "to nvtÜJ14), 'EQa.G{o- 1'1 -GAL., .A.n in orterii8 ftaturo sanguil ~ontineottlr, c. ·2 (IV, 706, KtfBN):
.'1Qa.'t~ ôé, 01t1} J1h lXEL :n:o.XO\lÇ,~OÜ:~uOQLOEV, i~ &v ô' {mÈQ a.'Ô'toü MyEL "te"tl'ÎQal"t' AEmOtLEQÉO'tEQOV JA.i:v oÙ\' 0'Ùx av et1} "tO xa-rà. 'là; dQt11QLaç mEiiJ14 "tO"Ü 1tEQ.iXOV-
ay nc;~ O'Ùôa..,w; a.lnô :n:Qocni"Elv dvaL ÀEn~cn,. T~ "tE yàQ ÜQ't1}Q~ ~' alnoü TO$ 1)f'ÙÇ diQO$, Wç 1) yÉvECJLÇ a.VtOV 6~M.CJ)Ct:... rCve-raL ydq xa-rd "tOv 'E~~o'O'tqo.-
182 LES tCOLES ?ŒDICALES ÉRASISTRATE
183
que l'air aspiré par le nez passe d~~tement au cerveau 18; le détonr artères qui se contractent et se dilatent automatiquement, mais c'est
par le cœur est nécessaire pour que le pneuma puisse remplir la l? pneuma lancé par le. cœur qui produit la contraction et la dilata-
fonction qui lui est llSsignée: Quant A savoir en quoi consicrte exacte- tion successives de cette enveloppe du souffIt vital 20._ Il en résulte
ment cette élaboration et si elle est différente pour le pneuma vital que, d'après Érasistrate, les artères se comportent comme d(s canaux
et pour le pneuma psychique, ce sont là des questions sur lesquelles' i~~nim~: quand le cœur envoie dans les artères une grande quan-
nous n'avons pas d'indications précises. Il semble bien cepe·ndant hte de pneuma, les parois se dilatent sous sa pression comme un
que, .dans la pensée d 'Érasistrate, ~ette élabora~ion doive consister ballon que l'on gonf'e. Galien n'accepte- pas ct'tt.e explicaticn:
principalement dans l'adaptation de l'air aspiré à la chaleur vitale d 'a~rès lui les parois des artères se dilatent automatiquement et
de l'organisme: dès que cette transformation s'est accoJplie dans aspIrent le souffle vital, comme elles l'expulsent en se contractant 21.
]e ventricule gauche du cœur, une partie du souffle chaud passe au Nos deux médecins s'étaient déjà rendu compte que lorsque les
cerveau (c'œt le pneuma psychique), tandis que l'autre se répand artères sont coupées ou nouées par des lacets, on ne perçoit plus
par les artères Atravers le corps tout entier (c'est le pneuma vital). aucun battement du pouls. Ils donnent cependant de ce phénomène
L'explication que propose Érasistrate du battement du pouls une ink·rprétation tout à fait différente. L'explication d'Érasistrate
est également en rapport étroit· aVEC sa pneumatologie: le pouls est découle logiquement de ce que nous venons de dire: le battement
défini comme étant une dilatation et une contraction successives du pouls cesse parce que le pneuma, envoyé par le cœur, ne pénètre
des artères, produites par la puissance vitale et psychique en vue plus, dans la p~rti~ cou.pée ou isolée de l 'ar~ère. Pour G&lien ce phé-
de remplir ces vaisseaux de pneuma' vital 19. Il résulte de ce que nomene devraIt s expliquer par le fait que l'enveloppe artérielle
nous' avons vu précédemment que la puissance psychique ·dont· il n'est plus en continuité avec le cœur 22; car elle ne possède pas par
est question dans cette définition, ne doit pas nous faire penser au elle-~ême son pouvoir de contraction et de dilatation, qui lui est
cerveau comme cause du battement du pouls, puisque d'après Éra- contmuellement communiqué par le cœur; le mouvement de l'en-
sistrate le cœur ne contient pas seulement la puissance vitale, mais veloppe artérieUe est donc conçu comme un prolongement de la con-
aussi la puissance psychique: ce ne sont donc pas les parois des traction et de la dilatation successives du cœur, de sorte que, dans
les deux explications, le cœur est. vraiment le centre de l'activité
'fO'V ix 'foU :teQLÉxOVT~ T)~ dloo~ ELa(/) 'fOÜ oroJUl't~ elç fAÈv 'tclç "a'tà. moeUf-LO'Va organique et le foyer de la vie.
:tQroT~ «OTT) 0 La; Ë).-&ôV't~, .EnEL'ta ôi dç Tilv "aOôCav "ai. 'tclç ci).Âac;.
18 GAL., De 1UU reapirationis (IV, 502, KtJuN): 'All' oüô' Ëx 'tij; ELO:7tvoi);
OJ1O~ OL :tEQ' TOv 'EoaoUrroa'tO'V 'totç :tEOi. 'tOv "InnoXouTT)v TOÉcpEoitaL cpao .. 20 ~AL., SYf'OPN libr~m BUOrUm à6pul.nÔU6 (IX, 501, KUn): ·OC; &i
'E' "'2__·
'to "",UXLXOv :tVEÜtuL Toiç fAÈv yà.O Èx 'fil; "aQÔlaç ôt.à. 'twv doTT)oa.Wv È..'"ti. 'tclç J!.-r\- O~LO'toa'f~ E-'r EV, 0 ocpuy,w; yLVE'fa" cpoo4 'toü :taod xaQôla; UcL:tEf.UtO,uvO\l
VLyy~, 'to'iç ôi ~ ~t.à. ~ürv QLVrov El; 'tclç "«Tà. 'tOv È'yxicpaÀov xotÀLaç ËOXE<T6a.. :tVEUJ!.a'toç ôLà. 'trov Èv 'ta.iç ÜOTTJOLaLÇ xOLÀOnl'tmv.
'to :tVEüf.14 ooxd. Ti)v fAÈv 'EQ~LOtQcbO\l :tEQ' 'toVt(J)V ôô;av "~V'ta-üaa xaTML- • 21 ,GAL., nE 0 t X 0 e (a C; 0 cp u y f.I. wv, (V, 161, KthIN): 'OC; ô' 'EoaoCatQU'tQÇ
:trof.leV .•• ~~, OXE'fWv ci1(JUxcov Éoyov, oUx oOyavow 1;onLXCÜV, a.t ~QIcu 'tol'ç
. 1. GAL., nEO' ôLa«poQŒ; ocpuYI1WV, â2 (VIII, 714, KUUN): ·0 JLivyèto tq>OIÇ ~OE'fOÜOLV. "Hf'Eiç 'ôi xa, ô,,' idQO\I 'f"vôç OMU Pt.6).Cou "O).UE~ MEôd..
'EoaoLcnoa'toç ËOE1 TOv ocpuyJ!.ÙV dva" "L'V'r}Ot.V «OTT)Ot.Wv xaTa. ÔLacno).i)v xal croo- ;a~, atf.l.C1 ,,~v 'fip "a'tà. cpUoLV É X E LV 't 0 ~ ip 0., I:v aUTaiç 'faiç ÜOTTJQCa&ç
'fo).iJv WtO tro'tLxi\; 'tE "a.t 'l'UXLXi); ÔUVUf'E(I)Ç Ya.vofAÉvrlv, WtO:7t).1}oOOoEro;mxEV ÙQ- :tEQLE~Eo-&(u' Et ôÈ 'tMO :tavrL :tou ôij).ov, roç oüx, on :t).1}OOÜV'caL 'foU :tClQci 'ti)~
't1}Qt.Wv~ Ëxouomv Èv ama'iç :tVEÜf.I41;ro'tLxôv. - ID., l:cpuyJ!.Wv Myo;, â (VIII, 760, X<XQÔLaÇ l..'"tL:7tEJ1:tOJ.l.ÉVO\I :tVeUJLa't~, roC; 'EoUO'CatQa'tQÇ l-v6f.1.'~ ôLà. 'tomo &&4C7tiA-
KU~). Définition du pouls par A!)ollonius, fils de Straton et diseiple d'Éra· ÀovtaL JUÏUov, il, on ÔLaO'tÉUovrat., ôLà 'fMO :t).1)QOÜvtw.. .
sistrate: ocpuy..,o; ËO'tL xa'ta. 'ti)v btL:7t).i]O(/)OLV (OÜ MO xaQôCo.ç :tVeUf.I4'toç ËX3tEJ!.- Correctioft.: EXElV 'fO 1;roO'V: EXOV't" ~(a)1)v.
:toJ&ivO\l :tEQ' 'ti)v «OTT)OLaV ôui<rtaoLÇ YEVofAÉvrJ. Cf. la définition donnée par ~2 GAL., De plac. Hippocr. et Plat., 618, MULr.D: ·OJ'O[roç yoüv 'tOl~ wUQOIÇ
Asclépiade: nE Q L ô .. a. cp 0 0 Œ; 0 cp Uy fi: wv, â 2 (VIII, 714, KÜHN): /) ôè xaL a~a~ Ô~'tJ!.1}-a~ioa' 'te x~i. POÔXq> Ô,a).~cpitEioa" aoqMC'to" yLVOV'tat., O'tEQTI"Ôd-
'Aox).t::nuô1}C; X('V'r}OLV «OTr)Ot.Wv xa.'tà. &Laato).~v "ai. (JUO'to).-r\v, :t).1}Qouf.LÉvmv JLiv om OUX: roc; ~Oa.OLcnoaT~ oLE'taL, 'toü :taQa 'fii; xaQôla; ÏX:tEJ1:topivou moWl'a-
:tVEUf.I4't~ TÜ :7tQOç 'to Âmfop.eqÈ; 'fOQ'f-, xevO\ltdv~ ~t "'Ü ~oif~roo~~ 'toU ~L'tcAr. 'to;.:. :U~d 'tq> ~oùç, XLTWv~ aÜ1:~ c:ruv~XEtç imc:ioXOVfaç 'tip 'fil) x~ùLaç oOOf'Ul\
YO$ a.\nwv, it~a ExeWO\l 'tl)v ôuvaJ'Lv EltLQQEouoav lOXEW <4"
LES tCOLES MÉDICALES tRA8ISTRA TE 185
184
.Puisque c'est le pneuma qui est la cause de la contraction et (ft, puisque les nerfs partentïous du 'ce'rveau et que le siège du pneuma
]a dùatation des artères d'après. Érasistrate, la fréquence de ce 'psychique y est établi. Quant au nerf lui-même, Érasistrate a cru:
battement dépendra donc de la quantité et du degré de subtilité longtemps, nouS rapporte Galien, qu'il était de la même substance
du souffle vital: de telle sorte qu'une grande quantité de· pneuma que la membrane qui entoure le cerveau. Plus tard cependant, des
suffisamment dense augmentera 'la fréquence du pouls, tandis' qu'une dissections plus minutieuses ont renversé ses conceptions antérÏt:-u-
petite quantité de souffle très subtil ralentira le battement. Cette res: il a découvert que les nerfs ne sont p~ des conduites du pnf:U-
explication, qui a été adoptée plus tard par Asclépiade, se distingue ma, mais que l'intérieur en est rempli de'la même substance que le
nettement de eelle d 'Hérophile, qui parle vaguement de la' force , cerveau 21. Cette découverte a dû renverser de fond en comble les
de la puissance vitale contenue dans les artères comme cause déter- cioncE:p1!i.ons pneumatologiqu;es d'Érasistrate: en effet, quel rôle
minante de la fréquence du pouls, et de celle d'Athénée qui fait faut-il désormais attribuer au pneuma psychique contenu dans le
appel à la notion stoïcienne du 'tovoç 23. D'autre part, cette doctrine cerveau, 8'il ne pénètre plus les nerfs pour commander toute l'acti-
d 'Éras~trate n'ut pas ,tellement éloignée de celle des courants vité de connaissance oet de mouvement libre de l'homme' Nous trou-
pneumatiques admise par les philosophes du Portique: C€8 cou- vons peut-être un refiet de cette évolution dans un écrit du Pseudo-
rants, ~effet, partent de la même source suivant les deux conC€'p- Galien, EldayroyT) Ti la'tQoÇ, où il est dit qu'Érasistrat.e distingue
tions ·et se répandent égàlement à travers le corps tout entier pour trois éléments ou trois principes du corps tout entier, ce qu'il ap-
faire jaillir partout l'activité et la vie. pell-e t'QutÀOXLaV 'tcOV àyyeCrov, c'est-à-dire les nerfs, les veines et les
artères j à côté de cela, il distingue deux substances matérielles qui
. D'après Érasistrate le pne'uma 'ne pénètre pas seulement danS les
animent l'être vivant: le sang, qui en est la nourriture, oe·t le pneuma
artères mais également dans les museles et lès nerfs. En effet, l'ac-
qui est une aide ou un instrument dans l'exercice de toute activité
tivittS des muscles est expliquée de façon analogue au battement
~a~urelle 21. Il n "est plUs question dans ce texte d'un pneuma psy-
du 'pouls j"quand ils sont remplis Ge pneuma, il en résulte une dilata-
chique 'ou d'une activité supémure qui serait exercée par lui: ce
tion, d'où un accroissement de la largeur qui a pour effet de dimi-
silence eSt assez significatif. Quant au rôle qui est attribué au
nuer leur longueur; c'est dans cet acte de raccourcissement, qui rap-
proche les objets saisiS, que consiste toute la vigueur des muscles 24: wd.oüv moov, ooO'nEo at <pl.i6EÇ at oW6-ttaloj xOIÂOTT)~ f1h ydo 't~ l~w lv Mi;
En ce qui concerne les nerfs, la doctrhie d'Érasistrate 'n'est pas con- xa't' a'Ù"COv, (~ 'EQQO'~oa"Cov)&U' OÜX aLJU1'to; aÜ'n) y' àUà. mrroflU"Coç ~LXOÜ
stante. Au début de sa carrière, i11es considérait comme des vaisseaux fLEcrni. Cf. B. FuCHS, .Â1U ThemÏ80fU Wer~ über ài4 acute". "ftd chro.UcM1l.
KrGnkhriteJI., Rhein. Mus., LVIII (1903), p. 80 j ID., .ÂMcàota meàÏOCl gro.eœ,
remplis de ,pneuma psychique 26: cette conception est très D;aturelle,
Rh~1n. Mus., XLIX (1894), p. 550. !ri. WELLYANN', ErG8Ï8trGt08, Paul,.a Real·
Eneyelopidie der clasaisehen Altertumawissensehatt, herausgegoben von G. Wia·
J3 GAL., n e Q i. ~ La <p 0 (Hl ç, 0' <p " y 'HÔ 'V 16 y 0 ç, r 2 (VIII, 645, KUHN): aowa, XI Halbband (Stuttgart, 1901), col 343. , '
~o6<ptloç fÙv Ycio<p7}O'~ bOOfl'1V Tilç ·xu'tà. Tilç clon')OLaç tm"CLX'i}~ OOVUf1ECOC; at-dav 2' GAL., De l'lac. Hip'pOlJf'.· et Plat., ~98, M"ÜLLER: 'EQUO'U:rcQU"Co; ,3è ciXQL nol-
dvaL D<pO&OOÙ OCPUYf1OÜ. 'A'ÔT)vaLOÇ 8i "Coù tm'tLXoù 'tOvou Ti}v toxtiv. 'Aox1'1"uiô1]~ 100 ~'V ËÇcoitev f'OlQav OOOOv ~'V "Coü wUoou na'V MO _Tilç naxdaç l'/rvLyyoç
~i cif1CPO'iv xaTayEÂ.ciO'ttaL, xai. "COvo~ xai. OOvup.tLÇ xui. 1niV"Ca "Cà. 'toLaÙ"Ca XULVà. -~Qf.UOtdvrJv dMbct:CVrjç 4>"0 :rtEcpuxéVai. cruJUtav 'to'VEÜQov xo.l ~u YE ~à; wtcJ-
rpuoxcov imUQXELV bvOfLU"CŒ, 'tftV 8i· a.t'tLaV Tilç 0'<p03Qon')'t0; dç nl'i}ito; xui. M.m-O- ~a ~<MO" "C00v ~QUfl,ul'tCOV 100d'V MO Tilç neOLex01im)ç ~Ov lyxicpa10v l''iwyyoç
Tr)"CanveûfLU't~ civoioEL, xaitWtEO, olfLUL, xai. 'EoaO'Latou"Co;· Ouai ydo oiho; "Coi.ç ~cpuxévœ cpd.axcm-oç "Cà. WOU. ' Allà. Ofe, noeoGUntç li.rv !i3YJ Xal ox01ip G.yœv
XL'(WOLV a'Ù"Cotç 'tOw ciQTT)Qulw flE"Ca8i:8mO'L Tilç 'tOVLX'ijÇ WvUflE(.OÇ, &Uà. 'f'i\ç xUQ8i:- ~LÇ ~oTç 'f'i\ç dXVl)ç 8eœqrjJ&4O'lo'V cixoL6ecnéoaç UcOLet'to "Càç civmoflÔç, lyvm
aç loxuQWç ÈxitÂ.L60uO'1]ç 'to nvEÜf1U, TÜ 'tMOU 8t.à. "COw «On')OUÏYV <poQ~ "Co civnSa- Ml rirv olav meouim)'V ~OOV wUQCOV MO' ëyxecp<i1ou necpuxutav.· .
"CLXOv lv TÜ nÂ.'1'Yii <p7}OL ytvVcict6UL. %1' [Gü..], Et CJ U y m y 1\ ;j ta" Q 6 ç (XIV, 691, KUHN): Kal 'EQuaCata-
24, GAL., D~ JON GlfeD1i8, Z (VIII, 429, KÜHN): xui. ydo OÙ\' xai. "Co~ flVç {) "Co; ~è Wç ciQxàç xai. O"'CoLxt:i:a oÂ.oU O'OOfLU'to; imoninflEVOÇ 't1)'V "COuU.oxCav "COw
.'EouO'LarQa'to; Èx 1'00 nÂ.'1QoùoitaL mrrifLU'tOÇ ,dç doo; MooLMvrciç WpaLQd'V cp1l0L ciyyd<.Ov, ,moa xa1. <p1É6aç xai. CÏQTT)QLaç, 1tC1QaULnEL 'ta 'tE "QYà. xal 'tà. xveû-
Joü fl'1xoVç, xui. ~t.à. 't0Ü"C' ciVEO'1tua6UL. . flU'ta~ _t\UO'& yùQ VMLÇ 'tUÜ"Ca &LOLxetc:ritaL UyeL "Co tcOov, "Ci; t.&2v a'tflUn cüç "CQocpfi
:. ~~ GAL., De ftGturalibU8 potentii8, II, 171, HJ:LKIlKICB ,(II, 97, KtJHN): Tij f'ÈV -f.i; 8! ~,LUn Wç cruvt:Q'(C; t:lç 'tci; 'f"O'LX~ mqYElU$' Où n~r6cive, 6i tWt~
"(à.Q 1tQOç "Co XEVOUt-m'OV Q.?toMn.r(Hff 1t<Ï>$ ùv ln &Vv(LL'tO Titv "COo'fÎlv ~umcivCt(L~ 'tQ ~~~~."
ÉRASISTRATE 187
186 LES ÉCOLES MtDICALES
Cette surabondance de sang ou pléthore est causée, d'après Éra-
pneuma, il nous fait penser au 2tQw"COyoQYavOY' d'Aristote et de'"
sistrate, par une anomalie dans la digestion: quand la nourriture n'est
Galien.
Le rôle que joue le pneuma dans la pathologie d'Érasistrate n'est pas bien digérée et que les secrétions normales ne se font pas, il en
résulte une production excessive de sang, que les veines ne peuvent
qu'une application à des cas particuliers de tout ce que nous venons
d'exposer. Nous avons parlé plus haut de la séparation que le méde-' pas contenir; cela se termine par une irruption dans les canaux
pneumatiques 30.
cin alexandrin a' admise entre le système des veines et celui des
artères; ces vaisseaux sanguins et pneumatiques se répandent à Une telle obstruction peut se produire non seulement dans - les
travers 1'organisme en .se divisant continuellement en des tmbran- artères mais aussi dans les nerfs: si des hum~'llrs visqueuses et den-
chements de plus en plus minces, d~ sorte que Its extrémit~8 de ces ses sont déverséeS dans les canaux qui conduisent le pneuma psy-
canaux se terminent par des ouvertures très réduit€s, qui, dans les chique, il s'ensuit évidemment une paralysie locale ou totale. Car
con.ditions normales, sont he·rmétiquement closes; le pneuma .reste le pneuma qui commande l'un ou l'autre mouve·ment libre est inter-
donc enfermé dans les artères, et le sang dans les veines 28. Je dis: cepté et ne peut plus remplir sa fonction 31. Dans ce cas-ci, on voit
dans' les circonstances normales, car il perut se faire que,' sous l'action très nettement que l'exercice d'une certaine activité est commandé
d'un facteur anormal, le sang force les portes et envahisse les vais- par un pneuma qui vient du cerveau et se dirige vers l'organe en
seaux pneumatiques. C'est le cas,
p. ex., quand le sang est trop question; il ne s'agit pas d'un état qui se propage dans le pneuma
abondant: les parois des veines IX·uvent bien se dilater jusqu'à un sans qu'il change lui-même de place. Érasistrate adopte donc la solu-
certain degré, mais finalement, si la pression s'accroît, les, extrémi- tion du mouvement libre généralement admise par les philosophes
tés s'ouvrent et le sang déborde dans les artères. Qu'est-ce quise du Portique. Une explication analogue est donneé de l'apoplexie:
produit alors' Érasistrate prévoit deux possibilités: ou bien le- sang des humeurs glacées se forment autour du cerveau et remplissent
déversé dans les artères .s'oppose au courant pneumatique et le les' nerfs, de telIe sorte que le pneuma psychique ne peut pas y'
refoule, jusqu'à ce qu'il arrive près du centre vital, dans l'artère entrer : leur accumulation autour du cerveau risque même d'éteindre
qui débouche ,di~ctementdans le cœur: c'est l'explication de la le pneuma psychique. Il en résulte évidemment une suspension com-
fièvre. Tout le pneuma est alors comp:.;imé dans la région du cœui,
au lieu de se répartir à travers le corps. 11 en résulte évidemment Èx TWv q>M6Wv de; 'tà.c; dQn')QLac; l'O atI-W fA.€'taxOiivaL, amo VOOELV dVClyxa~
un accroissemf.·nt de la lempératurede l'organisme~ Ou bien le sang, 1i3Tj. Atl'Lac; 3i xai. ciU.ac; 'tLvàç xai. OMEJ.LLiiç ÈÂal'l'ro l'O 1CÂijitoç dvaL l'OÜ alJA4l'oç.
débordant dans les artères est refoulé et s'accumule aux f:xtrémitês 'Üql' 00 3U1'tELvta&aL JaÈv TOv' XLl'Wva -rije; cpM66e;, dvaatoJ.Wùa&aL ôi l'à 1CQOl'EQOV
des vaisseaux pneumatiques: c'est l'explication de l'inflammation. f.t.eJ.Luxol'a 1CÉQa'ta, JlE't'aXEtaf}aL 3i EL; 'tà.c; D.Qn')QLac; l'O atJUl, xq.vtEOOev 'tip 1CClQà
Les tum~urs contiennent donc du sang qui a débordé des veines XClQ3Ca; q>EQOJ'ÉvCP nvEUJA4'tL 1CQOc:nWmOV XCli. ÈVLat'atŒVOV,°cilloLOÜvtL ritv Èxdvou
et .s'est arrêté aux extrémités des artères 29. n
"LVIlOLV, /)VLX' âv iyyùe; xal xa't' EÙit'Ù -rije; D.Qxije; xai. 'toüt' dveu. 'tOY m.lQE't'Ov·
cOitoU~ 'tE im' amoli 1CQOOro O<pTIvoüa6aL XCll'à 'tà 1CéQa'ta 't0lv D.Q't1)Qt.Wv xal
28 GAL., De ."enae sectione ad1JerBUB Erasistratum, e. 3 (XI, 153, KÜUN): 't~Ü't. dveu. Ti}v q>Â.EyJlovJav. .
'AQÉ0X8L 3i amiP (seil. 'EQCloLCTtQo:f(p) nvwJA4'toç JaÈv dyyELOV dvaL Ti}v cl.Qn')QL- 30 GAL., IIEQ t 1CÂ'I-D-olie;, c. 6 (VII, 531, KUSN). Ct. R. Fucus, Ertuiltratea,
av, alJ.U1't~ 3i 'ri)v cp1i6a· OXL~OtŒVa 3' d€i. 'tà f.t.eLt;ro 'tWv dyyELCOV dç Èw.nova p. 22-23.
J1h 'to tdYeaoç. ÛQ ..aJÙW 3i 1CMLro xai. 1Ceino 'toli OOOJUl'tOC; ÈvEXaÉvta, J'T)3iva YÙIJ 31 GAL., De afro bil6 (V, 125, KÜB;N): wJA.OÂ6yr)oe ôè xai. cl 'EQaOLcnQCl'tO; m,.
dvaL 't01COV ivOa J'~ 1CÉQClÇ dyydou XELJ1EVOV imUQXEL, dç oVtro oJ'LXQà 1CÉQa'ttl 'tOc; WtO 'toli XUJ.'O'Ü TOunftOU yCvea&a~ 'tLva 1Caih], XClLt'OL 1CClVti. 'tQ61CCP cPuÂ.cln0f.t.e-
't!MV'CQ.V, mo'tE 'tÎI J.L00t" 'tWv ÈOxa:trov atoJ'(iTcov "Qa'tmiJ12Vov Ëvtoç amWv '[OXEO- voç alTuicrO-a.. 'toùe; J.Wxih]QoùÇ xuf1OÛç. ' Allà 'tmie; ye yÂLOXQouc; xal 2taXELç Cl'Ù'tbc;
-D-aL 'to alJA4· "ai. 3a.à. 'tOÛ'to xa('tOL 1CaQClXELJ1Éveov dU.';À<nç 'tOÜ ato'JA4'toç "COÜ
Wœ1'11val'O 1CC1Qai.:uoEroe; at'fioUl; yEVia&aL, YQu",aç oÜt'roç· 'to JaÈv oùv 1Cditoç cruJl-
'tE Ti\ç 1pM6Oç xai. Ti}e; clQn')QLac;. Èv 'tOLç tôLoL; OQOL; J'ÉvELV 'to alJA4 J'T)3aJ'O-&L
6a1vtL, 1CClQEJ11Cl'OOOEro; UyQwv yLVOJ1ÉV'1Ç EL; l'à 'toù nvEUJA.OVoç dyyda, 'tà f:v TOLç
'tOLç 'tOÙ m>nÎJA4l'oç È1CEJ'6atvovdYYELoL;.
VWQOL;, 31.' rov at xat'à 1CQoaLQEOLV XLvftOEL;O'\1vtd.oüvtaL. - R. Fu-,ss, .4necdot<&
29 GAL., De 1Jenae Sf.cti.one ad1Jer81U Erasistrattwn, e.3 (XI, 153, KÜBN):
)fÉ~qL J1h &t l'o\i3~ vOJ1q> cpUoECOCi 3WL)(d~a~ 'to ~wov· È7tf:L ôÉ 't'$ ah·Ul. pww~
medica praecaf Rhein, Mqs., XLIX (l894), V. 5~O,
188 LES tCOLES !ŒDICALES . -bASISTiU TE· 189
pIète d·e tout mouvement· et même de toute activité de connaissan~ poür autant qu'on peut en discerner une, n'est pas la même de
ce n .. part et d'autre. Le pneuma des stoïciens tend à se « spiritualiser »
Nous pouvons donc dire que la clef de la pathologie d'Érasistrate, et, bien qu'il n'atteigne pas à l'immatérialité complète, peu à peu
o 'est le refoulement du pneuma, causé par l'irruption du sang les penseurs se rendent compte qu'il faut lui attribuer des carac-
ou de certaines humeurs nuisibles, soit dans les artères, soit dans tères . qui impliquent une certaine indépe·ndance de la matière Leo

les nerfs. Dès lors, il n'est pas étonnant que Galien ·ait trouvé dans pneuma des méd.ecins, au contraire, tend à se « matérialiser D.; nous
cette doctrine des anastomoses des veines et des artères une objec- avons vu, en effe·t, qu'Érasistrate note, en y insistant à plusieurs
. tion contre la conception téléologique de la nature admise par le reprises, que le souffle vital doit avoir une certaine densité pour
médecin alexandrin. En effet, lui dira Galien, si tout ce que .Ia pouvoir rester enfermé dans l'Cs artères.
Dature fait ft.Jève d'une finalité ordonnée, il faudra trouver égale- Comme nous l'avons déjà laissé entendre plus haut, l'évolution
ment une fin utile à ces an~stom.oses: or elles ne sont pas seulement différente du pneuma dans ces deux domaine·s du savoir résulte de
inutiles, mais elles sont nuisibles, puisqu'elles sont la source princi- la diversité des problèmes posés. Les stoïciens se sont servis de
pale des maladies 33. Nous ne savons pas si Érasistrate avait prévu ~ett.e notion d'origine médicale pour résoudre tous l~s problèmes
une objection pareille, mais nous compre'Dons très bien pourquoi philosophiques et principàlement· ceux d~ la connaissance et de
il ne pouvait pas se passer de ces· anastomoses: sans elles l'expé- 1'acti~ité libre; or un examen superficiel suffit à montrer la diffé-
rience la plus banaIt:· d'une artère coupée était capable de ruiner son rence qu'il y a entre ces activités d'ordr€· supérieur et les propriétés
système. de la matière brute: il en devait résulter pour le pneuma une indé-
pendance graduelle de la matière en raison directe de la profon..
••• deur des analyses philosophiques. Érasistrate avait à résoudre des
problèmes d'un autre ordre: il s'agissait pour lui d'expliquer les
Il nous reste à dégager de cet exposé les conclusions qui i~téres­ fonctions organiques et, partant de celles-ci, d'élaborer· une patho-
sent directement l 'objet d~: notre étude. logie. Chercher la· cause de la paralysie, de l'apoplexie, de la .fièvre
1. Le pneuma d'Érasistrate est un souffle matériel, il n'est pas ou d'une inflammation, ce sont là des· questions bien différentes de
nécessaire d'y h;lsjster, la chose est trop. évidente. ~a doctrine du l 'explication de l'acte de· connaître.. Cette comparaison est intéres-
·médecin alexandrin coïncide donc sur ce point aveè l'enseignement sante parce qu'elle montre à l'évidence comment le médecin ale·xan-
des philosophes stoïciens contemporains. Mais ce jugement U:'est drin se meut sur un tout autre plan que :les philosophes du Porti~
pas assez nuancé: il serait plus exact de dire que le pneuma, dont tique.
on part dans les deux cas pour construire. un système soit philoso- .. 2..Nous n'avons pas rencontré, parmi les renseignements touchant
phique, soit scientifique, est bien matériel: l'évolution de la notion, Erasistrate, d'indications précises sur la nature du pneuma; il résul-
te cependant de l'aperçu que nous avons donné,· qu'il doit être. con.
32 R. FuCHS, ~U8 T"Mmiaon. Wer"k über die GOlden ~d Dhr0ni8cheft. KrGn"k·
sidéré comtne un BouffIe chaud: c'est donc de l'air aspiré qui IL sUbi
'.eUe,." Rbem. Mus., LVIII (1903), p. 80: °Inn:oxQaTr)C; 3i XUL 'EQuolatQo;tOç cpUOL
dans ~e ventricule gauc'he du cœur une certaine élaboration; celle~ci
1tEQi. 'fOv lyxicpaÀoV cpÂi'yJ.W.'fOC; VUXQOü xui. 1tuyEl"OOÔOUC; yLve·aftuL .oOOtUOI.V, 'Ôcp' ou
XOL 'fà MO 'foUTOU 1tecpuxo'fu veüQa 1tÀ"lQoUfttVU f'-it 1tUQooixeaftuL 'f0 VUX~xOv consiste principaletn~nt, croyons-not18, dans une adaptation· à· la .
m'f:ÜJW, ciU" lyxo'fwt'VLyOfttVOV 'fomo XWWvE'VEI.V Moa6e~vu... température de l'organisme. Ce pneum& est sùrtout 'constitué d'air.
83 G.u.., De UI'U partium, VI, 17, HELYREICH, l, p. 358 (III, 492, KtlBN): l'élément qui occupe la seconde plaèe dans la hiérarchie des atOLXELa.:
Kui. 3..0 'fOÜ'fO XUL OOOL 'fULç ÙQ't1')QLa.~ oüô· oÀroC; utf.U1'foc; fUTOOLOOoaI.V, romtEQ cette constitution de notre souffle vital est une conséquence néces-
xai. (, 'EQuaLcnQO'foc;, oüôÈv ~'f'fOV Of'OÀOYOÜOLV uirt~ XUL OVfOL O'U'VuveO'fo,...wo- saire de son origine, qui elle-même découlè de'l 'adoption par Érasis~
Dm 'fut;· cp~(v. ElTu, XUL'fOL 'fEXV~XWC; \mo Tiic; qrooeroc; OWJ&EVOL xunaxroâaftuL
~âvtu, XOL ttU'f!Iv f'''lôÉv, <Mi. utO'ÔâVOV'tUL 'fàc; civoO'fo".mCJel,Ç 'tUVt«c; 0fWÀoyoWte,
trate de la théorie de Praxagore sur les veines et les l'rtères.· Lb
,\xi) ~. Ct, aUilJi ~ SQi~ de ce passage, pneuma des stoïciens n'est pas tiré de l'at.mosphère ambiante et i~
t~s t.COLË8 :MiÊDICAL~a . t t-êCOLE PNËlh.tATJ~\j~ 1~1

est principalement constitué du premier élément, ie feu, ou même- pneuma psychique ne sera cependant pas infructueuse- dans la suite;
d'une substance éthérée qui trans6ende les quatre éléments. C'est elle sera adoptée et élaborée par Galien, qui en déduira uoo con-
que le rôle du pneuma est totalement différent dans les deux ·systè- ception moins matérielle de notre souffle psychique.
mes. Pour les stoïci~'DS la .signification du pneuma est très nette:
il désigne la substance de· l'âme, qui· est elle-même une parcelle de
2. L'ÉOOLE PNEUMATIQUE.
la divinité, l'âme de ce grand être vivaIit qu'est le cosmos. Pouvons-
nous en dire autant du pneuma d 'Érasistrate' D'après les rensei- I,~ ya entre la pneumatologie d'Érasist~te et l'école pneumatique
gllEtments que nous possédons, ce pneuma apparaît comme un élé- un hiatus de près de trois siècles, durant lequel nous ne trouvons
ment nécessaire pour ae fonctionnement normal· de l'organisme pas de doctrines qui intéressent le sujet de notre étude. C'est que
humain. S'identifie-t-il avec le principe de l'homme' Nos sources la mécrecine est devenue avant tout une science pratique et renonce
ne nous e·n disent rien, et il est possible qu'Érasistrate n'en ait de plus en plus, sous l'influence des critiques de ~a part des scepti-
rien dit, car les spéculations sur l'âme concernent le p~osophë et ques, aux considérations étiologiques. Or c'est uniquement dans une
nQn.pasJe médecin. Dans un des textes cités plus haut, on nous dit science d'allure théorique et plus ou moins philosophique, que nous
que le pneuma collabore (cruvEQy6v) à ·1'eXle·rcice des aetivités natu- troUVE:rons lple pneumatologie élaborée. Ces C9nditions se sont réa-
relles. Mais on ne dit pas avec qui ou avec quoi il collabore:·si c'est lisées dans une é~ole de médecine dont les débuts datent du premier
avec l'âme, nous arrivons à une conception du pneuma voisine de siècle d~ l'ère chrétienne: l'écok- dite pneumatique. Son fondateur,
celle d'Aristote et de Galien. Quoi qu'il en soit, ce n'est sûrement Athénée, originaire d' Attalie, mais qui vécut à Rome et y établit son
pas sur ce point que le médecin alexandrin a mis l'accent: pour lui école, semble .avoir eu une culture philosop~que sérieuse et un
le pneuma rentre dans le système physiologique de l'organisme esprit critique pénétrant, qui n'hésitait pas à dénoncer les travers
humain comme une· substance indispensable, de ~a même manière de son époque. Dans son grand ouvrage IIEQl ~Ol){hUl(iTCJ)V, . il a
que le sang. adopté la. pneumatologie stoïcienne comme fondement de· ses con-
3. Quant à la distinction entre le pn€uma vital et le pneuma ceptions médicales u: c'est là le trait le plus caractéristique de tous
psychique, elle ne nous sembl~ pas résuUer non plus de considéra- les représentants de l'école 35. Ceci ne veut pas dire cependant qu'ils
tions philosophiques, comme si les activités supérieures de 1'homme s'en soient tenus à un rigorisme doctrinal immuable. Déjà le disci-
requéraient un pneuma d'une autre nature que les fonctions orga- ple principal d 'Athénée, Claudius Agathénus, originaire de Sparte,
niques, mais plutôt de la découverte des nerfs par Hérophlle. Ceux- présente des tendances beaucoup plus éclectiques et cherclre à con-
ci partant du cerveau pour se répandre à travers le corps tout en" cilier les doctrines de son maître avec les conceptions de l'école
tier, l'importance extraordinaire de ce centre a été mise au jour. empirique et méthodique. Les mêmes tendances se retrouvent chez
Mai't puisque d'autre part le souffle aspiré ne se dirige pas· directe- son disciple Hérodote, dont· la doctrine contient des traces d'in-
ment vers le cerveau et que les artères et les veines ont leur point de fluence de l'école méthodique. D'autres, comme Léonidas d'Alexan-
départ dans le cœur, on en a été réduit à admettre un double centre drie d Héliodore, étaient moins des théoriciens, mais ils se sont
et un double pneuma. Nous ne eroyons pas qu'Érasistrate~· soit
donné beaucoup de peine pour déterminer la différence entre ces . U lL WJ:LLlU.NH, Dï.J ~ti8CM 8c'huü bu GuI ÂrchigeM8, Ber1i.i1, 1895,
p. 5 ssq. .
de·ux souffles. C~ qui est essentiel pour lui, c'est la reconnaissance
35 :M.. WELLlUNN" op. cit., p. 7: c Du Charakteriatisehe derselb