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Revue néo-scolastique

L'histoire de l'esthétique et ses grandes orientations


Maurice De Wulf

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De Wulf Maurice. L'histoire de l'esthétique et ses grandes orientations. In: Revue néo-scolastique. 16ᵉ année, n°62,
1909. pp. 237-259.

doi : 10.3406/phlou.1909.2706

http://www.persee.fr/doc/phlou_0776-5541_1909_num_16_62_2706

Document généré le 16/10/2015


VI.

L'HISTOIRE DE L'ESTHÉTIQUE

ET SES GRANDES ORIENTATIONS.

La présente étude n'est qu'une incursion rapide dans un


vaste domaine de théories, dont on n'a pu songer à explorer
ici les multiples régions. Se faire une idée exacte des
grands courants qui dominent l'histoire de l'esthétique,
est une orientation préliminaire à l'étude particulière
d'un système. Et puis, il y a, croyons-nous, pour
l'esthétique contemporaine, d'utiles leçons à puiser dans un
commerce d'idées plus étroit avec l'antiquité et le moyen âge.

I.
L'antiquité grecque.

Le Grec est né artiste ; la poésie apparaît au berceau de


la civilisation hellénique ; l'éducation athénienne fait une-
large place à la culture du beau. Malgré cela, l'éveil des
théories esthétiques est tardif et n'est pas antérieur à
l'époque socratique. C'est qu'avant le siècle de Périclès
la pensée grecque ne sut pas s'élever à de véritables
systématisations, et qu'une étude du beau n'est féconde et même
possible que dans une philosophie intégralement constituée.
Un caractère général domine, selon nous, l'esthétique
grecque, depuis ses timides débuts dans les Mémorables de
Xénophon jusqu'à son efflorescence dans les écrits
néoplatoniciens : le beau est considéré comme un attribut
238 M. DE WULF

des choses. De l'impression qu'il produit sur nous on ne


s'occupe pas, ou bien, si on le fait, c'est de façon
secondaire et sans voir dans cette impression un élément essentiel
de la beauté. Il en résulte que ces spéculations prennent
une allure métaphysique ; l'esthétique grecque a grand air,
mais elle vit et se développe en étroite solidarité avec la
doctrine de l'être.
La première doctrine qui forme la mentalité esthétique
des hellènes régna sur les esprits durant cinq ou six siècles,
c'est-à-dire pendant la plus longue période de l'antiquité
grecque et romaine. Elle fut élaborée par Platon et
Aristote.
Ni de Platon, ni d' Aristote, nous ne possédons un traité
sur le Beau, et Leurs idées sont éparses en divers ouvrages.
Platon parle principalement du Beau dans le Banquet,
le Premier Hippias, le Gorgias et dans plusieurs livres
de la République. Aristote nous avertit, à la fin de sa
Métaphysique, qu'il reviendra sur le Beau dans une œuvre
spéciale; mais celle-ci, si jamais elle fut écrite, ne nous
est pas parvenue. Quant à sa Poétique, on y trouve quelques
principes généraux, mais le traité ne s'applique en propre
qu'à la tragédie.
La parenté intellectuelle d'Aristote et de Platon, en
matière esthétique est si étroite, qu'on peut ramener leur
doctrine à quelques thèses communes et que voici : le beau
réside dans tordre interne des êtres, et se confond avec leur
bonté.
Le beau réside dan s l'ordre, et dans tous les éléments
métaphysiques que l'ordre comporte : unité, multiplicité,
harmonie, symétrie, proportion. Un des problèmes sur
lequel se fixe le plus volontiers l'attention des écoles
grecques, est celui de Y un et du plusieurs, et de savoir
comment ces deux notions se compénètrent et se complètent :
l'étude de l'ordre est l'aspect esthétique do ce problème.
L'art grec, principalement l'architecture et la sculpture
à l'époque de Périclès, fournit un commentaire éloquent
l'histoire de l'esthé'iique £39

et combien parfait, de la formule platonico-aristotélicienne.


Les chefs-d'œuvre de la plastique symbolisent, dans la pierre
et dans le marbre, la théorie de l'ordre ; ils font vivre les
nombres et les symétries. « La mesure et la proportion, dit
Platon dans le Phibèbe, sont les éléments de la beauté et
de la perfection. Par beauté de forme je n'entends pas
la beauté qu'on reconnaît aux animaux ou à des peintures,
comme on pourrait le croire ; mais je parle de lignes
droites et courbes et des figures planes et solides qu'elles
engendrent. De ces figures je dis qu'elles n'ont pas
seulement, comme les autres choses, une benuté relative, mais
une beauté éternelle et absolue •* !).
Aristote écrit de même : - Le beau consiste dans l'ordre
uni à la grandeur *> 2).
L'un et l'autre fournissent de leurs formules des
applications significatives, bien qu'arbitraires, Platon à la nature,
Aristote à l'Etat.
L'univers sensible pour Platon est marqué au coin de la
beauté, dans ses plus profondes entrailles, car il réduit les
éléments premiers dont tout se compose, l'air, l'eau,
la terre, le feu, à des figurations géométriques qu'il compte
parmi les plus belles. Et l'Etat d'Aristote, pour se revêtir
de beauté, ne peut être ni trop grand ni trop petit.
Aux éléments de l'ordre le sentiment populaire joignait
comme caractéristique du beau, quand il s'agit de corps,
le charme du coloris (suavitas colorh). Xénophon, les
stoïciens, Cicéron et d'autres se font les interprètes de cette
conception, et on verra que Plotin la présente comme
l'expression de la beauté généralement admise par ses
contemporains et ses prédécesseurs immédiats.
Le beau est identique au bien, et cette identité s'applique
principalement au bien moral ou à la vertu. Inversement
le vice est la laideur de l'âme. C'est la traduction philo-

') Philèbe, 51.


-) 10 -;ap KaXôv çv pLeys^si x«î totïei (Poétique, VII, 4).
240 .,._,, M. DE WULP

sophique du terme xaXoxayaea,-. Le Thersite, d'Homère, n'est-il


pas k la fois laid de corps et lâche de cœur ? « Quelque
belles que soient la science et la vérité, tu peux assurer,
sans,' crainte de te tromper, que l'idée du bien en est
distincte et les surpasse en beauté » !). Et quand on songe
que l'Idée centrale, dans la métaphysique de Platon, est le
Bien et non le Vrai, on comprend combien est infidèle cette
formule qu'on lui prête : le beau est la splendeur du vrai.
— Aristote a essayé d'établir quelques distinctions entre
le beau et le bien, mais celles-ci sont superficielles, et
nous concluons avec Bénard : « Quand on signale ici un
grand progrès dans la science du beau, on se trompe » 2).
Cet exposé sommaire de la doctrine platonico-aristoté-
licienne appelle quelques remarques complémentaires.
D'abord il va sans dire que les théories qui viennent d'être
rappelées, sont influencées par les divergences doctrinales
qui séparent, en métaphysique, les deux grands génies
grecs. Pour Platon, le réel, — donc aussi le Beau, l'ordre,
l'harmonie, — trône dans un empyrée suprasensible, dont
les choses saisies par nos sens ne sont que l'ombre fugace ;
pour Aristote, le réel habite sur terre, et le beau est
immanent aux êtres ordonnés où notre intelligence le
perçoit, par le canal des sens, et grâce à son pouvoir
d'abstraire.
Ensuite Aristote s'accorde avec Platon, pour séparer le
beau et l'art, celui-ci ayant toute sa raison d'être dans
l'imitation (ijuV^k) comme telle de la nature, sans que la
valeur de cette imitation entre en ligne de compte. Il
en résulte que l'art est déprécié, toute imitation étant
inférieure à l'original, et que, n'ayant pas de fonction
esthétique, il n'a qu'une mission d'un autre ordre : servir
à l'éducation et à la diffusion de la morale.

^Platon, République, VI, 508.


p. •)683.
Bénard, L'esthétique <T'Aristote, Ac ad. se mor. et polit., 1887,
l'histoire de l'esthétique 241

Enfin, Platon et Aristote insinuent dans certains textes


— Aristote surtout — que le beau doit faire impression et
qu'il nous fait plaisir. Mais ni l'un ni l'autre n'analysent la
nature de ce plaisir et des activités psychiques qui le
provoquent. Le point de vue objectif si ontologique domine
leur esthétique.
*
* *

II en est de même de la seconde formule saillante de


l'esthétique grecque, la théorie plotinienne ou
néo-platonicienne. Dans ce centre de civilisation raffinée et
bientôt décadente que fut Alexandrie, aux premiers siècles
de l'ère chrétienne, une esthétique nouvelle surgit qui ne
tarda pas à se répandre dans d'autres milieux grecs et
à entraver l'essor des doctrines régnantes. Plotin (20 i- 270
ap. J.-C), qui est le plus brillant représentant du
néoplatonisme, a traduit ces idées jeunes, teintées de mysticisme
dans un livre magnifique et d'inspiration élevée, les En-
néades. Le 1. VI est consacré au Beau. Le réquisitoire qu'il
a dressé contre la thèse platonico-aristotélicienne est devenu
un cri d'école, et vaut la peine d'être cité. <• Est-ce, comme
tous le répètent, la proportion des parties relativement les
unes aux autres et relativement à l'ensemble, jointe à la
grâce des couleurs, qui constitue la beauté quand elle
s'adresse à la vue ? Dans ce cas, la beauté des corps en
général consistant dans la symétrie et la juste proportion
de leurs parties, elle ne saurait se trouver dans rien de
simple, elle ne peut nécessairement apparaître que dans le
composé. L'ensemble seul sera beau ; les parties n'auront
par elles-mêmes aucune beauté : elles ne seront belles que
par leur rapport avec l'ensemble. Cependant, si l'ensemble
est beau, il parait nécessaire que les parties aussi soient
belles ; le beau ne saurait en effet résulter de l'assemblage
de choses laides » Jj.

') Ennéades, I, 6 ; traduct. française de B o u i 1 1 e r, t. I, p. 99.


242 M. DE VULP

La thèse neuve peut se formuler ainsi : le beau est une


notion transcendantale, c'est-à-dire tout être est beau dans
la mesure même où il est et parce qu'il est, le simple comme
le composé, ce qui n'est pas ordonné comme ce qui l'est.
« Tout est beauté dans ses profondeurs les plus intimes » l ) .
Dans la philosophie émanatiste de Plotin, l'univers jaillit
de l'inaltérable puissance génératrice d'un Être premier,
appelé l'Un ou le Bien (influence platonicienne), d'où
dérivent, par voie de déchéance, une série de principes
engendrés les uns des autres et toujours de moins en moins
parfaits : l'intelligence, l'âme du monde, et enfin la matière
et le monde sensible. A cette marche descendante de l'Être
et du Bien répond une marche descendante du Beau, et
pour la faire comprendre, Plotin recourt à la comparaison
de la lumière et de sa diffusion spatiale : une image
empruntée au VIe livre de la République de Platon. Bien
plus, lumière devient l'équivalent d'être, de bonté et de
beauté. « Tout brille dans le monde intelligible... Dans le
monde sensible, le plus beau corps est le feu » ~).
Il importe de remarquer que Y éclat de la lumière
(àyXa'a), dont Plotin parle si abondamment pour donner du
relief à la beauté du monde, a une valeur métaphysique et
est corrélatif de la notion d'être, et qu'il n'est pas question
dans cette théorie du phénomène psychique ou de
l'impression de jouissance produite sur le sujet connaisseur, ni
d'une proportion entre l'éclat de l'être et la capacité d'une
faculté qui le contemple.
Autre innovation de Plotin. L'art est relevé de
l'ostracisme dont il avait été frappé par la philosophie platonico-
aristotélicienne, et la logique le voulait , ainsi : l'œuvre d'art
sera belle dans la mesure où elle contiendra du réel. Et
voilà pourquoi l'artiste ne doit pas copier servilement la
nature sensible qui n'est que la lie d'un réel supérieur

') Ennéades, V, 8, § 10.


s) Ibid., V, 8, § 10 ; I, 6, § 3 et passim.
'
l'histoire de l'esthétique 243

(principe de l'émanation) ; mais l'œil fixé sur les Xo'yoi ou


les idées archétypes, il s'appliquera à refléter dans son
œuvre l'essence suprasensibie à laquelle sont suspendues
les choses terrestres et ainsi corrigera les imperfections
dont celles-ci fourmillent.

II.

Les Pères de l'Eglise.

Tributaires du néo-platonisme pour un grand nombre


de leurs doctrines philosophiques, les Pères de l'Eglise ont
repris, en l'accentuant, son optimisme esthétique. Ils ont
exalté la nature et chanté sa beauté. Saint Jean Chryso-
stome et d'autres, déprécient l'art, œuvre de l'homme, pour
donner plus de relief au monde, œuvre de Dieu.
Dans la façon dont ils conçoivent la beauté, il n'y a rien
que les Pères de l'Eglise ne doivent aux Grecs. Saint
Augustin, qui est le penseur le plus significatif de cette
période, et qui durant sa jeunesse écrivit un traité de
pulcro, penche vers les solutions platonico -aristotéliciennes.
« Toute la beauté du corps réside dans la convenance des
parties et dans un certain charme de couleur « 1). Il a laissé
de la notion d''ordre une définition célèbre : « L'ordre est une
disposition de choses semblables et dissemblables, d'après
laquelle chacune occupe la place qui lui revient » 2).
Par contre, saint Basile et le Pseudo-Denys l'Aréo-
pagite adoptent les théories néo -platoniciennes. Ce dernier,
par son traité des noms divins, exerça sur l'esthétique du
moyen âge un grand ascendant, en ce sens que les scolas-
tiques se sont crus obligés d'amorcer au commentaire de
ce traité toutes leurs idées sur le beau.

x) « Omnis corporis pulcritudo est partium congruentia cum quadam


coloris suavitate ». De civitate Dei, XXII, 19.
2) « Ordo est parium dispariumque rerum sua loca tribuens dispo-
sitio <>. Ibid., XIX, c. 3.
244 M. DE WULF

III.

Le moyen âge.

Avant le xme siècle le moyen âge ne sut pas coordonner


les éléments de son esthétique. A part un opuscule de
pulcro, parfois attribué à saint Thomas, mais plus
vraisemblablement l'œuvre d'un disciple immédiat, il n'existe
pas, à notre connaissance, des traités d'ordre esthétique.
Même le de pulcro se développe sous forme d'un
commentaire du Pseudo-Denys et, dans les œuvres des grands
scolastiques, les idées esthétiques sont incidentes et
disséminées. Elles forment cependant un ensemble systématisé,
si on se donne la peine de . rapprocher les textes. Une
pensée neuve éclate. Le beau n'apparaît plus seulement
sous ses dehors objectifs (écoles grecques) ; il tient à la
fois des choses et du sujet psychique qui en subit
l'impression, et résulte d'une intime correspondance de l'un et de
l'autre.
Démêlons les facteurs de cette formule complexe, en
prenant pour guide Thomas d'Aquin l).
l°Du côté du sujet. L'activité esthétique est une activité de
perception 2) et, de façon plus précise, elle est une
contemplation désintéressée par la vue, l'ouïe et l'intelligence, dont
le fruit et le stimulant sont une jouissance spécifique, le
plaisir du beau : « unde pulcra dicuntur quae visa
placent » 3).
Et du coup, l'introduction de ce point de vue
psychologique, diversifie le plaisir du beau et le plaisir du bien :

') On trouvera ces idées plus longuement développées dans la Revue


Néo-Scolastique, 1895-96: Etudes historiques sur l'Esthétique de
Thomas d'Aquin.
2) « Pulcrum respicit vim cognoscitivam ». Sum. Theol , I, q. V,
art. 4.
3) Ibid. « visa » doit s'entendre ici de toute perception esthétique et
pas seulement des sensations visuelles.
L* HISTOIRE DE L* ESTHÉTIQUE 24o

nous jouissons du bien par la prise de possession d'un objet


dans sa matérialité, nous jouissons du beau par la
contemplation de sa perfection et sans que le désir d'une
appropriation y soit impliqué 1).
2° Du côté des chosen. C'est bien à tort qu'on rattache
aux influences néo-platoniciennes les doctrines de la scolas-
tique sur l'élément objectif du beau. La Ihèse
unanimement acceptée est l'idée inspiratrice de l'esthétique plato-
nico-aristotélicienne, mais élargie et mise en harmonie avec
d'autres thèses de métaphysique. L'ordre et ses éléments
sont constitutifs du beau, ordo, magnitude», integritas,
débita proportio, aequalilas numerosa, commensuratio par-
tium elegans, etc. : « Unde pulcrum, dit saint Thomas, in
débita proportione consistit • > 2). Et l'ordre esthétique est
intimement rattaché, d'une part, à la forme des êtres
[forma), c'est-à-dire au principe de leur constitution et de
leur perfection (pulcrum congregat omnia et hoc habet ex
parte formae) ; d'autre part, à la finalité de l'être qui dans
la métaphysique scolastique domine sa constitution : dispo-
sitio naturae conveniens est pulcritudo 3).
Mais le phénomène de perception et de jouissance n'est
pas indépendant de l'ordre qui est l'aliment et le terme de
la contemplation : l'intime du beau gît dans la
correspondance du sujei et (le l'objet, dans l'adaptation de l'ordre
à l'activité esthétique. La thèse de l'éclat du beau [claritas
pulcri) forme, à notre avis, l'élément original de l'esthétique
du moyen âge. L'ordre du beau n'est pas un ordre
quelconque, mais un ordre tel qu'il puisse, dans le sujet qui le
perçoit, provoquer la contemplation aisée et plénière qui
engendre le plaisir esthétique. Il faut que l'ordre
resplendisse, éclate aux yeux. Plus la forme, qui est le principe

!) « Et sic patet quod pulcrum addit supra bonum quemdam ordinem


ad vim cognoscitivam ; ita quod bonum dicatur id quod simpliciter com-
placet appetitui, pulcrum autem dicatur id cujus apprehensio placet ».
Sum. Theol, 1* 2*, q. 27, a. 1.
2) Sum. Theol. I, q. 5, art. 4.
') Sum. Theol, la 2*, q. 54, a. 1.
24C) m. bE

d'unité d'une œuvre de l'art ou de la nature, s'impose au


spectateur, plus elle resplendit (resplendentia , supersplen-
dens cJarilas), plus aussi l'impression ressentie sera de
qualité esthétique. Bien que les scolastiques s'en réfèrent
aux expressions du Pseudo-Denys relatives à la lumière du
beau, leur enseignement s'élève au-dessus de ses formules
et, par voie de conséquence, au-dessus du néo-platonisme
dont le Pseudo-Denys s'inspire : tandis que pour Plotin la
théorie de la lumière a une portée métaphysique l), elle se
rapporte, chez Thomas d'Aquin et les autres scolastiques,
à un phénomène psychologique ; elle vise la corrélation
mystérieuse de l'objet et du sujet qui fait le fond du
phénomène complexe de la beauté. Et c'est là, au point de
vue historique, une conquête remarquable de la
philosophie du moyen âge.

IV.

Les temps modernes.

A partir du xvne siècle, l'étude du beau gagne en


importance et en extension. Un disciple de Leibniz, Baum-
garten, détache son étude du cycle philosophique pour en
laire une branche spéciale. Dès ce jour le nombre des
traités consacrés ex professo à l'Esthétique alla se
multipliant. On a souvent assigné comme cause de cette eclosion
abondante et ininterrompue de traités d'Esthétique, l'essor
de la critique d'art depuis la Renaissance, les discussions
sur les procédés artistiques préparant l'étude des problèmes
du beau. Mais n'y a-t-il pas de ce développement de
l'Esthétique moderne une raison plus profonde ? Les recherches
d'ordre psychologique qui dominent la philosophie des
xvir", xviiic et xixe siècles, appellent tout naturellement
l'étude des phénomènes esthétiques ; et ces attaches

J) V. plus haut, p. 242.


l'histoire de inesthétique 247

deviennent tangibles, si on considère que le beau, dans la


philosophie moderne et dans la philosophie contemporaine,
ri est étudié le plus souvent que sous son aspect cognitif et
émotif, c est-à-dire comme un fait psychique.
Le rythme de l'esthétique moderne n'étant autre que
celui même de la philosophie, on peut rattacher aux deux
lignées, empiriste et rationaliste, issues respectivement de
François Bacon et de Descartes, les systèmes esthétiques
du xvn° et du xvme siècle.
Du côté des empiristes, qui réduisent tous nos états
conscients à des phénomènes sensibles, le beau est une
impression agréable. Pour Hume, le beau n'existe qu'en nous et
obéit aux lois générales de l'association. Ce principe fut
repris et développé en Angleterre par Ilutcheson (1694-
1747), Home (1696-1782), Burke (1730-1797), en France
par Batteux et Diderot (1713-1784), en Hollande par
Hemsterhuys (1720-1790). Home a le mieux exprimé les
idées directrices de l'école dans ses Elements of Criticism,
et Burke poussa à l'extrême l'idée sensualiste qui l'inspire
dans un ouvrage : Inquiry into the origin of the sublim
and beautiful. Presque tous ont admis l'existence d'un sens
spécial, le sens du goût, qu'on a appelé plus tard le sixième
sens, et qui avait pour objet la jouissance des belles choses.
L'éclosion des idées esthétiques fut plus significative du
côté des intellectualistes ou rationalistes (de ratio, raison),
qui établissent une distinction fondamentale entre la
sensation ou la perception du concret et l'idée ou la
représentation générale ; et c'est chez Leibniz et ses successeurs
immédiats qu'on trouve les études les plus remarquables
sur le beau. On a pu dire, avec raison, que Leibniz est
le père de l'Esthétique moderne. Il semblerait, que les
intellectualistes d'inspiration cartésienne eussent dû
réserver le caractère de beauté aux activités psychiques les
plus élevées, à savoir aux idées claires et distinctes qui
jouent un si grand rôle dans la doctrine cartésienne. De
248 m. bE

fait, des hommes comme Crousaz *) font du beau quelque


chose qu'on approuve à l'instar d'une théorie, et ce rigide
intellectualisme inspire les règles et préceptes de Y Art
poétique de Boileau.
Or, Leibniz inaugure en esthétique une tendance opposée
à cet esprit. Et tandis qu'il réserve au domaine de la
science les perceptions claires de notre vie psychique,
il relègue la connaissance esthétique des choses dans les
régions sourdes et moins conscientes de l'âme. Le
phénomène esthétique est le clair-obscur de l'activité
représentative ; une perception confuse de l'ordre et de l'harmonie
dos choses ; et par cette doctrine Leibniz a cru rendre
compte de ce caractère mystérieux et indécomposable qui
fait le charme du beau. 11 faudrait, pour saisir le sens
complet de cette formule, la placer dans un tableau complet
de la philosophie leibnizienne. Qu'il nous suffise de
rappeler ici la loi de continuité et de hiérarchie, qui range
toutes les monades et les activités monadiques dans un
ordre grandiose : chaque être, ou monade, diffère de celle
qui la précède et de celle qui la suit immédiatement en
perfection, par des différences infiniment petites ; les
activités ou les représentations de la monade que nous
sommes, sont hiérarchisées suivant le même principe et
diffèrent en degré par des différences infiniment petites, si
bien qu'entre nos représentations les moins conscientes
(idées obscures) et les plus conscientes (idées distinctes)
il y a place pour des étapes indéfiniment nombreuses,
correspondant à tous les degrés de la clarté. Or le beau est
une de ces activités de qualité inférieure à la connaissance
claire et scientifique des choses ; elle est la perception
confuse, donc imprécise, de tout ce qui fait l'ordre. Une toile
n'est belle que vue à distance ; elle cesse de l'être quand
on la regarde à la loupe et qu'on soumet à des perceptions

l) Traité du Beau, 1715.


I?H1STO1RE DE l'eSTHETIQUE 249

nettes (scientifiques) les dessins et les couleurs. — Ce qui


fit dire à Lotze que l'esthétique allemande est née en
dépréciant son objet.
En effet, chez Baumgarten, qui codifie les théories de
Leibniz et écrit le premier une Aestheiica et Aesthelicorum
altéra pars (1750-1758), le sentiment du beau est lié
à l'obscurité de la représentation. L'Esthétique dans la
classification wolfienne des sciences, devient une espèce de
logique inférieure. Mêmes idées chez Eschenburg (1743-
1820), Sulzer (1720-1779), Mendelsohn (1729-1780). Le
beau s'évanouit, dit ce dernier, dès qu'on veut l'analyser.
Et Meier, un autre disciple de Baumgarten, fait cette
application typique : « Les joues d'une belle femme sont
belles tant qu'on les considère à l'œil nu. Qu'on les regarde
avec une lentille d'agrandissement, et la beauté s'en sera
allée » x).
Bien que les disciples de Leibniz et de Baumgarten
aient imprimé aux études sur le beau un essor
considérable, tous furent éclipsés par le génie de Kant.
L'esthétique de Kant fit une impression aussi profonde que sa
théorie de la science et sa morale, et de même qu'il avait,
dans la Kritik der reinen iheoretischen Vernunft'et dans
la Kritik der reinen praktischen Vemunfl, établi le savoir
humain et le devoir humain sur la constitution de notre
entendement et de notre volonté, de même il expliqua
les jugements sur le beau et le sublime en invoquant la
structure d'une troisième faculté, source de contemplation
et de sentiment. C'est l'objet d'un chapitre de sa troisième
Critique, Kritik der U?Hheilskraft. L'esthétique de Kant
est écrite dans la tonalité générale de son criticisme. La
subjectivité du beau n'est plus seulement un fait (Hume),
mais une loi. Beau n'est pas un attribut des choses, mais
de nos états représentatifs. Il résulte d'une façon de se
comporter en de certaines situations psychiques, et est un

l) Anfangsgriinde aller schônen Wissenschafien ^1748-1750), § 23.


250 M. DE WUttf

produit de la mentalité humaine. Beau est un prédicat


de jugement que tous les hommes, à raison de leur
structure (jugement synthétique a priori), unissent à un
sujet, quand celui-ci provoque un jeu libre de
contemplation désintéressée. L'objet de représentation est fait pour
me plaire (finalité subjective), mais au moment où j'en
jouis, je n'ai pas conscience de cette finalité ; pareille
conscience aurait pour effet de rompre le charme 1). — De
même le sublime résulte de l'impuissance de nos facultés
sensibles à étreindre un objet colossal, mêlée au sentiment
final de la supériorité de notre être suprasensible. « Er-
haben ist was uns erhebt. r> Tandis que le sentiment du
beau est calme et serein, celui du sublime est mouvementé
et troublant.
Puissante par elle-même, la nouvelle théorie proposée
par Kant imprègne le romantisme allemand et bénéficie de
sa rapide et brillante expansion. On assiste alors à une
curieuse alliance de la littérature et de la philosophie.
Patronnée par des hommes tels que Schiller et Schelling, à la
fois littérateurs et philosophes,i'esthétiquedeKant se répand
dans tous les milieux de culture et s'impose. Mais
l'innovation caractéristique, introduite par les grands criticistes
postkantiens, vient aussi déteindre sur les théories esthétiques :
le beau reste une création de notre esprit (Kant), mais cet
esprit devient un principe moniste, le Moi absolu de Fichte,
l'Absolu de Schelling, l'Esprit de Hegel, la Volonté de
Schopenhauer. — Schiller (1759-1805) reprend la théorie
du. jeu. Jouer, c'est contempler les phénomènes avec une
pleine insouciance de leur valeur de représentation
scientifique. Bien plus, l'activité esthétique devient l'activité
humaine par excellence. « L'homme n'est vraiment homme
que quand il joue ». Car la science nous confine dans le
phénomène, interdit tout aperçu sur le monde en soi, et

*) « Schônheit ist Form der Zwecktnâssigkeit eines Gegenstandes,


sofern sie ohne Vorstellung eines Zwecks an ihr wahrgenommen wird ».
(Kritik der Urtheilskraft, l, 1, § 15.)
l'histoire de l'esthétique 251

s'accorde mal dans ses conclusions avec nos aspirations


morales : seule l'activité esthétique donne à l'homme
l'harmonie et le repos ps)r chique. C'est le commerce avec
le beau qui procure ce calme de la vie, cette pondération
de toutes les facultés que le kantisme veut assurer par
l'exercice de la volonté libre l). En 1800 et 1801 , Schelling,
dans la seconde forme de sa philosophie, l'idéalisme
esthétique, reprit cette idée directrice, et fit de l'état
esthétique et du jeu la fonction fondamentale de l'Esprit,
celle qui unifie ses tendances opposées : l'œuvre d'art est
la seule production parfaite du Moi. Et ainsi Iéna, où
Schelling était professeur à côté de Fichte et puis de Hegel,
devint à la fois le centre du criticisme philosophique et du
romantisme littéraire étroitement unis. Xovalis identifia
l'imagination du poète avec l'imagination productrice du
Moi, et von Schlegel, dont le nom est al taché au procédé
de Xironisme, revendiqua pour le poète les droits du Moi
absolu : celui de produire pour produire, el de faire de
l'art la forme de l'agir humain, sans que l'artiste incarnant
ce Moi souverain, doive se préoccuper soit du contenu de
l'œuvre, soit de sa valeur représentative, soit du public qui
a l'injuste préoccupation de le juger.
Puis Hegel parut (1770-1831), et sa grande figure se
dresse pendant un demi-siècle sur un socle de gloire. «Tout
réel est de l'Esprit et l'Esprit seul est réel ». Le réel est un
Esprit qui devient et se déroule dans le monde des corps et
des âmes, de la seule façon dont un esprit est susceptible
d'évoluer, c'est-à-dire par une marche dialectique. L'histoire
du monde est une chaîne d'idées, et une nécessité logique
relie entre elles toutes les étapes de son passé, de son
présent et de son avenir. L'art est une des dernières formes
du processus dialectique du Logos. Quand l'Esprit a
parcouru les stades nombreux du devenir esquissés dans la

') Vont Erhabenen ; Brief e tiber die aesthetische Erziehung des


Menschengeschlechtes.
M. DE WULF

Phénoménologie des Geistes (1807), et que, conformément à


la marche triadique (thèse, antithèse, synthèse) qui le régit,
il prend conscience de lui-même, cette auto-contemplation
se réalise par l'Art, la Religion et la Philosophie. L'art et
le beau où il est réalisé sont la « parfaite identité de l'idéal
et du phénomène », le triomphe du réel dans l'apparence
sensible. Et cependant, comme devenir de l'esprit, l'Art
est inférieur à la Philosophie qui constitue la forme la plus
parfaite du devenir dialectique. S'il est vrai que dans la
marche de l'Esprit et de l'Humanité vers la perfection, l'art
marque un jalon du progrès, il n'a cependant qu'une
valeur historique transitoire, et sert d'acheminement à la
philosophie. C'est dans ce sens qu'on a pu appeler
l'esthétique de Hegel « un éloge funèbre de l'art » ').
Schopenhauer enfin (1778-1860), que l'on peut
considérer comme le dernier de cette lignée de panthéistes
formant la premiere génération kantienne, conserve à l'art
et au beau leur haute situation dans le cycle des activités
psychiques 2). Bien que la chose-en-soi existe (Well nls
Wille), la science est condamnée à ne connaître que
ses apparences (Vorstellung). Mais à côté de cette
connaissance du monde phénoménal, régie par les formes
a priori de notre esprit, nous pouvons avoir « l'intuition
immédiate, géniale » des Idées cosmiques, ou de la chose-
en-soi, et cette contemplation pure est la contemplation
esthétique. Comme telle, elle est affranchie du vouloir et
soustraite aux souffrances qui accompagnent tout acte
volitif. Par l'art, l'homme dominateur prend vue sur l'au-
delà du phénomène ; il rend l'Idée-type que la nature ne
réalise jamais dans son absolue pureté. L'art devient une
boisson enivrante qui fait oublier momentanément les
malheurs de l'existence.
Malgré son ascendant dans les milieux officiels, l'esthé-

') Croce, Esthétique, trad, française, 1904, p. 301.


*) Die Welt als Wille und Vorstellung,
l'histoire de l'esthétique £53

tique hégélienne no tarda pas à provoquer une réaction


en Allemagne : on voulut ramener le beau des sphères de la
rêverie métaphysique sur le terrain de l'observation
psychologique. Ce fut Herbart qui mena la campagne. La beauté,
pour Herbart, n'est pas une entité vaporeuse, quelque position
de l'Esprit absolu sur lequel l'artiste arrête son regard, mais
la simple perception de rapports et de formes dans les
objets. A l'esthétique du contenu de l'école hégélienne
(Gehaltsaesthetik) vient s'opposer l'esthétique de la forme
(Formaesthelik) et le conflit des deux tendances perdure
en Allemagne jusqu'à la fin du xixf> siècle. L'hégélianisme
compte parmi ses plus zélés défenseurs Fr. Th. Vischer,
qui publia de considérables ouvrages sur le beau 1), tandis
que Zimmermann poussa à l'extrême la doctrine adverse 2).
Dans cette lutte de théories, qui passionna les générations
allemandes du milieu du siècle dernier, l'hégélianisme n'eut
pas le dessous, mais on vit plusieurs de ses partisans se
départir de la rigueur des principes et faire une concession
à la beauté des formes : parmi ces modérés se rangent
Moriz Carrière3), Schasler et Ed. von Hartmann, ces deux
derniers, auteurs d'ouvrages sur l'histoire de l'Esthétique.
De sa patrie allemande, l'idéalisme esthétique se répandit
en Italie, où il eut ses heures de célébrité, avec Gioberti
qui se rattache à Schelling, avec de Sanctis et Antonio
Tari, professeurs à l'Université de Naples, qui se réclament
de Hegel.
En même temps, du côté de la France, d'autres
esthétiques naissaient, non sans quelque fragile parenté
hégélienne, mais rapidement orientées par les circonstances dans
une direction autonome. C'est avant tout l'esthétique d'un
dictateur d'idées, Victor Cousin (1792-1807), qui par ses
cours en Sorbonne, puis par ses hautes fonctions
académiques et politiques, prit, dans la France de la première

') Aesthetik oder Wissenschaft des Schônen, 1846-1857, 3 vol.


2) Allgemeine Aesthetik als Formwissenschaft, 1865.
a) Aesthetik, 1859.
254 M. DE

moitié du xtxe siècle, une situation assez semblable à celle


que Hegel occupa en Allemagne. Cousin répandit dans tous
les milieux d'enseignement, qui tombaient sous son
contrôle officiel, une philosophie peu originale que lui-même
appela éclectisme ; et dans un livre bien connu, Du Vrai,
du Beau et du Bien (1818) il étala une esthétique
vaporeuse, faite de grandes phrases et de pompeux hommages
à l'Idéal, qu'il identifie avec l'Infini ou la perfection de
Dieu. Très élevées d'inspiration, ces considérations sur le
Beau ont le tort d'être fort éloignées de la réalité. Elles
ont faussé les idées et dégoûté de nombreuses générations
des études esthétiques. Elles sont faites d'ailleurs de
réminiscences de Hegel et de l'école écossaise de Reid. Mêmes
tendances chez de Lamennais1). Th. Jouffroy, au contraire
(1 796- 1842), le plus remarquable des disciples de Cousin,
fit un Cours d' Esthétique (publié en 1843) où il accentua les
droits de la méthode psychologique dans l'étude des
phénomènes du beau. Et on peut, ce nous semble, rattacher
aux mêmes tendances métaphysiques La science du beau
de Charles Lévèque (1861), qui se réclame de Platon. —
L'éclectisme cousinien ne laissa en France que de faibles
traces, à partir du milieu du siècle. Plus tard, Taine
infligea à cette « philosophie classique » quelques coups
de massue qui achevèrent d'en faire une chose morte.
Le sensualisme, représenté au commencement du
xixe siècle par Condillac, en France, et les associationnistes
en Angleterre, ne s'arrêta pas à l'étude du phénomène
esthétique, mais quand il eut revêtu la forme rajeunie du
positivisme, qu'on peut appeler un sensualisme accommodé
à la mentalité contemporaine, il y eut place pour des
conceptions nouvelles du beau et de l'art. Celles-ci n'apparaissent
ni chez Comte qui fonda la doctrine nouvelle, ni chez
Stuart Mill qui en demeure le plus brillant logicien ; elles
semblent attendre que le système apparaisse entièrement

!) De Part et du beau, 1843.


l'histoire de l'esthétique 255

équilibré et constitué dans toutes ses parties. Herbert


Spencer consacre un chapitre de ses Principles of
Psychology à étudier, conformément aux idées directrices de
son évolutionnisme cosmique, la genèse des phénomènes
esthétiques. Le sentiment du beau prend son origine dans
le jeu, défini cette fois l'exercice d'un trop plein d'activité,
la dépense d'énergie inutile à l'être, l'activité de luxe. Une
activité utile devient belle, dès qu'elle cesse d'être utile.
Et comme l'humanité évolue sans cesse « de l'homogène
instable à l'hétérogène stable », l'art croîtra avec le
progrès ; plus la société deviendra parfaite, moins il faudra
de travail pour l'entretien et le développement de ses
membres, et, par voie de conséquence, plus il y aura
d'énergies disponibles pour «jouer». L'occupation d'art
sera le passe-iemps des humains, quand l'évolution sociale
aura fait son œuvre. Beau rêve, qui hélas ! ne sera jamais
qu'un rêve.
Hippolyte Taine (1828-1893) dans son remarquable
ouvrage La Philosophie de l'art, traite l'art comme un fait
social, au même titre que la littérature et la politique, et
essaie de le ramener à des facteurs ou faits primordiaux
dont il serait le produit fatal et naturel. Ces facteurs
sont au nombre de trois : la race, le milieu, le moment.
Vue de cet angle, l'esthétique devient, suivant le mot de
l'auteur, « une sorte de botanique appliquée, non aux
plantes, mais aux œuvres humaines ». Dans la même
direction d'idées M. Guyau qui, sur tant de points, força le
positivisme à sortir ses conséquences logiques, exagère la
portée sociale de l'art et ne lui reconnaît d'autre fonction
que de développer la sympathie et la vie sociale 1).

l) L'art au point de vue sociologique, 1889 ; Problèmes de Festhétique


contemporaine, 1884.
256 M. DE WULF

V.

Tendances contemporaines.

Depuis dix ans les ouvrages traitant de questions


esthétiques se sont multipliés dans tous les pays, comme si la
semence en avait été jetée à pleines mains. Il n'est aucune
de nos nombreuses publications périodiques en matière de
philosophie, qui ne s'en occupe l).
Or toutes ces productions, si on en excepte un petit
nombre, présentent ce caractère commun : le beau n'est
envisagé que sous son aspect subjectif, et comme
phénomène psychologique. Les traits dominants de l'esthétique
moderne se retrouvent, outrés, dans l'esthétique
contemporaine.
D'abord le kantisme trouve, ici comme en d'autres
matières, un regain de faveur. Non pas le criticisme
idéaliste et panthéiste tel qu'il avait été constitué par les
triumvirs de l'Université d'Iéna, mais le kantisme
psychologique voisin de sa forme primitive. Jonas Cohn 2) veut
transposer « sur le terrain transcendantal » (ins transcen-
dentale Umschreiben) les résultats acquis par l'observation
des faits. Stephan Witasek 3) obéit aux mêmes tendances,
et un critique allemand, A. Tumarkin, a pu écrire, à
propos d'un groupe de traités esthétiques en langue
allemande : « Toute esthétique scientifiquement établie, d'où
qu'elle parte, aboutit toujours à Kant » 4).
D'autre part, on entreprend activement, dans les
laboratoires de psycho-physiologie, une série de recherches

') Une Revue spéciale paraît à Stuttgart, depuis 1906, sous la


direction de Max Dessoir : Zeitschrift fur Aesthetik und allgemeine
Kunstwissenschaft.
2) Allgemeine Aesthetik, Leipzig, 1901.
8) Grundziige der allgemeine Aesthetik, Leipzig, 1904.
4) « Jede wissenschaftliche begrundete Aesthetik, von welchen Vor-
aussetzungen sie auch ausgehen mag, fiihrt immer auf Kant zurûck. >
Archiv fur Geschichte der Philosophie, 1905, Bd. XI, 3,
p. 360.
l'histoire de l'esthétique 257

relatives aux états organiques et psychiques dont le


phénomène esthétique s'enveloppe. Déjà à la fin du siècle dernier,
Helmholtz, Allen, Fechner l) s'étaient préoccupés de
déterminer les concomitants physiologiques de la perception et
de la jouissance du beau. Aujourd'hui, multipliant et
précisant les observations, on rassemble les matériaux d'une
esthétique expérimentale.
On applique aussi à la science du beau la méthode
historique et inductive, qui a donné de si beaux résultats dans
d'autres domaines. E. Grosse écrit sur les origines de
l'art 2) ; Volkelt 3) fait de l'esthétique « normative et
expérimentale -, tandis que Levinstein et d'autres suivent le
développement du sens artistique chez l'enfant et l'observent
patiemment quand il crayonne ses premiers dessins.
Le représentant le plus remarqué de la tendance
psychologique pure est Théodore Lipps 4), pour qui la seule
raison d'être de l'Esthétique est l'analyse du sentiment du
beau et de YEinfkhlung sur lequel il se fonde. « L'esthétique,
écrit-il à la première page d'une de ses introductions, est
une discipline psychologique. La beauté d'un objet n'est
pas une propriété de cet objet, comme le vert et le bleu »5).
Karl Groos e>), formé à l'école de Lipps, se rattache à cette
même école qui ne veut traiter le beau que par l'analyse
interne. Ne peut-on pas rapprocher de leurs œuvres le
traité de Véron 7) et les fines analyses de Lechalas 8) ?
Même s'ils ne nient pas l'objectivité du beau, tous ces
auteurs le négligent, et considèrent le phénomène de
conscience comme le seul objet de leurs investigations.
Le professeur italien Benedetto Croce, dont le traité

') Vorschule der Aesthetik, 1876.


2) Die Anfânge der Kunst, Freiburg in Br., 1894.
8) System der Aesthetik, Miinchen, 1903.
*) Aesthetik, Leipzig, 1903.
8) Aesthetik, dans Die Cultur der Gegenwart, I, VI, Berlin, 1907, p. 349.
*) Das aesthetische Genuss, Giessen, 1902.
') L'Esthétique, Paris, 1883.
•) Etudes esthétiques, 1902.
258 M. DE WULF

d'Esthétique a été traduit en plusieurs langues,


représente, comme Lipps, cette mentalité contemporaine, quand
il écrit : « Le beau n'appartient pas aux choses ; ce n'est
pas un fait physique ; il appartient à l'activité de l'homme,
à l'énergie spirituelle <> '), et l'activité esthétique, selon
lui, est l'intuition imaginative et concrète, par
opposition au concept logique et général. — Quant à Ruskin,
dont Robert de la Sizeranne a fait connaître les idées en
France2), il occupe une place à part, et il n'est pas possible
de rattacher à quelque philosophie contemporaine ce grand
et passionné admirateur de la nature.

VI.

Conclusion.

De ce tableau rapide de l'évolution des doctrines


esthétiques il nous paraît qu'un enseignement se dégage 3).
En étudiant, dans le beau, l'impression psychologique et
ses concomitants, les contemporains ont établi l'esthétique
sur le terrain stable et fécond de l'observation. Observons
les origines de l'art chez l'enfant, dans les sociétés
primitives aussi bien que dans les milieux de civilisation raffinée ;
analysons les œuvres auxquelles nous attribuons le
caractère de beauté pour comprendre les secrets de la jouissance
d'art qu'elles provoquent ; étudions les phénomènes
physiologiques qui accompagnent ce frémissement délicieux de
notre être conscient ; déterminons, par l'introspection dans
la conscience, les aspects psychiques du beau. Rien de
mieux. Le beau réside dans la contemplation désintéressée
ctun contenu représentatif, suivie d'une jouissance ou d'un

1) Esthétique comme science de l'expression et linguistique générale,


trad, française. Paris, 1904 ; p. 93.
2) Ruskin et la religion de la Beauté.
3) Cfr. Première leçon d'Esthétique. Revue Néo-Scolastique,
1907, p. 490.
l'histoire de l'esthétique 259

plaisir qui n'est comparable à aucun autre dans la gamme


des émotions.
Mais suffit-il d'envisager l'impression produite, et peut-on
dans l'étude du beau se désintéresser des facteurs
esthétiques provenant du réel, extramental ? Nous ne le pensons
pas. La philosophie contemporaine a tort de frapper
d'ostracisme la métaphysique et de parer la psychologie de ses
dépouilles. Quand il s'agit de savoir si le beau a une réalité
objective, nous nous rangeons du côté des Grecs : le beau
est un attribut des choses.
Mais le point de vue grec a besoin d'être complété par
le point de vue moderne : la beauté n'est pas une notion
absolue, mais une notion relative. Elle n'est ni un pur fait
physique, ni un pur fait psychique, mais elle résulte d'une
intime corrélation d'un objet et d'un sujet, car les attributs
de l'un sont la cause appropriée de la jouissance perceptrice.
de l'autre. Ces attributs objectifs ont été le mieux démêlés
par Platon et Aristote.
Le beau réside dans l'ordre exprimé. Cela veut dire que,
pour être esthétique, l'ordre réalisé par l'œuvre de la nature
et "de l'art doit être manifeste, s'imposer aux sens et à
l'intelligence. L'artiste fait œuvre belle quand il sait rendre
éclatant et imposer à la contemplation pléniere et pénétrante
le caractère dominateur ou le principe d'ordre choisi 1).
M. De Wulf.

notre
') Ausavant
moment
ami, où
M. nous
le Dr terminons
Pelzer, attaché
l'impression
à la bibliothèque
de cette étude,
Vati-
cane, nous fait observer que le de pulchro, attribué par Uccelli à
Thomas d'Aquin, n'est qu'un extrait du commentaire d'Albert le
Grand sur le de divinis nominibus du psemlo-Denys l'Aréopagite.
Cela résulte du cod. Vatic, lat. 712, utilisé par Uccelli pour
suppléer aux lacunes du ms. de Naples, surtout si, avec Jungmann
(Zeitschrift fiir Kathol. Théologie, 1885), on compare co
codex à d'autres manuscrits d'Albert le Gx-and.