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Jerry Coyne :

Le biologiste américain pourfend les excès de la gauche identitaire, qui vont, selon lui,
permettre la réélection de Trump.
Propos recueillis par Thomas Mahler
Publié le 24/09/2019
Le Point.fr

« Je critique justement la gauche parce que je hais Trump. »

D'un point de vue politique, vous vous définissez comme « un gauchiste qui déteste Trump
mais qui critique la gauche » …

Je critique justement la gauche parce que je hais Trump (rires). Toutes les critiques que j'adresse
à la gauche américaine sont motivées par le fait que j'ai peur que cela ne serve les républicains.
Prenez l'obsession identitaire, qui se manifeste à travers une notion comme l'appropriation
culturelle. Ou l'idée selon laquelle il faudrait rendre obligatoire la protection sociale. Je suis pour
que chaque Américain puisse avoir l'opportunité d'avoir une protection sociale. Mais les
Américains aiment aussi avoir leurs caisses privées et, s'ils peuvent se le permettre, libre à eux.
Des démocrates comme Elizabeth Warren disent qu'il faut se débarrasser de ces systèmes privés.
Mais, avec un tel programme, on est certain que Trump va être réélu, alors qu'il est ce qui est
arrivé de pire aux États-Unis de toute mon existence ! Et, croyez-moi, j'en ai vu des mauvais
présidents, à commencer par Richard Nixon. Trump est de loin le pire. J'essaye d'aider mon
propre camp idéologique, la gauche, à se débarrasser de ces tendances qui nous empêchent de
gagner aux élections.

Vous êtes notamment très sévère à propos des campus américains. Pourquoi ?

Si vous regardez la proportion de professeurs d'université américains qui s'identifient à gauche et


à droite, c'est du 9 contre 1 ! C'est la même chose chez les administrateurs. Ce ne sont donc pas
les étudiants qui sont les seuls responsables ; ils sont alimentés par le politiquement correct de
leurs enseignants. Le danger – et c'est déjà ce qui est en train de se passer –, c'est que cette
obsession identitaire comme l'incapacité à faire des compromis et d'en parler de manière
constructive avec des adversaires contaminent les médias. Ces étudiants deviennent des
journalistes. Quand vous pensez que le New York Times, le meilleur journal américain, endosse
désormais cette gauche identitaire… Le Washington Post a récemment publié un article pour dire
que le latte à la citrouille épicée est une boisson raciste et génocidaire. Tout ça parce que la noix
de muscade, l'un des ingrédients, était originellement cultivée en Indonésie, colonisée par les
Hollandais. Mais, pour toute chose dans ce monde, si vous creusez un peu, vous tomberez sur
une histoire horrible ! Qu'a pensé accomplir cette journaliste en écrivant un tel article ? La
déclaration d'indépendance a été rédigée par Thomas Jefferson, qui possédait des esclaves. Cela
rend-il ce document criminel ? Aux États-Unis, nous abattons maintenant des statues de
Jefferson. C'est l'incapacité à tolérer l'ambiguïté et la complexité, que les gens peuvent être à la
fois bons et mauvais.

Ces dérives ont lieu partout, même sur mon campus à Chicago, pourtant assez immunisé contre
ce qu'on appelle chez nous être « woke » (terme à la mode dérivé du verbe « to wake », « se
réveiller », qui signifie être conscient de toutes les formes d'inégalité, NDLR). Vous vous
retrouvez démonisé si vous tenez certains discours politiques. Je suis un progressiste, et je
soutiens, par exemple, la discrimination positive, mais, si un conservateur s'y oppose, c'est son
droit, cela n'est pas du racisme. Pourtant, il va se voir qualifié comme tel. Vous pouvez aussi être
en faveur de l'égalité entre les sexes et pour l'égalité des opportunités, mais estimer que cela ne
signifie pas l'uniformité entre les hommes et les femmes parce qu'en moyenne les femmes
désirent moins devenir des ingénieurs ou des pilotes de Canadair. Cela passe aujourd'hui pour
du sexisme. « Raciste » ou « sexiste » sont ainsi devenus des mots servant à clore une discussion
et à faire taire les opposants.

Vous-même avez été un activiste étudiant et avez été arrêté dans votre université pour avoir
adressé une lettre à l'ambassade sud-africaine contre l'apartheid. N'avez-vous pas simplement
vieilli ?

Je suis toujours de gauche, en faveur de mesures servant à réduire les discriminations. Je


soutiens l'Obamacare. Je ne partage simplement pas la haine de l'État d'Israël, qui est en train de
devenir endémique à gauche. Je n'ai ainsi pas changé, c'est plutôt la gauche qui a évolué (rires).
Quand j'étais un activiste militant pour les droits des femmes ou des homosexuels, c'étaient des
sujets qui touchaient tout le pays. Le problème du gauchisme actuel sur les campus, c'est que les
étudiants sont bien plus obsédés par leur propre personne et leur propre identité. Nous étions
contre la guerre au Vietnam et en Afghanistan. Aujourd'hui, les étudiants sont plutôt contre
l'appropriation culturelle, voulant, par exemple, empêcher quiconque d'écrire sur les
Amérindiens qui n'est pas lui-même amérindien. Nous sommes désormais dans une culture de la
victimisation. Il n'est plus tant question de groupes sociaux que de sa propre personne, de sa
propre identité, et de savoir si celle-ci a été offensée ou non.

« Je ne vois pas quel est le danger si on critique l'islam. On peut en discuter ! »

Vous êtes un fervent militant de la liberté d'expression. Pourquoi est-ce si important, selon
vous ?

Contrairement à votre pays et à l'Europe en général, les États-Unis sont bien plus libéraux sur
cette question de la liberté d'expression. Charlie Hebdo a ainsi été attaqué pour injure à
caractère raciste en 2007, alors que ce journal ne faisait évidemment pas la promotion d'un
discours haineux mais critiquait toutes les religions. Aux États-Unis, le premier amendement ne
prévoit une limite à la liberté d'expression que pour la diffamation, la calomnie ou les discours
menaçants. C'est la bonne option pour moi. Je ne vois pas quel est le danger si on critique l'islam
– si ce n'est de se faire tuer par un intégriste. On peut en discuter ! Mais, même aux États-Unis,
des gens ont aujourd'hui peur de critiquer cette religion. J'ai moi-même été qualifié
d'« islamophobe », un de ces autres mots pour faire taire les gens. D'ailleurs, d'un point de vue
sémantique, cela ne décrit qu'une peur d'une religion. Je ne vois pas où est le problème. En
revanche, je suis contre une « phobie des musulmans », ce qui est une intolérance vis-à-vis de
tout un groupe de personnes. Là, c'est répréhensible. Nous ne devrions pas réprimer ou
rabaisser des gens simplement du fait de leur croyance. Je pense ainsi à titre personnel que les
croyances des musulmans sont stupides, comme celles de toutes les religions, mais je refuse
qu'on traite un musulman moins bien qu'un juif, un chrétien ou un athée.