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94 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 95

liste n ’est rien d ’autre que l’ensemble des capitalistes indi­ consciente et se révolte soit contre la réification, contre
viduels, personne dans un capitalism e libéral ne pose le le capitalism e comme tel, soit contre un certain nom bre
problèm e de l’utilité sociale des biens sur le plan de la de ses m anifestations concrètes. C’est pourquoi Marx, qui
valeur d ’usage. s'atten d ait à juste titre, tan t q u ’il analysait un capitalism e
C’est précisém ent ce que nous avons appelé une produc­ libéral et sans colonies, à une paupérisation croissante de
tion anarchique réglée exclusivem ent par le m écanism e du la classe ouvrière, voyait en celle-ci la force historique
m arché. appelée à assurer le dépassem ent de la réification et du
Comme l’a m ontré cependant Marx, dans une pareille capitalism e.
société capitaliste libérale et anarchique il se produit de 11 reste que — même si pour com prendre l’évolution
m anière nécessaire, périodiquem ent et, — comme l’a m on­ réelle de la classe ouvrière occidentale au cours des cent
tré p ar la suite Rose Luxem bourg — à p a rtir d’un certain dernières années, il fau t modifier considérablem ent l’an a­
rythm e du progrès technique structurellem ent — une dis­ lyse m arxienne en ten an t com pte du fait que l’im péria­
torsion entre les valeurs d ’usage des biens réellem ent pro­ lisme, la montée effective du niveau de vie des ouvriers
duits et offerts sur le marché et les valeurs d ’usage pour occidentaux et depuis 1917 la victoire de la révolution non
lesquels il existe une demande payante et solvable. C’est pas comme l’attendait Marx dans les pays capitalistes
le problème de la crise et de la surproduction que le capi­ avancés mais, au contraire, dans les sociétés peu dévelop­
talism e est seulem ent en train de surm onter de nos jours. pées, l’existence de la Russie bolchevique d’abord, de la
Nous ne pouvons insister ici su r les problèm es longue­ Chine et des Démocraties populaires ensuite ont créé une
m ent analysés et discutés dans la littératu re m arxiste du réalité sensiblem ent différente de celle q u ’avait analysée
m écanism e de la surproduction et aussi de l'im périalism e Karl Marx et à p a rtir de laquelle il avait établi ses perspec­
qui, en tran sp lan tan t les form es les plus extrêm es de l’ex­ tives — la relation entre la conscience ouvrière et la réifi­
ploitation dans les colonies et les pays sous-développés, a cation est différente par rapport à celle de toutes les autres
perm is de surm onter une contradiction qui sans lui au rait couches de la société et constitue un problème théorique de
probablem ent fini par créer u n état de surproduction prem ière im portance.
endém ique. Contentons-nous de dire que ju sq u ’en 1933 L ’ouvrier n ’a en effet q u ’une seule chose à vendre : sa
c’est su rto u t grâce à l’im périalism e et à la pénétration des force de travail et — sauf quelques rares exceptions toujours
m archés non capitalistes, et ensuite grâce à une interven­ possibles — il ne saurait accepter entièrem ent et sans une
tion massive et systém atique de l’E ta t dans l’économie, que résistance réelle ou virtuelle sa propre transform ation
cette contradiction entre le q u an titatif et le qualitatif, entre en m archandise assim ilée aux autres m archandises. C’est
la valeur d’usage et la valeur d’échange, a pu être surm on­ pourquoi, à l’inverse des autres classes sociales où nous
tée dans le monde capitaliste occidental. voyons la réification envahir progressivem ent même le sec­
Un aspect spécifique du même problèm e est cependant teu r privé de la vie des individus, l’ouvrier aliéné dans
posé par la valeur et le prix d’une m archandise particu ­ l’usine où il travaille pour un autre, et où toute liaison
lière : la force de travail. Du point de vue du producteur consciente avec son produit est m édiatisée par le fait que.
capitaliste, celle-ci n ’est qu’une partie de son capital cir­ celui-ci ne lui ap p artien t pas et que de m anière im m édiate
culant, une m archandise comme les autres q u ’il doit s’ef­ il travaille non pas pour le produire m ais pour toucher son
forcer d’acheter au m eilleur prix possible afin de dim inuer salaire, ne se retrouve lui-même que lorsqu’il quitte la vie
le prix de revient de ses produits. Seulem ent cette m ar­ économique, le travail, pour revenir au secteur privé de sa
chandise possède p ar rapport aux autres m archandises un vie quotidienne.
caractère particulier. Elle est composée d ’êtres pensants A cela s’ajoute le fait que même dans son activité éco­
virtuellem ent réfractaires à un ordre social qui les assim ile nom ique, dans son travail, la relation réifiée et antagoniste
aux choses inertes. Aussi dans certaines conditions et su r­ avec le patron auquel il vend sa force de travail est en
tout lorsque le prix de la force de travail baisse trop, lors­ grande m esure contrebalancée par la relation hum aine et
que la condition des salariés devient trop dure, des résis­ non réifiée qu’il a avec ses cam arades.
tances hum aines se produisent, la marchandise devient Sans doute la pensée réifiée qui est une réalité sociale
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agit-elle par m ille canaux différents aussi sur la pensée plus lui-même, devenu non seulem ent objet m ais encore
des ouvriers et cette influence est considérable. Mais c est objet d’un autre, il est, en m êm e tem ps, « réifié » et
là un phénom ène sociologique et non économique, une « aliéné ».
influence extérieure et non une réification spontanée, car C’est pourquoi Marx écrit que, dans la société capita­
l’ouvrier ne sau rait tire r aucun avantage de la « réifica­ liste, il y a une sphère qui est celle de « la perte complète
tion ». Il n ’a pas de fortune à faire fructifier, de situation du caractère hum ain et qui ne peut se retrouver elle-même
sociale privilégiée à défendre ; pour lui, les objets ne sont que p ar une complète restauration de l’hom m e. Cette
pas des « m archandises », car il les voit uniquem ent du décom position de la société incarnée en une catégorie
côté consom m ateur où elles gardent toute leur richesse et sociale particulière, c’est le p rolétariat ». « Si le proléta-
leur vérité concrètes ; les hom m es ne perdent pas pour lui lia t annonce la dissolution de l’ordre actuel du monde, il
leurs qualités vivantes dans l’abstraction générale ne fait q u ’exprim er le secret de sa propre existence ; car
d ’ « acheteurs » car il n ’a rien à leur vendre et, ce qui est il constitue la dissolution effective de cet ordre du
le plus im portant, il fait partie de la seule catégorie sociale monde. » 1
dans laquelles les hommes, même pour défendre leurs inté­ C est ainsi que p a r sa position sociale, quoique beaucoup
rêts les plus im m édiats, doivent s’u nir et non s’opposer les m oins cultivé et ayant beaucoup m oins de connaissances
uns aux autres. La solidarité a pour leur vie sociale et pour que les intellectuels bourgeois, le prolétariat se trouve dans
la pensée des ouvriers une im portance tout aussi grande la société capitaliste classique seul dans une situation d ’en­
que l’égoïsme et la concurrence pour les bourgeois et pour sem ble lui perm ettant de refuser la réification et de rendre
les couches moyennes. à tous les problèm es spirituels leur véritable caractère
De même, les intérêts de l’ouvrier ne sont pas réifiés, hum ain ; et c ’est au sein de la classe ouvrière, à une
ou en tout cas le sont beaucoup moins. Il n ’a pas de capital époque il est vrai où sa situation économ ique était p articu­
dont il faille assurer le rendem ent, de m agasin ou d’entre­ lièrem ent m auvaise, q u ’est née la form e la plus élevée de
prise à adm inistrer, pour lui, il s’agit toujours et im m édia­ 1 hum anism e m oderne : le m atérialism e dialectique.
tem ent de réalités purem ent hum aines car, à son niveau de Cela ne veut pas dire bien entendu que certains indi­
vie, les réductions de tem ps de travail ou les hausses de vidus ou m êm e groupes d ’individus n ’appartenant pas à
salaires affectent im m édiatem ent non seulem ent son « pou­ cette classe ne po u rraien t com prendre la pensée dialec­
voir » virtuel m ais encore toute son existence journalière tique. Au contraire, dans le m onde capitaliste où les
et concrète. connaissances sont le monopole d ’une couche lim itée, les
C’est tout autre chose si un gain supplém entaire aug­ théoriciens mêm es du m atérialism e dialectique fu ren t __
m ente le compte en banque d’un industriel ou d’un com­ à l’époque du capitalism e libéral — des intellectuels d ’ori­
m erçant et figure dans sa com ptabilité, ou si une hausse de gine bourgeoise ; maisi ils rejoignirent le point de vue
salaire perm et à un ouvrier de m anger mieux, d ’acheter de la classe ouvrière, s’y intégrèrent et y trouvèrent le
un scooter, de faire un voyage q u ’il désire depuis très long­ public - m anquant peut-être de la culture nécessaire pour
tem ps ou de faire apprendre u n m étier à son filsi E t d ’au tre les suivre dans tous les détails de leur pensée — m ais doué
part, même le rap p o rt de l’ouvrier avec le secteur écono­ d ’une qualité autrem ent im portante, l’attitu d e générale, la
m ique et réifié de sa vie est to u t autre que celui des bour­ situation sociale et psychique qui lui perm ette de com ­
geois et des couches moyennes. Car, en. exerçant leur p rendre cette pensée et de l’incarner dans la réalité p ra ­
profession, l’artisan, le m archand, le com m erçant, l ’indus­ tique 2. Car « comme la philosophie trouve dans le proléta-
triel oui le banquier défendent tous quelque chose qui leur
appartient et im plicitem ent s ’identifient de plus en plus 1. Introduction à la Critique de la Philosophie hégélienne du Droit.
avec cette activité et avec cette chose. L ’ouvrier p ar contre, ' , ! ? Parl<>ns ici consciem m ent et volontairem ent au passé car, depuis
1 ere stalinienne, les relations en tre les intellectuels socialistes et le m ouve­
pendant tout le tem ps où il exerce son activité économique, m ent ouvrier sont devenues extrêm em ent complexes et problém atiques.
travaille « pour u n a u tre », pour son patron auquel ne le Qu on le déploré ou q u ’on s’en réjouisse, c ’est là un fait qui nous paraît
lie aucune relation de solidarité concrète. P endant le àpp°ofondie° ** d° n t ' faudrait une fois faire une étude sociologique
tem ps de travail, l’ouvrier ne s’appartient plus ; il n ’est Le phénom ène courant et natu rel jusque vers 1925-1928 du penseur im por-
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ria t ses arm es m atérielles, ainsi le prolétariat trouve dans


la philosophie ses arm es spirituelles » 1 et, si « la philoso­ Or cela signifie seulem ent que dans le m onde capita­
phie ne peut pas se réaliser sans supprim er le prolétariat, liste les salariés pourraient avoir un niveau spirituel a u tre ­
le prolétariat ne peut pas se supprim er (aufheben) sans m ent élevé que la bourgeoisie et les classes moyennes,
réaliser la philosophie » 2. m ais non pas q u ’ils l’ont réellem ent. C’est le problème
On com prend après toutes ces considérations pourquoi m agistralem ent posé p ar Georg Lukacs de la conscience de
tan t qu’elle reste à la surface et se contente d’enregistrer classe et de son rôle dans l’histoire.
l’aspect im m édiat des choses, même la pensée des intellec­ Car même dans une société capitaliste proche de la
tuels les plus sincères dans la société bourgeoise tend, soit société schém atique analysée par Marx (à laquelle on ajo u ­
vers le subjectivism e idéaliste, soit vers l’objectivisme terait seulem ent l’existence des couches moyennes), il faut
rappeler que, si p a r sa situation économique et sociale la
m écaniste.
La réification rom pt l’unité du su jet et de l’objet, du classe ouvrière est virtuellem ent une protestation vivante
producteur et du produit, de l’esprit et de la m atière, et le contre le mensonge et la réification de la société capita­
penseur ne fait ensuite que constater cette rupture en la liste, elle n ’en est pas moins aussi un élém ent constitutif
prenant pour un phénom ène fondam ental et naturel de la de celle-ci. Il n ’y a point de cloison étanche entre les
vie hum aine. C’est pourquoi il faut un grand effort pour ouvriers et les autres classes sociales, surtout entre les
résister à toutes ces tentations et arriver non seulem ent à ouvriers et la petite bourgeoisie : au contraire la symbiose,
dépasser les apparences et à com prendre la pensée des les rapports quotidiens, les échanges de pensée sont per­
grands dialecticiens du passé, m ais encore à appliquer m anents et entraînent déjà p ar eux-mêmes une distorsion
cette dernière aux problèm es nouveaux comme un guide de la « conscience de classe m axim a » ou de la « conscience
possible du p rolétariat ».
vivant et sûr devant les événem ents toujours inattendus
qui constituent la vie historique. A cela s’ajoute toute la pression des classes dirigeantes
avec les énorm es moyens d ’influence idéologique dont elles
disposent et q u ’elles em ploient pour em pêcher le dévelop­
V pem ent de la conscience de la classe ouvrière.
C’est pourquoi, dans la m esure où l’objet réel de la pen­
Nous venons de dire que dans une société capitaliste sée et de l’action, le monde tel q u ’il est, constitue un des
anarchique le p rolétariat et les théoriciens qui jugent le facteurs déterm inants de toute pensée et de toute con­
m onde de son point de vue — celui de l’hum ain contre le science, il devait y avoir, même dans une pareille société,
m écanism e — se trouvent virtuellem ent plus que les autres une forte tendance de la réification à s’em parer aussi de
et peut-être seuls en état de refuser la réification, de rendre l’esprit des ouvriers comme de celui des m em bres des
à tous les problèm es philosophiques, religieux, m oraux, autres classes sociales.
etc... leur caractère hum ain et de continuer ainsi l’effort A cela s’ajoute cependant, dans les cas historiques
des grands penseurs classiques, l’héritage spirituel que la concrets des pays capitalistes développés d’au jo u rd ’hui, le
bourgeoisie a laissé choir de ses m ains. fait que cette pénétration a été considérablem ent favorisée
p ar les modifications profondes q u ’ont entraînées dans la
ta n t qui joue u n rôle de prem ier plan dans le m ouvem ent ouvrier (Marx, conscience ouvrière :
Engels, Lassalle, Bakounine, Kautsky, Bernstein, Plekhanov, Jaurès, Lénine, a) l’augm entation presque continue du standard de vie
Rosa Luxem bourg Trotsky, B oukharine, Gramsci, etc...) a to ta lem en t disparu
p o u r faire place au phénom ène contraire d u théoricien socialiste isolé du acquise depuis la fin du xix8 siècle grâce à la lutte syndi­
m ouvem ent ouvrier, ou qui, s’il est m em bre d ’u n parti, n y, joue q u un cale m ais rendue possible d ’abord par l’existence de l’im ­
rôle secondaire et périphérique. périalism e et de la pénétration coloniale, ensuite p ar les
Le cas typique est celui de Georg Lukacs qui a joué un rôle politique de
p rem ier plan dans le m ouvem ent ouvrier hongrois en 1917-1925 p o u r devenir modifications de stru ctu re du capitalism e contem porain
par la suite ju sq u ’en 1956 u n penseur isolé dont le rayonnem ent se lim itait (notam m ent l’intervention étatique et l’arm em ent m assif)
au m onde intellectuel et qui n ’avait plus aucune action politique dans le
et
sens étroit du term e.
1. Critique de la philosophie hégélienne du droit. b) le développement et l’influence du stalinism e dus à
2. L . c . |
l’existence et au prestige d’un état à caractère prolétarien.
100 r e c h e r c h e s d ia lectiq u es

De sorte que ce sont les conditions concrètes, économi­


ques, sociales et politiques d’un pays et d ’une époque et
aussi les facteurs internationaux qui décident laquelle de
ces deux forces antagonistes, la solidarité spontanée et la
conscience de classe « possible » ou la réification péné­
tra n t surtout par l’influence idéologique des autres classes
sociales, agira plus puissam m ent et au ra le dessus dans
la conscience réelle de la classe ouvrière. E t seules des
analyses concrètes p o rtan t aussi bien sur le passé et
le présent que su r les tendances de l’avenir pourront expli­
quer le degré concret de développement de la conscience
ouvrière à un certain in stan t et à un certain endroit.
C’est aussi pourquoi toute sociologie sérieuse qui pré­
tend com prendre la société actuelle doit travailler avec
deux catégories fondam entales : VI
a) La conscience possible. Le m axim um de réalité que
sau rait connaître une classe sociale sans h eurter les inté­ Lorsque l’on reprend cependant au jo u rd ’hui — à la
rêts économiques et sociaux liés à son existence en ta n t lum ière des expériences de notre génération — l’étude de
que classe ; a la réification telle q u ’elle a été élaborée p ar Marx et par
b) La conscience réelle. Ce qu’elle connaît en fait de les m arxistes ultérieurs, on est amené à constater l ’exis­
cette réalité pendant une certaine période dans u n certain tence dans ces analyses de certaines lacunes et aussi l’ap­
pays. Sans cette distinction qui correspond à l’opposition parition de m aints problèm es nouveaux.
entre « la classe pour soi » et « la classe en soi » en ter­ La réification est en effet un phénom ène étroitem ent lié
minologie hégélienne et m arxiste, la sociologie risque de à l’absence de planification et à la production pour le m ar­
rester en surface et de com prendre fort peu la réalité ché. Il s ensuit que toute évolution sociale qui a pour
sociale concrète et vivante. conséquence soit de rem placer la production anarchique
Enfin, toutes ces considérations nous expliquent aussi par une production planifiée (comme cela a eu lieu en
pourquoi les deux conceptions philosophiques unilatérales U.R.S.S. et p ar la suite dans les différentes Dém ocraties
que sont le subjectivism e et l’objectivisme se retrouvent Populaires), soit d’introduire des élém ents de planifica­
toujours avec leurs conséquences pratiques, non seulem ent tion et im plicitem ent un souci progressif de la form e natu­
chez les penseurs bourgeois, m ais aussi chez les théori­ relle des biens, de leur valeur d ’usage (comme cela se pro ­
ciens et les m ilitants du prolétariat, où elles s’exprim ent duit, avec assez de lenteur il est vrai, depuis environ 1933
surtout par deux grands groupes de courants politiques : dans l’économie capitaliste, sous l’influence des nationali­
a) le blanquism e, l’anarchism e, le trotskism e qui sont la sations et de l’intervention massive de l’E ta t à la fois
form e ouvrière du subjectivism e idéaliste de la surestim a­ comme producteur et comme acheteur assez im portant
tion de l’homme et de la sousestim ation des conditions pour influencer de m anière décisive la production), devrait
objectives. avoir pour conséquence dans le prem ier cas la suppression
b) le stalinism e, le réform ism e, l’économisme, les théo­ de la réification, dans le second u n affaiblissement progres­
ries de la spontanéité qui sont l’expression ouvrière du sif de celle-ci.
m atérialism e objectiviste de la surestim ation des conditions Ce phénom ène s’est-il réellem ent produit et surtout a-t-il
objectives et de la sousestim ation de l ’homme. réellem ent eu les conséquences et l’am pleur attendues ?
E t l’on p o urrait ajouter que ce sont les intellectuels et E n partie oui, en partie non. La disparition ou l’affai­
certaines couches ouvrières radicalisées qui favorisent le blissem ent de la réification devaient en effet, si l’analyse de
prem ier, que ce sont les bureaucraties des grands organism es Marx était juste, entraîner avec soi une disparition de
ouvriers, partis, syndicats, organism es d’E tat en U. R. S. S. l’économie en ta n t qu’entité sociale autonome, et par cela
102 r e c h e r c h e s d ia lectiq u es p r o b l è m e s de m éth o d e 103
même un affaiblissem ent considérable de son prim at. C es D’autre part, s’il est vrai que ni Marx ni aucun penseur
là un phénom ène qui nous parait s’etre effectivem entRéa­ m arxiste n ’ont à notre connaissance envisagé la perspec­
lisé dans la m esure où les derm eres quarante années ont tive qui est en train de se réaliser d ’une dim inution de la
considérablem ent augm enté l’influence des fa^ urs Po11' réification à l’intérieur d ’une société qui continue à être
tiques et m ilitaires sur l’économie, influence qui dans la fondée sur l’exploitation de classe, et qui garde au moins
production planifiée des sociétés à caractère socialiste, est dans une grande m esure la propriété privée des moyens
arrivée ju sq u ’à constituer un véritable prim at du politique, de production, il reste q u ’en prolongeant sim plem ent dans
alors que dans le m onde capitaliste occidental, 1 économie leur esprit et dans leur lettre les analyses m arxiennes de
perd lentem ent de son im portance, bien q u e lle garde la réification, on aboutit à Ja conclusion q u ’une pareille
encore un poids considérable au point de contrecarrer très évolution devait im pliquer le danger d ’un retour à une b ar­
souvent J rationalité politique. Sur ce point l’analyse barie m oyenâgeuse renforcée par les moyens de la techni­
m arxienne de la réification semble s’etre confirmée dans que m oderne ; car les garanties de la liberté individuelle
une fois affaiblies ou disparues dans une société qui
I l^r e stc ^ e p end an t que la disparition ou l’affaiblissement conserverait l’exploitation capitaliste de la classe ouvrière
de la réification devait entraîner la disparition ou 1 affai­ et dans laquelle l’énorm e développem ent de l’industrie
blissem ent du facteur le plus im portant parm i ceux qui m oderne crée nécessairem ent un imm ense et puissant
dans le capitalism e classique engendraient de m anière appareil bureaucratique, les risques d’une évolution qui
continue .. , , .... rlll garderait les élém ents négatifs de la réification en les
a) le rem placem ent de la qualité par la quantité, poussant à leurs dernières conséquences et élim inerait au
vivant par le rationnel ; contraire ses élém ents positifs deviendraient extrêm em ent
b) le1 respect de la liberté et de l’égalité form elles des grands.
L ’expérience des dernières années — et à l’intérieur de
m<IlVen résulte que dans des sociétés où l ’économique pu r celle-ci en tout prem ier lieu l’expérience hitlérienne qui a
tend à faire à nouveau, même dans les m anifestations représenté sur ce plan un tournant qualificatif — prouve
im m édiates de la vie, place au fait social total et complexe, que l’analyse de Marx était juste h Poussé à l’extrêm e le
les chances de disparition ou de survivance de ces deux dualism e de la réification capitaliste classique est devenu
principales m anifestations de la réification devenaient dif­ — dans l’hitlérism e — celui du chef de camp de concen­
ficiles à prévoir, étan t donnée la m ultiplicité des facteurs tratio n ou du tortionnaire qui à la m aison est incapable
dont l’action passait au prem ier plan et devait s enche- de tu er une mouche, aime la m usique de Bach et est le
vêtrer a
m eilleur des pères de famille. L ’assim ilation des hommes
L es’analyses de Marx, Lukacs, et im plicitem ent meme à des unités interchangeables q u ’on traite en objets s’est
si elles ne se référaient pas à la réification, celles des étendue de l’usine au camp de concentration, le mensonge
autres penseurs m arxistes, supposaient que dans les socié­ quotidien est devenu institution officielle dans le m inistère
tés socialistes la disparition de la réification devait de la propagande.
entraîner un retour au concret et au significatif qui per­ Il reste cependant q u ’en 1917 en Russie, et par la suite,
m ettrait — une fois l’exploitation de classe disparue a dans les Démocraties Populaires, une société est née qui se
construction d’un monde hum ain transparent. Ils suppo­ veut prolétarienne, qui a nationalisé les m oyens de produc­
saient en effet que la société nouvelle conserverait d u n e tion, réalisant ainsi sur le plan économique ce que tous les
p a rt les acquisitions hum ainem ent positives de la société théoriciens socialistes ont toujours considéré comme la pre-
réifiée — l’universalité des valeurs et le respect des libertés
individuelles — et rem placerait d’autre p a rt les secteurs 1. Avant 1933 peu de gens au raien t adm is la possibilité d ’un tel re to u r
à la barbarie dans les sociétés évoluées contem poraines lesquelles, il est vrai,
institutionnels et bureaucratisés de la vie sociale par une supposaient l ’im périalism e et avec lui l ’iniquité et la barbarie quotidiennes
com m unauté hum aine plus authentique, s’étendant a tous dans les colonies. A ujo u rd ’h u i nous savons que de tels phénom ènes consti­
les dom aines de la vie et em brassant réellem ent tous les tu e n t u n d anger perm anent des sociétés industrielles m odernes alors q u ’ils
étaient structurellem ent impossibles dans ces m êm es sociétés entre 1880 et
individus. 1914,
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m ière condition indispensable d’une société vraim ent problèm es dont l’étude et la résolution constituent la tâche
hum aine. la plus im portante des penseurs socialistes de notre géné­
Or, l'expérience des vingt-cinq dernières années a m ontré ration et que nous ne saurions même pas aborder dans
que la suppression de la réification et la nationalisation cette conférence, problèm es cependant pour l’étude des­
des moyens de production ne suffisent pas à elles seules quels il est évident que l'appareil conceptuel de la pensée
pour atteindre ce but. m arxiste traditionnelle est loin d ’être suffisant, et qui p our­
L ’universalité des valeurs et su rto u t le respect de la raient, et devraient, pour cela même, être le principal point
liberté individuelle ne se conservent pas plus de m anière de départ d ’un progrès et d ’un renouvellem ent de la pensée
autom atique dans une société socialiste que dans une dialectique.
société capitaliste. L ’analyse m arxienne et surtout lukacsienne de la réifi­
Associée à l’effritem ent des structures sociales interm é­ cation im pliquait d ’ailleurs une conclusion rarem ent mise
diaires et au développement d’une rationalité et d’une en lum ière m ais qui nous p a ra ît en grande m esure confir­
bureaucratie inévitables dans toute société industrielle mée p ar l’histoire du m ouvem ent ouvrier.
moderne, la suppression de la réification entraîne p artout Le prolétariat étant dans la société capitaliste îa classe
des dangers analogues. la moins touchée par la réification, il est aussi la classe
Sans doute aucun penseur sérieux ne saurait-il assim iler dans laquelle l’idéologie libérale a le caractère le plus
un seul in stan t l’hitlérism e et le stalinism e, phénom ènes superficiel. La liberté individuelle formelle, le droit à l’e r­
dont le contenu — m algré certaines apparences comm unes reur, la liberté d ’expression, etc... ne sont pas des élém ents
— est rigoureusem ent différent et même opposé. idéologiques endogènes dans la conscience de la classe
Sans doute tout penseur socialiste sincère éprouve-t-il ouvrière dont la pensée est — nous l’avons déjà d it —
une réelle adm iration envers la rapidité du développement constituée à p a rtir de l’idée de solidarité et non de l’idée
des forces productives en U.R.S.S. et dans le monde socia­ de liberté L
liste. L ’élém ent libéral qui a agi pendant de longues années
Sans doute le phénom ène du stalinism e a-t-il des causes dans la pensée socialiste européenne, qui dans certains de
historiques concrètes qu’il im porte d ’analyser de m anière ses secteurs agit encore au jo u rd ’hui, trouve son fondem ent
précise et ne constitue-t-il pas un aspect nécessaire de social dans l’existence des cadres d ’origine bourgeoise et
toute organisation socialiste ni une étape nécessaire de petite-bourgeoise qui tendent — à ju ste titre, selon nous —
celle-ci. à intégrer au socialisme les valeurs sociales positives de
(Il ne fau t cependant pas oublier que le fascism e ne la classe qu’ils ont quittée 2.
s’identifie pas non plus avec le capitalism e m oderne dont La réussite ou l’échec de ces tendances dépend, évidem­
il ne constitue qu’une des form es possibles et toujours m ent, d’un nom bre considérable de facteurs historiques
m enaçantes.) concrets que nous ne saurions analyser ici bien q u ’il soit
Il reste néanm oins que depuis les cam ps d ’internem ent extrêm em ent im portant de le faire.
ju sq u ’à l’exécution des adversaires et au conform ism e géné­
ralisé de la pensée, la p lu p art des sociétés socialistes 1. Nous appelons liberté form elle ou ju rid iq u e le d roit reconnu à chaque
individu d ’exprim er librem ent ses idées et ses croyances, la liberté réelle
contem poraines présentent de nom breux caractères haute­ im pliquant aussi la possibilité m atérielle accordée à chacun de le faire.
m ent inquiétants q u ’aucun socialiste ne saurait ignorer et Il va de soi q u ’en critiq u an t la liberté et l ’égalité form elles du m onde
capitaliste (le m êm e d roit accordé au clochard comme au m illionnaire de
que l’existence d’une industrie m oderne nationalisée qui coucher dans u n palais ou sous les ponts, à l ’ouvrier comme à l ’industriel
renforce considérablem ent la puissance de l’Etat, dans une de fonder un journal, à l ’universitaire comm e à l ’illettré d ’écrire u n livre,
etc...) les penseurs socialistes luttaien t p our une liberté et une égalité réelles
société où on vient précisém ent de réaliser les conditions qui devaient dans le u r esprit conserver et développer et dépasser la liberté
d’un prim at du politique, fait apparaître toute une série et l ’égalité juridiques en les transform ant en liberté et égalité efficaces et
universelles.
de graves problèm es sociaux. E n particulier celui des garan­ 2. P our éviter to u t m alentendu il nous faut souligner que l ’on doit placer
ties de la dignité des individus face à la puissance de dans cette catégorie des penseurs comme Marx, Engels, Lénine et Rosa
l’appareil bureaucratique, que ni Marx ni aucun des grands Luxem bourg. Le stalinism e par contre s’est caractérisé, entre autres, par
une prolétarisation très poussée des cadres dirigeants et une liquidation” pro­
théoriciens m arxistes qui lui ont succédé n ’avait prévu, gressive des anciens cadres d ’origine intellectuelle ou bourgeoise.
106 RECHERCHES DIALECTIQUES

Constatons néanm oins pour term iner que :


1) Les victoires de la révolution prolétarienne non pas
en Occident comme l’attendait Marx m ais dans des pays
retardataires dans lesquels le capitalism e était peu déve­
loppé et qui par cela même possédait une très faible tra d i­
tion libérale ;
2) Les graves problèm es de politique extérieure que la
disparité entre ses forces et celles du monde capitaliste a
posés pendant longtem ps à l’U.R.S.S.
associés par la suite au LE CONCEPT DE STRUCTURE SIGNIFICATIVE
3) développement d’une grande industrie m oderne natio­ EN HISTOIRE DE LA CULTURE
nalisée qui a considérablem ent renforcé la puissance de
l’appareil bureaucratique de l’E ta t dans une société qui
avait, la prem ière, réalisé les conditions d ’un prim at du
politique,
ont fait apparaître un ensemble de graves problèmes Dans l’étude des faits hum ains en général et plus pré­
hum ains et sociaux, en prem ier lieu celui des garanties de
cisém ent des œuvres philosophique, littéraires ou a rtisti­
la liberté et de la dignité des individus face à la puissance ques (nous les désignerons par la suite par le term e global
de l ’appareil étatique, problèmes que ni Marx ni Engels ni de « culture »), il nous semble que la différence essentielle
aucun des grands théoriciens m arxistes qui leur ont suc­ par rapport aux sciences physico-chim iques et peut-être à
cédé n ’avait prévus, problèmes dont l’étude réaliste et si certains dom aines partiels des sciences hum aines (lin­
possible la résolution constituent une des tâches les plus
guistique, etc.) réside dans l’existence d’une finalité interne
im portantes parm i celles qui se posent aux penseurs socia­
de ces faits, ou, si on les regarde sous l’angle de* la
listes de notre génération, problèmes cependant pour l’étude
recherche, en ce qu’il faut, pour les étudier, spécifier le
desquels il est évident que l’appareil conceptuel de la pen­
concept général de « structure » en lui a jo u tan t le quali­
sée m arxiste traditionnelle s’avère insuffisant et qui pour­ ta tif de « significative ».
raient, et devraient, à cause de cela même, être le principal
Les œuvres valables dans les dom aines que nous venons
point de départ d’un progrès et d’un renouvellem ent de la
d’énum érer se caractérisent en effet p ar l’existence d ’une
pensée dialectique. cohérence^ijüerne, d’un ensemble de relations nécessaires
1958.
entre les différents élém ents qui les constituent et, chez
les plus im portantes d ’entre elles, entre le contenu et la
forme, de sorte q u ’il est non seulem ent impossible d’é tu ­
dier de m anière valable certains éléments de l’œuvre en
dehors de l’ensemble dont ils font partie et qui seul déter­
m ine leur nature et leur signification objectives, m ais aussi
que la possibilité de rendre com pte de la nécessité de
chaque élém ent par rapport à la stru ctu re significative glo­
bale constitue le guide le plus sûr du chercheur b
1. « Nous dirons d ’abord q u ’il y a structure (sous son aspect le plus géné­
ral) quand des élém ents sont réunis en une totalité présentant certaines
propriétés en tan t que totalité et quand les propriétés des élém ents dépen­
dent, entièrem ent ou partiellem ent, de ces caractères de la totalité. » (Etudes
d ’épistémologie génétique. T, I I . J ean P ia g e t, Logique et équilibre, p. 34 .)
Piaget pense que les « structures » peuvent être interprétées com m e le
p roduit ou le résultat d ’un processus autonom e d ’équilibration.
S ur le fond nous sommes entièrem ent d ’accord avec lui. Il nous semble
108 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 109
Nous avons dit p ar ailleurs : se pose en effet à plusieurs niveaux dont nous n ’envisage­
a) que cette structuration interne des, grandes œuvres rons ici que les deux plus im portants.
philosophiques, littéraires et artistiques vient du fait Il est évident q u ’une étude sérieuse des grandes œuvres
q u ’elles exprim ent au niveau d’une cohérence très poussée doit tout d ’abord s’efforcer de m ettre en lum ière leur cohé-
des attitudes globales de l’homme devant les problèmes rence interne, c’est-à-dire leur structure propre.
fondam entaux que posent les relations interhumaimes et Il n ’y a d ’ailleurs là rien de nouveau car im plicitem ent
les relations entre les hommes et la nature, attitudes glo­ ou explicitem ent ce principe a servi de guide à de très
bales (nous les avons appelées « visions du monde ») qui nom breux historiens. Pascal déjà au x v n e siècle savait
sont en nom bre lim ité, bien qu’il soit im possible de faire que :
leur inventaire ou leur typologie avant de posséder un
nom bre suffisant d’études m onographiques ; « On ne peut faire une bonne physionomie qu’en accordant
b) que l’actualisation de telle ou telle vision du monde toutes nos contrariétés, et il ne suffit pas de suivre une suite
à certaines époques précises résulte de la situation de qualités accordantes sans accorder les contraires. Pour
entendre le sens d’un auteur, il faut accorder tous les passages
concrète dans laquelle se trouvent les différents groupes contraires.
hum ains au cours de l’histoire, et enfin Ainsi pour entendre l’Ecriture, il faut avoir un sens dans
c) que la cohérence structurale n ’est pas une réalité s ta ­ lequel tous les passages contraires s’accordent. Il ne suffit pas
tique m ais une virtualité dynam ique à l’intérieur des grou­ d’en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordants,
pes, une structure significative vers laquelle tendent la mais d’en avoir un qui accorde les passages même contraires.
pensée, l’affectivité et le com portem ent des individus, Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires
stru ctu re que la m ajorité d’entre eux ne réalise qu’excep- s’accordent, ou il n’a point de sens du tout. » (Fr. 684.)
tionnellem ent dans certaines situations privilégiées, m ais
que des individus particuliers peuvent atteindre dans des Nous n ’allons donc pas trop insister sur une m éthode de
dom aines lim ités lorsqu’ils coïncident avec les tendances travail déjà connue et appliquée depuis longtemps ; (tout
du groupe et les poussent vers leur dernière cohérence. au plus nous perm ettrons-nous de m entionner que ' le
(C’est le cas de certains chefs politiques ou religieux, des concept de stru ctu re cohérente et significative a, dans l’his­
grands écrivains, des grands artistes ou des grands pen­ toire de la philosophie, de la littératu re et de l’art, une
seurs philosophiques.) fonction à la fois théorique et norm ative dans la m esure
L’interdépendance des élém ents constitutifs d’une œuvre où il est, d ’une p a rt le principal instrum ent de com pré­
ne fait ainsi q u ’exprim er dans son dom aine propre l’inter­ hension de la nature et de la signification des œuvres, et
dépendance à l’intérieur d’une seule et même vision du d ’autre p a rt le critère même qui nous perm et de juger de
m onde des réponses aux différents problèmes fonda­ leur valeqx respectivem ent philosophique, littéraire ou
m entaux posés par les relations interhum aines et les rela­ esthétique.
tions entre les hom m es et la nature 1. C’est en effet dans la m esure où elle exprim e une vision
Cela dit, nous voudrions dans cette étude envisager un cohérente du monde sur le plan du concept, de l’image
des principaux problèm es m éthodologiques qui se pose à verbale ou sensible, que l’œuvre est philosophiquem ent,
une recherche inspirée de ces constatations. littérairem ent ou esthétiquem ent valable 1 et c’est dans la
Dans l’histoire de la culture le problèm e de la structure m esure où l’on arrive à dégager la vision qu’elle exprim e
que l’on peut la com prendre et l’in terpréter de m anière
seulem ent que c’est lim iter le sens du m ot stru ctu re à son aspect statique
alors que les « processus autonom es d ’équilibration » ne sont eux-mêmes 1. Ce qui ne signifie bien entendu pas que ceci constitue le seul critère
que des structures dynam iques dont le chercheur doit dégager dans chaque d ’après lequel on doit la ju g er. Il existe en effet encore en philosophie le
recherche particulière la n a tu re spécifique. critère de la vérité et en a rt le critère correspondant du réalisme. Il n ’en
1. Il est évident que ces rem arques générales n ’acquièrent de valeur que reste pas m oins vrai q u ’alors q u ’une théorie scientifique perd toute valeur
p a r les nom breuses analyses concrètes dont elles ne font que tracer le une fois q u ’elle est reconnue fausse, u n système conceptuel peut être erroné
schéma. Le m ieux serait bien entendu de do n n er ici u n ou plusieurs exem­ sans po u r cela perdre sa valeur philosophique, de m êm e q u ’une oeuvre poé­
ples. E tant donné les lim ites de cette étude cela est m alheureusem ent tique ou une œ uvre d ’a rt peut être entièrem ent étrangère à to u t réalism e
im possible et nous sommes obligés de renvoyer le lecteur à nos travaux sur (encore ceci ne se réalise-t-il que dans la société m oderne pour certaines
Kant, Pascal, Racine et Goethe. œ uvres rom antiques) sans p o u r cela perdre rien de sa valeur esthétique.
110 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 111
objective. (C’est d’ailleurs pourquoi l’interprétation scien­ transparente, composée uniquem ent de semblables stru c­
tifique d’une œuvre est inséparable de la m ise en lum ière tures, est une des principales hypothèses positives dans
de sa valeur ou de sa non-valeur philosophique ou esthé­ l’étude des réalités hum aines.
tique.) Ceci explique pourquoi l’historien des œuvres qui cons­
Il reste néanm oins que le caractère à la fois théorique titu en t la culture, ou plus exactem ent les cultures, ne sau­
et norm atif du concept de structure significative en histoire ra it se contenter d ’employer le concept de stru ctu re signi­
de la cu ltu re pose u n problèm e dont l’élucidation nous ficative au niveau de l’interprétation im m anente de
am ènera à l’autre niveau, beaucoup m oins connu et moins celles-ci.
usuel, de l’utilisation de ce concept dans le dom aine que E t cela d ’abord parce q u ’une pareille interprétation
nous étudions. im m anente ne sau rait en tout cas donner de résultats satis­
E n effet, si le rôle théorique du concept de stru c tu re en faisants que pour les grands chefs-d’œuvre philosophiques,
sciences hum aines, tout en gardant sa spécificité propre à littéraires ou artistiques, c ’est-à-dire pour les créations qui
chaque dom aine de la recherche, ne représente néanm oins ont réalisé dans leur propre dom aine une structure presque
pas quelque chose de qualitativem ent différent p ar rapport rigoureusem ent cohérente que l’historien p o urrait déga-
aux sciences de la nature, sa fonction norm ative p ar contre 8er & 1° rigueur, par un hasard exceptionnel, en se lim itant
ne saurait s’expliquer que par l’existence d’une finalité à l’étude de l’œuvre, ensuite parce que même dans ces
com m une à l’objet et au sujet de l’étude qui sont l’un et cas privilégiés 1 œuvre fait partie de tout un ensemble
l’au tre des secteurs de la réalité hum aine et sociale. de structures significatives plus vastes dont la mise en
Dans les sciences naturelles le savant cherche sans doute lum ière facilite en tout cas énorm ém ent le travail du
un m axim um d ’intelligibilité : il ne lui viendra cependant chercheur. /
pas à l’esprit d’en faire une norm e applicable à l’objet de En théorie on sau rait nier toute possibilité de dégager
son étude. Il suppose au départ, à juste titre, l’existence par exemple la stru ctu re interne des Pensées de Pascal ou
d ’un m inim um d ’intelligibilité sans lequel la science, et du théâtre de Racine à l’aide de l ’étude exclusive .des
avec elle la vie, seraient impossibles. Plus encore, il parie textes, étude qui aboutirait à une com préhension adéquate
dans sa recherche sur le fait que l’intelligibilité du monde de leur signification. E n réalité cependant une telle réus­
naturel dépasse de loin ce m inim um et se rapproche d ’une site ne saurait être que le résu ltat d ’une intelligence ou
intelligibilité totale. Néanm oins sa tâche consiste en pre­ d ’une chance exceptionnelles, à laquelle une méthodologie
m ier lieu à adapter ses théories à la réalité et on ne voit scientifique ne saurait en aucun cas se lim iter.
pas un astronom e affirm ant sur le plan norm atif que les Le mieux serait peut-être d ’illustrer cela à l’aide d’un
planètes devraient avoir une trajectoire circulaire, ou exemple concret. F aisan t appel à notre propre expérience
q u ’elles devraient avoir toutes le même nom bre de satel­ il nous semble évident que nous ne serions jam ais arrivé
lites. aux résultats auxquels nous avons abouti dans notre étude
Inversem ent lorsqu’il s’agit de sciences hum aines et des textes de Pascal et de Racine 'si nous ne nous étions
notam m ent de l’histoire de la culture, le principal concept aidé de la recherche de ces structures significatives plus
d ’intelligibilité, celui de structure significative, représente vastes q u ’ont été les différents courants jansénistes, le
à la fois une réalité et uife norm e précisém ent parce q u ’il jansénism e dans son ensemble, les classes sociales au
définit à la fois le m oteur réel et la fin vers laquelle tend tem ps de Louis XII et de Louis XIV et leurs antagonism es
cette totalité q u ’est la société hum aine, totalité dont font sur le plan économique, social et politique)
partie à la fois l’œuvre à exam iner et le chercheur qui Les Pensées de Pascal, des pièces comme Britannicus,
l’étudie. Bérénice, Phèdre et Athalie sont sans doute des œuvres à
On ne saurait supposer que la natu re évolue progres­ peu près rigoureusem ent structurées et cohérentes. Il serait
sivem ent vers des structures légales, géométriques ou difficile cependant d ’en dire a u ta n t des autres pièces raci-
causales alors que l’hypothèse d ’une histoire dominée par niennes et aussi de tous les fragm ents des Pensées, pris en
des tendances vers des structures significatives et cohé­ particulier. D’au tre p a rt Les Provinciales exprim ent une
rentes de plus en plus vastes ju sq u ’à une société finale vision du monde différente de celle des Pensées.
112 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 113
Au point de départ de la recherche, l’historien qui se vite abouti au prem ier résu ltat décisif le jo u r où, essayant
trouve devant cet ensemble de textes se heurte d emblée d’insérer les écrits de Racine et de Pascal dans l’ensemble
à deux difficultés principales : de la pensée et du m ouvem ent jansénistes, ce qui n ’était en
Ça) Comment distinguer ce qui dans chacun de ces écrits rien nouveau (la p lu p art des historiens ayant déjà essayé
est essentiel, c’est-à-dire cè qui fait partie de la structure de le faire avant nous), nous nous sommes dem andé quelle
cohérente, de ce qui est secondaire, c’est-à-dire de ce qui était la stru ctu re significative — l’essence — de ce q u ’on
's e trouve dans l’œ uvre pour une des innom brables raisons appelait coutum ièrem ent, sans très bien savoir en quoi il
autres que celle de la nécessité interne 1 ; consistait, le jansénism e.
b) Même à supposer — sans que nous le concédions — Il ne sau rait bien entendu être question de faire ici
q u ’une étude im m anente du texte puisse arriver à séparer l’historique détaillé de notre recherche. Contentons-nous
par des m éthodes intuitives les élém ents essentiels des élé­ de dire que nous avons pu très vite dégager un thèm e
m ents secondaires, il reste encore le problèm e non m oins central du jansénism e, « le refus du monde et de la
difficile du découpage à l’intérieur de ces élém ents essen­ société », thèm e dont la réalité dynam ique a abouti à une
tiels entre ceux qui appartiennent à la même structure stru ctu ratio n interne de ce m ouvem ent en quatre cou­
significative ou à des structures significatives apparentées, ran ts : modéré, centriste et deux courants extrém istes de
et les éléments, essentiels eux aussi, m ais app arten an t à des form e différente, courants dans lesquels les historiens pen­
structures plus ou m oins différentes des prem ières. Ainsi dant longtemps n ’avaient vu qu’un seul — le courant cen­
Bérénice et Britannicus sont deux expressions com plém en­ triste — et récem m ent seulem ent (grâce aux travaux de
taires d ’une seule et même vision du monde, plus précisé­ M. Oireibal) un second — le courant modéré.
m ent d’un seul et même type de la vision tragique, m ais Or, parm i les ouvrages qui nous intéressent, seuls Les
Phèdre exprim e déjà un autre type de vision tragique qui Provinciales, Esther, et ju sq u ’à un certain point Athalie se
s’apparente aux Pensées. Q uant à Athalie ou aux Provin­ rattach aien t au courant centriste, et aucun ne se rattach ait
ciales elles exprim ent chacune une vision dram atique, m ais au courant modéré, ce qui explique les difficultés rencon­
néanm oins apparentée à la vision tragique par sa place à trées par la p lu p art des historiens de la philosophie, de la
l’intérieur de cette structure significative globale q u ’on religion et de la littératu re pour rendre compte du jansé­
p o u rrait appeler l’idéologie janséniste. nism e des Pensées et du théâtre de Racine.
On voit d ’emblée que du point de vue pratique il fau­ Or c’est ici que l’histoire de notre travail nous paraît
d rait une intelligence et une intuition surhum aines pour m éthodologiquem ent intéressante car c’est l’existence dans
dégager tout cet ensemble de relations structurales (dont le théâtre de Racine et dans les Pensées de Pascal de posi­
l’expression est essentielle pour la com préhension des tions envers la vie sociale et étatique et envers les pro­
ouvrages en question) par la sim ple étude des textes si blèmes, logique de la contradiction et m oral du conflit des
approfondie et si prolongée soit-elle. devoirs, tout à fait différentes de celle rencontrée dans les
Le problèm e devient par contre, sinon tout à fait simple, secteurs connus et explorés du jansénism e qui nous am ena
du m oins d’un ordre de difficulté analogue à celui que les à form uler l’hypothèse de l’existence d ’au m oins u n au tre
chercheurs rencontrent quotidiennem ent dans n’im porte courant inconnu des historiens à l’intérieur de ce mouve­
quel dom aine de la recherche scientifique, dès que l ’on ne se m ent. Et c’est la découverte des textes de Barcos qui a par
contente plus d’étudier les textes m ais que l ’on applique les la suite éclairé non seulem ent toute une série de problèmes
m êm es principes de recherche de structures globales signi­ les plus controversés de l’histoire du jansénism e et de la
ficatives à des totalités plus vastes dont ils constituent seu­ vie de Pascal, m ais qui nous a aussi perm is de voir, presque
lem ent un élém ent partiel. Dans le cas cité nous avons très d ’emblée, la stru ctu re interne des ouvrages littéraires et
philosophiques que nous voulions étudier.
Citons une seule illustration concrète : les historiens dis­
1 II va de soi q u ’une fois la structure de l ’œ uvre dégagée cette sépara­
tion est très facile à faire. Mais il s’agit précisém ent du début de la cutaient depuis trois siècles du problèm e de l’attitu d e de
recherche et des possibilités de dégager la stru ctu re à u n m om ent où rien Pascal envers l’Eglise d u ran t les derniers mois de sa vie.
ne perm et encore de dire que tel passage est plus ou m oins im p o rtan t que et de la possibilité de concilier les deux témoignages en
tel a u tre pour la com préhension de l ’œ uvre.
114 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 115

apparence contradictoires de l’Ecrit qui refusait toute signa­ d ’un jansénism e extrém iste, et la découverte de celui-ci
tu re du Form ulaire et de la confession à B eurier auquel comme moyen essentiel de com prendre ces ouvrages.)
Pascal avait affirmé se soum ettre depuis deux ans à toutes Il nous reste pour term iner cette étude à aborder un
les décisions de l’Eglise (laquelle avait précisém ent exigé problème auquel nos lecteurs ont certainem ent déjà pensé.
la signature du Form ulaire). S’il s’agit d ’insérer les œuvres dans une totalité significa­
La découverte du fait que Barcos et ses partisans défen­ tive plus vaste, insertion qui perm et seule de dégager leur
daient une position rigoureusem ent cohérente qui im pli­ structure et leur signification, pourquoi recourir à la to ta­
quait à la fois la soum ission à la décision de signer le F or­ lité si éloignée des m ouvem ents intellectuels, sociaux et
m ulaire et le refus de le signer, a perm is non seulem ent économiques, et non pas comme l ’ont fait explicitem ent ou
d ’éclaircir le problèm e des dernières années de Pascal m ais im plicitem ent la p lu p art des historiens qui ne se sont pas
de m ettre en lum ière la structure interne du théâtre raci- limités aux textes à cette totalité significative bien plus
nien et des Pensées. proche et en apparence bien plus liée à l’œuvre q u ’est la
Il suffit de penser à la situation analogue d’A ndrom aque biographie et la psychologie de son auteur ?
devant rester fidèle à Hector et sauver la vie d ’Astyanax, La réponse en apparence paradoxale, m ais en réalité
ou bien à T itus qui doit rester E m pereur et ne pas se sépa­ rigoureusem ent fondée, est simple : pour des raisons non
re r de Bérénice, alors que chacune de ces exigences semble pas de principe m ais de possibilité pratique, d ’efficacité
précisém ent contredire l’autre. dans le travail de recherche.
On voit à quel point la recherche de structures signifi­ Il est certain que le théâtre de Racine et les Pensées de
catives sur le plan de l’histoire des m ouvem ents idéologi­ Pascal ne sont liés au m ouvem ent janséniste qu’à travers
ques, sociaux, politiques et économiques peut avoir et a les individualités de leurs auteurs, et q u ’une étude idéale
le plus souvent une im portance capitale lorsqu’il s’agit de ne saurait en aucun cas sauter par-dessus un palier in ter­
dégager la cohérence et la structure interne des œuvres m édiaire de cette im portance. M alheureusem ent, en p ra­
littéraires, artistiques ou philosophiques qui se rattach en t tique, nous ne possédons aucun moyen solide et positif de
à ces mouvements. reconstituer la psychologie d’un individu. La plupart, et
Au fond il s’agit là de l’application concrète des deux pratiquem ent toutes, les tentatives de ce genre sont des
principes généraux qui nous sem blent devoir régir toute constructions plus ou moins intelligentes et ingénieuses
étude sérieuse dans le dom aine des sciences historiques et qui ont cependant peu de rapport avec la science positive.
sociales, à savoir : Dans l ’é tat actuel d es sciences hum aines c’est beaucoup
r») T out fait hum ain s’insère dans un certain nom bre de plus rin te rp ré ta tion~3ë l ’œuvre qui déterm ine 1 rmagé~que
structures significatives globales dont la mise en lum ière l’on se fait de son auteur que l’inverse.
perm et seule d ’en connaître la nature et la signification C’est pourquoi il nous semble qu’au stade actuel de la
objectives ; pensée scientifique en sciences hum aines on peut form uler
h) Pour découper dans la réalité un ensemble de faits le bilan suivant :
qui constituent une telle structure significative, et pour T) Le concept de stru ctu re significative constitue le p rin ­
séparer dans le donné em pirique b ru t l’essentiel de l’acci­ cipal instrum ent de recherche et de com préhension de la
dentel, il est indispensable d ’insérer ces faits encore m al p lupart des faits hum ains passés et présents. Nous
connus dans une autre structure plus vaste qui les employons consciem m ent le term e « p lu p art » étant donné
em brasse (par exemple les écrits de Pascal et de Racine que certains secteurs de la réalité sociale sem blent devoir
dans l’ensemble du m ouvem ent janséniste), sans jam ais se lim iter au concept de stru ctu re et non pas de structure
oublier cependant que les connaissances provisoires que l ’on significative.
a des faits dont on est p arti sont — dans la m esure p ré­ 2) Dans chaque analyse concrète la mise en lum ière de
cisém ent où ils constituent un élém ent de la structure plus la structure significative spécifique qui régit les faits que
vaste — un des points d ’appui les plus im portants pour l’on veut étudier se heurte d’abord à deux problèm es qui
dégager cette dernière. (Les écrits de Pascal et de Racine sont à la fois les prem iers et les plus difficiles à résoudre :
comme point de départ pour l’hypothèse de l’existence le découpage de l’objet, ou si l’on veut du secteur de la
116 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 117
réalité qui correspond à cette structure significative, et la monde qui constituerait déjà sur le plan de la recherche
distinction à l’intérieur de ce secteur entre 1 essentiel et un inappréciable instrum ent de travail.
Il ne saurait cependant être question d’établir dès m ain­
l’accidentel.
3) La dém arche scientifique la plus im portante pour ten an t une telle typologie sur des bases psychologiques
résoudre ces problèmes réside dans 1 insertion, des stiuc- (comme l’a essayé par exemple Karl Jaspers). De telles
tures significatives recherchées, avant même q u ’elles, soient tentatives relèvent du dom aine de la « réflexion brillante »
entièrem ent dégagées, dans des structures plus vastes dont qui a fait ta n t de m al à la science et q u ’il serait enfin
elles constituent des élém ents partiels, dém arche qui sup­ tem ps de surm onter.
pose un va-et-vient perm anent de la partie au tout et Comme toute m éthode scientifique sérieuse, le stru c tu ­
ralism e n ’est pas une clé universelle, m ais une m éthode
inversem ent.
4) Si le concept de structure significative a une im por­ de travail qui dem ande de longues et patientes recherches
tance prim ordiale dans l’ensemble des sciences historiques, em piriques et qui doit elle-même être perfectionnée et
et sociales, cette im portance est particulièrem ent renforcée m ise au point au cours de celles-ci.
dans le dom aine de ces faits culturels que sont les œuvres Il y a sans doute une dialectique des relations entre les
philosophiques, littéraires et artistiques, que caractérise recherches em piriques et les idées générales, il ne faut
précisém ent la coïncidence ou plus exactem ent la presque- cependant pas oublier trop facilem ent la priorité des p re­
coïncidence non seulem ent virtuelle m ais réelle avec ces m ières et leur fonction indispensable dans tout travail
structures significatives rigoureusem ent cohérentes que scientifique digne de ce nom.
sont les visions du monde. 1958.
5) C’est pourquoi aussi bien la critique littéraire que
l’histoire de la philosophie, de l’a rt et de la littératu re ne
sauraient dépasser le niveau de la réflexion plus ou m oins
intelligente et originale pour acquérir un statu t réelle­
m ent positif, que dans la m esure où elles prendront une
orientation structuraliste essayant de m ettre en relation
les œuvres qu’elles étudient avec les structures fondam en­
tales de la réalité historique et sociale.
6) E tan t donné le caractère pour l’in stan t particulière­
m ent insuffisant de nos connaissances psychologiques, une
pareille étude doit se situer au jo u rd ’hui en prem ier heu
sur les deux plans de l’analyse im m anente de l’oeuvre et
de l’insertion de celle-ci dans les structures historiques et
sociologiques dont elle fait partie. Q uant à la structure
interm édiaire, constituée par la biographie et la psycho­
logie d u philosophe, de l’artiste ou de l’écrivain, si l’on ne
sau rait en aucun cas l’élim iner d’avance, elle ne peut cons­
titu er pour l’in stan t q u ’un instru m en t secondaire de
recherche à em ployer avec beaucoup de méfiance et le
m axim um d’esprit critique.
7) Le nom bre de situations historiques et d ’œuvres lit­
téraires, philosophiques et artistiques qui leur correspon­
dent étant incom parablem ent plus grand que celui des
visions du monde (ce qui explique entre autres les renais­
sances) de telles recherches devront s’orienter naturelle­
m ent vers la mise au point d’une typologie des visions du
PROBLÈMES DE MÉTHODE 119
chologie de l’intelligence, ni même à la psychologie tout
court, mais qu’elle vaut aussi sans le moindre changement
Mis - pour la biologie, pour l’épistémologie, et nous nous permet­
tons d’ajouter — Piaget ne le fait pas — pour les sciences
sociales et historiques.
On obtient ainsi le tableau suivant : (voir page suivante).
Nous ne croyons pas forcer la pensée de Piaget en disant
à propos de ce tableau que, dans les différents domaines
(psychologie de l’intelligence, biologie, épistémologie, et —
ajoutées par nous — sciences historiques et sociales), les
LA PSYCHOLOGIE DE JEAN PIAGET1 attitudes d’une même rangée horizontale s’impliquent
mutuellement puisqu’il s’agit toujours du même objet,
l’homme, étudié sous des aspects différents. Ainsi, qu il le
veuille ou non, Piaget en arrive à faire de la « philoso­
phie » en apportant une contribution essentielle à un cer­
Cet ouvrage est un résumé clair et succinct des conclu­ tain nombre de questions débattues depuis plus de vingt
sions générales auxquelles Jean Piaget est arrivé au cours siècles par les philosophes.
de vingt-cinq ans de recherches expérimentales, dont le Et, qu’il le veuille ou non, ces réponses vont dans un
détail se trouve exposé dans les livres qu’il a publiés anté­ sens très précis, car elles aboutissent à prouver d une
rieurement. manière positive et expérimentale la justesse d’un courant
En tant que recherches psychologiques, les travaux de de pensée qui, à travers Kant et Hegel, a trouvé jusqu’au­
Piaget jouissent à juste titre d’une renommée mondiale. jourd’hui son expression la plus précise et la plus scienti­
C’est pourquoi nous nous contenterons ici d’insister sur fique dans la pensée de Marx et d’Engels, d’un courant
leur importance philosophique beaucoup moins universel­ que nous sommes habitués à appeler, dans son ensemble,
lement reconnue. la philosophie dialectique et, dans sa forme marxiste, le
L’auteur lui-même prétend rester dans les limites de la matérialisme dialectique.
science positive et expérimentale et se méfie plutôt des Piaget n’est certes pas marxiste et la confirmation ou
« philosophes » auxquels il décoche de temps en temps l’infirmation de la pensée de Marx est le dernier de ses sou­
une remarque ironique. Et pourtant son ouvrage com­ cis. Ce fait même augmente cependant l’importance philo­
mence par une question éminemment philosophique : sophique de ses travaux. Car rien ne confirme mieux la
celle des rapports entre les normes et les faits, entre la valeur d’une conception que les rencontres de penseurs
logique et la psychologie. Et dès la page 17, dans un para­ venus de points différents et ignorant chacun les démar­
graphe intitulé « Classification des interprétations possi­ ches et les travaux des autres.
bles de l’intelligence », l’auteur constate deux faits d’une Or, depuis des années, la psychologie et la sociologie
très grande portée philosophique. A savoir : semblent mener une existence séparée et aboutir à des
1) Que les différentes interprétations possibles de l’in­ conclusions contradictoires. En France, Durkheim avait
telligence se réduisent à 6 groupes fondamentaux, 3 sta­ enseigné que les lois qui régissent les « représentations
tiques et 3 génétiques, correspondant : collectives » sont tout à fait différentes de celles qui régis­
a) à la primauté du sujet, sent les représentations individuelles. L’homme semblait,
b) à la primauté de l’objet, et par une sorte de miracle incompréhensible, présenter aux
c) à l’unité du sujet et de l’objet. chercheurs deux aspects contradictoires selon qu’ils l’étu­
2) Que cette classification n’est pas spécifique à la psy- diaient seul ou en groupe. Et presque toutes les tentatives
pour rapprocher ces deux sciences souffraient du même
1. Jean P ia g e t, La Psychologie de l'Intelligence. L ibrairie Arm and Colin, défaut : elles essayaient d’étendre, d’une manière schéma­
1947, in-16, 210 p. (« Collection A rm and Colin »).
tique et naïve, les résultats des sciences biologiques et psy-
P sych o lo g ie de B iologie Sciences historiques
l ’intelligence et sociales E pistém ologie

P rim a u té du D e n k p sy c h o lo g ie M u ta tio n ism e R a tio n a lism e , A p rio rism e


su je t (p sy c h o lo g ie de p ré fo rm iste P h ilo so p h ie ra tio n a lis te
la p e n sé e ) d e s lu m iè re s
(B ü h le r , S e ltz )

P rim a u té de P la to n is m e H a rm o n ie p ré ­ T ra d itio n a lis m e P latonism e


l ’objet lo g istiq u e é ta b lie
(B . K u ssell) C ré a tio n ism e

U nité du sujet G esta ltp sy c h o - T h é o rie de S o cio lo g ie P hénom énologie


et de l’objet lo g ie l’é m e rg e n c e p h é n o m é n o lo ­
(p sy c h o lo g ie de g iq u e
la fo rm e)

P rim a u té du T h é o rie des M u ta tio n ism e P h ilo so p h ie s P ra g m a tism e


sujet essa is et d es id é a liste s
e rre u rs d e l’h is to ire

P rim a u té de A sso cia tio n ism e L a m a rc k ism e M até ria lism e


l’objet E m p irism e
m é c a n iste
S o cio lo g ie
d u rk h e im ie n n e
Unité du su jet T h é o rie In te ra c tio n M atéria lism e
et de l ’objet M atérialism e
o p é ra to ire h is to riq u e d ia le c tiq u e
(P ia g e t) (ce q u e P ia g e t
a p p elle in te r-
a ctio n ism e
re la tiv iste )
121
chologiques à la sociologie (Spencer, Tarde, Freud) ou
inversem ent des points de vue sociologiques à l’étude des
anim aux (Espinas, Alvaredes, etc.).
Or, voici que pour la prem ière fois une sociologie qui se
soucie fort peu de biologie ou de psychologie, et une psy­
chologie expérim entale qui reste rigoureusem ent dans son
dom aine propre arrivent à des résultats hautem ent concor­
dants. On ne doit pas sous-estim er l’im portance de ce fait
pour la constitution d’une science générale et unitaire de
l’homme, c’est-à-dire pour la philosophie.
C’est donc à la lum ière de cette concordance avec le
m atérialism e dialectique que nous essayerons de présenter
quelques aspects de l’ouvrage de Jean Piaget.

La parenté d’esprit entre les deux doctrines est d ’emblée


m anifeste. En plus de la classification déjà m entionnée,
le paragraphe intitulé « Définition de l ’intelligence » est,
de ce point de vue, extrêm em ent éloquent. On connaît
l'im portance que Marx et Engels accordaient au problème
de la définition (problème de la définition du capital, du
capitalism e, etc...). C’est là u n des points- essentiels de
l ’opposition entre la pensée m étaphysique et la pensée dia­
lectique 1.
Piaget se heurte lui aussi aux mêmes problèm es en
découvrant l’insuffisance scientifique des définitions qu’En-
gels a u ra it appelées « m étaphysiques » parce q u ’elles
séparent d ’une m anière rigide l’intelligence de son origine
génétique ou au contraire la confondent avec les tâtonne­
m ents em piriques les plus élém entaires (Claparède, Bühler,
Kôhler). Il form ule la difficulté : « De deux choses l’une
p a r conséquent : ou bien on se contentera d ’une définition
1. Dans une page célèbre de V A nti-D ühring, Engels décrivait ainsi l ’oppo­
sition entre la pensée m étaphysique et la pensée dialectique :
« P our le m étaphysicien, les choses et leurs reproductions dans la pensée,
les concepts, sont des objets d ’études isolés, à considérer l ’un après l ’autre
et l ’un sans l ’au tre, fixes, rigides, donnés une fois p our toutes. 11 ne pense
q u ’en antithèse, sans interm édiaires : il d it oui, oui, non, non, et to u t ce
qui est en plus est u n m al. P our lu i de deux choses l ’une : u n objet
existe ou n ’existe pas ; une chose ne peut pas davantage être à la fois elle-
m êm e et une a u tre : positif et négatif s’excluent absolum ent, cause et effet
s’opposent égalem ent en antithèse rigide...
» La conception m étaphysique de l ’objet, quoique justifiée et m êm e néces­
saire, se h e u rte p o u rtan t toujours tô t ou tard à une barrière au delà de
laquelle elle devient exclusive, bornée et abstraite ; elle s’égare en des
contradictions insolubles, parce que les objets q u ’elle considère isolém ent
lu i font ou b lier leurs relations réciproques, le u r être lu i fait ou b lier leu r
devenir et le u r finir, le u r repos lu i fait oublier le u r m ouvem ent, parce que
les arbres l ’em pêchent de voir la forêt... La dialectique au contraire embrasse
les choses et leurs reproductions conceptuelles essentiellem ent dans leurs
relations, le u r enchaînem ent, leu r m ouvem ent, le u r naissance et le u r fin. »
122 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 123
fonctionnelle, au risque d ’em brasser la presque totalité des sur la nature extérieure et en la transform ant, il tra n s ­
structures cognitives, ou bien on choisira comme critère form e en même tem ps sa propre nature... »
une structure particulière, mais le choix dem eure conven­ L ’identité des deux conceptions saute aux yeux. Le rôle
tionnel et risque de négliger la continuité réelle » (p. 16). de la « N ature » de la « m atière », de l’objet, est iden­
E t il arrive à une définition vraim ent dialectique parce tique dans la psychologie de Piaget et dans le m atérialism e
q u ’elle définit l'intelligence dans sa genèse, réunissant ce historique.
q u ’elle a de spécifique, « le m écanism e stru ctu ral », et ce
q u ’elle a de com m un avec les autres aspects sensori- Les pages qui suivent, chose piquante de la p a rt d ’un
m oteurs de la vie, « la situation fonctionnelle ». adversaire des « philosophes », sont un modèle de critique
Nous touchons là d’ailleurs à un des aspects essentiels philosophique des différentes conceptions de l’intelligence.
de la pensée dialectique qui domine, de la prem ière à la Car, d ’une part, il va de soi que Piaget ne peut pas, dans
dernière page, le livre de Piaget : refuser toutes les oppo­ les quelques pages de son petit volume, analyser d ’une
sitions rigides (instinct-intelligence, pensée-action, norme- m anière exhaustive les travaux de B ertrand Russell, de la
fait, etc.), sans cependant jam ais tom ber dans l’éclectisme, « Denk » ou de la « Gestalt-psychologie » ; et, d’autre
et m ontrer q u ’elles résultent sim plem ent du désir de ren­ part, il ne veut certainem ent pas nier la très grande
dre absolus et « m étaphysiques » des aspects réels et par­ im portance positive de leurs recherches et de leurs tra ­
tiels de la réalité concrète et totale. vaux.
Un au tre fait im portant à souligner est l’analogie entre P a r contre, nous le voyons form uler de m anière m agis­
ce que Piaget appelle « la nature adaptative de l’intelli­ trale, en quelques pages et parfois en quelques lignes,
gence » et le m atérialism e historique. Car, pour Piaget, l’objection expérim entale, ou logique essentielle contre les
l’adaptation se compose de deux processus : a) « l’assi­ conceptions, philosophiques de ces différentes écoles. E t le
m ilation », « action de l’organism e sur les objets qui faiit que l’objection est souvent expérim entale ne change
l’entourent, en tant que cette action dépend des conduites rien a u caractère philosophique de cette critique.
antérieures, portant sur les m êm es objets ou sur des objets A la position de B ertrand Russell, Piaget objecte qu’elle
analogues » 1 et b) « l’accom m odation », l’action du milieu se heurtera toujours « à la difficulté fondam entale du réa­
sur l’organisme, étan t entendu que l’être vivant ne subit lism e des classes, des relations et des nom bres qui est
jam ais telle quelle l’action des corps qui l’environnent, celle des antinom ies relatives à la « classe de toutes les
m ais q u ’elle modifie sim plem ent le cycle assim ilateur en classes » et au nom bre infini actuel... » et aussi que « du
l’accom m odant à eux » 12. point de vue génétique, l’hypothèse d ’une appréhension
Dans le Capital, Marx form ule ainsi sa conception (T. I, directe, par la pensée, d ’universaux subsistant indépen­
chap. VII, Ed. K. Ivautsky, p. 133) : dam m ent d ’elle est plus chim érique encore. Adm ettons que
« Le travail est avant tout un processus entre l’homme les idées fausses de l’adulte aient une existence com pa­
et la nature, un processus dans lequel l’homme, par son rable à celle des idées vraies. Que penser alors des concepts
activité, réalise, règle et contrôle ses échanges (St of f - successivem ent construits par l’enfant au cours des stades
wechsel) avec la nature. Il apparaît ainsi lui-mêm e comme hétérogènes de son développem ent ? E t les « schèmes » de
une force naturelle en face de la nature m atérielle. Il m et l’intelligence pré-verbale subsitent-ils en dehors du su jet ?
en m ouvem ent les forces naturelles qui appartiennent à E t ceux de l’intelligence anim ale ? Si l’on réserve la « sub­
sa nature corporelle, bras et jam bes, tête et m ains, pour sistance », éternelle aux seules idées vraies, à quel âge
s’approprier les substances naturelles dans une form e u ti­ débute leur appréhension ? E t quelle preuve avons-nous
lisable pour sa propre vie. En agissant par ses m ouvem ents que l’adulte norm al ou les logiciens de l’école de Russell
soient parvenus à les saisir et ne seront pas sans cesse
1. P. 13. Les m ots soulignés le sont par nous. L’analogie avec le déve­ dépassés par les générations futures ? » (p. 29).
loppem ent des m oyens de production à l ’in té rieu r d ’un certain ensem ble de
rapports de production est évidente. Contre la « Denkpsychologie » :
2. P. 13. Là aussi on saisit facilem ent l ’analogie avec l ’adaptation de la « Il convient de noter que, même sur le plan de la sim ­
superstructure aux transform ations que le m ilieu et le u r propre développe­
m en t im posent aux forces productives. ple description, les rapports entre l’image et la pensée ont
124 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 125
été trop simplifiés par l’école de W urtzburg. Il reste certes pensée dialectique, c’est lorsque, p a rta n t de son étude de
acquis que l’image ne constitue pas un élém ent de la pen­ la pensée réelle, il arrive à m ettre en évidence les insuffi­
sée elle-même. Seulem ent elle l ’accompagne et lui sert de sances de la logique classique et même de la logistique de
symbole... D’autre p a rt il est évident que la m éthode de la B ertrand Russell et du cercle de Vienne. « Lorsque les
« Denkpsychologie » lui interdit de dépasser la pure des­ psychologues découvrent, avec Seltz, les « Gestaltistes » et
cription... M anquant ainsi de perspective génétique, la bien d’autres, le rôle des totalités et des organisations d ’en­
« psychologie de la pensée » analyse exclusivem ent des semble dans le travail de la pensée, il n ’est aucune raison
stades finaux de l’évolution intellectuelle... il n ’est pas su r­ de considérer la logique classique, et même la logistique
prenant qu’elle aboutisse à un panlogism e et soit obligée actuelle, qui en sont restées à un mode discontinu et ato­
d ’interrom pre l’analyse psychologique en présence du m istique de description, comme intangibles et définitives,
donné irréductible des lois de la logique » (p. 34-35). ni d ’en faire un modèle dont la pensée serait le « m iroir ».
Plus loin, nous trouvons des argum ents expérim entaux Tout au contraire, il s’agit de construire une logique des
contre la constance des form es psychiques. totalités, si l’on veut q u ’elle serve de schém a adéquat aux
états d ’équilibre de l’esprit, et d ’analyser les opérations
Sur le point précis des rapports entre la logique et la sans les réduire à des élém ents isolés, insuffisants du point
psychologie, entre les norm es et les faits, la position de de vue des exigences psychologiques » (p. 43).
Piaget est rigoureusem ent identique à celle du m arxism e. La logique dialectique des totalités, dont le besoin a été
II nie tout d’abord tout « caractère transcendant » « a prio- à tel point ressenti et souligné par Hegel et par Marx,
rique », bref « m étaphysique », des norm es. Pour employer Piaget, dans son ouvrage Classes, relations et nombres, et
ses propres term es, « la psychologie de la pensée a abouti aussi, nous pouvons le dire, dans des travaux récents qui
à faire de la pensée le m iroir de la logique, et c’est en cela seront publiés bientôt, a fait des pas décisifs pour la réa­
que réside la source des difficultés q u ’elle n ’a pas pu su r­ liser.
m onter. La question est alors de savoir s’il ne conviendrait Sans pouvoir donner ici les détails de ces travaux,
pas de renverser sans plus les term es et de faire de la contentons-nous de souligner que, d ’après Piaget, il fau t
logique le m iroir de la pensée, ce qui restitu erait à celle-ci rem placer les propositions, les classes et les relations
son indépendance constructive » (p. 37). « atom istiques » de la logique classique et de la logistique
Voici le point essentiel : la logique est le m iroir de la p a r des « groupem ents » logiques caractérisés par l’exis­
pensée, la norme, le m iroir des faits réels et concrets ; mais tence d’élém ents secondaires (tels que dans un emboîte­
un m iroir qui n ’est pas une reproduction exacte. Si erronée m ent de classes A > B > C , etc., A’= B — A, B’= C —B, etc.),
que soit la position de Husserl, il a raison sur un point et p ar l’additivité, la réversibilité, l’associativité des opé­
dans sa critique du psychologisme : une règle logique n ’est rations, l’opération identique générale et la tautologie. La
pas un simple enregistrem ent de la pensée de Jean ou de logique rejoint ainsi la pensée concrète qui est inséparable
Pierre, ni de la p lu p art ou de la moyenne des individus. de l’action, car le « caractère essentiel de la pensée logique
« La logique est une axiom atique de la raison dont la psy­ est d’être opératoire, c’est-à-dire de prolonger l’action en
chologie de l’intelligence est la science expérim entale cor­ l’intériorisant » (p. 45).
respondante. » E t de telles axiom atiques sont indispen­ On voit p ar ces quelques rem arques partielles et insuf­
sables, chaque fois q u ’il s’agit d’étudier l’homme ou la fisantes la grande im portance philosophique de toute la
natu re (voir par exemple la géométrie, les m athém atiques, prem ière partie du livre de Piaget.
la m écanique rationnelle, etc...). Les m arxistes en connais­ Il nous reste à dire quelques m ots des deux autres p ar­
sent d ’ailleurs un exemple célèbre, car le Capital, qui étu­ ties proprem ent psychologiques.
die les lois de fonctionnem ent et d’évolution d ’une société Elles contiennent trois chapitres : « L ’intelligence et la
capitaliste « pure », composée uniquem ent de capitalistes perception », « L ’habitude et l’intelligence sensori-
et d ’ouvriers, est une telle « axiom atique » die la vie écono­ m otrice », « L ’élaboration de la pensée : intuitions et opé­
m ique réelle et concrète. rations ».
Mais là où Piaget se rapproche peut-être le plus de la Tous trois sont dom inés p ar l’idée essentielle, aussi
126 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 127
bien pour la psychologie de Piaget que pour la pensée du m arxism e contre la sociologie universitaire. « Cer­
m arxiste, de l’unité foncière de la pensée et de l’action. tes, il est nécessaire à la sociologie d’envisager la société
Car un des principaux résultats des travaux expérim entaux comme un tout, encore que ce tout, bien distinct de la
de Piaget est la constatation que la conscience et l’action somme des individus, ne soit que l’ensemble des rapports
ne sont que deux aspects partiels et inséparables d ’une ou des interactions de ces individus. Chaque rapport entre
seule et même réalité concrète. Il y a évidem m ent au cours individus (à p a rtir de deux) les modifie en effet et consti­
de l’évolution génétique d ’énorm es différences de structure tue donc déjà une totalité, de sorte que la totalité form ée
entre les différents paliers de cette évolution ; néanm oins p ar l’ensemble de la société est m oins une chose, un être
le com portem ent réflexe le plus élém entaire du nourrisson ou une cause q u ’un système de relations... Seulem ent il est
contient déjà des élém ents d’assim ilation et d ’accommo­ essentiel de se rappeler le caractère statistique des expres­
dation, et la pensée la plus abstraite est encore un com por­ sions du langage sociologique car, à l’oublier, on donnerait
tem ent intériorisé et conceptualisé. aux m ots un sens m ythologique. Dans la sociologie de la
Le rapprochem ent entre la pensée de Marx et les recher­ pensée, on peut même se dem ander s’il n ’y a pas avantage
ches de Piaget sur la perception s’impose d ’une m anière à rem placer déjà le langage global p ar la m ention des
presque inévitable. types de relations en jeu » (p. 186). Les m arxistes nient
On connaît les célèbres thèses où Marx objecte à F euer­ la valeur de ce langage « statistique » et veulent le rem ­
bach que, « non content de la pensée abstraite, il en appelle placer non seulem ent dans la sociologie de la pensée m ais
à la perception sensible ; m ais il ne considère pas la sen­ dans toute la sociologie par 1’ « analyse des types de rela­
sibilité en ta n t q u ’activité pratique des sens de l’homme ». tions en jeu ».
Or Piaget arrive à des résultats absolum ent analogues : A joutons que c’est sa répugnance à employer et à m ettre
« Il faut, semble-t-il, distinguer dans le dom aine perceptif au centre de ses travaux la notion de classe sociale et de
la perception comme telle... et l’activité perceptive in ter­ lutte des classes qui nous semble expliquer la difficulté
venant entre autres dans le fait même de centrer le regard que rencontre la sociologie universitaire et officielle à pas­
ou de changer de centration » (p. 95). ser du tout global et statistique à une analyse précise et
Sur ce point, on p o u rra it toutefois objecter que, si toutes génétique des rapports sociaux concrets.
ses expériences ne font que prouver l’existence d ’une Enfin, comme cela arrive souvent chez Piaget, l’ouvrage
« activité perceptive », il n ’y a plus aucune raison expéri­ se term ine p ar une théorie tout à fait inattendue et nulle­
m entale de continuer à adm ettre l’existence, même problé­ m ent préparée p ar le reste de l’ouvrage, sur la relation
m atique, d’une perception passive. Il s’agit seulem ent de entre les rythm es biologiques et les régulations et les grou­
la distinction entre deux paliers stru ctu rau x à l’intérieur pem ents psychologiques. Il faudra évidem m ent attendre le
de la même réalité fonctionnelle sensori-m otrice. développement de cette théorie dans les ouvrages à venir
Le chapitre sur les habitudes contient une critique non de Piaget pour pouvoir juger de sa valeur.
m oins décisive et lum ineuse de la théorie des essais et des
erreurs. Piaget l’analyse chez Claparède, m ais ses objec­ Dans un intéressant ouvrage p aru réc e m m e n t1, M. Pierre
tions valent intégralem ent pour une critique du pragm a­ Naville soulignait la nécessité d’une psychologie scienti­
tism e en général. fique qui com pléterait les analyses sociales et philosophi­
Enfin le chapitre sur l’élaboration de la pensée décrit ques du m arxism e. A juste titre M. Naville rappelait que
les étapes génétiques de cette élaboration depuis la pensée le m anque d ’une pareille psychologie constituait une des
symbolique et pré-conceptuelle ju sq u ’à la pensée abstraite principales lacunes dans l’héritage de Marx et d ’Engels,
et aux opérations formelles. lacune que les m arxistes ultérieurs n ’ont pas comblée ju s ­
Le chapitre VI traite des « facteurs sociaux du déve­ q u ’à ce jour.
loppem ent intellectuel ». Dans les 13 pages q u ’il consacre M alheureusem ent, m algré sa pénétration et son indépen­
à ce sujet, Piaget peut à peine effleurer le problèm e et on dance de pensée, M. Pierre Naville subit dans une très
peut le regretter. Nous y trouvons cependant, trop tim ide­ 1. P i e r r e N a v ill e : Psychologie, M arxisme, Matérialisme. Essais Critiques.
m ent form ulée il est vrai, une des principales objections Marcel Rivière et Cle, 206 p.
128 RECHERCHES DIALECTIQUES

forte m esure les tendances m écanistes du m arxism e con­


tem porain, et cela explique le fait au prem ier abord su r­
pren an t que pour suppléer au m anque d’une psychologie
m arxiste, il nous propose le behaviorism e de W atson, qui
nie la conscience et conçoit l’homme comme une m achine
à réflexes. En réalité, rien ne nous semble plus éloigné de
la pensée de Marx et d ’Engels que cette psychologie m éca­
niste qui — pour parler un langage philosophique —
résout l’opposition entre le corps et la conscience en sup­
prim ant un des term es. Hegel et Marx nous ont appris, au
contraire, q u ’il fau t surm onter (dans le double sens hégé­
lien du mot « aufheben ») les contradictions par la néga­ L ’ÉPISTÉMOLOGIE DE JEAN PIAGET
tion dialectique de leurs term es en les « niant » chacun
dans leur séparation m étaphysique et en les « conservant »
comme aspects partiels d’une synthèse supérieure, de la
réalité concrète et totale.
Nous savons bien entendu que l’opinion de Hegel ou de Il y a cinq ans, Jean Piaget avait, dans un ouvrage de
Marx n ’est pas u n argum ent quand il s’agit de sciences synthèse S résum é les conclusions de ses travaux de psy­
positives. Mais il se trouve, et ce n ’est certainem ent pas chologie. Nous avions alors souligné l’im portance philo­
un hasard, que Piaget, qui ne se souciait ni de Hegel ni sophique de ces conclusions, la rencontre de la psychologie
de Marx, confirme entièrem ent la justesse de leur pensée. de Jean Piaget avec l’analyse m arxiste et dialectique de
E t même si cela lui est indifférent, tous ceux qui s’intéres­ l’histoire et la possibilité qui se dessinait ainsi de déve­
sent à la philosophie au ront des raisons légitim es de lui en lopper une science générale de l’homme.
être reconnaissants. Depuis, Piaget a fait lui-mêm e un pas décisif dans cefte
1948. direction en publiant une « Introduction à l’Epistémologie
Génétique » 2 en trois tomes ainsi q u ’un traité de Logique 3.
Nous' n ’avons, bien entendu, pas l’intention de reprendre
les idées déjà exposées dans notre précédent article qui
nous sem blent entièrem ent confirmées par ces dernières
publications. C’est pourquoi nous insisterons a u jo u rd ’hui
seulem ent su r quelques-unes des réflexions que nous ont
suggérées ces quatorze cents pages dans lesquelles Piaget a
abordé les problèm es les plus divers.
Rappelons tout d ’abord l’idée centrale de l’ouvrage :
tout fait psychique (comme d ’ailleurs tout fait biologique)
est le résu ltat d ’un processus cyclique d ’adaptation que
Piaget décompose en deux élém ents : assim ilation et
accommodation. T out être vivant, anim al, homme, groupe
social, tend à assim iler le monde am biant à son organism e
et à ses schèmes d ’action ou de pensée. Assim ilation phy-

1. J ean P iaget ; « La psychologie de l'Intelligence », A rm and Colin, Paris,

2. J ean P ia g et : « Introduction à l ’Epistém ologie qénétique », 3 vo l P U F


Paris, 1950. . . . .
3. J ean P iaget : « Traité de Logique », Arm and Colin, Paris, 1949.
5
130 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 131
siologique pour le corps, pratique pour l’intelligence ani­ ratoire de Psychologie de Genève et de l’Institut Jean-
male, sensible, pratique et intellectuelle pour l’homme a Jacques Rousseau ont fait de Piaget le maître incontesté
ses différents niveaux d’âge. d’un domaine à peine exploré avant lui.
Cette tendance à l’assimilation est un phenomene a la 3) Une étude de la structure interne des équilibres
fois dynamique et conservateur. Dynamique dans la conceptuels au stade actuel de la pensée scientifique. De
mesure où le sujet tend à étendre sa sphère d’action à une longues années de travail, dont le Traité de Logique est le
partie de plus en plus vaste du monde ambiant, conser­ résultat, attestent non seulement la documentation extra­
vateur dans la mesure où le sujet s’efforce de conserver sa ordinaire, mais encore la pénétration et l’indépendance de
structure intérieure et essaie de l’imposer à ce monde. pensée de Jean Piaget dans ce domaine.
Heureusement ou malheureusement, le monde ne se
laisse pas toujours assimiler aux activités du sujet. Cela Etant donné la triple documentation du psychologue de
oblige celui-ci à modifier ses schèmes moteurs ou intellec­ l’enfance, du logicien et de l’historien des sciences réunie
tuels pour faire face aux problèmes nouveaux qu’il doit ainsi en une seule personne par Jean Piaget, on comprend
résoudre. Les résistances de l’pbjet, du monde extérieur l’intérêt exceptionnel que présente son épistémologie.
sont ainsi un facteur indispensable de tout progrès de la Essayons de dégager quelques-uns de ses résultats.
conscience (individuelle dit Piaget, collective disait Marx). Tout d’abord, Piaget nous propose un renversement
Dans l’univers l’homme n’est ni créateur tout-puissant, ni complet de la classification des sciences. Depuis Auguste
simple spectateur ; il est acteur, un être qui agit sur le Comte, la plupart des classifications avaient un caractère
monde, le transforme et se modifie lui-même sous 1 action linéaire et, intentionnellement ou non, rejoignaient l’idée
de ces transformations. cartésienne que la marche naturelle et efficace de la raison
L'homme et l’univers se trouvent toujours dans un est d’aller du simple au complexe, de la partie à l’en­
équilibre provisoire résultant des processus antérieurs semble. La critique de Piaget rejoint sur ce plan les cri­
d’assimilation et d’accommodation, équilibre chaque fois tiques de Pascal contre l’épistémologie et la méthode car­
rompu par les problèmes nouveaux que pose le monde tésiennes, celles de Kant contre la monadologie de Leibniz
et chaque fois rétabli à un niveau supérieur par les accom­ et celles de Hegel et de Marx contre l’empirisme et le
modations (pour la société, Marx disait les révolutions) du rationalisme en général. Il n’y a pour ces penseurs, ni par­
ties autonomes, ni principes premiers. Toute partie existe
^Comprendre l’état actuel de la pensée scientifique impli­ par ses relations avec les autres parties dans l’ensemble,
que dans cette perspective trois sortes de recherches qui et la pensée scientifique qui veut comprendre la réalité
se complètent et s’éclairent mutuellement, à savoir : doit avancer à l’intérieur d’un cercle de relations par
1) Une étude de son devenir historique, une histoire des déplacements permanents entre l’ensemble et les parties.
sciences qui essaierait de dégager les principaux aspects De même, à la classification linéaire, Piaget oppose ce
qu’a pris, dans les différents domaines de l’explication qu’il appelle le cercle des sciences qui n’est que l’expres­
scientifique, cet équilibre entre l’homme et l’univers. sion sur le plan de la pensée conceptuelle du cercle sujet-
Comme il le dit dans la préface, dix années d enseigne­ objet que nous venons de décrire. Si nous partons en effet
ment de l’histoire des sciences à Genève et un contact per­ de la logique et des mathématiques qui semblent être de
manent avec les enseignants des disciplines scientifiques pures conceptions de l’esprit (et en même temps les lois
de cette université ont permis à Piaget de se familiariser les plus générales de la réalité), et si, comme le voulaient
avec ce domaine. . ,,, Auguste Comte ou les partisans de l’école de Vienne, par
2) Une étude génétique des différents niveaux d équi­ exemple, nous allons à des sciences de plus en plus com­
libré que présente la pensée de l’enfant depuis sa nais­ plexes, physique, chimie, biologie, psychologie, il semble
sance jusqu’à l’âge de onze, douze ans, âge ou il finit d ac­ que nous nous éloignions du sujet vers la réalité objective
quérir les principales structures formelles de la pensee et extérieure et que nous nous dirigions du cadre le plus
adulte. général de cette réalité vers ses aspects les plus riches et
Trente ans de travaux expérimentaux à la tête du Labo- les plus concrets, mais le dernier, le plus complexe et le
132 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 133
moins déductif de ces aspects, celui qu’étudie la psycho- ques et mathématiques, par exemple groupements et grou­
logie, la structure psychique des hommes, s avère être le pes, les uns et les autres caractérisés par leur réversibilité.
fondement des systèmes déductifs — Piaget préfère le Disons, sans entrer dans les détails, que par ces termes
terme plus exact : implicatifs — de la logistique et des Piaget désigne la liaison entre un ensemble d’opérations,
mathématiques qui fondent à leur tour toute science de liaison telle qu’à chaque conduite réelle ou intériorisée
la réalité. correspond toujours une conduite inverse qui l’annule, un
Il n’y a donc dans la classification des sciences ni base changement d’ordre possible des éléments qui la consti­
ni sommet, ni point de départ ni aboutissement, mais prise tuent, des détours plus ou moins grands, et enfin pour le
de conscience d’un cercle dans lequel nous sommes enga­ groupement mathématique la possibilité de combiner cette
gés et qui s’élargit de plus en plus, de même que l’équilibre conduite avec une autre analogue (en logique a -J- a = a ;
des relations sujet-objet passe lui aussi des contacts en mathématique a + a — 2a). Cette structuration de l’in­
directs de la plante à travers les actions réelles de l’animal telligence — qui fait que chaque pensée, conduite ou action
et de l’enfant jusqu’aux actions virtuelles des hommes n’est, pour une conscience ayant atteint le niveau formel,
adultes et raisonnables. Cercle de plus en plus vaste qu’un élément d’un ensemble donné en même temps
embrassant des sujets toujours croissants (jusqu au qu’elle et aux autres éléments duquel elle est coordonnée
« Nous » qui serait constitué par l’humanité entière) et des par une relation implicative et réversible — apparaît à
secteurs de plus en plus vastes de l’objet, mais cercle dont Piaget comme la caractéristique principale de la pensée
l’élargissement se fait en même temps et simultanément rationnelle et en même temps comme une donnée qui n’a
aux pôles opposés et non pas de manière linéaire et oriente pas été suffisamment aperçue par la logistique des Carnap
unilatéralement comme le voulaient les différentes formes et Russel. De là, d’une part, le besoin d’écrire un nouveau
d’empirisme et de rationalisme. traité de logistique opératoire et d’autre part la possibilité
Quelles sont les principales formes d’équilibre historique de dégager une vection dans l’étude génétique des formes
et individuel de la pensée ? historiques de la pensée et biographiques de l’intelligence.
Piaget, qui au cours de ses études a dégagé toute une Nous restons dans la ligne de Piaget en faisant sur ce
série d’étapes dans l’évolution de la pensée enfantine, les point une remarque qui nous semble s’imposer.
groupe tous en trois grandes catégories qu’il retrouve sur Le groupement des actions, la prise de conscience des
le plan historique, à savoir : les rythmes, les régulations rapports entre l’action directe et l’action inverse, de l’asso­
et les groupements. Les premiers rattachés à la réalité cos­ ciativité des éléments d’un groupement, de la possibilité
mique des saisons et aux activations de l’instinct et des des détours n’est-elle pas le résultat du fait qu’à un cer­
réflexes héréditaires ; les seconds caractérisés par l’inter­ tain niveau de l’évolution biologique le sujet a changé de
vention régulative de l’intelligence ; les troisièmes par leur nature, que l’individu est devenu groupe, le moi probable­
caractère réversible. Mentionnons simplement que sur le ment inconscient un « Nous » qui devait nécessairement
plan sociologique cette division correspond d’assez près à finir par prendre conscience de sa propre structure et de
celle d’Engels qui distinguait entre les sociétés primitives celle de l’univers ? Le groupe ou le groupement peut sans
sans classes où la vie était déterminée en grande mesure doute être structuré indistinctement par les actions et les
par la structure physiologique et par les instincts, les pensées d’un seul individu ou bien par les actions de plu­
sociétés divisées en classes sociales où l’équilibre résulte sieurs individus différents. Mais tout le règne animal
du choc des actions contradictoires et de leur régulation prouve que la coordination formelle des actions d’un même
involontaire et enfin l’état futur de la société socialiste, individu pour être possible n’est pas nécessaire. La coor­
règne de la planification et de la liberté. dination empirique, statistique et déformante suffit à
Quelle est aujourd’hui la forme supérieure d’équilibre l’existence biologique des individus. Par contre, le groupe
de la pensée conceptuelle ? social et ce qui constitue son essence, la coopération dans
Piaget qui s’est surtout occupé de la pensée logique et le travail, ne peut exister sans prise de conscience et sans
mathématique a dégagé sur ce plan une des idées centrales dégager les lois de coordination des différentes actions de
de son épistémologie : celle des structures d ensemble logi- chaque individu. Pour le groupe, la conscience, et très vite
PROBLÈMES DE MÉTHODE 135
134 RECHERCHES DIALECTIQUES

la conscience formalisée, n’est pas seulement une possibi­ Ce n’est pas un des moindres mérites de l’ouvrage de
lité mais aussi et surtout une nécessité 1. Piaget que d’avoir apporté sur ce point une solution qui
Biographiquement, l’épistémologie de Piaget se rattache nous semble évidente et à laquelle personne n’avait pensé
à ses deux maîtres parisiens Léon Brunschvicg et Pierre avant lui. Pour Piaget (comme pour Marx), toute pensée
Janet. Au premier il a pris l’idée d’une activité indéfini­ se rattache à l’action ; le monde théorique dans son
ment constructrice de l’esprit, au second le rattachement ensemble est une prise de conscience des conditions de
de tout fait de conscience aux conduites de l’individu. l’action réelle ou virtuelle. Or toute action est une synthèse
Mais qu’il le veuille ou non (plus exactement, sans qu’il le de deux pôles, sujet et objet, hommes et univers. La pensée
veuille), la synthèse réalisée par Piaget le place dans la théorique, élément nouveau qui s’insère dans ce cycle d’ac­
ligne des grands penseurs dialectiques, Kant, Hegel et commodations et d’assimilations, reflétera toujours dans
Marx. Nous avons déjà mentionné, dans notre article de chacun de ses éléments l’un et l’autre de ces deux pôles.
1947, plusieurs points où c’était visible et nous venons de Seulement si toute science considère la réalité dans la
rappeler la classification des sciences et l’introduction de perspective d’une certaine action réelle ou possible, il peut
l’idée de totalité et de groupement dans la logistique ; nous y avoir à la limite une science (en réalité il y en a deux :
allons maintenant aborder un autre point où ce fait est à la logique et la mathématique) qui considère la réalité en
nouveau particulièrement clair : celui de la nature de la tant qu’objet en général faisant abstraction de toute qua­
pensée logique et mathématique. Tout le monde connaît lité spécifique de tel ou tel groupe d’objets particuliers.
les critiques de Pascal et de Kant contre l’empirisme scep­ Pour employer une expression introduite par Gonseth,
tique et le rationalisme. L’un et l’autre ont mis en évidence la logique et les mathématiques seraient ainsi les sciences
le fait que la connaissance est toujours une synthèse de qui correspondent à l’action sur un « objet quelconque ».
deux éléments, l’un empirique, et sensible, l’autre a priori D’ailleurs si les théories de Gonseth sur la nature du juge­
(sentiments du cœur, formes a priori de l’intuition pure, ment mathématique semblent se rapprocher le plus de
catégories de l’entendement). Kant formulait exactement le cette partie de l’épistémologie de Piaget, en réalité les‘dif­
problème de ce deuxième élément comme étant celui de la férences sont considérables. Pour Gonseth la logique cons­
synthèse entre la nécessité de certains jugements et leur titue une « physique de l’objet quelconque ». Implicite­
fertilité, problème qu’il appelait celui des jugements syn­ ment son degré de certitude ne peut se différencier
thétiques a priori. On connaît aussi la critique de Hegel et qualitativement de tout le reste de la physique des objets
Marx contre la solution kantienne, abstraite, d’un a priori spécifiés. Il n’y a entre l’une et l’autre qu’une différence
qui serait une pure forme de l’esprit s’opposant au contenu de degré puisque l’une et l’autre sont abstraites à partir
sensible. Mais si Hegel et Marx avaient raison dans leurs de l’objet. Le problème épistémologique de la nature de la
critiques, nous ne croyons pas exagérer en disant qu’ils pensée logique et mathématique reste entier.
n’ont jamais réussi à rendre compte, d’une manière théo­ Tout autre est la situation pour Piaget. Pour lui, logique
rique satisfaisante, de la double nature déductive et empi­ et mathématique sont la prise de conscience sur le plan
rique de la pensée. De même le problème de la nature de théorique et objectif des conditions de l’action sur un
la pensée mathématique fertile et nécessaire en même objet quelconque et des coordinations possibles entre ces
temps restait toujours ouvert pour toute épistémologie actions. L’ « objet quelconque » n’est dans l’ensemble de ces
sciences qu’un invariant permanent, les actions du sujet
dialectique et leurs coordinations l’élément variable qui détermine
1. Une objection se présente cependant à l ’esprit, cela ne prouve-t-il pas leur contenu.
p lu tô t que la pensée est indispensable à la vie sociale et par conséquent Cette hypothèse résout le triple problème que posent les
a n térieu re à celle-ci f
Le problèm e nous sem ble m al posé. D em ander ce qui a été d abord de a
sciences implicatives à savoir :
pensée ou de la société nous paraît aussi stérile que dem ander si la poule — leur certitude
a été avant l ’œ uf ou inversem ent. . , _ , , ____• . — leur fertilité (pour les mathématiques)
Il v a sans doute influence m u tu elle et choc en re to u r : la pensée favorise
la vie sociale et celle-ci développe la pensée. Ici nous voulions seu em ent — leur concordance avec la réalité.
insister su r l ’in terpénétration in tim e de ces deux réalités, interpénétration 1) La certitude de la logique et des mathématiques est
que l ’épistém ologie de Piaget m et plus que jam ais en évidence.
PROBLÈMES DE MÉTHODE 137
136 RECHERCHES DIALECTIQUES
vaux d’E. Meyerson montrant que les physiciens, qui dans
naturelle puisque le sujet y prend simplement conscience leurs travaux sur la méthode se déclaraient les pires enne­
de ses propres actions et de leurs effets réels ou possibles mis de la recherche causale, n’en continuaient pas moins à
dans le monde 1 ; la pratiquer en fait, dans leurs études proprement scien­
2) La fécondité du raisonnement mathématique s expli­ tifiques.
que par la richesse indéfinie des possibilités de coordina­ A la longue cette discussion devenait fastidieuse, car elle
tion entre les actions humaines, coordination dont les ressemblait de plus en plus à un dialogue de sourds. D’une
mathématiques constituent précisément la prise de part, les empiristes qui, se plaçant sur le plan du donné
conscience ; , immédiat, affirmaient — à juste titre — que la réalité ne
3) Enfin la concordance maintes fois confirmée entre les peut jamais présenter autre chose qu’une relation cons­
démarches les plus abstraites et les plus inattendues de la tante et mesurable entre deux ou plusieurs phénomènes,
pensée mathématique et la structure de la réalité est natu­ relation qui, s’étant toujours confirmée dans le passé, pré­
relle puisque toute « réalité » étant vue dans la perspec­ sente une certaine probabilité — plus ou moins grande —■
tive d’une action humaine, elle ne peut contredire les coor­ de se répéter dans l’avenir, et cela d’autant plus qu’insérée
dinations les plus générales de cette action. Certaines dans un système d’ensemble (une théorie physique par
théories logiques, ou mathématiques, peuvent rester vir­ exemple) elle est garantie par un grand nombre d’expé­
tuelles et possibles par rapport à la réalité expérimentale, riences ressortant des domaines les plus différents de la
elles ne peuvent jamais être contredites par celles-ci. réalité. D’autre part les adversaires rationalistes ou dialec­
ticiens qui affirmaient qu’une relation causale est une
Nous ne croyons pas exagérer en affirmant que cette relation nécessaire et non pas empirique entre plusieurs
théorie représente une solution particulièrement simple et phénomènes, nécessité qu’ils ne pouvaient cependant jus­
suggestive des difficultés que posait la double nature de tifier que par des affirmations dépassant le donné (forme
la pensée aux théories dialectiques depuis Kant et Pascal a priori de l’entendement, métaphysique matérialiste,
jusqu’à Hegel et Marx. etc...).
Dans le domaine de la pensée physique nous choisissons En réalité, une étude concrète du problème de la causa­
parmi les multiples analyses de l’ouvrage une seule qui lité n’était possible que sur la base d’une entente sur deux
nous semble, particulièrement intéressante, celle de la cau­ points :
salité. On connaît la discussion qui depuis Hume et Comte a) il faut reconnaître que les données sensibles ne peu­
oppose sur ce point empiristes et positivistes aux rationa­ vent jamais présenter autre chose qu’un ensemble de rela­
listes et aux penseurs dialectiques. Les premiers ont tou­ tions de succession ou de concomitance : ce qu’on appelle
jours proscrit de la science positive toute recherche de la des lois.
cause, brandissant la grande épée du « métaphysique » dès b) le problème de la causalité est celui de savoir si parmi
que les partisans de cette notion essayaient de lui donner ces relations légales il y a ou non une catégorie présentant
un sens qui dépassait tant soit peu celui de loi. un caractère privilégié et constituant les lois explicatives ou
Les penseurs rationalistes et dialectiques par contre causales. Une relation causale n’est autre chose qu’une
n’ont jamais cessé de défendre l’idée de cause et on con­ loi, mais c’est, pour l’homme, une loi privilégiée. Ce fut le
naît, tout près de nous, l’ironie subtile et implicite des tra- grand mérite d’E. Meyerson d’avoir posé le problème
sur ce terrain. Malheureusement, il a gâché la valeur de
1. La seule question p o u rrait être de savoir ce qui d éterm ine le m om ent ses analyses par l’affirmation métaphysique que l’identité
de cette prise de conscience, car il est évident que la vie de 1 individu est trop
courte pour q u ’il puisse y arriv er par ses propres forces. Il y est cependant
présenterait pour l’esprit un privilège gratuit et difficile­
puissam m ent aidé par deux facteurs entre lesquels Piaget se refuse à faire ment explicable. Le plus souvent d’ailleurs ses propres
u n partage : a) la transm ission sociale (langage, éducation, enseignem ent) , analyses prouvaient le contraire, car chaque fois qu’il
b) la transm ission héréditaire de certaines coordinations qui sans être
conscientes sont réelles et appliquées par l ’intelligence pratique déjà dans le abordait les explications mécaniques (modèles physiques,
règne anim al. Ce deuxièm e facteur existe-t-il réellem ent ? Aucune expérience etc...), il supposait implicitement et sans aucune raison
concluante ne nous perm et a u jo u rd ’h u i de le nier. Il n en est pas m oins
certain que son efficacité est de loin dépassée p a r celle de la transm ission que le déplacement spatial d’un corps présente une diver-
sociale.
PROBLÈMES DE MÉTHODE 139
138 RECHERCHES DIALECTIQUES
de connaître la cause, le mode de production. Les relations
sité moindre que n’importe quel autre changement. C’était de succession ou de concomitance n’ont pas toutes pour
s’accorder d’avance ce qu’il voulait démontrer. A priori, le l’homme la même valeur. Les unes lui permettent une
déplacement spatial qui est à la base de toute explication simple prévision, ce sont les lois fonctionnelles, les autres
mécanique est un changement comme tous les autres et se rattachent d’une manière immédiate à son action, ce
s’il présente un privilège pour la raison, ce privilège doit sont les lois causales ou explicatives. Parmi celles-ci les
être expliqué à son tour. Il est vrai qu’en dehors du dépla­ plus évidentes étaient celles qui rattachaient les variations
cement spatial des objets (et des autres invariants qui sem­ de l’objet au groupe des changements de position, la phy­
blent au premier abord donnés) Meyerson insistait sur la sique mécanique. Malheureusement, dans certains domai­
création purement intellectuelle du concept non empirique nes, et surtout en dehors des dimensions moyennes elles
d’énergie et sur la loi de conservation de celle-ci. Mais, se sont avérées inapplicables. 11 reste cependant toujours
comme le remarque à juste titre Piaget, s’il est vrai qu au l’espoir de relier les variations de la réalité aux coordina­
cours de l’évolution de la pensée enfantine, comme au cours tions les plus générales de l’action du sujet, c’est-à-dire
de l’histoire des sciences, nous rencontrons la construction aux groupes mathématiques ; et c’est en cela que consiste
de nombreux invariants (espace, temps, objet, masse, le principal effort de la physique contemporaine, même si,
matière, volume) ceux-ci sont chaque fois indissolublement provisoirement du moins, elle n’y parvient pas toujours.
liés à un ensemble de variations dont ils forment le com­ L’explication physique suppose toujours l’introduction
plément et dont ils ne peuvent être isolés qu’arbitraire- d’un acteur fictif mais analogue à l’homme au sein des
ment. Ce que la raison construit c’est une coordination des transformations de la matière, introduction anthropomor­
variations en groupes qui impliquent l’existence de cer­ phique (artificialisme, animisme, etc...) aux formes infé­
tains invariants, et cela non pas pour arriver à une iden­ rieures de la prise de conscience humaine, objective et
tité arbitraire et paradoxale qui serait la suppression de
mathématique aux formes supérieures de la pensée concep­
toute vie humaine (pour Meyerson l’homme peut vivre seu­
lement parce que le monde n’est pas rationnel) mais sim­ tuelle et formalisée 1.
Dans le tome 3, consacré à la pensée biologique, psycho­
plement parce qu’en face de l’univers l’homme est acteur logique et sociologique, nous choisirons pour les discuter
et que le but suprême de la raison est de lier la réalité ici deux problèmes dans l’analyse desquels nous nous éloi­
indéfiniment variée et variable de l’objet à un ordre acces­
gnons dans une certaine mesure de la position de Piaget,
sible à l’action du sujet. tout en restant entièrement dans le cadre de son système,
Déjà H. Poincaré avait rattaché le privilège rationnel du
ceux du parallélisme psycho-physiologique et de la nature
déplacement spatial à la distinction entre le groupe des
changements de positions que nous pouvons produire et de la vie affective.
Avant de les aborder soulignons cependant la parfaite
l’ensemble des changements d’état qui échappe à notre
concordance que Piaget dégage dans ces trois sciences non
pouvoir direct. En développant une théorie erronée seulement entre les manières de poser le problème, mais
A. Comte avait trouvé deux formules particulièrement sug­ aussi entre les différents types de réponses proposées. A
gestives et heureuses : la première lorsqu’en proscrivant
la recherche causale il interdisait de chercher le mode de
1. Galilée a d it u n jo u r que la n a tu re est u n livre écrit en langage m athé­
production, la seconde lorsqu’en définissant l’utilité m atique. La form ule exacte a u rait été de d ire que c ’est un livre que nous
humaine de la science positive il disait que savoir c est écrivons en langage m athém atique m ais qui nous apporte un m atériel par­
faitem ent adapté à cette écriture. D ’où vient cette adaptation i> C’est là un
prévoir. Or si chercher la cause c’est en effet chercher le problèm e m étaphysique qui dépasse la science positive. Le fait est que les
mode de production, jamais l’idéal de la pensée théorique hom m es n ’au raien t pas pu vivre dans u n univers radicalem ent inadéquat à
n’a été celui d’une simple prévision contemplative. Répé- la structure de leurs activités. Si nous existons c ’est que celte adaptation
était réelle, et im plicitem ent possible, que nos concepts m athém atiques et
tons-le, l’homme n’est pas spectateur, mais acteur : savoir les actions auxquels ils correspondent ont toujours trouvé une réalité dans
ce n’est pas seulement prévoir, c’est pouvoir transformer laquelle ils ont pu s’inscrire.
La pensée physique est, dans sa tendance et ses aspirations, explicative,
les choses et changer le cours des événements, savoir c’est causale et m athém atique parce q u ’elle est notre pensée qui tend à relier la
pouvoir produire : la prévision, la légalité n’est qu’un pis- réalité à nos actions et serait certainem ent différente pour des êtres im agi­
aller dont le penseur se contente lorsqu’il n’est pas en état naires q u i au raien t d ’autres m oyens que nous d ’agir su r la réalité,
PROBLÈMES DE MÉTHODE 141
140 RECHERCHES DIALECTIQUES
cation ou exclusion, il y aura modification dans chaque
ce sujet, nous nous permettrons de renvoyer le lecteur à domaine sous l’influence des changements survenus dans
notre précédent article. Constatons aussi que sur le plan l’autre. Ce seront les différentes formes d’action mutuelle
de la pensée sociologique Piaget arrive cette fois explici­ des deux séries, psychique et physiologique, action réelle
tement aux conclusions que nous avons dégagées à propos sans doute, mais ne formant jamais un système clos, et
de la « Psychologie de l’Intelligence » en constatant que
insuffisante, à cause de cela, pour fournir une explication
la sociologie marxiste est celle ijui correspond le mieux
aux résultats de ses travaux psychologiques et à ses con­ générale de la réalité humaine.
En réalité, il y a un seul circuit, avec un seul objet, cir­
victions épistémologiques générales. cuit dans lequel s’insèrent du côté du sujet deux aspects
Comme le remarque à juste titre Piaget, le parallélisme naturellement complémentaires, ayant chacun son action
psycho-physiologique s’avère insoutenable même en tant
sur l’autre et sur l’ensemble du processus. Le parallélisme,
qu’hypothèse de travail, dès qu’on le conçoit comme paral­
l’influence mutuelle sont sans doute des réalités, mais des
lélisme de deux séries autonomes se correspondant point réalités partielles qui s’insèrent dans un processus d’en­
par point. Le problème a été renouvelé par la psychologie semble. C’est pourquoi tous les essais de mettre en relation
de la forme qui au lieu de mettre en parallèle des éléments exclusivement le psychique et le physiologique, le psychi­
isolés a rapproché des formes d’ensemble. Cependant, à
que et la réalité extérieure ou le physiologique et le milieu
cause de leur rattachement conscient, ou inconscient, à la ambiant, resteront toujours fragmentaires et insuffisants
phénoménologie, les psychologues de cette école ont conçu comme théories générales, tout en rendant dans une cer­
les « formes » comme des entités absolues se retrouvant taine mesure compte de quelques faits isolés et partiels.
analogues aux différents niveaux de la réalité. En fait la
Enfin, pour ce qui concerne la vie affective nous nous
vie organique et psychique est constituée par des struc­
permettons de proposer brièvement une théorie qui nous
tures résultant d’un devenir historique et biographique,
a été inspirée par les thèses générales du livre de Piaget
structures qu’il s’agit non seulement de constater et de
bien qu’elle soit différente de celle qu’il admet lui-même.
décrire mais aussi de comprendre et d’expliquer par des
Venant de la part de quelqu’un qui n’est pas spécialiste,
études génétiques. Or, la première caractéristique des
c’est là sans doute une tentative osée. Aussi la présentons-
structures psychiques et physiologiques est d’être insérées
nous brièvement sous forme de thèses provisoires espérant
dans le cycle sujet-objet. Cela nous permet de constater surtout susciter une discussion autour d’un sujet qui, jus­
dès l’abord l’existence d’un facteur qui explique la corres­
pondance des deux séries physiologique et psychique ; qu’ici, nous semble loin d’être éclairci.
Piaget qui a passé de longues années à étudier, sur le
elles ont toujours un élément commun : l’objet. C’est la
plan de leur genèse historique et individuelle, les struc­
même réalité, la même maison, le même ami, qui s’offrent
tures cognitives, a cependant accordé dans ses travaux une
à moi, qui agissent aussi bien physiologiquement sur mon place beaucoup plus réduite à la vie affective. Sur ce point
système sensoriel et nerveux que psychiquement sur ma
il s’est rallié, avec quelques réserves, il est vrai, à la thèse
conscience. Y a-t-il cependant du côté sujet deux éléments de Pierre Janet qui voyait dans les sentiments des régu­
autonomes, l’appareil physiologique et la conscience ? Y lations de l’action, thèse qui nous a toujours semblé insuf­
a-t-il deux circuits différents quoique parallèles ayant seu­
lement un point commun, l’objet ? Nous ne le croyons pas, fisante et, surtout, peu claire.
Prenons à titre d’exemple l’analyse du sentiment d’ef­
ce que nous appelons structures physiologiques et psychi­ fort qui pour Janet correspond à l’accélération de l’action.
ques sont deux coupes transversales d’un seul et même L’accélération nous semble tout d’abord être une conduite
circuit, engageant du côté du sujet une seule et même réa­ au même titre que l’action elle-même, et son énergétique
lité : l’homme concret et vivant. Et cet homme, étant lui- est probablement, elle aussi, du même ordre que celle de
même une structure d’ensemble, certains processus phy­ cette dernière. D’autre part les valeurs qui agissent sur
siologiques et certains états de conscience peuvent les conduites et interviennent dans leur régulation sont le
naturellement s’impliquer ou s’exclure. L’apparition dans plus souvent du domaine cognitif et plus exactement du
le circuit sujet-objet des uns suscitera ou éliminera alors domaine de la pensée conceptuelle. Cela nous paraît par-
les autres et inversement. Ou bien sans qu’il y ait impli-
PROBLÈMES DE MÉTHODE 143
142 r e c h e r c h e s d ia le c tiq u e s

ticulièrement évident lorsqu’il s’agit d’ « échelles de valeur Pour plus de clarté et de concision, nous essaierons de
stabilisées par les normes collectives » (Tome III, p. 150). formuler notre hypothèse sous forme de thèses schéma­
L’élément affectif les accompagne sans doute comme il tiques : . . . i
accompagne tout processus moteur ou cognitif mais ne 1) Dès qu’elle apparaît à un certain niveau du cycle
s’identifie pas avec elles. sujet-objet la conscience se présente sous deux formes com­
Piaget sent d’ailleurs lui-même que la thèse de Janet plémentaires qui correspondent aux deux pôles du cycle.
ramène en grande mesure l’affectif au physiologique, c’est 2) Les faits affectifs sont des faits de conscience, diffe­
pourquoi il formule des réserves. « Il est clair que de telles rents des faits cognitifs, mais toujours complémentaires
explications font d’abord appel à la causalité physiolo­ de ces derniers. .
gique. Décrire l’intérêt comme dynamogénisateur ou 3) Toute conscience qui touche l’aspect objectif (au sens
comme un régulateur procédant par accélération, c’est pos­ propre du mot) de l’action, a un aspect cognitif, ce qui
tuler d’emblée la nécessité d’une explication physiologique signifie, chez l’homme, virtuellement ou réellement concep­
tuel. Même les coordinations les plus générales de l’action
(III - 150), « mais une fois admis le rôle de la causalité
physiologique, ne demeure-t-il rien, dans le mécanisme de du sujet se présentent sur ce plan comme les lois les plus
générales de Vobjet, implications logiques ou mathémati­
l’intérêt, qui concerne la psychologie comme telle et qui
demeure irréductible à la notion de cause. » (III - 150) ? ques. Il va de soi que le sujet peut se penser soi-même en
Sans doute. Et Piaget a parfaitement raison lorsqu’il pense tant qu’objet sur le plan conceptuel.
4) Toute conscience qui touche l’aspect subjectif (au
que la physiologie ne suffit pas à épuiser la réalité affective,
qu’il reste un domaine qui constitue la nature spécifique sens propre du mot) de l’action a un caractère non concep­
de celle-ci. Il nous semble seulement qu’en parlant d’ « im­ tuel et constitue un fait affectif. Sur ce plan, même les
qualités les plus spécifiques de l’objet se présentent comme
plications », de « valeurs », d’ « emboîtements de rap­
ports », Piaget ne distingue pas suffisamment l’affectif du affections du sujet.
5) Il faudrait probablement distinguer sur le plan sub­
cognitif bien que son analyse ait précisément créé les
jectif de l’affectivité une dualité qui correspondrait-à la
cadres qui permettent une pareille distinction. double nature de conscience cognitive (empirique et impli-
Nous croyons en effet que l’affectivité ne peut se com­
cative), dualité qui correspondrait aux apports du sujet et
prendre qu’en tant qu’élément constitutif du cycle sujet- de l’objet de l’action. Cette distinction serait peut-être celle
objet au niveau conscient, plus précisément comme élé­
ment conscient différent et complémentaire de toute de l’affection et de la pulsion.
6) L’affectivité étant un des deux aspects psychiques du
conscience cognitive, et accompagnant toute conduite comportement total,, il correspond à tout état affectif une
motrice. La grande difficulté que présente l’étude de la vie
conduite motrice et un état cognitif. A titre d approxima­
affective pour la psychologie vient du fait que la pensée tion provisoire et grossière nous présentons l’hypothèse
conceptuelle plus ou moins adéquate lorsqu’il s’agit de
suivante : le plaisir et la douleur seraient des états affec­
comprendre la réalité spatiale du comportement moteur, et
tifs correspondant à certains contacts directs du sujet et
la réalité virtuellement conceptuelle que présentent les
de l’objet, les chocs émotionnels des états correspondant
processus cognitifs lorsqu’elle les prend comme objet aux déréglements momentanés du comportement, les sen­
d’étude, n’est pour l’instant tout au moins nullement adap­ timents, ceux qui correspondent à l’immense multiplicité
tée à l’étude du secteur non conceptuel de la conscience, de conduites de la vie quotidienne, les passions ceux qui
secteur qui se présente comme un flux continuel d’états correspondent aux conduites entièrement subordonnées à
vécus. D’où les tentatives continuelles de définir les états un but (volontaire-valeur ou involontaire-passion instinc­
affectifs par les comportements ou par les états cognitifs
tive), enfin les affectivités pathologiques correspondent aux
qui les accompagnent (à titre d’exemple les théories qui
définissent les émotions par le comportement, James, troubles permanents du comportement.
7) Si cela est vrai, chaque élément du cycte subissant
Lange, Janet, par leur substrat physiologique, Lapicque, et l’influence du cycle entier mais agissant en même temps
celles qui les définissent par les processus cognitifs conco­
sur lui, on peut imaginer une thérapeutique mettant l’ac-
mitants Nahlowsky, Herbart, Sartre).
144 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 145
cent sur la possibilité d’influencer surtout l’affectivité1 à peine effleuré quelques-uns des multiples problèmes
(psychanalyse, électro-choc), le comportement (Moreno et envisagés par Piaget, nous espérons avoir montré l’impor­
le psychodrame) ou la pensée cognitive (Desoille et le rêve tance philosophique de ces livres écrits par un homme de
éveillé2). Cette classification ne préjuge en rien bien science se méfiant des philosophes et qui rejoint néan­
entendu de la valeur de ces trois groupes de procédés. C’est moins les conclusions d’un des courants les plus impor­
là un problème d’étude positive et expérimentale. tants de la philosophie moderne. Soulignons cependant que
Ainsi les théoriciens anti-intellectualistes de l’intuition cette rencontre n’est pas due au simple hasard. Elle est le
sous toutes ses formes (Bergson, Spengler, Klages, etc...) résultat naturel du fait que la pensée dialectique est l'ex­
ont eu parfaitement raison lorsqu’ils ont réagi contre les pression d’un effort continu pour comprendre la réalité
tentatives rationalistes de réduire la vie psychique de humaine, effort qui s’était, jusqu’ici, il est vrai, concentré
l’homme à la connaissance conceptuelle et de faire de l’af­ notamment sur des aspects sociaux et historiques. A cet
fectivité une donnée inférieure, imparfaite, etc... ils ont eu effort les travaux de Piaget apportent un complément utile
raison d ’insister sur la différence de nature entre les et hautement nécessaire.
sciences physico-chimiques et les sciences humaines, où Les penseurs dialectiques lui seront reconnaissants de
le chercheur doit « comprendre », c’est-à-dire retrouver l’appui expérimental et positif qu’ils y trouveront pour
une totalité dans laquelle s’insèrent non seulement des leurs thèses générales et surtout de l’éclaircissement d’un
comportements et des pensées conceptuelles mais aussi des grand nombre de questions psychologiques et épistémolo­
réalités affectives. Ils ont cependant eu tort et se sont four­ giques concrètes restées obscures jusqu’à maintenant.
voyés lorsqu’au lieu de remplacer une méthode scientiste A une époque où le positivisme logique s’obstine à igno­
et simplificatrice par une méthode vraiment scientifique rer la réalité humaine et où d’autre part, malgré un cer­
rendant compte de toute la richesse de la réalité concrète, tain nombre d’analyses descriptives remarquables, la phé­
ils ont voulu remplacer le seul instrument humain de noménologie abandonne et proscrit la recherche génétique
connaissance, la pensée, par une conscience non concep­ et explicative ressuscitant une nouvelle métaphysique .des
tuelle, vécue, qu’elle s’appelle intuition, âme, intuition essences, l’œuvre de Piaget, qui continue l’effort des grands
intellectuelle, etc... Pour connaître et comprendre la réalité penseurs classiques, constitue une des réalisations les plus
et notamment la réalité humaine, il faut vivre sa pensée, remarquables de la philosophie contemporaine.
mais certainement pas remplacer la pensée par la vie ins­
tinctive ou affective 3. 1952.
Arrivé à la fin de cette étude dans laquelle nous avons
1. Indirectem ent nous n ’avons aucun m oyen d ’action directe su r l ’affec­
tif (une des raisons p o u r laquelle nous le com prenons si m al su r le plan
de la pensée conceptuelle).
2. Dans l ’œ uvre hautem ent intéressante de Desoille les faits q u ’il cite et
m êm e ses analyses concrètes nous sem blent to u t à fait indépendants des
concepts m étaphysiques d ’inconscient collectif et d ’élan vital q u ’il em prunte
à J u n g et Bergson.
3. Depuis la rédaction de cette étude, Piaget a publié u n cours su r l ’affec­
tivité (J. Piaget : Les relations en tre l ’affectivité et l ’intelligence dans le
développem ent de l ’enfant, C.D.U. Paris 1954) dans lequel, à côté d ’une
rem arquable analyse de nom breux problèm es particuliers et d ’une critique
p énétrante de plusieurs théories psychologiques et notam m ent de la psycha­
nalyse, il précise et développe sa propre position.
Celle-ci reste toujours la m êm e : l ’affectivité est une synthèse entre la
régulation de l ’action (Janet) et la valorisation. Malgré le grand in térêt de
ces analyses, nous ne pouvons pas le suivre entièrem en t ; la valorisation,
depuis ses formes les plus élém entaires ju s q u ’aux échelles de valeur nous
paraissant toujours un processus essentiellem ent cognitif. Il va cependant de
soi que notre analyse ne saurait avoir d ’au tre valeur que celle d ’une sug­
gestion proposée aux spécialistes par q u e lq u ’un qui se sait fort peu compé­
ten t et a u n e conscience claire d u fait q u ’il s’agit là d ’u n problèm e q u ’on
saurait trancher seulem ent su r le plan expérim ental.
PROBLÈMES DE MÉTHODE 147

La compréhension historique est ainsi très vite amenée


à découvrir l’existence du sujet à l’intérieur de l’objet de
toute action, et inversement l’existence de l’objet à l’inté­
rieur du sujet. La structure réelle du comportement
humain s’avère autrement complexe qu’elle ne le parais­
sait au niveau abstrait des données immédiates.
L’étude du comportement se présente comme l’analyse
historique (génétique, dynamique, etc...) du devenir de
structures globales constituées par : a) un certain nombre
LA NATURE DE L’ŒUVRE de groupes humains agissant pendant un certain temps
les uns sur les autres et formant une société, et b) la nature
extérieure sur laquelles agissent ces groupes.
Il va de soi que ces quelques idées générales prennent
chaque fois qu’on veut les appliquer à l’étude d’une œuvre
La notion d’œuvre doit être comprise comme cas parti­ ou d’un événement l’aspect d’un problème spécifique :
culier et privilégié du comportement humain en général. celui de la nécessité de dégager non pas une structure uni­
Son analyse suppose donc l’élaboration — sinon préalable, verselle mais au contraire telle structure dynamique pré­
tout au moins parallèle — d’une anthropologie philoso­ cise située à telle époque et à tel endroit, apparentée sans
phique, d’une épistémologie, et surtout d’une théorie géné­ doute à un certain nombre de structures analogues, mais
rale des rapports entre la pensée et l’action. néanmoins unique dans sa réalité historique.
De manière immédiate, tout comportement humain — A ce niveau l’analyse montre que — même s’il n’existe
qu’il soit le plus banal ou le plus significatif — se pré­ pas, comme l’avaient pensé certains sociologues, une
sente comme action d’un individu et porte soit directe­ « conscience collective » étrangère aux consciences indivi­
ment sur la nature et indirectement sur les relations duelles et différente de celles-ci — le dynamisme des tota­
interhumaines, soit directement sur ces relations et indi­ lités humaines, l’essence de l’évolution historique ne se
rectement sur la nature. Il se présenté comme expression de présente pas comme le résultat accidentel d’une somme
la relation entre un sujet individuel et un objet constitué considérable d’actions individuelles sans lien organique,
par le monde social et naturel qui l’englobe. mais comme le résultat d’actions collectives de groupes
Une progression vers la compréhension conceptuelle et humains, actions dont les individus qui composent ces
médiate du comportement humain montre cependant qu’il groupes ne sont conscients qu’à un degré très différent, que
est très difficile et même impossible de séparer rigoureu­ l'historien doit précisément dégager dans la mesure de ses
sement le sujet et l’objet de l’action, car tout acte indivi­ possibilités dans chacun des cas individuels qu’il étudie.
duel s’insère dans un réseau, structuré sans doute, mais Le comportement, l’acte, l’œuvre, qui de manière immé­
complexe, de relations avec d’innombrables autres actes diate semblaient être en premier lieu des manifestations
humains distincts de lui dans le temps et dans l’espace. individuelles, apparaissent ainsi à la lumière d’une analyse
Or, toute analyse tant soit peu approfondie montre : plus approfondie comme se rattachant à la fois à deux
a) que l’objet — le monde naturel et social —, loin d’être structures dynamiques différentes et complémentaires : la
situé dans l’action seulement au pôle opposé du sujet, est première — essentielle — étant celle de l’action collective
au contraire, dès que l’on regarde sa genèse, en très grande d’un ou plusieurs groupes sociaux sur la société et sur la
partie le produit des activités humaines, et nature, la seconde, importante sans doute mais qu’on pour­
b) que les structures qui régissent l’action du sujet — rait, avec beaucoup de réserves il est vrai, appeler phéno­
en premier lieu ses catégories intellectuelles et ses valeurs ménale, constituée par l'individu en tant que sujet d’action
— sont le produit de l’évolution historique du monde natu­ et par le monde social et naturel qu’il pense et sur lequel il
rel et social qui était au premier abord censé constituer agit.
uniquement l’objet sur lequel portait l’action. La différence de nature et d ’importance entre ces deux
148 RECHERCHES DIALECTIQUES PROBLÈMES DE MÉTHODE 149

totalités dans lesquelles s ’insère toute action humaine se rapproche ainsi des tendances collectives qui orientent
manifeste, entre autres, dans le fait que jusqu’aujourd’hui l’action historique du groupe ; plus encore, il arrive que
— avec peut-être quelques rares exceptions pendant la ce secteur de la conscience individuelle atteigne un degré
Renaissance, exceptions qu’il faudrait analyser de près — de cohérence dépassant de loin celui qu’il a chez tous les
l’action en tant que manifestation individuelle ne s’est pra­ autres membres du groupe et approche ainsi ce que nous
tiquement jamais intégrée de façon cohérente à l’ensemble avons appelé ailleurs la conscience possible de ce dernier,
des actions d’un même individu ; il n’y a pratiquement pas et notamment — lorsqu’il s’agit d’art ou de philosophie —
dans les sociétés divisées en classes, et surtout dans la la conscience possible de la classe sociale.
société moderne, d’individus dont l’ensemble de la vie C’est alors que nous nous trouvons devant ces cas parti­
constitue une unité significative à peu près rigoureusement culiers du comportement de l’individu que l’on pourrait
cohérente. Même les cas exceptionnels dont nous parlerons appeler, en suivant le langage courant, les œuvres scienti­
plus loin du philosophe, du savant, de l’artiste, du chef fiques, philosophiques, artistiques, littéraires, sociales, etc...
politique ou religieux, n’atteignent cette cohérence que Celles-ci sont ainsi à la fois des comportements profon­
dans un secteur particulier de leur vie, le plus souvent dément sociaux dans la mesure où elles incarnent les ten­
d’ailleurs au détriment des autres domaines de leur pensée dances et les aspirations du groupe à leur plus haut degré
et de leur action. de cohérence, et des comportements hautement individuels
Le monde de la lutte des classes et de la réification peut dans la mesure où elles représentent le niveau le plus élevé
connaître exceptionnellement le génie, l’homme harmo­ de cohérence et de signification que saurait atteindre, dans
nieusement et universellement développé reste pour lui un la société moderne, une conscience individuelle.
espoir dont la réalisation ne saurait se situer que dans Même comme cas privilégiés, et dans leur domaine pro­
l’avenir. pre, les œuvres présentent cependant, pour celui qui essaie
Inversement cependant, au niveau de l’action historique de les comprendre de l’extérieur, deux significations dis­
des groupes, les mêmes actions humaines, morcelées et tinctes et complémentaires :
aliénées lorsqu’on les regarde dans leur signification indi­ a) une signification historique, essentielle dans' la
viduelle, apparaissent dès maintenant, aux yeux de l’his­ mesure où elle constitue précisément leur valeur scienti­
torien, comme les éléments de structures plus ou moins fique, philosophique, esthétique, etc...
consciemment significatives et cohérentes ; cette différence b) une signification purement individuelle qui se révèle
dans le degré de cohérence étant précisément l’expression à l’analyse psychologique, et reste aujourd’hui subordon­
de la rupture entre l’historique et l’individuel, et du pri­ née à la première, dans la mesure où elle représente ce qui
mat que garde encore le premier sur le second. dans l’œuvre n’est que symptôme individuel, et très sou­
Soulignons néanmoins pour éviter tout malentendu : vent symptôme d’une structure psychique particulière et
a) que l’action historique du groupe n’existe pas en non typique. (Ce qui éclaire l’insuffisance, du point de vue
dehors et à côté des actions individuelles et n’est rien d’au­ esthétique, philosophique, etc... de la plupart des explica­
tre que l’essence réelle dont celles-ci sont les manifestations tions biographiques et notamment psychanalytiques.)
empiriques immédiates, La possibilité d’un monde transparent qui, ayant sur­
b) que la rupture entre l’action du groupe et la con­ monté l’aliénation, rapprocherait sensiblement les signifi­
science individuelle présente naturellement un nombre cations individuelle et collective du comportement humain
indéfini et extrêmement varié d’écarts et de tensions pos­ et transformerait, sinon entièrement, du moins en grande
sibles qu’il faudrait, en principe, déterminer dans chaque partie, le travail aliéné en travail créateur, le produit en
cas individuel. œuvre, ne saurait être pour les penseurs contemporains
On peut cependant constater d’emblée l’existence de cer­ qu’un espoir, un pari, et non une certitude conceptuelle.
tains cas privilégiés où un secteur entier du comportement C’est pourquoi la pensée philosophique nous semble
de l’individu — la pensée scientifique, la pensée philoso­ arrivée au point où elle ne peut vraiment prendre con­
phique, l’imagination sous ses différentes formes, l’action science de la condition humaine que dans la mesure où,
politique ou sociale — prend une forme cohérente et se sans renoncer à son indépendance et à sa rigueur, elle
150 RECHERCHES DIALECTIQUES

abandonne toute prétention d’autonomie radicale, se com­


prenant comme élément essentiel et indispensable d’une
totalité qui l’englobe : celle de la pensée et de l’action his­
toriques des communautés humaines, qui transforment à
la fois le monde naturel et le monde humain.
Paraphrasant à peine l’expression célèbre d’un des plus
grands penseurs du monde moderne, on pourrait dire que,
rationalistes ou empiristes, les philosophes ont cru et
voulu se contenter d’interpréter le monde, mais qu’ils n’ont
pris vraiment conscience de la nature véritable de leur
œuvre que dans la mesure où, surmontant le rationalisme
et l’empirisme, ils ont compris qu’ensemble, avec tous les
autres hommes, ils sont en train de le transformer.
1957.

ANALYSES CONCRETES
iS 3

REMARQUES SUR LE JANSÉNISME :


LA VISION TRAGIQUE DU MONDE
ET LA NOBLESSE DE ROBE

L’un des principaux résultats de l’Epistémologie Géné­


tique de Jean Piaget1 a été de démontrer la liaison étroite
qui existe entre les'structures logiques et épistémologiques
de la pensée et les conditions universelles de l’action quo­
tidienne des hommes sur le monde ambiant.
Or, si les ' historiens sont — bien plus que d’autres
savants spécialisés dans la connaissance de l’homme —
habitués à chercher des influences et des corrélations, il
n’en demeure pas moins vrai que jusqu’à présent ils les
ont cherchées avant tout dans la matière même des com­
portements, des pensées et des croyances qu’ils étudiaient.
Nous possédons de beaux travaux consacrés à l’influence
de la littérature sur la sculpture, de la vie économique sur
l’organisation sociale, etc... Peu de travaux cependant ont
jusqu’ici été orientés non pas vers le contenu, mais vers la
structure schématique, d’une pensée collective — théorique
ou morale — et vers l’influence que cette structure peut
exercer dans les domaines .les plus divers de 1 expression
humaine et même du comportement en général.
C’est à la lumière de ces remarques que nous voudrions
exposer ici brièvement et dans ses grandes lignes les résul­
tats actuels et les perspectives d’une recherche qui con­
cerne un des aspects les plus importants et les plus inté­
ressants de l’histoire du xvne siècle français, à savoir le
problème des relations entre la vie du « groupe janséniste »
avec d’une part l’ensemble de la vie économique et sociale,
et d’autre part la philosophie et la littérature « tragiques »,
1. J ean P iaget , Introduction à l'Epistém ologie Génétique. Trois volumes.
P.U.F., 1953.
154 RECHERCHES DIALECTIQUES ANALYSES CONCRÈTES 155
en entendant par là les Pensées de Pascal et le théâtre de 5) Quels sont les causes et les mobiles de l’opposition
Racine. acerbe qui a tout au long du xvn6 siècle opposé les jansé­
L’état actuel de la question est connu, non seulement des nistes aux pouvoirs monarchique et ecclésiastique 1, et
spécialistes, mais — en partie tout au moins — même du enfin
public cultivé. Le « jansénisme » apparaît comme un cou­ c) Quel est le lien qui pourrait unir le Jansénisme aux
rant de pensée, de morale et de spiritualité représenté par Pensées de Pascal et au Théâtre de Racine ?
trois théologiens : Saint-Cyran, Arnauld et Nicole, entourés
d’un certain nombre de religieuses et de solitaires qui ont Or c’est abordant le dernier de ces trois problèmes avec
mené une vie particulièrement austère et auxquels on a les méthodes de l’épistémologie marxiste (très proche au
tendance — souvent tout au moins — à attribuer une fond de celle qu’a élaborée Jean Piaget, indépendamment
intense vie spirituelle et même mystique. Pour des raisons de toute influence philosophique proprement dite, à partir
que l’on n’a jamais réussi à tirer entièrement au clair, ces de ses travaux de psychologie expérimentale) que s’est len­
hommes particulièrement scrupuleux et pratiquant une tement élaborée la recherche dont nous voudrions exposer
vertu particulièrement austère se sont trouvés longtemps ici quelques lignes schématiques et générales et qui nous
en conflit avec les pouvoirs ecclésiastique et monarchique, a permis non seulement de trouver une solution hautement
ont vécu en butte à des persécutions sévères qui ont abouti, probable du problème dont nous étions partis, mais aussi
après l’intermède de la Paix de l’Eglise, à la destruction d’entrevoir certaines hypothèses qui nous paraissent pour
du. couvent même de Port-Royal. De plus, de ce milieu le moins plausibles et qui permettraient d’éclaircir, si elles
port-royaliste sont sortis deux des plus grands écrivains de sont valables, dans une très grande mesure les deux autres
la littérature française et même universelle : Pascal et problèmes que nous venons d’énoncer.
Racine, et un peintre qui, sans être une personnalité de La première tâche consistait évidemment à nous deman­
première grandeur, n’en tient pas moins un rang très hono­ der s’il était possible de dégager à partir du contenu tra­
rable dans la peinture de son temps : Philippe de Cham- gique des Pensées et du théâtre racinien un schème struc­
paigne. tural de pensée clairement défini et commun aux deux,
On nous objectera sans doute que c’est là une image de malgré les multiples différences évidentes qui séparent une
vulgarisation qui n’intéresse pas les spécialistes. Mais il se œuvre philosophique et chrétienne d’un ensemble d’œuvres
trouve précisément que grâce au renouveau des recherches théâtrales dont la plupart se présentent avec un caractère
port-royalistes des dernières années, lié avant tout aux apparemment mondain et païen2.
beaux travaux d’Augustin Gazier, Jean Laporte et Jean
Orcibal, cette image non seulement n’a pas été modifiée p o u r désigner les vrais disciples de saint A ugustin, p o u r M. Orcibal, ce term e
désigne inversem ent u n groupe d ’individus d ont les pensées sont par trop
mais s’est trouvée encore raffermie et confirmée. Laporte m ultiples et diverses po u r être groupées — si ce n ’est de façon p u rem en t
nous a appris à mieux connaître la pensée d’Arnauld, nom inaliste p o u r la com m odité de la recherche — sous une m êm e désigna­
tion. Il n ’y a pas p o u r lui de jansénism e p u isq u ’il n ’y a pas de définition
Orcibal nous a montré un Saint-Cyran orienté d’abord vers qui englobe to u t le défini et corresponde au seul défini.
le monde et vers la vie sociale et politique, se convertissant 1. Il va de soi que si le Jansénism e ne correspond à aucune doctrine spé­
par la suite à une position tout à fait différente de celle cifique — religieuse, sociale ou politique, — la persécution ne peut avoir
d ’a u tre source que certains traits de la psychologie individuelle des jansé­
dont il était parti et s’intégrant au mouvement de contre- nistes, tels que l ’orgueil, l ’entêtem ent, ou encore l ’esprit d ’in trig u e et de
réforme qui caractérise la première moitié du siècle. dom ination des jésuites ou bien u n e sérié de m alentendus accidentels, liés
aussi, aux caractères individuels des acteUrs d u dram e et en principe to u t
Il n’en reste pas moins vrai que trois problèmes d’une au m oins évitables. Ce sont les positions respectivem ent :
importance exceptionnelle pour l’historien sont encore tou­ a) de la plu p art des historiens favorables aux jésuites ;
jours loin d’être suffisamment résolus : b) de la p lu p art des historiens pro-jansénistes et su rto u t de Gazier et de
Laporte ;
a) Qu’est-ce que le Jansénisme 1 ? c) des historiens qui veulent g arder u n m axim um d ’objectivité, su rto u t de
M. Orcibal.
2. Nous parlons dans cet article de « schèmes de pensée ». C’est réd u ire
1. P our des raisons d ’ailleurs opposées, MM. Gazier, Laporte et Orcibal à un seul élém ent — essentiel il est vrai — une réalité beaucoup plus riche
n ie n t l ’existence m êm e d ’u n e réalité qui p o u rrait correspondre S ce term e. q u i se situe entre le schème et le contenu concret d ’un écrit et que nous
P our les deux prem iers (comme jadis p our Nicole) le Jansénism e est un avons appelée ailleurs « vision du m onde ». C’est q u ’il est p ratiquem ent
fantôm e, une « hérésie im aginaire », un m ot dont se servent les adversaires impossible d ’analyser dans u n article de quelques pages, ne serait-ce q u ’une
156 RECHERCHES DIALECTIQUES ANALYSES CONCRÈTES 157
C était déjà essayer de donner au mot « tragique » un — au moins dans la forme qu’elle prend au x v i i " siècle en
sens plus précis, différent de celui qu’il a dans la plupart France — comme l’expression du heurt entre un monde
des études habituelles où l’on parle indistinctement des où on ne peut vivre qu’en choisissant et un homme dont
« tragédies $ de Racine, de Corneille, ou de Garnier. la grandeur consiste précisément dans l’exigence de tou­
Or si nous partons des Pensées, il nous a paru que le cher et de remplir les deux extrêmes contraires et dans
schème essentiel de la position de Pascal réside dans le l’impossibilité de choisir ; en langage théologique, du heurt
paradoxe et dans l’exigence d’absolu et de clarté univoque. radical et insurmontable entre un monde sans Dieu et un
En effet dans la perspective de cette œuvre aucune affir­ homme qui vit uniquement sous le regard du Dieu caché
mation théorique ou morale concernant le monde et la vie et muet dont la parole ne résonne plus ni dans sa vie ni
intramondaine n’apparaît valable si elle n’est pas para­ dans le monde extérieur. (Ajoutons que Pascal a poussé ce
doxale, c est-à-dire si elle n’attribue pas au même sujet silence de Dieu à l’extrême conséquence en affirmant que
deux attributs contradictoires, ce qui revient à affirmer et son existence même ne peut être pour l’homme qu’un pari,
à nier en même temps chacun des deux. Les exemples à mais un pari sur lequel il engage et doit engager sa vie
appiii pourraient remplir un volume. Nous ne pouvons entière.)
que citer ici quelques passages et renvoyer le lecteur au 11 y a ainsi, comme le dit M. H. Gouhier, dans la posi­
texte des « Pensees » qui reprennent le paradoxe presque tion pascalienne un non possumus radical à la vie intra­
à chaque page C mondaine, non possumus d’un homme petit parce qu il est
Or en face de cette structure ontologique du monde se écrasé par le monde, mais grand parce qu’il sait que le
dresse 1 exigence d’absolu d’un homme réclamant des monde l’écrase et qu’il choisit librement cette fin en refu­
valeurs authentiques et univoques, incapable d’accepter sant le compromis qui permettrait de vivre J.
l’ombre même d’un compromis ; la tragédie apparaît ainsi 11 suffit bien entendu de formuler ainsi le schème de la
pensée pascalienne pour voir jusqu’à quel point il corres­
seule vis,on schém atique d u m onde. Or le problèm e peut être tout au m oins pond à quatre au moins des pièces de Racine, à savoir
posé m êm e en nous lim itan t au schème essentiel de la stru ctu re logique et
à quelques-unes de ses conséquences im m édiates. Signalons à celte occasion Andromaque placée entre les exigences contradictoires de
que dans un récent et intéressant ouvrage M. Ch. Perelm an a posé le pro­ sauver la vie d’Astyanax et de rester fidèle à Hector, Junie
blèm e de la structure logique des argum entations et de sa relation avec le entre celle de sauver Britannicus et de garder la pureté de
ïoKotnii d e . 3 pensée (V01r Ch- Perelm an. R hétorique et philosophie, P.U.F
à r . vY u U, " S que sy r le point qui nous intéresse la p lu p art des historiens son amour, Titus et Bérénice 2, déchirés par l’impossibilité
de la littérature, précisém ent parce q u ’ils ne voulaient pas séparer le schème
de son expression concrète, sont arrivés à rattacher au Jansénism e celles
d entre les pièces de Racine qui lui sont tes plus étrangères — Esther et 1. Il y a u ra it beaucoup plus à d ire bien en ten d u su r une vision aussi
Atnalie — et cela to u t sim plem ent parce que l ’élém ent chrétien y est appa- riche et aussi complexe q u ’est celle de Pascal. Les lim ites d ’un article nous
re n t et visible. ^ obligent à rester to u t à fait schém atique. Ajoutons, cependant, qu il faut
1. « S’il y a jam ais eu un tem ps auquel on doive faire profession des à to u t prix d istin g u e r cette position trag iq u e q u i résulte de l ’exigence de
deux contraires, c est quand on reproche q u ’on en om et u n » (Brunschvicg réu n io n des contraires, de la position rigoureusem ent opposée, celle de
l ’hom m e qui se situe au m ilieu , à égale distance des deux extrêm es, posi­
« La Foi em brasse plusieurs vérités qui sem blent se contredire. Tem ps de tion q u i est to u t sim plem ent celle d u bon sens et que p ren n en t le plus
rire, de pleurer, etc... Responde, ne respondeas, etc... La source en est souvent A rnauld e t Nicole.
1 union des deux natures en Jésus-Christ et aussi les deux m ondes..., et 2. P o u r éviter certains m alentendus éventuels, m entionnons que selon
enfin les deux hom m es qui sont dans les justes. (Car ils sont deux m ondes et nous on ne doit pas voir ou lire Bérénice n i com m e u n e élégie de la sépa­
un m em bre et im age de Jésus-Christ. Et ainsi tous les nom s le u r convien­ ration ni comm e u n dram e cornélien de la gloire et d u triom phe d u devoir
nent : de justes, pécheurs ; m o rt vivant ; vivant m o rt ; élu réprouvé etc ) » su r la passion. C’est, au contraire, la tragédie d u choix inadm issible p o u r
« fl y a donc un grand nom bre de vérités, et de foi et de m orale qui la dignité h u m ain e q u ’exige le m onde et d ont les héros trio m p h e n t seule­
sem blent répugnantes et qui subsistent toutes dans un ordre adm irable » (862). m en t en renonçant à la vie p o u r sauvegarder le u r union dans le seul
C ontrariété : « L’hom m e est naturellem ent crédule, incrédule, tim ide dom aine où elle peut être sauvée par le refus de la vie dans le m onde,
tém éraire » (125). celui d u renoncem ent com m un. La « vie » de T itus et de Bérénice, apres ce
« Je n ’adm ire point l ’excès d ’une vertu, comm e de la valeur, si je ne vois renoncem ent, ne sera plus q u ’ « u n long bannissem ent ». L absence d une
en m êm e tem ps l ’excès de la vertu opposée, comm e en Epam inondas, qui m o rt physique ne change rien à cette signification de la pièce et a des ra i­
avait 1 extrêm e valeur et l ’extrêm e bénignité. Car, au trem en t, ce n ’est pas sons de cohérence esthétique interne. . . . ,
m onter, c est tom ber. On ne m ontre pas sa g ran d eu r p o u r être à une extré­ Ajoutons que l ’on retrouve dans les q u a tre tragédies de Racine —- laïcisé
m ité, mais bien en touchant les deux à la fois e t rem plissant tout l ’entre et paganisé bien en ten d u — le Dieu absolu, exigeant et m uet, présent et
deux » (3o3). absent de la théologie de Barcos et des Pensées. Il s appelle respectivem ent
Voir aussi les m ultiples fragm ents su r la justice et la force, la raison et Hector dans A ndrom aque, le tem ple des vestales dans B ritannicus, le peuple
les passions, etc... rom ain dans Bérénice e t le Soleil dans Phèdre.
158 RECHERCHES DIALECTIQUES ANALYSES CONCRÈTES 159
de choisir entre l’amour et le règne, Phèdre enfin prise Nicole, et celle volontaire de Lancelot, dans l’activité litté­
entre son exigence de vie pure sous la lumière du soleil et raire de Racine ; le passage des tragédies jansénistes à la
son amour ténébreux pour Hippolyte. Sans doute le pro­ pièce du compromis et aux pièces historiques se place tout
blème du choix existe-t-il aussi pour Bajazet ou pour près de ce compromis réel et fondamental que fut la « Paix
Monime, mais l’élément tragique, le paradoxe y est aboli, de l’Eglise » entre jansénistes et pouvoirs ; enfin le retour
par le compromis qu’essaie de réaliser Bajazet en trompant à la tragédie est contemporain des premiers symptômes du
Roxane et par la structure positive du monde, par la siqni- retour des persécutions. (Depuis longtemps déjà MM. Char-
fication que peut avoir la vie et la lutte contre les Romains lier et Orcibal avaient souligné le rapport entre Athalie et
dans Mithridate. Dans la première de ces pièces, le héros la Révolution anglaise.)
n’est plus assez grand pour être tragique, dans la seconde Cette concordance semblait ainsi — et d’autant plus que
le monde n’est plus le monde sans Dieu de la tragédie. nous ne l’avions ni cherchée ni soupçonnée — une impor­
Le premier pas se trouvait ainsi fait. Quatre pièces dans tante confirmation de la voie dans laquelle nous avions
le théâtre racinien — et non pas celles que l’on rapproche orienté nos recherches. Il y avait non seulement une corré­
d’habitude du jansénisme — s’avéraient présenter une lation réelle entre le théâtre racinien et les Pensées, mais
« structure » analogue aux Pensées de Pascal, correspon­ encore une corrélation beaucoup plus étroite que nous
daient à la même « vision du monde », autrement dit, n’aurions pu le supposer entre le théâtre racinien et la vie
étaient tragiques. sociale et politique du groupe janséniste.
La première conclusion de cette analyse1 a été une Seulement cette corrélation posait à son tour un pro­
interprétation de la succession chronologique des pièces blème important et en apparence extrêmement difficile à
de Racine qui divisait l’œuvre du poète en cinq groupes résoudre. En effet les éléments que nous avons dégagés
à savoir : v ’ comme constitutifs de la vision tragique, à savoir le carac­
1) Les pièces de jeunesse, non tragiques, La Thébaïde tère rigoureusement paradoxal du monde, la séparation
et Alexandre. radicale entre la vie pour Dieu et toute forme de vie intra-
2) Les trois tragédies jansénistes : Andromaque, Bri- mondaine, l’impossibilité de toute connaissance claire con­
tannicus et Bérénice. cernant le monde — si ce n’est celle qu’il ne contient rien
3) La pièce du compromis et les deux pièces historiques, de clair et d’univoque —, le refus radical et absolu du
non tragiques toutes les trois : Bajazet, Mithridate et Iphi­ monde pour la recherche d’un, dieu caché, dont la volonté
génie. r est, sur tous les plans, impossible à connaître, tous ces élé­
4) Le retour à la tragédie : Phèdre. ments communs aux Pensées de Pascal et aux tragédies
5) Les drames sacrés du triomphe intramondain et de de Racine et dont la mise en lumière nous avait permis
la présence de Dieu : Esther et Athalie. d’entrevoir un lien beaucoup plus profond que nous ne
l’aurions cru entre ces écrits et le groupe des « Amis de
Or il nous a suffi de considérer les dates des coupures Port-Royal », tous ces éléments, disions-nous, n’existaient
entre ces groupes pour constater que les tournants que pas — ou presque pas — dans la pensée des principaux
nous ayons ainsi dégagés par une analyse purement interne doctrinaires jansénistes, telle que nous la connaissons par
des pièces coïncidaient d’assez près avec certains événe- les travaux historiques publiés depuis le x v i i i 0 siècle jus­
ments importants de la vie de Racine, ou bien — ce qui qu’à nos jours.
peut-être^ revient au même — de la lutte entre jansénistes Cela ne faisait aucun doute pour Arnauld ou pour
et pouvoirsi2. En effet le passage des pièces non tragiques Nicole, absolument hostiles et contraires à tout paradoxe,
a la première tragédie janséniste du refus, Andromaque, n’envisageant jamais le refus de la vie et du monde comme
coïncide avec l’intervention probablement involontaire de un devoir rigoureux et absolu de l’homme, et profondé­
ment éloignés d’ailleurs du caractère paradoxal des « Pen­
i 1 Répétons une fois p o u r toutes que nous pouvons donner ici seulem ent sées » de Pascal. Quant à Saint-Cyran, si certains élé­
le sclièine le plus linéaire et le plus appauvri d ’une analyse qui exigerait ments de la pensée tragique se trouvent et pourraient être
de plus grands développem ents, dépassant le cadre d ’un article.
Z. Voir L. G oldm vnn. S c ie n c e s H u m a i n e s e t P h i l o s o p h i e . P . U.F 1952 dégagés dans son œuvre, il n’en est pas moins vrai qu’ils
160 RECHERCHES DIALECTIQUES
ANALYSES CONCRÈTES 161
sont mêlés à d’autres éléments de spiritualité et d’opti­
misme généralement chrétiens et plus proches de la posi­ pies, depuis le portrait de Philippe de Champaigne et les
tion de Berulle par exemple que de celle de Pascal. 142 pages que lui consacre Clemencet — partisan d’Ar-
Les progrès dont nous nous étions réjoui semblaient nauld dans son Histoire Littéraire de Port-Royal, jus­
ainsi s’avérer vains. Nous étions parvenu à rapprocher qu’au manuscrit 19.913 de la Bibliothèque Nationale, rédigé
Pascal de Racine, son théâtre de certains événements his­ par un partisan de Nicole — qui nous dit qu’à Port-Royal,
toriques, mais le rapprochement entre ces écrits et le jan­ dans 1 esprit de Singlin, de Sacy et Akakia, Barcos passait
sénisme ne semblait pas pour autant plus fondé et plus pour « le plus habile homme de l’Eglise », à Arnauld 1 qui
acceptable. parle lui-même dans une lettre à Singlin de Barcos comme
D’autre part il nous paraissait que les chances de gagner « de celui que l’on regarde comme le plus éclairé de nos
dix fois de suite à un jeu de hasard étaient encore infini­ amis », à Pavillon qui, lui demandant de rédiger un ouvrage
ment plus grandes que celles de voir sortir du même théologique, lui écrit : « Je n’aurois pas pensé vous le pro­
milieu, à quelques années de distance, deux des plus poser si je n’estois d’une part persuadé qu’il n’y a per­
grands écrivains tragiques de la littérature universelle, sonne dans l’Eglise plus capable que vous de l’entrepren­
sans qu’il y ait eu influence directe de l’un sur l’autre et dre... » 2, jusqu’aux milieux de l’Evêché même qui voient en
sans que dans ce milieu il y ait eu un courant de pensée et Arnauld et en Barcos les deux personnages les plus impor­
d’affectivité qui correspondît plutôt de près que de loin au tants du mouvement janséniste, comme en témoigne l’aver­
contenu de leurs œuvres. Du point de vue scientifique la tissement suivant transmis à Lancelot par Chéron, « conseil­
situation paraissait loin d’être satisfaisante. ler plus ou moins écouté » de l’Archevêque, selon Gazier :
Et pourtant, il n’y avait nulle raison de mettre en doute « Si on les tient, surtout Monsieur Arnauld et Monsieur de
l’image des Saint-Cyran, Arnauld et Nicole telle qu’elle se Saint-Cyran, on ne leur pardonnera pas » 3.
dégageait des travaux de Jean Orcibal, Jean Laporte et b) Au xviii0 siècle, après la disparition du courant Bar­
même — avec certaines corrections — de ceux de Henri cos, les éditeurs jansénistes des mémoires du xvii* siècle
Brémond. Restait donc à relire les textes originaux du ont supprimé dans les textes qu’ils publiaient presque tous
x v i i 6 siècle pour voir s’il n’était pas possible de trouver à les passages concernant les positions extrémistes de sorte
côté de ces figures connues un autre courant qui ait que les historiens ultérieurs ont surtout travaillé sur des
échappé aux historiens et qui offrît la possibilité d’expli­ mémoires écrits par des partisans du groupe Arnauld-
quer la naissance de la littérature et de la philosophie tra­ Nicole ou bien censurés et arrangés par eux.
giques dans le milieu de Port-Royal. c) Parmi les figures marquantes du groupe Barcos se
En fait nous pouvons dire aujourd’hui que nos espoirs trouvent entre autres Guillebert et Singlin dont on connaît
ont été comblés au-delà de toute espérance. Car cette lec­ les relations étroites avec Pascal et Lancelot, maître de
ture des textes nous a très vite montré que le groupe Racine aux petites écoles de Port-Royal.
Arnauld-Nicole ne représentait qu’un seul courant du jan­ d) Dans la première copie du manuscrit des Pensées
sénisme du xvne siècle, à savoir le courant que nous appel­ se trouvent douze questions posées par Pascal à Barcos sur
lerons « centriste », à côté duquel, M. Orcibal avait déjà les miracles, qui sont la preuve de l’autorité qu’il lui
montré l’existence d’un courant modéré qu’il appelait le reconnaissait.
« tiers parti » 1 et auquel s’opposait un troisième courant e) L’historique des positions de Barcos dans le problème
extrémiste groupé autour de Martin de Barcos, abbé de du Formulaire coïncide de près, sans qu’il lui soit peut-être
Saint-Cyran. Voici en quelques mots le schéma des résul­ rigoureusement identique, avec l’historique des positions de
tats auxquels nous avons abouti : Pascal et enfin le tracé schématique des positions intellec­
o) Pour la plupart des jansénistes du xvne siècle, l’au­ tuelles de Barcos rejoint de très près l’ensemble concep­
torité de Barcos a été considérable et a égalé celle d’An­ tuel : monde sans Dieu, refus radical de toute vie intra-
toine Arnauld. Les indices et les témoignages sont multi-
1. L ettre du 26 m ars 1663.
2. L ettre d u 25 octobre 1667.
1. J ean O rcibal . Com m unication au congrès des Etudes Françaises, 1951. 3. A. G azier. Lancelot d ’après sa Correspondance Inédite. R evue Hebdoma­
daire. 8 août 1908, p. 193.
ANALYSES CONCRÈTES 163
162 RECHERCHES DIALECTIQUES
que cette opposition porte sur presque tous les problèmes
mondaine, Dieu caché, ensemble que nous avons dégagé que les deux antagonistes ont pu rencontrer au cours de
comme schème structurel de la tragédie. Rappelons aussi, leur vie et de leurs activités. Il nous semble préférable de
à titre d’exemple, les positions de Barcos et celles d’Arnauld citer deux passages d’une lettre de Barcos à la mère Made­
dans la si importante question du Formulaire. Le dilemme leine de Ligny, Abbesse de Port-Royal, écrite à l’occasion
se posait en ces termes : ou bien se soumettre à la consti­ du formulaire que les Religieuses avaient signé sur le
tution du Pape Alexandre VII et abandonner, par là, la conseil d’Arnauld, en novembre 1661, et un autre d’une
défense de ce que l’on tenait pour la vérité ou bien défen­ lettre à Arnauld lui-même, pour montrer jusqu’à quel
dre la vérité et par cela même enfreindre un devoir capital point les catégories de la pensée tragique se rencontrent
du croyant, l’obligation de se soumettre à l’Eglise. On presque à chaque pas dans les écrits de Barcos, et, proba-
connaît la solution d’Arnauld : soumission entière et sin­ blenient, plus ou moins atténuées dans la pensée de son
cère sur le droit, refus d’acquiescer et de se soumettre sur entourage.
le « fait de Jansénius ». Barcos par contre adopte une posi­ Les deux premières concernent l’idée centrale de toute
tion que ses adversaires ont toujours qualifiée de contra­ tragédie, la faute involontaire, le dernier les refus et la
dictoire : soumission radicale et totale à l’Eglise et à la haine du monde.
constitution même d’Alexandre VII, et en même temps refus « Je scay bien que vous croyez estre innocentes. Mais je
de se soumettre et de signer tout Formulaire qui implique scay aussy que cela ne vous servira de rien sy vous ne
la croyance sur « le fait » \ D’où cet étrange dialogue de l’estes en effet, parce que dieu nous juge selon la vérité,
sourds que constitue la polémique Arnauld-Barcos dans et selon ses règles, et non selon nos opinions ; et l’Evangile
laquelle le premier reproche le manque de conséquence nous apprend que ceux qui ne voient pas le précipice ne
logique à un partenaire qui n’avait jamais cru qu’il fût laissent pas d’y tomber, avec ceux qui les suivent sans
nécessaire et même possible d’en avoir autrement qu’en connoistre leur égarement. »
quittant le monde et en renonçant à y vivre et à y agir, « Il ne faut pas vous estonner sy j’y ay descouvert des
le second reprochant de tenir compte de considérations choses que vous n’aperceviez pas peut-estre, parce qu’il
mondaines à un partenaire qui n’avait jamais pensé qu’un arrive souvent que nous ne voyons pas les maux qui sont
chrétien fût tenu de quitter le monde et la vie sociale. Il enfermez dans les fautes que nous faisons, les prennant
serait facile de multiplier indéfiniment les exemples, puis- mesme quelque fois pour actions innocentes et louables,
1. Il est aisé de voir à quel po in t les positions de Barcos éclairent le pro­ quoy que dieu et ceux qui suivent ses règles et sa lumière
blèm e si discuté des dernières années de Pascal. On sait en effet : les condamnent, et y trouvent beaucoup de dérèglemens.
1° q u ’en novem bre 1661 Pascal s’opposait à A rnauld et qu il a rédigé un D’où vient que les personnes qui le craignent véritable­
écrit qui refusait toute sig n atu re de F orm ulaire n ’exceptant pas expressé-
m en t le « fait de Jansénius ». ment ne se justifient jamais absolument lorsqu’on les
2° q u ’en août 1662 il a déclaré à B eurrier sa soum ission h 1 Eglise et au reprend des choses à quoy elles ne pensoient pas, se con-
Pape et enfin,
3 0 q u ’en parlan t de ces déclarations, B eu rrier insiste à plusieurs reprises tenttant de dire qu’elles ne s’en sentent point coupables,
su r le fait que Pascal lu i a d it avoir adopté depuis deux ans cette attitude. bien qu’elles le puissent estre effectivement devant
Ces trois faits ont p a ru ju s q u ’ici inconciliables aux historiens. Im aginant
u n e « contradiction » en tre le refus de signer le F orm ulaire et la soum is­ dieu » 1.
sion aux constitutions d u Pape, ils étaient obligés ou bien de m ettre en
doute la véracité d u tém oignage de B eurrier to u t entier, ou bien de suppo­ 1. L ettre à la Mère Madeleine de Ligny. Mai 1662.
ser u n changem ent intervenu dans les positions de Pascal, entre novem bre Sans que ce soit une règle générale, Barcos et Pascal o n t tendance à écrire
1661 et avril 1662, et de d o u ter to u t au m oins de l ’affirm ation q u 'il s’était dieu sans m ajuscule alors q u ’ils em ploient couram m ent celle-ci pour dési­
soum is à l ’Eglise « depuis deux ans ». g ner les grandeurs visibles de Rome, de l ’Eglise, de l ’Evangile, de l ’E criture,
En réalité il n ’y a ni « contradiction » ni « variation » ; en refusant de des Evêques, etc... (leurs copistes au contraire rectifient et em ploient presque
signer le Form ulaire et en déclarant sa soum ission à l ’Eglise et au Pape toujours la m ajuscule p our désigner la divinité).
Pascal se ralliait sim plem ent à l ’attitu d e — p o u r ce qui concerne la signa­ 11 faudrait natu rellem en t établir une statistique précise po rtan t aussi bien
tu re des ecclésiastiques séculiers — de Barcos, Singlin, G uillebert, Des su r les m anuscrits de ces deux auteurs que su r de nom breux autres m anus­
Touches et probablem ent u n certain nom bre d ’autres « disciples de saint crits du xvne siècle p our savoir s’il s’agit là d ’habitudes individuelles ou
A ugustin ». , ... collectives, d ’absence de règle, de lapsus ou bien d ’une intention délibérée.
Ajoutons cependant q u ’il y a eu peut-être divergence entre les positions Nous avouons ne pas avoir fait ce travail, le problèm e n ’étant d ’ailleurs
de Pascal et celles de Barcos su r la signature des m oines et des religieuses pas de notre ressort m ais de celui des historiens de la langue et de l ’écriture.
bien q u ’ils aient l ’u n et l ’a u tre désapprouvé et com battu la position Il nous a par contre toujours paru peu conform e à la vision tragique
d ’A rnauld.
164 RECHERCHES DIALECTIQUES ANALYSES CONCRÈTES 165
« Mais je ne vous plains pas tant, si après cela vous Reste, pour terminer cette esquisse, và évoquer un troi­
jugez le monde tel qu’il est véritablement, et que vous le sième problème que l’historien ne peut pas et n’a pas le
haïssiez autant qu’il mérite d’estre haï, puisque c’est un droit d’éluder bien que jusqu’ici nous ne pouvons formu­
ennemi avec lequel nous ne devons jamais avoir rien de ler pour sa solution autre chose qu’une hypothèse qui nous
commun, et à la haine duquel dieu mesure l’affection que semble probable mais qui exige bien entendu un contrôle
nous avons pour lui » 1. précis et approfondi.
Ajoutons, pour éviter tout malentendu, qu’il ne s’agit L’examen des structures paradoxales de la pensée tra­
évidemment pas d’affirmer que Racine et Pascal ont tout gique nous a permis :
simplement traduit en langage philosophique et littéraire a) de rapprocher les écrits de Pascal et de Racine.
les positions de Barcos. Il va de soi que leurs écrits arri­ b) de découvrir à l’intérieur du jansénisme du xvne siè­
vent — notamment lorsque Pascal pousse le paradoxe jus­ cle un groupe social et un courant idéologique qui nous
qu’au pari et au choix d’une vie uniquement consacrée à permet d’entrevoir dans une très grande mesure les condi­
un Dieu dont l’existence n’est pas certaine — à un degré tions sociales et intellectuelles ayant présidé à la naissance
de cohérence que Barcos, pour qui l’existence de Dieu a de ces œuvres.
toujours été une certitude absolue, n’a jamais atteint. Il c) d’entrevoir aussi les raisons profondes et valables du
n ’en reste pas moins vrai que la considération du groupe conflit entre le jansénisme et les pouvoirs.
Barcos, de l’importance qu’il a eue au xvne siècle et de ses
relations avec Pascal, et même — à travers Lancelot — Il convient cependant de se demander pour quelle raison
avec Racine, éclaire un des points les .plus obscurs que ces structures de pensée ont exercé une si grande séduction
présentait jusqu’ici l’histoire de Port-Royal et du jansé­ précisément à cette époque, dans certains milieux en
nisme. France, et comment s’expliquent toutes ces conversions si
Ajoutons que s’il serait faux d’identifier tout simplement extraordinaires que l’historien du jansénisme rencontre
le-jansénisme du xvne siècle dans son ensemble aux posi­ presque à chaque pas au cours de son travail et dont
tions extrémistes de Barcos, ces dernières ne manifestent M. Orcibal nous a montré un si bel exemple dans sa bio­
pas moins un de ses aspects essentiels qui se trouve, plus graphie de Saint-Cyran.
ou moins modéré, atténué et mêlé à des positions diffé­ La première question à poser, si l’on veut aborder ce
rentes, dans la pensée de la plupart des solitaires et, tout problème, est bien entendu celle de savoir à quels milieux
au moins lorsqu’il s’agit de l’opposition entre la fonction sociaux appartenaient les jansénistes et les sympathisants
ecclésiastique et la vie sociale et politique, dans celle de des jansénistes au xvne siècle. Or sur ce point la réponse
Saint-Cyran et même à la limite d’Arnauld. Le constater s’impose avec une force telle que Sainte-Beuve lui-
c’est dire que la persécution des jansénistes avait de
profondes raisons politiques et sociales autrement impor­ l ’appareil d ’Etat. On com prend à quel point les idées de Saint-Cyran
exigeant des prêtres en général e t des évêques en p articulier la ru p tu re de
tantes que celles que suggérait l’hypothèse des simples to u t contact avec le m onde — et su rto u t avec la vie politique — devaient
défauts individuels de caractères des protagonistes ou des lu i paraître dangereuses.
Deux citations suffisent p o u r illu stre r l ’antagonism e :
simples malentendus entre eux 2. Dans u n m ém oire su r « l ’agent m u n itio n n aire » conservé au M inistère
des Affaires E trangères et q u ’ils estim ent « certainem ent inspiré p a r Riche­
lieu », MM. Hanotaux et De La Force o n t relevé le passage suivant :
d ’em ployer p o u r écrire le m ot dieu u n e m ajuscule q u i tend à re n d re visible a Dans chaque arm ée il faudrait désigner un évêque ou u n m aréchal de
la m ajesté divine et à l ’assim iler aux grandeurs m anifestes dans le m onde. camp ayant affection et capacité p our les faire bien aller » (G. H anotaux et
Aussi avons-nous décidé de suivre à p a rtir de m ain ten an t l ’orthographe duc de La F orce . H istoire du Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 410).
— accidentelle ou volontaire — de nom breux textes tragiques du xvn* siècle Dans les Maximes de Saint-Cyran par contre on p e u t lire entre au tres les
en évitant la m ajuscule chaque fois q u ’il s ’a g it d u dieu caché, toujours pré­ réflexions suivantes :
sent et toujours absent de la tragédie. « Il faut m o u rir à soi-m êm e et à toutes les choses d u m onde et re n aître
1. Lettre du 26 avril 1656. A rnauld, Œ uvres. Ed. de Lausanne. T. I, à Dieu et à la vie céleste, p o u r e n tre r comm e il fau t et d ’une m anière digne
page 127. La form ule est claire « H aïr le m onde ». A rnauld et Nicole d iro n t de Dieu et de Jésus-Christ dans le sacerdoce ».
seulem ent « ne pas aim er le m onde ». Or en tre les deux positions la diffé­ « Le vrai ecclésiastique n ’a point de plus grand ennem i q u ’u n hom m e
rence est radicale. La vie est impossible dans celle de Barcos, possible e t politique ».
m êm e nécessaire dans celle d ’A rnauld. On voit q u 'in d ép en d am m en t de to u t « orgueil », de to u t « esprit d ’in­
2. P our Richelieu, le clergé est une partie intég ran te et indispensable de trig u e » et de to u t m alentendu le conflit était inévitable.
166 RECHERCHES DIALECTIQUES ANALYSES CONCRÈTES 167
même, peu sociologue pourtant, l’a signalée en passant1. par exemple lié en même temps à Rapin et à Hermant) —
Si nous laissons de côté les quelques jansénistes d’ori­ à la manifestation sur le plan de la conscience d’une situa­
gine simplement bourgeoise, les milieux jansénistes se sont tion paradoxale, à savoir d’un détachement de la vie poli­
surtout recrutés à l’intérieur de groupes parfaitement cir­ tique et sociale qui ne devenait cependant pas une oppo­
conscrits : l’ancienne noblesse frondeuse, quelques grands sition radicale et surtout effective, sous l’angle des schèmes
aristocrates, et les gens de robe, notamment les parlemen­ de pensées, une attitude qui disait oui et non au pouvoir et
taires. Or le premier de ces groupes — qui comprend aux institutions de la vie politique et sociale.
notamment la duchesse de Longueville, le prince de Conti, Or si nous ajoutons à cela l’existence dans la première
le duc de Liancourt — n’a jamais fourni que des éléments moitié du siècle d’un courant parallèle et complémentaire
périphériques au mouvement janséniste, et cela vaut aussi de conversions d’aristocrates du calvinisme au catholicisme
pour les quelques autres personnages de la haute noblesse et l’existence en 1604 du célèbre édit de Paulet qui a si
qui s’en sont rapprochés, la princesse de Guéménée, M110 extraordinairement consolidé la situation mais aussi la
des Vertus, les Roannez, le duc de Luynes. C’est un phéno­ dépendance relative des officiers S l’hypothèse s’impose
mène que les sociologues connaissent bien, la rencontre presque que nous sommes devant les conséquences multi­
entre un état de mécontentement diffus qui n a plus de ples et complémentaires d’un changement de la politique
force et de bases sociale et économique suffisantes pour se monarchique qui, devenue plus favorable à la noblesse, ne
constituer en mouvement autonome avec une autre oppo­ s’appuyait plus comme auparavant d’une manière absolu­
sition, différente dans sa structure essentielle, mais assez ment prépondérante sur les bourgeois et sur l’appareil des
forte pour rassembler autour de soi l’opposition diffuse des officiers. Cela pourrait expliquer en même temps :
membres du groupe précédent. a) L’orientation promonarchique d’une aristocratie qui,
Le problème des fondements sociaux du jansénisme se brisée en tant que classe dominante et indépendante de
circonscrit ainsi pour l’historien à la question des rapports l’appareil d’Etat, c’est-à-dire en tant que noblesse féçdale,
entre une mentalité tragique dans ses formes extrêmes (ou retrouve en tant que noblesse de cour dans la nouvelle
simplement austère et rigoriste détachée de la vie sociale, politique royale de multiples avantages financiers et
dans ses formes modérées) et les milieux parlementaires sociaux. Il va de soi que ce rapprochement entre la
en particulier ou bien de robe en général pendant la noblesse et la monarchie se fera plus difficilement dans
seconde moitié du xvne siècle. Encore faut-il ajouter que les sommets de la première, sommets qui s’accommode­
si nous laissons de côté Pascal, les figures du premier plan ront malaisément de l’esclavage doré que représente la
d’origine parlementaire se trouvent davantage dans les cou­ situation à la cour ; d’où le pessimisme de leurs écrits
rants modéré et centriste que dans le courant extrémiste. (La Rochefoucauld) et aussi leur dernière tentative de
Barcos, comme Saint-Cyran, venait de la bourgeoisie muni­ révolte dans la Fronde et leur adhésion partielle et assez
cipale, Singlin était fils d’un marchand de vins, l’origine superficielle à l’opposition janséniste.
sociale de Guillebert et de Lancelot ne nous est pas connue b) le détachement — qui ne se transformera jamais en
ce qui suggère tout au moins la petite ou moyenne bour­ opposition radicale — de la vie sociale et politique des des­
geoisie. cendants de ces « Politiques » qui à la fin du xvie siècle
Sans doute ne pouvons-nous formuler que des hypo­ encore avaient été les plus solides appuis de la monarchie,
thèses. Néanmoins les faits semblent dans une certaine pendant les guerres de religion.
mesure les suggérer. Il y eut vers' le milieu du xvn6 siècle Et aussi,
dans les milieux parlementaires un mouvement qui équi­ c) le besoin qu’a éprouvé la monarchie de s’attacher par
valait — qu’il s’agisse de conversions spectaculaires chez cette énorme concession d’autorité que représentait la
les individus les plus profondément touchés ou d’une « paulette » un groupe que sa nouvelle orientation poli-
simple sympathie qui comportait peu de conséquences pra­
tiques chez la plupart des gens de ce milieu (Lamoignon 1. Voir sur ce point la belle étude d e M. R oland M ousnier . La Vénalité de»
Offices sous H enri IV et Louis X III. M augard, Rouen, p. 208 ss. et su rto u t
1. S ainte-B euve . Port-Boyal. Ed. Doyon et M archesne. Paris, 1926. T. II, p 557 ss. « Le d ro it annuel allait assouplir les échines a, écrit M. Mousnier
p. 352. (p. 565).
168 RECHERCHES DIALECTIQUES

tique risquait de détacher et de rejeter dans l'opposi­


tion.
Il va de soi que cette hypothèse ne vaut que dans la
mesure où elle sera confirmée par des recherches histori­
ques concrètes ; qu’on nous permette cependant une seule
remarque méthodologique. Des études détaillées permet­
tront sans doute avec le temps de mieux connaître les réac­
tions des différentes classes sociales devant la montée de
l’absolutisme. Déjà des travaux comme ceux de MM. Mous-
nier et Drouot1 ont jeté une puissante lumière sur une LE PARI EST-IL ÉCRIT « POUR LE LIBERTIN » ?
question assez peu connue jusqu’ici. Il n’en reste pas
moins vrai que très probablement l’historien découvrira
pendant toute cette époque et dans chaque classe sociale
la coexistence de tendances favorables à là monarchie et
de tendances à l’opposition ; de la fidélité et du mécon­ Mon propos est aujourd’hui d’aborder à l’aide de la
tentement. méthode dialectique un fragment célèbre des Pensées. C’est
La tâche aussi difficile que nécessaire est de juger l’in­ là sans doute une entreprise peu familière aux pascali-
tensité de chacune d’entre ces tendances et son importance sants, et j’ai pu encore lire ces tout derniers jours, dans
dans la vie du groupe. Or il nous semble que sur ce point le livre de M. l’abbé Steinmann, le terme « jargon mar­
précisément la vie idéologique — même dans ses manifes­ xiste » appliqué à l’ouvrage de Lefebvre. C’est pourquoi je
tations en apparence les plus éloignées de l’économie et de vais essayer — en tout premier lieu— d’expliquer pour­
la politique comme le sont la littérature, la philosophie et quoi cette méthode me semble appropriée pour arriver à
la théologie — constitue déjà en elle-même un des rares et la compréhension du texte que je me propose d’étudier.
précieux indices que l’historien aurait tort de dédaigner. Dans le cas du fragment de Pascal la tâche est considé­
C’est que la vie humaine individuelle et sociale est une rablement facilitée par le fait qu’un certain nombre d’élé­
totalité dans laquelle la spécialisation à outrance, le décou­ ments constitutifs de la méthode dialectique ont été pré­
page rigide des domaines constitue un danger tout aussi cisément découverts et élaborés par Pascal lui-même, qui
grand que la spéculation générale non fondée sur une les a préconisés et défendus aussi bien dans la recherche
connaissance précise des faits. de la vérité en général que pour l’étude et l’interprétation
Nous avons déjà dépassé les limites assignées à cet
des textes en particulier.
article. Espérons qu’il aura suggéré tout au moins — à L’idée de totalité est en effet le centre et le fondement
l’occasion d’un exemple précis — l’utilité et les possibilités de toute pensée dialectique. Encore faut-il ajouter — il est
que pourrait avoir une étude dialectique et globale de la vrai — que cette idée, qui était assez neuve il y a encore
vie sociale tenant compte dans la mesure du possible de à peine quelques dizaines d’années, a aujourd’hui consi­
l’interpénétration de toutes ses manifestations. dérablement pénétré dans la pensée non marxiste et a
1954. acquis droit de cité dans la science universitaire, notam­
ment en psychologie, en sociologie et en philosophie. C’est
1. H enri D rouot . M ayenne et la Bourgogne. Picard, Paris, 1937. là un fait qui me paraît masqué par une simple question
de terminologie. Si en effet je remplaçais le mot totalité
par celui de « structure significative », qui est courant
dans la psychologie et la sociologie contemporaines, je ne
serais pas très sûr d’avoir commis une confusion entre
deux notions bien différentes. Tout au plus faudrait-il
170 RECHERCHES DIALECTIQUES ANALYSES CONCRÈTES 171
ajouter un autre qualificatif dans le genre de « dynami­ de la connaissance des faits individuels et des choses indi­
que » ou « génétique » ou tout simplement « en devenir » viduelles, la même idée apparaît explicitement :
pour éviter tout malentendu. « Si l’homme s’étudiait le premier, il verrait combien il
L orsqu’on se propose d ’étudier un texte, la m éthode dia­ est incapable de passer outre. Comment se pourrait-il
lectique consiste en prem ier lieu à 1 intégrer dans des qu’une partie connût le tout ? Mais il aspirera peut-être à
ensem bles significatifs de plus en plus vastes, c est-à-dire connaître au moins les parties avec lesquelles il a de la
dans l’ouvrage dont il est extrait, dans l’intégralité de proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel
l’œuvre de l’auteur, dans l’ensemble des courants litté­ rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre que je
raires, philosophiques et religieux de l’époque et du pays crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le
où il a été écrit et enfin dans l’ensemble de la vie sociale, tout...
économique et politique. « ... Donc toutes choses étant causées et causantes,
Il se peut évidemment qu’à l’un quelconque de ces aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et
paliers, le chercheur n’arrive pas à intégrer la totalité rela­ toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie
tive, obtenue au palier inférieur dans une « structure les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible
significative » plus vaste qui l’embrasse et l’explique. Cela de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que
prouve ou bien qu’il est parti d’un texte éclectique sans de connaître le tout sans connaître particulièrement les
grande valeur littéraire ou philosophique, ou bien qu il parties. »
n’en a pas compris la signification, ou enfin qu’à l’un quel­ Cependant, à considérer l’histoire des interprétations des
conque des paliers que nous venons d enumérer, il a mal Pensées, on ne peut pas ne pas être frappé par le peu d’im­
découpé son objet. portance accordée à ces règles de méthode contenues pour­
Deux idées se trouvent ainsi au point de départ de la. tant dans les textes pascaliens mêmes. En fait, on a très
méthode dialectique, à savoir : souvent appliqué à l’étude de ces textes des catégories
a) que les parties ne peuvent être comprises que par la étrangères à la pensée pascalienne : cartésiennes, spiri­
connaissance de l’ensemble dont elles font partie et inver­ tuelles, néoplatoniciennes ou mystiques, sans rechercher
sement l’ensemble que par la connaissance des parties et la cohérence interne et les catégories propres à la pensée
de leurs relations ; de Pascal. \
à) , que les ensembles doivent être découpés aux diffé­ Dans ces conditions, il ne restait plus qu’à forcer légè­
rents paliers de recherche, de manière à obtenir à des rement le texte, en l’adaptant aux catégories appliquées
niveaux de plus en plus vastes des structures cohérentes au lieu de modifier ces catégories selon les exigences du
possédant une signification propre. texte.
Or, parlant de l'Ecriture, Pascal a clairement énoncé, Nous noterons ici deux principes d’explication qui nous
dans le Fragment 684, des règles d’interprétation qui nous ont paru avoir été d’un usage abusif : le « libertin », et les
semblent fortement apparentées à celles que nous venons « exagérations du langage ».
de formuler : Si l’on admet en effet que certains passages de Pascal
« ... On ne peut faire une bonne physionomie qu’en ont surtout été écrits « pour le libertin » et ne possèdent
accordant toutes nos contrariétés, et il ne suffit pas de par conséquent qu’une valeur ad hominem, ou bien qu’il
suivre une suite de qualités accordantes sans accorder les existe dans tel et tel autre passage des « exagérations de
contraires. Pour entendre le sens d’un auteur, il faut accor­ langage » qui autorisent à modifier des phrases, et parfois
der tous les passages contraires. même à les remplacer par d’autres dépourvues, elles, de
« Ainsi, pour entendre l’Ecriture, il faut avoir un sens ces « exagérations » gênantes, il est évident qu’on peut
dans lequel tous les passages contraires s’accordent. Il ne fabriquer et adapter à toutes les mesures n’importe quel
suffit pas d’en avoir un qui convienne à plusieurs pas­ Pascal.
sages accordants, mais d’en avoir un qui accorde les pas­ Entendons-nous cependant : je ne veux sûrement pas
sages même contraires. » dire qu’il faut appliquer à la lettre la règle énoncée dans
Et dans le Fragment 72, qui pose le problème général le Fr. 684 dont je vous Ri lu une partie. Pascal y parle, en
ANALYSES CONCRÈTES 173
172 RECHERCHES DIALECTIQUES
or Laporte remplace le pluriel par un singulier. Pour Pas­
effet, de l’Ecriture Sainte qui, pour lui, ne saurait sup­ cal, « une infinité de choses » — plus encore, n’importe
porter la moindre modification, et qui exige une explica­ quelle chose individuelle — dépasse les possibilités de la
tion accordant absolument tout, jusqu’à la dernière vir­ raison. Pour Descartes, au contraire, la raison n’est sur­
gule. passée que par l’infini. En remplaçant le pluriel par le
L’exégète et l’historien de la philosophie, qui n’ont pas singulier, Laporte a substitué évidemment une position à
la chance de se trouver devant un texte aussi exceptionnel une autre ; ce dont vous persuadera la lecture de la suite
et qui s’attachent à l’étude d’une œuvre humaine, ne peu­
vent pas partir de la même hypothèse. Le moins que l’on du Fr. 267 que Laporte ne cite d’ailleurs pas :
« ... elle (la raison) n’est que faible, si elle ne va jusqu’à
puisse cependant exiger d’eux est de n’user de moyens
d’explication du type de ceux que nous venons de men­ connaître cela. Que si les choses naturelles la surpassent,
tionner qu’avec la plus extrême prudence, de ne s’y résou­ que dira-t-on, des surnaturelles ? »
dre, pour ainsi dire, qu’en désespoir de cause, une fois Ainsi, les choses naturelles et surnaturelles surpassent,
d’après Pascal, la raison. Contrairement à l’interprétation
établi qu’aucune interprétation significative du texte qu’ils
étudient ne saurait intervenir sans y recourir. de Laporte cela nous place à l’opposé même de l’épistémo­
Ce qui me semble par contre en tout cas contestable, logie cartésienne.
c’est le fait d’entreprendre l’étude d’un auteur — en l’oc­
currence Pascal — avec des catégories que l’on croit dès 2) Arnauld avait été choqué, vous le savez, par l’affir­
le départ valables, puis de recourir, explicitement ou non, à mation qu’il avait — à juste titre — lue dans les Pensées
des concepts tels que le « libertin » ou 1’ « exagération de qu’aucune loi humaine n’est rigoureusement valable, mieux
langage » chaque fois que le texte regimbe et paraît con­ encore : que toutes les lois humaines sont également vala­
bles et non valables à la fois. Il avait rejeté catégorique­
tredire le point de départ. ment cette position — ce qui était son droit légitime —
A titre de simple illustration, et avant d’aborder l’étude
du « pari », je vais me permettre de vous citer quelques allant même jusqu’à modifier le texte dans l’édition de
exemples d’interprétation sujette aux observations que je Port-Royal, ce qui assurément l’était moins.
viens d’exprimer, ne serait-ce que pour montrer comment Quoi qu’il en soit, Arnauld s’opposait consciemment à
la présente analyse s’inscrit dans le problème beaucoup Pascal sur cette question bien précise et citait par exemple
plus vaste de l’interprétation de l’œuvre pascalienne dans la loi morale qui nous ordonne le respect des parents et
qui — selon lui — est universellement valable.
son ensemble. Or Laporte, dans son ouvrage consacré à Arnauld,
1) Un historien qui fait autorité dans l’explication de la adhère à la thèse de ce dernier, il surenchérit cependant
pensée du xvne siècle, le regretté Jean Laporte, avait sou­ car là où Arnauld disait : « Pascal n’aurait pas dû penser
tenu — et c’était là une de ses idées les plus chères — la cela », Laporte affirme : « Pascal n’a pas pensé cela, c’est
thèse de l’assimilation philosophique des positions de Des­ une exagération de langage. » Voici le texte de Laporte .
« C’est une manifeste exagération, et qui sent le calvi­
cartes et de Pascal.
Cette thèse me semble cependant appeler les plus fortes nisme, que de maintenir avec l’auteur des Pensées, qu’il
réserves et je n’en donnerai qu’un seul mais éloquent n’y a rien d’essentiellement juste parmi les hommes en
exemple. Laporte cite, en effet, le Fr. 267 : dehors du christianisme, et si on l’entend de cette justice
« La dernière démarche de la raison est de reconnaître quae jus est, concernant les actions, non les personnes, et
qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent », et y qui nous fait dire par exemple qu’il est juste de ne point
apporte le commentaire suivant : « Entendez que ce qui tuer ou de ne point voler, ou que tel règlement civil est
surpasse la raison et qu’elle trouve en toutes choses est juste.
l’infinité. Observons que sur ce sujet la position de Pascal « Pascal, on le sait, soutenait qu’il y a sans doute des
se présente comme analogue à celle de Descartes. Des­ lois naturelles, mais cette belle raison corrompue a tout
cartes aussi enseigne... » corrompu. Au fond, sa pensée, si l’on fait abstraction des
Dans le texte de Pascal, « surpassent » est au pluriel. exagérations de langage, n’est pas très différente de celle