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collection tempus

Jacques HEERS

LES NÉGRIERS EN TERRES D’ISLAM La première traite des Noirs

VII e -XVI e siècle

PERRIN

DU MÊME AUTEUR en poche

1492-1530, la ruée vers l’Amérique : les mirages et les fièvres, Bruxelles, Complexe, La mémoire des siècles n o 222, 1992. La première croisade : libérer Jérusalem, 1095-1107, Paris, Perrin, tempus n o 12, 2002. La cour pontificale au temps des Borgia et des Médicis, 1420-1520 : la vie quotidienne, Paris, Hachette Littératures, Pluriel, 2003. Louis XI, Paris, Perrin, tempus n o 40, 2004.

La ville au Moyen Age en Occident : paysages, pouvoirs et conflits, Paris, Hachette Littératures, Pluriel,

2004.

Gilles de Rais, Paris, Perrin, tempus n o 93, 2005. Esclaves et domestiques au Moyen Age dans le monde méditerranéen, Paris, Hachette Littératures, Pluriel. Histoire, 2006. Chute et mort de Constantinople, Paris, Perrin, tempus n o 178, 2007. Fêtes des fous et carnavals, Paris, Hachette Littératures, Pluriel. Histoire n o 8828, 2007.

Secrétaire générale de la collection : Marguerite de Marcillac

© Editions Perrin, 2003 et 2007 pour la présente édition Perrin, un département d’Édi8

12, avenue d’Italie 75013 Paris Tél. : 01 44 16 09 00 Fax : 01 44 16 09 01 www.editions-perrin.fr

Marché aux esclaves in « Les séances. Al Maqamat » (folio 105), enluminé par Yahya benMahmud al-Wasiti et écrit par Hariri al-Basri, al-Qasim ibn Ali al. (1237) Bibliothèque Nationale, Paris © Leemage

EAN : 9782262065836

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tempus est une collection des éditions Perrin.

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako www.isako.com à partir de l’édition papier du même ouvrage.

Sommaire

Couverture

Titre

Du même auteur

Copyright

Introduction

1 - Les Blancs, captifs et esclaves

La guerre pourvoyeuse de captifs (VII e -X e siècles)

Conquêtes en Espagne et en Italie : les rafles

En Orient : captifs grecs et perses

Les premiers grands marchés d’esclaves (IX e -X e siècles)

Esclaves saxons, marchands juifs et chrétiens

Les Russes et les Bulgares de la Volga

La ruée des Ottomans (XII e -XVI e siècles)

2 - La chasse à l’homme chez les Noirs

La guerre sainte en Afrique

Contre le royaume du prêtre Jean

Les sultanats islamiques en Ethiopie (XII e -XV e siècles)

L’iman Gran et les Turcs (1529-1570)

Contre Tombouctou (1050-1080 et 1590-1600)

Hérétiques et rebelles

L’islam en Afrique noire. La conversion

Les pays du Niger, Mali et Songhaï

Le lac Tchad, Kanem et Bornou

Quel islam ? Bons et mauvais croyants

Les vertus des néophytes

L’Afrique des sorciers

Prétextes et mauvaises raisons

La guerre sainte au pays des Zendjs

Les fous de Dieu, chasseurs et trafiquants d’esclaves

Sonni Ali, le tyran sanguinaire ?

Convertir ou asservir

Les razzias

Pièges et brigandages

La grande chasse

Les raids des musulmans : l’Egypte, le Maghreb et les oasis

Les rois noirs et leurs guerriers

3 - Aventures et trafics

La quête de l’or. Musulmans et chrétiens

L’or du Soudan

Le commerce muet

Les marchands d’esclaves

Arabes dans la mer Rouge

Aventuriers, fugitifs, hérétiques

L’Afrique orientale

Les cités du désert

Postes de traite et villes du Soudan

Conquérants et soumis

Comptoirs maritimes d’Orient : métissages et servitudes

Les oasis

Villes doubles, villes fermées

Les affaires, le troc

Les citadelles religieuses de l’islam

Caravanes du désert

Les routes : pèlerins et marchands

L’Egypte et l’Arabie

Le Sahara

L’eau, les guides, les périls

La mer rouge et l’océan indien

Les boutres arabes

Du golfe d’Oman à l’Inde et à la Chine

4 - L’homme de couleur mal aimé. Le mépris

Hommes et femmes en vente

Marchés de brousse et foires

Caravansérails, ruelles obscures, pavillons de thé

Guides, experts et maquignons

L’image du Noir

Noirs et métis, compagnons du prophète

Méprisés, humiliés

Les géographes et les climats

Fables et légendes

Racisme et ségrégation

Les voyageurs

Ce qu’ils ne veulent pas voir

L’Afrique noire, pays de l’autre

5 - Les Noirs, heureux de leur sort ?

La cour, le harem

Le luxe, l’apparat

Servantes et concubines

La femme cloîtrée

Les eunuques

Les armées

Blancs ou Noirs

Orient et Egypte

Maroc

Les casernements, la ville compartimentée

Menaces, troubles et conflits

Les durs travaux, la géhenne

Les mines dans le désert

Grands domaines esclavagistes

La canne à sucre et l’esclavage

Les champs de mil du Songhaï

L’infamie, la honte

Conclusion

Après l’interdiction

Le dépeuplement de l’Afrique

Portugais, Américains et Juifs

Les Noirs, trafiquants d’esclaves

Notes

Les états et les dynasties

Bibliographie

Index

Cartes

INTRODUCTION

Les peuples d’Afrique ont, au cours de longs siècles, perdu plusieurs millions d’hommes, déracinés, conduits de force vers des terres lointaines pour vivre sous la coupe de maîtres étrangers, pratiquer une langue inconnue, se plier aux lois et coutumes d’un autre monde au point d’en perdre parfois, de génération en génération, le souvenir de leurs origines. Que ces malheurs doivent être rappelés, cela ne fait aucun doute. Mais pourquoi continuer à ne parler, comme le font encore tant d’auteurs, que des négriers de Nantes et de Bordeaux, que de cette traite européenne et atlantique, en la considérant comme seule responsable des misères de l’Afrique, de ses souffrances, de sa pauvreté et de son dépeuplement ? L’esclavage se pratiquait, au sud du Sahara, entre les Noirs, d’un royaume ou d’une tribu à l’autre, depuis des temps certainement très reculés et a perduré pendant tout au long de la traite atlantique sans que celle-ci y soit pour quoi que ce soit. De plus, la traite musulmane, vers le Maghreb et les Etats du Proche-Orient, active dès les origines de l’Islam, au lendemain même des grandes conquêtes de l’Egypte puis du Maghreb, s’est exercée, sur une bien plus vaste échelle, par mer sur la face orientale du continent et, par terre, à travers le désert, par de multiples routes qui convergeaient vers les marchés et les ports de la Méditerranée. Non, comme celle des chrétiens, durant deux cents ans, mais pendant plus de mille deux cents ans. Elle n’a reculé que devant les entreprises diplomatiques et militaires des puissances coloniales, l’Angleterre en tout premier lieu, et ne s’est pas pour autant éteinte, seulement peu à peu ralentie pour ne disparaître qu’au XX e siècle. Ce livre ne prétend pas évoquer tous les aspects des traites vers les pays d’islam, des origines à aujourd’hui, mais seulement la longue période où, du VII e au XVI e siècle, ils furent les seuls à pratiquer ce commerce des Noirs.

En 1955, Claude Cahen, auteur d’une intéressante et pertinente mise au point sur l’Histoire économique et sociale de l’Orient musulman médiéval, regrettait que cette société islamique, que lui-même et d’autres n’hésitaient pas à qualifier de « société à esclaves », n’ait fait l’objet d’aucune étude quelque peu documentée sur le sujet 1* . Un quart de siècle plus tard, l’on en était sans doute au même point et l’un de nos meilleurs spécialistes de l’histoire de l’esclavage pouvait, en 1990, écrire que « l’étude du commerce des esclaves a subi une curieuse distorsion du fait des historiens qui ont restreint le champ de leurs recherches sur ce sinistre trafic aux Amériques et aux îles à sucre des Caraïbes 2 ». De l’esclavage chez les musulmans, livres et manuels parlent très peu. Pourtant la présence de nombreux, de très nombreux esclaves dans les pays d’islam, de l’Orient au Maroc, jusqu’à ce dernier siècle ne fait aucun doute. Tous les historiens musulmans, tout au long des siècles, s’accordent sur ce point et en soulignent l’importance. Les docteurs de la Loi, juristes, sultans et chefs d’Etat n’ont jamais nié que l’esclavage était chez eux, aussi loin que l’on remonte dans le temps, pratique naturelle. Très tard encore, en l’an 1842, le sultan du Maroc faisait, non sans bonnes raisons, répondre au consul d’Angleterre que « le trafic des esclaves est un fait auquel toutes les civilisations et les nations ont adhéré depuis le temps des fils d’Adam jusqu’à aujourd’hui ». Il invoquait la Bible, en particulier les Hébreux, les Sumériens et les Egyptiens, puis les Grecs et les Romains, et, pour conclure, se refusait de simplement considérer aucune forme d’interdiction ou même de contrôle de ces trafics de captifs 3 . Que dit le Coran ? Que disent les docteurs et les sages ? Que faut-il croire ? Rien de plus malaisé : pour l’islam, comme pour tant d’autres religions et doctrines, l’exégète peut trouver tout et le contraire de tout, selon qu’il s’en tient à la première lettre ou qu’il cherche à interpréter, à préciser les circonstances de telle ou telle rédaction. Plusieurs auteurs n’hésitaient pas à affirmer que, pour l’islam, « l’on trouverait des justifications de l’esclavage aussi solides dans la religion que dans les coutumes 4 ». D’autres, bien plus nombreux, sont allés jusqu’à prétendre qu’« aucune confession ne s’est penchée avec tant de sollicitude que l’islam sur le sort de l’esclavage en général et du nègre en particulier ».

Et de conclure : « Si tous les maîtres d’esclaves de la péninsule Arabique et d’ailleurs avaient tenu à imiter l’exemple donné, en 632, par Mahomet, l’esclavage eût pratiquement disparu de notre monde, près de douze siècles avant son abolition européenne 5 . » Aucun doute pourtant : Mahomet et quelques-uns de ses compagnons, certains fils de captifs eux-mêmes, possédaient un certain nombre d’esclaves, faits prisonniers lors des toutes premières expéditions armées, et il semble bien que le Coran tolérait l’esclavage, imposant quelques restrictions, certes non du tout négligeables, aux droits du maître. Cependant, pour l’historien des sociétés, est-il si important de trancher, et, sur ce point comme d’ailleurs sur beaucoup d’autres, de se contenter d’interpréter du mieux possible la Loi ? Nous savons tous que s’en tenir à ce qui est écrit ou enseigné et ne pas étudier les pratiques, est, pour l’étude des sociétés, une très mauvaise méthode. Croire que les interdits dictés par la religion ou par la loi civile déterminent les comportements, est faire preuve de trop de naïveté et conduit forcément à l’erreur. Nous en avons, de cette façon, commis de lourdes et d’innombrables. Comme, par exemple, de croire dur comme fer que, dans le monde chrétien au Moyen Age, marchands, bourgeois, paysans mêmes n’osaient pas pratiquer le prêt à intérêt puisque l’Eglise le condamnait. L’étude des lois religieuses et des lois d’Etat est certes digne d’attention, riche d’enseignements pour l’analyse d’une doctrine, d’une éthique, et pour définir des intentions, du moins des intentions publiquement affichées, mais non pour dresser un tableau des mœurs. Est-ce irrévérence de croire que, sur ce point, il en a été pour tous les musulmans comme pour tous les autres hommes ? Certains rappellent volontiers que le Coran et les docteurs de l’islam imposaient des limites : « L’homme bon est celui qui donne du bien pour l’affranchissement d’un esclave 6 . » Libérer un captif permettait d’expier un péché ou une grave faute envers la communauté. L’histoire, ou la légende, veut que Mansa Mousa, roi du Mali, musulman, ait, pendant plusieurs années, affranchi au moins un esclave par jour. En quelques pays d’islam, l’esclave pouvait racheter sa liberté, par paiements échelonnés, selon des accords fixés à l’avance 7 . Il est également vrai que nombre de marabouts et de docteurs affirmaient que l’on ne pouvait garder des esclaves plus de sept

années et qu’il fallait alors les libérer de leurs chaînes, ne les astreindre qu’à un service domestique tout ordinaire, convenablement traités et bien nourris.

domestique tout ordinaire, convenablement traités et bien nourris. * On trouvera les notes en fin de

* On trouvera les notes en fin de volume, p. 267.

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LES BLANCS, CAPTIFS ET ESCLAVES

La guerre pourvoyeuse de captifs (VII e -X e siècles)

Les conquêtes musulmanes, du VII e au VIII e siècle, si brutales et d’une telle ampleur que le monde méditerranéen n’avait jamais rien connu de tel, provoquèrent un nombre considérable de captures et, aussitôt, un très important trafic d’hommes et de femmes, conduits en troupes sur les marchés des grandes cités. L’esclavage devint alors un phénomène de masse affectant tous les rouages sociaux, hors de proportion avec ce qu’il avait été dans l’Empire byzantin. Dans les tout premiers temps de l’islam, les esclaves étaient, comme dans l’Antiquité romaine ou du temps de Byzance, essentiellement des Blancs, raflés lors des expéditions ou exposés sur les marchés par des trafiquants qui allaient les acheter en de lointains pays, très loin même des terres d’Islam.

CONQUÊTES EN ESPAGNE ET EN ITALIE : LES RAFLES

Depuis maintenant un bon nombre d’années, nul auteur ne saurait soutenir la thèse d’Henri Pirenne 8 , souvent présentée de façon trop systématique par ses disciples qui ont délibérément affirmé que les conquêtes musulmanes avaient, en Méditerranée, provoqué une véritable rupture, tant économique

que culturelle, entre Orient et Occident, et donc la sclérose des trafics maritimes réduits alors à une manière de cabotages à petite échelle. Mais, comme tant d’autres forgées dans l’abstrait sans véritable et attentif recours aux sources, ce n’était qu’une théorie spéculative, simple vue de l’esprit. En réalité, les relations marchandes n’ont jamais cessé. Selon toute vraisemblance, certaines, jusque-là négligeables ou tout à fait insignifiantes, prirent même alors un essor considérable, jusqu’à s’imposer, et de très loin, comme le principal négoce entre les deux mondes : « l’article le plus important que l’Occident chrétien pouvait offrir aux Orientaux était les esclaves 9 ».

Ibn Khurdahbeth, géographe 10 , cite Ibn al-Fakih 11 : « De la mer occidentale, arrivent en Orient les esclaves hommes romains, francs, lombards et les femmes romaines et andalouses » et Ibn Haukal 12 affirme tout bonnement que « le plus bel article importé de l’Espagne sont les esclaves, des filles et de beaux garçons qui ont été enlevés dans le pays des Francs et dans la Galice. Tous les eunuques slaves qu’on trouve sur la terre sont amenés d’Espagne et aussitôt qu’ils arrivent on les châtre. Ce sont des marchands juifs qui font cela ». C’est ce que dit aussi un autre auteur manifestement bien au fait de ces trafics, al-Istakhri 13 : « Ce qui vient du Maghreb, ce sont les esclaves chères. Pour une telle esclave et pour un homme qui n’a pas appris de métier, on obtient, selon leur condition physique et leur apparence, mille dinars et plus 14 . » Chaque aventure guerrière se soldait, dans le camp des vainqueurs puis sur les marchés, en Espagne, dans le Maghreb et jusqu’en Orient, par un afflux considérable de captifs, femmes et enfants. D’autres suivaient un peu plus tard, en troupes plus dispersées, amenés non par les guerriers mais par des négociants déjà en place, maîtres et gérants d’une traite vite prospère, sans que l’offre ne tarisse jamais. Dans la péninsule Ibérique, les tentatives de Reconquista chrétienne, très limitées pourtant dans les premiers temps, se sont heurtées à de fortes résistances et ont aussitôt provoqué de terribles expéditions de représailles des califes de Cordoue, plus meurtrières, plus dévastatrices même que les premières offensives des années 700, lors de l’invasion du pays. En 985, al- Mansur 15 mena ses hommes au sac de Barcelone et, en 997, à la tête d’une

armée réputée invincible, de victoires en victoires, de pillages en pillages, fit la guerre aux chrétiens jusque dans leurs derniers réduits de Galice, laissant Saint-Jacques-de-Compostelle à l’état de ruines et de cendres, ville dépeuplée, hommes et femmes ramenés esclaves. Une flotte du calife, armée à Séville, surprit Lisbonne en 1185 ; les navires revinrent au port croulant sous le poids des prisonniers enchaînés. Quelques bâtiments allaient même croiser jusqu’au long de la côte de Galice et débarquaient au petit jour dans les villages de pêcheurs. En Méditerranée, dès qu’elles furent reprises par les chrétiens, les villes du littoral ibérique, de Barcelone à Valence, étaient, chaque bonne saison, mises à sac par les pirates du Maghreb, d’Oran, de Bougie et de Mahdia. Tarragone perdit beaucoup d’hommes cette même année 1185. Aucune frontière, entre chrétiens et musulmans, ne fut, au cours des siècles de ce que nous appelons le Moyen Age et plus tard encore, ni bien définie, ni bien gardée. Sur la Frontera qui, en Castille, dans le Levant et en Andalousie, marquait le contact entre les pays reconquis par les chrétiens et ceux demeurés aux mains des musulmans, les habitants souffraient, des deux côtés, angoisses et peines, leurs terres dévastées et leurs maisons brûlées, les femmes, les hommes et les enfants enlevés de force. Parler, comme l’ont fait et le font encore quelques historiens d’occasion, d’une civilisation et d’une société « des trois cultures », musulmane, juive et chrétienne, est signe d’ignorance ou de supercherie, les deux ensemble généralement. Les marchandages pour les rachats ou les échanges d’esclaves puis les accords conclus par les souverains ou les gouverneurs des cités et des provinces montrent que plus de trois cents captifs chrétiens furent libérés en 1410, cent en 1417 et cinq cent cinquante en 1439. Henri IV, roi de Castille, obtint, en 1456, que mille prisonniers lui soient aussitôt remis, et ensuite trois cent trente-trois chacune des trois années à venir. Le voyageur allemand Jérôme Munzer évalue à deux mille le nombre de captifs chrétiens enfermés dans les geôles de Grenade au moment de la reconquête de la ville par les Rois Catholiques, en 1492. Deux à trois mille captifs avaient été expédiés par mer vers le bagne de Tétouan, en Afrique 16 . Sur un autre front, les musulmans, maîtres de la Sicile et de l’Italie méridionale jusqu’aux offensives des Normands dans les années 1080,

lançaient leurs chevauchées contre les grands monastères et les routes de pèlerinage vers Rome ou vers le Monte Gargano (sanctuaire de Saint- Michel). Les pirates retranchés sur la côte du Levant espagnol, près de Denia et d’Almeria, pour la plupart berbères et « slaves », ces derniers sans doute anciens esclaves, ravageaient les bourgs et les pêcheries du Languedoc. Les Sarrasins d’Afrique prirent Bari dans l’Adriatique, et, dans la mer Tyrrhénienne, en 846, ils emportèrent les maigres défenses de Rome ; ils y firent un énorme butin, de reliquaires et de vases sacrés, laissant la basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs complètement ruinée, ses murs à peine debout. Ceux que l’on appelait alors les « Africains », partis du nid de corsaires de Mahdia, prirent d’assaut la ville de Gênes en 933 et, trois ans plus tard, forcèrent de nouveau l’entrée du port à la tête d’une flotte de deux cents voiles. En terre chrétienne, les brigands sarrasins se retranchaient dans des camps fortifiés, si bien gardés ou si mal identifiés qu’ils demeurèrent hors d’atteinte pendant plusieurs dizaines d’années : en Campanie, sur les rives du fleuve Liri, en Provence, à Fraxinetum dans le massif des Maures. Leurs cavaliers couraient dans les montagnes, jusqu’au pied des grands cols, dans les Abruzzes et dans les Alpes. La chasse aux captifs faisait bonne recette. Navires et négociants d’Egypte chargeaient des « Slaves », en fait des Calabrais pour la plupart, dans les ports de l’Italie du Sud et de l’Adriatique. L’an 870, un moine franc, s’embarquant à Bari pour aller en pèlerinage en Terre sainte, voit deux navires lever l’ancre vers l’Egypte, portant à leur bord trois mille prisonniers chrétiens, promis à l’esclavage. Ce même moine, qui visiblement n’hésitait pas à compter très large, chiffre à six mille ceux qui, sur plusieurs bâtiments tout de même, étaient en route pour la Syrie 17 .

EN ORIENT : CAPTIFS GRECS ET PERSES

La flotte du calife de Bagdad assiège Constantinople en 673. Elle trouve les murailles de la ville renforcées par d’impressionnants fortins et les redoutables vaisseaux grecs siphonophores, capables de lancer le terrible feu grégeois, prêts au combat. Cette résistance byzantine ruine l’enthousiasme des assaillants qui se replient et ne tentent plus de fortes attaques avant

plusieurs décennies. En 716, ils mènent leurs troupes à travers l’Anatolie, passent les Détroits et pénètrent jusqu’en Thrace tandis qu’une flotte de mille vaisseaux cerne de nouveau Constantinople. Mais, attaqués par les Bulgares au nord, décimés sur mer par le feu grégeois, les musulmans abandonnent, cette fois encore, le siège après un an de durs combats. Ces premiers élans brisés, la guerre ne fut plus dès lors que raids de cavalerie, raids sauvages, inopinés, non pour conquérir ou établir des colonies militaires, centres de garnisons pour d’autres offensives, mais simplement pour le butin et la chasse aux esclaves. Chez les chrétiens, les populations se réfugiaient dans des camps fortifiés, à Dorylée, à Smyrne, à Milet. Sur ce front mouvant et incertain, hardiment défendu par les colonies des acrites, soldats et paysans, les chefs guerriers se retranchaient, sentinelles hasardées, dans leurs palais ceints de hautes murailles. Les poèmes épiques, souvent d’origine populaire, modèles peut-être de nos chansons de geste, content les hauts faits d’armes des héros, capitaines des châteaux dressés sur les rives de l’Euphrate, mais disent aussi, en d’autres accents, les angoisses et les peines des petites gens, paysans, villageois, surpris au travail, incapables de fuir assez tôt, emmenés captifs pour servir en des terres lointaines d’Arabie ou d’Irak.

Les premiers grands marchés d’esclaves (IX e -X e siècles)

ESCLAVES SAXONS, MARCHANDS JUIFS ET CHRÉTIENS

Pendant longtemps, les géographes, les voyageurs et les marchands musulmans tenaient pour « Slaves » tous les hommes qui vivaient hors de leurs Etats, de l’Espagne aux steppes de la Russie et de l’Asie centrale et, plus loin encore, sur les terres inconnues, contrées réputées rebelles de Gog et Magog. Les conquérants musulmans n’ont tenté que très rarement des raids aussi loin de leurs bases et les esclaves slaves ne pouvaient être qu’objets de traite. Ceux de Bohême étaient régulièrement conduits à Prague, centre de castration pour les hommes, puis à Ratisbonne. Ceux des pays plus au nord, avec les Saxons faits prisonniers lors des campagnes de Charlemagne des

années 780, furent expédiés vers les gros bourgs fortifiés de la route germanique pour finir sur le marché de Verdun. De là, on les menait à Lyon, autre grand carrefour pour ce négoce des captifs, puis à Arles et Narbonne et, enfin, vers les ports d’Espagne, du Maghreb ou, directement, de l’Orient. Ce n’était ni affaires de peu ni d’un court moment : au X e siècle encore, Liutprand, évêque de Crémone (920-972), ne cessait de dénoncer et de condamner les profits énormes, proprement scandaleux, que réalisaient les marchands de Verdun. A la même époque, les recensements des Slaves amenés sur le marché musulman de Cordoue donnent un chiffre de plus de dix mille en l’espace de cinquante années, de 912 à 961. Ils ont très vite formé, comme les Turcs en Orient, peuple non encore islamisé, une part importante des troupes et du corps des officiers au service du calife. Au temps de la décadence de ce califat de Cordoue et de l’éparpillement des pouvoirs, dans les années 1000, plusieurs d’entre eux, notamment dans le Levant ibérique, prirent la tête d’un petit royaume, alors complètement indépendant 18 . Les marchands des pays d’islam, eux non plus, ne se risquaient pas volontiers hors du monde méditerranéen et répugnaient à se rendre en Gaule où ils ne rencontraient que des populations hostiles. On ne les y voyait pas fréquenter les marchés d’esclaves alors que les Juifs étaient, eux, communément montrés comme les maîtres de ce malheureux commerce. Certains n’étaient que de petites gens, colporteurs errants, vendeurs de bibelots et de pacotille qui ne prenaient à leur suite qu’un ou deux captifs. D’autres, au contraire, bien en place auprès des palais des rois francs, maîtres d’entreprises implantées dans tout le pays, convoyaient vers les ports de la Méditerranée de nombreuses troupes de prisonniers, embarquées vers l’Orient. « Ils rapportent d’Occident des eunuques, des esclaves des deux sexes, du brocart, des peaux de castor, des pelisses de martre et des autres fourrures et des armes 19 . » Nos auteurs, musulmans et chrétiens, insistent particulièrement sur le rôle des Juifs qui, dans l’Espagne musulmane, formaient souvent la majorité de la population dans les grandes villes, notamment à Grenade, appelée communément, au VIII e siècle, la « ville des Juifs ». Négociants en produits de luxe, métaux, bijoux et soieries, plus rarement prêteurs sur gages, ils se groupaient en petites sociétés de parents et

d’amis, les uns établis dans une des cités proches de la frontière castillane, les autres dans les ports d’Ibérie et d’Afrique du Nord, et prenaient à leur compte certainement une bonne part des transactions entre les deux mondes. On assurait aussi que, les musulmans s’y refusant, ces trafiquants israélites veillaient à la bonne tenue des centres de castration 20 . Cependant, des marchands gaulois et chrétiens, de Verdun surtout, allaient eux aussi régulièrement commercer à Saragosse et dans les autres cités musulmanes d’Espagne pour y présenter et y vendre des captifs. L’abbé Jean de Gorze, chargé de mission par l’empereur germanique Otton I er auprès du calife de Cordoue, se fit accompagner par un de ces négociants chrétiens de Verdun qui connaissait bien l’Espagne 21 . Les Mozarabes, chrétiens demeurés en Espagne sous la domination musulmane, ne demeuraient pas inactifs ; ils passaient les Pyrénées, fréquentaient les marchés, à Verdun bien sûr et jusque dans les cités des rives du Rhin. Pour l’Italie, les mêmes auteurs parlent beaucoup moins des Juifs mais plus souvent des marchands chrétiens, hommes de vilaines mains, pillards et complices, meneurs de raids au-delà des Alpes ou sur l’autre rive de l’Adriatique, tous trafiquants d’esclaves, capables de faire prisonniers et de ramener hommes et femmes sans regarder à leurs origines ou à leur religion. Les hommes d’affaires vénitiens, ceux-ci mieux organisés et plus honorablement connus, armant des navires à leurs noms, y prenaient part. Soumise alors à Byzance, Venise bravait les empereurs de Constantinople qui avaient formellement condamné cette traite et menacé les coupables de dures sanctions. Pour mettre un terme à ces sinistres négoces ou, du moins, en limiter les profits, Léon V l’Arménien, empereur (813-820), interdit à tous ses sujets, plus particulièrement aux Vénitiens, de commercer dans les ports d’Egypte et de Syrie. L’on vit pourtant d’audacieux trafiquants traquer des esclaves dans les Abruzzes et le Latium pour les revendre dans le Maghreb 22 .

LES RUSSES ET LES BULGARES DE LA VOLGA

Le Livre sur la clairvoyance en matière commerciale, attribué à l’écrivain al-Djahiz († 669), faisait déjà mention d’esclaves des deux sexes importés du pays des Khazares sur les rives de la Volga, près de son embouchure.

Cependant, les trafics marchands avec les villes de Russie ne prirent un bel essor que plus tard, au temps où la dynastie des Sassanides puis celle des Bouyides, toutes deux originaires de Perse, régnèrent à Bagdad. Le célèbre lettré ath-Tha’alibi imagine une conversation entre deux courtisans du roi bouyide Adud al-Dawla (977-983) 23 et les fait parler de jeunes esclaves turcs, de concubines de Boukhara et de servantes de Samarkand. Sur les lointains marchés de Kiev et de Bulghar, la capitale des Bulgares, les marchands musulmans étaient presque tous originaires ou de la Transoxiane ou du Kharassan, au nord-est de l’Iran. Les trafiquants de la ville de Mechhed venaient, chaque saison, au retour de leurs expéditions dans le Nord et les pays des steppes, vendre à Bagdad diverses sortes de fourrures, les moutons et les bœufs, le miel, la cire et les cuirs, les cuirasses et, surtout, les esclaves. Pour se procurer ces hommes et ces femmes, de plus en plus nombreux et d’origines de plus en plus lointaines, les musulmans de Perse traitaient avec les Bulgares ou avec les Russes, intermédiaires obligés, convoyeurs de captifs. L’année 921, le calife abbasside de Bagdad, Muqtadir, envoya une ambassade au roi des Bulgares de la Volga. Le secrétaire de l’expédition, Ahmed ibn Fodlan, tenait, au jour le jour, registre des marches de la caravane et des étapes, jusque très loin dans des pays jusqu’alors inconnus ; il s’attarde longuement à décrire les mœurs et les usages politiques de ces peuples, si différents de ceux de son monde. « La coutume est que le roi des Khazares ait vingt-cinq femmes dont chacune est la fille d’un des rois des pays voisins. Il les prend de gré ou de force. Il a aussi des esclaves concubines pour sa couche au nombre de soixante qui sont toutes d’une extrême beauté. Toutes ces femmes, libres ou esclaves, sont dans un château isolé dans lequel chacune a un pavillon à coupole recouvert de bois de teck. Chacune d’elles a un eunuque qui la soustrait aux regards. » Et encore : « Quand un grand personnage meurt, les gens de sa famille disent à ses filles esclaves et à ses garçons esclaves : “Qui d’entre vous mourra avec lui ?” » Pour eux, c’est un honneur que de se sacrifier. Ibn Fodlan voit aussi, à leur campement au bord du fleuve, des Russes, « les plus malpropres des créatures de Dieu », qui ancrent leurs bateaux sur les berges et construisent de grandes maisons de bois. Dans chacune de ces maisons, sont réunies de dix à vingt personnes. « Avec eux sont de belles

jeunes filles esclaves destinées aux marchands. Chacun d’entre eux, sous les yeux de son compagnon, a des rapports sexuels avec une esclave. Parfois tout un groupe d’entre eux s’unissent de cette manière, les uns en face des autres. Si un marchand entre à ce moment, pour acheter à l’un d’eux une jeune fille et le trouve en train de cohabiter avec elle, l’homme ne se détache pas d’elle avant d’avoir satisfait son besoin 24 . » Ce fut, au long des temps, un négoce tout ordinaire, quasi routinier, soumis aux coutumes, aux règles et aux taxes. « Quand les Russes ou les gens d’autres races arrivent dans le pays des Bulgares avec des esclaves, le roi a le droit de choisir pour lui un esclave sur dix. » Les Russes s’aventuraient très loin et, des régions les plus éloignées du « pays des Slaves », ramenaient des captifs, hommes et femmes des deux sexes, et des fourrures précieuses, peaux de castor et de renard noir. Deux cents ans après Ibn Fodlan, Abu Hamid de Grenade 25 , lors d’un long et pénible voyage en Europe de l’Est, trouve les Russes partout sur son chemin. Ils lui parlent des Wisu, peuple de la région du lac Ladoga où les hommes chassent le castor, et des Arw du pays des grands fleuves qui, eux, chassent l’hermine et le petit-gris. Au-delà des Wisu, près de la mer Arctique, « la mer des ténèbres », vit un peuple de nomades, les Yura, qui, contre des épées, livrent aux Russes des peaux de zibeline et des esclaves. Ces deux négoces, peaux de bêtes et bétail humain, allaient partout de pair 26 . Là aussi, les Juifs assuraient certainement une part importante des échanges, en particulier à l’est, pour les produits de la lointaine Asie ou des steppes et déserts des hauts plateaux. L’historien et géographe Ibn Khurdadhbeth consacre un long passage de sa description du monde à ces Juifs Radhanites 27 et décrit, noms de nombreux fleuves, de villes et de peuples à l’appui, quatre de leurs grands itinéraires : l’un arrivant de l’ouest, par mer, vers Antioche, un autre le long de la côte méridionale de la Perse, un autre encore par la mer Rouge et la mer d’Oman jusqu’en Inde, et le dernier, le plus important, vers l’Europe centrale et les pays du Nord.

La ruée des Ottomans (XII e -XVI e siècles)

En pays d’islam, principalement en Orient, les esclaves ne fondaient pas de familles et n’avaient pas ou peu d’enfants. Le nombre relativement important d’eunuques, l’interdiction faite, bien souvent, aux femmes de se marier, les mortalités terriblement élevées du fait des conditions de travail sur les grands domaines et dans les mines, des guerres entre souverains, peuples et factions, des maladies et des épidémies, firent que les maîtres voyaient leur cheptel humain sans cesse s’affaiblir et devaient le renouveler. Cependant, dès le IX e siècle, les conquêtes se sont essoufflées et les peuples déjà soumis et convertis n’étaient plus territoires de chasse. Pendant plusieurs siècles, les musulmans ont cessé de lancer leurs troupes loin de leurs Etats et la traite fournit alors, de très loin sans doute, le plus grand nombre de captifs. Les grandes offensives n’ont repris que quelque trois cents ans après celles des premiers conquérants lorsque les Turcs ottomans venus d’Asie centrale, convertis à l’islam, lancèrent de nouvelles attaques contre les chrétiens en Anatolie : sur Erzeroum dès 1048, sur Sébaste l’an suivant. En 1071, à Mantzikiert, au nord du lac de Van, ils infligent une retentissante défaite aux troupes de Byzance, font prisonnier l’empereur Romain Diogène, s’ouvrent la route de Constantinople, installent leur capitale à Brousse et un sultanat à Konya, en plein cœur du pays. Ce fut, de nouveau, le temps des chasses aux esclaves, sur mer et sur terre. Les poètes de cour, à la solde des émirs ottomans d’Anatolie, chantaient les exploits des pirates de Smyrne et d’Alania qui enlevaient les femmes et les enfants de « ces chiens de mécréants ». De 1327 à 1348, Umur Pacha, l’un des cinq fils de l’émir d’Aydin 28 , lui-même émir de Smyrne et pirate à tous vents, sema la terreur dans tout l’Orient méditerranéen, dans les îles de Chio et de Samos, et jusque sur les côtes du Péloponnèse. Non pour conquérir des terres, non même pour établir des guerriers et des marchands en quelques comptoirs, mais pour ramener, chaque saison, de merveilleux butins et des centaines de captifs. Ses hommes « capturèrent beaux garçons et belles filles sans nombre au cours de cette chasse et les emmenèrent. Ils mirent le feu à tous les villages… Au retour, riches et pauvres furent remplis de joie par ses présents. Tout le pays d’Aydin fut comblé de richesses et de biens et la gaieté régna partout. Filles et garçons, agneaux, moutons, oies, canards rôtis et le vin étaient débarqués en abondance. A son frère, il donna en cadeau nombre de vierges aux visages

de lune, chacune sans pareille entre mille ; il lui donna aussi de beaux garçons francs pour qu’il dénoue les tresses de leurs cheveux. A ces cadeaux, il ajouta de l’or, de l’argent et des coupes innombrables ». Ce n’étaient pas simples brigandages, expéditions de forbans, de hors-la-loi, mais une guerre encouragée par les chefs religieux, aventures bien codifiées, menées selon la Loi et les règles de l’islam, en tous points une guerre sainte : la cinquième part du butin, « part de Dieu », allait aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs 29 . Les armées ottomanes franchissent les Détroits vers 1350, s’établissent à Andrinople, défont les Serbes à Kossovo (1389) puis les princes et les chevaliers de la croisade de Sigismond de Hongrie à Nicopolis (1396). Pendant plus d’un siècle, elles allèrent de plus en plus loin à la chasse au butin et aux esclaves. En 1432, Bertrandon de La Broquière, conseiller du duc de Bourgogne et chargé de mission en Orient, par ailleurs tout à fait capable de s’entendre avec les Turcs au cours de son voyage en Anatolie, croise sur sa route, dans les Balkans, plus d’une troupe misérable de captifs menés par des guerriers au retour d’une razzia chez les chrétiens et prend alors conscience de la manière dont les Turcs traitent leurs prisonniers, tous voués à l’esclavage : « Je vis quinze hommes qui étaient attachés ensemble par de grosses chaînes par le cou et bien dix femmes, qui avaient été pris peu auparavant dans une course que les Turcs avaient faite dans le royaume de Bosnie et qu’ils conduisaient pour les vendre à Andrinople. Ces malheureux demandaient l’aumône aux portes de la ville ; c’était une grande pitié que de voir les maux dont ils souffraient 30 . » Ils prenaient les enfants pour les convertir de force et les initier très jeunes au métier des armes, les soumettre à un dur entraînement pour en faire ces janissaires, corps d’élite de leur armée 31 . Partout où passaient leurs troupes ou leurs galères de combat ce n’étaient que rafles de prisonniers, butin de guerre. Et pas seulement en pays des « chiens de mécréants » : en 1517, entrant dans Le Caire, vainqueurs de l’empire mamelouk d’Egypte et de Syrie, empire musulman bien sûr, ils enlevèrent nombre de jeunes garçons imberbes et des esclaves noirs. A la même époque et jusqu’à leur retentissante défaite de Lépante (7 octobre 1571), où plus d’une centaine de leurs galères de combat furent

envoyées par le fond ou prises d’assaut, les Turcs ne cessèrent de lancer chaque année vers l’Occident, Espagne et Italie surtout, de fortes escadres chargées de nombreuses pièces d’artillerie. Les sultans criaient leur détermination de prendre Rome et d’anéantir les Etats chrétiens, ceux du roi d’Espagne en premier. Ils échouèrent et cet acharnement à poursuivre leurs attaques si loin de leurs bases du Bosphore et d’Asie n’eut pour eux d’autres profits que de ramener régulièrement des troupes d’hommes et de femmes, de jeunes gens surtout, pris lors des sièges de villes pourtant puissamment fortifiées ou razziés au long des côtes. De telle sorte que cette guerre des sultans ottomans de Constantinople, de Sélim I er et de Soliman le Magnifique, s’est le plus souvent ramenée à de misérables et cruelles rafles d’hommes. Dans un des gros bourgs de la Riviera génoise, en 1531, un homme sur cinq se trouvait alors esclave chez les Turcs. Dans Alger, où l’on ne comptait pas moins de six ou sept bagnes pour les chrétiens prisonniers, plusieurs centaines de captifs, peut-être un millier, étaient entassés dans des conditions épouvantables, dans le plus grand bagne, situé en plein cœur du tissu urbain, sur le souk principal qui courait d’une porte à l’autre. C’était un vaste édifice de soixante-dix pieds de long et quarante de large, ordonné autour d’une cour et d’une citerne. Au temps d’Hassan Pacha, dans les années 1540, deux mille hommes logeaient dans un bagne plus petit et, un peu plus tard, encore quatre cents dans celui dit « de la Bâtarde ». A Tunis, demeurée longtemps indépendante sous un roi maure, la conquête de la ville par les Turcs, en 1574, fit que l’on bâtit en toute hâte huit ou neuf bagnes qui suffirent à peine à y entasser les prises de guerre ; les hommes s’y pressaient jusqu’à dix ou quinze dans des chambres minuscules, voûtées et sombres 32 . Toute conquête s’accompagnait inévitablement, sur des territoires de plus en plus étendus, d’une chasse aux esclaves, bien souvent but principal de l’expédition. « Les Turcs, voisins des chrétiens, envahissent souvent les terres de ces derniers, non tellement par haine de la croix et de la foi, non pour s’emparer de l’or et de l’argent, mais pour faire la chasse aux hommes et les emmener en servitude. Lorsqu’ils envahissent à l’improviste des fermes, ils emportent non seulement les adultes mais encore les bébés non encore sevrés qu’ils trouvent abandonnés par leurs parents en fuite ; ils les emportent dans des sacs, et les nourrissent avec grand soin 33 . »

Aux raids des Ottomans en Occident et en Afrique, répondaient, à la même époque, ceux des sultans musulmans du Deccan qui, pour la cour et les armées comme pour le service domestique, lançaient en Inde razzia sur razzia contre les Infidèles. Pendant son séjour à Delhi, Ibn Battuta 34 assiste au retour d’une chasse : « Il était arrivé des captives indiennes non musulmanes. Le vizir m’en avait donné dix. J’en donnai une à celui qui me les avait amenées mais il ne l’accepta pas ; mes compagnons en prirent trois jeunes et, quant aux autres, je ne sais ce qu’elles sont devenues. » Il lui fit aussi présent de plusieurs villages, dont les revenus s’élevaient à cinq mille dinars par an. Ces expéditions n’étaient pas des aventures menées seulement par quelques hommes mais bel et bien de vastes opérations qui mobilisaient de grands moyens que seuls les chefs de guerre, les sultans et les vizirs pouvaient réunir : les non-musulmans se retranchaient dans d’épaisses forêts de bambous « qui les protégeaient comme un rempart et d’où l’on ne pouvait les déloger qu’avec des troupes puissantes et des hommes qui peuvent entrer dans ces forêts et couper ces bambous avec des outils particuliers 35 ».

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LA CHASSE À L’HOMME CHEZ LES NOIRS

La guerre sainte en Afrique

Maîtres de l’Egypte, les musulmans n’ont pas aussitôt lancé de fortes armées vers le sud où la conquête des vastes territoires de la haute vallée du Nil s’avérait certainement très difficile. Plus à l’ouest, conduire d’importantes forces de cavaliers à travers les déserts du Sahara semblait une aventure encore plus hasardeuse. Aussi les attaques vers l’Afrique noire se sont-elles, pendant longtemps, limitées à des expéditions sans vrais lendemains, pour seulement reconnaître les peuples, situer les étapes et les points d’eau et, avant tout, ramener sur les marchés des troupes d’esclaves razziés à la hâte. De véritables conquêtes ne furent entreprises que plus tard, plusieurs siècles après la mort de Mahomet, et seulement en deux secteurs, aux marges orientales et occidentales du Sahara, là où la pénétration semblait peut-être moins ardue, moins semée d’embûches, les routes plus tôt et mieux reconnues, là aussi où les chefs de guerre pouvaient s’appuyer sur un pouvoir fort, sur des souverains ambitieux, et disposer de forces armées considérables. D’une part, contre le royaume chrétien d’Ethiopie, que les hommes d’Occident nommaient le royaume du « prêtre Jean », à partir de l’Egypte par la vallée du Nil et à partir de l’Arabie par la mer Rouge. D’autre

part, à l’ouest, où le royaume musulman du Maroc fut, en deux moments il est vrai séparés par de longs siècles, assez fort et animé d’une extraordinaire volonté d’expansion pour risquer ses troupes dans une longue et terrifiante entreprise : plus de cent jours de marche au-delà de Marrakech, dont cinquante au moins à travers le désert.

CONTRE LE ROYAUME DU PRÊTRE JEAN

Les Egyptiens lancèrent d’abord leurs troupes vers la Nubie et vers les autres pays des Noirs qu’ils appelaient les « Sûdans » sans autre but que d’imposer aux rois indigènes de lourds tributs, essentiellement d’hommes et femmes esclaves. En 641, l’Egypte est occupée sans vraiment combattre par les armées de l’Islam. L’année suivante, en 642, une troupe commandée par Abd Allah ibn Sarth s’avançait loin vers le sud, s’emparait de Dongola mais se heurtait à une forte résistance des Nubiens venus lui barrer la route 36 . Leur roi, Kalidurat, dut pourtant se soumettre, donner son accord pour la construction d’une mosquée et promettre de bien l’entretenir : « A vous incombe le soin de garder la mosquée que les musulmans ont érigée sur la grande place de votre ville. Vous ne ferez opposition à aucun musulman qui aura l’intention d’y venir et d’y servir volontairement, jusqu’à ce qu’il reparte. » Et, surtout, « vous livrerez chaque année trois cent soixante esclaves des deux sexes qui seront choisis parmi les meilleurs de votre pays et envoyés à l’iman des musulmans. Tous seront sans défaut. Il ne se trouvera, dans le nombre, ni vieillard décrépit, ni vieille femme, ni enfant au-dessous de l’âge de la puberté ». Il s’engageait à ne donner asile à aucun fugitif : « Si quelque esclave appartenant à des musulmans se réfugie auprès de vous, vous ne le retiendrez pas mais le ferez conduire sur les terres de l’islamisme et si vous détruisez la mosquée, si vous retenez quelque portion des trois cent soixante esclaves, alors il n’y aura pour vous ni traité ni sauvegarde 37 . » Parti d’Egypte lui aussi, Busr ben Abi Artah 38 conduisit, en 646, une petite armée dans le désert de Syrte. En 666-667, les troupes musulmanes allèrent jusqu’au Fezzan, s’emparèrent de Jarma, la principale cité, où leur chef exigea le même tribut de trois cent soixante esclaves. De là, en quinze nuits

de marche, il atteignit le pays de Kawar 39 , au nord du lac Tchad, et, pendant plus d’un mois, mit le siège à la forteresse où s’étaient réfugiés les habitants. Il échoua mais il prit tous les autres postes ainsi que le palais du roi qui, à son tour, s’engagea à livrer chaque année, très précisément, trois cent soixante esclaves 40 .

Les sultanats islamiques en Ethiopie (XII e -XV e siècles)

Pendant plusieurs siècles, les armées d’Egypte n’allèrent pas plus loin en Nubie ou, au-delà, en Abyssinie. Les menaces, les incursions et les razzias, puis les premières attaques contre les Ethiopiens ne sont donc pas venues du nord, le long de la vallée du Nil, mais de l’est, de la côte africaine de la mer Rouge, là où les Arabes du Hedjaz et du Yémen avaient, dès les tout premiers temps de l’Islam, fondé plusieurs comptoirs marchands, têtes de pont pour des expéditions hasardées dans l’intérieur. En 615 ou 620, onze Arabes, quatre d’entre eux accompagnés de leurs femmes, s’étaient établis dans l’un des ports de l’Abyssinie. Quelques années plus tard, une autre expédition, fuite aventureuse peut-être d’un clan persécuté par ses voisins, amenait sur les mêmes rivages soixante-trois hommes et dix-huit femmes. Certains ne demeurèrent que peu de temps ; les autres, plus nombreux, bénéficièrent d’une large hospitalité et, sans doute favorisée par de fructueux contacts avec des trafiquants indigènes, fondèrent des foyers stables, bâtirent une mosquée et des maisons. Mais les rapports, jusque-là très pacifiques, entre Arabes et Africains prirent brusquement un autre tour en 628 avec l’invasion de l’armée arabe de Khaibar suivie, en 631- 632, d’une série de razzias 41 . De leur côté, les Abyssins ne faisaient pas que se défendre et répliquer mais armaient pour la course ; en 702, ils se lancèrent à l’assaut de la côte d’Arabie, notamment du port de Djeddah. Mais ils subirent de durs échecs et, contraints de se replier, laissant de nombreux morts et de nombreux prisonniers sur le terrain, incapables de compenser leurs pertes et de rassembler d’autres flottes, ce fut pour eux la fin de leurs ambitions et des tentatives d’invasion en terres d’islam. Ports et chantiers d’armement complètement ruinés, leurs pirates réduits à guetter des proies faciles, leurs navires marchands voués à de modestes cabotages, ils ne songeaient plus

qu’à résister aux attaques des Arabes, des Yéménites et des Perses, attaques de plus en plus nombreuses, non plus limitées à quelques surprises de nuit. Cependant, les musulmans n’ont, en ces temps, jamais débarqué de fortes armées et ne formaient nul projet d’envahir les hauts plateaux les armes à la main pour chasser les officiers chrétiens du royaume du prêtre Jean et prendre le pouvoir. Ils ne se sont implantés que sur la côte, accessible de l’Arabie en quelques heures de traversée, et ce n’étaient là que lieux de traites et d’entrepôt. Ces entreprises, bien modestes et, pour quelques-unes, sans lendemain, dispersées en plusieurs points – certaines mal connues ou totalement inconnues des historiens plus tard –, furent généralement le fait d’hommes à la recherche d’un asile ou de négociants avides, voire d’aventuriers. La plupart ne se risquaient même pas à jeter l’ancre sur l’une des plages du continent et ne se sont établies qu’en des îles protégées de la terre ferme par un étroit chenal ou reliées seulement par une langue de terre découverte à marée basse. Malgré leur petit nombre et leur situation souvent précaire, quelques comptoirs ont bravé le temps, se sont développés et ont vite tenu leur rôle dans les transactions marchandes, tout particulièrement dans le trafic des esclaves éthiopiens. L’archipel des Dahlaks, face à la ville de Massaouah, d’abord simple refuge ou escale pour leurs navires et sorte de pénitencier pour les hommes condamnés par les califes de Bagdad, leur permettait déjà de préparer des incursions chez les tribus de l’arrière-pays et d’armer pour d’autres reconnaissances du littoral vers le sud. C’est alors qu’ils s’installèrent à Zeila, près de l’actuelle Djibouti ; puis à Aydab, port d’embarquement pour les pèlerins de La Mecque mais qui, situé au débouché des pistes caravanières venant du Nil – principalement d’Assouan située à quinze jours de marche –, fut, jusqu’au début du XV e siècle, le grand centre d’échanges des produits orientaux contre des captifs noirs ; enfin, à Souakim, ville bâtie sur une île séparée du continent africain par un chenal encombré de coraux, île peuplée de Bugas, tribu des Noirs habitant le pays entre le Nil et la mer Rouge, et déjà de métis d’Arabes immigrés. Les trafiquants couraient à la chasse aux captifs à l’intérieur du continent, d’abord au plus près, au nord du plateau abyssin. Une caravane de chrétiens d’Ethiopie, comptant trois cent trente-six moines et quinze religieuses, qui se rendaient en pèlerinage en Terre sainte suivant la côte vers le nord, fut

attaquée par des nomades à la solde de ces trafiquants ; tous furent massacrés ou réduits en esclavage puis conduits sur l’autre rive de la mer. Les musulmans se hasardèrent ensuite de plus en plus loin, jusqu’au cœur du royaume d’Ethiopie où ils fréquentaient les postes de traite, campements sommaires aux carrefours des pistes, et entretenaient des commis dans chaque ville ; ils suivaient le roi chrétien et la cour dans leurs déplacements. Dans les régions les plus éloignées, principalement dans le pays de Damot, au sud-ouest du royaume, où vivaient un grand nombre de païens, « ils achètent par centaines les meilleurs esclaves qui deviennent ensuite de bons maures et de vaillants guerriers. On les vend à haut prix jusqu’aux Indes et en Grèce 42 ». Les captures et les convois exigeaient des relais, des rabatteurs, des guerriers et des geôliers responsables des enclos rudimentaires où l’on gardait les prisonniers. Ces hommes de confiance, se mêlant alors aux indigènes, formèrent ici et là des foyers de populations métissées. Ils pratiquaient strictement l’islam, s’appliquaient à convertir leurs voisins et gardaient des liens avec les villes et les embarcadères de la côte, acheminant par caravanes, sur d’innombrables routes, des centaines ou des milliers d’hommes et de femmes enchaînés. Ce sont eux qui, établis chez les Noirs, de façon très précaire certes mais à demeure, déjà familiers du pays, des hommes et des langues, ont, très tôt et très vite, dès les toutes premières années 800, donné une impulsion considérable à la traite musulmane d’Orient. Sur les hauts plateaux, sont nés, à partir d’enclaves d’abord modestes, d’une façon que nulle chronique ne rapporte, de véritables sultanats musulmans, s’administrant eux-mêmes, ne reconnaissant que leur Loi. Al-Umari, historien de l’Egypte et de l’Afrique orientale, en dénombrait sept 43 . D’autres auteurs les disent plus nombreux, et il serait bien risqué de prétendre en dresser le compte exact tant la situation était partout mouvante, incertaine, à la merci de reprises en main par les Ethiopiens eux-mêmes. L’existence de plusieurs sultanats musulmans parfaitement autonomes, particulièrement actifs et prospères, ne fait pourtant aucun doute : celui d’Adal, sur les hauts plateaux ; celui de Shoa ou Choa, attesté vers l’an 1100, loin de la côte, à l’ouest du Nil Bleu et juste au nord du chapelet des lacs intérieurs ; celui d’Awfat ou Ifat, de la dynastie des Walashma, bien plus vaste, loin de la mer

aussi ; et quelques autres, encore plus à l’ouest. Ils ne tiraient de leur sol que de maigres récoltes et ne devaient leur survie qu’à l’incessant trafic des captifs conduits, au prix de longs et pénibles cheminements, vers d’autres postes de traite, lieux d’étape, de rassemblement et de castration, puis vers la côte. Le sultan d’Adal 44 , lui-même esclavagiste expérimenté, à la tête de vastes réseaux, envoyait très régulièrement quantité d’esclaves à La Mecque, au Caire et dans les Etats d’Arabie 45 . Au grand déplaisir des sultans d’Egypte, qui espéraient trouver en eux des alliés et les voir attaquer les chrétiens d’Abyssinie sur plusieurs fronts, les maîtres de ces sultanats islamiques, pourtant solidement implantés dans le pays, n’ont pas vraiment menacé le royaume d’Ethiopie. Ils lui devaient régulièrement un tribut qui, généralement, consistait en des produits d’Irak et du Yémen, en étoffes de lin et de soie fabriquées sur l’autre rive de la mer Rouge et importées en Afrique en échange des esclaves noirs. Ils ne se sont jamais unis mais, au contraire, s’opposaient sans cesse en de sordides et continuelles querelles, les vaincus cherchant volontiers refuge en Abyssinie. Très rares furent ceux qui firent vraiment la guerre aux chrétiens. L’histoire ou la légende disent certes les hauts faits des Walashma d’Awfat qui, pendant trente ans – de 1414 à 1444 –, menèrent leurs hommes à l’assaut des villes, des marchés, des églises et monastères des Abyssins. Héros légendaire lui aussi, Sham al-Dia, sultan d’Adal, à la tête d’une armée de cavaliers d’esclaves blancs, turcs pour la plupart, infligea une lourde défaite aux Ethiopiens et à leur roi, le Négus Eskender 46 . Mais ce n’étaient que raids pour ramener des hommes et du butin, non vraiment la guerre sainte pour l’expansion de l’islam et la mise sous tutelle des Infidèles. Rien d’autre peut- être que quelques sursauts de ces Etats aventurés si loin en terres chrétiennes pour défendre leurs libertés contre les Ethiopiens car ceux-ci s’intéressaient à leurs affaires, exigeaient des tributs de plus en plus lourds et tentaient par tous les moyens de s’assurer de larges accès à la mer Rouge. Ou n’était-ce pas plutôt, tout ordinairement, acharnement à garder sous contrôle et à défendre les marchés et les réseaux du trafic des Noirs ? En dépit de ces quelques rares succès et des exploits de guerriers chantés par des récits héroïques, les Etats islamiques nés de la chasse aux Noirs étaient appelés à disparaître. Le Négus Yaskaq (1414-1429) réagit

violemment. Il lança ses troupes, fit tuer tous les musulmans pris en chemin et brûler leurs mosquées 47 .

L’iman Gran et les Turcs (1529-1570)

La menace contre le royaume chrétien ne pouvait venir des Arabes par la mer Rouge, pas de ces comptoirs ni même de ces sultanats, plus ou moins stables, plus ou moins éphémères, pour qui le négoce des captifs l’emportait sur toute autre préoccupation, sur toute autre entreprise. Les grandes offensives furent conduites par les Egyptiens et, plus encore, par les Turcs qui, dès qu’ils mirent la main sur Le Caire, attaquèrent en force, remportèrent de foudroyants succès et furent, en un moment du moins, sur le point de prendre toute l’Ethiopie. Ce fut d’abord et pendant quelques années une guerre sainte menée sous les étendards d’un chef religieux, réformateur et tribun, iman serviteur de Dieu, qui, rassemblant des foules d’hommes pieux, fit la chasse aux Infidèles et aux mauvais croyants. Né en 1500, Ahmad ibn Ibrahim al-Rhazi, que les chrétiens nommaient « Gragne » ou « Gran » (le Gaucher), se rendit célèbre dès l’âge de dix-huit ans par ses songes, visions et prophéties, et plus encore, prédicateur inspiré, meneur de foules, par ses appels à la révolte contre les habitants du Caire, en particulier contre le sultan Abu Bakr 48 , contre la corruption des officiers de haut rang, contre les chefs indignes ou impurs et la décadence des mœurs. Il alla prêcher aux confins de l’Abyssinie, fit alliance avec quelques tribus hostiles au Négus et proclama la guerre sainte. Maître du sultanat d’Adal, il donna sa sœur en mariage à l’un des plus puissants chefs somalis. Sous le commandement de quatre émirs musulmans et de plusieurs patrices éthiopiens renégats, ceux-ci véritables fers de lance des offensives, son armée comptait, disent les chroniques, vingt mille archers et cinq mille cavaliers, tous vêtus de brocart brodé de fils d’or 49 . En mars 1529 il fit avancer ses troupes, envahit les hauts plateaux, infligea une retentissante défaite aux chrétiens, les chassa hors des sultanats musulmans, Shoa et plusieurs autres qu’ils avaient repris, et y nomma des gouverneurs, maîtres aussitôt du trafic des esclaves éthiopiens. Ses guerriers fanatisés terrorisaient les villages, prenaient les femmes et les enfants en otage, et firent partout un énorme butin, aussitôt réparti selon la loi, « à un fil,

à une aiguille près ». Quand les hommes chargeaient, les femmes suivaient ; elles se précipitaient montées sur leurs mulets et, après la déroute des ennemis, disaient : « J’ai pris quatre femmes chrétiennes, et d’autres disaient en avoir cinq ou six. » Le camp royal des chrétiens fut envahi le 28 octobre 1531 : « On prit des milliers de femmes magnifiques, des fils et des filles de patrices. » Pour humilier davantage les vaincus, les femmes nobles furent données sur-le-champ, comme concubines, à des chefs musulmans, pas tous de haut rang. Dès lors, et ce fut vraiment le tournant décisif de cette guerre qui, autrement, se serait certainement essoufflée, Gran reçut l’appui et le renfort des Turcs, qui, maîtres de l’Egypte en 1517, rompaient brutalement avec la politique des sultans mamelouks du Caire, lesquels, jusque-là, avaient certes maintenu avec le royaume chrétien d’Ethiopie des relations toujours tendues, souvent difficiles, mais s’étaient gardés d’intervenir en force. Par ailleurs, établis depuis quelque temps sur la côte d’Arabie, notamment à Zabid, ville du Yémen à faible distance de la côte et au nord de Moka, les Turcs pouvaient contrôler les mouvements des navires sur la mer Rouge et acheminer aisément d’autres renforts. Moins nombreux sans doute que les guerriers de l’iman, on les vit pourtant prendre la direction de cette guerre qui connut très vite une autre dimension, celle d’une guerre ottomane, et donc d’un affrontement bien plus général, sur le front d’Afrique et de la mer Rouge, entre Islam et Chrétienté. Dès l’an 1310, le Négus avait appelé à l’aide. Son ambassade à Avignon, près du pape Clément V, fit que les chrétiens d’Occident pouvaient désormais identifier et même situer cet Etat chrétien, jusque-là mythique et embrumé de légendes. La guerre entre Islam et Chrétienté se découvrait un autre champ de batailles. Le pape et les rois prenaient conscience de l’intérêt et de la nécessité de s’allier aux chrétiens d’Afrique. En 1317, Guillaume de Adam, auteur d’un traité de recouvrement de la Terre sainte, le De modo Saracenos extirpendis, proposait de fermer la mer Rouge aux musulmans en lançant une offensive maritime pour occuper Aden et l’île de Socotra. En 1422, Guillebert de Lannoy, autre auteur appliqué à rechercher les moyens d’affaiblir l’Islam et de reprendre Jérusalem, regrettait que, pour détruire l’Egypte, l’on ne puisse détourner le cours du Nil : « Le Soudan [les Noirs de

Nubie ?] ne pourrait jamais détourner le cruchon de cette rivière du Nil, mais le prêtre Jean le ferait bien et lui donnerait autre cours s’il le voulait. S’il ne le fait, c’est pour la grande quantité de chrétiens qui habitent l’Egypte, lesquels, pour sa cause, mourraient de faim 50 . » Dans le temps même où il attaquait les sultanats musulmans d’Abyssinie, le Négus Yaskaq (1414-1429) adressa deux ambassadeurs au roi d’Aragon. Dès lors, la lutte contre l’Islam s’étendait, par toutes sortes de démarches et d’actions diplomatiques ou militaires, bien au-delà du monde méditerranéen. Les princes d’Espagne et d’Italie envoyaient en Ethiopie des artisans, architectes, charpentiers, maîtres verriers, fabricants d’orgues et armuriers. En 1480, à la cour du prêtre Jean, une bonne dizaine d’Italiens, estimés pour leurs talents, vivaient, contents de leur sort, établis là depuis vingt-cinq ans. Contrairement à ce que nous lisons dans les manuels qui privilégient toujours l’économie et la seule quête des profits, nous devons bien admettre que les Portugais, aventurés à la reconnaissance des terres au-delà du cap de Bonne-Espérance, ne se préoccupaient pas seulement de la route des Indes et du négoce des épices. De la sorte, ils s’engageaient aussi, non par hasard, non parce qu’ils les trouvaient sur le chemin de l’Inde, mais délibérément, dans la guerre contre les Arabes, fort loin de Cochin et de la côte de Malabar. Pour mieux préparer l’action de ses navires, le roi de Portugal fit, par l’envoi d’une téméraire mission d’observation, reconnaître les futurs théâtres des combats, évaluer les forces des Arabes et des Ottomans, chercher des alliés peut-être. De 1487 à 1490, Pedro de Cavilha entreprit, par terre, une longue et périlleuse expédition pour visiter ces pays et apprécier les ressources des ennemis : par Le Caire, il gagna Souakim, passa la mer Rouge, atteignit Aden et, de là, Djeddah, La Mecque et Médine, puis Ormuz, pour, après trois années de pérégrinations de plus en plus risquées et aventureuses, semées de toutes sortes d’embûches, trouver la mort en Arabie. L’offensive maritime dans l’océan Indien, inséparable des missions de découverte de la route des Indes, se poursuivait sans discontinuer : Vasco de Gama, en janvier 1499, mena sa flotte sur la côte africaine des Somalis. En 1517, l’année même où les Turcs arrachaient l’Egypte aux mamelouks, la ville de Zeila, où les musulmans s’étaient établis dans les années 1150, fut prise et complètement

brûlée par les Portugais qui, pour ruiner le commerce des Arabes, menaient une campagne systématique contre tous leurs comptoirs. Trente ans plus tard, le 12 février 1541, une flotte portugaise débarqua quatre cents hommes à Massaouah puis d’autres encore, un peu plus tard, à Arkiko, port de la mer Rouge, tout à côté de Massaouah. Si les navires, qui poursuivaient leur route vers le nord pour attaquer directement les fortes positions des Turcs, furent tenus en échec, les troupes, sous le commandement de Christophe de Gama, le quatrième fils de Vasco, réussirent à gagner le haut plateau abyssin, essuyèrent d’abord une terrible défaite face à l’armée de l’iman Gran, renforcée par un millier de Turcs et une dizaine de canons, mais les survivants allèrent rejoindre le Négus Galawdemos (dit Claudius). Très loin de là, à cinq heures de marche au sud de Gondar, ils attaquèrent ensemble et emportèrent le camp musulman à Daradjé. L’émir Gran y laissa la vie (février 1543). La guerre pour l’Ethiopie devait durer encore longtemps, laissant le royaume chrétien affaibli, ses églises détruites, les terres ruinées, des communautés entières – des milliers de personnes – réduites au servage et emmenées au-delà des mers. Le Négus Galawdemos fut tué au combat en mars 1559 et décapité sur place : « L’on plaça sa tête sur le dos d’un âne et, en un cortège burlesque, on la transporta jusqu’à Nur. On l’envoya dans le royaume d’Adal, où on la fixa sur un pieu 51 . » Pourtant, grâce à l’arrivée de quelques nouveaux renforts portugais, les Turcs furent chassés des hauts plateaux abyssins et contraints de se replier vers le nord, jusqu’à Souakim (en 1558). Aux combats de la Sainte Ligue formée par le pape pour arrêter l’offensive ottomane en Méditerranée occidentale, répondaient ainsi, dans les mêmes temps ou à quelques années près, ceux des Portugais dont les secours, bien modestes en nombre, furent pourtant décisifs. Les Turcs, tenus en échec en Méditerranée au siège de Malte, en 1565, et défaits par les chevaliers de Malte, les Espagnols et les Italiens, à Lépante en 1571, furent, en Afrique, refoulés d’Abyssinie en 1558 par les Portugais. Toutes leurs tentatives pour, du Yémen cette fois, conquérir le royaume chrétien échouèrent ensuite lamentablement ; en 1570, l’année d’avant Lépante, ils tentèrent d’y débarquer d’importants partis de cavaliers mais ne réussirent qu’à jeter

l’ancre et, quelques jours après, renoncèrent et furent contraints de rembarquer tous leurs hommes, non sans mal, au prix de lourdes pertes ; de même en 1578, puis encore en 1589 et en 1597 52 . Ce n’était pas seulement perte de territoires et fin des grandes ambitions de conquêtes, mais aussi échecs durement ressentis, comme de voir se fermer l’un des plus vastes territoires pour la chasse et le trafic des esclaves.

CONTRE TOMBOUCTOU (1050-1080 ET 1590-1600)

L’an 682, une expédition partie de Marrakech atteignait, au-delà de la région du Sous, les territoires des tribus berbères du Sahara occidental : « Ils attaquèrent les Massufa et, leur ayant fait quantité de prisonniers, ils retournèrent sur leurs pas 53 . » La tradition veut qu’une autre armée, sous le commandement du général Habib ben Abi Ubaida, ait, entre 734 et 740, franchi le désert par la piste du Draa jusqu’à l’Adrar de Mauritanie pour, de nouveau, mettre à raison ces Berbères Massufa : « Il avait envahi le Sous afin d’y châtier les Berbères et, ayant fait sur eux un grand butin et une foule de prisonniers, il s’était porté en avant jusqu’au pays des Massufa où il tua beaucoup de monde et fit encore des prisonniers 54 . » Il aurait même conduit ses hommes très loin, bien au-delà du désert, dans les pays du Sénégal puis du Niger, et serait arrivé jusqu’à Gao, razziant partout sur son passage et expédiant vers le nord des foules de captifs. Echecs ou retraits dictés par de dures nécessités, le manque d’effectifs peut-être ou la forte résistance des populations et des souverains de l’Afrique noire, ces premiers grands raids transsahariens restèrent sans conséquence ; les guerriers ramenaient des esclaves et un butin mais ne tentaient en aucune façon d’occuper le terrain ou de fonder de nouveaux établissements ; ils ne laissaient derrière eux que ruines. Les survivants de l’armée des conquérants qui réussirent à se maintenir dans les pays des Noirs étaient trop peu nombreux pour prendre le pouvoir ou même convertir les populations. Tout au contraire : plusieurs communautés de Blancs, Arabes et Berbères, rescapés de cette aventureuse entreprise marocaine, se trouvèrent soumis et sujets d’un royaume des Noirs, notamment à Aoudaghost où un farbi noir percevait l’impôt (en 990). D’autres Berbères, descendants des guerriers du début de la

conquête, s’étaient, eux, parfaitement intégrés sans pour autant se fondre complètement dans les communautés autochtones. « Au pays de Ghana, il y a des gens que l’on appelle al-Hunayhin (el-Honeihin). Ce sont les fils lointains des soldats des premiers temps de l’Islam. Ils suivent la religion des gens du Ghana mais ils n’épousent pas des femmes noires et leurs filles ne se marient pas avec des Noirs. Aussi sont-ils de teint blanc, avec de beaux traits de visage. On trouve encore des gens de cette race ; on les appelle al- Faman 55 . » Les musulmans ne reprirent vraiment l’offensive qu’au XI e siècle, au temps des Almoravides, dynastie d’origine berbère. Les Lemtuna, tribu berbère islamisée, nomades du grand désert, menaient leurs troupeaux et leurs guerriers de temps à autre vers les pays du Sénégal et même du Niger. Vers l’an 1035, leur chef Yahia ben Ibrahim fit le pèlerinage à La Mecque, résida quelque temps à Kairouan et, soucieux d’instruire davantage son peuple, fit appel à un saint homme nommé Abd Allah ben Yacim, prédicateur inspiré qui vivait dans les pays désertiques du Sud marocain. Celui-ci, réformateur au zèle redoutable, interdit toute licence, toute négligence, et fut vite tenu pour insupportable. Accompagné de quelques fidèles, il n’eut alors d’autre ressource que de se résigner à l’exil et de se réfugier dans un ribat, monastère fortifié, sur la côte de Mauritanie. C’est de là que ses disciples et ses compagnons, moines guerriers, les Almoravides, « ceux qui portaient le voile », se lancèrent à la conquête du Sahara occidental et, en tout premier lieu, à l’attaque d’une tribu voisine qui refusait de se plier aux réformes, en fait, de se soumettre. « Les Lemtuna les razzièrent, y firent de nombreux captifs qu’ils se partagèrent entre eux, après avoir remis à leur émir un cinquième du butin. » Yahia ben Ibrahim tué au combat en 1059, le commandement fut confié à Yahia ben Omar, chef de guerre déjà victorieux lors de plusieurs entreprises guerrières. Ils prirent Aoudaghost en 1054-1055, s’emparèrent de tout ce qui s’y trouvait et ramenèrent des captifs par milliers. L’année suivante, en 1056, ils entraient dans l’oasis de Sijilmasa ; ils occupèrent aussi Taroudant et, dans le même temps, mirent la main sur le Sous. Ce n’est que quatre années plus tard, en 1060, qu’ils se retournèrent vers le nord, et osèrent attaquer les grandes cités ; ils fondèrent Marrakech

en 1062 et ne prirent Fez qu’en 1069, plus de dix ans après avoir occupé les oasis du désert 56 . En 1077, Abou Bahr ben Omar, frère de Yahia, assuré alors du Maroc, lança ses troupes très loin vers le sud, jusque dans le royaume du Ghana, en une expédition sanglante, ponctuée partout de pillages, de massacres et de chasses à l’homme. Dix ans plus tard, en 1087, il fut tué d’une flèche tirée par un guerrier noir et ses hommes quittèrent le pays. Cette période, que les historiens musulmans, berbères surtout – et en particulier Ibn Khaldun –, n’hésitent pas à nommer la « paix almoravide », relativement courte au demeurant, fut malgré tout celle des conversions de quelques chefs et souverains des Noirs, la première étant, semble-t-il, celle du roi du Tekrur, pays situé près de l’Atlantique, au sud du fleuve Sénégal, en 1070. Temps aussi, à en croire toujours Ibn Khaldun et les historiens berbères, d’un trafic caravanier de plus en plus régulier : tissus de soie, perles et coquillages servant d’ornements ou de monnaies (les cauris), safran du Maroc contre les esclaves noirs. Un prince de Gao aurait fait venir d’Espagne des stèles funéraires sculptées à Almeria. Temps donc du développement de nouveaux centres d’échanges, déjà prospères : Tirekka (sur le Niger, en aval) et peut-être Tombouctou. Mais cette domination almoravide cessa dès l’an 1087 et ne laissa d’autres traces que la conversion plus ou moins assurée de quelques chefs de tribus. La véritable occupation des pays du Soudan, au-delà des déserts, ne fut menée à bien que quelque cinq cents ans plus tard. Non par les rois du Maghreb qui, de Tlemcen à Tunis, en luttes continuelles les uns contre les autres, en butte à toutes sortes de rébellions et, très souvent, à de sanglantes guerres de succession, n’ont jamais, pendant des siècles, rassemblé des forces suffisantes pour tenter vers le sud de grandes aventures. Ils ne pouvaient conquérir dans les pays des Noirs de vastes territoires ni occuper les oasis, carrefours de routes. Cette occupation ne fut pas menée non plus, ensuite, par les Turcs, maîtres d’Alger en 1516, un an avant Le Caire. Les gouverneurs du sultan ottoman de Constantinople, que nous appelons à tort les « rois d’Alger », lancèrent certes plusieurs expéditions dans le Sahara central. Alors que les Marocains préparaient leurs attaques contre le Songhaï 57 , et sans doute pour les contrer ou les devancer, le pacha d’Alger, Salah Raïs, déjà

célèbre pour ses courses en mer, mena en 1552 ses troupes très loin, au-delà du désert. Il prit Tombouctou où il fit, pour gonfler sa trésorerie, vendre à l’encan dix mille Noirs, hommes et femmes de tous âges. Sur le chemin du retour, il fit halte à Ouargla, que les habitants apeurés avaient déserté ; il n’y trouva que quarante chefs guerriers accompagnés de trafiquants et de marabouts des Noirs, venus là vendre leurs esclaves et qui rachetèrent leur propre liberté contre deux cent mille pièces d’or. Simple épisode, sans conséquence, pas même pour la traite 58 . Parfois couronnées de succès, les entreprises des Turcs d’Alger demeuraient toutes sans suite et, en aucun cas, ne pouvaient se conclure par l’occupation de vastes territoires ni même des oasis. L’offensive vers le Soudan occidental fut, comme celle des Egyptiens contre les Ethiopiens, le fait d’un réveil religieux et bénéficia de la prise du pouvoir, au Maroc, par la dynastie des Saadiens. Réveil et réaction contre les erreurs et les faiblesses des sultans Wattasides qui régnaient depuis 1472 59 . Réaction aussi contre la présence des Portugais qui, de 1471 à 1506, occupèrent, de Tanger à Santa Cruz de Aguer, au sud de l’oued Draa, une dizaine de ports et de forteresses. Les Saadiens, Arabes du Hedjaz, n’étaient installés au Maroc que depuis le XV e siècle, dans la région de Zagora, aux confins sahariens. En 1511, ils proclamèrent la guerre sainte, prirent Marrakech en 1517 et Fez en 1554. Vers 1550, ils revendiquèrent le contrôle des salines de Teghaza, situées en plein Sahara sur la route du Niger, exploitées alors pour le compte des souverains de l’empire noir du Songhaï, les Askias. Une première expédition, en 1585, leur permit d’occuper Teghaza mais demeura sans suite. Al-Mansur 60 relança l’attaque avec des moyens en tous points considérables. Un réfugié de l’empire songhaï d’Afrique noire, Ouloud Kirinfeld, proscrit et, disait-il, injustement privé de son héritage, obtint au Maroc l’aide qu’il demandait. Les Marocains réunirent une immense armée confiée à Djoudar, un eunuque espagnol renégat, armée formée pour une bonne part de mercenaires andalous et dont le ravitaillement, lors de la traversée du désert, était assuré par huit mille chameaux et mille chevaux de bât. Ils quittèrent Marrakech en novembre 1590 et, après une marche de mille cinq cents kilomètres en d’effroyables déserts, arrivèrent, quatre mois plus

tard, début mars, sur le Niger. Vainqueurs le 13 mars, à Tondibi, lors d’un combat qui ne dura que deux heures, les musulmans entrèrent en force dans Gao. Quelque temps après, al-Mansur destitua Djoudar, à qui il reprochait de se satisfaire trop aisément des offres de paix de l’Askia qui, pourtant, offrait un tribut de dix mille esclaves et de cent mille pièces d’or. Le commandement fut donné à Mahmoud, autre renégat, qui infligea une retentissante défaite aux guerriers de l’Askia, lequel fut massacré par les habitants de la ville où il avait cherché refuge. L’empire du Songhaï fit place à un gouvernement confié à un pacha nommé par le sultan du Maroc. Les Marocains, qui avaient pu atteindre quelques-unes des mines d’or, les plus accessibles, en emportèrent au retour un chargement non négligeable ainsi que de l’ivoire, des bois de teinture, des chevaux et, surtout, un nombre considérable d’esclaves 61 . La conquête du Songhaï provoqua aussitôt un extraordinaire développement de la chasse aux captifs dans les pays du Niger. Dès les premières années, les prix de vente des hommes, qui était jusqu’alors de six ou dix mithkâls d’or par tête, tomba à un dixième de mithkâl. En 1594, une caravane comptait, au retour du Soudan, mille deux cents captifs et, cinq ans plus tard, le chef Djoudar, à la tête des troupes qui ne songeaient maintenant qu’à razzier, à faire du butin, ramenait à Marrakech un grand nombre d’eunuques et d’esclaves des deux sexes, parmi lesquels les filles de l’askia Ishaq II, empereur du Songhaï. Pendant tout le temps de l’occupation marocaine, « les hommes s’entre-dévoraient » ; le caïd Mansur, vainqueur de l’askia Nuh, fit sur-le-champ prisonniers tous ceux qui accompagnaient le souverain. Un autre caïd, Mami, fit la guerre aux Zaghawa, « tua leurs hommes et emmena leurs femmes et leurs enfants à Tombouctou, où ils furent vendus pour deux cents à quatre cents cauris chaque 62 ».

Hérétiques et rebelles

Combattre à mort ceux qu’on qualifie d’ennemis de Dieu, accusés de se dresser contre la Loi et contre l’autorité ou, simplement, de mal se conformer aux règles de la religion, a souvent conduit, chez les Hébreux puis chez les

Grecs et les Romains, enfin chez les chrétiens comme chez les musulmans, à des guerres d’extermination menées au nom du Bien ; pour détruire ou humilier les vaincus accablés par le sort des armes, pour leur faire perdre leur dignité, leur honneur ; en définitive, pour les réduire en servitude. Les pratiques de la Rome antique, ses triomphes et ses cortèges d’esclaves enchaînés, se retrouvent souvent et pendant très longtemps dans l’ensemble du monde méditerranéen, en Orient comme en Occident et pas seulement en pays d’islam. C’est ainsi que le pape Clément V (1305-1314) proclamait que les Vénitiens, capturés les armes à la main lors de la guerre contre Ferrare, ville alliée ou sujette de Rome, seraient aussitôt traités comme des esclaves. Grégoire XI (1370-137), quelque temps plus tard, excommuniait les Florentins, complices des villes rebelles, et déclara solennellement que chacun pouvait, sans craindre le jugement et la colère de Dieu, s’emparer de leurs biens et vendre à l’encan les prisonniers sur les marchés 63 . L’an 1390, le roi Jean d’Aragon s’arrogeait le droit d’appeler tous les chrétiens à la guerre contre les bandes de « routiers », ces brigands de grands chemins, et contre les rebelles, sardes et corses ; là aussi, les vaincus, prisonniers, étaient traités en esclaves 64 . On ne parlait certes pas toujours de croisade et de guerre sainte, mais de « bonne guerre » ou de « guerre juste » et cela suffisait à faire des hommes et des femmes insoumis des hors-la-loi contre qui toutes violences, toutes formes de dégradations, devenaient licites, parfois même encouragées. A cette époque, dans les villes de Toscane, cités « marchandes » nous dit-on, et que l’on présente comme des refuges où les hommes ne songeaient qu’à vivre en paix, les magistrats, responsables du Bon gouvernement, désignaient communément aux bourreaux et à la vindicte publique, comme « ennemis de Dieu », ou, pire, comme « ennemis du peuple », tous ceux qui luttaient ou intriguaient contre le parti au pouvoir. En 1230, les Florentins, en guerre contre Sienne, s’emparèrent d’un millier de prisonniers et les ramenèrent, en troupes lamentables, jusque chez eux ; dans le misérable cortège de ces captifs enchaînés, l’on comptait bien sûr « de nombreuses belles femmes, menées à Florence pour être les servantes esclaves de ceux qui les avaient capturées ». Bien plus tard encore, le 24 juillet 1501, les armées de Louis XII, roi de France, et de César Borgia, neveu du pape, prirent la ville de Capoue : sacs, massacres et viols ; « les

femmes furent la proie des vainqueurs qui, ensuite, allèrent les vendre à vil prix sur les marchés de Rome 65 ». Le Coran, certes, interdit de réduire un musulman en esclavage et les docteurs de la Loi rendaient toujours et partout le même verdict : si le captif de guerre, pris dans les pays des Infidèles, doit demeurer esclave, même s’il se convertit aussitôt, celui qui, avant d’être capturé, était déjà réputé bon musulman, respectant les préceptes de la religion, même prisonnier de guerre, même captif lors d’une razzia et ramené chargé de chaînes, devait être considéré comme un homme libre, en possession de tous ses droits. Quelques auteurs ne manquent pas de citer, ici et là, comme des modèles pour l’édification des croyants, tel ou tel trafiquant qui avaient refusé de présenter un coreligionnaire sur le marché aux esclaves. Qui voulait se conformer à la Loi ne pouvait donc chasser que chez les Infidèles, en Afrique chez les Noirs animistes qui n’avaient pas encore connu la prédication ou refusaient de l’entendre, obstinément attachés à leurs croyances ancestrales et à de coupables superstitions. Mais que penser et comment traiter les mauvais croyants, ces hommes qui se proclamaient musulmans mais ne l’étaient que de façade, ou ces hérétiques qui prétendaient interpréter la Loi et s’adonnaient à toutes sortes de mauvaises pratiques ? Et des rebelles, révoltés contre le calife, le sultan ou les émirs ? Dans les pays d’islam, les persécutions et chasses aux rebelles furent de tous les temps. Les musulmans ont largement usé de ces expéditions punitives qui autorisaient de combattre et de réduire en servitude ceux que l’on disait mauvais croyants, tout particulièrement en Afrique du Nord et en Espagne où certains peuples, islamisés pourtant, ne furent pas toujours à l’abri des attaques. Les souverains d’Egypte et des royaumes du Maghreb lancèrent de nombreux raids contre des populations notoirement converties, parfois depuis de longs temps, au lendemain même de la conquête. Les Berbères accusés d’hérésie, les Kharidjites notamment, furent soumis à de dures vexations, accablés autant d’impôts que les non-musulmans, et leurs femmes capturées pour le harem. Révoltées, sous la conduite de Maisar (dit le Pauvre ou le Vil), dans son enfance simple porteur d’eau à Kairouan, plusieurs tribus prirent Tanger avant de subir, en 740, lors du « combat des nobles », une sanglante défaite qui leur coûta un nombre considérable de tués

et davantage encore de prisonniers mis à la chaîne. Quelques années plus tard, dans la région de Mérida en Espagne, les troupes de Cordoue massacrèrent un grand nombre de rebelles, berbères eux aussi, firent un millier de captifs, des enfants surtout, vendus aussitôt sur les marchés. En 1077, des centaines, peut-être des milliers de femmes berbères d’une tribu d’Afrique déclarée hérétique furent elles aussi exposées et mises aux enchères sur le marché du Caire. Il en fut de même en Afrique noire, dans les royaumes du Soudan. Les musulmans ont trouvé là des Etats et des peuples où, bien avant la diffusion de l’islam, les usages faisaient que la menace de l’esclavage pesait tout naturellement sur les insoumis, sur les rebelles, sur les coupables de crimes ou de simples délits. Al-Bekri rapporte que, d’après « les lois des pays des Noirs », la victime d’un vol avait le choix entre tuer le coupable ou le vendre comme esclave 66 . Et, deux cents ans plus tard, le Vénitien Cà da Mosto, accompagnant un des navires portugais lancés à la découverte des côtes d’Afrique, dit que les Noirs, dans la région du fleuve Sénégal, « ont grande crainte de leurs seigneurs, pour autant qu’iceux irrités par la moindre faute qu’ils sauroyent commettre à leur endroit, ils leur font saisir leurs femmes et leurs enfants pour les exposer en vente 67 ». Ces condamnations qui faisaient de l’homme libre un esclave ont certainement perduré au long des siècles et se sont généralisées, considérablement aggravées du fait des conquêtes et des conversions à l’islam. Certes, la majeure partie des hommes et des femmes furent capturés chez des peuples que l’on pouvait dire infidèles, non encore ou non vraiment convertis. Mais, ailleurs, plus loin au cœur des royaumes noirs, la situation, les progrès de l’islamisation, la façon dont les peuples pratiquaient leur nouvelle religion et respectaient la Loi, tout cela paraissait, d’un pays à l’autre, aux plus honnêtes même des observateurs, tellement confus que les chasseurs d’hommes en quête de vastes territoires où mener leurs guerriers pouvaient, sans trop de mauvaise foi parfois, arguer du fait que telle tribu, telle ville ou telle communauté n’observaient pas la vraie Loi et se livraient encore à toutes sortes de prières et de cérémonies hérétiques, païennes même.

L’ISLAM EN AFRIQUE NOIRE. LA CONVERSION

Au-delà du Sahara, la conversion des princes et des peuples s’est faite davantage par les prédications que par les conquêtes armées. La religion fut d’abord enseignée par des négociants maghrébins, hommes souvent de grand savoir, stricts croyants, riches d’argent et de relations, capables d’imposer le respect et la considération. C’étaient, pour la plupart, des Berbères : ceux du Sud-Ouest saharien, les Sanhadja, maîtres des routes qui menaient à Sijilmasa ; ceux qui allaient trafiquer dans les pays de la boucle du Niger, aux carrefours des pistes, à Ouargla et à Tadmakka-Gao ; ceux du Sud-Est, de l’Aïr, du Kawar et d’un chapelet d’oasis entre le Fezzan et le lac Tchad, qui firent de Zaouila le principal poste de traite pour les captifs enlevés dans le Sud lointain 68 . L’islam amené par des étrangers apparaissait comme la religion de l’homme qui a beaucoup voyagé, bien connu le monde et beaucoup appris. « Les musulmans sont particulièrement honorés, au point qu’on leur cède le pas lorsqu’on les rencontreXXX 24 XXX. » Comme en tant d’autres pays et pour tant d’autres religions, la conversion, première étape pour la maîtrise des marchés et de la traite, s’est faite d’abord et surtout par celle des souverains. Nombre de ces Berbères ou Arabo-Berbères, hommes de science et de négoce tout à la fois, devinrent les secrétaires, conseillers et chargés d’affaires des rois qui, avec plus ou moins de bonheur, ont imposé leur nouvelle religion à leurs sujets. Et voyageurs comme historiens de témoigner des vertus de ces rois néophytes et des mérites des saints religieux, ulémas et marabouts, qui en ont fait de bons croyants. Les shayks peuls amenaient avec eux les livres saints ou les livres de grammaire arabe et ne cessaient de contraindre les chefs à se soumettre aux devoirs et aux pratiques de vie que leur imposait l’islam : « Chaque jour, Ali ben Muhammad Dubnama venait écouter Masbarma’Uthman lire et expliquer le Coran avec les traditions (hadiths) jusqu’à ce qu’il devînt un bon musulman. Masbarma lui donna ordre de ne pas prendre plus de quatre femmes. Le sultan obéit. Masbarma lui ordonna de mettre dans sa maison autant d’esclaves qu’il voudrait, même un millier, à condition de renvoyer les femmes libres qui étaient en plus. Masbarma prescrivit la même mesure aux chefs du Bornou 69 . » Le Livre des Biographies d’Al-Shammakh († 1572) rapporte encore, plusieurs siècles plus tard, comment Ali ben Yakhlaf, pieux érudit, ayant longtemps voyagé pour

son négoce dans les plus lointains districts du Soudan, alla vivre au Mali. Le roi, après avoir sacrifié en vain plusieurs animaux aux idoles, l’implora de prier Dieu pour que cesse la sécheresse qui sévissait depuis de longs jours dans son royaume, au point que les hommes ne trouvaient plus à manger. « Impossible, dit-il, puisque vous tous, ici, priez d’autres dieux. Le roi voulut s’instruire. Ils allèrent ensemble sur une colline et le pieux Ali lui enseigna la Loi. Le lendemain, l’eau tomba si fort que seuls des bateaux pouvaient entrer dans la cité et les pluies durèrent pendant dix-sept jours. Le roi obligea toute sa famille, ses ministres et les habitants de la ville à se convertir. Comme ceux qui demeuraient plus loin, dans la brousse, le refusaient, il fit proclamer qu’aucun non-croyant ne pourrait pénétrer dans ses murs, à peine d’être mis à mort sur-le-champ 70 . »

Les pays du Niger, Mali et Songhaï

Le premier souverain musulman du Mali fut sans doute Soundiata Keita. Fils d’une mère magicienne, il avait passé sa jeunesse dans le royaume de Méma (au nord de Djenné) et avait souvent fréquenté des marchands arabo- berbères. Conversion ambiguë : les chroniqueurs, qui le montrent vêtu « des habits de grand roi musulman », célèbrent aussi ses pouvoirs magiques. Toujours est-il que son fils et successeur, Mansa Oulé, fit bien le pèlerinage à La Mecque 71 . Le royaume du Mali, qui s’étendait de Gao à l’embouchure de la Gambie, contrôlait le trafic de l’or. Il connut son apogée sous le règne de Mansa Mousa (1309 ou 1312 à 1332 ou 1337), musulman, homme d’Etat remarquable, célèbre pour ses largesses et sa magnificence, dont la réputation s’est étendue bien au-delà des pays d’islam, au point de le voir figurer, très tôt, peu de temps après sa mort, sur la carte catalane de Dulcert (1339) et, plus tard, sur celle de Cresques (1375). Dès 1360 ou environ, ce royaume entra dans une sombre anarchie, attaqué par ses vassaux, en particulier, l’an 1400, par les Mossis. En 1433, les Touaregs se rendirent seuls maîtres de l’oasis de Oualata, grand carrefour de routes, et le roi du Songhaï, Sonni Ali, s’empara de Tombouctou en 1468 et de Djenné en 1480. L’empire du Songhaï prit effectivement le relais, sous la dynastie des Chi ou Sonni (1275-1493), illustrée surtout par Sonni Ali (1464-1492), grand

chef de guerre, victorieux de plus de quinze campagnes, puis sous celle des Askias (1493-1591), fondée par Mohammed qui imposa un strict respect de l’islam et célébra sa victoire par un fastueux pèlerinage.

Le lac Tchad, Kanem et Bornou

L’histoire, ou plutôt la tradition, retiennent ici les noms de neuf rois animistes et, pour principal centre, un gros village de paillotes et de tentes, refuges des pasteurs. L’islamisation gagna très tôt les chefs. Le premier converti fut Hommé, ou Homman, qui régna de 1075 à 1086, et son royaume fut, pendant longtemps, un foyer de diffusion de l’islam, plus à l’ouest, vers le Soudan central. Passés de longs et misérables temps d’anarchie, guerres civiles, révoltes et assassinats des princes ou des héritiers, temps de défection aussi et d’abandon de la foi islamique, le roi Ali (1479-1504) et son fils Idris (1504-1526) ont repris le pays en main, installé une nouvelle capitale à Ngazargamo (où Léon l’Africain séjourne en 1513) et rassemblé de considérables forces de cavalerie. Ce fut l’ère de la grande traite et des terribles razzous chez les peuples animistes du Sud. Le roi donnait quinze à vingt esclaves pour un cheval et remboursait ses créanciers arabes ou berbères en leur livrant des captifs 72 .

QUEL ISLAM ? BONS ET MAUVAIS CROYANTS

Les vertus des néophytes

Le pèlerinage des rois noirs à La Mecque faisait connaître, toujours de façon spectaculaire, vraiment ostentatoire, leur conversion. Les historiens en donnent exactement la date, dénombrent les hommes de la suite ainsi que les esclaves noirs porteurs d’or et de cadeaux. Longues absences, signe d’un pouvoir solidement assuré, largesses, générosités, grandes dépenses que les chroniqueurs prennent soin de chiffrer. Mansa Mousa, roi du Mali, fit don de vingt mille pièces d’or aux deux villes saintes d’Arabie et l’askia Mohammed, restaurateur de la vraie foi dans le Songhaï, quelque cent cinquante ans plus tard, distribua plus de cent mille pièces. Mansa Mousa arriva en Egypte en juillet 1324. Il avait, dit-on, avec lui plusieurs milliers d’esclaves et quarante mules chargées d’or. Il demeura trois

mois au Caire et fit partout sur son passage d’abondantes aumônes, de centaines de mithkâls chacune. « Il a inondé la ville des flots de sa générosité ; il n’a laissé aucun proche du sultan, aucun titulaitre d’une charge sans lui faire remettre une somme d’or. » Lorsque le mihmandar 73 mourut, on trouva chez lui, dans sa réserve, des milliers de lingots d’or donnés par Mousa, encore dans leur gangue de terre. « Certains marchands m’ont raconté ce qu’ils avaient réalisé en gains et en bénéfices sur ces gens-là. Si l’un d’entre eux [les Noirs] achetait une chemise ou un vêtement, ou un drap, un voile, un manteau, ou toute autre chose, il payait cinq dinars alors que l’objet n’en valait qu’un seul. C’étaient des gens au cœur simple et pleins de confiance. On pouvait tout faire avec eux chaque fois qu’on les entreprenait. Ils prenaient toute parole pour argent comptant 74 . » Avant leur passage, le mithkâl d’or valait au moins vingt-cinq dirhams mais, à cause de la grande quantité qu’ils en mirent en Egypte, le cours descendit au-dessous de vingt- deux dirhams. Ils arrivèrent à La Mecque en octobre. Le retour fut difficile et mouvementé, périlleux : la caravane s’égara, fut attaquée par des Bédouins, rançonnée et perdit le tiers des pèlerins dans les sables de l’Arabie. Au Caire, Mansa Mousa ne resta que quelques jours, mal accueilli puisque tout son or était déjà dans les mains des marchands. Lui qui avait fait la fortune de tous ces gens, se vit contraint d’emprunter à des usuriers qui ne lui firent pas de cadeau. Plusieurs créanciers, méfiants, agressifs, acharnés à se faire rembourser leur argent, l’accompagnèrent sur le chemin du retour, jusqu’à Gao et Tombouctou. Du Caire et de ses habitants, des marchands et des prêteurs, des chameliers et des guides, les Noirs ne gardèrent que de mauvais souvenirs. Leurs heureuses et bienveillantes dispositions des premiers jours, temps de découverte d’un monde auréolé d’un tel prestige, se gâtaient vite lorsqu’ils s’apercevaient qu’on les trompait. « S’ils voient aujourd’hui le plus grand des docteurs de la science et de la religion et si on leur dit qu’il est égyptien, ils le querellent et pensent mal de lui, en souvenir de leur triste expérience. » Cependant, malgré ces déceptions, amertumes et heurts parfois, les pèlerinages furent toujours, du moins pour les souverains et les érudits des pays de l’Afrique noire, l’occasion de renforcer les études du Coran et de

préparer une islamisation en profondeur des peuples de leurs royaumes. Dans une caravane très réduite puisqu’il avait, au Caire et à La Mecque, vendu presque tous ses Noirs, Mansa Mousa ramenait tout de même d’Egypte plusieurs autres esclaves, juifs et abyssins, des chanteuses certes mais aussi des hommes libres, artisans, artistes, hommes de lettres, tel le poète andalou Tuwayjin qui s’installa à Tombouctou et, surtout, trois docteurs de la Loi, « greffe de sang arabe dans le Soudan ». Il aurait voulu s’assurer l’engagement de chérifs de la descendance du Prophète. Le cheikh de La Mecque refusa mais, contre mille mithkâls d’or, quatre hommes de la tribu de Qoreich acceptèrent de l’accompagner. De Tombouctou, des barques et des pirogues les transportèrent vers le Mali, les débarquèrent à Kani et ils fondèrent une mosquée tout près de là 75 . Bien plus tard, As-Sayuti, heureux de voir se manifester un tel zèle, rapporte comment, en l’an 1484, Ali, roi du Bournou, vint, de séjour au Caire, lui rendre visite avec toute sa suite pour s’instruire de la science religieuse et des hadiths : « Ils étudièrent avec moi un certain nombre de mes ouvrages et prirent avec eux une collection de mes œuvres, plus de vingt 76 . » Grands désirs de s’instruire, fréquentation des savants et des hommes de loi, la conversion à l’islam fut bien réelle dans l’entourage des princes, à la cour, dans les villes-capitales et les villes du négoce. Les préceptes et les prières y étaient strictement observés, le Coran enseigné de façon irréprochable. Les voyageurs reçus par le roi, témoins chez lui et chez ses proches de tant de manifestations d’un bon zèle, s’émerveillaient de voir ses sujets pratiquer leur religion mieux parfois que dans certaines villes acquises depuis longtemps par l’islam : « Le vendredi, si le fidèle ne se rend pas de bonne heure à la mosquée, il ne trouve plus de place, tant il y a de monde ; il est d’usage que chaque fidèle envoie son esclave porter sa natte de prière pour qu’il la place à l’endroit convenable en attendant l’arrivée de son maître (ces nattes sont faites des feuilles d’un arbre qui ressemble au palmier, mais n’a pas de fruits). L’usage veut que les Noirs portent de beaux vêtements blancs le vendredi ; si un Noir n’a qu’une seule chemise usée, il la lave, la nettoie et la revêt. Les Noirs mettent des entraves aux pieds de l’enfant qui fait preuve, d’après eux, de négligence pour étudier le Coran ; ces entraves ne sont ôtées que lorsque l’enfant sait le Coran par cœur 77 . »

L’Afrique des sorciers

Ces conversions demeuraient pourtant fragiles. Plusieurs peuples chez les Noirs se disaient musulmans, mais ils ne s’étaient ralliés à leur nouvelle religion que de façon très superficielle et ils n’avaient pas véritablement changé leurs façons de vivre. Bons ou mauvais croyants ? Vrais ou faux musulmans ? Qui pouvait le savoir et le dire ? Les rois ou les chefs religieux avaient, sans trop de mauvaise foi, quelques raisons d’accuser les peuples d’un royaume voisin de leur idolâtrie ; ils invoquaient alors leur fausse religion et, sollicités évidemment par les trafiquants, pressés par la demande et les difficultés de trésorerie, lançaient leurs guerriers à l’attaque et à la chasse à l’homme. Ce n’étaient pas qu’artifices et faux prétextes car nul ne pouvaient nier que, loin des cités, la religion avait été enseignée non par des érudits, mais par des prédicateurs populaires, par des fagihs, des petites gens souvent venus du Nord ou des Noirs du Soudan qui prêchaient dans leur propre ethnie. Là où ils furent moins nombreux et moins actifs, l’islam ne pouvait connaître une implantation durable et les pratiques, les prières mêmes, furent moins bien observées. « Au total, cet islam populaire, immergé dans un animisme luxuriant, resta très faible, d’autant plus qu’il n’était pas soutenu par les ulémas qui auraient pu l’aider à se purifier et à s’enraciner 78 . » Même chez certains peuples réputés islamisés, n’ont été convertis que le roi et ceux qui l’approchaient, ceux qui vivaient directement sous son influence, en fait les habitants des villes. Les voyageurs notent partout sur leur chemin que « les gens de la ville sont musulmans mais que la brousse est restée païenne ». Là, ils vénèrent des arbres et des pierres et font auprès d’eux des sacrifices, des dons, des invocations, des promesses, des prières pour le succès de leurs récoltes ou de leurs affaires. Ils croient aux devins et aux sorciers. Sur le chemin du pèlerinage de La Mecque, Ibn Jobayr devait, du Caire, rejoindre l’un des ports de la mer Rouge et fut contraint de traverser les terres des Bujâs. Il eut beaucoup à souffrir de leurs façons d’exploiter les étrangers et n’en dit que du mal : « Cette tribu de Noirs est plus égarée que des bêtes et moins sensée qu’elles. Ces gens n’ont, au vrai, d’autre religion que de proclamer l’unicité de Dieu pour prouver leur foi en l’islam mais, au-delà,

rien dans leurs fausses conduites et dans leurs doctrines n’est satisfaisant ni licite. Les hommes et les femmes circulent presque nus, avec un chiffon pour dissimuler leur sexe, encore que la plupart ne cachent rien ! Bref, ce sont des gens sans moralité et ce n’est donc pas un péché que de leur souhaiter la malédiction divine 79 . » Et de les pourchasser jusque dans leurs villages, pour en ramener des esclaves. Sur la côte des Somalis, au-delà du cap Guardafu (Cap des aromates), l’islamisation fit peu de progrès et demeura très limitée, très incertaine. Les habitants des comptoirs de la mer Rouge étaient parfaitement croyants mais Qarfuna, près du cap, et Bazuna au nord de Mogadiscio étaient encore, dans une large mesure, habités par des païens. Plus au sud, Idrisi ne trouvait une majorité de musulmans que dans l’île d’Anjaba et tous les marchands qu’il interroge lui parlent des pratiques animistes des hommes d’Al-Banus, de Malinde et de Mombasa, sur le continent 80 .

PRÉTEXTES ET MAUVAISES RAISONS

La guerre sainte au pays des Zendjs

Plusieurs historiens – musulmans ou chrétiens – ont, sans grand risque semble-t-il d’être démentis, affirmé que la guerre, dite alors guerre sainte, contre telle ou telle tribu en Afrique noire ne fut que prétexte pour capturer hommes et femmes chez ceux que, à l’occasion et sans vraie raison, l’on qualifiait d’Infidèles. Chefs de guerre et négociants trouvaient maints arguments et maintes occasions pour mener leurs assauts, assurant que, ici et là, les musulmans noirs n’étaient pas vraiment de bons croyants. Ces Noirs, disaient-ils, n’appliquaient pas la Loi de manière stricte ; ils se comportaient comme des païens, écoutaient encore leurs sorciers, s’adonnaient à la magie, adoraient des idoles et ne priaient pas Dieu. « Les habitants de cette contrée [Kilwa, sur la côte de l’océan Indien] mènent la guerre sainte parce que leur pays est contigu à celui des impies Zendjs. Ce sont des gens pieux et vertueux. » Le sultan de Kilwa, célébré pour ses dons au peuple et pour ses actes de charité, lançait des attaques meurtrières, ramenait un butin mais prenait soin d’en prélever le cinquième pour les œuvres prescrites par le Coran ; il le déposait dans une caisse et

lorsque les chérifs venaient le voir d’Irak, du Hedjaz et d’ailleurs, il la leur remettait 81 . La guerre contre les Noirs d’Afrique orientale a, pendant des siècles, à la cour des califes de Bagdad, puis plus tard chez les Turcs ottomans et dans l’Inde musulmane ensuite, inspiré les auteurs d’épopées ou de récits légendaires, et les peintres de scènes de batailles ou d’exploits de toutes sortes. Une enluminure de Behzad (1455-1536), artiste persan le plus célèbre de son temps, familier de la cour du sultan Hosein Bayqara à Herat, montre, pour illustrer le Khamseh, livre de Nizami (1140-1203), épopée romanesque comptant cinq poèmes, un épisode de cette chasse aux Noirs dite, en l’occasion, guerre sainte. Cavaliers blancs et noirs s’affrontent lance en main, tous à dos de chameaux, en plein désert, sur fond de dunes 82 . Par ailleurs, poètes et artistes n’hésitaient pas à accommoder l’histoire d’Alexandre de façon à faire du héros grec et de son père mythique, Darab, les champions de la lutte contre ces hommes de couleur infidèles. Deux peintures indiennes des années 1580-1585, rappellent les épisodes de la guerre de ce Darab contre les Zendjs d’Afrique. L’une est une scène de combat : sur fond de rochers escarpés, le héros, monté sur un cheval tout entier couvert de riches étoffes brodées d’or, se bat seul, l’épée haut brandie, contre trois Noirs, eux aussi à cheval, armés d’épées et de lances. L’un d’eux gît déjà à terre, mort, la tête au sol. Dans l’autre scène, Darab reçoit la soumission des chefs zendjs vaincus. En pleine campagne, sous un grand arbre, il siège sur son trône, vêtu de somptueux habits de couleur rouge, coiffé d’un casque d’or. Trois fidèles courtisans veillent sur lui. Six Noirs, désarmés, leurs têtes prises dans des sortes de turbans ou de bonnets, se tiennent debout, humbles, chaudement habillés de longues vestes boutonnées de haut en bas 83 .

Les fous de Dieu, chasseurs et trafiquants d’esclaves

De saints hommes, chefs de sectes renommés à tort ou à raison pour leur grande piété, menaient souvent le combat contre ceux que l’on dit et l’on veut croire infidèles et hérétiques, ou simplement mauvais musulmans ; ils appelaient à l’offensive, rassemblaient des troupes de fidèles et, bien sûr, ramenaient des cohortes de pauvres captifs.

Moreau de Charbonneau, administrateur et explorateur du Sénégal de 1674 à 1677, auteur d’un savant traité, De l’origine des Nègres d’Afrique, décrit longuement les entreprises des Marocains de la secte des Toubenae contre les Noirs, musulmans certes mais renommés « relâchés ». Ils les accusaient de professer l’islam tout en buvant du vin de palme et de la bière de millet. Leurs sorciers vendaient des amulettes. Leurs femmes ne se voilaient ni la figure ni les seins. Leurs hommes dansaient de manière impudique au son des tam-tams. Ils n’avaient pas de mosquée, révéraient leurs totems, vénéraient moins le Coran que les gris-gris dont ils étaient couverts des pieds à la tête « et qui parfois pesaient si lourd qu’il fallait s’y prendre à plusieurs pour les mettre en selle ». Ces peuples du Soudan occidental avaient déjà, à plusieurs reprises et tout au long des temps depuis la conquête musulmane du Maroc, souffert de toutes sortes d’exactions, proies faciles pour les réformateurs qui, du Nord, descendaient sur eux en vagues successives, chacune plus sanglante que la précédente, toujours occasion de rafles et de profits pour les marchands d’esclaves. En 1673, les hommes des Toubenae s’engagèrent à les remettre sur le droit chemin. Leur marabout, vénéré pour avoir accompli divers miracles, comme de faire pousser partout les grains en abondance jusqu’en plein désert ou presque, envoya plusieurs messagers chez les Noirs, exigeant qu’ils abandonnent leurs mauvaises coutumes et se rallient véritablement à l’islam. A leur refus, ses guerriers fanatisés marchèrent au combat avec des cris de joie, chantant des hymnes, agitant leurs drapeaux verts portant, brodés en lettres d’or, des textes du Coran. Ils incendièrent ou rasèrent les villages, massacrèrent les hommes par milliers, emmenèrent les femmes et les enfants loin de chez eux. Les survivants souffrirent longtemps d’une telle misère, si intolérable qu’un grand nombre d’entre eux allèrent d’eux-mêmes se vendre comme esclaves. Et Charbonneau de conclure : « On a dit que la conversion à l’islam était d’un grand bénéfice pour les Noirs car un musulman ne réduisait pas à l’esclavage d’autres musulmans. Cette immunité a peut-être été valable en d’autres pays mais certainement pas au Sénégal. » Il y avait, dit-il, un bon nombre de captifs musulmans dans les baraquements de la traite, y compris un saint homme ; ces esclaves avaient été livrés aux Français par des musulmans 84 .

Sonni Ali, le tyran sanguinaire ?

Dans le Songhaï, pays pourtant islamisé depuis quelque temps et dont la conversion ne fut nullement remise en question, là où de saints hommes prêchaient la vraie foi, les bons musulmans, même les meilleurs d’entre eux, eurent à souffrir des persécutions, massacres et captures en grand nombre. Non du fait des envahisseurs étrangers mais de leurs propres souverains qui avaient eux aussi professé l’islam. Certains étaient retournés ou à l’indifférence ou à de vilaines pratiques, d’autres ne respectaient plus aucune contrainte et ne pouvaient supporter la présence des religieux, juristes et docteurs (ulémas), dont l’influence sur les populations leur portait ombre. A en croire les chroniqueurs et historiens musulmans, ceux de Tombouctou surtout les plus acharnés à lui forger une terrible réputation, Sonni Ali n’était musulman que de façade. Il offrait des animaux en sacrifice aux mosquées mais ne se levait ni ne s’inclinait et se prosternait lors des prières. Il restait assis alors qu’il était plein de santé et fort, sans aucune maladie ni infirmité. Il remettait les cinq prières jusqu’à la fin de la nuit ou au lendemain et, alors, faisait les gestes à plusieurs reprises, tout en restant assis et en désignant chacune des prières du jour par son nom. Après quoi, il faisait une seule salutation finale et disait : « Maintenant, répartissez tout cela entre vous, puisque vous vous connaissez bien. » On disait aussi qu’il ne s’embarrassait pas, pour les femmes à épouser, des conditions islamiques du mariage et des autres prescriptions 85 . Les censeurs, saints hommes, ulémas et notables l’accusaient de tous les méfaits. Au soir d’une bataille et du sac d’une cité, celle-ci sanctuaire de l’islam pourtant, « il mit à mort des lettrés et des juristes, ainsi que leurs femmes et leurs enfants à la mamelle. Il émascula des hommes de grand renom qui, dans leurs villes, étaient respectés et honorés, chargés de dire le vrai et le bien, de juger des délits et des crimes ; à d’autres, il coupa le nez et les mains. Il s’appropria le bien des autres, s’empara de leurs femmes et vendit des hommes libres en nombre ». Prince de Gao, Sonni Ali s’empara, en janvier 1468, de Tombouctou qu’il incendia et laissa ruinée : « Il s’empressa de faire périr ou d’humilier, d’asservir les savants et les juristes demeurés là… On vit des hommes d’âge mur, tous barbus, trembler de peur au moment d’enfourcher un chameau et tomber à terre dès que l’animal se relevait. » Il donna l’ordre de lui amener, pour en faire ses

concubines, trente vierges, filles de savants. Il se trouvait alors au port de Kabara 86 et voulut qu’elles fassent le trajet à pied. Epuisées, mortes de faim et de soif, elles s’arrêtèrent en chemin ; il les fit tuer sur place 87 . Guerre contre l’islam, ou guerre du roi des Noirs contre les hommes venus du Nord, contre les Berbères ? Les Touaregs, maîtres de Tombouctou, furent chassés ou devinrent ses vassaux. Ou, plus simplement, chasse au butin et aux esclaves ? Homme d’une trouble réputation, mauvais croyant donc, il n’hésitait pourtant pas, en tant qu’empereur du Songhaï (1464-1492), à mener aussi de rudes campagnes et faire quantité de prisonniers chez les peuples voisins, notoirement convertis à l’islam pourtant, et poussait l’impudence jusqu’à les accuser, contre toute vraisemblance, d’être de peu de foi. Ses guerriers allaient souvent dans la brousse, attaquer et « casser » les villages pour nul autre profit que de s’emparer de ces paysans, déclarés, pour l’occasion, infidèles ou rebelles 88 . Il conquit le Bara, pays des Berbères Sanhadja, alors gouverné par une femme ; il envahit et soumit toutes les montagnes où campaient d’autres tribus. Sonni Ali ne fut certes pas le seul à provoquer l’indignation des pieux religieux pour avoir lancé toute une armée ou de forts partis de cavaliers contre des peuples islamisés depuis longtemps, piller les riches cités et faire la chasse aux hommes dans les villages. Les askias, souverains qui, au Songhaï, succédèrent aux Sonni, et se réclamaient pourtant d’une plus stricte observance de la religion, furent eux aussi accusés de s’en prendre, toujours et encore pour faire des captifs, à de bons croyants. Le cadi de Tombouctou reprochait à l’askia Ishaq (1539-1549) de capturer et de vendre des hommes libres, tous musulmans. On voyait alors des captifs, appartenant à de grandes familles des pays voisins et du Songhaï même, conduits enchaînés sur le marché de Tombouctou 89 . Ces entreprises guerrières et ces trafics entretenaient un tel climat d’hostilité à Tombouctou que ces ventes d’esclaves provoquèrent, en 1588, une effroyable guerre civile qui mit le pays à deux doigts de sa perte.

Convertir ou asservir

Il est clair pourtant que les attaques contre de vrais musulmans, dont la piété et les pratiques ne pouvaient être mises en doute, ne furent pas seulement le fait de religieux fanatiques ou de princes sanguinaires, tyranniques, condamnés par les docteurs de la Loi 90 . En 1391-1392, le souverain du Bornou fit tenir au sultan d’Egypte une longue missive, fort sévère et très circonstanciée, pour se plaindre des attaques sanguinaires conduites, presque chaque saison, par les Djudham 91 et par d’autres tribus arabes : « Ils ont enlevé nombre de nos sujets libres, des femmes, des enfants, des hommes faibles, des gens de notre parenté et d’autres musulmans. Ils ont fait incursion dans les villages des vrais musulmans. Ils les vendent aux marchands d’esclaves de l’Egypte, de la Syrie et d’ailleurs. Ils en gardent certains pour leur service. Il faut que ces malheureux captifs soient maintenant recherchés, où qu’ils se trouvent, pour être enfin libérés 92 . » Au XVI e siècle, lors de leur grande offensive, les Marocains emmenèrent un grand nombre de musulmans du Songhaï, docteurs de la Loi et jurisconsultes renommés même, enchaînés jusqu’à Marrakech 93 . La quête des esclaves, la nécessité de maintenir le prix de ce bétail humain à un faible niveau ont-elles vraiment, comme l’affirment nombre d’auteurs, non pamphlétaires ou historiens après coup mais véritables témoins, incité les rois et les chefs guerriers à contrarier le zèle des prédicateurs et donc freiné la propagation de l’islam ? Au XIX e siècle, l’explorateur allemand Nachtigal voyait bien que les chefs musulmans du pays des Baguirmi 94 n’avaient fait aucun effort pour rallier à leur religion leurs voisins, de crainte de tarir une source d’esclaves qu’ils exploitaient depuis plus de trois siècles. Les armées du « commandeur des croyants » Ousmane dan Fodio, fondateur, dans les premières années 1800, de l’empire peul de Sokoto 95 , ont sans trop de mal envahi plusieurs royaumes des Haoussas. L’empire s’étendit alors au sud du Niger où un émirat peul fut créé à Ilorin, et, au-delà du Bénoué, affluent du Niger non loin du delta, sur le plateau volcanique Adamaoua, conquis par Adama, un des fidèles d’Ousmane. Cependant, les chefs de ces armées et les chefs religieux montraient peu d’empressement à enseigner leur religion aux peuples qu’ils venaient d’occuper et de soumettre, les gardant plutôt susceptibles d’être asservis, taxés, ou razziés et réduits à la condition d’esclaves.

Il paraît hors de doute qu’en différents pays, pour garder ouverts de vastes territoires où conduire les meutes de guerriers, « l’espace était aménagé, à partir des zones islamisées, de telle manière qu’il existe toujours un “ailleurs”, fournisseur en dehors du royaume, celui-ci protégé par l’ambigu pouvoir d’un souverain officiellement musulman 96 ». Très tard encore, au début du XIX e siècle, à Saint-Louis-du-Sénégal, les voyageurs et observateurs de toutes sortes n’ont cessé de faire remarquer que maîtres et esclaves étaient également musulmans, sans que l’on puisse vraiment, sur ce point, par leurs pratiques et leurs comportements, les distinguer les uns des autres 97 . Laisser subsister, dans le royaume même, des populations encore attachées à leurs anciennes croyances et, aux frontières de ce même royaume, tolérer des pays rebelles à l’islamisme, ne pas y faire entendre l’appel à la prière, ne pas tout mettre en œuvre pour instruire les païens, n’était-ce pas manquer au devoir du souverain musulman ? Mais n’était-ce pas aussi se réserver des territoires de chasse ?

LES RAZZIAS

Depuis les temps que, faute d’aucune indication précise, l’on pourrait dire immémoriaux, en tout cas fort anciens, les peuples au sud du Sahara s’affrontaient entre ethnies ou entre tribus et, plus souvent, lançaient leurs guerriers razzier dans les villages voisins, à seule fin de ramener des femmes et des hommes captifs. Dans la plupart des pays d’Afrique noire, le nombre des esclaves marquait la condition sociale. On ne disait pas d’un homme riche, d’un notable, qu’il possédait tant de terres mais tant de captifs ou tant de femmes, ce qui, généralement, revenait au même. Au long des siècles bien avant la diffusion de l’islam en maints endroits, vaincus et vassaux devaient livrer, en signe de soumission ou d’allégeance, un certain nombre d’hommes et de femmes 98 . C’est ainsi que, depuis ses origines, le royaume de Dahomey fut un Etat prédateur qui conquit et annexa plusieurs peuples qui vivaient sur ses frontières septentrionales et orientales, respectivement les Yoruba et les Mahi. Les prisonniers étaient capturés et conduits à Ahomey, la capitale 99 . Bien plus tard, dans les années 1810, Othman, roi du Baguirmi, entre le

Tchad et le Chari, fit soumission au roi (sultan ?) de Ouadai 100 au prix d’un tribut considérable : cent hommes pour le travail de la terre, trente belles femmes de premier choix, cent chevaux et mille chemises 101 . La conversion à l’islam des princes et des chefs n’a provoqué aucune trêve dans ces chasses aux hommes. Tout au contraire. La demande des marchés, jusque très loin de l’Afrique noire, la présence de trafiquants étrangers, les uns besogneux, sordides, hommes des pièges et des trahisons, les autres de haut rang, hommes de bien et de biens, ont fait partout courir davantage aux captifs, dresser davantage d’enclos, forger plus de chaînes.

Pièges et brigandages

Sur les côtes de l’océan Indien, là où les musulmans ne disposaient ni de structures politiques ni de forces armées solides, les guerriers et les forbans ont certainement précédé les chefs de guerre et les hommes de bon négoce. Sans trop de risques, à partir de quelques ancrages dans les îles ou sur des sites à l’abri d’une surprise, ils razziaient sur le rivage même, sans s’aventurer dans l’intérieur des terres, exploitant ainsi un véritable vivier de populations prises par surprise ou trop hospitalières. Témoin ce récit du Livre des Merveilles de l’Inde, œuvre du « capitaine » Buzug ibn Shahriyar, Persan qui, vers l’an 950, a retranscrit cent trente-six contes de marins, occasion de parler des pays de tout l’Orient, du Caire à la Chine et au Japon : en 922, des marins d’Oman faisaient voile vers Quanbaloh (Kambala) 102 lorsqu’une violente tempête les poussa jusque devant Sofala. « Réalisant que nous risquions d’aborder chez des nègres cannibales et d’y périr, nous fîmes nos ablutions et tournâmes nos cœurs vers Dieu. » Mais les hommes de cette terre ne cherchaient nullement à leur nuire, tout prêts au contraire à négocier achats et échanges. Leur roi reçoit les marins et les marchands, les laisse libres d’aller et de vendre et ceux-ci, heureux d’une si bonne fortune, réalisent ainsi, en un lieu qui ne voyait pas souvent des gens venus d’au-delà de la grande mer, de grands profits : « Nous défîmes nos ballots et nous nous livrâmes à notre commerce de la manière la plus avantageuse, sans être même contraints de verser une redevance en espèces ou en nature, sinon que nous lui fîmes des présents auxquels il répondit par des présents d’une valeur égale ou supérieure. » Le jour du départ, le roi, en toute confiance, monte à leur

bord avec sept compagnons pour partager un repas d’adieu et leur souhaiter bon vent. Et le chef de l’expédition de se laisser, sans trop de scrupules, tenter. « Je pensai ceci : sur le marché d’Oman, ce jeune roi rapporterait au moins trente dinars et ses compagnons soixante. Leurs vêtements à eux seuls valent bien vingt dinars ; nous en tirerons pour le moins trois mille dirhams qui ne seront pas mauvais. » Il lève l’ancre, retenant ses prisonniers, mis à la chaîne avec d’autres esclaves razziés en divers points de la côte, environ deux cents. Tous furent vendus à Oman 103 . En Nubie, dans les pays du haut Nil, les marchands volaient eux-mêmes les enfants ; ils les castraient, les emportaient en Egypte et, là, les vendaient aux trafiquants. Chez les Noirs mêmes, « il y a des gens qui volent les enfants les uns des autres. La sœur est menacée par le frère, l’épouse par l’époux, l’enfant par le père ou par l’oncle. Derrière quel village ne passait pas le chemin de la trahison ? Les forts capturaient les faibles et les emmenaient par les sentiers de l’angoisse pour aller les vendre 104 ». « Les hommes des pays de Barbara et d’Amima, sur la côte d’Afrique, sont des Infidèles et, à cause de cela, personne ne va chez eux et aucune marchandise n’y est importée. Ils se vêtent de peaux de mouton. Ceux de Gana leur font des raids chaque année. Parfois ils les soumettent, parfois ils les tuent et les détruisent. Ils n’ont pas de fer et combattent avec des cannes d’ivoire. C’est pourquoi les gens de Gana l’emportent car ils combattent avec des épées et des lances. Tous les esclaves de chez eux peuvent courir aussi vite qu’un cheval pur-sang… Il n’y eut aucun de ceux qui régnèrent dans le pays qui n’eût placé le mors dans la bouche de quelque malinke pour le vendre aux marakas [marchands] 105 . » Idrisi, qui pourtant reste très rapide et souvent bien discret sur ces pays et ces « climats » des Noirs, rapporte que les Arabes d’Oman établis dans les comptoirs d’Afrique orientale attiraient de jeunes enfants en leur offrant des dattes, les capturaient et allaient les montrer sur les marchés d’esclaves 106 . Il parle aussi, et cette fois en insistant davantage, des populations qui nomadisent dans les déserts du Fezzan et dans l’un des pays des Zaghâwa, situé à l’est du Kanem, déserts sans fin, incultes et inhabités, montagnes pelées. Ces hommes passaient tout leur temps en déplacements, mais sans jamais dépasser leurs limites ni quitter leur territoire. Ils ne se mêlaient pas

aux autres et ils n’avaient pas confiance dans ceux qui les entouraient car les guerriers des villes voisines, gens de leur race pourtant, volaient de nuit leurs enfants, les tenaient cachés un temps puis les cédaient à vil prix aux marchands qui venaient chez eux. « Chaque année, c’est un nombre incalculable d’enfants qui sont ainsi vendus. Ce procédé est d’un usage courant et accepté dans le pays des Sûdans. On n’y voit même aucun mal 107 . » La razzia devint une sorte de rite, expédition d’un seul jour, brutale, inopinée, lancée d’abord avec de faibles moyens pour ramener quelques captifs enlevés dans des villages tout proches. « On ne peut imaginer la ruse et l’adresse que ces Maures emploient pour surprendre les nègres. Ils partent au nombre de quinze ou vingt et ils s’arrêtent à une lieue du village qu’ils veulent piller. Ils laissent leurs chevaux dans le bois et ils vont se mettre à l’affût, près d’une fontaine, à l’entrée du village, ou dans les champs de millet que gardent les enfants. Là, ils ont la patience de passer des journées et des nuits entières, couchés à plat ventre et rampant d’un lieu à un autre. Aussitôt qu’ils voient paraître quelqu’un, ils tombent sur lui, lui ferment la bouche et l’emmènent. Cela leur est d’autant plus facile que les jeunes filles et les enfants vont par troupes aux fontaines et aux champs qui sont souvent éloignés du village. Ce qui ne rend pas les nègres plus défiants : les Maures emploient toujours les mêmes ruses et elles réussissent toujours. Ces chasses leur procurent beaucoup plus d’enfants que de femmes et d’hommes. Lorsqu’ils amènent leurs prises aux marchands, ces pauvres enfants qui ont été portés en croupe à nu, sont couverts de plaies profondes, exténués de faim et de fatigue, et livrés aux craintes les plus cruelles 108 . »

LA GRANDE CHASSE

Les raids des musulmans : l’Egypte, le Maghreb et les oasis

« Les janissaires et autres soldats turcs, en garnison au pays d’Egypte, s’associent en certain temps de l’année plusieurs ensemble et, prenant des guides et provisions de vivres, s’en vont au désert de Libye, à la chasse de ces nègres. On leur baille au Caire, lorsqu’ils sont mis en vente, une pièce de toile qui leur couvre les parties honteuses 109 . »

Au sud de la Nubie et à l’ouest de l’Ethiopie, le trafic des esclaves du Darfur, absolument crucial pour l’économie des sultans musulmans, résultait soit des ventes par les trafiquants installés sur place, Arabes pour la plupart, qui ne pratiquaient que d’assez pauvres razzias sur les villages des environs, soit des raids directement placés sous l’autorité du sultan du Caire. Ces chasses aux hommes se pliaient à des règles parfaitement définies, impliquant des accords constants entre le pouvoir, les notables et les marchands. Celui qui prenait la tête d’une razzia, d’un ghazwa, devait d’abord solliciter la salatiya, autorisation du sultan. Celui-ci définissait très exactement le territoire de chasse et prenait, en quelque sorte, les chasseurs et les négociants sous sa protection. Il prêtait une escorte armée et interdisait à d’autres d’aller courir aux Noirs dans les mêmes pays. Le chef de raid avait tous pouvoirs, disposait de la même autorité que le sultan dans ses villes et ses Etats et, effectivement, on le disait bien sultan al-ghazwa, « sultan » maître du raid. Il réunissait ses fidèles, plus ou moins nombreux selon sa renommée, en fait selon le succès de ses entreprises les années précédentes, et négociait avec des groupes de marchands qui fournissaient les vivres nécessaires à de longs jours de route contre l’engagement de recevoir, en échange, un certain nombre de captifs. Chaque année le sultan autorisait plusieurs dizaines de razzias, jusqu’à soixante parfois ; les hommes partaient avant les pluies, dejuin à août, et suivaient toujours, sans s’en éloigner, une route fixée à l’avance, tant pour l’aller que pour le retour. Les contrats souscrits par les négociants stipulaient que ceux qui accompagnaient le raid très loin dans le Sud et se chargeaient de convoyer les captifs jusque sur les marchés des villes en recevraient deux fois plus que ceux qui attendaient simplement le retour de la razzia dans le Nord. Ces raids ne tournaient pas forcément aux affrontements guerriers. On traitait avec des rabatteurs ou avec des chefs de tribus eux-mêmes chasseurs d’hommes dans le voisinage. Les Noirs surpris n’étaient certainement pas en mesure de résister les armes à la main et l’on savait qu’une bonne expédition pouvait ramener de cinq à six cents esclaves. Le plus souvent les chasseurs opéraient, en toute quiétude, dans la région même du Darfur, plus particulièrement au sud et au sud-ouest. D’autres se risquaient beaucoup plus loin et l’on parle d’hommes qui demeurèrent six mois en route avant de renoncer, ayant atteint un fleuve qu’ils n’osèrent

franchir 110 .

Les rois noirs et leurs guerriers

Dans les royaumes islamiques du Soudan, sous les bannières des chefs de guerre et des rois eux-mêmes, les chasses aux esclaves mobilisaient aussi, chaque saison, de forts partis de cavaliers. Ils envoyaient d’abord des éclaireurs pour voir si les habitants de tel ou tel village n’étaient pas sur leurs gardes et, le but de la razzia ainsi reconnu, partaient en troupes d’une bonne dizaine d’hommes, pas davantage 111 . Ils montaient des chameaux de race, s’approvisionnaient en eau, marchaient la nuit et arrivaient de jour afin d’enlever leur butin. Ils n’attaquaient pas volontiers de front et jamais ne s’attardaient à donner l’assaut aux fortins et aux cités mais, au-delà des terres de leur ethnie, allaient cerner au petit matin un village sans défense, pris par surprise sans aucune chance de réagir. Ils emmenaient les malheureux habitants en âge de servir, massacraient les faibles et les vieillards, et se retiraient aussitôt. Les razzias devinrent de plus en plus nécessaires et les captifs de plus en plus nombreux au fur et à mesure que les rois menaient des guerres de conquête plus agressives. Seules les ventes des captifs leur permettaient d’entretenir d’importantes forces armées car la cavalerie coûtait d’énormes sommes d’argent. Au Mali, au temps où Ibn Battuta visita le royaume, en 1352-1353, les quelque dix mille chevaux du roi valaient chacun cent mitkhâls d’or 112 . Ces chevaux ne supportaient pas le climat, souffraient de graves maladies, mouraient bien plus qu’en d’autres pays et devaient être renouvelés souvent, en général tous les deux ans. Très souvent les esclaves, les captifs donc, servaient de monnaie d’échange ; dans les années 1500, dans le Bornou, un cheval valait quinze ou vingt esclaves. Pour simplement répondre à ces besoins, les razzias portaient sur plusieurs milliers de captifs par an et le roi, effectivement, avait « comme principal revenu les incursions faites en pays infidèles pour ramasser des esclaves qui lui servaient d’une part à payer ses dettes aux marchands arabes et d’autre part à se ravitailler en chevaux 113 ». El-Bekri prétend que le roi du Ghana pouvait mettre en campagne deux cent mille guerriers, dont plus de quarante mille armés d’arcs et de flèches,

plus sa cavalerie. L’armée du Mali aurait compté cent mille hommes dont dix mille cavaliers. Plus tard, aux XIV e et XV e siècles, la traite fut très certainement l’une des activités majeures et l’une des principales ressources des formations politiques et militaires de la zone sahélo-soudanienne, en particulier dans le Tekrur, le Ghana et le Mali 114 . Les souverains passaient une bonne part de leur temps en des expéditions qui, plus que la conquête d’autres territoires et que l’anéantissement d’un rival, leur valaient de ramener des foules et des foules de nouveaux prisonniers. Ainsi pour Suleyman Dama, frère et successeur de Mansa Mousa roi du Mali, pour Sonni Ali qui conquit le Kabara, Tombouctou, Djenné et le Gurma 115 , pour l’askia Mohammed et pour Mohamed Benkan qui avait un tel goût pour ces longues aventures guerrières qu’il finit par lasser même ses fidèles. En 1558, l’askia Daud fit une longue incursion victorieuse dans le Mali et en revint accompagné de très nombreux esclaves, dont la fille du roi. C’est avec les hommes capturés en si grand nombre que Mohammed, fit, au Songhaï, peupler entièrement de nouveaux villages 116 . Les chroniques écrites par les Africains eux-mêmes abondent en ce sens et soulignent toute l’ampleur des captures et des profits. Le Tarikh es-Soudan rapporte qu’une seule campagne de l’askia Ismaïl, dans le Gurma 117 contre le chef Bakaboula, mit un tel nombre d’esclaves sur le marché de Gao que les prix s’effondrèrent : environ trois cents cauries, moins d’un mithkâl d’or, le sixième de l’ordinaire. Et le Tarikh el-Fettach affirme qu’il suffisait d’une expédition dans une des villes des Infidèles pour se procurer en un jour dix mille esclaves et même davantage. Et G. Kodjo de conclure que « c’est donc une véritable marée humaine qui inondait les Etats soudanais après une grande expédition au sein des populations animistes 118 ». Par les razzias et par les captures, le prince assure l’aisance et la paix sociale de son peuple. Il porte bonheur. El-Amin, l’un des askias du Songhaï (1549-1583), « égorgeait chaque jour huit têtes de bétail, quatre le matin et quatre le soir, dont il distribuait la viande aux nécessiteux en même temps que deux cent mille cauris. Il fit également don aux pauvres de mille vaches laitières dont il leur répartit le lait jusqu’au moment où Dieu fit cesser leurs maux ». Cela grâce aux expéditions « au cours desquelles Dieu lui fit acquérir de nombreuses richesses ». Au contraire, son successeur Dadoud ben

Mohammed Bano qui, lui, souffrait d’une terrible et détestable réputation de prince tyrannique, débauché, qui, disait-on, aimait à répandre le sang de ses proches et de ses courtisans, « ne fit aucune expédition, pas même une seule, et affaiblit ainsi ses sujets si bien qu’il faillit causer leur ruine 119 ». Pour laisser aux communautés ruinées, affaiblies et exsangues le temps de se reconstituer, de reconstruire leurs maisons et, surtout, de se repeupler, les guerriers ne revenaient pas attaquer les mêmes villages avant longtemps. Il leur fallait chercher fortune ailleurs, de plus en plus loin. Les trafiquants d’esclaves de Barisa, sur le fleuve Sénégal, mirent sur pied des expéditions d’une dizaine de jours pour aller razzier dans le Lamlam 120 distant de plus de deux cents kilomètres de leurs bases. Pendant très longtemps, ce pays fut une véritable réserve pour la chasse aux esclaves. Les hommes des oasis du Nord « y font des captifs en tout temps par toutes sortes de stratagèmes ; ils les emmènent dans leur pays et les vendent aux marchands par lots 121 ». Cependant, les populations trop souvent victimes se protégeaient mieux, construisaient des murs et des tours de guet, levaient même des milices. De telle sorte que cette escalade de la violence fit davantage accroître l’importance des troupes menées à l’attaque, provoquant l’émergence d’une société guerrière d’une redoutable efficacité et la fondation de puissants Etats, à l’origine chasseurs d’esclaves 122 . D’autre part, les entreprises plus risquées, hasardeuses et meurtrières, se soldaient parfois par de rudes échecs ; les assaillants y laissaient alors la vie ou, prisonniers de ceux qu’ils avaient pensé prendre et emmener, devenaient leurs esclaves. Une razzia de l’askia Ismaïl, en 1538, coûta la vie à neuf cents de ses cavaliers 123 . De plus, pour les guerriers eux-mêmes, le profit semblait maigre, l’affaire vraiment peu gratifiante ; ils ne trouvaient généralement pas grand-chose de valeur à piller et ne ramenaient que peu de butin en dehors des hommes et des femmes qui, traînés, enchaînés, parfaitement recensés, étaient tous remis sans faute au maître dès le retour. Aussi recrutait-on, pour ces razzias et ces chasses à l’homme, de moins en moins d’hommes libres et de plus en plus d’anciens esclaves ou même des captifs formés sur l’instant, armés en hâte, sommairement 124 . Ces esclaves-soldats, « esclaves du roi », ne l’étaient plus que de nom. Ils bénéficiaient vite de grandes faveurs et de conditions de vie particulières. Dès

que l’autorité du prince semblait faiblir, en périodes de troubles ou lorsque les soldes et les avantages s’amenuisaient, ils allaient d’eux-mêmes piller les villages des pauvres paysans, sujets paisibles et fidèles pourtant. Leur chef, le « général d’infanterie », était alors considéré comme un pseudo-prince, qui régnait sans aucune contrainte sur un fief, habité et cultivé par des hommes libres. Au Cayor (Sénégal), ce général était présent au conseil du roi. Le jour où il trahit, ce fut la fin de ce royaume 125 . Les Noirs esclaves ont, aux XII e , XIII e et XIV e siècles, joué un rôle capital dans les empires de Gao, du Mali et du Songhaï 126 . Et ce pendant très longtemps, jusqu’aux temps de la traite atlantique. Au Bénin, Etat esclavagiste entre tous, grand pourvoyeur de captifs pour les négriers d’Europe et d’Amérique, en 1778, le « capitaine général des guerres », nommé Jabou, possédait en propre plus de dix mille esclaves qu’il ne vendait jamais et, marchant au combat, en avait toujours cinq ou six mille sous son commandement 127 . Le développement des razzias, leur intensification, fut certainement pour beaucoup dans la fragilité et le caractère éphémère des Etats musulmans d’Afrique noire. Ces chevauchées provoquaient régulièrement la perte, à chaque fois, d’un certain nombre d’hommes, guerriers d’une part, paysans de l’autre. La disparition des femmes et des enfants dans les villages dévastés provoqua un fort dépeuplement de ces régions, qui, jusque-là, assuraient le ravitaillement des grands centres urbains. De plus, les survivants, craignant d’autres raids, fuyaient encore plus loin.

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AVENTURES ET TRAFICS

La quête de l’or. Musulmans et chrétiens

L’OR DU SOUDAN

Nos livres d’histoire ne disent que quelques mots de la traite des Noirs à travers le Sahara mais, en revanche, parlent volontiers des caravanes qui menaient l’or des « mines du Soudan », situées en fait dans les pays de la haute vallée du Sénégal et de ses affluents 128 , vers les ports du Maghreb où les chrétiens offraient en échange toutes sortes de produits. Les deux traites, celle de l’or et celle des hommes, furent toujours étroitement liées et il serait évidemment impossible de dire laquelle a précédé l’autre, a suscité les premières grandes entreprises, conquêtes, chasses aux marchés, circuits et réseaux, laquelle a provoqué le plus fort afflux de richesses. Les produits échangés variaient ici et là, les réseaux pouvaient ne pas toujours se recouper ou se confondre, mais les marchés demeuraient tous aux mains des mêmes peuples, dirigés par des hommes maîtres de quelques oasis du désert et de quelques cités du Soudan, carrefours des pistes caravanières qui devaient leur essor et leur richesse à l’une ou l’autre traite, parfois aux deux. Les musulmans, Berbères ou Arabo-Berbères associés aux souverains

des pays des Noirs, islamisés ou encore infidèles, avaient très tôt mis la main sur le négoce de l’or de ces mines d’Afrique, de très loin les plus riches de toutes celles régulièrement exploitées, les seules capables d’alimenter un important trafic dans tout l’Ancien Monde ; ils demeurèrent, pendant des siècles, les seuls grands pourvoyeurs d’or pour le monde méditerranéen et, aussi, les plus actifs marchands d’esclaves d’Afrique. Cependant, ces intermédiaires, les nomades du désert puis les marchands des villes, Berbères ou Maures puis Turcs, se montraient très exigeants, et la recherche des routes vers ces mines d’Afrique ou des marchés aux pays des Noirs où négocier à de meilleurs prix fut, pour les nations maritimes de la Méditerranée, les Italiens et les Ibériques surtout, une véritable obsession. Les grands négociants et les banquiers de Gênes, de Venise et de Florence, de Barcelone et de Séville, ont souvent lancé leurs associés ou leurs commis à la découverte des pistes et des oasis du désert. Ils s’informaient auprès des marchands dans les ports du Maghreb et pouvaient, parfois, interroger les caravaniers. En 1452, un Génois témoigna par-devant notaire qu’il avait rencontré à Oran un épicier maure qui fréquentait souvent les cités et les peuples des pays des Noirs. Mais nous n’avons aucun récit, même à l’état d’une mince ébauche, de l’aventure d’un homme parti à la découverte de l’Afrique d’au-delà du désert. Ne nous reste qu’une seule lettre, seule pièce à verser à ce dossier, vraiment très mince et, au total, décevante. Antonio Malfante, commis puis associé des Centurioni, grande compagnie marchande et bancaire de Gênes, avait séjourné dans tous les ports où l’on parlait des Africains et de l’or : à Majorque, à Malaga et à Honein. De là, en 1447, il se lança vers le sud et, par un hasard vraiment exceptionnel, une des lettres envoyées à ses patrons – celle écrite des oasis du Touat – nous est restée. Il y dit être mieux renseigné sur la route à suivre et sur la distance ou le temps qui le séparent encore de ces villes fabuleuses où l’on trouve de l’or sur les marchés. Il affirme pouvoir aller plus loin. Mais ensuite, nulle nouvelle. Au- delà du Touat, rien de lui, aucun signe, du moins pour nous aujourd’hui. A-t- il échoué ? Tué en route ou fait prisonnier par des brigands, par des hommes appliqués à défendre le secret des mines et des transactions ? Egaré, mort de soif ? D’autres lettres de sa main, écrites plus tard, plus loin, se sont-elles perdues ? Non archivées ou détruites au cours des temps ? Celle-ci, rédigée

en 1447, ne fut pas du tout conservée à dessein, dans un dossier adéquat, et n’a été découverte, dans les fonds de l’Archivio di Stato de Gênes, que par un heureux coup du sort 129 . Tous ont échoué et il semble bien que les princes, les édiles municipaux et les hommes d’affaires aient perdu tout espoir d’atteindre directement ces mines ou même les postes de traite très proches. Les réseaux du commerce de l’or du Soudan furent découverts par une autre approche, toute différente. Ce sont les Portugais qui, allant de plus en plus loin vers le sud le long des côtes atlantiques du Maroc, de la Mauritanie puis de l’Afrique noire, se sont trouvés au contact des Berbères du Sahara et, dans un second temps, des Noirs de la brousse, les uns et les autres caravaniers bien au fait de ces trafics. Les toutes premières expéditions le long des côtes de l’Afrique occidentale, à l’initiative d’Henri le Navigateur, ne cherchaient certainement ni à contourner le continent africain par le sud ni à atteindre les Indes lointaines, mais à reconnaître des ports ou des marchés d’où elles pourraient ramener de l’or. En tout cas, la capture ou plutôt le détournement des circuits transsahariens, aux mains des tribus nomades, s’est d’abord amorcé, en 1461, par la construction d’un château royal à Arguin, site découvert et reconnu dès 1444, où les navigateurs trouvèrent une île où « en beaucoup d’endroits, de l’eau douce naît dans le sable ». C’est alors que des trafiquants caravaniers, que les Portugais qualifiaient communément et globalement d’« Arabes », abandonnèrent à Ouadane 130 leur piste habituelle qui, des pays du Sénégal ou du Niger, allaient plein nord vers le Maroc, pour gagner vers l’ouest ce rivage quasi inconnu d’eux et y apporter d’importants charge ments de poudre d’or (tibar ou auri tiberi) ; ils recevaient en échange du blé, des manteaux blancs et des burnous. Les capitaines d’aventure de l’infant du Portugal échouèrent dans leurs tentatives de remonter le fleuve Sénégal mais, à une date qu’aucun texte ne permet de préciser, avant 1450 toutefois, ils reconnurent l’embouchure de la Gambie et se hasardèrent à en explorer le cours sur leurs caravelles et sur des embarcations encore plus légères. Ce qu’ils ont écrit alors est perdu et le premier récit qui nous soit parvenu est celui du Vénitien Cà da Mosto qui, quelques années plus tard, en 1455 et 1456, fit en leur compagnie deux voyages au long de la côte d’Afrique et explora le fleuve Gambie jusqu’à un

poste de traite improvisé : « Nous sommes restés là pendant quinze jours et de très nombreux Noirs, des deux rives de la rivière, sont venus dans nos vaisseaux, les uns pour simplement nous observer, les autres pour nous vendre quelques produits ou des anneaux d’or et de l’ivoire. Ils apportaient des étoffes de coton, des vêtements tissés à leur façon, les uns blancs, les autres à raies blanches et bleues, ou rouges, blanches et bleues, très bien faits. Ils nous présentaient aussi des singes et des babouins, des grands et des petits, qui sont très communs dans ces pays. Nous échangions cela contre des objets de faible valeur. Ils nous offraient du musc, pour presque rien… et des fruits de toutes sortes dont des petites dattes sauvages, pas très bonnes 131 . » Diego Gomes, agent du roi de Portugal qui, lui aussi, explora par deux fois la Gambie (en 1456 et en 1458), est remonté plus en amont et s’est trouvé en contact avec des hommes, marchands ou officiers des chefs de ce pays, qui lui cédèrent enfin de l’or en bonne quantité : « Nous vîmes des hommes ; nous allâmes vers eux et nous fîmes la paix avec ces gens dont le chef s’appelait Farisungul, grand prince de ces Noirs. Et là, on échangea le poids d’or contre nos marchandises, à savoir des étoffes et des manilles [bracelets de cuivre] 132 . » Les Portugais s’établirent à Cantor, grand port fluvial et centre de foires, où les Mandingues du Bambouk leur apportaient l’or des mines, au prix de voyages de cinq à six mois, aller et retour, à travers le désert. « Ces marchands sont experts en toutes choses. Les bras de leurs balances, légères mais très précises, très belles à voir, sont en argent et les cordes en soie tressée. Ils portent aussi avec eux de petits écritoires en cuir non poli et dans les tiroirs, ils ont les poids, en cuivre, en forme de dés 133 . » Ils échangeaient leur poudre d’or contre des objets en cuivre, des chaudrons, des manilles, des bassins pour faire la barbe et de petites théières, des cotonnades et des pièces de toile, des perles de verre et de corail, des coquillages, des parasols. En 1471, deux chevaliers, capitaines de caravelles armées à Lisbonne, atteignaient, bien plus au sud, une côte où les marchands apportaient l’or d’autres mines, dispersées dans de vastes régions, certaines proches du littoral, d’autres situées loin dans l’intérieur, jusque vers la Haute-Volta. Après un premier échec dû aux intempéries, aux attaques des pirates et, plus encore peut-être, à celles suscitées par les trafiquants du pays qui craignaient

de voir leur monopole battu en brèche, le roi de Portugal fit, en 1482, construire de toutes pièces une énorme forteresse. Neuf gros navires, non des galères d’exploration mais de lourdes nefs, amenèrent d’Europe des gens d’armes, une compagnie de cent maçons et charpentiers, des blocs de pierre taillés prêts pour la pose et des tuiles déjà cuites. Sorti de terre en quelques semaines, ce « château », baptisé Saõ Jorge de la Mina, reçut le statut de cité, preuve d’un peuplement déjà notable. Ce fut, jusqu’à la découverte des mines d’Amérique, le principal centre d’approvisionnement des Ibériques en métal précieux 134 .

SOFALA ET LE MONOMATAPA

L’histoire veut que, aussitôt doublé le cap de Bonne-Espérance, les navigateurs portugais, remontant vers le nord le long des côtes de l’Afrique orientale, aient, avant toute autre entreprise, cherché le plus sûr et le plus court moyen d’atteindre l’Inde, marché fabuleux des épices, interdit jusqu’alors aux marchands chrétiens. Ce n’est certes pas totalement inexact :

une de leurs premières démarches, aussitôt couronnée de succès, fut de se mettre en quête d’un pilote « arabe » qui les y conduise. Mais cette route maritime des Indes, route exclusivement chrétienne et dès lors contrôlée par les Occidentaux, et le commerce du poivre ou autres drogues ou condiments accaparent trop souvent l’attention, tant dans les manuels où il faut toujours simplifier que sous la plume des auteurs qui privilégient la recherche des profits et la course aux produits exotiques. Il est clair que d’autres préoccupations soutenaient ces entreprises : aller combattre les Turcs dans ces mers d’Orient comme le faisaient les Espagnols dans la Méditerranée et aussi percer les mystères des mines d’or de l’Afrique orientale, objets, depuis les temps bibliques, depuis le roi Salomon et la reine de Saba, de tant d’histoires merveilleuses, de légendes, de fables. Leurs capitaines ne songeaient pas qu’aux Indes ; mettre la main sur les marchés et les voies caravanières de l’or puis de l’ivoire en Afrique les préoccupait tout autant. Les routes vers les côtes du Gujarat et de Malabar parfaitement reconnues et balisées, ce fut, chaque saison ou presque, le but de plusieurs expéditions, non de simples reconnaissances mais de véritables conquêtes, appuyées par de fortes flottes et armées.

Là, comme dans l’Afrique occidentale, les maîtres de tous les échanges, notamment du trafic de l’or amené par les caravanes formées dans les pays des mines très loin dans l’intérieur, étaient depuis plusieurs siècles déjà les musulmans des comptoirs de la côte 135 . Girolamo Sernigi, marchand italien qui accompagna Vasco de Gama, décrit, à l’embouchure du rio dos Bons Sinaes 136 , le 14 janvier 1498, un grand village habité par des Noirs qui, dit-il, sont soumis aux Maures. Et de s’émerveiller car « l’on trouve là d’immenses quantités d’or ». Dans le même secteur, la ville de Sofala, visitée par Francanzano de Montalboddo (Paesi novamenti ritrovati, 1500-1501), est « peuplée de Maures et l’or vient des montagnes, d’un autre peuple qui n’est pas maure. Ces hommes-là ont des corps petits et forts et l’on dit qu’ils sont cruels, qu’ils mangent ceux contre qui ils sont en guerre et que les vaches du roi portent des colliers d’or massif autour de leur cou ». Sur les mines, on ne savait rien encore de très précis ; marins et marchands restaient sur leur faim : « On leur a posé beaucoup de questions sur l’affaire de la mine de Ceffalla [Sofala] mais il y a en ce moment la guerre et c’est pourquoi il ne vient pas d’or de cette mine. On nous affirme que les années précédentes, les navires de La Mecque et de Zidem [Djedda] et de plusieurs autres contrées avaient emporté, de cette mine, de l’or pour une valeur de deux millions de belles pièces. Il y a des livres et des récits qui disent que c’est de cette mine que le roi Salomon venait chercher tant d’or tous les trois ans 137 . » Depuis de longues années, les navires d’Ormuz ou d’Aden et ceux partis des comptoirs musulmans de la côte africaine, plus au nord, de Kilwa, de Malinde et de Mombasa, allaient porter à Sofala des étoffes de coton et de soie que les marchands échangeaient, avec des « Maures » venus de l’intérieur, contre de l’or, « sans rien peser ni mesurer ». Les Portugais apprirent à connaître les noms et la situation des pays miniers ; ils se sont renseignés sur la façon dont ces « Maures » et leurs associés des royaumes des Noirs menaient leurs négoces et ont, peu à peu, réussi tant bien que mal à identifier des groupes de gisements miniers : ceux de Manica, dans le pays de Matonica, dans une vallée entourée de hautes montagnes couvertes de neige, où vivait le peuple des Botongas ; d’autres, moins bien connus, semble-t-il, situés à un mois de marche de la côte, où l’or se trouvait soit en filons dans la pierre, soit dans les lits des torrents ; enfin ceux du district nommé Taroa, du

royaume de Boutona, les plus anciens, situés, disait-on, au centre d’une forteresse remarquable, à cent soixante-dix lieues de Sofala 138 . En 1506, Pedro de Anaia, au commandement d’une puissante flotte armée à Lisbonne, s’empara de Sofala où les Portugais ont aussitôt construit une magnifique forteresse, en tous points semblable, un quart de siècle donc après qu’ils se furent établis dans leur « château » de Saõ Jorge de la Mina sur la côte d’Afrique occidentale.

LE COMMERCE MUET

A la quête de l’or, les premiers chrétiens, en fait les Portugais, ne sont arrivés que quelque six ou sept siècles après les musulmans et, sauf à Sofala et dans le royaume du Monotapa 138 , n’ont eu nulle part accès aux premiers approvisionnements. Pourtant, maîtres de ces trafics de l’or et intermédiaires obligés, ni les trafiquants caravaniers ni les rois des pays du Soudan ne contrôlaient directement les mines d’or. Ils avaient, instruits par plusieurs tentatives malheureuses, renoncé à conquérir ces terres et même à convertir les indigènes. Le sultan du Caire et ses conseillers en rêvaient, s’étonnaient de cette sorte d’impuissance à pousser plus loin, mais ils apprirent des rois, notamment de Mansa Mousa, roi du Mali, « que l’on savait bien que, si l’on s’emparait de l’une des villes de l’or et si l’on y diffusait l’appel à la prière, cela ne pouvait que raréfier l’or jusqu’à faire tomber la production à rien. Ainsi, quand le fait fut confirmé, ont-ils maintenu ce pays dans les mains de ses habitants païens et se contentèrent-ils de la soumission de ces derniers et des charges d’or qu’ils leur imposaient ». La quête du métal était, disait-on à tous les échos, étroitement liée à l’animisme et à la fécondité de la terre. Pour l’or, comme pour les plantes, tout dépendait du respect des rites. Intervenir était risquer de tout perdre 139 . Pour les souverains, leurs conseillers et officiers, les profits furent, pendant de longs siècles, considérables. Rien ne leur échappait et ils tiraient profit de tout. Dans le Mali, « si l’on découvre, dans n’importe quelle mine du royaume, de l’or natif, le roi met la main dessus : il ne laisse à ses sujets que la poudre d’or. Sans cela, il y aurait trop d’or sur le marché, et il risquerait de

se déprécier. Les pépites d’or pèsent de une once à une livre. On dit que le roi en possède un lingot gros comme un rocher 140 ». Les habitants du Caire et, après eux, les chroniqueurs et historiens s’émerveillaient des lourdes pommes d’or fixées aux cannes que portaient les Noirs de la suite de Mousa lors de son pèlerinage à La Mecque. Les voyageurs rapportaient quelques récits fabuleux, parlaient de blocs d’or pur placés sur le seuil du palais. Une des figurines de la carte catalane d’Angelino Dulcert, datée de 1339, montre le Rex Melly, roi du Mali, enturbanné et barbu, vêtu d’un ample habit blanc, assis sur un trône garni de coussins, portant couronne et tenant son sceptre royal à la main. La figurine est assortie d’une légende : « Iste rex saracenus dominatur tera arenosa et habet minerias auro in maxima habundancia. » Un peu plus tard, l’Atlas catalan (1375) lui donne toujours un trône, une couronne fleurdelisée, et lui fait porter en main une grosse pépite d’or. Diego Gomes qui, en 1480, rédige le récit de ses voyages accomplis plus d’une vingtaine d’années auparavant, dit bien que les Noirs venus porter leur or à Cantor lui ont abondamment parlé de l’incroyable fortune du roi du Mali.

« Ils m’ont dit qu’il était le maître de toutes les mines et qu’il avait, devant la

porte de sa maison, un bloc d’or, tel qu’il avait été créé au sein de la terre, et n’avait jamais été exposé au feu ; un bloc si gros que vingt hommes auraient pu à peine le porter et c’est à ce bloc que le roi attachait toujours son cheval. Il disait qu’il le gardait non à cause de sa valeur mais à cause de sa taille merveilleuse, vraiment admirable. Ils me dirent aussi que les nobles de sa cour portaient des anneaux d’or à leurs narines et à leurs oreilles 141 . » Les marchands allaient jusqu’aux approches des Noirs dans les régions aurifères. De Sijilmasa, le voyage durait trois mois à l’aller et seulement un mois et demi, parfois moins, au retour car ils apportaient des marchandises infiniment plus volumineuses, plus lourdes même que l’or qu’ils ramenaient.

« La valeur des charges de trente chameaux équivaut, en poudre d’or, au seul

contenu d’un sac. Celui qui se rend là-bas avec trente charges, en revient avec seulement trois ou deux, dont une pour lui et une pour l’eau 142 . » Dans les pays des mines, les transactions, le « commerce muet » dont parlent les géographes et les voyageurs, jusque chez les chrétiens mêmes, n’avait sans doute pas évolué depuis des siècles et se réduisait à une sorte de troc très primitif, incertain, où les hommes des deux parties ne se parlaient pas, ne se

voyaient même peut-être pas. « Reclus de fatigue, les caravaniers avancent dans leur voyage jusqu’au lieu de rencontre avec les propriétaires de l’or. Arrivés, ils frappent alors sur d’énormes tambours apportés avec eux. Le bruit est entendu d’un coin de l’horizon à l’autre dans ce pays des Sûdân 143 . »« Il est une ligne de démarcation que ne franchit pas celui qui se rend là. Les marchands vont jusqu’à cette ligne, y déposent leurs marchandises et se retirent. Alors ces Sûdân viennent avec leur or, qu’ils déposent, et se retirent à leur tour. Les marchands approchent de nouveau et, s’ils sont d’accord, prennent la poudre d’or. Sinon, il s’en retournent. Alors les Sûdân reviennent, augmentent la quantité d’or, et ainsi autant de fois, jusqu’à la conclusion de la vente, tout comme font les marchands de girofle avec les producteurs 144 . » L’allusion, chez cet auteur du X e siècle, au commerce des clous de girofles, vraisemblablement en Orient, montre que ce type de transactions entre les négociants étrangers et les Noirs qui ne tenaient pas à se faire connaître n’était pas du tout exceptionnel. Aussi ce pays de l’or est-il demeuré, trois cents ans plus tard, encore un mystère : « On agit ainsi parce que les gens du pays se terrent dans des lieux souterrains et dans des caves, tous nus, sans le moindre vêtement, comme des animaux. Bien plus, ils ne permettent pas à un marchand de les voir… On ne sait ce qu’il y a au-delà de ces régions. Je pense que, là, il n’y a plus d’animaux, à cause de l’intensité de la chaleur 145 . »

Les marchands d’esclaves

L’or et les esclaves : ces deux négoces d’Afrique ont fait la fortune des caravaniers et des trafiquants. Pourtant, sur le plan humain, les deux traites n’étaient en rien comparables : pour l’une, commerce muet, approches sans heurts, marchandises inertes et faibles escortes ; pour l’autre, guerres et violences, misères et souffrances. De plus, pour l’or, les lieux de production et d’échanges se limitaient à quelques régions parfaitement circonscrites ; les routes, peu nombreuses, ne conduisaient qu’à quelques villes marchandes, tandis que la chasse et le trafic des Noirs sévissaient dans tous les pays d’au- delà du Sahara, de la côte atlantique à celles d’Orient sans exception. Aucun

pays, aucun peuple ne fut épargné. C’était une mise en coupe réglée d’une effrayante ampleur. Dès les années 800, les esclaves razziés ou achetés en Afrique noire furent de plus en plus nombreux sur les marchés de l’Islam. Ce misérable négoce l’emportait déjà de très loin sur celui des Blancs d’Europe ou d’Asie et prit très vite l’allure d’un trafic routinier aux mains soit des Arabes et des Berbères, maîtres des comptoirs et des oasis, soit des Noirs eux-mêmes, rois et chefs de tribus islamisés ou demeurés « païens ».

ARABES DANS LA MER ROUGE

Les hommes d’Arabie, du Hedjaz et du Yémen puis ceux d’Oman d’une part, de Bassorah et de Bagdad de l’autre, furent très tôt en contact direct avec les Noirs d’Ethiopie et de Nubie. Familiers des côtes et des ancrages, bien informés des ressources en hommes de l’arrière-pays, ils n’ont éprouvé aucune difficulté à maintenir de bonnes relations avec les chasseurs d’hommes ou les courtiers qui, aventurés dans les pays des Noirs, se sont peu à peu solidement implantés, jusqu’à fonder de véritables Etats esclavagistes, à l’abri de toute rébellion. Les musulmans de la côte contrôlaient ainsi de nombreux postes de traite tout près des territoires de chasse. Ils ont constamment assuré, sans trop de frais ou d’aléas, les transports de captifs sur de nombreuses pistes caravanières vers leurs comptoirs et leurs entrepôts. La mer ne fut jamais un obstacle et la traversée n’exigeait ni de longs préparatifs ni de grands chantiers de construction ou d’armement. Dans les premiers temps, les trafiquants d’esclaves, gens de la côte ou d’une tribu alliée, ne furent que de sordides touche-à-tout, hommes de sac et de corde, en quête de la moindre occasion de gagner un peu plus :

boutiquiers, charlatans, fabricants et vendeurs d’amulettes, bonimenteurs à demi sorciers ou entremetteurs de mariages et maîtres d’école. Leurs entreprises se limitaient à peu de chose : ils achetaient des bêtes de somme et du beurre dans les campagnes proches de la rive gauche du Nil. De là, montés sur des ânes, portant avec eux quelques pièces de cotonnades, leur seule monnaie, ils allaient traiter et échanger leurs étoffes contre des hommes et des femmes captifs sur des marchés situés sur le plateau, à seulement plusieurs jours de marche. Leur monture valait alors un ou deux esclaves

noirs et leur chargement trois autres. Les grands marchands, les ghellabas, ne se sont imposés que dans un second temps, une fois les pistes reconnues. Ceux-là comptaient vraiment, disposant de toutes sortes de relations et pesant même sur les décisions politiques dans les comptoirs de la côte ou du fleuve, de plus en plus actifs au cours des temps, gens de bien, notables, parfaitement insérés et respectés dans leurs communautés et leurs cités. Un bon nombre se disaient religieux, fakis, « qui regardaient la traite des nègres comme un accessoire ordinaire de leurs attributions ». Ils entretenaient des agents ou des commis dans plusieurs lieux de chasse ou de traite et ces négoces, pour le compte donc des Arabes des comptoirs et de leurs associés, couvraient, en Abyssinie et jusqu’en Nubie, de vastes territoires, très divers et très éloignés les uns des autres 146 .

AVENTURIERS, FUGITIFS, HÉRÉTIQUES

Partout ailleurs, tant en Afrique orientale sur la côte de l’océan Indien qu’au-delà du Sahara, chez les peuples du Soudan séparés des grands marchés par d’infinies distances, incertitudes et grands périls, ni les Arabes d’Arabie et les Egyptiens ni, tout à l’ouest, les Marocains, tous principaux demandeurs pourtant, ne s’engagèrent vraiment dans la traite. Les raids guerriers, dans les premiers temps de l’Islam, sous la conduite d’officiers des sultans, raids partis du Caire pour remonter le Nil vers les cours supérieurs du fleuve, ou de Kairouan vers le Fezzan et le lac Tchad, ne furent suivis d’expéditions marchandes d’aucune sorte. Les troupes revenaient chargées de butin et de captifs mais leurs chefs, ensuite, ne se hasardaient plus dans l’aventure et les grands marchands, hommes de riches familles et de clans puissants, solidement établis dans les métropoles, restaient sur une prudente réserve, attendant plutôt que d’autres viennent présenter leurs prises sur leurs marchés. Vite, ont pris le relais des hommes de terrain, familiers des lieux, des populations et des chefs de tribus. Marchands d’esclaves plus que d’épices ou de soieries, marchands, pourrait-on dire, de second rang, c’étaient non pas vraiment des réprouvés mais tout de même des étrangers, en tout cas des hommes qui ne s’inscrivaient pas dans l’aristocratie de la ville et n’y avaient pas de répondants.

A l’est, ils ont, sur la côte de l’océan Indien jusque très loin vers le sud, fondé des établissements face à des peuples inconnus, le plus souvent hostiles. A l’ouest, dans le désert, d’autres ont construit de nouvelles cités, là aussi dans des conditions très difficiles. Aussi voit-on que les comptoirs maritimes, que les villes des oasis et les villes du Soudan, toutes engagées dans la traite des Noirs, furent dès le début, pour les marchés les plus actifs, peuplés d’exilés et de fugitifs, de rebelles ou d’hérétiques, non tous victimes de terribles persécutions, massacres et pogroms, mais tous anxieux de vivre et de s’administrer selon leurs lois religieuses et sociales, sans subir de pressions ou d’ostracismes. Ces rebelles, hérétiques ou marginaux, furent de tout temps très nombreux : dans l’Orient islamique, aux guerres entre descendants des premiers califes, le plus souvent entre tribus ou ethnies, puis aux guerres de succession et aux guerres civiles entre dynasties, se sont ajoutées les graves querelles religieuses entre les sunnites, les chiites, et les adeptes de plusieurs doctrines ou sectes. Ce qui ne pouvait manquer de provoquer migrations de tribus et de peuples : d’abord, dans les toutes premières années, exodes des chefs de clans et des chefs religieux, puis, plus tard, fuites des rebelles qui refusaient de se soumettre aux califes omeyyades de Damas. Exodes ensuite des Omeyyades, poursuivis par les Abbassides nouveaux maîtres du califat en 750, puis des Kharidjites, réputés hérétiques.

L’Afrique orientale

Loin des bases de départ, au terme d’une navigation plus aléatoire et régulièrement soumise aux grands vents, les comptoirs de l’océan Indien connurent des jours plus incertains que ceux de la mer Rouge. Ils se heurtaient à des populations résolument agressives, de triste réputation, accusées de toutes sortes de méfaits et même de cannibalisme. Au nord, c’était la terre des Barbar, ancêtres des Somalis, et l’on disait que, si un navire faisait naufrage sur cette côte des Berbera, la plus dangereuse de toutes en Afrique, les indigènes s’emparaient des marins et les faisaient aussitôt castrer. Plus au sud, au-delà de Mogasdiscio et jusqu’à ce qui sera plus tard le Mozambique, était le pays des Zendjs. Le mot, d’usage très ancien, se trouve déjà dans Pline et dans le célèbre Périple de la mer Erythrée 147 , puis dans Ptolémée. Il fut, tout au cours des temps, largement adopté par tous les

écrivains arabes ou persans, tout d’abord pour désigner les esclaves noirs qu’ils savaient venir de ce pays, puis, peu à peu, pour tous les peuples de l’arrière-pays, face à leurs comptoirs. Les premiers immigrants, fugitifs ou en tout cas exilés, venus de plusieurs pays du monde musulman, ne parlaient pas tous la même langue, ne pratiquaient pas tout à fait la même religion et, dans la vie domestique comme dans la vie publique, ne respectaient pas forcément les mêmes usages. Certains furent très mal accueillis, tenus pour indésirables, refoulés même par ceux qui étaient déjà en place. Ils reprirent donc la mer pour chercher une autre fortune plus loin, plus au sud. Il arrivait aussi, à l’inverse, qu’une nouvelle vague chasse la précédente et la contraigne à se mêler, dans l’arrière-pays, aux tribus indigènes. Les origines de tous ces établissements demeurent incertaines. Les chroniques, écrites à partir de traditions orales, font naturellement une large place aux récits légendaires ; aucune n’est exempte de confusions et de lacunes. Il semble bien que les discordances, les anachronismes surtout, et la multiplicité des indications parfois contradictoires, témoignent en fait de plusieurs vagues d’immigration, séparées sans doute par de longues périodes mais que les auteurs de ces récits n’ont pas su démêler et ont fini par confondre les unes aux autres. Une certitude pourtant : les premiers colons n’étaient ni des marins ni des marchands aux fortunes bien assurées, solidement implantés dans leurs cités d’origine, en Arabie ou en Irak, hommes de bons négoces occupés à établir des succursales ou des correspondants sur des rives quasi inconnues. Ces gens-là, ou plutôt leurs parents et leurs commis, bons connaisseurs depuis longtemps des routes et des marchés, ne se hasardaient pas tous en mer et ceux qui s’y risquaient ne faisaient en chaque ancrage, dans chacune des îles d’accès aisé, que de courtes escales, le temps de charger et décharger ou, tout au plus, d’attendre l’arrivée d’une caravane annoncée. Les califes, les Omeyyades de Damas puis surtout les Abbassides de Bagdad, ont certainement tenté de mettre sur pied et de contrôler de vastes opérations de colonisation tout au long de cette côte de l’océan Indien. Abd al-Malik ibn Marwan 148 aurait fait armer plusieurs navires pour conduire des hommes, originaires de Syrie ou d’Arabie, en particulier des membres de la

tribu des Banu Minana descendants de Mecquois, à Pate, Malinde, Zanzibar, Mombasa, dans les îles Lamu et Kilwa. Un autre texte cite même une dizaine d’autres sites, très dispersés, nombre d’entre eux non vraiment identifiés. Plus tard, les Abbassides, peu assurés de la fidélité de ces Arabes, premiers colons, ont favorisé les Persans. En 766-767, al-Mansur, deuxième calife abbasside de 754 à 775, fondateur de Bagdad, mit sur pied une nouvelle expédition vers ces mêmes comptoirs et Harun al-Rashid (786-809) révoqua les gouverneurs en place dans plusieurs postes pour en nommer d’autres, notamment à Mombasa, Pemba et dans les îles Baju 149 . Une chronique fait alors état, de Mogadiscio jusqu’à Kilwa, de colonies d’hommes venus de Shiraz 150 . Ces textes, tous imparfaits, peu explicites, tous suscités par le pouvoir en place pour revendiquer des actions qui n’ont sans doute pas connu une telle importance, suggèrent tout de même l’existence d’une longue suite d’établissements tant sur la côte des Somalis que sur celle des Zendjs, jusqu’à Kilwa tout au moins. Ce n’était sans doute que fort peu de chose, de simples comptoirs, embarcadères surtout, peu peuplés, sans grande activité marchande. On doit imaginer que certains noms, plus jamais cités par la suite, n’étaient rien d’autre que ceux d’ancrages d’un seul jour, noms ramenés par des marins au retour d’une aventure sans lendemain et vite oubliés. Toujours est-il qu’en 846 encore l’implantation musulmane sur ces rivages semble précaire, nullement digne de retenir l’attention des officiers du calife qui décrivent le système des postes militaires et des forteresses dont ils ont, depuis Médine, la garde : ils ne parlent absolument pas de la côte d’Afrique. En fait, comme en bien d’autres temps et en de nombreux pays, la plupart de ces établissements d’outre-mer, très modestes certainement aux tout débuts, furent fondés non par des colons choisis par les califes ou les émirs lors de grandes expéditions supportées par l’Etat, mais en plusieurs étapes, au long de plusieurs siècles, par des proscrits qui ne pouvaient certainement compter sur une aide quelconque mais se savaient engagés, désespérés sans doute, dans une aventure incertaine. Ces hommes arrivaient rarement accompagnés de leurs familles. Les chroniques des comptoirs et celles, plus générales, des pays d’islam, œuvres de savants et d’érudits, les trésors monétaires et les frappes des pièces, puis les vestiges mis à jour lors des campagnes de fouilles suggèrent

une chronologie incertaine sans doute en plusieurs points mais, malgré tout, suffisante pour évoquer la diversité de ces vagues d’immigration :

– Dans les années en 695 ou 697, années mêmes où le calife Abd al-Malik

ibn Marwan faisait rassembler des colons pour les établir en Afrique, plusieurs de ses ennemis, princes musulmans rebelles, au lendemain d’une

rude défaite infligée par les armées califales, y auraient à leur tour débarqué, entraînant avec eux un groupe de partisans.

– En 739, ce furent des Arabes, que l’on dit chiites de la secte Emozéide ou Zaydite, chassés de chez eux.

– En 767, des Arabes venus, ceux-là, du golfe Persique.

– En 920, « un grand nombre d’hommes, d’une tribu voisine de la ville

d’El-Haza, sur le golfe Persique aux environs de Bahrein, s’embarquèrent sur trois navires, sous la conduite de sept frères qui fuyaient les persécutions du sultan de cette ville 151 ». Mais, pour d’autres, ces « Arabes » étaient en fait des Persans et, pour d’autres encore, des Quarmates persécutés par les Abbassides 152 .

Il semble que Mogadiscio et d’autres établissements de la côte des Somalis n’aient été que la première étape dans le cours de plusieurs émigrations appelées à chercher aventure bien plus loin et qui furent, elles aussi, aux origines d’un fort développement de la traite des Noirs, dans des régions situées bien plus au sud, demeurées plus ou moins inconnues, en tout cas jusque-là épargnées. La Chronique de Kilwa dit qu’aux environs de l’an 400 de l’hégire (1022), à la mort de Hacen, roi « maure » de Shiraz en Perse, six de ses sept fils nés d’une mère noble, d’une illustre famille de Perse, chassèrent le septième fils, Ali, fils d’une esclave abyssine. Ali s’embarqua de l’île d’Ormuz avec toute sa famille, sur deux navires. Ils abordèrent d’abord à Mogadiscio puis à Brava ; mécontents, déçus de ne pouvoir se faire accepter, ou de ne pas être les seuls maîtres, ils mirent à la voile vers le sud et auraient alors trouvé Kilwa sur leur route. Ils achetèrent le terrain, donnèrent en paiement des lots d’étoffes, exigèrent que les hommes qui l’habitaient déjà, musulmans arrivés plus tôt ou indigènes on ne sait trop, aillent s’établir dans l’intérieur des terres. Ils dressèrent des fortifications pour se protéger des Cafres, « en particulier des guerriers des îles Songo et

Changa 153 dont la domination s’étendait jusqu’à Monpana, distante de Kilwa d’environ vingt lieues 154 ». Les généalogie et chronologie des sultans de Kilwa confirment cette double migration : les Shirazi de Perse se seraient effectivement d’abord installés, pendant un certain temps, sur la côte de Bayadir, en Somalie, avant d’aller à Kilwa 155 . Par ailleurs, certaines chroniques rapportent que d’autres colons venus de Shiraz ont, au IX e siècle, occupé l’île de Manda et d’autres encore celle de Changa, dans l’archipel de Lamu. Plus au sud encore, ce fut l’aventure. La première colonisation aurait été le fait ni des Arabes ni des Persans mais des musulmans de l’Inde. Une tradition, solidement ancrée et reprise par plusieurs historiens, veut que, dans l’île de Zanzibar et sur la côte proche, se fût d’abord établi le peuple islamisé des Debuli. Le nom viendrait du port de Daybul, en Inde, près de l’embouchure de l’Indus, région conquise par les musulmans dans les années 711-712. Mais ces hommes n’étaient certainement pas nombreux et, par la suite, on en perd la trace. Tout porte à croire que sont ensuite venus régulièrement, chaque saison, et cette fois du nord, soit directement d’Arabie ou de Perse par une traversée hasardeuse, soit en longeant la côte des Zendjs, les trafiquants en tous genres et les véritables chasseurs d’esclaves. Ces comptoirs maritimes furent presque tous, comme ceux de la mer Rouge avant eux, établis sur une île séparée du continent par un bras de mer ou par un isthme facile à défendre. Ainsi Mombasa, Manda, l’archipel des Lahu, Kiswayu dans l’île Baju, au nord de l’île de Pate, les îles de Pemba et de Zanzibar. « Nous arrivâmes à Mombasa, grande île et qui n’a pas d’arrière-pays. Les habitants n’ont pas de céréales, ils les importent donc des Swahili. Leur nourriture se compose principalement de bananes et de poissons. Leurs mosquées sont en bois, très solidement édifiées 156 . » Le premier site de Kilwa, dit Kilwa Kisiwani, se trouvait dans une île, face à de grands marais parfaitement impénétrables ; ce qui obligeait, pour atteindre véritablement la terre ferme, à de très longs détours. Le second site, sur le continent, Kilwa Kivinje, ne fut occupé régulièrement qu’à partir du XVIII e siècle 157 . Le Roteiro de Lisboa a Goa, de Joaõ de Castro (1538), illustre le port de Mozambique par un rapide dessin : une baie bien fermée, protégée par deux cordons littoraux ne permettant que trois étroits passages ; dans la

baie, deux îlots portant chacun un fort ; sur le littoral du la terre ferme, des rangées d’arbres, une chèvre, un éléphant, une factorerie, un bâtiment allongé qui sert d’entrepôt pour les marchandises et les esclaves 158 . Les pionniers puis, bien plus tard encore, les colons ancrés sur les îles et les anses de la côte exposées à tant de hasards n’ont cessé de se protéger, de craindre aussi bien les peuples des terres d’alentour que les brigands de mer, pirates redoutables, formés en fortes compagnies de plusieurs centaines d’hommes, venus parfois de très loin, de l’Inde même. La situation exacte de Qembalu, centre de forte traite pour les esclaves et pour l’ivoire, n’est pas vraiment connue mais l’on sait que cette ville, entourée d’une imposante muraille, se dressait « au centre d’un estuaire comme un château » et qu’elle fut, à plusieurs reprises, attaquée en force par les peuples de l’intérieur et aussi par des « peuples de la mer » qui razziaient l’ivoire, les écailles de tortue, les peaux de panthère et l’ambre gris pour les vendre en Chine. Sur le chemin, ils avaient pillé des îles, à six jours de mer de là, sans doute les Comores ou Kerimba, et plusieurs villages sur la côte africaine, près de Sofala 159 . Cités marchandes, cités-forteresses, c’était la règle et pas seulement en Afrique, pas seulement sur les terres exposées aux attaques des Infidèles, mais sur toutes ces mers d’Orient. A Ormuz même, à l’entrée du golfe Persique, fort loin de là et en plein pays d’islam parfaitement soumis aux maîtres du temps, la vieille ville, bâtie sur la terre ferme, devenue indéfendable du fait des attaques des Bédouins, fut abandonnée en l’an 1300. Le roi fit conduire tous les habitants dans une petite île, à plus de cinquante kilomètres de là, vers l’ouest 160 .

Les cités du désert

Dans les royaumes du Soudan, les rois lançaient razzia sur razzia mais n’étaient jamais que des chasseurs d’hommes, pourvoyeurs de bétail humain. Rassembler les captifs, les convoyer jusque sur les marchés et les présenter à la vente était affaire des marchands de toutes sortes. Les Noirs eux-mêmes participaient à ces tristes négoces, de façon souvent précaire, quasi misérable, exposés aux plus grands hasards : simples retours d’expéditions, caravanes conduites par de sordides trafiquants venus à la rencontre des guerriers ou des voleurs de bétail humain à travers la forêt ou à

travers la brousse, sur des pistes qui, généralement, ne voyaient pas passer d’autres trafics. C’étaient souvent de petite gens, de peu de crédit, qui ne disposaient ni de beaucoup d’or, ni d’associés, ni de relais. Ils achetaient à petit prix et se chargeaient eux-mêmes de ramener leurs esclaves vers des marchés plus achalandés, en petites troupes lamentables. Les malheureux captifs se trouvaient encore tout près de leur pays ; ils pouvaient connaître les lieux, les moyens de regagner leurs villages et auraient pu s’enfuir sans risquer de se perdre ou de souffrir. Aussi, les hommes, sévèrement gardés, marchaient-ils en longues files, chargés de lourdes chaînes ou liés les uns aux autres par de grosses cordes. « En tête, est une vieille femme toute décrépie. Derrière elle, suivent, à la file, quatorze autres femmes dont plusieurs portent des enfants. Viennent ensuite, en troupeaux, vingt et un enfants ; ils sont suivis de quinze hommes, de vingt à trente ans, attachés par le cou avec des colliers et des longes en peau. Chacun porte sur sa tête un lourd paquet cousu dans une peau de chèvre ou de mouton. Les femmes et les enfants sont également chargés. Tous ces malheureux sont la propriété de quatre Soninkés qui, montés sur des ânes et le fusil sur l’épaule, se tiennent sur le flan de la caravane 161 . » Ces Soninkés, ou Sarakollés (les « hommes blancs »), d’ascendance berbère semble-il et convertis à l’islam au temps des Almoravides, marchands ambulants, échangeaient communément pièces de toile, cotonnades et verroteries contre des Noirs, au soir même des razzias. Mais les traversées des déserts, entreprises périlleuses de plusieurs semaines, ponctuées d’étapes dans les oasis où il convenait de trouver accueil et protections afin de préparer le chemin pour de longues et dures aventures, exigeaient bien davantage, d’autres investissements, d’autres formes d’action. Il y fallait des capitaux, de l’or ou des produits d’échange amenés de lointains pays, une longue expérience et, surtout, le soutien de tout un groupe, d’un peuple ou d’une tribu. Les gagne-petit cédaient la place à de grands entrepreneurs, rarement des Noirs, même d’un autre peuple, même islamisés, mais des Blancs, venus d’au-delà des déserts, aventurés en des terres d’abord inconnues, nomades et caravaniers. Les indigènes ignoraient leurs origines, les distinguaient mal les uns des autres, ne connaissaient pas leurs noms, savaient seulement qu’ils régnaient sur les grands trafics et sur les transports ; ils les nommaient tous, sans distinction, des marakas.

Aux comptoirs de l’océan Indien, peuplés en forte majorité d’exilés et de fugitifs, répondaient à la même époque les cités caravanières du désert et plusieurs villes marchandes dans les pays des Noirs, toutes fondées et maintenues à un haut niveau d’activités par des tribus berbères, implantées depuis longtemps aux marges du Sahara. Elles avaient certes adopté l’islam mais certaines étaient réputées hérétiques et toutes s’affirmaient profondément attachées à leurs particularismes, à leurs structures sociales et même à leurs pratiques religieuses. Ces communautés et sociétés du désert, loin de tout contrôle immédiat et même de toute atteinte, devaient pour la plupart leur existence ou leur essor à l’afflux de musulmans fidèles d’une secte, les Kharidjites, « puritains de l’islam » disent certains auteurs, qui pratiquaient une religion plus austère. Certains refusaient de reconnaître l’autorité des califes, voulant vivre en une sorte de communauté de croyants. Les Ibadites, puissante secte des Kharidjites, s’étaient d’abord établis en Cyrénaïque et en Tripolitaine, principalement dans le Djebel Nefusa puis, plus à l’ouest, jusque dans le Maghreb central. L’an 767, Abder Rahman ben Rostem, noble venu de Perse, gouverneur de Kairouan, condamné par la calife abbasside et proscrit, rejoignit les Ibadites de la tribu des Zenata et fonda Tahert (Tiaret). Sorte de république communautaire sous le gouvernement d’un iman qui imposait des mœurs exemplaires et une stricte observance de la Loi, qui veillait aussi aux repas collectifs et à la distribution de vivres aux pauvres, la ville devint le centre d’une vie religieuse et intellectuelle intense, célèbre pour ses observatoires et ses bibliothèques. Ceinturée d’une solide muraille, dominée par la puissante Casbah, ce fut vite un marché prospère, centre de rencontre des grands nomades qui parcouraient le désert et capitale d’un vaste Etat marchand étendu fort loin vers le sud, jusqu’à Sijilmassa, centre de traite des Noirs, et, vers l’est, jusqu’à Ghadamès, jusqu’au Fezzan, à l’île de Djerba et même, un temps, jusqu’à tout le golfe de Gabès. Cet empire rosténide, « pays rigoriste, habile et honnête en affaires qui élève à la dimension d’un Etat le principe de la secte fermée, avec répondants, frères, relations de communauté à communauté, tout cela peut-être marqué, d’ailleurs, de persistantes influences venues des vieux judaïsmes berbères et sahariens 162 », dura plus d’un siècle mais fut,

en 908, attaqué par une troupe de chiites. L’an suivant, les guerriers d’Ubaydullah (al-Mahdi), fondateur de la dynastie des Fatimides à Kairouan, envahirent Tahert et massacrèrent un grand nombre d’habitants. Les survivants prirent la fuite et se réfugièrent, les uns dans l’île de Djerba, d’autres dans les vallées isolées des montagnes, d’autres encore plus au sud, en plein Sahara dans l’oasis de Sedrata, près de Ouargla. Les caravaniers, trafiquants en pays des Noirs, trafiquants d’esclaves surtout, n’étaient pas tous des hérétiques, mais des nomades très attachés à leurs structures sociales et à leurs mœurs. Les musulmans d’Orient et d’Espagne s’étonnaient de leurs usages et les considéraient visiblement comme des étrangers, et parfois même comme des hommes qui n’avaient pas tout accepté des lois de la religion. Les géographes et voyageurs peuplaient volontiers leurs récits de légendes ou de ragots, exactement de la même façon que pour les Noirs. Tel Idrisi qui, pourtant, dit s’être informé auprès d’un homme d’expérience, bon observateur de ces contrées. Etonné bien sûr et quelque peu scandalisé, il affirme, sans rien mettre en doute, que les femmes de ces Berbères n’avaient pas de maris et que, lorsque l’une d’entre elles avait atteint l’âge de quarante ans, elle s’offrait à tous ceux qui la désiraient :

« Elle ne résistait à aucun de ceux qui la voulaient 163 . » Et, lit-on encore sous la plume d’al-Bekri, dont le Routier est pourtant bien plus précis et généralement moins chargé de fantaisies, « les gens de Tadmakka sont des Berbères musulmans qui se voilent la face comme les Berbères sahariens et se nourrissent de viande, de lait et de ces grains que la terre donne sans travail. Leurs femmes sont d’une beauté sans égale. Chez eux la fornication est permise. Dès qu’un marchand arrive en ville, les femmes accourent et chacune tâche de l’emmener chez elle 164 ». Et Ibn Battuta qui, lui, est allé sur place, en particulier à Oualata, de parler plus longuement encore des femmes de l’une de ces tribus, celle des Massufa, qui bénéficiaient d’une grande indépendance et d’un réel pouvoir, jusqu’à gouverner toute la ville sans nul partage avec les hommes. Elles sont musulmanes, observent strictement la prière, étudient la jurisprudence et apprennent le Coran par cœur. Mais elles ne se couvrent pas la tête et ne manifestent aucune pudeur. Les hommes ne sont pas jaloux de leurs épouses. Les relations extraconjugales y sont très fréquentes et, en tout cas, les généalogies toujours tenues de manière

matrilinéaire. L’héritage va non au fils du mort mais au fils de sa sœur et les hommes portent le nom de l’oncle maternel. C’est là, dit-il, « une coutume que je n’ai vue ailleurs que chez les Indous de Malabar 165 ». De fait, chez les Berbères ou Arabo-Berbères, en particulier dans les villes du désert vouées surtout à la traite, et dans les cités minières où l’on extrayait le sel ou le cuivre, qui toutes possédaient une abondante main-d’œuvre servile et participaient de façon très active à la traite des Noirs, les femmes géraient les trafics, percevaient les redevances, tandis que les hommes tissaient des étoffes de coton teintes d’indigo. Elles avaient leurs propres esclaves, accompagnaient souvent les caravanes et, parfois, en prenaient le commandement : « Nous arrivâmes ensuite chez les Bardâma qui sont une tribu berbère. Les caravanes ne se déplacent pas sans leur protection et, dans ce domaine, la femme joue un plus grand rôle que l’homme… Leurs femmes sont parmi les plus parfaites en beauté avec un merveilleux visage, une blancheur pure et de l’embonpoint. Je n’ai vu dans aucun pays de femmes aussi grasses qu’elles. Leur nourriture consiste en lait de vache et en mil concassé qu’elles boivent le soir et le matin mêlé d’eau et non cuit. » Elles refusent de quitter leur pays où elles exercent de réels pouvoirs pour suivre, par le mariage, un étranger qui les en déposséderait en les menant ailleurs :

« Quiconque veut se marier avec ces femmes doit habiter avec elles, dans le lieu le plus rapproché de leur contrée et ne doit pas les emmener plus loin que Kaw Kaw [Gao] et Iwalatan [Oualata] 166 . » Les Berbères du désert, grands nomades, ont d’abord vécu de l’élevage des chameaux et des chèvres. Presque toujours aussi de trafics, très ordinaires – de survie en quelque sorte – , à plus ou moins longues distances : ils échangeaient étoffes et sel contre des dattes et quelques charges de grains. Mais « si un chef nomade profite de ses errances pour transporter des marchandises, tôt ou tard, certains des membres de sa tribu s’installent dans une ville ou fondent une nouvelle cité pour s’adonner à d’autres commerces 167 ». Devenus grands marchands et, bien sûr très vite, marakas esclavagistes, ils ont fixé le réseau des routes et, en plein désert, fait la fortune de leurs lieux d’étape, développé ou même créé de toutes pièces ou presque, au prix de travaux considérables pour assurer le ravitaillement en eau, de nouveaux centres urbains, appelés à un bel avenir.

A l’est, sur la route qui reliait l’Egypte au Tchad, Zaouila (Zawila),

peuplée dès les premières années 700 de Berbères Kharidjites, fut, pendant plus d’un millénaire, « le principal fournisseur du monde islamique, de l’Ifriqiya à l’Egypte et à l’Orient, en esclaves noirs, achetés contre les chevaux nécessaires pour les razzias 168 ».

A l’ouest, sur la piste qui menait du Maroc ou de Tlemcen au fleuve

Sénégal et au Niger, Sijilmassa, fondée ou reconstruite vers le milieu du VIII e siècle par des Kharidjites cherchant refuge dans le désert, d’abord terrain d’une foire, demeura pendant très longtemps un grand carrefour, entrepôt et centre de redistribution des produits du Soudan, esclaves surtout, vers les villes du Nord. Les Noirs furent employés, en nombreuses troupes, à creuser le sol pour en extraire les concrétions salines. Ces grands travaux menés à terme, les maîtres, propriétaires du sol et des esclaves, firent dresser une série de barrages et aménager tout un réseau de canaux pour diriger les eaux des cours d’eau « comme les Egyptiens celles du Nil, pour cultiver du coton, des légumes, du cumin, du fourrage pour leurs bêtes de somme, des fruits et, surtout, une espèce de dattes vertes, appelées al-buni, dont les noyaux sont très petits et qui surpassent en douceur tous les autres fruits ». Al-Bekri, émerveillé, décrit longuement cette cité surgie en plein désert, « dont les remparts sont en briques avec des soubassements de pierre et comptent douze portes, dont huit avec des grilles de fer ». On y voyait, parmi les jardins, vergers et palmeraies, de riches maisons et quelques palais somptueux 169 . Fondée au XI e siècle par les Almoravides comme une étape sur leur route vers le sud, Tebelbelte figurait sous la forme d’un beau castel sur l’Atlas catalan de 1375 et sur la carte de Viladeste de 1418. Le Génois Malfante la situe à sept jours de marche forcée de Sijilmassa, par un rude désert où l’on ne voit que dunes, mais, lors de son passage en 1447, elle regroupait plusieurs villages fortifiés et de grandes palmeraies alimentées par des foggaras, galeries souterraines qui amenaient l’eau des montagnes et couraient sur une quinzaine de kilomètres. Comme plusieurs autres cités du désert dépendantes des caravanes, elle ne produisait, pour toute subsistance, que des dattes et ne vivait que du trafic du sel et de celui des esclaves. Très loin, aux marges sud du Sahara, toujours sur la route de Ghana et du haut Niger, à quelque cinquante jours de Sijilmasa, Oualata, que l’on

nommait aussi Iwalatan, fondée dit-on en 1225, devint un grand centre marchand et, de fait, une ville cosmopolite où l’islam fut toléré avant même la conversion du roi. Il y venait des hommes de tous les pays d’Egypte, du Fezzan, de Ghadamès, du Touat, du Draa, du Sous, du Tafilalet. A Iwalatan, où la chaleur est torride, les habitants vivent bien et, eux aussi, s’enrichissent : « L’eau vient des puits creusés dans le terrain sablonneux où s’infiltrent les eaux de pluie. On voit quelques petits palmiers ; à leur ombre sont cultivés des melons. Il se vend beaucoup de viande de mouton. Les vêtements des habitants sont beaux et importés d’Egypte. La plupart de ces habitants sont des massûfites et leurs femmes sont d’une beauté rare et sont plus considérées que les hommes 170 . » Plus à l’ouest, Aoudaghost, construite autour de plusieurs puits d’eau douce, ville peuplée, sablonneuse, dominée par une grande montagne aride et désolée, possédait une grande et de nombreuses petites mosquées où des maîtres renommés enseignaient le Coran. On y cultivait le blé à la bêche et on l’arrosait avec des seaux en cuir, mais seuls les princes et les riches en mangeaient ; le reste de la population se nourrissait de mil… Sur le marché, la foule était si dense, le vacarme si fort, qu’à peine si l’on entendait ce que disait son voisin. Les achats étaient payés en poudre d’or. La plupart des habitants, les plus riches du moins, les notables, étaient des Berbères, originaires des tribus de l’Ifriqiya 171 .

Postes de traite et villes du Soudan

Au-delà du désert, dans le Soudan, plusieurs villes qui ne vivaient que de pauvres négoces se sont elles aussi, par la seule présence des marakas, par leur savoir-faire et leur audace à mener les affaires, trafics de toutes sortes et traite des Noirs, enrichies de façon spectaculaire. Dans les premiers temps, les marchands devaient, informés des grandes razzias, rejoindre les camps des rois noirs ou des chefs de guerre et s’y installer. Au Bornou, tandis que le roi était à la chasse aux esclaves, ils l’attendaient à ses frais pendant souvent deux ou trois mois, parfois jusqu’à l’année suivante 172 . Pour préparer leurs transactions ou tromper le temps, ils se faisaient accompagner de leurs esclaves domestiques, des femmes surtout, chanteuses et danseuses, concubines et prostituées. Leurs serviteurs

aménageaient et décoraient les tentes ou les cases trouvées sur place puis, de saison en saison, en firent construire d’autres, plus vastes et plus appropriées, de bois, de pisé ou de briques, avec des toits de palmes. Tombouctou, que l’on dit fondée au XI e siècle, ne fut d’abord qu’un simple lieu de rencontre pour les Touaregs. Ils y gardaient leurs ustensiles et les grains, confiés, si l’on en croit la tradition, à une esclave nommée Tombouctou (la Vieille). On vit arriver des caravanes de tous les pays et s’établirent alors des riches marchands d’Egypte, du Fezzan, du Touat, du Tafilalet et de Fez. De telle sorte que, peu à peu, les activités de toute la région se concentrèrent dans cette nouvelle ville qui finit par éclipser l’ancien centre marchand de Oualata. Ce sont aussi des marakas, ceux-ci dits les Nono ou les Jennenke, venus sans doute de plusieurs horizons, qui ont, sur le Niger et sur des terres entourées d’eau, donné une considérable ampleur à un site urbain sans doute très modeste qui prit leur nom, Jenné ou Djenné 173 . Ils firent bâtir des entrepôts pour leurs marchandises et des enclos pour garder les captifs, le temps d’en rassembler un assez grand nombre pour former une caravane et les conduire vers le nord. Ce sont eux qui, les premiers, ont fait la fortune de cette ville, grand centre du trafic caravanier et, plus particulièrement, de la traite des Noirs : « Le territoire de Djenné est fertile et peuplé ; des marchés nombreux s’y tiennent tous les jours de la semaine. On assure qu’il contient 7 077 villages [sic !] très rapprochés les uns des autres. Là se rencontrent les marchands de sel venus des mines de Teghaza et ceux qui apportent l’or de Bitou. Ces deux mines merveilleuses n’ont pas leur pareil dans tout l’univers entier. Tout le monde trouve grand profit à s’y rendre pour y faire grand profit et on acquiert ainsi des fortunes dont Dieu seul peut connaître le chiffre 174 . »

Conquérants et soumis

Dans toutes ces villes de traite, villes de la côte à l’est, villes du Niger et du désert à l’ouest, les négociants ne représentaient certainement qu’une part de la population. Ils ne se fondaient évidemment pas dans les autres communautés mais se réservaient, pour eux, pour leurs fidèles et leurs

coreligionnaires de bonne renommée, des quartiers particuliers et parfois même comme une cité à part.

COMPTOIRS MARITIMES D’ORIENT : MÉTISSAGES ET SERVITUDES

Les établissements de la côte orientale d’Afrique, tous revendiqués comme terres d’islam, ne se ressemblaient pas. Ils avaient, en des temps séparés par un ou plusieurs siècles, accueilli des hommes d’origines très diverses :

Arabes, Yéménites et Persans. Affrontés à des Africains qui, eux aussi, n’étaient ni de même ethnie ni de même langue et n’avaient pas les mêmes usages, à des tribus qui leur opposaient une résistance plus ou moins forte, les musulmans ne se sont pas installés partout aussi nombreux et ne pouvaient donc mener leurs négoces de la même façon. Ceux des comptoirs de la mer Rouge se sont imposés sans trop de mal et vite ; ils s’aventurèrent loin dans l’intérieur du pays, sur les hauts plateaux, et prirent le contrôle de pays entiers formant, on le sait, des sultanats islamiques, vassaux souvent récalcitrants du royaume chrétien d’Ethiopie, en fait parfaitement indépendants. Plus au sud, au contraire, face aux Somalis et à ceux qu’ils appelaient les Zendjs, les hommes des comptoirs se sont enfermés dans leurs îles et leurs remparts, incapables de conquérir de vastes territoires, ni même de convertir les populations au-delà d’une mince frange côtière. Mais dans tous les cas, au nord comme au sud – de la mer Rouge à l’océan Indien –, cette colonisation est, sur le littoral même, demeurée précaire, incertaine ou incomplète, partout appuyée sur un flux humain trop faible. Terre d’exploitation, marchande surtout, non de peuplement, non de mise en valeur par les immigrés. Le plus souvent, les énergies et les initiatives ne visaient qu’à assurer au plus vite la traite et les opérations portuaires, entrepôts et embarquements, à moindres frais. Les colons ont-ils seulement formé le projet de faire de leurs établissements des cités peuplées pour une large part d’hommes venus des pays d’islam et de leurs descendants ? De garder intacts leurs traditions, leurs genres de vie et même leurs pratiques religieuses ? Ces villes, Mogadiscio sans doute excepté, ne furent que des entrepôts pour un trafic qui ne générait que peu d’activités diversifiées. On n’y venait pas en grand nombre pour faire

souche et bâtir de solides et riches résidences, mais pour, à la hâte, expédier ses affaires. En mer Rouge même, certains ports, presque tous en fait, n’étaient que de misérables ancrages, refuges pour les navires malmenés par les vents ou postes de traite rudimentaires, sans aucune sorte d’aménagements ou édifices en dur : « Les passagers ne virent la fin de leur frayeur que lorsque nous arrivâmes dans un port dit Ra’s Dawâir, entre Aydhâb et Sawâkim [Souakim] ; nous trouvâmes sur le rivage un berceau en roseaux en forme de mosquée où il y avait de nombreuses coquilles d’œufs d’autruche pleines d’eau que nous bûmes et qui nous servit pour la cuisine 175 . » Vastes caravansérails encombrés de monceaux de ballots, tas d’immondices dans les rues, près des débarcadères et des plages, auberges misérables pour chameliers et muletiers, entrepôts, abattoirs en plein air, les escales de l’archipel des Dahlaks et toutes les autres en mer Rouge ne furent d’abord que de simples emporia. « Les habitants de Zaïla sont noirs de peau. C’est une grande ville dotée d’un marché important, mais c’est la ville la plus sale du monde, la plus laide et la plus puante. L’odeur nauséabonde qui s’en dégage vient du grand nombre de poissons qu’on y consomme et du sang des chameaux qu’on égorge dans les rues. » L’île de Souakim, « située à environ six milles de la côte, n’a ni eau, ni culture, ni arbre. On y apporte l’eau dans des barques ; il se trouve là des réservoirs dans lesquels s’amasse l’eau de pluie. C’est une grande île où les habitants se nourrissent de viande d’autruche, de gazelle et d’onagre 176 ». Les immigrants – Arabes ou Persans – associaient les chefs indigènes aux profits du trafic et leur payaient même parfois tribut. L’africanisation de ces colons venus de la mer, et surtout semble-t-il de leurs chefs, s’est progressivement affirmée par de nombreux mariages mixtes. Ils étaient, pour la plupart, venus sans leurs familles et les mariages avec les filles des chefs des tribus permettaient de se faire protéger par leur peuple et de conduire les transactions dans de bien meilleures conditions. Au temps où Ibn Battuta était de passage à Souakim, le sultan, Zayd ben Abi Numayy, dont le père et deux de ses frères avaient été émirs de La Mecque, « régnait sur l’île au nom des Buja [peuple de pasteurs entre le Nil et la mer Rouge], qui sont ses oncles maternels. Il avait une troupe de Buja, appartenant aux Awlâd Kâhil [peuple

nomade islamisé d’Afrique orientale], et d’Arabes Juhayna [tribu d’Arabes installée dans les environs de Médine dont certains ont émigré en Nubie] 177 ». Sur la côte des Zendjs, à Pate, le chef des musulmans établis en 1204, Suleiman ibn Suleiman, avait épousé le fille du roi africain et, par la suite, les titres royaux de ce comptoir montrent que les princes et les princesses portaient tous des noms en swahili, non en arabe. Le swahili, langue des Bantous venus s’installer sur la côte, de Mogadiscio au nord jusqu’à une partie du Mozambique, parlée aussi dans les îles de Pemba, Zanzibar, Mafia et jusqu’à Kerimba et aux Comores, avait certes fait quelques emprunts à l’arabe mais s’était imposée comme la seule langue des affaires. Elle était aussi langue de cour en plusieurs établissements musulmans, à Kilwa notamment. Dans Mogadiscio même, le chef de la communauté parlait une langue qu’Ibn Battuta fut incapable de comprendre. De nombreux descendants d’Arabes étaient des hommes complètement noirs, leurs pères n’ayant, pendant plusieurs générations, pris pour femmes que des filles du pays. De plus, les habitants des comptoirs furent souvent contraints de conclure des accords avec les tribus des Noirs dont leurs femmes, mères ou épouses étaient issues. Partout, l’africanisation fut très forte : les Portugais voyaient, à Kilwa et à Mombasa, les « Maures » noirs bien plus nombreux que les blancs et, à Sofala, en 1505, traitaient avec un cheikh noir. Les familles arabes qui s’efforçaient de préserver une certaine pureté de sang dans la cité échouèrent. A Mogadiscio, les citadins n’avaient que mépris pour les Zaydites, membres d’une secte chiite arrivés vers 740, qui, refoulés par les sunnites vers 920, avaient épousé des femmes de l’arrière-pays. Ils ne leur donnaient d’autre nom que celui de badwi (gens du désert) ; ils les laissaient fréquenter régulièrement les marchés dans la ville mais s’en méfiaient et ne désiraient pas les voir s’attarder. Ils les obligeaient à regagner leurs villages et leurs terres à la tombée du jour. Mais cela ne pouvait durer qu’un temps et les métis, de plus en plus nombreux, en vinrent à former la part la plus active des sociétés marchandes. Alors que les non-Africains, les Arabes et les Indiens, n’étaient souvent que de passage, le temps d’assurer le déchargement ou l’embarquement de leurs marchandises, les métis étaient là à demeure et tout porte à croire que, sur place, l’essentiel du commerce se trouvait entre leurs mains ou, du moins, sous leur contrôle 178 . « Lorsqu’un

bateau arrive dans leur port, il est abordé par les sunbuq qui sont de petites barques et qui sont chargés de quelques jeunes gens, des habitants de la ville. Chacun d’entre eux porte un plat couvert, plein de nourriture, pour l’offrir à un commerçant du navire, à qui il dit : “Tu seras mon hôte.” Lorsqu’un négociant venu d’ailleurs loge chez un hôte, c’est ce dernier qui se charge de vendre sa marchandise et de faire ses achats. L’acheteur qui paierait au- dessous du prix, ou le vendeur qui ferait une affaire en dehors de la présence de l’hôte, verrait sa transaction annulée par les habitants qui ont avantage à se comporter de la sorte 179 . » Seul l’étranger qui avait déjà, à plusieurs reprises, séjourné dans Mogadiscio pouvait se loger où il le voulait. Les immigrants n’ont pas davantage préservé leurs genres de vie et leurs pratiques religieuses. Mogadiscio, plus peuplée qu’un simple port colonial, devint certes une ville active, différente, bien plus riche aussi, de belle allure, alignant de hautes et magnifiques maisons, et, aux dires des voyageurs qui, très fiers certainement de cette entreprise coloniale menée à si bon terme, en énuméraient complaisamment les mérites, cité très policée. Mais tout de même une ville cosmopolite formée de plusieurs quartiers, arabe, persan, africain et indien, qui menaient leur vie propre. Pour sa part, Kilwa connut, aux XIV e et XV e siècles, une étonnante prospérité. Les habitants ont doublé les dimensions de la mosquée et dressé un magnifique palais pour leur sultan. Les marchands de passage faisaient halte dans un immense caravansérail et les trafiquants d’esclaves dans le Husmi Kubwa, ensemble sordide de baraquements. Mais, dit encore Ibn Battuta, qui visiblement ne trouve pas grand plaisir à observer les us et coutumes de la ville et n’y passe que très peu de temps, les maisons y sont de bois avec un toit de joncs et cette grande ville côtière est habitée principalement par des Zendjs, au teint très noir, avec des incisions sur le visage. De toute évidence, Kilwa, comme sans doute d’autres escales de la côte aventurées plus au sud, ne fut pas une belle colonie de peuplement. Plus tard encore, Duarte Barbosa et les autres rédacteurs des voyages portugais dans l’océan Indien montrent bien que mis à part les grands palais de Kua (près de l’île Mafia), de Mafia dans les îles Juani, de Mtitimira et quelques belles et riches demeures de Mogadiscio directement inspirées de l’architecture yéménite, toutes les maisons à Kilwa, à Mombasa et à Malinde

étaient d’un seul étage, à la façon indigène 180 . Par la suite, certains historiens de cette Afrique orientale ont même affirmé que l’islam n’était là qu’une sorte de compromis avec le paganisme africain. Accusation de puristes de la part de musulmans bons croyants, sans doute fort exagérée, mais il reste que les décorations peu orthodoxes des mosquées, pour les portes et le mihrab, témoignent d’inspirations africaines indiscutables ; que les minarets y sont très rares ; que, contrairement à la tradition, de hauts personnages se sont fait enterrer à Mogadiscio dans la mosquée du Vendredi. De plus, sur le plan politique, ces comptoirs n’étaient en aucune façon partie ou prolongements des Etats islamiques d’Irak ou d’Arabie. Le calife de Bagdad, le sultan du Caire, les émirs ou sultans du Yémen et d’Arabie n’y nommaient pas de gouverneurs ; ils n’y envoyaient ni troupes ni officiers chargés de faire respecter leur autorité. A Mogadiscio, les marchands immigrés, en majorité arabes, s’étaient, au X e siècle, unis pour résister aux nomades somalis. Une fédération de trente-neuf tribus, sous la conduite de celle des Banu Kahtan qui revendiquaient le droit des premiers venus, a, pendant quelque temps, monopolisé les charges civiles et religieuses mais, vers 1250 ou 1300, ce gouvernement a dû céder la place à un sultanat dont le chef, confirmé par les notables, prit le titre de cheikh 181 . Les établissements de la côte des Zendjs vivaient chacun pour soi, armaient leurs navires et poursuivaient leurs négoces sans en référer à un quelconque pouvoir ou recevoir la moindre directive, sans négocier même aucune entente. En fait, les sultans et les cheikhs, souvent rivaux, s’affirmaient complètement indépendants et se dressaient les uns contre les autres. Si Vasco de Gama obtint si facilement, en 1498, l’aide de celui de Malinde qui lui prêta un pilote pour le conduire en Inde, c’est que celui-ci se trouvait en guerre avec le maître de Mombasa et pensait lui nuire. Lors de son second voyage, en 1502, Gama n’eut aucun mal à imposer un traité et un tribut à Kilwa et, l’année suivante, en 1503, un autre capitaine portugais, Ruy Lourenço Ravasco, obtint de la même façon l’alliance du sultan de Zanzibar. Sofala, soumise à Kilwa depuis le XII e siècle, fut occupée sans coup férir par les Portugais de Pedro de Anaia, en 1505, car Shaïkh Yusuf, très âgé et aveugle, s’était déclaré indépendant et ne reçut aucune aide. L’archipel de Lamu et l’île de Pate tombèrent aussi aux premiers coups de canon, en 1506.

Brava, qui résista, fut brûlé et détruit sans que les autres Etats ou communautés viennent à son secours. Seule l’annonce prochaine de la mauvaise saison sauva Mogadiscio cette même année en contraignant la flotte armée à Lisbonne à prendre le large en toute hâte. En l’espace de huit années, les Portugais avaient occupé toute la côte au sud de cette ville avant d’entreprendre la conquête ou, du moins, d’assurer leur contrôle sur de vastes territoires vers l’intérieur, dans le Mozambique.

LES OASIS

Villes doubles, villes fermées

Dans chaque ville marchande du Sahara, deux sociétés parfaitement hiérarchisées, deux façons de vivre et de travailler, s’opposaient : noirs esclaves ou métis demi-libres (harratines) qui travaillaient la terre, et hommes libres, nomades, pasteurs et marchands caravaniers, qui régnaient en maîtres et se tenaient résolument à l’écart. De ce fait, ce que les voyageurs appelaient communément, par habitude et pour plus de commodité, des « villes » se présentait comme de vastes agglomérations, des suites de villages et de palmeraies échelonnées au long de la zone irriguée. Le centre politique, religieux et marchand était d’ailleurs, le plus souvent, une ville double ou triple, chacune nettement distincte, entourée de sa muraille. Là même où une seule enceinte englobait l’ensemble de ce noyau, sorte de chef- lieu, celui-ci se trouvait tout naturellement divisé en plusieurs secteurs ou quartiers parfaitement délimités, à demi autonomes, correspondant chacun à une tribu ou à une famille, tous sous la coupe d’une aristocratie de l’argent et de la marchandise. Deux cités éloignées l’une de l’autre, sans grands liens entre elles, formaient la ville de Ghana 182 . L’une était habitée par les « vrais musulmans », Berbères ou Arabo-Berbères, et comptait douze mosquées où les imans et les muezzins résidaient en permanence, où les juristes et les érudits tenaient bibliothèques et écoles. L’autre, la « ville du roi », avec son palais et ses riches maisons, était située à six milles de là et n’avait qu’une seule mosquée où venaient prier visiteurs et voyageurs. « Tout autour de la ville royale, il y a des cases en coupoles et des bois touffus où vivent les

sorciers qui leur servent de ministres du culte. C’est là que se trouvent les tombeaux de leurs rois. Des gardiens veillent sur ces bois sacrés et nul n’est admis à savoir ce qui s’y passe. C’est là aussi que sont les geôles du roi où les prisonniers disparaissent sans laisser de traces 183 . » De même, ce que l’on nommait communément la ville d’Aghmât 184 n’était rien d’autre que l’agglomération de deux villes dont chacune portait ce même nom. L’une était Aghmât Ilân, l’autre Aghmât Warika. « C’est celle-ci qui sert de capitale au prince et de résidence aux commerçants et aux étrangers. Il y a une distance de huit milles entre les deux villes. Des jardins et des palmeraies de dattiers entourent la ville ; c’est le territoire des Masmûda qui occupent, dispersés dans tout le pays environnant, des villages fortifiés et des parcs à bestiaux 185 . » Ces cités marchandes du désert, très peuplées et très actives, attiraient au long de l’année un grand nombre de négociants venus de très loin. Certains s’y fixaient pour de longs séjours, mais les étrangers de passage y étaient sévèrement contrôlés. L’aristocratie urbaine, solidement ancrée en ses monopoles, se fermait à la concurrence. Tout était sous surveillance. A peine une caravane avait-elle franchi l’une des portes de la muraille que le négociant visiteur devait se faire connaître et recherchait la protection d’un chef de famille ou de quartier. Celui-ci devenait son client ou plutôt son partenaire et, en fin de compte, recevait une part des profits, courtier obligé. Les grandes familles, les clans et les tribus gardaient la haute main sur tous les négoces. Rien ne se faisait, ni livraisons, ni transactions et chargements, sans que ces hommes soient informés des entrées et des échanges. En plusieurs oasis, particulièrement dans le Touat, les Juifs, relativement nombreux, bénéficiaient d’une excellente protection, mais il leur était interdit de quitter la ville et ils ne pouvaient que servir d’intermédiaires ou se contenter de petits négoces aux horizons limités. Ils assuraient le ravitaillement de leur communauté en vivres et menaient sur le marché le produit de leurs travaux d’artisans, travail du fer notamment. Rien de plus.

Les affaires, le troc

Les marchands se servaient rarement des monnaies métalliques. Entre Berbères d’une part et souverains ou chefs de guerre des Noirs de l’autre, tout

se réglait par des traites dont les usages furent très exactement repris, aux temps de la traite atlantique, par les armateurs et négociants de France, d’Angleterre et des Etats-Unis d’Amérique. Chaque esclave, homme, femme ou enfant, évalué selon son âge, son aspect et ses qualités supposées, était proposé à la vente contre un poids plus ou moins élevé de produits ou un certain nombre d’objets. Dans le Kanem-Bornou, ce furent, tout au long des siècles et jusqu’à l’arrivée des Européens, des pièces de toile de dix coudées de long et de qualités équivalentes sinon de mêmes couleurs, tissées soit en Egypte soit dans les oasis du désert 186 . A Zaouila, on usait de petites pièces d’étoffe rouge. Dans le Mali et le Songhaï, pour les esclaves cédés directement par le roi et par les hommes de son conseil et de sa cour, les chevaux servaient de monnaie. Mais, plus communément et dans tous les pays des Noirs, les trafiquants payaient en petite vaisselle ou en morceaux de cuivre, en fer battu, en verroteries et, plus encore, en coquillages, les cauris 187 . Les perles de verre venaient soit de Syrie par Le Caire, soit de Venise. C’est la forte demande, en Afrique noire et donc chez les Berbères caravaniers, en verres irisés ou colorés, enrichis de fils d’or, qui a, pour une bonne part, provoqué l’essor de cette industrie à Venise, dans l’île de Murano. Les Vénitiens les portaient à Tunis et en ramenaient de la poudre d’or du Soudan, amenée là par les musulmans qui, au terme d’un long parcours à travers le Sahara, échangeaient ces verroteries contre des esclaves. Lorsqu’elles venaient à manquer, on proposait des fragments de bijoux brisés. Le mot cauris, employé communément dans les récits de l’époque et dans nos livres, désignait des coquilles de plusieurs natures et provenances, très différentes les unes des autres et de valeur aussi très variable. Les navires arabes chargeaient dans l’île de Socotra des sacs entiers de petits coquillages de l’océan Indien, les buzios des îles Maldives, en particulier ceux appelés « porcelaines » : « Les indigènes les enterrent dans des trous, sur la côte, pour que la chair se décompose et que le coquillage reste blanc. Ils troquent ces cauris avec les habitants du Bengale contre du riz et c’est aussi la monnaie de ce pays. Ils en vendent aux Yéménites qui s’en servent comme lest pour leurs navires 188 . » Ces cauris, débarqués par dizaines ou centaines de sacs, dans les

comptoirs musulmans d’Afrique, sur la côte de la mer Rouge ou de l’océan Indien, étaient régulièrement acheminés, par tout un réseau de pistes caravanières, celles pratiquées dans l’autre sens par les trafiquants d’esclaves, jusque très loin à l’intérieur du continent. Mais, contrairement à ce que disent ordinairement les manuels qui insistent beaucoup sur la quête des « épices » et autres produits du lointain Orient, les coquilles les plus recherchées ne venaient pas d’aussi loin. D’autres, plus nombreuses et le plus souvent échangées à meilleur prix, étaient récoltées sur les côtes de l’Atlantique en Afrique même ou dans les îles sous domination espagnole ou portugaise, de telle sorte que leur transport et leur négoce ensuite ne demandaient pas la mise en place d’aussi vastes circuits commerciaux ni, en tout cas, de passage par toutes sortes d’intermédiaires, de l’océan Indien au cœur de l’Afrique. Les plus appréciées, celles des Canaries, grandes conques rouges, « que les Noirs estimaient de la même façon que nous les pierres précieuses, valaient à Saõ Jorge de la Mina chacune de vingt à trente pièces d’or 189 ». Les coris de rio, pêchés surtout dans la partie orientale du delta du Niger, étaient le plus souvent présentés en longs colliers, dits « chapelets pour les Noirs », faits de grains bleus rayés de rouge. Plus au sud, l’île de Luanda « est la mine de la monnaie qu’utilisent le roi du Congo et les peuples voisins ». Sur les plages, les femmes plongeaient par des fonds de deux brasses d’eau ; elles ramenaient des paniers pleins de sable et triaient soigneusement les coquilles, séparant les mâles des femelles, celles-ci, de couleur plus claire, plus appréciées. On trouvait d’autres coquilles, des nzimbi, sur tout le littoral mais celles de Luanda, plus fines, brillantes, brunes ou grises, valaient beaucoup plus cher et servaient de référence. Et Duarte Lopez, écrivain, grand voyageur et trafiquant portugais, de mettre tous les autres en garde : « On ne trouve rien à acheter dans tout le royaume du Congo avec de l’or ou de l’argent, pièces de monnaies ou métal brut ; il faut des coquillages 190 . » Dans la plupart des postes de traite et dans les cités marchandes d’Afrique noire, ces coquillages, objets curieux, objets de luxe, portaient des rêves d’un autre monde. Ils servaient ordinairement d’étalon pour le négoce de toutes sortes de produits indigènes, plus particulièrement pour la traite des esclaves. On les trouvait dans les royaumes africains de l’intérieur, jusque dans le Bornou et, plus encore, dans les pays du haut Niger où les voyageurs

musulmans venus d’Espagne et du Maghreb assistent, étonnés, quelque peu émerveillés, à ces marchés où les hommes utilisent comme monnaie autant les coquilles que les pièces d’or : « J’ai vu faire des échanges au Mali et à Gao sur la base de mille cent cinquante cauris pour un dinar-or 191 . » Les Berbères servaient d’intermédiaires ; ils achetaient les étoffes et les verreries aux négociants, chrétiens ou musulmans, des ports de la Méditerranée, et les cauris aux Portugais de la côte atlantique. Ils contrôlaient aussi d’autres approvisionnements et s’efforçaient d’offrir aux chefs de guerre, aux chasseurs d’hommes et aux trafiquants de tous rangs toujours davantage d’objets, eux aussi venus de loin, surtout des charges de grand prix qui ne servaient pas toujours de monnaie mais leur assuraient de bons profits. Les marchands de Mauritanie n’ont cessé, pendant des siècles, d’amener au Soudan les produits de leur cru. « Quand quelqu’un de chez eux part en voyage, il se fait suivre par ses esclaves, hommes et femmes, qui portent sa literie, avec des ustensiles fabriqués avec des courges, pour manger et pour boire. Le voyageur n’emporte ni aliments de base, ni accompagnements, ni dinars ni dirhams. Il ne porte que des morceaux de sel, des colifichets de verre et quelques produits aromatiques. Ce qui plaît le plus est la girofle, le mastic [résine d’un arbuste, qui sert de pâte à mâcher] et le tasarghani, plante odoriférante récoltée au bord de l’Océan qui est leur encens. En Mauritanie, une charge de cet encens s’achète un dinar et demi ; au pays des Noirs, elle se vend quatre-vingts, cent dinars et plus. Quand le voyageur arrive dans le village, les femmes noires lui apportent du lait, des poulets, de la farine d’alise [fruit rouge de l’alisier], du riz, du fûni [ou fonio] qui ressemble aux graines de moutarde avec lequel on prépare le couscous et l’asîda, bouillie épaisse faite avec de la farine, du beurre et du miel, et de la farine de dolique, pois indien, pois-coolis, sorte de haricot. Le voyageur achète à ces femmes les produits qu’il désire, sauf le riz qui fait mal aux Blancs, le fûni étant bien meilleur 192 . » Les marakas tenaient aussi les mines sous leur contrôle. Le cuivre n’était pas tout importé d’Europe ou d’Orient. Takedda, dans le Sahara central, à l’ouest-nord-ouest d’Agadès, en produisait des quantités considérables. La majeure partie en était aussitôt fondue et enregistrée, transportée très loin dans les pays du Niger, jusqu’à la ville de Niani où les barres de cuivre

étaient entreposées dans de grands magasins et, de là, redistribuées par caravanes plus loin, vers les royaumes des idolâtres. D’autres barres gagnaient directement, plus à l’est, le Bornou, à quarante jours de marche, échangées soit contre des étoffes teintes de safran, soit contre de belles esclaves et des jeunes gens 193 . Ce cuivre rouge, d’excellente qualité, était offert à la vente en barres d’environ un tiers de mètre de long. Pour un ducat d’or, on avait quatre cents barres de grande épaisseur qui, chez les Noirs, servaient à acheter les esclaves, les grains, le beurre et le fromage. Et, pour le même ducat, environ six ou sept cents barres plus minces, à échanger contre les viandes et le bois à brûler. Un autre gisement, à Tamedelt, sur la piste caravanière qui joignait le Sous marocain à Tombouctou, d’exploitation aisée, presque à fleur de terre, donna lui aussi naissance à une grande cité minière où les caravanes faisaient halte pendant plusieurs jours, le temps de charger les barres de métal. Ce fut un important point de contacts et de fixations, lieu d’échanges, de troc surtout, étape pour la conquête économique des royaumes africains 194 . « Au pays des Farawiyyin 195 , le sel se troque contre de l’or. » La mainmise sur les salines, les transports et les marchés assurait aux Berbères de forts et constants moyens de pression sur les populations des oasis et, plus au sud, sur celles des villes du Soudan et sur les postes de traite. A l’est, les Touaregs, maîtres de l’Aïr, pratiquaient certes l’élevage des dromadaires mais vivaient surtout du commerce du sel. D’immenses caravanes, parfois de plusieurs milliers de charges, conduites par les chefs et les guides, les embuçados de l’Aïr, effectuaient chaque année la pénible traversée du désert pour porter le sel à Bilma et dans les oasis du Kawar. Elles en ramenaient des dattes et, très régulièrement, des esclaves, qu’ils vendaient en Tripolitaine et en Tunisie. Pendant longtemps, Tadmakka, au sud-est du massif montagneux de l’Idrar des Ifocas, sur la route de Kairouan, leur servit d’étape. Agadès prit la suite, surgie vers 1460, ville entièrement ceinte de murailles, dominée par un somptueux palais royal, « où chaque marchand possédait un grand nombre d’esclaves 196 ». Les caravaniers berbères ou arabo-berbères veillaient à préserver de toute concurrence leurs réseaux et leurs marchés. En plusieurs régions, ils ont réussi à ruiner les Noirs, marchands, chameliers ou bateliers. Pendant deux

ou trois siècles, à partir en tout cas des années 1100, les Toucouleurs et les Oualofs descendaient le fleuve Sénégal sur leurs pirogues et, arrivés à la mer, remontaient vers le nord en longeant la côte jusqu’aux salines du littoral ; ils y chargeaient des barres de sel et allaient, au retour, les vendre dans leurs pays. Les Berbères en ont eu raison, et fait en sorte que les transports de sel ne se fassent plus que par caravanes à travers le désert, soit par eux-mêmes, soit par leurs alliés ou par des convoyeurs qui leur étaient soumis. De telles captures, obtenues par des raids, des brigandages sur les marchés, par le vol des cargaisons et même par de véritables expéditions armées, n’étaient certainement pas exceptionnelles. La concurrence pouvait aussi dresser les villes et les tribus les unes contre les autres, ou les armées du souverain noir contre les troupes des nomades.

Les villes du désert devaient leurs origines et une bonne part de leur fortune à leurs relations marchandes mais elles ne sont pas demeurées de simples centres d’entrepôts et de transit. Loin de là : de riches négociants, à la tête de grandes entreprises, s’y rencontraient et y installaient commis ou associés. A Sijilmasa, Ibn Battuta fut hébergé chez un marchand arabe originaire de Salé, au Maroc, et, dans cette même ville, un autre négociant – Berbère du clan des Maqqari de Tlemcen – envoyait régulièrement toutes sortes d’informations sur les cours des produits et la marche des caravanes à ses quatre frères, deux résidant à Tlemcen même et deux à Ouargla où ils faisaient commerce de l’or, de l’ivoire et des esclaves. Ces villes des oasis avaient aussi développé leurs propres industries, pour les besoins de leurs populations et, plus encore, pour mettre sur les marchés des objets de luxe qui, tant dans les villes et les postes de traite d’Afrique noire que dans les cités du Maghreb même, se négociaient aisément à de hauts prix. A Figuig, considéré dans les années 1300 comme l’une des principales cités du Sahara, les femmes tissaient des étoffes légères, très renommées, aussi précieuses que de la soie, vendues très cher à Tlemcen et à Fez où, disait-on, aucune autre étoffe ne les égalait. A Mogadiscio, « on fabrique des étoffes qui tirent leur nom de cette ville et qui n’ont leurs pareilles nulle part ailleurs. On les exporte en Egypte 197 ».

La traite rapportait gros. Les trafiquants couraient de grands risques mais amassaient d’immenses fortunes. « Leurs caravanes légères sont constamment en mouvement et leurs caravanes lourdes font de très grands profits. Peu de marchés, en pays d’islam, ont tant de richesse et d’influence. J’ai vu une lettre de change pour une dette due par Muhammad ben Adi à Awdaghust [Aoudaghost] et certifiée par son garant de quarante-deux mille dinars 198 . » Idrisi n’est pas allé dans ces pays et n’a visité aucune de ces cités des oasis ; mais il en a tout de même recueilli, à la cour du roi de Sicile, plus d’un écho. Il s’en émerveille et s’attarde, ce n’est pas chez lui très habituel, à décrire leurs usages, leurs richesses, leur façon de gagner l’argent et de le montrer. Maîtres de la ville d’Aghmât, située à onze jours de marche de Sijilmassa, les marchands de l’une de ces tribus qui furent « berbérisés par voisinage » sont des négociants opulents qui se rendent aux pays du Soudan en grandes caravanes de dromadaires chargés d’énormes quantités de marchandises : cuivre rouge et coloré, manteaux, vêtements de laine, turbans, ceintures, toutes sortes de colliers de verre, de coquillages et de pierres, diverses espèces de drogues et de parfums, des outils de fer. Quiconque emploie à ces voyages ses esclaves ou ses hommes, met en route des caravanes de cent soixante-dix ou cent quatre-vingts chameaux, tous chargés. Dans leur ville, le bon ton est de se faire reconnaître et de montrer par de grands signes ostentatoires l’étendue de ses gains. « Lorsque l’un d’entre eux possède quatre mille dinars de réserve et quatre mille dinars à mettre dans les affaires, il place, à droite et à gauche de sa maison, deux piliers qui montent du sol jusqu’au toit. De cette façon, ceux qui passent par là et voient les piliers devant la maison peuvent, d’après leur nombre, savoir combien le propriétaire de cette maison a d’argent. Il peut bien y avoir quatre ou six piliers à la porte, deux ou trois de chaque côté 199 . »

Les citadelles religieuses de l’Islam

Les grandes cités des royaumes du Soudan et les oasis, étapes sur les routes caravanières du désert, toutes prospères et presque toutes dominées par les marakas et par les religieux, hommes d’expérience dont les relations s’étendaient très loin, forçaient l’admiration et imposaient le respect. Les voyageurs venus du Maroc, de l’Egypte ou de l’Orient musulman s’y

trouvaient comme chez eux et ne tarissaient pas d’éloges : « Les habitants sont parfaits dans leurs actions, leurs morale et attitudes. Dans leurs manières, ils ne partagent pas la petitesse des autres peuples du Maghreb, ni dans leurs coutumes et traditions, mais agissent franchement. Ils sont connus pour leur grande charité et montrent, les uns envers les autres, un vrai comportement humain et de bonnes manières qu’ils ont acquises dans leurs nombreux voyages, dans les longues périodes d’absence de leurs maisons et séparation de leur pays 200 . » Les lettrés, tous membres influents de ces communautés urbaines dominées par les juristes, les docteurs et les censeurs, renchérissent : Tombouctou, disent-ils, n’avait pas sa pareille, entre toutes les villes des pays des Noirs, pour la solidité de ses institutions, les libertés de la vie politique, la sécurité des hommes et des biens, la compassion envers les pauvres et les étrangers, la courtoisie surtout envers les étudiants et les hommes de science et la révérence prêtée aux sages et aux hommes de bien 201 . Ce n’est pas par pur hasard que les auteurs des trois grandes chroniques, largement utilisées et parfois même seules citées par les historiens de toute l’Afrique noire occidentale, le Tarikh as-Sudan, le Tarikh al-Fattach et le Tedzikiret al-Nisiam, étaient tous trois de Tombouctou, hommes de science et de religion, hommes de combat aussi, résolument hostiles à toute forme d’oppression, donc aux rois et aux princes tyrans, aux askias du Songhaï surtout. Dans tous les pays d’islam, s’imposait l’image de ces villes bénies de Dieu, paisibles et policées. L’un des plus célèbres des docteurs de la Loi, sage entre les sages, consacrait quelques lignes enthousiastes à glorifier Tombouctou, « ville exquise, pure, délicieuse, illustre, cité bénie, plantureuse et animée, qui est ma patrie et qui est ce que j’ai de plus cher au monde ». Et d’autres, par d’aussi beaux discours, de placer cette cité, ville phare, riche et vertueuse, de plus en plus haut, au- dessus des peuples du voisinage : « Tombouctou était parvenue au terme extrême de la beauté et de la splendeur… La tradition prophétique y donnait vie à toutes choses, dans le domaine de la religion comme dans celui des affaires temporelles 202 . » Tradition prophétique : Tombouctou et plusieurs autres villes ne se voulaient pas seulement centres de grand négoce mais se faisaient reconnaître comme de véritables citadelles de la foi face aux païens et aux hérétiques.

Chez les marakas berbères des cités du désert et du Niger, furent formés les juristes envoyés ensuite dans tous les royaumes noirs et, pour certains, même bien plus loin. Ibn Battuta dit avoir rencontré en Chine le frère d’un légiste qui avait été instruit à Sijilmasa. Les ulémas jouissaient d’un grand pouvoir, au-dessus des querelles de famille et des conflits d’intérêt. Leur solide réputation de science et de vertu les protégeait de l’intrusion du pouvoir royal, des chefs guerriers et même de toute tutelle administrative. Tombouctou avait acquis une telle puissance financière et une telle renommée, ses ulémas auréolés d’un tel prestige, que, pendant de très longs temps, les souverains laissèrent la ville se gouverner elle-même sans tenter d’intervenir ni dans les affaires ni dans les conflits. Sous la domination des Touaregs et, bien plus tard, sous celle des Marocains, la ville s’administrait comme une « république marchande », sous la férule du Tombouctou-koï, véritable chef de la cité, désigné par un conseil de notables, en fait par les religieux 203 . A Djaba, ville du Mali où l’on comptait un grand nombre de jurisconsultes, le roi ne pénétrait jamais et nul n’exerçait d’autorité en dehors du cadi de la cité. De même à Koundiouro, dans le Kaniaga 204 , elle aussi tenue en main par le cadi et par les ulémas : aucun soldat ne pouvait y entrer, aucun officier en situation d’opprimer les habitants. Le roi du Kaniaga y venait seulement une fois par an, à l’occasion du ramadan, et se contentait de distribuer des aumônes et d’échanger des présents 205 . Ce qui fait dire à l’un de nos historiens qu’« un pays marchand se construisit en Afrique noire dans les intervalles des royaumes. Il y insère son urbanisme, ses quartiers attenants aux capitales ou des villes à leur écart, avec leurs magasins, leurs caravansérails, leurs mosquées et leurs beaux édifices et leurs maisons élégantes… Pays rétiforme, à peine perceptible dans les masses mouvantes des empires 206 ». Ce pays marchand, création parfaitement originale que l’on retrouve rarement à ce point identifiée en d’autres territoires, témoigne indiscutablement de l’extraordinaire développement du commerce transsaharien et, à l’évidence, de l’intérêt que, dans tous les pays d’islam, l’on a porté, dès les premiers moments puis siècle après siècle, à mettre la main sur les négoces du Soudan. Nulle part ailleurs, dans l’ancien monde, l’on n’a vu se déployer de tels efforts et, en terres si difficiles

d’accès, mener à terme de tels travaux pour assurer les transports, aménager points d’eau et étapes, pour construire de toutes pièces de telles cités, prospères et jalouses de leur indépendance, en plein désert, pour refaire les sols, puiser et amener l’eau. Nul désert n’a, comme le Sahara, connu un tel trafic caravanier par un réseau de pistes aussi diversifié et somme toute relativement dense, ne laissant à l’écart que de rares îlots. De tels efforts, la mobilisation de tels moyens et la mise au pas, sous la férule, de tant d’ouvriers pour de si durs travaux pouvaient-ils se justifier sans la traite des Noirs ?

Caravanes du désert

Un grand nombre d’esclaves razziés dans les villages, des centaines, des milliers certainement, ne quittaient pas les pays du Soudan où les souverains les gardaient captifs pour leurs services de cour, pour leurs armées ou pour les travaux des champs. Dans tous ces Etats, royaumes des pays du Niger ou du lac Tchad, cités marchandes plus ou moins maîtresses de leur destin, la demande s’est maintenue pendant très longtemps, jusque même parfois dans les dernières années du XIX e siècle, de plus en plus forte même à mesure que certains empires prenaient de l’expansion. Cette traite exclusivement africaine, des Noirs par les Noirs, n’était pas du tout négligeable, bien au contraire. Mais non essentielle, non la principale. Elle demeurait à l’évidence de bien moindre ampleur et de bien moindre profit que celles vers les villes du désert où les marchands, seigneurs et maîtres des oasis, faisaient venir toujours davantage d’esclaves pour creuser les puits et les canaux, pour cultiver les champs de mil et entretenir les palmeraies, pour travailler dans les mines de sel ou de cuivre. Bien moins active aussi que celle vers les grandes cités des pays d’islam, en Orient et en Occident, qui mettait en œuvre d’autres moyens, sur d’autres parcours, infiniment plus longs et plus risqués.

LES ROUTES : PÈLERINS ET MARCHANDS

L’Egypte et l’Arabie

Un réseau très complexe de pistes, partant de territoires plus ou moins lointains, menait vers les comptoirs de la mer Rouge d’où les boutres arabes levaient l’ancre pour Aden ou pour Djeddah, le port de La Mecque, et de Médine. Les Noirs du pays des Gallas, au sud de l’Abyssinie, étaient conduits vers les ports de Zeila et de Massaouah par plusieurs routes qui se croisaient en quelques grands relais caravaniers, centres d’entrepôts et de castration. Ceux du pays entre les deux Nils finissaient exposés sur les marchés de Khartoum, de même ceux capturés, très loin, tout au sud, dans la région du Haut-Ghazal, affluent du Nil Blanc. Cependant, les caravanes les plus importantes, de plusieurs centaines ou même de deux ou trois mille esclaves, partaient, elles, de terrains de chasse situés au pied du Djebel Marra, massif montagneux du Darfur, très à l’ouest de Khartoum 207 . Une de ces pistes, celle dite ordinairement « route des pèlerins », partait de ces territoires de chasse et des postes de traite et allait, droit vers l’est, jusqu’aux marchés de Bara et Sinnar, sur le Nil Bleu, puis atteignait, sur la mer Rouge, Massaouah ou Souakim. Une autre route de la traite des Noirs, bien plus longue et plus périlleuse, que les voyageurs appelaient la « route des quarante jours », route très ancienne, partait du lointain chapelet d’oasis du pays Kanem (au nord-est du lac Tchad) et, par le Darfur, conduisait d’abord aux entrepôts et marchés des rives du Nil pour gagner ensuite Assouan et, de là, l’Egypte. Abandonnée pendant plusieurs siècles elle fut, dans les années 1300-1400, rouverte, les points d’eau reconnus et entretenus, à l’instigation des négociants qui voulaient échapper aux attaques, devenues trop fréquentes et trop dangereuses, des Arabes pillards sur la piste, plus à l’ouest, des déserts de Barca. En Arabie, Djeddah, où débarquaient les boutres arabes chargés d’esclaves, Médine et La Mecque furent, notamment lors des foires du pèlerinage, dès les premiers temps de l’Islam et ensuite pendant des siècles, de grands marchés aux captifs ; hommes et femmes étaient ensuite revendus par les trafiquants et même par les pèlerins lors de leur retour au pays, dans le Khorassan et les autres régions de l’Iran et l’Irak, à Bagdad surtout et même plus loin en Turquie. L’une des routes, parmi les plus fréquentées, commune à plusieurs itinéraires, joignait précisément Médine aux villes du Tigre et de l’Euphrate, à Kufa et à Bagdad. Steppes et déserts à l’infini mais où les

voyageurs, en altitude, bénéficiaient d’un climat plutôt sain et relativement tempéré, certains disaient même très agréable : « Je ne crois pas qu’il y ait sur toute la terre un pays autre où la plaine est aussi vaste et aussi immense, où la brise est plus parfumée et l’air plus sain, où l’air est moins pollué, la terre plus pure, où l’on se revigore davantage, moralement et physiquement. » Cette longue et grande piste caravanière de l’Orient, suivie par des milliers de pèlerins, était aussi, sans nul doute, la plus sûre, la mieux protégée par de bonnes escortes et de très loin la mieux aménagée parmi toutes celles que devaient, en Arabie comme en Afrique, suivre les caravanes des marchands d’esclaves. De nombreux points d’eau ponctuaient le parcours et rendaient supportables les longs jours de marche en plein désert : « Nous trouvâmes des bassins pleins d’eau de pluie… », et ailleurs : « Nous y fîmes provision d’eau en creusant un puits d’où jaillit une douce eau de source qui suffit à abreuver la caravane ainsi que ses chameaux encore plus nombreux que les hommes ! », et « les mares et les étangs abondent aussi ». Plusieurs villages cernés de murailles et quelques fortins, lieux de repos et même d’échanges, offraient de bonnes étapes. Les Bédouins, évidemment bien informés de chaque passage mais incapables d’attaquer en force ou même de piller ici et là, venaient vendre de la viande, du beurre et du lait que les voyageurs s’empressaient d’acheter, contre des pièces de calicot 208 .

Le Sahara

A travers le Sahara, les nomades se livraient certes, tribu contre tribu, à une concurrence effrénée : guerres d’escarmouches, razzias et représailles pour s’approprier le passage des caravanes et en tirer profit. Au fil des temps, ils ont réussi, ici ou là, à imposer tel parcours et tel gîte plutôt que d’autres, mais ce ne furent jamais que succès fragiles et temporaires pour seulement des parties d’itinéraire, sur de faibles distances. Pendant tout le temps de l’esclavage, soit pendant un millier d’années pour le moins, un certain nombre de grandes routes caravanières se sont imposées, pour aboutir à quelques grands marchés, toujours les mêmes. Les pistes transsahariennes reconnues, balisées et régulièrement fréquentées n’étaient pas tellement nombreuses. Elles ne furent certes pas toutes ouvertes et aménagées pour les besoins de la traite. Les trafiquants

empruntaient souvent celles qui menaient aux mines de sel ou de cuivre où les durs travaux étaient effectués par les Noirs esclaves. D’autres étaient – les noms que leur donnent les chroniques en témoignent – des routes de pèlerinage vers La Mecque, presque toutes menant d’abord au Caire. Les marchands d’esclaves ont, au fur et à mesure des progrès de l’islamisation, profité des nouveaux aménagements, puits et postes de garde, à l’usage des pèlerins. Tout naturellement, ici comme en Orient, les marchands se tenaient informés de la demande en main-d’œuvre dans les grandes cités. Aussi ne fréquentaient-ils pas souvent les cités du Maghreb central. Ceux qui s’y rendaient y apportaient de la poudre d’or, de l’ivoire, de la malaguette et divers autres produits du Soudan ou des oasis, mais pas ou peu de captifs razziés dans les pays des Noirs. Le marché y était quasi inexistant. Les villes, d’Oran à Bougie, n’étaient en somme que d’assez pauvres cités, pendant longtemps même de simples bourgs enfermés dans leurs murs, des repaires de corsaires accrochés au rivage, sans grandes ressources, tournant le dos à un arrière-pays qui ne leur apportait pas grand-chose. Peu ou pas d’industrie, pas d’autres négoces que la vente des butins et l’encaissement des rançons. Ces pirates et corsaires, Maures puis Turcs exclusivement à partir des années 1510, employaient bien sûr, à Mers el-Kébir, Alger, Bougie et Bône, un très grand nombre d’esclaves pour les chantiers de constructions navales et pour ramer sur leurs galères de combat. Mais les Noirs du Soudan leur auraient coûté très cher alors que la piraterie en mer et les razzias sur les côtes d’Italie et d’Espagne leurs procuraient à moindres frais des prisonniers en très grand nombre. Le raid sur Mahon, en 1535, leur rapporta six mille esclaves et la prise de l’île de Lipari par Barberousse, le célèbre chef de guerre, grand officier et amiral de l’Empire ottoman, en 1544, douze mille. Sur le marché d’Alger et dans les bagnes, l’on ne trouvait pratiquement que des Blancs, des chrétiens. De ce fait, les parcours transsahariens des trafiquants d’esclaves se résumaient en deux faisceaux de pistes, pas davantage. A l’est, pour amener les esclaves noirs du Bornou et des pays du lac Tchad, une route gagnait d’abord les oasis du Kawar, puis le Fezzan et Zaouila pour atteindre soit l’Egypte soit les escales des monts de la Barca, sur la côte de Cyrénaïque.

Une autre partait de Tombouctou et de Gao et, par Tadmakka, par une longue et terrible traversée de trente ou quarante jours, menait jusqu’à Ghadamès, puis à Kairouan au temps de sa splendeur et, plus tard, à Tunis. A l’ouest, trois parcours, empruntant à travers le désert trois pistes différentes, convergeaient vers Marrakech ; l’un partait du Mali, des pays du haut Sénégal ou de Ghana et passait par Aoudaghost, les salines d’Idjil, Zemmur puis Tamedelt ; un autre, plus à l’est, gagnait Oualata, Tagheza puis Sijilmasa ; un autre, plus aventureux certainement, objet de grandes attentions de la part des sultans du Maroc, partait de Gao, Tombouctou ou Djenné pour rejoindre Tagheza par Toudemi. De Sijilmasa, principal carrefour pendant longtemps de tout l’Ouest saharien, d’autres pistes, bien moins fréquentées que celle de Marrakech, allaient, l’une à Fez, l’autre à Tlemcen. Sur ces routes, sans exception, les Noirs captifs, hommes, femmes et enfants, furent toujours très nombreux, jusqu’à former une part importante de la caravane. Chaque trafiquant esclavagiste, berbère, arabe ou maure, en faisait convoyer, en longues files, plusieurs dizaines, voire des centaines à chacun de ses retours vers les grands marchés. Les autres négociants, ceux qui s’intéressaient davantage au trafic de l’or et, accessoirement, au poivre de Guinée et autres produits du Soudan, mais aussi, de façon ordinaire, tous les voyageurs et les pèlerins en avaient généralement plusieurs sous leur garde, soit pour en tirer occasionnellement quelque profit à l’arrivée, soit pour les vendre au mieux. En effet, le manque d’argent se faisait parfois pressant en telle ou telle étape de ce long cheminement, épuisant pour l’homme et ses ressources, sa bourse et ses réserves d’eau ou de nourriture. Ils utilisaient en somme ces Noirs comme une réserve de capital, peut-être plus sûre que les monnaies, capital dont la valeur pouvait croître au fur et à mesure que l’on s’éloignait davantage des postes de traite et des territoires de razzias. La plupart désiraient aussi avoir constamment près d’eux les hommes comme domestiques pour leur propre service et la garde de leurs bagages ou marchandises, les femmes comme compagnes, concubines pour quelques semaines. Ibn Battuta ne prenait jamais ni la mer ni la route sans se faire accompagner de deux ou trois jeunes femmes qu’il échangeait volontiers contre d’autres, au cours du chemin, selon son bon gré.

Dans la traversée des déserts, les parcours des caravanes d’alors différaient très certainement des grands axes routiers d’aujourd’hui. Ils ne sont pas souvent décrits. Il ne nous reste que peu de textes et tous ou presque tous bien trop courts, leurs auteurs se souciant peu de faire partager leurs expériences et leurs angoisses. Les rares chrétiens explorateurs du désert en quête des marchés de l’or gardaient-ils leurs informations secrètes ? Benedetto Dei, auteur de petites nouvelles et homme d’affaires de Florence, dit tout uniment dans son Journal qu’il est allé à Tombouctou, mais, curieusement, ne donne, la date mise à part (1470), aucune sorte d’explication. Humaniste, homme de science, curieux des pays et des hommes mais jaloux de ses découvertes ? Ou homme de négoce soucieux de garder pour lui seul des renseignements et les profits d’une course à l’or et aux produits rares ? Les musulmans, eux, se comptaient par centaines à toutes les époques de la traite et l’on peut penser que les bons négociants, qui couraient les pistes sahariennes sans rien cacher de leurs desseins, sachant que les lieux et marchés qu’ils allaient atteindre étaient connus et bien identifiés, ne manquaient pas, aventurés dans une longue et périlleuse course, d’écrire à leurs parents, à leurs associés ou à leurs commis pour les informer non seulement de leurs chargements et du nombre de captifs qu’ils menaient avec eux mais des dates de leurs passages ou de leurs séjours dans les villes étapes ou les oasis tout au long du chemin. Ces lettres, qui préparaient leurs correspondants à spéculer sur les cours des produits, esclaves compris, ont presque toutes disparu ou n’ont fait l’objet ni de publications ni d’études 209 . De telle sorte que les itinéraires, les haltes, les périls et les façons de s’en garder nous demeurent, pour la plupart, mal connus. Les récits de lettrés, curieux de connaître de lointains pays, dans le Sahara et au-delà, certes très nombreux et différents les uns des autres, déçoivent pourtant car leurs auteurs s’appliquent davantage à décrire les gouvernements, les cours des souverains, les mœurs et les pratiques religieuses que les conditions du voyage, l’importance et la composition de la caravane, les routes choisies et les aléas du parcours. Invités à se joindre à une entreprise qui n’était pas la leur, chargés de mission parfois pour observer les modes de gouvernement, les forces armées des rois et les usages

des peuples, non hommes de terrain et d’expérience, ils ne payaient nullement de leur personne pour préparer la traversée du désert et la mener à bonne fin. De plus et surtout, ces voyageurs, pour la plupart, tenaient la plume non pour des lecteurs désireux de s’informer exactement mais pour un vaste public, curieux du détail, du pittoresque. Ibn Battuta, le plus célèbre et certainement le plus largement exploité au cours des temps, charge sa narration du voyage au Soudan, au demeurant très rapide et relativement pauvre comparée à celles qu’il consacre aux autres pays, d’anecdotes sans grand intérêt et, de son séjour au Mali, il s’attarde, s’appesantit à donner un interminable récit, fastidieux en plusieurs points, de sa visite et de la façon dont il fut reçu à la cour du roi. Seule et heureuse exception, tout à fait remarquable, le Routier d’al-Bekri paraît, lui, de tout autre nature. C’est le travail laborieux d’un auteur qui certes n’a pas vécu les jours de marches dans le désert, mais a rassemblé quantité de témoignages de bons observateurs, les a confrontés les uns aux autres, a tenté d’identifier les lieux et de chiffrer les distances qui séparaient les points d’eau et les étapes, non en milles arabes mais en jours de marche. Les dromadaires, qui portaient des charges de cent vingt-cinq à cent cinquante kilos, parcouraient environ quatre kilomètres à l’heure ; chaque journée de marche devait représenter de trente-cinq à quarante kilomètres, soixante dans des conditions tout à fait exceptionnelles. Sur plusieurs parcours, al-Bekri pouvait tout situer et tout nommer, jusqu’au moindre puits. Sur la piste de Sijilmasa à Tombouctou, jusqu’aux puits de Tn’ Djas, à huit étapes du départ, les points d’eau se trouvaient très régulièrement à deux jours d’intervalle, puits misérables « creusés par les voyageurs et qui ne tardaient pas à s’ébouler ». Ensuite, vous marchez pendant trois jours jusqu’à un grand puits appelé Wîn Haylun, et puis encore trois autres jours par un désert tout plat où l’on ne peut trouver d’eau que cachée sous le sable ou les pierres, jusqu’à atteindre un point d’eau appelé Tâzaqqâ, ce qui signifie « la maison ». Vous allez, en une seule étape, à un puits construit par Abd al-Rahman ben Habib, creusé dans le roc dur où l’eau est à quatre brasses de profondeur. Puis, trois jours plus loin, vous êtes à Witunan, puits très large et jamais à sec, mais qui contient de l’eau si saumâtre qu’elle purge les hommes et les animaux. A Awkâzant, la terre est

de couleur bleue et, là, les hommes de la caravane creusent pour trouver l’eau qui est à deux ou trois coudées sous la surface. Puis vous traversez un désert aride formé par des collines de sable qui envahissent la route, où on ne trouve pas d’eau. C’est la partie la plus pénible du voyage vers Aoudaghost. Quatre jours de marche vous mènent en un lieu appelé Wânzamin où les puits sont à faible profondeur, les uns d’eau douce, les autres d’eau salée, au pied d’une montagne abrupte où vivent des animaux sauvages. Toutes les pistes qui conduisent au Soudan se rencontrent ici. C’est un lieu très dangereux car les Lamta et les Gazula attaquent les caravanes puisqu’ils savent que tous les voyageurs doivent y passer pour refaire leurs provisions d’eau. Et al-Bekri, pendant des pages et des pages, de décrire ainsi plusieurs parcours, récits truffés de multiples indications sur les distances, sur les périls, les noms des puits, leur situation et la qualité de l’eau. Sur les peuples nomades aussi, l’étendue de leurs territoires, leurs coutumes, leurs façons de s’approvisionner et de nourrir leurs bêtes. Dans un désert de dunes de sable, entre tous inhospitalier (nous sommes toujours sur la route d’Aoudaghost), un très grand puits se situe juste à la limite des Banû Wârith, tribu des Sanhadja. Trois marches plus loin, à Agharat, est un puits d’eau salée où ces Sanhadja mènent leurs bêtes à boire pour leur refaire la santé, « car l’eau salée est très bonne pour leurs chameaux ». Trois jours et vous arrivez en un endroit nommé « le lieu où les eaux se rassemblent », où l’on trouve toutes sortes d’arbres et des plantes qui produisent le henné et le basilic. Six ou sept jours encore et voici la haute montagne qui domine Aoudaghost, peuplée d’oiseaux en grand nombre qui ressemblent à des pigeons et à des colombes, quoique de têtes plus petites. On y voit aussi les arbres d’où l’on extrait la gomme, exportée vers l’Espagne pour lustrer les brocarts de soie 210 .

L’EAU, LES GUIDES, LES PÉRILS

Tous les voyageurs, même ceux qui s’en tiennent à l’anecdote et aux péripéties d’un jour, parlent forcément, à un moment ou à un autre, de la quête de l’eau et de la peur d’en manquer. Que ce soit sur la longue route fréquentée par des milliers de pèlerins et de marchands qui va de Bagdad à Médine ou à travers le Sahara, chacun s’apitoie sur les dures souffrances des

hommes en ces terres inhumaines. « Nous avions peur, sur cette route, de manquer d’eau surtout que nous étions tant d’hommes et de bêtes que s’ils avaient bu la mer, ils l’auraient épuisée et mise à sec ! » Peur obsédante, angoisse de chaque jour que rien ne pouvait effacer : dans le désert du Najd, immense plateau du centre de l’Arabie, entre Ajfur et Kufa, trois points d’eau parfaitement identifiés jalonnaient la route et devaient permettre aux hommes et aux bêtes de s’abreuver et de refaire leurs provisions, mais la crainte de manquer était telle que, parfois, tous se précipitaient vers les puits dans un effroyable désordre, se bousculant, s’écrasant les uns les autres. « A l’une de ces aiguades qui pouvait largement suffire et où l’on pouvait s’abreuver tranquillement, les voyageurs se ruèrent sur l’eau, incident dont on ne verrait pas l’équivalent lors de l’assaut d’une ville ou d’une forteresse. Il mourut là sept hommes écrasés sous la pression de la foule, ou noyés, piétinés. Ils s’étaient hâtés de s’abreuver et ils ont trouvé la mort 211 ! » Dans le Sahara, en chemin vers Ghana, « ils ne trouvent que de l’eau putride et dangereuse qui n’a d’autre propriété que d’être un liquide. Ceux qui en boivent pour la première fois sont indisposés et tombent malades, surtout s’ils n’en ont pas l’habitude. Ils emmènent donc de l’eau du pays des Lamtuna, pour boire et abreuver leurs chameaux. Aussi n’est-ce qu’après des difficultés considérables que les marchands arrivent à Ghana. Là ils s’arrêtent, réparent leurs forces, se font accompagner de guides, s’approvisionnent abondamment en eau et prennent avec eux des gens habiles à parler et à discuter d’affaires, comme intermédiaires entre eux et les Indigènes 212 ». Ibn Battuta, parti de Sijilmasa dans une caravane conduite par un chef berbère des Massufa, n’a pas trop souffert et, averti de tout ce que d’autres ont pu connaître, se félicite de sa bonne fortune. Vingt-cinq jours de marche et ils étaient à Teghaza, ville du sel, où ils firent provision d’eau saumâtre pour affronter dix jours dans le désert. Précaution, cette fois, inutile : il eurent la chance d’en trouver en cours de route, en abondance, dans les bas-fonds où les eaux de pluie s’étaient amassées : « Un jour, nous découvrîmes un puits situé entre deux collines de pierres dont l’eau était douce ; nous nous désaltérâmes. » Et de s’émerveiller, délivré de la peur de souffrir et mourir de soif : « Ce désert a un éclat lumineux ; on s’y sent bien à l’aise et en sécurité contre les voleurs et y vivent beaucoup de bœufs sauvages qui s’approchent

si près de la caravane qu’on peut les chasser avec des chiens et des flèches. » Mais le manque d’eau les guette encore car « manger de la viande donne soif et beaucoup de gens évitent de le faire. Curieusement, si on tue un de ces bœufs, on trouve de l’eau dans sa panse. J’ai vu des Massufa la presser et boire l’eau qu’elle contenait. Il y a aussi beaucoup de serpents 213 ». Boire de l’eau prise dans la panse d’un animal égorgé était pratique courante non en chassant des bœufs sauvages mais tout simplement en tuant des chameaux. « Ils partent ainsi à travers le Sahara où les vents du simoun tarissent l’eau dans les outres. Ils recourent alors à un stratagème : ils prennent avec eux des chameaux sans charges, les assoiffent avant de partir, puis les font boire une fois et une deuxième fois jusqu’à ce que leur panse soit pleine. Les chameliers les conduisent ainsi avec eux et s’il arrive que les outres se dessèchent et que le besoin d’eau se fasse sentir, alors on égorge le chameau et on se désaltère avec l’eau de sa panse. Il n’y a plus, en ce cas, qu’à se hâter jusqu’au prochain point d’eau pour y remplir les outres 214 . » Exposée à tant d’aléas et de dangers pendant de si longs jours, la caravane, monde d’hommes libres de toutes conditions, venus de tous pays, maîtres négociants, trafiquants et commis accompagnés d’esclaves, se forgeait ses propres lois 215 . Sur la route, tous se soumettaient à un chef qui, à tous moments, maintenait l’ordre, faisait aller du même pas ; en cas de malheurs, d’attaques des brigands, de morts de quelques bêtes de somme ou d’épuisement des outres, il faisait payer chacun de sa personne, de ses bêtes et de ses pièces d’or, de ses provisions d’eau, rassemblant dans une seule communauté solidaire les hommes vite accablés de fatigue, souffrant de soif. Non sans peine : « J’avais un chameau pour monture et une chamelle pour porter mes provisions. Après la première étape, cette dernière s’arrêta. Al- Hâgg Wuggin, chef et guide, prit ce qu’elle transportait et le distribua à ses compagnons qui s’en partagèrent la charge. Mais il y avait dans la compagnie un Maghrébin originaire de Tadla [plaine du Maroc occidental, au pied du Moyen-Atlas] qui refusa de porter une partie de la charge comme les autres. Un jour, un de mes jeunes esclaves eut soif ; je lui demandai de l’eau qu’il ne voulut pas me donner 216 . » En fait, et nul ne l’ignorait, la vie des hommes était dans les mains des tribus du désert qui gardaient les puits cachés ou en interdisaient l’accès. Les

gens des Massufa, des Bardâma 217 et autres Berbères guettaient le passage des marchands pour vendre à haut prix des charges d’eau. Ces nomades se livraient à une féroce concurrence pour les puits et pour les pâturages, pour le contrôle et le ravitaillement des oasis, plus encore peut-être pour fournir des guides et, de cette façon, s’assurer un certain contrôle sur la marche de la caravane et renseigner les hommes de leur tribu. Dès qu’ils s’attardent à évoquer les hasards et les périls de la route, les voyageurs parlent des guides recrutés par le chef de la caravane et prennent soin de dire ce que cela leur coûtait ; ce n’était pas peu. Une carte portugaise datée de 1511 indique que, pour aller d’Egypte au Soudan, les caravanes « ont des pilotes pour les guider en chemin, qui s’orientent d’après les étoiles et les montagnes ». Ces guides, les taksîfs, étaient généralement des Berbères, souvent, là encore, des Massufa. « Au taksîf il faut du courage et de la perspicacité : aucune piste, aucune trace n’apparaissent dans ce désert. Il n’y a que du sable que le vent emporte. On repère des montagnes de sable dans un endroit ; quelque temps plus tard, on découvre qu’elles ont été déplacées ailleurs. Ce désert abonde en démons ; ils se jouent du taksîf et le fascinent jusqu’à ce qu’il s’égare loin de son but et périsse. » Sur la route de Sijilmasa au Mali, l’habitude était d’envoyer un éclaireur, homme des Massufa, en avant, jusqu’à la ville de Oualata pour qu’il porte les lettres aux amis des marchands afin que ceux-ci préparent leur arrivée, leur louent des maisons et envoient à leur rencontre, à quatre jours de marche, des hommes et des bêtes de somme avec des outres d’eau. Si le guide se perdait en chemin et ne pouvait donc prévenir les habitants de la prochaine oasis de l’approche des caravaniers, tous ou presque mouraient en chemin 218 .

Les troupes de brigands incontrôlés et, plus souvent, certaines tribus berbères de triste réputation, tels les Touaregs et les Lamta de la Serra Bofor 219 , rançonnaient et pillaient les caravanes trop faibles, trop peu nombreuses, mal défendues contre leurs attaques. « Nous arrivâmes au pays des Hoggar qui sont un groupe de Berbères à la figure voilée : il n’y a nul bien à attendre d’eux. Un de leurs notables nous rencontra ; il arrêta la caravane jusqu’à ce que l’on s’acquittât d’une taxe en vêtements et divers autres objets. » Les nomades, coureurs de grands chemins à l’affût de bonnes

fortunes, étaient tous musulmans et prétendaient ne jamais transgresser la

Loi : « Fort heureusement, nous étions dans leur pays au mois de ramadan

pendant lequel ils ne font pas d’incursions et ne pillent pas les caravanes. Si leurs voleurs trouvent en route des objets durant le mois de ramadan, ils ne

les ramassent pas. Il en est ainsi de tous les Berbères qui se trouvent sur cette route 220 . » Les marchands se gardaient de montrer leur or et leurs objets de valeur, pierres précieuses et bijoux : « Ils transportent leur or sous forme de galons, dans des lambeaux d’étoffes, dans le plumage de grands oiseaux et dans des os creux de chat qu’ils cachent dans leurs vêtements. Ils agissent ainsi car ils doivent traverser des pays et royaumes et demeurer de nombreux jours sur

leur

route et parce qu’ils sont souvent la proie des voleurs, en dépit du fait

que

les caravanes sont accompagnées par des gardes armés. De cette façon,

une caravane peut avoir un millier d’archers, plus ou moins 221 . » Certains pensaient se protéger de mauvais hasards en achetant à l’avance des sauf-conduits auprès des chefs nomades. Mais aucun ne partait sans ses armes et nombre d’entre eux se faisaient escorter et protéger par des hommes à leur solde. A Agadès, les marchands entretenaient chacun un grand nombre d’esclaves pour leur servir d’escorte sur la route de Kano dont les passages

étaient réputés infestés par une infinité de tribus qui parcouraient le désert. « Ces gens, qui ressemblent aux Zingeri les plus pauvres, attaquent continuellement les marchands et les assassinent. Ceux-ci se font donc accompagner par ces esclaves bien armés. Arrivés à destination, ils les emploient à différents travaux pour qu’ils gagnent leur vie et en conservent

dix ou douze pour leurs besoins personnels et pour la garde de leurs

marchandises 222 . » A Tombouctou, les négociants prenaient à leur solde des troupes d’estafiers, jonbugu, formées d’esclaves ; certaines familles en avaient plusieurs centaines. Sijilmasa lançait périodiquement, dans les années 1200, de grandes expéditions militaires contre les nomades pillards. Al-Qastalani rapporte que, se trouvant dans le Tafilalet, il vit devant le palais du gouverneur un amoncellement de crânes de bandits capturés alors qu’ils attaquaient les caravanes sur la route de Ghana 223 . Les sultans d’Egypte et du Maghreb puis les souverains d’Afrique noire ont toujours tenté de protéger les caravaniers sur les routes du désert. Les

maîtres du Maroc, les Almoravides puis les Almohades, s’efforcèrent d’y maintenir une police, et de même, plus tard, les rois des Noirs – les Mandingues du Mali et ceux du Songhaï – installèrent des garnisons de guerriers nomades, de chameliers sur les pistes, à toutes les étapes, jusque loin dans le Sahara, jusque dans l’Aïr. Tout au long des temps, les rois, les émirs, les gouverneurs, les chefs des communautés de marchands savaient à quel point les routes de cet immense désert, celles surtout qui partaient du Sous marocain et celles qui joignaient le Fezzan au Tchad, pouvaient être gravement perturbées, rendues impraticables par les attaques de nomades insoumis ou, plus souvent, par les climats d’anarchie et d’insécurité dont souffraient tel ou tel des royaumes au pays des Soudan. Ils n’ont cessé de donner des ordres, d’armer des troupes d’accompagnement, de lancer des expéditions de représailles contre les nomades brigands et, surtout, d’établir des séries de fortins, postes de ravitaillement plus ou moins bien pourvus mais, en tout cas, garnisons pour des partis de cavaliers ou de chameliers, dix ou vingt généralement, assez nombreux tout de même pour intervenir ou poursuivre les forbans. Sur les hauts plateaux d’Arabie, dans le Najd, Fayd (par la suite Darb Zubayda), bourg fortifié, était le siège du responsable de la route commandant de troupes pour la protection des caravanes contre les Bédouins pillards 224 . Très tard encore, en 1843, Muhammad ibn Ali al-Sanusi 225 qui institua l’ordre Sanus, ordre militaire pour imposer la paix, fit construire sur la route qui, de Benghazi par Kufra et Ouadaï, menait au Tchad, route très fréquentée par de longues caravanes chargées d’armes et de munitions à échanger contre des esclaves, toute une suite de zawiyas 226 pour y recueillir, le temps d’une halte, pèlerins et marchands. Les responsables de ces maisons entretenaient régulièrement le puits, la mosquée et s’engageaient eux-mêmes dans ce trafic des captifs noirs. Courir le désert et garder ses captifs n’était pas affaire de novices : « Un citadin qui venait d’acheter des esclaves n’eut que des ennuis avec ses Noirs, hommes et femmes ; une femme s’amaigrissait, une autre mourait de faim, une autre était malade, un esclave avait pris la fuite, un autre se mourait de langueur et un autre fut atteint par les vers. Et lorsqu’on dressait un camp, le maître devait passer tout son temps à s’en occuper 227 . » Mais ce sont là, bien

évidemment, les informations données par des commis ou des associés qui font valoir leur zèle, des propos à ne pas prendre à la lettre. L’on imagine aisément que les Noirs prisonniers souffraient en route de vrais martyres, accablés par les privations, les fatigues et les maladies. Ceux qui, malades, blessés, atteints d’infirmités ou simplement trop faibles pour suivre le train des autres, tous ceux qui risquaient de retarder la marche et de mettre toute la caravane en danger, étaient résolument abandonnés au bord de la piste, souvent même tués sur place (« sinon tous se seraient portés malades 228 ! »). « A la mare, où ils s’arrêtent pour le partage, les caravaniers égorgent quatre femmes beaucoup trop fanées, émasculent deux enfants dont un meurt dans la nuit, afin de décharger la caravane des bouches inutiles et fixer les itinéraires selon la nature de la marchandise humaine ainsi préparée 229 . » Au total, des risques énormes et parfois des pertes considérables parmi les maîtres mêmes. Ceux qui s’égaraient manquaient d’eau jusqu’à en mourir. En 1803 encore, malgré toutes les précautions prises et la présence certainement de guides et de chameliers très expérimentés, une caravane de mille huit cents chameaux et deux mille hommes, allant de Tombouctou aux mines de sel de Teghaza, fut presque tout entière anéantie et l’on ne trouva plus que de nombreux squelettes blanchis, de femmes et d’enfants surtout, jonchant la route. Peur aussi des fièvres, des épidémies : « Une caravane touchée par la variole pouvait être condamnée à errer dans le désert, comme un navire en quarantaine évité de tous, et se voyait fermer les portes des oasis. Mais, pour les esclaves livrés en bon état, des bénéfices à la mesure des périls encourus, de 200, 300 %, parfois plus 230 . »

La mer Rouge et l’océan Indien

LES BOUTRES ARABES

Nous savons tout, et même davantage, sur la traite atlantique des Occidentaux, sur celle des Portugais de Lisbonne et de Saõ Tomé dans les années 1520, sur celle des armateurs de Nantes ou de La Rochelle au XVIII e siècle, mais, pour l’Est africain, rien, vraiment rien. Aucun des voyageurs

musulmans, nombreux pourtant à fréquenter ces escales sur des navires dont le malheureux bétail humain représentait la meilleur part de la cargaison, n’en dit le moindre mot. Ils ne parlent que d’eux-mêmes, pèlerins ou voyageurs. Pourtant leurs récits, ceux de leurs séjours dans les ports ou à bord des navires, évoquent régulièrement quelques mauvaises fortunes mal acceptées, disent assez ce que devaient être, pour des hommes libres, non dépourvus de moyens certainement, ces traversées entreprises dans des conditions si souvent précaires. « Nous avions séjourné à Aydhâb vingt-trois jours. Il nous en sera tenu compte par Dieu à cause de la vie de privations que nous y avons connue. Dans cette ville, tout est importé, y compris l’eau qui est telle qu’il vaut mieux être altéré que d’en boire ! Nous avons donc vécu dans un climat à fondre avec une eau qui enlevait tout appétit. » Les marins chargeaient leurs navires, les jalbas aux coques cousues avec des cordes faites de la fibre de la noix de coco, aux voiles de feuilles d’arbres, de telle façon que les hommes et les femmes soient entassés les uns sur les autres, « au point qu’ils croiraient être dans une cage à poules pleine. Le maître de la jalba récupère le prix de la construction en une seule traversée, sans se soucier des périls de la mer 231 ». Ces hommes, des pèlerins qui, sur le chemin de La Mecque, méritaient considération et respect, qui avaient sans nul doute payé leur passage, ont beaucoup souffert. Les conditions d’hébergement, d’entrepôt plutôt, et de transport des Noirs esclaves étaient proprement détestables. L’armement du navire, les ententes avec les patrons, le rassemblement des équipages et l’attente de vents favorables obligeaient à de longs séjours dans un port mal équipé, mal approvisionné en eau et en vivres. A Zanzibar : « En aucune partie du monde, rien ne dépasse la misère et la souffrance infligées à ces misérables esclaves lors du voyage qui les amène de l’intérieur de l’Afrique et pendant leur séjour dans l’île en attendant qu’ils soient vendus. Les privations et la maladie les avaient réduits à un tel état que parfois l’on estimait qu’ils ne valaient pas la peine d’être embarqués et, pour économiser ce qu’il fallait payer au maître des douanes, on préférait les laisser mourir à bord des vaisseaux 232 . » Les malheureux qui avaient supporté, depuis leur capture et les lointains postes de traite de l’intérieur, une dure marche de deux à trois mois, étaient tant bien que mal embarqués sur des boutres : cent cinquante à deux cents hommes accroupis, les malades et les mourants

aussitôt précipités à l’eau pour faire un peu de place et de crainte qu’ils ne contaminent les autres.

DU GOLFE D’OMAN À L’INDE ET À LA CHINE

Sordides et cruels, les trafics que suscitait la traite négrière ne se limitaient nullement à la mer Rouge, à ces traversées de deux ou trois jours vers les ports de l’Arabie et du Yémen ; ils s’étendaient à tout l’océan Indien et même au-delà jusqu’en Insulinde et en Chine 233 . Nos auteurs parlent longuement des navires dans l’Atlantique et de leurs si fameux « voyages triangulaires » :

Europe, Côtes des esclaves en Afrique, Amérique et Antilles puis retour en Europe. Mais, faute d’y porter vraiment intérêt et par manque de textes aussi nombreux et aussi précis, ils ne consacrent que de rares chapitres aux navires « arabes » des mers orientales, se contentant d’évoquer les types de bâtiments sans pouvoir s’attarder à bien définir itinéraires, courses et escales. C’étaient là, pourtant, de grandes entreprises, d’une rare audace souvent, sur des routes soumises aux vents et à toutes sortes d’aléas pour atteindre, après des semaines ou des mois de navigation, des terres situées aux extrémités du monde 234 . Non l’affaire de médiocres, d’obscurs trafiquants dans l’attente d’un bon coup du sort, prenant de grands risques pour mener sur l’autre rive de la mer une misérable troupe d’hommes enchaînés, mais de vrais patrons, meneurs d’hommes, disposant de capitaux, d’associés et de commis. Les promoteurs et premiers maîtres de ce commerce négrier furent bien évidemment les hommes d’Arabie et du Yémen qui firent d’abord venir des Noirs de Nubie, d’Ethiopie et des Somaliens. Les Persans, armateurs, marins et négociants du golfe d’Oman ont vite pris la suite. Sur la côte des Somalis, le Ras Assin est très tôt connu comme le Cap des esclaves. Dès les années 900, on parle de troupes de plusieurs milliers d’Abyssins prisonniers, embarqués dans les ports des comptoirs musulmans. Le Kitab al-Ajaib al- Hind (milieu du X e siècle) parle de deux cents esclaves conduits chaque année vers Oman 235 et un traité persan demeuré anonyme mais exactement daté de l’an 982 dit que les marchands du Hedjaz, d’Oman et de Bahrein allaient régulièrement acheter des Abyssins 236 . Plusieurs chroniques affirment que

Saïd, frère d’al-Jaysh, souverain de Zabid 237 sur la côte d’Arabie, en avait lui-même fait venir vingt mille en l’an 1081 238 . Bientôt, Arabes et Persans, établis dans les premiers comptoirs de la mer Rouge et de la côte des Somalis, somme toute très rudimentaires, cherchèrent d’autres postes et d’autres marchés plus vers le sud. Pour leurs vastes et fastueux chantiers, construction des palais, des forteresses et des mosquées, les grandes villes de l’islam en Orient, cités toutes nouvelles ou largement remodelées au temps de l’expansion de l’empire musulman, ne trouvaient jamais assez de bois, de teck pour le gros œuvre, de mangrove pour les toits. Les marchands firent venir d’importantes cargaisons de troncs d’arbres de leurs établissements de l’Est africain, sur la côte du Kenya actuel et plus au sud, en particulier dans l’île de Manda où s’est très tôt établie, pour rechercher des fournisseurs chez les indigènes et organiser tout ce trafic, une colonie d’hommes de Shiraz. Tous les navires en route vers la Perse transitaient par l’île de Socotra (l’« île bienheureuse ») et par Aden, bâti sur une presqu’île reliée à la terre par un isthme étroit, petite cité facile à défendre, étape essentielle, véritable carrefour de routes maritimes et grand emporium. Sur la côte du golfe d’Oman, le port de Sur (au sud de Mascate) était, au X e siècle, aux dires d’un voyageur enthousiaste qui s’en émerveille mais sans trop décrire les objets de ces négoces, « le vestibule de la Chine, l’entrepôt de l’Irak, le soutien du Yémen ; cité la plus prospère de cette mer, aux hautes demeures en teck et en briques 239 ». Mombasa, Mogadiscio, Kilwa surtout, devinrent de grands centres marchands fréquentés non seulement par les négociants musulmans, visiteurs des premiers temps, mais aussi par les marins et trafiquants étrangers à ce monde islamique, venus de bien plus loin 240 . Deux mille cinq cents milles séparaient Mombasa de Bombay. De décembre à mars, la mousson du nord- est portait les navires vers Madagascar et la côte des Malabars. De juin à septembre, celle du Sud-Ouest les ramenait sur la côte d’Afrique. Mauwism (mousson) signifiait « marché » ou « congé ». Sur cette longue route, les îles Laquedives et Maldives servaient de relais. C’est là que « les habitants font rouir la fibre de coco dans des trous creusés dans le sable, la battent avec des bâtons courts et gros et que les femmes la filent pour en faire des cordes qui servent à assembler les bateaux indiens et yéménites ». Cette fibre est, par les

Arabes, exportée jusqu’en Inde et en Chine 241 . Autre relais, centres de dépôt et de distribution plutôt, plus proches de la côte des Zendjs, les Comores furent, pendant tout ce temps, des « centres de la traite des esclaves et des entrepôts de chair humaine entre l’Afrique et l’Inde 242 ». Les marchands de l’Inde venaient en Afrique et en repartaient avec la mousson. Certains s’y sont établis à demeure avec leurs familles. Ils apportaient épices et produits de luxe, notamment des perles d’agate et d’onyx, dites « de Cambray », qui, en fait, provenaient de l’Inde entière et, très appréciées, servaient à toutes sortes d’échanges. Vers l’Inde, les négociants arabes et indiens exportaient de l’ivoire, des cornes de rhinocéros, des écailles de tortue et des peaux d’animaux sauvages, léopards surtout. Le trafic de l’ivoire a sans doute, sur la côte des Zendjs, précédé celui des esclaves et s’est maintenu sans interruption, pendant des siècles, atteignant des volumes considérables. Les Indiens en faisaient une très grande consommation, notamment pour fabriquer les anneaux que les femmes portaient aux bras et aux chevilles. Les défenses des éléphants d’Asie, trop petites, ne pouvaient convenir et l’on n’utilisait que celles des éléphants mâles d’Afrique. On renouvelait sans cesse ces anneaux, le plus grand nombre étant brûlé lors des funérailles. Une grossière estimation faite par les Portugais lorsqu’ils s’emparèrent de Sofala, en 1517, donne un chiffre de cinquante et un mille livres d’ivoire exportées, soit les défenses, pour le moins, de mille deux cents éléphants 243 . Cependant, l’ivoire ne demeura pas très longtemps l’essentiel des frets et des transactions. L’empire islamique du Nord-Est de l’Inde demandait de plus en plus d’esclaves noirs, Abyssins que l’on appelait les habshi et autres Noirs d’origine africaine, les sidi ; les deux noms, communément utilisés en Inde, étaient d’origine arabe, ce qui indique clairement que les trafiquants musulmans, dans les premiers temps du moins, tenaient la traite sous leur contrôle. Les Noirs esclaves étaient, en Inde, très appréciés comme soldats et comme matelots ou rameurs sur les navires de guerre. Le roi Barbuk du Bengale (1459-1474) possédait quelque huit mille soldats esclaves, presque tous originaires d’Afrique 244 . Ces troupes d’esclaves africains jouèrent un rôle primordial dans les guerres du Gujarat et du Deccan et les sidi ont même, au XII e siècle, constitué deux royaumes, un temps indépendants, sur la côte

ouest de l’Inde 245 . Plus tard, au XV e siècle, ils formèrent des corps d’armée très aguerris, de plus en plus conscients de leur force et prêts à s’imposer. Ils se sont révoltés, ont pris le pouvoir et mis sur pied une dynastie de rois habshi qui a régné au Bengale de 1487 à 1493.

Le Yu-yang-za-zu, relation de l’écrivain chinois Duan Cheng-shu, savant et voyageur, datée de 863, montre clairement que les Chinois connaissaient alors l’importance de ce commerce des hommes en Afrique orientale :

« Lorsque les Persans, trafiquants d’esclaves, doivent entrer dans ce pays, ils se forment en caravanes de plusieurs milliers d’hommes et font aux chefs présent de bandes de tissus. »« Les femmes, dit-il encore, sont propres et ont un comportement décent. Les hommes de ces régions les enlèvent pour les vendre aux étrangers à un bien meilleur prix qu’ils pourraient obtenir chez eux 246 . » D’autres auteurs chinois parlent des Arabes « qui ramenaient des esclaves noirs qui, s’ils avaient été livrés en Chine, auraient valu leur poids de bois aromatique ». De plus, une carte datée de 1315, établie en Chine, fait mention, sur la côte, de plusieurs « îles aux esclaves », et laisse entendre que les Chinois, dans la période Song, savaient que cette Afrique n’était rien d’autre qu’un « immense réservoir de marchandise humaine ». Trois expéditions chinoises, en 1417, 1421 et 1432, allèrent sur la côte d’Afrique. Une inscription lapidaire, datée de 1431, porte l’ordre donné par l’empereur Yung-lo à un officier nommé Cheng-ho et à d’autres capitaines de rassembler des dizaines de milliers de guerriers, et de les conduire, sur cent vastes navires, à l’attaque des pays barbares, en Afrique. Plusieurs ambassades témoignent du même intérêt 247 . Les marins et négociants arabes avaient sans doute ouvert la voie et, très certainement, connaissaient la route. Entre autres cargaisons, sans doute très variées, ils offraient à la vente leurs Noirs d’Afrique orientale jusqu’en Chine. Ibn Battuta note que, dans l’île de Sumatra, le sultan musulman a le droit de prélever sur chaque navire qui accoste dans son pays un esclave de chaque sexe, des étoffes pour parer les éléphants, des bijoux en or que son épouse porte à la ceinture et aux orteils 248 . Tous les gouverneurs, les maîtres des douanes et les négociants étaient, en Chine, parfaitement informés de tous ces trafics et, particulièrement, sur les qualités physiques et les aptitudes des différents

peuples de la côte d’Afrique promis aux services serviles 249 . Il est certain qu’un marché aux esclaves noirs existait à Canton, contrôlé par une colonie arabe implantée dans la ville.

Les villes de la côte des Somalis et celles de la côte des Zendjs ne vivaient pas que de la misérable traite des Noirs. Mogadiscio recevait de la lointaine Asie de l’argent, du cuivre, des perles de l’Inde et de Perse, des porcelaines de Chine, des étoffes de luxe de Syrie et d’Egypte, plus des étoffes de l’Inde. Les musulmans exportaient l’or et les pièces d’or, l’ivoire et les défenses de rhinocéros, des animaux, girafes, autruches, gazelles et chameaux, des étoffes tissées dans leurs villes, de l’huile de palme, de l’ambre gris, de l’encens et de la cire. Faute, bien sûr, de tarifs de douane et de registres du négoce pour cette époque, force est d’en croire les chroniques et les récits de voyages dont les auteurs, sans doute quelque peu complaisants, ne tarissent pas d’éloges et se disent émerveillés devant une telle abondance. Tout cela aurait-il existé, acquis une telle importance, si la chasse aux esclaves n’avait suscité tant d’entreprises, dès les tout premiers temps ?

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L’HOMME DE COULEUR MAL AIMÉ. LE MÉPRIS

Hommes et femmes en vente

MARCHÉS DE BROUSSE ET FOIRES

Aux temps des premières traites, dans l’Est africain, à Mogadiscio et au- delà vers le sud, les Arabes, enfermés dans leurs îles et dans leurs murs, ne se sont pas aventurés très nombreux dans l’intérieur du continent. On n’y trouvait trace d’aucune mosquée en pierre ni d’organisation de caravanes ; les routes de l’arrière-pays ne sont généralement pas citées et encore moins décrites d’une façon précise et l’on doit imaginer, pour cette traite des Noirs, non des parcours et des marchés fréquentés régulièrement à l’instar de ceux d’Ethiopie et de Nubie par les marchands venus d’Egypte, mais plutôt des ventes imprévisibles, aux lendemains mêmes des captures. Souvent, les esclaves passaient ensuite de main en main et de proche en proche, par quantité d’intermédiaires de toutes sortes et de toutes conditions, jusqu’à la côte. Il n’était pas rare de voir les Noirs, habitants des villages de l’arrière-pays immédiat, venir vendre, en même temps que leurs récoltes, leurs propres esclaves aux trafiquants des comptoirs : « Les travaux de ce peuple sont de

faire pousser leur nourriture, le riz, le maïs, les herbes, le sésame, le millet, les pois. Dès qu’il ont récolté, ils sèment à nouveau et ainsi ils ont de quoi vivre pendant une année. Ils vendent une part de leurs récoltes et peuvent se procurer des objets du commerce et de l’argent. Ils font de même avec l’ivoire des éléphants qu’ils ont chassés. Lorsqu’ils ont assez d’argent, ils achètent des hommes à d’autres peuplades qui vivent plus loin dans l’intérieur et font travailler ces esclaves à leurs plantations. Mais ces esclaves sont vendus aux marchands dès que l’argent manque, en temps de disette principalement pour acheter des grains. » Les marchands d’esclaves musulmans qui s’aventuraient jusque sur les territoires de chasse ou dans les postes de traite, loin parfois, pour traiter directement avec les chefs de tribus et de villages, devaient apprendre à connaître les peuples et les chefs. Ils affrontaient de grands risques mais y gagnaient de gros profits, ramenant des esclaves pour presque rien, sachant quels misérables objets de pacotille offrir en échange. L’un des premiers trafiquants de Kilwa avouait, en toute simplicité, qu’il allait prospecter les villages de l’intérieur, « car les hommes de ce pays sont des fous qui ne savent rien du prix que les choses peuvent avoir, ici, sur la côte 250 ». Dans les pays du Sénégal ou du Niger et dans la région du lac Tchad, ces sordides trafiquants, à demi brigands eux-mêmes, trouvaient aussi aisément à qui parler, avec qui traiter. Leur arrivée était attendue, souhaitée, par d’autres forbans, noirs ceux-ci, qui tenaient en réserve dans des parcs ou des baraquements de fortune de pauvres captifs razziés, victimes de pièges ou de raids d’un jour. « Ils enlèvent les enfants de nuit, les emmènent dans leur pays, les tiennent cachés un temps, puis les vendent à vil prix aux marchands qui viennent chez eux. Ceux-ci les expédient vers le Maghreb. Chaque année, c’est un nombre incalculable d’individus qui sont ainsi vendus. Ce procédé de voler des enfants est d’un usage courant et accepté dans le pays des Sûdan. On n’y voit même aucun mal 251 . » Idrisi, qui ne s’attarde pas volontiers à évoquer ces trafics, ni à plaindre les malheureuses victimes des hommes prédateurs, dit pourtant que « tout à l’ouest, près de la ville de Mallal, jusqu’au confluent de la rivière avec le fleuve Sénégal, vivent des Noirs complètement nus qui se marient entre eux sans payer de dot. De tous les peuples, ce sont les plus prolifiques. Ils

mangent le poisson qu’ils pêchent et de la viande de chameau séchée. Les peuples d’alentour les capturent continuellement, usant de toutes sortes de ruses et ils les vendent, dès qu’ils le peuvent, aux marchands de passage 252 ». Rabatteurs et commis partis à la rencontre des troupes au retour des razzias dans des campements ou des gîtes d’étape rudimentaires… Marchands de petit crédit qui, de saison en saison, vont, eux, de village en village, et s’en retournent, ramenant quelques captifs enchaînés acquis à vil prix… Cette traite misérable, pratiquée jusque dans les lieux les plus reculés, à l’écart des grands marchés et des pistes du bon commerce, avait bien sûr ses rituels. Ni évaluations monétaires ni pièces métalliques d’or ou d’argent ou même de cuivre ; on comptait en sacs de cauris, chaque esclave valant plusieurs milliers de coquillages, ou en perles de verre. Certes, là où les gros trafiquants venaient attendre les guerriers et faire leur choix, les marchés n’étaient rien d’autre que de simples campements pour la garde et la montre des captifs, sur les rives des fleuves, aux carrefours de pistes, terrains vagues aux abords des portes, les uns champs de foire, les autres tentes et cabanes près d’enclos à ciel ouvert dressés à la hâte. Mais, ici, la qualité des parties, le roi ou ses représentants d’une part, le négociant caravanier de l’autre, leur expérience et leurs capacités financières, faisaient que les échanges se situaient à un tout autre niveau que les misérables et quasi clandestines rencontres de pleine brousse ; on ne se servait plus autant de cauris car les Noirs ne les utilisaient pas comme monnaie hors du royaume ou du territoire de chasse, mais de pièces de toile et de vaisselle de cuivre, d’épices, des fruits et de produits tinctoriaux. Dans tous les Etats, chez tous les peuples d’Afrique noire, cette traite suscitait ensuite de nombreux échanges, des accords et tractations de toutes sortes, et des transports de prisonniers en nombre considérable vers les marchés des cités proches dont l’économie, pour une large part, dépendait de ces arrivées d’hommes et de femmes captifs. « La ville de Tekrur est tout entière un marché où les Maures échangent de la laine, du verre et du cuivre contre des esclaves et de l’or 253 . » Ces marchés qui, à n’en pas douter, tenaient une place tout à fait notable dans la vie sociale et dans l’économie même de ces pays, n’ont pourtant pas retenu l’attention des voyageurs. Ils passent sans les voir et les ignorent. Ni

Ibn Battuta, si prolixe sur tant d’autres pays et sur quelques aspects de la vie de cour au Mali 254 , ni d’autres en son temps ou plus tard ne s’attardent ne serait-ce qu’un instant à parler des marchés aux esclaves, à croire qu’aucun ne s’est trouvé sur leur chemin. Visites bien conduites sous la tutelle d’un bon guide, ou refus de les montrer, ces marchés n’existent pas, pas même à Sijilmasa, pas même à Tombouctou.

Partout, des pays d’Orient à l’Egypte et au Maroc, les foires tenues lors des grands pèlerinages voyaient toutes affluer des trafiquants venus de très loin et prenaient aussi l’allure de grands marchés aux esclaves. A La Mecque, le ravitaillement en vivres et en eau, toujours très difficile, parfois incertain, dépendait des marchands, certains certes eux-mêmes pèlerins mais évidemment toujours en quête de bons profits. L’eau était amenée par un aqueduc de pierre et quatre cents esclaves éthiopiens la portaient dans des outres vers les campements et les lieux saints. « Si les pèlerins restaient sur place au-delà du temps prévu par la coutume [une vingtaine de jours], le chérif les forçait à partir en détournant les eaux ou en bouchant les canaux 255 . » Sans les foires des milliers d’hommes seraient morts de faim :

« En un seul jour, on y vend tant de marchandises que si elles étaient réparties dans tout le monde, on pourrait y achalander tous les marchés et ils seraient tous bénéficiaires ; on y vend des joyaux précieux, des perles, des hyacinthes, tous les parfums : musc, camphre, ambre, aloès, d’autres produits de l’Inde et de l’Abyssinie, de l’Irak et du Yémen, denrées amenées du Kurdistan et du Maghreb. Tout cela est arrivé en huit jours. » Les Yéménites venaient là en pèlerinage par milliers, hommes et chevaux chargés de provisions, froment, autres grains, haricots, ainsi que du beurre, des raisins secs et des amandes. « Ils ne vendent pas leurs marchandises contre des dinars et des dirhams, mais les échangent contre des pièces d’étoffe, des manteaux et de grandes voiles ; plus des manteaux solides et des vêtements que portent les Bédouins qui se livrent au troc avec les Yéménites 256 . » Et, bien sûr, à tous moments, des esclaves mis aux enchères par des négociants au fait de ces misérables trafics ou, plus ordinairement peut-être, par de simples pèlerins qui les avaient menés avec eux tout au long de leur voyage :

en 1416, al-Makrisi signale une caravane de pèlerins venus du lointain pays

de Tekrur, arrivée à la foire de La Mecque avec mille sept cents têtes d’esclaves, hommes et femmes, et une considérable quantité d’or. Un grand nombre d’entre eux furent vendus sur place 257 .

CARAVANSÉRAILS, RUELLES OBSCURES, PAVILLONS DE THÉ

Dans les grandes cités caravanières et, de façon plus générale, dans toutes les grandes villes, capitales d’Etats et riches carrefours marchands, des foules de captifs étaient montrés, jugés, palpés comme du bétail et mis à l’encan sur une ou plusieurs places publiques ouvertes au tout venant. A Alger : « Il y a, pour cet effet, des courtiers, lesquels, bien versés en ce mestier, les promènent enchaînés le long du marché, criant le plus haut qu’ils peuvent à qui veut les acheter… les font mettre tout nus comme bon leur semble, sans aucune honte. Ils considèrent de près s’ils sont forts ou faibles, sains ou malades, ou s’ils n’ont point quelque playe ou quelque maladie honteuse qui les puissent empescher de travailler. Ils les font marcher, sauter, cabrioler à coups de bastons. Ils leur regardent les dents, non pour sçavoir leur âge mais pour apprendre s’ils ne sont point sujets aux catharres et aux déflexions qui pourraient les rendre de moindre service. Mais, sur toutes choses, ils leur regardent soigneusement les mains, et le font pour deux raisons. La première pour voir, à la délicatesse et aux celles, s’ils sont hommes de travail, la seconde, qui est la principale, afin que, par la chiromancie à laquelle ils s’adonnent fort, ils puissent reconnaître aux lignes et aux signes si tels esclaves vivront longtemps, s’ils n’ont point signe de maladie, de danger, de péril, de malencontre ou si même, dans leurs mains, leur fuite n’est point marquée 258 . » Et, au Caire, où les Nubiens, hommes et femmes, arrivent en si grand nombre que l’on dirait un troupeau de bêtes de somme, de tous sexes et de tous âges, ceux qui les achètent « ne mettent pas moins de soin à les regarder, les examiner, les mettre à l’épreuve qu’ils ne le font ordinairement quand ils achètent des bœufs, des chevaux ou autres animaux domestiques. Les acheteurs ont, pour cet examen, un coup d’œil et une expérience extraordinaires. Il n’y a pas un médecin ou un naturaliste qui puissent leur être comparés dans la connaissance et dans l’état d’un homme. Dès qu’ils regardent le visage de quelqu’un, ils savent immédiatement quels sont sa

valeur, son instruction et son rang ; s’il s’agit d’un enfant, ils savent, dès qu’ils le regardent, à quoi il peut être bon. Ils ont la même habileté pour découvrir l’état et le caractère des chevaux, et sont capables de discerner aussitôt, à partir d’un seul et unique élément, tous les défauts et les qualités d’un individu, à quoi il peut être utile, son âge et sa valeur 259 ». Les marchés, largement ouverts ou quasi clandestins, les uns traitant chaque jour des dizaines ou des centaines de ventes, les autres seulement quelques-unes, s’intégraient tous parfaitement dans le tissu urbain. De solides bâtiments à un étage, à la façon des caravansérails bien construits, bordaient, le long de l’une des plus grandes rues de la cité, une vaste cour de forme rectangulaire. Ce n’étaient en aucun cas des lieux de misère, sordides, tenus à l’écart et comme honteux mais, tout au contraire, des lieux de rencontres et d’échanges, en somme l’un des espaces les plus fréquentés à longueur des jours et des années. Une illustration d’un célèbre manuscrit arabe, les Maqawât d’Hariri (1054-1122) qui content les aventures rocambolesques d’un vagabond, Abu Zayd, représente une halle couverte d’un toit mais ouverte à tous vents, située sur le marché de Zabid, port du Yémen. Au rez- de-chaussée, trois esclaves noirs sont assis ou accroupis ; près d’eux, le marchand, homme de grande stature, coiffé d’un beau turban rouge et vêtu d’une belle robe, les présente à une femme, cliente visiblement, voilée de telle sorte que l’on ne voit que les yeux et le haut du visage, femme riche certainement et parfaitement honorable, d’allure imposante, flanquée de sa servante. A l’étage, deux autres marchands reçoivent un client, homme riche lui aussi, aux habits brodés d’or ; l’un tient en main une balance légère pour peser des épices ou, plutôt, des bijoux d’or ; l’autre fait l’article 260 . Certaines villes n’étaient que marchés aux esclaves. Au Caire, « on y va veoir communément les lieux où l’on vend les nègres, lesquels les jours de marché, on en voit beaucoup de milliers. Ils ont ordinairement des anneaux de cuivre, fer ou autre métal pendus aux oreilles, nez et autres partyes. Auparavant que quelqu’un les achepte, il les visite et essaye plus qu’on ne feroit un cheval par-deçà ». Tout près de là, d’autres marchands alignaient aussi leurs Noirs en plusieurs ruelles ou petites places fermées, debout contre les murs ou assis par terre. « Sur ces places et marchés et d’autres, on vendait toutes sortes de choses, tels que les prisonniers des régions voisines qui

n’étaient pas soumises aux Turcs, parfois des Maures blancs, plus souvent des Maures noirs 261 . » Tout à côté, en des lieux discrets que le voyageur découvrait par hasard mais que les acheteurs savaient trouver, on voyait alignés et adossés, assis contre les murailles, une infinité d’hommes et de femmes, en grande majorité des Noirs. Et là, aucune sorte de retenue, ni discrétion ni pudeur : tout un chacun les regarde et les manie tout ainsi qu’on ferait d’un cheval. « Lorsque quelqu’un voulant acheter un esclave, en trouve un qui lui plaît, il tend le bras vers les corps entassés et fait sortir la femelle ou le mâle qui lui plaît, puis il l’éprouve de diverses façons. Il lui parle et écoute ses réponses pour voir s’il est intelligent. Il lui examine les yeux ; les a-t-il bons ? Entend-il bien ? Il le palpe puis il lui fait ôter ses vêtements, observant tous ses membres ; il note en même temps à quel point il est prude, à quel point timide, à quel point joyeux, sain et en bonne santé. » Nus, les esclaves doivent, frappés de coups de fouet, s’avancer devant la foule des acheteurs et des curieux, marcher, courir, sauter de façon à ce qu’apparaisse clairement s’ils sont infirmes, et, pour les femmes, vierges ou déflorées. « Et, s’ils en voient quelques-uns rougir de confusion, ils s’acharnent davantage sur eux, les poussant, les frappant de verges, les souffletant pour ainsi les obliger à faire ce que spontanément ils rougiraient de faire devant tous les autres 262 . » A Bagdad, les vendeurs encourageaient même les filles captives à se jeter sans pudeur à la tête des jeunes gens qui passaient… et qui considéraient tout ordinaire leur manière de se parer de rouge, de henné et de doux vêtements de couleur. Etalages de misère ailleurs, dans des chambres sordides, et là personne n’aurait pu reprocher aux vendeurs de parer ces misérables. « Cinq ou six négresses, assises en rond, fumaient en riant aux éclats. Elles n’étaient guère vêtues que de haillons bleus. Leurs cheveux, divisés en des centaines de petites tresses serrées, étaient partagés en deux masses volumineuses ; la raie de chair était teinte de cinabre. Elles portaient des anneaux d’étain aux bras et aux jambes et des cercles de cuivre passés au nez et aux oreilles complétaient une sorte d’ajustement barbare dont certains tatouages et coloriages de la peau rehaussaient encore le caractère. Les marchands offraient de les faire déshabiller ; ils leur ouvraient les lèvres pour qu’on leur voie les dents, ils les

faisaient marcher et montraient surtout l’élasticité de leur poitrine. » Petits négoces, misérables, comme à la dérobée, marchés aux voleurs sans doute, ici et là : « Nous arrivâmes à un marché plein d’hommes et là, dans un coin de ce marché, nous aperçûmes un grand rassemblement. Un homme avait amené des Noirs exposés à la vente, treize enfants des deux sexes. Il les vendait à si vil prix, que l’on pouvait penser qu’il les avait volés 263 . » Les grandes ventes, expositions, rabattage et enchères se traitaient ailleurs, dans le quartier des affaires : « Nous traversâmes toute la ville jusqu’aux grands bazars, et là, après avoir suivi une rue obscure, nous fîmes notre entrée dans une cour irrégulière sans descendre de nos ânes. Il y avait au milieu un puits ombragé d’un sycomore. A droite, le long du mur, une douzaine de Noirs étaient rangés debout, ayant l’air plutôt inquiet que triste et offrant toutes les nuances possibles de couleur et de forme. Vers la gauche, régnait une série de petites chambres dont le parquet s’avançait sur la cour comme une estrade, à environ deux pieds de terre. Plusieurs marchands basanés nous entouraient déjà en nous disant : Essouad ? Abesch ? des Noires ou des Abyssiniennes 264 ? » Au Caire toujours, dans une grande cour fermée, les esclaves, presque tous des Noirs, étaient quelquefois sept à huit cents ; « ils sont rangés le long des maisons tout autour, n’ayant qu’un petit linge devant leurs parties honteuses ; ils sont à bon marché, amenés de l’Afrique par deux caravanes qui vont tous les ans par-delà la Libye ». Mais le principal marché aux esclaves, le petit han (caravansérail) Masrûr, se situait en plein cœur de la ville et jouxtait le plus grand des bazars, le han Halili, que les Occidentaux nommaient le Cancalli, là où l’on vendait toutes sortes de marchandises et des pierreries de haut prix. Ce Masrûr comportait deux chambrées aux esclaves, séparées par l’« estrade aux mamelouks » où les Turcs puis les Tcherkesses et les Grecs furent exposés avant leur mise en vente et la montée des enchères. Au Caire, deux ou trois rues près le Cancalli, « j’ai vu pour un coup plus de quatre cents pauvres esclaves chrétiens, la plupart desquels sont des Noirs qu’ils dérobent sur les frontières du prêtre Jean. Il les font ranger par ordre contre la muraille, tous nus, les mains liées par-derrière ; afin qu’on les puisse mieux contempler, et voir s’ils n’ont pas quelque défectuosité, et avant que de les mener au marché, ils les font aller au bain, les peignent et tressent leurs cheveux mignardement, pour

les vendre, leur mettent bracelets et anneaux aux bras et aux jambes, des pendants aux oreilles, aux doigts et aux bouts des tresses de leurs cheveux et, de cette façon, sont menés au marché, et maquignonnés comme chevaux. On touchait beaucoup aux esclaves. Des mains éprouvaient les muscles, la fermeté d’un sein tendu, la carrure d’un poing viril 265 ». Cependant, les jeunes et jolies femmes, objets de luxe et de haut prix, concubines pour les riches, les eunuques pour la cour ne se trouvaient qu’en des lieux choisis, réservés, loin des passants et des acheteurs du commun, dans des maisons ou des pavillons à l’écart des regards indiscrets ; les ventes, toujours précédées de longs entretiens, ne se faisaient certainement pas en un instant. A Samarra et en Egypte, c’était dans de belles maisons particulières, discrètes, situées à l’écart et protégées par de hauts murs, propriétés de riches marchands. « A Dawlat Âbâd, se trouve le marché des chanteurs et chanteuses, appelé Sûq Tarab Âbâd. C’est un des plus beaux et des plus grands. On y voit de nombreuses boutiques ; chacune est fermée par une porte qui donne sur la demeure du propriétaire ; la boutique est garnie de tapis ; au centre, on voit une sorte de grand berceau [un hamac] où est assise ou couchée la chanteuse qui est parée de toutes sortes de bijoux, et ses servantes agitent son berceau. Au milieu du marché, se dresse un grand pavillon garni de tapis et décoré où se tient l’émir des chanteurs, il a devant lui ses serviteurs et ses esclaves blancs, cela tous les jeudis, après la prière de l’asr [milieu de l’après-midi]. Les chanteuses viennent en groupe chanter devant lui jusqu’au coucher du soleil. Dans ce marché se trouvent des mosquées où sont célébrées les prières ordinaires 266 … »

GUIDES, EXPERTS ET MAQUIGNONS

C’était pratique ordinaire, en Orient comme en Occident, que de voir les prix s’effondrer ou marquer de fortes baisses au retour d’un grand raid de guerriers chez les Nubiens, en Ethiopie, dans le Darfur, ou à l’approche d’une caravane chargée de nombreux captifs. Tout au long de l’année, en toutes circonstances, l’on tenait compte de l’état physique des captifs, de leurs aptitudes pour tel ou tel emploi et de ce que l’on pouvait supposer de leur comportement. Seraient-ils vite résignés à accepter leur misérable condition

et à se soumettre à leurs maîtres, ou, au contraire, allaient-ils résister, se rebeller, refuser le travail et prendre la fuite ? Dans les ports de la mer Rouge, on désignait et l’on estimait bien sûr les prisonniers capturés dans le Soudan oriental et dans les pays du Darfur, d’abord d’après leurs allure, taille, qualité de peau et couleur, mais ensuite, et cela comptait certainement tout autant, l’on s’efforçait de savoir, avant de fixer ou d’accepter un prix, la façon dont ils avaient été capturés. Sur les marchés, les trafiquants les distinguaient les uns des autres et les proposaient à des prix très différents. On prenait grand soin de les séparer en différents lots : ceux qui s’étaient rendus sans résistance ; ceux qui s’étaient retranchés dans les montagnes et avaient chèrement et violemment défendu leur liberté ; ceux qui, ayant déjà vécu un certain temps dans des postes de traite ou dans des oasis sous contrôle musulman, avaient dû s’habituer à leur misérable état ; ceux que l’on avait renoncé à acclimater et à gouverner, réputés « immatures » et naturellement proposés à la vente bien moins cher ; enfin ceux qui, ayant pris la fuite, avaient été rattrapés en route 267 . Par ailleurs, ils est bien évident que les prix ont toujours varié, et de façon considérable, selon la race, la couleur de la peau et, plus encore sans doute, les qualités et le savoir-faire supposés. Les réputations se colportaient ici et là. Les Blanches, de Géorgie et de Circassie surtout, réservées aux princes et aux riches, faisaient prime en Orient et en Egypte ; au Caire, les plus belles se vendaient jusqu’à cent pièces d’or 268 . Les acheteurs recherchaient aussi des Abyssines et des Gallas (peuple d’Ethiopie), femmes « de couleur olivâtre qui tourne au brun clair en brunissant » ; plus appréciées que les Noires des autres pays d’Afrique, certains leur attribuaient des pouvoirs sexuels secrets. Au Caire, « une femme abyssine a été vendue au prix de mille pièces d’or, à cause de sa rare beauté et de sa grâce charmante. Et cela est normal car, outre l’élégance de corps dont elles sont dotées, ces femmes sont plus belles et plus gracieuses que toutes les autres, et leur docilité fait qu’elles ont meilleur caractère. Leur corps est d’un bon embonpoint et plein de santé, surtout si elles sont nourries en ville ; leur taille est grande plutôt que petite ; elles ont un visage allongé, des yeux noirs, un nez busqué, un peu long et beau, un grand front et, en somme, un visage très distingué ». Mais les femmes de Nubie, les plus laides de toutes, ne trouvaient acheteurs qu’à bas prix, pour

les services domestiques les plus vils. « On leur donne comme vêtement une tunique de toile de lin bleue et elles n’ont pour nourriture que du pain et des oignons, avec de l’eau pour boisson 269 . »

Les musulmans n’ont découvert que plus tardivement les lointains pays d’Afrique occidentale et les déconcertantes mosaïques d’ethnies des « Soudans », un certain temps après les premières expéditions d’au-delà du Sahara. Pour ces peuples, si nombreux et si divers, dont les noms mêmes demeuraient incertains, les marchands et les acheteurs en quête d’un bon serviteur ou d’une concubine à leur goût ne trouvaient aucun intérêt aux habituels traités des « géographes », savants en chambre qui ne se risquaient pas volontiers hors de chez eux. Sur les femmes et les hommes de chaque peuple d’Afrique, ne couraient au Caire et à Bagdad, dans les caravansérails et sur les marchés, que des réputations, certaines de pure fantaisie, entretenues par des on-dit, par des fables et des superstitions populaires. Mais l’offre était si variée, les trafiquants et courtiers offrant à la vente des captifs arrachés à des contrées si éloignées les unes des autres, que les marchands eux-mêmes, dans chaque cité, eurent souvent bien du mal à se renseigner. De savants encyclopédistes et des médecins ne pensaient en aucune façon déroger et savaient se rendre utiles en rédigeant des guides du parfait acheteur d’esclaves, manuels semblables à ceux que les hommes d’affaires italiens, de Florence et de Venise en particulier, faisaient circuler pour mieux instruire leurs commis et leurs associés de la qualité des épices orientales, du coton d’Egypte ou des laines des monastères cisterciens d’Ecosse. Ici il ne s’agissait pas de produits inertes, de grains, de fruits et de fibres, mais de bétail humain. Preuve que, pour certains du moins, cette traite des hommes, l’un des plus importants sans nul doute des trafics marchands en ces pays, présentait forcément nombre d’aléas et faisait courir, à ceux qui en faisaient métier comme aux clients prêts à introduire ces hommes et ces femmes chez eux, de grands risques. Ces guides pouvaient aider. Plusieurs d’entre eux devaient de plus, intérêt sans doute non négligeable, susciter toutes sortes de curiosités par l’évocation des pays étranges et la description d’être humains vraiment différents et, d’aucuns devaient bien le penser, méprisables. En Italie et en Catalogne, où les femmes servantes et les hommes compagnons

de métiers esclaves ne manquaient pourtant pas, de tels guides n’ont jamais existé. Ce n’étaient, en aucune façon, ouvrages de pacotille, écrits par des auteurs en mal de gagner quelque renom, mais bien livres de bonne apparence, offrant toutes garanties de sérieux pour inspirer confiance. Auteur de l’un de ces guides, Ibn Butlan était né à Bagdad dans les premières années 1000. En 1047, il quitte l’Irak pour Alep, puis se rend à Jaffa et au Caire où il entretient de longues discussions avec un médecin égyptien de renom, Ali ibn Ridwan (998-1061), sur la question de savoir si le poussin est ou n’est pas plus chaud qu’un autre oisillon au sortir de l’œuf. S’ensuivirent de graves attaques personnelles. Il laisse Le Caire en 1054 pour Antioche, où il meurt en 1063. La liste de ses ouvrages 270 compte dix-sept titres dont un livre de médecine, le célèbre Tacuinum sanitatis, maintes fois reproduit, commenté, démarqué ou imité pendant des siècles tant en Orient qu’en Occident, chez les musulmans et chez les chrétiens 271 . Ibn Butlan devait certainement une part de sa notoriété à son vade-mecum à l’usage des acheteurs d’esclaves. Il dit tout savoir des qualités et des défauts de chaque race, des aptitudes au travail ou à l’amour. Les Turcs et les Slaves sont, dit-il, de bons soldats mais, pour les gardes des palais, mieux vaut prendre des Indiens et des Nubiens, et, pour les travailleurs, serviteurs et eunuques, des Zendjs, Noirs de l’Afrique orientale. Comme tous ceux qui, par la suite, l’ont imité, auteurs de traités qui, mis régulièrement au goût du jour, tenaient bien sûr compte des nouvelles découvertes au fur et à mesure des conquêtes ou des hasards des razzias, Ibn Butlan s’attarde davantage à détailler les particularités et les qualités des femmes que des hommes, à décrire leur corps, à qualifier leur caractère. Ceux qui voulaient choisir concubines ou domestiques pouvaient, à le lire, tout savoir et déjouer les trafiquants qui, sur le marché, vantaient trop haut les mérites de leurs captives. Les Berbères, écrit-il, sont dociles et dures au travail. Les Nubiennes, les plus gaies de toutes les femmes d’Afrique et celles qui s’acclimatent le mieux. Il vante surtout les mérites des Grecques, des Turques, des femmes du Buja (pays entre la Nubie et l’Abyssinie) mais dit pis que pendre des Arméniennes, sournoises, rebelles, paresseuses, les pires de toutes les Blanches, et plus de mal encore des Zendjs de la côte orientale

de l’Afrique, les pires des Noires. Les Zendjs « montrent toutes sortes de mauvais penchants et, plus elles sont noires, plus elles sont laides et leurs dents agressives. Elles ne peuvent rendre que de petits services et sont dominées par leur tempérament malfaisant et leur obsession de tout détruire. Leur apparence commune et grossière est rachetée par leur talent à chanter et à danser… Elles ont les dents les plus claires de tous les peuples parce qu’elles ont beaucoup de salive, et elles ont tant de salive parce que leur digestion est mauvaise. Elles peuvent endurer de durs travaux, mais il n’y a aucun plaisir à les fréquenter, en tant que femmes, à cause de l’odeur de leurs aisselles et de la grossièreté de leur corps 272 ». Aux trafiquants d’esclaves et à leurs courtiers, crieurs sur les places publiques, il ne faut jamais se fier : « Gardez-vous d’acheter des esclaves à des fêtes ou sur des foires, car c’est à l’occasion de tels marchés que les fourberies des marchands d’esclaves sont les plus subtiles. » On peint les yeux en noir, les joues jaunies en rouge, on transforme les visages émaciés en visages pleins, on épile les joues, on teint les cheveux clairs en noir, on boucle les cheveux raides, on déguise les bras trop maigres en bras bien ronds, on efface les cicatrices de la petite vérole, les verrues, les grains de beauté et les boutons. On a entendu un marchand d’esclaves dire qu’un quart de dirham de henné augmente le prix d’une fille de cent dirhams d’argent 273 .

L’image du Noir

NOIRS ET MÉTIS, COMPAGNONS DU PROPHÈTE

Ni les Arabes ni les Perses d’avant l’Islam n’ignoraient l’Afrique. Les Ethiopiens avaient, en 512 et en 525, tenté en vain de conquérir une part de l’Arabie. Battus par les Perses lors d’une autre offensive qui les avait conduits fort loin, en 570, ils avaient perdu beaucoup d’hommes et laissé sur place de nombreux prisonniers, esclaves domestiques ou mercenaires. En temps de paix, marins et marchands fréquentaient assidûment les ports des deux rives de la mer Rouge. Installés en plusieurs points de la côté d’Arabie, à Moka et à Aden et, plus vers l’est, à Mujallah, les négociants arabes

achetaient dans leur arrière-pays des lances, des hachettes et des épées, du vin et du blé qu’ils allaient vendre en Abyssinie et, au retour d’un court voyage, ramenaient les produits d’Afrique, l’ivoire, les cornes de rhinocéros, l’huile de palme, les écailles de tortue et, sans nul doute, aussi des esclaves 274 . Dès le VII e siècle, peu après la mort de Mahomet, les lettrés de Bagdad s’inspirèrent de plusieurs textes anciens, notamment de la Géographie de Ptolémée qui parlait, de façon certes très approximative et sans faire aucune sorte de distinction entre les peuples, des Noirs de la côte africaine de l’océan Indien, loin au sud, qu’ils appelaient, faute de pouvoir bien les identifier, des « Ethiopiens mangeurs d’hommes », peuple vraisemblablement d’origine bantoue. Les mêmes auteurs musulmans démarquaient également le Périple de la mer Erythrée, ouvrage anonyme du I er siècle après J.-C. qui, dans le style des guides pour les marins, citait, de façon bien plus précise que la Géographie, les postes de garde, escales et comptoirs de cette côte, au-delà d’Opone (aujourd’hui le Ras Hafun, très près de la pointe de l’Afrique). Les Ethiopiens, négociants ou hommes de cour, relativement peu nombreux à visiter l’Arabie et à y résider, n’étaient pas mal considérés mais, tout au contraire, souvent estimés pour leurs qualités et leurs savoirs. Le peuple les regardait avec respect. En ces premiers temps de l’islam, l’homme noir n’était pas davantage objet de mépris et victime de mauvais traitements que le Blanc. Plusieurs compagnons du Prophète, et non des moindres, comptaient une femme éthiopienne, souvent concubine d’un noble arabe, parmi leurs ancêtres. Bila ibn Rabâh, né esclave à La Mecque, converti très tôt à l’islam, affranchi par Abu Bakr, le beau-père de Mahomet, fut le premier à appeler à la prière dans Médine. Un autre Noir, Abu Bakra, esclave éthiopien, s’était fait descendre par une corde et un palan du haut des murailles de Ta’if 275 , lors du siège de la ville par les musulmans, à seule fin de les rejoindre ; les chroniques puis la légende rappelaient son exploit, le citaient en modèle. Cet homme, que l’on appelait donc « le Père de la poulie », affranchi par Mahomet lui-même, s’établit à Bassorah et y vécut dans l’aisance, comme un notable, jusqu’à sa mort en 672. Plusieurs fils ou petit-fils de femmes noires se sont illustrés à la tête du premier califat ou des armées ; ainsi le calife Omar et Amr ibn al’As 276 , conquérant de l’Egypte. Les poètes laissaient courir de nombreux contes

merveilleux sur les origines et les hauts faits de personnages plus ou moins légendaires, tous liés par le sang de leurs ascendants à l’Afrique. Les récits populaires s’émerveillaient des vertus de héros qui, pourtant, étaient nés d’une mère éthiopienne esclave. Pour s’affirmer davantage et fortifier leur renommée, de hauts personnages s’étaient forgé eux-mêmes une histoire ponctuée de heureux hasards où les pays et les royaumes d’Afrique noire se trouvaient toujours en bonne place. Antarq, aussi fameux guerrier que poète, haute figure des romans de chevalerie arabes lors des guerres contre les Perses et contre les Grecs de Byzance, était notoirement connu comme le fils d’une esclave noire nommée Zabiba. Affranchi, il prit grand soin de marquer un profond mépris pour ses congénères demeurés esclaves. Mais non pour les Noirs libres. Il disait être allé en Afrique, jusqu’au plus profond de l’Ethiopie où, par miracle, il découvrit que sa mère, Zabiba donc, était en fait la petite- fille de l’empereur 277 .

MÉPRISÉS, HUMILIÉS

Tant le respect des Blancs envers les Noirs que la fierté des hommes de couleur revendiquant leurs racines ne furent bientôt plus que souvenirs d’un passé délibérément révolu, oublié, pour céder le pas aux méfiances, au désir de marquer clairement des différences et de se séparer les uns des autres. Temps du mépris et des offenses : les amis et anciens compagnons de ce général Antarq qui, après sa mort, composèrent de nouvelles pièces de vers sous son nom, comme s’il était encore vivant, ont bien compris qu’ils devaient maintenant le montrer malheureux, pleurant sur son sort, blessé, tenu à l’écart. De plus, les conquêtes, plus encore les expéditions aventureuses pour remonter le cours du Nil, ou le long de la côte d’Afrique, ou vers le sud et à travers le Sahara, firent connaître d’autres pays jusque-là ignorés, très différents de ceux que les Arabes et les Egyptiens fréquentaient depuis si longtemps. Ces entreprises hasardeuses, menées souvent en des conditions difficiles, ont conduit voyageurs et marchands à découvrir des peuples aux mœurs pour eux vraiment étranges. Tout aussitôt, l’extraordinaire développement du trafic fit que des esclaves noirs, originaires de ces

nouveaux territoires, hommes et femmes qui n’avaient eu jusqu’à leur capture aucun contact avec les Blancs et les musulmans, se sont trouvés de plus en plus nombreux. On ne voyait plus du tout ces Noirs, comme naguère encore, chargés de fonctions honorables, de commandements, non plus chefs de guerre ou familiers des grands, mais hommes de très petite condition, domestiques ou travailleurs courbés sous le joug. Ou encore, dans les pires moments, soldats, artisans des noires besognes pour réprimer les émeutes de la rue. Aux Blancs la garde du calife ou du sultan et la cavalerie, aux Noirs la piétaille pour les combats de rue.

Les géographes et les climats

Le moins que l’on puisse dire est que les savants, non bien sûr les docteurs de la Loi mais même les géographes appliqués à découvrir et à décrire le monde, à donner aussi à chacun des peuples de la Terre ses propres caractères, n’ont certes pas aidé à mieux faire connaître les Noirs de cette Afrique plus lointaine, de ces contrées que, faute d’y aller, on aimait encore à entourer de fables, à imaginer habitées par des êtres plus ou moins monstrueux, en tout cas d’une autre nature, naturellement considérée inférieure. Ils ont, tout au contraire, largement contribué à renforcer cet état d’esprit de méfiance et, pour tout dire, de mépris. Leurs traités, demeurés longtemps très abstraits, sans jamais s’attarder à décrire raisonnablement les hommes et leurs usages, ne proposaient que des images et des jugements de valeur sans nuances, toujours empreints de ce sentiment de détestable et toute naturelle suffisance, qui reléguait les pays, les « climats » disaient-ils, autres que ceux où l’auteur avait le bonheur de vivre, affligés par la nature de maux de toutes sortes, obstacles à faire de ces hommes des égaux aux leurs. Les premières descriptions de la Terre, ouvrages très académiques d’auteurs musulmans parmi lesquels une petite minorité d’arabes, n’apparaissent que vers la fin des années 900 et les Noirs d’au-delà du Sahara, les « Soudans », ne sont donc mentionnés que relativement tard dans les livres, bien après les grandes conquêtes dans le monde méditerranéen et l’islamisation du Maghreb. Cette littérature, que nous continuons à dire « arabe » puisque les livres sont écrits en cette langue quelle que soit l’origine de l’auteur, a précédé de

beaucoup celle des chrétiens d’Occident et même celle des chrétiens d’Orient, toutes deux bien plus tardives. Elle l’emporte aussi, et de très loin, sur ce qu’ont écrit les chrétiens par sa richesse, parfois par sa diversité, et, à partir des années 1300, par l’extraordinaire activité des voyageurs lettrés, lancés à la découverte des plus lointains pays. Les trois premiers auteurs dont les manuels retiennent communément les noms étaient des Espagnols, des Andalous plutôt, formés à l’école de Cordoue. Aucun, à vrai dire, ne faisait montre d’une quelconque originalité et encore moins d’esprit d’observation, et tous s’en tenaient encore à suivre des modèles antiques, à rédiger des encyclopédies et, bien souvent, à présenter d’interminables nomenclatures. Homme de tradition, Ibn’Abd al-Barr (978-1071) n’est jamais sorti d’Espagne. Auteur d’un tout petit traité d’une vingtaine de pages, il ne parle des étrangers, et fort peu des Africains, que pour citer l’Ancien Testament ou le Roman d’Alexandre et interpréter les hadiths de Mahomet. Abd’Udhri (1003-1085) a, lui, séjourné neuf années à La Mecque mais pas en Afrique. Son livre, Le Collier des perles au sujet des royaumes et des routes, aligne aussi de longues suites de noms. Enfin, Azuhri, autre Espagnol, qui vécut vers 1150, si peu connu au point qu’on l’appelle l’« Anonyme d’Almeria », manifestait un fort penchant pour les « merveilles du monde », reprenait tout simplement à son compte la division de la Terre en « climats » chère à Ptolémée et aux Perses. Ces climats sont encore plus présents, largement décrits, subdivisés à l’extrême et parfaitement identifiés, dans L’Agrément de celui qui est passionné par les pérégrinations à travers les régions, œuvre d’Idrisi, le plus célèbre et certainement le plus lu par la suite, en Occident même, de tous ces « géographes ». Il était, lui, d’origine arabe et même princière, de la lignée des Alides et Idrissides, de la parenté du Prophète. Son ancêtre, Idris I er , avait fui l’Orient pour s’établir en Egypte puis en Espagne, avant de fonder, en 789, un Etat indépendant dans le nord du Maroc. Né à Ceuta en 1100, al- Idrisi, le géographe, fit ses études à Cordoue, entreprit plusieurs voyages en Espagne, au Maroc et sur les côtes de France avant de s’établir à la cour du roi chrétien Roger II de Sicile où il demeura pendant quinze années, jusqu’à la mort de celui-ci en 1154. Le roi, qui voulait tout savoir sur les routes de

terre et de mer ainsi que sur les climats des différents pays, lui accorda une bonne pension. Idrisi entreprit alors un énorme travail de compilation, fit faire des recherches dans tous les livres anciens, de Ptolémée et d’Orone d’Antioche aux auteurs arabes (il cite plus de cent titres !). Il fit exécuter sept disques d’argent puis, à partir de ces disques de métal, dessiner des cartes sur des étoffes de coton et, enfin, s’appliqua à la rédaction de son livre, ce qui lui demanda quinze années, de 1139 à 1154. Un second ouvrage, écrit à la fin de sa vie (il meurt à Ceuta en 1165), Le Jardin des joies et la délectation des cœurs, connu en Occident comme le Petit Idrisi, résume le premier sans apporter beaucoup de nouveau. L’un et l’autre connurent un succès considérable, constamment cités ou démarqués. Ce ne sont pourtant, cette fois encore, que des encyclopédies. Idrisi ne présente qu’une courte description de la Terre ; il n’insiste que sur les côtes et sur les golfes ; pour les pays non musulmans d’Asie et d’Afrique, il recopie ou démarque de façon plus ou moins discrète toujours Ptolémée, n’apportant de rares précisions que sur le commerce avec le pays des Zendjs et sur la vie dans quelques régions voisines du Niger. Pour lui, la Terre est donc encore, comme chez les Anciens et tous ceux qui, des pays d’islam, ont écrit avant lui, strictement divisée en sept climats, zones latitudinales étagées de l’équateur au pôle. (Un huitième climat, au sud de l’équateur, est ajouté dans le second ouvrage.) Chaque climat, soigneusement défini par le rythme des saisons, la longueur des jours et, surtout, par les effets de la chaleur ou du froid sur la nature et sur le comportement des hommes, est lui-même divisé en dix parties transversales étalées du nord au sud, ce qui donne, au total, soixante-dix segments et soixante-dix cartes pour les situer et les illustrer. A l’évidence, pour tous ces auteurs sans nulle exception, cette théorie des climats expliquait les différences de couleur de peau des hommes, leurs tempéraments, leurs mœurs politiques et leurs croyances. Solidement ancrée, cette croyance alimentait à elle seule de longs discours sur l’inégalité des races. Toujours, pour le musulman lettré et, d’une façon plus générale, pour l’opinion, dans les grandes villes de l’Islam et sur les marchés, les Noirs étaient par force d’essence inférieure et tous ces ouvrages accréditaient tout naturellement l’idée que leur malheureuse destinée, notamment de vivre esclaves, tenait au fait d’être nés dans le pire de tous les climats.

Déjà, dans les années, 1050-1060, Saïd ben Ahmad Saïd, né à Almeria en 1029, mort à Tolède en 1070, auteur de plusieurs ouvrages d’histoire, avait énuméré sept grandes familles de peuples, chacune correspondant à l’un des sept climats. Dans les pays des Noirs, « l’air est brûlant et le climat extérieur subtil. Ainsi le tempérament des Sûdans devient-il ardent et leurs humeurs s’échauffent ; c’est aussi pourquoi ils sont noirs de couleur et leurs cheveux crépus. Pour cette raison sont anéantis tout équilibre des jugements et toute sûreté dans les appréciations. En eux, c’est la légèreté qui l’emporte et la stupidité et l’ignorance qui dominent ». Tout cela à cause de la conjonction du soleil avec le zénith 278 . D’autres évoquaient l’action de la lune et des astres. Dans le Maghreb, région relativement tempérée, la position de la lune fait que les habitants sont devenus gens de négoce et comptent parmi les plus prospères. Mais les Nubiens, les Habasha (haute vallée du Nil), les Zendjs (ici Afrique orientale) et les Noirs du sud de l’Inde sont, eux, sous l’influence du Scorpion et de Mars. Pour cette raison, leur comportement est plus semblable à celui des bêtes qu’à celui des hommes. Ils ne cessent de chercher querelles, oppositions et désordres. Ils sont sans miséricorde, sans pitié les uns pour les autres. Ils n’ont aucun respect pour la vie, puisqu’ils n’hésitent pas à tuer par le feu et par l’étranglement ou en jetant les gens dans les puits. Le pays du Soudan, lui, fait face au signe du Cancer ; il est régi par Vénus et par Mars. C’est pourquoi ces populations, par la conjonction de ces deux planètes, sont destinées à être gouvernées par un roi et par une reine : l’homme règne sur les hommes et la femme sur les femmes. C’est une coutume héritée du passé et qui se perpétue. « Le tempérament de ces gens est très ardent. Ils sont fort portés à cohabiter avec les jeunes filles avant qu’elles ne soient en possession de leur mari. Ils sont coquets comme des femmes et cela en raison de l’influence de Vénus mais ils ont cependant de la virilité et l’âme virile. Ainsi n’hésitent-ils pas à affronter les périls et à s’exposer au danger, et cela à cause de l’influence de Mars sur eux. Ils sont pleins de méchanceté, de malice, de mensonge, de fourberie et de rancune 279 . » Les savants invoquaient même les médecins de la Grèce antique et rappelaient que Galien avait, chez les Noirs, défini dix caractères que l’on ne pouvait trouver chez les Blancs : cheveux crépus, fins sourcils, larges narines, lèvres épaisses,

dents saillantes, mauvaise odeur de peau, basse moralité, pieds fendus, long pénis, humeur joyeuse. Les mêmes auteurs citaient aussi leurs propres savants, surtout le Canon de la médecine du grand Avicenne (980-1037) :

Le corps des Noirs est transformé par la chaleur, Leur peau est recouverte de Noirceur. Le Slave, au contraire, a pris la Blancheur Et sa peau n’est plus que douceur 280 .

En fait, la fidélité quasi servile aux auteurs anciens dont les théories avaient force de loi, vérités avérées, et la volonté de ne rien examiner vraiment sur le terrain maintenaient les auteurs de ce temps, qui se veulent pourtant géographes, dans une totale ignorance, seulement capables de rapporter des ragots. Leurs présentations de l’Afrique, au sud du Sahara, très rudimentaires, n’apportaient évidemment rien de nouveau. Elles ne pouvaient que conforter les maîtres, les Blancs, dans leurs convictions, dans leur idée d’une supériorité congénitale, les Noirs portant le poids d’une malheureuse infériorité voulue par la nature. Al-Bekri († 1094), lui aussi cité très souvent par les auteurs musulmans et chrétiens, fils et petit-fils d’émirs indépendants de Huelva, établi à Cordoue puis à la cour du petit roi d’Almeria, fut chargé de mission à Séville mais ne passa pas la mer. Son grand souci, dans la ligne des anciens dictionnaires géographiques des philologues, fut d’abord de rétablir l’écriture exacte des toponymes. Tâche ardue, disait-il : « Quantité de savants ne sont pas d’accord sur le nom d’un lieu et sont, entre eux, incapables de le reconnaître. » Identifier des lieux dont les noms ont été, au fil des temps et au gré des différents auteurs, mal retranscrits, déformés de bouche en bouche puis de livre en livre jusqu’à n’être plus du tout reconnaissables, n’était certainement pas chose aisée. Qui voulait parler des pays lointains, tout particulièrement de ceux d’Afrique noire où la tradition n’est pas encore bien fixée, devait d’abord prendre soin de bien placer les voyelles et les accentuations pour de très nombreux toponymes dont l’orthographe et la prononciation demeuraient incertaines. Et al-Bekri d’évoquer, pour preuve de la difficulté d’une telle recherche et de la nécessité de mises au net admises par tous, la rencontre

entre un Bédouin, natif et pratique du pays, avec un voyageur qui lui demandait sa route mais prononçait les noms des lieux où il désirait se rendre tels qu’écrits dans son traité de géographie : le Bédouin ne voyait pas du tout ce dont il parlait et fut incapable de le renseigner. C’est à Cordoue, en 1068, qu’al-Bekri a rédigé son Routier de l’Afrique blanche et noire du Nord-Ouest, véritable « itinéraire » qui situe de façon précise les lieux habités et les décrit sans parler de merveilles, seul ouvrage de cette qualité parmi tant d’autres plus ordinaires et tellement approximatifs. Il n’a, à aucun moment, parcouru le Sahara et encore moins les pays d’Afrique noire, mais a recueilli les témoignages de plusieurs marchands et voyageurs certainement dignes de foi qui, à l’évidence, étaient, eux, parfaitement familiers de ces longues traversées du grand désert. Le livre apporte de très nombreux renseignements sur les parcours caravaniers. Al-Birmi († 1050), considéré comme l’un des plus grands savants de l’Islam, auteur du Canon d’anatomie et des étoiles, ne fait rien de plus, pour plusieurs pays d’Afrique, que dresser des tableaux des latitudes par rapport à l’équateur et des longitudes par rapport « aux rives les plus à l’ouest de la terre 281 . La liste en paraît fantaisiste et les indications approximatives, à beaucoup près. En fait, chez ces auteurs, toutes les localisations demeuraient très incertaines et les listes des pays, des peuples, des lieux habités, villes ou villages, comportaient, même présentées sous forme d’interminables nomenclatures, d’importantes lacunes. Sur l’Afrique de l’Est, que les musulmans fréquentaient pourtant depuis longtemps, Idrisi commet de nombreuses erreurs et d’étonnants oublis. Il ne parle pas de Kilwa, comptoir pourtant fondé deux cents ans auparavant et déjà très prospère de son temps, ni des îles de Pemba, de Zanzibar, de Mafia, autres escales du négoce arabe ! « Il ne sait presque rien de l’Afrique orientale et n’a pas pris le soin de se renseigner 282 . »

Fables et légendes

Si, parmi ces savants « géographes » des quatre premiers siècles, quelques- uns, pas très nombreux vraiment, ont pu, lors d’un pèlerinage à La Mecque, observer les Zendjs esclaves en Arabie, aucun d’eux n’a visité le pays des Soudans, au-delà du Sahara. Ils en parlent pourtant mais ne savent en donner

d’autres images que celles de terres des merveilles et des étrangetés. Faute d’expériences vécues et d’informations de bonne main, ils se contentent bien souvent de rapporter des légendes plus extravagantes les unes que les autres, pour montrer ces hommes différents, monstrueux, de nature à peine humaine. Les anecdotes et traits de mœurs, que l’on pourrait croire pris sur le vif, ne sont que fables. Pour étonner, éblouir ? Ou pour troubler et faire peur ? Ceux mêmes qui se veulent historiens n’y échappent pas et truffent leurs récits d’extravagances : Ibn’al-Hakam (803-871), auteur d’une Histoire de la conquête de l’Egypte, du Maghreb et du Maroc, fort bien renseigné sur le film des événements, sur les batailles et sur les chefs des armées, dit tout de même que le général, vainqueur dans le Sous en 734, ramena, parmi de nombreux esclaves capturés en route, « une ou deux filles d’une race dont les femmes n’ont qu’un seul sein 283 ». Abu Hâmid, natif de Grenade (1080- 1170), auteur de plusieurs ouvrages dont Le Cadeau aux esprits et le choix des merveilles, soucieux ou de citer ses témoins ou de préciser ce qu’il a observé lui-même, fit plusieurs voyages en Egypte et à Bagdad, alla par trois fois dans le Khorassam et s’aventura au-delà de la mer Caspienne, chez les Bulgares de la Volga, mais jamais en Afrique noire. Cet homme célèbre, abondamment recopié de son temps et par la suite par plusieurs géographes et zoologistes, n’aurait eu, s’il s’en était tenu à ses expériences personnelles et à ce qu’il avait pu observer au cours de ses pérégrinations, absolument rien à dire sur les Noirs. Il se prétend pourtant informé, affirme ne citer que des hommes en qui l’on doit avoir toute confiance et rappelle même quelques observations très particulières faites par ceux-ci, sans pour autant les situer ni dans le temps ni dans l’espace. Toutes ces précautions pour, en définitive, reprendre sans vergogne n’importe quelle sottise et charger son discours d’anecdotes toutes plus fantaisistes les unes que les autres : « L’on dit que dans les déserts du Maghreb, vit un peuple de la descendance d’Adam. Ce ne sont que des femmes. Il n’y a aucun homme parmi elles et aucune créature de sexe mâle ne vit sur cette terre. Ces femmes vont se plonger dans une certaine eau et deviennent enceintes. Chaque femme donne naissance à une fille, jamais à un fils. » Et de rappeler aussi l’aventure, qu’il assure parfaitement authentique, d’un chef berbère qui, pour atteindre la terre des Noirs, trouva d’abord un pays où le sable coulait comme l’eau d’un fleuve, puis une région

où aucun être vivant ne pouvait pénétrer sans y laisser la vie. Il y demeura malgré tout quelques jours, assez pour rencontrer des hommes sans tête qui avaient des yeux sur leurs épaules et une bouche sur leur poitrine. Ces peuples, dit-il, forment de nombreuses nations et sont aussi nombreux que des bêtes. Ils se reproduisent entre eux et ne font de tort à personne mais n’ont aucune forme d’intelligence 284 . Et de prendre soin d’insister, d’affirmer que ce n’est, de sa part, ni hallucination ni pure invention mais, bien au contraire, un fait avéré qui ne souffre aucune discussion puisque l’on retrouve ces mêmes observations dans les meilleurs ouvrages : « Cela est bien mentionné par al-Sha’bi dans son livre 285 . » Al-Bekri, auteur de ce Routier souvent si précis au point d’indiquer le moindre point d’eau sur tel parcours caravanier, se plaît pourtant, lui aussi, à colporter toutes sortes de fables ou de niaiseries. Il ne met nullement en doute, par exemple, que les Noirs du Soudan adorent un serpent semblable à un énorme dragon qui vit dans le désert, dans une caverne, et que tout près de là « les chèvres sont fécondées sans l’intervention des boucs par simple frottement contre un arbre propre à ces pays. C’est là une singularité incontestable, attestée par des musulmans dignes de foi 286 ». Dans tous les écrits des géographes en chambre et dans ceux des auteurs qui se voulaient mieux et directement renseignés par les voyageurs et de bons témoins, les peuples des « climats » non tempérés, hommes frappés d’un dur destin parce qu’ils vivaient trop au sud ou trop au nord, tombaient forcément sous le coup de jugements sans appel, créatures humaines certes mais où l’homme des pays et des climats tempérés ne se reconnaissait pas vraiment. Les Noirs étant visiblement, et de très loin, les pires : « Ils diffèrent des autres hommes par la couleur noire, le nez écrasé, la grosseur des lèvres, l’épaisseur de la main, par le talon, par la puanteur, par la promptitude à la colère, par le peu d’esprit, par l’habitude de se manger les uns les autres et par celle de manger leurs ennemis. » Et encore : « Les Zendjs se distinguent de nous par le teint noir, les cheveux crépus, le nez épaté, les lèvres épaisses, la gracilité des mains, l’odeur fétide, l’intelligence bornée, la pétulance extrême, les habitudes de manger de la chair humaine. Ils sont incapables de conserver une impression durable de chagrin, ils s’abandonnent tous à la gaieté. C’est, disent les médecins, à cause de l’équilibre du sang et du cœur, ou, suivant

d’autres, parce que l’étoile Canope se trouve toutes les nuits au-dessus de leur tête, et que cet astre jouit du privilège de provoquer la gaieté 287 . » Ce n’étaient pas seulement exercices académiques et discours pour d’étroits cercles d’érudits ; dans la cité, chez le peuple, dans les rues, sur les marchés et même dans les lieux de culte, l’image des Noirs, hommes des terres d’au-delà des déserts, n’a cessé d’être celle d’êtres par nature impies, luxurieux et, bien sûr, sans foi ni loi. « Ils pratiquent le culte des ancêtres, et vénèrent plusieurs totems qui ne sont nulle part les mêmes. Personne ne pourrait dire le nombre de leurs dieux. » Sa’id al-Andalusi, qui vivait à Tolède au XI e siècle, comptait les Perses, les Indiens, les Chaldéens, les Grecs, les Romains et les Egyptiens, plus encore naturellement les Arabes et les Juifs, parmi les peuples capables de cultiver les sciences et de servir l’humanité. Les Turcs aussi, à la rigueur, en quelques domaines, pas plus. Mais non ceux qui habitent plus au nord et plus au sud, « qui sont plus comme des bêtes que comme des hommes et, moins que tous, les habitants des steppes et des déserts et des lieux sauvages, comme la canaille des Buja, tribu nomade entre le Nil et la mer Rouge, les sauvages du Ghana, la racaille du Zendj et leurs semblables ». A la même époque, Idrisi dit aussi que les Soudans sont, de tous les hommes, les plus corrompus et les plus adonnés à la procréation. Il n’est pas rare de trouver chez eux une femme suivie de quatre ou cinq enfants ! Leur vie est comme celle des animaux. Ils ne prêtent attention à rien des affaires de ce monde si ce n’est au manger et aux femmes 288 . Malgré tout, les musulmans d’Orient et d’Egypte savaient pertinemment que l’Afrique des Noirs ne formait pas un seul bloc, habité par des peuples qui, se ressemblant tous, pouvaient être accablés du même mépris. Déjà, Abd al-Rahmân († 1169) distinguait les diverses « races du Soudan », leurs particularités et leurs mœurs. Les hommes du Mali, du Tekrur et de Ghadamès sont courageux et se battent bien mais leur pays n’est pas propre, sans grande ressource ; ils sont sans religion et sans intelligence. Les pires, les plus méchants, sont ceux de Kawkaw 289 . Ils ont le cou petit, le nez aplati, les yeux rouges ; leurs cheveux ressemblent à des grains de poivre ; leur odeur est répugnante comme celle de la corne brûlée. Ils mangent, comme du poisson, les vipères et toutes les sortes de serpents du pays 290 . Les peuples du

Ghana sont, au contraire, les meilleurs des Noirs et les plus beaux ; leurs cheveux ne sont pas crépus ; ils ont du bon sens et de l’intelligence. Cette sympathie pour ces hommes, Noirs du Soudan parmi d’autres, tenait-elle à ce qu’ils étaient plus accessibles donc mieux connus, alors que les autres restaient toujours victimes d’anciens clichés et de jugements a priori ? Peut- être pas : l’on savait ce peuple riche, actif, industrieux, prompt à négocier avec des marchands qui, venus du nord avec les caravanes, pouvaient y traiter à loisir et y gagner beaucoup d’argent. Surtout, l’auteur ne manque pas d’insister sur ce point qui lui paraît plus que tous essentiel, ils se rendent en pèlerinage à La Mecque, alors que les autres sont incroyants, païens, misérables. Plusieurs auteurs convenaient qu’à l’est de l’Afrique, dans les pays qui bordent la mer Rouge, vivaient certes quelues peuples plus évolués, plus policés et travailleurs. Ce sont, en somme, ceux que les marchands arabes ont fréquentés, à qui ils ont appris quelques bonnes manières et des comportements plus humains, alors que les nègres de Brava, ville de la côte située hors de cette sphère privilégiée, au sud de Mogadiscio, ne sont que des « adorateurs de piliers ». Les bons Noirs, les nôtres, aiment spontanément le travail, la justice, la simplicité, l’ordre 291

Racisme et ségrégation

Le Noir, esclave ou libre, même estimé pour ses talents ou son courage, n’était certainement pas l’égal des autres hommes. La pratique ordinaire était, dans les écrits, les discours et le parler de chaque jour, de ne pas désigner les hommes non arabes, les hommes de couleur en particulier, par leur filiation mais seulement par leur nom personnel et par leur surnom. On ne marchait pas dans la rue côte à côte avec eux. Lors des repas pris dans une salle commune, ils ne se tenaient pas assis avec les Blancs mais debout ; un Noir âgé, reconnu pour ses mérites, pouvait s’asseoir, mais tout au bout de la table. Ibn’Abd Rabbihi, né à Cordoue en 860, auteur d’une anthologie où il recense plus de vingt-cinq livres, écrivait que trois créatures seulement pouvaient, par leur présence, troubler la prière : un âne, un chien et un mawla. Le mawla est le Noir, esclave converti et affranchi.

On racontait – et l’anecdote fut souvent reprise par de bons auteurs – qu’à Damas un célèbre chanteur noir, nommé Saïd ibn Misjab, s’était joint incognito à un groupe de jeunes gens ; il leur propose de prendre son repas à part ; ils acceptent et lui font porter sa nourriture. Arrivent des chanteuses esclaves, blanches celles-ci ; il les applaudit, les félicite et cela lui vaut d’amères remontrances ; on lui demande de veiller à ses manières et de mieux tenir sa place 292 . Un eunuque noir, qui répondait au nom de « Camphre », conseiller écouté du sultan, véritable maître de l’Egypte au X e siècle sans que cela suscite la moindre contestation, assuré de l’appui de hauts personnages, fut lui-même victime de libelles injurieux de fort mauvais ton. Les conteurs des rues et les bouffons, amuseurs publics, mais aussi des poètes célèbres, auréolés de belle renommée et de l’estime des grands, disaient ne pouvoir supporter l’idée que des hommes libres, des guerriers et des officiers de l’administration obéissent à ce Noir :

Je n’ai jamais pensé que je verrais le jour Où ce nègre aux lèvres de chameau percées Serait obéi par ces lâches mercenaires… D’où vient la noblesse de cet eunuque noir ? De son peuple de Blancs ou de ses ancêtres royaux ? De son oreille ensanglantée par la main du marchand ? Ou de son prix au marché où pour deux piécettes on ne voudrait l’acheter 293 ?

Sous la plume des poètes noirs, ce n’étaient alors que plaintes, lamentations ou, pour les plus courageux, capables de dire leur colère, sursauts d’indignation contre les détracteurs acharnés à nuire et à blesser. Les Noirs d’Afrique convertis à l’islam se sont refusés à écrire en langue arabe, mais, en Egypte et en Syrie, objets souvent d’ignobles attaques, tournés en dérision de misérable et grossière façon, ils s’y sont appliqués, remportant parfois d’heureux succès, mais c’était, presque toujours, pour clamer leurs malheurs en haussant le ton et tenter de convaincre. Nusayb († 726), que le grand poète arabe Kuthayyu accablait de vilains sarcasmes, disant de lui que

« même s’il est oppressé, il a bien la couleur d’un oppresseur », revendiquait haut et fort sa négritude :

Le Noir ne me diminue pas, aussi longtemps Que je garde fière ma langue et solide mon cœur. Certains n’ont réussi que grâce à leur lignage, Les vers de mes poèmes sont mon lignage. Mieux vaut un Noir d’esprit clair, de parole aisée, Qu’un Blanc qui ne sait que rester muet.

Le célèbre poète Jarin († 729), savant érudit fameux entre tous les protégés de la cour et de l’aristocratie, voyant un jour al-Hayqutân (le Perdreau), poète et esclave noir, paraître lors d’un festival vêtu d’une chemise blanche, avait écrit que cet homme lui faisait penser au pénis d’un âne enveloppé dans un papyrus. L’offensé répliqua par une longue pièce de vers, s’affirmant heureux et fier de ce que Dieu l’avait fait :

Si mes cheveux sont laineux et ma peau noire comme du charbon mes mains demeurent ouvertes, nettes, et mon honneur intact.

Et de s’en prendre aux origines, fort peu glorieuses, de celui qui l’avait injurié et ne méritait pas tant de considération :

N’es-tu pas de la tribu de Kullayb et ta mère une vilaine brebis ? Les gras moutons sont et ta gloire et ta honte 294 .

Ces querelles furent davantage portées sur la place publique par al-Jahiz (776-869), l’un des prosateurs les plus appréciés de son temps, lui-même descendant pour une part d’ancêtres africains. Son œuvre maîtresse, La Glorification des Noirs contre les Blancs, réfute toutes les accusations :

« Comment se fait-il qu’autrefois vous nous regardiez assez bons pour épouser vos femmes et que, depuis l’islam, vous considériez cela comme mauvais ? »« Les Noirs, dit-il, sont forts, braves, généreux, non par simplicité d’esprit, par manque de discernement et ignorance des conséquences, mais par noblesse de cœur. Si vous dites : “Comment se fait-il que nous n’ayons

jamais rencontré un Zendj qui eût ne serait-ce que l’intelligence d’un enfant ou d’une femme ?”, nous pourrions vous répondre : “Avez-vous jamais vu, parmi les captifs de race blanche, dans le Sind et l’Inde, des êtres intelligents, savants, éduqués et de caractère ?” Vous n’avez jamais vu les vrais Zendj. Vous n’avez vu que des hommes prisonniers, maltraités et déjà humiliés, arrachés au pays des forêts et des vallées de Qanbaluh (Qanbaluh est l’endroit où vous ancrez vos vaisseaux) ; ce sont les gens des classes les plus modestes et les plus basses de nos esclaves. » Et de nier aussi l’équation Noir et laideur : « A ceux qui méprisent le Noir, nous répondrons que les longs cheveux roux et fins des Francs, des Grecs et des Slaves, ainsi que la couleur de leurs bouches et de leurs barbes, la pâleur de leurs sourcils et de leurs cils, sont encore plus laids et plus répugnants. » Et d’affirmer et de rappeler sans cesse qu’en aucun cas la négritude n’est une punition de Dieu mais est, comme pour tous les autres hommes, de toute race et de toute couleur, un état naturel 295 .

LES VOYAGEURS

Ce qu’ils ne veulent pas voir

La découverte de l’Afrique, non par les guerriers et par les trafiquants, mais par des hommes de science, savants, écrivains, curieux de connaître le monde, ne s’est faite que très tard, six ou sept siècles après la mort du Prophète et les premières grandes expéditions vers la Nubie. Au-delà des écrits des Anciens maintes et maintes fois pillés et glosés, ils se risquaient sur les pistes jusqu’aux royaumes des Noirs. Cependant, aucun de leurs écrits, pourtant souvent fort documentés sur quantité d’aspects de la vie politique et religieuse, de la vie domestique même parfois, des peuples du continent africain au-delà du Sahara n’a fait évoluer cette image des Noirs, image forgée de toutes pièces et solidement ancrée, rappelée à toutes occasions. Né à Tanger en 1304, Ibn Battuta entreprit très jeune, en 1325, le pèlerinage de La Mecque. Il demeura près de quinze ans absent, ayant parcouru les routes de terre et de mer jusqu’en Inde et en Chine. Il quitta de nouveau le Maroc le 18 février 1353 pour un long voyage dans les pays des Soudans vers Gao et Tombouctou et ne regagna Fez qu’en janvier 1354, près

d’un an après en être parti. Ce ne fut pas du tout une incessante errance : il séjourna huit mois de suite au Mali, un mois à Gao et, à chacun des deux passages, une dizaine de jours à Sijilmasa. Tout le contraire d’un homme de cabinet, il veut et sait observer ; il charge ou agrémente son récit de scènes de mœurs et d’anecdotes ; il rapporte des dialogues et n’oublie pas de se montrer lui-même sur la route, sous la conduite des chefs caravaniers. Force est pourtant de rappeler que dans son énorme ouvrage, intitulé Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages, dont l’ampleur dépasse de très loin tout ce qu’on avait produit jusqu’alors, la part de l’Afrique noire est réduite à bien peu de chose. Il n’y consacre (dans l’édition de la Pléiade) en tout et pour tout que vingt-sept pages, sur un total de six cent quatre-vingts, alors que la description du voyage en Inde en compte quatre-vingts et que celles de l’Asie mineure et de l’Asie centrale, toutes deux évidemment bien connues en son temps, objets de maints autres récits, tiennent chacune environ quarante pages. Il aurait pu certainement en dire beaucoup plus et satisfaire des curiosités encore éveillées. Il ne le fait pas. Cette modeste section réservée aux pays des Noirs n’apporte pas du tout ce que pouvait attendre un lecteur curieux des sociétés, des pratiques marchandes, des objets de ce trafic, des mœurs et des usages. De retour au Maroc, au moment de prendre la plume, Ibn Battuta a fait un choix et ne s’égare pas. Il parle longuement et sans faute des situations politiques, des hommes au pouvoir, de leurs conseillers et de leurs cours, de leurs façons de régner, de leurs richesses et de leurs armées. Parfois, il ébauche de minutieuses généalogies princières, entreprend même de résumer ou d’analyser, jusqu’au plus mince des conflits, les vicissitudes du passé de chaque royaume. Il s’interroge aussi sur les succès de l’islamisation et ne manque pas, sur ce point, de s’attarder pour dresser une sorte de bilan, accordant ou non une manière de satisfecit. Mais, à le suivre, nous rencontrons plus rarement et connaissons moins bien les marchands et les guerriers ; nous le suivons parfois sur sa route à travers le désert ; nous le voyons évoquer quelques pratiques religieuses, les mosquées et les prêches ; il décrit, sommairement, en formules plutôt lapidaires, les villes du désert et

des fleuves, les maisons et les marchés, du moins ceux qu’il convient de montrer. Ibn Battuta ne porte de jugements que sur le pays du Mali et, tout compte fait, reconnaît à ce peuple plus de qualités que de défauts. « Je citerai, parmi les actes louables : la rareté des injustices commises dans ce pays [les Noirs sont en effet le peuple le plus étranger à la tyrannie] ; la parfaite sécurité qui règne dans le pays [le voyageur n’a rien à craindre et n’a pas à se protéger contre le vol ou la contrainte] ; la non-confiscation des biens du Blanc qui meurt dans le pays, même si son héritage est important ; la stricte observation des prières, l’astreinte à prier en communauté et les punitions infligées aux enfants pour le manquement à cette obligation. » Il trouve peu à blâmer : la bouffonnerie des poètes lorsqu’ils déclament leurs vers, la consommation de bêtes non égorgées et, surtout, le fait de laisser les femmes paraître nues en public : « Les femmes esclaves et les jeunes filles se montrent nues sans même cacher leur sexe ; j’ai vu, la nuit du ramadan, près de cent esclaves qui sortaient du palais du sultan en portant des vivres et qui étaient entièrement nues (les filles du souverain sont, elles aussi, dévêtues) 296 . »

L’Afrique noire, pays de l’autre

En quatre ou cinq siècles, rien n’a changé. Les mœurs politiques et la religion mises à part, les voyageurs des années 1300 ne semblent pas tellement mieux renseignés sur les Noirs, leurs caractères et leurs aptitudes, que ne l’étaient les géographes en chambre d’autrefois qui n’avaient pas quitté leur cité. L’accent n’est mis que sur la religion, sur la façon dont les hommes respectent la Loi et les coutumes. Ces relations de voyages, très riches et, pour plusieurs d’entre elles, fort originales, n’ont donc eu que peu ou pas d’influence. Elles n’ont en aucune façon permis une autre connaissance des peuples du Soudan en général et encore moins des esclaves en tant qu’hommes arrachés à leurs pays, à leurs modes de vie et à leurs civilisations. Pour parler des caractères physiques, des qualités et comportements, des traits de caractère, l’on s’en tient toujours aux clichés éculés et aux théories, tout particulièrement à celle des climats. Al-Dimeshkri 297 , qui écrit dans les premières années 1300, consacre un long, interminable, discours aux hommes de tous les climats, tels que les

définissait Ptolémée, et s’appesantit à dire, sans nuance aucune, les malheurs de ceux qui vivent très exactement dans la sixième section du septième climat : « Ils sont tous noirs ; leur couleur est due au soleil qui se trouve exactement au-dessus de leur tête deux fois par an et encore très près d’eux tout au long de l’année ; il les brûle comme un feu, de telle sorte que leurs cheveux, déjà naturellement disposés à l’être, deviennent noirs comme du jais et frisés comme des cheveux exposés tout près d’un feu. La preuve qu’ils sont roussis est qu’ils ne poussent pas davantage. Leur teint est imberbe et lisse car le soleil brûle les poussières de leur corps et les détruit. Leur cerveau souffre d’être humide ; aussi leur intelligence est-elle faible, leurs pensées instables et leur esprit obtus, de telle sorte qu’ils ne peuvent faire la différence entre fidélité et trahison ou entre bonne foi et duperie. » Plus grave, peut-être : « Aucune loi divine ne leur a été révélée. Aucun prophète ne s’est montré chez eux, aussi sont-ils incapables de concevoir les notions de commandement et d’interdiction, de désir et d’abstinence. Leur mentalité est proche de celle des animaux. La soumission des peuples du Soudan à leurs chefs et à leurs rois est due uniquement aux lois et aux règlements qui leur ont été imposés de la même façon qu’à des animaux 298 . » Ibn Khaldum, autre contemporain d’Ibn Battuta, historien renommé et très souvent cité de nos jours encore, auteur d’une très importante Histoire des Berbères, croit et fait croire lui aussi, et même plus que d’autres, solides références à l’appui, aux effets sans appel de ces climats. « Quant aux climats éloignés des régions tempérées, tels que le premier et le deuxième, ou le sixième et le septième, leurs habitants sont également éloignés de tout équilibre pour l’ensemble de leurs manières de vivre. » Et d’invoquer jusqu’à la gestation et la vie des embryons humains dans le sein de leur mère. Les hommes des régions tempérées ont des membres bien proportionnés, des humeurs très saines et une peau d’un brun léger, ce qui est la couleur la plus appropriée et la plus correcte. Ce sont des gens qui ne restent pas trop longtemps dans la matrice ; ils n’y sont pas brûlés jusqu’au point de sortir noirs et ténébreux, malodorants, avec des cheveux laineux, des membres disproportionnés, un esprit déficient et des passions dépravées comme les Zendjs, les Ethiopiens et les autres Noirs qui leur ressemblent. Fort heureusement, les musulmans d’Arabie, d’Irak et de Perse ne sont ni de la

pâte à moitié cuite, ni de la pâte toute brûlée ; « ils sont entre les deux 299 ». Et, dans un autre ouvrage, de dire encore que le pays des Zendjs est très chaud, que les corps célestes y exercent leur influence et attirent les humeurs dans la partie supérieure du corps. De là, pour ces gens accablés par la nature, les yeux à fleur de tête, les lèvres pendantes, le nez aplati et gros, et le développement de la tête « par suite du mouvement ascensionnel des humeurs ». Le cerveau perd son équilibre et l’âme ne peut exercer sur lui son action complète ; le vague des perceptions et l’absence de tout acte de l’intelligence en sont les conséquences 300 . Les Noirs du Soudan, eux aussi très éloignés des pays tempérés, ont forcément une constitution et des manières proches des animaux sauvages, loin de toute humanité. Les fruits de leurs contrées prennent des formes anormales et des saveurs étranges. Les négoces ne se font pas avec les nobles métaux, l’or et l’argent, mais avec du cuivre, du fer, ou des peaux de bêtes auxquelles les hommes de ces régions assignent une certaine valeur pour les échanges. Ils n’ont pas connu de prophète et ne se soumettent à aucune loi révélée. Les seuls peuples noirs qui vivent en sociétés organisées, les seuls qui méritent estime et attention sont ceux qui, voisins des pays tempérés, en ont reçu des leçons. Tels les Habasha, pasteurs établis sur le littoral africain de la mer Rouge, qui ont autrefois professé le christianisme et qui, en constantes relations avec les musulmans du Yémen, reçoivent maintenant la vraie foi. Ou encore les peuples du Mali, du Kawkaw et de Tekrur, voisins du Maghreb, eux aussi maintenant convertis à l’islam 301 . Pour parler des Noirs d’Afrique et de leurs pays, les récits des voyageurs des années 1300 ne se démarquaient pas tellement des dissertations savantes, travaux d’hommes de cabinet et de cour. Tout se passait comme si l’on ne désirait pas vraiment faire connaître ces pays d’où les trafiquants amenaient, an après an, tant de captifs enchaînés. Ce parti pris de maintenir un lourd secret sur des contrées que tant de docteurs de la Loi et tant de marchands pourtant avaient visitées s’inscrit en totale opposition avec la façon dont on se tenait informé d’autres contrées, notamment en Asie, Inde et Chine en tout cas. Alors que la pénétration de l’islam et les échanges, traite des Noirs en premier lieu, allaient de plus en plus loin au-delà du Sahara, assurant la prospérité des villes étapes, oasis et carrefours de routes, les trafiquants, leurs

associés et leurs commis, Berbères et Arabes restaient muets. Pour les gens du commun tout ce qui se rapportait à ces Noirs semblait encore et toujours étrange. Pendant des siècles, bien avant les musulmans, les Egyptiens avaient évidemment entretenu d’intenses relations politiques et marchandes avec la Nubie et, au-delà, avec l’Ethiopie. Ces liens n’ont évidemment pas cessé avec la conquête arabe et l’islamisation, bien au contraire. L’on sait qu’en 1275 les Nubiens signaient la paix avec le sultan Baybars 302 et s’engageaient à lui verser un tribut annuel de trois éléphants, trois girafes, cinq panthères femelles, cent chameaux et cent bœufs. Pourtant, lorsqu’une girafe fut, un siècle plus tard ou presque, en 1361, montrée au Caire, « la nouvelle se répandit des plaines jusqu’au désert ; on se pressait, on se mettait sur les hauteurs. La place était noire de monde. On se montait sur les épaules les uns des autres, on se bousculait pour contempler la girafe tant sa forme paraissait étrange. Les poètes célébrèrent de leurs chants l’événement 303 ». A la même époque, l’un des plus célèbres géographes musulmans pouvait encore rapporter une étonnante légende sur la façon dont les Noirs trouvaient de l’or : « Lorsque le Nil se retire, ils vont sur les terres découvertes dans le lit du fleuve et cueillent une plante qui ressemble à de l’herbe mais n’en est pas. L’or est dans les tiges. On en trouve aussi sous forme de grains mais le meilleur, le plus pur et celui du plus grand aloi est de la première forme 304 . » Sur les Noirs, peuples d’où venaient le plus commun des esclaves, sur leurs usages et leurs détestables habitudes de se comporter, couraient toujours de terribles accusations, comme de faire croire que c’était coutume ordinaire, à la cour d’un roi du Soudan, que d’offrir un homme ou une femme au visiteur de qualité, pour qu’il les mange. « Je présentai au prince de ce lieu une certaine quantité de sel qu’il accepta, et il me donna en échange deux belles esclaves. Quelques jours plus tard, je fus de nouveau en sa présence, et il me dit : “Je t’ai donné deux esclaves, tu dois les tuer et les manger. Leur chair est ce qu’il y a de meilleur 305 .” » On voit aussi que, de tous les auteurs appliqués à décrire la société de leur ville, ceux qui consacraient un de leurs chapitres à parler des esclaves, le faisaient sans la moindre pudeur et sans non plus la moindre compassion pour leur état, affichant plutôt mépris et racisme virulent. Al-Abshibi (1388-1446),

égyptien, érudit distingué pourtant, prête aux Noirs toutes sortes de défauts :

Lorsqu’un esclave noir est rassasié, il fait la chasse aux femmes, s’il a faim, il vole. » Il dit encore plus de mal des mulâtres : « Mieux vous les traitez, plus ils sont insolents ; plus vous les traitez mal, mieux ils obéissent et se soumettent. La pire façon de dépenser votre argent est d’acheter des esclaves et les mulâtres sont pires que les Zendjs, car le mulâtre ne sait pas qui sont ses parents alors que, pour le Zendj, on les connaît souvent. On dit que le mulâtre est comme un mulet car c’est un bâtard. » D’innombrables écrits de toutes sortes, destinés à des publics très divers, témoignent de ce mépris, d’une dureté de cœur, de mauvais traitements et, souvent, d’une impudeur proprement stupéfiante. Bien plus tard, chez les Ottomans, un de leurs poètes, renommé pour ses pièces de vers érotiques, méprisait lui aussi les Noirs et déconseillait d’en avoir. Les femmes sont bonnes à la cuisine mais pas au lit ; c’est folie de vouloir faire l’amour avec des Noires quand on peut avoir des Blanches. Quant aux jeunes Noirs, « il n’est pas bon de les embrasser, à moins d’avoir les yeux bandés 306 ». L’esclave est moins que l’être humain, une marchandise qui doit donner satisfaction et toutes satisfactions.

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Ces récits, tous conformes et tous hostiles, tous chargés d’opinions racistes délibérément illustrées par quantité d’anecdotes et de slogans, ont, tout au long des siècles, profondément marqué les opinions et les attitudes populaires. Les meilleurs auteurs laissaient entendre, ou affirmaient gravement, toutes manières d’arguments et de témoignages à l’appui, que les Noirs – tous les Noirs – étaient faits pour être esclaves. Les Slaves et les Turcs acceptaient d’être asservis en espérant atteindre un rang élevé et conquérir une part du pouvoir. C’est ce qu’avaient fait les mamelouks. Mais

les seuls peuples à accepter véritablement l’esclavage sans espoir de retour sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche du stade animal 307 ». La chasse aux captifs dans tous les pays d’Afrique d’au-delà des déserts, ouverte dès les premiers temps de l’Islam, ne fut jamais remise en question.

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LES NOIRS, HEUREUX DE LEUR SORT ?

Que, dans les pays musulmans d’Orient en Occident, l’esclavage se soit traduit par des conditions humaines, des travaux, des genres de vie très variés, ne peut étonner personne. Tout dépendait du contexte économique et social, de la qualité du maître, de celle aussi de l’homme ou de la femme tenus en servitude, de leurs origines, de la réputation qui s’attachait à leur ethnie et des services que l’on pouvait attendre d’eux. Il est clair, en tout cas, qu’en ce qui concerne les Etats et les sociétés de l’Islam, ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir des situations matérielles et des degrés d’insertion dans la société ne vient jamais des victimes. Aucun Noir, esclave en Egypte, au Maroc ou en Orient, n’a écrit le récit de sa vie ou, si certains ont eu l’occasion de le faire, il n’en reste pas même un vague souvenir. Aucun, surtout, n’a eu le loisir d’en parler aux siens, à ceux de sa race, retourné chez lui, libéré de ses liens et de cet opprobre social. De plus, et cela paraît une grave lacune pour la connaissance matérielle et sociale de l’esclavage, ces captifs, arrachés aux terres d’Afrique noire pour être mis sur les marchés du Caire ou d’Arabie, n’ont certainement pas, comme les Noirs de la traite européenne atlantique, bénéficié à une certaine époque d’un fort mouvement d’opinion pour éveiller et tenir en alerte les bonnes consciences

par toutes sortes de livres, pamphlets, manifestations et conférences. Silence total. Silence complice ? Pendant de longs siècles, jusqu’à ces derniers temps pourrait-on dire, nul n’a parlé vraiment de leurs vies et de leurs souffrances, nul n’a voué la cruauté des maîtres à la vindicte publique. Dans les dernières décennies du XIX e siècle, au moment même où les nations occidentales se sont enfin unies pour traquer les trafiquants et faire la chasse aux navires négriers sur les côtes d’Afrique, leur action ne fut nulle part, en aucune façon, soutenue par la publication de romans destinés à un large public, de témoignages et de souvenirs capables d’alerter l’opinion sur la condition des Noirs esclaves dans les pays d’islam. Aucun grand récit authentique, aucun roman de mœurs, travaux d’écrivains bénéficiant de fortes caisses de résonance, comme ce fut le cas pour les Etats-Unis d’Amérique avec La Case de l’Oncle Tom. Visiblement, on manquait alors de commanditaires et cette connivence, qui allait, chez certains auteurs réputés pourtant historiens, jusqu’à une complicité fort active, fut pour beaucoup dans cette lourde chape de silence jetée sur les trafics et les méfaits des négriers de l’Islam. Les chroniqueurs et les historiens musulmans qui, témoins certainement perspicaces, s’appliquaient à décrire l’économie et la société de leur temps demeuraient très discrets, et les romanciers et conteurs ne parlaient généralement que des eunuques ou des femmes du harem pour seulement marquer leur présence, ornements d’une cour, acteurs d’une intrigue. Etait-ce malaise, refus ou gêne à évoquer certaines situations que les vrais croyants, invoquant le Coran, ne manquaient pas de condamner ? Ou signe de mépris, l’homme ou la femme réduits à l’état de servitude ne méritant plus aucune sorte d’attention ? Cette réserve, vraiment étonnante si l’on considère la place que l’esclavage a toujours tenu, dans la vie publique et privée de tous ces pays, sans exception et jusqu’à une date pas tellement lointaine, fut largement relayée par l’attitude des chrétiens, Français et Anglais surtout, qui, dès les XV e et XVI e siècles, grands moments pourtant de la piraterie, de la guerre ottomane et des terribles razzias sur les côtes, se refusaient à évoquer les malheurs des prisonniers sur les autres rives de la Méditerranée. C’est ainsi que plus d’un homme de plume à solde, assuré d’un fort courant de mode et de sympathie, s’est appliqué contre toute vraisemblance, sans tenir le moindre compte des

témoignages des captifs libérés, à tracer des bagnes d’Alger et de ceux du Grand Turc des tableaux complaisants, très édulcorés à dessein pour interdire même toute compassion. En France, depuis la mirifique alliance turque des années 1540-1580 et la vague de turcophilie qui submergea la cour et les salons littéraires d’irrésistible façon, romanciers et historiens n’ont cessé d’abonder en ce sens. Aux temps de François I er puis de ses successeurs pendant encore une bonne centaine d’années, les conseillers du roi faisaient forte profession non seulement d’admirer mais d’aimer les Turcs. Quel auteur, soucieux de son bien, aurait pu plaindre le sort des prisonniers des Barbaresques ? Tous n’ont tenu qu’un seul discours : l’esclave, accepté chez son maître comme le serait un membre de la famille ou même employé sur des chantiers publics, n’était jamais maltraité. Bien au contraire ! Déjà Rabelais, qui n’avait jamais franchi la mer et n’avait évidemment aucune idée de ce qu’étaient les villes de corsaires, écrivait que les hommes enfermés dans le bagne d’Alger étaient certainement plus heureux qu’en son temps les élèves du collège de Montaigu. Boutade et mauvais trait de style ? Provocation ou désir de bien servir en s’alignant sur les discours tenus par les conseillers du roi de France ? Sur un autre ton, soucieux, lui, d’emporter la conviction de ses lecteurs, le chevalier d’Arvieux, qui donna à Molière l’idée de la turquerie du Bourgeois gentilhomme, voyageur intrépide, chargé de mission dans les ports du Maghreb et consul de France à Alep de 1679 à 1686, accusait tout bonnement les religieux, les Frères de la Merci et de la Trinité surtout, de noircir sciemment leurs récits et de débiter de pieux mensonges pour exciter la compassion des fidèles et aussi, cela allait sans dire mais était clairement dit, pour recueillir davantage d’argent. Et, sans la moindre réticence ni nuance, d’affirmer qu’à tout bien considérer les esclaves avaient, eux, de grands torts, responsables de toutes sortes de méfaits : à la moindre occasion, sitôt que la surveillance des Turcs ou des Maures d’Alger se relâchait, ils devenaient d’impudents voleurs ; « s’ils trouvent les maisons ouvertes, ils entrent et emportent tout ; ils rompent les murs des boutiques et les vident en un moment 308 ». Un peu plus tard, Laugier de Tracy vécut lui aussi plusieurs années dans ce que l’on appelait alors les Etats barbaresques, non mis à la chaîne dans le bagne bien sûr, mais officier du roi de France, visiteur « en caractère public », chargé de mission.

Lui ne s’en prend pas aux religieux mais aux esclaves rescapés, fugitifs ou rachetés, et à leurs « écrits larmoyants ». Ces hommes, dit-il, mentaient tout au long car la vérité est qu’ils vivaient bien ; « ils avaient trois petits pains par jour, un petit matelas et une couverture ». Domestiques, on les considérait comme des enfants de la maison et « quelques-uns vivent si adroitement du fruit de leur industrie et de leurs amours, qu’ils achètent même le droit de rester esclaves pendant un certain temps et même toute leur vie, afin d’être protégés comme cela 309 ». Ces écrits, très nombreux, se reprenant par centaines les uns les autres, diffusés dans tous les milieux sociaux, ont marqué l’opinion jusqu’à enfermer le discours dans un véritable carcan. On imagine aisément que ce qui valait pour les chrétiens captifs à Constantinople ou à Alger, finit par valoir de même pour les Noirs, eux aussi esclaves, mais eux aussi bien traités. Les esclavagistes, en tout temps et en tous pays, n’ont certes jamais manqué d’arguments. Les Génois et les Vénitiens, dans les années 1400, ne manquaient pas de dire que recueillir dans leurs cités de jeunes femmes serbes ou albanaises et les tenir esclaves était assurer leur salut en leur permettant d’échapper aux Turcs. A d’autres, amenées de contrées lointaines non christianisées, on donnait le baptême et ceci justifiait cela. Pour les Noirs des pays musulmans, on trouva à invoquer la misère des familles et des tribus qui n’hésitaient pas à vendre leurs enfants pour les voir, sous la coupe et la protection d’un maître, mieux nourris. En certaines contrées du Soudan, « les peuples mènent, de par la stérilité du sol, une vie tellement misérable que les pères et les mères vendent volontiers leurs propres enfants à des marchands qui les emmènent en Egypte. Là, ces enfants sont jugés de si peu de valeur qu’on n’estime pas plus d’une pièce d’or ou d’argent le prix d’un garçon ou d’une fille. Les parents les vendent pour que, partant vers un autre pays, ils y soient plus à l’aise et plus heureux, étant donné que dans le leur, tout à fait stérile, ils vivent misérablement 310 ». En Occident, les historiens, sociologues et ethnologues ne se sont jamais affranchis de cette complaisance envers les sultans, leurs vizirs et les trafiquants esclavagistes. Le Hongrois Snouck Hurgronje se fit-il vraiment remarquer, a-t-il vraiment soulevé en son temps de graves contradictions en soutenant que « pour la plupart de ceux qui devenaient esclaves, c’était là un

heureux coup du sort, une vraie bénédiction 311 » ? D’autres, se hasardant à de hardies et vaines comparaisons à travers les pays et les temps, affirmaient volontiers que la condition des captifs, et des Noirs en particulier, était en tous points semblable à celle des serfs en Europe au Moyen Age ou des domestiques et des ouvriers au XIX e siècle 312 . Ignorance et mauvaise foi :

comparer l’esclave, en quelque temps ou quelque pays que ce soit, et notamment le Noir conduit en Egypte ou à Bagdad, au paysan de nos campagnes, au serf même et à tous ceux que l’on montre victimes du « régime féodal », opprimés, misérables et affamés, ou à l’ouvrier des usines de la révolution industrielle durement exploité certes, est, dans tous les cas, artifice et vilaine supercherie car l’on oublie l’essentiel, le plus insupportable, qui est le déracinement toujours cruel et dramatique, en toutes occasions et quelles que soient les circonstances. Victimes de durs sévices et de tourments, ces hommes et ces femmes d’Afrique avaient vu leurs villages dévastés, incendiés, nombre de voisins et d’amis massacrés, leurs parents tués ou disparus. Arrachés à leur milieu par des guerriers prêts à massacrer ceux qui leur résistaient, emmenés très loin, vers des marchés en pays hostile, repaire de leurs ennemis, plus rien ne les rattachait à leur passé. Ils devaient, dans une autre vie, dans cette autre vie vraiment que d’autres leur imposaient, tout oublier, apprendre une autre langue, d’autres comportements, dans une totale soumission et, plus encore, dans un total oubli de leur vraie nature. Pour tant de jeunes hommes et de jeunes femmes adoptés, que certains s’appliquaient à montrer heureux de leur sort au seuil d’une nouvelle vie, combien ne songeaient qu’à fuir ? Nos livres nous ont bien décrit la misérable vie des Noirs des Antilles, leurs révoltes réprimées dans le sang : ils nous ont montré, de façon plus ou moins romancée, les efforts désespérés de ceux qui prenaient la fuite, devenaient « marrons », se réfugiaient dans les montagnes et les forêts en communautés et troupes d’hommes libres et armés. Les évasions, ou plutôt les tentatives d’évasion du bagne d’Alger ont, depuis Cervantès, inspiré nombre de récits, de contes, de romans et de légendes miraculeuses. Mais les Noirs du Caire, de Bagdad ou d’Arabie eux non plus ne se résignaient pas et, si loin de leurs pays, risquaient leur vie en des fuites désespérées, sans aide, sans nul espoir vraiment. Les voyageurs de passage au Caire le savaient et certains l’ont bien écrit : « Autant est grande l’avidité des

maîtres à posséder des esclaves, autant est grand le désir des esclaves de s’échapper de leurs mains. Aussi, lorsque leurs maîtres flairent et soupçonnent quelque chose, ils leur refusent aussitôt trop d’alimentation de façon à les empêcher d’avoir un viatique pour la fuite ». Beaucoup prennent la fuite mais sans jamais réussir à s’évader complètement… S’ils prennent la fuite une seconde fois et qu’on les ramène, il n’y a plus pour eux de grâce ; ils sont battus sans pitié, torturés, mutilés. Certains maîtres les laissent mourir en les privant de nourriture, de boisson et de vêtements ; d’autres leur mettent un bloc de fer aux pieds ; d’autres leur passent une chaîne au corps et d’autres les rendent inutiles ou difformes en leur coupant les oreilles et le nez, les rendant ainsi facilement reconnaissables… Un grand nombre, en fuite, se réfugient dans des lieux inhabités, dans les montagnes et les déserts où ils meurent de faim ou de soif, ou, accablés, condamnés par cette fuite manquée, s’arrachent la vie en se frappant eux-mêmes, en se pendant, en se jetant de haut ou en se noyant 313 ».

La cour, le harem

Dès l’apogée du califat abbasside, l’auteur, arabe, des Mille et Une Nuits évoque en de nombreux passages de ses contes la présence des esclaves africains. Il les dit innombrables, domestiques, eunuques, particulièrement au temps du calife Harun al-Rachid (786-809) qui, héros de plusieurs des récits, demeuré célèbre pendant des siècles pour les fastes de sa cour, s’entourait d’une suite de poètes, de chanteurs et de musiciens. Par la suite, tout au long des temps, historiens et conteurs ont toujours montré plus volontiers les esclaves de cour que les autres ; les hommes sont au service du maître, eunuques pour un bon nombre, les femmes dans le harem, naturellement toutes comblées de faveurs, favorites, mères d’un futur sultan. C’est l’image qu’impose ou suscite toute une littérature. Image non certes fabriquée de toutes pièces, non du tout inexacte mais évidemment très incomplète, du seul fait que l’auteur voit généralement de bien plus près ce qui est dans l’entourage des grands et des souverains que la vie des quartiers de la cité ou que celle des grands domaines fort éloignés des capitales. Du fait aussi que

tout écrivain sait à quel public il s’adresse et veut naturellement répondre à ses attentes en lui servant quelques histoires merveilleuses, intrigues amoureuses le plus souvent. Le sort des serviteurs du commun ne pouvait susciter autant d’intérêt.

LE LUXE, LAPPARAT

En Orient comme en Afrique, les hommes de haut rang, les rois, les princes et les sultans, les généraux et les chefs de guerre même s’entouraient d’un grand nombre de captifs, principaux ornements de leurs suites. Le déploiement de leurs bannières et de leurs armes pouvait décourager attaques ou trahisons mais la seule présence de ces troupes de grands domestiques, leur magnifique, imposante stature et leurs costumes affirmaient clairement, aux yeux du peuple comme des visiteurs, leur puissance et leur richesse :

« Nous quittâmes Bagdad en direction de Mossoul ; l’après-midi, nous fûmes rejoints par la princesse, fille de Mas’ud 314 , pleine de jeunesse et de majesté royale. Le palanquin avait deux ouvertures devant et derrière et la princesse apparaissait en son milieu, enveloppée dans un voile, un diadème d’or sur la tête. Elle était précédée d’une troupe d’eunuques, sa propriété personnelle, et de ses gardes ; derrière elle venait le cortège de ses suivantes sur des chamelles et des chevaux aux selles dorées ; elles étaient ceintes de bandeaux dorés, et la brise faisait danser les pans de leurs coiffures. Elles marchaient derrière leur maîtresse tels des nuages qui s’avancent 315 . » Ibn Battuta, observateur sans doute perspicace mais souvent très discret, muet sur les razzias et sur des trafics qu’il juge sans doute peu dignes d’intérêt, note tout de même, avec une certaine complaisance, admiratif, pas du tout prompt à crier au scandale, le luxe de ces cours et dit bien que le prestige du roi tenait pour beaucoup au grand nombre d’esclaves, bel ornement de sa suite. Nombre de ces serviteurs, tous esclaves, n’avaient d’autre service, d’autre utilité, que de faire nombre et d’impressionner. Dans toutes les terres d’islam où l’ont conduit ses pas, chez les musulmans d’Orient et d’Egypte, comme dans les contrées plus lointaines, conquises ou converties plus tard, jusqu’en Afrique noire et en Inde, les esclaves, hommes ou femmes, étaient là, par centaines toujours, par milliers parfois.

En 1334, Bayalûn Khâtun, épouse du sultan de Yanik (Iznik) en Asie Mineure, alla rendre visite à son père. Un émir l’accompagnait, à la tête d’une force armée de cinq mille hommes. « Elle avait elle-même, comme troupes, près de cinq cents cavaliers, soit deux cents serviteurs esclaves et trois cents Turcs. Elle était accompagnée de deux cents esclaves, la plupart grecques. Elle avait près de quatre cents chariots, environ deux mille chevaux de trait et de selle, près de trois cents bœufs et deux cents chameaux pour tirer les voitures. Elle était accompagnée de dix eunuques grecs et d’autant d’eunuques indiens… La princesse avait laissé la majeure partie de ses jeunes filles esclaves et de ses bagages au camp du sultan 316 . » Autre rencontre, d’une autre princesse, un peu plus tard, sur la côte sud de l’Anatolie, près de la petite ville de Faniké : « Elle monta à cheval, en tête de ses esclaves, de ses jeunes servantes, de ses eunuques et de ses serviteurs, au nombre d’environ cinq cents. Ils étaient tous vêtus de soie brochée d’or et ornée de pierreries 317 . » Très loin de là, dans un tout autre contexte politique et social, le roi musulman du Mali recevait messagers et ambassadeurs ou rendait ses jugements en grand apparat, « environ trente esclaves se tenant derrière lui, Turcs et autres, achetés par lui en Egypte 318 ». Lors de ses déplacements, il se faisait partout précéder de chanteurs de ganâbi (une sorte de mandoline) en or et se faisait suivre de trois cents esclaves. Son interprète, nommé Dûghâ, ne se présentait jamais sans ses quatre femmes et ses concubines, vêtues de robes de drap rouge, coiffées de calottes blanches, accompagnées de trente jeunes esclaves 319 . Objets de luxe, certains et certaines surtout coûtant fort cher, les esclaves figuraient toujours parmi les plus belles pièces des cadeaux offerts aux souverains, aux alliés et parfois aux sujets dignes de considération. On les appréciait certes pour leur valeur marchande mais aussi, très souvent, les sachant originaires de contrées quasi inexplorées, comme des curiosités exotiques au même titre que les girafes et autres animaux de la lointaine Afrique. Un auteur arabe s’est appliqué à recenser et décrire dans le moindre détail, en un volume parfaitement documenté, les présents que recevaient les califes, les sultans et les princes musulmans d’Orient : dans tous les cas, les captifs, originaires de tous les pays, Blancs ou Noirs, se comptent par

centaines. En Egypte, Khumarawaih fit remettre à son père, Ahmad ben Tulum, au retour d’un raid guerrier vers le sud, cinquante chevaux et autant de « jeunes nègres 320 ». De même, en Occident, tout particulièrement au Maroc : l’an 1072, l’Almoravide Yussouf ben Tashfin rencontra son cousin Abu Bakr 321 près de Marrakech et, quelques jours plus tard, pour preuve de loyauté, lui fit don de vingt-cinq mille dinars d’or, de soixante-dix chevaux, de soixante-dix épées et de vingt paires d’éperons tous décorés d’incrustations d’or ; plus cent cinquante mules richement harnachées, cent turbans, toutes sortes d’étoffes en grandes quantités, du bois d’aloès, du musc, de l’ambre gris ; plus, enfin, vingt jeunes vierges esclaves et cent cinquante et un Noirs capturés depuis peu, très loin de là, dans les pays du Niger 322 . Au Maroc encore, quelque quatre cents ans plus tard, le sultan de Fez fit présent à l’un de ses alliés, chef d’une tribu, de « cinquante esclaves mâles et cinquante esclaves femelles ramenés du pays des nègres, dix eunuques, douze dromadaires, une girafe, seize civettes, une livre d’ambre gris et presque six cents peaux d’un animal qu’ils appellent elam [une sorte de gazelle] et dont ils font leurs boucliers, peau étrange très prisée à Fez. Vingt des esclaves mâles valaient vingt ducats chacun, ainsi que quinze des esclaves femelles. Chaque eunuque fut évalué à quarante ducats, chaque dromadaire à cinquante 323 »… A la même époque, et c’est toujours Léon l’Africain qui l’atteste, les askias du Songhaï ne recevaient jamais un hôte de marque, un de leurs alliés ou de leurs grands officiers sans lui offrir de nombreux hommes et femmes. Sonni Ali ne fut pas toujours un adversaire acharné de tous les habitants de Tombouctou et chercha même à s’en concilier quelques-uns. Au lendemain d’un raid dévastateur contre une tribu rebelle, il fit don aux notables de ses amis et de son parti d’un grand nombre de captives noires, plus quelques-unes tout particulièrement réservées aux lettrés, aux docteurs de l’islam et aux saints hommes, leur enjoignant de les prendre pour concubines 324 . En 1519, Muhammad I er