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Entretien avec Frederika Amalia Finkelstein

Auteur : Lecthot Dans Interviews, Littérature 25 août 2017 

Survivre (Gallimard) est le cri de sidération de Frederika Amalia


Finkelstein. Un livre cathartique, qui dit la violence mondiale pour tenter
de comprendre son essence et lui échapper. Cʼest le deuxième roman de
Frederika Finkelstein, après Lʼoubli, vivement salué par la critique. 

Lecthot : Comment vous est venue lʼidée de ce livre ?


Frederica Amalia Finkelstein : Le 13 novembre a engendré un profond
sentiment de colère. Je travaillais déjà sur la violence de masse depuis mon
premier livre, concentré sur lʼHolocauste, mais cette violence était détachée du
présent : la distance des décennies me protégeait. Les attentats de Merah,
de Charlie Hebdo et de lʼHyper Cacher mʼont paru réellement inquiétants, mais
la sidération sʼest résorbée à chaque fois au bout de quelques jours ou
semaines ; or je ne me suis toujours pas remise du 13 novembre — il demeure
un événement impensable, inqualifiable : comment des êtres du même âge
exterminent leurs semblables de la façon la plus perverse (un soir de fête, dans
un lieu clos, pendant un concert) ; et à des terrasses de café, le symbole du
bon-vivre, de lʼinsouciance. Tout à coup, le Bataclan a pris pour moi la forme
dʼune chambre à gaz : tous enfermés, innocents, voués à la mort, assassinés
aléatoirement. Jʼai été traversée, sans le vouloir, par cette vision de continuité.
Cela mʼa paru effroyable. Jʼécris uniquement sur ce qui mʼobsède, et ainsi,
malheureusement je ne pouvais pas faire marche arrière. Il fallait entrer dans
cet enfer : et puisque je ne pouvais pas le comprendre, car il y a dans la
violence une part irréductible à la compréhension, alors je lʼai regardé, puis je
me suis mise à le penser par lʼémotion — par lʼécriture. Je dois lʼavouer, cela a
été difficile, parce que très angoissant, suffocant : je côtoyais, par lʼécriture,
chaque jour, des êtres humains qui venaient de mourir à quelques centaines de
mètres du lieu où jʼécrivais. Mais il y avait aussi la volonté de leur faire honneur :
ne pas les trahir, ne pas porter atteinte à leurs noms, à leurs visages, à leur
mémoire. Et penser à eux, à ces sacrifiés, à ces assassinés — et pas seulement
les morts du Bataclan et des terrasses, mais plus largement, à cette jeunesse
mondiale, confrontée à une époque ultra violente, à la temporalité frénétique —
penser à eux, à « nous », tous les jours, cela mʼa finalement fait du bien, car je
réactivais leur vie dans ma tête, et ainsi je créais de lʼintimé devant cette frise
universelle. Je sentais une forme de justice, quand bien même très intime, oui,
quelque chose dʼune justice.
 
L : Lorsquʼon couche sur le papier des pensées intimes, comment le désir
de les partager avec un public naît-il ? Sʼimpose-t-il comme une
nécessité ? Pourquoi ?
F.A. F. : Jʼai écrit Survivre autant pour moi-même que pour les autres : pour me
purifier, dʼabord, de sensations et dʼémotions qui me faisaient souffrir —
lʼécriture naît toujours dʼune nécessité de me déprendre de quelque chose, je
suis incapable dʼécrire autrement (même si cela ne relève absolument pas du
journal intime, car le je est ici un autre, il nʼest pas un épanchement de
lʼindividu, il y a une réelle conception et anticipation de lʼarchitecture du livre). 
Jʼétais sidérée par lʼexploitation journalière et massive dʼinformations
mortifères : guerres au Moyen-Orient, attentats à répétition partout dans le
monde, catastrophes financières, catastrophes naturelles, tensions politiques,
me demandant parfois si jʼétais dans le réel, tant le défilement dʼhorreurs était
continu — oui, il y a une irréalité de la violence, et cette irréalité est amplifiée et
même sacralisée par les écrans, qui en sont le vecteur. Cʼest peut-être cela qui
a réellement provoqué ma colère : la violence mondiale est devenue
irrationnelle ; cʼest une violence qui est coupée de nous. Des centaines de
morts écrasés par un camion, des bombes posées en pleine ville, des
kamikazes de 18 ans, certains passionnés de football ou de musique, étudiants
en thèse, des êtres comme nous, auxquels nous pouvons absolument nous
identifier, et qui tout à coup se renversent, et produisent un coup de folie. Il y a
une dimension virale dans le terrorisme actuel. Plus largement, jʼentendais une
voix dans ma tête qui ne cessait de répéter mais quʼest-ce qui nous
prend, quʼest-ce qui nous prend, quʼest-il en train de se passer ; et jʼavais le
sentiment — je lʼai toujours, plus que jamais — que nous vivons une époque
inquiétante, particulièrement grave, et que nous nʼavons pas forcément très
envie de le dire, de le dire vraiment, sans céder à lʼangoisse, mais pouvoir en
parler, pouvoir penser cette violence. Ce quʼil y a peut-être de plus brutal, dans
Survivre, cʼest quʼil traite du maintenant : jʼai écrit sur le maintenant — je
voulais écrire ce maintenant et le conserver comme une photographie : dans un
livre, comme un geste mémoriel anticipé ; avoir une trace de ce maintenant et
de cette violence ; garder une photographie de lʼépoque, recueillant les
émotions et les sensations extrêmement contradictoires, mais denses
cependant, que je ressens depuis 2015 et que je continue dʼéprouver.
 
L : Quel effet souhaitez-vous créer chez le lecteur ?
F.A. F. : Je souhaite le réveiller par la sidération et aussi — pour Survivre — par
un sentiment dʼasphyxie lié à la répétition et à lʼobsession. Pour se rendre
compte que lʼon a un corps, des poumons, des mains, un ventre — pour
éprouver le miracle dʼêtre vivant, il fallait en passer par cette voie extrêmement
aigre, resserrée. En vérité, cʼest une fois le livre refermé que le livre
commence : cʼest ce que jʼai tenté de faire. La dernière phrase du livre est la
plus importante. Elle est très simple, pas du tout spectaculaire : mais pour
pouvoir lʼécrire, il a fallu traverser tout ce qui précède. Autrement je nʼaurais
pas pu, je nʼaurais pas eu le droit. Quand jʼai écrit cette dernière phrase, je lʼai
écrite en sachant que cʼétait la phrase la plus importante de ma vie. Je veux
que le lecteur se sente brutalement réveillé en lui tendant un
miroir dynamique du réel mais lʼemmenant plus loin que le réel — sinon à quoi
bon lire ? — je cherche, si possible, entre les phrases, à faire basculer le cœur
et la tête du lecteur dans une dimension autre.
 
L : La vie est de brûler les questions. Survivre a-t-il pour vocation dʼen
brûler la plupart ?
F.A. F. : Cʼest une phrase dʼAntonin Artaud : je lʼai mise en italique. La littérature
répond par le style, lʼempreinte, le mouvement dʼune voix. Ce nʼest pas une
réponse frontale, discursive comme le fait la philosophie — quoique jʼavais
entendu Quentin Meillassoux dire de la philosophie quʼelle ne cherche pas à
répondre mais plutôt à déplacer les questions — cʼest une
réponse émotionnelle. Potentiellement épiphanique. Cʼest pourquoi je trouve la
littérature géniale : cʼest une science, et comme toutes sciences, elle a son
fonctionnement propre, sa grammaire, sa généalogie, ses codes, mais elle
répond par le mouvement et non par le discours. Voilà toute sa puissance.
 
L : Survivre affiche une écriture cathartique, traduisant le traumatisme de
nos sociétés ébranlées par les attentats. Après lʼécriture du livre, vous
êtes-vous sentie libérée ? Plus sereine ?
F.A. F. : Etrangement, oui : je me sens un peu mieux. Cette colère qui a germé
le 13 novembre est toujours là, mais je lʼai transformée. Je ne pouvais pas ne
pas écrire là-dessus. Il le fallait absolument.  Ce qui me peine un peu, dʼailleurs,
cʼest la difficulté, il me semble, que nous avons a évoquer lʼextrême violence du
monde actuel et en particulier un de ses plus spectaculaires symptômes : le
terrorisme. Il y a comme une impression quʼon ne veut pas trop en parler, car
cʼest trop tôt encore : cʼest douloureux, actif. Nous marchons sur des braises.
Cela viendra, sans aucun doute. Et puis nous nʼen avons, hélas, pas fini avec
cette nouvelle terreur ; elle va persister, peut-être sʼamplifier. Mais la violence a
bien entendu toujours existé : ce que je veux, cʼest tenter de mieux comprendre
comment elle mute — de quel mal elle sʼabreuve, quelles sont ses
ramifications. Lʼessence de la violence reste la même, elle a bien sûr toujours
existé largement, mais sa forme, au 21l, nʼest pas du tout la même quʼau
20l siècle, et cette humble tentative, fictionnelle, dʼobserver ses mutations est
au cœur de Survivre.
 
L : Le roman fait état de pensées particulièrement pessimistes. Pourquoi
avoir choisi ce prisme, sans espoir ?
F.A. F. : Lʼespoir est présent dès le titre : je lʼai intitulé ainsi car il sʼagit de
combattre la mort, la haine et la tristesse. Jʼai conçu ce livre comme un texte de
combat. Un texte qui regarde la guerre qui agit en ce moment, en face — toutes
les guerres. Les guerres technologiques, les guerres terroristes, les guerres
économiques, les guerres affectives (deuil dʼun être cher, perte dʼun amour).
Survivre cʼest avoir en vue dʼêtre plus-que-vivant : dʼêtre survivant — dʼavoir
survécu. Ce nʼest pas un livre désespéré ; ce nʼest pas un livre qui a pour
logique la mort, ni le suicide : tout au contraire. Survivre brasse la terrible
dureté du réel, mais il sʼachève dans le calme. Dans un sentiment extrêmement
fort de vie. La narratrice est déchirée par ce qui lui arrive intimement, et par ce
quʼelle observe extérieurement, mais ces déchirements la renforcent et lui
donnent accès à une clarté étrange, à une perception du vivant inouïe. Un
espace est laissé à la fin, où en réalité tout commence.
Frederika Amalia Finkelstein : « La mémoire est infinie »
Dans a la une, Culture, Interview du lundi Mis à jour le 31/10/16 10q35 | Publié le
31/10/16 10q35

"Il y a une part de beauté dans le cauchemar de l'amnésie : c'est précisément là


que naît la littérature", affirme Frederika Amalia Finkelstein. (Photo : AFP)
Frederika Amalia Finkelstein a écrit un premier roman très
remarqué, Lʼoubli.
Alma, jeune fille dʼaujourdʼhui, est âgée «entre 20 et 25 ans». Tourmentée par
la mémoire de la Shoah depuis quʼon lui a appris que son grand-père Jacob y a
échappé en embarquant pour Buenos Aires, elle a longtemps évité ce chapitre
de lʼhistoire familiale et mondiale, qui par ailleurs fait lʼobjet dʼun «devoir de
mémoire». Jusquʼau jour, en effet, où elle fait la rencontre bouleversante de la
petite-fille dʼAdolf Eichmann, qui nʼarrive plus à se souvenir du nom du camp
dʼAuschwitz.
Votre narratrice, Alma, en tant que descendante de rescapé de la Shoah,
souhaite oublier « lʼextermination des juifs » et dit ne plus supporter « le
matraquage dont fait lʼobjet la société ». Le devoir de mémoire a-t-il pris
une tournure perverse aujourdʼhui?
Frederika Amalia Finkelstein : Je ne parlerais pas de perversion. Je dirais quʼil
sʼest révélé à sa propre impuissance. Le devoir de mémoire nous met face à
divers degrés de lecture : politique, géopolitique, métaphysique, et enfin,
spirituel. Ces degrés mʼintéressent tous, sachant que le degré spirituel est pour
moi celui qui justifie la traversée de tous les autres, pour lʼatteindre. Cʼest
semblable à la science des sols : percer les différentes couches pour atteindre
le noyau. Lʼexpression « devoir de mémoire » incarne le conflit de ces degrés :
le politique et la géopolitique entrent en contradiction avec le métaphysique et
le spirituel. On ne peut pas faire de la mémoire un devoir. Ce serait comme
dire : je déclare que lʼinfini est finitude. Cela nʼaurait aucun sens. Pour moi, la
mémoire est infinie. Cʼest un objet indéterminé. Une droite, si vous préférez, et
non pas un segment. En faire un devoir dʼÉtat, une question civique, est voué à
lʼéchec dʼun point de vue spirituel; mais est obligatoire dʼun point de vue
politique et civique. Finalement, je préfère le terme de nécessité à devoir. Cela
montre à quel point cʼest intime et vertigineux.
Nʼest-ce pas aussi la preuve quʼon tend à oublier un peu que le
traumatisme de la Shoah continue à se transmettre dans les familles?
Dans la modernité, la généalogie est sans cesse remise en cause. Le moderne
préfère penser quʼil nʼy a rien qui le précède : pour lui, la liberté naît dans
lʼindividu; dans le « self-made ». Cʼest un véritable litige entre la notion
dʼindividu, de « self-made » et celle de généalogie. Il y a une forme de déni de
la mémoire, qui sʼincarne aujourdʼhui par un oubli de lʼhistoire nationale ou
familiale. Qui, aujourdʼhui, est capable de réciter la généalogie des rois de
France ou de connaître le nom de jeune fille de sa grand-mère? Pratiquement
personne. Cet effacement du passé, sous lʼimpression dʼune liberté plus grande
(une tabula rasa perpétuelle) peut donner lieu à un déséquilibre. Cʼest ce quʼon
appelle parfois les « invisibles », qui surgissent dans un être qui lui-même ne
comprend pas, sʼil nʼa pas accès à sa mémoire, lʼexpérience dont il est le lieu
(souffrance, extase, visions, etc.). Tout comme je pense quʼil est difficile – et
finalement impossible – pour lʼhomme de vivre sans Dieu, il est aussi impossible
de vivre en étant précédé par rien.
La narratrice vit dans la tension entre son besoin dʼoublier, à travers
internet, la publicité etc., et son désir dʼaccéder à sa mémoire…
Le livre met en scène une jeune femme qui vit suspendue dans le vide et
assoiffée dʼune nécessité divine. Elle vit à la fois dans la recherche
obsessionnelle dʼune mémoire et au cœur de son impossibilité, parce que cette
mémoire est sans cesse anéantie, par le passage du temps et par la
technologie. Mais il y a une part de beauté dans le cauchemar de lʼamnésie :
cʼest précisément là que naît la littérature. Lorsque la pensée passe la main à ce
qui ne peut pas se résoudre, tout en apparaissant : à ce qui est incarné sans
jamais être dit. En un mot : le mouvement.
Existe-t-il quelque chose comme des héritages psychiques que seuls les
descendants de traumatisés de la Shoah ressentent?
Vous posez la question de la singularisation du mal. Cʼest une question
intéressante. Je dirais même que cʼest une question qui mʼobsède, car elle
rejoint la question plus large, la question majeure de ma vie : quelle est cette
frontière entre le fini et lʼinfini? Quel est ce paradoxe absolu, infranchissable,
insupportablement (parce quʼinsoluble) et magnifiquement mystérieux entre
notre possibilité à penser lʼinfini, et même à lʼêtre (sensation dʼêtre infini dans
lʼécriture, dans la lecture, dans la prière, dans lʼamour) et cette terrible
précarité du réel, du corps (nous vivons en moyenne 80 ans, etc.)? La question
du mal est exactement la même que celle-là, et en cela elle me tourmente sans
discontinuer : le mal est-il réductible à des faits, à un système, à des
évènements, et donc à une forme de manifestation individuelle de celui-ci,
particulière : les juifs ont vécu telle chose, les Rwandais telle chose, les Syriens
telle chose, etc.
Les expériences du mal sont donc à chaque fois différentes…
Chaque moment du mal à sa spécificité, et il est très important de reconnaître
les spécificités du mal dans chaque moment de violence : cʼest le rôle de
lʼhistorien. Lʼhistorien encadre et détaille, et son rôle est essentiel. Il permet de
ne pas tout mélanger : de conserver la notion de spécificité. Cependant,
quelque chose échappe à lʼhistorien : il y a une incommensurabilité du mal qui
dépasse toute particularité. Là, pour moi, Hannah Arendt a complètement tort.
Elle sociologise le mal, elle le rabougrit.
Cʼest-à-dire?
Je pense que le mal, comme le bien, sont des expériences du temps. Passé un
certain cap dʼintensité, le temps nʼest pas mesurable. Cʼest là quʼintervient la
littérature : cʼest là où je me sens obligée, en tant quʼécrivain… de synthétiser le
temps, cʼest-à-dire le mal et le bien et ne plus avoir ce piège dʼune dualité : les
deux coïncident. Les synthétiser dans un mouvement. Pour moi, cʼest cela
écrire. Cʼest donner vie à un mouvement paradoxal, extrêmement structuré et
incommensurablement fou. Quʼon sʼenvole avec le livre, mais par lʼopération
magique de la poésie et de la pensée.
Entretien réalisé par Frédéric Braun

Survivre, dit-elle :conversation avec Frederika Amalia


Finkelstein
Frederika Amalia Finkelstein par Maud Maillard
O
livier Steiner : Chère Frederika, tu le sais, je ne suis pas critique littéraire, et ce
que je fais ici sur Diacritik est un journal dans le Journal, soit un espace de
liberté que je veux totale, autant que possible. Jʼaimerais bien quʼon se parle en
écrivant, sachant que ce sera lu, un tiers est donc « là », faisons ça ici sur
Messenger. 
Jʼavais été frappé par ton premier livre, Lʼoubli, qui mʼavait donné
lʼimpression de lʼapparition dʼune voix, dʼune conscience : cʼétait écrit en
conscience et ceci nʼarrive pas si souvent. Dans ce premier livre
monologue, écrit alors que tu avais à peine 23 ans, nʼest-ce pas ?, Alma,
ton héroïne, revendique une sorte de devoir dʼoubli par rapport à la Shoah.
Oubli impossible, et possible. Jʼavais alors pensé à cette phrase de Duras
dans Le ravissement de Lol. V. Stein : « La mémoire reste infernale de ce qui
nʼarrive pas. »

Frederika Amalia Finkelstein : Cher Olivier, dʼabord, je te remercie pour cette


conversation. Dans Lʼoubli, le passé est le point dʼaccès vers la réappropriation
du présent : au-delà de lʼamnésie qui la déchire, Alma, la narratrice, cherche à
retrouver un rapport stable au temps, et cela passe par révéler ce qui la
précède — faire la paix avec ses ancêtres, avec ses morts : Alma traverse
lʼoubli en vue de fonder une mémoire.
Alma, cela veut dire « âme » en espagnol ; en hébreu, Ava signifie « vivante ».
Cela veut dire beaucoup sur la transition opérée entre Lʼoubli et Survivre : il y a
dans Lʼoubli une volonté de réparer lʼâme, qui contient le poids du passé, tandis
que dans Survivre, il sʼagit dʼaffronter le présent, dʼaffronter la violence de
maintenant, de la regarder en face et de la capturer très simplement par
lʼécriture — pour ne pas mourir de cette violence ; pour ne pas succomber à sa
haine. Jʼy ai déposé lʼeffrayante brutalité ce que je percevais de
lʼenvironnement immédiat ; dans Survivre, en effet, le présent est le matériau
premier : et la mémoire du pire est non pas derrière la narratrice mais
suspendue au-dessus de sa tête, comme un couperet — les attentats sont en
train dʼavoir lieu ; elle est plongée dans la spirale.
Tu en viens donc cœur du sujet – Survivre, ton nouveau livre – avant moi. Et
tu fais le lien avec lʼidée de temporalité : passé indépassable versusprésent
insupportable. Jʼaimerais faire un autre lien, articuler différemment si tu
permets : le projet de Lʼoubli était aussi de survivre pour la narratrice,
nʼest-ce pas ? Et justement tu reprends ce verbe dans le titre de ton
nouveau livre, comme Echenoz ou Patrick Autréaux auraient pu le faire.
Est-ce que pour toi vie, vivre, survie et survivances sont même chose,
variantes dʼune même condition ou façon dʼexister ?
Dans la survie, il y a une dimension de combat, que je nʼentends pas dans le
terme : « vie ». Le Larousse définit le mot « Survivre » comme « continuer à
vivre, à exister après un événement » : survivre cʼest vivre en ayant conscience
dʼune douleur qui insiste — cʼest une vie fondée sur la violence de ce que nous
essayons de traverser. Cʼest une vie qui construit sa force, sa vitalité, à partir
de ce qui est terrible. En tant que survivants, nous sommes ainsi toujours
devancés par ce qui nous hante ; et pourtant il y a le « sur » : on vit au-dessus
de la vie. On parvient à surpasser le terrible et à le changer en puissance vitale.
La survie engendre cette intensité. Jʼaime ce paradoxe du moins et du plus : il y
a dans la perte, un gain, dans le sacrifice, un don. Voilà, dans Survivre, il est
plutôt question de parvenir à échapper à lʼasphyxie, à lʼangoisse générée par le
présent, en se mettant en face de sa dureté.
Et agon, combat en grec, qui a donné agonie… Bien, bien. Très bien. On
commence fort en ouvrant la porte de sujets millénaires. Je me rends
compte quʼon peut aller loin avec toi, et peut-être peux-tu aller plus loin
que moi, tu viens de la philo, tu as et les mots et les idées, plus la
rhétorique. Mais, chère Ama, je voudrais autre chose avec toi si tu veux
bien, comment dire ? Je voudrais le corps. Ton livre en est plein. Comment
sʼest passée lʼécriture de ce second livre ? Peut-on « parler cuisine »,
parler des coulisses ? Les attentats du 13 novembre ont-ils été comme un
déclic, le point de départ, moteur et motif ? 
Le passage au début de Survivre sur la photo de la fosse du Bataclan mʼa
vraiment impressionné. On voit, tout est là, ça existe et ça remue les
tripes. Quand lʼas-tu écrit ? A chaud, à « froid » ? Cʼest troublant car ce
passage dans ton livre est un peu comme le négatif de ce que jʼavais fait à
lʼépoque ici même dans Diacritik, dans un papier que jʼavais titré Cent
trente et que jʼavais écrit « à chaud », quelques heures après, sous le
choc. Les corps, les visages, les noms. Il ne sʼagit pas de parler de moi ou
de me comparer, mais tu sais, cʼest comme ces gens qui se demandent ce
quʼils faisaient le 11 septembre « quand ils ont appris ». Et on peut faire
très « belles » listes ainsi, la liste de ce que chacun faisait quand il a
appris. Cʼest notre communauté, peut-être.
Peut-être est-ce là notre lien le plus tangible : comment les consciences
se réveillent et se rapprochent quand il arrive malheur planétaire. Cette
cristallisation, coagulation de lʼémotion. Et Barcelone il y a quelques
jours…
Ton texte « Cent trente » est très beau. Jʼai fait comme toi, en réalité, jʼai passé
des jours entiers à relire le nom des morts et à contempler leur visage. Sur le
site du Monde, en particulier, qui a pendant plusieurs semaines rendu
hommage aux visages des morts du 13 novembre.
Comment ai-je écrit cette scène de la description de la fosse du Bataclan ? Pas
à chaud. Jʼai attendu. Jʼai laissé mûrir cette photographie ; je lʼai laissée
lentement, progressivement sʼimprégner dans ma mémoire. La question de la
légitimité sʼest posée à moi brutalement. Fallait-il ? Avais-je le droit ? Était-ce
obscène ?
Ces questions ont finalement été elles-même la réponse : cʼest parce que
jʼétais gênée par ces questions quʼil fallait le faire. Parce quʼil y avait dans cette
gêne, dans cette peur, un lieu de vérité : quelque chose de beaucoup plus
grand que moi à affronter. Je lʼai écrite avec difficulté, avec douleur : cela se
manifestait physiquement par une immense nausée. Je me battais contre cela,
peut-être plus encore contre cela que contre lʼécriture. Je veux dire quʼici mon
corps était le plus grand obstacle. Ainsi je me relisais avec peine. Et il a fallu
donc relire partie par partie, en faisant de nombreuses pauses, car jʼétouffais.
Jʼai observé cette photographie pendant plusieurs mois. Tous les jours,
méticuleusement. Jʼai appris à aimer ses détails. À les aimer dans leur horreur,
dans leur inhumanité, en acceptant quʼil y avait là une part morbide, et en
essayant de la comprendre, dʼaller au bout de cette part, justement en vue de
la traverser. Jʼai décortiqué chaque corps, chaque vêtement. Il fallait parfois
deviner sʼil sʼagissait dʼun homme ou dʼune femme, tant les corps étaient
abîmés, et les postures meurtries. Jʼai commencé à inventer un espace
imaginaire, une forme de mythologie de ces corps — jʼinterrogeais leur passé,
leurs liens : ces deux êtres, morts enlacés, se connaissaient-ils ? Ou est-ce un
pur hasard qui les a fait mourir ensemble, et se toucher dans la mort ?
Jʼai procédé par couches, comme je lʼaurait fait un peintre, peut-être : jʼai
perfectionné cette scène en plusieurs fois. Je nʼai pas écrit dʼune traite, loin de
là. Écrire la vision de ces corps, cʼétait être en apnée — il fallait régulièrement
revenir à la surface et reprendre mon souffle. Cʼest un passage très dur, cruel,
mais je suis fière de lʼavoir écrit : jʼai lʼimpression de pas avoir abandonné ces
corps à cette obscène photographie, mais de leur avoir donné, humblement, la
possibilité dʼune autre fin ; dʼun prolongement. Ce qui mʼa terriblement mis en
colère, cʼétait que ces êtres finissent de cette façon : que cette photographie
puisse être la dernière chose qui sera montrée dʼeux. Lʼécrire, cette vision de
ces corps, cʼétait transfigurer le principe de description ; cʼétait créer du
mouvement dans le figement de leur assassinat, et donc créer de la vie. Tu dis
dans ton texte, « Cent vingt-neuf, ça mʼempêche de penser » : il y a quelque
chose dʼabsurde passé un certain seuil de violence. La violence extrême nʼest
pas quantifiable, il nʼy a plus dʼéchelle de plus ou de moins, une fois entrés
dans cette dimension. Je voulais restituer cette froide sensation
dʼétourdissement, où le vertige finit par nous prendre au piège.
Je crois savoir quʼun des titres possibles pour Lʼamant de Duras (encore
elle, désolé, je nʼavais pas prévu dʼen parler autant avec toi) était La
photographie absolue. Peut-être que tout livre tourne autour dʼune image
mentale, photographie absolue donc indépassable et impossible. Bon, je te
redonne la parole.
En ce qui concerne le 13 novembre, cʼest lʼévénement qui pour moi a déclenché
une colère : jʼai été abasourdie. Le dispositif de mise à mort (salle de concert,
soir de fête, espace clos, impossible dʼen sortir, et puis les terrasses, symboles
dʼun bon-vivre très européen) mʼa choqué par sa perversité, tuant de purs
innocents, même pas pour leurs convictions politiques, même par pour leur
religion. Lʼâge des terroristes, proche du mien.
Le 13 novembre est un point de non-retour dans la violence contemporaine, je
lʼai vécu ainsi : à partir de maintenant, « tout est possible ». Cʼest un peu
comme la bombe atomique de 1945. Un peu comme la Shoah. Un peu comme
le Rwanda. Sauf que cela a lieu en 2015 : en plein Paris, un vendredi soir, à six
cents mètres de chez moi. Et alors, là, jʼai le sentiment dʼassister en direct au
cauchemar de lʼHistoire en train de se faire. Je nʼavais jamais vécu cela. Je
nʼavais jamais eu la sensation dʼêtre à lʼintérieur de lʼHistoire de la violence.
Jusque-là, il y avait toujours eu la distance du temps — une extériorité. Le
présent, le soir du 13 novembre, sʼest métamorphosé, en temps réel, en
quelque chose dʼhistorique : pourquoi, dès lors, sʼen détourner ? Il fallait au
contraire absolument pénétrer lʼœil du cyclone et me colleter au plus près de
ce présent devenu éternel, parce que figé dans lʼévénement.
« Un point de non retour. » Un peu comme Hiroshima, un peu comme
Shoah, un peu comme Rwanda, etc. (horreur dʼécrire cet et cætera). Je
suis tellement dʼaccord. Mais rien de morbide dans ton livre je trouve,
même si certains utiliseront ce mot tant tu reviens sur les morts, la mort.
Mortifère. Ta mémoire est plutôt mortifère, cʼest-à-dire quʼelle prend en
compte la question cruciale, celle du mal, du meurtre, de lʼatrocité, de la
mort… jʼallais dire inacceptable comme sʼil y avait vraiment des morts
acceptables ! Mais tu vois ce que je veux dire. Oui, tu peux être fière
dʼavoir écrit cela, et je tʼen remercie, et je te dis bravo, la souffrance à
travers laquelle tu es passée pendant lʼécriture ne me surprend pas, elle
leste tes mots, leur donne un poids considérable, sans pathos.
Tu sais, Amalia, je vois trois sortes de livres : les mauvais livres, les livres
habiles et les livres : ceux qui sont nécessaires, vivants. Bien sûr je
place Survivre dans cette dernière catégorie, mais cʼétait déjà le cas
avec Lʼoubli. Je pense à cette phrase – de ta grand-mère si mes souvenirs
sont bons – qui te disait quand tu étais plus jeune : « Tu as de la chance, tu
nʼas pas connu la guerre. » Elle avait tort et raison en même temps,
objectivement raison mais tellement tort, tu nʼas pas, nous nʼavons pas
connu la seconde guerre mondiale mais nous vivons une troisième guerre
mondiale, qui se répand comme un cancer généralisé, éclate ça et là de
temps en temps, en métastases cruelles et spectaculaires, nodules
malins, une guerre paradoxale dans le sens où lʼon nʼa même pas le droit
de lʼappeler guerre. Et on doit survivre là-dedans, en paix officiellement
mais en état dʼurgence permanent, on doit se composer le visage du
bonheur quand lʼheure médiatique est au bonheur, prendre aussitôt et
pour quelques jours les habits du grand deuil quand lʼactualité est au
malheur. Je déteste les montagnes russes. Elles me donnent la nausée. Je
nʼai pas besoin dʼelles pour avoir peur.
Oui : nous vivons en guerre — et tu sais aussi bien que moi que nous
entendons ce mot non pas à la sauce Hollande, politique — mais dans le sens
le plus simple, le plus direct : il se passe des événements très graves, très
violents, ils sont reliés les uns aux autres de façon logique (géopolitiquement,
économiquement géographiquement, spirituellement, religieusement) et nous
avons depuis quelques années basculé dans un climat ininterrompu dʼattentats
et de guerres sales (je pense à la Syrie et au terrible massacre dʼAlep). Il me
semble que parfois nous nʼosons pas le dire, nous nʼosons pas dire à quel point
cette époque est difficile. Ça fait du bien de le dire, pourtant. Il faut le dire. Je
suis heureuse de ce que tu dis sur mon rapport à la mémoire, cʼest une
mémoire qui comprend la mort mais qui nʼest pas morbide, en effet : et
jʼespère, je souhaite que les lecteurs de Survivre, pour ceux qui y seront
sensibles, en sortent plus forts, ouverts à ce quʼil y a de plus profond et de plus
simplement beau dans leur existence — pour moi la littérature doit sauver.
Quʼest-ce que sauver ? Cʼest, je pense, donner la force de vouloir vivre. Cʼest
finalement rudimentaire, et pourtant essentiel. Cʼest ce que jʼaime chez elle,
cʼest que je veux transmettre. La littérature doit nous rappeler que nous
sommes encore là : vivants. Et que ce qui échappe au discours a un pouvoir. Un
pouvoir autre, indirect : mais si grand. Le pouvoir de la littérature comme
capable dʼaction sur le monde est sous-estimé. Il faut que cela change.
Peut-être sais-tu que jʼai été proche de Chéreau à la fin de sa vie. Je te dis
ça parce quʼun jour on parlait ensemble de ce qui est vraiment important
dans ce « métier de créateur », de ce quʼon cherchait à faire. Enfin, « on »,
lui surtout, je ne peux vraiment pas me ranger dans la même « catégorie ».
Il me dit alors, je me souviens presque des mots exacts : « La reine Margot.
Jʼai été fier et je me suis senti utile quand on est allé montrer le film à
Sarajevo pendant la guerre de Bosnie. Une femme est venue vers moi
après la projection, elle mʼa remercié de lʼavoir aidée à mieux comprendre
ce quʼelle était en train de vivre. La Saint-Barthélémy et les mœurs
compliquées des Valois permettaient à cette femme de comprendre et de
lire son quotidien ! Cʼest le plus beau compliment quʼon mʼait fait. »
Et tu vois, Amalia, il en est ainsi de ton livre. Barcelone, il y a quelques
jours, après Nice, comme tout le monde jʼai vu les infos, les photos, jʼai
écouté les émissions consacrées au sujet, lu quelques analyses, vu les
commentaires… mais je nʼai rien compris. Car on ne peut plus comprendre,
je crois. On voit presque tout en temps réel mais on ne peut plus voir.
Quelque chose nʼimprime plus, la mémoire est saturée, cʼest trop. Hier
dans le bus deux hommes parlaient à côté de moi, deux papis. Puis lʼun
dʼeux a dit : Et Barcelone, alors, tʼas vu ça ? Et lʼautre de répondre : Quoi ?
Ils ont gagné face au Real ? Ils ont ri, et des gens ont ri. Oh ! je nʼétais
même pas scandalisé, ne crois pas que je dénonce quoi que ce soit, même
pas, je me suis juste dit que leur rire grossier disait quelque chose de
juste. Barcelone, las Ramblas, jʼai compris en relisant ton livre, relire ton
livre mʼa permis de lire ce qui venait de se passer en Espagne et qui va se
reproduire bientôt, ailleurs, demain.
Je ne savais pas que tu avais été proche de Chéreau. Mais je me suis parfois
demandé si tu avais été acteur. Il y a quelque chose dans ton visage dʼun
mouvement lent : jʼavais entendu dire un réalisateur un jour quʼun bon acteur
est quelquʼun qui bouge lentement à lʼimage. Ton visage, ton regard, me
rappellent un peu le regard lent et noir de Sami Frey, avec cette part dʼenfant
qui demeure au cœur dʼune mélancolie dévoilée. « On voit mais on ne peut plus
voir » : cʼest le motif de Survivre — jʼai essayé de comprendre ce qui se cachait
derrière ce nouveau phénomène dʼimages qui se succèdent frénétiquement et
nous aveuglent, et que nous regardons sans plus pouvoir les voir, les sentir, les
écouter.
Merci pour Sami Frey ! quel compliment ! mais tu dis aussi cela parce que
nous ne nous sommes pas encore vus « en vrai », ce quʼon va arranger
après la publication de ce dialogue, jʼespère bien ! En plus tu verras, je suis
comme toi, peu à lʼaise à lʼoral en général. Sinon oui, jʼai été comédien, ou
plutôt je lʼai fait. Je suis arrivé à Paris il y a 20 ans pour le cour Florent,
cʼest là que jʼai pris ce nom de Steiner qui nʼest pas mon nom de naissance,
ce nom à lʼépoque était durassien et très peu juif dans mon esprit, à vrai
dire je nʼavais pas mesuré à 20 ans la composante juive de ce nom : je
savais sans savoir. Tout ça pour dire que je ne suis pas un « vrai », au
contraire de toi. Mais, et je ne sais pas bien pourquoi, je suis très
profondément marqué par la Shoah, de façon intime, ça revient sans cesse
dans ma tête, ça peuple quelques uns de mes cauchemars, cʼest un
« truc » où je ne suis jamais allé mais dont je ne reviens pas. Tu comprends
mieux mon choc quand je tʼai découvert avec Lʼoubli, mon trouble aussi, ma
gêne, car mes grands-parents eux nʼont pas été déportés en camp de
concentration ou dʼextermination, je me sens donc comme « marqué »
mais totalement illégitime. Jʼai comme une blessure mais il me serait
interdit de la formuler, « pas le droit ». Tu comprends ?
Je vais même te faire une confidence, jʼai longtemps cru que Duras avait
écrit un texte dans lequel, pour répondre au génocide juif, elle appelait 6
millions de « goy » à changer de nom pour sʼappeler Steiner. Ce nom qui
veut dire la pierre, de la pierre, soit 6 millions de pierres vivantes
disséminées de part le monde, avec des descendants portant eux aussi ce
nom, soit une espèce de grand mémorial humain, une nouvelle génération
de Steiner, un grand arbre, un olivier millénaire. Et jʼai obéi, en quelque
sorte. Jʼai obéi à Duras. Dans ma tête je venais après Yann Andréa, après
Lol. V. Stein et Aurélia, toutes les Aurélia, cʼest fou les mythologies quʼon
peut se faire quand on a vingt ans, quand on a de lʼénergie et de
lʼimagination. Mais le plus fou était et reste que jʼétais persuadé que ce
texte existait, jʼen parlais parfois autour de moi, jʼavais même mémorisé
quelques phrases que je citais parfois, jusquʼà ce quʼune éminente
spécialiste de Duras me contredise, mʼaffirmant de toute son autorité
quʼun tel texte nʼavait jamais existé. Je lʼai cherché, jʼai cru quʼil était
dans Les yeux verts, ce numéro spécial Duras des Cahiers du cinéma mais il
ne sʼy trouve pas. Aujourdʼhui je crois quʼil nʼa jamais existé. Sauf dans ma
vie.
Incroyable histoire : comme si ton empathie avait intériorisé la douleur dʼun
peuple et que tu avais pris ce nom sans le savoir mais en le pressentant. Oui,
on se rencontrera ! Deux timides passionnés, quʼest-ce que cela peut donner…
une jolie étincelle, probablement ! Une pierre qui produit des étincelles, voilà ce
que signifie Finkelstein, en ancien allemand. Et voilà que nos noms sont liés par
la pierre — et par Aurélia : un texte de Nerval qui a changé ma vie par sa beauté
mystique, nocturne, étoilée ; par cette profondeur foudroyante du style de
Nerval, secret, torturé, shakespearien.
Et on parlera dʼamour si tu veux bien. je suis assez in the mood for love en
ce moment. Et lʼamour nʼest pas absent de ton livre. « On écrit sur le corps
mort de lʼamour », toujours Duras… Jʼaurais encore plein de choses à te
dire sur ton livre, de questions à te poser… Mais ce dialogue écrit est fait
pour être lu, aussi peut-être vaut-il mieux de ne pas faire trop long ? De
toute façon tu as déjà de beaux papiers dans la presse, dʼautres papiers
viendront et peut-être, je te le souhaite, un Prix ? A tout bientôt et merci
pour ces mots échangés avec toi. 
PS : Tu connais le chanteur Jimmy Scoot ? Tiens, cadeau :

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Frederika Amalia Finkelstein : PS En échange, jʼai simplement envie de te faire
écouter cela :

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Frederika Amalia Finkelstein par Maud Maillard

Alma, le personnage de votre roman, est hantée par les souvenirs de la


Shoah et revendique le droit à l`oubli. Pouvez-vous nous parler d`elle plus
en détails ?
Ce n`est pas véritablement un livre sur la Shoah. C`est un livre sur la difficulté
de vivre au XXIe siècle et sur le tragique de la mémoire ; le temps passe et les
événements s`éloignent. Alma refuse cette loi inévitable, en même temps
qu`elle refuse la façon dont la société organise la transmission des génocides,
notamment la Shoah. C`est un livre sur une jeune femme qui ne connaît
pratiquement rien de son passé, qui se sent perdue dans le présent et qui n`a
aucune notion du futur. J`ai voulu créer une héroïne, une figure forte et
vulnérable, qui donne plus qu`elle ne devrait, qui donne trop. Il y a une forme
d`inconscience dans son rapport au monde ; une innocence presque excessive,
une soif de vivre et de vaincre à la hauteur de ses désillusions. C`est un être
qui désire violemment être libre, dans un temps où ce mot a perdu toute saveur.
Où le lyrisme, la gloire, la mélancolie, l`amour, la peur, sont à dissimuler.

Il y a un côté fictionnel dans L`Oubli, puisque l`on suit quelques heures de


la vie d`Alma, mais les nombreuses réflexions font aussi pencher
l`ouvrage du côté de l`essai. Quelle était votre intention de départ quand
vous avez décidé d`écrire ce livre ?
Je voulais écrire un livre qui changerait ma vie et qui pourrait changer le cours
du monde. C`est un rêve impossible, illusoire, et pourtant j`y ai follement cru,
je m`y suis employé d`une manière déraisonnable. Je voulais arrêter le temps ;
le fixer dans un lieu clos, physique : dans un livre. Aussi, je voulais créer un
univers où je déciderais de tout car cela m`était interdit dans le réel. Enfin, cela
peut paraître un peu puéril, mais je voulais dire au monde entier, en le criant
presque : je ne m`amuse plus.

Alma nous fait part de ses nombreuses réflexions. Dans quelle mesure vos
idées rejoignent celles de votre personnage ? Sont-elles exactement les
mêmes ou bien sont-elles adaptées au caractère de ce personnage
fictionnel ?
En chacun de nous demeure une part sombre. Certains la cachent, d`autres
l`ignorent, d`autres l`exhibent ; je crois qu`un écrivain la prend et la fait jouer
avec le feu. Je partage des idées avec Alma — je ne dirais pas à quel point, car
cela serait la faire sortir de son lieu : le royaume de la fiction.

Dans une société où les jeunes générations sont éloignées de cette


période de la Shoah, pensez-vous que ces problématiques liées à l`oubli
pourront les toucher, ou bien que, à l`instar de la jeune fille rencontrée par
Alma dans le livre, ils ne se sentent pas concernés par ces réflexions ?
Il y a effectivement quelque chose de tragique dans la mémoire ; j`ai aussi écrit
ce livre pour que nous parlions d`une certaine indifférence et d`un gavage
ressentis et subis par les nouvelles générations, mais nous ne pouvons pas les
accuser : comme je l`ai dit, le temps efface les événéments et il est toujours
compliqué de commémorer une violence à laquelle on n`est pas lié par le
temps ou par le cercle familial. J`aimerais cependant que les génocides soient
regroupés (mais pas désingularisés) dans les manuels d`histoire et enseignés
conjointement : le génocide de la Shoah, du Rwanda, le génocide Arménien… Il
faudrait qu`il y ait un cours consacré à la violence : un cours sur l`histoire de la
violence. 
En tous les cas, un de mes vœux est que L`Oubli soit lu par les jeunes
générations. Il y a une forme de bien-pensance qu`il est parfois difficile de
surmonter.

Vous faites beaucoup référence à une culture américanisée dans votre


livre qui contient de nombreuses références au Coca-Cola, à la
technologie, aux donuts… Etait-ce une façon d`ancrer votre roman dans la
modernité ?
C`est une façon d`ancrer mon roman dans le temps qui le fait naître : 2014. le
monde occidental, aujourd`hui, fonctionne ainsi. Nous sommes abreuvés de
culture américaine : nourriture, divertissement, art, outils de travail et de
communication, que cela soit dans les grandes villes ou dans les provinces. Ne
pas le faire aurait été pour moi refuser mon temps. Or ma vision de l`écrivain
est celle d`un sismographe.

Votre roman a rencontré un fort succès critique, avez-vous été surprise et


qu`avez-vous ressenti ?
J`ai vécu ces quatre dernières années dans l`angoisse et la solitude. Je
travaillais sans cesse pour achever le livre que je rêvais de lire. Maintenant qu`il
est achevé, je m`en sens éjectée. Il appartient aux lecteurs. Que le livre ait été
vu par quelques grands lecteurs est un soulagement à la hauteur de la tache
que je m`étais fixée, et qui réellement me terrifiait autant qu`elle me portait.
Mais je ne baisse pas la garde. La difficulté de la publication demeure.

Après ce premier essai, avez-vous déjà des idées d`œuvres futures ?


Je ne brusque rien, je suis encore vidée. Je garde seulement en vue cette
phrase : ne pas perdre le feu.

Frederika Amalia Finkelstein et ses lectures

Quel est le livre qui vous a donné envie d`écrire ?


Obermann, de Etienne de Senancour.

Quel est l`auteur qui vous a donné envie d`arrêter d`écrire (par ses
qualités exceptionnelles...)?
François-René de Chateaubriand… Il parvient toujours à garder une once de sa
superbe, même dans les situations les plus risibles.

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?


Le bruit et la fureur, de William Faulkner. J`ai pour la première fois lu la vitesse
telle que je me l`imaginais.

Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?


Probablement Lolita, de Vladimir Nabokov.

Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?


Je ne le sais pas encore…

Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos
lecteurs ?
J`adore Trans-Atlantique de Witold Gombrowicz. Cela évoque un polonais qui
vient trouver le refuge à Buenos Aires en 1939. Un des livres les plus hilarants
et hallucinés que je connaisse.

Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation


surfaite ?
La Chartreuse de Parme, de Stendhal. Je le trouve mal écrit.

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?


« La logique est la première chose dont vous devez vous débarrasser » — J. D.
Salinger.

Et en ce moment que lisez-vous ?


Luz ou le Temps Sauvage, de Elsa Osorio, qui est un long écho à la dictature
militaire en Argentine. Une partie de ma famille a subi cette époque, je m`y
intéresse doublement. Et puis Le livre des violences, de William T. Vollmann.

Découvrez "L`Oubli" de Frederika Amalia Finkelstein aux éditions Gallimard :