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Conférence de Tarik Ramadan et Abdelali Elamrani-Jamal Quelle laïcité pour les pays musulmans?

Casablanca, 26 décembre 2001

Animée par Abderrahmane Lahlou

Avec l’intervention de Mohammed Benchekroun (RAM), Boubker Jami (Le Journal) et Idriss Mansouri (président, Fondation Al Massar); synthèse finale par le prof. Hassan Smili.

A. Intégralité de la Conférence de Tarik Ramadan et Abdelali Elamrani-Jamal

Voir : https://www.youtube.com/watch?v=RfLBtiim94c

B. Commentaires

1. La popularité de Tariq Ramadan au Maroc 1

Ellen van de Bovenkamp

p. 63

« En 2001, l’année des attentats du 11 septembre, Ramadan vient pour la première fois à Casablanca pour participer à un débat sur la laïcité dans les pays musulmans. Le débat est organisé par Al Massar, une association qui veut entre autres promouvoir l’esprit de citoyenneté constructive au sein de la société civile. Tariq Ramadan y intervient à côté d’Abdelali El Amrani Jamal, directeur de recherches au CNRS. El Amrani Jamal trace l’histoire de la laïcité, en remontant jusqu’à la civilisation grecque, et argumente que l’islam ne s’oppose nullement à la pensée critique. Pour Ramadan, la conscience historique a également beaucoup d’importance. Le retour aux sources est une nécessité. Cependant, ‘ce retour ne doit pas chercher un modèle de société qui remonte à 1000 ans, mais le principe qui fondait cette société’. » 2

2. L’Islam n’est pas irrationnel 3

par Aziz Daki

Dans une conférence débat, mercredi à Casablanca, l’Égyptien Tarik Ramadan et le Marocain Abdelali El Amrani ont expliqué comment l’Islam s’est très bien accommodé, à travers l’histoire, avec les principes de rationalité et de lumière. Il demeure ouvert au dialogue des cultures et rejette l’exclusion et l’anathème.

1 Ellen van de Bovenkamp. Thèse de doctorat, Amsterdam, 2017

Cf. https://research.vu.nl/ws/portalfiles/portal/42800447/complete+dissertation.pdf

2 Aziz Daki. Aujourd’hui le Maroc, 28 décembre 2001. Cf. http://aujourdhui.ma/focus/lislam-nest-pas-irrationnel-6037

3 Aziz Daki. Op. cit.

L’association Al Masar, en partenariat avec la RAM, a invité deux éminents conférenciers, Tarik Ramadan et Abdel Ali El Amrani Jamal, à s’exprimer sur la question de la laïcité dans les pays musulmans. « Quelle laïcité pour les pays musulmans? » est le thème de cette conférence qui a eu lieu mercredi 26 décembre à la salle de conférence de l’Institut du transport aérien.

L’intervention de El Amrani Jamal portait sur l’idéal de la civilisation en Islam. Cet historien de la pensée grecque et arabe a commencé par interroger les premières manifestations du mot laïcité. Dans la Cité grecque, la notion de laïcité était étroitement liée à la pensée philosophique, à l’essor de la rationalité. Donc dès son origine, cette notion s’opposait de façon plus ou moins

nette à la croyance en les dieux. Elle a valu un destin tragique au philosophe Socrate qui avait

blasphémé les dieux.

El Amrani est revenu ensuite sur le sens erroné qu’ont pris certains mots au fil du temps. Il estime que les mots sont chargés culturellement, historiquement et qu’il convient toujours de les considérer stricto sensu avant de débattre de leurs significations. C’est ainsi que le mot verset lui semble très peu convenir aux « ayats » du Coran. Verset désigne de petits vers, des écrits en vers, et tout particulièrement les psaumes. De telle sorte que c’est un mot du répertoire chrétien qui a été appliqué à la religion musulmane. El Amrani préfère lui substituer le mot signe.

L’idée principale que El Amrani a défendue avec beaucoup d’ardeur consistait à dire qu’avant le

XVIII e siècle la civilisation musulmane était fondée sur la philosophie, la science et la religion.

La religion musulmane n’est pas opposée à la pensée critique. En témoignent les écrits de Al

Ghazali et de Averroès.

Tarik Ramadan a pris la parole ensuite, et quelle parole! Un discours qui a envoûté l’auditoire

pendant une demi-heure. Le conférencier est un redoutable rhétoricien, un rhétoricien qui s’exprime dans la langue de l’autre tout en maîtrisant parfaitement les moindres subtilités dans

l’art de convaincre. La séduction du discours de Tarik Ramadan enrobe des idées d’une substance très vivifiante.

Ramadan a commencé par dire qu’il faut cesser les approches essentialistes : la laïcité, c’est ça, et l’Islam ne peut être que cela. Il existe plusieurs modèles de laïcité qui diffèrent d’un pays occidental à l’autre, et la raison n’est pas incompatible avec l’Islam. À l’instar de El Amrani, Ramadan préconise aussi de s’arrêter sur les contenus sémantiques des mots. Il faut « un défrichage terminologique » pour situer les débats. Le terme laïcité n’a pas la seule acception communément admise : la séparation de l’église et de l’État. La sécularisation précédait la laïcisation. Et c’est un processus qui sépare le religieux du politique, le dogme du rationnel. Ramadan défend la rationalité dans la pensée musulmane. Il l’inscrit dans une tradition qui remonte manifestement à Al Ghazali. L’intelligence active et le doute sont indissociables de la tradition musulmane.

L’idée conductrice du discours de Tarik Ramadan est celle-ci : il existe un principe commun et des modèles diversifiés. Son argumentation est fondée sur l’opposition du principe au modèle.

En d’autres termes, si le principe est un, le modèle ne peut appartenir à personne. On peut produire selon un principe, qui serait celui de l’intelligence, de la pensée critique, plusieurs modèles. La laïcité ne constitue pas un principe, mais un modèle. Un modèle entre mille autres, tous se valant les uns les autres. Il recommande par conséquent de partir des principes propres à la pensée musulmane pour dégager des modèles, et non pas emprunter un modèle à l’Occident. Le retour aux sources est une nécessité selon Ramadan. Mais ce retour ne doit pas chercher un modèle de société qui remonte à 1000 ans, mais le principe qui fondait cette société. C’est moyennant une réelle connaissance de l’histoire musulmane, un retour aux textes que les Musulmans ne seront plus à « la périphérie », mais pourront construire des modèles de société avec des principes qui sont les leurs.

3. Après les événements du 11 septembre, rencontre autour de l’image de l’Islam 4

par Bouchra Lahbabi.

Rencontre « Quelle cité pour les pays islamiques? », initiée par l’association Al Massar et Le Journal, avec le concours de la Royal Air Maroc.

participation de deux éminents penseurs à savoir, les professeurs :

Abdelali El Amrani Jamal, directeur de recherche au CNRS et enseignant à la Sorbonne

et Tarik Ramadan, spécialiste en islamologie arabe, doyen au collège de Genève, attaché au Parlement de Bruxelles et membre de la commission La laïcité et Islam, de la Ligue française de l’enseignement.

Dans son exposé sur l’idéal de civilisation en Islam, M. A. El Amrani Jamal a contextualisé la laïcité dans l’Islam à partir de la laïcité vertueuse d’Al Farabi. Il a ainsi fait remarquer que le concept, forgé dans un contexte culturel, politique et historique déterminé, se ressource de la philosophie grecque sur laquelle s’est fondée la civilisation occidentale.

Le conférencier s’est arrêté, par la suite, sur le concept de civilisation mettant l’accent sur le clivage qui a surgi, après la découverte du nouveau monde, entre deux types de civilisations :

celle du colon civilisé et celle de l’Indien sauvage.

Ce courant de pensée, a-t-il ajouté, fera son entrée en Europe et trouvera ses titres dans le positivisme avec notamment Auguste Comte et Ernest Renan et la laïcité aura, dès lors, sa consécration comme étant positive.

L’intervenant a, par ailleurs, déploré la disparition de la science en terre musulmane soulignant que l’idéal de civilisation dans la religion est inscrit dans quelques versets du Saint Coran en citant quelques-uns. Il a également indiqué que la laïcité pour l’Islam commence par la recherche et le doute comme le prône Houjjat Al Islam Al Imam Al Ghazali.

4 Bouchra Lahbabi. Le matin.ma, 28 décembre 2001. cf. https://lematin.ma/journal/2001/Apres-les-evenements-du-11-septembre-rencontre-autour-de-l-image-de-l-

Islam/11314.html

M. Tarik Ramadan est revenu, pour sa part, sur la complexité de la définition de la laïcité du moment qu’il n’y a pas une seule mais plusieurs laïcités. Ceci dit, ce qui est important c’est le contenu et la portée fondamentale des termes et dans le monde musulman nous avons un vrai travail de défrichage terminologique à faire, a-t-il affirmé. En effet, il est nécessaire pour les pays musulmans, selon lui, de procéder à une clarification et à une précision à ce niveau, afin de pouvoir apporter une réponse à une interrogation fondamentale : où allons-nous?

Faut-il imiter ou innover? s’est encore interrogé le conférencier pour qui, il s’agit tout d’abord de ne pas confondre la laïcité et sécularisation, eu égard aux différences d’ordre institutionnel, théologique et philosophique précisant, au passage, que la laïcité est plurielle parce que les États et les histoires le sont. Il a, par la suite, rappelé que la laïcité se décline en deux modèles : une laïcité légale ouverte à la religion et une idéologie de laïcisation qui exclut cette dernière.

Ce qui est important pour les Musulmans est de dégager certains éléments et de les distinguer des modèles sur la base de principes relatifs à l’État de droit, qui est le produit d’une rationalité active et non d’un dogme imposé, a-t-il encore souligné.

Abordant, dans cet ordre d’idées, la question de la démocratie, l’intervenant a estimé que pour avoir un débat d’égal à égal la conscience musulmane a un grand effort à déployer à travers ses intellectuels qui doivent sortir de la superficialité et adopter le débat critique, d’autant que ce débat existait déjà chez les savants musulmans du 8 e siècle, car, si les sources sont unes : la chariaâ et la sunna, il y a une distinction de méthodologies, a-t-il affirmé, citant à ce propos le principe de causalité chez Ibn Khaldoun. M. Tarik Ramadan, a, dans cette même optique, préconisé une approche historique. Pour lui, la grande confusion chez les Musulmans aujourd’hui se situe au niveau des principes et des modèles et comprendre la distinction reste un grand défi de l’intelligence, a-t-il relevé, or il ne faut pas avoir peur de la raison mais développer une rationalité à partir du principe révélé.

Il a, en outre, estimé que tout se fond en Islam sur les principes de l’État de droit, (citant l’exemple de l’État de Médine), de la citoyenneté, de l’égalité, de l’élection et de l’alternance. Et c’est à partir de ces principes qu’il faut dégager les modèles et de les établir et non recourir aux modèles importés, a-t-il poursuivi.

Le conférencier a, en conclusion, souligné que les Musulmans doivent reprendre possession d’eux-mêmes et de leur histoire. Pour cela, il faut qu’ils prennent connaissance de leurs sources et leurs références et renouer avec ce qu’ils sont, déplorant le déficit de dialogue intra- communautaire qui prévaut. Il faut également cesser, selon M. Ramadan, de jeter la responsabilité de ce que les Musulmans sont aujourd’hui sur l’Occident, appelant à une réflexion intellectuelle réellement productive.

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