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Il est vrai que Khireddine Mourad est à la fois un romancier de talent qu’un poète

passionné. L’écriture tient dans sa vie une place de choix. Cependant, la poésie reste, plus que
tout autre genre, le moyen le plus prisé qui est, dit le poète dans le préambule du chant à
l’indien, « un travail de tous les instants : quand on sert un verre d’eau, quand on écoute des
informations sur des tragédies qui surviennent ici ou là, quand on partage le pain, quand on
vous dit « bonjour », quand on se tait aussi…le poème est une transfiguration incessante de
tout ce qui vous entoure. »
Loin d’être un moment d’évasion ou un défi de langage, des paroles verbeuses selon son
expression, la poésie est pour Mourad un questionnement permanent sur le sens d’une
existence qui semble sans cesse échapper à l’homme. En ce sens, elle invite le lecteur à
s’émerveiller devant la vie et réfléchir sur sa manière d’être au monde et la façon
d’appréhender son existence. Cette dimension fait de la poésie une attitude au monde et un
cheminement vers l’être ; « une sorte de relation au monde (…) qui perçoit les dimensions
ontologiques de l’individu ».
Il faut dire que cette maturation n’est pas le fruit du hasard. Tout jeune encore, notre
poète cherchait à travers ses lectures un modèle d’écriture différent de ce qu’il apprenait au
lycée et qui lui permettrait, dit-il, « de changer les choses » 1. Il jugeait les enseignements
qu’il recevait dans ces établissements trop enfermés dans un modèle de pensée présentés par
ses professeurs français comme une réussite civilisationnelle qui peut se substituer à une
culture nationale qualifiée d’archaïque.
Tout cela se passe à une époque où les événements dramatiques se succèdent et
s’acharnent tant au niveau national qu’au niveau international et où il devient vital, pour toute
une génération, non pas seulement de comprendre mais aussi de prendre une position.

C’est dans ce contexte que Kh. Mourad découvre la revue Souffles. Dirigée par des
figures de littérature encore jeunes mais désireux de participer « au combat de libération que
mènent toutes les forces progressistes du pays »2, cette revue se présente alors comme une
réponse aux différents questionnements esthétique et politique qui préoccupaient les jeunes de
son temps. Il s’agit pour ces écrivains de parachever la décolonisation du Maroc par la
décolonisation de la culture. Abdellatif Laâbi, le directeur de la publication, écrit dans le
premier numéro qui est le manifeste de la revue, que « la littérature qui sévit aujourd’hui

1
MOURAD, KH. Derb Soltan,

2
Souffles, n°12, 4ème trimestre 1968, « programme de recherche et d’action », Association de recherche
culturelle, p.5
recèle le plus souvent un éclectisme étonnant d’héritages et d’adoptions par ouï-dire. Il
serait même possible pour un critique objectif d’étudier ici, sur le vif, des courants littéraires
déjà consommés ; (…) on trouverait sur le plan littéraire de quoi satisfaire toutes les
curiosités, toutes les nostalgies : résidu de la poésie classique du Moyen-âge, poésie orientale
de l’exil, romantisme occidental, symbolisme du début du siècle, réalisme social, sans parler
des résultats de l’indigestion existentialiste (…) le lecteur se trouve à la fois désorienté et
écœuré (…) le complexe souvent relaté vis-à-vis de notre littérature nationale se trouve
expliqué par cette incapacité de la production actuelle à toucher le lecteur, à obtenir son
adhésion ou à provoquer en lui une réflexion quelconque, un arrachement de son
conditionnement social ou politique ».
Avant de se transformer en un projet plus vaste et touchant les différentes facettes de la
production culturelle, Souffles était au départ un projet purement poétique. Ceci dit, le
premier numéro est un simple recueil de poèmes. On y trouve une poésie libre qui fait éclater
les carcans de l’écriture traditionnelle. Mais sa réception n’était pas facile et notre poète
avoue, qu’à cet âge, ses camarades et lui-même comprenaient peu de chose « aux poèmes
kilométriques »3 qui y sont publiées. En outre, son flair de poète connu et reconnu plus tard
l’éveillait à l’existence d’une autre dimension de la poésie absente de celle qu’il a l’habitude
de trouver dans Souffles.
En effet, Kh. Mourad était profondément persuadé que la poésie ne pouvait pas avoir
comme seule fonction un travail sur l’homme dans ce qu’il a de concret et d’émotionnel
comme persistait El Mostafa Nissaboury, l’un des fondateurs de la revue, à le préciser quant il
a écrit : « Elle (Souffles) convaincra ceux qui nous côtoient de la nécessité d’une poésie qui
doit délaisser toutes les préoccupations métaphysiques et philosophiques pour s’attacher à
l’homme, l’homme avec ses gestes, ses grimaces, et le cri de ses entrailles. »4 Notre écrivain
cherchait alors à étancher sa soif de mots par la lecture d’autres publications quoique rares et
difficilement trouvables à l’époque comme « Le Monde des livres ».
Ce supplément de littérature du quotidien français le Monde publiait un vendredi des
années soixante quelques poèmes traduits de Hô Chi Minh. A leur lecture, le poète du Chant
d’Adapa se sentit libéré des chaines invisibles qui l’empêchaient d’avancer. Il qualifia cette
expérience de « salutaire à [son] adolescence »5 car elle vient confirmer ses doutes en lui

3
Mourad, Kh. « Derb Soltan », P.1

4
Souffles, N°1, 1er trimestre 1966, prologue, p.8

5
Ibid, Mourad, Kh. « Derb Soltan », P.4
révélant que la poésie peut aussi s’aventurer vers d’autres horizons que ceux qu’avaient
cultivé chez lui la lecture des œuvres classiques de langue française et les poèmes de Souffles.
A partir de cet instant, Mourad comprit qu’il n’y a pas de modèle à suivre mais il faut tracer
son propre chemin dans l’écriture.
Une poésie à part
Le poète du Chant à l’Indien ne se réclame d’aucun courant littéraire. Porté par une
culture arabo-musulmane où la poésie est omniprésente, il considère les courants littéraires
comme des clichés qui ne doivent pas nous aveugler sur la véritable quête de la poésie qui est
celle d’interroger le monde. A ce titre, il s’interroge s’il n’est pas plus juste d’apprécier une
œuvre littéraire pour elle-même au lieu de chercher obstinément à la rapprocher d’autres écrits
et l’inscrire dans un mouvement pour, dit-on , mieux percer ses secrets ?
L’engagement
Pour lui la poésie est une manière de signifier. Il accorde donc aux mots une importance
capitale.
Aussi précisons-nous que KH. Mourad est fortement imbibé de la poésie occidentale
qu’il considère, dans une large mesure, comme relevant beaucoup plus de la versification où
la dimension poétique reste très limitée.
Loin de toute comparaison, notre poète affirme que la poésie francophone

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