Vous êtes sur la page 1sur 4

Soins intenstifs

Réduction de la douleur aux Hôpitaux universitaires de Genève

L’antalgie, une mission intensive


Un vaste programme mobilisant des dizaines de professionnels de la santé a été mis en
place à Genève afin d’améliorer la prise en charge de la douleur et la prévention. Il allie la
sensibilisation et la formation des soignants à des mesures thérapeutiques innovantes.

Texte: Solenne Ory et Joëlle Magnard

Le service des soins intensifs adultes nus comme inconfortables et doulou- ciaux de sa perception. Un symptôme
des Hôpitaux universitaires de Genève reux (Coutaux, A. & al., 2008). Les dou- douloureux aigu peut ainsi se trans-
(HUG) comprend actuellement 32 lits. leurs induites par les soins ont la former en un syndrome douloureux in-
Chaque année, près de 2500 patients caractéristique de pouvoir être «antici- délébile, susceptible de constituer le lit
sont hospitalisés et pris en charge pées à l’aide de moyens adaptés» (Bour- de la douleur chronique et entraîner de
par une équipe pluridisciplinaire de reau, F., 2005). Pourtant, des données possibles troubles neuropsychiques au
272 collaborateurs médico-soignants. récentes révèlent que celles-ci seraient décours du séjour.
Le service est polyvalent, il accueille «sous-évaluées et sous traitées» et que
les patients nécessitant une prise en leur prévalence est conséquente. On sait En perpétuelle évolution
charge aigüe médicale ou chirurgicale. à présent qu’en dehors de son caractère Le groupe «Douleur» des soins
Les douleurs de ces patients peuvent ponctuel pour le patient et le soignant, intensifs avait déjà affiché en
être générées par leurs pathologies, ou c’est la mémoire de la douleur qui vient 2010 l’objectif: zéro douleur
alors induites par certains soins recon- réorganiser les aspects bio-psycho-so- (Magnard, J., 2014).
Photos: Louis Brisset

Des soignants lors d’un atelier


pluridsciplinaire sur l’antalgie.

66 Krankenpflege | Soins infirmiers | Cure infermieristiche 07 2019


En2016, ce groupe initie une réflexion «Antalgie: Mission Intensive!» (AMI) du dossier informatisé du patient, relié
nouvelle. Elle s’articule autour des be- est un projet basé sur une approche à un téléphone dédié, porté 24 heures
soins et des contraintes liées à un envi- multimodale de la douleur aux soins sur 24, sept jours sur sept par un réfé-
ronnement en perpétuelle évolution. intensifs. Cette vision commune a pour rent douleur: l’«alarme douleur».
Aux soins intensifs, le nombre de colla- ambition d’envisager la douleur à tra- • La mise en œuvre d’un plan de com-
borateurs, les tournus importants, les vers chacune de ses composantes. Ain- munication pour impliquer l’équipe et
niveaux variés d’expertise ainsi que la si, les actions développées à travers le la rendre autonome dans la prévention
pluriprofessionnalité représentent une projet visent à promouvoir l’intégration et la prise en charge des «patients dou-
richesse mais aussi une difficulté en lien d’un modèle de soins incluant les re- loureux».
avec le maintien des compétences. Nous commandations de bonnes pratiques La journée de kick off du projet AMI a
en sommes persuadés, des améliorations pharmacologiques basées sur l’évi- signé le début de son déploiement.
de l’antalgie sont possibles et néces- dence scientifique (EBM), en complé- L’événement fut marqué par des inter-
saires. La prévention et le contrôle du ment des approches non pharmacolo- ventions orales et des ateliers des pra-
cinquième signe vital restent une priori- giques. tiques. Les différents axes du projet, le
té. Bénéficiant du soutien financier de la lancement de l’alarme douleur et la dif-
fondation privée des HUG, un projet est Des objectifs mesurables fusion du clip vidéo destiné aux fa-
alors initié et mené par un groupe de L’objectif global du projet est de réduire milles furent présentés.
travail pluridisciplinaire en 2017. la proportion de patients ayant ressenti
une douleur au cours de leur séjour aux
soins intensifs. Pour y répondre, nos
actions se sont orientées vers des pro-
cessus de travail permettant de:
• diminuer le délai moyen pour contrô-
ler une douleur aigüe réfractaire et la
Ce projet envisage
traiter de manière efficiente; la douleur à travers
• améliorer la documentation clinique chacune de ses
de la douleur;
• impliquer et former l’équipe afin de la composantes.
rendre autonome.
A l’aide d’indicateurs continus men-
suels, générés automatiquement à partir
des données issues des dossiers infor-
matisés des patients, nous avons pu
observer et mesurer la proportion de Formation des soignants à une
patients ayant ressenti une douleur du- prise en charge multimodale
rant leur séjour dans notre service. Entre avril 2017 et janvier 2018, 190 col-
Nous avons aussi observé et mesuré laborateurs ont participé à des temps
l’adhésion des soignants aux recom- de formation. Ces derniers furent plani-
mandations de bonnes pratiques. Elles fiés sur les temps de chevauchement
concernent l’évaluation, la documenta- d’équipe ainsi qu’«au pied du lit», via
tion de la douleur, et la prescription et des encadrements bimestriels sur le ter-
l’administration de l’antalgie. Ces me- rain. Ceux-ci portaient sur le protocole
sures et observations nous ont permis de de prise en charge de la douleur dans le
définir quatre axes prioritaires: service ainsi que sur les approches com-
• La formation de l’équipe médico-soi- plémentaires implémentées.
gnante à l’évaluation, au traitement et à
la documentation précise et systéma-
tique de la douleur (EBM).
• L’implémentation et/ou la promotion
Les auteures
des approches complémentaires de pré-
vention et de prise en charge de la dou- Solenne Ory est infirmière spécialisée
aux soins intensitfs des HUG.
leur (communication thérapeutique,
Contact: solenne.ory@hcuge.ch
hypnose, toucher-massage, Meopa).
Joëlle Magnard est chargée de
• La création et la mise en œuvre d’un formation aux HUG.
algorithme basé sur la documentation

07 2019 Krankenpflege | Soins infirmiers | Cure infermieristiche 67


Soins intensifs

L’impact du projet
Total Base Line Péri Post P Value*
auprès des patients

Patients 4125 1111 1675 1339

Femmes 1652 (41%) 467 (42%) 676 (41%) 515 (39%) 0,079
sibilisés aux techniques de toucher-
massages et une vingtaine de soignants
Age moyen (SD) 60.8 61.8 60.1 60.7 0.102 référents sont formées plus spécifique-
ment. Ce panel d’approches intégratives
représente des portes d’entrées diverses
Durée médiane de séjour 1.8 (1-3.9) 1.9 (0.9-4) 1.9 (0-4.1) 1.8 (1-3.5) 0.048** à la relation et s’adapte à la sensorialité
individuelle de chaque patient.
Chirurgie 2576 (62.5%) 633 (57%) 1040 (62,1%) 903 (67,5%) 0,006
L’alarme douleur
Active depuis avril 2017, l’alarme dou-
Drain thoracique 383 (9.3%) 96 (8.6%) 142 (8.5%) 145(10.8%) 0.081 leur est déclenchée électroniquement
par la documentation clinique effec-
tuée sur le dossier informatisé du pa-
Sonde d’intubation 2164 (52.5%) 535(48.2%) 888 (53%) 741(55.3%) < 0.001 tient. Son fonctionnement dépend ainsi
directement de la rigueur du soignant
*Comparaison des caractéristiques entre les périodes Base Line et Post à saisir régulièrement ses évaluations
**Comparaison de la durée moyenne du séjour (Welch Student test)
cliniques de la douleur. Les alarmes se
déclenchent lorsque la douleur docu-
mentée dans le dossier concorde avec
Le protocole «PREV@NTIF» est le pro- tion de soins courantes (accueil du pa- les critères de déclenchement prédéfi-
tocole de référence du service depuis tient, mobilisation, aspiration trachéale, nis dans un algorithme. Elles sont alors
2011. Créé de manière à faciliter la pres- pose de cathéter, etc.). Des échanges ont envoyées sur un smartphone porté par
cription médicale et permettre à l’infir- alors eu lieu sur les impressions et res- l’un des référents constituant le «Pool
mière une gestion plus autonome de sentis des soignants, le vocabulaire uti- alarme douleur». Faisant partie de l’ef-
l’antalgie, il a été adapté aux évolutions lisé, la rhétorique. Ces temps d’échanges
documentées par l’évidence scienti- ont permis de développer et enrichir
fique. Dans cette nouvelle version, la notre capacité à entrer en relation au-
communication thérapeutique, l’hyp- trement avec le patient et les proches,
nose et le toucher-massage ont été inté- favorisant le renforcement du lien de
grés à la boîte à outils «Antalgie» des confiance établi dès les premières mi- Le laps de temps
soignants, en complément des mesures nutes. Fort de cette attention particu- entre la documentation
pharmacologiques courantes. Ces ap- lière, la relation intègre alors le soin de
proches visent plus spécifiquement à façon thérapeutique. Cette communica- de la douleur et son
prévenir les douleurs induites par les tion soignée et individualisée a pour absence a diminué
soins et ainsi à développer et ancrer bénéfice d’agir d’une part sur la compo-
dans la culture des soignants une atten- sante nociceptive de la douleur mais
de plus d’une heure.
tion constante à cette problématique. aussi, d’autre part, sur les composantes
émotionnelles et cognitives en amélio-
Communication thérapeutique, rant le vécu subjectif du soin.
hypnose et toucher-massage Cette philosophie nouvelle a motivé éga-
La relation est omniprésente dans notre lement la formation de médecins et d’in- fectif soignant du jour, ce dernier peut
service et la littérature livre des résultats firmiers à l’hypnose, en collaboration avoir en charge un à deux patients, ce
significatifs quant à l’impact des mots avec les PHH et l’Institut romand d’hyp- qui est susceptible de limiter sa dispo-
utilisés lors des soins sur les douleurs et nose suisse (IRHyS). Les procédures nibilité. Il se déplace lors du déclenche-
l’anxiété ressenties par les patients douloureuses nécessitant une analgo- ment d’une alarme ou sur appel d’un
(Lang, V. & al., 2005). sédation représentent l’une des nom- collègue. Les référents ont bénéficié
40 soignants ont été formés sur deux breuses indications à son application d’une formation plus ciblée leur per-
jours en communication thérapeutique, croissante dans le service. La diminu- mettant d’identifier les moyens et res-
en collaboration avec le programme tion de la sédation et de la consom- sources adaptés à la problématique,
d’hypnose HUG (PHH). Les soignants mation d’opiacés, la modification de la sans pour autant se substituer au soi-
de l’unité étant intéressés par cette ap- perception douloureuse et un meilleur gnant responsable du patient. Le but
proche, des ateliers pratiques ont été vécu des soins constituent les bénéfices est d’accompagner l’équipe médico-
organisés pour l’ensemble de l’équipe que nous souhaitons multiplier et systé- soignante dans l’amélioration de ses
médico-soignante. Lors des ateliers, matiser pour l’ensemble des patients. pratiques et le développement de son
nous avons proposé des mises en situa- Aides-soignants et infirmiers sont sen- autonomie.

68 Krankenpflege | Soins infirmiers | Cure infermieristiche 07 2019


Monitorage des résultats
Les indicateurs continus sont extraits
mensuellement de la documentation du
dossier clinique du patient. Les données
sont analysées et permettent de contrô-
ler l’atteinte des objectifs et/ou d’entre-
prendre rapidement des actions de
réajustement (voir tableau page 68). Les
cinq audits réalisés ont permis de me-
surer l’évolution des pratiques et l’adhé-
sion aux recommandations institution-
nelles et internes au service. Couplés
aux indicateurs, ils ont permis de prio-
riser nos actions de formation continue.
Le processus Alarme douleur permet en
temps réel d’identifier les probléma-
tiques de douleur dans le service. Grâce
à la présence d’un référent douleur, les
situations où le patient est réfractaire
au traitement antalgique classique sont
débloquées plus rapidement.
Le laps de temps qui s’écoule entre la
documentation d’une douleur positive
et l’absence de douleur diminue de plus
d’une heure après implémentation du
projet. La création et l’implémentation
du processus Alarme douleur a fait
émerger des bénéfices qualitatifs. Il L’apprentissage du toucher-massage, une méthode qui a fait ses preuves auprès des patients.
nous permet d’être au plus près des be-
soins des patients et donc des soignants.
Il offre des opportunités d’échanges et
de formations. L’équipe se sent soutenue combinées à l’intervention d’un soi- de la douleur souffle un vent nouveau
et accompagnée. La mesure et la diffu- gnant au travers du processus de et riche de sens pour les soignants.
sion des indicateurs d’amélioration sont l’alarme douleur, offrent alors aussi Chaque alarme multiplie les opportu-
stimulantes et encouragent l’équipe à bien du «prêt -à-porter» que du «sur me- nités de rencontre entre les soignants et
progresser. sure» quand cela est nécessaire. La dis- apporte une aide à la résolution d’un
ponibilité d’un référent permet de ré- problème ponctuel lié à l’antalgie.
Progrès constants duire les variabilités de pratique mais De manière plus large, elles participent
Chaque année, le volume de patient pris offre également de belles opportunités à l’introduction d’une réflexion sur
en charge ainsi que le nombre impor- d’échanges et d’ouverture basées aussi leurs propres représentations de la dou-
tant de collaborateurs impliqués dans bien sur les besoins du patient que ceux leur. Notre première impression serait
la prise en charge de la douleur im- du soignant. de dire que cet outil, de prime abord
posent la mise en place de processus Dans le cadre de la pérennisation du rigide et procédural, replace alors la
évaluatifs et formatifs pour une amélio- projet, nous sommes curieux d’observer gestion du symptôme douloureux dans
ration constante de la qualité des soins. comment l’utilisation d’un outil infor- une dimension aussi heuristique qu’ho-
Afin de répondre à ce challenge perma- matisé peut être une aide au raisonne- listique, au bénéfice du patient mais
nent, nous devons nous donner les ment clinique. Il permet selon nous de aussi du soignant.
moyens d’offrir aux patients des soins prendre en charge la douleur du patient
sûrs et efficients tout en considérant à travers chacune de ses composantes. Le projet AMI a reçu le prix B. Braun Medical
d’une valeur de 5000 francs.
leurs valeurs et besoins. Elle n’est plus simplement considérée
A travers l’approche multimodale déve- «comme un fait physiologique mais
loppée dans ce projet, le patient bénéfi- d’abord comme un fait d’existence» (Le
Les références en lien avec cet
cie d’une prise en charge toujours plus Breton, D., 2011). Dans un environne-
article peuvent être consultées
humanisée. La formation des soignants, ment aussi technique que les soins in- dans l’édition numérique sur
basée sur les connaissances actuelles tensifs, cette vision bio-psycho-sociale www.sbk-asi.ch/app

07 2019 Krankenpflege | Soins infirmiers | Cure infermieristiche 69

View publication stats

Vous aimerez peut-être aussi