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La

trame sociologique de l’espace

Eléments pour une pragmatique de l’espace et du commun


Luca Pattaroni

A par in Sociologies, 2016

En repartant du « tournant spatial » des années 70 et du travail de Henry Lefebvre, l’article ouvre une
réflexion sur la portée sociologique et politique des questions spatiales. Il défend l’idée que pour
donner toute sa signification sociale à l’espace, il faut le penser dans un double dégagement : vers
l’expérience et les fondements anthropologiques de l’agir d’une part et vers l’institution du commun
et les fondements politiques du vivre ensemble d’autre part. Ces deux horizons encadrent les débats
contemporains, trop souvent disjoints, sur les rapports de l’espace à l’action et à la reproduction des
inégalités. Cette disjonction, entre pensées de l’agir et de la domination, trouve sa genèse dans les
débats épistémologiques en sciences sociales (néo-marxisme, tournant pragmatique) et leur impact
sur les théories de l’espace. Pour lier alors ces deux horizons et donner à l’espace toute sa trame
sociologique, l’article esquisse dans un dernier temps une pragmatique conjointe de l’espace et du
commun. Cette dernière, prolongeant les travaux récents de Laurent Thévenot, offre une lecture
plurielle de la manière dont l’espace acquiert sa portée politique en liant, sous différents formats
(territoire, espace public, lieu commun), l’engagement des personnes et la constitution du commun.

Drawing from « the spatial turn » of the 1970’s and the work of Henry Lefebvre, this article tackles
the issue of the sociological and political dimensions of space. It claims that in order to give space all
its social relevance, we need to reflect about it in two directions : toward the realm of experience and
the anthropological fundations of agency on one hand, toward the institution of the common and the
political fundations of the living together on the other hand. Each of those two perspectives meets up
with the too often disjuncted contemporary debates on the relations of space to agency and the
reproduction of inequalities. This disjunction, between emancipation and domination, has its roots in
the epistemological debates in sociales sciences (neo-marxism, pragmatic turn) and their impact on
the theories of space. In order to link those two perspectives, the article draws finally a pragmatic of
space and the common. This pragmatic, inspired by the recent work of Laurent Thévenot, offers a
pluralistic reading of the various political figure of space ; each connecting, under a specific mode
(territory, public space, common space), people’s engagement and the constitution of the common.

La réflexion contemporaine sur l’espace en sociologie est étroitement liée à ce qui a été
nommé le « tournant spatial » des sciences sociales, c’est-à-dire l’affirmation qu’une pensée
de l’espace est nécessaire pour mener à bien le projet d’intelligibilité du monde inhérent aux
différentes disciplines des sciences sociales et humaines. Si elle est nécessaire, c’est que
l’espace, contrairement à ce qui était largement véhiculé durant la période Moderne,

1
n’apparaît plus comme le simple « container » - le "réceptacle passif" (Lefebvre, 1974, 108) -
des processus sociaux et temporel mais comme participant activement à la structuration de la
société (Soja, 1989 ; Frey, 2012). Bien qu’il existe de nombreux auteurs ayant perçu au fil du
XXème siècle l’importance de l’espace – que l'on pense aux travaux de l’Ecole de Chicago ou
encore de Halbwachs -, le géographe critique Edward Soja (1989) défend l’idée que c’est
dans les années 1960 et 1970 que prend véritablement corps ce tournant spatial, en particulier
dans les travaux de Michel Foucault et Henri Lefebvre.

Dans cet article, je propose de considérer les enjeux épistémologiques et politiques du


tournant spatial des années 1960 et 1970 pour défendre une idée simple et fondamentale : le
développement d’une pensée de l’espace nécessite de l’inscrire dans la trame plus large d’une
pensée de l’ordre social. C’est ce lien nécessaire que je propose de nommer « l’intrigue
sociologique de l’espace ». Je procède dans ma démonstration en deux temps. Dans la
première partie de l’article, un bref retour historique sur l’évolution des liens entre les
questions sociales et spatiales me permet d’argumenter en faveur d’une conception de
l’espace qui le lie à la fois à la question de l’expérience située des personne – la question de
l’agir – et à la question de l’institution du commun – la question des structures. Seule cette
conception épaisse de l’espace est à même de répondre à la fois aux enjeux épistémologique
et politiques du tournant spatial. La deuxième partie de l’article est ensuite consacrée au
développement d’une pragmatique de l’espace et du commun qui cherche à répondre aux
défis théoriques soulevés par la première partie. L’enjeu en particulier est de mieux spécifier
la dimension relationnelle et politique de l’espace en identifiant différentes modalités de la
relation entre les processus spatiaux, les formes de l’agir et les modalités du commun. Je
m’appuie dans ce deuxième temps sur le travail de Laurent Thévenot que je prolonge dans sa
dimension spatiale et en puisant dans les recherches que je mène depuis une dizaine d’année
sur ces questions..

L’intrigue épistémologique et politique du tournant spatiale

Si Edward Soja considère que Henry Lefebvre et Michel Foucault ont joué un rôle essentiel
dans l’affirmation d’un tournant spatial, c’est qu’il estime qu’ils ont tout deux défendus
explicitement l’idée d’une revalorisation épistémologique des enjeux spatiaux, faisant de
l’espace une des clés de compréhension de transformation des formes d’organisation de la
société et de l’exercice du pouvoir (Soja, 1989). Plus fondamentalement encore, l’argument
2
qui sous-tendait la nécessité d’un tel tournant épistémologique renvoyait au fait que c’était le
rapport même à l’espace qui avait changé :

« Les nouvelles pénuries ne sont pas homologues aux anciennes rareté, notamment
parce que le rapport à l’espace a changé » (Lefebvre, 1974, 381).
Ce changement du rapport à l’espace s’ancrait, selon Lefebvre, dans l’extension de la capacité
de l’être humain à maîtriser l’espace, et en particulier de le mettre au service de l’extension du
capitalisme :

"Sans aucun doute, la problématique de l'espace nait d'une croissance des forces
productives […]. Forces productives et techniques permettent d'intervenir à tous les
niveaux de l'espace : local, régional, national, planétaire" (Lefebvre, 1974, 108).

Plus encore, cette production de l’espace se faisait sentir dans la matière même du quotidien,
réduisant jusqu’à l'imaginaire des êtres humains (Lefebvre, 1968). Dans les termes de
Foucault, on assistait à l’extension sans précédent d’un (bio)pouvoir capable d’agir, au travers
de la modification du milieu de vie, sur le corps même et les conditions d’existence des
personnes (Foucault, 2004).

La conséquence de cette prise de conscience a été double : d’un côté, une transformation
épistémologique de notre compréhension de l’espace et, de l’autre, une modification des
formes même du politique – des modalités de la critique et de la résistance. En effet, il ne
s'agissait plus seulement de lutter pour des lendemains qui chantent mais de déplacer la
résistance du côté du quotidien – au niveau "moléculaire" dira Guattari (1977)1 - en créant en
particulier les situations où s'expérimentaient d'autres manières de vivre et de s'organiser
(Simay, 2008). L'espace devint ainsi dans les années 1960 et 1970 le lieu même d'expression
et de performation d’une critique en acte (Pattaroni, 2015). Si on le considère ainsi, le
tournant spatial prend un sens profondément historique et révèle toute sa portée à la fois
épistémologique et politique.

1
Revenant dans les années avec Negri sur l’expérience de mai 68, ils expriment très clairement cette idée d’une
résistance “moléculaire” qui vient répondre au déplacement de l’exercice du pouvoir : “« mais c’est précisément
ce transfert des objectifs totalitaristes au plan le plus moléculaire qui engendre à son tour de nouvelles
résistances au niveau le plus immédiat et qui donne tout leur relief aux problématiques de la singularité tant
individuelle que collective.[…] 1968 exprime la réouverture matérielle objective et la cristallisation critique des
mutations intervenues au sein de la force de travail et du mode de production » (Gattari, Negri, 1986, $).

3
Dans sa dimension épistémologique, le tournant spatial peut être vu comme l’affirmation –
aujourd’hui largement partagée - que l’espace est relationnel, c'est-à-dire qu'il doit être
considéré non pas comme un absolu mais comme une mise en relation des entités qui
peuplent le monde (Levy, 1999; Thrift, 2006; Massey, 1999; Beaude, 2015,). Cette pensée
relationnelle de l’espace permet en particulier de considérer son rôle dans la structuration de
l’expérience des personnes.

Le tournant spatial tel que le dessine Henry Lefebvre ajoute toutefois une dimension
profondément politique et critique à ces considérations épistémologiques. En effet, il ne se
contente pas de souligner la part spatiale des phénomènes sociaux – comme le faisaient déjà
très bien les approches pionnières en termes d'écologie urbaine (Park, 1925) – mais il suggère
que cette part spatiale joue un rôle essentiel dans la (re)production de l’ordre social et, par
extension, dans les processus à la fois d’oppression et d’émancipation. Pour le dire autrement,
l’espace non seulement lie des entités variables mais contribue à leur agencement c’est-à-dire
à la constitution d’états du monde variables où se jouent les phénomènes qui occupent les
sciences sociales – mais aussi comptent pour les personnes – telles que la (re)production des
inégalités, les processus de subjectivation ou encore le déclenchement et la résolution des
conflits sociaux.

Au-delà de l'enjeu ontologique, je voudrais défendre dans cet article l'idée que le tournant
spatial a aussi une conséquence sur le type de théorie sociale en jeu. En effet, dire que
l’espace est relationnel et qu’il participe de la différenciation des modalités du commun
revient à dire qu’il ne peut être pensé en dehors des questions essentielles qui occupent les
sciences humaines et sociales et leur donnent forme. En particulier, un double horizon
théorique vient enserrer la question spatiale et lui conférer toute son importance dans la
compréhension des phénomènes sociaux : un premier horizon, que l’on peut dire expérientiel,
et qui s’inquiète des liens entre l’espace et l’agir humain et un second horizon, que l’on peut
qualifier de structurel et qui s’inquiète des liens entre l’espaces et l’institution du commun. Si
l’on accepte cette intrigue, cela implique que le développement d’une théorie relationnelle de
l’espace suppose que l’on se dote d’une théorie de l’action et d’une théorie de l’institution du
commun. Je propose de nommer « trame sociologique de l’espace » ce lien nécessaire entre la
réflexion sur l’espace et les enjeux épistémologiques et théoriques des sciences sociales. C’est
seulement en intégrant l’espace dans sa trame sociologique que l’on est alors en mesure

4
d’analyser son rôle à la fois dans la structuration de l’expérience humaine et la constitution de
la société.

Cette trame sociologique suppose en retour que l’on s’efforce de tenir ensemble les enjeux
épistémologiques et politiques du tournant spatial ou encore, comme on le verra plus loin, sa
puissance descriptive et sa capacité critique. Cet enjeu m’apparaît essentiel car même si l'on
trouve chez Lefebvre une tentative pour composer les différents horizons de la question
spatiale, les évolutions théoriques et épistémologiques intervenues durant ces quarante
dernières années ont eu tendance à les séparer, On a vu en particulier se constituer, comme
l’argumente clairement la sociologue de l’espace Martina Löw, une division plus ou moins
tranchée entre des approches théoriques plutôt structurelles et d'autres orientées sur l’action
(Löw, 2008). Les premières – à l’instar en particulier des approches de la géographie critique
inspirée par les travaux de Lefebvre (Harvey, 2006, Brenner et al., 2002) – s’inquiètent avant
tout de « la capacité de l’espace à produire des événements sociaux » (Löw, 2008, 26, ma
traduction), par exemple son rôle dans la production des inégalités. Les secondes tendent elles
à conceptualiser l’espace comme le contexte, et le produit, de l’action (Löw, 2008),
s’inquiétant donc de son rôle dans la structuration de l’agir et des interactions quotidiennes
(Giddens, 1984; Werlen, 1993; Lussault, 2007).

Face à ce constat, Martina Löw invite à se doter d’un cadre analytique capable de tenir
ensemble ces deux orientations théoriques tout en les enrichissant. Elle propose pour cela de
définir l’espace comme « un ordonnancement relationnel d’entités vivantes et de biens
sociaux » (Löw, 2008, 35). Cette définition laisse entendre l’épaisseur de la trame
sociologique, à la fois dans son horizon expérientiel (entités vivantes) et d’institution du
commun (ordonnancement, bien sociaux). Il est nécessaire toutefois de préciser encore ce qui
se joue à la fois du côté des entités vivantes et des biens sociaux. Pour cela, on peut faire un
pas en arrière pour considérer comment ces deux horizons structurent en profondeur la théorie
sociale.

L’espace au coeur de la théorie sociale

Il est possible d’avancer l’idée qu’au-delà de leurs différences les sciences sociales cherchent
fondamentalement à rendre compte de "possibilités d’ordre » (Thévenot, 2006, 62). A savoir,
comment dans un monde marqué par la différence, voire la singularité des expériences

5
personnelles, on peut observer des régularités dans les comportements et, plus largement,
"l'intégration d'actes dans un ordre, un équilibre, une coordination" (55).

C’est ensuite sur les conditions de production de ces ordonnancements que les constructions
théoriques des sciences sociales divergent en profondeur. En particulier, à la rationalité
instrumentale de l’économie - produisant des équilibres - s’opposent les modèles fondés sur
des normes sociales, des valeurs ou encore des cultures de l'anthropologie et la sociologie -
produisant elles des ordres sociaux (idem).

Laurent Thévenot avance l'idée que ces différentes réponses rendent compte chacune à leur
manière d’un problème de coordination entre les personnes : comment l’agir d’une personne
se lie aux autres pour produire un certain type d'ordre (63). Là encore les mécanismes sont
variables : similitude de schèmes rationnels (théories du choix rationnel), intériorisation voire
incorporation des normes sociales (habitus), capacités d’ajustement situationnel
(interactionnisme), etc.

Comme le laisse entendre la gamme des mécanismes évoqués ci-dessus, il faut comprendre
l’idée de coordination dans un sens large et fondamental, c’est-à-dire comme le travail
nécessaire pour produire un ordre en commun (cum ordinare). A cet égard, peut-être que la
notion de coordination garde une connotation trop interactionniste et que lorsque la
composition se fait par le biais d’une intériorisation des normes sociales on touche aux limites
de ce que le concept peut supporter. En même temps, ce qui m’intéresse dans la notion, prise
au sens large, c’est la dimension relationnelle de l’ordre en commun qu’elle rappelle avec
force. La composition d’un ordre social suppose un travail de composition des différences,
qu’elles soient de nature cognitive, capacitaire ou encore statutaire. Elle n’exclut donc pas la
possibilité du conflit – au contraire si co-ordination il doit y avoir c’est qu’il existe un
potentiel de discorde et de violence – tout en laissant entendre la possibilité d’une résolution,
c’’est-à-dire la constitution d’un ordre légitime.2

A la variété des modèles de coordination ou de composition – qui appelle un travail de


description des modalités pratiques d’ordonnancement – s'ajoutent encore des interprétations

2
Cette question de la légitimité est au cœur du travail de Weber mais aussi des « ordres de grandeur » tels que
les ont travaillés Luc Boltanski et Laurent Thévenot (1991).
6
contrastées de l'impact de ces ordonnancements en termes politiques et moraux : impliquent-
ils de la domination, des inégalité, de l'exclusion et des vulnérabilités ou alors des
émancipations, des opportunités, des optimums ? Comme on le verra plus loin c’est ici que
l’on retrouve l’horizon critique des sciences sociales. On voit ainsi se croiser à la fois des
modèles contrastés pour rendre compte de la possibilité de l'ordre et des interprétations
divergentes sur les enjeux politiques de l'ordre établi.

Derrière cette diversité analytique se trouve un constat fondamental qui est celui de notre
dépendance à l’égard du comportement des autres pour s’assurer des états du monde qui
compte pour nous, individuellement ou collectivement (Pattaroni, 2001, 2005). C’est là l’idée
de bien commun, qui signale non seulement une convergence sur la qualification de ce qui est
bien mais aussi que la réalisation de cet état suppose tout un travail d’apprêtement3, de
guidage ou encore de contrôle des personnes et des choses. Dans cette perspective, l’espace
comme agencement et gestion de la distance4 joue un rôle essentiel dans la mesure où il
participe précisément des dispositifs – se mêlant à la question des normes et des injonctions
les plus diverses - où se constituent la structure d’interdépendance à autrui, c’est-à-dire la
mesure dans laquelle on doit prendre en compte – ou encore compter sur – autrui.

C’est là le cœur de la trame sociologique de l’espace. Néanmoins, comme le suggère le bref


rappel des débats qui traversent les sciences sociales sur la possibilité d’un ordre social, cette
trame est plurielle. Dès lors, le débat sur l'espace est forcément empreint de ces interprétations
en concurrence et les théories de l'espace contiennent – souvent trop implicitement – des
conceptions contrastées de ce dont est capable l’être humain et des manières dont il compose
avec les autres. On peut avancer l’idée en particulier que l’on a assisté, suite au tournant
spatial, à l’émergence de deux figures sociologiques d’une pensée relationnelle de
l’espace, que je propose de nommer « espace identité » et « espace potentiel ».

3
Sur la notion d’apprêtement, cf Stavo-Debauge, 2009.
4
Sur la question de l’espace comme problème de la distance qui doit être annulée pour pouvoir créer la
possibilité d’une interaction avec l’autre, cf Levy, 1994, Beaude, 2015.
7
Espace-identité, espace-potentiel : deux figures sociologiques d’une pensée
relationnelle de l’espace :

Comme on l'a brièvement suggéré ci-dessus en évoquant Martina Löw, les approches
contemporaines de l'espace demeurent traversées, nonobstant leur richesse et leur finesse, par
une tension qui opposent des postures s’inquiétant avant tout des questions de structure
sociale à d’autre se préoccupant en premier lieu de la teneur de l’expérience individuelle.

Cette opposition est bien entendu trop sommaire et ne rend pas justice aux différentes
tentatives pour concilier ces postures. Il me semble toutefois intéressant de les contraster
provisoirement pour donner à voir les tensions que le travail théorique doit composer, voire
dépasser. Dans une certaine mesure, chacun de ces courants est partiellement myope à l’égard
des avancées de l’autre et contient une trame sociologique particulière de l’espace que l’on
propose de distinguer, à savoir les figures sociologiques de l’espace-identité et de l’espace-
potentiel. Le passage de l'une à l'autre renvoie aux bifurcations théoriques et épistémologiques
de ces dernières décennies. On trouve toutefois chez Lefebvre, au moment même de
l’affirmation du tournant spatial, des éléments susceptibles de nourrir l'une ou l'autre de ces
conceptions. Il est dès lors intéressant de revenir en premier lieu à sa conceptualisation afin de
voir la manière dont il tisse lui-même la trame sociologique de l'espace.

La trame lefebvrienne de l’espace

Pour Lefebvre le développement d'une « science de l’espace » s’inscrit dans une visée de
« théorie unitaire » à même de relier le physique, le social et le mental dans une « science
globale de la réalité dite humaine » (Lefebvre, 1974, 20). Il s'agit donc bien, comme on l'a
suggéré, d'inscrire la réflexion sur l'espace dans l'horizon d'une réflexion plus large sur la
coexistence des êtres humains. C’est la notion de « production de l’espace » qui permet de lier
dans un tout théorique à la fois la genèse des espaces – dans leur dimension à la fois idéelle et
matérielle – et les « pratiques sociales (spatiales) inhérentes aux formes » (21). Une
distinction en triptyque doit permettre cette articulation : l’espace est à la fois perçu, conçu et
vécu.

L’espace perçu renvoie à la « pratique spatiale, qui englobe production et reproduction, lieux
spécifiés et ensembles spatiaux propre à chaque formation sociale, qui assure la continuité
dans une relative cohésion » (Lefebvre, 1974, 42). Les pratiques spatiales doivent donc être

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comprises comme le résultat du processus dialectique au travers duquel la « société secrète
son espace ». Elles renvoient à la manière dont se lie au quotidien l’emploi du temps d’un
individu et les espaces qu’il parcourt.

Pour notre propos, il est important de relever le fait que la notion de pratique spatiale –
associée à l’idée de code – opère précisément la mise en relation entre l’expérience
individuelle et la constitution du commun nécessaire pour donner à la question spatiale toute
son importance sociale. En d'autres termes, elle contient une théorie de l'action permettant de
rendre compte de l'interaction entre la spatialité d'une situation et les formes d'engagement
des personnes. Lefebvre souligne en particulier le fait que la pratique spatiale renvoient à la
fois « à une compétence certaine et à une certaine performance » de « chaque membre de telle
société » (Lefebvre, 1974, 42, l’auteur souligne). On n’est donc pas en présence d’une
personne sans qualités mais bien d’un membre qui doit disposer de certaines compétences
pour assurer la « relative cohésion » qui découle des pratiques spatiales. Lefebvre reste
toutefois quasiment muet sur les processus d’acquisition de ces compétences ou encore sur les
conditions de la performance en situation.

La « relative cohésion » produite par les pratiques spatiales dépend encore d’autre chose que
des seules compétences et performances individuelles. De fait, les pratiques spatiales sont
largement informées dans la théorie de Lefebvre par les « représentations de l’espace ». Ces
dernières – renvoyant à l’espace conçu - sont « liées aux rapports de production, à l’ ‘ordre’
qu’ils imposent, et par là, à des connaissances, à des signes, à des codes, à des relations
‘frontales’ » (Lefebvre, 1974, 43). Les représentations sont précisément ce qui permet de faire
se rencontrer – par le biais des codes – le plan de l’idéologie et celui des pratiques.

La rencontre n’est toutefois pas linéaire et Lefebvre insiste à de nombreuses reprises sur le
fait que la production de l’espace est toujours dialectique, c’est-à-dire jamais exempte de
contradictions. De fait, il n’y a pas de rapport terme à terme entre les « actes et les lieux
sociaux, ente les fonctions et les formes spatiales » (Lefebvre, 1974, 51).

Lefebvre complexifie le rapport dialectique entre les pratiques (espace perçu) et les
représentations de l’espace (espace conçu) par l’introduction d’un troisième plan de l’espace
social, celui de l’« espace des représentations ». C’est là l’espace « vécu à travers les images
et symboles qui l’accompagnent » (49); un espace dominé mais qui ouvre aussi des
possibilités de réappropriation par l’imagination.
9
L’approche développée par Lefebvre contient ainsi deux élément essentiels : d’un côté une
pensée de la domination - puisque la production de l’espace participe pleinement de la
constitution de l’hégémonie d’une classe (Lefebvre, 1974, 18) et de l’autre côté, une pensée
du conflit et de l’indétermination puisqu’il n’y jamais recouvrement des trois espaces.
Néanmoins, Lefebvre accorde de fait moins d’importance dans ses analyses à la question de
l’indétermination et tend plutôt à se focaliser sur celle de la domination. Comme le fait
remarquer Martina Löw (2008), son approche – et celle de bon nombre des auteurs
contemporains qui s’inspirent de lui - tire du côté des analyses structurelles de l’espace plutôt
que de celles orientées sur l’action, et cela même s’il a fermement critiqué « l’idéologie
structuraliste » comme une entreprise intellectuelle appauvrissante à force d’abstraction
(1975).

Cette focalisation sur les questions structurelles tient probablement pour partie à la visée
critique de son approche qui précisément suppose, comme le suggèrent les analyses de Luc
Boltanski sur les opérations critiques (Boltanski, 2009), le développement d’un système
descriptif qui assigne des positions stables à certaines entités collectives et établit des liens de
cause à effet (la domination des élites capitalistes).

Plus que chez Lefebvre, qui conserve tout au long de son œuvre une pensée dialectique forte,
c’est dans le développement ultérieur d’une sociologie ou d’une géographie critique de
l’espace que l’on assiste à cette réduction. C'est le cas en particulier de la géographie critique
contemporaines soucieuse de poursuivre l’interrogation sur le rôle de la production de
l'espace dans le développement du capitalisme et l'émergence des politiques néolibérales
(Brenner et al., 2002).

De manière plus subtile, il est possible que ce soit aussi l’appareillage conceptuel employé par
Lefebvre – en particulier les concepts de pratiques spatiales, codes et représentations – qui
induise indirectement une réduction de son approche dialectique à une pensée de l’identité et
de l’homogénéisation du commun, laissant dans l’ombre les inquiétudes de l’action, la
variabilité des formes de l’engagement et le pluralisme des conceptions du bien.

Cette réduction à l’identité passe en particulier par le modèle de transmission supposé par
l’idée de codes et de pratique spatiale. En effet, le lien entre le code et la performance
suppose l’existence des mécanismes d'intériorisation, voire d'incorporation, qui permettent
d'assurer le lien entre l'action individuelle et les positions socio-spatiales mais qui, par contre,
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ne laisse que peu de place à la part de « créativité de l’agir » (Joas, 1999). La théorie de la
pratique de Bourdieu – et sa notion centrale d’habitus – offre probablement le modèle le plus
abouti et raffiné de ces pensées de la reproduction. Il ne me semble dès lors pas étonnant que
l’on retrouve cette notion dans de nombreuses analyses du rôle de l'espace dans la
reproduction des inégalités sociales. Il est question, par exemple, des effets de la position
spatiale sur l’identité (Pinçon et Pinçon-Charlot, 1988) ou encore de reproduction dans les
parcours résidentielles des divisions sociales (Cartier et al., 2008). Une bonne partie des
analyses de la gentrification s’inscrit dans cette tradition (Lees et al, 2008), d'autant plus
lorsque les "gentrifieurs" sont dotés d'un habitus (Bridge, 2007).

A la limite, la dimension politique de l'espace se résout finalement au seul fait que l'espace est
le "produit" – au sens stricte d'un objet produit - des conflits sociaux et des rapports de
pouvoir inégaux. La structuration de l'espace est dès lors réduite à la "matérialisation spatiale
de la lutte des classes" (Perreira, 2015, 113).

Cette pensée de l’espace-identité va être mise en cause par l’évolution des théories de l’action
et de l'institution portée par ce qui a été nommé le tournant interprétatif (Dosse, 1995) de ces
trente dernières années.

Un des apports particuliers de ce tournant qui a touché toutes les sciences humaines a été
l'élaboration de conceptualisations fines et plurielles de l'agir humain (Thévenot, 2006;
Boltanski, 1990; Lemieux, 2009), qui ont en retour, quoique indirectement, enrichi la
compréhension des liens entre l’espace et l’expérience. L’enjeu spatial n’a pas, en effet, été
constitué comme immédiatement central par ce mouvement. Ce n’est que dans un second
temps, par la transformation progressive des problématisations rendues possibles par le
tournant pragmatique et interprétatif, que la saisie de cet enjeu a pu être profondément
renouvelée.

Le témoignage du sociologue de l’urbain Isaac Joseph est exemplaire de ce mouvement


intellectuel. Ce dernier évoque, dans un texte paru en 2003, les raisons pour lesquelles il a eu
besoin avec d’autres de revenir, contre les lectures marxistes de l’espace, aux perspectives
interactionnistes de l’école de Chicago en les réinterprétant à la lumière nouvelle de la
sociologie pragmatique et interprétative. En particulier, il s’agissait de pouvoir « comprendre
les problèmes sociaux de l’immigration, de l’urbanisation et des formes contemporaines du
pluralisme culturel » (Joseph, 2003, 335). Rappelant le fait que Lefebvre n’évoquait à aucun
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moment la question de l’étranger – et donc de l’inquiétude sur les identités et l’appartenance –
il fallait donc revenir à des auteurs plus attentifs à ces questions comme Goffman :

« Goffman est le sociologue de l’embarras et du malentendu, de l’instabilité


structurelle des conventions, de l’attention toujours en éveil, de l’alerte, de l’infinie
manipulation des croyances. A l’exact opposé de l’idéal homéostatique de la
sociologie des territoires, des identités et des appropriations » (Joseph, 2003, 332)
Dans cette perspective, qui revient chercher les cadres analytiques de l’interactionnisme tout
en les prolongeant, il ne s’agit plus d’étudier les appropriations territoriales de groupes déjà
identifiés mais de voir comme se constitue en situation – c’est-à-dire dans le jeu des êtres
humains et des dispositifs spatiaux et conventionnels (Dodier, 1993) - des frontières et, plus
largement, des identifications collectives (Lamont et Molnar, 2002 ; Stavo-Debauge, 2003).
Les apports des théories cognitives ont permis en particulier d’abandonner pour partie le rôle
de l’intériorisation au profit de mécanismes plus dynamique – où la part de l’interprétation et
de la critique joue un rôle important – de coordination et de production du commun. Au cœur
de ces analyses on trouve l’idée de capacité (Genard et Cantelli, 2008), qui était déjà présente
dans la notion de compétence utilisée chez Lefebvre. Alors que chez ce dernier elle était
rapidement rabattue sur l’idée de pratiques spatiales alignées par des codes, dans les analyses
de Joseph, les codes deviennent – sous l’influence des écrits du psychologue Gibson (1986) -
des « prises » qui supposent des ajustements en situation, tout en facilitant, par le biais des
« investissement des forme » (Thévenot, 1985) qui les institue, la production d’un ordre
commun. L’espace devient ainsi « un milieu plein dans lequel l’activité d’adaptation et de
coopération des individus ou des collectifs trouve ses ressources ; c’est un univers de plis et
de niches qui gardent une opacité relative et qui sont instrumentés comme tel » (Joseph, 2003).
On a là une trame sociologique de l’espace qui s'attarde sur ce qu'il potentialise, une pensée
donc de l'espace-potentiel qui constitue la relation espace et action comme une question
théorique majeure.

Durant ces deux dernières décennies, la pensée de l'espace s'est largement enrichie du point de
vue de la compréhension des liens complexes entre les formes spatiales et l'action – ou, plus
largement, l’expérience – des personnes, que ce soit en termes de capacité à agir ou encore de
perception sensible. Il s’agit ainsi d’interroger la manière dont l’espace participe de la
contextualité de l’interaction et, plus largement, la constitution du pouvoir d’agir de l’individu
– et ses défaillances (Giddens, 194). On a assisté ainsi à l’émergence de théories

12
géographiques et sociologiques qui mettent l’agir au cœur de leur réflexion spatiale (Werlen,
1993, Lussault, 2007), éclairant entre autres ses dimensions émotionnelles (Thrift, 2006) et
sensibles (Thibaud, 2010). Ces travaux s’appuient sur les développement plus larges des
sciences sociales en matière de théorie de l’action et de l'affect – que ce soit ceux de
l’interactionnisme et de l’ethnométhodologie ou encore, plus récemment, de la sociologies
pragmatique et celle de la traduction - pour offrir une pensée de l’espace qui achève de
balayer les conceptions de l’espace comme container, et cela de manière bien plus claire que
les approches plus structurelles dont on a évoqué les ambivalences.

Une tentative récente et systématique en France est celle de Michel Lussault qui emprunte par
exemple la notion d'épreuve – telle que développée dans les travaux de la sociologie
pragmatique - pour l'appliquer à l'espace (Lussault, 2007; Lussault et Stock, 2010). Il identifie
ainsi toute une gamme d' "épreuves spatiales" qui lui permet de saisir plus finement les
manières dont les configurations spatiales interagissent avec l'agir et, plus largement,
contribuent à la (re)configuration de l’organisation sociale. Même si elle est
conceptuellement fine, cette analyse ne prend toutefois pas toute la mesure des avancées d'une
pensée au pluriel de l'action (Thévenot, 2006). En effet, Lussault n'identifie pas des régimes
d'engagement pour lesquels certaines épreuves spatiales deviendraient plus pertinentes. Ainsi,
si je parcoure le même chemin tous les jours, les repères pertinents ne sont plus la
signalétique fonctionnelle mais ceux issus d'un frayage familier. Cette signalétique sera par
contre essentielle pour un passant pressé ne connaissant pas les lieux. L'épreuve spatiale – la
manière dont l'espace en vient à compter – dépend ainsi plus fondamentalement de ce qui
motive les personnes – les « ressorts de leur action » (Pattaroni, 2005) – et leurs formes
d'engagement. Par ailleurs, ces épreuves comptent aussi au regard du monde qu'elles
permettent de composer : un centre-ville commercial ne dispose pas les mêmes épreuves
qu'un quartier populaire. On retrouve ici le double horizon, expérientiel et structurel, de la
trame sociologique de l’espace. En d’autres termes, comprendre l’épreuve spatiale ne revient
pas seulement à la saisir dans son effectuation mais à la lier à la fois aux formes et ressorts de
l’engagement et à la question de l’institution du commun. En retrouvant ce double horizon la
capacité spatiale acquiert toute sa dimension politique et morale. Elle devient une des
conditions pour qu'advienne des états du monde qui comptent pour les personnes, c’est-à-dire
des biens plus ou moins partagés (Pattaroni, 2005).

13
Retrouver la charge critique d’une pensée de l’espace

Si elle désire garder sa charge critique, l'analyse sociologique de l’espace ne peut donc pas se
cantonner à l'identification systématique des épreuves spatiales ou des liens entre l'expérience
et l'espace. Elle court le risque de se refermer sur le seul travail casuistique de description –
des situations ou des réseaux – perdant la possibilité de différentier les états du monde (et de
la personne)5. Pour retrouver cette charge, on a besoin de formes de totalisation6 ou de « mise
en commun » plus larges, permettant de comprendre la portée politique et existentielle des
épreuves ou encore de tel ou tel agencement : les possibles qu’ils ouvrent ou ferment, la
manière dont ils affectent, et potentiellement oppriment, les personnes. Si notre pensée de
l’espace revenait seulement à considérer l’existence de prises spatiales dans la structuration
des faits sociaux et à se cantonner au constat épistémologique que l'espace est relationnel, on
resterait en retrait des ambitions de la sociologie qui vise à situer l’évolution historique des
formes de composition du vivre ensemble et leurs effets sur les humains que ce soit en termes
de domination, de ségrégation, d’exclusion ou encore d’émancipation, de modifications des
formes de sociabilité, etc.

On retrouve un argument similaire dans un texte récent du géographe critique Neil Brenner
et deux de ses collègues où il débattent, en réponse à un article de Mac Farlane, des apports
possibles d’une approche en termes d’« agencement »7 - telle qu’elle se développe dans le
sillage des travaux de Deleuze et plus récemment de Bruno Latour (Mac Farlane, 2011) – au
développement d’une théorie urbaine critique. Le débat qu’ils engagent est vaste et complexe
et il n’est pas possible de le restituer ici dans le détail. Toutefois, il est intéressant de s’arrêter
sur un des points de discussion qui me semble particulièrement illustratif des enjeux qui nous
occupent.

5 On pense par exemple à l’ouvrage « ordinary cities » de J. Robinson qui malgré une critique stimulante

des approches dominantes en études urbaines s’arrête à une lecture assez banale de la ville comme
« assemblage » (Robinson, 2006). Ou encore aux travaux inspirés de la théorie de l'acteur-réseau et son
souci de mettre à plat le monde (Latour, 2006).
6
Sur l’importance de la totalisation en sciences sociales, cf Dodier et Baszanger, 1997.
7
En anglais le terme utilisé est “assemblage”.
14
Pour Mac Farlane, une théorie urbaine critique doit entre autres faire le détour par une
compréhension de ce qui se joue dans les agencements quotidiens entre humains et non-
humains, à l’instar de la manière dont la matérialité même d’un habitat précaire en Inde
participe des difficultés rencontrées par les habitants :

« Dans mon travail sur les occupations territoriales informelles à Mumbai, j’ai été
de plus en plus attentif au rôle crucial que différentes matérialités jouent dans la
constitution et l’expérience des inégalités, et dans les possibilités d’un urbanisme
plus égalitaire » (Mc Farlane, 2011, 216; ma traduction)
L’appel est clair ici pour une analyse qui fasse le détour par une description fine de l’impact
des agencements spatiaux sur l’expérience, tenant à distance des lectures trop mécaniques du
lien entre les inégalités et la pauvreté des conditions matérielles. Sans contester l’intérêt d’une
telle approche – qu’ils considèrent avant tout méthodologique – Neil Brenner et ses collègues
s’inquiètent du fait qu’elle tend à ignorer un ensemble de questions, qui leur semblent
essentielles, concernant par exemple la « géographie historique de la propriété du sol », la
« division globale du pouvoir » ou encore les « transformations agro-industrielles » (Brenner
et al., 2011, 234 ; ma traduction). En d’autres termes, il s’agit pour ces auteurs de considérer
le « contexte du contexte », c’est-à-dire les « structures politico-économiques et les
institutions dans lesquels les assemblages sont enchâssés » (Brenner et al., 2011, 234 ; ma
traduction). Bien entendu, les tenants d’une pensée processuelle des assemblage rétorqueront
que ces structures doivent elles même être pensées comme des agencements dont on doit
analyser les conditions de possibilité et qu’elles ne peuvent donc pas être la base d’une
critique qui les présupposeraient. Néanmoins, comme le font remarquer Brenner et al., sans
outils pour « expliquer » les inégalités – qui relèvent pour eux de la tradition structurelle de
l’économie politique urbaine - on se retrouve dans l’impossibilité d’identifier quels sont les
actants pertinent dans la production des ces inégalités et, plus largement, comment savoir si
tel assemblage participe d’un processus de domination ou d’émancipation. Ainsi, les
approches en termes d’assemblage courent le risque de « niveler la signification de tous les
intervenants » (Brenner et al., 2011, 233) et donc d’empêcher le développement d’un travail
critique. En effet, comme on l’a déjà suggéré pour Lefebvre,, le travail de la critique repose
précisément sur l’identification des chaînes causales qui conduisent à une situation jugée
comme injuste, et la possibilité d’assigner des responsabilités et/ou culpabilités à certaines
entités (Boltanski, 2009).

15
Il ne s’agit pas seulement de reconstituer des chaînes causales, il faut aussi en amont pouvoir
qualifier d’injuste une situation. Si les appuis normatifs de la critique sont multiples
(Boltanski, 2009), ils supposent en général de pouvoir rapporter une entité, une situation à un
bien – à la fois principe et état du monde – menacé, contrarié ou encore nié. C’est le cas par
exemple du principe d’égalité qui sert d’appui aux critiques développées par la géographie
critique d’inspiration marxiste

Si on veut élargir alors le propos – et ne pas le refermer sur les seuls outils de l’économie
politique comme le font Brenner et al. (2011) – il faut considérer la question de la structure
comme celle plus générale du travail permettant de rapporter une expérience concrète à la fois
à une totalité collective et aux principes qu’elle met en jeu. C’est ce travail de « mise en
équivalence » - à la base des « montées en généralité » - qui avait été placé au cœur des
analyses de la sociologie pragmatique au moment de son développement dans les années 1980
(Boltanski et Thévenot, 1991). Une théorie de l’espace devrait permettre de comprendre
comment les configurations spatiales, en inscrivant les mises en équivalence dans la matière
même de l’expérience du quotidien, participent des ces processus de montée en généralité qui
sont à la fois au cœur du travail d’institution du commun et du travail de la critique.

La pragmatique de l’espace et du commun que j’aimerais maintenant dessiner dans la


deuxième partie de cet article s'attaque à cette tâche. Elle part de l'idée que pour pouvoir
comprendre le rôle de l'espace dans la structuration du sociale, il faut donner à voir la manière
dont la production de l'espace se réalise au travers d’une délimitation des modalités de
l’expérience et des qualités du commun.

Vers une pragmatique de l’espace et du commun

Il me semble que l’on trouve dans le travail théorique et empirique de Laurent Thévenot des
éléments essentiels pour nourrir le projet d’une pragmatique de l’espace et du commun. En
effet, l'originalité de son travail réside dans le fait qu'il lie dans une théorie générale de la "vie
ensemble", à la fois la diversité des formes d’engagement qui font la richesse de l'expérience
humaine et la diversité des principes d’ordonnancement du commun.

Comme on l’a déjà évoqué, ce dernier invite à considérer l’ensemble des modèles
réfléchissant sur la composition du vivre ensemble comme des formes différentiées de
coordination, que cela soit via des normes intériorisées, des équilibres rationnels ou encore

16
des ajustements en situation (Thévenot, 2006). Il étend par ailleurs la question de la
coordination à la personne elle-même pour aborder de manière plus dynamique la question de
l’identité et sortir aussi de l’alternative entre les modèles très stabilisés et collectivisé de
l’identité individuelle- ceux que j’ai évoqué auparavant dans les analyses statiques de
l’espace-identité – et les modèles très flexibles et individualisés où l’on « bricole » entre des
multiples identités possibles (Thévenot, 2014, 6) – qui peuvent aussi être l’horizon
problématique d’un espace-potentiel qui à la limite perdrait toute capacité d’édification du
commun.

L’entrée par la coordination permet ainsi de considérer l’horizon d’incertitude et de plasticité


au cœur de tout processus social tout en prenant au sérieux les diverses modalités de réduction
de l’incertitude tant à l’échelle personnelle, interpersonnelle que collective. La question
sociologique devient alors celle des processus par lesquels l’environnement mais aussi les
personnes sont peu à peu « formatées », c’-est-à-dire acquièrent les qualités et capacités qui
permettent leur composition dans un ordre institué. Laurent Thévenot avance en particulier
l’idée d’ « investissement de forme » (Thévenot, 1986) qui correspond aux différents moyens
– temps, argent, négociation, équipements, etc. - qu’il est nécessaire d’investir pour produire
des formes et leur garantir une certaine portée et validité8. La « production de l’espace » est
insérée dans ce travail plus large d’investissement qui porte toujours à la fois sur les
dimensions conventionnelles et matérielles des mécanismes de coordination. C’est du fait de
ce travail non seulement de traduction de la convention – ou de l’idéologie dirait Lefebvre -
dans des dispositifs matériel mais aussi d’investissements divers pour s’assurer de la stabilité
et la validité de cette relation que les appuis spatiaux prennent toute leur importance dans la
production d’un ordre commun.

On voit ainsi mieux se dessiner les conditions de production d’un espace capable de mettre en
relation, selon les termes de Löw (2008), des « entités humaines » et des « biens sociaux ». Ce
à quoi nous invite plus spécifiquement le travail de Laurent Thévenot, c’est d’ouvrir ces deux

8
Laurent Thévenot utilise l’exemple de l’imposition d’un temps universel qui a nécessité un « lourd travail de
constitution » : outillages techniques et formalisations scientifiques mis en œuvre pour fonder l'heure GMT,
relations d'équivalence équipées par les réseaux de communication (malle poste, télégraphe, chemin de fer, etc.)
contribuant à étendre la validité de ce temps, définition juridique des Etats pour confectionner les zones de temps
standard, institutions nationales et internationales pour s'accorder sur le temps » (Thévenot, 1986)

17
catégories pour comprendre comment elles se constituent en même temps que se configure un
ordre spatial.

Du côté des « entités humaines », on trouve les différentes manières de s’engager des
personnes et comment chacune d’entre elle implique une manière d’éprouver le monde qui
l’entoure, c’est-à-dire de faire advenir une modalité de la réalité (Thévenot, 2006). Ainsi
l'engagement familier – celui qui se forge dans la durée d'un frayage quotidien – éprouve son
environnement de manière préréflexive, se troublant lorsque ses repères habituels sont
dérangés (Breviglieri et Trom, 2003). De son côté, l'engagement en action ordinaire – celui
de l'action intentionnelle et stratégique – éprouve les qualités fonctionnelles d'un contexte, se
remettant en question lorsqu'il manque de lisibilité ou que le plan est contrarié. Enfin,
l'engagement en régime de justification – celui de l'insertion dans des ordres collectifs et des
rôles sociaux – éprouve les qualités conventionnelles de son environnement, se défendant
lorsqu'il est soumis à la critique. Si l’espace est capable d’influer sur l’agir (ou de se
constituer avec), cela passe forcément par de tels régimes qui lient des modalités d’attention
au monde, des capacités et des prises situationnelles. Mais il faut encore aller plus loin en
questionnant comment ces engagements se lient à l’institution du commun et aux biens qui
l’informent.

Le commun au pluriel et les figures spatiales du politique

Du côté des « biens sociaux », Laurent Thévenot fait un pas analytique supplémentaire dans
ses derniers travaux en traitant la question de l'architecture du commun non seulement à partir
du jeu des régimes d'engagement mais aussi des diverses constructions politiques qui
permettent de maintenir une communauté « composite et conflictuelle » (Thevenot 2014). Il
identifie ainsi trois différentes « grammaires du commun au pluriel » qui chacune dessine un
chemin inédit pour apaiser la tension structurelle entre l’expression de la différence et la
construction du commun : la grammaire des ordres de grandeur, la grammaire libérale et la
grammaire par affinité.

Cette analyse symétrise de manière stimulante la question de la « communauté composite » et


celle de la « personnalité composite ». Il offre ainsi des outils d’analyse précis pour saisir
« les métamorphoses étroitement liées des modes de gouvernement et de composition des
sois » (Thévenot, 2014, 3). Comme on va le voir, chaque modèle de "commun au pluriel"

18
permet l’expression de certaines différences entre les personnes tout en en faisant taire
d’autres, constituant un paysage à chaque fois distinct de la diversité en jeu. De plus, les
biens en jeu dans chacun de ces modèles varient en lien avec la diversité des manières de
s’engager et de se coordonner. Chacune des grammaires peut ainsi être lue comme un travail
d’accueil et de composition de ce qui attache et motive les personnes, ouvrant ainsi une
manière spécifique de produire de l'espace. Il est dès lors possible d'esquisser une
pragmatique de l'espace et du commun en faisant correspondre à chaque grammaire du
commun au pluriel une modalité spatiale spécifique et le type d'engagement qu'elle implique :
le territoire des sujets, l'espace public des individus et le lieu des proches.

Grammaire des ordres de grandeur, territoire et sujet

Repartant de ses travaux avec Luc Boltanski (Boltanski et Thévenot, 1991), Laurent Thévenot
(2015) identifie une première « grammaire de la pluralité des ordres de grandeur où les
différences entre les personnes, les situations, les objets, sont exprimées en termes d' ‘ordres
de grandeur’ en compétition renvoyant à autant de conceptions du ‘bien commun’ ».

Dans une large mesure, cette grammaire est caractéristiques des formes de construction
politique qui ont accompagné ce que Peter Wagner nomme la « modernité organisée », allant
de la fin du XIXème siècle à jusqu’aux années 60 et caractérisée par un important travail de
réduction des formes d’autonomie individuelle au profit de la constitution de larges entités
collectives (partis de masse, classes, etc.) autour desquels se sont constituées les grands
combats politiques de la social-démocratie (mais aussi du marxisme) et sur lesquels ont pris
appui et contribué à faire exister les mécanismes de régulation de l’Etat social (Wagner, 1996).
Les figures du plan et de la structure sont privilégiées comme opérateur de distribution des
pratiques, des groupes et des qualités. La justice spatiale devient alors une question de
planification territoriale – ou d’intervention au niveau structurel - devant permettre en
particulier la correction des inégalités (accessibilité, amélioration du cadre de vie, etc.). Pour
permettre le déploiement de cette grammaire du commun, l’espace doit être pensé et saisi
comme un territoire, c’est-à-dire une aire clairement délimitée – une zone, un quartier –
rapportée à un ensemble de représentations – ou plutôt de grandeurs - et de pratiques
collectives. On retrouve ici les analyses en termes d’’espace-identité, conjoignant des
collectifs, leurs pratiques et leur territoire. Le rapport à l’espace est d’ordre discursif et
19
favorise la saisie visuelle de ses qualités (précisément celle du plan dans son sens
cartographique mais aussi la géométrie d’un espace quadrillé)9.

Si cette modalité spatiale du territoire, et plus largement de l’espace qualifié, est à même de
produire du commun au pluriel, c’est qu’elle permet les deux types d’opération que Laurent
Thévenot place au fondement des trois grammaires qu’il identifie : une opération de
« communication » – qui permet de mettre en relation des différences, les faire communiquer
- et une opération de « composition » – qui permet de prendre en considération les différences
tolérées pour les faire coexister (Thévenot, 2014). Ainsi, dans une grammaire « des ordres de
grandeur » la communication s’établit en rapportant les différences à des grandeurs et, en
retour, leur composition passe par la reconnaissance de la légitimité des différentes grandeurs
et la création de compromis entre elles. L’espace qualifié du territoire permet précisément la
réalisation de ces deux opérations sous la forme par exemple du zonage, dispositif central de
l’urbanisme fonctionnaliste. Le zonage suppose en effet la reconnaissance de différentes
activités légitimes10 - rapportées à autant de valeurs ou plutôt de grandeurs selon le lexique
adopté par Boltanski et Thévenot (grandeur industrielle pour le travail, grandeur domestique
pour l’habitation, etc.) – et les compose en leur attribuant à chacune une place et la possibilité
de compromis dans certains espaces mixtes.

Les constructions politiques qui passent par la stabilisation de l’espace qualifié du territoire
implique en retour une anthropologie ou plutôt un processus de subjectivation spécifique :
celui décrit classiquement comme socialisation (Dubet, 2002), qui institue un sujet – un agent
– capable de s’identifier à des collectifs qui le dé-singularisent. L‘usage est rabattu sur des
pratiques d’emblée collectives, à la manière dont, comme on l’a suggéré, Lefebvre tend à
réduit l’usage quotidien à une performance codée. L’idée d’appropriation de l’espace dans
cette perspective ne suppose pas un « maniement » singulier (Breviglieri, 1999) mais un
marquage symbolique, c’est-à-dire la constitution d’une frontière autour d’un groupe et ses
pratiques sociales.

9 On pense ici aux analyses que font Deleuze et Guattari de l’espace « strié » : « Ce qui couvre au contraire

l’espace strié, c’est le ciel comme mesure et les qualités visuelles mesurables qui en découlent » (Deleuze
et Guattari, 1980, 598)
10
La charte d’Athène – texte manifeste de l’urbanisme fonctionnaliste - distingue 4 grandes fonctions
territoriales à distribuer : travail, habitation, loisirs, circulation.
20
Cette structuration du territoire – et de ses usagers - participe alors de la stabilisation d’un
ensemble de biens communs. C’est le cas par exemple des dispositifs civiques qui visent le
traitement égal des différents citadins par le biais d’un accès généralisé à certains services
(eau, électricité, etc.). Ou encore de l’efficacité d’un système de transport qui suppose
l’établissement de repères fonctionnels bien délimités et l’aptitude des usagers à les prendre
en compte dans leur mobilité quotidienne. Le territoire fait en même temps toujours l’objet de
la capacité critique des usagers, capables d’évoquer d’autres modalités de qualification de
l’espace et d’organisation pratique du commun, menant à des recompositions territoriales.

Grammaire libérale, espace public et individu

La deuxième figure politique du commun au pluriel mise en évidence par Laurent Thévenot
est celle qu’il nomme la « grammaire libérale du commun au pluriel » (2014). Dans cette
deuxième grammaire, dont il a trouvé l’expression exemplaire aux Etats-Unis – mais qui est
de plus en plus présente aussi en Europe –, les différences sont exprimées en termes
d’opinions divergentes ou d’intérêts concurrents. Dans cette tradition libérale, qui s’est
construite en transformation les convictions en simples opinions (Stavo-Debauge, 2012), les
différences sont exprimées avec moins de virulence que dans la confrontation critique des
grands principes. Au débat politique sur les fondements de la construction du commun se
substitue des processus de négociations et la mise en balance d’ « intérêts » ou encore la
confrontation d’ « opinions ». Si cette grammaire est plus accueillante à l’expression d’une
individualité, elle demeure méfiante à l’égard des attachements trop forts. En effet, il ne faut
pas qu’un ancrage trop fort ou une conviction trop affirmée viennent nuire à la possibilité de
la négociation. En d’autres termes si l’espace vécu prend ici une plus grande importance –
comme source d’intérêt - il doit tout de même être vécu « légèrement »11. Dans une large
mesure, on retrouve ici le format de présence au monde décrits par Goffman sous le terme
d’ « indifférence civile », condition première de possibilité des espaces publics (Joseph, 2003).

11 On trouve chez Jacques Levy (2013) l’expression d’“habiter léger” qui dénote bien le type de torsion

effectué pour mettre en compatibilité l’expérience spatiale de l’individu avec les attendus de mobilité mais
aussi d’engagement détaché qu’exige les grammaire libéral du commun.
21
La modalité spatiale au cœur de ce modèle est donc celle qui caractérise l’espace public
moderne. Cet espace accessible à tous et réglé suppose en retour un individu – autonome et
responsable – capable de respecter les attendus d’une grammaire publique libérale (Pattaroni,
2005). L’usager, ou plutôt l’utilisateur de la ville, est ici rapporté avant tout à ses capacités
rationnelles et de maitrise plutôt qu’à son appartenance à des cultures ou des communautés. Si
on a pu critiquer la dimension assez réductive de ce format – qui réduit le citadin à un passant
(Stavo-Debauge, 2003) –, il faut aussi rappeler la positivité de ce modèle qui vise à composer
pacifiquement des populations aux attachements et convictions très contrastés. La possibilité
d’un rapport réflexif à ses attachements, et par extension à l’espace public, est aussi la
possibilité d’une ouverture au nouveau venu et d’un traitement égalitaire de chacun.

Toutefois, la trop grande extension d’une grammaire libérale du commun – comme de


chacune des grammaires – est porteuse d’écrasement de certaines modalités d’expression de
la différence. On les voit poindre en particulier dans les dispositifs concertés de gestion des
conflits territoriaux qui sont venus se substituer aux luttes urbaines. Alors que ces dernières
mettaient pour partie en scène des groupes collectifs autour de luttes d’appropriation
territoriale, s’inscrivant ainsi dans une grammaire des ordres de grandeur, les conflits urbains
contemporains font désormais l’objet de dispositifs de concertation. C’est le cas, par exemple,
des « contrats de quartier » qui rassemblent habitants et experts en vue de gérer le
développement territorial, en se dotant d’objectifs réalistes. L’espace est alors découpé en
thèmes et portions (sécurité, salles de répétition, aménagement de l’espace public, etc.).
Comme nous avons pu l’observer à Genève, la mise en place de tels dispositifs délimite
clairement ce qui peut être mis en discussion et la possibilité de faire entendre une critique
politique large (par exemple en dénonçant, comme c’était le cas dans les années 70 ou dans
les luttes actuelles plus militantes, le système de production capitaliste du territoire) (Cogato
et al., 2013). Par ailleurs, ce ne sont pas seulement les convictions les plus fortes qui sont tues
dans ces dispositifs mais aussi les attachements trop familiers qui peinent à prendre place dans
les arènes publiques (Berger et Charles, 2014). Il faut alors considérer une troisième modalité
spatiale qui donne toute son ampleur politique aux attachements.

22
La grammaire du commun par affinité et l’espace éprouvé du proche

La troisième grammaire du commun au pluriel identifiée par Laurent Thévenot est celle « du
commun par affinité », fondée sur la mise en partage « d’affinités personnelles à une pluralité
de lieux communs » (Thévenot, 2014, 19). Cette forme est plus rarement identifiée dans les
travaux sur les processus politiques car elle n'est souvent pas reconnue comme voie vers le
commun. En effet, elle ne suppose pas le type de détachement requis par les deux autres
grammaires, qui dominent largement les traditions démocratiques de ces deux derniers siècles.
Au contraire, dans cette grammaire le commun se construit à partir de la mise en partage
d’attachements et de références à des « lieux communs ». La notion de « lieux communs »
doit être comprise ici dans un sens large, renvoyant autant à des lieux physiques (parc,
monument, maison, etc.) qu’à des éléments plus « immatériels » (chanson, légende,
personnage de la littérature, etc.). On partage ainsi des expériences, des émotions qui
rassemblent, tout en conservant la possibilité d’une diversité d’usage. Que l’on pense, par
exemple, à un parc dont les différents usagers (flâneur, sportifs, biologistes), mus par leur
attachement commun, se mobilisent collectivement pour le sauver même s’ils différent
chacun dans leur expérience des lieux (Koveneva, 2011). La communication – la mise en
relation des différences – se construit ici dans l’expression intime d’un attachement (Thévenot,
2014, 12). Comme il peut y avoir différents liens personnels à un même lieu – fondé sur des
usages contrastés – ou encore des liens personnels à des lieux communs variés. Il faut aussi
un travail de composition. Il ne s’agit pas ici de compromis entre des principes reconnus
comme légitimes ou de négociations entre des intérêts dont on doit tenir compte mais plutôt
d’un travail de mise en avant des lieux les plus rassembleurs, c’est-à-dire qui accueillent la
plus grande diversité d’affinités (12).

La modalité spatiale qui accompagne cette troisième grammaire du commun par affinité est
celle du lieu qui suppose un espace éprouvé où se forgent les attachements et qui permet la
mise en partage de l’expérience de proche en proche. L’espace éprouvé est plus spécifique

23
que la catégorie généralement utilisée d’espace vécu12. Comme on l’a vu, chacune des
modalités spatiales est rapportée à une manière de pratiquer l’espace et implique donc une
modalité de l’espace vécu. Il est faux de penser que le vécu ne se rapporte qu’à l’intensité
d’une immersion sensible et préréflexive. Au contraire, l’effort d’identification d’une variété
de régimes d’engagement vise à symétriser les vécus. Cet effort est nécessaire en particulier si
on cherche à rendre compte de manière plus nuancée de ce qui se tient dans derrière l’idée
très générale d’expérience ou de monde vécu. Le lieu – qui marque l'attachement, l'ensemble
singulier de relations au monde (Beaude, 2015; Massey, 1999) - devient par excellence la
figure spatiale par laquelle se réalise cette politique du commun. La manière dont l’espace
influe l’expérience et la constitution du commun dans cette dernière perspective ne relève pas
des conceptualisations classiques du pouvoir – qui supposent un schème dual – mais plutôt
de ce que Rancière, dans sa critique de Foucault, nomme le « partage du sensible » (Rancière,
1998 : Dikeç, 2005). L’espace est alors le processus, en amont, par lequel s’institue la
possibilité même du pouvoir. On peut avancer l’idée que c’est précisément cette grammaire
du commun qui a pris de l’ampleur autour du tournant spatial et la montée en puissance,
comme on l’a vu, des formes de critique et de mobilisation s’appuyant sur une occupation et
une transformation des espaces du quotidien (Pattaroni, 2015). On assisterait alors de nos
jours à une réactualisation de cette grammaire avec la généralisation des formes de lutte et de
mobilisation qui passent par la mise en valeur d’attachements locaux (paysages à préserver,
patrimoine, etc.) (Centemeri, 2011) et ou encore l’occupation de lieux pour y déployer des
formes alternatives de mise en commun (mouvement Occupy, ZAT, ZAD, etc.,) (Comité
invisible, 2014).

Les modalités spatiales du politique

Grammaire Modalité Modalité du Modalité de la Modalité


politique spatiale vécu personne Politique

Ordres de Territoire/ Pratique Sujet Classe sociale,


grandeur plan sociale (socialisé) groupe social,
directeur usager

12 On pense ici à la dimension haptique de l’espace lisse que Deleuze et Guattari opposent à l’espace strié

(Deleuze et Guattari, 1980).


24
Commun Espace Utilisation Individu Participation
libéral public / fonctionnelle (autonome (stake-holder)
plan et
négocié responsable)
consommateur
Commun Lieu Expérience Proche Groupe affinitaire
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En guise de conclusion : une politique de l’espace dans tous ses états

Je suis parti dans cet article de l’idée que les années 60 ont été le théâtre à la fois d’une
transformation des formes d’action politique et de pensée de l’espace. L’espace à ce moment-
là cesse d’être un impensé de la modernité pour devenir à la fois enjeu des théories de la
société et des luttes contre l’ordre établi. Le corps devient politique et par extension tout ce
qui l’attache au monde et aux autres. La portée de ces changements cheminera toutefois
lentement, au rythme même des transformations sociétales et de l’évolution des paradigmes
des sciences sociales On n’assiste pas à un renversement du jour au lendemain des
conceptions sociales et spatiales, mais plutôt à différentes tentatives pour concilier les
expressions de la critique. Les importants débats dans les années 70 sur la portée des luttes
urbaines – leur caractère classiste ou non, la place à accorder au facteur urbain, etc. - sont
exemplaires de ces conflits à la fois analytiques et politiques (Pattaroni, 2015).

Au fil des années 80 et 90, l’ébranlement des formats antérieurs d’ordonnancement de la


société se confirme. Il n’était pas possible dans ce texte de revenir sur ces transformations
mais il est relativement acquis – même si l’extension de ces changements est l’objet de débats
importants – qu’on assiste à une montée en puissance des processus d’individualisation, à
l’accroissement de facteurs d’incertitude et de risque, au délitement de certaines formes
statutaires et de solidarité traditionnelle (Wagner, 1996). Il devenait nécessaire ainsi
d’accorder une plus grande place aux situations de désajustement et de conflit, à la quête
inquiète de gestion des incertitudes, à la variation des formes d’institution du commun. En

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d’autres termes, les sciences sociales, dans un tournant interprétatif et pragmatique, se sont
tournées vers des conceptions plurielles des personnes et des collectifs.

Au fur et à mesure que l’espace se trouvait restituer une pleine dignité théorique – que le
tournant spatial s’affirmait – il ne pouvait pas échapper à ces débats épistémologiques. Il ne
pouvait pas y échapper car, et c’est là la deuxième hypothèse de ce texte, une pensée de
l’espace ne peut faire l’économie d’une théorie de l’action et de l’institution du commun. Si
l’espace est une catégorie centrale de compréhension de la structuration des faits sociaux,
c’est précisément parce qu’il participe du travail de composition entre l’expérience en
première personne du monde et la production d’un ordre social. Mais comment le fait-il ou
plutôt comment les acteurs, les institutions produisent-ils de l’espace pour faire société ?

A cet égard, malgré l’affinement à la fois des analyses attentives au rôle de l’espace dans la
(re)production des formes de domination et de celles attentives à son rôle dans la structuration
de l’expérience, rares sont les approches qui concilient pleinement ces deux horizons du
tournant spatial. Le simple constat de la dimension relationnelle de l’espace est insuffisant
pour saisir l’intrication profonde de l’espace et des formes contemporaines d’agencement du
monde, dans leur pouvoir à la fois oppressant et émancipateur.

Il s’agissait ainsi d’affirmer dans ce texte l’importance de la trame sociologique de l’espace,


c’est-à-dire l’idée qu’une pensée relationnelle de l’espace – qui lui confère un rôle essentiel
dans la structuration du social – est toujours en même temps une pensée de l’expérience et de
l’institution. En d’autres termes, il est nécessaire théoriquement et empiriquement de
poursuivre l’enquête dans un même mouvement vers l’effectuation de l’expérience et le
travail de constitution du commun.

Pour esquisser cette critique renouvelée et plurielle de l’espace, j’ai tenté de prolonger sur
l’enjeu spatial l’analyse déployée par Laurent Thévenot au sujet des « grammaires du
commun au pluriel ». Il s’agissait d’identifier les différentes modalités spatiales qui
accompagnent la diversification des constructions du commun au pluriel. Suivant l’horizon
politique et les formes de subjectivation en jeu, l’espace se décline sous une autre modalité.
La production de l’espace apparaît donc étroitement lié à un processus plus large de
production du commun où se configure la fois une grammaire du politique, une modalité
spatiale et une modalité d’engagement de la personne. Ces modalités ne sont pas seulement
des constructions épistémologiques mais elles participent à faire advenir les états du monde
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qui comptent pour les personnes et les collectifs. Elles sont dès lors au cœur des différents
modèles de la vie ensemble qui coexistent et s’affrontent dans la société contemporaine.

Ainsi le déploiement d’une modalité spatiale – ou encore d’une modalité de production de


l’espace si on reprend la catégorie de Lefebvre désormais rendue compatible avec une
sensibilité pragmatique13 - porte toujours la menace d’un écrasement des différences et de
l’éventail des biens en partage. On ne peut donc pas se contenter de voir dans l’espace un
ordonnancement d’entités humaines avec des biens sociaux mais il faut pouvoir qualifier ces
deux pôles – quelles modalités de l’humain et du commun sont en jeu - et surtout se donner
les moyens de décrire et évaluer les différentes formes de composition afin de pouvoir en fin
de compte les critiquer.

En dernier lieu, ce travail empirique et analytique me semble nécessaire pour faire aux
difficultés d’appréhension et de critique des transformation sociétales, en particulier dans le
développement de la ville capitaliste contemporaine qui apparaît de plus en plus inégale et
productrice d’exclusion (Gerometta et al., 2005) Ces transformations sont souvent rapportée
au déploiement de politiques dites néolibérales (Brenner et al.). Sans entrer dans le débat sur
le néolibéralisme, on peut avancer l’idée qu’il contient une modification plus en profondeur
des formes de gouvernement. Ce gouvernement est celui d’un « gouvernement par l’objectif »
qui s’adosse clairement à une grammaire libéral du commun au pluriel (Thévenot, 2009). Ce
gouvernement par l’objectif, que l’on le rencontre autant à l’université que dans les politiques
sociales, se concentre sur la mise en place d’objectifs – peu questionnables sous prétexte de
réalisme – accompagnés de leur procédure d’évaluation et leurs batteries d’indicateurs. Marc
Breviglieri a récemment montré l’impact de ces formes de gouvernement sur la production
d’une ville qu’il nomme « garantie », où se démultiplient les procédures et les expertises
devant garantir la « qualité de vie » et l’ « attractivité » des villes (Breviglieri, 2013).. Le prix
de cette évolution est la généralisation d’un espace public aux qualités certes garanties –
fluidité, espaces conviviaux, éventail de commerces – mais dont le pluralisme est de fait
fortement réduit à la fois en termes de qui est autorisé à y prendre part et en termes de
comment, réduisant par là sa « profondeur sensible » (idem, 216). Un espace public que l’on

13
Sur l’idée de « sensibilité pragmatique », cf Cantelli et al., 2009.
27
gère par les normes et la mise en place de processus participatifs fondés sur des grammaires
libérales (où les habitants viennent exprimer leurs intérêts et établir des objectifs) (Pattaroni,
2015). Il en résulte un espace public qui perd donc son pouvoir de trouble, traditionnellement
au cœur des processus d’apprentissage de la vie publique et du travail de politisation
(Breviglieri et Trom, 2003).

L’apparition de ces formes inédites d’ « oppression » implique une emprise de l’espace – son
double rôle dans la composition du commun et dans la constitution de certaines expériences –
d'une toute autre nature que les modalités disciplinaires de l’urbanisme fonctionnaliste contre
lesquels s’élevaient les luttes urbaines et les expérimentations communautaires qui les
accompagnaient. En cherchant à redonner à l’espace toute son ampleur dans le
questionnement sociologique, il s’agit finalement de fourbir les outils analytiques et
descriptifs capables d’identifier le rôle des configurations spatiales dans ces nouvelles formes
de pouvoir et d’oppression. C’est-à-dire non pas pour penser l’espace « en soi » mais bel et
bien pour penser les enjeux – les promesses autant que les dérives - des formes sociétales
inédites qui émergent aujourd’hui.

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